Premier semestre 2017 [Link]
org
La synonymie contextuelle: créativité linguistique et stylistique dans
les soleils des indépendances d’Ahmadou Kourouma
Kei Joachim
Université Alassane Ouattara
Mail : jkeijo@[Link]
Résumé : La synonymie contextuelle est un type d’anaphore qui tente de rapprocher des mots
qui n’offrent pas, à l’origine, une similarité de sens. Kourouma, dans son roman, joue sur
cette procédure linguistique en favorisant des substitutions qui reposent sur un nouveau sens
concédé aux unités lexicales. Dans cette approche, il emploie des registres de langue et
effectue certaines reprises de mots par péjoration ou par mélioration. A cela s’ajoutent des
figures de style telles que la périphrase, la métaphore, la synecdoque et la comparaison. Cette
façon de construire son œuvre participe de la richesse et de la beauté du discours littéraire.
Mots-clés : synonymie contextuelle, créativité linguistique, créativité stylistique, anaphore,
sémantique, discours littéraire.
Abstract: Contextual synonymy is a type of anaphora that attempts to bring together words
that don’t originally offer a similarity meaning. Kourouma, in his novel, plays on this
linguistic procedure by favoring substitutions based on a new meaning conceded to lexical
units. In this approach, he uses language registers and certain words again by pejoration or
improvement. Added to this figure of speech such as periphrasis, metaphor, synecdoche and
comparison. This way of constructing his art work contributes to the richness and beauty of
the literary discourse.
Keywords: Contextual synonymy, linguistic creativity, stylistic creativity, anaphora,
semantic, literary discourse.
28
Premier semestre 2017 [Link]
Introduction
La synonymie contextuelle, qui relève des reprises endophoriques, est d’un intérêt
indéniable dans le fonctionnement de la langue. Elle permet de comprendre la linéarité et de
justifier la bonne formation du texte. Autant les reprises participent au refus de redondance
non constructive, en évitant la circularité des propos, autant la synonymie contextuelle
apparaît comme un moyen des plus savants pour organiser et assurer la progression d’un
texte. Dans le souci de mieux comprendre les combinatoires syntaxiques d’un texte, la place
de la synonymie contextuelle doit être, de plus en plus, étudiée et connue. Parlant des
recherches grammaticales en analyse textuelle, H. Weinrich (1982, p.25) dit à ce propos que «
l’objectif prioritaire de la description linguistique est de saisir la textualité d’un texte. Nous
entendons par là la cohérence particulière qui fait qu’un texte est un texte. » Ce qui détermine
tout l’entrain à être porté à réfléchir sur le phénomène linguistique qu’est la synonymie
contextuelle. Mais comment se manifeste-t-elle pour faire progresser le texte en innovant
chaque fois, pour renommer les êtres et les choses dont on parle dans l’œuvre romanesque?
Telle est la préoccupation qui nous amène à nous pencher sur ce phénomène qui demande à
être appréhendé. Nous voulons, ici, parler de la synonymie contextuelle qui s’est noyée dans
le champ plus vaste des substituts diaphoriques ou des représentations anaphoriques et des
progressions thématiques. En abordant singulièrement cette notion, il nous sied de voir ses
manifestations dans les soleils des indépendances de Kourouma à travers ses ressources
linguistiques et stylistiques.
1-Eclaircissement terminologique de la synonymie contextuelle
La synonymie contextuelle recouvre un ensemble de réalités linguistiques et de
notions qui lui sont liées nécessairement, c'est-à-dire par obligation. Mais elle doit éclairer par
ses différentes réalisations permettant de comprendre son fonctionnement, qui au juste, rend
possible la connaissance de relations anaphoriques qu’elle est capable de contracter.
1-1-La notion de synonymie
La synonymie est un objet de la pensée, mieux de la langue, qui pour être bien cernée
mérite qu’on se penche sur son étymologie. En effet, en abordant l’étude de l'origine et de
l'évolution du mot synonyme depuis son état le plus anciennement accessible, on pourrait
mieux le définir et comprendre les réceptions qu’on pourrait avoir de la notion en linguistique
comme en rhétorique.
