Chapitre IV : La démocratie
Section 1 : La notion ambiguë de démocratie
La démocratie est un concept central mais fragile, marqué par des
menaces et des réductions. Elle est en tension entre unité et
diversité.
§ 1. L’essence de la démocratie
Définition : La démocratie est un régime dans lequel le pouvoir
appartient au peuple, dérivant de l’étymologie grecque
demos(peuple) et cratos (pouvoir).
Contexte historique : La formule d'Abram Lincoln, "gouvernement du
peuple, par le peuple et pour le peuple", résume cette essence. En
France, l'Article 2 de la Constitution reprend ce principe, le
constitutionnalisant.
A) L’autodétermination du peuple
1. Origine de la démocratie :
- La démocratie résulte d'un long processus historique et
intellectuel. Elle est influencée par des penseurs grecs qui ont établi
les notions de droits, de liberté et d'auto-détermination.
- Héritage religieux : Des penseurs chrétiens ont introduit l'idée
de responsabilité individuelle, favorisant la notion de liberté
individuelle.
- Penseurs influents : Rousseau et Montesquieu ont contribué à
la notion d'égalité, et le libéralisme du 19e siècle, notamment avec
Kelsen, a approfondi la réflexion sur la constitution.
- Héritage historique : La Grèce antique a mis en place une
démocratie directe avec l'écclésia, tandis que le 18e siècle a vu
l'émergence de la démocratie représentative avec l’essor du
parlement anglais. Les révolutions américaines et françaises ont été
des moments charnières, introduisant le suffrage universel et le vote
à bulletin secret au 19e siècle, ainsi que la protection des droits
fondamentaux au 20e siècle.
2. Double dimension de la démocratie :
- Dimension formelle : La démocratie se réalise par des
mécanismes comme l’élection, qui conduit à la formation d'une
majorité.
- Dimension matérielle : Elle doit respecter les droits des
minorités et viser l’intérêt général. La critique de Rousseau évoque
le danger d'une démocratie tyrannique. Une démocratie doit être
libérale, respectant l'autonomie de l'individu, et pluraliste,
permettant l'expression de diverses opinions.
B) La spécificité de la démocratie
1. Fondements et critères de la démocratie libérale et
pluraliste :
- Primauté de l'individu : Les libertés doivent être protégées
dans un cadre pluraliste (politique, religieux, culturel). L'alternance
politique est essentielle, tout comme la séparation des pouvoirs.
- Critères à respecter : La démocratie ne se limite pas aux
élections ; des pays comme l'Inde, malgré leur grand nombre
d’électeurs, doivent remplir ces conditions pour être qualifiés de
véritables démocraties.
2. Distinction avec d'autres régimes :
- Démocratie illibérale : Exemple : Pologne et Hongrie, où l'État
de droit est remis en question.
- Populisme : Ce terme désigne des mouvements qui s'opposent
aux élites, comme dans le cas de Donald Trump.
- Démocrature : Terme qui désigne un régime autoritaire masqué
par des élections, comme au Venezuela.
- Régime autoritaire : Caractérisé par un pouvoir exécutif fort,
une limitation des libertés et des élections biaisées, comme en
Turquie.
- Dictature : Exécution de la tyrannie, concentration des pouvoirs
sans séparation, exemple : Chili.
- Régime totalitaire : Ne laisse aucune sphère privée ; l'État
contrôle tous les aspects de la vie, comme en Corée du Nord.
§ 2. La variété des formes de démocratie
A) La démocratie directe
C'est un système où les citoyens exercent directement le pouvoir
sans intermédiaire. Ce type de démocratie est souvent appliqué
dans de petits États où les décisions sont prises collectivement.
B) La démocratie semi-directe
Cette forme inclut des mécanismes permettant aux citoyens de se
prononcer sur des questions spécifiques, comme lors de
référendums ou à travers la révocation populaire de parlementaires
(exemple au Royaume-Uni).
C) La démocratie représentative
C'est le modèle en France où les citoyens élisent des représentants
pour exercer le pouvoir en leur nom. Abbé Sieyès a souligné que la
démocratie moderne repose sur cette délégation de pouvoir.
D) La démocratie participative
Ce modèle vise à impliquer fréquemment la population dans le
processus décisionnel. Elle cherche à compléter la démocratie
représentative en permettant une participation continue des
citoyens (exemple : comités usagers de la RATP). Le référendum en
fait aussi partie, car il permet aux individus de se prononcer
directement sur des textes.
