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Sécurité et Désir : Un Amour Interdit

Le document présente plusieurs romans disponibles à la lecture, chacun mettant en avant des histoires d'amour complexes et des personnages aux parcours variés. Les récits incluent des thèmes de désir, de lutte personnelle et de relations tumultueuses, illustrant les défis que les protagonistes doivent surmonter. En outre, le texte mentionne des informations sur les réseaux sociaux et le site web des éditions, incitant les lecteurs à suivre les actualités et les nouveautés.

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Sécurité et Désir : Un Amour Interdit

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Sexy Wild Rider


Eden et Path viennent de deux univers que tout oppose : elle, la business woman
spécialisée dans la sécurité, et lui, membre influent d’une bande de bikers sans
foi ni loi, les Dark Soldiers.
Pourtant, suite à de tragiques évènements, leurs deux mondes vont se rencontrer
: Eden est forcée de travailler pour le gang, et Path est pris d’un désir des plus
puissants de la posséder.
Mais Eden n’est pas le genre de femmes dont on dispose en claquant des doigts !
Et elle n’est sûrement pas de celles qui tombent sous le charme de bikers
tatoués… même si elle doit bien reconnaître un certain charme à Path.
Path et Eden parviendront-ils à briser leurs barrières respectives pour laisser
parler le désir qui brûle en eux ?

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Just Love & Sex


« Si tu veux me revoir… à toi de me retrouver ! »
Depuis qu’elle a rencontré Matt, Alicia ne sait plus où elle en est. Qui mène la
danse ? Qui domine qui ? Et y en a-t-il au moins un des deux qui est sincère ?
Tour à tour dominants et dominés, menteurs et trompés, Matt et Alicia se perdent
et se retrouvent.
Mais comment Matt va-t-il accepter la relation qu’Alicia entretient avec Erik,
son ami intime, son confident, son protecteur ? Et comment Alicia va-t-elle gérer
les conquêtes de Matt, le DJ le plus en vogue du moment, ainsi que ses secrets ?

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Imperfect Heart
Rain est joyeuse et déterminée à profiter de chaque instant.
Elle sait que la vie peut s’arrêter d’un claquement de doigts, mais elle refuse de
céder à la peur.
Deux hommes vont venir bousculer son quotidien, s’insinuer dans son cœur.
Aedan est sombre, secret et charmeur. Hudson est blessé, mystérieux et tendre.
Elle l’ignore, mais l’un sera sa perte et l’autre son sauveur…
Saura-t-elle choisir avant qu’il ne soit trop tard ?

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Alpha Player
Camille a joué beaucoup de rôles dans sa vie. Mais « fausse fiancée pour boxeur
arrogant », c’est une première !
Elle devrait refuser cette proposition et ne pas suivre Jared aux États-Unis, elle le
sait. Mais si elle reste, elle sera à la merci de son ex, et elle a bien trop peur de
lui pour ça.
Alors après tout, changer de continent, c’est une bonne idée, et puis le sourire
charmeur de Jared est irrésistible.
Sauf que le bad boy de la boxe souffle le chaud et le froid, prend un malin plaisir
à contrarier tous les plans de Camille, il la rend folle !
Mais ce n’est qu’un rôle, après tout, c’est pour de faux.
Pas vrai ?

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Disponible :

Coach me, Love !


Patron d’une salle de sport, sûr de lui et beau comme un dieu, Max a l’embarras
du choix question filles. Mais les relations de plus d’une nuit ne l’intéressent
pas, jusqu’au jour où il croise Marion.
Marion est belle, mais surtout quelque chose en elle le bouleverse, le touche au
plus profond de lui. Seulement, elle est brisée par une vie qu’elle essaie de
reprendre en main comme elle peut. Et elle n’est vraiment pas prête à laisser qui
que ce soit briser le fragile équilibre de son existence.
Mais Max n’a pas dit son dernier mot. Apprivoiser Marion, la séduire, la faire
rire, la faire jouir ? Défi relevé…

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Silvia Reed
CLOSE PROTECTION
Je dédie ce livre à mon ami Alex, alias Titou. Mon meilleur ami. Mon soldat.
Mon Jake.
Et à tous ceux qui sont également tombés au combat
Parce que la mort n’arrête pas l’amour.
À ma maman, Sylvie, qui s’est battue toutes ces années afin d’assurer une belle
vie à ses cinq enfants, et qui se bat aujourd’hui pour sauver la sienne.
Je t’aime, ma guerrière. Au-delà des étoiles.
PARTIE I
Chapitre 1

Lily-Rose

Vingt ans plus tôt

Oak View, Californie

– Allez, Poil de carotte, essaie de sauter plus haut !


– Laissez-moi tranquille !

Je déteste Gabriel. Lui et toute sa bande passent leur temps à m’embêter. Il


paraît que Gabriel est le nom d’un ange. Pff, tu parles, celui-là est un vrai
démon. Je tente vainement de rattraper mon journal intime au vol, que les
garçons se passent entre eux en rigolant. J’étais en train d’écrire un poème à
l’intérieur, et en une fraction de seconde, ils me l’ont arraché des mains. Mais du
haut de mes 10 ans, je n’arrive pas à grand-chose. Je suis essoufflée à force de
sauter pour rien et je sens que les larmes me montent aux yeux. Gabriel
commence à ouvrir mon journal et je me jette sur lui, vraiment énervée.

– Je t’interdis de lire ça ! Rends-le-moi, Gabriel, hurlé-je.

Il rigole avec ses copains en m’ignorant totalement. Soudain, sortant de nulle


part, un autre garçon fonce sur Gabriel et le pousse. Les trois brutes arrêtent de
jouer et nous observons l’inconnu défier Gabriel du regard. Il a environ notre
âge. Ses cheveux noir de jais forment des boucles sur le haut de sa tête. Il porte
un jean troué et un pull gris beaucoup trop petit pour lui.

– Tu la touches encore une fois et je te fais avaler tes dents, c’est compris ?

Il a le poing serré tout près du visage de Gabriel. Celui-ci a une tête de plus
que lui, et pourtant, il ne bronche pas. Au contraire, il fait signe à ses deux
copains et ils déguerpissent en courant. Au passage, Griffin lance mon carnet
secret, qui atterrit sur le toit de la maison délabrée à côté. Cette maison que nous
appelons la Maison Hantée. Dans le village, on dit qu’il y a au moins cinquante
ans, un homme y a tué sa femme et ses sept enfants avant de se pendre avec sa
ceinture et que son fantôme hante toujours les lieux. Il paraît que toute personne
y entrant n’en ressort jamais. Jamais.

Voyant que je ne pourrai plus jamais récupérer mon journal et à l’idée que
l’on puisse y lire mes secrets, je m’effondre alors à genoux, la tête entre mes
mains, et sanglote tout ce que je peux. Au bout de quelques minutes, je sens que
l’on me tapote l’épaule et je relève la tête. Je vois d’abord la couverture rose
pailletée de mon carnet. Il n’est pas trop abîmé, juste légèrement sale. Puis je
relève un peu plus les yeux pour croiser ce regard bleu comme l’océan. Le petit
garçon qui m’a secouru plus tôt esquisse un sourire.

– Tu sais que cette maison est hantée ? fais-je en reprenant mon journal que
je serre contre mon cœur.

Il hausse les épaules.

– Ces histoires, c’est pour les bébés.


– T’es vraiment monté sur le toit pour récupérer mon carnet ?

Il lève les yeux au ciel.

– Non, je l’ai fait descendre par la pensée. Bien sûr que je suis allé le
chercher.
– Pourquoi ?

C’est vrai, il n’a aucune raison de m’aider, on ne se connaît même pas.


D’ailleurs, je ne l’avais jamais vu dans le quartier avant qu’il arrive. Il hausse les
épaules.

– Tu avais l’air d’y tenir. Et je déteste qu’on embête les filles sans raison.

Au même moment, une grosse voix retentit.

– Jake !

Nous tournons la tête en même temps vers la maison à côté de la mienne,


d’où provient la grosse voix. C’est un homme au crâne rasé et à la barbe noire. Il
est très musclé et ne semble pas très content. Il se tient devant un gros camion
blanc et des cartons sont empilés devant. J’en conclus qu’ils viennent tout juste
de s’installer dans le quartier.

– Je dois y aller, me dit Jake. Évite de t’attirer des ennuis, je ne serai pas
toujours là.

Il commence à faire demi-tour, mais je l’interpelle.

– Hey, Jake !

Il se retourne.

– Merci. Tu es un garçon bien.

Cette fois, il me sourit franchement avant de rejoindre l’homme qui l’attend.


Je continue de le regarder tandis que son père lui dit quelque chose que je
n’entends pas. Mais à en juger par son expression, je crois qu’il le dispute. Il
prend Jake fermement par le bras et le fait entrer brusquement dans la maison
voisine de la mienne.

***

Il est presque vingt-deux heures et je ne dors toujours pas. Peut-être que c’est
parce que je pense trop à Jake. Peut-être que c’est parce que j’ai entendu son
père lui crier dessus toute la journée et que je n’ai rien pu faire pour l’en
empêcher. C’est vrai, je ne suis qu’une gamine, je ne fais pas le poids face à un
adulte. Et encore moins un adulte aussi musclé. Pourtant, j’aurais aimé le
défendre comme il m’a défendue face à Gabriel. J’aimerais être aussi forte que
Jake. Mais je ne le suis pas.

Des bruits réguliers contre la vitre de ma fenêtre me tirent de ma rêverie. Au


début, je pense à des grêlons, mais je me rappelle que nous sommes en plein été
et que les grêlons en Californie sont rares. Si ça se trouve, c’est le fantôme de la
Maison Hantée qui m’a suivie.

Non, non, non, Lily, ne pense pas à ça. Jake a dit que c’est des bêtises.

Les bruits reviennent et je me décide à sortir de mon lit pour vérifier. Là, en
face, je vois Jake penché sur sa propre fenêtre. Mon cœur fait un bond. Je ne sais
pas ce que cela veut dire, mais c’est plutôt agréable. J’ouvre et il s’écrie en
chuchotant.

– Ah, enfin ! Je n’avais presque plus de bonbons !

Je baisse les yeux et découvre avec étonnement une dizaine de Jolly Rancher
multicolores dans la gouttière sous ma fenêtre.

– Comment as-tu su ? Ce sont mes bonbons préférés !

Il me fait un clin d’œil. Son sourire en coin fait battre mon cœur plus vite. Et,
malgré la pénombre, je suis certaine de voir que son autre œil est gonflé.

– Je m’en souviendrai.
– Ça va ?

Il fronce les sourcils.

– Bah oui, pourquoi ça n’irait pas ?


– J’ai entendu ton père crier. Et tu as quoi à l’œil ?

Soudain, son sourire disparaît et il referme sa fenêtre d’un coup sec. Mon
cœur se serre. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais en revanche, c’est très
désagréable comme sensation.
Chapitre 2

Lily-Rose

Je ne revois pas Jake durant une semaine. Maman et moi leur avons
confectionné un gâteau au chocolat pour leur souhaiter la bienvenue dans le
quartier, mais personne n’a répondu. Pourtant, j’aurais juré avoir entendu des
cris quelques minutes plus tôt. Je trouve cela étrange et je crois que maman
aussi, mais elle n’a pas insisté et nous sommes rentrées pour manger le gâteau.

Je suis tranquillement sur la pelouse à lire un livre lorsque quelque chose bute
contre ma jambe. Je baisse les yeux pour voir une voiture téléguidée sur laquelle
est coincé un morceau de papier. Je tourne la tête pour découvrir Jake, assis sur
les marches du porche de sa maison, une manette à la main. Je souris. Il sourit.
J’attrape la feuille, la déplie et la lis.

Tu me dois un truc en échange.

Je me tourne vers lui en fronçant les sourcils. Puis je me précipite dans la


maison pour y prendre un stylo et griffonner de mon écriture maladroite :

En échange de quoi ?

Je replace la feuille sur la voiture et il actionne les boutons pour la faire


revenir vers lui. Quelques instants plus tard, un nouveau message arrive.

Pour t’avoir tirée des griffes de ce petit con, la semaine dernière.

Je ris de sa grossièreté et il se contente de sourire. Mon cœur fait un bond.


Cette fois, je sais que c’est parce qu’il m’a manqué.

Je ne t’ai pas demandé de venir à ma rescousse.

Le message repart dans la direction de Jake. Il se met à rire en lisant. Ce


garçon me fait quelque chose. Mais je n’arrive pas à savoir quoi. Le mini-bolide
revient vers moi et je lis le message.

Et en plus, tu fais ta princesse. Dis-moi simplement ton nom.

Je réponds et attends d’avoir un nouveau message, toujours en observant Jake.


Cette fois, j’ai l’impression qu’il ne sait pas quoi écrire. Il gribouille, parfois
même il chiffonne la feuille pour en reprendre une autre, qu’il chiffonne encore.
Comme s’il avait peur que ce qu’il écrit ne me plaise pas. Comme s’il voulait me
dire quelque chose, mais qu’il cherchait la meilleure façon de le faire sans y
parvenir.

J’adore la façon dont le bout de sa langue sort quand il écrit.

J’adore ses sourcils froncés quand il est concentré sur ses mots.

J’adore sa mèche de cheveux qui danse au gré du vent chaud sur son front.

Finalement, la voiture revient vers moi, et cette fois, mon cœur ne bondit pas.
Il fond complètement.

Tu es belle, Lily-Rose Vargas.

Je relève les yeux pour croiser les siens, d’un bleu encore plus beau que le
plus majestueux des océans, et des papillons se mettent à voler dans mon ventre.

Tu es beau, Jake Je-ne-sais-pas-comment. Tu veux venir te balader avec moi ?

Malheureusement, il n’a pas le temps de répondre que sa mère, une jolie


blonde, l’appelle, et il rentre non sans me crier avant, en utilisant ses mains
comme porte-voix :

– Hayes !

Je lui souris de toutes mes dents.

Eh bien, Jake Hayes, je crois que je suis amoureuse de toi.


Chapitre 3

Jake

Le soir, quand maman vient me souhaiter une bonne nuit, je lui demande, un
peu embarrassé :

– Est-ce que tu étais amoureuse de papa ?

Cet échange avec Lily-Rose m’a fait quelque chose dans le cœur, le ventre,
partout… Elle est tellement belle que je pourrais la regarder pendant des heures
sans m’ennuyer une seule seconde.

– Bien sûr, mon ange, quelle question ! Aujourd’hui, il n’est plus là avec
nous, mais il restera à jamais dans nos cœurs.

Je joue avec ses boucles blondes qui sentent la rose tout en réfléchissant à la
meilleure façon de lui poser ma question.

– Et comment l’as-tu su ? Que tu étais amoureuse.

Je n’ai jamais connu mon père. Il est mort dans un accident de voiture avant
ma naissance.

– Fais-moi une place, je vais te raconter une histoire.

Je me décale pour lui permettre de s’allonger à côté et je pose ma tête sur sa


poitrine, bercé par les battements réguliers de son cœur et sa voix si douce. Elle
me raconte alors sa rencontre avec papa, à l’université. Il était le capitaine de
l’équipe de football et maman passait son temps à la bibliothèque. Il était très
mauvais en maths, alors un de leurs professeurs a demandé à maman de lui
donner des cours particuliers. Il n’avait jamais remarqué maman, trop occupé à
faire des bêtises avec ses copains et à embrasser d’autres filles. Jusqu’à ce qu’il
la fasse rire. Je relève la tête pour la regarder en fronçant les sourcils.
– Il t’a fait rire et tu es tombée amoureuse ? demandé-je, perplexe.

Maman hoche la tête. Puis elle me dépose un baiser sur le front et remonte ma
couverture avant d’éteindre la lumière et de sortir de la chambre.

– Bonne nuit, Jake. Je t’aime…


– … au-delà des étoiles, terminé-je comme à notre habitude.

Cette nuit-là, je m’endors en me faisant la promesse de faire rire Lily-Rose,


dès demain.
Chapitre 4

Jake

Seize ans plus tôt

Oak View, Californie

Lunettes de soleil sur le nez, je toque à la porte de sa chambre. Elle ouvre


aussitôt. Ma mâchoire manque de se décrocher. Déguisée en Harley Quinn avec
les couettes, la couleur des cheveux, le short… Rosie est un putain de missile.
Encore plus depuis que son corps de petite fille s’est transformé en corps de
jeune femme. Je sais, je ne devrais pas penser cela de ma meilleure amie, mais je
deviens un homme, et c’est la vérité : Rosie est magnifique.

– Mon Dieu, Jake, souffle-t-elle, me tirant de mes pensées pubères.

Elle me regarde et je peux voir une once de panique dans ses yeux vert
bouteille.

– Quoi ? T’aimes pas mon déguisement de Men in Black ? « Insecte à


l’entrée, bouillie à la sortie », cité-je en bombant le torse.

Mais ça ne la fait pas rire. À la place, elle croise les bras sur sa poitrine – il
faut que j’arrête de loucher sur ses seins, ça devient malsain – et me regarde
durement. Je finis par enlever mes lunettes en soupirant.

– Je ne peux rien te cacher.


– Tu en doutes encore depuis le temps ? Mon Dieu, j’ai l’impression que
c’est pire de jour en jour.

Ses doigts se posent sur le bleu qui se forme sous mon œil droit et je recule en
sifflant entre mes dents.
– Allez, viens là, je vais te nettoyer ça. Et te mettre en vraie condition pour
Halloween, par la même occasion.

Elle me tire par le bras et me fait asseoir sur la chaise en face de sa coiffeuse
avant d’aller dans sa petite salle de bains. Elle revient avec de l’antiseptique et
du coton.

– Il est pas bien, mon déguisement ? La dernière fois que j’ai mis ce costume,
c’était pour le mariage de ma mère. Et vu à quel point j’adore mon beau-père, je
pensais que c’était une bonne occasion pour le ressortir.

Rosie lève les yeux au ciel en souriant. Mon cœur fait un bond. Comme à
chaque fois que j’arrive à la faire rire, ou même sourire.

– Et puis d’abord, je n’avais pas prévu d’aller à cette fête pourrie, dans ce
lycée pourri.

Depuis mon arrivée ici il y a quatre ans, je suis considéré comme la terreur du
quartier. Mon beau-père se défoule sur moi, alors les gens m’ignorent, voire me
fuient, de peur que je ne me défoule sur eux. Je suis devenu le paria de la ville à
cause de ce connard. Je me bagarre avec les plus téméraires qui osent me défier.
Tout le monde a peur de moi.

Tout le monde, sauf elle.

Lily-Rose est la seule raison en ce monde, en dehors de ma mère, qui


m’empêche de me tirer de cet enfer. Elle est la fille qui voit en moi ce que les
autres ne prennent même pas la peine de regarder.

Elle est mon phare au milieu de cet océan de commères et de faux-culs. Ses
parents l’ont vue seule trop longtemps avant que j’arrive cet été-là, alors ils nous
laissent nous fréquenter, même si je sais qu’ils auraient aimé un autre garçon que
moi comme meilleur ami pour leur fille. Rosie imbibe un morceau de coton
d’alcool et me tapote la joue. Je recule en grimaçant.

– Je t’ai à peine touché, chochotte, se moque-t-elle. Et je te signale que tu


m’as promis de m’accompagner à cette fête.

Je bougonne. Depuis que nous nous connaissons, nous jouons au jeu


« donnant-donnant ». Et il se trouve que la semaine dernière, elle m’a aidé à
remonter ma moyenne en sciences.

– Il faut vraiment faire quelque chose, Jake. J’en ai marre de te voir tous les
jours avec de nouvelles marques.
– Tu veux qu’on arrête de se voir ?

Elle lève les yeux au ciel. Son visage est très près du mien. Il a rarement été
aussi près et mon corps commence à se tendre. Je déteste quand il réagit comme
ça, mais en même temps, j’adore. Je sais que ce sont les hormones qui font ça.
J’ai 15 ans et c’est plutôt mouvementé là-dedans. Mais je refuse de toucher à ma
meilleure amie. Parce que je brise tout ce que je touche.

Je ne veux pas la briser. En aucune manière.

– Tu sais très bien que ce n’est pas ce que je voulais dire.


– Et toi, tu sais très bien pourquoi on ne peut rien faire.

Gary Hoffman, mon beau-père, est narcissique, dominateur, et il aime savoir


qu’il a un certain contrôle sur ma mère et moi. Il fait de ma vie un enfer. Mais je
sais qu’à la moindre rébellion, il nous traquera et Dieu sait ce qu’il serait capable
de faire à ma mère par simple orgueil et vengeance. Si dans le monde de
l’immobilier il est considéré comme un roi, une fois le seuil de la maison passé il
devient un connard de tyran. Les yeux de Rosie rencontrent les miens et je peux
y lire son désarroi. Elle se mord la lèvre inférieure. Elle fait toujours ça quand
elle veut absolument dire quelque chose, mais qu’elle ne le fait pas par peur de
me blesser.

Elle se redresse et se retourne vers sa coiffeuse pour fouiller dans sa trousse à


maquillage. Je déteste qu’elle se maquille, surtout à son âge. Mais je ne le lui dis
pas, car si elle décide de ne plus se maquiller, elle risque de me plaire encore
plus. Et je ne veux pas qu’elle me plaise davantage, c’est déjà assez dur tous les
jours. Mes yeux ne peuvent s’empêcher de s’arrêter sur son short bleu et rouge
qui en montre beaucoup plus qu’il n’en cache. Je me dandine sur la chaise et une
fine pellicule de sueur longe ma nuque. Elle est belle, putain.

– Tu devrais changer de déguisement.


C’est sorti tout seul. Rosie se retourne et mes yeux se fixent immédiatement
sur sa poitrine comprimée dans un T-shirt blanc troué.

– Pourquoi, je ne suis pas sexy en Harley Quinn ?

Si, trop justement.

– Les profs ne te laisseront jamais arriver dans cette tenue.

Elle hausse les épaules.

– C’est Halloween, tout est permis. D’ailleurs, j’ai quelque chose pour toi.
– Qu’est-ce que tu mijotes enc… Hey ! m’écrié-je en recevant un liquide
rouge en pleine figure, maculant ma chemise blanche.
– T’as pas dit qu’Halloween était une bonne occasion pour ressortir ton plus
beau costume ? Un petit peu de faux sang, ça fait plus réaliste, non ?

Elle m’en éclabousse encore.

– Tu vas me le payer !

Je me lève pour lui prendre le flacon des mains et l’asperge. Elle se débat
comme elle peut, mais je suis plus fort. Une fois le flacon vide, c’est hilares que
nous tombons sur son lit et que je la mitraille de chatouilles. Elle bat l’air de ses
jambes en rigolant à gorge déployée. Nous finissons par nous calmer et nous
nous allongeons chacun en travers du lit, nos têtes au même niveau, et à bout de
souffle.

– Tu as complètement bousillé mon déguisement, dit-elle en réajustant sa


perruque. Maintenant, j’ai l’air d’une Harley qui est passée dans un mixeur.
– Change de déguisement.

Tu n’as pas idée des pensées qui me traversent en te voyant dans cette tenue.
Et je n’ose même pas imaginer celles des autres gars au lycée.

– Non. Par contre, toi, oui.

Plus butée qu’elle, tu meurs. Elle se relève pour aller fouiller dans sa grande
trousse à maquillage. Je me redresse sur mes coudes en fronçant les sourcils,
curieux de savoir ce qu’elle me réserve. Rosie est pleine de surprises. Quelques
jours avant mon anniversaire, elle a appelé mon beau-père en se faisant passer
pour une riche héritière russe – avec l’accent, attention – intéressée par une
propriété située dans une ville, à quatre heures d’ici. Elle lui a donné rendez-
vous le jour J et nous avons passé l’après-midi de mes 15 ans au parc aquatique,
sans craindre que je ne me fasse corriger pour être sorti sans permission. Bon,
Gary a été très en colère contre cette « Irina Maminova » et il a hurlé sur Rosie
au téléphone, mais c’était vachement rigolo.

Elle revient vers moi avec du fond de teint blanc cassé, du crayon noir et du
fard à paupières foncé.

– Qu’est-ce que tu fous ?


– Chut, laisse-toi faire, me murmure-t-elle en me tapotant le visage avec une
sorte d’éponge.

Bien que je les connaisse déjà par cœur, j’observe chacun de ses traits. Ses
yeux d’un vert hypnotique capables de détecter le moindre détail. Sa peau
dénuée de défauts alors qu’à notre âge, elle devrait être dotée d’au moins
quelques boutons. Je sens aussi souffle qui enveloppe mon visage et qui met tous
mes sens à rude épreuve. Je vois sa façon de retrousser le nez quand elle fait une
faute ou qu’elle est contrariée, comme là alors qu’elle a débordé sur mon oreille.
Elle humecte le bout de son doigt avec sa langue et efface sa bourde. Un long
frisson me parcourt l’échine et mon corps se tend à nouveau. Bordel, si elle
savait l’effet que ça me fait ! Mon regard descend ensuite plus bas, vers son
décolleté, montrant la forme de ses seins en pleine formation. Bon sang, elle n’a
que 14 ans et elle a déjà une poitrine plus grosse que la plupart des autres filles !

– Ferme les yeux.

J’obéis à contrecœur. Je n’y crois pas. Je laisse une fille me maquiller sans
même rechigner. Quel genre de mec accepterait ça ?

Un mec amoureux de sa meilleure amie, me susurre ma conscience. Rosie


continue de me tartiner la figure pendant plusieurs minutes, puis se recule pour
admirer le résultat final.

– Il manque quelque chose, commente-t-elle en retroussant son nez.


Elle se dirige vers sa coiffeuse, ouvre le tiroir situé en dessous et revient vers
moi avec un dentier de vampire dans la main. Je la scrute en haussant les
sourcils.

– T’es complètement folle.


– C’est pour ça que tu m’aimes.

Je mets le dentier en me disant qu’elle n’a aucune idée d’à quel point elle n’a
pas tort.

C’est pour ça que je l’aime.

Et pour un tas d’autres raisons.


Chapitre 5

Lily-Rose

Je n’arrive pas à croire que Jake Hayes ait accepté de m’accompagner au bal
d’Halloween. Avant, il ne pouvait pas parce que son beau-père était là. Sauf une
année, en quatrième, où il a prétexté un rhume. On s’est disputés ce jour-là parce
que je voulais rester avec lui alors que lui voulait que j’aille à la fête. J’ai fini par
céder parce que ma cousine Fiona – qui habite sur la côte est et que je vois
rarement – voulait absolument y aller. Au fond, je suis sûre qu’il a décliné
l’invitation parce qu’il avait peur du regard des gens. Parce que tout le monde le
voit comme un garçon impulsif et instable psychologiquement. Les gens pensent
que son beau-père le frappe parce qu’il le mérite – ce qui est faux, évidemment.
D’autant qu’ils n’ont aucune idée de qui est réellement Jake Hayes.

Moi, si.

Jake Hayes est le garçon le plus intelligent, le plus gentil, le plus attentionné
et le plus protecteur du monde, pour moi. Il est le garçon pour lequel je ferais
tout. Certes, il a beaucoup de colère en lui. De la haine, il en a à revendre, et
parfois il lui arrive de s’en prendre à des élèves de notre classe. Mais c’est
seulement parce que ces garçons-là m’embêtent. Ils savent très bien que je suis
son point faible et ils en profitent.

Quand Jake a dû entrer au lycée alors que, moi, il me restait un an à tirer au


collège, il s’assurait de toujours être là quand je sortais. Parce qu’il avait peur
que l’on s’en prenne à moi pour l’atteindre. Mais personne ne m’embêtait depuis
qu’il n’était plus là. Ils ne trouvaient plus d’intérêt à chercher la bagarre dans la
cour de l’école. J’ai eu beau le dire à Jake, il n’en était pas convaincu. Et moi, je
le laissais faire. Parce que j’adorais le voir m’attendre au bas des marches.

J’adore marcher aux côtés du garçon que j’aime en secret.

Cette année, j’ai donc profité de l’absence de Gary pour le week-end afin
d’emmener Jake à ce fameux bal dont je lui ai tant parlé. Ce soir, j’ai décidé de
tout lui dire. Cela fait trop longtemps que je garde mes sentiments pour moi.
Dans à peine deux ans, il part pour la fac et je refuse qu’il s’en aille sans
connaître la vraie nature de mes sentiments. Cela aura forcément un impact sur
notre amitié. Surtout s’il ne partage pas mon amour. Mais je vais le faire quand
même. Il faut qu’il sache. Et il faut que j’arrête de me mentir à moi-même en me
forçant à le considérer comme mon meilleur ami.

Comme nous n’avons évidemment pas notre permis, c’est Caroline, la mère
de Jake qui nous amène devant les portes du lycée. Caroline est extrêmement
gentille, mais on peut voir une profonde tristesse dans ses yeux. Ses sourires sont
faux. Elle s’en veut d’imposer un homme tel que Gary dans la vie de son fils. Je
devrais lui en vouloir, moi aussi. Mais je sais que si elle demande le divorce,
Gary ne la lâchera pas si facilement et c’est Jake qui en paiera le prix fort. Elle
protège son fils plus que tout.

– Je viens vous chercher à minuit tapant, nous prévient-elle et nous


acquiesçons.

Jake serre ma main dans la sienne et, comme toujours, ce geste me procure un
choc. Un frisson électrique me parcourt tout le corps jusqu’à la pointe de mes
orteils. Je le regarde. Il me regarde. Je souris. Il sourit.

Je suis amoureuse de toi, Jake. Depuis toujours.

– Prête ? me demande-t-il.
– Prête.

Nous achetons nos billets d’entrée et pénétrons dans le grand gymnase décoré
de citrouilles, de squelettes en tous genres et de toiles d’araignées pendant un
peu partout. Il y a même des machines dans les coins qui diffusent une épaisse
fumée blanche à nos pieds. La musique résonne et les stroboscopes faisant
défiler une multitude de couleurs tressautent à tel point que nous avons du mal à
savoir où nous mettons les pieds. Ça donne un aspect assez effrayant à
l’ambiance. Je me retrouve plusieurs fois à deux doigts de foncer dans un
Frankenstein, des sorcières et des diables. Mais ma main enlacée à celle de Jake,
mon vampire, m’aide à me sentir bien. C’est plutôt ironique de me sentir
étouffée dans toute cette foule alors que c’est Jake qui est toujours pointé du
doigt par les habitants. En fait, je scrute chaque regard qui passe sur nous et je
suis prête à me servir de ma batte si l’un d’eux se montre trop dédaigneux à
l’égard de Jake. Je crois que je déteins sur lui. Nous nous dirigeons d’abord vers
la grande table qui sert de bar et mon meilleur ami me lâche un instant la main
pour nous servir du punch – sans alcool, évidemment. Il me tend mon verre en
souriant. Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire parce que ses dents de vampire
lui font un sourire bizarre.

– Arrête de te moquer, che n’arrive même pas à parler avec ché trucs !

Je ris de plus belle.

– Arrête ou che te mords.

Joignant le geste à la parole, il m’attrape fermement par la taille et se penche


dans mon cou pour faire semblant de me dévorer. Mon cœur bat à tout rompre et
je rigole encore plus en renversant du punch sur mon T-shirt. Jake se redresse et
enlève son dentier qu’il fourre dans la poche de son smoking taché de faux sang.
Nous nous regardons tout en buvant. Mon Dieu, ce qu’il est beau ! La légère
barbe qui commence à lui pousser sur les joues me rend folle. Il devient un
homme, je deviens une femme. Il est temps de se dire les choses comme les
adultes que nous sommes presque.

– Je suis amoureuse de toi.

Mon cœur est sur le point de sortir de ma poitrine, j’ai les joues en feu et l’air
me manque. Mon Dieu, je l’ai dit à voix haute. Il continue à me fixer. Oh non, il
fronce les sourcils. Je n’aurais pas dû le dire. J’ai tout gâché, merde. Il se penche
vers moi.

– Qu’est-ce que tu as dit ? crie-t-il pour couvrir le son de la musique.

Je lui souris en parlant plus fort.

– Danse avec moi.

Il prend un air horrifié.

– Tu veux ma mort ?
– Allez !!!! S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît !!

Il lève les yeux au ciel en soupirant et finit par se laisser entraîner sur la piste
de danse. Mais la chanson entraînante est remplacée par un slow : « Everything
I Do », de Bryan Adams. Oh, bon sang ! Jake et moi nous regardons sans rien
faire tandis qu’autour de nous, des couples se forment et tournent en rond, collés
les uns contre les autres. Je déglutis. Mais il ne se démonte pas et, les mains sur
mes reins, il me rapproche de lui. Nos poitrines se frôlent à chaque inspiration
laborieuse. Mon cœur va lâcher. Je noue mes doigts autour de sa nuque et nous
tournons maladroitement tout en nous fixant dans les yeux. Il a une lueur
malicieuse dans le regard et son sourire s’élargit. Il se penche vers mon oreille et
me murmure :

– Je danse avec toi. Qu’est-ce que j’ai en échange ?

J’esquisse un rictus.

– Qu’est-ce que tu veux ?

Il fait mine de réfléchir, mais je le connais assez bien pour savoir que son idée
est déjà toute trouvée depuis un moment.

– Que tu me dises ce que tu m’as réellement dit tout à l’heure, au buffet.

La panique me tord le ventre. Quoi ?

– De quoi est-ce que tu parles ? feins-je.

Jake secoue la tête, toujours en souriant.

– Je sais lire sur les lèvres, Rosie.

J’adore le surnom qu’il m’a attribué. Alors que tout le monde m’appelle Lily
ou tout simplement Lily-Rose, Jake pense que lui a droit à son propre surnom.
Avant je trouvais cela mignon. Aujourd’hui, je trouve que c’est plus romantique
qu’autre chose.

– Tu es amoureuse de moi.
– N’importe quoi, tu délires ! m’écrié-je un peu trop vivement en tentant de
m’éloigner.

Mais il me recolle à lui, et soudain, ses lèvres se plaquent sur les miennes.

C’est intense. C’est… indescriptible. Mon cœur en perd carrément sa


fonction. Mon cerveau se déconnecte de toute réalité. Ma peau frissonne. J’en
perds totalement la raison. Étant donné que Jake est le premier garçon que
j’embrasse, je n’ai aucun élément de comparaison à fournir. Mais honnêtement,
je n’en ai pas besoin. Parce que je sais qu’il embrasse parfaitement bien. Et il est
le seul homme que je veux embrasser pour le restant de ma vie.

Sa bouche épouse parfaitement la mienne tandis que nous continuons à


tourner. Je ne sais d’ailleurs pas si Bryan Adams a terminé sa chanson. Si ça se
trouve, nous ne sommes plus que tous les deux sur la piste. Mais je m’en fiche.
Les yeux fermés, je ne discerne plus rien, si ce n’est Jake qui me donne le
meilleur baiser de tous les baisers. Nous sommes enfermés dans une bulle, je ne
vois plus rien, n’entends plus rien, seulement nos cœurs qui battent à l’unisson,
en parfaite harmonie. La terre s’arrête même de tourner. Sa langue se fraie un
chemin et la mienne l’accueille comme il se doit, en s’enroulant autour. Mon
corps se colle un peu plus contre le sien de façon automatique. Instinctive.
Comme s’ils savaient l’un et l’autre qu’ils étaient faits pour être ensemble.

Notre baiser dure longtemps.

Très longtemps.

Quand Jake l’interrompt, nous sommes à bout de souffle. J’ouvre les yeux
pour voir que nous sommes les seuls à être encore enlacés alors que la musique a
changé pour une ambiance plus rock. Certains regards curieux sont même
tournés vers nous, dont ceux de nos amis. Mais on n’en a cure. Jake colle son
front contre le mien et son regard azur pénètre mon âme.

– Moi aussi, je suis amoureux de toi, Lily-Rose Vargas. Depuis toujours.


Chapitre 6

Jake

– Tu crois que c’est pour ce soir ?

Je lance une cacahuète dans la tête de Travis et les autres se mettent à rigoler.
Comme tous les samedis après-midi, nous nous retrouvons à la salle d’arcade
pour boire un verre et nous détendre.

– Arrêtez avec ça, putain.


– Ça fait combien de temps que vous êtes ensemble ? Un an ?

Un an, un mois et treize jours.

– Ouais.
– Je crois qu’il est plus que temps que tu trempes le biscuit, mon pote, dit
Kyle en posant une main sur mon épaule et les autres opinent.
– Vous me soûlez avec ça, sérieux, soupiré-je. Je vous adore, vous êtes mes
potes, mais vous êtes chiants. On prend notre temps, ce n’est pas un crime, si ?

En réalité, cela fait un bon moment que j’ai envie de franchir ce cap avec
Lily-Rose. Plus le temps passe, plus cette idée de la voir allongée sous moi, nos
corps nus l’un contre l’autre, m’obsède. Dans quelques mois, c’est son
anniversaire et mes copains pensent que notre première fois serait un superbe
cadeau pour ses 16 ans. Mais moi, je crois plutôt que c’est à elle de faire le
premier pas. Nous les mecs, on n’appréhende pas notre première fois comme les
filles. On n’a pas peur de ne pas être à la hauteur, on ne se pose pas un million de
questions comme elles. Je ne crains pas de mal m’y prendre, j’ai regardé assez
de films pornos en cachette pour savoir le strict minimum. La seule chose qui me
fait un peu peur, c’est de lui faire mal. Il paraît que ça fait ça à toutes les filles.

J’aime Lily-Rose. Je ferais n’importe quoi pour elle. N’importe quoi, sauf du
mal. C’est pour cela que j’attends qu’elle prenne l’initiative pour ce qui est du
sexe. Mon corps la réclame. Parfois, il nous arrive de dormir ensemble, elle et
moi. Certains soirs, je fais le mur et j’escalade sa maison jusqu’à arriver sur le
toit du rez-de-chaussée et nous discutons avant de nous endormir dans les bras
l’un de l’autre. Il m’est souvent arrivé d’avoir envie de la caresser, de la dévorer,
aussi. Mais je m’abstiens. Parce que je sais que ce n’est pas le bon moment pour
elle. Parce que je l’aime. Et que je suis prêt à tout pour cette fille. Quand on
aime, on apprend à être patient et conciliant.

Mais ça, mes potes ne le comprennent pas. Eux, ils ont déjà leurs lots de filles
qui sont passées dans leurs lits depuis au moins deux ans. Une partie de moi les
envie cruellement. Hurle de jalousie. Mais la partie de mon cœur appartenant à
Rosie, elle, me dit que l’amour, c’est ça. C’est faire passer les besoins de l’autre
avant les siens. C’est avancer pas à pas, doucement, même si cela peut être
douloureux.

J’ai attendu quatre ans avant de lui avouer mes sentiments. Je peux bien
attendre encore un peu avant de pouvoir lui faire l’amour.

– Tout ce que je dis, moi, c’est qu’il ne faut pas oublier que nous rentrons à la
fac, l’année prochaine. Et ta petite Rosie, tu ne vas plus pouvoir la voir aussi
souvent que maintenant.

Une autre cacahuète dans la tête de Travis.

– Il a raison, renchérit Chase. On ne veut pas te faire peur, mon pote. Mais
mon frère est allé à la fac. Et c’est un putain de paradis pour les puceaux. Alors,
pour toi qui es puceau et en couple, bonjour l’enfer.

Je me lève, agacé. Mes copains et moi, on est comme des frères. On est
soudés et solidaires entre nous. Du moins, c’est ce que je croyais jusqu’à
maintenant.

– Je vais me faire une partie de Cross Racing. Qui m’aime me suive.

Nous passons l’après-midi à jouer sans plus reparler de mon problème de


virginité.

***
Gary est rentré quand j’arrive à la maison pour dîner. Je soupire, sachant déjà
ce qui m’attend.

– T’étais où ? aboie-t-il à peine ai-je enlevé mes chaussures.

Il est assis dans son grand fauteuil en cuir, devant la télé, une bière à la main.
À en juger par ses yeux rouges, il n’en est pas à sa première.

– Avec mes potes…


– Tu ne les vois pas assez au lycée ? Tu n’as pas des devoirs à faire plutôt que
de traîner dehors ?
– On est en vacances. Je peux monter dans ma chambre maintenant ?

Je n’ai pas le temps de l’éviter que sa bouteille de bière atterrit pile sur ma
tête. Une douleur vive me lance dans le front, et avant même de pouvoir
examiner les dégâts, je me retrouve propulsé contre le mur. Mon souffle se coupe
sous le choc et je regarde mon beau-père, les traits tirés par la colère, sa main
autour de mon cou me serrant fort. Très fort.

– Tu crois que tu peux me parler comme ça, espèce de petit merdeux ?! me


hurle-t-il au visage, son haleine empestant l’alcool. Pour qui te prends-tu pour
me manquer de respect ? HEIN ? QUI ?!!

Tout en vociférant, il me cogne la tête contre le mur. Alertée par les cris, ma
mère arrive en courant et tente de lui faire lâcher prise en le suppliant de me
laisser. Mais il me serre toujours la gorge, si fort que l’air commence à me
manquer. Ses yeux ne peuvent pas être plus méprisants et haineux. Il décharge
toute sa fureur sur moi, me faisant comprendre que je ne suis pas son fils et que
je ne le serai jamais. Encore heureux.

Un jour, j’aurai assez d’argent pour me tirer avec maman. Mais je te promets
de te foutre la raclée de ta vie avant de partir.

– Gary, chéri, je t’en prie, arrête ! Il ne le pensait pas. Il ne pensait pas ce


qu’il a dit. Pitié, lâche-le.

Il garde son regard malsain fixé sur moi pendant encore plusieurs minutes
avant de se décider à retirer sa main et de retourner sur son putain de fauteuil. Je
suis plié en deux, à tousser comme un gros fumeur pour reprendre mon souffle.
Quand je me relève, maman me regarde, les larmes aux yeux.

J’observe son doux visage, pourtant empreint d’une tristesse profonde.


Heureusement, il ne s’en prend pas à elle. Du moins pas physiquement, préférant
déverser sa colère sur moi. Mais elle n’en reste pas moins malheureuse.

Au début, dix ans plus tôt, Gary était un mec bien. Il offrait des fleurs à
maman, nous emmenait au restaurant et on assistait même à des matchs de base-
ball, lui et moi. Mais ça n’a pas duré. Le vrai visage de Gary Hoffman s’est enfin
montré. Le démon dans toute sa splendeur. Et depuis, c’est de pire en pire et mon
corps et mon esprit en pâtissent.

Maman retourne en cuisine sans même prendre la peine de me soigner ou ne


serait-ce que me faire un câlin pour me réconforter. Je sais que c’est parce que
Gary est là et qu’elle ne veut pas l’énerver davantage en me montrant de
l’affection. Pourtant, je rêve d’un câlin de ma mère. Elle me manque tellement !

Je m’enferme dans ma chambre et m’allonge sur le lit, bras croisés derrière la


tête. Je regarde le plafond plongé dans la pénombre. Je repense à cette belle
époque où nous n’étions qu’elle et moi. Elle me disait toujours que j’étais sa
raison de vivre, son rayon de soleil. Elle a dû prendre deux boulots pour subvenir
à nos besoins et me permettre d’aller à l’école avec des vêtements qui ne
venaient pas d’associations. Cependant, elle avait beaucoup de mal à tenir le
coup. Au bout de trois ans, je ne la voyais presque plus. Quand elle avait fini ses
journées de travail, elle allait directement se coucher. Seul le dimanche était le
jour où elle passait du temps avec moi. Je me rappelle que c’était mon jour
préféré. Nous allions à la plage et on faisait des châteaux de sable, je
m’accrochais à elle alors qu’elle nous amenait dans l’eau, puis nous mangions
une glace sous le soleil.

La belle époque.

Cela dit, je ne peux pas regretter d’être venu ici. Parce que j’y ai rencontré
Rosie. Ma belle Rosie. Mon phare dans le tourbillon qu’est ma vie. Celle qui me
guide grâce à son regard et ses sourires. Mon ancre qui m’empêche de partir à la
dérive.

Ma mère vient me chercher pour dîner et, comme d’habitude, le repas se


passe dans un silence de mort, seulement perturbé par les plaintes de Gary sur la
« bouffe dégueulasse » de ma mère. Je me retiens de dire qu’il a tort. Maman
est un véritable cordon-bleu. Elle a toujours son air triste figé sur son visage
depuis plusieurs années et je me promets qu’un jour, elle retrouvera le sourire.

Quand je remonte dans ma chambre, je me rends compte que j’ai un message


sur mon portable.

[Besoin de parler, Jacky ?]

Je souris. Elle sait que je déteste qu’elle m’appelle comme ça. Elle sait aussi
quand j’ai besoin d’elle. Toujours. J’aime à dire que nous avons une certaine
connexion. Que nos âmes sont liées par un truc invisible, que personne ne peut
ni voir ni comprendre.

Sauf elle et moi.

[J’arrive.]

Je vais dans la salle de bains pour me passer un coup d’eau sur le visage. Je
ne suis pas beau à voir. Mon arcade a été touchée par la bouteille en verre, mais
j’ai connu pire. Je retourne dans ma chambre, non sans prendre la rose en papier
posée sur mon bureau, et sors par ma fenêtre. Ma mère est sûrement couchée
après sa journée à nettoyer la maison de fond en comble, comme d’habitude, et
Gary, lui, doit être encore devant la télé avec sa vingtième bière. Personne ne
fera attention à mon absence parce que tout le monde s’en fout que je sois là ou
pas.

Tout le monde, sauf Rosie.

Quand j’arrive près de sa fenêtre, mon cœur fait un bond, comme toujours
quand je ne la vois pas pendant plusieurs heures et qu’elle me manque. Ses
boucles rousses lui descendent jusqu’au bas du dos. Elle a été tentée de les
couper plusieurs fois, mais j’ai toujours refusé. En échange, elle m’oblige à les
lui brosser chaque soir avant de se coucher. Et c’est la première chose que je fais
après lui avoir donné un long et langoureux baiser. Parce que j’adore le faire.

Parce que je l’aime, putain.


Elle est vêtue d’un débardeur rose pâle et d’un caleçon à carreaux rouges.
Cela pourrait être une tenue totalement simplissime si on enlevait le fait que l’on
peut voir la pointe de ses seins tirer le tissu et que le short est très court. Mon
corps se tend, mais je parviens à en faire abstraction parce que Rosie me change
les idées en engageant la conversation.

– Qu’est-ce que tu lui as dit, cette fois ?

Je hausse les épaules tout en brossant ses incroyables cheveux.

– Je lui ai demandé si je pouvais remonter dans ma chambre. Apparemment, il


avait d’autres choses à me reprocher, mais je l’ai coupé dans son élan. Ça m’a
valu une bouteille de bière.

Lily-Rose se retourne et ses yeux verts se plantent dans les miens, me


transpercent. Sa main se pose sur ma joue mal rasée et un sourire triste fend ses
lèvres pulpeuses.

– Un jour, tout s’arrangera, Jake. La roue tourne.

Je hoche la tête.

– La roue tourne.

J’extirpe mon origami de ma poche et le lui tends. Comme d’habitude, elle


déplie les deux feuilles de la rose et lit la citation que j’y ai écrite.

– Le plus bel amour est celui qui éveille l’âme et nous fait nous surpasser.
Celui qui enflamme notre cœur et apaise nos esprits. C’est cela que tu m’as
apporté.1
– C’est ce que tu m’apportes tous les jours depuis un an, un mois et treize
jours, ajouté-je avant de l’embrasser.

Elle me rend mon baiser avec ferveur et passion. Putain, ce que je suis dingue
de cette fille !

Vers vingt-deux heures, Lily-Rose s’éclipse pour aller nous chercher des Jolly
Rancher en douce et j’insère un DVD dans son lecteur. Nous passons le reste de
la soirée à regarder le film d’action que j’ai choisi, ma Rosie lovée contre mon
torse. Je lui caresse le bras du bout des doigts, lui procurant des frissons. J’adore
savoir que je lui fais ressentir ces sensations. Son cœur qui tambourine quand je
l’embrasse, ses joues qui deviennent rouges quand je lui dis à quel point elle est
belle et la chair de poule qui se forme sur son corps quand je la touche. Je
ressens les mêmes choses et c’est juste dingue comme c’est plaisant. À la fin du
film, Lily-Rose se redresse pour me faire face et prend le temps de fixer mes
lèvres avant de se décider à les embrasser. Je comprends ce moment d’hésitation
que lorsque je me rends compte que son baiser n’est pas comme tous les autres
qu’elle m’a déjà donnés. Celui-là est… plus sauvage. Plus direct et plus
possessif. Sa langue emplit ma bouche et ses doigts s’emmêlent dans mes
cheveux afin de rapprocher davantage mon visage contre le sien. Sa respiration
se fait plus saccadée et ses dents se referment de temps en temps sur ma lèvre.
Sans rompre le contact, elle se met à califourchon sur moi. Mon corps réagit
instantanément. Mes mains pressent ses hanches. J’ai envie d’elle, putain. Elle
me rend fou. Elle commence à défaire ma ceinture et je réussis à articuler entre
deux baisers enfiévrés :

– Rosie, qu’est-ce que tu fais ?

Elle s’arrête soudain et je vois de la peur dans ses prunelles.

– Je… Tu n’as pas envie ?

J’attrape son visage entre mes mains.

– Tu sais très bien que si, Rosie.

Soudain, elle éclate en sanglots et je la prends dans mes bras.

– Bébé, qu’est-ce qu’il y a ? Parle-moi.

Elle relève la tête en reniflant.

– Je suis qu’une égoïste, Jake, sanglote-t-elle. Je ne pense qu’à moi, je suis


ignoble. Je sais que je ne devrais pas avoir peur, que la plupart des gens passent
par là, mais j’ai la trouille.

Je sèche ses larmes et lui parle d’une douce voix.


– Tu as peur de quoi ?

Elle baisse les yeux et se mord la lèvre.

– De… faire l’amour.

Je fronce les sourcils.

– Et je peux savoir pourquoi tu te traites d’égoïste ?


– Parce que, toi, tu as 16 ans et les mecs à ton âge ont déjà couché plein de
fois. Je suis sûre que tu es le seul qui ne l’ait encore jamais fait dans ta bande,
pas vrai ?
– Si, c’est vrai. Mais, hé (je lui relève le menton pour la regarder dans les
yeux), je t’aime, Rosie. Je t’aime plus que ma vie. Et ça ne me dérange pas
d’attendre. Certes, c’est compliqué, surtout que tu es une pure merveille visuelle,
mais je suis prêt à attendre. Je peux attendre. Je refuse que tu te sentes coupable
de quoi que ce soit.
– Mais les filles m’ont fait comprendre que tu risques d’en avoir marre
d’attendre.
– Tes copines ne savent pas ce qu’elles disent. Elles ne savent pas ce qu’il y a
entre nous, ce lien unique qui nous unit. Ne fais surtout pas des choses que tu
n’es pas prête à faire parce qu’on t’a tout simplement dit de les faire. Je suis fou
de toi, Rosie. Et même si on ne fait pas l’amour avant que je rentre à la fac, je
t’attendrai. Je veux que ce soit toi, ma première fois. Toi, et aucune autre. Tu
comprends ?

Elle hoche la tête. Je la serre dans mes bras en la berçant doucement, puis
nous nous couchons, enlacés. Nous nous endormons dans les bras l’un de l’autre,
paisibles, heureux et amoureux.

Rien ne pourra changer ce que je ressens pour elle.

Absolument rien.

1 N’oublie jamais, film réalisé par Nick Cassavetes.


Chapitre 7

Lily-Rose

Ce matin, alors que je suis en train de prendre mon petit-déjeuner, on sonne à


la porte. Je bondis sur mes pieds pour aller ouvrir, persuadée que c’est Jake. Il ne
m’a pas envoyé de message pour me prévenir, mais il est plein de surprises. À la
place de mon cher et tendre, je me retrouve le nez dans des fleurs. Au sens
propre. En effet, un énorme bouquet de tulipes est dressé devant moi. Mes
préférées.

– Bonjour, mademoiselle, me salue un jeune homme que je vois à peine,


caché derrière le bouquet. Vous êtes bien Lily-Rose Vargas ?
– Oui, c’est moi.

Il me tend alors les fleurs et me fait signer un bon de livraison. Je prends les
tulipes et retourne tout sourire dans la maison pour les mettre dans un vase.

– C’était qui ? demande ma mère, occupée à mettre ses boucles d’oreilles,


avant de me rejoindre dans la cuisine et de humer les fleurs.
– Un livreur.
– Mmh, il y en a une qui a de la chance. Joyeux anniversaire, mon cœur.

Elle me dépose un baiser sur le haut du crâne.

– Merci, maman.

Je prends la carte dissimulée au milieu du bouquet et un grand sourire élargit


mes lèvres en même temps que mon rythme cardiaque s’accélère.

Mon premier est la onzième lettre de l’alphabet.


Mon second est une créature fantastique qui a réalisé le rêve de Cendrillon.
Mon tout est un lieu public ou peut tout simplement se boire.
Je t’aime. Depuis et pour toujours.
– Qui peut bien te faire rougir autant, ma fille ?

Je lève les yeux vers mon père. Vêtu de son costume gris anthracite que son
travail de cadre exige, il vient m’embrasser en me souhaitant un joyeux
anniversaire.

– Jake, réponds-je simplement et cela suffit à les faire taire.

Bien qu’ils sachent que Jake et moi, c’est du sérieux, ils n’arrivent pas à se
faire à l’idée que leur fille, respectable et bien intégrée, puisse être amoureuse
d’un homme tel que lui, qu’ils qualifient de colérique, violent, voire dangereux.
« Comme son père », aiment-ils ajouter à chaque fois qu’ils en ont l’occasion.
Je ne leur en veux pas vraiment, ils entendent un tas de ragots sur lui et ont
seulement peur pour moi. Ils ne comprennent pas le lien qu’il y a entre nous. Et
personne ne le pourra jamais. Mais cela ne nous empêche pas de nous aimer.
Nous sommes heureux, et rien ni personne ne pourra changer cela.

Sans perdre une seconde, je remonte dans ma chambre pour aller me préparer.

– Je t’emmène au lycée, aujourd’hui, m’informe mon père quand je


redescends, habillée et toute pimpante.

J’avale un jus de fruits.

– Pas la peine, j’ai une course à faire avant, j’y vais à pied.

Je leur fais une bise à tous les deux, mais maman m’interpelle juste avant que
je sorte.

– Ouvre au moins tes cadeaux !

Oups ! Je me retourne pour leur sourire et reviens vers eux pour déballer
leurs présents. Un téléphone dernier cri de la part de papa et deux billets pour
une thalassothérapie offerts par maman.

– Depuis le temps que nous n’avons pas passé un après-midi entre filles, j’ai
pensé que l’on pourrait se détendre mercredi.

Je me retiens de lui répondre que je vois Jake. Elle a l’air tellement heureuse
de pouvoir m’accorder un peu de temps que je n’ai pas envie de l’offenser. Son
travail d’assistante dans un cabinet d’avocats lui prend énormément de temps.

– Oh, merci, ils sont super, j’adore !

Je profite encore un peu d’eux pendant quelques minutes avant que l’heure ne
nous oblige à sortir de la maison. Presque en courant, je rejoins le centre-ville
d’Oak View et m’arrête au Fairytail Diner, le café que nous fréquentons souvent
avec Jake. À peine ai-je le temps de m’asseoir que la serveuse me dépose un
petit-déjeuner gourmand en affichant un sourire radieux. Puis elle me remet un
papier plié en deux.

Bon appétit, mon amour.


Mon premier est le livre le plus précieux de tous les temps.
Comme on fait son deuxième, on se couche !
Mon troisième contient les cadeaux du Père Noël.
Mon quatrième entoure de nombreux jardins.
Mon cinquième tire-bouchonne le derrière du cochon.
Mon tout est ton endroit préféré en dehors de mes bras.
Je t’aime. Depuis et pour toujours.

J’adore ce jeu. Pas seulement parce que je suis une adepte des devinettes,
mais parce que, avec celui des échanges, nous y jouions très souvent lorsque
nous étions petits. Avec le temps, nos charades ont été un peu mises de côté,
mais je suis ravie qu’il s’en souvienne encore et qu’il les utilise comme une
chasse au trésor. Je regarde l’heure. J’ai encore un peu de temps devant moi
avant mon premier cours, alors je termine vite mon cappuccino et mes pancakes
avant de filer à la bibliothèque.

Celle-ci n’est peut-être pas très grande, mais elle a tout de même son charme.
Je la préfère de loin à celle du lycée. Il y a beaucoup plus de choix niveau livres.
Mon instinct me guide vers le rayon des contes. Là, j’y attrape un énorme recueil
regroupant tous les Walt Disney et, en effet, un post-it est collé à la page
consacrée à La Belle et la Bête. Je suis une grande romantique dans l’âme et une
partie de moi est restée cette enfant de 10 ans qui s’émerveillait devant cette
jeune fille passionnée de lecture. Je me suis immédiatement identifiée à elle
avant même de comprendre la vraie morale de cette histoire. Je lis l’écriture
soignée et parfaite de mon prince.
Après les cours, rejoins-moi là :
Mon premier est mon plat préféré.
On met les points sur mon deuxième pour clarifier des choses.
Mon troisième se situe sur ce post-it.
On a passé beaucoup de temps sur mon tout.
Je t’aime. Depuis et pour toujours.

Je crois que je n’ai jamais autant eu envie que la journée passe vite. Je n’ai
aucune envie d’aller en cours, je préférerais courir directement à la patinoire,
mais je dois suivre les règles à la lettre. Et puis il est sûrement devant le lycée,
en train de m’attendre. Je pourrai peut-être lui soutirer des informations, avec un
peu de chance.

Mais quand j’arrive devant l’établissement, pas de trace de Jake. Quelque peu
étonnée qu’il se mette à sécher les cours alors que c’est sa dernière année avant
son entrée à l’université, je pars rejoindre Karen, Hailey et Victoria qui
m’attendent.

– Joyeux anniversaire !!!!! claironnent-elles en chœur.

Je les remercie et elles m’offrent chacune un cadeau. Le dernier album de The


Rasmus, un bracelet et un parfum.

– Vous êtes adorables, les filles !

Nous discutons en attendant la sonnerie annonçant le début des cours et j’en


profite pour envoyer un SMS à Jake.

[Où es-tu ? Moi qui pensais


te voler un ou deux baisers
avant d’aller en cours…]

– Ton Roméo n’est pas là ? s’enquiert Victoria, une sucette à la bouche,


comme à son habitude.
– Non, il doit sûrement avoir eu un imprévu.
– Vous l’avez fait, ça y est ?

Ça, c’est du Vicky tout craché. Aucun tact, aucun filtre. Elle dit les choses
comme elle les pense, et même si j’aime beaucoup ce côté de sa personnalité, il
peut parfois être assez embarrassant.

– Oh, les filles… raillé-je.


– De quoi as-tu peur, exactement ?

Je pique un fard.

– On ne pourrait pas parler d’autre chose ?


– Non, assènent-elles à l’unisson.

Je lève les yeux au ciel. Elles ne lâchent pas le morceau si facilement.

– De… ne pas être à la hauteur, avoué-je finalement en soupirant. De ne pas


savoir comment… gérer la bête.

Les filles se mettent à rire et j’esquisse un sourire malgré moi.

– Tu te poses trop de questions, Lily, me dit Victoria.


– C’est clair, renchérit Hailey. Quand tu t’envoies en l’air, généralement t’as
pas le temps de réfléchir. Ton corps te guide, c’est ton instinct qui « gère la
bête », fait-elle en mimant les guillemets.

Karen attrape le bâton de la sucette de Victoria directement dans la bouche de


celle-ci et le tient debout sur la table.

– Dis-toi que c’est son engin, explique-t-elle. Bon, bien sûr, il sera beaucoup
plus grand et plus gros que ce truc. Enfin, je l’espère pour toi. Bref, tu l’englobes
dans ta main sans trop serrer et tu f…

Je la coupe en lui arrachant le bâton de la sucette des mains et lui fais les gros
yeux, rouge d’embarras.

– T’es folle de me montrer ça là ? persiflé-je en regardant autour de moi de


crainte qu’on ne nous observe tandis que mes copines gloussent.

Mais tout le monde semble ne pas faire attention à nous, heureusement.

– Ne nous dis pas que tu ne vas pas lui sortir le grand jeu, ce soir ? s’offusque
Hailey, presque choquée.
Je rougis jusqu’à la racine des cheveux et leur lance un sourire timide qu’elles
comprennent aussitôt.

– C’est bien ce qu’on pensait, rit Karen. Donc, je disais…

La matinée se déroule à une lenteur d’escargot. Tout passe au ralenti lorsque


je ne suis pas avec Jake. D’autant plus que je n’ai toujours pas de nouvelles de
lui à l’heure du déjeuner malgré mes trois autres messages. L’inquiétude
commence à m’envahir. Et si son beau-père l’avait encore frappé ? Et si cette
fois c’était plus grave ? Au moment où la panique commence à prendre le
dessus sur l’inquiétude, je reçois un SMS et pousse un soupir de soulagement en
découvrant que c’est Jake. Il s’excuse pour sa réponse tardive, tout va bien, mais
il est très occupé. Je reste perplexe. Qu’est-ce qui peut bien l’empêcher de venir
au lycée ? Je décide de ne pas insister et prends sur moi pour terminer ma
journée de cours.

***

Je cours jusqu’à la patinoire d’Oak. Je n’y ai pas pensé, mais si ça se trouve,


Owen l’a retenu. Owen Matthews est le propriétaire de l’unique patinoire de la
ville. Pas loin de la cinquantaine, il est un peu bourru et vit seul, mais il est
plutôt sympa quand on le connaît bien. Il est d’ailleurs le seul à avoir accepté de
donner du travail à Jake à temps partiel. Étant donné que son beau-père ne
compte en rien l’aider pour ses frais de la fac, il a bien fallu que mon Roméo se
dégote un job. Hélas, la mauvaise réputation que tout le monde aime lui donner
lui a valu des refus dans tous les commerces d’Oak View. Seul Owen l’a pris
sous son aile, persuadé comme moi que, malgré son impulsivité, Jake n’est en
rien dangereux.

Quand j’arrive à la patinoire, je ne vois pas la surfaceuse sur laquelle Jake est
normalement assis afin de repolir la glace. Perplexe, je me dirige vers le bureau
d’Owen en passant par l’accueil… et m’arrête. Une paire de patins blancs, et un
petit mot les accompagnent. Cette fois, ce n’est pas une charade, mais les paroles
d’une chanson que Jake et moi adorons.

« And all I can taste is this moment


(Et tout ce que je peux goûter, c’est ce moment)
And all I can breathe is your life
(Et tout ce que je peux respirer, c’est ta vie)
‘Cause sooner or later it’s over
(Car tôt ou tard, c’est fini)
I just don’t want to miss you tonight
(Je n’ai simplement pas envie que tu me manques cette nuit) »2
Je t’aime. Depuis et pour toujours.

Aux anges, j’enfile les patins avec des papillons dans le ventre. Parfois, on se
retrouve ici tous les deux et on patine comme si nous étions seuls au monde.
Nous aimons nous éloigner du soleil californien et des plages sablonneuses pour
danser sur la glace. Comme si nous n’étions plus que lui et moi sur terre. Savoir
que ces endroits comptent assez au point d’en faire un jeu romantique me rend
davantage amoureuse de lui. Je me dirige ensuite vers la piste. Je suis seule. Je
commence vraiment à me demander où est Jake et pourquoi il m’a dit de le
rejoindre alors qu’il n’est nulle part. Je décide de m’octroyer quelques tours de
piste en l’attendant. Mais quand j’arrive au milieu de la patinoire, la lumière
s’éteint. Je me rattrape de justesse pour ne pas tomber et un projecteur forme un
cercle autour de moi. Sans comprendre, je cherche à savoir ce qui se passe quand
une musique joue ses premières notes. Et pas n’importe quelle musique :
« Everything I Do » de Bryan Adams. La chanson sur laquelle nous avons
échangé notre premier baiser.

Je le sens avant de le voir. Cette connexion qui nous relie, ce lien


indescriptible que nous sommes les seuls à comprendre et à ressentir me fait
savoir qu’il est là. Je ne me retourne pas, le laissant venir à moi. Lorsque ses
lèvres frôlent mon cou, des milliers – que dis-je, des millions – de papillons
s’envolent dans mon ventre et mon cœur bat la chamade. En fermant les yeux, je
laisse aller ma tête contre son épaule et il s’enivre de mon odeur autant que je me
délecte de ses mains posées sur mes hanches. Nous nous balançons en rythme
avec la musique, et quand vient le refrain, Jake me fait tournoyer. Je
m’abandonne dans ses bras. Au-dessus de nous, le cercle de lumière nous suit et
je soupçonne Owen d’être aux commandes de la machine. Je jouis de ce
merveilleux moment et de cette magnifique surprise jusqu’à la dernière note de
la chanson. Jake me serre alors contre lui avant de me susurrer :

– Joyeux anniversaire, Rosie.

Avant de m’embrasser avec une infinie tendresse. J’en ai les larmes aux yeux
lorsqu’il me redresse. J’arrive à peine à parler.

– Jake… c’est… je ne sais pas quoi dire…

Il me fait son sourire tendre auquel je n’ai jamais pu résister.

– Alors, ne dis rien et écoute.

Il prend une grande inspiration, comme s’il était très nerveux à l’idée de me
confier ce qu’il a en tête. Il coince une mèche de mes cheveux derrière mon
oreille en se mordant la lèvre. OK, il est nerveux.

– Lily-Rose Vargas. Tu es entrée dans ma vie au moment où j’en avais le plus


besoin. Tu m’es d’abord apparue comme une princesse en détresse, parce que,
même à 11 ans, on croit encore un peu aux contes de fées. Tu es devenue plus
que ma meilleure amie dès cet instant où j’ai vu tes yeux s’illuminer après que je
t’ai récupéré ton journal intime. Après ce premier échange, j’ai demandé à ma
mère comment elle était tombée amoureuse de mon père. Elle m’a répondu qu’il
l’avait tout simplement fait rire et que ça avait suffi pour qu’il occupe une
grande partie de sa vie. Je me suis dit que, pour que tu tombes amoureuse de
moi, je devais te faire rire. Mais je me suis leurré. Car lorsque tu as ri pour la
première fois, c’est moi qui me suis rendu compte que je ne pourrais pas vivre
sans toi. Seulement, je n’avais pas confiance en moi, j’étais un peu perturbé et
ma famille était loin d’être aussi harmonieuse que la tienne. Alors je me suis
contenté de la seconde place, celle du meilleur ami. Mais Dieu sait que c’était
douloureux. C’était douloureux de savoir que tu avais passé tout un après-midi
au parc avec Jamie Sullivan et qu’il t’avait tenu la main. C’était douloureux de
voir tous ces garçons te regarder et te sourire. Mais j’ai encaissé en me disant
que l’un d’eux te rendrait sûrement plus heureuse que je ne le pourrais jamais. Et
ton bonheur m’importait plus que le mien.

Il se racle la gorge pour se redonner une contenance et je le scrute, toujours


aussi fascinée par sa voix devenue grave.

– Jusqu’à ce soir d’Halloween, où tu m’as avoué sans le vouloir que tes


sentiments à toi aussi dépassaient largement l’amitié. J’ai alors su que c’était
maintenant ou jamais. Et depuis ce soir, je suis le plus heureux des hommes. Tu
me manques, même quand tu as cours dans la salle d’à côté, à seulement
quelques mètres de la mienne. Je chéris chaque nuit que je passe avec toi. Je suis
amoureux de tes yeux, de ton sourire, de tes baisers, de ta voix, de ton rire, de tes
mains sur moi. Je suis amoureux de ta gentillesse, de ton altruisme, de ton
empathie. Je suis aussi amoureux de ta ténacité, de ta maladresse et de ta façon
de bouder quand on n’est pas d’accord. Je suis tout simplement amoureux de toi,
tout entière. Et j’aimerais l’officialiser.

Il met alors un genou à terre et mon cœur bat tellement vite dans ma poitrine
que je suis persuadée que je vais défaillir. Je tente de garder mon calme parce
qu’une crise cardiaque en pleine déclaration d’amour n’est pas vraiment la
bienvenue. Jake sort une petite boîte en bois de la poche de son sweat à capuche
et l’ouvre. Je plaque ma main sur ma bouche et les larmes me brouillent la vue.

– Ce n’est peut-être pas la plus belle des bagues, ce n’est pas non plus un gros
diamant, mais je te promets que quand je serai plus grand et que j’aurai les
moyens, le plus magnifique des bijoux ornera ton annulaire. Je t’aime, Rosie.
Depuis et pour toujours. Fais de moi le plus heureux de tous les hommes
heureux en acceptant de devenir ma fiancée.

Cette fois, je ne peux plus rien retenir. Ni mes larmes, ni le grand oui qui
frappait mes cordes vocales pour sortir depuis que Jake avait mis le genou à
terre.

– Oui, oui, oui, oui, répété-je sans cesse en l’embrassant partout sur le visage.

Nous nous serrons très fort dans les bras et je l’entends renifler dans mes
oreilles. Il est aussi ému que moi. Je n’aurais jamais cru vivre un moment tel que
celui-là, il y a cinq ans. Je l’espérais au fond de mon cœur de petite fille, mais
j’étais loin de m’imaginer que ce serait aussi beau et aussi magique. Jake me
prend la main gauche et passe à mon annulaire la bague couleur argent sertie de
petits diamants formant le signe de l’infini.

– Elle est magnifique, murmuré-je en la faisant tournoyer dans la lumière du


projecteur pour la voir briller de mille feux. Je ne veux pas d’autre bague, Jake.
Je veux garder celle-là.

Il me répond avec un sourire embarrassé.


– Je ne l’ai eue que sur un marché aux puces, Rosie.

Je prends son visage entre mes mains afin de capter son regard et lui assure le
plus sincèrement possible :

– Et c’est la plus belle de toutes les bagues, pour moi. Tu es la plus belle
chose qui me soit tombée dessus, Jake. Je t’aime tellement que s’il y avait un
autre verbe encore plus grand qu’aimer, alors je l’utiliserais.

Nous nous embrassons langoureusement avant de sortir de la piste pour


rejoindre Owen.

– Vous m’avez bien eue, monsieur Matthews, ris-je.


– Le petit gars m’a mis dans la confidence et je n’ai pas pu refuser, dit-il de sa
voix bourrue, son sourire à moitié dissimulé derrière sa grosse barbe blanche.
Moi aussi, j’étais comme lui à son âge, avec ma Betty. Félicitations, les jeunes.

Il nous serre tous les deux dans ses bras avant de prendre congé. Jake se
tourne vers moi et je me noie littéralement dans son regard océan.

– Il y a une fête, ce soir, à la plage, si ça te dit.


– Je suis partante. Et on pourra aller chez moi ensuite.

Ses sourcils se froncent.

– Mais tes parents…


– … sont partis en week-end et m’ont laissé la maison pour que je puisse y
célébrer mon anniversaire. Mais j’ai envie de n’en profiter qu’avec toi.

Je minaude tout en le regardant de sous mes cils, comme je l’ai vu faire dans
certains films. Cela fonctionne, car je le vois déglutir, sa pomme d’Adam
descendant et montant d’un coup.

– Tu comptais me le cacher longtemps, ce secret ? fait-il, malicieux, en


rapprochant ses lèvres des miennes.
– Jusqu’à la dernière minute, oui. Mais je me suis finalement dit que ce serait
mieux de te le dire maintenant et de te laisser imaginer un million de scénarios…

Sa bouche fond sur la mienne pour un baiser fougueux et passionné. Je viens


de sous-entendre que j’étais prête à me donner à lui et il a apparemment saisi le
message subliminal.

– Tu es irrécupérable.
– C’est pour ça que tu m’aimes.
– Oui. Et pour un tas d’autres raisons, murmure-t-il avant de sceller sa bouche
à la mienne.

***

Le feu de joie se situe sur Faria Beach où des bateaux viennent élire domicile.
Un soleil éclatant accompagne un ciel sans nuages et la température est idéale.
Bien qu’il soit tôt, la fête a déjà commencé et du monde s’est ajouté à notre
groupe. J’en reconnais certains du lycée, d’autres ne sont que des rencontres de
passage, que Chase et compagnie ont croisées en chemin. Ma main dans celle de
mon amoureux, je respire l’air marin, le vent glissant dans ma très longue
chevelure rousse.

– Tu me laisseras conduire au retour ?

Il lève les yeux au ciel en souriant.

– Ce n’est pas parce que tu as 16 ans maintenant que tu as le droit de


conduire, me taquine-t-il.

Jake s’est offert sa voiture d’occasion grâce à son boulot – et à son sens de la
négociation qui a pu faire plier le vendeur – et il a du mal à laisser quelqu’un
d’autre la conduire. Même ses copains n’ont pas ce privilège. Alors, imaginez
une fille de 16 ans qui ne passe son permis que le mois prochain…

– Tu auras ce que tu veux en échange…

Je prends ma voix sensuelle et ses yeux s’assombrissent. Au début, je pensais


que jouer la séductrice pour lui faire comprendre que j’étais prête à passer le cap
le rebuterait. Mais vu ses réactions, je crois qu’il aime plutôt ça et,
paradoxalement, je commence à y prendre goût, moi aussi.

– J’ai déjà tout ce que je veux devant moi, me murmure-t-il et je fonds.


Nous nous joignons à la fête et je me sens à l’aise. Des bières tournent autour
de nous, mais je décline toute offre. J’étais sérieuse quand j’ai dit que je
comptais conduire un peu au retour. Les discussions vont bon train, nous
dansons, nous profitons de cette fin de semaine. Je suis aux anges. Je suis
fiancée et aux anges. Rien ne pourra obscurcir le nuage sur lequel Jake et moi
nous trouvons.