1-1-1-La définition du mot synonymie
Etymologiquement, le mot synonymie est né en 1582 lorsqu’il fut employé par
Belleforest (J. Dubois et alii, 1994, p.745). Il a pour origine latine le substantif « synonymia »
qui viendrait du mot grec « sunônumia » qui lui-même émanerait de l’adjectif
29
Premier semestre 2017 [Link]
grec « sununumos » qui signifie synonyme. La synonymie traduit le fait linguistique que
constitue l’existence de mots synonymes. Mais, il faut souligner que la synonymie se bâtit ou
s’est bâtie sur la réalité du rapprochement sémantique de mots aux origines souvent
différentes. S. Ullmann (1969, p.191) dira, à cet effet, que « le trait le plus saillant de la
synonymie française est le double clavier dont elle dispose. Il existe en français de
nombreuses paires de mots, l'un autochtone, l'autre savant, pour désigner des notions
apparentées. C'est là une des conséquences de la vogue du latinisme ».
Chez Aristote1, la notion de synonymie concerne les mots dont le sens est « lié » par
un genre commun, et qui ont donc des sens différents. Aujourd’hui, elle a connu un
changement sémantique. Elle revêt le sens de mots ou d'expressions qui ont le même sens ou
une signification voisine. La synonymie est un rapport de similarité sémantique entre des
mots ou des expressions d’une même langue. La similarité sémantique indique qu’ils ont des
significations semblables.
(1)-Les craintes des colères de Salimata ne réussissent pas à le lever, il était fatigué, bien cassé, aussi
coula-t-il dans le sommeil d’une pierre dans un bief.(Les Soleils des indépendances, p.32)
On rapproche ici les mots « fatigué » et « cassé » parce qu’ils expriment cette
similarité sémantique : « état de quelqu’un qui a une diminution du pouvoir fonctionnel à
cause d’un travail excessif. » L’implication mathématique qu’on reconnait à la synonymie,
c’est que x et y sont synonymes puisqu’ils renvoient à une même notion z. Si, sur le plan
sémantique, on admet que x=z et y=z, évidemment, on ne peut conclure que x=y. Mais le
rapport d’équivalence dans la synonymie n’est pas total comme en mathématique.
1-1-2-Synonymie et nuance
La synonymie fait appel à la ressemblance. Il ne s’agit pas de cette ressemblance
morphologique ou phonique. La ressemblance en question fait intervenir le sens. La
ressemblance que produit l'idée générale génère donc les mots synonymes; et la différence
qui vient de l'idée particulière qui accompagne la générale, fait qu'ils ne le sont pas
parfaitement, et qu'on les distingue comme les diverses nuances d'une même couleur.
D’Alembert (2002, p.360) apporte un éclairage sur ce fait en disant que
Ce qui constitue deux ou plusieurs mots synonymes, c'est d'abord un sens
général qui est commun à ces mots; et ce qui fait ensuite que ces mots ne
sont pas toujours synonymes, ce sont des nuances, souvent délicates, et
quelquefois presque imperceptibles, qui modifient ce sens primitif et
général.
1
Aristote est un philosophe grec de l’antiquité. Il fut disciple de Platon et l’un des penseurs les plus influents que
le monde ait connu. Il s’est intéressé à plusieurs disciplines comme la logique, l’éthique, la politique, la
physique, etc. Il est né en 384 et meurt en 322 avant J-C.
30
Premier semestre 2017 [Link]
Si ces nuances, comme le souligne D’Alembert, sont quelquefois difficiles à percevoir,
alors il faut comprendre que l’on fait la plupart du temps le mauvais choix dans le
rapprochement des mots. Les usagers de la langue se contentent, très souvent, de voir les
ressemblances. Les nuances de sens ou d’emploi qui distinguent les synonymes les uns des
autres apparaissent bien clairement quand il faut les opposer.
