Lettre d’intention
(A l’ombre des absents)
A l’ombre des absents. Je dirai, à priori, que tout est dit ou presque dans le titre.
D’une part les absents et d’autres part ceux qui vivent dans leur ombre. Mais dans ce
récit, ils sont intiment liés par l’attente, par l’incertitude et, au pire, par la mort de
ceux qui ont décidé de partir et ceux qui ont été condamnés à rester. Après mes deux
longs métrages, La vie d’après et Terre de vengeance, voici qu’un troisième thème
s’impose de lui-même, l’immigration clandestine. El harga comme dit chez nous et ce
qui signifie littéralement brûler la mer.
Il ne s’agit nullement de raconter et de filmer cette traversée, parfois tragique, parfois
un peu plus heureuse juste parce que on a échappé à la mort. Le calvaire sur la terre
promise c’est toute une autre tragédie. Dans l’ombre des absents, il question de ceux
qui sont restés en attendant que les harragas, les brûleurs de la mer, donnent des
nouvelles. Par eux-mêmes quand ils sont encore vivants ou par d’autres, des amis,
des enfants du quartier, qui ont réussi à fouler la côte espagnole.
L’idée de ce scénario, et de ce film, m’était venue lors du tournage de La vie d’après.
Lors d’un repérage dans une maison au bord d’un port de pêche, j’avais remarqué la
présence de sales couvertures, des boîtes de sardines vides, du pain rassis. Ce n’était
autre qu’un refuge de harragas qui attendaient le signal de départ. La première
question qui m’était venu à l’esprit, ce groupe est-il arrivé ou non d’autant que le
tournage qui avait suivi s’était déroulé au début de l’hiver ? Ce jour-là, j’étais certain
que viendra le moment propice pour développer ce sujet. L’idée du second long
métrage était passée par-là, me faisant presque oublier cette question que chaque
famille et surtout chaque mère se pose.
Aujourd’hui, je me rends compte que le film Terre de vengeance m’a offert le temps
de maturer l’idée de ce nouveau film, A l’ombre des absents. Et surtout m’a permis de
situer puis de développer angle d’attaque qui me semble assez original. Raconter la
vie d’une famille qui justement n’a plus aucune nouvelle d’un frère, d’un fils, qui a
pris le large, se souciant peu des dégâts qui a laissé derrière lui. Sentimentaux,
surtout.
Pis, il a fait exploser le chagrin parmi les siens et particulièrement chez sa grande
sœur, mère de substitution. D’autant que la seule version qui circule dans le village de
pêche, Slimane a été poignardé alors qu’il tentait d’embarquer sur une autre barque,
celle qui la fait fuir étant tombée en panne en haute mer.
C’est ainsi que s’est imposé à moi ce personnage principal, celui d’Akila, la grande
sœur qui veille sur tout, met son salaire de couturière à la disposition de la famille, le
pension de retraite de son père, grabataire, ne suffisant pas à boucler les fins de mois
difficiles.
Donc, il s’agit bien de raconter Akila, ses propres désillusions, son quotidien pénible
dans une société qui ne pardonne presque rien et certainement pas les écarts
conjugués au féminin. Akila à l’ombre du disparu comme si sa vie n’était pas assez
cruelle qu’elle est pour elle. On oublierait presque la tragédie des harragas qui, au
péril de leur vie, convolent avec la mort.
Leurs cadavres ne sont jamais loin, certains sont repêchés au large du petit port de
pêche qu’Akila ne quitte plus des yeux. Quand elle n’est pas sur la terrasse, elle est
aux côtés de femmes, de mères, d’épouses, de sœurs qui se réunissent chaque
semaine pour un rituel, nommé l’attente des femmes. C’est dire le désastre
sentimental post-traversée clandestine que lègue tous ces jeunes, croyant en de
meilleurs lendemains. Leurs proches y croient aussi, si les partants réussissent, les
restants peuvent demain souffler...financièrement.
Et cette mort qui est rôde partout, dans le moindres recoins des maisons où le silence
a fini par remplacer la joie, maigre soit-elle. Dans A l’ombre des absents, c’est la
maison d’Akila qui sert de laboratoire de compréhension de ce phénomène qui ronge
les côtes du Maghreb en entier. Et essentiellement, mesurer ses retombées néfastes et
les déchirures qui peuvent être engendrées au sein d’une même famille, voire
s’étendre à la société qui par compassion a appris elle aussi à attendre et à pleurer la
mort des autres.
Après la Terre, au coeur du second long métrage, voilà que la mer devient élément
central au coeur du dispositif aussi bien scénaristique que film. Elle est partout, on la
maudit, on crache sur son existence même mais c’est elle qui va rythmer le film selon
sa platitude rassurante ou ses colères remuantes. En tous cas, elle sera là, à ponctuer
le quotidien de nos personnages, Akila en premier. Et à accentuer, ou bien au
contraire, à épancher l’étendue des conflits nés au milieu d’une nuit de fuite.
Ce qui est certain, le réalisme qui a été insufflé, à doses prescrites dans les précédents
films, courts comme longs, sera de rigueur. Sinon, comment marquer la crédibilité
d’un tel récit fictionnel dont le fond est tiré d’une histoire réelle. A chaque film, je me
dis raconter l’histoire de petites gens c’est toujours se rapprocher plus d’eux, épouser
leur intimité sans jamais dénoncer, prendre partie et certainement donner raison au
jugement.
Avec le film dispositif filmique, des plans fixes en général, je serai là, à la distance de
la focale à les observer, à les écouter et ne jamais les déranger comme s’il ne
s’agissait pas de comédiens que j’ai choisis. Ils et elles sont tous issus de milieux
populaires, voire défavorisés, qui avec ou sans caméra, sauront porter le film dans
son réalisme le plus pur. Akila en tête de file, qui dans une discussion privée, m’a
raconté la colère d’un revenant dont l’échec l’a fait transformer en monstre contre sa
propre famille.
Loin de tout préjugé, A l’ombre des absents racontera à l’image comme au son, celui
de la mer sera parfois assourdissant, la vie de ceux qui sont restés pour mourir, un
instant, à la place de ceux qui sont partis, de ceux qui sont revenus et de ceux qui ne
reviendront plus jamais.
Anis Djaad