– Tu veux venir te baigner ? me demande Jake au bout d’un moment alors


que plusieurs de nos amis sont déjà dans l’eau.
– Je n’ai pas mon maillot de bain.
– Je t’ai déjà vu en sous-vêtements, sourit-il et je rougis.
– Toi, oui, mais eux, non, répliqué-je en désignant les autres. Et je n’ai pas
envie de voir ce joli sourire accroché à tes lèvres depuis cet après-midi se crisper
en voyant un autre garçon reluquer ta fiancée.
– Mmh, j’adore ton nouveau titre. Et si je te promets de rester sage, tu viens
avec moi ? En plus, le soleil va bientôt se coucher, ce sera un spectacle
magnifique.

Je souris et finis par céder. Nous nous déshabillons tout en ignorant les
sifflements et les acclamations que l’on nous crie. Je suis mal à l’aise, mais la
main de Jake dans la mienne me rassure. Bien que ce ne soit pas la première fois
que je le vois torse nu, je n’en reste pas moins subjuguée par ce corps sculpté
dans le marbre, sans défauts, juste parfait. Il est bien loin du corps de petit
garçon avec qui je partageais mes cours de natation, à l’école. Il est tout en
muscles et très bien dessiné. Mon regard s’attarde sur son V d’Apollon
parfaitement visible et un nouvel élan d’excitation me tire dans le bas-ventre.
Arriverai-je à m’y habituer un jour ? Je ne l’espère pas.

Nous nous enfonçons dans l’eau froide et je frissonne. Jake s’arrête quand les
vagues m’arrivent à la poitrine et il m’enlace par-derrière. Je me laisse aller à ses
baisers dans mon cou tandis que nous contemplons le coucher de soleil
californien.

– C’est magnifique, soufflé-je.


– Je ne peux qu’être d’accord avec toi, répond-il sur un ton suave qui me
laisse penser qu’il ne parle pas seulement du soleil.

Je me retourne face à lui et enserre mes jambes autour de sa taille, il plaque


ses mains sur mes fesses pour me maintenir sur lui. Je ne tarde pas à percevoir
une bosse au creux de mon intimité et mon cœur repart au quart de tour. Nous
nous embrassons langoureusement, puis je colle mon front contre le sien.

– Je suis prête, Jake. Je veux le faire. Ce soir.


– Tu es sûre ?

Je hoche la tête sans la moindre hésitation. Je n’ai plus peur. Tous mes doutes
et mes appréhensions se sont envolés à l’instant où il m’a fait sa splendide
déclaration. Je sais qu’il ne me fera jamais de mal. Je sais que je n’ai absolument
aucune crainte à avoir. Il est doux et attentionné, ce moment ne pourra être que
magique. Jake écrase ses lèvres contre les miennes et nous nous retrouvons de
nouveau dans notre bulle intime, qui ne tarde pas à être interrompue par nos
amis qui s’amusent à nous éclabousser. Nous sommes forcés de nous détacher
l’un de l’autre pour riposter et nous voilà partis pour une guerre aquatique entre
copains.

Je vis le plus bel anniversaire de toute ma vie.

Et il sera encore mieux dans quelques heures, sans l’ombre d’un doute.

2 « Iris » – Goo Goo Dolls. Chanson écrite pour le film La Cité des anges
(1997).
Chapitre 8

Jake

J’ai encore du mal à réaliser ce que je viens de faire. Je lui ai demandé de


m’épouser. Mes potes s’amusent à me dire que je viens aussi de perdre mes
couilles, mais je m’en fous. Elle est heureuse et ça me rend heureux. Je suis fou
amoureux d’elle et je ne me voyais pas vivre ma vie avec cette femme sans
qu’elle porte mon nom. J’ai hâte qu’elle soit majeure. Je la regarde rire et tenter
de se débattre alors que Kyle essaie de la couler. Ce rire qui fait fondre mon
cœur chaque fois qu’il résonne dans mes oreilles.

Ma fiancée.

Je mentirais si je disais que je suis serein quant à ce qu’il risque de se passer


dans les minutes à venir, quand nous serons seuls chez elle. Enfin, à ce qu’il va
se passer, devrais-je dire. Parce qu’à en juger par son regard lubrique et sensuel,
on ne peut douter du sérieux avec lequel elle a prononcé cette phrase. Je ne doute
pas que ce sera magique. En tout cas, je ferai en sorte que ça le soit. Je crains
juste que la douleur du début ne soit trop insupportable pour elle. Et de me sentir
ainsi coupable.

Aie un peu confiance en toi, Jake, tu attends ce moment depuis longtemps. Tu


aimes cette fille et tu seras à la hauteur.

Je me répète ce mantra quand un bras viril s’enroule autour de mes épaules.

– Eh ben, putain, je ne t’en pensais pas capable, mais tu l’as fait, mon pote, se
moque gentiment Chase. Le premier de la bande à se passer la corde au cou,
mon vieux.

Je ris en même temps que lui. Si épouser la femme que j’aime plus que tout
revenait à se passer une corde au cou, alors je le ferais sans hésiter.
– Et toi, alors ? Je vois que la petite Karen te plaît bien, vous ne vous lâchez
pas depuis tout à l’heure.

Son regard se tourne vers la brune aux courbes généreuses et je suis sûr que
son excitation est palpable jusqu’à trois kilomètres à la ronde.

– Ouais, elle est bonne, commente-t-il et je lève les yeux au ciel. Tout comme
l’eau, d’ailleurs.

Et là, il me fait un croche-pied tandis que son bras me tire en arrière et je finis
la tête dans l’océan. Je passe les minutes suivantes à tenter de le couler, mais ce
con est plus baraqué que moi, autant essayer de couler un iceberg.

Le feu de joie touche à sa fin et la plupart des adolescents quittent la plage


pour aller vaquer à leurs occupations quotidiennes. Je récupère ma Rosie et nous
remercions encore une fois nos amis pour leur joie partagée par la nouvelle de
nos fiançailles et leur soutien.

– Je suis toujours décidée à conduire, tu sais ?

Je lève les yeux en grognant. Et moi qui pensais qu’elle avait oublié… Je sors
mes clés de ma poche, mais les éloigne alors qu’elle s’apprête à les prendre, un
grand sourire satisfait sur ses divines lèvres.

– Une bosse sur mon bébé et tu seras mon esclave pour le restant de tes jours,
la préviens-je.
– Compris, Jacky ! rit-elle avant de me subtiliser les clés pour ouvrir la
voiture.

Je lui claque les fesses avant de me diriger vers le côté passager en rigolant
devant sa mine choquée. Elle prend place au volant, règle le siège tandis que je
me cramponne au mien.

– Et je n’ai pas encore démarré, ça promet, raille-t-elle.

Rosie met le contact et je lui indique la marche à suivre. Elle écoute mes
directives, mais relève trop vite le pied de l’embrayage et la voiture cale en
faisant un soubresaut.
– Respire, Rosie, l’apaisé-je quand je vois qu’elle est déçue. C’est toujours
comme ça les premières fois. Concentre-toi, remets le contact et vas-y
doucement.

Elle redémarre, et cette fois, la voiture avance. Nous quittons le parking pour
nous engager sur la route et je prie pour que les flics ne soient pas en patrouille
dans le coin. Tout en lui disant de freiner, d’accélérer et de rétrograder quand il
faut, je remarque qu’elle m’écoute attentivement et je me détends peu à peu. Elle
apprend vite. C’est quelque chose que j’adore chez elle. On lui explique un truc
une ou deux fois et elle est capable de le reproduire à la perfection.

Nous arrivons dans notre quartier sans embûches. Automatiquement, ma tête


se tourne vers la gauche. La voiture de Gary n’est pas là, ce qui veut dire que je
ne risque rien en rentrant. Rosie se gare tant bien que mal sur le trottoir devant
chez moi et je manque la syncope quand elle frôle un lampadaire. Elle pousse un
long soupir de soulagement comme si elle avait retenu sa respiration durant tout
le chemin.

– Tu es nerveux ?

Je lâche ma lèvre que je serrais entre mes dents.

– Un peu. Et toi ?

Hochement de tête.

– Si tu veux qu’on…
– Non, me coupe-t-elle. Je suis d’accord, Jake. C’est juste que… c’est
impressionnant de se dire que demain, je ne serai plus la même.
– Je te comprends, avoué-je. Je te promets d’être le plus doux et le plus
minutieux possible.

Rosie pose sa main sur ma joue et ses yeux sont pleins de tendresse.

– Je sais, Jake. Je te fais confiance.

Une lueur éclairant ma maison attire notre attention. C’est Gary qui rentre.

– Il faut que j’y aille, bébé. Je t’aime…


– Depuis et pour toujours, termine-t-elle avant de me rendre mon baiser.

Je file vite en passant par-derrière pour être sûr que mon beau-père ne me
remarque pas. Ma mère, occupée à découper des tomates, me sourit simplement
avant que je monte dans ma chambre. Je prends une douche rapide. Gary est si
souvent sur mon dos qu’il serait capable de sentir l’odeur de l’eau de mer sur
moi. Quand je descends, il est déjà en train de gueuler sur maman parce qu’elle a
oublié de racheter de la bière en faisant les courses ce matin et qu’il ne lui en
reste plus que deux.

– Ce n’est pas possible d’être aussi idiote, ma parole ! Tes parents t’ont faite
avec une moitié de cerveau, ou quoi ?!

Je ravale ma colère en voyant ma mère gémir, les larmes aux yeux.

– Je peux aller t’en chercher si tu veux, proposé-je afin d’éviter que maman
ne subisse encore une des colères habituelles de Gary.

Celle-ci pose une main sur mon épaule en passant près de moi, en signe de
remerciements.

– Non, toi, tu restes là, le merdeux, bougonne Gary. D’ailleurs, où étais-tu cet
après-midi ?

Je fronce les sourcils et mon cœur s’accélère sous l’appréhension de recevoir


une autre raclée.

– Je suis allé en cours et je suis rentré, mens-je sur le ton le plus convaincant
que je possède.

Il continue à me fixer tandis que nous passons à table.

– Alors pourquoi j’ai vu ta voiture près de la marina ?

Je déglutis et prends un air détaché en haussant les épaules.

– Ce modèle n’est pas rare en Californie…

Pendant un instant, je crains qu’il ne se lève pour venir me frapper ou qu’il ne


me jette quelque chose sous prétexte que j’ai osé le prendre pour un con. Mais
contre toute attente, il me scrute encore pendant quelques instants avant de
murmurer un « mouais » mi-figue mi-raisin. Intérieurement, je souffle de
soulagement. Je n’aurais pas aimé retrouver ma Rosie avec un œil au beurre noir
sur ma façade.

– Tu sors toujours avec cette fille… Emily, Missy…

Lily. Lily-Rose.

– Oui, confirmé-je en ne relevant pas sa faute (moins il en sait sur elle, mieux
c’est).
– Eh ben, elle doit vraiment être idiote pour te supporter depuis autant de
temps.

Je serre le poing sous la table à en faire blanchir mes jointures. Je me répète


qu’il n’en vaut pas la peine. Je pense à ma mère et au fait qu’il a le pouvoir de
nous détruire, elle et moi. Alors je la ferme, encaissant le coup, même si je rêve
de lui coller une bonne droite.

Nous finissons le repas dans un silence de plomb et j’aide ma mère à ranger


avant de remonter dans ma chambre en attendant qu’elle aille se coucher. Je
déteste la savoir seule avec ce pervers narcissique, Dieu seul sait ce qu’il
pourrait bien lui faire. Je suis une sorte de rempart entre les deux. Un tampon.
Au lieu qu’il lui porte des coups à elle, je me porte volontaire. Parce que je suis
un homme et que je suis plus apte à encaisser. Parce que j’aime ma mère et que
je ferais tout pour la protéger. Je prends mon téléphone et envoie un message à
ma voisine super sexy.

[J’arrive dans cinq minutes,


si ça te va ?]

La réponse ne tarde pas à venir.

[Non, attends un peu,


je suis encore occupée !]

Je peux entendre le ton précipité, voire alarmé, qu’elle emploie à travers ses
mots et je souris.
[Je rêve ou tu te mets en condition ?]

Cette fois, je dois attendre plusieurs minutes avant que mon téléphone vibre.

[Je te prierais de ne pas te moquer


de mes jambes rouges, ça arrache,
ces trucs !]

J’éclate de rire tout seul dans mon lit. Cela me rappelle que moi aussi je dois
me mettre en condition. J’ouvre le tiroir de ma table de chevet et m’empare de la
petite boîte neuve que j’ai achetée il y a quelque temps, au cas où. J’attrape un
préservatif et le fourre dans la poche arrière de mon jean. J’avoue que j’ai un peu
la pression. Mais je reste confiant. Je me sens comme Rocky Balboa juste avant
de monter sur le ring. Ça va le faire. Tout va se passer comme sur des roulettes.
C’est juste une étape à passer, une sorte de fil à tisser entre elle et moi pour
parfaire notre toile d’amour. Putain, je bande déjà, rien que d’y penser. Cette fille
aura ma peau à moins qu’elle ne l’ait déjà.

Je sors de ma chambre pour aller toquer discrètement à celle de ma mère. Je


la trouve allongée sur son lit, en pyjama, en train de lire un de ses éternels
romans d’amour. Je sais combien elle rêverait de vivre l’une de ces nombreuses
histoires. Un jour, elle trouvera un homme qui la mérite vraiment et qui la rendra
heureuse. Je lui dépose un baiser sur le front.

– N’oublie jamais de la faire rire, mon ange, me dit-elle. Tous les jours, c’est
important.

Je m’assieds à côté d’elle et lui dégage une mèche de cheveux blonds.

– Tu sais, maman, Rosie est la femme de ma vie. Je lui ai demandé de


m’épouser.

Maman plaque sa main sur sa bouche et des larmes brillent dans ses prunelles
bleues dont j’ai hérité.

– Et elle a dit oui, terminé-je.

Cette fois, elle pleure pour de bon en me serrant dans ses bras pour me
féliciter. Depuis un an, ma mère a pu rencontrer Rosie quelques fois et elles ont
même pris un café ensemble à plusieurs reprises. Elles s’entendent super bien.

– Tu mérites d’être heureux, mon chéri.


– Toi aussi, maman. Et je te promets que tu le seras, bientôt. Je t’aime.

Je l’embrasse une dernière fois avant de me lever pour aller rejoindre ma


Rosie.

– Souhaite-lui un joyeux anniversaire de ma part. Demain, je lui ferai un


gâteau. Je t’aime.

Je lui souris avant de sortir en fermant doucement la porte.

[Tu peux venir, cher fiancé ultra-sexy.]

Je souris comme un idiot. Ce nouveau surnom me fait tout drôle, mais je


l’adore. Je retourne dans ma chambre pour passer par ma fenêtre, et quelques
minutes plus tard, je toque à la porte de Lily-Rose.

– Ça fait bizarre de passer par là, hein ? plaisante-t-elle en ouvrant.

Je voudrais lui dire que j’ai pensé exactement la même chose il y a quelques
secondes, mais aucun son ne sort de ma bouche. Je reste subjugué, fasciné par la
tenue qu’elle porte. Une petite robe argentée lui arrivant à mi-cuisse et
échancrée, avec un décolleté époustouflant qui épouse ses formes à la perfection.
Sa longue crinière de feu est nouée en une belle tresse sur le côté et son
maquillage sobre accentue la beauté de ses traits fins. Je commence vraiment à
être à l’étroit dans ce pantalon.

– Tu es… parfaite.
– Ah oui, tu crois ? raille-t-elle en mettant ses jambes à la lumière pour que je
voie bien les marques rouges que les bandes de cire ont laissées sur sa peau
d’albâtre.

Nous pouffons de rire avant que j’entre et que je la prenne dans mes bras. Je
l’embrasse passionnément, comme si je ne l’avais pas vue depuis longtemps.

– J’aurais tellement voulu dîner avec toi, bébé.


– Mais Gary te l’aurait fait regretter. Je sais. Je comprends.
– Un jour, je t’emmènerai dîner au bout du monde.

Son regard plein d’espoir s’illumine. Je reprends possession de sa bouche au


goût sucré et mêle ma langue à la sienne. Je peux sentir son cœur battre à tout
rompre, synchronisé au mien. Je me sens nerveux, mais je me répète que tout va
bien aller. Sans interrompre notre baiser, Rosie m’entraîne avec elle jusque dans
sa chambre, manquant de trébucher plusieurs fois dans l’escalier. Heureusement,
nous arrivons sains et saufs. C’est là que je découvre la pièce, plongée dans la
pénombre, seulement éclairée par la lumière douce et romantique de bougies
posées çà et là dans les coins. Une musique tout aussi sensuelle résonne depuis
la chaîne stéréo.

– Tu as vu les choses en grand, dis donc, souris-je, agréablement surpris.

Malgré la faible luminosité, je peux la voir rougir et je lui caresse la joue.

– C’est un peu trop kitsch, non ? J’ai peut-être mis trop de bougies ou alors
j’aurais dû opter pour un parfum d’ambiance un peu moins féminin ? Peut-être
que je devrais éteindre la musique…

Je plante mes yeux dans les siens, si vifs. Si hypnotiques. Je pourrais me


noyer dans la verdure de son regard.

– C’est parfait, chérie. C’est comme ça que j’imaginais cette première fois
avec toi.

Elle sourit et soupire.

– Désolée, je suis un peu nerveuse. Viens.

Elle se recule vers son lit, m’entraînant avec elle par la main tout en me
regardant de sous ses cils. A-t-elle la moindre idée de l’effet qu’elle me fait ?

Elle me lâche et passe les mains derrière son dos sans cesser de me fixer. Je
reste immobile, incapable de faire le moindre geste, dévorant cette déesse
mythique du regard. J’entends le zip de sa robe qui se détend sur elle et mon
cœur semble vouloir à tout prix sortir de ma poitrine. Bordel, je vais jouir avant
même de l’avoir vue nue.
Concentre-toi, Jake. Ne te mets pas la honte dès la première fois.

Je serre les poings derrière mon dos en tentant de rester serein. À l’intérieur
de moi, c’est la fête du 4 Juillet. La robe de Rosie tombe à ses pieds. Bon Dieu
de bordel de merde ! Elle est… s’il y avait un mot plus fort que sublime,
magnifique et parfaite réunis, alors ce serait celui-là. Je dois être rouge comme
une tomate, car un petit rictus moqueur fend ses lèvres.

– À ton tour, minaude-t-elle de sa voix si douce et enchanteresse.

J’obtempère et enlève ma veste, mon T-shirt et mon pantalon. Elle s’avance


vers moi et caresse mon torse du bout des doigts. Un frisson électrisant me
parcourt toute la colonne vertébrale. Son parfum de monoï emplit mes narines et
j’ai une envie folle de la dévorer. Mais je me rappelle qu’il faut que je prenne
mon temps.

Elle est ma meilleure amie.

La femme de ma vie.

Un désir incommensurable s’empare de moi. Les doigts de Rosie s’emmêlent


dans mes cheveux d’ébène et je l’entends pousser un gémissement. Je me
redresse pour l’embrasser à pleine bouche et elle m’entraîne avec elle jusqu’à ce
que l’on tombe tous les deux sur le lit. Je veux tout d’elle. Absolument tout. Je
l’embrasse sur la mâchoire, puis sur la bouche.

– Tu me fais confiance ?

Elle hoche la tête en se mordant la lèvre. Elle est tellement belle !

Il n’y a qu’elle.

Il n’y a toujours eu qu’elle.

Et il n’y aura toujours qu’elle.

***

– C’était parfait, me susurre-t-elle alors que nous sommes enlacés, épuisés,


mais épanouis.
– Tu es parfaite, réponds-je avant de l’embrasser passionnément.

Je pensais que j’allais me sentir différent après ça. Mais en réalité, je me rends
compte que je suis toujours le même. Rien n’a changé si ce n’est que j’aime
Rosie encore plus à chaque seconde. Elle est mon tout. J’ai tellement hâte que
l’on soit majeurs et qu’elle devienne officiellement mienne pour toujours.

Nous passons le reste de la soirée devant La Cité des anges pour la millième
fois au moins en grignotant nos bonbons favoris. Un mec normal en aurait eu
marre de regarder toujours la même chose, mais pas moi. L’histoire est
émouvante et, comme à mon habitude, je sèche les larmes de ma fiancée qui
n’arrive toujours pas à garder les yeux secs jusqu’au bout. Je crois que c’est pour
ça qu’elle ne cesse de le regarder. Elle essaie de savoir combien de temps il lui
faudra avant de pouvoir le visionner sans verser une larme. Tenace, comme je
l’ai dit.

Une fois le film fini, nous allons nous brosser les dents avant de revenir au lit.
Elle se niche au creux de mon épaule, comme toujours depuis des années, et je
lui dépose un baiser sur le sommet du crâne.

– Merci pour cette fabuleuse journée qui s’est terminée en apothéose.


– Merci d’être la femme de mes rêves, Rosie.

Nous nous embrassons une dernière fois avant de tomber dans les bras de
Morphée.
Chapitre 9

Jake

Je ne comprends pas. J’ai tout fait pour la rendre heureuse. J’ai toujours tout
fait pour la voir sourire. Je l’ai fait rire tous les jours, comme me l’a conseillé ma
mère. J’ai tout fait pour être l’homme dont elle rêvait. Je n’ai jamais flanché.

Jamais.

J’ai essuyé un tas de critiques sur notre couple. J’ai ignoré les regards
réprobateurs des habitants d’Oak View. Je lui ai demandé sa main. Je lui ai
donné tout ce que j’étais capable de lui donner.

J’ai été son confident. Son meilleur ami.

Son protecteur. Son amoureux.

Son fiancé, putain !

Alors pourquoi ? Pourquoi m’a-t-elle fait ça ? Pourquoi nous a-t-elle fait


ça ? Je lui ai dit que j’étais capable de surmonter cette épreuve avec elle.
J’aurais tout plaqué pour revenir vers elle.

Je l’aime.

Je l’aimais.

Je les aimais, putain !


PARTIE II
Chapitre 10

Lily-Rose

De nos jours

Chicago, Illinois

Les grandes portes vitrées des urgences s’ouvrent à nouveau, faisant entrer
une brise légère, mais surtout un autre brancard. Je ne les compte plus depuis
plusieurs heures déjà.

– Jeune garçon de 12 ans. Tension à 7/4 et pouls irrégulier. Une jambe


fracturée ainsi que deux côtes dont une a perforé le foie, annonce l’un des
secouristes.

Tout en écoutant le diagnostic, je les dirige vers une salle d’examen vacante.
Le petit garçon est inconscient, mais les pompiers ont réussi à le stabiliser bien
que son foie perforé reste préoccupant. Des collègues ne tardent pas à me
rejoindre et nous lui prodiguons alors les soins nécessaires, lui posant des
perfusions antidouleur, le tensiomètre, les électrodes… Le pauvre est dans un
piteux état. Un collier cervical lui maintient la tête, une plaie profonde lui barre
le front, sa lèvre inférieure est ensanglantée et sa peau présente beaucoup trop de
contusions pour un gamin de son âge.

Il n’est pas le seul, malheureusement. Depuis cet après-midi, des dizaines de


personnes sont admises aux urgences après avoir été victimes d’un accident sur
la route principale. D’après mes informations, ce dernier impliquerait un semi-
remorque et deux cars en voyage scolaire. Pour l’instant, nous ne comptons que
deux décès à l’hôpital, mais je suppose que d’autres ont été déclarés sur les
lieux. Il était vraiment violent, cet accident.

Travailler dans le corps médical est très éprouvant. Outre les nombreuses
heures et la fatigue, on se réveille sans savoir si l’on va sauver une vie, si les
patients que l’on a soignés la veille ont passé la nuit ou si l’on devra annoncer un
décès. On enfile notre blouse sans penser à ce qui nous attend. Tout simplement
parce qu’on ne le sait pas. On ne sait rien. On ne programme rien. On prend ce
qui nous tombe sur les bras et on fait notre possible pour sauver un maximum de
gens.

C’est difficile, mais c’est ce que j’ai toujours voulu faire. J’ai pris des risques
en choisissant ce métier, mais je ne le regrette pas. J’aime être utile. Je me bats
pour chacun de mes patients, je les rassure, réconforte leurs proches quand ils
n’ont personne et fais tout mon possible pour mener à bien chaque mission.
J’aime mon métier et je ne l’échangerais pour rien au monde.

La nuit est tombée depuis un moment et toutes les victimes blessées sont à
présent dans nos locaux. Je devrais être chez moi depuis plusieurs heures,
couchée dans mon lit, mais ma dévotion et mon altruisme me poussent à rester
en dépit de la fatigue. J’assiste autant de médecins que je le peux, car ils sont
surchargés. Donc autant rester et aider. Je suis en train de sortir d’une salle
d’examen lorsqu’une grande femme blonde et élégante me saute presque dessus,
complètement paniquée.

– Aidez-moi, je vous en prie ! Ma fille était dans l’un des bus. Il paraît qu’il y
a des… des… Je n’ai pas de nouvelles de mon bébé, je vous en prie !

Elle ne s’arrête pas de pleurer et je la prends par les épaules en lui répondant
d’une voix rassurante.

– Madame, calmez-vous, asseyez-vous.


– Non, je ne peux pas, je veux savoir si ma fille est encore en vie ! s’écrie-t-
elle d’une voix brisée. Dites-moi qu’elle va bien.
– Rejoignez les autres parents, un médecin va venir vous voir d’ici peu.

La femme renifle et me regarde d’un air presque menaçant, hautain et en


colère.

– Est-ce que vous avez des enfants ?

Je ferme un instant les yeux, mais trop tard. Une brèche s’ouvre dans mon
cœur. Cette plaie que j’ai mis tant d’années à recoller, mais qui revient chaque
fois que l’on me pose cette question que je déteste. Elle ravive en moi cette
douleur atroce. Ce souvenir insupportable. Ce vide intersidéral que je traîne
depuis quatorze ans et que je ne parviens pas à oublier.

Sans répondre, je me poste derrière l’ordinateur de la réception.

– Le nom de votre fille, s’il vous plaît ?


– Clinton. Molly Clinton. Elle a 9 ans, c’est encore un bébé, pleure la femme.

Elle triture nerveusement la croix qu’elle porte à son cou. Je fais pareil quand
je suis anxieuse. Je serre le pendentif en forme de phare que je ne me suis jamais
résolue à retirer. Je tape le nom de la fillette dans le fichier des admissions, un
peu fébrile, moi aussi. J’espère qu’elle est en vie, elle est encore si jeune ! Je
n’ai aucune envie d’annoncer une mauvaise nouvelle. Bingo !

– Elle va bien. Elle doit être un peu choquée, mais elle n’a rien d’inquiétant,
réponds-je en décryptant les termes médicaux de son dossier.
– Est-ce que je peux la voir ?

Je secoue la tête.

– Il faut attendre qu’un médecin vienne vous chercher, je ne suis


qu’infirmière.

Elle hoche la tête et me remercie avant de rejoindre les autres proches des
victimes qui se rongent les sangs dans la salle d’attente. Je me laisse aller contre
le dossier du fauteuil en grimaçant quand mon dos se met à craquer. Je suis là
depuis trop longtemps, mais je ne parviens pas à me décider à rentrer. Ils ont
besoin de bras et je ne me vois pas tranquillement chez moi alors qu’ici, c’est
l’apocalypse. Je ferme les yeux juste un instant.

Dans un séminaire que nous avons suivi il y a quelques mois, nous avons
appris la micro-sieste. Il paraît que c’est important dans un métier aussi
exténuant que le mien et que ça fait du bien. Le bruit d’un dossier que l’on jette
sur le bureau me fait sursauter.

– Alors, on pionce au boulot ?


– Oh, salut, Emily, tu m’as fait peur.
– C’était le but, sourit-elle en posant une fesse sur le bureau.
– Tu viens prendre ta garde ? Je te préviens, il y a du boulot.

Emily et moi sommes de bonnes amies. Nous nous connaissons depuis que
nous avons commencé à travailler ici. Elle hoche la tête en attachant ses boucles
brunes sur le sommet de son crâne.

– Et toi, tu vas rentrer chez toi, prendre un bon bain chaud plein de mousse à
la lumière des bougies, un verre de vin dans une main et ton vibro dans l’autre.

Voilà Emily. Aucun filtre, aucun tabou. Je glousse en secouant la tête. Elle me
couve de son regard noir empli de tendresse et de malice à la fois. Un sourire
goguenard aux lèvres, elle hoche la tête en faisant monter et descendre ses
sourcils parfaitement dessinés sur sa peau foncée, l’air de dire « oh, si ma belle,
tu vas le faire ». Je lève les yeux au ciel et me redresse sur mes pieds dans
l’intention de retourner au travail.

– Je ne peux pas, il y a trop de boulot.

Elle m’arrache le dossier des mains et le cache derrière son dos alors que je
tente de le lui reprendre.

– Tu es tendue comme un string, chérie. Ça fait combien de temps que tu


bosses ? Oh ! Pompier sexy à six heures, ne te retourne pas !

Est-ce qu’elle sait que lorsqu’une personne dit ça, le premier réflexe qu’on a
est justement de se retourner ? James Silver est posté devant l’entrée, le regard
perdu dans la foule qui déferle autour de lui.

– Il te cherche, murmure Emily et je grogne.

James est un pompier de Chicago vraiment sexy, il faut l’admettre. Ses


cheveux clairs coupés court, sa carrure athlétique, ses yeux gris et sa prestance
virile plaisent à beaucoup de femmes. À beaucoup trop de femmes, en fait.
Depuis quelque temps, James est devenu entreprenant avec moi, voire un peu
dragueur. Mais sa réputation le précède : il change de filles comme de boxers.
Et moi, ça ne m’intéresse pas le moins du monde.

– Il drague tout ce qui a des seins.


– Oui, mais il est canon, objecte Emily. Tu pourrais au moins sortir avec lui.
Ça fait combien de temps que tu ne t’es pas fait culbuter ?

Elle n’a pas osé dire ça !

– Ça ne m’intéresse pas. J’ai du boulot.

J’espérais que ce petit entracte sur James ferait oublier notre sujet principal à
Emily, mais elle n’en démord pas.

– Hors de question. Ça doit faire au moins trente heures que tu es debout. Va


te reposer.
– Mais…
– Rentre chez toi avant que je te sorte d’ici à coups de pied aux fesses.
– Il faut d’abord que je…
– Ah ! Docteur Levingston, s’écrie Emily en s’adressant à notre supérieur
hiérarchique qui passe justement par là, Lily-Rose est là depuis hier et elle refuse
de rentrer.

Le médecin me regarde en plissant les yeux derrière ses lunettes en demi-lune


et je sais qu’il voit la fatigue sur mon visage.

– Rentrez chez vous, Vargas. C’est un ordre.

Puis il entre dans la salle d’attente et Emily se tourne vers moi, un sourire
triomphant aux lèvres.

– T’es contente ? raillé-je.


– Très ! Allez, file.

Elle me fait une bise sur la joue et je me dirige vers les vestiaires, la fatigue se
faisant vraiment sentir. Soudain, je heurte quelque chose. Ou plutôt quelqu’un.
Quand je lève la tête, mes yeux croisent deux perles grises.

– Salut, me sourit James. Duré journée ? Tiens, je me suis pris un café, mais
je crois que tu en as plus besoin que moi.

Je lui fais un sourire timide. Je devrais refuser, car il pourrait croire à de


l’encouragement, mais après la garde que je viens de passer, un café est plus que
bienvenu.
– Ça fait un moment que je ne t’ai pas vue. Je pourrais presque croire que tu
m’évites.
– Je ne t’évite pas, James…
– Alors, prouve-le et dîne avec moi ce soir, me coupe-t-il, sûr de lui.

Je me mords la lèvre. Je n’ai aucune envie d’être une énième fille sur son
tableau de chasse. Mais en même temps, Emily a raison. Je suis seule depuis
tellement longtemps que je ne suis même plus sûre de savoir encore embrasser.

– D’accord. Mais pas ce soir, je suis crevée.


– Demain alors ? Vingt heures ?

Je hoche la tête.

– OK pour demain. Bonne soirée.


– Bonne soirée à toi aussi, jolie rouquine.

Je ne relève pas et m’engouffre vite dans le vestiaire pour me changer. Sur le


chemin vers le parking souterrain, j’aperçois Rebecca, une infirmière avec
laquelle je m’entends bien.

– C’est la fin du monde aux urgences, me dit-elle dans l’ascenseur.


– M’en parle pas. L’accident a fait un tas de victimes, je n’en peux plus.
– Ça craint. J’espère que ça ira mieux demain.
– J’espère aussi, soupiré-je. À demain.

Elle tourne à gauche pour rejoindre sa Lexus blanche flambant neuve. Selon
certains commérages du service, elle sortirait avec un mec plein aux as qui lui
paierait tout ce qu’elle veut. Mais je ne me fie pas aux rumeurs. Rebecca est
sympa.

Je regagne ma Jeep en bâillant à m’en décrocher la mâchoire. Mon lit ! Je


veux mon lit. C’est au moment où j’ouvre ma portière que j’entends les
hurlements qui font écho dans le parking et je me fige.

– Tu as cru que tu allais pouvoir me quitter comme ça, hein ?! Espèce de


salope !

Un bruit de gifle résonne et je me baisse immédiatement pour ne pas qu’on


me voie. Bordel, mais que se passe-t-il ? Sans que je sache vraiment pourquoi et
alors que je devrais fuir, mes jambes me portent vers une voiture et je risque un
coup d’œil vers l’endroit d’où proviennent les cris. Horrifiée, je vois Rebecca
assise par terre, une main sur sa joue, tentant de reculer sur les fesses pour tenir à
distance l’homme qui lui fait face. Elle pleure toutes les larmes de son corps en
le suppliant de ne pas lui faire de mal et un sentiment d’impuissance s’empare de
moi.

– Blake, je t’en prie… ne fais pas ça…

Je me penche un peu plus pour voir ce qui se passe, savoir pourquoi Rebecca
semble aussi terrifiée. Mon sang se glace en découvrant deux hommes pointant
chacun une arme sur ma collègue. Ce n’est pas possible. Je suis en plein rêve. En
plein cauchemar ! La fatigue et le stress ont eu raison de moi et je suis victime
d’hallucinations. Mais c’est bien trop réel.

Je plaque une main sur ma bouche pour étouffer le bruit de ma respiration qui
s’est accélérée en même temps que mon rythme cardiaque. Au milieu des deux
hommes armés se tient un autre type très grand, brun avec une barbe fournie. Il
porte un long manteau camel et des bottes noires qui font un bruit plutôt
effrayant sur le sol. Il continue de hurler sur Rebecca qui, coincée contre un
pilier de soutènement, se recroqueville sur elle-même.

– Après tout ce que j’ai fait pour toi, tu oses me planter un putain de couteau
dans le dos ?!
– Pitié… je suis désolée…
– TA GUEULE !! Tu n’es qu’une traînée ! Et tu vas finir dans un trou
comme ton bâtard de mari !

Malgré la distance, je peux déceler la peur et la souffrance sur le visage de ma


collègue.

– Tu n’as pas fait ça…

Sa voix est à peine audible, choquée. Le dénommé Blake se baisse pour se


mettre à la hauteur des yeux de Rebecca.

– Tu crois vraiment que j’allais laisser un mec me voler ma marchandise ? Tu


es à moi. Je t’ai offert un toit, de la nourriture, un boulot… une vie, putain. Et
voilà comment tu me remercies ! En te barrant, et avec mon pognon en plus !

Je devrais courir pour aller l’aider. Je sais que je dois la secourir. C’est ce que
je fais tous les jours : je sauve des gens. Sauf que là, deux hommes sont prêts à
tirer et tu n’auras aucune chance de t’en sortir, me murmure la voix de la
raison. De plus, mes jambes sont comme clouées au sol, la tête me tourne et la
peur me tord le ventre. Alors j’assiste à cette scène surréaliste, terrifiée et
impuissante.

– Une vie ?! hurle soudain Rebecca, remontée à bloc après avoir appris le
meurtre de son mari. Tu m’as obligée à me prostituer, Blake !! Ma vie est
devenue pire avec toi ! Te quitter a été la meilleure décision que j’aie jamais
prise et je ne la regrette pas !

Je reste ahurie, pétrifiée. D’habitude, rien ne me fait peur. D’habitude,


j’affronte avec aplomb et détermination les obstacles qui se dressent devant moi.

D’habitude, je suis courageuse.

Mais là, j’ai l’impression que mon courage s’est fait la malle quelque part
dans un coin reculé de mon esprit. J’ai les pensées sens dessus dessous et la peur
me broie toujours plus au fil des minutes qui s’égrènent. Sans compter que je me
sens soudain un peu patraque. Je suis tout bonnement incapable de faire le
moindre geste. Je transpire à fond, j’ai la gorge sèche et ma vue se trouble. C’est
à peine si j’ose respirer. Blake continue de fixer Rebecca. Menaçant. Méprisant.

– Et en plus, tu oses me défier, Rebecca ? Tu crois que tu peux me salir de la


sorte ? Tu sais pourtant parfaitement qui je suis, Babydoll. Je t’aimais, tu sais ?
Je t’aimais plus que les autres. Tu étais ma préférée, bébé.
– Finissons-en, Blake, s’impatiente l’un de ses sbires.

Et là, Blake sort une arme de sa ceinture et la pointe sur la tête de Rebecca qui
le regarde, pleine de haine.

– Tu n’aurais jamais dû me laisser, Babydoll.


– Va en enfer !

Mon cri résonne dans le parking en même temps que le coup de feu. Ils
tournent la tête, en alerte. Ce n’est que lorsque leurs yeux croisent les miens que
l’adrénaline se décide enfin à couler dans mes veines. Et c’est ce qui me permet
de me relever et de courir à toutes jambes vers ma Jeep. Je suis tellement sous le
choc que je tangue. Le parking ondule autour de moi.

– Occupez-vous du corps, je me charge d’elle, ordonne la voix de Blake.

J’arrive enfin à ma voiture et m’engouffre dans l’habitacle, le cœur prêt à


exploser. Mes yeux sont voilés d’un épais brouillard et j’arrive tant bien que mal
à insérer la clé dans le contact. Mais elle ne démarre pas.

– Allez, pitié… Bordel, démarre !

Le bruit des bottes claquant sur le bitume se fait de plus en plus proche et
rapide. Je réitère la manœuvre, mais le moteur crachote. Ce n’est pas vrai, il n’y
a que dans les films que ce genre de pépin arrive, normalement ! Je savais qu’il
fallait que je change de bagnole. Mais je suis tellement occupée à l’hôpital que je
ne trouve jamais le temps de le faire.

Ma vieille, tu n’auras plus le temps de rien faire parce que tu vas te retrouver
avec une balle dans la caboche.

Les larmes me montent aux yeux et ma vue se trouble davantage.

– Je te vois, claironne la voix de Blake.

Je tourne la tête à gauche et me retrouve nez à nez avec le meurtrier. Je


n’arrive pas bien à le discerner, je me sens étourdie, mais j’aperçois un sourire
carnassier sur ses lèvres à moitié dissimulées derrière sa grosse barbe et son
arme est braquée sur ma vitre. La peur me fait trembler tandis que j’essaie
désespérément de faire démarrer cette satanée voiture. Alors que je me vois déjà
mourir, la Jeep démarre enfin et j’accélère à fond sans me poser de questions.

Surpris, Blake fait un pas de côté pour éviter de se faire écraser, mais trouve
quand même le temps de tirer un nouveau coup de feu qui me vrille les tympans.
Je rentre la tête dans mes épaules quand la balle fait exploser la vitre. Pédale au
plancher, je déboule comme une dingue dans la rue. Je brûle des feux, grille des
priorités et fais des embardées à gauche et à droite, manquant de peu d’emboutir
plusieurs voitures parce que je me sens vaseuse, au bord de l’évanouissement et
complètement paniquée. On me klaxonne et m’insulte, mais je n’en ai cure. Tout
ce que je souhaite, c’est sortir de cet enfer.

Je poursuis ma course dans la nuit tout en pleurant de tristesse et de


culpabilité. Il y avait forcément un moyen de sauver ma collègue. J’aurais peut-
être pu déclencher l’alarme d’une voiture pour les attirer loin de Rebecca et la
libérer. Je sauve des vies tous les jours, pourquoi n’ai-je rien fait pour Rebecca ?
Je frappe le volant, déchargeant toute ma colère, ma haine et ma tristesse.

– Merde, merde, merde !!!

Mes yeux encore embrumés ne cessent de regarder dans les rétroviseurs, mais
heureusement, je ne suis pas suivie. Je ne suis pas assez bonne conductrice pour
semer trois tueurs fous de rage. C’est déjà un exploit que je parvienne à garder
ma voiture intacte.

En dépit de mon état de choc, j’arrive devant le commissariat de police en un


seul morceau. Je me gare directement au frein à main, faisant crisser les pneus
sur l’asphalte, et me mets à hurler avant même d’atteindre la première porte en
chancelant.

– À L’AIDE !! Je vous en prie, aidez-moi !!

De nouvelles larmes coulent, intarissable. Je n’arrive plus à me retenir. La


panique me consume. Cette peur intense. Sournoise. Cruelle. Deux policiers me
relèvent. Je ne me suis même pas rendu compte que j’étais tombée à genoux.

– Madame, que se passe-t-il ? Votre bras est couvert de sang, vous êtes
blessée ?

Je suis le regard du policier et, effectivement, ma chemise blanche est


couverte de sang. Blake m’a touchée, mais l’adrénaline a dû annihiler la douleur
qui commence à se manifester maintenant que j’ai conscience de la blessure. Ça
me brûle et j’ai le bras engourdi. Cependant, c’est le cadet de mes soucis pour le
moment.

– Rebecca… ils l’ont tuée… Je n’ai rien pu faire…

Je suffoque, je n’arrive plus à respirer. J’entends mon pouls marteler dans mes
oreilles. J’ai la tête qui tourne.

– Vous êtes en état de choc, madame. On va vous asseoir. Eddy, appelle une
ambulance.

On tente de me maintenir, mais j’ai les jambes comme du coton sous mon
poids.

Soudain, je ne tiens plus.

Je sens le carrelage froid s’écraser contre ma joue avant que tout devienne
noir.
Chapitre 11

Lily-Rose

Un bip-bip régulier me tire de mon sommeil. J’ouvre difficilement les yeux et


découvre une pièce entièrement blanche. Je reconnais instantanément l’odeur
âcre dans l’air. Je la côtoie tous les jours. Je suis à l’hôpital. Et le son qui m’a
réveillée n’est autre que celui de l’électrocardiogramme relié à ma poitrine. Je
tente de me lever, mais une main douce m’en empêche.

– Reste couchée, chérie.


– Emily ?

Ma meilleure amie est occupée à prendre ma tension et me sourit d’un air


triste.

– Que s’est-il passé ?


– Tu t’es cogné la tête en tombant au commissariat et tu as subi un sacré choc.
Que faisais-tu là-bas ? On t’a amenée ici, tu étais inconsciente, et quand il
t’arrivait de te réveiller, c’était pour hurler. On a dû te mettre sous sédatif pour te
calmer.

Le commissariat. Ce mot me tord le ventre et aussitôt le bip du moniteur


s’affole.

– Lily, ça va ?

Non. Je suffoque.

– Rebecca…

Je revois ses yeux ombragés par la colère.

– Bl… Blake…
Son sourire démoniaque sur ses lèvres.

– Au secours…

Le bruit de ses bottes résonne dans mes oreilles et la peur me submerge au


souvenir de son arme pointée sur moi.

« Je te vois… »

Plusieurs personnes entrent en trombe dans la chambre, sans doute alertées


par Emily, mais je les discerne à peine, ma vue est brouillée par les souvenirs
encore tout frais dans ma mémoire. Je commence à m’agiter, surtout quand je
sens que l’on tente de me garder allongée alors que tout ce que je veux, c’est
m’enfuir. Prendre mes jambes à mon cou et partir loin de Blake, loin de ce
cauchemar. Je hurle son nom, mais il me scrute de son regard venimeux, tel un
serpent surveillant sa proie, faisant claquer sa langue. Je lui crie de me laisser
tranquille, mais il continue de me malmener, appuyant sur ma poitrine pour que
je reste allongée. Je ne veux pas. Il va me tuer. Il veut me tuer, je le vois dans ses
yeux. Les larmes inondent mes joues et mon corps est en alerte rouge.

– LÂCHEZ-MOI !!! braillé-je à l’intention du monstre qui tente de


m’étrangler.

Mais il n’en fait rien, au contraire, il serre mon cou encore plus fort.

– Tu oses me défier, Lily-Rose ?

Il reprend les mots qu’il a dits à Rebecca avant de la tuer. J’étouffe. Je


n’arrive plus à respirer. Mes yeux se ferment, je n’ai plus aucun contrôle sur mon
propre corps.

Vaincue, je me laisse happer par les ténèbres.

***

Cette fois, je me réveille un peu plus calme. J’ai les muscles endoloris et,
comme la première fois, c’est le visage d’Emily qui m’accueille.

– Est-ce que ça va, cette fois ? demande-t-elle, son sourire étant remplacé par
une grimace mi-inquiète mi-triste.

Je lève un sourcil avant d’opiner.

– Tu m’as fait une de ces peurs, chérie, avoue-t-elle en me prenant la main.


Tu es devenue folle, on aurait dit Regan dans l’Exorciste.
– À ce point ? grimaçé-je d’une voix rauque.

Elle hoche la tête lentement en faisant les gros yeux. J’ai la gorge tellement
sèche que j’ai l’impression d’avoir avalé du sable. Je lui demande un verre d’eau
et elle m’en sert un sur la tablette, près de mon lit.

– Pourquoi ai-je autant de mal à bouger ? fais-je après avoir bu mon verre
d’une traite.
– Tu as pris une balle dans le bras et tu as dormi trois jours entiers.

Trois jours ?! Je me sens tellement fatiguée que j’ai l’impression de n’avoir


dormi que quelques minutes.

J’ai pris une balle. Si l’on m’avait dit un jour que je serais blessée par balle, je
ne l’aurais jamais cru. Les souvenirs repartent à l’assaut de ma mémoire, mais je
tente de garder mon calme, cette fois. Je n’ai aucune envie que l’on soit obligé
de me droguer à nouveau.

– Par contre, je ne veux pas te faire peur, Lily, mais… des flics sont derrière la
porte. Des fédéraux, même. Qu’est-ce qui s’est passé, ma puce ? Je ne t’avais
encore jamais vue dans cet état.

Je garde un moment le silence, tentant de repousser les démons qui cherchent


à m’emprisonner.

– J’ai… J’ai assisté à un meurtre.

Le choc se lit indubitablement sur le visage d’Emily et sa peau foncée blêmit.

– Sérieux ?

Je hoche la tête en sentant les larmes venir. Rebecca… Je lui explique alors
avec difficulté ce que j’ai vu, et plus j’avance dans mon récit, plus les yeux
d’Emily s’agrandissent. À la fin, ses yeux semblent prêts à sortir de leurs orbites.

– Oh, mon Dieu, Lily, souffle-t-elle, complètement abasourdie. Et dire que


nous étions tous là, juste un étage au-dessus ! Tu as dû avoir la peur de ta vie.

J’opine. Oh ça, pour avoir eu la trouille, je l’ai eue.

– Je suis heureuse que tu t’en sois sortie, me sourit-elle en me caressant la


tête. Tu veux que je les prévienne que tu es réveillée ou tu préfères rester encore
un peu tranquille ?
– Non, ils peuvent venir, autant qu’on en finisse.

J’ai le cœur qui bat à toute allure lorsque les agents du FBI entrent dans ma
chambre. Ce sont deux hommes. L’un n’est pas loin de la cinquantaine, avec des
cheveux grisonnants et une moustache à la Magnum. L’autre est plutôt
maigrichon et arbore des cheveux clairs avec la raie sur le côté.

– Bonjour, mademoiselle Vargas, me salue le plus vieux.


– Bonjour, couiné-je.
– Je suis l’agent Atkins, le directeur du FBI, et voici l’agent Harrisson, mon
adjoint. Nous sommes là parce que vous semblez avoir été témoin d’un
homicide.
– Oui, acquiescé-je. Elle s’appelle… s’appelait Rebecca Lawson. Elle
travaillait avec moi.

C’est alors que s’ensuit un interrogatoire sur ma journée de mardi, mené par
l’agent Atkins tandis que Harrisson prend des notes sur son carnet. Je leur livre
autant de détails que possible malgré la terreur qui me tord les tripes à l’idée de
subir d’éventuelles représailles.

– Je l’ai entendue l’appeler… Blake.

Ce nom me brûle encore la gorge. Son visage resurgit dans mon esprit et je
tente tant bien que mal de l’occulter pour me concentrer sur les officiers. Le plus
âgé paraît choqué par ma révélation et son visage vire au blanc.

– Blake ? Comme Blake Davis ?


– Euh… je n’en sais rien, réponds-je un peu décontenancée. Je sais juste qu’il
a tué le mari de Rebecca Lawson avant de la tuer elle. (Je déglutis.) Inspecteur ?
– Oui ?
– Est-ce que… Est-ce que je risque quelque chose après ce que j’ai vu ?

Le directeur soupire et me regarde d’un air grave, ce qui confirme mes


craintes.

– Oui. C’est pour cela que nous allons vous mettre sous protection durant
votre séjour à l’hôpital. A priori et d’après votre description physique du tueur, il
s’agirait en effet de Blake Davis. C’est un trafiquant de drogue et un proxénète.
Il est aussi suspecté de plusieurs meurtres de prostituées. Cela fait trois ans que
nous lui courons après.
– Comment se fait-il qu’il soit toujours en cavale ? m’exclamé-je, sidérée.
– Davis est une sorte de criminel fantôme. Il est toujours là où on s’y attend le
moins. Il sait ce qu’il fait, il a beaucoup d’hommes de main et il est doué pour
effacer les traces. Mais je pense que l’on pourrait le coincer définitivement grâce
à vous.

Je vois déjà le cauchemar se profiler à l’horizon. Je le sens.

– Vous êtes en train de me demander de témoigner contre lui ? Contre


l’ennemi public numéro un ?

Atkins soupire encore, comme s’il était désolé pour moi, et hoche la tête.

– Si vous intégrez notre programme de protection des témoins, on vous


assurera une très haute sécurité jusqu’à l’heure du procès, voire jusqu’à ce qu’on
soit sûrs que vous ne risquez plus rien. Mais cette décision n’appartient qu’à
vous, on ne peut pas vous obliger à vous soumettre à ce dispositif. Sachez
cependant que vous sauveriez sûrement beaucoup de vies si vous acceptiez.

Je vois clair dans son jeu. Mais en même temps, il a raison. Je n’avais pas fait
le rapprochement jusqu’à maintenant, l’hôpital occupant tout mon temps, mais le
nom de ce type me dit vaguement quelque chose.

– Et si je meurs durant la mission ?


– Jusqu’à ce jour, aucun membre de la protection des témoins n’a été tué,
intervient l’agent Harrisson, prenant la parole pour la première fois.
– Et mon travail ?
– Il sait que vous travaillez ici. Peut-être même est-il au courant de votre
hospitalisation. Il faut que vous nous donniez une réponse d’ici la fin de votre
séjour. En attendant, une équipe se chargera de votre protection vingt-quatre
heures sur vingt-quatre et seuls le docteur Miller et votre infirmière Emily Curtis
seront autorisés à entrer dans votre chambre. Avez-vous de la famille,
mademoiselle Vargas ?

Me voilà fichue. Le programme de protection des témoins. J’ai vu assez de


films là-dessus pour en connaître le protocole. Et je n’ai aucune envie d’en faire
partie.

– Juste mon père, Joseph, mais il vit en Irlande. Nous ne nous parlons que très
rarement.

Il s’est exilé là-bas après la mort tragique de ma mère. Il a été si foudroyé par
la nouvelle qu’il n’a plus été le même du jour au lendemain. Il a plongé dans
l’alcoolisme et s’est décidé à suivre une cure intensive, en Irlande, après trois
comas éthyliques. Nous essayons de nous parler via Internet autant qu’on le
peut, mais c’est difficile pour moi avec mon travail, et quant à lui, il capte mal la
connexion dans son patelin.

– Nous allons le mettre sous protection, lui aussi, juste au cas où.

Je hoche la tête en retenant mes larmes. Je n’arrive pas à croire à ce qu’il


m’arrive. Je me sens prise dans un étau et j’ai l’impression que je n’arriverai
jamais à m’en extirper.

– Combien de temps durerait ce programme, à votre avis ?

L’agent Atkins hausse les épaules.

– Honnêtement, je ne peux pas vous dire. Tout dépend de l’évolution de


l’enquête. Mais si ça peut vous rassurer, le fait qu’on sache que c’est lui nous
aide énormément.
– D’accord.
– On vous tiendra au courant de l’avancée de l’enquête. Merci pour votre
témoignage.

Ils s’apprêtent à sortir de ma chambre devant laquelle un agent de la police est


déjà posté lorsque je les interpelle. Ils se retournent comme un seul homme. Je
me racle la gorge.

– Est-ce que… est-ce que vous l’avez retrouvée ? Rebecca ?

Le chef secoue la tête.

– Mais nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour y parvenir.
– Merci.
– Reposez-vous et réfléchissez à notre proposition. Bonne journée.

Une fois les agents partis, je laisse tomber ma tête contre mon oreiller et
m’autorise quelques larmes. J’ai peur. Je l’avoue, j’ai peur, et si d’habitude je
sais toujours me débrouiller, là, je n’ai aucune idée de la façon dont je vais
pouvoir me sortir de ce pétrin.

Et cela me fait encore plus paniquer.

***

Enfin libre ! J’ai cru que je n’allais jamais sortir de cet hôpital. Les policiers
chargés de ma protection m’ont beaucoup rassurée en ne quittant pas leur poste.
Je suis en train de finir de remplir ma valise qu’Emily a eu la gentillesse de
m’apporter quand celle-ci entre dans la chambre.

– Ça va ?

Je la prends dans mes bras et gémis de douleur alors qu’elle me serre un peu
fort.

– Oh, pardon, ton bras, s’excuse-t-elle. Alors… tu es décidée ?

J’opine du chef.

– Je crois que c’est la meilleure solution, expliqué-je. Je n’ai pas trop le choix,
quand on y pense. Si je ne le fais pas, les victimes continueront à s’accumuler et
je n’ai aucune envie de vivre avec ça sur la conscience. Sans compter qu’avec ce
malade en liberté, je vivrai aussi dans la peur et l’angoisse. Hors de question.
Emily fait la moue, mais elle comprend mon choix.

– Tu vas horriblement me manquer, mais tu as raison. Ta sécurité avant tout.


Tu ne sais pas où tu vas atterrir encore ?
– Non. Je dois justement aller voir le procureur général. Le FBI a transmis un
rapport sur mon témoignage préalable afin de procéder à mon inscription dans le
programme.
– Ça te fait flipper ?
– Grave.

Je n’ai pas le courage de mentir. De toute façon, mes mains moites et mon
rythme cardiaque trahissent mon anxiété. Emily m’étreint en faisant attention à
mon bras cette fois.

– Ça va aller, chérie. J’espère quand même qu’on pourra se parler de temps en


temps avec un téléphone intraçable ou je ne sais quoi.
– J’espère aussi. Prends soin de toi. Je t’adore.
– Ils ont intérêt à te garder en vie ou je te jure que je te vengerai en leur
bottant le cul jusqu’à la fin de leurs misérables vies.

Nous rions avant d’être de nouveau prises par la nostalgie et la tristesse des
adieux. Le bipeur d’Emily finit par sonner le départ.

– Panique pas, je suis sûre que ton Superman sera une bombe sexuelle qui
saura te faire oublier pourquoi tu es là, si tu vois ce que je veux dire.

Elle accentue sa tirade avec un clin d’œil avant de s’éclipser, me laissant avec
un sourire idiot aux lèvres. Traînant ma valise derrière moi, je rejoins les agents
Atkins et Harrisson. Je fais mes adieux à mes collègues sur le chemin vers la
sortie de l’hôpital.

– Nous allons tout faire pour vous garder en vie, mademoiselle Vargas.

Hum. Très rassurant, agent Atkins.

***

Un jet privé. Moi qui pensais que le rendez-vous allait se dérouler dans un
bureau provisoire, ici, à Chicago, je me retrouve dans un avion qui nous emmène
directement au siège du département de la Justice, à Washinghton D.C. OK, c’est
encore plus dramatique que ce que mon esprit veut bien considérer. Étant donné
que je vais rendre visite à mon père deux fois par an pour Noël et Thanksgiving,
j’ai l’habitude de l’avion. Mais je dois admettre que là, escortée par des hommes
en costumes, c’est flippant. Je triture mon pendentif en forme de phare pour
m’aider à me détendre. Un énorme sentiment de nostalgie s’empare de moi. Bien
que j’aie voulu l’enlever plusieurs fois, je n’ai jamais pu m’y résoudre. Tout
comme je n’ai jamais eu la force de jeter ma bague. Je la garde précieusement
dans le carton que j’ai étiqueté à son nom, caché au plus profond de mon
placard. Du moins jusqu’à récemment, car désormais il doit être dans l’entrepôt
fédéral où les affaires personnelles des témoins sont stockées. Pourtant, je sais
que je devrais jeter tout ce qui a un rapport avec Jake. J’aurais dû le faire il y a
quatorze ans. Mais, sans savoir pourquoi, j’ai le sentiment que quelque chose
m’empêche de le faire.

Le jet atterrit sur le tarmac et mes « gardes du corps » m’engouffrent dans


une berline noire aux vitres teintées. Je n’ai jamais eu l’occasion de visiter
Washington et j’avoue que je suis impressionnée par le paysage qui défile. Nous
passons même devant la Maison-Blanche. Si les circonstances étaient tout autres,
je me serais extasiée. À la place, je ne cesse de me demander combien de temps
je vais devoir participer à ce programme et si je vais y survivre, surtout.

Seul le directeur du FBI entre avec moi dans le bureau du procureur général,
qui m’accueille avec une poignée de main. M. Shepard est plutôt grand, les
cheveux bruns coupés en brosse et des rides marquées au coin de ses yeux verts.
Il ne sourit pas un seul instant, prenant son titre très à cœur. Il m’invite à
m’asseoir en face de lui et me présente les hommes qui l’accompagnent.

– Voici mon adjoint, chargé de l’application de votre inscription au


programme de protection des témoins, M. Michael Anderson.

C’est un homme d’une quarantaine d’années aussi fin qu’une allumette. Mais
son regard perçant laisse à penser qu’il est loin du type qui pourrait facilement
craquer lors d’une confrontation.

– Et voici le commandant Patrick Harper, du service des US Marshals. Tout


passe par lui. Chaque transmission. Chaque chose dont vous pourriez avoir
besoin, c’est uniquement à l’agent Harper qu’il faut le demander.
L’homme à la carrure imposante et au crâne chauve approuve d’un signe de
tête presque militaire.

Les heures suivantes sont consacrées à m’expliquer le fonctionnement du


programme, mon changement d’identité et de lieu de vie. Je leur confie mes
papiers avec une boule au ventre.

– Vous pouvez choisir un nom et un prénom, me dit Anderson.

Mon cœur se met à crier un nom instantanément, mais mon cerveau réplique
que ce n’est peut-être pas la meilleure façon de tourner la page. J’en tente
d’autres, plus propice au programme, mais aucun ne me convient.

– Mademoiselle Vargas ? me presse le procureur Shepard.


– Anélya. Anélya Hayes.

Voilà. J’ai écouté mon cœur. Ai-je fait le bon choix ? Je n’en sais rien. En
tout cas, Anderson note ce nouveau nom sur son carnet et j’ai le cœur qui pulse à
mille à l’heure.

– Hayes ? s’étonne soudain le commandant Harper.

Il est debout dans un coin du bureau, les bras croisés sur son large torse, et me
regarde avec plus d’intérêt que les autres.

– Oui, fais-je, quelque peu hésitante, ne comprenant pas son commentaire.


– Un problème, commandant ?

Il fronce les sourcils en continuant à me fixer, puis répond au procureur.

– Aucun, monsieur le procureur.

Je n’en reste pas très convaincue, cependant. Je suis soudain intriguée par sa
question. Mais je n’ai pas le temps de m’attarder dessus, car armé d’un ciseau,
Anderson se met à découper permis de conduire, carte d’identité, de crédit, de
Sécurité sociale… Tout y passe.

– Non, pas ça ! m’écrié-je en lui arrachant des mains la photo la plus


précieuse que je possède.
Les quatre hommes me scrutent, médusés.

– Nous sommes obligés, mademoiselle Vargas. On ne peut plus vous laisser


d’effets personnels, m’explique Anderson.

Je lui rends le cliché à contrecœur et le regarde le ranger avec les larmes aux
yeux. En un instant, je vois la vie de Lily-Rose Vargas partir en lambeaux et ma
poitrine se serre.

Comment en suis-je arrivée là, déjà ? Ah oui, j’ai fait l’erreur de me lever de
mon lit, ce matin-là.

Le procureur général me congédie gentiment en m’assurant que mes


nouveaux papiers d’identité et toute la paperasse nécessaire pour me construire
une nouvelle vie me parviendront bientôt. Quand je sors du bureau avec Atkins
et Harper, mon niveau de stress est monté au maximum. Harper m’annonce qu’il
m’emmène dans un autre bureau afin de me présenter l’US Marshal censé
assurer ma protection pour les semaines, voire les mois à venir. Le meilleur de
tous leurs agents, d’après ses dires…

J’ose espérer secrètement qu’Emily a raison et que ce « Superman » n’est


pas un mec bourru et autoritaire qui pense que le monde entier lui appartient.
Même si cela devrait être le cadet de mes soucis, je tiens quand même à ce que
ma nouvelle vie soit un minimum convenable.

Dans l’ascenseur qui nous emmène vers les étages supérieurs, mon
trouillomètre est à zéro. Je crois que mon courage et ma détermination se sont
vraiment tirés pour ne plus jamais revenir. Le ding annonçant l’arrivée à notre
étage retentit et les portes s’ouvrent. Nous empruntons un long couloir et je dois
presque courir pour pouvoir suivre les pas du commandant. Puis nous entrons
dans le fameux bureau.

C’est à ce moment-là que mon cœur s’arrête net et que l’air quitte mes
poumons.

Ce n’est pas possible.

Je délire complètement.
Je dois être en plein rêve ou carrément dans une autre dimension parce que
c’est impossible. Je suis sûrement encore dans les vapes, droguée par les
antalgiques, et je vais finir par me réveiller.

– Anélya Hayes, dit l’agent Atkins, je vous présente l’agent chargé de votre
protection rapprochée, Jake Hayes.
Chapitre 12

Jake

Que dit le dicton déjà ? « Les fantômes du passé reviennent toujours nous
hanter tôt ou tard » ou un truc du genre ? Je n’y croyais pas. Mais aujourd’hui,
en voyant cette fille – cette femme – qui a tant compté pour moi à une époque, je
pense que mon jugement à propos de ce proverbe est clairement à revoir.

Je n’arrive pas à y croire, putain !

J’ai été mis sur cette mission pour une seule raison : Blake Davis. Mon pire
ennemi depuis trois ans. J’étais loin de m’imaginer que sa cible s’avérerait être
elle. N’importe qui, mais pas elle !

J’ai toujours connu Lily-Rose comme étant une fille pleine d’entrain, de
détermination et d’aplomb. Mais là, j’ai l’impression de voir une femme
impuissante et vulnérable. Et c’est compréhensible quand on sait qui veut la tuer.
Je vois la peur dans ses prunelles vertes. Ces yeux qui me regardaient avec tant
d’amour, il y a quinze ans.

Une éternité.

Que t’est-il arrivé, Rosie ? Que t’a fait cet enfoiré ?

Une partie de moi a une irrésistible envie de la serrer dans mes bras. De la
rassurer, de la réconforter, de lui dire que tout va bien aller, de la protéger corps
et âme. Mais une autre partie, pleine de rancœur, ne veut absolument rien avoir à
faire avec elle. Piégé entre deux sentiments contradictoires, je réussis à me dire
que je dois faire mon boulot : la protéger de ceux qui lui veulent du mal.

Rien d’autre.

Alors je me redresse et lui tends une main solennelle. Comme si de rien


n’était.

– Agent Jake Hayes. US Marshal.

Les joues teintées de rouge, elle regarde ma main pendant un moment avant
de se décider à la serrer. Le courant électrique que j’appréhendais au contact de
sa peau me parcourt les veines, mais je reste le plus imperturbable possible. Pas
question de lui mettre ne serait-ce qu’un minuscule doute quant à l’effet qu’elle
provoque encore en moi. De la rancœur. Je ne dois éprouver que de la rancœur et
de la colère envers elle. C’est tout ce qu’elle mérite après ce qu’elle m’a fait.

– Lil… Anélya, couine-t-elle et le son de sa voix a le don de faire accélérer


mon cœur.

Ce nom. J’ai envie de lui hurler qu’elle n’avait pas le droit de choisir celui-là,
mais je me contiens. Rester pro. C’est tout ce que je dois faire. À la place, je la
fusille de mon regard le plus noir. Puis je prends conscience que nous ne
sommes pas seuls et me tourne vers les fédéraux en les remerciant de m’avoir
amené le colis. C’est exactement ça. Elle n’est rien de plus qu’un colis que je
dois garder intact jusqu’à ce que Harper me dise que la mission est terminée.

Les deux agents du FBI et Harper se retirent, nous laissant seuls dans le
couloir. L’atmosphère s’est alourdie brusquement. Elle ouvre la bouche, sans
doute pour dire quelque chose, mais en voyant mon regard méprisant, elle la
referme. Sans un mot, je la contourne pour sortir du bureau. Il faut que je
m’aère, je n’arrive plus à respirer quand elle est là. Elle me rejoint près de
l’ascenseur et me fait face. Elle n’a peur de rien. Je peux voir de la colère dans
ses prunelles. C’est la meilleure, celle-là ! Je m’approche lentement d’elle, sans
la quitter des yeux, jusqu’à ce que nos visages ne soient plus qu’à quelques
centimètres l’un de l’autre. Je peux sentir son souffle saccadé envelopper mon
visage impassible et son éternel parfum de monoï emplit mes narines. Mon cœur
rate plusieurs battements, mais je réussis tout de même à garder mon self-control
pour appuyer sur le bouton de l’ascenseur derrière elle. Puis je me recule
brusquement. Elle détourne les yeux et son visage devient cramoisi.

Nous entrons dans la cage d’acier sans piper mot. Pourtant, ce n’est pas
l’envie qui me manque de la harceler. J’ai besoin de réponse. D’explications. J’ai
besoin qu’elle s’excuse, même si je sais que je n’arriverai jamais à lui pardonner.
J’ai imaginé mille et un scénarios de nos retrouvailles. Celui que j’espérais était
la patinoire. Je voulais tellement la retrouver là-bas que les deux premières
années, j’y courais afin de voir si elle y était. Même si je savais qu’elle avait
déménagé. Même si je voyais pertinemment que sa maison était vide, je ne
pouvais empêcher l’espoir de croître en moi durant ces deux années.

Mais j’ai fini par me rendre à l’évidence et ne suis plus jamais revenu à Oak
View.

J’avais fait une croix sur cette ville de malheur, pourtant.

Et, avec le temps, j’avais fait une croix définitive aussi sur Lily-Rose Vargas.

Alors, autant dire que la retrouver après quatorze ans – sous ma protection, de
surcroît –, ça me fout un sacré coup. Quand j’ai accepté cette mission, je ne
connaissais rien de la personne à sécuriser, comme le stipule le protocole du
programme de protection des témoins. J’étais loin, très loin de m’imaginer que
c’était elle.

Comment je vais faire, moi, vingt-quatre heures sur vingt-quatre en sa


compagnie ? Cette fille que je croyais être l’amour de ma vie. Et qui s’avère être
en réalité ma pire ennemie.

L’ascenseur s’arrête et je traverse le hall du building sans même l’attendre. Je


sais que ce n’est pas très professionnel, surtout venant de quelqu’un censé
protéger des personnes, mais je n’y peux rien. Être près d’elle m’horripile.

Ce qui t’horripile, c’est de savoir qu’elle te fait encore de l’effet.

Je me mets au volant de ma voiture en claquant la portière plus fort que


nécessaire et elle prend place côté passager.

– Les témoins, c’est derrière, asséné-je sur un ton sans équivoque.

Elle me regarde en haussant les sourcils, visiblement surprise par ma réaction,


mais je ne lâche pas. Elle finit par capituler et ressort pour s’installer sur la
banquette arrière. Je règle le rétroviseur intérieur et mes yeux se posent sur le
reflet de son collier en forme de phare maritime que je lui ai offert pour ses
15 ans, quelques mois après notre premier baiser. Elle était mon phare, mon
guide. Ma lumière dans ma vie obscure.

Mais elle m’a trahi.

Je démarre, les mains crispées sur le volant.

La rage a beau occuper la plus grande partie de mon esprit, je mentirais si je


disais que je ne suis pas content de la voir. Elle m’a manqué, ouais.
Terriblement. Mais à quoi bon l’admettre devant elle ? Cela ne ferait que lui
donner une autre occasion de me planter un couteau dans le dos.

– Où va-t-on ? me demande-t-elle, coupant le fil de mes pensées.

Je serre les mâchoires. Je déteste savoir que sa voix fluette, à peine plus
différente que la dernière fois que je l’ai entendue, me fait autant d’effet. Je
voudrais pouvoir affirmer qu’elle n’a plus aucune emprise sur moi. Sur mon
âme. Mais mon cœur en a décidé autrement, le traître. À croire qu’être brisé de
la pire façon possible ne lui a pas suffi.

– Je n’ai pas le droit de le dire avant d’y être.

Je peux voir ses lèvres se pincer dans le rétro et je ne peux qu’en tirer de la
satisfaction. Plus je prendrai mes distances avec elle, mieux ce sera. J’attrape
mon vieux sweat gris que j’ai mis ce matin – c’est qu’il gèle dans ce bled ! – et
le lui jette presque à la figure.

– Mets ça, on pourrait te reconnaître.

Elle obéit non sans baragouiner quelque chose que je ne saisis pas. Elle peut
m’insulter autant qu’elle veut, elle sait très bien que c’est à cause d’elle que je
suis aussi revêche.

Elle enfile le vêtement et rabat la capuche. Son regard fixe la vitre latérale,
admirant les rues que nous traversons. Elle semble triste. Elle a peur. Je vais tout
faire pour la garder en vie, mais ça s’arrêtera là. Ça, c’est certain.

Le trajet jusqu’à l’aéroport se fait dans un silence pesant et la tension est plus
que palpable dans l’habitacle. Ce qui est plutôt ironique parce que j’ai un tas de
questions à lui poser. Notamment, pourquoi ? Pourquoi a-t-elle choisi de porter
mon nom ? Pourquoi mon collier orne toujours son cou ? Pourquoi a-t-elle fait
ce qu’elle a fait, il y a quatorze ans ? Pourquoi m’a-t-elle abandonné ?

Mais je me tais. Parce que je sais que les réponses ne vont pas me plaire. Je
me tais parce que je veux rester dans le silence. Parce que je ne veux pas que
mon corps réagisse encore au son de sa voix.

Quand nous arrivons à destination, Lily-Rose – Anélya, devrais-je dire – n’a


aucune réaction. Peut-être se doutait-elle que le programme stipulait de partir
loin de la ville. Quant à moi, cela m’angoisse. Pas l’avion, non. Mais le fait que
je vais devoir me retrouver collé à ses basques pendant je ne sais combien de
temps. Que je vais devoir me faire violence pour ignorer l’attirance que
j’éprouve toujours pour elle. Pour repousser mes vieux démons.

Je déteste me sentir vulnérable.

Et cette femme me désarme.

Je sors de la voiture en claquant encore la portière, faisant sursauter Lily-


Rose. Impossible pour moi de l’appeler par son nouveau prénom, et encore
moins Rosie. J’étais fou amoureux de Rosie.

Lily-Rose, je la déteste.

Lily-Rose m’a lâchement trahi.

Ma Rosie n’aurait jamais fait ça, elle.

Je reste à côté d’elle sans pour autant la toucher, ni même l’effleurer. J’ai trop
peur de ce que cela pourrait me faire. Nous montons dans l’avion privé du
département de la Justice et j’opte pour le siège le plus loin possible d’elle. Je ne
veux rien avoir à faire avec cette femme. Plus jamais. Si nous sommes là, c’est
uniquement parce qu’elle s’est foutue dans la merde et que j’ai reçu l’ordre de la
protéger. Rien de plus, rien de moins.

L’avion décolle, on nous apporte le repas, puis je me cale dans mon fauteuil
avant de fermer les yeux pour une sieste bien méritée. Parce qu’à partir du
moment où je serai seul avec elle, je ne pourrai dormir que d’un œil avec une
arme sous mon oreiller.
La voix du pilote dans les haut-parleurs nous avertissant de l’atterrissage
imminent me réveille. Instinctivement, je regarde devant moi et la panique me
gagne. Elle n’est plus là. Je me lève d’un bond et, au moment où j’arrive au
niveau de la porte des toilettes, celle-ci percute mon bras. Les yeux de biche de
Lily-Rose se lèvent vers les miens et je reprends aussitôt mon air revêche.

– Tu ne dois pas t’éloigner de moi, sifflé-je, acide.