(2)-Dehors les coqs n’appelaient pas le matin, le réveil du soleil.(Les Soleils des indépendances, p.33)
Dans ce passage, « le matin » et « le réveil du soleil » partage ce sème
commun : « commencement du jour ». Mais la nuance se fait au niveau de la luminosité. Tous
les matins ne sont pas ensoleillés. Or « le réveil du soleil » se caractérise par la lumière qu’il
produit.
1-1-3-La synonymie classique ou usuelle
Pour parler de synonymie classique, disons que la langue possède une variété de mots
pour dire ou désigner la même chose. Les mots en question sont dits synonymes. Les
synonymes sont des mots qui appartiennent à la même classe grammaticale et qui ont la même
signification ; ils peuvent être remplacés l’un par l’autre sans que le sens de la phrase ne se
modifie : (3)-Elle a encore hurlé, crié à tout chauffer, crié de toute sa poitrine, crié jusqu’à
étouffer, jusqu’à perdre connaissance. (Les Soleils des indépendances, p.33)
Des participes comme « hurlé », « crié » signifient « émettre des sons ». Mais les
expressions qui s’en suivent « crié à tout chauffer…jusqu’à perdre connaissance » indiquent
un degré, une gradation dans cette émission de sons. S’inspirant de cet exemple, l’on pourrait
en donner un autre: Ma fille Juliette est fainéante, paresseuse, flemmarde.
Les trois adjectifs qualificatifs « fainéante », « paresseuse » et « flemmarde » qui
partagent un sens commun : « personne qui ne veut rien faire » ou « qui n’aime pas fournir
d’efforts. » La liste des occurrences, dans ces exemples, n’est pas exhaustive. On peut
continuer d’en énumérer et on pourra parler de molle, inactive, nonchalante, cossarde,
cagnarde, feignante, tire-au-flanc, tire-au-cul …avec des variantes significatives énormes. Ce
qui fait dire que la synonymie ne nous offre absolument pas des synonymes parfaits. De là,
parle-t-on de
synonymie partielle, approximative ou de quasi-synonymie et de synonymie
totale ou complète. Ce qu’il convient, ici, d’aborder est l’opposition souvent
faite des notions de synonymie partielle et de synonyme totale. Les théories
sémantiques qui abordent ces deux notions tentent de montrer que les langues
naturelles présentent peu de « vrais » synonymes, sinon aucun. (J. Lyons,
1970, p.342)
1-2-La synonymie contextuelle
31
Premier semestre 2017 [Link]
Avant d’aborder le concept de synonymie contextuelle, il va falloir se pencher
premièrement sur la notion de contexte. Le contexte étant la situation d’énonciation dans
laquelle s’inscrit ce type de synonymie. Ce contexte d’énonciation, c’est, par exemple, le
roman dans lequel un certain nombre de mots et expressions rentrent dans une dynamique
synonymique.
1-2-1-La notion de contexte et de synonymie contextuelle
La notion de contexte peut renvoyer à deux définitions très souvent complémentaires.
La première se décline comme suit: « on appelle contexte ou contexte verbal, l’ensemble du
texte dans lequel se situe une unité déterminée, c'est-à-dire les éléments qui précèdent ou qui
suivent cette unité, son environnement. » (J. Dubois et alii, [Link]., p.116) Cette première
définition prend le mot contexte dans le sens de milieu dans lequel les différents mots
cohabitent en entretenant des relations syntaxiques ou sémantiques. La seconde définition, qui
la complète, s’énonce de la façon suivante: « On appelle contexte situationnel ou contexte de
situation l’ensemble des conditions naturelles sociales et culturelles dans lesquelles se situe un
énoncé, un discours. Ce sont les données communes à l’émetteur et au précepteur sur la situation
culturelle et psychologique, les expériences et les connaissances de chacun des deux. » (Ibidem)
Les données dont parlent ces auteurs permettent aux interlocuteurs de s’accorder sur
un ensemble de faits, de s’entendre sur des notions et de convenir sur des sens qu’il faut
accorder à des expressions ou à des mots. Un mot, en réalité, n’a pas de sens figé. Il n’a de
sens que selon le contexte. C’est dans ces réseaux de sens que se dégage le sens réel d’un mot.
