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Commerce équitable et biodiversité : enjeux clés

Le commerce équitable, bien qu'il favorise l'inclusion des producteurs des pays en développement dans le commerce mondial, semble négliger le principe de partage équitable des ressources génétiques de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB). Cet article examine l'application des principes de la CDB par les acteurs du commerce équitable et souligne la nécessité d'une mise à jour de leurs approches pour intégrer les enjeux de biodiversité et de savoirs traditionnels. La recherche d'une meilleure équité dans les relations commerciales internationales doit également prendre en compte les défis posés par la propriété intellectuelle et la valorisation des connaissances traditionnelles.

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Commerce équitable et biodiversité : enjeux clés

Le commerce équitable, bien qu'il favorise l'inclusion des producteurs des pays en développement dans le commerce mondial, semble négliger le principe de partage équitable des ressources génétiques de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB). Cet article examine l'application des principes de la CDB par les acteurs du commerce équitable et souligne la nécessité d'une mise à jour de leurs approches pour intégrer les enjeux de biodiversité et de savoirs traditionnels. La recherche d'une meilleure équité dans les relations commerciales internationales doit également prendre en compte les défis posés par la propriété intellectuelle et la valorisation des connaissances traditionnelles.

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Le mouvement du commerce équitable et la

Convention sur la Diversité Biologique

By/Par Pierre Johnson _

Chercheur associé au laboratoire REEDS


Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines (France)

ABSTRACT
Fair trade is one of the oldest contemporary socio-economic movements. It contributes to a
better inclusion of social conditionalities of developing countries producers in world trade.
While the notion of equity is spreading worldwide, this civil society movement seems to
ignore the principle of « fair and equitable sharing » of genetic resources included in the
Convention on Biological Diversity.
This paper studies the differentiated application of the principles of the CBD by private
sector, companies and labels, and fair trade players. It concludes to the opportunity of an
update of the approaches developed by the fair trade movement, including the issues of the
valorization of biodiversity and related traditional knowledge.

Keywords: biodiversity, traditional knowledge, fair trade, genetic resources, access and
benefit sharing, intellectual property rights.

RÉSUMÉ

Un des mouvements socio-économiques contemporains les plus anciens sur la scène


internationale, le commerce équitable contribue à une meilleure prise en compte des
conditions sociales des producteurs des pays en développement dans le commerce
international. Au moment où la notion d’équité tend à devenir omniprésente dans nos
sociétés, ce mouvement initié par la société civile semble méconnaître le principe de
« partage juste et équitable » des ressources génétiques inclus dans la Convention sur la
Diversité Biologique (CDB).
Cet article étudie l’application différenciée des principes de la CDB par des acteurs du
secteur privé, entreprises et labels, et du commerce équitable. Il conclus ainsi à l’opportunité
d’une mise à jour des approches développées par le mouvement du commerce équitable qui
prenne en compte les enjeux de la valorisation de la biodiversité et des savoirs traditionnels
associés.

Mots-clés : biodiversité, savoirs locaux, commerce équitable, ressources génétiques, services


environnementaux, accès et partage des bénéfices, droits de propriété intellectuelle.

JEL Classification: K33, Q57, O54, 05


Éthique et économique/Ethics and Economics, 8 (2), 2011
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Biodiversité

INTRODUCTION

Bénéficiant d’une notoriété croissante dans l’opinion européenne, le commerce


équitable est depuis une quarantaine d’années présenté par ses acteurs et promoteurs
comme un modèle de partenariat commercial visant à rééquilibrer les relations
économiques entre petits producteurs agricoles et artisanaux des pays du Sud et
acteurs économiques du Nord (importateurs, distributeurs et consommateurs).
Les acteurs de ce « nouveau mouvement social économique » (Gendron et al., 2009)
sont marqués par des cultures et des motivations assez différentes. Les organisations
de la société civile poursuivent par exemple un triple objectif : l’appui aux
producteurs du Sud, ce qui rapproche le commerce équitable de l’aide non-
gouvernementale au développement, la prise de conscience des consommateurs, et le
plaidoyer pour des relations commerciales internationales plus équitables. Les
entreprises du Nord visent pour leur part à donner plus d’éthique à leurs pratiques.
Certaines d’entre elles veulent construire leur modèle d’affaires suivant les principes
de l’entrepreneuriat social (réinvestissement de tous les bénéfices dans l’objectif
sociétal de l’entreprise). Les organisations de producteurs cherchent quant à elles le
plus souvent principalement des débouchés nouveaux, et parfois un appui au
démarrage et à la structuration de filières commerciales.
Depuis les années 1980 et 1990, le commerce équitable est particulièrement actif sur
les marchés de produits alimentaires de masse (commodities : café, cacao, thé,…),
pour lesquels il a connu une croissance importante (doublement du chiffre d’affaires
des produits labellisés tous les deux ans pendant la décennie 2000). Mais les enjeux
débattus par les agences de développement et la société civile internationale se sont
considérablement enrichis depuis une vingtaine d’années. L’efficacité du commerce
équitable ne peut ainsi plus être mesurée seulement en chiffres d’affaires, les
financeurs exigeant que son impact soit évalué sur le terrain. Le passage d’une
culture déclarative (l’affirmation sans réelle démonstration que le commerce
équitable est un outil de développement) à une culture d’évaluation est reçue par les
acteurs, parfois avec difficultés, et motive des évaluations sur les territoires
concernés.
Depuis une dizaine d’années, le commerce équitable se présente aussi comme un
outil de développement durable. Mais l’articulation de ses initiatives socio-
économiques avec la problématique du développement durable n’a jamais été
travaillée en profondeur par ses acteurs. Ce croisement d’enjeux anciens (ceux d’un
nouvel ordre économique international, plus équitable) et nouveaux (ceux du
développement durable, tels qu’ils ont été définis à Rio, et précisés dans la période
suivante), place le mouvement du commerce équitable dans une perspective
systémique et évolutive auquel il ne semble pas s’être préparé.

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Biodiversité

Le commerce équitable de produits alimentaires tropicaux, qui constitue la partie la


plus significative de son chiffre d’affaires, se trouve ainsi face à une série d’enjeux
perçus depuis les années 1980, par les Etats, les entreprises ou la société civile : la
protection de l’environnement, celle de la biodiversité et le partage de ses avantages,
la souveraineté alimentaire et la propriété des terres arables, par exemple.

1. DE L’ÉMERGENCE DE LA NOTION DE DÉVELOPPEMENT DURABLE À LA


CONVENTION SUR LA DIVERSITÉ BIOLOGIQUE

Le développement durable

La prise de conscience des enjeux environnementaux par les sociétés contemporaines


est relativement récente. Elle émerge, dans l’opinion internationale, une décennie
après les appels à plus d’équité et pour « un nouvel ordre économique international ».
Initiée par les travaux du Club de Rome et le rapport Meadows (D. Meadows, J.
Randers and D. Meadows, 1972), lequel introduit en 1972 la notion de système dans
le débat international, embryonnaire à la première Conférence des Nations Unies sur
l’Environnement à Stockholm (1974), elle s’affirme avec la parution du Rapport
Brundtland (1987), et marque un point d’orgue au « Sommet de la Terre » de Rio de
Janeiro1 (1992).
Ces deux dernières dates voient l’élaboration et l’affirmation de la notion de
« développement durable » (traduction imparfaite de l’anglais sustainable
development), popularisée par l’image simplificatrice des trois cercles ou trois piliers
(économie, environnement, société. C’est le respect des principes de solidarité et
d’équité inter-générationnelle qui définissent officiellement le développement
durable comme « un développement qui répond aux besoins des générations du
présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux
leurs ».
Plusieurs documents officiels et la signature de trois conventions internationales sous
l’égide des Nations Unies concluent le Sommet de Rio. La Convention sur la
diversité biologique (CDB) accompagne ainsi la plus connue la Convention-cadre sur
le changement climatique et la Convention sur la lutte contre la désertification. La
CDB répond plus spécifiquement à une préoccupation environnementale, perçue
également comme une opportunité socio-économique par les Etats du Sud du monde,
dépositaires de la plus grande partie de la biodiversité mondiale.
Nous prêterons dans cet article une attention particulière à la prise en compte des
dispositions de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB), une des principales
conventions du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro (1992), par les entreprises des