– Même pour aller aux toilettes, dans un avion dont nous sommes les seuls
passagers mis à part une hôtesse qui nous propose à boire toutes les cinq
minutes ? Tu exagères un peu, non ?
– Tu ferais moins ta maligne si tu te retrouvais entre les griffes de Davis.

Sa peau déjà blanche blêmit encore plus et ses yeux s’arrondissent. J’avoue,
j’y suis allé un peu fort. Mais autant que les choses soient claires dès le début.

– À partir de maintenant, je veux savoir où tu es à chaque instant, exigé-je,


implacable.

Elle soupire d’agacement avant de rejoindre son siège. Je l’imite, attache ma


ceinture pendant que l’avion entame sa descente. Sur le tarmac de l’aéroport, une
voiture aux vitres teintées nous attend. Plus les minutes passent, plus
j’appréhende ce moment où je me retrouverai seul dans cette ville avec elle.
Parce que je sais que ce sera difficile, autant pour elle que pour moi.

Quand Harper m’a dit que j’allais devoir retourner à Oak View, je n’ai pas
compris pourquoi. Maintenant, je sais. Il veut jouer la carte de la stratégie. J’ose
à peine imaginer la réaction de Lily-Rose. Et celle-ci ne tarde pas à se manifester
en découvrant le panneau que nous passons en voiture, quelques heures plus
tard.

– Est-ce que c’est une mauvaise blague ? Un tueur est à mes trousses et tu
m’emmènes vers l’endroit où il va certainement me chercher en premier ? Tu es
censé me protéger, pas me livrer à lui !
– Justement, quand il saura que tu es originaire d’ici, il se dira que c’est le
dernier endroit où tu seras envoyée. C’est ce qui s’appelle de la stratégie,
Einstein, raillé-je sur un ton méprisant. De plus, si par malheur il se ramène ici,
il nous sera plus facile de le coincer que dans une grande ville.
Elle tourne la tête vers la vitre et je peux voir toute la peine du monde sur son
visage. Je crois même qu’elle se retient de pleurer.

– Je ne veux pas retourner ici, murmure-t-elle si bas que je ne l’entends


presque pas.

Je resserre mes mains autour du volant.

Crois-moi, moi non plus je n’ai aucune envie de revenir ici.

Je ne relève pas le commentaire de Lily et me contente de conduire jusqu’à la


maison située dans un coin calme et tranquille de la ville. Fort heureusement,
personne ne peut nous reconnaître, cachés derrière les vitres noires. Mais à en
juger par le regard de mon témoin qui scrute chaque personne que nous croisons,
je suis presque sûr qu’elle les identifie dans sa tête. Elle a beau dire qu’elle ne
voulait pas y revenir, je suis prêt à parier mon salaire qu’Oak View lui a manqué
à elle aussi. La bourgade qui a vu naître notre amitié. Son air chaud et salé qui
nous a rapprochés. Cette ville, témoin éternel de notre amour.

Notre point d’ancrage.

En revenant là, je m’attendais à ce que les mauvais souvenirs reviennent. À ce


que ça me fasse l’effet d’un coup de poing dans le ventre. Mais bizarrement, ce
sont d’autres réminiscences qui resurgissent. La première fois que j’ai vu cette
fille qui tentait désespérément de récupérer son carnet. Ces années passées à
étudier ensemble dans sa chambre quand ses parents n’étaient pas là, à déguster
des milk-shakes au Fairytail Diner, en dépit des regards réprobateurs portés sur
moi. Elle se foutait complètement de se montrer avec moi et je crois que c’est ça
qui me plaisait le plus chez elle. Sa capacité à voir le bon en chacun de nous. De
ne pas écouter les ragots et de se faire sa propre opinion. Je me souviens aussi de
ce fameux soir d’Halloween où j’ai eu terriblement envie de l’embrasser dans sa
chambre, alors qu’elle me transformait en Dracula. Un baiser que je n’ai
finalement pas pu laisser passer lorsqu’elle m’a avoué ses sentiments. Et ces
nuits dans ses bras, à rêver de notre avenir entre deux baisers. Celle où nous
nous sommes offerts l’un à l’autre, et les fois suivantes…

Son regard capte le mien dans le rétro et je me ressaisis instantanément. Mais


le rictus qui relève le coin de ses lèvres me prouve qu’elle a deviné mes pensées
et je m’insulte intérieurement.

Reprends-toi, Jake. Rosie n’existe plus.

J’appuie plus fort sur la pédale et mon regard reste rivé sur la route jusqu’à ce
nous arrivions.

La petite bâtisse est bien loin de l’océan et de la plage. Elle est perdue au
milieu de nulle part, entourée par les arbres immenses de la forêt. L’endroit idéal
pour se cacher et se couper du monde. Je supervise les lieux, m’assurant qu’il
n’y a pas d’intrus avant de rejoindre Lily à la voiture. Je ne prends même pas la
peine de l’aider à porter sa valise et me contente de m’emparer de mon propre
sac. Moins je serai gentil avec elle, mieux ce sera. Nous entrons dans la maison
rustique, mais fonctionnelle. En faisant le tour du propriétaire, Lily collée à mes
basques, je note qu’il n’y a qu’une chambre à coucher avec un grand lit. Je pose
mon bagage sur celui-ci tandis qu’elle place sa valise dans un coin. Par la
fenêtre, nous pouvons admirer le soleil qui décline doucement entre les arbres.
Un spectacle qui me renvoie aussitôt à ce feu de joie le jour de ses 16 ans, juste
avant que… Je me racle la gorge.

– Je vais prendre une douche.

Je la contourne pour aller prendre des affaires propres et sa voix me parvient.

– Tu comptes faire comme si tu ne me connaissais pas encore longtemps ?

Je me retourne pour la voir, tête penchée sur le côté et mains sur les hanches.
Il fut un temps où je trouvais cette posture marrante, et son air renfrogné trop
mignon. Je lui lance un regard perçant.

– Aussi longtemps qu’il le faudra.

Puis je sors de la chambre pour aller me rafraîchir un peu. Je me dis que cette
chaleur que j’éprouve est due à la différence de température entre les deux
extrémités du pays en cette période presque hivernale. Mais au fond de moi, je
sais que ce n’est pas vrai.

Quand je sors de la salle de bains pour aller dans le salon, je découvre Lily-
Rose occupée à déplier le canapé-lit.
– J’ai pensé que faire ton lit nous permettrait peut-être de briser la glace, dit-
elle en dépliant une couverture.

Je hausse un sourcil.

– Désolé de te décevoir, mais mon lit se situe dans la chambre.

Elle relève la tête pour ancrer son regard dans le mien, visiblement surprise.

– Ce n’est pas la galanterie qui t’étouffe, toi, s’offusque-t-elle.


– Ça, il fallait y penser avant de manifester pour l’égalité homme-femme et
réclamer le droit de vote. La galanterie, on ne l’utilise que pour mieux vous
attirer dans notre lit, rien de plus.

Elle ouvre la bouche pour répliquer, mais la ferme et jette le plaid sur sa
couche de fortune d’un geste rageur. Je souris de satisfaction en allant me
préparer un sandwich que je pars manger dans ma chambre sans un mot à
l’adresse de Lily.
Chapitre 13

Jake

Allongé sur mon lit, les bras derrière la tête, je contemple le plafond dans la
semi-obscurité d’un air pensif, « Zombie » version Bad Wolves emplissant mes
oreilles.

Je suis entré à la fac de Los Angeles avec une idée bien précise de mes projets
professionnels. Je voulais devenir footballeur. Mais à cause de l’abandon de
Lily-Rose qui a fait remonter en moi les accès de violence qu’elle avait réussi à
me faire canaliser, le coach a décrété que j’étais trop impulsif. Et ce, juste après
m’être jeté sur l’un de mes adversaires lors d’un match pour le tabasser jusqu’à
ce qu’il tombe inconscient.

Je n’avais encore jamais été dans une telle fureur. Je le revois encore me
regarder de ses yeux perfides et un sourire narquois aux lèvres.

– Alors, Hayes, la rumeur dit que tu vas être père ?


– Lâche-moi, Elliott.

Je n’avais aucune envie de parler et encore moins de ça. On m’a passé la


balle, j’ai couru comme un dingue jusqu’au bout du terrain, mais Brett Elliott,
quarterback de la fac de Boston, m’a plaqué et j’ai bouffé la terre. Je n’aimais
déjà pas ce type dès la première fois que je l’ai vu. Et le fait que nous avions
battu son équipe lors des demi-finales lui était resté en travers de la gorge. Il était
plus grand et plus gros que moi, aussi j’ai senti une douleur atroce dans l’épaule
quand je me suis relevé. J’avais les yeux voilés par la fureur et mon expression
face au gorille en a fait reculer plus d’un sur le terrain. On aurait pu entendre une
mouche voler dans le public. Même les coachs et l’arbitre n’osaient pas
intervenir. Nous nous sommes regardés en chiens de faïence, lui et moi, avant
qu’il sorte la phrase de trop.

– Allez, fillette, ne fais pas cette tête, tu vas la retrouver, ta pétasse. Ah non,
pardon : elle a tué votre gosse et s’est tirée avec un autre mec.

Et voilà comment tout est parti en vrille. Comment il a réussi à libérer le


démon en moi, enfermé jusque-là dans une cage de mon esprit. Je me suis
littéralement transformé en bête. Je lui ai sauté à la gorge si rapidement qu’il n’a
pas eu le temps de se barrer et j’ai pu voir ses yeux agrandis par la surprise et la
peur avant de le plaquer au sol. Je l’ai frappé encore et encore en hurlant toute la
colère et toute la haine que j’avais réussi à canaliser jusqu’alors. Je ne voyais
plus rien, pas même les coups que je donnais à cet enfoiré. Des coups pleins de
hargne, tellement forts que j’ai réussi à lui péter son casque. Ma main était
complètement désarticulée, mais j’ai continué à frapper, encore et encore… et
encore ! Les larmes dévalaient mes joues, la haine et l’adrénaline coulaient à
flots dans mes veines. Je voyais du rouge partout. Le sang. La colère. Il
encaissait mes coups, sa tête bringuebalant dans tous les sens, telle une poupée
de chiffon. Je ne ressentais plus rien d’autre que cette colère et cette haine. Cette
tristesse et ce chagrin permanents d’avoir perdu les deux êtres que j’aimais plus
que tout. C’est alors que trois paires de bras m’ont décollé de mon adversaire.
C’étaient des agents de la sécurité, je crois, je ne me souviens plus très bien.
Tout ce que je me rappelle, c’est l’état dans lequel j’ai laissé Elliott sur le terrain.
Il était défiguré et inconscient. Tout le monde s’est précipité vers lui et les
médecins. Je crois que c’est là que je me suis rendu compte que j’avais été trop
loin. Et que j’allais le payer cher.

Je ne voulais pas, putain. On m’a emmené à l’hôpital pour ma main et mon


épaule puis, une fois que j’ai été rétabli, le coach a pété un plomb.

– Vous avez tous entendu ce qu’il a dit ! ai-je hurlé dans le bureau. Comment
auriez-vous réagi à ma place ?
– Pas comme ça, en tout cas ! Tu imagines qu’il est dans le coma ? Entre la
vie et la mort, Jake ! Putain, tu lui as pété son casque à mains nues. Quel genre
de mec peut faire ça ?

À ce moment-là, je crois qu’il s’est demandé si j’étais vraiment humain et


j’avoue que ça m’a également traversé l’esprit. Les casques sont tout de même
faits pour résister aux chocs. Or, là, je l’avais fissuré de partout.

– Un mec brisé à qui l’on casse les couilles, ai-je maugréé avec amertume.
Le coach a soupiré et s’est passé la main dans les cheveux.

– OK, je comprends ce que tu ressens…


– Non, vous ne comprenez pas, ai-je grondé, les poings serrés. Personne ne
peut comprendre, coach.
– Mais tu as merdé, Jake, a-t-il continué en ignorant mon intervention. Je ne
peux pas te garder dans l’équipe, la fédération refuse d’avoir un gars hors de
contrôle.

La surprise s’est peinte sur mon visage.

– Quoi ? Ce n’est pas possible ! C’est lui qui a commencé, il m’a


provoqué…
– ET IL A FAILLI CREVER !!! m’a coupé Jefferson en me fusillant du
regard. Ils ont dû le réanimer, merde ! Il était quasi mort, tu sais ce que ça veut
dire ? Tu risques la prison, Jake. LA TAULE, MERDE !!!

Un silence de plomb s’est abattu, puis il a soupiré en faisant les cent pas.

– Tu étais l’un des meilleurs, fiston. Et je t’assure que si je le pouvais, je te


garderais. J’ai essayé de les convaincre pendant ta convalescence. Mais ils n’ont
rien voulu savoir. Je suis désolé.

J’ai refoulé les larmes qui menaçaient de couler en prenant conscience que
mon rêve de devenir footballeur était à jamais perdu. Depuis tout petit, je
m’entraînais à être le meilleur. Quand Gary me mettait une raclée et que Lily
n’était pas avec moi, je regardais des vidéos de foot et je me disais qu’un jour, je
serais comme eux : fort, rapide et talentueux. Et que j’aurais aussi les moyens
de partir avec ma mère loin de ce connard qui nous pourrissait la vie. Je me
disais que j’emmènerais Rosie aussi ou qu’elle nous rejoindrait quand elle
pourrait.

Mais tout est parti en fumée ce jour où j’ai bien failli devenir un meurtrier.

Les parents ont porté plainte et j’ai été convoqué deux mois plus tard devant
le juge. Je n’oublierai jamais ce jour où j’ai revu Brett dans la salle d’audience.
Il était à côté de ses parents, le regard dans le vide. J’ai réalisé à quel point je
pouvais être violent. En attendant l’audience, j’étais passé entre les mains de
plusieurs psychiatres et ils ont décrété à la barre que je n’étais pas moi-même, ce
jour-là. Que j’avais eu un traumatisme important et que je ne m’en étais pas
remis. Heureusement, j’ai pu bénéficier de circonstances atténuantes grâce à la
déposition de certains témoins, notamment le coach Jefferson et des mecs de
mon équipe, qui ont certifié que Brett m’avait provoqué sur une partie de ma vie
qui m’était particulièrement douloureuse. Quand ça a été mon tour, je n’ai pas pu
regarder la famille Elliott dans les yeux. J’avais honte, putain. Je me sentais
minable et affreux, mais je savais au fond de moi que si j’avais eu droit de
revivre la même journée, la même scène, je lui aurais cassé la gueule de la même
façon. Parce que j’étais comme ça. Je ne me contrôlais pas. J’étais un putain de
monstre qui n’arrivait pas à gérer sa colère.

J’ai échappé de peu à la prison. En revanche, la juge m’a condamné à neuf


mois de travaux d’intérêt général pour rembourser les frais de Brett et m’a
astreint à un suivi psychologique. J’allais au cabinet du docteur Burke à
contrecœur, mais je m’y rendais. Au début, on passait nos séances à regarder les
mouches voler. Il n’arrivait pas à me tirer un seul ver du nez, jusqu’à ce que je
finisse par tout lui déballer. Il m’a alors parlé de l’armée. Il m’a expliqué que je
pourrais y jeter toute la haine et la colère en moi, que j’étais assez intelligent et
réfléchi pour diriger une équipe, même. Que chez les SEALS, il n’y avait pas de
limite. J’ai refusé. Bien que j’aie l’air d’un dur à cuire, j’avoue que j’avais peur
de la guerre. Un instant, tu peux être là, prêt à zigouiller tes ennemis, et la
seconde d’après, boum, t’es mort. Je ne pouvais pas infliger cela à ma mère. Je
l’avais déjà assez anéantie comme ça avec mes conneries, et à cause de moi,
nous nous sommes retrouvés seuls, sans un sou.

Un peu avant que je sois jugé, Gary m’a éclaté la mâchoire avant de nous
foutre dehors ma mère et moi. Nous avons d’abord vécu dans un motel miteux
de Fresno, dans le comté de San Joaquin, avant de pouvoir habiter un petit
appartement, à peine assez grand pour nous deux. Ma mère avait quelques
économies pour payer les premiers mois, puis elle a trouvé un job de femme de
ménage afin de nous aider à nous en sortir. Quant à moi, j’ai d’abord travaillé
dans un garage avant que ma réputation à Oak View parvienne jusqu’à Fresno.
En seulement deux semaines, tout le quartier – voire la ville entière, sûrement –
était au courant de mes antécédents de mec violent. J’ai retrouvé ma mère morte
sur son lit, des boîtes de médicaments tout autour d’elle.

Alors je suis parti.


Livré à moi-même en pleine rue, j’ai utilisé mes dernières économies pour
prendre un bus qui m’a amené à Sacramento. J’étais en train de me nourrir des
restes d’un restaurant lorsqu’il m’a vu. Il s’appelait Pedro.

D’origine hispanique, un look qui ne présageait rien de très clean, il arborait


un tas de piercings et de tatouages dont un qui représentait des fissures sur son
crâne chauve, comme sur les têtes de mort. Ce type m’impressionnait, à
l’époque. Il n’était pas costaud, mais rien qu’un regard suffisait à te faire fermer
ta gueule.

– Tu fous quoi, là ? m’a-t-il dit d’une voix tranchante.

Apeuré, j’ai tenté de m’enfuir, mais je n’ai pu faire un pas, car deux molosses
m’ont barré le chemin. Je me suis alors retourné à contrecœur et j’ai répondu que
j’essayais de survivre. Pedro m’a alors longuement examiné, la tête penchée sur
le côté, son regard me balayant de pied en cap. Il semblait en pleine réflexion,
puis il a fini par sourire.

– J’ai un job pour toi. Tu vas lui plaire.


– À qui ?
– T’occupe. Suis-nous.

Je ne le sentais pas. Quelque chose me disait que ce n’était pas l’idée du


siècle. Mais avais-je vraiment le choix ? Et d’une, j’avais besoin d’argent, au
point d’accepter le boulot le plus merdique, et de deux, je crois qu’il ne m’aurait
pas laissé l’occasion de refuser. Ils n’avaient pas l’air d’être des rigolos. Je les ai
donc suivis jusqu’à leur voiture noire aux vitres teintées. Là, ils m’ont emmené
dans une espèce d’entrepôt désaffecté. Une dizaine de mecs étaient autour d’une
table en train de jouer au poker, bière en main et clope au bec, beaucoup plus
âgés et baraqués que moi. À ce moment-là, j’ai cru que je venais d’entrer dans
un nid de guêpes et que j’allais morfler.

Mais Pedro m’a donné une bière – que j’ai bue d’une traite – avant de me dire
que je devais dealer de la drogue pour le compte d’un certain Cerbère. Un nom
de code, cela va de soi. J’aurais dû refuser. Mais quand il m’a parlé chiffres, je
me suis dit que je devrais bosser quasi toute ma vie pour obtenir une somme
pareille, alors que là je pouvais l’avoir en seulement quelques semaines. J’ai
accepté et commencé à dealer pour ce dénommé Cerbère que je n’ai jamais
rencontré.

L’argent récolté passait dans les mains de Pedro et il me laissait mon


pourcentage. J’ai commencé à apprécier cet argent facile. Je me payais des
bagnoles, des trucs inutiles, et au bout de quelques mois, je me suis mis aux
filles. Je voulais oublier. Éradiquer ces années de merde.

J’étais un bon dealer, Pedro me rapportait que Cerbère était fier de moi, les
gars m’emmenaient dans des bars et je buvais avec eux.

Puis tout a vrillé.

Pedro est venu me réveiller un jour et m’a dit qu’on allait faire un tour. Il s’est
garé devant un cinéma. Il faisait nuit, nous étions en plein hiver, les rues étaient
désertes. Une fille à peine plus âgée que moi était en train de quitter le bâtiment.
Il est sorti de la bagnole, l’a agressée avant de l’endormir et de l’enfermer dans
le coffre du pick-up.

J’ai pété un câble.

– Mais putain, c’est quoi ton problème, mec !

Il a démarré avant de répondre d’un ton ferme.

– Cerbère vient de te donner une promotion. Maintenant, tu oublies la drogue,


tu t’occupes des putes.
– Des quoi ? Mais c’est pas une pute, c’est une gamine ! Relâche-la,
bordel !

Pedro a pilé net et j’ai dû me retenir au tableau de bord pour ne pas finir
encastré dans le pare-brise.

– TA GUEULE !!! a-t-il hurlé. Cerbère ordonne les choses, tu dois obéir et
fermer ta putain de gueule. Sinon tu le regrettes, c’est inévitable. Pigé, le bleu ?

Les mâchoires serrées et les nerfs à vif, j’ai hoché la tête. Je ne savais pas qui
était derrière ce Cerbère, mais une chose était sûre, je n’avais aucune chance de
me sortir de ce cercle infernal.
Pendant les semaines qui ont suivi, j’ai eu le temps de comprendre comment
le marché avec les filles kidnappées fonctionnait. Certaines étaient vendues à des
chefs de gang, des mafieux, d’autres étaient carrément vendues aux enchères, car
elles étaient vierges, et donc le prix n’était pas le même. J’amenais les filles aux
différents points de rendez-vous sans broncher, pendant un temps. Pedro les
piquait à l’héroïne pour les rendre plus dociles. Ça me révulsait, mais je ne
savais pas comment faire pour me sortir de là.

Et puis un jour, je me suis barré. J’ai laissé le pactole qu’il me restait dans la
chambre du motel miteux que j’occupais, en prenant juste un peu pour me payer
un billet de bus. Et je me suis cassé sans un regard en arrière, tout droit vers le
camp Pendleton, la base militaire du Marine Corps.

Ce n’était pas la Navy, mais Burke avait raison. J’avais besoin de me


défouler. De me battre. Je devais faire sortir mes putains de démons afin de
mieux les anéantir et l’armée était un moyen efficace de tout oublier. J’avais
perdu la femme de ma vie, notre enfant, ma mère, ma dignité. J’avais tout perdu.
Il ne me restait absolument plus rien. J’aurais pu mourir à mon tour que tout le
monde s’en serait foutu.

J’avais honte de ce que j’avais fait durant tous ces mois. Honte de ce que
j’étais devenu. Je me dégoûtais et j’avais besoin que l’on me remette sur le droit
chemin. J’avais besoin de me racheter après tout le mal que j’avais fait à ces
filles. Je faisais un putain de doigt d’honneur à ce Cerbère sans aucun regret.

Ces quatre années au front m’ont permis de prendre conscience de


l’importance de la vie. Même si elle est parfois merdique, comme dans mon cas,
elle reste précieuse. Lorsque j’ai été rapatrié, je n’ai pas cherché à comprendre et
me suis tourné vers les missions de protection. J’ai toujours eu ce sentiment en
moi. Le besoin de protéger. Je l’ai ressenti quand je voyais ma mère se faire
insulter par Gary. Mais il s’est réellement manifesté il y a vingt ans, lorsque j’ai
pris la défense de Lily-Rose. Je n’en avais pas conscience à l’époque.

Cependant, je n’aurais jamais imaginé qu’en devenant US Marshal, j’allais


devoir protéger la femme qui m’a brisé le cœur sans vergogne. Aujourd’hui, j’ai
fait mon deuil concernant ma mère et mon enfant. En revanche, si j’avais tourné
la page quant à mon amour pour Lily, la voilà qui revient à la charge, faisant
apparaître d’autres démons à l’horizon, ce qui ne me ravit pas du tout.
***

Il est un peu plus d’une heure du matin lorsque je l’entends hurler. En un


bond, je suis hors de mon lit, mon flingue à la main.

– Non ! Pitié…

J’avance à tâtons dans le noir, tenant mon revolver en joue. Lily continue de
crier, et lorsque j’arrive dans le salon, je ne vois personne. Tout est calme dans la
maison, si ce n’est ces hurlements. Je vérifie tout de même le reste des pièces, au
cas où, et m’assure que les portes sont bien verrouillées. Quand je reviens, Lily
s’agite toujours sur le canapé-lit. Elle braille dans son sommeil. Je ne sais pas
quoi faire.

– Je vous en prie… Ne me tuez pas…

Je fourre mon arme dans la ceinture de mon caleçon et m’avance doucement


vers elle. Je m’accroupis et, sous la lueur de la pleine lune, je peux voir de la
sueur perler sur son front. Sans que l’ordre passe par mon cerveau, ma main
vient décoller une mèche rousse de son visage. Sa respiration est haletante,
presque sifflante et je me sens impuissant face à ça.

Putain, Rosie… Pourquoi as-tu fait ça ?

– Rebecca… continue-t-elle de geindre tout en s’agitant de plus en plus.

À quelle scène monstrueuse a-t-elle bien pu assister pour en avoir des terreurs
nocturnes ? Que lui est-il arrivé ? Qu’est-ce que cette enflure lui a fait ?

Qu’as-tu fait Rosie ? Qu’as-tu vu ?

Sans vraiment me rendre compte de mes gestes, je m’assieds sur le sol, le dos
appuyé contre le matelas. Puis je lui prends la main pour la mettre sur mon torse
nu, là où mon cœur pulse. Elle faisait ça lorsqu’il y avait de l’orage et qu’elle
avait peur. Le chant de mon cœur l’apaisait. Et aujourd’hui, elle a toujours la
même réaction. Son souffle redevient normal et elle ne crie plus. Je ferme les
yeux et une larme, une unique larme solitaire, roule sur ma joue.

Rosie. Tu me manques tellement…


Chapitre 14

Lily-Rose

Je me réveille avec un certain sentiment d’apaisement. Cela faisait bien


longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi bien. Et que je n’avais pas dormi
aussi paisiblement, surtout.

Depuis le meurtre de Rebecca, je ne fais qu’y repenser, ressentant la peur que


j’ai éprouvée lorsque Blake m’a trouvée. Impossible pour moi de dormir plus de
deux heures la nuit, jusqu’à maintenant. Or là, la pendule du salon m’indique
neuf heures et demie. Je regarde autour de moi. Pas de trace de Jake. Je me lève
sur la pointe des pieds et pars à sa recherche en commençant par la chambre. Je
n’arrive d’ailleurs pas à croire qu’il m’ait subtilisé cette pièce. Quel macho ! Il
n’est plus le Jake que j’ai connu. La lueur dans son regard océan qui brillait
lorsqu’il me voyait n’est plus là. Je l’ai clairement compris hier quand nous nous
sommes retrouvés. Le Jake d’avant ne se serait jamais permis de me parler
comme il l’a fait. Je ne sais pas si c’est son boulot qui lui monte à la tête ou si
c’est à cause de moi, mais je suis face à quelqu’un d’autre. Un étranger. Je ne
comprends pas sa colère. C’est moi qui devrais le haïr, pas l’inverse. C’est lui
qui m’a lâchement abandonnée. C’est lui qui a cessé de répondre à mes
messages du jour au lendemain. Celui de nous deux qui devrait en vouloir à
l’autre, c’est bien moi. Hier, je me disais qu’en me comportant avec courtoisie et
en le laissant venir à moi, je pourrais mettre ma rancœur de côté et tenter de lui
pardonner après qu’il m’aurait présenté ses excuses avec des explications.

Mais il n’y a rien eu de tout cela.

Au contraire. Il a été revêche tout le long du voyage, il ne m’adressait la


parole que très rarement, et quand il le faisait, c’était pour me parler avec dédain
et mépris. Comme si je ne valais pas la peine qu’il m’adresse la parole. Comme
si c’était lui qui m’en voulait. Comme si j’étais une parfaite inconnue.

Mais pour qui se prend-il ? Aujourd’hui, je ne me laisserai pas faire. J’ai bien
l’intention de lui demander des comptes et il a intérêt à avoir de bonnes raisons.

Je continue de le chercher, mais en vain, et la panique commence à me


gagner. Je suis en train de faire les cent pas dans le salon, ma tasse de café dans
la main, quand le verrou de la porte tourne et que celle-ci s’ouvre sur un Jake
trempé de sueur. Il est essoufflé, porte un T-shirt gris, un short de sport blanc et
des écouteurs aux oreilles. Il sursaute en me voyant devant lui.

– Tu m’as fait peur, bougonne-t-il en se servant un verre d’eau au robinet.


– Ça ne va pas bien, ou quoi ? Il y a à peine vingt-quatre heures, tu me disais
qu’il ne faut pas que je te quitte d’une semelle, et là je me réveille toute seule
dans la maison ? Tu imagines si Bl… si on était venu m’agresser ?

Il boit son verre d’une traite, le pose sur l’îlot central avant de regarder autour
de lui, l’air de chercher quelque chose.

– Je ne vois aucun intrus ici, moi.

Il a dit cela avec un air si condescendant que mon sang se met à bouillonner.

– Tu sais très bien ce que je veux dire, Jake, fulminé-je.


– Arrête de paniquer, j’ai posé des pièges et des caméras de surveillance
autour de la baraque. Je peux détecter le moindre lapin qui ose s’aventurer ici.
– Peu importe. Je me suis fait un sang d’encre !

Soudain, il se précipite vers moi, sourcils froncés, et plante son regard


ténébreux dans le mien. Je rentre la tête dans les épaules. Ce Jake-là, je ne l’ai vu
qu’en de rares occasions lorsque des crétins lui cherchaient des embrouilles.
Mais jamais, jamais, il n’a eu ce regard-là pour moi. Jusqu’à aujourd’hui. Je ne
le reconnais plus.

– Tu t’es fait un sang d’encre ? Pour toi ou pour moi ?

Pourquoi est-ce que j’ai l’impression qu’il parle d’autre chose que de ce qui
vient de se passer ? J’ai envie de lui dire d’aller se faire foutre. Je ne suis pas un
punching-ball, merde ! S’il a de la colère en lui, il n’a qu’à se défouler ailleurs
que sur moi. Il n’a pas le droit d’être en colère. Je suis en colère. Mais au lieu de
lui crier tout ce que j’ai sur le cœur, je réponds avec un calme olympien.
– Je sais ce que tu essaies de faire. Tu veux rejeter la faute sur moi pour
soulager ta conscience. Je te connais, Jake Hayes.

Il pointe un doigt accusateur sous mon nez.

– Tu ne me connais pas. Je ne suis plus le même, Lily-Rose.

C’est la première fois qu’il prononce mon prénom depuis hier. Et c’est aussi
la plus longue conversation que l’on ait eue. Dommage que nous nous tirons
dans les pattes, mais c’est lui qui cherche à me faire sortir de mes gonds.

– Oh ça, je m’en suis aperçue que tu n’étais plus le même, fais-je sans le
quitter du regard. Le Jake que j’ai aimé ne m’aurait jamais parlé de la sorte.

Puis je pose ma tasse sur le plan de travail et tourne les talons pour aller
m’enfermer dans la chambre. Je m’adosse à la porte et me laisse glisser contre,
en fondant en larmes. Que lui est-il arrivé ? Qui est cet homme qui ressemble
trait pour trait à Jake, mais qui se comporte aux antipodes de celui que j’ai aimé
de tout mon cœur, de toute mon âme ? Que s’est-il passé en lui pour qu’il
réagisse ainsi ? Et s’il était au courant de ce que j’ai fait quelques mois après
son départ ? Oh non, non, il ne peut pas être au courant de ça. Personne ne sait,
à part mon père et Emily.

Je reste un bon moment dans la chambre avant de me calmer et d’en sortir. Je


sursaute en le voyant debout dans le couloir, une serviette de bain bleue nouée
autour de sa taille pour seul vêtement et mon cœur meurtri se met à battre à vive
allure. Mes yeux ne peuvent se détacher de ce corps de dieu sur lequel il m’est
arrivé de fantasmer plusieurs fois depuis quatorze ans. Lorsque nous étions
encore loin l’un de l’autre et que je pensais à lui, parfois je me demandais
jusqu’à quel point les années pouvaient le transformer, physiquement. Je
m’imaginais le revoir et noter tous les petits détails qui auraient changé sur lui.
Je le voyais avec des ridules au coin des yeux, une barbe et des cheveux poivre
et sel. Une fois, j’ai même ri toute seule en me disant que je le retrouverais peut-
être avec une bonne bedaine. Il aurait vieilli, mais il serait toujours aussi sexy et
maître de mes rêves les plus fous.

Mais maintenant que je l’ai face à moi, je me rends compte que rien n’a
changé, si ce n’est que ses épaules se sont davantage structurées avec l’âge, que
sa barbe est devenue plus dense que dans mes souvenirs où elle couvrait à peine
ses joues, et qu’une cicatrice lui barre tout l’avant-bras. Une autre – assez grande
– part de sa clavicule droite jusqu’au flanc. Elles sont impressionnantes et je me
demande ce qui a bien pu causer cela. Mais elles n’enlèvent absolument rien à
son charme naturel. Son torse musclé et légèrement hâlé ne me laisse pas de
marbre non plus. Je me souviens qu’il attirait l’œil de toutes les jeunes
Californiennes qui se pavanaient sur la plage alors que je le regardais surfer. Ces
moments-là ont engendré beaucoup de jalousie en moi et Jake en riait. Mon cœur
se serre en repensant à cette époque où lui et moi étions plus amoureux que
jamais.

Sans que je puisse les en empêcher, mes yeux sont attirés par une goutte d’eau
qui déferle sur son corps d’adonis pour finir sa course sous la serviette. Bon
sang ! Je relève instantanément la tête en sentant le feu me monter aux joues et,
pendant une fraction de seconde, j’aurais juré apercevoir les prémices d’un rictus
amusé au coin de ses lèvres. Mais il a vite disparu pour être remplacé par la mine
renfrognée de son propriétaire à laquelle je commence à m’habituer.

– Il me faut des affaires.

Je le regarde sans comprendre.

– Dans ma chambre, précise-t-il en désignant la porte derrière moi.


– Oh, je… euh oui, je… vais ranger un peu. Faire du nettoyage. Les trucs du
quotidien, quoi, enfin je…

Et voilà. Ce qui devait arriver arriva. Je suis nerveuse, alors je me mets à


déblatérer un tas de trucs inutiles. Je suis vraiment pathétique, mais dans ces
moments-là, j’ai un mal fou à m’arrêter.

En dépit de son expression revêche permanente, je peux cependant voir une


lueur malicieuse dans ses prunelles. Je finis par me diriger vers la pièce à vivre
presque en courant et le cœur battant. Je m’appuie au comptoir de la cuisine et
me sers un verre d’eau. J’ai l’impression d’avoir avalé du sable. Ma libido
enfouie au fin fond de mon corps depuis un sacré bout de temps revient en force
et se met à danser la « Macarena ».

Je suis en train de plier mes plaids pour les ranger lorsque Jake fait son
apparition. Il a passé un T-shirt noir, un jean brut et des baskets blanches. Il est à
tomber, putain !

– Je vais aller acheter deux-trois trucs en ville, annonce-t-il sur un ton qui,
pour une fois, n’est pas agressif, mais juste neutre.
– D’accord, laisse-moi juste le temps de plier ce machin et j’arrive.

Je tente vainement de remettre le lit en mode canapé, mais il est beaucoup


trop lourd pour moi. C’était largement plus facile de le déplier.

– J’y vais seul.

Il s’empare de l’autre bout du lit pour m’aider, et à nous deux, nous parvenons
à le redresser.

– Quoi ? Parce que, en plus, je n’ai pas le droit de sortir ? Ce n’était pas dans
l’accord que j’ai signé, ça ! On m’avait dit que je pourrais retrouver un travail
et…
– Je sais très bien ce qu’on t’a dit, ce n’est pas la première fois que je
participe au WITSEC. Mais pour l’instant, tu es trop reconnaissable, donc je pars
acheter de quoi changer ça, je n’en ai pas pour longtemps. Verrouille la porte à
double tour, ferme les rideaux et ne sors sous aucun prétexte. Je n’ai jamais
échoué à une mission, ne salis pas ma réputation.

Il se dirige vers la porte avant de se retourner.

– Ah, et au fait, il te reste un peu de bave, là, ajoute-t-il en désignant le coin


de sa bouche.

Je ne comprends la plaisanterie qu’en le voyant sourire et secouer la tête après


que j’ai frotté la commissure de mes lèvres. Je lui balance un coussin qui atterrit
sur la porte qu’il ferme derrière lui. J’arbore encore mon sourire niais tandis que
j’entends le vrombissement de la voiture, dehors. Je ne sais pas ce qui s’est passé
dans sa tête, cette nuit, mais il a l’air… différent. Un peu. Il n’est pas non plus
redevenu mon Jake, mais il y a du progrès, comparé à hier. Je ne suis
évidemment pas prête à lui pardonner, mais je veux que le programme se déroule
correctement. Je n’ai pas envie de passer mon séjour incognito à me crêper le
chignon avec lui. J’ai ma dose de soucis avec cette histoire de meurtre et de
témoignage.

Jake rentre environ une heure plus tard alors que je suis en train de mettre un
poulet et des pommes de terre au four. Il est chargé comme une mule, mais ce ne
sont pas des sacs du supermarché. Je regarde à l’intérieur et en sors des
vêtements. Beaucoup de fringues informes et pas vraiment jolies. Des joggings,
des T-shirts simples et unis, des chemises à carreaux, des pantalons qui font deux
fois ma taille.

– Tu prépares un carnaval ?

Jake retire sa veste en cuir et s’ébouriffe les cheveux. Mon cœur rate un
battement. A-t-il la moindre idée d’à quel point ce geste me rend folle ? Bien
sûr que oui, il le sait, je le lui ai dit plusieurs fois lorsqu’on était ensemble.

– C’est pour toi.

Je fronce les sourcils et attrape un pull en laine jaune pipi que je dresse devant
moi.

– Jamais de la vie je mettrai ce truc, asséné-je. Pourquoi je ne peux pas garder


mes vêtements ?
– Parce que c’est trop… Quelqu’un pourrait te reconnaître. Tu es de retour
aux sources, je te rappelle. La plupart des gens que tu as connus ici ne sont pas
partis.

Je note qu’il n’a pas utilisé le pluriel. Il fait encore comme s’il ne s’était
jamais rien passé entre nous. Je prends un des jeans et fais la grimace.

– Un pantalon pattes d’éléphant avec des papillons en strass, tu es sérieux ?


Je mettais ça quand j’avais 14 ans !

Son regard me dit « je sais », mais il le détourne et se contente de hausser les


épaules.

– J’ai tout trouvé dans la friperie à l’angle de la neuvième. Au moins, tu


passeras inaperçue.
– Euh, ça, j’en doute. Au contraire, je vais tellement avoir l’air ringard que je
vais attirer tous les yeux d’Oak View. Tu es allé dans la boutique de Mme
Rivers ?

Il hoche la tête sans poser les yeux sur moi. Il ne veut pas reconnaître que lui
aussi vient d’ici, car ce serait admettre que nous étions ensemble. Il a renoncé à
sa culpabilité et le fait d’être ici, avec moi, fait remonter ses remords, j’en suis
sûre. Je le connais. Même s’il n’est plus le même, celui dont je suis tombée
follement amoureuse, je le connais.

– Bon, OK, décrété-je. J’accepte de mettre ses vieux torchons de jeans, mais
les hauts, je les prends dans ma garde-robe. C’est un bon compromis, non ?

Il hausse de nouveau les épaules en fouillant dans un autre sac puis il extirpe
une boîte du sachet et la pose sur l’îlot.

– Ah non, fais-je catégorique en comprenant de quoi il s’agit.


– Ah si, réplique-t-il en posant une paire de ciseaux à côté. Tu ne peux pas te
trimballer dans la rue avec ces cheveux. Alors, soit on les transforme, soit tu
restes coincée ici.

Dans un geste de protection, j’attrape ma longue chevelure rousse et la


ramène sur mon épaule. Ma mère a toujours refusé que je les coupe. Seulement
les pointes, mais rien de plus. Au final, à l’adolescence, ils me descendaient en
bas des fesses et je faisais des jalouses. Jake les adorait aussi. Quand il est parti,
j’ai voulu les couper. Parce que je ne voulais plus rien qui me fasse penser à lui.
Puis maman est tombée malade et, pour elle, j’ai renoncé. C’est peut-être débile,
mais ce besoin de les laisser pousser est le seul lien qui me raccroche encore à
elle. Quand je suis devenue infirmière, il a fallu que je les raccourcisse, question
d’hygiène, et sans exagérer, j’ai failli fondre en larmes quand la coiffeuse me les
a coupés jusqu’au milieu du dos.

– Dans l’accord, il est mentionné qu’un témoin peut interrompre le


programme à tout instant et retrouver sa vie normale, tenté-je en haussant un
sourcil.
– Grand bien te fasse ! s’exclame-t-il, désinvolte. Tu veux que j’appelle
Harper maintenant pour lui dire ?

Mon cœur est pris dans un étau. Nous nous défions du regard pendant un
moment avant que j’attrape la teinture d’un geste brusque.
– Je peux très bien le faire toute seule, persiflé-je alors qu’il me suit jusqu’à la
salle de bains avec les ciseaux.

Il retient la porte alors que je m’apprêtais à la lui claquer au nez.

– Mais ce serait plus logique de les couper avant de les colorer, tu ne crois
pas ?

Je soupire et le laisse entrer. Il apporte ensuite une chaise qu’il place près du
lavabo. Je ne suis pas contente à l’idée de couper mes cheveux, mais je n’ai pas
vraiment le choix. Il est inconcevable que je finisse comme… Rebecca. Mon
ventre se tord tandis que les images de son meurtre me reviennent en mémoire.
Je ne veux pas mourir.

Jake fait couler le robinet et je penche la tête en arrière. Je tente de capter son
regard, mais il me fuit. Le contact de ses doigts sur mon crâne me fait frissonner
de la tête aux pieds. Aussi bizarre que cela puisse paraître après tout ce temps, je
ressens de nouveau cette connexion qui nous liait autrefois. Ce courant
électrique qui dit que nos deux âmes fusionnent. Ensemble. Les sourcils de Jake
se froncent et je sais à ce moment-là que, lui aussi, il le sent. Il sent ce lien. Ses
mains caressent mes cheveux, les mouillant jusqu’aux pointes, et je glousse
lorsque le bout de sa langue se coince entre ses dents. J’ai beau lui en vouloir de
m’avoir laissée tomber, ses petites mimiques m’ont manqué. Captant mon
sourire, ses yeux croisent furtivement les miens, et il rentre sa langue.

Il repousse les souvenirs. Et mon sourire s’efface.

– Tu peux te relever, dit-il en coupant l’eau.

J’obtempère et tourne la chaise pour faire face au miroir. Jake s’arme d’un
peigne et des ciseaux avant de se placer derrière moi.

– Tu me fais une coupe Playmobil, je te zigouille, le menacé-je en le scrutant


dans le miroir.

Toujours sans me regarder, il me répond.

– Je ne te garantis pas un résultat parfait, mais je ferai de mon mieux.


Il commence alors à brosser mes cheveux et je ferme les yeux, me délectant
de cette sensation qui me ramène quinze ans en arrière, lorsqu’il démêlait mes
mèches.

– Il y a quelques années, j’ai obligé un garçon à me brosser les cheveux tous


les soirs. C’était l’une des meilleures sensations du monde, tenté-je une nouvelle
fois.

Je peux voir les mâchoires de Jake se contracter tandis qu’il commence à


couper.

– Le pauvre, grogne-t-il, sur la défensive.

Il est vraiment borné. Mais s’il y a bien une chose qui n’a jamais changé en
lui, même avec les années et la séparation, c’est sa ténacité.

– Ça fait longtemps que tu es Marshal ?

Deuxième coup de ciseaux. Mon cœur se serre en voyant mes belles mèches
tomber comme les feuilles mortes en automne. Jake reste mutique.

– Tu sais, on risque de rester là un bout de temps, insisté-je. Alors, autant


avoir un minimum de discussions, non ?

L’océan de ses yeux se relève vers mon reflet et nos regards s’accrochent
pendant plusieurs secondes avant qu’il retourne à sa tâche.

– Presque quatre ans.


– Je me souviens que ce garçon qui me brossait les cheveux rêvait de devenir
footballeur. Tu aurais aimé, toi ?

Jake soupire. D’agacement ou de nostalgie ?

– Je suis trop impulsif pour ça. C’est pour cette raison que j’ai préféré
l’armée.

Mes sourcils sont si relevés qu’ils semblent vouloir toucher le plafond.


L’armée ? Jake ne m’avait jamais parlé d’une quelconque envie de s’engager !
Pourquoi ?
– Marines ?

Il me regarde un instant et hoche la tête sans plus de précision.

– Et toi ? Qu’est-ce qui t’a mis dans cette belle merde ? s’enquiert-il sans
interrompre les coups de ciseaux, me faisant déprimer un peu plus à chaque fois.

Mon traître de cerveau me ramène une semaine en arrière et mon estomac se


révulse. Comme si voir le visage de Blake toutes les nuits dans mes cauchemars
ne suffisait pas, il faut aussi qu’il s’impose la journée dans mon quotidien. Ma
gorge se serre et mon rythme cardiaque s’accélère. Jake doit percevoir mon
regard terrifié dans le miroir.

– Tu n’as pas lu le dossier ?


– Nous n’avons pas accès aux informations personnelles des témoins. Et si ça
avait été le cas, tu crois vraiment que j’aurais accepté la mission en voyant ton
nom ?

J’ai l’impression de recevoir un coup dans l’estomac et mon passé en profite


pour me rattraper.

Blake…

Le bruit des bottes qui claquent sur le sol du parking…

Ses yeux noirs de haine et de perfidie…

Son sourire de démon…

« Je te vois… »

Je suffoque. La main de Jake se posant sur mon épaule me fait sursauter.

– OK, c’est bon. Oublie.

Le massacre capillaire se poursuit dans un silence pesant, mais paisible en


même temps. Nos regards se croisent de temps à autre et je ne peux m’empêcher
de sourire lorsque sa langue intrépide se montre entre ses dents sans qu’il en ait
conscience. Il me sèche ensuite les cheveux et le résultat final ne me déplaît pas
tant que ça. Ce n’est pas non plus une coupe digne d’un coiffeur professionnel,
mais avec quelques arrangements et ondulations, cela pourrait faire quelque
chose de vraiment pas mal. Je regrette mes cheveux disparus bien entendu, mais
s’il fallait passer par là pour ressentir de nouveau cette connexion avec Jake,
alors ça valait le coup.

Largement.

Je me rends compte que, en dépit de toute la déception que j’éprouve à son


égard, malgré le mal qu’il m’a fait, je n’ai jamais vraiment tourné la page sur
notre histoire. Et ça me ravit autant que ça me révulse.
Chapitre 15

Lily-Rose

J’ai l’impression d’avoir dormi dix minutes lorsque je sens que l’on me
secoue l’épaule.

– Mmh, lâche-moi… raillé-je en me retournant et en rabattant la couverture


sur moi.

Bien que ce ne soit pas vraiment des vacances, je n’ai pas de travail qui
m’attend pour l’instant. J’ai bien le droit d’en profiter pour rattraper un peu de
sommeil, non ? J’entends Jake soupirer et le silence reprend sa place. Satisfaite,
je resserre mon oreiller et m’apprête à repartir dans les bras de Morphée
lorsqu’une cacophonie sans nom me fait bondir du lit. Je mets un moment avant
de comprendre que c’est Jake qui s’amuse à cogner une spatule contre une
casserole, faisant un bruit assourdissant.

Il s’approche, tout sourire, sans pour autant arrêter tandis que je plaque mes
mains sur mes oreilles. Je vais le tuer. Je vais buter ce mec. Déjà, parce que je
déteste qu’on me réveille de cette façon, mais qu’en plus il a l’audace de faire ça
alors qu’il m’a évité presque toute la semaine. Je l’ai poussé à bout en voulant
reparler du passé, mais c’est bon, j’ai compris. Il est censé me protéger, pas me
snober.

– Ça t’éclate ? fais-je, acerbe, une fois qu’il a fini. T’es un vrai gamin, ma
parole.

Sans se départir de son sourire goguenard – pourquoi semble-t-il si joyeux


tout à coup, d’abord ? –, il répond :

– Allez, viens, on a du boulot.

Il tourne les talons pour ranger ses accessoires et je le suis dans la cuisine.
– Comment ça, « on » ?

Il ne répond pas, se contentant d’enfiler son holster sous son éternel blouson
de cuir. Je tressaille lorsque je le vois introduire deux revolvers dans les étuis
prévus à cet effet, de chaque côté de son torse. La dernière fois que j’ai vu une
arme en vrai… J’inspire une grande goulée d’air pour me forcer à écarter le
souvenir. Je dois rester forte et digne. Je suis en vie. C’est tout ce qui compte.

J’enfile en vitesse ma propre veste et suis Jake jusqu’à la voiture. Au bout


d’une dizaine de minutes de route, il n’a toujours pas dit un mot et je ne tiens
plus.

– Est-ce que tu comptes me dire où tu nous emmènes ?


– Non.

Un ton sans appel, dur et froid. Je me recroqueville sur mon siège. Nous
passons sur une route secondaire du centre-ville, bordée par la forêt immense. Je
reconnais ce coin pour avoir accompagné mon père quelques fois qui allait y
pêcher. La rivière n’est pas loin et le lieu est très calme et à l’écart de la
civilisation. Alors que je me sentirais très certainement mal à l’aise avec un
étranger, quand il s’agit de Jake Hayes, c’est complètement différent. J’ai ce
sentiment de sécurité et d’assurance qui me conforte dans l’idée que je ne risque
rien avec lui à mes côtés.

– Est-ce qu’on pourrait au moins essayer d’arrêter de se tirer dans les pattes
et… je ne sais pas… devenir…

Je laisse ma phrase en suspens et risque un coup d’œil dans sa direction. Il me


scrute de biais.

– Devenir quoi, Lily-Rose ?

Sa voix est si… tranchante ! Limite méchante. Comme si c’était moi la


responsable.

– Amis ? On ne peut pas continuer comme ça.

Son regard se reporte sur la route et ses mâchoires se contractent.


– Je ne me lie pas d’amitié avec mes clients.

Je lui lance un regard exaspéré.

– Je suis beaucoup plus qu’une simple « cliente » (je mime les guillemets) et
tu le sais très bien.

Ses doigts se crispent tellement autour du volant que ses jointures


blanchissent.

– Je le fais encore moins avec mes ex.

Une gifle ne m’aurait pas autant fait mal. Mais je fais comme si cela ne
m’avait pas atteinte et me concentre derechef sur le trajet. Jake ralentit avant de
tourner sur un petit sentier. Je suis vraiment curieuse de savoir où il compte aller
comme ça, au milieu de nulle part dans cette grande forêt californienne. On
s’arrête environ cinquante mètres plus loin, sur un chemin que je ne reconnais
pas. En même temps, moi, avec mon sens de l’orientation, je pourrais même me
perdre sur une ligne droite. Il descend, un grand sac vert kaki sur l’épaule, sans
même m’attendre. Je le suis tant bien que mal.

– Bon sang, tu aurais pu me dire qu’on allait s’enfoncer dans la forêt, j’aurais
mis des baskets. Je ne sais même pas pourquoi je te suis, d’abord !

Jake se retourne vivement et je manque de lui rentrer dedans.

– Arrête de parler.

Je croise mes bras sous ma poitrine pour le toiser d’un air condescendant. Je
n’ai pas peur de lui.

– Et pourquoi ça ?
– Parce que tu m’agaces, OK ? J’ai connu une fille, moi aussi, et elle ne se
plaignait pas tout le temps quand on allait se promener en forêt.
– Ouais, bah, cette fille, elle ne se trimballe plus avec des rangers aux pieds.
Elle a grandi, tu sais ?

Jake me fusille du regard, mais je ne me démonte pas pour autant.


– Dommage qu’elle ait grandi dans le mauvais sens.

Et il reprend sa marche tandis que je reste plantée là, vexée et frustrée.

– Ça veut dire quoi, ça, au juste ?! crié-je.

Il se retourne et je peux l’entendre soupirer. Tant mieux, on est deux à être


énervés.

– Que tu es devenue une princesse qui pleure quand elle a un ongle cassé. La
fille que je connaissais rigolait quand elle était couverte de boue.

Furieuse, je me rapproche de lui, un doigt pointé sous son nez.

– Et toi, tu es devenu arrogant, froid, insipide et… et… t’es qu’un con ! Un
vrai con !

Je sens des larmes de colère m’envahir, mais je refuse de me laisser abattre. Il


ne mérite pas que je pleure pour lui. Ni de colère ni de tristesse. Je l’ai trop fait
par le passé. Un sourire perfide étire le coin de ses lèvres.

– Ça me fait une belle jambe. Maintenant, suis-moi.


– Non.

Il hausse un sourcil.

– Tu comptes me faire chier longtemps ?


– Aussi longtemps qu’il le faudra, ne puis-je m’empêcher de rétorquer,
reprenant ses propres mots.

Jake soupire, et soudain, sans que j’aie le temps de protester, je me retrouve


sur son épaule.

– Lâche-moi, bordel ! hurlé-je tout en le tapant dans le bas du dos.

Mais il n’en a cure et continue de marcher, son bras entourant mes jambes.
Comprenant que je n’obtiendrai pas gain de cause, je me laisse faire, accoudée
sur son omoplate et le menton posé sur ma main. Je regarde les lapins détaler à
toute allure. Jake me remet en place sur son épaule en grognant.
– Vas-y, dis-le que je suis lourde.
– Tu es lourde.

Je perçois une pointe d’amusement dans sa voix. Je vais peut-être finir par
réussir à le dérider, en fin de compte.

Après environ dix minutes, Jake me pose et je découvre que nous sommes au
beau milieu d’une clairière nimbée d’une jolie lumière créée par les rayons du
soleil matinal. Les arbres sont nus, et l’herbe sèche, mais c’est tout de même
beau. Au centre du terrain trône un énorme tronc d’arbre vers lequel il se dirige.
Il ouvre son sac et je le vois disposer des boîtes de conserve le long du tronc.
C’est à ce moment-là que je comprends ce qu’on vient faire ici.

– Il est hors de question que je tienne une arme à feu, dis-je sur un ton
catégorique lorsqu’il revient vers moi.
– Il va pourtant falloir que tu apprennes à tirer au cas où il t’arriverait un
pépin.

Il enlève un revolver de son holster et je recule, terrifiée. Mon cœur bat la


chamade.

– Détends-toi, Lily. C’est toi qui contrôles.


– Est-ce que tu fais ça avec tout le monde ?

Il secoue la tête.

– Non. Tu es la première.
– Pourquoi ?

Son regard s’ancre dans le mien, et cette fois, si mon cœur palpite, ce n’est
pas à cause de la peur.

– Parce que tu es forte et je sais que tu es capable de surmonter ça. Tu as


toujours su affronter les obstacles de la vie.

Je vois dans ses yeux que ce n’est pas la seule raison, mais cela a tout de
même le don de me rasséréner. Un peu. La crosse de l’arme toujours tendue vers
moi, je m’en empare d’une main tremblante. Elle est lourde et… froide. Je ne me
décide pas à mettre le doigt sur la gâchette. Avec la chance que j’ai, je serais
capable de me tirer dans le pied. Jake se place alors derrière moi et notre
proximité me colle la chair de poule.

– Tu as confiance en moi ? me murmure-t-il à l’oreille et je serre


instinctivement mes cuisses.

C’est terrible à dire, hein, mais le son suave de sa voix réussit encore à
m’émoustiller malgré tout le mal qu’il m’a fait subir. Je ne peux pas l’empêcher.

– Bizarrement, oui.

Je ne le vois pas, mais je sais qu’il sourit. Ses mains sur les miennes, son
corps collé au mien, il tend nos bras, l’arme pointée vers les boîtes, à plusieurs
mètres de nous.

– Je ne vais pas y arriver, Jake, couiné-je.

Le revolver tremble entre mes mains et je n’arrive pas à viser. Je vois à peine
les objets tellement je suis terrifiée. Ce n’est pas l’acte en lui-même qui me
bouleverse. Mais je me sens… mal à l’aise. J’ai l’impression d’être à la place de
Blake, et les boîtes, c’est moi. J’ai l’impression d’être à la place du méchant et
ça ne me plaît pas du tout.

– Imagine-le devant toi, m’intime-t-il.

Blake.

Ses chaussures claquant sur le sol.

Son sourire démoniaque.

Son regard noir et triomphant de m’avoir retrouvée.

« Je te vois… »

Mon cœur s’emballe et la panique me tord les tripes. Mes jambes


commencent à céder, mais Jake a le réflexe de me rattraper. Je me retrouve
scellée à lui, nos visages à un centimètre l’un de l’autre. Aucun de nous deux ne
fait le moindre geste. Je reste subjuguée par le bleu rassurant de ses iris et la peur
s’atténue en moi sans pour autant disparaître.

– Je ne peux pas… soufflé-je d’une voix à peine audible.

Je tremble comme une feuille. D’habitude, je suis plus forte que cela. Je gère
des malades et des blessés tous les jours. Je fais face à la mort de certains
patients. J’agis avec détermination et sang-froid. Je canalise mes émotions et fais
mon travail avec professionnalisme.

Or, là, c’est totalement différent. On veut me tuer. L’un des criminels les plus
recherchés du pays en a après moi. Je ne peux tout simplement rien gérer. Je suis
tétanisée bien que la présence de Jake m’empêche de devenir complètement
folle. Il ramasse le revolver que j’ai fait tomber comme si l’arme m’avait brûlée,
et se redresse.

– C’était peut-être un peu tôt pour un exercice. On va passer à la seconde


étape.
– Qui est ? demandé-je en haussant un sourcil.

Son sourire narquois ne me rassure pas tellement.

– Les techniques d’autodéfense.

Mes yeux s’agrandissent tellement qu’ils sortent presque de leurs orbites.

– Tu veux dire que… qu’il pourrait… qu’il est possible que…

Je n’arrive même pas à faire une phrase cohérente tellement la peur me


paralyse de nouveau.

– Qu’il est possible que tu doives te battre avec lui ? Oui. Tout est possible à
partir du moment où quelqu’un veut ta mort. Alors, autant apprendre à riposter.

Il enlève sa veste qu’il jette par terre ainsi que son holster contenant les
armes. Puis il se poste derrière moi. La connexion qui nous unissait autrefois
refait surface et mon cœur s’emballe. Son parfum viril emplit mes narines. Je me
retrouve plongée quinze ans en arrière pendant quelques instants avant que la
voix de Jake me ramène à la réalité.
– Je vais tenter de te coincer par-derrière, me prévient-il. À toi d’essayer de te
dégager et de me neutraliser.

Là, il enserre ses bras autour de moi, son bras droit autour de mon cou,
simulant une attaque par surprise. Je sais que je dois bouger. Que je dois me
débattre. Mais mon corps ne parvient pas à esquisser le moindre mouvement. On
pourrait croire que je suis encore en proie à une crise d’angoisse, mais la vérité,
c’est que j’aime ce contact. Comment fait-il ça ? Alors que l’on se tire dans les
pattes depuis le début ? Alors qu’il m’a brisé le cœur et qu’il est parti sans un
mot ? Comment se fait-il qu’il exerce toujours cette attraction physique sur
moi ?

– Lily, il faut que tu fasses quelque chose, là.

Oui, mais je n’ai pas envie ! Ma conscience tape du pied, me faisant


comprendre que je n’ai pas à ressentir ce genre de choses. Qu’il ne le mérite pas.
Mais là, c’est mon corps qui a le contrôle. C’est comme si on tentait de remplir
un gant d’eau sans que ça fuie de tous les côtés. Je tente de repousser ce
sentiment de bien-être, mais il est incontrôlable. Il est là et je n’arrive pas à
l’empêcher de me submerger. Je ferme les yeux et m’imagine alors que c’est
Blake derrière moi. Je me mets à gigoter pour me libérer, essayant de desserrer
ses bras autour de moi. Mais rien à faire, je ne suis pas assez forte. Jake ne bouge
même pas d’un poil. Il desserre son étreinte et se plante devant moi en se frottant
la barbe. Est-ce que je vous ai déjà dit que c’était ultra-sexy cette façon qu’il a
de se toucher la barbe ?

– Tu n’as aucune notion de défense.


– Désolée, moi, je soigne les gens, je ne leur casse pas la gueule, répliqué-je
avec sarcasme, piquée au vif.

Jake étouffe un rire.

– Ce n’était pas une insulte. Je vais t’apprendre. Je te préviens, je ne vais pas


te ménager, il faut que tu comprennes. Essaie de m’attaquer comme je l’ai fait.

Concentrée, je me plaque contre son dos et le serre fort pour l’empêcher de se


débattre.
– OK, dit-il. Alors là, j’ai les jambes libres. Je pourrais très bien t’écraser le
pied, mais ce n’est pas la meilleure solution. La plus efficace reste le coup de
coude dans le flanc.

Il fait semblant de me donner un coup, assez fort pour me repousser, mais


sans me faire mal. Puis d’un geste vif et rapide, son bras s’enroule autour de
mon cou, son corps collé contre mon dos et il tape au creux de mes genoux pour
me faire tomber. Je n’ai rien vu venir.

– Pigé ?
– Pigé.

Il me relâche et me dit de reproduire la manœuvre. Mes gestes sont beaucoup


moins fluides et il les contre plus d’une fois. Agacée, je décide de le faire à ma
sauce. Il reprend sa place derrière moi, et cette fois, je ne me contente pas que du
coup de coude dans les côtes. J’ajoute aussi un coup de tête dans le menton et
mon pied dans les parties. Le voilà à genoux, les mains sur son entrejambe alors
que je le regarde d’un air satisfait.

– Tu n’étais pas censée faire ça, geint-il, sa voix déformée par la douleur.
– Au moins, c’est efficace.

Je lui tends la main pour l’aider à se relever.

– On reprendra plus tard. Rentrons.

Il titube encore quand nous arrivons à la voiture et un sentiment de culpabilité


s’empare de moi. J’y suis allée un peu fort.

Mais en même temps, c’était une chose que j’avais envie de faire depuis
quatorze ans.

Le lendemain, nous retournons sur le terrain, et il m’initie à l’attaque frontale.


Il m’a proposé une séance de tir, mais j’ai refusé. Je tremble encore à l’idée de
tenir une arme…

– Essaie de me mettre une droite.

J’obtempère et il me contre pour me faire une clé de bras. Il est si vif et


efficace, j’ai du mal à croire que c’est le même Jake Hayes que j’ai connu il y a
vingt ans. Il me relâche et m’aide à me relever.

– À ton tour.

Il fait mine de vouloir me frapper, mais je ne suis pas assez rapide, et s’il ne
s’était pas arrêté à temps, je me serais pris son poing. Je recommence pendant
encore plusieurs minutes, sans succès.

– Anticipe mon geste. Regarde-moi dans les yeux, pas ma main.

Il recommence, et cette fois, je parviens à l’intercepter, mais je ne mets pas


assez de force dans la clé de bras et il me neutralise.

– Sois plus spontanée.


– J’en ai marre, Jake ! Je n’y arrive pas !
– Depuis quand tu baisses les bras ? Je t’ai connue plus forte que ça, plus
téméraire.

Le fait qu’il me connaisse aussi bien me fait sourire. Il n’a rien oublié.

– OK, on reprend, dis-je en me remettant en position de combat.

Bien que je le fixe dans les yeux, je peux discerner son poing qui avance vers
moi. J’anticipe son geste et attrape son poignet. Mais au lieu de lui faire une clé
de bras, je plaque ma main sur son torse puissant et le pousse en arrière tandis
que mon pied est placé derrière les siens. Je suis si rapide et déterminée qu’il ne
voit rien venir. Ce que je n’avais pas prévu en revanche, c’est qu’il m’entraîne
dans sa chute. Je me retrouve alors à califourchon sur lui, nos visages si près l’un
de l’autre qu’il ne manque que quelques centimètres pour qu’ils se touchent. Nos
respirations sont saccadées et une flamme de désir passe dans les yeux de Jake.
Son cœur bat fort contre mes seins et le mien est tout aussi frénétique. Une
brûlure lancinante se propage dans tout mon corps pour se concentrer entre mes
jambes. Merde ! Consciente de notre position, je tente de détendre l’atmosphère
avec un sourire moqueur.

– Règle numéro un : ne jamais sous-estimer une femme.

Soudain, je me retrouve allongée sur le dos, Jake au-dessus de moi.


Seigneur…

– Règle numéro deux : ne jamais sous-estimer un homme avec plusieurs


années d’entraînements au combat derrière lui.

Je ne sais pas durant combien de temps nous restons ainsi à nous regarder
dans les yeux, mais le désir sexuel est on ne peut plus palpable. Je ne devrais pas
éprouver cela, pourtant. Il m’a brisé le cœur, l'a piétiné sans aucun scrupules. Et
pourtant, c’est là, en moi, je n’arrive pas à le contrôler. Je le ressens et je vois
clairement dans ses iris que lui aussi. Pourtant il ne tente rien, et moi non plus. Je
ne sais pas si c’est par peur qu’il me repousse ou à cause de la rancœur que j’ai
envers lui, mais je ne l’embrasse pas. Il finit par se relever et ma conscience fond
en larmes.

J’aurais aimé que les circonstances soient différentes. S’il ne m’avait pas fait
autant souffrir, j’aurais sans nul doute tenté un baiser.

Mais il m’a fait énormément de mal. Tellement que je ne sais plus si j’ai
vraiment envie que notre relation dépasse le programme de protection.

Je ne veux plus souffrir.

Et puis de toute façon, Jake semble partager mon point de vue, car il se relève
et devient soudain distant.

– Allez, on rentre.

Son ton est dur et froid. Cela fait à peine vingt minutes que nous sommes
arrivés, mais je n’objecte pas. Moi aussi, j’ai besoin de mettre mes idées au clair.
Et j’ai peur de faire une bêtise si je me retrouve encore aussi près de lui.

***

Le soir, pendant le repas, je me demande si on va reparler un jour de ce qui


s’est passé entre nous. De ce qui a causé notre perte. Il a l’air de m’en vouloir à
mort et je ne comprends pas pourquoi. De plus, il ne m’a pas posé une seule fois
la question sur le fait que je suis arrivée seule.

– Jake ?
Il relève la tête de ses spaghettis pour planter son regard dans le mien. Mon
cœur part au quart de tour et ma gorge devient soudain sèche.

– Je… Je ne sais pas trop comment dire ça…

J’ai l’impression que ma langue est en ciment.

– Dis-le avec des mots, soupire-t-il, sarcastique.

Je prends une grande inspiration, puis me lance.

– Je voudrais que l’on parle de ce qu’il s’est passé. De notre rupture.

Aussitôt le mot sorti de ma bouche, le visage de Jake se referme.

– Je n’ai aucune envie d’en parler. Ce qui est fait est fait.

Et il replonge la tête dans son assiette. Ma poitrine se serre. Moi non plus, je
ne suis pas spécialement enthousiaste à l’idée d’en parler. Et pourtant, il le faut.
Cette tension entre nous commence vraiment à me peser de jour en jour.

– Je voudrais quand même que l’on s’explique, insisté-je, butée.

Soudain, Jake abat son poing violemment sur la table, me faisant sursauter. Il
me lance un regard noir.

– ET MOI, J’AI DIT QUE JE NE VOULAIS PAS ! Écoute, Lily, dit-il sur un
ton plus posé, c’est déjà assez difficile de vivre sous le même toit, n’en rajoute
pas, s’il te plaît.
Chapitre 16

Lily-Rose

Cela fait trois jours que nous ne nous adressons que très peu la parole. Je suis
attablée, en train de prendre mon petit-déjeuner tout en lisant, quand Jake fait
son apparition, fraîchement douché. La tension est encore plus palpable depuis
notre dernière altercation. Je m’en veux d’avoir insisté comme je l’ai fait. Mais
je lui en veux encore plus. Je souhaite crever l’abcès. Qu’il me donne des
réponses, une explication.

Jake se sert un café et reste appuyé contre le plan de travail, loin de moi, pour
le boire.

– J’aurais besoin d’avoir un moyen de communication, dis-je sur un ton


neutre. Il faut que je prenne des nouvelles de mon père.

À la mention de mon géniteur, Jake lève les yeux vers moi et, sans que je
sache vraiment pourquoi, ses doigts se resserrent tellement sur son mug qu’il
semble sur le point de casser.

– Tu n’as pas le droit aux contacts extérieurs, me répond-il sur un ton sec.
– Il a une protection, lui aussi, non ?
– Une protection policière, non fédérale. C’est trop risqué.
– Écoute, insisté-je. J’ai vu assez de films sur le sujet pour savoir qu’il faut
deux à trois minutes de communication avant d’être géolocalisé. Je ne serai pas
longue, je te le jure. Il doit se faire un sang d’encre, c’est mon père, tu le
comprendrais si tu étais à sa place.

Jake me fusille maintenant du regard et je regrette immédiatement ce que je


viens de dire. C’est sorti tout seul, je n’ai pas pu l’éviter. Je voudrais m’excuser,
mais il ne m’en laisse pas le temps et tourne les talons. J’y suis allée fort, là.
Merde ! Je suis surprise de le voir revenir avec un téléphone aussi gros qu’une
matraque qu’il jette sur le canapé.
– Il est crypté. Mais ne reste pas plus de deux minutes. Si toi, tu n’es pas
localisable, ton père l’est. T’es vraiment prête à risquer sa vie pour un coup de
fil ?

Je décide d’ignorer sa tentative de me blesser à son tour en me faisant


culpabiliser et réponds d’une voix blanche :

– J’ai besoin de le rassurer. Pas plus d’une minute, je te le promets. Et pour


Harper ? Tu vas lui dire ?
– Tu veux appeler ton père, oui ou non ? s’agace-t-il.

Je hoche la tête.

– Alors, fais-le et laisse-moi gérer le reste.

Il fait demi-tour, mais je le rappelle avant qu’il entre dans la chambre. Il se


retourne. Ses traits sont toujours tirés.

– Pardon pour ce que j’ai dit tout à l’heure.

Il me scrute durement avant de maugréer :

– Ne me compare plus jamais à ton père, et on verra.

Je m’apprête à lui demander ce qu’il a contre mon paternel, mais il s’éclipse


sans se retourner. Une sensation bizarre me tord le ventre. La culpabilité d’avoir
blessé Jake ? La peur à l’idée de faire courir un danger à mon père ? Sans doute
un peu des deux. Mais j’ai besoin de le rassurer. De parler à quelqu’un qui ne me
déteste pas.

– Allô ?
– Salut, papa.
– Oh, Lily, je me fais un sang d’encre pour toi, des policiers me surveillent
constamment depuis des jours. Qu’est-ce qui se passe à la fin ?
– Papa, je ne peux pas t’en parler pour ne pas prendre de risques, mais fais-
moi confiance, d’accord ? Je t’expliquerai tout ça quand ce sera fini, mais je ne
peux rien faire pour l’instant. Désormais, tu devras m’appeler… hum… Anélya.
– Anélya ? Tu n’aurais pas pu choisir un autre prénom que celui-là ?
Je ferme les yeux en tentant de contrôler la douleur soudaine qui enserre mon
cœur, rouvrant la brèche que j’essaie de refermer depuis quatorze ans.

– Désolée, couiné-je, mais je ne peux pas faire comme si elle n’avait jamais
existé. Je voulais juste savoir si tout va bien.
– Oui, tout va bien ici, ma chérie. Mais tu me manques. Quand pourrai-je te
voir à nouveau ?

Les larmes coulent sans que je puisse les retenir.

– Je ne sais pas, papa. Bientôt, j’espère. Je ne peux malheureusement pas


parler plus longtemps, c’est risqué. Je voulais juste entendre ta voix.
– D’accord, ma chérie. Ça me fait plaisir d’entendre la tienne, elle me
rappelle ta mère.

Je renifle.

– Elle serait fière de toi aussi, papa. Malgré son décès, tu es resté fort et tu as
lutté contre tes démons. Maman restera toujours avec nous. Elle est dans nos
cœurs.

Il se plaint également d’avoir toujours « un flic collé au cul » et qu’ils ont


même retourné sa maison afin de vérifier qu’il n’y avait pas de mouchard à
l’intérieur, mais il ne me pose pas de question sur le pourquoi du comment. Je lui
promets de lui en parler quand tout sera fini. Moins il en sait, mieux c’est. Quant
à moi, je m’abstiens de lui dire qui est mon « flic collé au cul ». Ça lui filerait
une syncope à tous les coups. J’ai toujours détesté le mensonge et ai été éduquée
dans la sincérité. Cultiver des secrets n’a jamais été dans mes convictions. Mais
là, c’est juste pas possible de lui parler de Jake. Moi-même, j’ai du mal à le
laisser entrer de nouveau dans ma vie. Mon père, lui, péterait un fusible.

– Je t’aime, ma chérie.
– Je t’aime aussi, papa. Au revoir.

Et je raccroche avant que les deux minutes soient écoulées…

J’en profite pour appeler Emily après avoir vérifié que Jake ne m’espionne
pas. Comme avec mon père, j’ai besoin de rassurer et d’être rassurée. Vivre avec
un homme qui rêverait presque de me tuer, comme si c’était moi la criminelle,
n’est pas une chose facile. J’ai besoin de ma meilleure amie, de me confier à elle
avant de vraiment péter un câble.

Lorsqu’elle reconnaît ma voix, je peux presque la voir sauter de joie.

– Je suis tellement heureuse de t’entendre, j’étais morte d’inquiétude !!!


Alors comment ça se passe ? Tu ne flippes pas trop ?

Si, j’ai une trouille monstrueuse. Mais ce n’est pas le programme qui me fait
peur, ni Blake d’ailleurs. Pour l’instant, le seul qui me terrifie se trouve dans la
chambre. Son tempérament tantôt calme tantôt colérique me rend nerveuse. Il
n’y a jamais de juste milieu, avec lui. Soit il va être trop silencieux, soit il va
déverser des mots blessants contre moi. Blanc ou noir. Pas de gris. Et ce que je
ressens quand il est à proximité me fait peur, aussi. Plus le temps passe, et plus
ma rancœur envers lui s’amenuise, chose que je n’aurais jamais cru capable de
se produire. J’ai peur de retomber dans la folie de mes sentiments d’adolescente,
ce qui serait la chose la plus déraisonnable.