C’est pourquoi la notion de synonymie contextuelle pose le fait que deux mots qui
n’étaient pas synonymes au départ le deviennent dans le contexte du roman. Deux unités
significatives deviennent donc coréférents en renvoyant à la même réalité linguistique. C’est
pourquoi « deux termes de référence sont coréférentiels. » (G. Fauconnier, 1972, p.13) Et l’on
appelle référent « l’être ou l’objet auquel renvoie un signe linguistique dans la réalité
extralinguistique telle qu’elle est découpée par l’expérience d’un groupe humain. » (J. Dubois
et alii, [Link]., p.516) Il y a donc dans le continuum du texte les questions de coréférentialité
et de reprise endophorique où les éléments repris participent des stratégies de répétition. Le
sens contextuel, qui établit ce rapport, est le même que le sens de base du mot substitut. On
peut alors dire que les deux expressions sont occasionnellement synonymes et on peut
également parler d’une synonymie contextuelle.
(4)-La suprême injure qui ne se presse pas, ne se lasse pas, n’oublie pas, s’appelle
la mort. Elle avait emporté le cousin Lancina du village. Oui, le cousin, et bien que
celui-ci fût l’homme qui par ses intrigues, ses maraboutages, sacrifices avait évincé
Fama de la chefferie du Horodougou, ce décès était un malheur.(Les Soleils des
indépendances, p.81)
Quiconque n’a pas lu cet extrait de texte et analysé les mots et expressions employés
selon le contexte, ne peut pas savoir que « La suprême injure » est synonyme de « la mort »
32
Premier semestre 2017 [Link]
ou « ce décès ». Ainsi, le contexte peut rapprocher des termes sémantiquement opposés sous
une forme synonymique.
2- Les ressources linguistiques au service de la synonymie contextuelle
La synonymie contextuelle est un phénomène linguistique aux nombreux contours et
qui étend ses tentacules dans plusieurs sous-disciplines. La linguistique s’y invite à travers les
moyens grammaticaux et les procédés stylistiques. Etant donné que la synonymie met en
avant la question de sens, elle se trouve évidemment à la solde de la sémantique qui détermine
les mots dans le traitement particulier auquel ils sont soumis.
Les ressources linguistiques qui interviennent ici dans le cadre de la synonymie
contextuelle sont la reprise lexicale avec définitivation, la reprise lexicale et référenciation
déictique contextuelle, la péjoration et la mélioration. A cela il faut ajouter la synonymie qui
s’effectue d’une langue à une autre.
2-1-La reprise lexicale et définitivisation
La définitivisation est un phénomène diaphorique qui se réalise avec la répétition du
même mot « en partant d’un déterminant indéfini à un déterminant défini. L’anaphore est ici
assurée en passant d’un nom non spécifié à un nom spécifié du fait de la définitivisation. » (K.
N’guessan, 2009, p.274)
(6)- Et un vent, un soleil…mystérieux descendirent et enveloppèrent. Le vent léger soufflait le
brûlis de la savane…Le soleil caressait les nuques…(Les Soleils des indépendances, p.116)
Les substantifs « vent » et « soleil » s’accompagnent d’un déterminant indéfini « un »
dans la première phrase. Quand ils ont été repris dans la phrase qui suit, le déterminant « un »
s’est mué en « le » pour préciser qu’ils ont été déjà évoqués. Cette reprise lexicale, qui se veut
une synonymie contextuelle, est une technique narrative pour faire progresser le texte.
2-2-La reprise lexicale et référenciation déictique contextuelle
Dans cette même logique de la construction synonymique, l’anaphore lexicale infidèle
procède par l’usage d’un autre type de déterminant. Il s’agit du démonstratif qui assure cette
fois ce type d’anaphorisation. « Lorsque le nom répété se trouve dans l’environnement
immédiat de celui qui précède l’emploi des déictiques contextuels est plus naturel. » (M.