1
Officiellement désignée comme Conférence des Nations Unies sur l’Environnement et le
Développement.

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Biodiversité

secteurs cosmétiques et des compléments alimentaires, et au sein de ceux-ci par les


acteurs du commerce équitable. L’année 2010 de la biodiversité et la préparation de
la Conférence des Parties de la CDB à Nagoya nous ont en effet fourni l’occasion de
mener une étude comparative à partir des pratiques d’entreprises et d’organisations
de ces secteurs, portant sur le respect et à l’interprétation de ces dispositions,

La Convention sur la Diversité Biologique et ses dispositions

La préservation de la biodiversité est l’objectif central de la Convention sur la


Diversité Biologique. Cette notion nouvelle, synonyme de diversité biologique,
désigne trois ordres de diversité : celle des écosystèmes, celle des espèces et de leurs
populations, et celle des gènes. La stratégie de la CDB pour sa préservation est elle
aussi triple. Le texte de la Convention les énonce ainsi : « la conservation de la
diversité biologique, l’utilisation durable de ses éléments, et le partage juste et
équitable des avantages découlant de l’exploitation des ressources génétiques ».
Par les principes du « consentement préalable en connaissance de cause » (CPCC)
pour l’accès aux ressources génétiques et de « partage des avantages » (APA)
contenu dans la CDB, celle-ci articule donc bien, pour ce qui concerne la
biodiversité, les enjeux environnementaux aux enjeux économiques et sociaux, et
même, nous le verrons, culturels. Les notions d’accès et de partage des avantages
sont développées dans l’article 8j, se rapportant à la conservation des modes de vie et
des connaissances traditionnelles et à leur diffusion avec leur consentement, et dans
l’article 15, traitant de l’accès aux ressources génétiques.
Ces articles affirment que tout accès aux ressources génétiques d’un pays doit être
soumis au consentement préalable de l’Etat et des populations concernées, puis à des
dispositions de partage des avantages, qui peuvent être matériels, financiers, ou
technologiques. Les Etats nationaux sont responsables de l’élaboration de
législations nationales mettant en pratique les dispositions de la CDB. Ces
dispositions seront précisées à la conférence des parties de Bonn (2002), (dans les
guidelines de Bonn), et plus encore à celle de Nagoya (2010), où un protocole pour
l’accès aux ressources génétiques et le partage des avantages a été rédigé.
La formulation des articles de la CDB est souvent assez générale, ce qui laisse un
large pouvoir d’interprétation aux Etats, considérés comme propriétaires et garants
des ressources naturelles. Ainsi, certains Etats, comme le Brésil (C. M. do Amaral
Azevedo, 2005) ou le Pérou adoptent-ils dans les années 2000 des systèmes de
contrôle restrictifs, la Communauté Andine des Nations se dotant également d’une
loi (décision n° 391 de 1996) sur la biodiversité qui prend en compte les clauses
d’APA. Mais d’autres Etats, notamment en Afrique et à Madagascar ne se dotent pas
d’instruments pour protéger leurs ressources génétiques et leurs savoirs traditionnels.
L’Organisation de l’Unité Africaine rédige une « loi-cadre » (Prof. J. A. Ekpere,

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2008 ; GTZ, 2010), pour encourager les Etats africains à le faire, mais cette initiative
n’est pas relayée par les Etats nationaux (constat fait par GTZ, 2010).

2. LA BIODIVERSITÉ REDONNE UNE PERTINENCE À LA FRACTURE NORD - SUD

Pendant plusieurs décennies, le mouvement du commerce équitable a constitué une


référence pour la question de l’équité dans les relations commerciales internationales,
analysées comme largement déséquilibrées au dépends des entreprises et des pays du
Nord. Ce mouvement regroupe des organisations de la société civile et des entreprise
qui mettent en place des « partenariats commerciaux » offrant des conditions « plus
avantageuses » et plus équitables aux producteurs marginalisés du Sud. La notoriété
grandissante du commerce équitable dans l’opinion publique et chez les
consommateurs est fondée notamment sur la mise en place de filières commerciales
avec des relations entre organisations de producteurs du Sud et acteurs économique
du Nord qui obéissent à des principes et des critères précis de transparence, d’équité
et de justice.
L’émergence d’économies autrefois classés comme appartenant au Sud géopolitique
du monde, comme celles de l’Inde, de la Chine, du Brésil et de l’Afrique du Sud,
questionne la pertinence du découpage Nord – Sud constitutif du paradigme du
commerce équitable. Celui-ci pourrait cependant rester valide pour les filières ayant
recours aux produits naturels issus de la biodiversité locale. Les pays tropicaux, donc
autrefois classés au Sud, sont en effet ceux qui fournissent la plus grande diversité
d’ingrédients naturels. Par exemple, « 70% des plantes identifiées comme possédant
des vertus anti-cancéreuses par l’United States National Cancer Institute sont
trouvées uniquement dans les forêts tropicales humides. » (WWF, 2010, p. 96). Et
parmi les 17 pays « méga-divers », c’est à dire les plus riches de la planète en
matière de diversité biologique, identifiés par le Programme des Nations Unies pour
l'Environnement (PNUE), presque tous sont des pays tropicaux en développement, à
l’exception des Etats-Unis d’Amérique et de l’Australie.
Pourtant, l’essentiel de l’effort de Recherche et Développement sur les produits
dérivés des ressources végétales et génétiques issues du monde tropical se fait dans
des laboratoires situés dans les pays du Nord, qui concentre aussi les marchés les
plus importants, comme en témoigne les données relatives aux dépôts de brevet dans
les trois principaux offices de brevet. A eux seuls, les Etats-Unis (42%), l'Europe
(34%) et le Japon (12%) concentrent ainsi 88% des demandes de dépôt de brevets en
biotechnologies. Récemment, la CDB et la convention de l’OMPI relative aux
expressions du folklore établissent des exceptions à ce droit, en vue d’assurer la
protection des savoirs et des expressions culturelles des peuples autochtones.
L’enjeu de la propriété intellectuelle est ainsi inséparable de l’enjeu de la
biodiversité, la CDB les liant fort justement dans sa triple approche. Riches en

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biodiversité, les pays tropicaux le sont également en savoirs traditionnels associés à


cette diversité. Malheureusement, cette richesse n’a longtemps été ni reconnue ni
protégée par le droit international, d’inspiration occidentale. En effet, la forme
dominante de valorisation des connaissances, traditionnelles ou non, est liée à la
notion de « droit de propriété intellectuel », laquelle repose sur une culture écrite,
individualiste et de propriété privée étrangère à de nombreuses cultures autochtones
et rurales. Les accords sur les « aspects du droit de propriété intellectuelle liés au
commerce » (ADPIC), signés dans le cadre de l’Organisation Mondiale du
Commerce, organisent la coordination de ces droits. Ceux-ci s’expriment
principalement par les brevets, qui ont connu un niveau de coordination et un
périmètre en expansion constante au cours des vingt dernières années.
Si la CDB s’inscrit dans le cadre institutionnel des droits de propriété intellectuelle,
et donc des brevets2, la question des savoirs locaux et de leur valorisation est de plus
en plus présente dans les discussions des parties, et dans les initiatives
gouvernementales et intergouvernementales autour d’un droit sui generis pour la
protection des savoirs traditionnels. Une tension existe de fait entre le droit des
brevets et les attentes des pays du Sud et des peuples autochtones suivant les
dispositions prévues par la CDB. Nous ne pouvons pas approfondir ici cet aspect
juridique, mais on pourra se référer au document de 2003 du Comité
intergouvernemental de la propriété intellectuelle relative aux ressources génétiques,
aux savoirs traditionnels et au folklore, cité en bibliographie.

Le partage des avantages et ses premières applications

Un trait remarquable de la Convention pour la Diversité Biologique est le fait que la


communauté internationale y introduise pour la première fois dans un texte
contraignant du droit international une notion d’équité dans les relations
commerciales. En posant à la fois des objectifs de conservation environnementale et
de « partage des avantages »3, la CDB prévoit ses propres principes de partage et
d’équité, considérés ici comme des moyens et non comme une fin ou un objectif
social per se. Les mécanismes de marché sont ici appréhendés comme des outils de
préservation de la biodiversité, et même pour certains acteurs, des outils de
développement.
Ce caractère novateur du texte de la CDB, s’immisçant dans certains aspects du droit
du commerce international est passé totalement inaperçu du mouvement du
commerce équitable. Nous fairons quelques hypothèses sur les causes de cette cécité
plus loin.
Les dispositions de l’APA sont appliquées suivant des interprétations et des
modalités diverses par les Etats nationaux. Ces derniers sont également les seuls
2
Définis depuis 1994 dans le cadre des accords ADPIC à l’Organisation Mondiale du Commerce.
3
La version anglaise du texte de la CBD est plus explicite : « benefit sharing ».