– Ça va, réponds-je après un long moment de silence.


– C’est fou ce que tu as l’air convaincante, ironise-t-elle.

J’appuie mes coudes sur le plan de travail près de l’évier et soupire.

– Si, je t’assure, ça va, je le vis bien.


– Mais… insiste-t-elle.

Cette fille me connaît décidément par cœur.

– Mais il se trouve que… bah… mon Superman s’appelle en réalité Jake


Hayes.
– Mmh, un nom bien viril comme on les ai… Attends, stop, s’écrie-t-elle en
comprenant enfin. Jake Hayes ? Ton Jake Hayes ?!

Emily est la seule à connaître ma vie d’avant et surtout les sentiments que
j’éprouvais pour Jake.

– Lui-même, confirmé-je. Je n’y ai pas cru non plus quand je l’ai vu.

Emily hurle tellement que je suis obligée d’éloigner le téléphone de mon


oreille.

– Putain, alors ça, c’est une histoire de fou !! Mais qu’est-ce qu’il fout là ?
Qu’est-ce que tu ressens ? Vous avez parlé ? Baisé ? Tu lui as dit pour…
– Non, la coupé-je. Je ne lui ai rien dit et je ne compte pas le faire, c’est du
passé. Nous n’avons rien fait ensemble, c’est à peine si on s’adresse la parole. Il
ne m’a même pas laissé la seule chambre de la maison ! Quant à ce que je
ressens, eh bien… ça me fait bizarre. Le Jake que j’ai aimé comme une folle
n’est plus celui que j’ai devant moi, mais… je ressens le besoin de le retrouver.
Chaque fois qu’il est près de moi, je me sens comme la fille d’avant. Même un
simple frôlement me fait retourner presque vingt ans en arrière, j’ai toujours ces
mêmes sensations comme si… comme si on ne s’était jamais quittés. Et ça me
fait peur, Emily.

Un long silence ponctue mon dialogue.

– Emily ?
– Euh oui, oui… c’est juste que… Waouh ! Le destin a un putain de sens de
l’humour. Une personne intelligente a dit un jour : « Refuser d’aimer par peur
de souffrir, c’est comme refuser de vivre par peur de mourir. » Bon, je suis pas
la mieux placée pour te dire ça, mais écoute ton cœur.

Je pouffe de rire. En effet, Emily est loin d’être la personne idéale pour me
faire une leçon sur les sentiments, elle-même sortant avec des hommes et des
femmes. Je me souviens de la première fois que nous avons sympathisé lors d’un
soin sur un jeune homme de 20 ans tombé en scooter. Elle m’a révélé tout
naturellement devant le patient qu’en ce moment elle préférait se faire « brouter
le minou » par une femme plutôt qu’un homme. Que ces messieurs étaient
doués avec leurs engins, mais la langue, ce n’était pas tellement ça,
contrairement aux filles. J’ai cru que le patient allait subir une combustion
spontanée tellement il était rouge.

Emily est comme ça. Sans filtre et sans tabou. J’adore cette fille.

– Tu me manques tellement, soupiré-je. J’ai hâte que tout soit fini.


– Oh, moi aussi, chérie. Mais je t’adorerais encore plus si tu pouvais revenir
avec la cheminée ramonée par SuperJake, tu vois ?
Je grogne en levant les yeux au ciel, un sourire fendant mes lèvres.

– Ça ne risque pas d’arriver, c’est tendu comme un string, entre nous.


– Vous ne pouvez pas continuer à vivre ainsi. Il faut que tu lui dises. Ce n’est
pas comme si c’était une chose anodine.

Je ravale les larmes qui menacent de couler.

– Je sais… mais c’est dur. Et je ne pense pas que ça l’intéresse. D’ailleurs, il


ne m’a même pas posé de questions à ce sujet. Il veut carrément l’éviter. Et puis,
ce n’est pas à moi de demander pardon. C’est lui qui m’a oubliée du jour au
lendemain.
– Les mecs sont trop cons pour prendre des initiatives. Penses-y.
– Ouais… je dois raccrocher. Je t’embrasse.
– Bisous, ma belle. Et n’oublie pas ma requête !

Je raccroche rapidement avant qu’elle s’étale sur ce sujet auquel je ne préfère


pas penser pour le moment. Parler à Jake risque d’être une étape très violente,
alors le séduire… le re-séduire… même pas la peine d’y penser. Et puis, je ne
suis pas sûre d’en avoir envie, après ce qu’il m’a fait.

Je toque à la porte de sa chambre et il ouvre, seulement vêtu d’un jean brut


qui descend sur ses hanches parfaitement dessinées. Seigneur, c’est un crime
d’être aussi sexy.

– Tu voulais quelque chose ?

Je relève les yeux vers lui et lui tends le portable.

– Oui, enfin non, je voulais juste te rendre ton téléphone, dis-je d’une voix un
peu éraillée. Et te remercier de m’avoir permis d’appeler mon père.
– Tu peux le garder, décline-t-il. J’en ai un autre et ça peut être utile, juste au
cas où. Mon numéro est enregistré, tu n’auras qu’à appuyer sur 1.

Je hoche la tête.

– Merci, Jake.
– Ce n’est qu’un téléphone.
– Non, merci, vraiment. Tu aurais pu tout simplement t’enfuir en voyant que
j’étais le témoin à protéger, mais tu es resté. Je t’en serai éternellement
reconnaissante.

Ma rancœur envers lui s’atténue de plus en plus et je me rends compte qu’en


réalité, je ne sais pas vraiment pourquoi il m’a quittée. J’ai passé quatorze ans de
ma vie à lui en vouloir sans en connaître réellement la raison.

– Je voudrais que l’on reparte sur de bonnes bases, tous les deux, risqué-je. Je
voudrais que l’on mette cette histoire passée dans un coin de nos têtes et que
nous nous comportions comme les adultes que nous sommes, au moins le temps
du programme.

Jake me considère avec attention pendant un long moment et mon cœur bat la
chamade. Il n’y a aucune agressivité ni méfiance dans ses iris océan et j’ose
espérer qu’il est d’accord avec moi.

– OK, fait-il et je rejette l’air que j’ai retenu. Mais seulement le temps de la
mission. Après, je ne veux plus que l’on se revoie. Jamais.

J’ai le cœur qui se brise en petits fragments, mais je ne le montre pas.

– Compris. Est-ce que ça te dit d’aller manger un morceau quelque part, un de


ces jours, histoire d’officialiser la trêve ?

Il hésite un moment avant de hocher la tête et un sentiment de soulagement


m’envahit.

– OK. Un de ces jours.

***

Je reste de longues minutes devant le miroir, ne sachant que penser. Si la


douche m’a fait du bien physiquement, ma tête, elle, est encore en bordel. Ce
rapprochement impromptu nous a quelque peu déstabilisés. Je me sens honteuse.
Car, pendant un instant, j’ai secrètement espéré qu’il m’embrasse, oubliant
complètement la raison pour laquelle nous nous détestons. Comme si je n’avais
pas compris la première fois. S’il y avait ne serait-ce qu’une chance que la
flamme entre nous renaisse, elle risquerait fort de ne pas tenir, et pour de bon,
cette fois. Parce que, le cas échéant, je devrais forcément lui révéler la vérité. Et
il ne la supporterait pas. J’essaie de lutter contre les larmes, mais quelques-unes
m’échappent.

Ressaisis-toi, Lily.

J’inspire une grande goulée d’air avant de commencer à m’habiller. Mais


impossible de mettre la main sur ma culotte. Je cherche partout dans la salle de
bains au cas où elle serait tombée, mais ne la trouve pas.

– Fais chier, juré-je entre mes dents.

Résignée, je m’enveloppe de la serviette blanche et m’aventure dans le


couloir désert. Certes, il m’a déjà vue nue, mais c’était il y a quinze ans. Ce ne
serait pas convenable, aujourd’hui. Sur la pointe des pieds, je m’avance jusqu’à
la porte de la seule chambre de la maison, que monsieur a décidé de s’attribuer,
gros égoïste qu’il est. Je peux entendre du bruit. Les murs sont si fins que je
perçois presque sa respiration. Je me demande s’ils ont choisi cette planque avec
une bonne résonance pour pouvoir détecter le moindre bruit suspect, d’ailleurs.
Judicieux. Je tends l’oreille. On dirait qu’il donne des coups sur quelque chose.
La porte est entrouverte. Mon cœur me murmure de regarder alors que ma
conscience me hurle de retourner dans la salle de bains et d’attendre sagement.
La curiosité l’emporte sur la raison et mon corps se tend en voyant Jake de dos,
dépourvu de T-shirt, éclairé par la lueur de la lune. Il a accroché un sac de sable
à la poutre et tape dedans avec une force et une rage puissantes. Mes yeux ne
peuvent se détourner de ses muscles qui roulent sous l’effet de ses mouvements
et mon cœur bat la chamade. Il est tellement beau que ça en devient presque
irréel. N’importe quelle femme se damnerait pour pouvoir caresser ce corps
divin. Y compris moi. Surtout moi. Il était déjà bien bâti à l’époque, mais les
années et sans doute un peu l’armée l’ont perfectionné. Il a pris en maturité et en
assurance. Ses jambes bougent en même temps que ses bras, tel un vrai boxeur,
et je me perds dans cette vision que je n’aurais jamais cru avoir la chance de
découvrir un jour.
Chapitre 17

Jake

Elle a encore fait son cauchemar cette nuit. Il devait être trois heures du matin
quand elle a commencé à crier. Et je n’ai pas pu m’empêcher d’aller vers elle.
Comme les nuits précédentes, je me suis assis au sol, j’ai pris sa main avant de la
poser sur mon cœur. Je ne sais toujours pas pourquoi je persiste à revenir vers
elle. Elle m’a brisé, après tout. Et elle remue le couteau dans la plaie en voulant
ressasser le passé. Mais j’ai ce besoin irrépressible de la protéger. C’est viscéral.
Je ne peux pas l’empêcher et ça me rend dingue. Je me dis que c’est parce que ça
me donne la sensation de me rendre utile, de servir à quelque chose.

Et comme les nuits précédentes, elle s’est apaisée.

C’est pour ça que je me réveille ce matin avec une douleur dans les cervicales
et les épaules. Moi qui pensais dormir dans un bon lit confortable, je me retrouve
chaque nuit à pioncer assis sur le sol. Mon karma n’a pas dû apprécier que je
joue les égoïstes en m’appropriant la chambre.

Je repense à notre première dispute depuis nos retrouvailles. Elle a raison. Le


Jake d’avant ne lui aurait jamais parlé comme je l’ai fait. Le Jake d’avant l’aurait
pris dans ses bras pour la bercer toute la nuit. Le Jake d’avant lui aurait donné la
chambre et lui aurait brossé les cheveux le soir.

Or, ce Jake-là n’est plus.

Il a disparu quatorze ans plus tôt. J’ai passé toutes ces années à ériger une
carapace autour de mon cœur et une armure en béton autour de mon âme. J’ai
tenté de renouveler l’expérience, une fois, mais ça a évidemment échoué. Parce
qu’à cause de Lily, je ne ressens plus rien.

Je voulais tout oublier. L’oublier elle. Et je me hais chaque fois que mon cœur
réagit au son de sa voix ou à son regard hypnotique. Je déteste que mon corps
puisse de nouveau se tendre à son contact. L’amour, c’est un putain de poison.
Comme un cancer qui te bouffe lentement, à petit feu. Au début, t’en as pas
conscience, tu vis normalement comme si tout allait bien. Puis tu te rends
compte qu’il est là. Parce que tu réalises que tu donnerais ta vie pour la personne
en face de toi. Ton cœur parle pour toi. Tu n’as plus les idées claires quand elle
t’embrasse, tu perds pied quand elle te caresse. Et trop aveuglé par les
sentiments que ce cancer te procure, tu te laisses bouffer.

Jusqu’à la phase terminale. Là, la personne pour qui tu donnerais ta vie a


conscience que tu es bien enlisé dans son piège et elle t’achève. D’un coup
foudroyant. T’as alors l’impression de sentir ton cœur exploser. Il vole en éclats
et tu as tellement mal que tu serres ta poitrine en espérant que la douleur s’arrête.

Or, elle ne disparaît jamais vraiment. On dit que le temps guérit les blessures.
Ce sont des conneries. Il les atténue seulement, mais il ne les efface pas.

Le soleil commence à se lever à travers les petites fenêtres de la maisonnette.


Je me souviens, petit, je me réveillais toujours un peu avant l’aube avec Lily et
nous regardions ensemble le jour se lever sur l’océan.

Je me souviens de ses grands yeux brillants contemplant le paysage. Et de


mon cœur battant en l’admirant elle.

Lily remue dans son sommeil, sonnant pour moi l’heure de m’éclipser. Je ne
sais pas encore comment je réagirais si elle savait ce que je fais chaque nuit,
alors je préfère qu’elle ne le sache pas. Je me sers un verre de jus de fruits et
avale un pain au lait avant d’aller dans ma chambre pour enfiler un jogging et un
débardeur gris. Je passe un coup d’eau froide sur mon visage fatigué autant
physiquement qu’émotionnellement et retourne dans le salon. J’y découvre Lily
allongée de tout son long en étoile de mer. La couverture est descendue jusqu’à
ses cuisses, ce qui me laisse donc le loisir de contempler son corps à demi nu.
Son débardeur en soie rose pâle couvre à peine sa poitrine voluptueuse et son
ventre est à l’air. Je revois encore mes lèvres embrasser ce corps menu, ma barbe
d’adolescent caresser chaque parcelle de cette peau douce et au parfum des îles.
Je souris comme un idiot alors que je me rappelle lui avoir donné un orgasme
juste en frottant mon menton sur son bas-ventre, à quelques centimètres de son
intimité. Cette nuit-là, j’étais comme un candidat de jeu télé ayant gagné le
million.
Je me sens soudain à l’étroit dans mon pantalon, ce qui me fait vite revenir
sur terre. Je me frotte la barbe en soupirant. Il faut que je me tire de là. J’enfile
mes baskets et mes écouteurs dans les oreilles avant de sortir, non sans vérifier
les dispositifs de sécurité que j’ai installés avant. L’air frais de ce début de
matinée atténue la chaleur que j’ai éprouvée en voyant Lily. Pendant un instant,
j’ai failli laisser le Jake d’avant prendre le dessus. Mais heureusement, j’ai su me
ressaisir. Il ne faut surtout pas que mes démons intérieurs m’envahissent de
nouveau. Je refuse de céder. Elle ne me mérite pas. Elle ne me mérite plus.

J’ai toujours aimé courir. Quand on était ados, je proposais toujours à Lily de
m’accompagner, mais la seule fois où elle a cédé, elle a frôlé la crise d’asthme.
Courir me permet de me maintenir en forme, mais de me vider l’esprit aussi. Et
Dieu sait que j’ai besoin de faire le vide en ce moment.

Comment tout cela a-t-il pu arriver aussi soudainement ? Pourquoi


maintenant ? Je n’ai jamais réellement cru au destin. Pour moi, nous décidions
de nos propres choix. Or maintenant, je commence à croire que nous ne sommes
pas maîtres de notre destin autant qu’on le croit.

Je ne suis pas tranquille avec elle. Au risque de perdre un peu de ma virilité,


je dois admettre que j’ai peur. De Lily-Rose et de ce que je pourrais ressentir
pour elle. Je fais le gars impassible à l’extérieur, mais à l’intérieur, c’est un
putain de bordel émotionnel. Une partie de moi l’aime encore, l’autre la déteste
au point de vouloir stopper la mission. Je me raccroche au fait qu’elle est plus ou
moins liée à Blake Davis et que mon devoir est de la protéger. Mais je sais que
ce n’est pas tout à fait la seule raison.

Je ne devrais pas ressentir ce que je ressens, que ce soit loin ou près d’elle. Ce
courant électrique quand elle me frôle ne devrait plus exister. Ni l’accélération
de mon cœur quand elle rit ou ce désir profond quand elle se mord la lèvre. Elle
ne devrait pas me manquer, là, alors que je fais tranquillement mon jogging sur
le sentier qui entoure la baraque. Je ne devrais pas m’inquiéter constamment
pour elle. Je ne devrais pas me demander ce qui a bien pu lui prendre pour me
quitter comme ça.

Et pourtant, ces sentiments que j’ai réussi à refouler pendant quatorze ans sont
toujours là et ils sont en train de refaire doucement surface. Je le sais, je le sens.
À croire que je suis masochiste.
Énervé, je donne un coup de pied dans une bouteille en verre qui traîne. Elle
se fracasse en mille morceaux contre un arbre. Voilà. Exactement comme mon
cœur lorsqu’elle m’a largué. L’explosion totale. Sans un mot, sans rien. Les
seules choses qui me restaient de nous et qui me permettaient de voir que ça
avait été réel, c’étaient les photos. Que j’ai fini par brûler lorsque le manque n’a
plus été supportable. Mes potes m’ont dit que ça passerait avec le temps. J’y ai
cru, vous savez ? J’ai baisé un tas de filles, sifflé un tas de bouteilles d’alcool et
j’ai même touché à la drogue pendant un court laps de temps. J’ai tout essayé
pour l’oublier. Mais rien n’a marché. Quand je me couchais, je revoyais son
sourire rayonnant, sa beauté surnaturelle. Je sentais sa bouche sur moi. Elle me
faisait planer. Elle était ma drogue, putain. Une drogue dont il est impossible de
se sevrer.

Le temps a passé et j’ai arrêté mes conneries quand je suis revenu


d’Afghanistan. La guerre m’a permis de mettre Lily dans une cage dorée, au fin
fond de mon esprit. Et j’ai continué à vivre. Maintenant, elle est revenue dans
ma vie et tous ces souvenirs se sont échappés de cette cage. Tel un boomerang,
tout m’est revenu en pleine gueule.

Tout aurait pu être si différent ! Si elle m’avait fait un tant soit peu confiance,
on y serait arrivés. On en aurait bavé, mais l’amour était là, et pour moi, c’est
tout ce qui importait. J’ai envie de savoir pourquoi. J’ai envie de la laisser
s’expliquer. Mais bordel, j’ai trop peur de ma réaction. Elle va se justifier, ce qui
va entraîner le retour de mes démons, et forcément, je vais péter un plomb. Alors
je la repousse. Je préfère rester dans l’ignorance plutôt que de redevenir celui
que j’étais après son départ.

Vous savez ce qu’est le pire ? C’est que je cours dans le but de me vider la
tête, et la seule chose à laquelle je pense depuis que j’ai commencé, c’est elle.
Depuis une heure que je foule les graviers, je n’ai pensé à rien d’autre qu’à elle.
Comme si mon monde ne tournait qu’autour de Lily. Et je me déteste rien que
pour ça. Je fais encore un tour de terrain avant de me décider à rentrer, trempé de
sueur. La musique toujours dans les oreilles, je me dirige dans la salle de bains,
tête baissée. Je refuse de la voir étendue sur le lit. Je refuse de laisser mes
pulsions revenir comme tout à l’heure. Mais mon cerveau, lui, ne peut pas
s’empêcher de se la rappeler comme il y a une heure. C’est incroyable le corps
humain quand même. Tu mets des mois, voire des années, à te souvenir d’une
chanson dont tu as oublié le titre ; en revanche, pour ce qui est des choses que tu
souhaites oublier, là, il te les placarde en 3D dans ton esprit. Je cours presque
dans le couloir menant à la salle d’eau, et lorsque j’ouvre la porte, mes yeux sont
sur le point de jaillir de leurs orbites. Bordel de Dieu !

Regarde ailleurs, Jake !!

– Ça ne va pas, non ? s’écrie Lily qui sort visiblement tout juste de la douche.

Je referme aussi sec, le cœur battant, et me passe une main dans les cheveux.
Putain, j’aurais dû vérifier le canapé. Comment oublier cette vision, maintenant,
et faire redescendre la pression dans mon caleçon ? Bon sang, ce foutu destin est
un sacré farceur. Je me sers un verre d’eau dans la cuisine, mais ça ne me calme
pas. Je tente de penser à ma vieille prof de maths qui avait des verrues dans le
cou et de la moustache, mais même ça, ça ne suffit pas à me faire débander.

Je suis en enfer. Et Lily en est la reine.

Quand elle fait enfin son apparition dans le salon, je suis devant une émission
de moto à la télé. Je ne peux m’empêcher de la regarder aller dans la cuisine,
dans son pantalon large et son chemisier quasi transparent. Elle ne parle pas de
l’incident de tout à l’heure et je l’en remercie intérieurement. Sans un bonjour, je
pars me réfugier dans la douche. L’eau froide ne m’aide malheureusement pas à
effacer l’image des fesses de Lily de mon esprit. Je suis raide comme un piquet.
Dans tous les sens du terme. Je fais alors une chose que je n’ai pas faite depuis
un sacré bout de temps. J’empoigne mon sexe aussi dur qu’une barre de fer et
commence à me caresser en lâchant un soupir de frustration et de plaisir en
même temps. De frustration parce que je suis tellement sensible à cette femme
que j’en viens à devoir me masturber pour éviter de lui sauter dessus. Je garde un
appui sur la paroi de la cabine et je me branle avec l’image de cette bombe qui
fut mienne autrefois, ancrée dans ma tête. Je repense à toutes les fois où elle m’a
fait prendre mon pied, tout en accélérant le rythme de ma main autour de ma
verge. Ma respiration devient de plus en plus rauque et je jouis dans un râle
profond, témoignant de mon plaisir et de ma tristesse à la fois.

Je sors de la douche, revigoré physiquement, mais mentalement perdu. Quand


je reviens dans le salon, Lily est assise en tailleur sur le canapé que j’ai replié, un
bol de céréales dans les mains et elle regarde un téléfilm de Noël. Je lève les
yeux au ciel. Tous les ans, c’était la même chose. Dès que les derniers mois de
l’année arrivaient, elle ne pouvait s’empêcher d’enregistrer les films de Noël qui
commençaient à passer et on les regardait ensemble le soir après nos journées de
cours. Je détestais ces navets. Mais Lily aimait tout ce qui était romantique.

Et moi, je l’aimais, elle.

Je me rends compte que je la fixe depuis un moment lorsqu’elle tourne les


yeux vers moi. Elle se met à rougir, se rappelant probablement l’épisode de la
salle de bains, avant de reporter son regard sur la télévision. À moins qu’elle
m’ait entendu gémir de plaisir sous la douche… Je soupire. D’agacement ? De
nostalgie ? Sûrement les deux. Ça m’énerve de devoir lutter contre des
sentiments qui n’ont plus lieu d’être.

– Si tu es prête, on peut y aller.

C’est la première fois que je lui adresse un mot depuis des heures. Me
retrouver collée à elle ne m’enchante guère, mais je dois la préparer. Quand
Harper a mentionné le nom de Blake Davis, lors du débriefing, j’ai alors su
pourquoi il avait fait appel à moi et pas à un autre. Personne ne connaît ce
connard mieux que moi. Cela fait des années que nous essayons de
l’appréhender, mais ce fils de pute arrive toujours à passer entre les mailles de
nos filets. Mon instinct protecteur s’est intensifié en découvrant que c’est Lily, sa
prochaine cible. Si elle ne sait pas se défendre, il risque de la bouffer toute crue.
Parce qu’il va revenir, ça, c’est indéniable. Il est intelligent et plein de
ressources. Il faut s’attendre à le voir devant la porte tôt ou tard.

– Je ne sais pas si ça sert à grand-chose, je n’ai aucune notion de défense


comme tu l’as si bien souligné.

Son regard est empli de reproches, mais je ne culpabilise pas. Parce que c’est
la pure vérité. Même si elle a réussi à me briser les bijoux de famille et que j’ai
dû rester une heure avec une poche de glace sur l’entrejambe, ce ne sera pas
suffisant pour échapper à Blake.

– Je t’attends dans la voiture.

Je sors de la maison et me mets au volant en espérant qu’elle n’en fasse pas


qu’à sa tête et ne reste pas collée à son canapé. Je la connais assez pour savoir
qu’elle est capable de me poser un lapin juste pour me montrer qu’elle a autant
de pouvoir que moi. Heureusement, elle ferme la porte à clé et descend les
marches du perron quelques minutes plus tard.

– Qu’est-ce que j’ai en échange ? demande-t-elle en claquant la portière


tandis que je démarre.

Elle n’est pas sérieuse ? C’est quoi son but, me faire plus de mal en remuant
le couteau dans la plaie ? Je fais mine de réfléchir en frottant ma barbe de trois
jours.

– Hum, voyons… un risque de mourir moins élevé ?

Elle lève les yeux au ciel et je réprime un sourire.

– Ça, on n’en sait rien. Non, je veux quelque chose de plus joyeux. De plus…
positif.

Je lève un sourcil suspicieux. Généralement, quand elle dit cela, ça n’augure


rien de bon pour moi.

– Je n’ai aucune envie de jouer à ce jeu-là.

C’est trop douloureux de repenser à ces moments où nous étions ensemble, où


l’on se disait que rien ni personne ne pouvait nous séparer. Je n’ai plus envie
d’être ce gamin naïf. Je préfère la considérer comme une simple cliente. Le
boulot, rien de plus.

***

C’est sur le chemin du retour que je finis par céder, poussé par la curiosité et
surtout par cette sensation de défi que j’avais lorsque nous jouions à ce stupide
jeu.

– OK, t’as gagné. Je t’écoute. Que veux-tu en échange ?


– Je te le dirai le moment venu.

Réponse qui accroît mon appréhension.


– Ne me dis pas que tu vas m’obliger à remater La Cité des anges.

Je n’avais pas prévu de le dire à voix haute, et aussitôt, d’autres souvenirs liés
à notre adolescence fusent dans mon esprit.

Reprends-toi, Jake, c’est du passé.

Ma réplique lui arrache toutefois un sourire et mon cœur fait un bond.


Putain…

– Ça fait un bail que je ne l’ai pas revu, avoue-t-elle avec une pointe de
nostalgie dans la voix.

Je m’abstiens de lui dire que moi, je me le suis repassé en boucle pendant ma


période dépressive, avant que mes potes me secouent les puces. Cette révélation
réussit à faire planer un silence pesant dans l’habitacle. J’ai tellement de choses à
lui dire, et pourtant, je ne parviens jamais à me lancer. J’ai peur que ses réponses
ne me fassent redevenir le mec violent et impulsif d’autrefois. La guerre m’a
appris à canaliser ma colère. Je ne veux pas que cela n’ait servi à rien.

Je dois dire qu’elle s’est bien battue aujourd’hui. Mes attributs sont encore
intacts, mais elle m’a tout de même filé un bon coup dans la mâchoire quand on
est passés aux attaques frontales. Ajoutez à cela mes douleurs dans la nuque à
cause de mes nuits passées au sol et vous avez une idée de mon état.

– Je crois que je commence à prendre goût à ces cours d’autodéfense.

Une poche de glace posée sur la joue – décidément, je suis abonné –, je


regarde Lily en train de s’affairer en cuisine. Bon Dieu, ce qu’elle est sexy ! Elle
s’est changée en rentrant pour mettre une petite tunique blanche aux manches en
dentelle avec un legging. Je n’ai pas eu le courage de lui dire de mettre un
pantalon. Elle aurait su que mon excuse concernant son nouveau style
vestimentaire que je lui ai imposé n’était pas tout à fait vraie.

Mais voilà, mes yeux sont maintenant partout sauf là où ils devraient être, soit
sur l’écran de télévision. J’admire ses courbes qui ondulent à chacun de ses
mouvements alors qu’elle passe du plan de travail aux plaques de cuisson où
mijote une sauce à l’odeur succulente, puis qu’elle lève les bras à hauteur des
placards, faisant remonter sa tunique. Je me tasse sur le canapé, conscient que je
commence à être à l’étroit dans mon jean.
Chapitre 18

Jake

– Il est hors de question que je t’accompagne pour ce genre de connerie, dis-


je, catégorique.

J’aurais dû me douter que la contrepartie en échange ne me plairait pas. Lily


est en train de se façonner une queue-de-cheval tandis que je suis occupé à tailler
ma barbe. Même si je dois dire qu’elle est tout aussi magnifique en brune, avec
son carré ondulé. Ça fait une sorte de contraste avec sa peau de porcelaine dont
je me suis longtemps moqué parce qu’elle ne bronzait jamais, contrairement à
toutes les Californiennes.

– Depuis quand es-tu devenu anti-Noël, toi ? s’offusque-t-elle, me tirant de


mes pensées.

Depuis l’année où tu m’as quitté. Cela fait quatorze ans que je n’ai pas fêté
Noël et ça me va très bien. Quand bien même je l’aurais fait, je n’ai plus de
famille, donc plus personne avec qui le fêter.

– Je n’irai pas acheter de décorations de Noël, un point, c’est tout. Merde,


Lily, on n’est même pas encore à la mi-décembre !
– Ce que tu peux être rabat-joie ! Je te rappelle que c’est ta contrepartie pour
avoir accepté tes cours de combat et de tir. Tant pis, dans ce cas, j’irai toute
seule. Maintenant que mes nouveaux papiers sont arrivés et que j’ai une superbe
carte de crédit…

Je me tourne vers elle, le regard ombrageux. Elle se tient les hanches, la tête
penchée sur le côté. Sa bouche fait la moue et son regard est presque suppliant.

– Toujours aussi téméraire.


– Toujours aussi ronchon, réplique-t-elle avec un demi-sourire. Bon, moi, j’y
vais.
Elle commence à sortir de la salle de bains, mais je la rattrape par le poignet,
en tentant d’ignorer le courant magnétique qui me submerge. Son visage aux
yeux trop grands me scrute avec intensité. Bordel, elle sait y faire avec son
charme. Elle s’est beaucoup améliorée avec les années en matière de séduction
et je me demande dans quels autres domaines elle a pris de l’assurance.

Ouh là, terrain glissant, mec.

– Je peux toujours t’enfermer à double tour.


– Mais tu sais très bien que j’arriverais à sortir.

Je soupire. S’il y a bien une fille en ce bas monde qui réussit tout ce qu’elle
entreprend, c’est Lily-Rose. Et je la connais assez pour savoir qu’elle est
vraiment sérieuse et qu’elle est capable de tout pour arriver à ses fins. Elle me
fait sa moue boudeuse et je soupire de nouveau, vaincu.

Même après toutes ces années à souffrir à cause d’elle, elle arrive encore à
m’attendrir…

Accompagner une femme telle que Lily-Rose Vargas – ou Anélya Hayes,


comme elle est censée se faire appeler, dorénavant – est strictement déconseillé.
Vraiment. Surtout en période de Noël. Elle est intenable ! À peine entrée dans le
centre commercial de Thousand Oak, on dirait une gamine dans un grand
magasin de jouets. Elle a les yeux qui brillent, les zygomatiques tirés à l’extrême
et elle ne tient pas en place.

– Regarde-moi ces merveilles ! s’extasie-t-elle en admirant des boules


lumineuses sur un sapin blanc d’une vitrine.

Elle entre dans la boutique, et après un rapide coup d’œil aux alentours
histoire de vérifier que nous ne sommes pas suivis, je lui emboîte le pas, les
mains enfoncées dans les poches. Lily achète tout et n’importe quoi. Je crois
qu’elle veut faire raquer le département de la Justice. Comme l’exige le
protocole, l’État lui verse une certaine somme d’argent sur une carte de crédit le
temps que l’affaire soit bouclée définitivement. Elle attrape une guirlande rouge
vif et l’enroule comme un boa autour de son cou en papillonnant des cils. Je
secoue la tête, l’air désabusé, mais j’avoue que je retiens un sourire. Elle est
toujours aussi belle, putain. Chaque minute passée avec elle est un véritable
supplice pour mon corps. Celui-ci veut la sentir contre lui. La toucher.
L’embrasser. La caresser. Et lui faire un tas d’autres choses auxquelles je ne
préfère pas penser maintenant.

À cet instant-là, je retrouve ma Rosie.

Mais la raison me rappelle qu’elle n’est plus vraiment Rosie. Quelque chose a
changé en elle. Sous ses airs enjoués, la peur est enchaînée comme un boulet à sa
cheville. Pensant que je ne la vois pas, elle a tendance à regarder autour d’elle,
de crainte sans doute d’être agressée ou de se faire tirer dessus. Je peux sentir
cette peur qu’elle refuse de montrer. Et malgré cela, elle a quand même eu le
cran de sortir de la maison pour aller faire du shopping. Cette femme est la plus
courageuse que je connaisse, elle refuse de s’arrêter de vivre alors que quelqu’un
veut sa mort.

Mais elle a aussi une part d’ombre. Une rancœur est plantée dans son cœur,
presque aussi grande que celle que j’éprouve à son égard.

– Qu’est-ce que tu penses de celle-là, Jacky ? J’hésite entre les deux.

Je serre les poings derrière mon dos et lui lance un regard menaçant. Elle sait
très bien que je déteste ce surnom ridicule dont elle m’a affublé pour me taquiner
il y a presque vingt ans déjà. Elle me gratifie d’un clin d’œil. Elle veut me
pousser dans mes retranchements. Elle veut que j’arrête de la culpabiliser. Mais
je ne peux pas. Elle est une criminelle de l’amour. Elle m’a planté un putain de
couteau – une épée, même – en plein cœur et l’a fait tourner, histoire de
m’infliger le plus de douleur possible avant de partir sans se retourner. Elle a
soufflé sur le château de cartes que nous avions mis tant d’années à construire.
J’ai bien tenté d’en refaire un autre, mais là aussi, il s’est écroulé après
seulement quatre ans. Alors depuis, je me contente du plaisir charnel. Je prends
sans rien promettre en retour, et ça me va très bien. Elle m’a détruit. Ressentir à
nouveau des sentiments pour elle est beaucoup trop risqué et c’est totalement
rédhibitoire. J’ai trop souffert à cause d’elle. De toute façon, mon boulot me
prend tout mon temps.

– Les bleues, lui dis-je en désignant la boîte de boules qu’elle tient.


– OK, je vais prendre les blanches.
Elle les met dans son chariot et repose les bleues. Je souffle de rage. Cette
fille me rend dingue. À peine un mois ensemble, et c’est plus électrique que
jamais. La tension entre nous est si palpable que l’on pourrait faire péter toute la
ville à nous seuls. Si elle est une tornade, je suis un ouragan.

Tandis que Lily déambule dans les rayons comme une gamine émerveillée
face à autant de déco, je la suis bon gré mal gré. Une blonde à la silhouette
sulfureuse nous croise et me lance un regard aguicheur. Je lui souris en suivant
des yeux ses hanches qui ondulent, ce qui n’échappe pas à Lily.

– Bon, allez, on y va, décrète-t-elle avec une pointe d’agacement dans la voix.
Je crois que la carte va suffisamment fumer avec tout ça.

Je retiens un rire. Serait-elle jalouse ? Au moins, ça a le don de lui faire


arrêter ses achats compulsifs. Nous arrivons à la caisse et je ne peux m’empêcher
de regarder autour de nous.

– Elle a tourné au rayon des crèches de Noël, si tu veux la rejoindre, maugrée


Lily entre ses dents tout en sortant la carte de crédit qu’on lui a confiée.

Est-ce que je dois lui dire que je vérifie seulement que nous ne sommes pas
suivis ? Je décide que non. Après tout, je n’ai aucun compte à lui rendre. Et puis
sa jalousie me fait jubiler. Je me penche pour lui souffler à l’oreille.

– Dommage que je ne puisse pas te laisser seule.

Son corps tressaille et mon sourire s’élargit. Lily prend ses sacs et se dirige
vers la sortie d’un pas furibond. Bon, OK, j’y suis allé un peu fort. Mais c’était
trop tentant.

– Madame, vous avez oublié… commence la caissière avant que je la coupe.


– Je m’en occupe.

J’attrape le sac que Lily a laissé sur le comptoir et cours presque pour la
rejoindre avec un certain sentiment de satisfaction. Finalement, cette virée
shopping n’est plus si chiante qu’elle en avait l’air au début.

– On dirait que tu es fâchée, la taquiné-je tandis qu’elle marche au pas de


course.
– Pas du tout.

Vous avez perçu la conviction avec laquelle elle vient de me répondre ? Moi
non plus ! Je pince les lèvres pour ne pas rire. Elle a les oreilles rouges de colère
et son pas déterminé me fait sourire. Elle tourne brusquement pour entrer dans
une boutique. Je m’arrête net en me rendant compte de ce que vend cette foutue
enseigne. Est-elle sérieuse ?

– On est venus pour acheter des conneries de Noël, non ? fais-je, mon sourire
ayant soudain disparu.

Elle regarde distraitement les différents ensembles de lingerie en dentelle sur


un portant avant de rétorquer :

– Des décorations, Jake. Ça s’appelle des décorations. Et si, on est venus pour
ça.
– Alors, qu’est-ce qu’on fout dans ce magasin ?

Autour de nous, de nombreuses femmes me lancent des regards bienveillants,


me mettant mal à l’aise.

– Tu crois que ça m’irait, ça ? me demande-t-elle, ignorant ma question.

Elle place une guêpière transparente avec un petit nœud rouge entre les
bonnets, au niveau de sa poitrine. Elle se fout de ma gueule ? Mon crétin de
cerveau me placarde une image de cette femme magnifique devant moi, portant
ce sous-vêtement… et rien que ce sous-vêtement. Bon Dieu de merde !

– Arrête tes conneries, fulminé-je en lui arrachant des mains l’objet du délit
pour le reposer sur le portant.

Puis je la tire par la main pour dégager de ce magasin de malheur.

– Bah quoi, tu n’aimes pas ? rit-elle en courant derrière moi, ce qui accroît
mon agacement.

Je m’arrête net dans l’allée et elle manque de me foncer dedans. Je me tourne


face à elle, le regard menaçant.
– Tu cherches quoi, au juste ?

Elle croise les bras sur sa poitrine voluptueuse et me lance le même regard.

– Et toi alors, tu cherches quoi ?


– Rien du tout. Mais je te signale que je ne suis pas devenu moine quand on
s’est séparés ! (Quand tu m’as quitté !) On n’est plus ensemble, alors je fais ce
que je veux, où je veux et avec qui je veux.

Lily déglutit, l’air blessé.

– Très bien.

Elle fait demi-tour pour revenir dans la boutique de lingerie et en ressort une
minute plus tard avec un sac. Je parie qu’elle a pris cette putain de guêpière.

– J’ai eu d’autres hommes après toi, moi aussi. Je fais ce que je veux, où je
veux et avec qui je veux.

Une douleur me serre le cœur à l’idée qu’elle ait pu connaître entre les bras
d’autres mecs ce qu’elle a connu avec moi. C’est mon côté primitif,
caractéristique de l’homme. Nous nous défions du regard. Je me rapproche de
son visage, si près que nos souffles s’entremêlent. Je peux presque sentir son
cœur battre à toute allure, comme le mien. Puis je lui chuchote si bas qu’elle
seule peut m’entendre.

– Aussi longtemps que tu seras sous ma protection, tu feras ce que je te dis de


faire.

Lèvres pincées, sourcils froncés et regard noir, elle est si furieuse que ça me
donne envie de l’embrasser, là. Dans cette allée de ce centre commercial. Au
milieu de tous ces gens venus faire leurs achats de Noël. Nos bouches sont si
proches l’une de l’autre qu’il ne manque plus que quelques centimètres pour
qu’elles se rejoignent. Mais Lily se détourne et part en direction de la sortie.

– Je conduis, ordonne-t-elle une fois sur le parking.


– La dernière fois que je t’ai vue tenir un volant, ce n’était pas très glorieux.

Elle m’arrache les clés des mains.


– J’avais 16 ans, Jake. De l’eau a coulé sous les ponts, depuis.

Elle s’installe au volant, et moi, je reste comme un con devant la voiture.

Ouais, de l’eau a coulé sous les ponts.

Un océan, même.
Chapitre 19

Lily-Rose

La magie de Noël a toujours fait partie intégrante de ma vie. Même si je


travaillais comme une acharnée, je prenais toujours le temps de faire un sapin. Je
décorais même ceux de l’hôpital avec mes collègues.

Il était évident que le programme de protection auquel je suis soumise n’allait


pas me faire déroger à la règle et m’empêcher de retomber en enfance. Je pensais
vivre une bonne journée à chercher les meilleures décorations avec Jake, une
chose que nous n’avions jamais eu l’occasion de faire étant ados, mais cela a vite
tourné au cauchemar lorsque je l’ai vu reluquer cette blonde. Toute envie de
shopping s’est envolée. Mais, ayant plus d’un tour dans mon sac à main, j’ai su
retourner la situation en ma faveur avec cette guêpière. Je l’ai achetée pour
Emily à la base, elle adore ces excentricités. Mais avoir vu Jake s’énerver à ce
sujet m’a prouvé que sous ses airs de je-m’en-foutiste, il avait peut-être compris
qu’il avait fait une grosse connerie.

Il est vrai que j’ai connu d’autres hommes après lui. Quatorze ans, ce n’est
quand même pas rien. Mais aucun n’a su me faire vibrer comme Jake. Et, pour
être tout à fait honnête avec moi-même, je n’ai plus envie de sortir avec d’autres
hommes, du moins tant que Jake sera là. Parce que je sais que, dès que sa
mission sera terminée, une fois que j’aurai fait mon témoignage devant les juges,
il mettra les voiles.

Comme il y a quatorze ans.

Alors je préfère ne pas trop me faire d’illusions, me contenter de lui adresser


la parole quand cela est nécessaire et le charrier un peu de temps en temps, mais
ça s’arrête là. Il a été clair sur le sujet.

– Tu n’aurais pas pu prendre un truc plus petit, non ? Il a fallu que tu prennes
le plus gros, peste Jake.
– Un sapin, Jake. Ça s’appelle un sapin. Tu as vraiment du mal avec les mots
de Noël, hein !
– Parce que ça ne sert à rien quand tu n’as plus personne avec qui le fêter.

Je lui lance un regard compatissant, mais il ne le remarque pas, je crois. Nous


posons l’arbre dans un coin du salon et nous nous attelons à le décorer. Il n’a pas
l’air vraiment enchanté de le faire, mais j’apprécie son geste.

– Cela fait longtemps que tu n’as plus personne pour fêter Noël ?

Où est ta mère ? Qu’est-elle devenue ?

Il accroche une guirlande, l’air perdu dans ses pensées, avant de me répondre
sur un ton las.

– Ma mère est morte un an après notre rupture, avoue-t-il et je peux sentir


combien cela lui est difficile de se confier. Overdose de médicaments. Mais au
fond, je crois qu’elle en avait marre de subir ce que Gary lui infligeait et le fait
qu’il nous ait mis dehors a été la goutte d’eau. Un soir, je suis rentré du boulot et
je l’ai retrouvée inerte, des boîtes d’antidépresseurs vides autour d’elle.

Je plaque ma main sur ma bouche, mon cœur se fissure et mes yeux


s’embuent de larmes. Pauvre Caroline… elle était si gentille…

– Voilà en partie pourquoi je déteste ces conneries de fêtes de fin d’année.

Les larmes finissent par couler et je n’essaie même pas de les cacher. Caroline
était quelqu’un de bien. Elle aimait son fils d’un amour inconditionnel, elle ne
méritait pas ça. Je rêverais de prendre Jake dans mes bras, de le réconforter parce
que je vois bien qu’il tente de retenir ses larmes. Je voudrais lui dire qu’avec
moi, il n’a pas besoin de se cacher. Mais il se détourne et part en direction de la
cuisine.

***

Nous voilà dans la voiture de Jake, et toujours pas un mot d’échangé. Je


commence à me demander si c’était une bonne idée cette histoire de trêve. Je me
rends compte que nous n’avons rien à nous raconter et Jake semble perdu dans
ses pensées. Comme s’il était à des années-lumière de la réalité. Égoïstement, je
me dis qu’il repense peut-être au « nous » que nous formions autrefois. Le
Jamie’s est un restaurant classique de la ville dans lequel j’ai rarement mis les
pieds. La déception me gagne. Qu’est-ce que je croyais au juste ? Que nous
allions déjeuner au Fairytail comme si de rien n’était ? Qu’il allait pousser les
portes du restaurant de nos jours heureux sans y penser ? Il faut que je me rende
à l’évidence : Jake n’a aucune envie de retrouver nos souvenirs d’antan et je ne
devrais pas en avoir envie, moi non plus. La décoration du restaurant est un peu
désuète, mais a tout de même un certain charme. Ça sent bon le cumin et c’est
plutôt chaleureux. Nous nous asseyons sur une banquette pourpre et un serveur
nous apporte les cartes. Je le reconnais d’emblée. Il s’agit de Griffin Goldberg,
un ami d’enfance. Enfin, il aurait pu être mon ami s’il ne s’était pas amusé avec
ses copains à me voler mon journal intime avant que Jake, alors âgé de 11 ans à
l’époque, viennent à ma rescousse.

Notre première rencontre.

C’était il y a une éternité.

– Jake Hayes ? C’est bien toi ? s’exclame l’homme, les yeux ronds comme
des billes, comme s’il voyait un fantôme.

Jake lui sourit poliment en hochant la tête.

– Salut, Griffin.

Puis ce dernier reporte son regard sur moi.

– Oh, je vois que tu es en bonne compagnie, me sourit-il. Bonjour, madame.

Il me tend la main que je lui serre le plus naturellement possible.

– Anélya Hayes, me présenté-je.


– Ma femme, ajoute Jake et mon cœur part au quart de tour.

Les sourcils de Griffin se froncent et ses yeux me sondent comme s’il se


doutait de quelque chose.

– Votre regard me rappelle vaguement quelqu’un.


Je me raidis à l’instar de Jake. Puis j’adresse un sourire prétentieux à Griffin.

– Ça m’étonnerait, je ne suis jamais venue ici avant.

Il hausse les épaules et prend nos commandes. Une fois qu’il est parti en
cuisine, je souffle en me tournant vers mon « mari ».

– Tu crois qu’il va finir par me démasquer ? m’enquiers-je, les yeux


parcourant la carte.
– Il y a des chances. Tu n’as pas un visage que l’on oublie facilement.

Je relève la tête, rougissante. Les iris de Jake me scannent avec intensité et


mon cœur palpite. Je me reconcentre sur les menus avant de faire une bêtise telle
que me jeter sur lui pour l’embrasser. Cela ravirait Emily, mais ça compliquerait
gravement les choses. Nous venons de conclure une trêve, ça ne veut pas dire
que tout est permis. Un silence plutôt gênant s’installe sans que ni lui ni moi
n’osions le rompre, jusqu’à ce qu’on nous apporte nos assiettes.

– Blake Davis, hein ?

Je cesse de mâcher mes légumes pour scruter Jake qui vient de lâcher ce nom
avec un certain dédain. Mais même énoncées avec du mépris, ces syllabes me
percutent comme un coup de poignard et la chair de poule redresse les poils de
mes bras.

Son regard noir me découvrant…

Ses bottes qui claquent en écho dans le parking…

« Je te vois… »

Je hoche la tête.

– Son nom te donne des sueurs froides.

Ce n’est pas une question. Et il n’y a aucune moquerie dans les paroles de
Jake. Je hoche de nouveau la tête en tentant de revenir à la réalité. Je suis au
restaurant. Avec Jake. Il me protège. Rien ne pourra m’arriver avec lui à mes
côtés. J’ai confiance. Il doit sûrement lire la détresse dans mes yeux, car il se
rapproche et me murmure :

– Je te protégerai, Lily. Quitte à risquer ma propre vie, je te protégerai, me


promet-il.

Nouveau hochement de tête. Ses mots me vont droit au cœur, ce qui ralentit sa
cadence et me permet de reprendre mes esprits. Il est là. Je n’ai rien à craindre,
Jake est là.

– Tu es vraiment un aimant à ennuis, toi.


– Je ne les cherche pas, le rabroué-je, sur la défensive.

Il sourit en fourrant un morceau de son entrecôte dans sa bouche.

– Je sais. Je ne me moque pas, je constate. Ce n’est pas ta faute après tout,


mais là, j’avoue que c’est impressionnant. Tu as échappé au plus gros truand des
États-Unis de ces trois dernières années.
– J’étais au mauvais endroit, au mauvais moment, marmonné-je.

Et je n’ai surtout pas eu le courage de sauver Rebecca… Je sens ma gorge se


serrer sous la culpabilité et je repousse mon assiette. J’ai l’estomac trop noué et
les larmes me montent aux yeux.

– Je… Je vais aux toilettes.

Puis, sans lui laisser le temps de répondre quoi que ce soit, je me rue dans les
cabinets, à l’arrière du restaurant. Heureusement, ils ne sont pas occupés.
Appuyée au lavabo, j’observe mon reflet. Mon maquillage a un peu coulé à
cause des quelques larmes que je n’ai pas pu retenir sur le trajet. J’ai
l’impression que mon reflet me renvoie toute la culpabilité. Qu’il me dit que oui,
c’est de ma faute. Que j’aurais pu faire quelque chose, mais que j’ai été trop
froussarde. Et je craque. Le visage dans les mains, je m’effondre à genoux sur le
carrelage et je fonds en larmes. Je croyais que faire des choses telles que courir
les boutiques ou aller dans un restaurant m’occuperait assez l’esprit pour que je
ne pense plus à ma collègue.

Mais le passé nous rattrape toujours.

Personne n’y échappe.


La porte s’ouvre, mais je ne relève pas la tête. Tant pis si l’on me voit pleurer,
j’en ai trop besoin. Des bras se resserrent autour de mes épaules et je n’ai pas
besoin de lever les yeux pour savoir que c’est Jake. Le courant électrique qui me
parcourt me l’indique déjà.

– Ce n’est pas ta faute, Lily, me rassure-t-il à l’oreille.


– J’aurais dû essayer…
– Et nous aurions non pas deux, mais trois cadavres sur les bras. Je n’aurais
pas supporté de te retrouver morte. Je suis là. Rien ne t’arrivera, tu es en
sécurité.

Je m’accroche à lui comme à une bouée de sauvetage et laisse libre cours à


mon chagrin.

– J’ai peur Jake…

Tu me manques tellement, Jake…

Je resserre mon étreinte autour de son cou et il ne se dégage pas. Le rythme de


son cœur tout contre mon sein s’est accéléré et j’ose espérer que moi aussi je lui
ai manqué. Même si c’est un petit peu, je m’en accommoderai. Il ne dit rien, se
contentant de me serrer dans ses bras. Tel un rocher auquel je peux me
raccrocher malgré le torrent permanent de peur qui me submerge, essayant de
m’entraîner dans ses méandres. Tel un pilier contre lequel je peux m’appuyer et
éviter de tomber dans la folie.
Chapitre 20

Jake

J’aurais aimé lui dire qu’elle me manque. J’aurais aimé qu’elle me dise
qu’elle m’aime encore et qu’elle regrette ce qu’elle a fait. Qu’elle m’embrasse en
pleurant. Que notre étreinte dure une éternité.

J’aurais aimé tellement de choses, mais en même temps, je ne pense pas être
prêt pour ça. J’ai encore trop de rancœur à son égard.

Je suis là pour la protéger contre cet enfoiré de Blake, mais j’ai l’impression
que ma mission est plus complexe que ça. Et ça devient plus dur de jour en jour.
Dans tous les sens du terme. C’est dur de faire face à la femme que tu as aimée
de toute ton âme et que tu as haïe tout autant quelques années plus tard. Mais
c’est dur aussi dans la mesure où je ne peux pas me retenir d’éprouver du désir
pour elle. La croiser en plein milieu de la nuit, vêtue seulement d’une nuisette en
soie, faisant ressortir la pointe de ses seins à travers le tissu. La contempler dans
le miroir en train de se coiffer et de se maquiller tandis que je me brosse les
dents. La voir penchée, le cul à portée de main, alors qu’elle passe l’aspirateur.

Tous ces petits trucs pourtant anodins me rendent dingue. Et plus le temps
passe, plus j’ai du mal à résister.

C’est pour cela que je prends mes distances le plus possible. Parce que je sais
que si elle fait un pas de travers, je vais la suivre automatiquement. La
connexion invisible de nos deux âmes qui était déjà présente il y a quinze ans est
toujours là. Je la sens chaque fois qu’elle me frôle ou me regarde. C’est
indéniable. Mon cœur me crie de céder à mes pulsions, mais ma raison se
rappelle alors à mon bon souvenir, et je me braque. Je n’arrive pas à oublier,
c’est trop dur. Ça a beau faire quatorze ans, j’ai pourtant l’impression que notre
rupture date d’hier, qu’elle est encore toute fraîche dans mon esprit.

Je ne peux pas céder.


Ça reviendrait à lui pardonner. Ce que je n’arriverai jamais à faire.

Mais cela ne m’empêche pas de la sortir un peu de son trou. Elle n’a jamais
été du genre casanière et la laisser enfermée dans la maison ne ferait que la
garder prisonnière de son traumatisme. C’est pour ça qu’aujourd’hui je compte
l’emmener à la fête foraine sur la jetée, à environ vingt minutes d’Oak View. Je
ne sais pas si elle va apprécier ce geste, car c’est un endroit chargé de souvenirs
en ce qui nous concerne et j’avoue que j’ai pesé le pour et le contre toute la nuit.
J’ai finalement tranché en me disant que, certes, c’est un endroit qui nous fera
retomber dans les souvenirs, mais qu’au moins, ça la libérerait de ces démons. Je
l’ai encore entendue hurler dans son sommeil et je ne le supporte plus.
Égoïstement, ça me donne une raison de la toucher à son insu, de poser sa main
sur moi, mais elle souffre. Et je déteste ça. J’ai l’impression que la magie de
Noël et son obsession pour cette fête l’aident un peu à surmonter cette épreuve.

Je toque à la porte de la salle de bains où elle est occupée à se préparer.

– C’est Jake.

Je m’annonce toujours lorsque j’entre dans une pièce. Surtout depuis que je
l’ai surprise nue dans la salle de bains, l’autre jour. Bordel, ça non plus, je
n’arrive pas à me l’enlever de la tête. J’en ai la trique chaque fois que j’y
repense.

– Oui, entre.

Elle est en train d’enfiler des chaussettes blanches à pois rouges. Je la détaille
pendant un court instant. Eh, merde, même avec les fringues informes que je lui
ai achetées, elle reste canon. Un pantalon blanc tout simple et un petit pull rouge
avec écrit « Pas intéressée » sur le devant et « Passe ton chemin » dans le dos.
Je souris furtivement en me rappelant le jour où j’ai acheté ce vêtement dans la
friperie de Mme Rivers. Il était sur un portant, seul, et je me suis dit que c’était
un signe.

– Il ne fait pas un peu… prétentieux, ce pull ?

Il est parfait pour toi.


Je hausse les épaules.

– Il est simple et tu restes dans l’esprit de Noël.

Je fais un geste de la main de haut en bas pour désigner sa tenue.

– Et j’ai l’impression que le pantalon me fait un cul énorme.

Elle me le plante devant les yeux qui automatiquement se vissent dessus.


Seigneur, elle le fait exprès ma parole…

Je me brosse les dents, l’air impassible. Ma queue en revanche est beaucoup


moins indifférente et je profite d’un moment où Lily ne me regarde pas pour la
remettre en place. Je lui ai acheté ces fringues pour lui éviter de se faire trop
remarquer. Du moins, c’est ce que je lui ai dit. C’est la vérité, bien sûr, le but est
de la protéger de potentiels agresseurs. Mais aussi des hommes en général. De
moi. Je sais que je ne devrais pas, elle fait ce qu’elle veut après tout. Or, la
jalousie me prend chaque fois qu’un mec la regarde un peu trop attentivement.
La raison m’échappe, mais le désir est toujours là, ancré au fer rouge en moi.

Ressaisis-toi, Jake, bon Dieu !

– Aujourd’hui, je t’emmène quelque part, fais-je le plus naturellement


possible alors que ses fesses arrondies sont penchées devant moi.

Lily se redresse, un élastique dans les mains, et entreprend de se façonner une


queue-de-cheval. J’aimerais lui dire que je la préfère avec les cheveux lâchés,
mais j’ai trop peur qu’elle prenne mes propos comme un moyen de la séduire.

– Où ça ?
– Tu verras, c’est une surprise.

Elle ne me pose pas plus de questions, elle sait très bien que je ne lâcherai
rien.

– Au fait, pourquoi tu m’as désignée comme ta femme, devant Griffin, hier ?


– Parce que pour une raison qui m’échappe encore, tu as choisi le même nom
que moi. Et il sait que je n’ai pas de sœur.
– J’aurais très bien pu être ta cousine venue d’ailleurs, objecte-t-elle.
Je hausse les épaules, mais au fond, je n’ai aucune excuse.

– Je n’y ai pas pensé, sur le coup.

Je n’avais aucune envie de te présenter comme ma cousine.

Je suis en train de raser ma barbe tout en essayant de ne pas croiser ses yeux
émeraude dans le miroir. Mais c’est plus fort que moi, et résultat, je m’entaille le
cou.

– Ah putain, pesté-je.
– Attends, je vais t’aider.

Elle imbibe un morceau de coton de désinfectant et tapote la coupure dans un


geste très professionnel. Mon cœur joue des maracas.

– Je ne savais même pas qu’il y avait une trousse de secours là-dedans.

Elle est beaucoup trop près de moi. Je tente le tout pour le tout afin de ne pas
céder à cette tentation. Elle me pose un minuscule pansement.

– C’est la mienne. Une infirmière digne de ce nom ne sort jamais sans sa


trousse de premiers soins. Voilà.
– Merci.

***

Manteaux et chaussures enfilés, nous nous engouffrons dans la voiture.


Aujourd’hui, il fait plus frais que d’habitude. Les températures sont positives et
le soleil est apparent, mais il n’est pas très chaud.

– Ferme les yeux, intimé-je à Lily, après environ un quart d’heure de route.

Elle me scrute en haussant un sourcil.

– Qu’est-ce que j’ai en échange ?

Ah, ce putain de jeu me fera toujours autant d’effet. Nous l’avons inventé
alors que nous n’étions que des gamins, et pourtant, vingt ans plus tard, il
perdure encore. Je l’adore, mais je le déteste en même temps. Cependant, je ne
peux m’empêcher d’y jouer, c’est comme instinctif. J’aime le défi.

– Ce que tu veux dans la limite du raisonnable.


– Dans la limite du raisonnable ?

Elle dit cela avec sa voix de chaton et mes mains se crispent sur le volant. Je
hoche la tête en gardant les yeux rivés sur la route. Elle ferme alors les paupières
et ne triche même pas jusqu’à ce que l’on soit arrivés sur le parking de la grande
place. C’est blindé de monde et j’ai du mal à trouver une place. Je descends de la
voiture et ouvre sa portière pour l’aider à sortir. Elle a toujours les yeux clos et je
réprime un gémissement lorsque sa main calée dans la mienne me provoque un
frisson le long de la colonne vertébrale, jusque dans le bas-ventre.

– C’est bon, tu peux ouvrir.

Elle obtempère et une expression sublime se dessine sur son visage. Elle est
émerveillée. Et en un instant, les souvenirs remontent dans nos têtes. La
première fois que je l’ai emmenée ici. Pour elle, ce n’était sûrement qu’une
sortie entre amis, mais pour moi, c’était un premier rencard. Je me souviens que
j’avais dû payer le forain pour qu’il me file le gros panda en peluche qu’elle
convoitait, mais j’étais trop nul en basket pour réussir à marquer un panier. Elle a
tellement ri, son panda dans les bras, que je crois que c’est là que je me suis
rendu compte que j’étais vraiment amoureux d’elle.

– C’est exactement comme avant, s’émerveille-t-elle alors que nous


déambulons entre les différents stands. Merci !

Et sans crier gare, elle se jette dans mes bras. Je sais que pour elle, c’est une
simple marque de reconnaissance, un moyen de me remercier. Mais pour moi,
c’est tout autre chose. Et ça m’énerve de ressentir ça parce que du coup, mes
plans se compliquent. Je devais la détester, lui rendre la vie impossible. Or, je me
sens piégé, moi aussi. Mon désir de lui faire plaisir et de lui faire oublier la
raison de notre présence ici s’intensifie de plus en plus. De temps à autre, elle
me montre des visages qu’elle reconnaît en me murmurant les noms. Certaines
personnes me lancent même des regards, se rappelant sans doute qui je suis. Et je
prends mon air méchant quand je vois que des mecs reluquent Rosie un peu trop
attentivement.
Nous nous promenons l’un à côté de l’autre avant de nous arrêter près de la
grande roue qui domine l’océan. Comme si elle avait tout oublié de ces quatorze
dernières années, elle m’attrape la main et m’entraîne à sa suite près du vendeur.
Elle demande deux places et je paie avant même qu’elle puisse fourrer la main
dans son sac. Elle me scrute, ahurie, mais je me contente de hausser les épaules
en souriant.

– L’ego est primordial pour un homme, me justifié-je.

Je monte avec elle dans la nacelle, un sentiment d’appréhension envahissant


mon esprit. Nous sommes seuls à plusieurs mètres du sol, dans de minuscules
sièges qui laissent à peine la place pour deux. Nos bras et nos jambes sont collés,
mais je garde mon self-control.

– C’est toujours aussi magnifique, dit-elle en admirant le paysage.


– Magnifique, approuvé-je, les yeux rivés sur son profil.

Sa main posée sur sa cuisse crie à l’appel. Mais je ne cède pas et garde les
miennes fourrées dans les poches de mon sweat. Comme un alcoolique, si je
prends ne serait-ce qu’une goutte, je ne pourrai plus m’arrêter.

Le tour de manège terminé, nous allons au stand de barbe à papa où nous


nous battons presque pour savoir lequel va payer. Elle finit par avoir gain de
cause et nous continuons notre déambulation à travers les stands qui vendent un
tas de choses, la plupart en rapport avec Noël. Elle achète une boîte à cigares
pour son père et deux bonnets de Père Noël lumineux qu’elle nous met sur le
crâne. Je me surprends à rire et elle nous prend en photo avec son nouveau
téléphone. Alors qu’elle a le dos tourné pour prendre d’autres clichés, je fais
signe à un vendeur et le paie discrètement. Je fourre le cadeau dans la poche de
ma veste tout en la surveillant.

– Tu te souviens de cette fois où je me suis fait passer pour une cliente russe
auprès de Gary, juste pour qu’on puisse venir ici pour ton anniversaire ?
– Ouais, le plus bel anniversaire de ma vie.

Nous marchons dans les allées et nos mains se frôlent de temps en temps,
faisant tressauter mon cœur.
– Je suis désolé pour ta mère, dis-je au bout d’un moment.

Elle fronce les sourcils, se demandant sans doute comment je suis au courant.

– Je t’ai entendue au téléphone avec ton père, expliqué-je.

Ses yeux s’arrondissent telles deux billes, comme une enfant prise en flagrant
délit de bêtise.

– Et… qu’as-tu entendu d’autre ?


– Rien du tout, réponds-je sincèrement.

Elle pousse un soupir de soulagement que je ne manque pas de remarquer.

– Pourquoi ? Il y a des choses que tu avais peur que je sache ?

Je dis ça sur le ton de la taquinerie, mais au fond, je suis curieux de savoir. A-


t-elle parlé de moi à son père ? Celui-ci ne m’a jamais porté dans son cœur,
encore moins que sa mère, et je doute qu’il soit ravi en apprenant que j’ai
retrouvé sa fille.

Qu’elle m’a retrouvé, plutôt.

Mais à en juger par la boîte à cigares, je ne pense pas qu’il soit au courant.

– Non, non, rien du tout, répond rapidement Lily.

Trop rapidement. Je décide de la taquiner encore un peu tandis que nous


progressons entre les stands.

– Je suis Marshal. J’ai été formé pour savoir quand les gens me cachent des
choses.

Elle ouvre la bouche pour répondre, mais une autre voix à côté de nous
l’interrompt.

– OH. MON. DIEU !

Nous regardons la femme qui vient de s’exclamer. Brune aux yeux clairs, le
teint bronzé et un ventre rond, son attention est uniquement tournée vers Lily.
Celle-ci a ouvert la bouche en grand, l’air subjugué. Je regarde de nouveau la
femme enceinte, et soudain, j’ai le déclic.

– Karen ?

Karen Jacobson était l’une des amies de la bande de Lily au temps du lycée.
Son regard se tourne vers moi et un grand sourire fend ses lèvres charnues.

– Jake, mon Dieu ! Je croyais que tu avais déserté Oak View après ton entrée
à la fac ! Et toi, Lily, je ne pensais pas que tu allais revenir ici après que…
enfin… je pensais ne jamais te revoir. Vous êtes de nouveau ensemble ? Qu’est-
ce que tu as fait à tes cheveux ?

Lily retrouve un semblant de sourire, mais ses yeux restent comme vides.
C’est bizarre.

– Disons que j’avais envie de revenir ici incognito. Tu es la seule à m’avoir


démasquée pour le moment et je te serais reconnaissante de ne rien dire à
personne.
– Je te le promets à condition qu’on boive un café ensemble.

Lily hoche la tête. Quant à moi, je reste bloqué sur ce que Karen a failli dire
sur la raison du départ de Lily. Je suis persuadé qu’un secret plane au-dessus de
nous.

Nous nous installons à la table d’un salon de thé et Karen nous raconte qu’elle
est là pour passer les fêtes avec ses parents, qu’elle vit à Los Angeles où elle est
styliste dans le cinéma. Je remarque que Lily a du mal à quitter le ventre arrondi
de son amie des yeux. J’avoue que moi aussi.

– Du coup, là, je suis en congé maternité, je risque d’accoucher d’un moment


à l’autre et je ne suis pas près de retravailler, car je devrai l’élever toute seule.
– Ah bon ? s’étonne Lily.
– Ouais, grimace Karen. Son père est un acteur et il m’a caché qu’il était déjà
marié. Bref, tant pis. Comme on dit, vaut mieux être seule que mal
accompagnée.

Lily pose sa main sur celle de Karen et lui sourit.


– Tu as raison. Tu n’as besoin de personne pour élever ton bébé.

Le regard de Karen se remplit d’une tristesse inouïe.

– Je suis tellement désolée pour vous…

Lily manque de recracher son cappuccino par le nez, et moi, je fronce les
sourcils.

– Pourquoi ça ? m’enquiers-je.

Le regard qui passe entre les deux filles est plus que déchiffrable. Elles se
parlent silencieusement. Il y a bien un secret qu’on me cache, apparemment.

– Elle parle de mon père et moi, explique Lily. Tu sais, pour ma mère.
– Oui, c’est terrible, on ne s’y attendait vraiment pas, renchérit Karen.

Mais j’ai du mal à y croire et Lily semble le remarquer.

Nous finissons par quitter la fête lorsque je m’aperçois que du monde s’est
ajouté et que c’est trop risqué pour Lily de rester là. Elle embrasse son amie en
lui souhaitant bonne chance et en lui promettant qu’elles se reverront
prochainement. Je salue Karen à mon tour et repars avec Lily à mes côtés.

– Je suis fier de toi, lui dis-je tandis que nous montons dans ma voiture.
– Pourquoi ?

Je perçois une once d’inquiétude dans sa voix.

– Tu ne lui as pas parlé du programme. J’aimerais que tu ne la revoies


qu’après le procès, d’accord ? Ça peut être dangereux pour toi, mais aussi pour
les gens de ton entourage, cette histoire de protection.

Elle hoche la tête.

– Est-ce qu’on peut faire un détour avant de rentrer ? me demande-t-elle au


bout d’un moment.
– Tu veux aller où ?
Elle met un certain temps à répondre et sa voix est hachée.

– Au cimetière. Cela fait un moment que je ne me suis pas recueillie.


– Ta mère n’est pas à Chicago ? m’étonné-je.
– Non, elle a toujours dit à mon père qu’elle voulait reposer à Oak View. Le
lieu où elle a grandi. Quand elle est… partie, nous sommes revenus ici pour les
obsèques.
– OK. Je pense que ça me ferait du bien de me recueillir, moi aussi.

Je prends la direction du cimetière tout en me repassant cet après-midi dans la


tête. J’ai rendu Lily heureuse et sereine pendant quelques heures. Par contre,
moi, je suis encore dans le flou, surtout après le passage de Karen.

– Pourquoi as-tu déménagé, Lily ?

Elle garde les yeux rivés sur la route et se mord la lèvre inférieure.

– Mes parents l’ont décidé.


– Je croyais qu’ils adoraient Oak View.
– Je croyais qu’il ne fallait pas parler du passé, réplique-t-elle soudain sur un
ton un peu agressif.

Mais ça ne m’arrête pas.

– Écoute, j’ai bien vu que Karen ne parlait pas de ta mère quand elle a dit
qu’elle était désolée. Qu’est-ce que tu me caches ?
– Rien du tout. On est partis chacun de son côté, point barre.

Je soupire d’agacement. Je n’insiste pas pour cette fois, mais je me promets


de tirer cela au clair, très prochainement.

***

Nous arrivons au cimetière avec nos bouquets de fleurs que nous sommes
allés chercher sur le trajet. Nous nous dirigeons d’abord vers la tombe de Sophia,
la mère de Lily. Elle y dépose les marguerites en reniflant. Nous restons là un
bon moment, Lily à pleurer la perte de son modèle et moi à la rassurer, un bras
autour de ses épaules.
– Elle me manque tellement, sanglote-t-elle.

Je la colle un peu plus contre moi et dépose un baiser sur le haut de son crâne.
Je ne sais pas pourquoi je me comporte ainsi, je veux juste qu’elle sache que,
malgré le passé, je suis là. Je souffre avec elle et je la soutiens. Puis nous
prenons la direction de la stèle de ma mère où, cette fois, c’est elle qui me
soutient alors que je tente tant bien que mal de retenir mes larmes.

– Je n’étais pas venu ici depuis plus de trois ans, confessé-je. J’ai l’impression
qu’elle était encore là hier.

Lily se tourne face à moi et essuie une perle salée qui m’a échappé. Son
regard tendre et plein de douceur me désarme. Mon cœur bat à tout rompre dans
ma poitrine.

– Ce que je m’apprête à faire n’est pas très raisonnable, me murmure-t-elle,


son visage tout près du mien, nos souffles se mélangeant.

Elle ferme les yeux et approche ses lèvres des miennes. Mon corps se tend et
mon cerveau me rappelle pourquoi je lui en veux. Sa bouche effleure la mienne
et je dois rassembler toutes mes forces pour ne pas répondre à son baiser.
Remarquant que je ne suis pas coopératif, Lily ouvre les yeux.

– Je ne peux pas, dis-je d’une voix faible. C’est… trop dur…

Une tension plus que palpable plane entre nous. Mon cœur est serré dans un
étau. Si seulement elle avait eu des circonstances atténuantes, j’aurais sans doute
pu lui pardonner notre rupture.

Mais ce qu’elle a fait est inacceptable.

Je ne peux pas. C’est au-dessus de mes forces. Je tourne les talons et


m’installe au volant de la voiture. Lily se ramène à son tour et je démarre sans
un mot. Heureusement, elle ne me pose pas de question parce que je pense que je
serais parti au quart de tour.

Nous roulons dans un silence quasi religieux. Je suis en vrac,


émotionnellement parlant. Tout se bouscule dans ma tête. Et je déteste ça. Perdu
dans mes songes, je suis soudain attiré par un éclat lumineux dans mon rétro. Je
plisse les yeux pour voir ce que le mec assis côté passager dans la voiture de
derrière peut bien fabriquer. Soudain, je comprends.

– LILY ! BAISSE-TOI !!!

Au même moment, des détonations retentissent et des projectiles touchent la


carrosserie de la bagnole. Le pare-brise arrière se retrouve en miettes et
j’accélère à fond tout en me baissant afin d’éviter les balles qui fusent. Le
conducteur nous emboutit et nous sommes secoués d’avant en arrière.

– JAKE !!!!!!! hurle Rosie, terrifiée.


– Ne t’en fais pas, je gère.

Je braque à droite, à gauche, encore à droite. Mais ils sont tenaces. Nous
arrivons sur une route sinueuse. Les mecs nous prennent sur le flanc avant que
j’aie le temps de les en empêcher. La glissière de sécurité frotte l’aile droite de la
voiture, faisant crisser la carrosserie alors que nos assaillants tentent de nous
pousser dans le ravin. Lily continue de hurler en pleurant. Putain, qui sont ces
mecs ? Comment nous ont-ils trouvés ? Je tente une embardée sur la gauche
pour les repousser, mais je ne parviens pas à nous dégager. Un peu plus loin, je
découvre avec effroi que la barrière stoppe net. Si je ne nous sors pas de là tout
de suite, on va y passer. Ce n’est pas haut, mais quand même.

– C’est quoi, ce bordel ?! s’insurge Lily à côté de moi.

Tout en gardant une main sur le volant, je dégaine mon revolver et leur tire
dessus. Le passager qui avait son flingue pointé sur moi, prêt à tirer, reçoit ma
balle entre les deux yeux. L’adrénaline montée au max, j’écrase l’accélérateur
tout en braquant à gauche. Soudain, nos assaillants nous dépassent, mais le
soulagement est de courte durée, car ils s’arrêtent à une centaine de mètres
devant nous. Je freine. Le conducteur – un type baraqué et chauve – sort de la
voiture, pointant sa carabine sur nous.

– Jake, qu’est-ce que tu fais ? s’écrie Rosie alors que je fonce droit vers la
voiture qui nous a barré la route.