Charolles, 1978, p.46)
(7)-Fama demanda au griot de se répéter. Celui-ci hésita.(Les Soleils des indépendances, p.13)
Pour éviter la reprise du mot « griot », il a été substitué par « Celui-ci ». C’est un
procédé synonymique par référenciation déictique contextuelle.
33
Premier semestre 2017 [Link]
2-3- La péjoration ou la mélioration
La substitution, dans sa réalisation, peut s’opérer en prenant en compte un apport
d’information nouvelle sur le groupe nominal. Soit l’auteur recourt à une péjoration qui est un
processus par lequel une forme linguistique acquiert une valeur péjorative, une connotation
défavorable ; soit il joue sur l’unité lexicale en y apportant une connotation favorable.
(8)-« Lui, Fama, né dans l’or, le manger, l’honneur et les femmes ! Éduqué pour
préférer l’or à l’or, pour choisir le manger parmi d’autres, et coucher sa favorite
parmi cent épouses ! Qu’était-il devenu ? Un charognard. C’était une hyène qui
se pressait. »(Les Soleils des indépendances, p.12)
(9)-Il était tout luisant de jeunesse et de santé…, le visage fascinant d’un jeune fauve…et
les dents blanches d’un chiot.(Les Soleils des indépendances, p.86)
La péjoration se traduit, dans l’exemple (8), par une comparaison de Fama à « Un
charognard » et à « une hyène ». Cela montre la déchéance d’un homme d’honneur qui est
aujourd’hui identifié à un vautour ou à un animal carnassier. Une telle synonymie
contextuelle parait injurieuse.
L’extrait (9) présente sous un beau jour, Sery un jeune personnage de Kourouma. Ce
passage contient des termes appréciatifs du genre « luisant », « visage fascinant », « dents
blanches ». Ils appartiennent au vocabulaire mélioratif. L’adjectif « luisant » indique un
visage loin de la tristesse mais rayonnant. Toute chose qui renforce l’expression « visage
fascinant » dudit jeune homme dont l’évocation des « dents blanches » traduit une
harmonisation de la description précédente. Sery se distingue par ces qualités grâce au
phénomène de la synonymie contextuelle.
2-4-La synonymie d’une langue à une autre.
Habituellement, les registres de langue correspondent « à la connaissance que les
locuteurs ont du français » (M. Grevisse, 1980, p.17). A chaque degré de cette connaissance
répond un niveau de langue. Il se distingue trois principaux registres de langue : le registre
familier, le registre courant et le registre soutenu. Des mots ou expressions de ces registres de
langue peuvent être soumis à la synonymie. Mais au niveau de deux langues distinctes, la
synonymie peut s’observer. Dans Les Soleils des indépendances, il transparait par endroits
des mots d’une langue locale comme le malinké dans la langue française. Et ces mots
entretiennent des similarités de sens avec ceux du français.
(10)- Damnation !...les immeubles, les ponts, les routes de là-bas, tous bâtis par des doigts
nègres, étaient habités et appartenaient à des Toubabs…les Blancs découpent et bouffent la viande et
le gras…(Les Soleils des indépendances, p.20)
Dans cet extrait, le terme « Toubabs » appartient à la communauté linguistique de
Kourouma. Il l’emploie pour désigner les colons français ou « Blancs ». On le voit, les
34
Premier semestre 2017 [Link]
éléments d’une langue africaine peuvent entretenir des relations de sens avec la langue
française à travers le phénomène de la synonymie contextuelle.
Outre l’éclaircissement terminologique de la synonymie contextuelle et les ressources
linguistiques au service de la synonymie contextuelle, nous en arrivons à la synonymie
contextuelle et la rhétorique.
3-La synonymie contextuelle et la rhétorique
Les ascendances étymologiques et historiques rattrapent toujours la synonymie dans
ses élans stylistiques et donc de rhétorique. Elles se retrouvent avec d’autres figures qui
autant qu’elles expliquent ses réalisations, autant elles permettent de comprendre les relations
sémantiques tissées dans le contexte de son emploi.