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garants en droit international du traitement équitable des « peuples locaux et


indigènes », cités explicitement dans les articles de la CDB pour leurs connaissances
traditionnelles sur la biodiversité, connaissance qui peuvent leur ouvrir des droits au
« partage des avantages » issus de l’ « exploitation des ressources génétiques » par le
monde économique. On songe en 1992-1933 au secteur pharmaceutique, mais
quelques années plus tard, les initiatives officielles seront centrées plus
spécifiquement sur le secteur cosmétique.
Les premiers cas d’application des principes de l’APA dans les années 1990 ont été
largement étudiés, et leurs limitations relevées par les experts et chercheurs. Il s’agit
notamment du contrat de bioprospection entre l'entreprise Merck et l'Institut National
de la Biodiversité du Costa Rica, d’une part, et d’autre part des accords pour un vaste
programme d’inventaire de plantes et de médecine traditionnelle, et de recherches
pour leurs applications aux maladies les plus répandues, mis en place par
l’International Cooperative Biodiversity Groups (ICBG), une initiative des
universités américaines en direction de pays d'Amérique latine et d'Afrique.
Ces exemples illustrent l'importance des conditions de négociation des accords APA,
et leur inégale performance par rapport à certains des principaux enjeux soulignés.
Le défaut de consultation des huit populations amérindiennes vivant sur ces terres
constitue ainsi la principale défaillance relevée dans l’accord Merck-INBIO (V.
Raharinirina, 2009, p. 98-99). Dans les accords de l’IBG, l'existence de brevets sur
les biotechnologies a retardé et bloqué la mise en œuvre du partage des avantages,
conçus en ces termes : « développer des stratégies de long terme, de récolte
soutenable des plantes ; (…) assurer formation et soutien aux institutions locales et
financer à long terme la conservation de la biodiversité in situ. » (op. cit. p. 99-100).
Le premier cas souligne l’enjeu du consentement préalable et de l’implication des
communautés locales, tandis que le second nous amène à réfléchir à l’importance des
brevets comme facteurs de blocage de partenariats qui se veulent gagnant-gagnant.

La mise en place de législations nationales et de l’Initiative de BioCommerce

Au cours de la première décennie du XXIe siècle, les législations nationales se font


de plus en plus contraignantes et plus précises, notamment en Amérique du Sud. Le
Brésil et le Pérou adoptent alors des systèmes de contrôle contraignants. La
législation élaborée par les autorités brésiliennes contrôle fortement l’accès aux
ressources génétiques et à leurs dérivés, en demandant aux entreprises intéressées la
preuve d’un double consentement : celui de l’Etat à travers le Conseil National des
Ressources Génétiques, et celui des communautés locales. De fait l’autorisation de
l’Etat est l’élément déterminant du feu vert donné aux entreprises. Le Pérou met en
place des Registres des Savoirs Traditionnels, par lesquels les communautés locales
peuvent valoriser et protéger ces savoirs, et une Commission Nationale de Lutte
contre la Biopiraterie, chargée de surveiller les demandes de brevets sur les plantes
péruviennes endémiques en Europe et aux Etats-Unis.

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Biodiversité

Le terme biopiraterie est popularisé à travers la lutte contre des cas d’appropriation
des savoirs traditionnels pour des intérêts privés (V. Shiva, 2001). Il a une définition
précise, quoique sans portée juridique hors des rares législations nationales qui l’ont
intégré. Il désigne « l'utilisation commerciale des savoirs traditionnels des peuples
autochtones sans leur autorisation et/ou sans compensation pour ces populations »
(Coste, C., 2008 ; voir aussi V. Shiva, [Link]., pour une approche historique engagée).
Mais l'interprétation de cette définition est sujette à controverse, car elle suppose une
mise en perspective des enjeux de l’accès et du partage des bénéfices à la lumière des
conditions concrètes d'exploitation des ressources naturelles.
Parallèlement, la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le
Développement (CNUCED) et le Secrétariat de la CDB ouvre dès 1996 un bureau à
Genève encourageant la prise en compte de ces nouveaux principes par le secteur
privé, sous le titre « Biotrade Initiative » (Initiative de BioCommerce). Son objectif
officiel est d’« appuyer la mise en œuvre des objectifs de la CDB et du
développement durable par la promotion du commerce et de l'investissement dans les
ressources biologiques ». Le dialogue avec le secteur privé, permettant de dégager
des « bonnes pratiques » et des « principes d’application » se centre au cours des
années 2000 sur l’industrie cosmétique, davantage tournée vers les ressources
vivantes et la valorisation des savoirs traditionnels que l’industrie pharmaceutique
(Biotrade Initiative, 2010). Moins massif que cette dernière (WHO, 2002), l’industrie
cosmétique mondiale pèse tout de même plus de 100 milliards d’euros de chiffres
d’affaires annuels (FEBEA, 2010), celle des compléments alimentaires, un secteur
faisant également recours aux ingrédients naturels, en totalisant environ 80 milliards
(données Synadiet, en ligne, accédé en nov. 2010). Ces deux secteurs ignorent
pratiquement la crise économique.
Les exemples suivants illustrent comment une partie des entreprises de ces secteurs a
intégré, à différents niveaux, les principes de la CDB et d’un biocommerce éthique,
en sachant tirer partie des contraintes légales qui leur étaient imposées pour les
intégrer de fait comme des outils du dévelopement de leurs activités.

Natura : un exemple d’application de l’APA au Brésil

Fondée en 1969 à São Paulo, Natura est, avec un chiffre d’affaires d’un peu moins
d’un milliard d’euros, l’une des plus grandes entreprises cosmétiques d’Amérique
Latine. Se définissant depuis l’origine comme une entreprise éthique, elle est souvent
citée pour sa responsabilité sociale, son modèle d’affaires lui permettant de concilier
cette exigence d’éthique avec la génération de profits substantiels. Les relations de
Natura avec ceux que l’entreprise désigne comme ses « fournisseurs », individuels ou
collectifs (4 500 personnes au total) sont caractérisées par un niveau élevé de
structuration et d’information, qui garantissent à l’entreprise stabilité et qualité des
approvisionnements.

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Biodiversité

Natura distingue clairement différents types de relations contractuelles avec les


communautés locales et de bénéfices qui en découlent pour elles (Natura, 2010) :

- Les accords d’accès sur les ressources génétiques et sur la connaissance


traditionnelle, qui incluent un partage des avantages sous forme non monétaire
additionné du reversement d’un pourcentage sur le chiffre d’affaires. Ces accords se
conforment aux dispositions de l’APA et à la réglementation brésilienne afférente.

- Les projets de développement local, incluant des investissements de Natura au


profit des communautés locales dans le but de développer leur capacité
organisationnelle.

- Les partenariats avec les fournisseurs, qui n’impliquent pas d’accord APA, mais
bien l’appui à la production et à la récolte de produits bruts, la facilitation de liens
avec les transformateurs. L'entreprise n’exige pas ici d’exclusivité sur le matériel
végétal, et encourage au contraire les communautés à diversifier leur clientèle, un
principe vertueux défendu également par le mouvement du commerce équitable.

En 2009, Natura avait conclu au total huit accords de partage des avantages pour
l'accès aux savoirs traditionnels associés à des plantes locales, et 28 contrats d'accès
aux ressources génétiques, principalement avec les 26 communautés de producteurs
de sa gamme Ekos, soit 2084 familles du Nord (Amazonie), Nord-Est, Sud et Sud-
Est du Brésil et d’Equateur. Ces groupes très divers culturellement et numériquement
vivent dans des écosystèmes différents.
Les producteurs des communautés bénéficiaires des contrats d'accès aux ressources
génétiques de Natura ont connu globalement une croissance de leurs revenus de
l’ordre de 30% en 2009, coïncidant avec le lancement de la ligne de savon Ekos, qui
contient une plus grande concentration d’huiles naturelles (tableau 1). Natura visait
une augmentation de 44% en 2010.
Natura affirme avoir ainsi construit sa propre capacité à gérer la problématique du
consentement préalable et du partage des avantages avant même l’application du
régime de la CDB au Brésil et avoir signé plus d’accords APA que n’importe quelle
autre entreprise du pays. On observe que le mouvement d'adoption des contrats
d'APA par Natura s'est accéléré depuis 2007, soit après le renforcement de la loi sur
l’accès aux ressources génétiques et végétales au Brésil, et a été précédé par deux
incidents polémiques, illustrant le resserrement des contraintes légales et de la prise
de conscience de la société civile des enjeux de la biodiversité et de la biopiraterie.