Les différentes formes de démocratie (directe, semi-directe,
représentative et participative) sont interconnectées et se
complètent, contribuant à une démocratie plus riche et dynamique.
Section 2. Les modalités diverses de la démocratie
§ 1. L’élection
L'élection est souvent synonyme de démocratie, mais il existe
d'autres moyens d'attribuer le pouvoir. Historiquement, le tirage au
sort a été utilisé, notamment dans la démocratie athénienne où il
permettait de sélectionner des juges. Toutefois, la démocratie
moderne repose sur le choix délibéré des citoyens plutôt que sur le
hasard.
A) Le droit de suffrage (droit de vote)
Pour qu'il y ait démocratie, il faut des élections, et pour des
élections, un droit de vote accessible. L’évolution du droit de vote a
été cruciale pour la démocratisation des sociétés.
1. Du suffrage restreint au suffrage universel
a. Le suffrage restreint
Le suffrage restreint est réservé à une minorité de citoyens,
généralement basé sur des critères économiques ou de capacité.
- Suffrage censitaire : réservé aux plus riches, lié à l'impôt
électoral. Ce type de suffrage était en vigueur en France jusqu'en
1848 et reflétait la peur de confier le pouvoir à des citoyens jugés
peu éduqués.
- Suffrage capacitaire : réservé à ceux qui possèdent une certaine
éducation ou un statut professionnel. En France, en 1795, une
connaissance de la lecture et de l'écriture était exigée pour voter.
b. Le suffrage universel
Le suffrage universel a été institué en France en 1848, mais il est
initialement masculin. Ce n'est qu'en 1944 que le droit de vote a été
accordé aux femmes.
- Article 3 de la Constitution : stipule que le suffrage est
universel, égal et secret. Cependant, des restrictions subsistent,
notamment concernant l'âge (majorité à 18 ans) et la nationalité.
- Droit de vote des étrangers : depuis le Traité de Maastricht, les
citoyens européens vivant en France peuvent voter aux élections
municipales, mais pas aux élections nationales.
2. Du suffrage inégal au suffrage égal
Le suffrage inégal comprend des pratiques comme le vote multiple
ou plural, permettant à certains électeurs de voter plusieurs fois. En
France, le principe est « une personne, une voix », garantissant que
chaque citoyen n'a qu'une voix. Cependant, des inégalités peuvent
exister entre circonscriptions. Le Conseil constitutionnel impose une
inégalité maximale de 20 % pour les populations des
circonscriptions.
3. Du vote public au vote secret
Initialement, le vote était public, ce qui exposait les électeurs à des
pressions. En 1795, le vote secret a été instauré pour protéger
l'intégrité du vote. Le vote électronique soulève des questions sur la
fiabilité et le secret du vote.
4. Du vote facultatif au vote obligatoire ?
Aujourd'hui, le vote est facultatif, mais l'abstentionnisme croissant
soulève la question de l'obligation du vote. Des pays comme la
Belgique et l'Australie imposent des sanctions pour non-
participation. La reconnaissance du vote blanc, en France depuis
2014, permet aux électeurs d'exprimer leur mécontentement sans
choisir un candidat.
B) Les systèmes électoraux
Les systèmes électoraux traduisent les suffrages en sièges. Deux
modalités principales existent :
1. Scrutin direct ou indirect
- Scrutin direct : l'électeur vote directement pour un candidat (ex. :
élections présidentielles en France).
- Scrutin indirect : l'électeur vote pour un représentant qui élira un
autre représentant (ex. : élections sénatoriales en France, où des
délégués municipaux votent pour les sénateurs).
2. Scrutin uninominal ou de liste
- Scrutin uninominal : l’électeur choisit un seul candidat (ex. :
élections législatives).
- Scrutin de liste : l’électeur vote pour une liste de candidats,
souvent moins directe. Des techniques comme le vote préférentiel
(permettant de marquer une préférence parmi les candidats) ou le
panachage (mélanger des candidats de différentes listes) existent,
mais ne sont pas largement adoptées pour les élections nationales.
3. Scrutin majoritaire ou représentation proportionnelle
- Scrutin majoritaire : privilégie le candidat arrivé en tête,
entraînant souvent une stabilité gouvernementale mais une
représentation limitée des petits partis.