La synonymie contextuelle est un phénomène linguistique qui est toujours au
croisement de plusieurs figures qui lui sont solidaires. Elle se réalise par leurs moyens. Celles-
ci apportent des informations supplémentaires sur l’objet désigné. Nous aborderons, tour à
tour, la périphrase, la métaphore, la synecdoque et la comparaison.
3-1-La périphrase
La synonymie périphrastique contextuelle ne s’écarte pas de sa base. On a une figure
de style qui permet de renommer la chose ou l’être dont on parle. Elle dit en plusieurs mots ce
qu’on pourrait dire en un seul mot. Les grammairiens, pour l’expliquer, disent que la
périphrase synonymique est un groupe de mots synonyme d'un seul mot. A une unité lexicale
plus courte, on substitue une suite d’unités lexicales.
(11)-Lève-toi et prie, songe, et compare ! Le Tout-Puissant, le dernier appel, le dernier jugement...
la prière est le viatique de l’éternel voyage. (Les Soleils des indépendances, p.120)
La série d’expressions : « le dernier appel, le dernier jugement…et l’éternel voyage »
désignent la mort. Cette synonymie contextuelle, qui permet de varier le discours, se rapporte
à la périphrase.
3-2-La métaphore
La métaphore « est habituellement définie comme fondée sur une relation
d’équivalence ou d’analogie entre deux termes, lorsque l’un d’eux est intentionnellement
choisi pour figurer à la place de l’autre ». (M. Arrivée et alii, 1986, p.386) En d’autres termes,
la métaphore est un procédé de transfert de signification d’un mot à un autre sur la base d’une
analogie implicite.
35
Premier semestre 2017 [Link]
Ici, en renommant les choses ou les êtres dont on parle, l’on joue sur la similarité de
sens où n’apparait pas le terme de comparaison.
(12)-Et l’enfant, si Allah l’accordait, il devrait être un homme dont les millions d’années
n’effaceront jamais les empruntes sur terre.(Les Soleils des indépendances, p.45)
Selon le contexte, « l’enfant » devient synonyme de « un homme » dans une
métaphore in praesentia où le comparant et le comparé sont désignés (homme et enfant).
3-3-La synecdoque
Cette figure de rhétorique consiste à prendre le plus pour le moins, la matière pour
l'objet, l'espèce pour le genre, la partie pour le tout, le singulier pour le pluriel ou inversement.
Dans la progression d’un texte, elle anaphorise un segment par ce procédé qui lui est propre :
elle est un « écart de type paradigmatique par lequel l’émetteur substitue un S2 à un S1
normalement attendu ». (B. Cocula, 1986, p.132)
(13)-Plus ça allait, plus ce monde devenait méconnaissable: un monde
renversé. (Les Soleils des indépendances, p.73)
Dans cet extrait, Kourouma utilise le syntagme nominal « ce monde » pour désigner
les mœurs qui se dégradent au fil du temps. Pendant que les années passent « Plus ça allait »,
le manque de pudeur devient criard. Cette synonymie contextuelle, par la synecdoque, rend
compte de cette situation qui prévalait.
La synonymie exploite très souvent dans le texte cette figure de style pour les
variations en nom. Une façon de se détourner de la redondance et de la monotonie.
3-4-La comparaison
La comparaison est le fait d'envisager ensemble deux ou plusieurs objets de pensée
pour (en) chercher les différences ou les ressemblances. En tant que figure de rhétorique, elle
procède par le rapprochement de deux réalités similaires. « Pour qu’il y ait effectivement
comparaison, il faut que s’opère dans le discours un rapprochement imprévu et non nécessaire
entre deux réalités différentes, a priori étrangères l’une à l’autre ». (A. Bebth, 2005, p.30)
Ainsi, l’on peut parler de comparaison « lorsque figurent : un comparé, un comparant et un
terme les reliant, appelé comparatif (tel, comme, ainsi que…) » (Ibidem)
(14)-Des habitants de tous âges accouraient, tous faméliques et séchés comme des silures de deux
saisons, la peau rugueuse et poussiéreuse comme le margouillat des murs…(Les Soleils des
indépendances, p.103)
« Des habitants de tous âges » sont comparés à « des silures de deux saisons ». Et le
premier mot comparant est « comme ». Dans le second cas de figure, leur peau est également
comparée à celle de « margouillats des murs » avec le même comparant. Ainsi, la synonymie
contextuelle, par la comparaison, semble s’opposer à la monotonie du discours.