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Biodiversité

Tableau 1 : Montants versés aux communautés locales - Source : Natura [7] p. 51.
2007 2008 2009
Paiement produits 863,6 2238,2 2756,1
Paiement pour accès 324,7 1136 1056,3
aux ressources génétiques et
aux savoirs traditionnels
Fonds et sponsoring 755,1 671,9 1137,7
Droit à l’image 38,4 10,2 14,5
Formation 49,9 18 151,8
Certification 41,7 23,3 27,8
Etudes Assistance 396,1 129,5 371,9
TOTAL 2469,6 4227,2 5516,1

La première polémique a lieu à la suite d’une campagne promotionnelle de 2001,


dans laquelle Natura a utilisé, avec leur consentement et en les rémunérant, les
vendeuses du marché Ver-o-Peso de Belem (A. Dias et B. Weis, 2006). Mais peu
après, celles-ci ont exigé un paiement pour la transmission de leur savoir. La
deuxième eut lieu en 2007, lorsque Natura fut, à tort semble-t-il, assimilée à deux
autres entreprises ayant déposé un brevet sur le muru muru, une espèce végétale
utilisée de façon identitaire par une population autochtone.
En 2010 le Ministère de l’Environnement et des Ressources Renouvelables
(IBAMA) du Brésil lançait une vaste offensive de mise en conformité des entreprises
et des centres de recherche, condamnant une centaine d’entreprises et d’institutions à
un total de 125 millions de R$, dont 21 pour Natura seule. Médiatisée au Brésil, cette
campagne répondait peut-être à des enjeux de politique extérieure, dans le contexte
de préparation des négociations de Nagoya.

3. L’ÉMERGENCE DU BIOCOMMERCE ÉTHIQUE

L’engagement de Natura auprès des communautés traditionnelles est, malgré les


incidents signalés plus haut, une des illustrations du biocommerce éthique, une
expression née au sein de l’Initiative de Biocommerce de la CNUCED. Celle-ci fait
circuler en 2006, un document de travail qui analyse les cadres de certification
existants et la faisabilité d'un référentiel et système de vérification des principes
établis par la CDB.
La première version de ce référentiel, alors appelé The Ethical BioTrade Union and
Verification (The Biotrade Facilitation Programme, 2007). Les sept principes et 20 à
25 critères de ce référentiel du biocommerce éthique (selon les versions) ont été
formulés avec la participation privilégiée du secteur privé, l’accent premier ayant été
mis sur le développement de nouvelles filières commerciales. Peu d’autres types
acteurs avaient été conviés, et l’on observe notamment l’absence de représentant des
peuples indigènes.

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Biodiversité

Une Union pour le BioCommerce Ethique (UEBT) est créée le 8 mai 2007 avec
l'appui financier de la CNUCED et de la Société Financière Internationale (une filiale
de la Banque Mondiale) pour répondre aux besoins exprimés par les entreprises
d'obtenir une forme de reconnaissance lorsqu'elles suivent les principes du
biocommerce éthique. Cette Union regroupe principalement des entreprises du
secteur des cosmétiques et des ingrédients naturels (comme « membres
commerciaux »), et des associations professionnelles (comme « membres affiliés »).
Pour être membres de plein droit de l’UEBT, les entreprises doivent passer et payer
un audit de conformité aux principes de l’UEBT.
L’UEBT reprend les principes du cadre de vérification élaboré à la CNUCED, tout
en apportant quelques changements significatifs aux critères précisant les sept
principes formulés par l’Initiative de Biocommerce. Les trois premiers principes du
cadre de vérification se réfèrent explicitement aux trois objectifs de la CBD, en la
traduisant en critères et, pour les besoins de la vérification, en indicateurs précis. Le
principe 4 s'attache à la qualité de la gestion et des produits et services fournis, ainsi
qu'à leur traçabilité, élément essentiel pour un référentiel se voulant opérationnel.
Les principes suivants (5 à 7) traitent du respect de différents aspects du droit,
national et international.
La version publiée en septembre 2007 s’intitule « Cadre de vérification pour le
BioCommerce des ingrédients natifs naturels ». Les précisions apportées sur le terme
« natifs » sont importantes : Le terme « s'applique exclusivement aux espèces
cueillies ou cultivées dans leurs aires de répartition originales. Les ingrédients
naturels natifs peuvent inclure : des huiles essentielles (…), des huiles végétales, par
exemple l’huile de karité] (…) ou des colorants (…). Le Cadre de vérification ne
s'applique pas aux espèces naturalisées, à savoir celles qui ont été introduites par
l'homme en dehors de leurs aires de distribution naturelles. » (UEBT, 2009, p. 3).
L’explicitation des pratiques d’entreprises membres de l’UEBT, qui pour certaines
sont aussi membres de WFTO, l’Organisation Mondiale du Commerce Equitable,
nous permet de mener cette analyse au-delà d’une simple comparaison des
référentiels de commerce et du biocommerce éthique, afin de saisir les enjeux
émergeant de la construction de filières basées sur des ingrédients naturels natifs et
de partenariats entre entreprises et producteurs et productrices issus de communautés
locales.
La comparaison de deux initiatives opérant en Afrique australe dans des filières
proches nous éclaire sur les différences pouvant surgir à cet égard.

Stratégies de valorisation dans les filières de biocommerce en Afrique australe

L'Afrique australe est une des régions du monde les plus riches en diversité
biologique et en diversité culturelle. Ses douze pays ont, sur un arc qui va de
l'Angola à Madagascar, des écosystèmes très divers étroitement connectés entre eux.

Éthique et économique/Ethics and Economics, 8 (2), 2011 77


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Biodiversité

Selon les spécialistes, la région compterait 30 000 plantes, dont une cinquantaine
seulement sont échangées localement sur des marchés formels (L. Welford and G. L.
Breton, 2008). L’Afrique du Sud et la Namibie sont les premiers pays d’Afrique
australe à avoir développé une législation sur la préservation et la valorisation de la
biodiversité. Sur la partie d’Afrique australe qui nous intéresse, de la Namibie au
Swaziland, les écosystèmes désertiques et semi-désertiques sont prépondérants, où
vivent des peuples aux modes de vie traditionnels, sédentaires ou nomades,
dépendant d’un usage durable des ressources naturelles locales.
La richesse des ressources locales a motivé le développement de filières de
biocommerce, comme celles du Hoodia (un genre comprenant 13 espèces), qui a
connu un engouement pendant quelques années, du Pelargonium du Cap
(Pelargonium sidoides), du Rooibos (thé rouge) et de la griffe du diable
(Harpagophytum), des plantes aromatiques et médicinales fortement valorisées sur
les marchés internationaux.
L’association Phytotrade Africa (PhA), établie en 2002 suite à un programme de
coopération internationale relatif aux ressources végétales, a pour mission d’appuyer
la production et le commerce de produits naturels natifs en Afrique australe (produits
alimentaires, boissons, huiles et ingrédients cosmétiques). Présente dans huit pays de
la région (Afrique du Sud, Botswana, Malawi, Mozambique, Namibie, Swaziland,
Zambie et Zimbabwe), ses membres sont des entreprises du secteur privé de la
région, des agences de développement, des ONG locales et des groupes de
producteurs (souvent des femmes). PhA se définit ainsi comme « l'Association
d'Afrique Australe pour le Commerce de Produits Naturels ». La Charte de
l'organisation reprend les sept principes de l'Initiative de Biocommerce, en leur
ajoutant : « des relations commerciales équitables », « le renforcement des capacités
des producteurs », et « l'éducation et le plaidoyer » (PhytoTrade Africa, s.d.).
L'approche de PhA se veut pragmatique : l'association « s'efforce de créer des
opportunités économiques pour les communautés pauvres dans les régions sèches et
marginales de la région en les reliant aux marchés pour leurs produits à base de
plantes locales largement diffusées. Les « groupes cibles » comprennent
principalement des femmes, qui cueillent des produits naturels, comme des fruits et
des noix ou graines des forêts communales. » PhA centre son travail sur la
construction de filières qui connectent les cueilleurs avec les marchés, jouant ainsi un
rôle d'intermédiation commerciale.
Selon le Fond International pour le Développement Agricole : « En 2006, près de 30
000 cueilleurs ruraux - à plus de 90% des femmes - ont vendu des matériaux
végétaux bruts ou avec une valeur ajoutée à des [entreprises] membres de
PhytoTrade Africa pour une valeur totale de US$ 384 000. Les revenus produisent
une contribution modeste mais importante au bien-être de certaines des personnes les
plus pauvres de la région. » L'impact par famille ou par productrice n'est cependant
pas mentionné.