Les mains crispées sur le volant et le regard on ne peut plus déterminé, je


réponds :
– J’improvise.

À la Fast and Furious, j’ai l’intention d’esquiver la collision au dernier


moment. Mais ça ne se passe pas comme prévu, hélas. Le mec nous tire dans la
roue gauche, la voiture tangue et nous ne tardons pas à nous retrouver sur le
flanc droit. Nous glissons dans un maelström de tôles avant de tomber de la
colline dans une multitude de tonneaux. Les vitres se brisent autour de nous,
nous sommes bringuebalés dans tous les sens, ma tête heurte le tableau de bord
et la panique est à son comble.

Après ce qu’il me paraît être une éternité, la voiture s’arrête de tourner et


j’ouvre les yeux. Je me tourne aussitôt vers Lily, la peur au ventre.

– Rosie !!!
– Je vais bien, Jake, dit-elle avec peine.
– Tu saignes de la tête, remarqué-je en posant un doigt sur son front couvert
de sang.

Elle me détaille à son tour et répond.

– Et toi, tu as l’épaule qui a pris un drôle d’angle.

Je ressens effectivement une vive douleur au niveau de mon bras. Mais on n’a
pas le temps d’examiner nos dégâts physiques. Je me contorsionne tant bien que
mal afin de vérifier que l’enfoiré qui veut notre peau ne nous a pas suivis dans la
descente. Et j’ai raison de m’inquiéter, car j’entends des craquements de bois. Je
me tourne vers Lily et pose un doigt sur ma bouche pour lui intimer de se taire.
Je peux voir la panique dans ses yeux.

Ne t’inquiète pas, je te protège, Rosie.

Lentement, j’attrape mon arme et guette le moment où l’homme va apparaître.


Il n’est pas loin de moi, je l’entends. Au moment où je vois surgir sa tête, je
brandis mon flingue.

– Wooow !!! s’écrie une femme que je ne connais pas.


– Bon sang ! juré-je tandis que Lily pousse un profond soupir de
soulagement. N’ayez pas peur, madame, je suis fédéral. Aidez-la, s’il vous plaît,
dis-je en désignant Lily.
– Oui, pas de problème.

Elle contourne le véhicule et ouvre la portière passager tandis que je sors de


mon côté. La douleur se propage dans mon cou et dans tout le bras, mais je
m’inquiète plus pour Lily-Rose.

– Est-ce que ça va ? Tu as des vertiges ? Des nausées ? Tu as peut-être une


commotion…
– Jake, arrête, stop, me coupe-t-elle, visiblement agacée. Pour le moment,
c’est toi qui me donnes mal au crâne avec tes questions. Je vais bien, je n’ai rien.
Par contre toi, viens là.

Je m’avance vers elle. Elle attrape mon bras d’une main tandis que l’autre est
posée sur mon épaule douloureuse. Je serre les dents et elle tire d’un coup sec,
laissant entendre le craquement de mon épaule qui se remet en place.

– Ah putain de bordel de merde !

Elle esquisse un sourire.

– De rien.

***

La conductrice qui nous a secourus a appelé les secours et, avec Lily, nous
nous en sortons avec un bras dans une écharpe pour moi et quelques égratignures
ainsi qu’une entaille au front pour elle. Après la façon dont nous sommes tombés
dans le ravin, on peut s’estimer heureux. Harper est présent lorsque nous sortons
de l’hôpital. Il accourt vers moi, l’air inquiet.

– Vous allez bien ?


– Oui, on l’a échappé belle, confirmé-je.
– J’ai déjà fait le nécessaire pour vous transférer ailleurs. Une équipe vous
emmène directement là-bas.
– Est-ce que vous pensez que ça peut être… lui ? demande Lily d’une petite
voix.

Harper et moi nous regardons avec insistance.


– Il y a des chances, répond mon supérieur. Mais ça peut tout aussi bien être
un cartel concurrent de Davis. La nouvelle d’un témoin oculaire s’est propagée
au sein des groupes de trafiquants, des gars du FBI infiltrés en ont eu vent. Ça
parle beaucoup là-dedans et nous n’écartons pas l’éventuelle hypothèse d’un
échange.

Je sens soudain les doigts de Rosie se resserrer autour de mon bras.

– Vous voulez dire que des hommes seraient prêts à m’enlever pour me livrer
à Davis dans l’espoir d’avoir quelque chose en échange ?
– Ou pour le faire chanter, oui, affirmé-je, les dents serrées.

Cette mission devient plus compliquée que je ne le croyais.

– La question est : comment vous ont-ils retrouvés ? Personne ne sait que


vous êtes ici.

Je réfléchis à une possible filature, mais nous avons été très vigilants depuis le
début de l’opération. Je surveille chacune de nos sorties, j’ai posé des pièges tout
autour du périmètre de la maison, je ne vois pas comment ils ont pu flairer notre
piste.

– Le FBI avance sur Davis ? m’enquiers-je.


– Les indices sont minimes, mais ils persévèrent. Je vais t’envoyer du renfort.
À deux, vous serez plus aptes à la protéger.
– OK. On va y aller, on a besoin de repos.

Harper me donne une tape sur l’épaule blessée et je grogne.

– Désolé. Essayez de ne pas trop vous faire remarquer.

Nous le saluons avant de nous engouffrer dans la voiture noire censée nous
emmener vers notre nouvelle destination.
Chapitre 21

Lily-Rose

Lorsque je prends des nouvelles de mon père, une semaine plus tard, je suis
encore toute chamboulée par l’accident. J’ai eu la peur de ma vie. Les questions
ne cessent de fuser dans ma tête sans que je parvienne à obtenir de réponse. Qui
étaient ces types ? Sont-ils de mèche avec Blake ? Comment ont-ils suivi notre
trace ? Je voudrais tout arrêter. Mettre fin au programme et retrouver ma vie
d’avant. Or, je sais que cela est impossible. Car je vivrais alors dans une peur
perpétuelle. Je serais une cible facile, sans personne pour me protéger. Je me
sens en sécurité avec Jake. Si j’avais été seule sur cette route, je ne m’en serais
pas sortie vivante, j’en suis certaine. Il m’a sauvé la vie et je lui dois une fière
chandelle, pour ça.

Je dois me faire violence pour ne pas en parler à mon père. J’aimerais


tellement me confier à lui, lui faire part de mes craintes, mais je ne veux pas
l’inquiéter davantage. Je lui parle de mon entretien d’embauche qui a lieu après
les fêtes en tant qu’infirmière scolaire. Le commandant Harper nous a fait
transférer à Hidden Valley, une bourgade – qui se marie parfaitement avec ma
situation – comptant pas plus de six mille habitants. Elle se situe dans le comté
de Ventura, au milieu des montagnes Rocheuses, à une heure d’Oak View
environ. Un endroit parfait pour se cacher.

Un sentiment de manque me gagne maintenant que je n’ai plus mes repères,


que je suis loin de la ville qui m’a vue naître. Mais c’est peut-être mieux ainsi,
en fin de compte. Ce changement pourra sûrement me faire comprendre que mon
attirance pour Jake n’était que la conséquence de mon retour, des souvenirs qui
reviennent… Ici, nous sommes dans un lieu neutre. Rien ne nous rattache à
Hidden Valley. Donc je ne devrais plus ressentir ce que j’éprouvais pour Jake à
Oak View. En théorie…

– Tu es tout pour moi, tu sais ?


Mon cœur se serre et je me mords la lèvre pour retenir mon gémissement
tandis qu’une larme coule le long de ma joue.

– Je sais. Je t’aime, papa.


– Je t’aime aussi, mon cœur. Prends soin de toi.
– Bisous.

Je suis en train de faire revenir de la viande hachée et des légumes dans une
poêle lorsque Jake daigne enfin faire son apparition. Cela fait plusieurs jours
qu’il m’évite. Depuis que je l’ai embrassé au cimetière. Enfin, « embrassé »,
c’est vite dit, il ne m’a pas rendu mon baiser. Au contraire, il s’est refermé
comme une huître. Je me sens stupide d’avoir pensé une seule seconde que ça
pouvait redevenir comme avant, lui et moi. Je ne sais même pas pourquoi je
pense ça, il m’a laissée tomber, après tout. L’odeur de la viande en train de
mijoter embaume l’air et Jake se penche au-dessus de la casserole.

– Ça sent bon.

Oh, un mot gentil. J’aurais filmé cet instant si je m’y étais attendue et si je
n’avais pas eu les mains prises. Je ne réponds pas et continue en ajoutant du vin
rouge. En attendant l’évaporation, je m’occupe de la sauce béchamel, toujours
sous le regard ténébreux de mon ex-fiancé. Il pose soudain un paquet rouge
décoré d’un ruban argenté sur l’îlot central et le pousse vers moi. Mon cœur rate
un battement et je relève les yeux vers lui pour le voir légèrement rougir.

– Tu m’as acheté un cadeau ? m’étonné-je en me demandant à quel moment


il a bien pu le faire sans que je le voie.

Jake hausse une épaule, l’air gêné. Je déchire le papier et des larmes me
brouillent la vue. Des larmes de joie. Je prends la boule à neige et la secoue en
souriant.

– Je ne sais pas si tu les collectionnes encore, mais j’ai pensé que ça te


plairait.

Je pose la boule, contourne l’îlot et me jette dans ses bras. Je sais que j’ai dit
que je garderais mes distances avec lui, mais deux adultes peuvent très bien se
serrer dans les bras sans que ça ait une quelconque signification, non ? Son
corps se raidit un instant avant de se détendre et ses mains se posent sur mes
reins.

– Merci, Jake. Merci pour ce que tu fais malgré… notre passé.


– Je ne fais que mon boulot.

Notre étreinte dure un moment et je m’écarte de lui à contrecœur. J’aurais


voulu rester contre lui des heures encore, sentir sa chaleur, m’enivrer de son
parfum.

Non, Lily, arrête ça tout de suite.

J’ignore encore la raison de sa rancœur à mon égard, mais je sais qu’un jour,
je la découvrirai. Si le mensonge prend l’ascenseur et arrive plus vite, la vérité se
contente des escaliers, mais elle finit toujours par arriver.

– Tu n’étais pas obligé, pour le cadeau, fais-je en terminant ma béchamel.


Mais ça me fait plaisir.

Je n’ose pas croiser son regard. J’ai trop peur de ce qu’il pourrait me montrer.

– Ils ont retrouvé un autre corps. Une prostituée.

Merde, j’en lâche le saladier que je viens de prendre dans le placard. Celui-ci
se fracasse sur le carrelage, faisant sursauter Jake. J’ai soudain mal à la poitrine.
Ils ont retrouvé une autre victime. Un élan de culpabilité me serre la gorge. Si
seulement j’avais fait quelque chose pour sauver Rebecca, cet enfoiré serait
derrière les barreaux et ne ferait plus de mal à personne. Tout ce que j’ai réussi à
enfouir au fond de moi ces dernières semaines, pour tenter d’oublier, de soulager
ma conscience, revient à la charge. La culpabilité. La colère. La tristesse. La
peur. Je sens la crise d’angoisse arriver. Mes mains tremblent, mon cœur bat à
toute vitesse, mes neurones font des courts-circuits et mes poumons semblent en
détresse. Mes jambes se dérobent sous moi et je tombe à genoux au milieu des
débris de verre. Je n’arrive pas à respirer ni à me calmer. J’entends la voix de
Jake, mais elle me paraît lointaine et mes yeux sont brouillés par les larmes. J’ai
les mains couvertes de sang. Cela reflète parfaitement ce que je ressens. J’ai du
sang sur les mains. Je n’ai pas agi sur le moment, et résultat, une autre victime
est décédée. Une autre famille est en deuil. À cause de moi. À cause de Blake.
Son regard noir me découvrant…

Ses bottes qui claquent en écho dans le parking…

« Je te vois… »

Oh non…

– Lily, regarde-moi !

Je sens les mains de Jake autour de mon visage, me forçant à le regarder dans
les yeux. Je me plonge dans ses iris rassurants et protecteurs.

– Reviens avec moi. Tu es en sécurité. Tu ne crains plus rien, Lily.

Je me concentre sur sa voix, et peu à peu, la douleur s’atténue. Il sèche mes


larmes avec ses pouces et mes poumons reprennent leur boulot.

– Viens, allons nettoyer tes mains.

Il m’aide à me relever et je le suis d’un pas chancelant. J’ai encore les jambes
tremblantes et il le remarque, car il finit par me porter dans ses bras. Ne sachant
pas où mettre mes mains ensanglantées et douloureuses, je me contente de les
laisser sur mon ventre et pose ma tête sur son épaule large. Son parfum boisé
enivre mes narines et me fait planer. Je pourrais m’en délecter durant des jours.
Ses bras autour de mes cuisses et de mon buste me donnent des frissons. Je n’ai
pas la force de lutter : il me fait de l’effet, point. Jake me pose sur la vasque et
ouvre l’armoire pour y trouver de quoi me soigner.

– Pourquoi souris-tu ? m’enquiers-je alors que je le vois imbiber d’alcool un


morceau de coton avec un rictus.
– Parce que cette fois, c’est moi qui joue les infirmiers.

Je souris à mon tour et siffle entre mes dents lorsque le désinfectant pénètre
ma chair.

– Tu as de la chance, tu es tombée sur les plus petits débris. Pas besoin de te


faire de points de suture.
– À t’entendre, on dirait que tu en as déjà fait.
Il relève la tête vers moi et un éclair sombre passe dans ses yeux avant qu’il
reporte son regard sur ma main.

– Lorsqu’on était attaqués, il arrivait que l'on doive nous soigner nous-
mêmes.

Avant que je me rende compte de mon geste, je trace la ligne blanche sur son
avant-bras. Je le sens frissonner. Il s’attelle ensuite à me bander les mains, mais
une fois la tâche finie, il ne se décide pas à s’éloigner et ses prunelles restent
plantées dans les miennes. Elles arborent une lueur douce et… tentatrice. Un
véritable appel au péché. Il baisse la tête et soupire.

– Est-ce que je peux faire un truc sans que ça veuille forcément dire quelque
chose ?

Je fronce les sourcils.

– Je ne suis pas sûre de bien comprendre.

Il relève la tête, et soudain, je perçois cette lueur sombre dans son regard
hypnotique. Cette étincelle de désir qui accélère les battements de mon cœur. La
température de mon corps augmente immédiatement.

Calme-toi, ma fille, tu te fais du mal.

Jake se redresse et me domine de toute sa hauteur. Nous nous regardons dans


les yeux et je suis irrémédiablement happée par l’intensité de ses prunelles. Mon
attention est ensuite portée vers ses lèvres qui ne forment plus qu’une fine ligne
mince. Sa langue vient furtivement les humecter et une chaleur brûlante prend
possession de mon corps, se concentrant sur mon entrejambe. Nom de Dieu !

– Je vais t’embrasser. Pas parce que je souhaite que tout redevienne comme
avant entre nous. Mais parce que j’en ai juste envie. Ça ne veut absolument rien
dire.

Sa voix est ferme et déterminée. Je me demande s’il essaie de me convaincre


moi, ou lui-même.

– Absolument rien, m’entends-je confirmer dans un souffle.


Lorsque sa bouche se pose sur la mienne, c’est une déferlante d’émotions qui
s’empare de moi. Je suis heureuse, triste, nostalgique, excitée. Terriblement
excitée. Mon cœur bat à mille à l’heure, la température de mon corps est dans le
rouge et mes hormones s’affolent dangereusement.

Je ressens exactement ce que j’ai toujours cherché à ressentir auprès des


autres hommes que j’ai fréquentés ces quatorze dernières années. Je ne
comprenais pas pourquoi ils n’étaient pas capables de me faire autant d’effet que
Jake.

Aujourd’hui, j’en connais la raison.

Parce qu’ils n’étaient pas Jake. Lui seul est apte à me donner ces sensations
vertigineuses auxquelles je suis accro.

Des larmes coulent sur mes joues, tandis que je lui rends son baiser. Ce baiser
doux, mais timide. Agréable, mais sur le qui-vive en même temps. Comme s’il
avait peur de souffrir à nouveau. Moi aussi, je crains que tout cela ne soit pas
vraiment réel. Que se passera-t-il une fois que nos bouches se seront séparées ?
Est-ce qu’il va sortir de la salle de bains ? Me serrer dans ses bras ? Je gémis
lorsque le bout de sa langue touche ma lèvre. J’en veux davantage. Je veux
tellement plus ! Je me cambre, attrape sa nuque pour le sceller à moi et
approfondir le baiser. Son corps se tend contre le mien et je ne tarde pas à sentir
l’objet de son désir contre mon ventre. Je prends le risque d’enrouler ma langue
autour de la sienne et il y répond avec ferveur. Le foyer est allumé. Il ne reste
plus qu’à attiser le feu et à garder les flammes intactes pendant un long moment.
Ses mains finissent par s’emmêler dans mes cheveux et nos baisers se font de
plus en plus possessifs, agressifs et brûlants.

Jake écarte mes jambes pour coller son corps au plus près du mien.
L’excitation et la passion saturent l’air de la pièce. Mes seins sont tellement
dressés que je me demande s’ils ne vont pas transpercer mon soutif et mon
chemisier. Comme s’il lisait dans mes pensées, il attrape le droit et le malaxe, me
faisant gémir contre sa bouche. Quant à moi, je me frotte contre son érection et
passe mes mains sous son T-shirt. Seigneur, ce corps ! Je ne m’en lasserai
jamais. Il était déjà à damner à l’époque où nous étions ensemble, mais avec les
années, il s’est perfectionné. C’est insensé à quel point un buste masculin peut
être aussi sublime. Son ventre se contracte lorsque mes doigts en caressent la
peau, s’attardant sur sa longue balafre. J’ai beau savoir que cet échange ne
durera pas éternellement, je prie pour qu’il ne s’arrête pas tout de suite. J’en
veux encore plus.

Toujours plus.

Et lui aussi, apparemment, car d’un geste habile, il s’empare de mes fesses et
me soulève dans ses bras puissants en sifflant entre ses dents.

– Fais gaffe à ton bras.


– Je m’en fous, grogne-t-il avant de se rapproprier mes lèvres.

Il a retiré son écharpe, mais son épaule restera un peu fragile quelques jours
encore. J’enserre ses hanches dans l’étau de mes jambes et c’est l’effervescence
dans mon jean. La pression du corps de Jake contre le mien affole mon clitoris
emprisonné. Nom de Dieu, je n’en peux plus de cette torture. Il quitte ma bouche
pour s’attaquer à mon cou qu’il dévore. Mes yeux se voilent, obnubilés par
l’intensité de la passion qui nous anime.

– Jake… gémis-je.

Je n’en peux plus, je veux qu’il me prenne. J’ai droit à un grognement de


plaisir en retour. Alors que je suis toujours accrochée à lui, il nous entraîne tous
les deux jusqu’au lit où il nous fait tomber. Il me surplombe de façon à ne pas
m’écraser et mon regard s’ancre au sien. Il se frotte contre moi, la dureté de son
désir appuyant contre mon intimité. Ses baisers se font plus durs et plus
profonds. Sa langue torture la mienne et je gémis contre sa bouche. Ses mains
puissantes s’emparent de mon chemisier et en arrachent littéralement les
boutons, dévoilant ma poitrine emprisonnée dans un soutien-gorge en dentelle
rouge. Il relève la tête un instant pour contempler mes seins en se mordant la
lèvre.

– Tu es parfaite…

Sa voix est rauque et emplie de désir. Il se penche sur mon ventre pour y
déposer une myriade de baisers humides. Je m’arc-boute en gémissant, le feu me
consumant de plus en plus de l’intérieur. J’ai rêvé de ce moment tant de fois !
Depuis quatorze ans, je rêvais de ses mains sur mon corps, de ses lèvres sur les
miennes, sans jamais pouvoir me résoudre à les effacer définitivement. Nous
sommes fous de désir et sauvages. Je suis consciente que cette étreinte ne durera
pas éternellement, alors je compte bien en profiter un maximum. Nous sommes
nus en un rien de temps et Jake me dévore la bouche tandis que sa main trace un
sillon brûlant le long de mon ventre pour s’arrêter sur mon entrejambe. Il grogne
en constatant à quel point il me rend humide. Mes mains parcourent son dos, le
griffant de temps en temps, la passion et l’envie de le sentir en moi me
consumant de toutes parts.

– J’ai envie de toi, Rosie, murmure-t-il et mon cœur bat encore plus vite.
– Moi aussi, Jake… s’il te plaît.

D’un geste habile, il me pénètre d’un doigt et je pousse un long gémissement.


C’est tellement vivifiant, brûlant, je ne vais pas tenir longtemps. J’ai
l’impression de retourner quinze ans en arrière, lorsqu’il savait exactement où
me toucher pour me faire basculer. Il connaît encore mes points faibles malgré la
séparation. Il n’a rien oublié. Son pouce titille mon clitoris et c’est l’extase pure.
Sa bouche descend le long de ma poitrine et enferme un de mes tétons dressés à
l’extrême rien que pour lui. Je fourrage mes mains dans ses cheveux, tirant
légèrement dessus. Je sens l’orgasme arriver, mais je me contrôle. Je ne veux pas
jouir tout de suite, je veux que ce moment dure le plus longtemps possible. Les
doigts de Jake s’affairent de plus en plus vite dans mon antre et je ne peux
m’empêcher de me contracter. Nom de Dieu, c’est tellement bon ! Il fait
descendre ses baisers le long de mon buste en prenant le temps de mordiller mon
ventre. Je m’accroche aux draps tandis qu’il arrive près de mon intimité. Quand
ses lèvres se referment sur mon sexe, une puissante décharge électrique me
parcourt de la racine des cheveux jusqu’au bout des orteils et je ne peux retenir
mon cri. Il me lape sans relâche, doux et sauvage à la fois, tandis que ses mains
avides pressent mes seins, torturant les pointes durcies.

– Oh oui… Jake… Oh !!

Je n’arrive plus à tenir. Le feu me consume tout entière. Je me cambre contre


son visage, les jambes tremblotantes et en répétant son nom inlassablement,
tandis qu’un premier orgasme me ravage. Il est d’une telle intensité que j’en ai
les larmes aux yeux. Je pleure de plaisir, d’angoisse, mais aussi de tristesse. Je
suis triste parce que je n’ai pas envie que ça se finisse. J’ai peur de retrouver le
Jake bougon du début, chose que je refuse catégoriquement. Je ne veux plus
qu’il me repousse. Je veux retrouver mon Jake, mon amour d’enfance, le seul
homme que j’aie jamais aimé. J’ai à peine le temps de reprendre mon souffle
qu’il s’empare de ma bouche. Il me rend folle.

– Rosie…

Mon Dieu, ce que j’aime quand il m’appelle comme ça ! Je pensais ne jamais


l’entendre de nouveau un jour. J’ai le souffle court et le corps en feu.

– Attends, attends…

Il s’éloigne de moi et je me sens tout à coup déroutée.

– Il y a un problème ?

Il se lève pour aller fouiller dans le dressing et revient avec un emballage


argenté. Je hausse les sourcils avec un demi-sourire.

– Je ne suis pas devenu moine, tu sais ?


– Je ne veux rien savoir. Viens là.

Il enfile le préservatif avant de se positionner au-dessus de moi, et d’un coup


de reins, il me pénètre si profondément que mes fesses se soulèvent alors qu’un
cri libérateur franchit mes lèvres. Il enfouit son visage dans mon cou en
gémissant de plaisir. Ses doigts enlacent les miens et il bouge en moi,
brutalement, violemment. Jamais il ne m’avait fait l’amour ainsi, auparavant. À
l’époque, il était doux, attentionné, me murmurait des « Je t’aime » à l’oreille.
Or, là, il me baise littéralement, comme s’il voulait se débarrasser d’une colère
retenue depuis trop longtemps. Comme s’il voulait se décharger de sa rancœur
envers moi, que je ne mérite pourtant pas. Ses coups sont puissants et violents,
mais putain, ce que j’aime ça. Je plante mes talons dans ses fesses pour
l’emmener encore plus profondément dans mon antre. Je le sens gonfler en moi,
mes yeux se voilent de désir et nos corps s’enduisent d’un film de sueur,
tellement c’est intense.

Les larmes coulent toujours sur mes joues. Je veux lui pardonner, l’aimer de
tout mon être, comme avant. Mon orgasme est spontané, puissant et ardent. Je
hurle son nom en m’agrippant aux barreaux du lit tandis que les flammes me
désintègrent. Il ne tarde pas à me suivre et jouit dans un long râle rauque, entre le
grognement et le rugissement. Jake s’immobilise au-dessus de moi et essuie mes
larmes en déposant des baisers dessus.

– Pourquoi pleures-tu ? me demande-t-il, essoufflé.

Parce que je ne veux pas que ça se termine. Parce que je t’aime alors que je
ne devrais plus. Parce que mes sentiments sont sens dessus dessous. Parce que
j’en ai marre de t’en vouloir.

– Parce que c’était… trop intense.

Jake se retire pour s’allonger à côté de moi et je me sens soudain vide. J’ai
encore le cœur battant à tout rompre et le cerveau en ébullition.

– Ça ne se reproduira pas, Lily.

Ah, tiens, plus de Rosie…

– Je sais… couiné-je.
– Je m’étais juré de ne pas céder. De ne pas mélanger le personnel avec le
travail, alors je préfère te prévenir.

Je hoche la tête malgré ma conscience qui hurle de désespoir à l’intérieur de


moi. Soudain, une sonnerie d’alarme nous fait sursauter. Avant même que j’aie
pu reprendre mon souffle, Jake a déjà sauté sur ses pieds, enfilé son boxer et son
pantalon à une vitesse affolante avant de s’emparer de son arme et de sortir de la
chambre. Je me rhabille aussi avant de le rejoindre. La sonnerie criarde provient
de son ordinateur militaire posé sur la table du salon. Je ralentis lorsque je le vois
avancer doucement dans le couloir, son arme à la main. Il tend son bras pour
m’empêcher de me montrer et tourne la tête, un doigt sur sa bouche pour me
faire signe de me taire. Je reste collée au mur, tétanisée. Je triture mon phare
autour du cou en priant pour que ce ne soit pas… S’il y a deux minutes, mon
corps était envahi par le désir et la fougue, là, il se tord de terreur.

Calme-toi, Lily, tu es en sécurité, Jake te protège.

C’est ce que je me dis tout en regardant l’US Marshal avancer à pas de loup
vers la porte d’entrée alors que je reste planquée derrière le mur, dans le couloir.
Je m’avance doucement jusqu’au coin et risque un coup d’œil. J’ai peur pour
Jake. Bon Dieu, s’il se fait tuer à cause de moi, je ne me le pardonnerai jamais.
Pas lui. Adossé contre le mur de la porte d’entrée et raide comme un piquet, Jake
ne bouge pas. L’écran de l’ordinateur que je peux voir montre des couleurs
jaunes et rouges. Ce sont les images d’une caméra thermique et elles indiquent
qu’un homme arrive près du perron. Mon cœur va exploser. À moins que ma tête
le fasse avant. Je détourne le regard quand j’entends un cliquetis dans la porte.
Oh non, il crochète la serrure ! Je devrais me terrer sous le lit, mais comme lors
du meurtre de Rebecca, mes jambes et mon cerveau refusent d’obéir. La porte
s’ouvre et instantanément Jake braque son arme sur la tête du type.
Chapitre 22

Jake

Le doigt sur la détente, je braque l’arme sur l’intrus, prêt à tirer.

– Waouh !! Jake, c’est moi !!

Mon rythme cardiaque redescend et je pousse un soupir de soulagement en


découvrant mon coéquipier.

– Putain de merde ! Qu’est-ce que tu fous là ? Je t’avais dit que je te


rejoignais !
– Ouais, il y a une demi-heure, réplique Tyron en rangeant le double des clés
de la maison dans sa poche. Et tu ne réponds pas au téléphone, alors je suis venu.

Tyron Porter est mon acolyte depuis l’Afghanistan. Il a un an de plus que moi
et, sur le terrain, c’est un véritable bulldozer. Sa peau mate et ses yeux verts en
font craquer plus d’une. Même sa cicatrice sur le visage n’enlève rien à son
charme de tombeur. Il est le seul mec en qui j’ai confiance. En quatre ans de
guerre, il m’a toujours couvert et il m’a sauvé la vie un nombre incalculable de
fois alors que les corps de nos frères tombaient à nos côtés.

– Ça t’intrigue, hein ? dit-il en tournant la tête vers Lily qui a les yeux
braqués sur sa balafre. Une mine antipersonnel. Heureusement, Jake m’a poussé
juste à temps. Je n’étais pas dessus, mais je n’étais pas assez loin non plus. Alors
c’est elle, ta protégée ? Canon.

Je désactive l’alarme de mon ordinateur quand j’entends ça et, aussitôt, un


élan de jalousie me prend aux tripes. En baissant les yeux vers elle, je vois
qu’elle rougit et j’ai l’impression de recevoir un uppercut dans le bide. Elle
s’offre à moi et elle s’empourpre quand un autre mec la complimente ? J’ai beau
me dire qu’on n’est pas ensemble pour autant, je me sens en danger.
C’est quoi, mon problème ?!

– Lily-Rose, voici Tyron Porter, mon coéquipier. Il vient en renfort. Et toi,


ajouté-je en pointant Tyron du doigt, pas touche. On a une histoire, elle et moi.

Il écarquille les yeux. C’est alors que Lily se précipite vers lui et lui tend sa
main. Elle le fait exprès ? Elle sait très bien que je réagis au quart de tour quand
il s’agit d’elle, putain. La jalousie s’engouffre en moi tel un poison et je serre les
dents tandis que Tyron lui fait un baisemain. Je vais le tuer. Je vais le pendre par
les pieds et le dépecer, ce petit con.

– Enchantée de faire votre connaissance, Marshal. Et il raconte des conneries,


il n’y a aucune histoire.

Et elle qui en rajoute une couche ! Fais diversion, Jake !

– Du nouveau du côté des manchots ?

Traduction des manchots ? Le FBI. Toujours dans leurs costumes à la Men in


Black, ils passent plus leur temps dans la paperasse que sur le terrain. Bon, OK,
j’exagère un peu, mais ils ne sont pas très fute-fute non plus.

Lily retourne dans la cuisine pour ramasser les restes du saladier qu’elle a fait
tomber. J’ai envie de mordre sa lèvre coincée entre ses dents. De lui dévorer la
bouche jusqu’à en perdre haleine. Bordel, me revoilà à l’étroit dans mon treillis.

– On a une piste sur Blake, explique Tyron, me tirant de mes pensées


lubriques. Apparemment, il…

Tyron s’arrête de parler et tourne la tête. Je relève les yeux de l’ordinateur


pour suivre son regard. Lily est à mi-chemin entre le salon et le couloir menant à
la chambre. Je fronce les sourcils en remarquant son air soudain apeuré. Oh non,
elle ne va pas recommencer !

– Je… Je vais vous laisser parler tranquilles, les lasagnes sont au four donc…
– Viens là.

Elle me scrute, visiblement perplexe, avant de secouer la tête comme une


enfant. Je sais ce qui se passe dans son petit crâne. Elle se repasse le film de son
agression, comme chaque fois que Blake Davis est mentionné.

– C’est au-dessus de mes forces, Jake, tu le sais, couine-t-elle et je ne peux


m’empêcher de me lever pour aller la rassurer.

Une fois suffisamment proche d’elle, je la regarde dans les yeux, me


plongeant dans ses deux billes émeraude que j’aime et que je déteste en même
temps.

– Tu sais que tu ne crains rien avec moi, Rosie. Le meilleur moyen


d’éradiquer ta peur, c’est de l’affronter.

Oh, merde ! Est-ce que je l’ai vraiment appelée « Rosie » ? Je l’ai aussi
appelée comme ça tout à l’heure alors que j’étais en train de… Argh, putain !
Ses yeux se sont agrandis et ses joues ont pris une teinte cramoisie. Pourquoi j’ai
sorti ça, moi ?

– D’accord, finit-elle par murmurer dans un souffle.

Je reste là encore un moment à la regarder. À m’imprégner de sa beauté


dévastatrice. De ses quelques traits qui persistent à rester enfantins. Comme son
nez rond, sa petite fossette sur sa joue droite et ses taches de rousseur sous ses
yeux cherchant désespérément du réconfort. Je la veux encore, putain. Je finis
par la guider jusqu’à la table, une main effleurant le bas de ses reins. Je réprime
un sourire en la sentant frissonner. Je sais qu’elle accepte à contrecœur, mais
c’est pour son bien que je fais ça.

– C’est dur, mais il faut que tu saches, lui expliqué-je en m’asseyant entre elle
et Tyron.

Pas question de le laisser à côté d’elle.

– Donc, je disais, reprend mon pote alors que mon regard est rivé sur le profil
de Lily (il faut qu’elle arrête de se mordre la lèvre comme ça…), apparemment il
a été vu à New York. Il faisait une transaction, mais quand ils ont donné l’assaut,
il a réussi à se tirer.

À côté de moi, je sens Lily se raidir. Je m’empare de sa main posée sur sa


cuisse. Elle me lance un regard surpris, mais reconnaissant, et je lui souris.
Ça va aller, princesse.

– Il y a une taupe parmi nous, j’en suis certain, bougonné-je.


– C’est même sûr, approuve mon ami. Et malheureusement, plusieurs États
essaient de le coincer. Donc, impossible d’éplucher les dossiers de tous les flics
de la côte est, ça nous prendrait au moins dix ans.

Tyron continue à expliquer ce qu’ils ont pour le moment sur Davis, puis dévie
sur les autopsies de Rebecca et Richard, le mari de celle-ci.

– On a eu les résultats d’empreintes que le labo a analysées sur le corps de la


femme.
– Ils ont retrouvé le corps de Rebecca Lawson ? m’enquiers-je.
– Oui, près de l’autoroute. Ce sont bien celles de Davis. C’était donc une de
ses prostituées avant qu’elle ne se repente.

Lily tressaille et je lui serre la main.

Je suis là, Rosie.

– Pourquoi n’a-t-elle pas porté plainte après sa première agression ?


demande-t-elle.
– On ne porte pas facilement plainte contre des hommes comme Davis,
expliqué-je. Il a un réseau long comme le bras et il a des contacts partout. Il a
des espions dans tous les coins, même chez les flics.
– Cette fille a déjà eu du cran de l’avoir fui, ajoute Tyron. La plupart de ses
prostituées préfèrent rester avec lui par peur de représailles. Elles sont rares à lui
avoir échappé et elles se sont toutes retrouvées comme Rebecca.
– Et Richard ? m’enquiers-je.

Tyron fait claquer sa langue.

– Lui, il a morflé. On a retrouvé son corps la semaine dernière seulement. Il


était enseveli dans du ciment tout juste coulé. Ce sont les ouvriers du chantier
qui l’ont trouvé. Les scientifiques ont eu du mal à le nettoyer, mais ils ont décelé
des marques de coups et des fractures un peu partout sur le corps. Il a été battu,
mais apparemment, il était encore vivant quand ils lui ont coulé le béton dessus.

Les doigts de Lily se serrent de nouveau autour de ma main et je caresse sa


peau du pouce. Je déteste la voir si terrifiée. Elle n’aurait jamais dû assister à ça.
Sans cela, on ne se serait peut-être jamais retrouvés, mais j’aurais préféré ça
plutôt que de la voir combattre ses démons chaque jour depuis son agression.

– Ce mec est trop malin et organisé, fais-je. Il faut le prendre par surprise. Je
donnerais n’importe quoi pour le coincer moi-même, ce fils de pute.

Il a fait du mal à ma Lily, il mérite de crever entre mes mains.

– Interpol est sur le coup, frangin. Nous, on est chargés de protéger ton petit
moineau blessé.

Il regarde Lily avec tant d’insistance que je ne peux m’empêcher de lui


asséner un coup de pied et il sursaute. Je lui lance mon regard noir et il secoue la
tête en levant les yeux au ciel. Je sais bien que je ne pourrais rien y faire si Lily
décidait de flirter avec Tyron. Ce n’est pas une partie de jambes en l’air qui va
déterminer notre relation. Du moins, c’est ce dont j’essaie de me convaincre.
Mais putain, ça me ferait grave chier. J’ai déjà du mal à admettre qu’elle a eu
d’autres hommes avant moi – je me conforte en me disant que j’ai moi aussi eu
une autre vie amoureuse –, mais Tyron… non. Ce n’est juste pas possible. Pas
lui. La sonnerie du four brise le silence qui s’est soudain installé entre nous trois.
Comme si elle était montée sur ressorts, Lily bondit de sa chaise pour courir à la
cuisine. À peine a-t-elle sorti le plat du four que l’odeur des lasagnes envahit la
pièce.

– Si vous avez faim…

Elle n’a pas le temps de finir sa phrase que Tyron et moi sautons sur nos pieds
et nous bousculons comme des gamins pour arriver en premier. Lily éclate de
rire et mon cœur rate un battement. Bon sang, ce que j’aime ce rire ! Elle nous
sert nos assiettes et nous mangeons tous les trois, sur l’îlot central de la cuisine.

– Putain, c’est merveilleux ! s’exclame Tyron, faisant rougir Lily une fois de
plus. Je jouis des papilles !

J’esquisse un sourire.

Si tu savais d’où j’ai joui juste avant que t’arrives, mon pote…
– Tu es une excellente cuisinière, approuvé-je. Comme au bon vieux temps.

Ça, ce n’était pas obligé, mais j’ai envie de faire passer le message à Tyron au
cas où celui-ci n’aurait pas compris le premier ni le deuxième. Lily me lance un
regard de reproche et mon meilleur ami s’écrie.

– Bordel, mais oui ! Tu es Rosie ! La Rosie de Jake !

Lily se raidit soudain et me fixe, les yeux écarquillés. Eh merde…

– Tyron…

Mais il ne m’écoute pas et parle maintenant à Lily.

– Jake n’arrêtait pas de me tanner avec toi, raconte-t-il et je veux lui filer un
autre coup de pied, mais il est trop loin. Je lui disais de t’envoyer ces foutues
lettres, mais il ne m’a jamais écouté, je crois.

Je me sens rougir et je cherche discrètement un trou de souris pour me cacher.


Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive, je ne devrais pas être nerveux à ce point.
Elle ne fait plus partie de ma vie, après tout. Qu’est-ce que j’en ai à foutre
qu’elle sache que je lui ai écrit des lettres sans avoir jamais eu les couilles de les
lui envoyer ? Le regard que Lily m’adresse me désarme. Je peux y voir de
l’incompréhension, de la surprise, un peu de chagrin, mais surtout une lueur
d’espoir. Ouais, à cet instant-là, son regard est si éloquent qu’on peut carrément
lire dedans.

– C’est vrai ? murmure Lily.

J’avale une bouchée de lasagnes avant de répondre.

– Elles sont vraiment délicieuses, ces lasagnes. Dommage que la pâte ne soit
pas faite maison. Tu feras mieux la prochaine fois.

Les yeux de Lily se plissent et Tyron arbore un sourire moqueur. Je n’y peux
rien, c’est ma façon de me défendre quand une conversation ne me plaît pas. Je
sais que c’est petit et mesquin, mais c’est plus fort que moi.

Je me lève pour mettre mon assiette vide dans le lave-vaisselle, avale un verre
d’eau avant de les abandonner pour aller dans ma chambre. Je peux sentir le
regard assassin de Lily dans mon dos jusqu’à ce que j’atteigne la porte. J’enlève
mon T-shirt et me mets à cogner le sac de sable afin d’évacuer mon excès de
colère et de désarroi. Je ne suis pas totalement serein à l’idée de laisser mon ex
seule avec mon meilleur ami, mais je refuse de poursuivre la conversation. J’ai
brûlé ces lettres lorsque je suis revenu aux États-Unis. Je suis devenu un autre
homme à mon retour du front. La guerre m’a endurci autant physiquement
qu’émotionnellement. J’ai donc décidé d’éradiquer tout ce qui était relatif à mon
passé douloureux. Lily, y compris.

On frappe à la porte. C’est Tyron.

– Ça va, mon pote ?

Je m’arrête et fais craquer mes phalanges en m’asseyant sur le bord du lit.


Mon ami regarde autour de lui, contemplant mes affaires éparpillées un peu
partout. Différentes feuilles gribouillées et des coupures de presse concernant
Blake Davis jonchent le bureau et le sol.

– Tu ne le lâches pas, celui-là, hein ?


– Jamais, fais-je froidement.

Et encore moins maintenant.

– Je rêve ou tu t’es approprié la chambre ?

Je lève les yeux vers lui et un rictus fend la commissure de mes lèvres. Je
hausse les épaules.

– Mec, où est passée ta courtoisie ? La guerre t’a-t-elle à ce point


déshumanisé ?

Je me lève et balaie son commentaire d’un geste de la main.

– Oh, lâche-moi avec ça. Elle n’a que ce qu’elle mérite. Et encore, elle a le
canapé. J’étais tenté de la faire dormir à la cave.

Tyron me lance un regard noir. OK, je n’y ai pas pensé, mais je suis en colère,
là. Et je voudrais qu’il me lâche pour que je puisse me défouler.
– Tu es un peu dur avec elle.

Je serre les poings et fais volte-face, le visage empreint de rage.

– Dur ? T’es sérieux, mec ? Tu n’as donc rien écouté de ce que je t’ai
raconté ? J’étais fou d’elle, putain !
– Oui, je sais, tempère-t-il d’une voix calme, contrairement à la mienne. Mais
elle a fait une erreur. Tout le monde en fait tous les jours.

Mes mâchoires se contractent. S’il ne part pas tout de suite, je vais péter un
câble. Puis quelque chose dans son attitude me fait tiquer.

– Elle te plaît ?

Il hausse ses sourcils noirs et épais.

– Je te demande pardon ?
– Arrête, j’ai bien vu la façon dont tu la regardes.

Contre toute attente, Tyron éclate d’un rire tonitruant, ce qui me met
davantage en rogne. Et en plus, il se paie ma tête.

– Elle est sacrément canon, il faut l’admettre, répond-il une fois calmé. Mais,
Jake, tu sais que je ne te ferai jamais ça. Je te connais par cœur et je peux te dire
que si lui la hait (il pose un doigt sur ma tempe), lui, il crève d’envie de se la
refaire.

Son doigt est pointé vers mon entrejambe et je secoue la tête en levant les
yeux au ciel. Putain, le pire, c’est qu’il a raison, ce crétin. J’ai encore envie
d’elle. Encore plus depuis ce qu’on a fait il y a à peine deux heures. Je me passe
la main dans les cheveux en tirant dessus.

– Je ne lui pardonnerai jamais ce qu’elle a fait, Ty’. Je n’y suis pas arrivé
quand j’étais loin d’elle, pourquoi j’y arriverais maintenant ?

Tyron pose une main sur mon épaule.

– Le pardon est la meilleure des thérapies, mec.


À la guerre, Tyron était un peu notre psy, dans l’équipe. On lui avouait nos
plus sombres secrets sans aucune retenue. C’est un mec loyal, toujours là pour
les autres. Je n’arrive pas à croire que j’aie pu douter de lui concernant Lily.
Cette femme me fait douter de tout, putain ! De moi-même, aussi.

– Elle m’a anéanti, grogné-je. Elle m’a brisé le cœur et, comme si cela ne
suffisait pas, elle s’en est prise à notre bébé que j’étais pourtant prêt à élever
avec elle. À cause d’elle, j’ai fracassé un pauvre mec ! J’ai tout perdu par sa
faute, merde !!!

Je crie, je n’arrive plus à contenir ma rage et ma haine envers son acte


ignoble. J’abats mon poing sur le bureau si violemment que le bois se fissure. La
douleur me prend jusqu’au poignet, mais je m’en tape. Cette douleur-là n’est
rien comparée à celle de mon foutu cœur. Quand je me retourne pour dire à
Tyron de s’en aller, je suis surpris de découvrir Lily, postée à l’embrasure de la
porte, les larmes noyant ses joues et le nez rougi.

– Je l’ai… gardé.

J’ai soudain l’impression que le monde s’est arrêté de tourner. Je délire


complètement. Je scrute Lily, abasourdi. Elle n’ose pas lever les yeux, se
contentant de regarder ses pieds. Elle renifle pour refouler ses larmes. Je mets un
temps fou avant de réussir à sortir une phrase cohérente et ma voix est aussi
tranchante qu’un pic à glace.

– Est-ce que tu peux répéter ?

Cette fois, elle relève la tête et je peux voir dans ses iris émeraude tout le
chagrin, toute la panique et tous les regrets du monde. Elle déglutit et les larmes
inondent ses joues.

– J’ai… gardé notre bébé, Jake. Elle est vivante.


Chapitre 23

Lily-Rose

Même dans une église il n’y a pas un silence aussi… silencieux. Il y a


toujours une personne qui tousse, qui se repositionne sur son siège ou un bébé
qui gémit. Là, dans cette chambre, pas un mouvement. Pas un toussotement.
Rien. Pas un bruit. On n’entend même pas une mouche voler. Et ça dure une
éternité. Dans ma poitrine, en revanche, c’est la cacophonie. Un vrai cataclysme.
Le regard de Tyron est doux, compatissant. Celui de Jake est… apocalyptique.
Tellement noir qu’à côté un ciel d’orage passerait pour un soleil radieux. Je
n’aurais jamais pensé que des yeux aussi bleus et envoûtants que ceux de Jake
pouvaient s’assombrir à ce point. Même lorsqu’il était en colère, même quand
les autres le poussaient à bout au point qu’il se batte, il n’avait pas des yeux
aussi menaçants.

La peur me tord le ventre et ma gorge est si serrée que j’ai du mal à déglutir.
Comme si un boa constrictor m’étouffait. Je n’ai pas peur qu’il me fasse du mal
physiquement, Jake est carrément contre la violence faite aux femmes. Non, ce
que je crains, c’est qu’il m’abandonne.

Encore une fois.

– Jake…

Ma voix n’est qu’un chuchotis, mais elle leur parvient quand même. Il faut
qu’il parle. J’ai besoin de l’entendre. Je veux l’entendre me dire que ce n’est pas
grave, que tout va s’arranger et qu’on va la retrouver. Je veux qu’il me soutienne
comme il l’a toujours fait.

J’ai besoin de lui.

Ses mâchoires se contractent et ses poings se serrent sur ses cuisses. Je peux
voir d’ici sa veine bondir dans son cou. Le tonnerre a pris possession de lui. Je
sursaute lorsqu’il se lève d’un bond, ouvre sa commode et jette tous ses
vêtements dans son sac de sport. Mon cœur se déchire. Tyron se lève à son tour
et tente d’apaiser Jake.

– Mec, calme-toi.

Il pose une main réconfortante sur l’épaule de mon ex, mais celui-ci, fou de
rage et de tristesse, le pousse violemment. Tyron retombe sur le lit et, pendant un
instant, une lueur d’inquiétude pour son ami traverse le visage de Jake. Mais son
expression glaciale refait vite surface quand son regard croise le mien.

– Ce n’est pas contre toi, Ty’. Mais lâche-moi, OK ? J’ai… J’ai besoin de
prendre du recul. Poursuis la mission sans moi.

Il met son sac sur l’épaule avant de se tourner vers moi, cette expression noire
et terrifiante dans les yeux.

– Je ne peux plus rester une seule minute de plus ici, crache-t-il sans me
quitter du regard.

Puis il passe à côté de moi pour rejoindre le salon. Tyron et moi nous lançons
à sa poursuite. Je refuse de le perdre de vue une seule seconde. S’il part, alors je
veux me remémorer chacun de ses mouvements, chacun de ses traits, même les
plus terrifiants.

– Jake, attends, l’appelle son ami. Laisse-la au moins t’expliquer.

Jake se retourne et pointe un doigt sur Tyron. Son visage est méconnaissable.
Bon Dieu, il a tellement de haine et de désespoir en lui, comment arrive-t-il
encore à tenir debout ? Pourquoi a-t-il cru que j’avais avorté ? Cette idée ne
m’est jamais passée par la tête. Mon père a tenté de me convaincre plusieurs fois
de le faire, mais j’ai refusé. Je voulais ce bébé. Et Jake aussi. Or, pour une raison
que j’ignore totalement, il est sorti de ma vie. Du jour au lendemain, je n’ai plus
eu aucune nouvelle. À cette pensée, un sentiment de colère commence à
s’insinuer en moi.

– Il n’y a rien à expliquer, vocifère Jake. Moi qui croyais qu’elle avait avorté,
en réalité elle m’a caché la vérité pendant quatorze ans !!! Pendant quatorze
putains d’années, j’ai cru mon enfant mort alors qu’elle (il me fusille du regard
en me pointant du doigt), elle savait très bien que ce n’était pas vrai.

Il se rue sur moi avant de s’arrêter à quelques centimètres, son visage


exprimant la rage et la haine. La grenade a explosé entre mes mains.

– Tu m’as non seulement brisé le cœur, mais tu m’as aussi privé de mon rôle
de père. Je ne veux plus jamais te revoir, tu entends ? PLUS JAMAIS !!

J’ai l’impression que ma langue est enduite de ciment. Je suis tellement


blessée et choquée par son attitude si violente que je n’arrive plus à articuler un
mot. Les larmes coulent sur mes joues, seule expression de mon désarroi. Il me
déteste. Il ne me l’a pas dit, mais ses yeux parlent pour lui. Il me hait au plus
haut point et j’ai envie de lui hurler que c’est lui qui est parti ! Que c’est à cause
de lui que j’ai fait adopter Anélya. Jake et moi restons un long moment à nous
regarder dans les yeux avant que Tyron ne le prenne par le bras.

– Tu as peut-être raison, mec. Pars quelques jours, ça te fera sûrement le plus


grand bien.

Jake se laisse faire, mais je peux voir une larme, une unique larme, rouler sur
sa joue avant qu’il me tourne le dos pour rejoindre la sortie. C’est à ce moment-
là que les mots parviennent à franchir mes lèvres.

– Je ne sais pas qui t’as dit que j’avais avorté, mais ce type est le plus gros des
connards.

Ma voix est hachée à cause de la douleur, mais Jake s’arrête. La main sur la
poignée de la porte, il se retourne et cette fois son regard est encore dur, mais
mélangé à une profonde tristesse.

– Alors ton père est le plus gros des connards.

Puis il s’en va sans un regard en arrière, me laissant au milieu du salon,


choquée, ébahie par sa révélation.

Avec ce coup de grâce, il vient d’écraser mon cœur d’un grand coup de pied.
Chapitre 24

Jake

Quinze ans plus tôt


– Il faudrait peut-être déjà commencer à lui trouver un prénom,
non ?
– Pas maintenant, Jake, pouffe-t-elle. Ça fait à peine deux mois.

Je suis entré à la fac depuis dix jours et j’ai l’impression que ça


fait une éternité. Heureusement qu’il y a le téléphone, sinon je serais
devenu fou, tellement elle me manque. Ce n’est pas tant la distance qui
m’inquiète, même si c’est difficile. J’ai confiance en elle. Non, je
crains seulement de ne pas pouvoir être présent le jour où le bébé
arrivera. Je regrette déjà de rater les examens prénataux qu’elle devra
passer les prochains mois. Je veux être là pour mon enfant. Je suis
peut-être jeune et il n’était pas prévu, mais maintenant qu’il est là,
je veux assumer et prendre mes responsabilités. Et je veux prendre soin
de la femme merveilleuse qui le porte. L’idée d’arrêter mes études et
d’utiliser l’argent que j’ai gagné à la patinoire et que j’avais réservé
pour mes frais de scolarité afin d’accueillir le bébé m’a traversé
l’esprit, mais Lily a été catégorique : pour elle, il est hors de
question que je renonce à mon rêve de footballeur. Elle dit que nous
trouverons une solution, que nous avons encore quelques mois pour y
réfléchir et je dois avouer qu’elle n’a pas tout à fait tort. Si
j’abandonnais alors qu’il y a une autre option, je m’en voudrais toute
ma vie. Nous ne sommes pas les premiers ados à être sur le point d’être
parents, on peut s’en sortir tout en continuant nos études. Face à la
fenêtre de ma chambre, je contemple le soleil couchant en imaginant la
chevelure de ma belle Rosie s’y reflétant. À cet instant, je donnerais
tout ce que j’ai pour pouvoir caresser son petit ventre, là où le fruit
de notre amour inconditionnel prend vie peu à peu.

– Autant s’y prendre tôt, pour être sûrs qu’on est bien d’accord.
– OK, alors que dis-tu de… Matthew pour un garçon et Anna pour une
fille ?

Je fais mine de réfléchir et je l’entends s’impatienter à l’autre


bout du fil.

– Le garçon, c’est pas mal. Mais la fille, non. Je pensais à un truc


comme… Lya. C’est beau, Lya, tu ne trouves pas ?
C’est à son tour de me laisser dans le silence pendant une minute
avant de s’écrier.

– Anélya ! Ça fait un mélange de Anna et Lya.

Je souris.

– C’est parfait, ma Rosie. Tu es parfaite.

***

Allongé sur le capot de ma voiture, je contemple le soleil couchant derrière


les montagnes Rocheuses. L’air pur et le silence paisible me font quelque peu de
bien, mais je suis encore remonté par ce que je viens d’apprendre. J’en veux à
Joseph Vargas de m’avoir menti. J’en veux à Lily de m’avoir caché ça pendant
quatorze ans. Rien que pendant ce mois, là, que nous avons passé ensemble, elle
avait mille et une occasions de me le dire.

Mais au fond, je suis tout aussi responsable de ce carnage, je le sais. J’ai été
naïf et tellement con ! J’ai cru Joseph sur parole alors que j’aurais très bien pu
attendre Lily pour lui demander confirmation. Je me suis senti tellement blessé
et j’ai eu peur d’affronter ma copine à tel point que je n’ai pas cherché à obtenir
des explications. Pour moi, c’était clair. Elle avait fini par se ranger du côté de
ses parents et des habitants qui passaient leur temps à nous snober. Elle m’avait
abandonné. Alors je me suis impliqué davantage dans mes cours, dans le foot. Je
devenais de plus en plus agressif, plus téméraire. J’étais devenu l’ombre de moi-
même. Ma mère m’appelait de temps en temps, mais sa voix douce ne parvenait
pas non plus à me calmer. Je n’aimais pas la savoir seule avec ce bâtard de Gary.
Elle me rassurait et je la croyais.

Je n’arrive toujours pas à réaliser que je suis père. Que mon sang coule dans
les veines d’une adolescente d’à peine 14 ans, quelque part dans le pays. Ou
même dans le monde, qui sait ? J’ai ce besoin viscéral de la retrouver. De savoir
qui elle est, à quoi elle ressemble. Depuis que Lily a lâché la bombe, je ne pense
qu’à ça. Mais je ne sais pas par où commencer. Et quand bien même, je ne
dispose pas des moyens nécessaires pour y parvenir. Je suis perdu. Totalement
largué. Le garçon en moi est toujours amoureux de Lily, en dépit de ce terrible
secret. Mais l’homme, lui, est plus robuste face à la situation. Moins conciliant.
Je ne sais plus comment gérer, ni ce que je dois éprouver.
Pendant l’instant où j’ai retrouvé la chaleur de son corps, la douceur de sa
peau, j’ai été replongé quinze ans en arrière. Les sentiments m’ont submergé,
telle une vague déferlante. J’étais prêt à revoir mes convictions. Peut-être même
à lui pardonner de m’avoir abandonné. Tout s’est écroulé en une seconde. Avec
une seule phrase, simple et concise. Pourquoi ? Comment a-t-elle pu faire une
chose pareille ? Pour faire plaisir à ses parents ? Parce qu’elle ne se sentait
finalement pas prête ? Nous avions pourtant fait tellement de projets ensemble !
Je l’avais demandée en mariage bien avant que je la mette enceinte, elle savait
que mes sentiments étaient sincères. Nous parlions constamment du bébé, je
n’avais qu’une hâte : qu’elle souffle ses dix-huit bougies pour que l’on puisse
enfin officialiser notre union et devenir les parents que nous méritions d’être.

Je ne comprends pas.

J’ai l’impression de me réveiller après des années de coma. Qui est à l’origine
de ce merdier, en fin de compte ? Moi ? Elle ? Son père ou même les habitants
d’Oak View ? Comment cela a-t-il pu se produire ? Je n’aurai sans doute jamais
de réponse à cette question.

Lorsque je reviens dans la maison qui nous sert de planque, seul Tyron est
assis sur le canapé, occupé à regarder la télé. Le bruit de mon sac de sport
tombant sur le sol lui fait tourner la tête.

– Qu’est-ce que tu fous ?


– Où est-elle ?

Il me désigne le couloir de la tête.

– Elle a défoncé ton sac de sable en pleurant et là elle dort dans ton lit.

J’attrape une bière dans le réfrigérateur avant de me laisser choir sur le sofa.
J’essaie de me plonger dans le film, mais je n’y arrive pas. Les questions
continuent à fuser dans ma tête et Tyron doit sentir mon désarroi.

– Je lui ai expliqué les raisons de ton absence. Que tu étais anéanti par ce que
t’avait dit son père. Je ne crois pas qu’elle t’en veuille encore. Elle s’en veut,
surtout à elle et à Joseph.
– Et elle a bien raison, maugréé-je sans quitter la télé des yeux.
– Jake…
– Non, Ty’ ! m’écrié-je, soudain. On ne parle pas d’un simple conflit à la
Roméo et Juliette, là ! Elle attendait mon bébé, merde. J’étais prêt à tout larguer
pour elle, pour élever cet enfant. Et j’aurais dû le faire au lieu de l’écouter et
d’aller à la fac. Parce que, au final, rien de bon n’est ressorti de cette histoire.
J’ai été viré de la fédération et ma fille se trouve je ne sais où ! Ils m’ont menti
autant l’un que l’autre. Elle a pris la décision seule, sans me laisser aucun choix.
Elle se sent mal aujourd’hui ? Elle se sent coupable ? C’est tout ce qu’elle
mérite. Écoute, je suis incapable de rester près d’elle pour le moment, je crois
que je vais aller quelques jours à l’hôtel du coin.
– Jake, tu exagères, là…
– Je prendrai des nouvelles et assurerai sa sécurité de loin, déclaré-je en
ignorant son commentaire.

Je reprends mon sac et sors de la maison non sans claquer la porte.

***

Je sors tout juste de la douche de ma chambre d’hôtel lorsque mon téléphone


sonne. Je me jette dessus en découvrant le nom de Tyron.

– Il y a un problème avec Lily ? m’inquiété-je immédiatement avant de me


mordre la langue en grimaçant.
– Tu veux dire à part le fait qu’elle reste prostrée dans la chambre, qu’elle
s’est soûlée comme une pochtronne et qu’elle hurle la nuit ? Tout baigne.

Lily se bourrer la gueule ? Je ne l’avais encore jamais vue boire une goutte
d’alcool !

– Elle fait des cauchemars. Essaie de mettre sa main sur ton torse, les
battements de cœur l’apaisent.

Un sentiment de jalousie me tord le ventre à la simple idée que Tyron partage


ce moment intime qui est censé m’appartenir. Mais je suis prêt à mettre ma fierté
de côté si ça peut la soulager.

– Tu me laisserais me faire caresser par ta copine ?

Je serre les poings avant de les détendre. Relax, Jake.


– Je te promets de ne pas te casser la gueule tant que tu ne dépasses pas les
limites, réponds-je avec une certaine amertume dans la voix.

Je peux carrément entendre son sourire, à ce crétin.

– OK. Hum… Ça va, toi ?

Je pense à ma chambre toute retournée, victime d’un de mes accès de colère.


À ma table basse jonchée de cadavre de bouteilles de bière. À mon canapé
souillé de miettes de chips.

– Ça va, nickel.

Tyron n’est pas convaincu à en juger par son grognement dubitatif.

– Tu m’appelais pour me faire la causette ? Tu te fais chier à ce point ?


– Elle a besoin de toi, Jake. Tu lui manques et je suis prêt à parier ma virilité
que t’es dans le même cas.
– Il faut que j’y aille. À plus.

Plusieurs jours passent sans que je rentre à la planque. Je ne suis pas encore
prêt à affronter le regard de Lily et puis j’ai besoin de savoir où ils en sont, au
FBI. Je cherche des indices avec ce que j’ai sous la main, mais c’est compliqué
quand on est à l’écart de l’enquête. Depuis l’agression de Lily, Davis a pris soin
de ne pas se montrer lors de toutes les transactions d’armes illégales et de drogue
qu’il dirige. D’après nos indications, c’est son premier homme de main qui s’en
charge, mais les fédéraux préfèrent attendre que Blake sorte de sa tanière pour le
cueillir avec le reste de la bande. Au moins un point sur lequel je suis d’accord
avec les manchots.

Elle me manque, putain. Je regrette d’avoir été aussi dur avec elle. Mais c’est
le père en moi qui a parlé, ce jour-là. Le père qui pensait son bébé mort. Je sais
que je devrai lui faire face à nouveau un jour ou l’autre. Mais pour le moment, je
préfère me concentrer sur Davis et tenter de me remettre de tout ça.

Noël approche à grands pas et j’ai encore moins envie de le fêter que les
années précédentes. Lily, elle, prend cette période très à cœur. Elle passe son
temps à décorer la maison, à confectionner des biscuits de pain d’épice et du lait
de poule, d’après ce que me dit Tyron au téléphone. Il s’empiffre tellement qu’il
a dû rallonger ses séances de footing d’une heure. Elle pense peut-être que
s’investir autant l’aidera à oublier ou à se dédouaner. Mais moi, j’ai du mal à
passer outre. C’est ancré en moi au fer rouge. Tyron ne ménage pas ses efforts
pour me convaincre de revenir, mais je refuse à chaque fois, même si ce n’est
pas l’envie qui me manque.

L’affaire Davis traîne et la période des fêtes n’arrange rien. D’après Harper, le
FBI avait une piste qu’ils ont dû écarter, car elle ne tenait pas, finalement. Autant
dire que c’est la merde.

***

Une semaine après mon départ précipité, j’ai décidé de revenir à la planque.
Je me dis que c’est parce que je refuse de m’avouer vaincu, qu’en partant, je la
laissais gagner et il en était hors de question… Mais au fond, je sais
pertinemment que ce n’est pas la seule raison. Elle m’attire comme un aimant et
ça m’agace autant que ça me plaît. En me voyant arriver et déposer mon sac,
Lily a semblé surprise, mais sans un mot pour elle, je suis allé m’enfermer dans
ma chambre. J’y ai découvert quelques T-shirts que j’ai laissés, éparpillés sur les
oreillers. Mon cœur n’a pu s’empêcher d’éprouver une certaine satisfaction à
l’idée que je lui ai manqué au point qu’elle dorme avec mes vêtements, comme
pour combler mon absence.

Depuis deux jours que je suis rentré, je ne lui ai toujours pas parlé. Je n’arrive
pas encore à accepter son aveu. Je ne la méprise pas. Je suis juste…
profondément déçu. La fille que j’ai connue n’aurait jamais laissé faire ça. La
Lily avec laquelle j’ai grandi et dont je suis tombé fou amoureux n’est pas celle
qui a abandonné notre enfant. J’aimerais qu’elle m’explique. Qu’elle me donne
une raison valable à ce qu’elle a fait. Mais chaque fois que l’idée d’aller la voir
pour lui parler me traverse, je me dégonfle. Je crois que j’ai peur des réponses.
Ou de la réaction que je pourrais avoir. Une part de moi reste accrochée à elle et
craint de la perdre en fonction des révélations.

Aujourd’hui, elle a décidé d’aller faire un tour en ville afin d’y acheter je ne
sais quoi. Tyron m’a proposé de les accompagner, mais, évidemment, j’ai
décliné. Je suis en train d’essayer de comprendre le comportement de Davis à
travers le peu d’infos que je possède lorsque quelque chose sur mon écran
d’ordinateur attire mon attention. La caméra thermique que j’ai posée sur le toit
m’informe de la présence d’un homme, dehors. Je bondis immédiatement, sur le
qui-vive. Mon flingue dans la ceinture de mon pantalon, je m’avance doucement
jusqu’à la porte au moment où le mec appuie sur la sonnette. Un œil dans le
judas, je distingue le gringalet à peine adulte habillé en costard, tenant une boîte
en carton. Il regarde à gauche, puis à droite, comme s’il craignait de se faire
repérer. J’attends qu’il ait la tête suffisamment tournée pour ouvrir la porte d’un
coup et l’attraper par le col avant même qu’il ait le temps de comprendre ce qui
se passe. Je le tire à l’intérieur et le colle dos au mur en refermant la porte du
pied. Mon bras sous sa gorge pour l’immobiliser et mon arme pointée sur sa tête,
le gamin semble sur le point de se pisser dessus et en lâche le carton qui fait un
bruit mat en tombant.

– Pour qui tu bosses, enfoiré ? fulminé-je.


– Je… euh… pro… procureur… ca… cadeau, bégaye-t-il.

Je baisse les yeux vers le paquet avant de les reporter sur lui, méfiant.

– C’est le proc’ qui t’envoie ? On ne m’a pas prévenu que j’aurais de la


visite. Alors je répète : pour qui tu bosses et qu’y a-t-il dans ce putain de
carton ?

J’espère pour moi qu’il ne s’agit pas d’une bombe.

– Attends… je…

Doucement, de sa main libre, il fouille dans sa poche. J’enclenche une balle


dans la chambre de mon flingue, histoire de lui faire comprendre qu’il n’aura pas
le temps de m’agresser sans se ramasser une balle dans la caboche. Il en sort une
carte plastifiée avec sa photo et son nom dessus. Il appartient bien au bureau du
procureur. Je finis par le lâcher et ramasser le paquet.

– C’est quoi, ça ?
– Le cadeau pour Mlle Hayes, répond le gamin. Son père l’a fait envoyer
d’Irlande au bureau, comme le stipule le protocole, et j’ai été chargé de vous le
remettre.

Je regarde le dénommé Cooper de biais avant de prendre mon téléphone,


histoire d’avoir confirmation. Harper atteste qu’il s’agit bien du cadeau de Noël
que Joseph a envoyé pour sa fille.

Le type parti, je cogite sous le porche, une bière à la main, lorsque je vois la
voiture arriver. Mon cœur est pris d’un soubresaut lorsque Lily en sort, les mains
remplies de sacs. Je réprime un rire. Elle a vraiment l’intention de les faire
raquer au département.

– Encore vivant ? s’exclame Tyron, un poil moqueur.

Je lui réponds par un doigt d’honneur et il me donne une tape sur l’épaule en
passant près de moi avant d’entrer. Lily commence à le suivre, mais je
l’interpelle.

– On peut parler cinq minutes ?

Il est grand temps de jouer cartes sur table, j’en ai assez de tourner autour du
pot.

– C’est une question rhétorique ?


– Oui.
– D’accord, soupire-t-elle. Laisse-moi juste le temps de me changer, j’ai l’air
d’un épouvantail.

Elle désigne les vêtements que j’ai spécialement achetés pour elle pour « la
rendre incognito ». J’acquiesce et, en l’attendant, je réfléchis à notre discussion.
J’ai un million de questions à lui poser. Mais je dois me concentrer sur les plus
importantes. Où se trouve Anélya, par exemple. Je ne suis pas sûr qu’elle ait
elle-même la réponse, mais la moindre information pourrait m’aider. Elle
revient, vêtue d’un short en jean blanc et d’un débardeur rose pâle au décolleté
vertigineux. J’en perds mes cordes vocales. Merde, c’était beaucoup plus facile
de lui adresser la parole lorsqu’elle portait ses chiffons. Je dois me ressaisir. Si
elle pense pouvoir me rendre plus docile en s’habillant sexy, elle fait fausse
route. Elle s’assied sur la rambarde et attend que je commence.

– Où est-elle ? demandé-je, d’emblée.


– Je ne sais pas. J’ai accouché sous X, Jake. Elle est venue au monde et les
services sociaux l’ont tout de suite prise en charge.

Sa voix est chargée de trémolos, comme si elle se retenait de fondre en


larmes. Je me lève du banc sur lequel j’étais assis et commence à faire les cent
pas devant elle.

– Pourquoi as-tu fait ça ?

Elle met plus de temps à répondre cette fois, et quand je pose mon regard sur
elle, je peux voir des larmes briller dans ses yeux.

– Quand… quand je suis rentrée avec ma mère, après mon premier examen,
mon père était… furieux. Il a littéralement pété les plombs et m’a confisqué mon
portable et mon ordinateur. Ensuite, il nous a dit qu’on devait déménager. J’ai
refusé, au début, je t’assure. Mais deux jours plus tard, j’ai convaincu Haley de
m’emmener à la fac. Et quand je t’ai vu avec cette fille, je… je me suis sentie
trahie. Alors j’ai fait mes bagages et je suis partie avec mes parents.

Je fronce les sourcils.

– De quelle fille est-ce que tu parles ? Je n’avais personne d’autre que toi,
Lily ! Quand ton père m’a dit que tu étais partie avorter, j’ai pété les plombs,
j’ai tout cassé, je suis devenu incontrôlable.
– Arrête, Jake ! s’écrie-t-elle soudain, les larmes roulant sur ses joues. Je t’ai
vu, putain, elle t’a pris dans ses bras devant l’université.

Je fouille dans ma mémoire, faisant remonter les souvenirs quand je finis par
percuter.

– Je ne t’ai jamais trompée, Lily. C’était Amy, la copine de Travis. Tu te


souviens d’elle, non ? Je te l’ai présentée lors du match à Dallas. Je venais de lui
dire ce que ton père m’avait raconté, j’étais effondré et elle m’a seulement
consolé.

Lily-Rose ouvre la bouche, puis la referme. Deux fois de suite. Comme si elle
tentait de me contredire, mais qu’elle n’avait aucun argument.

– Je croyais que… J’étais trop jeune et seule, Jake. Je pensais que tu m’avais
abandonnée, que la pression que les autres mettaient sur nous avait fini par avoir
raison de toi. J’étais anéantie et perdue. Sans compter la pression que je
subissais, à entendre sans cesse que ce bébé ne serait pas heureux, que j’avais
gâché ma vie… Je sais que tout ce que je dirai ne soulagera pas ta haine. Mais je
ne voulais pas abandonner notre fille. J’ai cédé parce que j’ai cru que c’était ce
qu’il y avait de mieux à faire pour elle. Pardonne-moi…

Les larmes dévalent son visage d’ange et je dois admettre que j’ai de plus en
plus de mal à retenir les miennes.

– Ce qui est fait est fait, réponds-je. Je finirai peut-être par comprendre ton
acte, un jour. Mais pour le moment, non. Je suis désolé.

Puis je descends les marches, monte dans ma voiture et démarre dans un


crissement de pneus.
Chapitre 25

Lily-Rose

Je suis en lambeaux. D’autant plus que mon père me harcèle de messages


depuis des jours, mais je ne trouve pas la force de lui répondre. Je n’ai pas le
courage de lui parler après ce que Jake m’a révélé. J’ai refusé d’y croire au
début. Papa n’aurait jamais pu dire une chose pareille. Et puis comment aurait-il
pu ? Jake était à L.A. C’est alors que Tyron m’a tout expliqué. Tout ce que Jake
lui a confié en Afghanistan…

Jake est revenu à Oak View lorsque je lui ai dit que mes parents refusaient le
bébé, que j’étais méprisée dans le quartier, subissant les insultes des autres
élèves. Or, quand il est arrivé chez moi, je n’étais pas là et c’est mon père qui lui
a ouvert. Apparemment, celui-ci aurait dit à Jake que j’étais partie à l’hôpital
pour me faire enlever le bébé.

Je n’en ai pas cru mes oreilles. C’était insensé. Mais à en croire le regard de
Tyron, c’était la vérité. Et Jake me l’a confirmé il y a un instant.

À partir de ce moment-là, il est reparti à Los Angeles, et quand j’ai voulu le


rejoindre afin de m’enfuir avec lui, loin de mes parents, loin de tout, je l’ai vu
dans les bras de cette fille. Je ne l’ai pas reconnue. Et ça m’a foutu en l’air.
Tyron m’a ensuite révélé que Jake était si incontrôlable qu’il a tabassé un
adversaire lors d’un match de football. La fois où il m’a dit qu’il était trop
impulsif pour être footballeur m’est alors revenue en mémoire. Je n’avais pas
saisi sur le coup, mais aujourd’hui, avec ce que je sais, je comprends.

Jake a envoyé un gars à l’hôpital, le crâne défoncé, à cause de moi.

À cause de mon père.

Je n’ai pas bougé de la chambre depuis des heures. J’ai l’impression que si je
quitte cette pièce, je perdrai un peu plus de mon Jake. Je reste alors prostrée sur
le lit imprégné de son odeur, serrant mon pendentif en forme de phare contre
mon cœur, et je pleure.

« Je finirai peut-être par comprendre ton acte, un jour. Mais pour le moment,
non. »

Ses mots me transpercent toujours le cœur. Ils tournent en boucle dans ma


tête, ouvrant constamment les vannes de mes canaux lacrymaux. Il est peut-être
revenu, mais c’est comme s’il était absent. Avant notre discussion de tout à
l’heure, c’était à peine s’il me regardait et ça me brisait tellement à chaque fois
que je m’arrangeais toujours pour ne le croiser qu’un minimum. Cette
conversation est de loin la plus difficile que j’aie eue depuis quatorze ans.
Remuer le passé n’a jamais été mon fort. Je n’arrive plus à rien faire. Alors que
Noël a toujours été pour moi une fête pleine de magie et de vœux exaucés, voilà
qu’elle devient mon pire cauchemar.