36
Premier semestre 2017 [Link]
Conclusion
La synonymie contextuelle s’illustre, entre autres, par la créativité linguistique et
stylistique. Son éclaircissement terminologique a permis de distinguer les notions de
synonymie, de contexte et de synonymie contextuelle. De fait, la synonymie est un rapport de
similarité sémantique entre des mots ou expressions d’une même langue. Quant au terme
contexte, c’est l’environnement où cohabitent ces différents mots ou expressions. En outre,
des ressources linguistiques alimentent cette synonymie. L’on note, entre autres, les reprises
lexicales par définitivation et par référenciation déictique qui permettent à un lexique non
spécifié de l’être d’une part et d’autre part de le substituer par un démonstratif. Nous relevons
également la péjoration et la mélioration qui indiquent qu’une forme linguistique peut
acquérir une connotation soit défavorable, soit favorable. Toujours dans la perspective des
ressources linguistiques au service de la synonymie, il y a les registres de langue. Avec eux
apparait l’introduction d’un registre de langue comme le malinké dans le français. Toute
chose qui relève de la technique narrative de Kourouma. Par ailleurs, sur le plan rhétorique,
certaines figures de style comme la périphrase, la métaphore, la synecdoque et la comparaison
ont joué leur partition dans la mise en œuvre de la synonymie contextuelle. Elle s’évertue à
donner des sens nouveaux et à orchestrer des ressemblances que le texte seul permet de
réaliser. Des identités sémantiques sont données aux mots pour les rapprocher. Ainsi, la
synonymie contextuelle semble témoigner de la richesse et de la beauté de l’expression
discursive.
Bibliographie
Arrivé Michel, Gadet François, Galiche Michel, 1986, La Grammaire d’aujourd’hui : guide
alphabétique de linguistique française, Paris, Flammarion.
Beth Axelle et Elsa Marpeau, 2005, Figures de style, Paris, Librio.
Charolles Michel, 1978, « Introduction aux problèmes de cohérence de texte », in Langue
française, n.38. Enseignement du récit et cohérence du texte. Paris, Larousse
Cocula Bernard et Peyroutey Claude, 1986, Didactique de l’expression, Paris, Delagrave.
D’Alembert, 2002, « Eloge de Girard », in Œuvre complète, Paris, Edition CNRS.
Dubois Jean, Giacomo Mathée, Guespin Louis, Marcellesi Christiane, Marcellesi Jean-
Baptiste, Mevel Jean- Pierre, 1994, Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage,
Paris Larousse.
Dubois Jean, Mitterrand Henri, Dauzat Albert, 1984, Dictionnaire étymologique et historique
du français, Paris, Larousse.
37
Premier semestre 2017 [Link]
Grevisse Maurice, 1980, Le Bon Usage, 11ème édition, Paris, Duculot.
Lyons John, 1970, Linguistique générale. Introduction à la linguistique théorique, Paris,
Larousse.
N’guessan Kouadio, 2009, « Représentation et continuité thématique dans La Bible et le fusil
de Maurice Bandaman et Les Soleils des indépendances de Ahmadou Kourouma. » Thèse
unique de doctorat soutenue à l’Université de Bouaké (aujourd’hui Université Alassane
Ouattara).
Peyroutet Claude, 1994, Style et rhétorique, Paris, Nathan.
Phélizon Jean-François, 1976, Vocabulaire de la linguistique, paris, Editions ROUDIL.
Riegel, Martin ; Pellat, Jean-Christophe et Rioul, René (2006), Grammaire méthodique du
français, 3e édition, Paris, PUF.
Ullmann Stephen, 1969, Précis de sémantique française, Berne, Francke, 4è édition.
Weinrich Harald, 1982, Grammaire textuelle du français, Paris, Hatier.
38