Éthique et économique/Ethics and Economics, 8 (2), 2011 78


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Biodiversité

Notre deuxième cas d’étude en Afrique australe, Swazi Indigenous Products (SIP),
est une jeune entreprise du Swaziland sans but lucratif. Ce pays, enclavé au Nord-Est
de l'Afrique du Sud, est un des plus pauvres de la région. SIP centre sa stratégie sur
la création de capacités locales pour la récolte et la transformation des ingrédients
cosmétiques, pour pouvoir capter une part maximale de la valeur ajoutée au niveau
local, et par une réelle appropriation de l'entreprise par les productrices, sur un mode
proche de celui des coopératives.
Aujourd’hui, 2 600 productrices (98%) et producteurs (2%) de la Belt Land du
Swaziland, une région aride, fournissent l’entreprise en noix de Marula (Sclerocarya
birrea), Ximenia (ximenia caffra et ximenia americana) et Trichilia (trichilia
emetica), transformées en huile dans le centre de production de l’entreprise, où
travaillent 18 personnes, dont 11 femmes et 7 hommes maniant les pressoirs
manuels.
La stratégie de SIP est de se positionner en amont et en aval de la chaîne de valeur,
pour pouvoir offrir aux productrices la partie la plus importante possible de la valeur
ajoutée. L'entreprise a développé la commercialisation de produits finis,
conditionnement inclus, sous sa marque Swazi Secrets. Le marché intérieur pour les
produits cosmétiques traditionnels présentés de façon professionnelle s'est avéré non
négligeable, et jusqu’à récemment, 75% de la production lui était destiné. La
commercialisation en Europe est réalisée par des petites entreprises ou personnes
indépendantes.
L’activité la plus rentable pour les femmes est la récolte et le concassage des noix de
Marula, car le prix du Trichilia au kilogramme n’est que de 30% environ le prix du
marula. Les témoignages recueillis par PhA (Swazi Indigenous Products, 2008)
auprès de productrices de SIP illustrent les revenus complémentaires générés et le
pouvoir que donne aux femmes ces activités. Avec le produit de la vente des noix
concassées, les femmes impliquées peuvent toutes gérer un budget autonome, dont
elles s’assurent elles-mêmes qu'il va à l'achat de nourriture. Aucun capital n’est
nécessaire pour commencer à collecter et à concasser les noix, et cette activité les
encourage à s'assurer de la pérennité de la ressource.
Par contraste, l’association PhA a misé une bonne partie de sa stratégie sur
l’encouragement et la construction de partenariats avec des entreprises privées du
secteur des ingrédients naturels et des cosmétiques dans les pays importateurs. PhA a
défini des positions très claires sur le partage des avantages, la question des brevets
et la bioprospection, transcrits dans deux documents (Phytotrade Africa, 2007 et L.
Welford and G. L. Breton, [Link].). N'étant pas elle-même opérateur commercial,
PhA laisse à ses membres commerciaux la responsabilité de l'application des
principes de la CDB. Une annexe à ses lignes directrices pour la bioprospection
(PhytoTrade Africa, s.d.), donne une interprétation restrictive de la bioprospection,
comme relative uniquement aux ressources génétiques.

Éthique et économique/Ethics and Economics, 8 (2), 2011 79


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Biodiversité

Brevets, partage des avantages et biocommerce éthique

Malgré les précautions prises dans ces documents, l’encouragement des entreprises
partenaires au dépôt de brevets sur les ressources endémiques et la mise en place
d’accords APA exclusifs sont de toute évidence des éléments clés de la stratégie de
PhA. Un document de juin 2007 établit la position de PhA sur l’APA (PhytoTrade
Africa, 2007). Deux affirmations, d’une certaine façon contradictoires, confortent le
positionnement de l'organisation par rapport à la question des brevets : 1) « le
concept de partage des avantages n'est pas pertinent s'il n'y a pas de bénéfices à
partager » ; 2) « en pratique il y a peu de savoirs traditionnels brevetables (…). »
Les antécédents historiques d’accords APA dans la région, tels qu’analysés par la
spécialiste R. Wynberg de Biowatch South Africa, n’étaient pourtant pas
encourageants quant au potentiel de ces accords pour les populations locales. Au
début des années 2001, un accord de partage des avantages avait été signé entre le
peuple San et le Conseil de la Recherche Scientifique et Industrielle (CSIR)
d’Afrique du Sud, pour l’exploitation d’un brevet sur le hoodia avec les entreprises
Phytopharm et Pfizer. Cet accord s’est révélé peu avantageux pour le peuple San.
Celui-ci recevait un pourcentage sur le seul bénéfice des redevances perçues par le
CSIR. Lorsque les deux entreprises eurent fusionnées et abandonné cette filière,
l’accord fut vidé de son contenu. Par ailleurs, l’accord n’a pas empêché pas
l’exploitation de la plante brute par d’autres entreprises (R. Wynberg, 2010).
En 2006, la société française Aldivia dépose conjointement avec PhytoTrade Africa
un brevet sur la Maruline, procédé d’extraction d'huile de Marula (Sclerocarya
Birrea). Un accord de partenariat entre PhA et la Coopérative de femmes Eudafano
du Centre-Nord de la Namibie pour l'extraction d'huile de Marula doit bénéficier aux
productrices. Pourtant, la signature de l’accord a fait l’objet de nombreux débats et
contestations internes. L’exemple du Hoodia montre que tout accord reposant sur un
brevet exclusif risque de créer un monopole d'exploitation pour la société
commerciale qui le détient, conjointement ou non, et donc de lier les producteurs et
leurs communautés à ce seul opérateur commercial.
Pour les organisations de la société civile mobilisés contre la « biopiraterie »,
l'entreprise industrielle n’est pas l’acteur principal de l’effort de recherche et
développement de ce type de produit, mais, de façon plus conséquente quoique
difficile à évaluer, ce sont les générations de femmes africaines ayant identifié
l'usage de cette plante et développé des méthodes d'extraction traditionnelles. La
question du périmètre des populations concernées est aussi un élément central à
l’évaluation des impacts de cet accord. Le Marula est un arbre très répandu sur un
vaste espace d’Afrique australe, couvrant plusieurs pays, et l’accord de PhA et
Aldivia avec une coopérative namibienne pourrait exclure les autres populations
utilisant traditionnellement cette ressource d’un partage sur un savoir qu’ils ont
contribué à développer. En dernier lieu, il faut signaler la contribution des

Éthique et économique/Ethics and Economics, 8 (2), 2011 80


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Biodiversité

programmes de coopération internationale au développement de connaissances


scientifiques et techniques relatives aux produits naturels de la région.
Le communiqué de presse de 2005 annonçant « La Maruline, premier ingrédient
botanique actif Africain issu du commerce équitable et de ressources durables »
(Aldivia - PhytoTrade Africa, 2005) peut donc être interprété comme une distorsion
des principes de commerce équitable affichés, lesquels prévoient une diversification
des débouchés commerciaux des producteurs. Par contraste, la stratégie de
développement de SIP pour le même produit, basée sur la captation d’une partie
croissante de la valeur ajoutée par remontée de la filière et exploration de marchés
d’abord régionaux puis internationaux, apparaît comme à la fois plus prudente et plus
profitable pour les communautés locales et les femmes impliquées.