Je ferme les yeux et j’imagine les regards émerveillés et les sourires des gens
en voyant mon ventre rond à la place du mépris et des rumeurs qu’ils
colportaient.

Je m’imagine en train de préparer ma valise pour les vacances avec mes


parents plutôt que d’emballer mes affaires dans des cartons, ne laissant plus
aucune trace de notre présence dans cette maison où je suis née, en quelque
sorte.

Je m’imagine avec Jake caressant mon ventre tout en parlant à notre bébé,
plutôt que seule, à tenter d’ignorer les coups de mon enfant pour ne pas avoir
trop à souffrir de la séparation. Chose absurde parce que, putain, la souffrance
est la même, voire pire, puisqu’on regrette de s’être interdit de profiter de la
grossesse. La culpabilité est dix fois plus intense.

Je délire et je m’imagine allongée en salle d’accouchement, les contractions


me faisant atrocement souffrir, mais rassurée par la présence de Jake, serrant ma
main dans la sienne, me disant de souffler comme nous l’aurions fait aux séances
de préparation. Jake, et non pas ma mère, me répétant sans cesse que c’est pour
mon bien alors que je n’ai même pas encore poussé.

J’imagine ma fille, si belle avec ses petits cheveux roux, ses yeux bleus, dans
les bras de son père. Jake qui la berce en chantant une mélodie d’une voix
chevrotante à cause de l’émotion et des larmes de bonheur inondant l’océan de
ses prunelles. Ça, plutôt que ces femmes qui m’ont pris mon bébé sans même me
laisser le droit de la porter dans mes bras ne serait-ce qu’une minute. Mes cris de
désespoir et ma mère à côté de moi me répétant « Tout va s’arranger » alors que
je savais que non.

Je fonds en larme dans l’oreiller et mon cœur se brise un peu plus à mesure
que la réalité me rattrape. J’ai abandonné Anélya. Ma mère est sans doute morte
de chagrin et de culpabilité. Jake ne me pardonnera jamais. Je donnerais
n’importe quoi pour retourner en arrière. Rien qu’une seule fois.

Le téléphone que Jake m’a donné continue de vibrer et je souffle


d’exaspération. Mon père doit sûrement se dire qu’il m’est arrivé quelque chose.
Résignée, je décroche.

– Oh, ma chérie, ça fait des jours que j’essaie de t’appeler, j’étais mort
d’inquiétude !
– Pourquoi !? Pourquoi, papa !?

Je n’ai pas pu m’empêcher de crier, ouvrant à nouveau les vannes. Ma


question doit le prendre au dépourvu, car un silence règne. Mais il faut que je
sache. Je refuse de faire comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes
alors que ma vie n’est qu’un enfer tissé sur des mensonges.

– Je ne suis pas sûr de comprendre.


– Pourquoi as-tu dit à Jake que j’avais avorté ?
– Je te demande pardon ?
– Te rends-tu seulement compte de ce que tu as fait !? finis-je par hurler, hors
de moi. Tu l’as brisé ! Je croyais que c’était lui le responsable de notre rupture,
qu’il avait changé d’avis, qu’il ne voulait plus du bébé ! J’ai même cru qu’il
avait quelqu’un d’autre. Mais en fait, c’était seulement parce qu’il a avalé tes
conneries et qu’il m’en voulait à moi ! Comment as-tu pu papa ?
– Comment es-tu au courant de ça ?

Non, mais je rêve ! C’est ça, sa seule réponse ?

– Parce que figure-toi qu’il est le flic qui me protège depuis plus d’un mois !
Je peux l’entendre faire les cent pas.

– J’attends une explication, papa.

Je suis remontée à bloc, prête à en découdre une bonne fois pour toutes. Et il
va en prendre pour son grade.

– Je voulais seulement te protéger, soupire-t-il finalement. Tu es ma petite


fille et tu es tombée enceinte à 16 ans ! Ce n’est pas la vie que j’espérais pour
toi.
– C’était ma vie, papa ! Tu n’avais pas le droit ! Tu as tout gâché ! Tu te
rends compte que j’ai passé quatorze ans de ma putain de vie à haïr un homme
qui ne le méritait pas ?!

Je ne parviens plus à contenir mes larmes ni ma colère. J’en veux à mon père
de nous avoir séparés, Jake et moi. J’en veux à tous ces gens qui m’ont méprisée
au point que j’ai dû déménager et faire adopter mon enfant. Je m’en veux à moi
d’avoir cédé à la pression parce que j’avais trop peur d’élever ma fille seule à
16 ans. J’en veux aux services sociaux de m’avoir dit que je faisais le bon choix.
Depuis quand abandonner son bébé, sa chair, son sang, est un bon choix ?! J’en
veux au monde entier, putain !

Jake voudra sûrement retrouver sa fille, mais c’est voué à l’échec. Les
médecins me l’ont enlevée, sitôt qu’elle est sortie de mon ventre, pour la confier
aux assistantes sociales. Maman m’a serrée très fort alors que je hurlais son
prénom, désespérée et anéantie. Ce qui aurait dû être le plus beau jour de ma vie,
avec la main de Jake dans la mienne, s’est avéré être le pire. Je m’en souviens
comme si c’était hier et le trou béant que j’essaie de colmater depuis tant
d’années se rouvre pour saigner aussi abondamment qu’une hémorragie. Je
fonds en larmes, oubliant jusqu’à la présence de mon paternel au téléphone.

– Chérie, je suis tellement désolé, pleure-t-il lui aussi. Je ne pensais pas que
c’était aussi fort entre vous, je croyais que… enfin, vous étiez si jeunes… Ce
bébé est arrivé beaucoup trop tôt… Ma puce, je t’en supplie, pardonne-moi, si
c’était à refaire, je ne le referais pas.

Ma gorge est si obstruée que je peine à déglutir.


– Tu restes mon père, mais te pardonner là, aujourd’hui, relève de
l’impossible pour moi.

Je renifle, incapable de respirer correctement tandis que je termine.

– Au revoir, papa.

Je raccroche, puis m’allonge en chien de fusil sur le matelas avant de prendre


l’oreiller et de crier dedans afin d’extérioriser toute ma rage. Je hurle pendant
plusieurs minutes avant que mon regard se pose sur le sac de sable accroché à la
poutre. Je me lève pour fouiller dans l’armoire. Heureusement, j’y trouve des
gants de boxe. Je les enfile et me mets à frapper dans le sac. Il faut que j’évacue
ce sentiment de culpabilité, cette souffrance et cette colère qui font partie
intégrante de moi depuis beaucoup trop longtemps. Je frappe sans relâche, sans
pitié. Ce pauvre sac de sable en prend plein la gueule. Je libère toute la rage que
j’éprouve. À l’encontre de mon père qui m’a trahie et menti durant près de
quatorze ans. Contre Jake qui a préféré fuir plutôt que se battre pour notre
couple, à l’époque. Envers ces gens qui m’ont rabaissée parce que j’étais
adolescente et enceinte. À l’égard de ces femmes des services sociaux qui ne
m’ont même pas laissée prendre ma fille dans les bras ou ne serait-ce que lui dire
que je l’aime et que tout ira bien pour elle. Et vis-à-vis de Blake Davis qui m’a
mise dans cette foutue situation. Tout le monde m’a trahie. J’ai fait la pire erreur
de ma vie. Je continue de me défouler lorsqu’on frappe à la porte.

– Lily, c’est Tyron, je peux entrer ?

Tyron et Emily sont les seuls à me soutenir dans cette histoire. Ma meilleure
amie a été choquée en apprenant la trahison de mon père et elle a même proposé
de venir pour me réconforter. Mais ça l’aurait mise en danger, avec Blake dans
les parages, alors j’ai refusé. Tyron, lui, fait son job. À l’instar de Jake, il prend
son travail très à cœur et je lui en suis reconnaissante. Je ne le connais pas depuis
longtemps, mais je sais que je peux lui faire confiance.

– Oui, fais-je en réponse à Tyron.

Il entre et secoue la tête en me voyant frapper comme une dingue dans le sac.

– Tu vas finir par te broyer les mains si tu persistes à utiliser la mauvaise


technique, se moque-t-il.

Je suis essoufflée et éreintée. Mais j’ai encore beaucoup trop d’ondes


négatives dans mon esprit.

– Ça te fait du bien ?
– Pas assez, soupiré-je.

Il me tend une bouteille d’eau. Je le remercie et bois de longues gorgées. Puis


je reprends mes frappes.

– Peut-être qu’un peu d’entraînement à l’extérieur te ferait du bien, propose


Tyron et je le regarde sans pour autant arrêter de taper.
– Quoi ?
– Jake m’a dit que vous aviez l’habitude de vous entraîner au combat dans la
forêt. Je me suis dit qu’on pourrait continuer ensemble, comme il fait sa tête de
cochon.
– Non, merci.

Je continue à frapper le sac alors que mon corps, lui, ne demande qu’à
s’arrêter. Mais je ne peux pas. Tyron soupire bruyamment et va s’asseoir sur le
bord du lit.

– Écoute, Lily, je n’ai pas pour habitude de me mêler de la vie des gens, mais
Jake ne va pas bien non plus.

Je garde le silence, désireuse de ne pas m’engager sur ce terrain.

– OK, OK. Tout ce que je veux dire, c’est que vous souffrez tous les deux en
vous ignorant alors que vous pourriez aller mieux ensemble.
– C’est lui qui m’évite, je te rappelle, grogné-je entre deux respirations.
– Certes, mais vous vous faites du mal alors que vous n’êtes fautifs ni l’un ni
l’autre.

Je m’arrête pour me tourner vers lui, les yeux larmoyants.

– J’ai abandonné mon bébé, Ty’. Je l’ai porté neuf mois et je l’ai abandonné.
Quel genre de mère fait ça ?
Il se contente de hausser les épaules.

– Une mère adolescente désespérée qui subit la pression des autres. Arrête de
t’infliger ça, Lily, ça va te faire péter une durite, en plus de cette histoire avec
Blake.

Épuisée, je me laisse tomber à genoux et enfouis mon visage dans mes mains
encore gantées. Malgré les nombreuses larmes versées depuis des jours, j’arrive
encore à pleurer. Les bras de Tyron m’entourent les épaules dans un geste
réconfortant.

– Ça va aller, ma belle, me rassure-t-il tout en me berçant.

Je me laisse aller contre son torse, inondant son T-shirt de mes larmes.

– J’en ai marre, je te jure, sangloté-je. Je voudrais que tout s’arrête.

Je ne sais pas combien de temps je reste accrochée au bras de Tyron, mais je


finis par me calmer peu à peu, apaisée par ses paroles réconfortantes. Jake me
manque terriblement. Je veux dire, il est revenu, mais son contact, ses yeux sur
moi me manquent. J’aurais dû lui parler d’Anélya dès le début. Je me demande
constamment s’ils ont gardé le prénom que je voulais lui donner. Est-elle
heureuse avec ses parents adoptifs ? Est-elle restée à Chicago ? Je me souviens
que les premières années, je scrutais chaque petite fille ayant à peu près le même
âge en espérant retrouver la mienne. Mais j’ai fini par me convaincre que je ne la
retrouverais jamais et j’ai arrêté de me faire des films.

– Je vais aller prendre une douche, je pue le rat crevé, dis-je en me relevant.
– Je me demandais quand est-ce que tu allais t’en rendre compte, plaisante
Tyron en arborant une grimace de dégoût qui me fait sourire.
– Je comprends pourquoi tu es le meilleur ami de Jake. Tu es un vrai baume
pour le cœur.

Il fait mine d’incliner un chapeau imaginaire sur sa tête en souriant.

– À votre service, mademoiselle. Je vais aller préparer notre repas.

Je lui adresse un sourire triste avant de prendre des affaires propres et d’aller
dans la salle de bains. L’eau tiède détend mes muscles endoloris. Mes phalanges
sont légèrement égratignées à force d’avoir frotté l’intérieur des gants. Je me
sens tellement stupide ! J’ai besoin d’oublier tout ça, au moins pour un petit
moment. J’ai besoin de faire le vide. Je sors de la douche, m’habille et vais
rejoindre Tyron dans la cuisine. Il est en train de préparer des macaronis au
fromage et j’avoue qu’il est excellent cuisinier. J’ouvre le bar et en sors une
bouteille de vodka et deux verres. Il hausse les sourcils.

– Qu’est-ce que tu fous ?

Je remplis les verres et en bois un cul sec avant de le faire claquer sur le plan
de travail.

– Comme tu le vois, je me bourre la gueule.


[Link] 26

Lily-Rose

Que celui qui s’amuse à jouer du tam-tam dans ma tête arrête tout de suite ses
conneries ! On dirait qu’AC/DC a décidé de faire un concert privé dans mon
cerveau. De l’eau. Il me faut de l’eau, j’ai l’impression de me dessécher. J’ouvre
péniblement les yeux. Un vrai parcours du combattant. Le gauche coopère, mais
le droit reste collé. Je me sens poisseuse et j’ai une haleine de poney. Bon Dieu,
mais qu’est-ce que j’ai foutu ? Je tâtonne la place à côté de moi et y rencontre
une main, je crois. Ma seconde tentative d’ouvrir les paupières s’avère plus
productive.

– Jake ?
– Bien dormi, la marmotte ?

Je suis surprise de le voir là, à demi allongé sur le lit en train de regarder la
télé. Mais je suis contente, également. Mon cœur s’affole.

– Oui, mais, que… qu’est-ce que tu fais là ? Je croyais que tu avais à


nouveau déserté.
– Tu t’es mise minable hier et tu étais maculée de vomi, il fallait bien que
quelqu’un se charge de te nettoyer, tu tenais à peine debout.
– Et Tyron aurait risqué sa vie s’il s’en était chargé lui-même, n’est-ce pas ?

Un rictus apparaît au coin de ses lèvres.

– Pas loin.
– Nom de Dieu… gémis-je en tentant de me lever.

Très mauvaise idée, car soudain mon estomac est pris de spasmes. J’ai juste le
temps de courir jusqu’aux toilettes en me cassant la figure au moins quatre fois
sur le trajet et je vomis tripes et boyaux.
– Ça va ? s’inquiète Jake en me rejoignant.

Il a droit à un bruit de geyser en guise de réponse alors que je continue à


vomir de la bile. Bordel, ce que ça fait mal ! Je ne sais pas ce qui lui est arrivé
cette nuit, mais il semble moins… odieux. Je décide de ne pas aborder le sujet
pour le moment, cela risquerait de le braquer à nouveau. Mon estomac calmé, je
me relève pour me brosser les dents. Il ouvre l’armoire à pharmacie et me
dépose deux comprimés de paracétamol dans le creux de la main. Je le remercie
et les avale en espérant ne pas les rejeter. Au même moment, Tyron passe la tête
dans l’embrasure de la porte, un large sourire aux lèvres.

– Tu t’es mis une sacrée cuite hier soir, s’exclame-t-il.

Je me passe un coup d’eau sur le visage histoire de me rendre un minimum


plus fraîche. Hum, pas vraiment concluant. Je perçois le regard de Jake dans
mon dos et ça me trouble plus qu’autre chose.

– J’en avais besoin. Ça va, toi ? fais-je en m’adressant à mon ami.


– Oui, je ne t’ai pas suivie. Mon job m’oblige à rester le plus lucide possible.

Je le regarde en fronçant les sourcils.

– Je ne me souviens peut-être pas de grand-chose, mais je sais que je ne t’ai


pas servi qu’un verre de vodka.
– Il remplaçait l’alcool par de l’eau à chaque fois que tu avais le dos tourné,
moucharde Jake.

Je lève les yeux au ciel. En même temps, quelle idée de faire boire un gars
censé me protéger ! Je devais vraiment être pitoyable…

– Tu as faim ? me demande mon ex.

J’opine et les suis jusque dans la cuisine où une odeur de pancakes embaume
l’air. Je m’attable et Tyron m’apporte un café et une assiette de crêpes tandis que
Jake s’assied en face de moi, le journal à la main.

– Ty’, rappelle-moi pourquoi tu n’as pas de femme, le taquiné-je. T’es un vrai


chevalier, je ne comprends pas.
Il se contente de hausser les épaules. Jake, lui, tente de cacher sa grimace,
mais trop tard, je l’ai vu.

– Je suis marié à mon travail et c’est déjà beaucoup, répond-il.

Jake se lève pour prendre un paquet sur l’étagère de la bibliothèque.

– Tiens, un gars du bureau du procureur est passé pour t’amener ça, hier,
m’informe-t-il en posant la boîte en carton sur la table.

Je devine que c’est le fameux cadeau de mon père et mon cœur se serre. Je
regrette de lui avoir parlé de la sorte, hier, j’étais vraiment en colère. J’ai peut-
être un peu exagéré, mais mon comportement est justifié, je pense. Je sais que
Noël n’est que demain, mais je n’ai jamais été vraiment réputée pour ma
patience. J’ouvre le paquet et y découvre un collier dont le pendentif en verre
renferme une fleur et deux invitations pour un week-end détente dans un spa.
Une lettre accompagne le présent.

Ma chérie,
Tu dois sûrement être très stressée en ce moment, alors voilà de quoi te détendre
un peu.
À l’intérieur du collier se trouve une vraie fleur sauvage irlandaise. Ainsi, tu
auras toujours un bout de moi sur toi.
Je pense à toi chaque jour que Dieu fait.
Tu me manques.
Avec tout mon amour. Joyeux Noël.
Je t’embrasse.
Papa.

Je souris malgré moi et des larmes m’échappent. J’ai envie de l’appeler. Ne


serait-ce que pour le remercier et lui souhaiter un joyeux Noël.

– Quoi que tu penses, tu devrais le faire, intervient Jake, comme s’il lisait en
moi.

J’hésite encore un peu avant de me décider à aller m’enfermer dans la


chambre. Je compose le numéro et patiente fébrilement jusqu’à ce qu’il réponde.

– Ma puce !
– Bonjour, papa, couiné-je en refoulant les larmes qui menacent de revenir. Je
t’appelle juste pour te remercier pour le cadeau.
– Merci à toi pour la boîte à cigares, elle est superbe. Tu me manques, mon
cœur, si tu savais comme je m’en veux…
– Ce n’est pas à moi qu’il faut présenter des excuses, le coupé-je d’une voix
plus dure que je ne l’aurais voulu. Au revoir, papa.

Je raccroche et ferme les yeux pour tenter de me ressaisir.

Ne craque pas, Lily. Tu es beaucoup plus forte que ça.

Je sais que j’en fais tout un pataquès, qu’il reste mon père malgré tout et que
je n’ai pas à me comporter ainsi avec lui. Mais ce n’est pas une petite connerie
qu’il a faite ! Il ne nous a pas seulement séparés, Jake et moi, il a détruit la
famille que nous nous apprêtions à fonder ! Je respire un bon coup. J’ai besoin
de parler à Emily. Il faut que je me confie. Malheureusement, je tombe sur sa
messagerie.

– Salut, Em’, je t’appelle pour prendre des nouvelles et pour te souhaiter un


joyeux Noël. Je suppose que tu es occupée avec des patients. Si tu savais comme
ça me manque. Il faut que j’attende un peu avant de pouvoir reprendre le travail,
car l’affaire est encore trop fraîche. J’ai parlé d’Anélya à Jake. Je lui ai confié les
raisons de mon acte, mais il n’est pas encore prêt à me pardonner. Je le
comprends, cependant. Lui aussi a énormément souffert. J’aurais besoin de tes
conseils et de tes paroles réconfortantes. Ils ont retrouvé un corps et je ne peux
m’empêcher de culpabiliser. Bref, rappelle-moi dès que tu peux. Je t’aime.

Heureusement, un coup frappé à la porte me tire de mes réflexions.

– Est-ce que tu as bientôt fini ? J’ai quelque chose à te dire, m’annonce Tyron
en passant la tête par la porte.

À la lumière de la lampe et des guirlandes que j’ai posées un peu partout dans
la chambre, sa cicatrice qui lui mange presque tout le côté du visage paraît
encore plus impressionnante que d’habitude.

Je raccroche et me tourne vers mon ami.

– Oui, que se passe-t-il ?


– Ils ont trouvé un autre corps.
– Oh, mon Dieu, fais-je, les mains plaquées sur ma bouche.

L’image du meurtrier s’imprime dans mon cerveau et clignote inlassablement.


Encore un cadavre. Parce que je n’ai pas eu le courage d’affronter Blake Davis
quand j’en ai eu l’occasion. C’est ma faute. Le poids des remords s’abat sur moi,
m’affaisse. Ma vue se brouille à cause des larmes. Les réminiscences de ce
cauchemar me percutent à nouveau.

« Occupez-vous du corps, je me charge d’elle ».

Le bruit de ses bottes faisant écho dans le parking.

Son regard noir me découvrant.

La panique m’étouffe. Je n’arrive plus à respirer.

– Hé, Lily, est-ce que ça va ? s’inquiète la voix de Tyron, qui me semble


tellement lointaine.

Je sais qu’il est à côté, que je suis en sécurité, mais je ne parviens pas à me
sortir de ce tourbillon de souvenirs, de remords et d’angoisse. Je me sens à
nouveau piégée par mes démons.

Son sourire carnassier. Son arme pointée droit sur moi.

Il va me tuer.

« Je te vois. »

Pitié !

« Tu oses me défier, Lily-Rose ? »

– C’est ma faute, réussis-je néanmoins à articuler, les larmes dévalant mes


joues. Si j’avais fait quelque chose sur le parking… n’importe quoi… je n’ai pas
eu le courage de… et maintenant, il tue plus de gens…

Mes mots sont incohérents. Je ne sais plus quoi faire ni quoi penser. Je vois du
sang partout, l’odeur de la mort imprégnant ma peau et mon âme. Je ne me sens
pas bien.

– Allonge-toi, tu me fais flipper. JAKE ! s’écrie Tyron.

Jake arrive en trombe dans la pièce et je le vois se précipiter vers moi. Sa


présence me rassure, mais j’ai encore du mal à respirer et à empêcher les images
atroces de défiler dans ma tête. Je suis en pleine crise d’angoisse.

– Ça va aller, Lily, me susurre la voix de Jake. Tu n’y es pour rien, OK ?


Respire, ce n’est pas ta faute.
– J’ai tellement peur… pleuré-je. J’ai besoin de toi…
– Je sais, Rosie. Je sais…
Chapitre 27

Jake

Depuis des jours, ma vie est un calvaire. La trahison de Lily me reste en


travers de la gorge, mais je ne peux m’empêcher de ressentir ce putain de
manque d’elle. Elle est avec moi, dans la maison, mais j’ai pourtant l’impression
qu’elle est au bout du monde. Si j’ai été anéanti il y a quatorze ans en croyant
notre enfant mort, ce n’est rien comparé à ce que je ressens depuis plus d’une
semaine, quand j’ai appris que j’avais vécu toutes ces années dans le mensonge.
Mais malgré cela, je n’arrive pas à la lâcher. Je lui en veux terriblement, je suis
triste et en colère. Et pourtant, je suis là à la bercer comme une enfant alors
qu’elle est en peine crise d’angoisse, prise en otage par ses démons. Par Blake
Davis. Ce connard a fait buter un agent infiltré. Le FBI l’avait envoyé là-bas un
an plus tôt dans l’espoir de coincer Davis, mais le flic a dû griller sa couverture.
Ils viennent de retrouver son corps dans un lac, en plein cœur du Minnesota,
mais aucune trace de Blake. Ce type bouge plus vite que son ombre, c’est aussi
impressionnant qu’énervant.

– Ça va aller, lui chuchoté-je. Il ne pourra pas te faire de mal tant que je serai
là.

Elle se calme peu à peu, mes mots la rassurant. Elle finit par se relever et par
nous dire qu’elle souhaite prendre une douche. Tyron et moi nous éclipsons dans
la pièce à vivre.

– Tu n’aurais pas dû lui dire ça de but en blanc, lui reproché-je. Elle est
encore fragile.
– Je ne pensais pas que ça la ferait autant flipper. Elle avait l’air pourtant
d’aller mieux, ces derniers temps.
– C’est un masque, Tyron.

Je connais Lily. Elle enfouit ses peurs et ses angoisses au fond d’elle pour
donner le change. Elle est comme moi. C’est ce qui la rend aussi forte et qui lui
permet de tenir le coup. Mais elle est terrifiée. La nuit, les souvenirs la
reprennent et font tomber ses barrières.

– Tu crois qu’elle arrivera à s’en remettre, un jour ?


– J’espère.

Je suis prêt à mettre ma rancœur de côté pour la soutenir du mieux que je


peux. Parce que je l’aime, putain. J’ai beau essayer de me persuader du
contraire, je me voile la face plus qu’autre chose. Je suis toujours amoureux
d’elle, quoi qu’elle ait fait.

Lily semble plus sereine après sa douche et elle a décidé de passer son temps
dans la cuisine, à fourrer une dinde beaucoup trop grosse pour nous trois. Je
crois qu’elle veut raviver des souvenirs de moments partagés avec sa mère.
Comme si elle voulait se sentir plus proche d’elle.

– Est-ce que ça te dit d’aller faire un tour au cimetière, aujourd’hui ? lui


proposé-je.

Elle me regarde avec des yeux de merlan frit.

– Quoi ? fais-je avec un rictus.


– Parfois, je me demande si tu ne lis pas dans ma tête.

Je hausse les épaules.

– J’ai seulement remarqué que tu cuisinais de la même façon que ta mère, et


comme elle adorait les fêtes de Noël, je me suis dit que tu voudrais passer un peu
de temps avec elle.

Elle sourit et mon cœur manque un battement.

– Si je ne te connaissais pas autant, tu me ferais flipper. Je mets la dinde dans


le four et j’arrive.
– OK, je vais prévenir Ty’.

Quand j’arrive dans le cabanon qui jouxte la maison et que Tyron a


transformé en chambre pour lui, il est en pleine conversation téléphonique. Il
lève un doigt pour m’intimer de patienter.
– Compris, chef.

Il raccroche et se tourne vers moi.

– Emily a été agressée à l’hôpital, cette nuit, m’annonce-t-il de but en blanc.


– Quoi ? Comment ça ? Elle n’est pas censée être sous protection fédérale ?

C’est quoi, cette connerie encore ? Emily a un lien direct avec le témoin, elle
est donc protégée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, personne ne peut
l’approcher sans avoir affaire à des agents.

– Apparemment, Blake a plus d’un tour dans son sac, râle Tyron.

Je passe ma main dans mes cheveux en grognant. Ce n’est pas possible. Il


tient vraiment à choper Lily. Et ça me rend fou.

– Garde ça pour toi pour le moment, ordonné-je. Je ne tiens pas à ce qu’elle


nous refasse une crise. Laissons passer les fêtes de fin d’année et je la mettrai au
courant ensuite.
– Elle te fera payer de ne pas l’avoir informée avant.
– J’ai l’habitude. On va faire un tour au cimetière. Toi, essaie d’en apprendre
plus sur l’agression d’Emily. Il faut que l’on sache à quoi s’attendre et qu’elle
obtienne une meilleure protection.

Je m’apprête à sortir du cabanon pour aller rejoindre Lily, mais Tyron me


stoppe net.

– Le problème, c’est que le FBI n’est pas sûr qu’il s’agisse d’un coup de
Blake.

Je me retourne lentement, abasourdi.

– Comment ça, ils ne sont pas sûrs ? Ils sont débiles, ou quoi ? Emily est la
meilleure amie de Lily. De qui d’autre ça pourrait venir ?

Tyron hausse les épaules.

– Je ne fais que te rapporter ce qu’on m’a dit. Apparemment, Davis ne serait


pas dans l’Illinois, en ce moment.
– Ce connard a des sbires partout, ils le savent, pourtant. Bon, écoute, essaie
de convaincre Harper de faire bouger les manchots pour assurer une meilleure
protection à Emily. Dis-lui que si elle meurt, on peut dire adieu au témoignage
de Lily, ça devrait les motiver. Moi, je m’occupe d’elle, il ne faut surtout pas que
le stress l’atteigne plus qu’il ne le fait déjà.
– Vous vous êtes réconciliés, alors ? s’enquiert mon pote.

Je garde un moment le silence, ne sachant trop quoi répondre. Puis je hausse


les épaules.

– Disons qu’on se tolère, pour l’instant.


– Ne sois pas trop méchant avec elle.
– Ouais.

Je sors du cabanon et prends le temps de me calmer avant de retourner dans la


maison. Lily porte un jogging relevé sur ses mollets, des baskets de sport et un
T-shirt gris qui a connu des jours meilleurs. Ses cheveux sont relevés en une
queue-de-cheval et son visage dépourvu de maquillage est toujours aussi
agréable à regarder.

– Tu as prévu un marathon ? plaisanté-je.


– Non, j’ai pensé qu’après le cimetière, on pourrait… s’entraîner. Enfin, je
veux dire, m’entraîner. Comme avant…

Son regard se voile d’une lueur sombre et je comprends ce qu’elle veut me


dire.

– Pas de problème. Laisse-moi prendre le matériel.

Je ressors de la chambre, mon sac de sport contenant les boucliers de frappe et


les gants de boxe sur mon épaule.

– Tu n’as pas pris ton holster avec les boîtes de conserve ?

Je lui lance un regard étonné.

– Tu veux tirer ? Tu es sûre ?


– Oui, répond-elle en hochant la tête. Il est temps. Je crois.
Sans la contredire, je repars dans la chambre pour prendre le reste et la rejoins
sur le porche.

Le trajet jusqu’au cimetière se fait dans un silence pesant. Je suis tiraillé entre
l’envie de me taire et de tout lui dire à propos d’Emily. Je déteste lui mentir,
mais une petite voix dans ma tête me dit que c’est pour son bien. Si elle apprend
que sa meilleure amie a été tabassée alors qu’elle est la cible principale, elle
risque de péter encore un câble et de mettre fin au programme, cette fois-ci. Elle
mettrait alors sa vie davantage en danger dans la mesure où elle n’aurait plus de
protection. Et ça, je ne peux le permettre. Hors de question de la laisser seule
dans cette jungle alors qu’on veut la tuer à tout prix pour la faire taire.

– Ça ne va pas ? s’inquiète Lily, à côté de moi, me tirant de mes réflexions.


– Si, très bien, ne t’en fais pas. Je vois que tu as gardé le collier que je t’ai
offert.

Elle me regarde en plissant les yeux, consciente que je cherche à détourner la


conversation, mais répond quand même en triturant son pendentif, l’air
nostalgique.

– Je n’ai jamais pu me résoudre à l’enlever.

Je remarque qu’a contrario, la bague n’orne plus son doigt, mais je ne fais
aucun commentaire.

Nous arrivons au cimetière après être passés chez un fleuriste et je suggère


qu’on aille se recueillir chacun de son côté cette fois, histoire de lui laisser un
peu d’intimité, tout en lui promettant de la surveiller à distance. En réalité, c’est
moi qui ai besoin d’être seul. Je dois mettre certaines choses au clair. Une fois
Lily suffisamment loin, je m’empare de mon téléphone.

– Harper, annonce la voix de mon supérieur.


– C’est quoi, ce bordel avec Davis ? Qu’a-t-il fait à Emily Curtis ?
– Jake, calme-toi…
– Me calmer ? Comment pourrais-je me calmer alors qu’un malade se
promène dans la nature et s’en prend à tout le monde dans le but de tuer ma c…
mon témoin ?
J’ai bien failli lui sortir « ma copine », ce qui aurait été mauvais pour mes
affaires. Harper me connaît déjà comme étant un homme plutôt impulsif, alors si
en plus il découvre que j’ai une histoire avec Lily, il me fera rapatrier vite fait à
cause du conflit d’intérêts.

– Mlle Curtis va bien, elle est juste un peu secouée, mais elle s’en sort. De
plus, on n’est même pas sûrs que ce soit l’œuvre de Davis. Il ne l’aurait pas
laissée en vie.
– Sauf s’il veut attirer l’attention de Lily. Je suis persuadé que c’est lui.
– Le FBI est dessus. Ils sont déjà en train d’enquêter sur les deux agresseurs
qui ont causé votre accident. Contente-toi de protéger ton témoin et tout ira bien.

Il me raccroche au nez et je grogne de frustration. Le FBI ne fera rien du tout,


ouais ! Ils sont persuadés que l’agression d’Emily n’a rien à voir avec l’affaire,
mais je suis sûr que si. Ce connard nous mène en bateau depuis le début et il doit
jubiler comme un gamin à l’heure qu’il est.

Je me ressaisis et remplace l’ancien bouquet fané par le nouveau sur la tombe


de ma mère. Je n’ai jamais vraiment été très doué pour le recueillement. Je crois
qu’une part de moi culpabilise encore. Je me dis que j’aurais dû voir qu’elle était
dépressive au point de vouloir en finir. J’aurais dû faire plus attention à elle. Lily
me rejoint quelques minutes plus tard et nous restons un moment à contempler la
photo de ma mère collée dans un mini-cadre sur la pierre tombale. Son sourire
me manque. Son parfum, la douceur de ses cheveux, ses câlins me manquent
terriblement.

Si seulement j’avais su qu’elle allait mal à ce point…

Lily et moi finissons par regagner la voiture.

– Qu’est-ce qu’il t’arrive, tu as l’air contrarié, remarque Lily en s’asseyant sur


son siège.
– Rien de bien important, mens-je. Ça va, toi ? m’inquiété-je en voyant ses
yeux rougis.

Elle essuie ses joues en hochant la tête.

– Ouais, c’est juste… difficile de venir ici. Mais ça me fait du bien.


Je pose une main sur sa cuisse et ancre mon regard au sien. Bordel, ce qu’elle
est belle, même quand elle est triste.

– Prête à mordre la poussière ?


– Parle pour toi. Tu n’as pas pigé la dernière fois ?

Je démarre en souriant. Oh si, je m’en souviens très bien, et mes attributs


aussi.
Chapitre 28

Lily-Rose

– Je ne vais pas y arriver, Jake.

Je commence à regretter d’avoir émis le désir d’apprendre à tirer avec une


arme à feu. Les souvenirs sont encore frais dans ma mémoire et mes mains
tremblent comme des feuilles autour du revolver.

– Bien sûr que si. Aie confiance.

Ses mains viennent se poser sur mes hanches pour me retourner dos à lui.
Elles rejoignent ensuite les miennes tenant toujours l’arme.

– Tu peux le faire, Lily. Tu en es capable. Affronte tes peurs et éradique-les.

Mon pouls est erratique et ma respiration est bloquée. Je n’arrive pas à savoir
si c’est la proximité de Jake qui me rend si nerveuse ou si c’est le fait d’imaginer
Davis face à moi.

– Tu es le prédateur, il est la proie, continue à me guider Jake dans mon


oreille. Il ne peut pas t’atteindre. C’est toi qui as le pouvoir.

Avant même que je m’en rende compte, le coup part pour se perdre dans un
arbre, loin des boîtes de conserve. Je relâche ma respiration.

– Recommence, ordonne Jake.


– Non !
– Tu n’as touché aucune cible ! Regarde.

Il prend la deuxième arme dans son holster et tire six fois d’une main, les
yeux rivés sur mon visage. Je scrute les boîtes qui sont tombées, impressionnée
et effrayée à la fois.
– Comment… ? Tu n’as même pas visé !
– Ce sont des années et des années d’entraînement. J’ai analysé
l’emplacement exact des cibles et je les ai replacées dans ma tête. À ton stade, tu
peux être capable d’en viser au moins une. Allez, vas-y.
– J’ai peur, Jake.

Ça me coûte beaucoup de lui avouer ça, moi qui suis d’ordinaire courageuse
et intrépide. Pour la première fois de ma vie, je suis terrifiée par quelque chose
d’autre que la mort d’un de mes patients.

– Tu peux avoir peur. Tu en as le droit. Mais elle ne doit pas surpasser ton
courage et ta détermination. Écoute, je suis là pour te protéger. Mais je ne suis
pas Superman. Je peux me faire surprendre, moi aussi, comme lorsque nous nous
sommes fait attaquer sur la route, tu te souviens ? Je serai alors hors course, tu
comprends ?

Les larmes perlent au coin de mes yeux quand je hoche la tête. Il faut que
j’apprenne à me défendre. Je ne peux pas rester exposée ainsi, tel un lapin à la
vue d’un aigle. Jake court remettre les boîtes en équilibre sur le tronc d’arbre et,
une fois qu’il est près de moi, je braque mon arme droit sur les cibles.

– Respire lentement. Ressens la chaleur et la sécurité du revolver. Ne fais


qu’un avec lui. Dès que tu es prête, tire.

Je suis ses précieux conseils à la lettre tout en visualisant Blake devant moi.
J’ai encore peur, je l’admets, mais je me dis que je ne risque rien. C’est moi qui
ai l’arme. J’ai le pouvoir. J’appuie mon index sur la gâchette et le silence de la
forêt est soudain perturbé par tellement de coups de feu que je n’arrive plus à les
compter. J’ouvre les paupières. Je crois que je les ai fermées dès le troisième tir.
À côté de moi, Jake rit. Je souris. Il est tellement beau que ça en est presque
indécent.

– Tu as complètement vidé le chargeur. Et regarde, dit-il en pointant le tronc


d’arbre du doigt. Tu as criblé la forêt de balles, mais tu as quand même
dégommé toutes les boîtes.

Je n’en reviens pas et je ne peux m’empêcher de rire, moi aussi. La peur a


soudain fait place au soulagement. Je me sens revigorée.
– Et les yeux fermés en plus ! m’écrié-je. C’est incroyable, j’avais
l’impression de ne plus être moi, je me sentais puissante et déterminée, je
n’avais pas…
– Wow, wow, wow, du calme, évite de secouer l’arme vers moi. Ce n’est pas
parce que le chargeur est vide que la chambre l’est aussi.
– Oh pardon. Il y a encore une balle à l’intérieur ?

J’ai le stupide réflexe de jeter un œil dans le canon et Jake m’enlève le flingue
des mains.

– Non, mais ça aurait pu. Tu es dangereuse, toi. Allez, viens, passons au


corps-à-corps, maintenant. Essaie de me mettre une droite.

***

Notre soirée de Noël se résume à des toasts gourmands, à une dinde farcie aux
marrons avec ses légumes, à une bûche glacée et à du lait de poule. Un fond de
musique brise le silence pesant de la tablée. Je regrette de ne pas pouvoir assister
à la fête annuelle d’Oak View. Je me souviens qu’on y allait tous les ans avec
mes parents, lorsque j’étais petite. Nous participions au concours des mini-sapins
de Noël : on s’alignait avec les autres participants, un petit sapin et des
décorations face à nous, on devait alors disposer les guirlandes et les boules en
un temps record et le plus beau remportait un trophée. Nous avons gagné trois
années de suite.

Cette année, tout est différent. Je ne passe pas cette fête en Irlande avec mon
père, mais totalement recluse de la civilisation, à me cacher d’un tueur qui veut
ma peau. Heureusement, il y a Jake. Cela fait bien longtemps que nous n’avons
pas fêté Noël ensemble. La dernière fois, je devais avoir 15 ans.

Si Tyron mange comme un ogre en me complimentant pour ma cuisine, mon


ex, lui, semble perturbé. Il picore son assiette sans grand enthousiasme et je
devine que quelque chose le tracasse. Et ce n’est pas seulement à cause de ce
qu’il s’est passé dans la forêt. Il y a autre chose, j’en suis sûre. Je lui lance
quelques regards interrogateurs, mais quand il les voit, il m’adresse des sourires,
comme pour me rassurer. Je ne suis pas dupe.

– C’est le meilleur Noël de toute ma vie ! ironise Tyron sans doute pour
détendre l’atmosphère assez lugubre.
– Je suis désolée, Ty’, fais-je sincèrement en posant machinalement ma main
sur la sienne.

Un geste qui n’échappe pas à Jake, car il a soudain les yeux fixés dessus.
Rougissante, je reprends ma main et me racle la gorge.

– Je sais que tu aurais préféré passer les fêtes avec ta famille et je t’assure que
j’aurais aimé aussi qu…
– Je t’arrête tout de suite, ma belle, me coupe Tyron. Mon commentaire était
sincère. D’habitude, les fêtes chez moi se résument à une bière devant la télé,
éventuellement accompagnée de mon cher équipier quand il est d’humeur,
sourit-il en regardant Jake qui lève les yeux au ciel.

Je fronce les sourcils, soudain curieuse d’en savoir plus sur mon ami.

– Tu ne les célèbres jamais avec ta famille ? Tu es en froid avec eux ?


– Tyron n’a plus de famille, Lily, répond abruptement Jake.
– Oh, murmuré-je. Je suis désolée.
– J’ai perdu mes parents et mes trois frères et sœurs dans un incendie il y a
dix-huit ans. Fuite de gaz. J’ai survécu parce que j’avais fait le mur, cette nuit-là.

Mon cœur se serre soudain et ma bouchée de viande a du mal à passer.

– Seigneur… soufflé-je, abasourdie et triste pour lui. Pardon, Ty’, je ne


voulais pas…
– Ce n’est rien, me rassure-t-il. Tu ne pouvais pas savoir. Ce sont des choses
qui arrivent, malheureusement.

Mal à l’aise d’avoir abordé ce sujet-là, je me sens obligée de me confier moi


aussi, ne serait-ce que pour rattraper ma maladresse.

– J’ai perdu ma mère quelques années après mon arrivée à Chicago. J’avais
passé la journée avec elle la veille, on a bu un café ensemble, et le lendemain,
mon père m’a appelée pour me dire qu’elle était morte subitement dans la nuit.
Crise cardiaque. Elle avait 47 ans.

Parler de maman me serre toujours autant le cœur, même si j’ai fait mon deuil
depuis dix ans. Je sens le regard de Jake sur moi. Ma mère était l’une des rares
personnes à ne pas le mépriser. Cependant, elle ne le défendait pas non plus. Elle
était… neutre. Mais lorsqu’elle voyait Jake ou sa mère, elle leur souriait en les
saluant. Maman était l’incarnation même de la sagesse. Elle avait tendance à ne
pas trop se mélanger aux autres, mais elle était bienveillante. Si cela n’avait tenu
qu’à elle, elle m’aurait laissée garder ma fille et m’aurait aidée à l’élever. Mais
papa était catégorique et les assistantes sociales n’étaient pas enclines à me
lâcher.

– Bon, assez parlé de deuil, je vous rappelle que c’est Noël, et non
Halloween, s’exclame Tyron en se levant pour débarrasser la table.

Je commence à l’imiter, mais il me somme de m’asseoir, sous prétexte que


j’ai fait la cuisine, alors je suis dispensée de vaisselle. J’adore ce type. Je termine
mon verre de vin tout en les observant, lui et Jake, mettre les assiettes dans la
machine. Ils semblent se parler en chuchotant, mais je n’arrive pas à comprendre
un traître mot. Est-ce à propos de moi ? De Blake Davis ? Mon cœur s’emballe
en pensant à ce dernier. Il est toujours dans la nature et la peur est toujours là,
collée à moi telle une moule à son rocher. Elle m’étrangle et je ne peux rien faire
pour l’en empêcher.

Sentant la panique me submerger à nouveau, je ferme les yeux et respire


lentement. Je me répète que Jake et Tyron sont là, que rien ne peut m’arriver. Je
suis en sécurité.

– Ça ne va pas, Lily ? s’enquiert la voix de Tyron et j’ouvre les paupières en


esquissant un sourire faux.
– Si, enfin je… je crois que j’ai un peu abusé du vin.
– Et ce n’est que le début de la soirée. Allez, viens danser avec moi, un peu.
Pas toujours les mêmes qui ont le droit à de l’attention.

Tout en disant ça, il lance un regard malicieux à Jake à côté de moi qui, à en
juger par ses mâchoires serrées, n’est pas vraiment d’accord sur le principe.
Désireuse de jouer avec le feu, j’attrape la main de Tyron qui me fait tourner au
rythme de la musique entraînante. Je me prends vite au jeu, et bientôt, j’en
oublie même mon angoisse de tout à l’heure. J’ondule des hanches sous le regard
mi-amusé mi-contrarié de Jake. Celui-ci finit par se lever et Ty’ en profite pour
me faire tourner à nouveau avec un peu plus de force cette fois, en s’écriant :
– Jake ! Réflexe !

Jake a juste le temps de se tourner vers nous avant que je ne percute son torse
massif. Prisonnière de ses bras, ses yeux si envoûtants scellés aux miens, je ne
bouge plus. Le temps semble soudain s’être arrêté et mon cœur bat la chamade.

– Bon, je vais aller faire pleurer le père de mes futurs gosses, moi, annonce
Tyron à qui je fais à peine attention. Ne relevez pas la tête, surtout.

Ne pouvant nous en empêcher, nous levons les yeux au-dessus de nous en


même temps et découvrons la branche de gui que j’ai fixée cet après-midi au
plafond. Jake m’interroge du regard, un sourcil haussé, et je décide de me
justifier.

– Je… C’est la tradition, donc…


– Et si tu t’étais retrouvée là-dessous avec Tyron ?
– Heureusement, c’est toi. Après, ce n’est pas non plus une obligation, hein,
ajouté-je en remarquant ses traits toujours durcis. J’ai mis ça sans aucune arrière-
pensée, on ne va pas se faire guillotiner juste parce qu’on…

Sa bouche est soudain sur la mienne, me prenant complètement au dépourvu.


Son baiser est doux, sans être trop timide. J’ai l’impression que la terre s’est
arrêtée de tourner. Je suis dans un autre monde. Sa langue caresse ma lèvre
inférieure et je finis par ouvrir la bouche pour l’accueillir comme il se doit.

Ses mains se referment sur mes hanches, mon corps se moule parfaitement au
sien. Je me hisse sur la pointe des pieds afin d’approfondir notre échange, le
rendant plus sauvage, plus passionné. Mes doigts fourragent ses mèches brunes,
le soudant davantage à moi. Mon palpitant est sur le point d’exploser et je sens le
feu du désir grimper sournoisement en moi, annihilant toutes pensées cohérentes.
Les problèmes du passé, ma vie en danger, les querelles… j’oublie tout. Je
m’accroche à lui comme si ma vie en dépendait.

Nos bouches ne se quittent pas, nos langues s’épousent à la perfection. Nous


sommes si absorbés par notre baiser que nous sursautons en entendant la voix de
Tyron derrière nous.

– Attendez au moins que je me dégote une gazelle pour la nuit avant de vous
sauter dessus.

Rougissants, Jake et moi nous éloignons l’un de l’autre. Je ne sais pas ce que
ce baiser voulait vraiment dire pour lui, mais j’ose espérer que ce n’était pas
juste pour la tradition. En tout cas, pour moi, ça ne l’était pas. Je ne peux plus
nier l’évidence. Je suis encore amoureuse de lui et ce, malgré ce qu’il s’est
passé. J’ai passé quatorze ans à me convaincre que je le détestais seulement pour
cacher mes réels sentiments et ainsi m’épargner davantage de souffrance.

En réalité, je n’ai jamais cessé de l’aimer. Et c’est ça, le plus délirant, je m’en
rends compte aujourd’hui. Mais qu’en est-il de lui ? Me déteste-t-il encore ? Ce
baiser était-il sincère ? Je lui lance quelques coups d’œil à la dérobée tout en
dégustant la bûche, mais je ne parviens pas à déchiffrer ses expressions. Tyron et
lui discutent de leur passé commun dans le corps des Marines, puis dans le
domaine de la protection rapprochée. J’écoute leurs anecdotes en tentant de
mettre de côté les questions qui me taraudent l’esprit. Puis vient l’heure des
cadeaux. Durant ma petite escapade à Thousand Oak avec Tyron, je lui ai
discrètement acheté une montre.

– Je ne savais pas trop quoi te prendre alors…

Il s’empare du bijou avec un sourire.

– Elle a dû te coûter un bras.

Jake glousse à côté de moi.

– C’est pas elle qui paie.

Ce qui a le don de nous faire rire tous les trois. Il est vrai que j’aurais fait un
gros trou dans mon compte en banque si je l’avais payée moi-même, alors j’en ai
profité. Tyron me remercie en me prenant dans ses bras avant de m’offrir son
cadeau. Encore une fois, Jake éclate de rire en voyant la façon dont il est emballé
dans un papier cadeau Hello Kitty.

– On dirait l’œuvre d’un gamin de 5 ans !


– Va chier, Ducon, c’est impossible à empaqueter ces trucs-là, rigole Ty’.

En effet, je n’ai pas besoin de le déballer, on voit la forme des gants de boxe.
Ils sont noirs avec des rayures couleur or au niveau des poignets. Je les enfile et
fais quelques frappes dans le vide.

– J’adore, m’enthousiasmé-je. Je suis beaucoup plus à l’aise que dans ceux de


Jake. Merci, Ty’.

Je le serre à nouveau dans mes bras avant de me tourner vers Jake qui me tend
un paquet argenté décoré d’un nœud violet. La surprise me gagne. Après notre
altercation, j’étais loin de m’imaginer qu’il m’aurait acheté un cadeau. Je le
remercie en le prenant et mon cœur manque plusieurs battements en découvrant
ce qui se cache à l’intérieur. Je caresse la couverture rose du carnet qui a connu
des jours meilleurs, émue aux larmes, les souvenirs remontant dans ma tête.

– Jake, c’est… dis-je la gorge serrée par l’émotion.


– Tu pleures pour un journal intime ? intervient Tyron, sans comprendre.

Son regard fixé sur moi, Jake répond à son meilleur ami.

– Ce n’est pas n’importe lequel. C’est grâce à ce carnet que nous nous
sommes rencontrés il y a vingt ans.
– Je croyais l’avoir perdu dans les vestiaires, au lycée.
– C’est Jessica Weston, la diva du lycée, qui te l’avait piqué à l’époque,
m’explique Jake. C’est Jessy, son copain, qui l’a récupéré et un jour, à la fac, il
me l’a refilé. J’ai voulu te le rendre, mais…
– Mais j’avais déjà déménagé, terminé-je à sa place.

Il opine. Je n’arrive pas à y croire. Il a gardé mon journal intime pendant


quatorze ans alors qu’il avait toutes les raisons du monde de le jeter ou même de
le brûler.

– Merci, c’est… c’était inespéré.

Sans même lui laisser le temps de se défiler, je me rue dans ses bras. Il paraît
décontenancé sur le coup, mais finit par nicher son nez dans mon cou. Ce bien-
être et cette sérénité qui me submergent lorsque je suis dans ses bras, c’est tout
bonnement indescriptible. Je me sens à ma place. Chez moi.

– Ça pue l’amour, ici, annonce Tyron en se levant. Je vais me dénicher une


gazelle. Si vous avez besoin de moi…
Les lèvres de Jake effleurent les miennes. Lorsqu’elles les touchent, c’est tout
un monde qui disparaît. La voix de Ty’ me paraît même lointaine.

– OK, laissez tomber.

Je sens le sourire de Jake contre ma bouche tandis que la porte se referme sur
notre ami.

– On l’a mis à l’écart, le pauvre, gémis-je entre deux baisers.


– Il s’en remettra.

Jake approfondit notre baiser si violemment qu’il me renverse sur le canapé.


La température grimpe en flèche et nos baisers se font plus virulents, plus
possessifs. Alors qu’il s’appuie sur un bras près de ma tête pour ne pas
m’écraser, son autre main s’aventure sous ma robe et se crispe sur ma cuisse.
Mon cœur palpite à tel point qu’on l’entendrait presque. Je gémis en sentant ses
lèvres sur ma gorge. J’ai envie de lui. Mais je ne peux m’empêcher de me
demander jusqu’où tout cela va nous mener. C’est vrai, on s’est à peine calculés
ces derniers jours et voilà qu’on est presque en train de faire l’amour sur le
divan. Je sens son érection considérable appuyer contre mon intimité. Dans un
moment de lucidité, je parviens à le repousser un peu.

– Jake… attends…

Il s’éloigne et s’assied à côté de moi en passant une main dans ses cheveux
hirsutes. Son soupir et sa langue humectant ses lèvres me déstabilisent au point
que j’en oublie presque la raison de mon interruption.

– Je voudrais juste qu’on mette certaines choses au clair avant de… enfin, tu
vois.
– Ôte-moi d’un doute : on a bien couché ensemble il y a deux semaines,
non ?
– Oui, mais c’était juste avant que tout bascule. Je voudrais savoir ce que tu
ressens, là, maintenant que tu es au courant de tout.

Il se lève du canapé et commence à faire les cent pas.

– Et toi, que ressens-tu ? me demande-t-il soudain.


Prise au dépourvu, je ne trouve pas les mots tout de suite.

– Je… je me sens coupable. Minable. Je suis désolée. Désolée d’avoir cédé à


la pression. D’avoir cru ces gens qui m’ont dit que je ne serais jamais une bonne
mère. D’avoir laissé notre histoire filer alors que j’aurais peut-être pu faire
quelque chose. Quoi, je n’en sais rien, mais il y avait forcément quelque chose à
faire pour reformer notre couple. Comme t’annoncer la naissance de notre fille,
par exemple. Quand je suis sortie de la maternité, le ventre vide et le cœur brisé
en mille morceaux, j’ai allumé mon ordinateur, ouvert une page e-mail vierge,
tapé ton adresse… Et rien. Je suis restée les doigts au-dessus du clavier pendant
une heure sans rien pouvoir écrire. Mon cerveau était aussi vide que mon
abdomen. J’étais morte de l’intérieur. Puis j’ai fini par refermer l’ordinateur et
j’ai passé des jours, des semaines à pleurer sans cesse. Tu me manquais
tellement que j’en ai presque oublié de vivre. La perte de ma mère m’a poussée à
me relever. Elle n’aurait pas voulu que je m’apitoie comme ça alors j’ai… j’ai
tout fait pour redevenir quelqu’un. Mais j’avais toujours quelque chose qui me
ramenait à toi. Constamment. Cela pouvait être une chanson, un petit garçon
jouant avec sa voiture téléguidée, un couple qui s’embrasse, une pub pour un
événement sportif… Un détail suffisait à me ramener à nos belles années, à toi et
moi. Je ne t’ai jamais oublié, Jake. Et je ne cesserai de regretter ce que j’ai fait.
Si tu savais à quel point je m’en veux !

Ma voix se brise sous l’émotion, ma gorge prise dans un étau. Mes yeux sont
embués de larmes et je peux constater que ceux de Jake le sont également. Il se
rassied près de moi. Son regard me transperce l’âme.

– Je suis en colère. Bon Dieu, si tu savais à quel point j’ai la rage.


– Pardon… murmuré-je, les larmes coulant sur mes joues.

Jake prend mon visage entre ses mains et les chasse des pouces en continuant.

– J’ai été en colère contre toi, oui, mais plus maintenant. Aujourd’hui, c’est
après moi que je suis en colère. J’aurais dû te faire confiance, au lieu de croire
les ragots. J’espère qu’un jour tu me pardonneras, Rosie.

Je me hisse sur la pointe des pieds pour l’embrasser encore. Je ne me rassasie


pas de ses lèvres. Il me rend mon baiser avec douceur et tendresse.
– Il n’y a rien à pardonner. Nous n’étions que des enfants victimes d’une
société cruelle et sans pitié. Je… je t’aime, Jake. Je n’ai jamais cessé de t’aimer.

Ses yeux s’agrandissent de surprise et un rictus déforme le coin de sa bouche.

– J’ai vécu quatorze ans sans toi et c’était l’enfer. Maintenant que je t’ai
retrouvée, je ne peux plus m’imaginer ne serait-ce qu’une minute sans toi à mes
côtés. Je ne veux pas. Tu es mon oxygène, mon pilier. Mon phare. On va s’en
sortir. Ensemble. Tu es celle qui voit en moi ce que personne n’a jamais pris la
peine de regarder. Je t’aime, Rosie. Depuis et pour toujours.
Chapitre 29

Lily-Rose

Je voudrais que le temps s’arrête. Lorsque nous étions petits et que je venais
de perdre ma grand-mère, j’ai longtemps pleuré dans les bras de Jake. Puis je lui
ai demandé si nous choisissions notre destin ou si la vie nous l’imposait. Il m’a
répondu que d’après lui, nous n’étions que les marionnettes d’un géant. Il nous
faisait marcher, manger, parler, il faisait rouler les voitures… Un peu comme
nous avec les poupées. Il pouvait faire ce qu’il voulait de nous. Nous faire
tomber amoureux et nous donner des enfants. Et, dans le cas de ma grand-mère,
il m’a dit que le géant l’avait seulement installée dans une autre maison de
poupée et que nous la rejoindrions tous, tôt ou tard. Cela a incroyablement
rassuré mon petit cœur d’enfant et je me suis alors imaginé ma grand-mère dans
une autre maison, vivante et heureuse. Il m’a aidée à faire mon deuil beaucoup
plus facilement. Il m’a également révélé que ce géant qui contrôlait notre monde
était capable de jouer avec le temps. Il pouvait l’accélérer, le ralentir et même
l’arrêter.

À cet instant-là, alors que Jake me scrute comme si j’étais la huitième


merveille du monde, j’aurais rêvé que cette histoire de géant jouant avec nos vies
ait été vraie. J’aurais aimé qu’il arrête le temps. Nous restons un long moment
plongés dans les yeux l’un de l’autre, exprimant nos sentiments longtemps
enfouis. Il enlève une mèche rebelle de mon front du bout du doigt. Mon cœur
accélère la cadence et un frisson électrisant me parcourt l’échine. Sa bouche
effleure la mienne, nos souffles se confondent. Lorsqu’elles se touchent enfin, je
décide de démolir le mur qui enserrait mon cœur jusque-là. S’il y a encore une
heure j’avais peur d’éprouver à nouveau des sentiments pour Jake, ce n’est plus
le cas. J’ai envie de me laisser aller. De lâcher prise. Je l’aime et c’est
réciproque. J’emmêle mes doigts dans ses cheveux en mettant davantage
d’ardeur dans mon baiser. Mon corps frémit sous ses mains tandis qu’il les fait
glisser sous ma robe. Sans séparer nos lèvres, il se lève et me hisse sur lui en
empoignant mes fesses pour me soutenir. À l’aveuglette, il nous amène dans la
chambre et me jette littéralement sur le lit. Je ne peux retenir un rire en voyant
son aplomb et sa détermination. Il fait passer son T-shirt par-dessus sa tête et
mon hilarité meurt dans ma gorge. Comment un homme peut-il être aussi bien
sculpté ? Chaque muscle est dessiné à la perfection, des trapèzes jusqu’à la
ceinture d’Apollon en passant par ses abdominaux qu’on a envie de lécher
encore et encore…

Je dois être rouge écarlate, perdue dans mes pensées indécentes, car Jake
arbore un rictus moqueur. Décidée à prendre les devants cette fois, je m’assieds
au bord du lit et entreprends de défaire la boucle de son pantalon, mon regard
arrimé au sien.

Lentement, je fais sauter les boutons un à un. Jake se laisse faire et je peux
voir son torse bouger plus vite à mesure que sa respiration devient erratique. Je
tire sur le pantalon sans le quitter des yeux, le cœur battant et le souffle haletant.
Une fois son jean en bas des chevilles, je ne peux m’empêcher de baisser la tête
pour découvrir le renflement impressionnant qui déforme son boxer bleu marine.
Je déglutis avec peine. Je me rends compte que je ne l’ai encore jamais goûté.
Lorsque nous étions ados, je ne me suis jamais résolue à le faire. Sans doute par
timidité ou par peur de mal m’y prendre. Nous n’étions pas expérimentés pour
un sou, alors nous nous contentions d’utiliser nos mains. Aujourd’hui, nous
sommes adultes, et en quatorze ans, j’ai évidemment acquis de l’expérience dans
ce domaine. Tout aussi sensuellement que je l’ai fait avec son pantalon, je fais
glisser son sous-vêtement le long de ses cuisses, révélant son érection érigée
pour moi. Les doigts de Jake viennent caresser mes cheveux. Son regard est
incroyablement intense et empli de désir. Il me désire et il m’aime, surtout. Il ne
m’en faut pas davantage pour me décider à le prendre en bouche. Un râle
profond jaillit de sa gorge lorsque je fais tourner ma langue autour de son pénis
dur et bouillant. J’agrippe ses hanches afin de le prendre plus profondément et je
l’entends siffler entre ses dents.

– Oh putain, Rosie…

Il m’encourage, me caresse les cheveux, la joue. Il ne me brusque pas, bien au


contraire, il est tendre et doucereux. Je prends un tel plaisir à lui procurer autant
d’effet que je n’ai même pas envie de m’arrêter. Jake finit par se retirer de lui-
même et, sa bouche écrasant la mienne, il me pousse de façon à ce que je sois
allongée en travers du lit. Sensuellement, il fait glisser les bretelles de ma robe et
l’enlève en la faisant glisser le long de mon corps.

À genoux entre mes jambes, il saisit mon mollet droit et l’embrasse, jusqu’à
ma cheville encore entourée de la lanière de ma chaussure. Jake caresse celle-ci
et, muni de son sourire dévastateur, me dit :

– Je veux que tu les gardes pendant que je te fais grimper aux rideaux.

Rougissante d’excitation, je regarde ses lèvres remonter le long de ma cuisse,


baiser après baiser. Ses doigts s’insinuent sur les côtés de ma culotte en dentelle
noire, puis les yeux dans les yeux, il l’a fait lentement descendre, elle aussi.

Me voilà nue face à son regard intense de désir et de passion. Mon cœur bat à
tout rompre, le feu embrase chacune de mes cellules. Je n’en peux plus, je le
veux ! Sa bouche se pose sur ma hanche, effleure mon mont de Vénus et, alors
que je crois qu’il va enfin m’embrasser là où j’en meurs d’envie, il remonte sur
mon ventre, le long de mon sternum, puis entre mes seins lourds de désir pour
lui. Le feu en moi se fait plus ardent, agressif.

– Jake… gémis-je, le souffle haletant.

Je peux sentir son sourire contre ma clavicule. Il me torture et il adore ça.

– Tu m’as rendu fou toute la soirée avec cette robe indécente qui dévoilait
tout ton dos, gronde-t-il avant d’écraser sauvagement sa bouche contre la
mienne.

Je suis littéralement en ébullition. Et les milliers de baisers de Jake qui


sillonnent mon corps n’arrangent rien. Mais c’est tellement bon, putain ! Je me
cambre en hoquetant lorsque ses doigts viennent caresser les replis de mon
intimité humides de désir pour lui avant de m’envahir plus profondément. Sa
langue taquinant mes tétons dressés à l’extrême, je lui tire les cheveux, lui
agrippe les épaules, prête à basculer. Alors que je suis sur le point de jouir, Jake
retire ses doigts et les porte à sa bouche avec un sourire de connivence. Cette
vision est si érotique et sexy que j’en brûle davantage.

Il tend le bras afin d’attraper un préservatif sur la table de chevet.

– Il faudra qu’on aille faire des tests sanguins, juste par mesure de sécurité,
explique-t-il tout en dépliant la protection sur sa longue… très longue…
érection.
– D’accord, soufflé-je.

Il se positionne au-dessus de moi et j’écarte un peu plus les cuisses afin de lui
laisser un plus grand accès à mon corps irradiant.

– Parce que je t’avoue que je déteste porter ces merdes lorsqu’il s’agit de toi.

Et d’une poussée virulente, il s’introduit en moi, me projetant presque en


dehors du lit. Je me consume à chacun de ses coups de reins, parfois lents,
parfois plus sauvages. Il alterne son allure entre tendresse et passion et c’est
d’une telle puissance que je ne parviens plus à me contrôler. Mes cris se font de
plus en plus sonores à mesure que l’orgasme se montre à l’horizon. Jake prend
totalement possession de mon corps. Sa bouche est partout sur moi, embrassant
chaque parcelle de peau qu’elle peut sans que ça l’oblige à se retirer de mon
antre. Mes doigts s’agrippent à ses larges épaules, mes ongles le griffant lorsque
les sensations sont trop intenses.

– C’est tellement bon, Rosie. Je voudrais ne jamais m’arrêter, gronde-t-il à


mon oreille alors que ces poussées sont plus sauvages.
– Ne t’arrête pas… couiné-je tandis que mon corps se contracte autour de lui.

Prise d’une soudaine audace, je pousse sur son épaule pour lui signifier que je
souhaite changer de position. Il le comprend et se laisse aller sur le dos afin que
je puisse le chevaucher. Un large sourire fend ses lèvres gonflées par nos baisers.
Il prend mes seins dans ses paumes et les malaxe tandis que j’ondule des
hanches sur son sexe à nouveau en moi. J’exerce sur lui le même pouvoir qu’il
avait sur moi un peu plus tôt, en lui embrassant et en lui mordillant le cou, la
mâchoire, les lèvres.

Il fait glisser ses mains dans le bas de mon dos afin de le creuser un peu plus
pour me prendre plus profondément. Je m’agrippe aux oreillers tandis que mon
corps est soumis à une véritable combustion. Je brûle de partout, je n’ai plus
aucune notion de rien. Je suis dans mon monde, à la merci de Jake. Je murmure
des paroles tellement inintelligibles que je n’arrive pas à les comprendre moi-
même. Jake me renverse sur le dos avec virulence et me pilonne sans relâche
jusqu’à ce que je finisse par me laisser emporter dans un cri libérateur par
l’orgasme dévastateur que je voyais arriver depuis un moment. Ses doigts
enlacés aux miens juste à côté de ma tête et les yeux dans les yeux, Jake
m’empale encore, jusqu’à ce qu’il finisse par basculer, lui aussi. S’appuyant sur
ses coudes, il dépose de doux baisers sur ma mâchoire, mon cou, ma bouche. J’ai
le cœur qui palpite encore et la respiration haletante. La sueur colle nos corps,
mais je n’ai aucune envie qu’il se retire.

– Je voudrais rester comme ça toute la vie, me susurre-t-il, comme s’il avait lu


dans mes pensées.

Je souris, ravie et comblée.

J’ai retrouvé Jake.

Mon Jake.

Quand je sors de la douche, Jake est assis sur le lit, ma brosse à cheveux dans
la main. Je hausse un sourcil.

– Tu sais que je t’obligeais à faire ça en partie pour t’embêter.

Son regard est lubrique et un sourire coquin fend ses lèvres parfaites.

– Tu sais que je ne fais jamais quelque chose gratuitement, rétorque-t-il. Tes


doigts de fée me manquent.

Il appuie sa demande implicite en roulant des épaules. Je vais m’asseoir entre


ses jambes et je soupire d’aise en sentant mes cheveux se démêler sous ses
gestes délicats.

– Ah ! J’ai oublié quelque chose, attends-moi là.

Je me lève à la hâte pour filer à toute vitesse dans le salon. Là, j’attrape la
petite boîte en argent que j’ai caché derrière un livre, sur une étagère de la
bibliothèque. Je reviens aussi vite dans la chambre et dépose le présent sur les
genoux de Jake. Celui-ci lève des yeux surpris vers moi et je souris.

– Tu ne m’as pas laissé le temps de t’offrir mon cadeau, l’éclairé-je. Joyeux


Noël.
Visiblement ému, il ouvre la boîte pour y découvrir la chaîne en argent au
bout de laquelle est suspendu un pendentif en forme d’ancre.

– On a grandi tous les deux au bord de l’océan. Tu as symbolisé notre amour


en m’offrant ce phare, il y a quinze ans. Je suis celle qui te guide vers la lumière
et qui t’empêche de te perdre dans la nuit sombre. Toi, tu es mon ancre, Jake. Tu
me tiens en équilibre sur les vagues de la vie. Tu m’empêches de dériver et de
me renverser dans les moments les plus lugubres.

Jake ne dit rien, mais je sens dans son regard qu’il est énormément touché.
Ces petits bijoux ne sont peut-être que des babioles, mais ils ont infiniment de
valeur pour nous. Je suspends la chaîne à son cou et il me dépose un doux baiser
sur les lèvres.

– Ce qui nous unit tous les deux, dit-il, c’est indescriptible. Incommensurable.
– Je n’aurais jamais pensé pouvoir surmonter cette épreuve, un jour. Et encore
moins ensemble. Mais on l’a fait, Jake.
– J’y pense tout le temps, tu sais ? À notre bébé.

La douleur dans ma poitrine se manifeste à nouveau et j’essaie de la refouler


tant bien que mal.

– Moi aussi. Elle me manque à chaque instant. Je voudrais t’expliquer plus


amplement les raisons de mon choix, mais je ne sais pas par où commencer…

Il sèche mes larmes clandestines du pouce. Je peux voir la tristesse dans son
regard.

– J’ai compris, Rosie, me murmure-t-il d’une voix douce. Je me suis posé un


tas de questions durant ces deux semaines. Puis j’ai compris que tu l’avais fait
parce que tu étais désemparée, seule, triste et persécutée. Tu ne te sentais pas à la
hauteur et tu avais peur. Je comprends, maintenant. Je ne t’en veux plus et je suis
là. Je ne t’abandonnerai plus.

Touchée par ses mots, je me laisse aller contre lui et il me berce telle une
enfant que l’on console. Il a souffert plus que moi, et pourtant, c’est lui le plus
fort de nous deux. Il dépose un baiser à la base de mon cou et je frissonne.
Comme j’aime quand il touche ce point sensible !
– Tu sais ce qui est le plus étonnant dans cette histoire ? C’est que pendant
quatorze ans, une partie au fond de moi était persuadée que notre enfant était en
vie. J’essayais de me convaincre que ce n’était pas le cas, que je délirais. Mais
cette idée restait ancrée en moi. J’ai eu tort de péter un plomb. Je suis désolé.

D’autres larmes descendent le long de mes joues et il les chasse, elles aussi.

– Je ne veux plus te voir pleurer. Plus de tristesse en tout cas. C’est du passé,
d’accord ? Occupons-nous de notre avenir.

Je hoche la tête en reniflant. Il vient de dire exactement ce que je rêvais


d’entendre depuis toutes ces années. Je ne veux certainement pas oublier notre
fille et je ne le ferai jamais. Mais ce qui est fait est fait. Et, même si je le regrette
considérablement, il n’y a pas de retour en arrière possible. Je sais que je dois
vivre avec cette horrible décision sur la conscience. Cette décision que l’on m’a
forcée à prendre. Mais désormais, Jake est là. Il est présent et il me soutient. Il
nous soutient. Il est fort et robuste, autant physiquement qu’émotionnellement.

Il est mon pilier.

Ma planche de survie.

Sans lui, je tombe.

Je sombre.

Nos visages ne sont qu’à quelques centimètres l’un de l’autre et son souffle se
mêle au mien. Cette bouche est un véritable appel à la luxure. Et je n’y résiste
jamais. Je me rapproche jusqu’à butiner ses lèvres douces. Il me rend chaque
baiser avec tendresse. Le lien entre nous est plus fort que jamais. Il approfondit
notre contact en mêlant sa langue à la mienne et la température de la pièce ne
tarde pas à augmenter à nouveau. Sans éloigner nos lèvres, je me mets à genoux
et emmêle mes doigts dans ses cheveux. Ses mains viennent presser mes fesses
rebondies sous le peignoir, affolant mes hormones. Confiante et de nouveau sur
les rails, je m’appuie sur lui pour l’inciter à s’allonger sur le lit.

Ma soudaine insatiabilité le fait sourire.

– On dirait bien que je t’ai manqué.


– T’as même pas idée.
Chapitre 30

Jake

Le soleil forme une aura autour du corps nu de Lily et je m’en délecte depuis
une bonne heure. Elle est tellement belle que c’en est presque irréel. Nous avons
fait l’amour pratiquement toute la nuit. Nous avions tous deux besoin de mettre
les choses au clair dans nos têtes. De vérifier que le lien qui nous unit n’est pas
seulement une attirance physique. C’est beaucoup plus que ça. Cette connexion
que nous avions lorsque nous étions plus jeunes est encore là, ancrée en nous. La
flamme brille toujours en dépit de ce qu’il s’est passé. Je l’aime tellement,
putain ! J’avais 11 ans la première fois que mon cœur a fondu pour elle.
Seulement 11 ans ! À cet âge-là, nous ne sommes même pas censés connaître la
définition de l’amour. Or, moi, si. Je n’en avais pas conscience à l’époque, mais
plus les années passaient, plus je découvrais que les sensations que je ressentais
en présence de Lily n’avaient rien à voir avec une simple attraction amicale. Ce
n’est pas donné à tout le monde de trouver l’amour de sa vie aussi jeune. Hélas,
il y a eu cette énorme coupure dans notre histoire, mais je compte bien passer le
restant de mes jours à rattraper ce temps perdu. Je veux être celui qui la protège,
qui la soutient et qui la chérit de tout son cœur. Elle est celle qu’il me faut. La
seule que j’aime vraiment.

Sans la réveiller, je lui dépose un baiser à la base du cou et me lève afin


d’aller prendre une douche. Lorsque je rejoins Tyron dans la cuisine, je le
découvre en train de boire son café accoudé au comptoir.

– Où est passée ta gazelle ? m’enquiers-je en me servant une tasse.


– Partie. Et la tienne ?

Je lui lance un regard courroucé.

– Ma femme dort encore dans mon lit. Elle n’a pas refait de cauchemar, alors
je la laisse se reposer un maximum.
– Elle est plus solide quand tu es près d’elle. Ce… lien qui vous unit… C’en
est presque flippant.

Je souris en secouant la tête.

– Personne ne peut le comprendre. Nous-mêmes, on se sent un peu…


dépassés, parfois. On ne sait pas trop comment gérer le truc. Mais j’adore ce que
je ressens pour elle.
– Tu veux en parler pendant que je te vernis les ongles ou que je te fais des
couettes devant un film à l’eau de rose, peut-être ? me charrie-t-il et je lui lance
mon poing dans l’épaule en rigolant.
– Va te faire voir, connard. Tu comprendras quand ça t’arrivera.