- Représentation proportionnelle : permet de répartir les sièges
selon le nombre de voix obtenues par chaque liste, favorisant une
représentation plus diversifiée, mais pouvant entraîner une
instabilité gouvernementale en raison de la nécessité de coalitions.
Influence des modes de scrutin sur les systèmes politiques :
Le choix du mode de scrutin influence la nature des gouvernements.
Le scrutin majoritaire tend à favoriser des majorités stables, tandis
que la représentation proportionnelle encourage une diversité de
voix, mais peut mener à des gouvernements plus fragiles,
nécessitant des alliances.
Choix du mode de scrutin :
Le débat sur le mode de scrutin reflète des conceptions différentes
de la démocratie. Le scrutin majoritaire est perçu comme plus
efficace pour la prise de décision, tandis que la représentation
proportionnelle est défendue pour sa transparence et sa capacité à
représenter la pluralité des opinions.
Section 2 : Les modalités diverses de la démocratie
§ 2. La participation
La participation citoyenne complète l’élection en offrant de
nouveaux moyens d’expression aux citoyens pour faire entendre leur
voix, notamment par le biais du référendum.
A) Le référendum
Le référendum est un sujet de débat en France. Alors que certains
estiment qu'il est sous-utilisé, d'autres pays, comme la Suisse,
l’utilisent régulièrement. La question se pose de savoir si le
référendum est véritablement démocratique ou s'il constitue une
menace pour la démocratie.
a. Le référendum comme instrument au service du pouvoir
Le référendum est souvent utilisé pour légitimer le pouvoir en place.
Il peut accroître la popularité d’un gouvernement en lui permettant
de recueillir l’appui populaire sur des sujets qu’il sait populaires. Par
exemple, Napoléon a utilisé le référendum pour faire adopter ses
constitutions, obtenant des résultats flatteurs de plus de 80 %. Cette
utilisation plébiscitaire a terni l'image du référendum, le faisant
apparaître comme un outil au service du pouvoir, plutôt qu'une
véritable expression démocratique.
Charles de Gaulle a tenté de revivifier le référendum dans les années
1960, mais il a également lié le sort du référendum à sa propre
légitimité. Lors du référendum de 1969, proposé sur la
régionalisation, pour la première fois, les Français ont voté « non »,
contribuant à une image ambivalente du référendum.
b. Le référendum comme instrument de démocratie
Le référendum représente un instrument de démocratie semi-
directe, permettant au peuple de s’exprimer directement sur des
questions précises (ex : projets de texte). Contrairement à la
démocratie représentative où des représentants sont élus pour
décider, le référendum permet une autodétermination plus précise
du peuple.
En 1962, une loi adoptée par référendum a établi l’élection du
président de la République au suffrage universel direct. Bien que le
Conseil constitutionnel ait été initialement incompétent pour statuer
sur cette loi, il a reconnu l'expression directe de la souveraineté
nationale. L'article 3 de la Constitution stipule que « la souveraineté
nationale appartient au peuple français ».
Cependant, la légitimité du référendum dépend de plusieurs facteurs
:
- Caractère plébiscitaire : Un référendum perçu comme
dépersonnalisé est souvent considéré comme plus sincère.
- Initiative du référendum : Si le référendum est proposé par le
chef de l'État, le peuple répond simplement à une question posée.
En revanche, des initiatives populaires (comme en Suisse ou en
Californie) montrent une participation citoyenne plus active. En
France, l'initiative référendaire est majoritairement présidentielle, et
le dernier référendum date de 2005.
- Domaine d'application : Certaines questions, comme celles
relatives aux impôts ou à l'avortement, ne peuvent pas faire l'objet
d'un référendum.
- Complexité de la question : Le référendum est souvent binaire,
mais des modèles de référendum à choix multiple ont été envisagés,
notamment au niveau local.
B) Les autres procédés participatifs
La démocratie participative se manifeste de manière diverse, surtout
au niveau local (conseils de quartier, de jeunes). Au niveau national,
les conventions citoyennes, comme celle sur le climat, montrent une
forme de participation plus informelle.
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE), créé sous
de Gaulle en 1958, vise à représenter diverses catégories
socioprofessionnelles. En 2008, son champ a été élargi à
l’environnement. Bien que le CESE soit considéré comme contesté et
parfois peu efficace, il reste un espace de consultation pour la
société civile.