4. LA POSITION DES ACTEURS DU BIOCOMMERCE ÉTHIQUE ET DU COMMERCE


ÉQUITABLE

La stratégie commerciale développée par PhA est cohérente avec les positions de
l’UEBT, dont est également membre Aldivia, et avec celles d’autres entreprises
ayant une activité de Recherche et Développement reposant sur un modèle d’affaires
basé sur le dépôt de brevets. Or ce modèle, s’il est couramment appliqué, n’est pas le
seul possible, comme nous le verrons à partir d’exemples développés plus loin.
La position des instances internationales du commerce équitable sur ce sujet apparaît
comme moins établie, puisque leurs référentiels ne font référence ni à la CDB ni aux
droits des communautés relatif aux connaissances traditionnelles.
Compte tenu de la plus forte concentration de la biodiversité dans les pays tropicaux,
et des connaissances des peuples autochtones et traditionnels de ces pays, il paraîtrait
naturel que ce mouvement, qui se réclame aujourd'hui du développement durable, se
sente particulièrement concerné et intéressé par les enjeux auxquels s’efforce de
répondre la Convention sur la Diversité Biologique, par la notion de partage des
avantages, et par le respect du savoir traditionnel des peuples sur la biodiversité
locale. Ces enjeux peuvent en effet être appréhendés comme un levier de
développement pour des communautés du Sud, qui ne seraient alors plus considérées
uniquement comme fournisseurs de matières premières, mais aussi comme
détentrices de savoirs et acteurs du développement des filières concernées.
Sur le plan des standards du commerce équitable, l'examen attentif des cahiers des
charges de FLO International, pour le label Fairtrade, d'Ecocert pour le nouveau label
ESR (« échanges équitables, solidaires, responsables ») et des documents de WFTO
(ex IFAT) ne permet pas de découvrir la moindre référence aux dispositions
spécifiques de la CBD sur l’accès et le partage des avantages, pas plus d’ailleurs qu’à
la convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail (1989), qui reconnaît le
droit des populations autochtones. La CDB n’est mentionnée ni dans les standards

Éthique et économique/Ethics and Economics, 8 (2), 2011 81


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Biodiversité

génériques et par produit de FLO, ni dans les dix principes communs aux 300
organisations de WFTO. Les réponses aux questions que nous avons posées au cours
aux responsables de ces organisations confirment cette absence.
A l’image des différences de stratégie entre Phytotrade Africa et Swazi Indigenous
Products, les positions des acteurs du commerce équitable, en l’absence de référence
des instances internationales du mouvement à la CDB, sont de fait divergentes.
La position la plus critique nous paraît être celle de l’organisme des organismes de
labellisation du commerce équitable. Il est possible de s’interroger, en l’absence de
référence à l’APA, sur la compatibilité des standards développés par FLO
International et par Ecocert avec la Convention sur la Diversité Biologique.
FLO International a par exemple récemment développé des standards de commerce
équitable sur des produits naturels endémiques, et donc potentiellement concernés
par la CDB, comme l’argan, le marula ou le baobab (FLO, 2010), sans faire
référence aux dispositions de l’APA ni à l’enjeu de la propriété intellectuelle sur ces
ressources, qu’il assimile, de fait à une matière première. Dans cette logique, les
« conditions commerciales » avantageuses du « commerce équitable » se réduisent à
l’attribution d’un prix minimum et d’une prime fixés pour chacun des produits.
Une revue détaillée des référentiels de l’agriculture biologique (label bio européen,
biodynamie et charte Nature et Progères), ainsi que des référentiels divers de
« cosmétiques écologiques » et « cosmétiques biologiques » en usage en Europe
montre que les principes de la CDB ne sont pas non plus pris en compte par ces
référentiels, en usage dans des secteurs pourtant potentiellement concernés.
Un nouveau label privé, Fairwild, issu des travaux d’un groupe mis en place par la
FAO dans les années 1990 et 2000 pour un « référentiel international pour la
cueillette durable de plantes médicinales et aromatiques » (BfN Federal Agency for
Nature Conservation, 2007), vise pour sa part à remplir une faille dans les
certifications existantes, celles-ci n’étant pas adaptées à la collecte de plantes
sauvages, aromatiques et médicinales.
Se situant dans une logique de certification formelle, Fairwild affirme son affiliation
au commerce équitable, avec des principes et critères relatifs très proches de ceux du
label Fairtrade, et sur certains points des conditions d’application plus rigoureuses.
La prise en compte des dispositions de la CDB pour le consentement préalable
(CPCC) et le partage des avantages (APA) est un des éléments centraux du label
Fairwild (FairWild, 2006), comme du référentiel de l’UEBT.
Les référentiels UEBT et Fairwild s’adressent principalement aux grandes entreprises
souhaitant se conformer aux dispositions de la CDB et afficher un engagement de
responsabilité sociale irréprochable dans leur approvisionnement. Le mouvement du
commerce équitable, pour sa part, pourrait réfléchir à l’élaboration d’une stratégie et
de critères complémentaires, dont l’objectif serait de faciliter la valorisation par les
acteurs du Sud de leurs atouts locaux (ressources, savoirs traditionnelles, technologie

Éthique et économique/Ethics and Economics, 8 (2), 2011 82


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Biodiversité

appropriée). Cette stratégie leur permettrait, avec leurs partenaires, de se différencier


sur le marché émergeant du biocommerce éthique.

Les justifications d’un désintérêt

Un sondage d'opinion commandé par l’UEBT à IPSOS sur la sensibilité des opinions
européennes, américaine (USA) et brésilienne à la biodiversité et à des notions
voisines (UEBT, 2010) fournit des éléments pour expliquer le manque d’intérêt des
fédérations de commerce équitable, mais également des acteurs de la labellisation du
secteur cosmétique et des produits biologiques, pour la question du partage des
avantages sur la biodiversité.
Ce sondage, intitulé « Baromètre de la biodiversité » met en évidence une opinion
des pays consommateurs du Nord moins sensible aux questions liées à la biodiversité
que celle d’un pays tropical du Sud comme le Brésil. La population brésilienne a
ainsi pris conscience des enjeux de la biopiraterie à 73%, de la conservation de la
biodiversité à 93%, du respect des connaissances traditionnelles des populations
locales à 89% et du partage équitable des bénéfices tirés de l'usage de la biodiversité
à 78%. Aux Etats-Unis et en Europe, par contre, la notion de biopiraterie n'était
connue que de 23% de la population, en Europe la conservation de la biodiversité de
43% et le respect des connaissances traditionnelles de 68%, les chiffres provenant
des Etats-Unis étant proches.
Par contraste 92% des européens et 94% des nord-américains avaient entendu parler
du commerce équitable. L’absence de prise en compte de la CDB par les organismes
internationaux fédérateurs du commerce équitable confirmerait également le
déséquilibre de la gouvernance de ces organismes en faveur de ses parties prenantes
du Nord, constat fait lors d’une large étude coordonnées par l’Université du Québec
à Montréal (Gendron et al, [Link].).
Au cours des entretiens que nous avons menés pour cette étude, les représentants des
organismes certificateurs du commerce équitable et de l’agriculture biologique ont
évoqué une autre raison à ce désintérêt, complémentaire du constat sur la sensibilité
des opinions : l’étroitesse du marché des produits issus de la biodiversité, tel qu’il est
perçu par ces organismes. Pourtant, et sur un plan strictement économique, les
marchés des secteurs potentiellement concernés sont considérables, lorsque l’on
cumule les chiffres d’affaires de l’industrie cosmétique à celui des compléments
alimentaires, évoqués plus haut.

Des innovations discrètes au sein du commerce équitable

Si les instances fédératrices du commerce équitable international s’intéressent encore


peu à cette problématique, les petites et moyennes entreprises engagées dans le
secteur cosmétique ou des compléments alimentaires y sont peu à eu confrontées.

Éthique et économique/Ethics and Economics, 8 (2), 2011 83


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Biodiversité

Elles les ont assimilé à des niveaux assez divers dans leurs relations aux producteurs
et aux consommateurs. Nous avons examiné une dizaine de cas dans deux régions du
monde à la biodiversité élevée : l’Amazonie et l’Afrique australe.
La comparaison de deux organisations appartenant au chapitre africain de WFTO
faite plus haut nous a permis d’analyser, à partir de la même ressource, les
différences d’appréhension des questions de développement, de commerce et de
propriété intellectuelle. D’autres initiatives illustrent la faisabilité d’un modèle plus
ouvert de partenariat et de partage des avantages que celui reposant sur les brevets.
Deux exemples amazoniens illustreront ces façons différentes d’appliquer les
principes de la CDB.