Il boit la dernière gorgée de son café et se lève en déclarant.

– La fille qui fera chavirer mon cœur n’est pas encore née, mon pote.
Changeons de sujet, ce genre de discussion me donne de l’urticaire. Ils ont une
piste sur Davis.

Je relève la tête de ma tasse.

– Il a été vu par un groupe de randonneurs dans le Montana, il y a une


semaine, mais depuis, le FBI a perdu sa trace et n’a plus rien.
– Dans le Montana ? Mais qu’est-ce qu’il foutrait là-bas ?
– Aucune idée. Mais tu le connais mieux que personne, ce connard, tu vas
bien trouver.

Je réfléchis. Le Montana est une région rocheuse, il n’y a rien d’intéressant


pour un trafiquant, là-bas. La raison pour laquelle il s’y rendrait me semble
incompréhensible. J’étudie ce fumier depuis trois ans maintenant. Dès que j’ai
vu sa photo au journal télévisé et découvert qu’il était l’un des hommes les plus
dangereux du pays, j’ai ressenti ce besoin viscéral de le voir derrière les barreaux
au plus vite. Il est soupçonné d’être à la tête d’un cartel de narcotrafiquants, mais
aussi suspecté de meurtres et de proxénétisme. Je crois que c’est pour cela qu’il
m’obsède autant. Le poids des regrets de mon passé de criminel m’a poussé à
traquer ce même genre de dégénérés.

Ça a commencé par l’assassinat de trois jeunes prostituées, découvertes au


Nouveau-Mexique, puis en Arizona. Au début, les autorités locales n’ont pas fait
le lien entre les victimes. Ils ont découvert des indices impliquant un certain
Antonio Ramirez. Il a été arrêté, il a balancé le nom de Blake Davis. Une
semaine plus tard, il avait été retrouvé sur une voie ferrée, une balle dans la
caboche.

Depuis, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Ce mec est
un vrai fantôme. Il prend soin de ne pas se salir les mains, envoyant ses sbires
faire le sale boulot. Il gère un réseau énorme, mais il est assez intelligent pour ne
laisser aucune trace derrière lui. Il sait qu’il est recherché, il prend donc
davantage de précautions et ne se montre que lorsqu’on s’y attend le moins. S’il
a pris le risque de s’exhiber face à ces randonneurs, c’est qu’il voulait qu’on le
voie. Que l’on sache qu’il était à cet endroit. J’en mets ma main à couper. Ce
type a une idée derrière la tête et je vais trouver laquelle. En attendant, protéger
Rosie est mon seul et unique but. Si elle tombe dans les sales pattes de Davis,
elle est morte, c’est certain. Et ça, il en est absolument hors de question.

Mes réflexions sont interrompues par mon téléphone.

– Oui, chef, réponds-je à mon supérieur.


– Blake Davis a été arrêté ce matin.
– Quoi ? Comment ? Je croyais que le FBI n’arrivait pas à le pister.
– Il faut croire qu’ils ont eu un coup de bol. Une caméra de surveillance l’a
filmé sur l’autoroute et ils ont donné l’assaut avec le SWAT. Blake était en pleine
transaction. Et il s’est rendu.

Interloqué, je garde le silence. Blake Davis, l’un des plus gros criminels et
trafiquants que l’Amérique ait jamais connus depuis des lustres s’est laissé
appréhender ? C’est une blague. Il y a forcément anguille sous roche. Je connais
assez Davis pour le savoir.

– Il cache quelque chose, affirmé-je.


– Je n’en sais rien, mais une chose est sûre : on ne le lâchera pas d’une
semelle.
– Et ses hommes de main ?
– Pour le moment, ils l’interrogent pour essayer de déterminer où se trouvent
ses planques. Restez sur vos gardes, on ne sait jamais. J’essaie de savoir ce qu’il
fait réellement dans les locaux du FBI.
Je raccroche et expire longuement.

– Qu’est-ce qu’il se passe ? me demande Ty’, derrière moi.


– Davis s’est rendu.
– Hein ?! s’écrie mon ami. Tu veux dire qu’il s’est pointé au commissariat,
les mains en l’air ?
– Non, ils ont fait un raid et ils l’ont coincé, réponds-je, encore abasourdi par
la nouvelle.

Blake Davis derrière les barreaux. Après tout ce temps à essayer de lui mettre
le grappin dessus, il est maintenant hors d’état de nuire. Néanmoins, mon
instinct me dit que ça cache un truc. Je ne sais pas pourquoi, je ne le sens pas.

– Ça va, mon pote ?


– Ouais, c’est juste… J’ai un mauvais pressentiment.
– C’est vrai que c’est bizarre qu’il se soit rendu comme ça, au bout de trois
ans. Mais ils ne le lâcheront pas.
– Ouais, j’espère bien…

***

– Relève ta garde, bébé.

Rosie remonte ses poings et frappe sans ménagement, concentrée sur son
exercice. Je vois bien qu’elle est à bout, mais elle n’abandonne pas pour autant.
Et c’est ce que j’aime le plus chez elle. Sa ténacité. Sa détermination. Nous
sommes juchés en haut d’une falaise, avec la vue sur cette splendide vallée où
nous avons fait l’amour la nuit dernière, face au coucher du soleil. C’était
splendide. Un spectacle que je ne suis pas près d’oublier. Voilà deux jours que je
gamberge afin de percer les réelles intentions de Blake Davis. Lily voit bien que
je ne suis pas dans mon assiette, mais je la rassure en prétextant un surmenage
ou en la distrayant pour lui faire oublier son inquiétude. Lorsque nous lui avons
dit que Blake Davis avait été arrêté, le soulagement a immédiatement envahi son
visage. Elle a réellement changé depuis la nouvelle. Elle sourit davantage et
semble avoir moins peur dans la rue. Ça me fait plaisir de la voir ainsi, même si
au fond j’ai encore des doutes sur cette histoire de reddition. Blake sait
parfaitement qu’on a assez de preuves pour le coincer. Rien que l’enregistrement
de l’audition de Ramirez, il y a trois ans, peut le faire tomber pour trafic. Que
cherche-t-il, à la fin ?

– Même si je ne comprends toujours pas pourquoi vous vous obstinez à me


transformer en Rocky Balboa, j’avoue que je commence à y prendre goût,
souffle-t-elle entre deux coups dans les boucliers de frappe que je tiens.

Ses assauts deviennent de plus en plus forts et précis et je ne peux en être que
satisfait.

– Parce que le risque zéro n’existe pas, chérie. Davis a des hommes partout, et
même si nous en avons arrêté une partie, on n’a pas trouvé son dernier repaire.
Nous ne sommes même pas sûrs qu’il n’en reste qu’un d’ailleurs.

Parler de Blake Davis me hérisse toujours autant le poil. La bête en moi


contracte les muscles à la simple pensée que ce fils de pute ait pu vouloir faire
du mal à ma femme. À ma Rosie.

– Vas-y, Lily, fais-le reculer, l’encourage Tyron à côté de nous.

Elle frappe sans relâche tout en contrôlant sa respiration comme je le lui ai


appris. Je reste sur mes appuis, mais je dois admettre que je dois forcer un peu.
Soudain, mon téléphone sonne dans ma veste, interrompant le cours. Eh merde,
c’est la sonnerie que j’ai attribuée à mon ex-femme.

– Ty’, tu me remplaces, s’il te plaît ? dis-je en ôtant les protections pour les
filer à mon coéquipier.

Je capte le regard inquisiteur de Rosie. Elle sait que ce coup de fil ne


concerne pas le programme de protection. Je m’éloigne pour prendre l’appel.

– Combien de fois devrais-je te dire de ne pas m’appeler quand je suis en


mission ? grogné-je sans préambule.

Je jette un œil derrière moi et vois Lily frapper Tyron.

– Jake, il faut qu’on parle…


– Signe les papiers du divorce et on parlera ensuite.

Je l’entends renifler, comme si elle était en larmes. Foutaises ! Je la connais


assez pour savoir qu’elle joue la comédie. Il fut un temps où j’aurais couru à son
secours. Où je détestais la voir pleurer et où je ne voulais que notre bonheur.
Mais ce temps-là est révolu. Aujourd’hui, ses caprices de princesse ne me font ni
chaud ni froid. Ils m’agacent, même.

– Jake, il faut vraiment que je te parle, mais je ne peux rien te dire au


téléphone.
– Cela concerne-t-il le divorce ?
– Oui et non…
– Alors nous n’avons rien à nous dire. Adresse-toi à mon avocate.

Et je lui raccroche au nez. Sérieux, pour qui se prend-elle à m’appeler sans


cesse ? Je ne veux plus rien avoir à faire avec elle.

– Tout va bien ? s’inquiète Rosie lorsque je reviens sur le terrain.

Je l’embrasse sur le front.

– Oui, ce n’était rien.

Tyron me lance un regard réprobateur, mais je décide de l’ignorer. Je n’ai


aucune envie de me justifier. Je suis conscient que je devrai parler de Jennyfer à
Lily tôt ou tard. Surtout que nous nous sommes promis de ne plus rien nous
cacher depuis sa révélation sur l’existence d’Anélya. Mais je ne veux pas la
mêler à ça. Elle a déjà pas mal de soucis de son côté, pas la peine de l’impliquer
dans les miens.

– Ça vous dit une petite balade à la plage pour décompresser ? propose


Tyron.
– Mec, on est en mission, pas en vacances.
– On est surtout près de l’océan que je n’ai pas vu depuis des années, le
défend Rosie. Tu me dois bien ça après les entraînements de fou que tu me fais
faire.

Je capitule en soupirant. En effet, une petite baignade avec ce temps radieux


ne nous fera pas de mal, au contraire.

– Elle est parfaite, cette fille, sourit Tyron. Une adorable petite femme.
– Ouais, vas-y mollo sur les compliments, si tu veux garder tes dents,
réponds-je en passant un bras possessif autour des épaules de Rosie.

Je sais qu’il ne fera jamais rien qui puisse me blesser, mais j’aime marquer
mon territoire.

***

Malgré les températures encore un peu timides pour la région, la plage de


Malibu est bondée. Tyron se gare sur le parking et je lâche la main de Rosie juste
le temps de descendre avant de la lui reprendre. Elle a troqué son legging et des
baskets pour un short en jean et des spartiates. Son chemisier en flanelle bleu
épouse parfaitement ses courbes et j’avoue que j’aurais préféré qu’elle m’écoute
et qu’elle s’habille avec les vêtements que je lui ai achetés quelques semaines
plus tôt. Je n’ai jamais vraiment été du genre jaloux avec mon ex-femme. J’avais
assez confiance en mes talents d’amant pour lui permettre de porter des tenues
courtes sans rechigner. J’aimais qu’on la regarde tout en sachant que c’était avec
moi qu’elle passait ses nuits. J’ai d’ailleurs peut-être dû lâcher un peu trop la
bride puisqu’elle a fini sur un autre mec.

En revanche, en ce qui concerne Rosie, c’est chasse gardée. J’analyse tous les
regards masculins que nous croisons, autant pour m’assurer que nous ne sommes
pas pris en filature que pour vérifier qu’ils ne reluquent pas ma copine comme
un vulgaire morceau de viande. Un seul regard de ma part suffit à faire baisser
les yeux des plus téméraires – et stupides.

– Pas la peine de faire ton macho, ils ne vont pas me bouffer, ricane Rosie.
– Permets-moi d’en douter.

Elle lève les yeux au ciel en secouant la tête. Tyron, lui, est devant nous et
mate le cul de chaque fille que nous croisons.

– Tu veux des jumelles, Ty’ ? le taquiné-je.

Il suit des yeux une nana en roller avant de se tourner vers nous.

– Tu connais des jumelles et tu ne me les as même pas présentées ?

Rosie et moi éclatons de rire.


– Il parlait de l’objet, espèce d’obsédé.
– T’inquiète, j’ai de bons yeux. Regarde-moi ces bombes, Jake !

Un groupe de filles se retourne sur lui avant de glousser entre elles. Je resserre
mon emprise sur Lily.

– J’ai déjà la mienne et elle me suffit.

Lily pique un fard et mon cœur manque un battement. C’est incroyable l’effet
que cette fille me procure. Nous prenons place sur le sable chaud, face à l’océan
majestueux qui s’étend sur des kilomètres. Une vue juste paradisiaque avec
laquelle j’ai grandi. Tyron part louer une planche de surf pendant que Lily et moi
nous déshabillons. Comme si elles avaient un radar à muscles, une dizaine de
paires d’yeux de femmes se posent sur mon torse nu. Un coup d’œil en direction
de Lily dont le chemisier est à moitié enlevé et qui mitraille du regard les
voyeuses m’indique qu’elle les a remarquées, elle aussi. On peut déceler sa
jalousie à dix kilomètres à la ronde. Je m’assieds à côté d’elle, laissant le soleil
réchauffer ma peau, et m’esclaffe, tout sourire.

– Pas la peine de faire ta hargneuse, elles ne vont pas me bouffer.

Cette fois, c’est moi qui ai droit au regard noir et mon sourire s’élargit.

– Tu n’es pas fair-play, tu te sers de mes propres mots, bougonne-t-elle.


– J’adore quand tu es jalouse.

Elle ignore mon commentaire et retire ses vêtements, m’offrant une vue
parfaite sur son petit cul rebondi et ses jambes si douces. À côté, le panorama de
l’océan est une simple flaque d’eau. Une décharge électrique me tend le corps et
je dois me concentrer pour m’éviter une érection en public. Surtout qu’il y a des
gosses pas loin… Ah putain… Voilà qu’elle défait sa queue-de-cheval et qu’elle
secoue sa chevelure brune. Je me jette sur elle. Mon soudain aplomb nous fait
basculer. Elle se retrouve allongée sous mon corps, ma bouche recouvrant la
sienne dans un baiser passionné et fougueux. Elle prend l’initiative de
l’approfondir en y introduisant sa langue. Ce que j’aime lorsqu’elle se sent assez
confiante pour prendre les devants. Je l’embrasse ensuite sur le menton, dans le
cou.
– Il y a des chambres pour ça.

Nous nous tournons vers Tyron qui vient de nous rejoindre avec sa planche de
surf sous le bras. Il la plante dans le sable pour enlever son T-shirt. Son torse
basané couvert de cicatrices laisse Lily pantoise. Elle me lance un regard mi-
choqué mi-fasciné.

Eh ouais, bébé, la mine ne lui a pas ravagé que le visage.

– Bon, j’y vais. Qui m’aime me suive !

Il n’attend pas de réponse et court déjà vers l’océan comme un gamin qui
découvre l’eau pour la première fois. Des femmes se retournent sur son passage,
admirant son corps et regrettant sûrement pour la plupart de s’être mariées.
Tyron les remarque aussi et en joue beaucoup. Je secoue la tête en souriant.
Sacré bonhomme !

– On devrait le rejoindre, dit Lily. Je voudrais en profiter avant de devoir


retourner à Chicago.

La simple idée que nous puissions être de nouveau séparés me serre le cœur,
mais je prends sur moi. La date du procès de Davis se rapproche inexorablement
et je devrais en être heureux. Je me console en me disant que nous parviendrons
bien à nous octroyer du temps ensemble, d’autant plus que je compte bien
prendre enfin les vacances que je mérite.

– OK, mais attendons deux minutes.


– Pourquoi ?

Je presse mon bassin contre elle et ses yeux se voilent de désir.

– Parce que je bande comme un dingue, lui soufflé-je avant de poser mes
lèvres sur les siennes.

Elle sait parfaitement l’effet qu’elle a sur moi et elle en profite. Ses doigts
glissent le long de mon dos jusqu’à mon short et l’excitation m’électrise. Elle
veut jouer à ça ? Pas de problème.

– Et tu crois qu’elle va redescendre en restant sur moi ? me défie-t-elle, une


lueur amusée dansant dans ses prunelles.

Je ris contre son cou à l’odeur enivrante.

– Je crois qu’on va devoir courir.

Elle me repousse d’une main sur le torse et ce contact n’arrange en rien mon
problème hormonal.

– Le premier arrivé ! s’écrie-t-elle alors qu’elle court déjà à toutes jambes.

Vous imaginez ce que ça fait pour un mec de taper un sprint, non seulement
avec une gaule d’enfer, mais en plus avec sous les yeux une déesse aux courbes
plus que parfaites et un cul rebondi qui bouge à chacune de ses foulées ? Je vous
le dis, cette femme va me tuer. Les vingt mètres qui me séparent de l’océan sont
un véritable parcours du combattant puissance dix. Fort heureusement, je suis
plutôt rapide et je ne pense pas que les gens remarquent la déformation de mon
short. Je rattrape Rosie en un rien de temps. Elle a déjà les pieds dans l’eau et
crie lorsque je la hisse sur mon épaule. Son rire si contagieux emplit toute la
plage avant que je nous fasse tomber dans l’océan.

– T’es un dingue ! s’exclame-t-elle une fois que nous sommes remontés à la


surface.

Mes mains sur ses hanches, je la rapproche de moi. Comme si elle lisait dans
mes pensées, elle noue ses jambes autour de ma taille et mon sexe se retrouve
collé au sien, avec nos maillots comme seuls remparts. Elle m’embrasse et
l’excitation me provoque une nouvelle décharge jusque dans mon caleçon.

– Je te préviens, je ne sortirai pas de l’eau tant que je ne t’aurai pas fait


l’amour.
– Je n’en attendais pas moins de toi, minaude-t-elle tout contre mes lèvres.

Un peu plus loin, des rochers forment une petite crique à l’abri des regards.
Parfait pour une petite séance anatomique en toute discrétion.

– Tu te souviens du feu de joie que nous avons fait sur la plage, le jour de tes
seize ans ? murmuré-je à l’oreille de Lily toujours accrochée à moi, tout en nous
entraînant vers la calanque.
– La nuit où nous avons fait l’amour pour la première fois.
– Je rêvais de le faire dans l’océan. J’avais tellement envie de toi que je
n’étais même pas sûr de pouvoir attendre que l’on soit rentrés.

Je la colle contre une pierre, la protégeant des vagues avec mon dos large.
Puis je sens ses mains caresser mon ventre avant de plonger dans mon short. Un
grognement rauque sort du fond de ma gorge lorsqu’elle s’empare de ma queue.

– Eh bien, monsieur Hayes, je crois que votre vœu est sur le point de
s’exaucer.
Chapitre 31

Jake

Je me sens comme un lion en cage. Je déteste savoir que cette enflure est là-
dedans avec elle. L’envie de rentrer de force me démange, mais Harper a été
catégorique : aucun officier n’a l’autorisation d’assister à l’audience.

Je suis planté là, devant les portes du tribunal de Chicago avec Tyron et des
agents du SWAT. Nous prenons nos précautions en matière de sécurité renforcée.
Davis a tellement d’influence qu’il ne serait pas étonnant de devoir affronter une
horde de truands. Nous épions donc les journalistes qui attendent la sortie des
protagonistes tels des vautours, à l’affût de la moindre miette d’info qui pourrait
leur valoir un scoop.

– Elle va y arriver, tente de me rassurer mon équipier.

Oh ça, je sais qu’elle va aller jusqu’au bout de son témoignage. Elle me l’a
assez répété durant ces derniers temps. Ce que je redoute, c’est le regard qu’il
doit sûrement porter sur elle, en ce moment même. Ma pauvre Rosie doit être
morte de trouille malgré le plan de sécurité, et moi, je suis là, comme un con,
impuissant. Je donnerais n’importe quoi pour pouvoir entrer dans cette foutue
salle. Je me rassure en me disant que le FBI et le SWAT ont bien fait leur boulot
en débusquant un autre repaire de Davis, dans le Nevada. D’après les analyses
pointues des profileurs, c’était le dernier. Nous avons officiellement démantelé
son putain de réseau de trafic. Aucun des terroristes n’a survécu et les filles sur
lesquelles ses chimistes psychopathes testaient les produits ont été prises en
charge par l’équipe médicale et les survivantes seront rendues à leurs familles.

Blake Davis est donc bon pour un aller simple pour la Supermax de l’Illinois.
Je devrais en être satisfait. Mais c’est loin d’être suffisant pour mon côté
surprotecteur. Si cela ne tenait qu’à moi, ce serait la piquouse directe sans passer
à la barre du tribunal. Injection létale, basta, terminé, on n’en parle plus. Or, ce
que je pense, ils n’en ont rien à battre.
– Il n’y a rien à signaler et je crève la dalle, tu veux quelque chose ? me
demande Tyron.

Je déteste que mon équipier fasse des entorses aux règles. Mais je dois
admettre que c’est long, cette merde, et ce soleil de plomb n’arrange rien.

– Juste un café. Et garde ta radio allumée.

Je n’ai presque pas dormi ces dernières nuits et la caféine est devenue ma
meilleure amie. Plus la date du procès approchait, plus le sommeil de Lily était
agité. Même les battements de mon cœur ne suffisaient plus à l’apaiser. Je l’ai
soutenue, rassurée du mieux que je pouvais, mais j’ai l’impression que, ça non
plus, ça ne suffisait pas. Que ça ne suffira jamais.

Tyron revient avec mon café et je me brûle la langue en buvant la première


gorgée. Ce n’est rien comparé à la brûlure de la haine et de la rage qui me
submergent simultanément. Mon soupir d’agacement n’échappe pas à Tyron.

– On a pas mal de temps avant la fin de l’audience, tu sais ? fait-il, la bouche


pleine de son sandwich à la dinde.

Je me passe nerveusement la main dans les cheveux.

– J’ai l’impression de ne servir à rien, éructé-je. Elle est coincée là-dedans


avec ce salopard, terrorisée, alors que je suis en train de me ronger les sangs.
– Tu te sens exclu ?

Je fronce les sourcils en méditant la question. Je me sens vulnérable, inutile,


désarmé… Et un peu exclu, en effet. Mais pas à cause de Lily, elle n’y est pour
rien. J’en veux plutôt à mes supérieurs et à cette foutue règle de distance entre le
témoin et le protecteur. Bien sûr, Harper a bien vu qu’il se passait quelque chose
entre Lily et moi. Mais après que je lui ai expliqué notre histoire, il a répondu
qu’il n’en parlerait pas au général si nous restions discrets sur notre relation, le
temps du programme. Je hoche la tête pour répondre à la question de Tyron.

– Alors, écoute-moi bien, mon pote. Ta femme, elle est forte. Je crois même
que c’est la nana la plus forte que je connaisse. Elle a été témoin d’un meurtre.
Elle a même failli y laisser son cul. Et malgré ça, elle a continué à vivre, à
sourire. Elle a même réussi à retomber amoureuse de toi, putain. Alors oui, elle
doit sûrement flipper en ce moment, mais elle sait que tu l’aimes. Que tu es là
pour elle et que tu la soutiens.

Il ricane en secouant la tête avant de reprendre.

– Je n’ai jamais vu un couple aussi barbant que le vôtre. Sérieux, vous puez
l’amour à mille kilomètres ! Mais putain, je vous envie. Vous êtes l’essence
même du bonheur. Et en dépit de ma réputation de baiseur invétéré, j’espère la
rencontrer moi aussi, cette foutue âme sœur.

Je le scrute, abasourdi. Depuis quand mon meilleur ami veut se caser ? Je ne


l’ai encore jamais vu deux fois avec la même gonzesse. Je l’ai toujours connu
don Juan, incapable de garder sa bite dans son froc bien longtemps à la vue
d’une jolie femme. Même à l’armée il a réussi à se soulever une infirmière en
formation, c’est pour dire ! La seule chose dans laquelle il s’investit vraiment,
c’est le boulot. Comme moi, il aime être au cœur de l’action, savoir que chaque
jour est différent et carburer à l’adrénaline permanente que nous procure la
dangerosité de notre métier.

Avant, je me foutais complètement d’y laisser ma peau. Je n’avais plus rien à


perdre, plus de famille.

Du moins, c’est ce que je croyais.

Désormais, j’ai une femme qui m’aime et une fille quelque part qui ne sait
sans doute pas qu’elle a été adoptée.

– J’ai fait des recherches sur ma fille.

Je ne sais pas pourquoi j’ai avoué ça. Il faut croire que Tyron est une sorte de
Jiminy Cricket à qui je peux tout raconter sans craindre d’être trahi. Cela fait
deux semaines que je me tue à la tâche dans l’espoir de la retrouver. Je n’ai pas
encore envisagé de rencontre. Je veux juste savoir qui elle est, ce qu’elle est
devenue. Si elle a les cheveux de sa mère ou mes yeux. Apprendre que l’on a
perdu un enfant, c’est atroce. Mais savoir au bout de quatorze ans de deuil que
ledit enfant est en vie et qu’il est quelque part dans le monde l’est tout autant. Je
suis conscient que Lily risque de m’en vouloir à mort si elle découvre le pot aux
roses, mais je refuse de rester les bras croisés. Au moins juste pour m’assurer
que notre fille est en bonne santé et heureuse.

– Et tu as trouvé des infos ?


– Rien dans l’État de l’Illinois ni en Californie. Je dois élargir mes recherches.
Mais je crains que Harper me tombe dessus.

Si je lui ai dévoilé mon histoire avec Lily, je n’ai rien dit à propos de ma fille.
Je crois que je ne réalise pas trop que je suis réellement père, pour le moment. Je
veux garder ce secret encore un peu plus longtemps.

– Ils ne lui ont peut-être pas donné le nom que Lily lui avait choisi.
– Possible. Mais elle m’a dit qu’elle avait supplié les services de l’enfance
d’au moins lui laisser le choix du prénom, mais elle-même n’est pas sûre qu’ils
l’aient écoutée.

Un silence s’installe pendant un moment.

– C’est son anniversaire, la semaine prochaine. Et je voulais au moins lui faire


ce cadeau. Lui annoncer que j’ai enfin retrouvé notre fille. Mais même ça, je
n’en suis pas capable.

Je termine mon café et jette le gobelet qui atterrit dans la poubelle un peu plus
loin. Tyron pose une main réconfortante sur mon épaule.

– Vois le bon côté des choses, mec. Tu as retrouvé la femme de ta vie.

Je le regarde en souriant.

– Qui êtes-vous et qu’avez-vous fait de mon frère d’armes ?


– C’est vous qui me poussez à jouer les conseillers matrimoniaux, crétin.

Les heures passent et je ronge mon frein tant bien que mal. Je regarde ma
montre toutes les cinq secondes, comme si les aiguilles allaient avancer plus vite
si je gardais les yeux rivés dessus. Mais j’ai plutôt l’impression qu’elles bougent
à peine. J’en ai marre de rester là. De ne rien savoir. De ne pas voir ma Rosie.
Mon attention est soudain attirée par un homme habillé tout en noir, la capuche
de son sweat rabattue sur sa tête. Il s’avance vers le palais de justice et mes
muscles se tendent immédiatement. Il plonge alors sa main dans la poche de sa
veste, et au moment où je m’apprête à lui braquer mon flingue dessus, le type
sort un téléphone et passe devant nous. Je relâche la pression. Tyron a également
senti le coup foireux. Je ne suis pas tranquille pour autant. Je ne sais pas
pourquoi ce type me paraît bien louche. Paranoïa ou instinct, je ne saurais dire,
mais le fait qu’il parle au téléphone sans quitter le bâtiment du regard ne me
rassure pas. Il finit par se tirer, mais j’ai pu apercevoir son visage pendant une
fraction de seconde.

Les portes finissent par s’ouvrir, et dans un bordel pas possible, les vautours
s’agglutinent aussitôt autour des représentants de la justice. Mon regard cherche
illico celui de ma belle. Je monte encore quelques marches. Puis je la vois.

Elle est là.

Mon cœur part au quart de tour.

Mon ange. Ma femme.

Elle a les yeux rougis, mais ne pleure pas. Elle se fait bousculer dans tous les
sens par ces foutus journalistes. Je les pousse pour me frayer un chemin et l’idée
de sortir mon arme pour les faire reculer me traverse même l’esprit tellement je
suis sur les nerfs. Je grogne contre le reporter qui vient de me foutre son satané
micro dans la tête et continue de foncer tel un bélier. Enfin, je la touche. Je la
protège de mes bras et l’aide à descendre les marches et nous sortons enfin de ce
cercle de volatiles charognards à la recherche du moindre scoop.

Je la serre dans mes bras. Putain ce qu’elle m’a manqué. Quatre heures se
sont écoulées et pourtant j’ai l’impression que ça faisait quatre siècles.

– Je vous retrouve plus tard, mademoiselle Vargas, dit l’avocat avant de


s’éclipser, nous laissant dans notre bulle.

Nous ne disons rien pendant un moment avant que je m’écarte pour prendre
son visage en coupe et examiner son regard.

– Est-ce que ça va ?

Elle renifle, mais hoche la tête. Davis lui a fait peur, je le vois dans ses
prunelles. Ce fils de pute a dû jubiler dans son siège et il a de la chance que je ne
le croise pas parce que j’ai bien envie de lui refaire le portrait.
– Je veux rentrer chez moi, murmure-t-elle si bas que j’ai du mal à l’entendre.

Chez elle. Pas chez nous. J’avais complètement oublié qu’avant cette histoire
de programme, nous avions une vie chacun de notre côté. Je n’ai aucune idée de
comment je vais gérer la suite. Est-ce qu’elle veut toujours de moi ? Je n’ai
aucune envie de la laisser. Je veux qu’elle rentre avec moi, en Californie.
Pourquoi évite-t-elle soudain mon regard ? Elle me cache quelque chose, je le
sais. Je le sens. Je lui dépose un baiser sur le front avant de partir affronter les
journalistes. Je décide de mettre mes doutes de côté. Pour l’instant. Elle a plus
besoin de mon réconfort que je n’ai besoin de ses réponses.

Je te protège, ma Rosie.

Depuis et pour toujours.


Chapitre 32

Lily-Rose

C’est fini. Tout est fini.

Je suis libre. Libre de pouvoir vivre normalement. Comme avant. J’en ai


bavé, mais j’y suis parvenue. Pourtant, j’ai bien cru que j’allais finalement
renoncer à ce témoignage, lorsque j’ai croisé son visage à travers le miroir sans
tain, lors de l’identification. Ce matin-là, je me suis réveillée avec la boule au
ventre. Jake m’a énormément rassurée et je lui serai éternellement
reconnaissante d’avoir été là dans mes pires moments. J’y suis allée en traînant
des pieds. Jake a dû me laisser dans le hall et j’étais morte de peur. Sans lui à
mes côtés, je me sens vulnérable, faible. J’ai suivi les fédéraux et le procureur
jusqu’à une salle d’examen où une vitre sans tain était encastrée dans le mur.

– N’ayez pas peur, a tenté de me rassurer M. Shepard. Ils ne peuvent pas vous
voir.

Ce commentaire n’a toutefois pas réussi à me rasséréner et mon cœur s’est


mis à battre à mille à l’heure lorsque les suspects ont fait leur entrée de l’autre
côté du miroir en file indienne. Lorsque le profil de Blake Davis est entré dans
mon champ de vision, j’ai ressenti une boule énorme dans mon ventre. Ma gorge
était serrée et je peinais à respirer. Ses yeux bleus se sont fixés sur la vitre et j’ai
reculé. J’étais consciente qu’il ne pouvait pas me voir, mais il savait que c’était
moi en face de lui. Son sourire goguenard est apparu sur ses lèvres à moitié
dissimulées par sa barbe. Il voulait me faire peur ; et il a réussi. J’étais
terrorisée. J’ai murmuré son numéro avant de m’enfuir comme si j’avais le
diable aux trousses pour me jeter dans les bras de mon Jake. Celui-ci m’a
embrassé, a essuyé mes larmes en me rassurant et je me suis sentie mieux.
Protégée. En sécurité. Nous sommes rentrés et je n’ai pas réussi à dormir de la
nuit.

J’ai toujours ce sentiment d’insatisfaction ancré en moi, depuis que le verdict


est tombé. Il a plaidé coupable aux accusations de proxénétisme et de trafic,
mais pas pour les meurtres. Or, nous savons tous qu’il est le commanditaire de
plusieurs dizaines d’assassinats de prostituées – outre l’assassinat de l’agent
infiltré et du mari de Rebecca – mais les jurés n’ont pas pu l’accuser par manque
de preuves.

Tu m’étonnes, pourquoi se salir les mains et risquer sa liberté quand on a des


clebs pour faire tout le boulot ? Mon témoignage a été plutôt laborieux. Son
regard posé sur moi me terrifiait. J’avais les mains moites et les mots avaient du
mal à sortir de ma gorge. Les avocats de la défense ne m’ont pas épargnée. Ils
ont été bruts et m’ont mis la pression à tel point que je me suis mise à pleurer.
Puis ils ont sorti un rapport toxicologique. Le mien. Établi sur la base des
prélèvements de sang effectués lors de mon hospitalisation. Je n’ai pas compris
pourquoi ils l’utilisaient comme preuve contre moi étant donné que je ne suis ni
droguée ni alcoolique, mais ils ont démontré que j’avais une dose importante de
Rohypnol. C’est complètement absurde. Je ne me drogue pas et je ne prends pas
de traitement pour mes troubles du sommeil. Mais les preuves étaient là. J’avais
une substance chimique dans le sang au moment où j’ai assisté au meurtre. Est-
ce que j’ai confondu Blake Davis avec un autre homme ? Non, je l’ai entendu.
J’ai entendu Rebecca. Et ensuite, je me suis souvenue de lui lorsque l’agent
Atkins a dit son nom en entier. Je revois encore son visage et c’est le même que
celui que j’ai vu sur le parking.

Comment ai-je pu me retrouver avec des benzodiazépines dans l’organisme ?


C’est la question que je me pose encore alors que je sors du tribunal.

À peine sortie, je cherche Jake des yeux. Mais avec tous ces journalistes qui
nous sautent dessus, pointant leurs micros sous nos nez et hurlant des questions
auxquelles je ne comprends pas un mot, j’ai du mal à garder la tête froide. Mon
cœur pulse dans ma poitrine. Je me fais bousculer, j’ai peur. Je me sens perdue.
J’ai envie de leur hurler de dégager. Mon avocat les repousse, et soudain, des
bras réconfortants m’enveloppent. Je lève la tête pour voir Jake. Il pousse tout le
monde tel un bulldozer, mon petit corps fragile protégé sous sa masse
musculaire. Tyron l’a rejoint et se charge de faire avancer maître Wilson. Les
avocats de la défense sortent à leur tour et les journalistes s’éloignent.

Jake s’arrête en bas de l’escalier et me serre dans ses bras. C’est comme si
tout le poids que je portais jusque-là sur mes épaules s’envolait. Plus d’angoisse,
plus de boule dans le ventre, plus de larmes. Seulement du soulagement, de la
sérénité et un énorme sentiment de sécurité. Je sais que dès qu’il sera loin de
moi, la peur reprendra sa place dans mon esprit, alors je profite de ce câlin un
maximum.

– Je veux rentrer chez moi.

Je veux qu’il me prenne dans ses bras et qu’il ne me lâche plus jamais. Je
veux qu’il me dise que tout va bien. Que je n’ai plus rien à craindre.

Je veux retrouver mon Jake d’avant.

Et faire en même temps plus ample connaissance avec celui de maintenant.

***

Nous sommes dans la voiture qui nous ramène au bureau du procureur afin de
clôturer officiellement le programme de protection des témoins. Jake est au
volant et le silence qui règne dans l’habitacle est pesant. Les images de
l’audience refusent de quitter ma tête. Son regard démoniaque et son sourire
machiavélique. J’en ai eu des frissons tout le long du procès. Pendant la pause, je
me suis enfermée dans les toilettes et j’ai craqué. Dans ma tête, je revivais la
même scène d’il y a trois mois.

Ses chaussures claquant sur le sol.

Son sourire démoniaque.

Son regard noir et triomphant de m’avoir retrouvée.

« Je te vois… »

Je sursaute.

– Du calme, Lily, ce n’était qu’un cauchemar.

Je tourne la tête vers Jake. Il est toujours concentré sur la route, pas décidé à
engager la conversation.
– Il a pris dix ans, finis-je par avouer.

Ma révélation a le don de l’intriguer.

– Quoi ?
– Il a pris dix ans de prison. Il a seulement été reconnu coupable de
proxénétisme et de trafic de drogue.
– C’est quoi, cette connerie ? peste-t-il. On sait tous que c’est un tueur en
série, bordel ! Tu en es le témoin irréfutable !
– Ses avocats étaient coriaces. On… On a trouvé des traces de Rohypnol dans
mes analyses de sang lorsque j’ai été hospitalisée. Du coup, cela a discrédité
mon témoignage
– Chérie, je respecte le métier que tu fais, mais c’est du chinois pour moi.
C’est quoi, une drogue ?
– En quelque sorte, oui. C’est une benzodiazépine présente dans les
somnifères et on l’utilise aussi dans les anesthésies générales. À forte dose, ça
peut causer des étourdissements et un manque de discernement. Mais c’est
absurde, je ne me suis jamais droguée, Jake, tu le sais bien.

Jake souffle et se passe la main dans les cheveux, l’air nerveux. Il ne me lance
pas un seul regard, mais je ne le connais que trop bien.

– Jake ? Ne me dis pas que tu penses que j’en ai pris.


– Je n’en sais rien, Lily ! finit-il par avouer. Écoute, je te crois lorsque tu dis
que c’est Davis qui a tué Rebecca. Mais tu as un boulot de dingue, qui demande
beaucoup d’efforts physiques et psychologiques, tu fais des cauchemars tous les
soirs… Tu as peut-être pu prendre ces anxiolytiques pendant ta garde sans te
rendre compte de la quantité.

La colère bout en moi. Que les avocats ne me croient pas est une chose. Ils
font leur boulot. Mais Jake… mon petit ami… l’homme que j’aime depuis que
j’ai 10 ans… Non. Je ne le supporte pas.

– Arrête-toi là, ordonné-je.


– Quoi ? Mais…
– ARRÊTE-TOI, JE TE DIS !!!!

Surpris par mon hurlement soudain, Jake se gare le long du trottoir et la


voiture est à peine stoppée que j’en sors, non sans claquer violemment la
portière. L’air hivernal et la neige douce qui tombe ne m’aident pas à aller
mieux. J’étouffe, je suis triste. J’ai peur. Je suis terrifiée. Et peinée, aussi. Des
bras m’entourent. Un souffle chaud flotte sur ma nuque et je ferme les yeux,
libérant mes premières larmes. Jake tente de me serrer contre lui, mais je
m’éloigne. J’ai besoin d’espace.

– Je te demande pardon, Rosie, plaide-t-il. Je te crois. À deux cents pour cent.


Je… je ne sais pas ce qui m’a pris de dire ça. Cette histoire me monte trop à la
tête.
– Je n’ai rien pris, Jake. Je ne comprends rien à la situation.

Il réduit la distance entre nous et prend mon visage en coupe. Son regard bleu
accroche le mien.

– On va te sortir de là, OK ? On va réussir à prouver que tu n’as pas pris ses


médocs intentionnellement et on va lui offrir la perpète à ce trou du cul, tu
m’entends ?

Je renifle en hochant la tête. Il me prend dans ses bras et, cette fois, je me
laisse aller contre lui.

Lorsque je ressors du bureau, je suis de nouveau Lily-Rose Vargas. Anélya


Hayes n’existe plus. Étant donné que le procès a eu lieu et que ma véritable
identité a été dévoilée, il ne sert plus à rien de me cacher.

Je ne saurais dire ce que je ressens, à ce moment-là. Du soulagement, de la


frustration ? Tout se bouscule dans ma tête et dans mon esprit. Davis est en
détention dans une prison fédérale de moyenne sécurité. Ce n’est pas ce que
j’avais espéré, mais au moins je suis tranquille pour dix ans. Avec un peu de
chance, il se fera des ennemis et n’en ressortira pas indemne.

Il ne me fera plus jamais de mal.

Son regard ne croisera plus le mien. Ses complices ont tous été tués ou
arrêtés.

Je ne risque plus rien.


Jake n’a pas pipé un seul mot dans le bureau du procureur général. Il est resté
à l’écart avec Tyron et Harper, mais je pouvais déceler l’agacement sur ses traits.

Il m’ouvre la portière et je grimpe dans la voiture non sans un certain stress.


J’ai peur de ce qu’il pourrait advenir de notre couple. Même si l’envie de rester
auprès de lui est présente, je ne suis pas sûre d’être prête à m’installer avec lui.
Je me suis habituée à son absence durant ces quatorze dernières années. Je sais
que notre séparation n’avait rien à voir avec nous, mais ça a été très dur. J’ai
besoin de faire les choses doucement, dorénavant. Et puis, après ce qu’il vient de
m’arriver, j’ai besoin de savoir que je peux reprendre le cours normal de ma vie.
Que je ne suis pas devenue une de ces victimes de stress post-traumatique.

Mais d’un autre côté, je ne veux plus être séparée de Jake. Je l’aime. De tout
mon cœur. Mon âme est liée à la sienne. Depuis et pour toujours.

Le trajet jusque chez Emily se fait dans un silence inexplicable. On devrait


parler de nous, de l’avenir que la vie nous réserve, de ce que l’on compte faire.
Mais rien ne vient. Il semble préoccupé, et moi, je ne sais plus où j’en suis. Je
peux voir ses mains crispées sur le volant. Son regard n’a pas dévié une seule
fois dans ma direction. Je finis par soupirer.

– Crache le morceau, Jake.


– Quoi ?
– Je te connais assez pour dire que quelque chose te tracasse.

Il garde les yeux rivés droit devant lui. La tension commence à monter en moi
et l’envie de le secouer m’envahit. Mais il va parler à la fin ?!

– Je refuse qu’on soit à nouveau séparés, bougonne-t-il sur un ton acerbe. On


est ensemble, tu m’aimes, non ?
– Bien sûr que je t’aime, Jake, mais…
– Mais quoi, Lily ? Qu’est-ce qui t’empêche de tout plaquer et de venir vivre
avec moi ? Les hôpitaux, ce n’est pas ce qui manque. Tu es douée et passionnée
par ton métier, tu n’auras aucun mal à retrouver un poste.
– Je sais…

Soudain, il s’arrête brusquement sur le bas-côté et je dois me retenir à la


poignée pour éviter de me cogner au tableau de bord.
– Alors qu’est-ce qui t’empêche de le faire ?

Sa main frappe le volant et je sursaute. Ses mâchoires sont serrées, un


mélange de colère et de frustration est peint sur son visage.

– J’ai peur, OK ? finis-je par exploser, moi aussi. (Ses yeux me scrutent
comme deux ronds de flan.) On n’est ensemble que depuis trois mois et je…
– Techniquement, on l’est depuis quinze ans ! me coupe-t-il, buté, et je lui
lance un regard éloquent. Notre rupture n’avait pas lieu d’être, ajoute-t-il pour se
justifier.
– Et pourtant, on a rompu. Et nous avons grandi, mûri. On s’est détestés
pendant quatorze ans. J’ai besoin de faire connaissance avec le nouveau Jake,
tout comme toi avec la nouvelle Lily.
– Ouais, bah, ce n’est pas avec une distance de trois mille kilomètres qu’on va
réapprendre à se connaître !

Je me couvre le visage avec mes mains, sentant les larmes monter. Une fois
calmée, je reprends en soupirant.

– On s’aime, Jake, je ne mets rien en doute. Mais on a changé. Nous ne


sommes plus des ados. J’ai besoin de temps pour me réhabituer à toi.

Jake finit par me regarder. Ses yeux ont repris leur couleur douce.

– Je comprends, Rosie. Mais tu sais bien que la distance, ce n’est jamais bon
dans un couple.

Je baisse la tête pour m’intéresser à mes doigts. Je ne pensais pas connaître


pire angoisse que celle que je viens de vivre dans cette salle d’audience, mais à
cet instant-là, c’est le cas. Je suis terrifiée à l’idée de vivre loin de Jake pendant
plus ou moins longtemps. J’ai peur qu’il ait raison et que notre couple ne survive
pas. Que l’on finisse par se lasser de la situation.

– On était pourtant loin l’un de l’autre quand tu es parti pour la fac. Et sans
cette histoire de grossesse, on aurait continué à se parler à distance.
– Il y a une légère différence de kilomètres, tu ne crois pas ? C’était déjà dur
avant alors que nous étions dans le même État. Imagine maintenant.

Je ravale la boule qui obstrue ma gorge et mes yeux s’emplissent de larmes.


– Tu veux qu’on arrête alors ? couiné-je.

Ses doigts frôlent ma joue et récupèrent une larme qui s’est échappée.

– Non, certainement pas. Mais je ne veux pas non plus être loin de toi. J’ai
passé quatorze ans à survivre malgré ton absence. J’ai retrouvé la moitié de mon
cœur. Je n’ai plus envie de passer ne serait-ce qu’une minute sans toi. On ne peut
malheureusement pas rattraper le temps perdu, mais on peut continuer à écrire
notre histoire là où elle s’est subitement interrompue.
Chapitre 33

Lily-Rose

La déclaration de Jake me fait chaud au cœur. J’ai une envie folle de lui dire
oui, que je veux venir vivre avec lui à Los Angeles et reprendre notre histoire,
comme il vient de le proposer. Mais d’un autre côté, j’ai aussi construit une vie,
ici, à Chicago. Je me suis attachée à beaucoup de personnes, j’ai trouvé du
réconfort auprès d’elles durant la période la plus noire de ma vie et je ne suis pas
encore prête à leur dire au revoir. Du moins, pas tout de suite.

– Est-ce que tu veux bien m’accompagner quelque part avant qu’on aille chez
Emily ? quémandé-je. J’aimerais te montrer une part de moi que tu ne connais
pas encore.

Son regard intense ancré dans le mien, Jake me caresse la joue du pouce. Mon
cœur s’emballe.

– Avec plaisir, ma puce. Je veux tout connaître de toi.

Je lui indique donc le chemin jusqu’au foyer pour jeunes en difficulté dans
lequel j’étais bénévole… avant. Avant toute cette pagaille. Ces jeunes ont vécu
des histoires toutes plus cruelles les unes que les autres. Pour la plupart, il s’agit
de gamins battus ou abandonnés par leurs parents et d’adolescentes enceintes.
Jake semble surpris lorsque je lui explique que je travaillais ici lorsque je n’étais
pas à l’hôpital.

Je suis accueillie comme une reine. Mes collègues m’embrassent et certains


enfants me sautent carrément dans les bras. Ils m’ont tous manqué durant ces
derniers mois. Je me sens tellement heureuse de revenir ici. Je me sens chez moi.
Je leur présente Jake et il est spontanément accaparé par les petits qui
l’entraînent vers les jeux. Je le regarde se faire tirer par les mains avec un sourire
ému. Jake a ce petit truc avec les enfants. Il aurait fait un merveilleux père…
– Lily, quel bonheur de te revoir ! s’exclame Ashley Fisher, la directrice du
centre, me tirant de mes pensées nostalgiques.

Ashley est une femme élégante et sans défauts. Toujours tirée à quatre
épingles – tailleur et talons hauts –, les cheveux blonds relevés en un chignon
sophistiqué et avec un maquillage qui lui donne dix ans de moins, elle respire la
classe et la grâce. Mais elle cache une terrible histoire derrière son sourire
impeccable. Issue de parents junkies, Ashley a eu énormément de mal à
décrocher de la drogue malgré les cures. Puis elle a rencontré Richard. À
l’époque, il était son thérapeute et ils ont eu littéralement le coup de foudre l’un
pour l’autre. Il l’a sortie de la débauche, ils se sont mariés avant de décider de
fonder une famille.

Mais si l’amour les rendait heureux, leurs tentatives afin de devenir parents se
sont avérées très difficiles et semées d’embûches. Plusieurs fécondations in vitro
ont été réalisées, et lorsque l’une d’elles a enfin marché au bout de sept ans,
Ashley a fait une fausse couche à cinq mois de grossesse. Cela a été un sacré
coup dur pour le couple, au point qu’ils en arrivent à parler divorce. Mais
l’amour a été plus fort que tout. Il y a dix ans, ils se sont finalement tournés vers
l’adoption et, par miracle, une jolie petite fille a illuminé leur vie.

– Comment vas-tu, ma belle ?

Je hausse les épaules en me forçant à sourire.

– Ça va.

C’est un mensonge. Depuis mon agression, ma vie a changé. Depuis que j’ai
retrouvé Jake, mon monde a basculé. Et depuis que je l’ai quitté, j’ai
l’impression de m’enfoncer dans un gouffre sans fin. Non, ça ne va pas. Mais si
je dis la vérité, j’ai peur de perdre l’infime espoir que tout ira mieux un jour et de
sombrer pour de bon. Je me dis que ma vie ne s’arrête pas là, je dois
m’accrocher.

– Je m’octroie quelques vacances, histoire de me remettre de tout ce bordel et


peut-être qu’un jour, j’aurai le courage de reprendre mon poste à l’hôpital.

Pour le moment, ce n’est pas le cas.


– Tu as raison, approuve Ashley. Un peu de repos te fera le plus grand bien et
nous serons ravis de te retrouver une fois que ça ira mieux.

Je me suis beaucoup attachée aux enfants de ce foyer et j’aimerais leur dire au


revoir avant de partir m’installer définitivement en Californie avec Jake.

– Dis-moi, qui est ce beau jeune homme qui se laisse vernir les ongles par les
filles ?

Un sourire radieux fend mes lèvres et je sens mes joues s’empourprer.

– C’est Jake.
– Ton amour de jeunesse ?

Si je me suis abstenue de lui dévoiler mon accouchement sous X par peur de


sa réaction du fait qu’elle, elle essayait d’avoir un enfant, je lui ai parlé de Jake.
J’acquiesce.

– Il était chargé de ma protection rapprochée. C’est comme ça que nous nous


sommes retrouvés.
– Ça alors ! Le destin a un sacré sens de l’humour, commente-t-elle en
reprenant les mots d’Emily, des mois plus tôt. Il est dingue de toi, ça se voit dans
son regard, ajoute-t-elle alors que Jake ne me quitte pas des yeux tandis que les
petites filles tentent de lui faire des couettes.

Je contemple mon amoureux, attendri. Oui, il m’aime. Et c’est totalement


réciproque. Le foyer et les enfants qu’il abrite vont me manquer, mais ma place
est auprès de Jake et nulle part ailleurs. Je me tourne vers ma supérieure.

– Je vais certainement vous quitter, Ashley, avoué-je. Je ne suis encore sûre


de rien, mais je pense m’installer à Los Angeles avec Jake.

La directrice sourit.

– Tu nous manqueras, mais tu as droit au bonheur. Et à ce que je vois, ce


bonheur que tu cherchais tant est avec lui. Tu viendras nous voir de temps en
temps ?
– Bien sûr. Merci pour tout ce que vous avez tous fait pour moi, durant ces
années. J’avais besoin de retrouver un semblant de vie et vous m’avez aidée à
entrevoir la lumière.

Elle me prend dans ses bras et je finis par laisser libre cours à mes larmes de
bonheur et de tristesse en même temps.

– LILY !!!!!

Je me retourne juste à temps pour voir arriver une tornade blonde qui me
saute dans les bras.

– Bon sang, ce que tu m’as manqué, s’exclame Rachel en desserrant notre


étreinte pour me laisser respirer. Qu’est-ce que tu as fait à tes cheveux ?
– Ah, un sacrifice nécessaire, réponds-je. Ça repousse, heureusement.
– J’ai cru que tu nous avais définitivement abandonnés, heureusement Emily
nous a dit que tu allais bien, mais sans entrer dans les détails. Est-ce que ta
soudaine disparition a un rapport avec le procès de Blake Davis ? murmure-t-
elle pour ne pas être entendue des autres.
– Rachel ! la réprimande Ashley.

Le nom de ce type me fait encore trembler, mais je ne laisse rien paraître


devant les filles. Tout le monde doit être au courant à cause de ces vautours de
journalistes à ma sortie du tribunal.

– En effet, ajouté-je. Mais il est en taule maintenant et c’est ce qui compte.


– Il paraît qu’il y a eu un sacré bordel avec les scientifiques dans le parking.
Emily m’a dit que tu avais une cicatrice. Je peux la voir ?

Durant le programme, j’ai demandé à Emily d’aller prendre quelques


nouvelles des enfants et leur dire que j’allais bien, que je pensais à eux même à
des centaines de kilomètres. Je ne voulais pas qu’ils soient plus angoissés qu’ils
ne l’étaient déjà avec leurs histoires respectives.

– Rachel, gronde à nouveau Ashley, mais je balaie l’indiscrétion d’un revers


de main.

Je lève les yeux au ciel et rabats mon haut pour permettre à l’adolescente
d’admirer le souvenir de l’arme de Davis. Je m’efforce de ne pas me replonger
dans ce souvenir douloureux, autant physiquement que psychologiquement.
– La vache, tu as dû morfler !
– Ça pique un peu, tempéré-je.

Elle me reprend à nouveau dans ses bras.

– Ça va aller, maintenant, on est là pour toi.

Rachel est comme ça. Affectueuse, empathique, altruiste. Une vraie force de
la nature, comme Ashley, sa maman adoptive. Elle me lâche et son regard dévie
vers Jake. Les petites filles ont finalement réussi à lui attacher quelques cheveux.
Il est ridicule, mais il se prête au jeu pour leur faire plaisir et ça me touche
beaucoup.

– Waouh, c’est qui, celui-là ? demande Rachel.


– Jake, mon petit ami.
– Jake comme Jake, le garçon dont tu étais folle amoureuse il y a des
années ?

Je hoche la tête.

– Lui-même.
– Mmh, si j’avais dix ans de plus et s’il ne t’appartenait pas, j’aurais tenté ma
chance. C’est un missile atomique, ton mec.
– Oui, mon mec, vilaine, plaisanté-je en lui pinçant la joue.
– Dis, maman, tu pourrais me prêter vingt dollars pour ce week-end.
– Seulement si tu me promets de m’aider à planter le reste des géraniums dans
le jardin.
– Oh, maman !!
– C’est ça ou rien.
– D’accord… soupire Rachel avant de prendre le billet que sa mère lui tend et
de lui faire un câlin. Je t’aime.

La jeune adolescente vient souvent après les cours pour nous donner un coup
de main dans l’organisation de sorties ou de fêtes dans le but de récolter de
l’argent pour l’association. Et à chaque fois, je ne peux m’empêcher de me dire
qu’elle ressemble beaucoup à Ashley alors qu’elles n’ont aucun lien de sang.
Grande et élancée, Rachel est une pro de la natation. Elle en a d’ailleurs fait son
sport principal et rêve de décrocher une médaille olympique, un jour. Ses longs
cheveux blonds descendent en cascade dans son dos et elle a les mêmes yeux
noisette que sa mère. Elle est très câline et adore s’occuper des enfants. C’est
d’ailleurs ce qu’elle part faire après m’avoir serrée dans ses bras une dernière
fois.

– Un conseil : quand tu auras tes propres enfants, fais-les travailler dès le


plus jeune âge pour leur inculquer la valeur de l’argent. À ce rythme-là, cette
gamine va me ruiner.

Nous rions quand quelque chose tirant sur le bas de ma veste m’oblige à
baisser la tête. J’aperçois alors la petite tête brune de Noah, un bambin de 4 ans.
Il est arrivé ici l’année dernière après que la police, alertée par les voisins qui
rentraient de vacances et qui ont entendu des pleurs, l’a trouvé seul dans
l’appartement de sa mère. D’après les médecins, le pauvre petit était livré à lui-
même depuis environ trois jours et il s’était nourri de tout ce qu’il avait pu
trouver à sa portée pour survivre, jusqu’à ne plus rien avoir. Je me baisse pour le
prendre dans mes bras et lui plante un baiser sonore sur la joue.

– Salut, toi !
– Tu reviens à la maison ? me demande-t-il, le regard plein d’espoir.

Mon cœur se serre un peu plus, mais je garde néanmoins le sourire en


répondant.

– Bientôt, mon cœur. Je reviens bientôt.

Il me fait un gros câlin et je finis par le reposer pour qu’il retourne jouer.

– Tu leur as beaucoup manqué à eux aussi, dit Ashley alors que nous
regardons tous ces enfants blessés par la vie reprendre peu à peu goût aux
bonnes choses qu’elle apporte.

J’essuie la larme qui vient de s’échapper d’un revers de main.

– Ils m’ont manqué également. Je suis heureuse de revenir ici. J’espère


pouvoir le faire assez souvent.
– Nous serons toujours là pour t’accueillir, c’est autant ta maison que la leur.

Jake et moi passons quelques heures en compagnie des autres bénévoles du


foyer et des enfants. Nous jouons avec eux, les aidons pour leurs devoirs et
discutons avec les plus âgés.

Je ressors du centre, le cœur lourd à l’idée de quitter ceux que j’appelle « mes
enfants ».

– Ça m’a fait plaisir que tu me montres cette partie de toi.


– Plutôt ironique comme situation, tu ne trouves pas ? dis-je en faisant
référence à mon acte quatorze ans plut tôt.
– Non, répond-il sincèrement. C’est très honorable de ta part d’aider ces
gamins à s’en sortir. Tu es une personne incroyable, Rosie. N’en doute jamais.
– Je crois que c’est pour ça que j’ai poussé cette porte, il y a trois ans, lui
expliqué-je tandis que nous nous dirigeons vers la sortie de l’établissement. J’ai
abandonné notre fille… J’avais besoin de me sentir utile, de savoir que je
pouvais épauler d’autres ados enceintes – moi qui n’ai jamais été soutenue
durant ma grossesse – mais aussi des jeunes ayant eu le malheur de croiser le
chemin de la drogue et de la violence. Nous sommes là pour les aider à aller
mieux et leur assurer un avenir meilleur.
– Et c’est ça qui me plaît le plus chez toi. Tu donnes le meilleur de toi-même
pour venir en aide à ceux qui en ont besoin. Je t’aime aussi pour ça. Je veux que
tu reviennes avec moi, Lily.
Chapitre 34

Jake

Je refuse de la perdre encore une fois. Elle m’est indispensable désormais, je


n’arriverai pas à me faire à son absence.

Plus maintenant.

J’ai peut-être l’air d’un clébard à ne plus pouvoir me passer d’elle, à ne plus
pouvoir vivre sans elle, mais je n’ai jamais prétendu que j’étais le genre de gars
qui cache ses sentiments par fierté. J’ai toujours été droit avec les filles. Et
encore plus avec Lily-Rose. Avec elle, tout est toujours plus clair. Mes
sentiments sont bien là, je n’ai pas peur de les montrer.

Je veux qu’elle reste avec moi. Point barre.

– On devrait peut-être reprendre la route, Emily nous attend.

Elle veut donner le change et je ne suis pas dupe. Mais je décide d’en rester
là. Pour l’instant.

– Promets-moi de réfléchir à ma proposition… Viens vite avec moi… soufflé-


je. Je reste jusqu’à demain. J’ai un rapport à rendre.

Elle hoche la tête et je redémarre non sans un goût amer dans la gorge. J’ai
adoré passer ces quelques heures dans ce centre avec elle. C’est l’une de ses
facettes que je ne connaissais pas et j’apprécie qu’elle l’ait partagée avec moi. Je
me serais bien passé de la séance coiffure-manucure des gamines, mais ça m’a
fait plaisir de leur servir de cobaye. Voir leurs yeux pétiller de malice m’a fait
comprendre que j’aurais pu connaître cela avec ma propre fille. Je n’en veux
plus à Lily même si j’aurais aimé qu’elle ne renonce pas à sa maternité. Le passé
appartient au passé, je ne veux me concentrer que sur l’avenir, désormais. Avec
Rosie. J’ai envie d’entrer davantage dans son monde. Je veux qu’elle me laisse
une place dans sa vie.

Lorsque je me gare devant l’immeuble d’Emily, l’atmosphère est toujours


tendue entre nous. Devant l’ascenseur, je lui jette quelques coups d’œil à la
dérobée, mais ses yeux restent désespérément fixés sur les portes métalliques.

Regarde-moi, bébé. Viens avec moi…

Les portes s’ouvrent enfin et nous nous engouffrons dans la cabine. L’odeur
sucrée de Lily-Rose embaume rapidement l’air. Je suis au fond, le dos collé
contre le miroir et je la regarde, impuissant. Je ne peux pas décider à sa place
même si je le voudrais bien. Je ne comprends pas son changement de
comportement. Est-ce que c’est le fait d’avoir revu les enfants qui la met dans
cet état d’indécision ? A-t-elle encore peur de Davis ? Est-ce seulement le
contrecoup des événements ? Je ne me laisse pas le temps de trouver une
réponse à ces questions et me précipite vers elle. C’est plus fort que moi.
J’enroule mes bras autour de son petit corps frêle et colle mon torse à son dos. Je
dégage sa nuque pour y déposer un baiser avant de lui souffler à l’oreille.

– Ne m’oblige pas à jouer au roi du silence alors que l’on ne se verra peut-être
pas pendant plus ou moins longtemps.

Elle ne dit rien, mais je sens sa respiration s’accélérer. Je sens ce champ


électromagnétique qui nous entoure chaque fois que nous entrons en contact.
Elle déglutit. Puis, au moment où les portes s’ouvrent à l’étage, une goutte
tombe sur mon bras qui barre sa poitrine. Une larme. Elle veut se dégager pour
sortir, mais je la tire par le poignet, la plaque contre la paroi de la cabine et
appuie sur le bouton de fermeture des portes avant d’écraser ma bouche contre la
sienne. Elle me rend mon baiser avec passion et tire sur mes cheveux. Mon
pantalon se tend instantanément. Eh merde, juste devant chez sa pote. Ma langue
caresse la sienne et mon corps se colle au sien. Elle gémit en sentant mon
érection contre sa cuisse. La fièvre nous submerge. Il faut que je me calme ou je
vais finir par la prendre dans cet ascenseur. Et je ne suis pas sûr que son amie
apprécie que nous prenions son immeuble pour un baisodrome. Je colle mon
front au sien en tentant de ralentir ma respiration et les battements frénétiques de
mon cœur.

– Ne m’abandonne pas, Rosie. Je n’y arriverai pas. Pas cette fois.


Puis je m’éloigne, rouvre les portes et la suis jusqu’à l’appartement d’Emily
en ignorant les hurlements désespérés de ma queue coincée dans mon froc. C’est
Lily qui se charge de manifester notre présence en frappant trois coups à la porte.
La jeune Afro-Américaine nous accueille. Aussitôt, elle saute sur ma protégée.
Lily lui rend son étreinte, mais elle semble encore chamboulée par ce qu’il s’est
passé dans l’ascenseur, car son sourire est quelque peu forcé.

– Tu m’as manqué, ma chérie !!! Comment vas-tu ? Qu’est-ce que tu as fait


à tes cheveux, c’est une horreur !
– Je plaide coupable, raillé-je en levant la main.

Emily semble enfin remarquer ma présence et ses yeux s’agrandissent.

– Jake Hayes, la salué-je la main tendue, qu’elle me serre.


– Oh, waouh ! Lily, tu ne m’avais pas dit que ton Superman était aussi…
(elle se penche pour lui chuchoter d’une façon pas le moins du monde discrète :)
caliente.

Je lève les yeux au ciel. Superman ? Rosie, elle, rougit jusqu’à la racine des
cheveux et se contente de hausser les épaules.

– Il y a de l’eau dans le gaz ? s’étonne alors Emily en faisant la navette entre


sa meilleure amie et moi.
– Non, non, aucun souci, répond Lily sur un ton pas du tout convaincant.

Emily nous fait entrer, non sans me lancer un regard mi-dubitatif mi-meurtrier
quand je passe devant elle. En clair « si tu lui as fait du mal, je te coupe les
couilles ». En imaginant la douleur, ma bite en rut il n’y a pas deux minutes se
ramollit.

– Bienvenue dans mon antre ! Enfin, je veux dire chez moi, se sent-elle
obligée de préciser à mon attention. Vous voulez boire quelque chose ? Vodka ?
Bière ? Whisky ?

Je lance un regard effaré à Lily. Il est à peine dix-huit heures ! Elle m’adresse
seulement un sourire.

– De l’eau suffira pour moi, dis-je en m’asseyant à côté de Lily sur le canapé
d’angle en tissu gris.
Je regarde autour de moi. L’appartement n’est pas grand et la décoration est
dans les tons gris et crème. Charmant. Puis je remarque qu’un silence anormal
s’est installé. Je regarde Rosie qui me fixe avec un air indéchiffrable.
Embarrassé peut-être ? Je tourne la tête vers Emily. Elle est au bar et me scrute
d’un air outré. Qu’est-ce que j’ai dit encore ? Je reporte mon attention sur ma
copine et mes yeux lui demandent une traduction, ce qu’elle comprend.

– Emily n’aime pas l’eau.


– L’eau, ça rouille, se justifie l’intéressée, comme si ça expliquait tout.

Je hausse un sourcil. Et ? Les gens n’ont pas le droit de boire de l’eau sous
prétexte qu’Emily Curtis déteste ça ?

– Je prends le volant, me justifié-je. Et je suis un agent fédéral en service.

Emily sert trois coupes de champagne et nous les amène sur un plateau avec
un bol d’amuse-gueule.

– Un, tu n’es plus en service étant donné que tu as amené le témoin devant le
tribunal sans aucun bobo, explique Emily. Deux, ce n’est pas un ou deux verres
qui vont te coucher, je pense que tu es plus robuste que ça. Et trois, ma meilleure
amie est enfin libre et ça se fête !

Elle se tourne ensuite vers la chaîne stéréo et Gloria Gaynor entame « I Will
Survive ». Lily lève les yeux au ciel tandis que j’étouffe un rire.

– Ta copine est folle à lier, glissé-je à l’oreille de Lily tandis que son amie
commence à onduler des hanches en tenant sa coupe de champagne en l’air.

À première vue, on n’a pas l’impression qu’elle s’est fait agresser deux
semaines plus tôt. Je comprends pourquoi elle et Rosie sont amies. Elles sont
pareilles. Forte et déterminée.

– Et encore là, elle est sobre.

Emily sort de son trip et nous lance.

– Allez ! Trinquons à la plus belle, la plus rigolote, la plus intelligente et la


plus loyale des meilleures amies, j’ai nommé Lily-Rose Vargas ! À ta liberté,
ma chatte !

Ma chatte ? Mais dans quelle dimension je suis tombé, moi ? Nous


entrechoquons nos flûtes et Emily se penche vers Lily pour lui écraser la joue
d’un baiser bien sonore. J’en ris et j’essuie la trace de rouge à lèvres du pouce
sur sa peau.

– Arrête, tu vas le faire fuir, raille-t-elle.


– Pas de problème, ris-je.

Et je suis sincère. J’adore cette fille. Elle a le don de détendre l’atmosphère


avec son grain de folie. Emily s’enfonce soudain dans son fauteuil en face de
nous en faisant la moue.

– N’empêche que je me sens seule, moi.

Elle dit cela en fixant Lily et je suis persuadé qu’un message se transmet entre
elles.

– Et si on appelait Tyron ? propose Lily en se tournant vers moi.

Mes sourcils touchent presque la racine de mes cheveux.

– Pourquoi pas, accepté-je non sans lancer un regard dubitatif à Emily qui
vient de pousser un petit cri aigu.

Je compose le numéro de mon pote. Il répond à la première sonnerie.

– Tu fais quoi ?
– Je suis à l’hôtel, pourquoi ? Tu es où, toi, j’entends de la musique ?
– Je suis chez Emily. On fait une soirée, tu nous rejoins ?
– Envoie l’adresse.

Et il raccroche. Je lui transmets le lieu de la beuverie et range mon téléphone


en secouant la tête. Ce mec ne changera décidément jamais. Il a suffi que je
prononce le nom d’Emily pour qu’il saute dans ses pompes.

– Il arrive, annoncé-je aux filles.


Emily pose son verre sur la table basse et se penche vers moi de façon à ce
que mon regard se plante dans le sien.

– Alors, Jacky, parle-moi un peu de toi.

Oh merde, Tyron, grouille ton cul !

Mon sauveur sonne à la porte dix minutes plus tard. Je lui ouvre parce que
Lily et Emily sont trop occupées à danser sur du Rihanna. À peine l’ai-je fait
entrer que son regard se perd sur la robe moulante noire d’Emily.

– Merci de m’avoir invité, mec, me dit mon ami sans pour autant quitter la
métisse des yeux.

Je ne sais pas pourquoi, mais je crois que ça va être une longue, très longue
soirée.

Il est plus de minuit, la musique résonne encore dans les enceintes et les
cartons de nos pizzas ainsi que beaucoup trop de cadavres de bières jonchent la
table basse et le comptoir de la cuisine. Je suis en train de danser dans les bras de
ma copine au rythme de Calum Scott. Je ne connaissais pas cette chanson, mais
je me rends compte qu’elle me parle et que les paroles collent parfaitement à ma
relation avec Rosie.

« If I could turn back the clock


(Si je pouvais remonter le temps)
I’d make sure the light defeated the dark
(Je m’assurerais que la lumière terrasse l’obscurité)
I’d spend every hour, of every day
(Je passerais chaque heure, de chaque jour)
Keeping you safe
(À te maintenir en sécurité) »3

Je retiens mes larmes et tente de ravaler la boule de regrets qui obstrue ma


gorge. J’aurais dû l’attendre, ce jour-là. J’aurais dû être là pour elle. J’aurais dû
la protéger et être à ses côtés. J’aurais dû assister à la naissance de notre fille.
J’aurais dû me battre pour elle. J’aurais dû tellement de choses, putain…

Lily est un peu pompette, mais encore quelque peu lucide, car elle prend mon
visage entre ses petites mains douces et m’oblige à la regarder. Ses yeux sont
étincelants de tendresse. Je n’ai pas besoin de lui expliquer à voix haute, elle a
remarqué ma détresse intérieure. Parce qu’elle me connaît.

– N’y pense plus, Jake. On est là. Ensemble.

Elle me donne un baiser du bout des lèvres, aussi douces que la caresse d’une
plume.

– Ramène-moi à la maison.

Ses mots me surprennent autant qu’ils m’emplissent d’une joie immense. Elle
veut rentrer avec moi. Je souris. Elle sourit. La chanson se termine sur un baiser
tendre et langoureux.

Si Lily et moi sommes encore en état de marcher plus ou moins en équilibre


sur une ligne droite, c’est loin d’être le cas pour Tyron et Emily. Je n’ai aucune
idée de quand ni comment a débuté le premier baiser, mais mon pote est affalé
sur la copine de Lily, en pleine exploration de ses amygdales. Il a la main sur son
sein qui va bientôt se faire la malle à la vue de tous s’il continue à le maltraiter
de cette manière.

– Il y a des chambres pour ça, bande d’obsédés ! les rabroue Rosie tandis que
je jette les cartons de pizzas et les bouteilles de bière à la poubelle.

Tyron se lève, mais retombe sur Emily qui rit aux éclats. Heureusement, il a
eu le réflexe d’amortir sa chute avec ses mains. La deuxième tentative est tout
autant un échec et nous ne pouvons nous empêcher de nous foutre de sa gueule.

– Ne m’aidez pas surtout, bande de chacals, braille-t-il avant de se rendre


compte que s’il n’arrive pas à se relever, c’est parce qu’Emily le retient avec ses
jambes autour de ses hanches.

Lily et moi nous tenons le ventre en riant aux larmes.

– Attends, toi, petite coquine, balbutie-t-il en tentant de pourchasser Emily


qui vient de s’échapper pour aller dans sa chambre.

Leur marathon est un vrai fiasco. Ils sont tellement déchirés qu’ils trébuchent
plusieurs fois avant d’atteindre la porte. Puis Lily et moi nous retrouvons seuls
dans le salon. J’éteins la musique et l’aide à déplier le canapé afin de nous faire
un lit pour la nuit avant d’aller nous brosser les dents dans la salle de bains. Avec
notre doigt en guise de brosse à dents, mais c’est déjà ça.

– On devrait leur rapporter un verre d’eau et un cachet pour demain, non ?

Je pose mes mains sur ses hanches en pressant mon bassin contre ses fesses
rebondies et lui embrasse le cou. La voilà coincée entre mon corps et le lavabo.

– On va éviter de les déranger pour l’instant, tu ne crois pas ?


– Oui, tu as raison, concède-t-elle avant de gémir sous mes caresses et mes
baisers qui remontent le long de sa mâchoire.
– Et si on s’occupait de nous maintenant ?

Et comme pour accentuer la proposition, je glisse ma main sous son top


jusqu’à son sein dont je pince la pointe tendue. Mon érection revient de plus
belle. Lily se retourne face à moi et m’embrasse à pleine bouche. Mes doigts
glissent le long de ses flancs, malaxent son cul divin avant d’attraper ses cuisses
pour la hisser sur moi. Ses jambes ceinturent automatiquement mon bassin et ma
queue bondit, prisonnière.

Bientôt la libération, ma belle, attends encore un peu.

Mes lèvres parsèment des milliers de baisers sur la peau de Lily. Son parfum
m’enivre, telle une bonne dose de coke. Cette femme est mon héroïne. Ma
drogue. Ses doigts se perdent dans mes cheveux et tirent dessus. Ses
gémissements alimentent les pulsations de mon cœur qui fait descendre le sang
droit dans mon érection en un temps record. Bordel, plus le temps de l’amener
au salon.

– Tu crois qu’Emily nous en voudra si on fait des cochonneries dans sa


douche ? grogné-je en lui enlevant son haut d’une main et en dégrafant son
soutien-gorge la seconde d’après.

Lily rit contre mes lèvres.

– Je pense qu’elle nous pardonnera.


***

– Tu étais sérieuse tout à l’heure ? m’enquiers-je alors que je lui brosse les
cheveux assis sur notre lit de fortune.