Le président Macron a tenté de transformer le CESE en une chambre
de participation citoyenne, mais cette initiative a échoué. Le but
reste de donner la parole aux citoyens pour influencer les politiques
publiques, mais depuis 2005, le référendum a perdu de son
importance dans le débat politique.
Section 3 : L'évolution ambivalente des démocraties
1. Le perfectionnement de la démocratie
A) Le perfectionnement dans le domaine politique
Le perfectionnement de la démocratie repose sur la mise en place
de garanties institutionnelles. Cela inclut des autorités
administratives indépendantes, comme l’ARCOM, qui veille au
pluralisme des médias, garantissant ainsi que les citoyens reçoivent
une information diversifiée. D'autres exemples incluent la
Commission d'accès aux documents administratifs, qui protège les
droits des citoyens.
Internet joue un rôle ambivalent dans ce contexte. Bien qu'il puisse
favoriser l'influence citoyenne, comme observé lors du printemps
arabe (2011), il pose également des risques, notamment la
possibilité de piratage des systèmes de vote. L’Estonie est un
exemple de démocratie numérique avancée, mais des
préoccupations demeurent quant à la sécurité des élections
électroniques.
B) Le perfectionnement en dehors du domaine politique
Le perfectionnement de la démocratie transcende le cadre
institutionnel et politique ; il s'agit d'une culture et d'un esprit
démocratique ancrés dans la société. Cela se manifeste par des
pratiques électives dans divers contextes, tels que :
- Élections dans les établissements publics (ex. universités)
- Référendums d'entreprise
- Élections locales (municipales et départementales)
Ces pratiques démontrent que la démocratie se vit également en
dehors des institutions politiques, favorisant une culture de
participation.
2. La crise de la démocratie ?
La démocratie fait face à des éléments de fragilisation, soulevant
des réflexions sur son avenir. Une crise peut être une opportunité de
renouvellement.
A) Une démocratie fragilisée
La crise touche particulièrement la démocratie représentative en
Occident.
- Brouillage des repères : L'effacement des distinctions
traditionnelles entre gauche et droite complique la compréhension
des choix politiques. Par exemple, des figures politiques autrefois
claires perdent leur place dans le paysage politique.
- Sentiment d'impuissance : Les citoyens ressentent un
morcellement des institutions, rendant difficile l'identification des
responsables des décisions politiques. L'État semble avoir délégué
de nombreuses compétences à des institutions supranationales, ce
qui complique sa capacité à agir efficacement sur des questions
telles que le changement climatique.
- Abstentionnisme : Une forte hausse de l'abstention, passant de
80 % de participation aux élections législatives dans les années
1990 à moins de 50 % en 2022, témoigne d'un désintérêt croissant
pour le processus électoral.
- Défiance envers les partis traditionnels : Les partis historiques
perdent en popularité, tandis que des mouvements plus
contestataires, comme La France Insoumise (LFI) et le
Rassemblement National (RN), gagnent en influence.
- Violence politique : La défiance à l'égard des élus atteint des
sommets, illustrée par l'attaque du Capitole aux États-Unis en janvier
2021, un signe de la déstabilisation des institutions.
- Ingérences extérieures : Des pays comme la Russie et la Chine
cherchent à influencer les processus électoraux à l'étranger, comme
en Moldavie, rendant les démocraties plus vulnérables.
B) Une démocratie à renouveler
Malgré la crise, les fondamentaux de la démocratie demeurent. Les
élections continuent d'être un moyen d'expression et de
participation. Cependant, il est crucial de repenser les pratiques
démocratiques :
- Réforme des textes : La réponse aux problèmes démocratiques
nécessite parfois une adaptation législative, comme l'interdiction du
cumul des mandats en 2014 pour limiter les conflits d'intérêts.
- Discussion sur des réformes : Des débats sont en cours
concernant l'introduction du vote électronique, l'augmentation de la
proportionnelle ou l'utilisation du tirage au sort.
- Renouvellement de la culture démocratique : Pour
redynamiser l'engagement citoyen, il serait bénéfique d'augmenter
l'usage du référendum et de consulter régulièrement les électeurs.
La moralisation des comportements politiques est essentielle pour
restaurer la confiance dans les institutions.