Partage des bénéfices et prime de commerce équitable

En Amérique du Sud, les exemples de valorisation des ressources locales par les
populations rurales et autochtones sont abondants. Quelques expériences choisies
pour notre étude illustrent plus particulièrement des partenariats innovants établis
pour le développement de filières basées sur des ressources naturelles natives.
Les filières de commercialisation du Guarana (Paullinia cupana) mises en place à
l’initiative du peuple Satéré Mawé (SM) en Amazonie brésilienne illustrent
l’intégration, dans une relation de commerce équitable, des enjeux de la préservation
de la biodiversité et de valorisation des savoirs traditionnels. Les informations ci-
dessous sont issues de nombreux entretiens avec les acteurs de cette filière en France
et au Brésil, ainsi que des informations extraites des études disponibles (Artisans du
Monde, 2010 ; T. Barthel, D. Erhardt, s.d. ; B. Beaufort et S. Wolf 2008).
Initié en 1993 par un des chefs traditionnels SM, le « Projet Guarana » vise à faire de
la valorisation du guarana traditionnel la colonne vertébrale du projet de
développement local des Satéré Mawé. Le respect des méthodes traditionnelles de
culture et de transformation permet de garantir une qualité unique pour ce produit
typiquement brésilien, de sorte que le guarana des Satéré Mawé est substantiellement
distinct du produit industriel incorporé dans les boissons énergisantes et gazeuses.
L'enjeu du guarana pour les SM n'est pas la productivité, mais les priorités
suivantes :

- La préservation du guarana sauvage et de l'écosystème qui l'abrite, la seule


banque génétique du guarana conservée en vivo.
- Le développement durable du peuple Sateré Mawé : c'est-à-dire la préservation
de sa culture, intimement liée au guarana, et une insertion dans les échanges
nationaux et internationaux qui ne lui fasse pas perdre ses droits ni sa culture.
- Le développement d'échanges équitables, respectueux des conditions spécifiques
des SM et de leur guarana, construits à partir de l'organisation des SM eux-
mêmes.

Éthique et économique/Ethics and Economics, 8 (2), 2011 84


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Biodiversité

Des partenariats commerciaux ont été établis entre les SM et les partenaires suivants,
tous inscrits dans le mouvement du commerce équitable : la société française
Guayapi, la centrale d’achat italienne CTM et la Fédération Artisans du Monde. Ces
relations commerciales s’exercent sous le le contrôle de la communauté locale, à
travers son instance politique, le Conseil Général des Tribus Satéré Mawé. Celui-ci
fixe chaque année le prix du guarana et sa répartition entre les partenaires de la filière
en fonction de différents facteurs (prix équitable, prime au développement, frais de
transport, de transformation, taxes et impôts, etc.).
Le partenariat s’exprime à plusieurs niveaux : d'abord avec l’instance politique du
peuple SM, puis avec les producteurs, regroupés en un Consortium des Producteurs
Satéré Mawé. Cette valorisation des connaissances traditionnelles a conduit le Projet
Guarana à être choisi en 2000 parmi les 146 projets exemplaires présentés à l’expo
universelle de Hanovre, et d’être qualifié de produit sentinelle par la Fondation Slow
Food. Ce statut non officiel est accordé par Slow Food à des produits ou espèces
menacés de disparition, liés à un terroir et produits à petite échelle, dans le respect
des techniques de fabrication traditionnelles.
Pour les partenaires des Satéré Mawé issus du commerce équitable, le
« consentement préalable en connaissance de cause » va de soi, tandis que le
« partage des avantages » est garanti par le contrôle des instances locales sur le prix
proposé et sa répartition entre producteurs et représentants locaux, pour les besoins
du développement local.
Les relations commerciales entre les SM et leurs partenaires européens pour la
valorisation du guarana sont conformes aux meilleures pratiques du biocommerce
éthique et du commerce équitable. Elles respectent les lignes directrices de la CDB
pour le consentement préalable et le partage des avantages, sous le contrôle de l'Etat,
qui donne via l'autorité compétente (la FUNAI), l’autorisation d’entrée sur l’aire
indigène.
Dans la partie Est de l’Amazonie, sur les contreforts andins, Savoirs des Peuples, une
entreprise française a mis en place des partenariats de long terme avec les peuples
Ashuar d'Equateur et Ashinanka du Pérou, afin de valoriser avec leurs consentement
et participation une dizaine de plantes endémiques, dont certaines sont utilisées dans
des rituels chamaniques.
Daniel Joutard, fondateur de l’entreprise, s’efforce d’appliquer un modèle d’accord
et de partage des avantages allant au-delà de la fixation d’un prix garanti, et prenant
en compte la valeur inestimable des connaissances traditionnelles produites par les
peuples autochtones durant de nombreuses générations.
L’entreprise s'est ainsi imposée les principes suivants dans ses relations avec les
peuples autochtones : un consentement préalable avant tout accord commercial de
l’organisation représentative de chaque peuple indigène concerné ; le paiement d'un

Éthique et économique/Ethics and Economics, 8 (2), 2011 85


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Biodiversité

prix juste aux producteurs ; le paiement par l'entreprise de 4% de la marge brute du


produit fini en rémunération des savoirs traditionnels utilisés ; le refus de déposer
tout brevet sur les plantes utilisées et sur tout procédé d'extraction ou de
transformation s'y rattachant. Pour éviter l’appropriation du savoir autochtone par
d’autres entreprises, Savoirs des Peuples publie en outre dans des revues
scientifiques les informations correspondantes, afin qu’elles restent dans le domaine
public (C. Rousseau, 2009, par exemple). Ce sont les organisations représentatives
locales qui vérifient l'application de ces principes par l'entreprise.
Afin d'avoir une représentation schématique de cette approche de la valorisation de la
biodiversité et des savoirs ancestraux, D. Joutard a élaboré un modèle en trois
cercles, dont nous proposons la représentation suivante :

Figure 1 : Modèle des trois cercles de Savoirs des Peuples

Une copie des accords de partenariat établis sur cette base avec les représentants des
peuples amérindiens concernés a été remise à l'Institut National de Défense de la
Concurrence et de la Propriété Intellectuelle (INDECOPI) du Pérou. Celui-ci
considère les accords entre les peuples péruviens concernés et Savoirs des Peuples
comme des projets pilotes pour l'application de la CDB dans le pays, et s’en serait
inspiré pour établir des règles contraignantes de partage des avantages.

5. ENSEIGNEMENTS DES FILIÈRES ÉTUDIÉES EN AMÉRIQUE LATINE

La comparaison entre les entreprises et les filières opérant en Amérique du Sud


évoquées dans cet article est intéressante à plusieurs titres. Elle illustre tout d'abord la
différence qualitative qui existe entre une gestion précautionneuse des ressources
naturelles et des relations sociales par une grande entreprise dans un cadre de
responsabilité sociale, et la création de véritables partenariats avec des communautés

Éthique et économique/Ethics and Economics, 8 (2), 2011 86


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Biodiversité

pour lesquelles la production ou la cueillette de ressources naturelles et leur


commercialisation sont une composante d'un projet d'ensemble, voulu et pris en
charge par elles-mêmes. Elle montre ensuite le lien qui existe entre la gestion locale
des ressources naturelles et la relation privilégiée souvent maintenue entre la culture
des communautés locales et les écosystèmes locaux.
Le Projet Guarana illustre particulièrement bien le lien intime qui peut exister entre
un produit naturel emblématique et la préservation de l'écosystème qui rend possible
sa pérennité. Le partenariat des Satéré Mawé avec les entreprises de commerce
équitable et celui des Ashinankas et des Ashuars avec l’entreprise Savoirs des
Peuples ont de ce point de vue des structures assez similaires. Il est ainsi possible de
placer les éléments du partenariat des filières guarana dans le modèle des trois
cercles proposé par Savoirs des Peuples.
Comme tout modèle, celui-ci rencontre certaines limites, qui se situent pour nous
principalement dans les conditions d’application du modèle. Ces conditions
supposent en effet à la fois l’existence d’organisations autonomes représentatives des
peuples autochtones, et des ressources naturelles natives dont la limite des habitats
recoupe assez bien les frontières de ces peuples.
La première de ces conditions est plus aisément remplie dans certaines régions du
monde, comme en Amérique latine, que dans d’autres parties du monde, où les
populations autochtones n’ont pas nécessairement de représentation autonome. La
seconde condition est plus rarement réunie encore. A ce titre, le guarana des Satéré
Mawé fait plutôt figure d’heureuse exception. Lorsque les limites des ressources
naturelles et des peuples ne se recoupent pas, un accord basé sur ce modèle reste
possible, mais le pouvoir de négociation des peuples concernés pour obtenir un
pourcentage sur le chiffre d’affaires (le « second cercle ») est affaibli, comme
l’illustre le cas des filières Marula en Afrique australe.
Les cas africains nous montrent que d’autres modèles de construction de filières
utiles au développement local peuvent également s’appliquer, en misant par exemple
sur le développement de capacités locales de transformation et de commercialisation
susceptibles de capter une plus large part de la valeur ajoutée en faveur du
développement local.
Un point de convergence entre les modèles proposant ce que l’on pourrait appeler un
biocommerce équitable serait l’accord sur les conditions du « troisième cercle », dans
lesquelles les communautés locales et les entreprises contribueraient volontairement
à alimenter un savoir commun ouvert (et donc non propriétaire) sur la biodiversité et
ses usages.

Éthique et économique/Ethics and Economics, 8 (2), 2011 87


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Biodiversité

CONCLUSION

L'accès et le partage des avantages de la biodiversité (APA) est un outil du droit


international élaboré il y a un peu moins d'une vingtaine d'années pour protéger et
valoriser la biodiversité locale et les savoirs associés. Malgré sa reconnaissance par
l'immense majorité des Etats du monde, celui-ci est relativement peu connu de
certaines acteurs et des consommateurs des pays du Nord, la prise de conscience des
enjeux correspondants ayant relativement lente de la part des sociétés civiles et de
certaines entreprises du Nord.
Dans ce contexte, l’absence de prise de conscience par de nombreuses organisations
du mouvement du commerce équitable des obligations des parties commerciales
prévues par la CDB et des opportunités qu’elles représentent pour élargir les terrains
d’application de la notion d’équité pouvait apparaître compréhensible jusqu’à une
période récente. Elle est actuellement dommageable pour l’image et la dynamique de
ce mouvement, qui paraît figer les relations commerciales dans les notions de prix
minimum garanti et de prime fixe.
D’autres formes d'association et de certification d'entreprises occupent le terrain
délaissé, à partir d’approches convenant mieux aux grandes entreprises, comme
celles de l'Union pour le BioCommerce Ethique. Nous avons expliqué la différence
qualitative existant entre les relations contractuelles « éthiques » de certaines
entreprises avec leurs fournisseurs, et les démarches innovantes de petites et
moyennes entreprises engagés dans des relations plus contractuelles avec les
populations locales.
Ces démarches innovantes peuvent être vues comme une réinterprétation de la
philosophie d'origine du commerce équitable, celle qui en fait un « outil de
développement » pour les producteurs, à la lumière des enjeux de la préservation et
de la valorisation de la biodiversité et des savoirs traditionnels qui lui sont associés.
Il convient également de relever les interprétations parfois divergentes des
obligations prévues par la CDB par les entreprises actives dans la promotion d’un
biocommerce éthique. Deux enjeux peuvent différencier leurs approches : les
conditions d'accès aux ressources génétiques et végétales, et l’acceptabilité des
brevets sur les préparations faites à partir de ces ressources.
Au-delà de ces différences, une recommandation fondamentale se dégage de cette
étude des référentiels et initiatives concernées par le commerce de produits issus de
la biodiversité locale, en direction des organisations du commerce équitable. Celles-
ci devraient examiner sérieusement la problématique et les enjeux mis en évidence
par la Convention sur la Diversité Biologique, puis définir des stratégies y répondant.
Les labels de commerce équitable doivent avant tout intégrer les dispositions de la
CDB à leurs standards. Ils pourront ainsi proposer des engagements tenant compte

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Biodiversité

non seulement de cette convention internationale, mais également des meilleures


pratiques observées dans les secteurs concernés.
La prise en compte des enjeux de la conservation et de la valorisation de la
biodiversité, dans le respect des droits et des connaissances des peuples autochtones
et ruraux, serait ainsi l’occasion d’intégrer plus étroitement les défis du
développement durable au mouvement du commerce équitable.

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Common questions

Alimenté par l’IA

Les obstacles au succès du modèle de l'APA incluent l'interprétation variable par les États des obligations de la CDB, la tension avec le droit des brevets qui peuvent limiter la reconnaissance et la valorisation des savoirs traditionnels, ainsi que la lente prise de conscience et l'adoption par les acteurs économiques des pays du Nord. Certains États, notamment en Afrique, manquent de législations efficaces pour protéger leurs ressources. De plus, les initiatives de commerce équitable n'ont pas pleinement intégré le potentiel de la biodiversité pour élargir la portée de leur équité commerciale .

Des organisations comme PhytoTrade Africa jouent un rôle majeur dans la promotion d'un biocommerce éthique en établissant des partenariats commerciaux équitables et en renforçant les capacités des producteurs locaux. Elles s'efforcent de créer des opportunités économiques en reliant les communautés pauvres aux marchés pour leurs produits naturels. Leur stratégie inclut la construction de filières basées sur des principes éthiques, s'appuyant sur l'éducation, le plaidoyer et le partage des bénéfices de manière juste. Cependant, elles doivent souvent composer avec les défis posés par les brevets et la bioprospection .

En Afrique australe, des stratégies de valorisation des ressources locales ont émergé par la création de filières de biocommerce comme celles du Hoodia, du Pelargonium du Cap et du Rooibos. Ces stratégies ont impliqué la mise en place d'industries locales pour transformer et commercialiser des produits naturels, impliquant souvent des partenariats avec des entreprises internationales. Les implications de ces stratégies incluent une amélioration des revenus pour les communautés rurales et une contribution à la protection de la biodiversité locale par une utilisation durable des ressources .

Le protocole de Nagoya a été crucial pour clarifier et renforcer les dispositions de l'APA en fournissant un cadre juridique et transparent pour l'accès aux ressources génétiques et le partage équitable des avantages. Il a apporté des précisions supplémentaires à ce qui était formulé dans la CDB, réduisant ainsi l'ambiguïté laissée par des termes généraux et permettant une mise en œuvre plus cohérente par les États. Cela a augmenté la capacité des pays à obtenir un partage plus équitable des bénéfices provenant des ressources génétiques .

Les initiatives de biocommerce en Afrique australe, telles que celles menées par PhytoTrade Africa et Swazi Indigenous Products, ont permis de créer des opportunités économiques pour les communautés locales, en particulier pour les femmes. Ces initiatives ont aidé à établir des chaînes de valeur ajoutée localement, offrant aux populations la capacité de vendre des produits naturels natifs sur les marchés internationaux. Les effets incluent une amélioration modeste mais significative du bien-être économique pour de nombreuses familles des zones rurales .

La biodiversité redéfinit la fracture Nord-Sud en soulignant les déséquilibres dans les relations commerciales internationales qui étaient historiquement en défaveur des pays du Sud. Cependant, les économies émergentes comme l'Inde, la Chine, le Brésil et l'Afrique du Sud remettent en question cette dichotomie géopolitique. Le mouvement du commerce équitable s'est appuyé sur les principes de transparence et d'équité pour établir des partenariats commerciaux qui offrent de meilleures conditions aux producteurs du Sud .

Le mouvement du commerce équitable a manqué de prendre en compte la biodiversité telle que définie par la CDB dans ses principes car il s'est principalement concentré sur l'amélioration des conditions économiques par des prix minimums garantis, sans intégrer pleinement les aspects de préservation et de valorisation de la biodiversité. Cela a limité sa portée dans la promotion de l'équité au-delà des aspects économiques, négligeant les potentialités offertes par l'intégration des savoirs traditionnels et des ressources génétiques dans le cadre des relations commerciales .

Les enjeux principaux liés à l'accès et au partage des avantages (APA) dans le cadre de la CDB concernent l'équité dans l'accès aux ressources génétiques et le partage des bénéfices résultant de leur utilisation. Les articles 8j et 15 de la CDB soulignent l'importance du consentement préalable des États et des populations concernées, ainsi que la nécessité d'un partage équitable des avantages, qu'ils soient matériels, financiers ou technologiques . Les États nationaux ont la responsabilité de mettre en place des législations nationales pour appliquer les dispositions de la CDB, bien que les formulations générales des articles laissent une forte marge d'interprétation .

La CDB a été innovante en intégrant la notion d'équité dans ses dispositions en concevant le partage des avantages non pas comme une fin sociale en soi, mais comme un moyen de conservation de la biodiversité et de développement durable. C'était la première fois qu'une convention internationale contraignante introduisait un concept d'équité dans les relations commerciales, reliant directement la conservation environnementale à des impératifs économiques équitables. Cette approche novatrice n'a, toutefois, pas été pleinement perçue par le mouvement du commerce équitable à ses débuts .

Le droit des brevets entre en tension avec les attentes des pays du Sud et des peuples autochtones car il ne correspond pas toujours aux dispositions prévues par la CDB concernant le respect et la valorisation des savoirs locaux. Les brevets impliquent souvent un contrôle sur des connaissances ou ressources partagées traditionnellement, ce qui limite la possibilité des peuples autochtones d'en bénéficier. Cela suscite des attentes de reconnaissance et de partage équitable des bénéfices selon les termes de la CDB, alors que le cadre juridique des brevets ne les satisfait pas toujours .

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