Je regrette aussitôt. Merde, si ça se trouve, elle ne le pensait pas vraiment ou


alors elle va changer d’avis.

– Oui. Je veux que l’on reprenne à zéro.

Je pousse un soupir de soulagement.

– Un nouveau départ.
– Un nouveau départ, approuve-t-elle.

Je continue de démêler ses mèches avec ce sentiment de satisfaction et de


nostalgie. Ce rituel m’avait terriblement manqué. Et elle doit ressentir la même
chose à en juger par son sourire accroché sur ses belles lèvres.

Tout va bien aller maintenant. Il ne peut en être autrement. Blake Davis est
derrière les barreaux, et lorsque le FBI sera en possession de toutes les preuves
l’incriminant dans les meurtres, il le sera pour le restant de sa vie.

Nous finissons par nous blottir l’un contre l’autre. Elle a la tête posée sur mon
torse nu tandis que je fais tendrement danser mes doigts dans sa chevelure
humide. La quiétude qui plane entre nous ne tarde pas à être perturbée par des
gémissements provenant de la chambre d’Emily.

– Je préfère te prévenir, Tyron n’est pas branché fleurs et chocolats. Il va


sûrement lui briser le cœur.

Lily pouffe.

– Ça ne risque pas, elle est du même acabit. Elle ne parvient même pas à se
décider entre hommes et femmes.

Je fais les yeux ronds. Comme si elle lisait dans mes pensées, Lily relève la
tête pour me regarder. La lune reflète la beauté indécente de ses traits.
– Ne t’inquiète pas. Elle ne s’est jamais intéressée à moi. Je ne suis pas son
genre et elle n’est pas le mien.
– Me voilà rassuré, dis-je avec un sourire. Tu crois qu’ils vont s’arrêter un
jour ?

Lily rit à nouveau. Je ne me lasserai jamais de ce son.

– Connaissant Emily, ils en ont pour la nuit. Au moins.

Nous échangeons un dernier baiser avant de nous endormir dans les bras l’un
de l’autre.

***

Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit. Je l’ai passée à réfléchir, à cogiter sur
Blake Davis. L’histoire n’est vraiment pas claire. Pourquoi s’est-il rendu ?
Savait-il pour le Rohypnol ? Se doutait-il que le témoignage de Lily ne serait
pas pris au sérieux à cause de ça ? Ce connard a une idée derrière la tête et ne
pas savoir ce que c’est me met dans une rage folle.

Il faut que je sache.

Cette perspective ne me ravit pas, mais je n’ai pas le choix. Je dois le voir.

– Tu as l’air à l’ouest.

Je sursaute légèrement en entendant la voix de Lily, sortant tout juste du


sommeil. Je lui souris avant d’embrasser le haut de son crâne.

– J’étais dans mes pensées. Bien dormi ?

Elle s’appuie sur un coude et me scrute avec un regard suspicieux.

– Toi, t’as un truc qui te tracasse et tu ne veux rien me dire.


– Ce n’est rien, chérie, ne t’inquiète pas.

Pour appuyer mes dires, je la fais basculer sur le dos avant d’écraser ma
bouche sur la sienne. Mes mains viennent s’immiscer sous son débardeur, mais,
malheureusement pour moi, elle n’est pas dupe et me repousse.
– Arrête de vouloir me distraire pour éloigner le sujet. Qu’est-ce qui ne va
pas ?

En soupirant, je m’assieds au bord du lit, ma main passant nerveusement dans


mes cheveux. Je sens ses bras se resserrer autour de mon torse nu et mon rythme
cardiaque s’accélère.

– Je peux tout entendre, Jake. Moi aussi, je suis là pour toi, tu sais ?

Ces mots me touchent profondément. Elle m’apaise. Je me tourne alors vers


elle et déclare d’une voix grave :

– J’ai du mal à croire aux motifs qui ont poussé Davis à se rendre. Je ne crois
pas qu’il en ait marre de cavaler, comme il l’a si bien dit lors de son audience
préliminaire.
– Tu crois qu’il serait assez fou pour sacrifier dix ans de sa vie en taule
pour… faire diversion ?
– Je n’en sais rien, je…

Je m’interromps soudain et relève la tête brusquement, plantant mon regard


dans celui de Lily.

– Tu sais que tu es la meilleure, toi ? la complimenté-je avant de l’embrasser


spontanément.

Puis je me lève à la hâte, enfile un T-shirt et un pantalon.

– Jake, où est-ce que tu vas ?


– Crois-moi, chérie, moins tu en sais, mieux c’est.

Elle me rattrape, son corps nu enveloppé dans le drap, alors que je m’apprête
à sortir de l’appartement.

– Jake, mais…

Je fais volte-face et prends son visage entre mes mains.

– Fais-moi confiance, Rosie.


Je lui dépose un doux baiser sur les lèvres.

– Je reviens. Je t’aime.

Sans lui laisser le temps de me retenir encore une fois, je sors.

Blake Davis purge sa peine à la prison fédérale de Chicago. Je pourrais en


rester là. Dix ans, ce n’est pas si court que ça, après tout. Lily et moi pourrions
vivre une vie paisible, dans un coin où il ne nous trouverait jamais. Changer
carrément de pays, pourquoi pas ? Mais je connais cette enflure, il ne lâchera
pas le morceau. Et la raison pour laquelle il s’est rendu sans avoir eu recours à la
force m’échappe complètement. J’ai besoin de savoir ce qu’il se passe dans sa
tête. Que nous cache ce dégénéré ?

Lorsque j’arrive à la prison, je suis accueilli par une femme en uniforme


derrière un comptoir protégé par une vitre.

– Bonjour, que puis-je pour vous ? me demande-t-elle sans lever les yeux de
son ordinateur.
– Bonjour, je voudrais voir Blake Davis, s’il vous plaît.
– Désolée, les visites pour ce prisonnier n’ont pas encore été autorisées.

J’extirpe ma plaque de ma poche et la fais glisser sur le bureau. La femme y


jette un œil avant de reporter un regard condescendant vers moi.

– Vous pourriez être le Président en personne que ce serait la même chose.

Dépité, je range ma plaque. Je me doutais un peu que je ne pourrais pas le


voir aujourd’hui. Je ne sais d’ailleurs même pas si je pourrai me retrouver en
face de lui, un jour. Ce sont les détenus qui choisissent qui peut leur rendre visite
en remplissant un formulaire. S’il m’inscrit sur la liste, soit il est vraiment maso,
soit c’est parce qu’il a un plan. Je pencherais plutôt pour la seconde option.

Je commence à me diriger vers la sortie lorsque je tombe sur Anderson,


l’adjoint du directeur du FBI.

– Ah, Hayes, maintenant que je vous tiens, j’aimerais vous féliciter pour votre
mission. Vous avez fait du bon boulot.
– On ne peut pas en dire autant de vos hommes, raillé-je. Si Davis ne s’était
pas rendu, nous serions encore là-dessus.

Il se gratte la tête en riant jaune.

– C’est pour cela que je ne cracherais pas sur une éventuelle intégration dans
une de mes équipes.

Je hausse les sourcils.

– Vous êtes en train de me proposer un poste d’agent du FBI ?


– Votre contrat en tant qu’US Marshal expire bientôt.
– Désolé, capitaine. Mais j’ai d’autres projets pour ma retraite et les costumes
me font une silhouette horrible.

Il sourit à ma plaisanterie, mais me rappelle lorsque je le contourne pour sortir


de la prison.

– Vous aviez l’intention de rendre visite à Davis ?


– Oui, mais apparem…

Il ne me laisse pas le temps de finir ma phrase qu’il se dirige vers le comptoir


de la réception.

Il se présente à la femme qui m’a refoulé il n’y a pas cinq minutes avant de
revenir vers moi.

– C’est réglé, me dit-il, simplement. Mais je vous préviens, pas de bavure.

Je hoche brièvement la tête avant de le suivre, lui et un agent pénitentiaire.


Nous longeons plusieurs couloirs avant d’entrer dans la salle destinée aux visites
des détenus. La pièce est épurée et neutre, seulement meublée de tables et de
chaises. Des gardes sont postés devant chaque porte. Mon pouls s’accélère
lorsque je devine que l’un d’eux sort pour aller chercher Davis. Lorsque celui-ci
fait enfin son apparition, mes nerfs sont mis à rude épreuve. Il me reconnaît
immédiatement. Nous avons déjà eu l’occasion de nous rencontrer, trois ans plus
tôt. Le FBI avait demandé son aide au service des US Marshals afin de le traquer
et de l’appréhender. Nous avions réussi à l’arrêter, et le lendemain de sa
libération sous caution pour faute de preuves tangibles, les flics ont retrouvé le
corps d’une gamine d’à peine 20 ans près d’une benne à ordures.
Croulant sous les enquêtes, le FBI a mis l’affaire Davis de côté, mais pas moi.
Entre deux missions, je tentais tant bien que mal de le localiser, mais plus les
années passaient, moins j’y parvenais. Jusqu’à ce qu’il s’en prenne à Lily il y a
trois mois.

– Je vous fais confiance, Hayes. Pas de scandale.

J’acquiesce d’un hochement de tête, trop énervé pour répondre à voix haute.
Davis s’installe, menotté, un large sourire étirant ses lèvres.

– Jake Hayes ! Quel plaisir de te revoir ! s’exclame Blake d’une voix


chantante.

Je ravale mon animosité en me répétant de ne pas craquer au risque de perdre


mon job et je prends place en face de lui, accompagné évidemment d’Anderson.
Les yeux de Davis me reluquent comme s’il était le lion et moi l’antilope et un
sourire démoniaque déforme sa barbe parsemée de poils blancs.

– Désolé de te décevoir, mais le plaisir n’est pas partagé.

Son sourire s’élargit et je dois user de mes forces pour ne pas laisser la partie
sombre en moi sortir de sa cage. Je me dis que Lily n’apprécierait pas que je
redevienne le petit con bagarreur que j’étais avant. Bizarrement, cela m’apaise
autant que ça m’agace. Je refuse de penser à elle. Pas alors que j’ai cet enfoiré
devant moi.

– Pourquoi t’es-tu rendu ?

C’est la question que je me pose depuis que j’ai su comment ils l’avaient
appréhendé. Il était présent cette fois et il ne s’est pas enfui. D’après ce que
Harper a appris, Davis s’est contenté de mettre les mains en l’air sans rechigner
alors qu’on lui passait les menottes. Et je connais trop cette enflure pour savoir
que cette soudaine coopération avec les forces de l’ordre cache quelque chose.
Davis me regarde toujours avec son air amusé. Comme si nous étions de bons
vieux copains qui se retrouvaient après de longues années.

– Tu sais, être en cavale, ce n’est pas si simple. Tu as beau avoir beaucoup


d’argent pour payer des sous-fifres, tu n’es jamais à l’abri.
– Arrête ton char.
Je ne peux décidément pas le voir en peinture. Il penche la tête en arrière pour
éclater de rire, mais je ne marche pas.

– Tu es très intelligent, Hayes. Je suis sûr que si tu lâchais un peu le monstre


tapi en toi, tu ferais un excellent bras droit. Tu es vif, impulsif et sans pitié.
J’adore ça.

Je ferme un instant les yeux pour faire disparaître les images que le démon en
moi ne cesse de me montrer. Je pense aux victimes que j’imagine avoir été
mutilées, connaissant ce connard. Aux articles de presse qui décrivaient la façon
dont il les tuait. Et savoir que cela l’amuse commence à me faire sombrer dans la
déraison. Je rêve de lui sauter à la gorge. De lui asséner des coups comme je l’ai
fait à Brett, le footballeur que j’ai défiguré il y a quatorze ans. Peut-être même
bien pire.

Des idées de torture viennent aussi s’ajouter à mon trip inhumain. Je veux lui
enlever les globes oculaires à la petite cuillère. Le brûler à vif avec un tisonnier.
Lui arracher les ongles un par un avant de m’attaquer à ses dents. J’ai envie de le
dépecer vivant.

Bon sang, qu’est-ce qu’il m’arrive ? J’ai déjà eu l’occasion de me retrouver


en face de lui, mais jamais je n’ai eu de telles envies de meurtre. Je pensais qu’il
méritait la peine de mort, oui. Mais je n’ai jamais pensé le tuer moi-même. Je
n’ai jamais eu l’envie de risquer ma plaque pour lui. Est-ce possible que je
ressente ces pulsions meurtrières parce qu’il s’en est pris à Lily ? Je sens une
goutte de sueur descendre le long de ma nuque et j’ai l’impression d’étouffer.

– Eh bien, Jake. Ça n’a pas l’air d’aller, se moque Davis. On pourrait


s’associer, tous les deux. Je vois déjà les gros titres des journaux : « Le duo
Davis/Hayes a encore frappé. Des corps retrouvés dans le lac. » Ce serait cool,
non ?

Il illustre sa stupide idée en écartant les bras autant que les menottes attachées
à ses poignets le lui permettent pour mimer une banderole. Voyant que je ne suis
pas du tout réceptif à son délire de psychopathe, Blake se penche sur la table en
métal, essayant de capter mon regard.
– Tu ne trouverais pas ça génial ? Toi et moi. En haut de toutes les affiches.
Ils pourraient même produire des films sur nous. Nous serions tous les deux au
sommet de la gloire !

À côté de moi, Anderson est raide comme un piquet et me surveille du coin


de l’œil. Il sent que mes nerfs sont sur le point de lâcher.

– Alors c’est ça que tu cherches ? La gloire ?

Je tente de garder une voix calme et posée, mais il faut dire que c’est
compliqué quand on a un adepte du meurtre en face de soi.

– Vous avouez donc être l’auteur de tous ces meurtres ? relève Anderson.
– Tu sais bien que je l’ai déjà, la gloire, répond-il en ignorant la question du
capitaine. On parle de moi dans tout le pays. Je parie que mon arrestation fait
encore la une des journaux à cette heure-ci. Ce que je veux, c’est que tu me
rejoignes. Ce n’est pas ton salaire minable de Marshal qui va t’aider à survivre.
Tu n’as jamais pensé à habiter dans une superbe villa sur les hauteurs face à
l’océan ? Faire des fêtes endiablées sur ton yacht, fumer des cigares cubains et
te taper toutes les gonzesses dont tu as envie ?

J’ai de plus en plus de mal à me contrôler. Mais je dois le faire si je veux


connaître ses réelles intentions. Parce que ce qui est sûr, c’est qu’il n’est pas ici
juste pour me faire la causette. J’ai un mauvais pressentiment et, généralement,
mon instinct ne me trompe jamais.

– Comment comptes-tu reprendre ta place alors que tu es au trou ?

Il rit brièvement et ça a le don de m’agacer au plus haut point. Je vais me le


faire.

– Je suis un magicien, Jake. Je ne révèle jamais mes secrets. Pour en revenir à


mon idée de génie, je te suggère de réfléchir à cette histoire d’alliance…
– Comment as-tu su pour Emily ? Et que j’étais à Oak View ?

Il rit à nouveau et je serre les poings sous la table.

– Qu’est-ce qui te fait penser que c’est mon œuvre ?


– Ne me prends pas pour un con, fulminé-je.
– Quoi, Jake, tu vas me tabasser ? Vas-y, je n’attends que ça. Je suis sûr que
la petite terreur d’il y a quatorze ans qui sommeille en toi n’aurait pas hésité,
elle.

Je fronce les sourcils tandis que la colère monte sournoisement en moi. Je


sens le démon tambouriner à la porte. Il veut forcer mes barrières, mais je ne
renonce pas.

– Tu ne sais absolument rien de moi, persiflé-je en le fusillant du regard.

Blake penche la tête en arrière pour rire derechef. Je déteste qu’il se foute de
ma gueule ainsi, mais je prends sur moi. Me faire sortir de mes gonds est son but
principal. Et je ne lui ferai pas ce plaisir. Davis finit par reprendre son sérieux et
une lueur sournoise brille dans ses iris.

– Tu te trompes, Jake. Je sais exactement qui tu es. On se ressemble plus que


tu ne le crois, toi et moi. Si elle était encore en vie, ta mère dirait la même chose.

Je retire ce que j’ai dit. C’est la parole de trop et le monstre en moi parvient à
franchir cette putain de porte. La mention de ma mère me fait voir soudain rouge
et, enragé, je me lève d’un bond et envoie valser la table contre le mur.

– Espèce de fils de…

Anderson et deux gardes m’empoignent avant que je puisse me jeter sur le


criminel.

– Je t’interdis de parler de ma mère, sale ordure ! hurlé-je tout en me


débattant, transpirant de haine. Tu ne sais rien de moi ni d’elle ! Tu vas crever
en enfer, je te le garantis !

Blake ne semble pas impressionné et continue de rire à gorge déployée, ce qui


m’énerve davantage. Je vais le buter, putain ! Le démon en moi rugit en tentant
de se dégager de la prise des trois hommes. Anderson me parle, mais je
n’entends rien. Je les vois à peine, trop aveuglé par la haine et la rage qui
prennent possession de toutes les cellules de mon corps.

– QUE QUELQU’UN VIENNE NOUS AIDER !! ordonne l’un des agents et


aussitôt deux autres mecs viennent à la rescousse pour m’empêcher d’approcher
Davis.

Autour de nous, les autres détenus et leurs familles sont évacués. Les cinq
gaillards parviennent tant bien que mal à me ramener vers la sortie, mais une fois
devant la porte, j’entends Blake déclarer.

– Tu sais que j’ai raison, Jake. On est pareils, toi et moi. C’est une question de
gènes.

Quoi ??!

– On ne se rend compte de la valeur d’une chose que lorsqu’on la perd,


continue-t-il alors qu’on tente encore de m’évacuer. Le noir lui va bien, mais je
préfère sa chevelure de feu. Quand je l’aurai, je la garderai pour moi.

Je ne me contrôle plus. Je ne réponds plus de rien. L’adrénaline poussée par


mes ressentiments coule en cascade dans mes veines. Je parviens à me dégager
violemment en assénant un coup de coude à l’un des mecs avant de me ruer sur
Blake qui a soudain perdu son sourire prétentieux. Nous tombons tous les deux
et le monstre en moi sort les crocs. Une alarme s’allume dans ma tête, me
prévenant que les conséquences vont être lourdes. Je suis conscient que je viens
de trahir ma promesse faite à Anderson un peu plus tôt, mais j’étais loin de
m’imaginer que cet interrogatoire allait prendre cette tournure. J’avais prévu de
le faire craquer. Mais en réalité, c’est lui qui l’a fait.

J’ai juste le temps de lui envoyer un coup de poing qui lui broie le nez dans
un craquement sonore avant d’être tout à coup pris d’une décharge électrique au
niveau des côtes. Affaibli et le corps endolori, je tombe au sol, Anderson me
dominant avec son visage rouge de colère et un taser dans la main.

– Emmenez-le à l’extérieur ! ordonne-t-il aux gardes.

Ils me traînent jusqu’à la sortie et je mets un temps fou à me calmer. Le Jake


d’avant a encore envie de frapper de la chair fraîche, mais je sais que je
n’arriverai pas jusqu’à lui sans recevoir une autre décharge. Il m’a bien eu, ce
fils de pute, avec ses élucubrations à la con.

Il voulait me faire flancher, il a réussi.


« On est pareils, toi et moi. C’est une question de gènes. »

Putain, mais ça veut dire quoi, ça ??! Comment sait-il que ma mère est
morte ??

« Quand je l’aurai, je la garderai pour moi. »

Rosie. Il faut que je voie Rosie.

3 « You Are the Reason » – Calum Scott.


Chapitre 35

Lily-Rose

La maison de Jake est plutôt chouette. Située dans le West Los Angeles, elle
offre une vue panoramique sur l’océan Pacifique sans pour autant être une
maison bourgeoise. Elle est tout ce qu’il y a de plus simple avec sa façade beige,
son porche abritant une petite table ronde et deux chaises dépareillées. Jake
s’empare de ma valise tandis que je porte mon précieux carton et m’invite à
monter les marches du perron. Je n’ai pris que le strict nécessaire en matière de
bagages pour le moment. Je ne sais pas encore où je vais, je tâtonne, et une fois
sûre de ce que je veux vraiment, je ferai venir l’ensemble de mes affaires restées
à Chicago. Heureusement pour moi, je louais un appartement déjà meublé, c’est
déjà ça en moins à transporter.

Emily me manque. Terriblement. Même si je sais qu’elle est entre de bonnes


mains avec Tyron, lui avoir dit au revoir à l’aéroport a été un véritable
déchirement. Nous ne nous sommes jamais séparées durant toutes ces années. Ça
me fait bizarre en dépit de la promesse de nous appeler tous les jours et de nous
voir aussi souvent que possible. J’ai remarqué qu’elle avait des bleus sur la joue
et sous l’œil. Elle les a cachés sous son maquillage hier soir, mais ce matin, au
réveil, ça ne m’a pas échappé. Bien sûr, je n’ai pas manqué de lui demander des
explications et elle a eu une réaction assez étrange. Son regard est devenu vide
pendant un instant. Comme si elle repensait à quelque chose. Puis elle m’a souri
en prétextant une chute à vélo. Je n’ai pas insisté et nous sommes parties sur un
autre sujet.

Je regrette de ne pas être allée dire au revoir à mes collègues de l’hôpital et


aux patients avec lesquels j’ai tissé des liens d’amitié durant ma carrière là-bas.
Ce n’est pas l’envie qui me manquait, mais les souvenirs de ce soir-là, quoi que
les avocats de Blake Davis en disent, sont encore trop frais dans mon esprit.

Outre mon amour irrévocable pour Jake, ma peur de vivre dans la ville où est
emprisonné mon bourreau a été la raison de mon départ.

Je ne regrette pas mon choix. Je suis heureuse avec Jake. Je retrouve un peu
du garçon que j’ai connu mélangé à l’homme qu’il est devenu. Même si la peur
de souffrir me noue encore un peu le ventre, les paroles d’Emily à la soirée
d’hier, alors que Jake téléphonait à Tyron, m’ont permis de me remettre en
question.

– Refuser d’aimer par peur de souffrir, c’est comme refuser de vivre par peur
de mourir. Arrête de te poser des questions et fonce, merde, m’a-t-elle dit.

S’il n’est jamais très bon de suivre les conseils d’Emily quand elle est sobre,
en revanche, elle sait se montrer très philosophe lorsqu’elle a un coup dans le
casque. Aussi je l’ai écoutée et je la remercie de ce précieux conseil on ne peut
plus réaliste.

L’intérieur de la maison de Jake est mignon et cosy. Comme je l’ai deviné,


une grande baie vitrée laisse entrer la lumière vive du soleil californien et l’on
peut admirer l’eau à perte de vue depuis le canapé. Sur la gauche se tient la
cuisine, dans les tons blancs, ce qui donne l’impression d’un plus grand espace.
Je pose mon carton sur la grande table en verre et m’avance vers le canapé en
cuir gris. Je me tourne ensuite vers Jake, un sourire malicieux aux lèvres.

– Il fait lit au moins ? Parce que, si j’ai bien compris, depuis qu’on a
manifesté pour bénéficier du droit de vote, la galanterie n’est plus de mise.

Il sourit à son tour avant de s’avancer vers moi et de m’enlacer la taille. Il


approche sa bouche de la mienne et j’accueille son baiser avec plaisir.

– Tu n’es pas au courant ? Dans cette maison, c’est une dictature. Et le


dictateur – en l’occurrence, moi – a décidé que ta place était dans son lit et nulle
part ailleurs.

Je souris. Il sourit. Je me noie dans son regard. Il plonge dans le mien. Nos
cœurs battent à l’unisson. Nos âmes ne font plus qu’une. Nos lèvres s’épousent à
la perfection. Ses mains glissent le long de mes fesses et, sans rompre le baiser,
je me retrouve avec les jambes autour de ses hanches.

– Tu m’as tellement manqué, ma Rosie, me murmure-t-il tout en nous


entraînant dans la chambre.

Il m’allonge sur le lit à baldaquin et enlève son T-shirt. Je me délecte de ses


muscles parfaitement dessinés, de sa peau hâlée, et l’excitation monte en moi. À
croire que je n’en ai pas eu assez hier soir. Je suis insatiable. Il a le don de me
rendre plus confiante et toujours brûlante de désir pour lui. Mon Dieu, ce que
j’aime cet homme !

– Tu ne me fais pas visiter ? le taquiné-je tandis qu’il me surplombe et


dépose une myriade de baisers le long de mon cou.

Sa barbe naissante frotte sur ma peau et je gémis. Mon bassin se lève


instinctivement pour se coller au sien. Je sens déjà le fruit de son désir contre
mon ventre.

– Le seul tour du propriétaire que j’ai envie de faire là, maintenant, c’est celui
de ton corps.

Oh ! Seigneur… Il a le génie de toujours me surprendre avec ses mots. Il


soulève mon haut et je me redresse pour l’aider à me l’ôter. Mon soutien-gorge
rejoint le reste et ses yeux s’attardent un moment sur ma poitrine dénudée. Le
feu crépite dans mon ventre jusque dans mon vagin et je me mords la lèvre. J’ai
cruellement besoin de le sentir en moi. Sa bouche se referme sur mon sein et je
m’accroche aux draps. Je suis aux anges. Et on n’en est qu’aux préliminaires.
Ses doigts glissent dans la ceinture de mon jean et le font descendre en même
temps que ma culotte. Je me sens fébrile et pleine de désir. Aucun centimètre de
ma peau n’échappe à sa bouche. Lorsque celle-ci se referme sur mon intimité, je
ne peux m’empêcher de crier. Mes doigts viennent s’emmêler dans ses cheveux
tandis que sa divine langue vient titiller mon clitoris gorgé de désir, transformant
mon sang en lave ardente dans mes veines et mettant ma respiration à rude
épreuve.

Je ne me lasserai jamais de lui.

Ses doigts s’enfoncent entre mes parois humides et je ne tarde pas à grimper à
vitesse grand V vers l’orgasme. Celui-ci me ravage de toute sa puissance et je
me laisse submerger par ces sensations atomiques. Il remonte ensuite vers moi,
mais au lieu de lui enlever son pantalon, je l’allonge sur le dos et m’assieds à
califourchon sur son érection encore emprisonnée.

– Tu veux te la jouer dominatrice ?

Je défais la boucle de sa ceinture.

– Mon chou, tu sais très bien que c’est moi qui porte la culotte entre nous.

Il se met à rire, moqueur.

– J’adore ton sens de l’humour.

Je parsème de baisers son torse nu, de haut en bas, m’attardant sur la longue
cicatrice qui lui barre les pectoraux.

– Qu’est-ce qui t’est arrivé, là ? demandé-je en suivant la fine ligne du bout


du doigt.
– Blessure de guerre. Une embuscade. Je te donnerais bien des détails, mais je
ne pense pas que ce soit le bon moment, là.

Je souris et continue l’exploration de son corps. Encore. Il m’aide à retirer son


jean et je ne perds pas une seconde avant de le prendre en bouche. Il gronde en
sentant ma langue tourner autour de son sexe et je me délecte de chaque son, de
chaque mouvement qu’il fait.

– Oh… Je t’aime tellement, Rosie, souffle-t-il alors que je suis de nouveau


face à lui.

J’écrase ma bouche contre la sienne et je m’y accroche comme si ma vie en


dépendait tandis qu’il pénètre en moi lentement et tendrement après avoir enfilé
un préservatif. Nous ondulons, nous nous cherchons, nous goûtons et nous
aimons. Nous savons aussi bien l’un que l’autre que notre relation ne pourra
jamais être aussi belle et insouciante qu’il y a quinze ans. Parce qu’il y aura
toujours cette part de nous qui manquera à l’équation. Ce bébé que je n’ai vu que
quelques minutes.

Mais nous vivons. Nous survivons l’un pour l’autre. L’amour nous aide à aller
mieux. À refaire confiance. Les sentiments rallument la flamme. Elle est
toujours là et elle brille encore. Comme si elle était simplement en veille ces
dernières années.

Jake est là. Et il m’aime. C’est tout ce à quoi je dois me raccrocher.

Il est mon pilier.

Je suis son phare.

Il est ma force.

Je suis son accalmie.

Il est mon ouragan.

Je suis sa brise douce et légère. Ensemble, nous ne formons qu’un.

Nous nous complétons. C’est l’osmose totale.

La passion monte en nous. Nous gémissons ensemble tandis que nos deux
corps bougent en rythme. Je le sens partout en moi, dans chacune des cellules de
mon corps. Je ne suis plus qu’une boule de feu sur le point d’exploser. Je suis
une grenade dégoupillée. Jake me pilonne de plus en plus fort et mes parois se
resserrent autour de lui. Ses lèvres emprisonnent mes seins, à tour de rôle.

Puis c’est la délivrance.

J’explose en un million de particules. Comme un feu d’artifice.

Je m’envole dans les airs, très loin, au-dessus des nuages.

Au-dessus de tout.

Jake jouit à son tour dans un râle profond et on ne peut plus masculin, que je
fais mourir contre ma bouche. La tension redescend, mais ni lui ni moi n’avons
envie de bouger. Toujours à califourchon sur lui, je me sens bien. Tellement bien.
En sécurité et sereine. Amoureuse et heureuse. Ses doigts glissant sur mon dos
me font frissonner. Je suis apaisée. L’oreille collée contre son torse, j’écoute les
battements frénétiques de son cœur qui me murmurent des mots doux. Des mots
qui me font du bien. Des mots qui pansent cette douleur que je traîne depuis tant
d’années.

Je finis par ressentir une sensation de fourmillements dans les jambes, aussi je
me décide à libérer Jake de mon corps et m’allonge à ses côtés. Le soleil brille
haut dans le ciel, inondant la chambre d’une douce chaleur.

– J’avais oublié à quel point la chaleur de l’hiver en Californie m’avait


manqué.

Jake se tourne vers moi, me couve de son regard hypnotique et me dépose un


baiser sur le bout du nez.

– Si ça te dit, j’ai une seconde planche de surf.


– Qu’est-ce que j’ai en échange ? le taquiné-je avec un petit sourire lubrique.

Il plisse les yeux comme s’il réfléchissait.

– Un dîner dans un restaurant de fruits de mer et un moment torride sur la


plage face au coucher du soleil.

Comme si c’était une sorte de mot magique, mon intimité se contracte à cette
idée plus qu’alléchante. Bordel, qu’a-t-il fait de moi ? Je n’étais pas non plus
prude, mais ça vire à la nymphomanie, là ! En même temps, avec un tel homme
à ses côtés, impossible de ne pas penser constamment à lui lécher les abdos.
Entre autres choses… Beaucoup d’autres choses…

– Tu sais que je suis plus à l’aise sur le sable que dans l’océan.
– Tu sais qu’avec moi tu ne risques rien, contre-attaque-t-il. Ou peut-être juste
une invasion de chatouilles.

Je n’ai pas le temps de bondir hors du lit que Jake me saute dessus. Je me
tortille sous ses doigts en hurlant et en riant jusqu’aux larmes.

– Ça m’avait manqué, confesse-t-il une fois qu’il m’a enfin lâchée. Ton rire
franc et nos jeux d’ados.

Je lui caresse la joue tout en le couvant d’un regard énamouré. Le regard que
je n’ai jamais réservé qu’à lui.
– Tu m’avais manqué, toi aussi. Et tu sais ce qui me manque encore plus ?
– Quoi ?
– Tes blagues pourries !
– Ah ! J’en ai une pour toi. Que s’est-il passé en 1111 ?

Je fronce les sourcils.

– Aucune idée…
– L’invasion des Huns… Les 1, tu vois ?

Je pars alors dans un fou rire à m’en taper des crampes.

– Tu sais ce qui me fait réellement rire en fait ? Ce ne sont pas vraiment tes
blagues, mais la tête que tu fais lorsque tu les racontes ! Tu as l’air tellement…
sûr de ta connerie, qu’on ne peut qu’en rire.

Il me donne un chaste baiser avant de se lever.

– Viens, femme, allons taquiner un peu la vague.

Je lui lance un oreiller dans la tête.

– Appelle-moi encore une fois comme ça et je te fais bouffer du sable.


– Ah ! Je voudrais bien voir ça, tiens, se moque-t-il avant de sortir de la
chambre.

***

Je suis une vraie quiche en surf. Je peine déjà à rester en équilibre sur la
planche, alors pour ce qui est de surfer les vagues… Si je tiens plus de dix
secondes, c’est un miracle ! Jake s’est fait un malin plaisir à me voir tomber
dans l’eau tel un cachalot. Il a eu beau m’expliquer comment faire, je ne suis pas
arrivée à appliquer ses instructions. Au final, je suis restée assise sur ma planche
à admirer son corps musclé et vif fendre l’océan. J’en ai pris plein les yeux.

Nous sommes de retour à la maison, fraîchement douchés et lovés l’un contre


l’autre dans le canapé à regarder un film. Notre projet de dîner et de batifolages
face au soleil couchant est tombé à l’eau. Au sens propre. En effet, alors que la
météo avait prévu un temps radieux sans nuages, une averse nous est tombée
dessus. La plupart des habitants sont restés en dessous pour jouir des rares jours
de pluie dans le ciel californien, mais avec la neige que nous avons eue à
Chicago, Jake et moi avons préféré rentrer nous mettre à l’abri. Ce sera pour une
prochaine fois.

– Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? J’ai remarqué que tu l’emportais partout où


tu allais.

Son regard est posé quelque part au-dessus de la télévision. Mon cœur rate un
battement lorsque je comprends qu’il parle de mon carton. L’objet le plus
précieux que j’ai en ma possession. Je me lève pour aller le chercher avec une
certaine appréhension. En fait, je crains sa réaction quand il découvrira ce que
cette boîte contient. J’aurais peut-être dû penser à la ranger dans un coin. Mais il
est trop tard maintenant. Et puis il mérite de savoir. Ça lui appartient à lui aussi,
un peu.

– Je ne veux pas que tu t’énerves, OK ? le préviens-je, la boîte posée sur mes


genoux, et ses sourcils se froncent.
– Tu me donnes encore plus envie de savoir.

Je finis par ouvrir la boîte et guette sa réaction. Bizarrement, je n’en vois


aucune. Dans un calme olympien, il s’empare d’une photo et l’observe. Moi, j’ai
le cœur au bord des lèvres et les larmes aux yeux. Nous contemplons
l’échographie avec nostalgie et tristesse.

– Une… une sage-femme a vu à quel point j’étais mal à l’idée de… enfin, elle
m’a offert quelques photos en douce.

Une larme coule, puis une autre, que je chasse rapidement. J’ai l’impression
de faire quelque chose de mal. De ne pas avoir le droit de sangloter. De n’être
qu’une hypocrite qui pleure l’absence de sa fille alors qu’elle l’a lâchement
abandonnée.

– Elle est belle, murmure Jake.

J’acquiesce d’un signe de tête. Je suis incapable d’émettre la moindre parole,


les mots restent coincés dans ma gorge, et pourtant, Dieu sait que j’ai tant de
choses à dire. À quel point je regrette d’avoir été si égoïste. À quel point j’aurais
aimé que les choses se passent différemment. À quel point j’aurais aimé voir
grandir notre petite fille.

– Hey, murmure Jake en écartant une mèche de cheveux de mes yeux. Où est
passée la femme qui m’a dit hier de ne rien regretter ?

Il pose ma tête contre son torse. J’écoute son rythme cardiaque, le son le plus
mélodieux qui soit. Les larmes coulent sans que je puisse les retenir et mon cœur
est lourd. Lourd de chagrin. De remords et de colère. Je suis encore en colère
contre mon père, même si une partie au fond de moi sait qu’il a fait ça dans le
but de me protéger. Je ne sais pas si je pourrai lui pardonner un jour.

Pendant plusieurs heures, Jake et moi replongeons dans nos souvenirs


d’adolescents. La nostalgie est le maître mot de ce moment. Il sourit en
s’emparant de la peluche qu’il m’a offerte à la fête foraine, puis des patins à
glace que j’avais aux pieds lorsqu’il m’a fait cette surprise inoubliable à mon
seizième anniversaire. Il est même étonné que j’aie gardé les origamis qu’il me
fabriquait avec les différentes citations d’amour à l’intérieur.

Lorsque ses doigts se referment sur la petite boîte en velours bleu, je retiens
ma respiration. Il l’ouvre et mes yeux s’emplissent à nouveau de larmes. Voilà
quatorze ans que je n’ai pas ouvert cet écrin. Quatorze ans que j’ai enfermé cette
bague avec l’intention de ne plus jamais y retoucher. Jake renifle à côté de moi,
mais il retient ses larmes. Je crois que c’est encore plus dur pour lui que pour
moi.

– J’avais oublié à quel point elle était moche, tente-t-il de plaisanter.


– Pour moi, c’est la plus belle.

C’est peut-être une vieille bague en toc trouvée sur un marché aux puces,
mais elle signifie beaucoup plus pour moi.

Infiniment plus.

Et, au fond de moi, j’espère qu’un jour elle reprendra sa place autour de mon
annulaire.
Chapitre 36

Lily-Rose

Ce matin, je suis réveillée par un drôle de bruit. Encore un peu dans le gaz, je
me frotte les yeux et me penche pour regarder au sol. Je ne peux retenir un
sourire lorsque je vois la petite voiture télécommandée qui bute contre le lit. Je
retourne soudain vingt ans en arrière. J’attrape le petit mot accroché sur le pare-
brise.

Suis-moi.

Sans plus attendre, je sors du lit, enfile un legging et marche derrière le jouet.
J’ai l’impression de retomber en enfance et je me sens tout excitée. J’arrive dans
le séjour et ce que je vois me remplit d’émotions. Jake est assis à la table qui
regorge de victuailles. Il est frais comme un gardon, la manette de la voiture
dans les mains. Quand il me voit, il la pose et vient m’enlacer avant de me
donner un long et doux baiser.

– Joyeux anniversaire, ma Rosie, me murmure-t-il de sa voix suave qui a le


don de me faire fondre.

Oh ! Nous sommes le treize, déjà ? Dans les bras de Jake, j’oublie toute
notion du temps. J’ai l’impression d’être dans une bulle incassable et
intemporelle.

– Merci. Tu as mis les petits plats dans les grands, on dirait.

Je m’installe avec lui au milieu de tous ces fruits frais, des pancakes, des
œufs… Il a même pensé aux tulipes que je hume en me délectant de leur parfum.

– Il faut dire que c’est un jour spécial, aujourd’hui. On n’a pas tous les jours
31 ans.
Sa remarque sur mon âge lui vaut un regard courroucé et il sourit.

– Je ne me suis pas encore regardée dans le miroir, mais je suis sûre qu’une
tonne de rides se sont creusées pendant la nuit.

Jake pose sa fourchette et me caresse la joue. Mon cœur s’accélère, comme


toujours.

– Tu seras toujours la plus belle, pour moi. Même quand on sera vieux et
séniles.
– Tu sais que t’es un vrai romantique, toi ? T’as jamais été du genre bad boy
comme la plupart des gars au lycée. Tu étais droit et tu ne courais pas après les
filles. C’est ce qui m’a toujours plu chez toi.

Il se rapproche de moi et me murmure à l’oreille :

– Pourquoi passer son temps à chercher des cailloux quand on a trouvé une
pierre précieuse ?

Mon cœur se gonfle d’amour et les papillons virevoltent dans mon ventre.
Que répondre à ça, honnêtement ? Il a beau avoir la carrure d’un homme fort et
insensible, quand il s’agit de moi, il est tendre et attentionné. Même s’il sait
parfois se montrer arrogant et borné. J’aime autant ses qualités que ses défauts.

– Je t’aime, Jake Hayes.


– Depuis et pour toujours, Lily-Rose Vargas.

Après le petit déj, Jake et moi passons la journée à flâner dans Los Angeles. Il
a tout prévu pour mon anniversaire. Le pique-nique au bord de la plage avant de
nous mesurer à la course sur des Jet-Skis. Son ego ne m’a laissé aucune chance
quant à la victoire, pas même pour mon anniversaire, le bougre ! Il a également
organisé une randonnée à cheval dans Griffith Park. Tout le long de cette
journée, nous ne nous lâchons pas. Main dans la main, bouche contre bouche,
nous prenons des photos et il parvient même à me convaincre de faire l’amour à
l’ombre d’un grand arbre, loin des regards indiscrets. C’était magique. Comme
toujours. Nous faisons maintenant face au sublime coucher du soleil californien,
allongés dans l’herbe sèche, et nous ressassons le passé, évoquant nos souvenirs
heureux et les autres, un peu moins bons…
– Tout le monde disait que tu m’avais lâché pour un autre. Que tu avais avorté
et que tu ne voulais plus de moi. Je ne le croyais pas. Mais en même temps… tu
ne revenais pas. Contrairement aux messages que je t’envoyais. Je tombais tout
le temps sur ta messagerie. Et les doutes s’insinuaient en moi comme un putain
de poison.

Les larmes me piquent les yeux.

– Moi aussi, j’essayais de te contacter. Mes parents m’avaient coupé la ligne


et supprimé mon argent de poche pendant plusieurs mois. Mais quand j’ai réussi
à tout récupérer, ton numéro n’était plus attribué.
– J’avais jeté mon portable dans le lac. J’étais devenu une bête humaine. Je
t’en voulais à toi. À Gary, qui continuait à me cogner, à ma mère de ne pas avoir
le cran de partir. Aux profs qui me disaient de me concentrer alors que la seule
chose à laquelle je pensais c’était toi. J’étais en rogne contre ces clampins qui
chuchotaient entre eux et qui me regardaient soit avec pitié soit avec mépris
quand je passais dans les couloirs… La plupart des étudiants d’UCLA venaient
d’Oak View. J’avais encore mes potes. Mais je me sentais tellement seul. Je me
suis mis à picoler dans les rave-partys. J’en voulais au monde entier, Rosie.

Jake garde un moment le silence. Je me sens tellement coupable ! Si je


n’étais pas partie, si j’avais osé tenir tête à mes parents, nous n’en serions
sûrement pas là, aujourd’hui. À pleurer sur notre adolescence gâchée par des
gens qui n’étaient pas capables de balayer devant leurs portes.

– C’était lors d’un match de foot, reprend Jake. Brett était un mec de la fac de
Boston, mais il côtoyait des gars d’UCLA. Il était en rogne parce qu’on les avait
déjà battus. Il m’a sorti un truc dégueulasse et je suis parti en vrille. Il a atterri à
l’hôpital et j’ai été viré de la fédération. À cet instant, ma carrière de footballeur
était finie. Anéantie.

Tyron m’a déjà raconté cette histoire, plus ou moins. C’était pendant
l’absence de Jake après que je lui ai révélé l’existence de notre fille, peu avant
Noël. Mais son ami n’est pas rentré dans les détails, estimant que c’était à Jake
de le faire lorsqu’il serait prêt. À cet instant, en entendant cette histoire de la
bouche de mon petit ami, chargée en émotions, je ne peux que culpabiliser
encore plus. Je m’en veux à moi et à mon père. À tous ceux qui ont causé notre
perte. Je prends alors Jake dans mes bras.
– Je suis désolée. Je m’en veux tellement, si tu savais !

Il prend mon visage en coupe et embrasse mes joues, chassant les larmes qui
ont coulé à mon insu.

– Le passé appartient au passé. Nous sommes là, maintenant. Ensemble. Toi


et moi.

Il dit cela tout en plantant son regard dans le mien. Il veut me convaincre
autant que se convaincre lui-même. Je presse doucement mes lèvres contre les
siennes pour étayer ses paroles. J’ai foi en nous. Je veux qu’il sache que je suis
là pour lui, moi aussi. Et que plus jamais je ne le quitterai. Pas un seul instant. Il
colle son front au mien et me demande en murmurant :

– Si jamais tu en avais la possibilité, est-ce que tu aimerais la revoir ?

Ma gorge est soudain prise dans un étau et je m’éloigne un peu en fronçant les
sourcils. Je sais très bien de qui il parle, mais je refuse de jouer sur ce terrain.
Regarder les photos est une chose. Parler ouvertement de ce que j’ai fait en est
une autre.

– Il est tard, on devrait rentrer.

Je commence à me lever, mais Jake me retient par le bras.

– Je t’en supplie, Rosie, parle-moi. Est-ce que tu l’aimais, au moins ?

Je lui fais les gros yeux.

– Bien sûr que oui ! Comment peux-tu douter d’une chose pareille ?

Il me prend dans ses bras.

– Pardon, je suis désolé, je suis maladroit. C’est juste que… j’ai du mal à
comprendre… à me faire à l’idée…
– On m’a persuadée durant toute ma grossesse que je n’étais pas apte à
m’occuper d’un bébé, Jake. Je pensais que tu m’avais abandonnée, je me sentais
de plus en plus minable en voyant les regards méprisants qu’on me lançait et les
insultes qu’on m’envoyait. Quand j’ai accouché, ils m’ont mise sous péridurale.
J’étais complètement shootée quand on m’a tendu la feuille d’adoption. Les
services sociaux n’arrêtaient pas de me répéter que c’était le mieux pour elle,
qu’une fille aussi jeune ne devrait pas tomber enceinte. Alors, sous la pression et
la fatigue due au calmant, j’ai signé. Et depuis, je le regrette chaque seconde de
ma putain de vie.

Je reprends ma respiration. Mon cœur vient à nouveau d’éclater et mes larmes


coulent, intarissables.

– Alors pour répondre à ta question, je rêverais de pouvoir la revoir. Mais je


ne crois pas que je le supporterais. Je me sens tellement coupable et minable…
Et ignoble… Elle ne me le pardonnera jamais et voir cette haine et ce sentiment
de trahison dans ses yeux… je n’y arriverai pas.

Jake me dépose un baiser sur le front. Je suis encore sous le coup des
émotions, mais je me reprends peu à peu.

– Je comprends. Mais tu n’es pas minable, chérie. Au contraire, tu es forte et


courageuse. Tu as d’abord pensé à notre fille avant toi. En la faisant adopter, tu
lui assurais un bon avenir. J’ai saisi, maintenant. Et je ne t’en veux plus. Je
t’aime tellement.

Nous restons un long moment blottis l’un contre l’autre. Aucun de nous ne
parle. Nous écoutons le bruit des feuilles au gré du vent, le cri des oiseaux volant
dans le ciel qui a pris une teinte plus sombre. Nous regardons la lune prendre sa
place pour les dix prochaines heures. Nous nous décidons finalement à lever le
camp avant qu’il fasse entièrement nuit.

– Est-ce que tu penses pouvoir pardonner à ton père un jour ? me demande


Jake sur le chemin du retour.

Je hausse les épaules. Je n’ai pas reparlé à mon père depuis Noël. Il m’envoie
des messages de temps à autre, mais il respecte mon choix de me tenir à l’écart
de lui, le temps que je digère cette vérité dont j’étais loin de me douter. Il ne me
harcèle pas. J’ai essayé de mettre ma rancune de côté et de lui envoyer un
message, moi aussi. Ne serait-ce que pour lui dire que tout va bien. Mais à
chaque fois, mes doigts restent suspendus au-dessus du clavier et ma page reste
définitivement vierge. Je ne trouve pas les mots encore, je crois.
– Et toi ? fais-je à Jake.

Il prend le temps de réfléchir, puis finit par hocher la tête.

– Je crois que oui. Ça fait quatorze ans, Rosie. Il y a prescription. Et puis il


faut se mettre à sa place. Anélya a le même âge que nous, à l’époque, à peu de
chose près. Comment réagirais-tu si elle était avec nous et qu’elle te disait
qu’elle attend un bébé ?
– Les choses ne sont plus comme avant, objecté-je. Maintenant, c’est devenu
presque normal de voir des ados enceintes.
– Justement ! À notre époque, ce n’était pas normal. Ce n’était pas anodin
comme maintenant. Tes parents ont voulu te protéger. Certes, ils ne l’ont pas fait
de la meilleure des manières, mais ils t’aimaient. Ton père t’aime.

Je lui lance un regard agacé.

– Tu es de quel côté, au juste ?


– Le tien, évidemment. C’est dur pour moi aussi, je ne dis pas le contraire.
Mais j’ai longuement réfléchi et c’est vrai que, moi aussi, j’aurais eu peur.
Sérieux, tu te vois grand-mère à 30 ans ? Et puis un ami sage m’a dit un jour
que le pardon était la meilleure des thérapies. Et je pense qu’il a raison.

Je hausse un sourcil.

– L’ami sage en question ne s’appellerait pas Tyron ?


– En effet, rit Jake.
– Ouais, bah il y a un mot en trop alors.
– OK, je te l’accorde, il est loin d’être sage. Mais le message est là. Tu me
promets d’y penser ?

Je ne suis pas tellement convaincue, mais je lui promets d’essayer.

– Je peux te poser une question ?


– Oui ?
– Quand est-elle née ?
– Le 12 avril, réponds-je avec le cœur lourd bien que je ne sache pas vraiment
ce que pourrait lui apporter cette information.

Il hoche tout simplement la tête. Nous rentrons chez lui, et alors que je
croyais que nous allions terminer la soirée ici, Jake me dit de me changer.

– On sort à nouveau ?
– Il n’est pas encore minuit. C’est toujours ton anniversaire.

Il m’embrasse et je lui rends son baiser avec ferveur.

– Allez, bébé, on est déjà en retard, et si tu continues, on ne va jamais partir…


– Mmh, mmh…

Je finis par me décoller de lui à contrecœur.

– J’ai besoin d’une tenue spéciale ? lancé-je tout en fouillant dans mes
fringues.
– Reste toi-même. Tu es parfaite.

Je fonds.

Ma douche terminée, je rejoins Jake au salon et nous remontons dans sa


voiture.

– Où nous emmènes-tu ? m’enquiers-je au bout d’un moment.

Je perçois le sourire en coin de Jake.

– Ce ne sera plus une surprise si je te le dis.

***

Je me tasse sur mon siège en découvrant le panneau devant lequel nous


passons. Qu’est-ce que Jake veut bien vouloir me montrer à Oak View ? Même
si j’ai de merveilleux souvenirs dans cette petite ville, je ne peux oublier que j’y
ai aussi vécu les pires moments de ma vie.

Comme à Chicago, là où tu as donné naissance à ton bébé avant de


l’abandonner, me rappelle ma conscience. Oui, mais personne ne me connaît
dans l’Illinois. Personne ne connaît mon histoire. Je ne subis pas les regards
méprisants. Alors qu’ici, ils ont découvert le fantôme que je tentais de cacher
dans mon placard. Je suis « l’adolescente en cloque ». Sans compter que la
dernière fois que j’ai mis les pieds ici, c’était pour échapper à un criminel. Jake
doit percevoir mon angoisse, car il pose une main qui se veut rassurante sur ma
cuisse. Mais bien que je sois touchée par cette attention, elle ne me rassure pas
beaucoup. Heureusement que la nuit est tombée et que les rues sont presque
désertes même s’il est à peine huit heures.

Jake se gare devant un petit restaurant et m’ouvre la portière. Sur le seuil, il


presse ses lèvres contre les miennes et me murmure d’une voix douce.

– C’est ici que s’arrête ma mission de la journée. Si tu as le moindre souci, tu


m’appelles et je suis là dans la minute.
– Quoi ? Mais… Je ne comprends pas… Tu ne viens pas dîner avec moi ?
– Pas ce soir, Rosie. Mais je te promets de finir ma nuit avec toi. Allez, entre,
cela fait un moment que vous ne vous êtes pas vus.

Il ne me laisse pas le temps de lui demander des explications que je me


retrouve soudain dans le restaurant. Il n’y a pas grand monde et je n’ai donc
aucun mal à reconnaître la personne qui m’attend. Assis à une table assez
éloignée des autres, il lève les yeux. Un sourire timide et peut-être un peu
coupable naît sur ses lèvres. Mon cœur est serré dans un étau. J’ai envie de fuir.
Mais le regard encourageant de Jake, toujours planté devant la devanture, me
donne le courage que je n’ai pas. Je m’avance jusqu’à la table et prends une
inspiration.

– Bonsoir, papa.
Chapitre 37

Jake

Rosie n’est pas sereine. Elle vient de découvrir son père et je peux la voir
trembler là d’où je me tiens. Elle se tourne vers moi, l’angoisse brillant dans ses
prunelles.

Allez, chérie. Vas-y.

Elle perçoit mon message, car elle finit par avancer vers la table où Joseph
Vargas est assis. Il ne semble pas très à l’aise, lui non plus. Je ne sais pas si cette
idée était bonne, mais je devais le faire. Beaucoup trop de tension plane au-
dessus de mon couple. Trop d’obstacles se dressent entre Lily et moi. Et Joseph
en est un. Du moins ce qu’il a fait il y a quatorze ans.

Je sais que son père lui manquait, et qu’elle lui manquait aussi. Rosie
murmurait son nom dans son sommeil. Elle n’était pas bien et mon réconfort ne
suffisait pas, je le voyais dans ses yeux. J’ai alors contacté Joseph. Et je lui ai
tout expliqué. Au début, il a bougonné des choses au sujet de l’influence que
j’avais sur sa fille, mais il a tout de même compris que ma réputation de mec
perturbé et émotionnellement instable que je me traîne depuis mon arrivée à Oak
View, il y a vingt ans, était infondée. Puis nous en sommes venus à parler de
l’anniversaire de Lily et au fait qu’il était plus que temps de mettre les choses à
plat.

Je remonte dans ma voiture en espérant que ce dîner père-fille finira par


crever les nombreux abcès. Ils en ont besoin autant l’un que l’autre.

Je suis assis dans mon canapé lorsque je reçois un message de Tyron.

[Mec, je crois que je suis


en train de tomber amoureux.]
Je souris comme un con en comprenant qu’il parle d’Emily, la meilleure amie
de Rosie. Tyron habite Los Angeles, mais il est globe-trotteur. Il a déjà fait le
tour du monde. Deux fois. Et il m’a proposé de le faire avec lui une troisième
fois. Ce n’est donc pas un souci pour lui de se taper le chemin jusqu’à Chicago.

[Surtout, ne lui brise pas le cœur


ou Lily risque de se servir de tes couilles
comme boucles d’oreilles.]

Il m’envoie un smiley « choqué » suivi d’un message.

[Si Emily ne s’en charge pas avant.


Une vraie nympho, cette nana, je ne serai pas
étonné de voir mes couilles aussi sèches que
des pruneaux à mon retour.]

Mais qu’il est con ! Je m’octroie une douche salvatrice après cette journée à
gambader et à batifoler avec ma femme. J’enfile mon boxer avant de descendre
pour récupérer un T-shirt propre et je sursaute en découvrant une femme au
milieu du salon. Et pas n’importe quelle femme.

– Salut, Jake, minaude mon ex-femme en détaillant mon corps à moitié nu.
– Jennyfer, la salué-je en serrant les dents. On ne t’a jamais appris à frapper
avant d’entrer quelque part ? Qu’est-ce que tu veux ?

Elle me scrute en train de m’habiller tout en se mordant la lèvre. Je la fusille


du regard.

– Tu le sais très bien.


– Je ne te laisserai pas la maison.
– Je te le répète, elle est autant à toi qu’à moi, Jake.

Je me masse les tempes en soupirant d’exaspération. Je suis encore bien


remonté par mon entrevue avec Davis et le rappel à l’ordre de Harper quand il en
a été informé, il faut qu’elle vienne en rajouter une couche. De plus, Lily peut
décider de rentrer avec son père et qu’elle tombe nez à nez avec mon ex est bien
la dernière chose que je souhaite. Nous avons acheté cette maison sur la côte
californienne il y a quelques années et j’y vis depuis que Jennyfer est partie.
Depuis plusieurs mois, elle me fait la misère pour la récupérer, mais je refuse.
Elle me dit qu’elle a mal vécu notre rupture. La bonne blague. C’est elle qui me
trompe et c’est moi le coupable.

– Oui, et j’ai dit que je ne te vendrai pas ma part, grondé-je, de plus en plus
agacé.

Je suis assis à la table de la salle à manger et elle me regarde de haut,


fièrement emballée dans un de ses tailleurs haute couture qu’elle réussit à se
payer grâce à l’argent de son cher papa.

J’ai rencontré Jennyfer quand j’ai été rapatrié aux États-Unis. À cette époque,
elle suivait un stage dans le centre de psychologie pour les vétérans ayant subi
un stress post-traumatique. Elle accompagnait les psys pendant nos réunions et
elle prenait des notes. Après quatre ans sans connaître le plaisir charnel, j’ai
facilement succombé à son charme. En même temps, il aurait fallu être fou pour
ne pas voir sa beauté. Grande blonde aux yeux bleus et aux lèvres charnues, sûre
d’elle, elle ne laissait aucun mec du centre indifférent. Sans parler de ses tailleurs
et de ses robes qui nous montraient ses jambes parfaites et interminables.

J’ai été heureux qu’elle m’ait choisi, moi. Je me sentais bien avec elle.
J’oubliais peu à peu les horreurs de la guerre et mon cœur brisé reprenait un
souffle de vie. Tout s’est passé très vite. Trop vite. Nous nous sommes mariés
seulement cinq mois après notre rencontre et nous nous sommes installés dans
notre maison de la côte ouest. Je voulais changer. Me prouver que Lily n’avait
plus aucune emprise sur moi. Et Jenny a été là pendant ma période de
convalescence. C’est elle qui m’a soutenu au moment de ma réinsertion. Elle a
profité du statut de sénateur de son père pour me décrocher une formation dans
la protection des témoins. C’est vrai que je lui devais beaucoup. Mais ça, c’était
avant que je la retrouve sous le bureau d’un de mes collègues.

Je reviens à l’instant présent pour voir Jennyfer poser une fesse sur le bord de
la table, faisant remonter son trench-coat sur ses cuisses, et se pencher vers moi
afin de me dévoiler son décolleté plongeant. Bizarrement, je ne la trouve plus
aussi attirante qu’auparavant. Ses yeux bleus qui ne me semblent désormais plus
aussi envoûtants s’ancrent aux miens.

– Alors je ne vois pas pourquoi j’accepterais de signer les papiers du divorce.


Je serre les mâchoires. Je déteste les femmes perfides et manipulatrices. Et
c’est exactement ce qu’est Jennyfer Campbell Hayes. Une putain de comédienne
prête à me briser jusqu’au dernier morceau. Énervé, je me lève pour aller me
servir un café. Mais Jenny me barre le chemin et son doigt parfaitement
manucuré trace un sillon sur mon torse.

– Allons, Jake… Tu sais très bien que rien n’est fini entre nous.

Je plisse les yeux et me rapproche d’elle jusqu’à ce que nos visages ne soient
qu’à quelques centimètres l’un de l’autre.

– Dis ça à Edward, murmuré-je. Tu sais, le mec avec lequel tu m’as trompé.

Son visage vire au rouge et elle pince les lèvres, vexée. Satisfait, je la
contourne pour aller me faire ce foutu café.

– Tu es coincé, chéri. Tu ne pourras pas envisager le mariage avec une autre


tant que je n’aurai pas signé. Et je ne céderai pas tant que je n’aurai pas eu ce
que je veux.
– Tu ne pourras pas me persécuter éternellement comme tu le fais. Cette
maison, j’y tiens. Toi, tu n’y vois qu’un moyen de te rapporter plus d’argent.

Elle me rejoint et pose ses coudes sur l’îlot central, me mettant encore une
fois ses nichons sous le nez. J’avoue que je mentirais si je disais que mes yeux
restent sur son visage.

– Tu te souviens de notre lune de miel aux Bahamas ? sourit-elle.

Je lui lance un regard noir. Je refuse de me prêter à son jeu.

– Tu as fait plus de quatre mille kilomètres pour me parler de la maison ou


pour essayer de recoller les morceaux ?

Jennyfer s’est installée à New York après notre séparation. Jusqu’à


maintenant, nous ne communiquions qu’à distance, mais il faut croire qu’elle est
plus coriace que je ne le pensais.

– Jake, tu sais que je parcourrais le monde pour toi.


Elle pose sa main sur la mienne, mais je la retire aussi prestement que si je
m’étais brûlé.

– Tu lui as fait le même discours, à ton Edward ?

Elle lève les yeux au ciel et balance exagérément sa chevelure derrière son
épaule.

– Arrête avec lui, c’était une erreur.


– Une erreur que je ne suis pas prêt à te pardonner.
– Tu ne semblais pas tellement m’en vouloir la dernière fois que tu m’as
emmenée dans ton lit.

Je grogne et lui lance un regard noir.

– Je n’ai pas couché avec toi.

C’était l’anniversaire de la mort d’un de mes plus proches amis de l’armée.


Ce jour-là m’attriste d’autant plus que c’est ma faute si Bradford est mort. Il est
passé en éclaireur alors que c’est moi qui aurais dû le faire. J’ai tenté de le
sauver, mais je n’ai pas pu. Il est mort dans mes bras et depuis je me bourre la
gueule chaque année à cette date en me disant que ça m’aide à oublier.

Mais je n’oublie pas.

Et là, Jennyfer était avec moi. J’étais déjà trop imbibé et je l’ai laissée me
déshabiller. Ensuite, c’est le trou noir. Je suis persuadé que je n’ai pas couché
avec elle, mais elle était allongée à côté de moi le lendemain, nue.

– Continue à te raconter ça, si ça peut te soulager.

Putain, ce qu’elle m’énerve ! Je tape du poing sur la table.

– Je ne veux plus de toi, Jennyfer. Plus jamais, c’est pigé ?!

Elle semble agacée et frustrée par mon indifférence, car elle se lève et attrape
sa pochette.

– Tu me connais, Jake. Je peux faire de ta vie un rêve, aussi bien qu’un enfer.
Ne me sous-estime pas, chéri.
– Je ne te raccompagne pas, tu es assez intelligente pour savoir au moins où
est la sortie.

Sur ces paroles, elle sort de chez moi en faisant claquer la porte.

Je frappe mon poing sur le plan de travail, énervé.

Incapable de rester dans la maison une minute de plus sans me triturer


l’esprit, je décide de retourner au restaurant et d’attendre Rosie dans la voiture.
Joseph et sa fille sont encore en pleine discussion et il ne semble y avoir aucune
tension entre eux. Ils parlent calmement et je me dis que c’était une bonne idée
de faire venir Joseph, finalement. Je suis encore bien remonté par la visite
impromptue de Jennyfer, mais je tente de calmer mes nerfs. Inutile d’inquiéter
Lily. Et, à vrai dire, je n’ai aucune envie qu’elle sache pour mon ex. Je suis
conscient qu’il faut que je lui en parle, pourtant. Mais je n’y arrive pas. Je vis un
tel bonheur en ce moment, je refuse de tout gâcher. Encore moins avec une
histoire du passé que j’aimerais bien oubliée.

Une heure plus tard, Rosie finit par se lever et je descends de la voiture pour
aller l’accueillir à la sortie. Mais lorsque la porte s’ouvre, je me retrouve face à
Joseph. Si je l’ai appelé pour le faire venir, il s’est débrouillé pour arriver
jusqu’ici par ses propres moyens. C’est donc la première fois que je le vois
depuis quatorze ans. Le temps ne l’a pas épargné, mais ce n’est pas non plus une
épave. Son crâne est dégarni, des ridules creusent ses yeux et une barbe poivre et
sel impressionnante lui bouffe les joues et le menton. Lily se tient derrière lui et
me lance un regard embarrassé.

– Joseph.

C’est tout ce que je suis capable de prononcer en croisant ses yeux verts. Je ne
suis pas impressionné par ce bonhomme robuste. Juste… nostalgique, en fait.
Notre dernière entrevue me revient en mémoire et je ne peux empêcher cette
sensation d’étranglement qui me serre la gorge et qui me descend aux tripes. Je
revois son visage inflexible lorsqu’il m’a fait croire que Lily était partie se faire
avorter. Je me rappelle la sensation de mon cœur se brisant en mille morceaux
dans ma poitrine. Mais je me ressaisis. C’est du passé. Dorénavant, Lily et moi
sommes ensemble, que ça plaise ou non. Je lui tends une main ferme qu’il se
décide à serrer après un bref moment d’hésitation.

– Est-ce que je peux te parler une seconde ?

Je hoche la tête et m’approche de Rosie pour lui planter un baiser sur la joue.

– Tu m’attends dans la voiture, chérie ? On n’en a pas pour longtemps.

Je sens le regard méfiant de Joseph dans mon dos, mais je n’ai pas peur. Je
m’assure que Lily est bien assise dans la voiture, portières verrouillées –
déformation professionnelle –, avant de suivre Joseph un peu plus loin dans la
rue. Il se gratte le haut du crâne en se raclant la gorge.

– Je vais te dire honnêtement, commence-t-il, je ne sais pas si je suis heureux


de te revoir ou pas.
– Cela m’est égal, réponds-je, du tac au tac. J’aime votre fille et rien ne
pourra changer ça.

Un faible sourire apparaît sur ses lèvres et il hoche la tête.

– C’est ce que j’ai cru comprendre. Sinon tu ne m’aurais jamais appelé. Et je


te remercie de l’avoir fait. Je tenais à m’excuser, aussi. J’ai fait une énorme
bêtise et je sais que tous les prétextes du monde ne suffiraient pas à plaider ma
cause.
– Vous avez agi comme un père. Même si le chemin est encore rude et semé
d’embûches, Lily finira par vous pardonner. Et moi aussi.

Il pose une main sur mon épaule.

– Tu es un bon gars, Jake. Tu as su protéger ma petite fille, aussi bien


maintenant qu’il y a quinze ans. Et je suis désolé d’avoir été trop con pour m’en
rendre compte.

Puis il fronce les sourcils, comme s’il réfléchissait.

– Est-ce que tu l’as cherchée ? me demande-t-il à brûle-pourpoint.

Sa question me surprend, mais je hoche tout de même la tête.


– Mais je patauge. Je n’imaginais pas qu’autant de bébés naissaient sous X
chaque année.

Joseph extirpe alors quelque chose de sa poche. Un morceau de papier qu’il


me glisse dans la main.

– Appelle cet organisme, me dit-il. Ils sauront t’aider. J’ai voulu la chercher,
moi aussi. Je me sentais trop coupable et je voulais… j’avais l’intention de le
donner à Lily, mais je ne la sentais pas prête. Toi, en revanche, tu l’es.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Mon cadeau d’anniversaire. Et ma contribution à vous aider à aller mieux.

Nous nous serrons à nouveau la main, cette fois plus chaleureusement, et je


me retourne pour rejoindre Lily lorsque Joseph me hèle.

– Je voulais seulement le bonheur de ma petite fille. Je ne comprenais pas que


c’était toi qui la rendais heureuse.

Je souris tristement.

– Je sais. À bientôt, Joseph.


– Je surveillais le moment où ça allait en venir aux mains, sourit Rosie alors
que je m’installe au volant et que je fais démarrer la voiture.
– Ton père s’en veut.

Elle baisse les yeux sur ses doigts.

– Je sais. Ça a été dur, Jake. Mais ça m’a fait du bien. Il me manquait. Merci
d’avoir pensé à lui.
– Vous aviez besoin de cette discussion.
– Est-ce que tu crois que j’arriverai à lui pardonner ?

Je glisse ma main dans la sienne tout en gardant les yeux rivés sur la route.

– Le temps nous le dira, ma Rosie. Le temps nous le dira.

***

Ce matin, je suis réveillé avant elle. J’ai encore les effets de l’alcool d’hier
soir qui embrument mon cerveau, mais c’est supportable. Emily a pris son week-
end pour le passer avec Lily. Avec Tyron, ils se sont octroyé une escapade
californienne pour fêter l’anniversaire de ma nana comme il se doit. Nous
sommes allés au bar où nous avons dansé comme des mollusques, chanté comme
des casseroles et bu comme des trous. Heureusement que c’était Tyron qui
conduisait.

Je sors de la chambre en catimini et, en passant dans le couloir, des bruits


bizarres me parviennent aux oreilles. Des gémissements. Je lève les yeux au ciel.
Depuis qu’ils se sont trouvés, ces deux-là, ils ne se lâchent plus. Je ne sais pas si
ça commence à être sérieux, mais ça va quand même faire trois semaines qu’ils
batifolent non-stop. D’après ce que Lily m’a confié sur sa meilleure amie, celle-
ci aime autant les hommes que les femmes. Donc soit Tyron n’arrive pas à se
détacher parce qu’elle est branchée ménage à trois, soit il est vraiment tombé
raide dingue. Quoi qu’il en soit, il est plus heureux qu’il ne l’a jamais été.

Je vais dans la cuisine pour préparer le café et, tout en le buvant, je repense au
numéro que Joseph m’a donné il y a quelques jours. Je sais que ça concerne
Anélya. C’est le numéro de l’agence d’adoption que les parents de Lily ont
contactée. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas pensé à ce genre de structure. Je
crois que j’étais trop impatient et je me prenais trop la tête avec cette histoire.
Mais maintenant que j’ai la possibilité d’avoir des réponses, je me retrouve
comme un con à fixer mon téléphone. Je compose le numéro d’une main fébrile.
J’ai le cœur battant tandis que les tonalités se succèdent.

– Agence d’adoption Seconde Chance à votre écoute, bonjour, répond


laconiquement une voix féminine.
– Hum… Bonjour, je voudrais des renseignements sur une adoption qui a eu
lieu il y a quatorze ans. Ma femme, Lily-Rose Vargas, a accouché sous X et je
voudrais pouvoir retrouver ma fille…
– Je suis désolée, monsieur, mais nous ne sommes pas en droit de vous
communiquer ce genre d’informations.

La déception me fait soupirer. Je m’attendais un peu à cette éventualité, mais


je ne pensais pas que cela ferait aussi mal à entendre.

– Très bien, je vous remercie quand même. Au revoir.


– Qu’est-ce qui ne va pas ? À qui parlais-tu au téléphone ?
Je sursaute en entendant la voix douce de Lily-Rose. Elle est vêtue de ma
chemise… et seulement de ma chemise. Je la prends dans mes bras et l’embrasse
langoureusement.

– Tu sais que tu es sexy dans mes vêtements ? Mais je ne crois pas que Tyron
appréciera mon poing dans son nez s’il débarque et te voit comme ça.

Lily sourit en levant les yeux au ciel.

– Il est trop occupé à batifoler avec Emily. Mais tu n’as pas répondu à ma
question. Que t’arrive-t-il ? Ça fait un moment que tu as l’air préoccupé et je
n’aime pas ça.

Je soupire en me frottant la barbe et les yeux verts de Lily deviennent encore


plus suspicieux.

– Ce n’est rien, ça va s’arranger…

Elle n’est pas dupe. Elle s’éloigne un peu de moi, croise ses bras sur la
poitrine et continue de me fixer. Je ne sais pas si j’ai envie de lui parler de
Jennyfer ou d’Anélya. Ni l’un ni l’autre. Mais je vais bien devoir le faire, sinon
elle ne me lâchera pas. Et puis on s’est dit « plus de secrets ».

– Owen est mourant, dis-je de but en blanc.

Je sais, je suis lâche. Mais je ne peux pas lui révéler ce qui me préoccupe le
plus. Pas maintenant. J’ai gardé contact avec le vieil homme, mon seul véritable
ami quand j’étais jeune, et il a contracté un cancer du côlon il y a environ un an.

– Quoi ? fait-elle, abasourdie.


– Je passe le voir de temps en temps. Il est atteint d’un cancer en phase
terminale.

Les yeux de Lily s’embuent immédiatement de larmes et elle plaque une main
sur sa bouche pour étouffer son sanglot. Elle apprécie le gérant de la patinoire
autant que moi et savoir qu’il n’en a plus pour longtemps nous affecte
énormément.

– Ce n’est pas possible. Pas lui, sanglote-t-elle.


À court de mots, je me contente de la prendre dans mes bras pour la
réconforter comme je peux. Nous restons un moment ainsi, à nous rappeler nos
après-midi à la patinoire sous les yeux émerveillés d’Owen.

– Je veux le voir, dit Lily en relevant son visage pour ancrer son regard au
mien.
– On ira, chérie, lui promets-je avant d’embrasser le bout de son nez de bébé.
Arrêtons de penser à ça maintenant, il est entre de bonnes mains, d’accord ?

Elle renifle en hochant la tête et je dépose un baiser tendre sur chacune de ses
joues pour essuyer ses larmes. Je souris en la rapprochant de moi et enfouis mon
nez dans son cou. Son parfum et le goût de sa peau me font bander
instantanément.

– J’ai réfléchi et je pense que je vais faire quelque chose qui pourrait nous
plaire à tous les deux, pour l’avenir.
– Ah oui ? Quoi donc ?
– J’attends de voir ce que ça donne avant de t’en parler.

Je lui mordille le cou et elle gémit. Mes mains glissent sous la chemise. Oh
putain, elle n’a même pas de culotte ! Elle veut ma mort, ou quoi ?! Elle doit
percevoir ma surprise, car elle sourit contre mes lèvres. La température monte
d’un cran. J’ai bien envie de baptiser la cuisine.

– Tu crois que l’îlot supportera la puissance de tes coups de reins ? minaude-


t-elle en me lançant un regard lubrique, comme si elle lisait dans mes pensées.

Je baisse les yeux pour voir ses tétons déjà bien dressés sous le fin tissu de ma
chemise.

– Il n’y a qu’un moyen de le savoir, bébé.

Je m’apprête à me lever pour l’allonger sur l’îlot quand nous sommes


interrompus par une grosse voix.

– Je ne fais que passer !!

Tyron traverse le salon, en boxer, dévoilant publiquement son torse hâlé et


scarifié. Je jure dans ma barbe.
– Ne vous arrêtez pas pour moi, surtout, dit-il en ouvrant le frigo pour boire
de longues gorgées de jus d’orange.
– La ferme, grondé-je.

Lily profite de ce que Tyron a le dos tourné pour filer dans la chambre au pas
de course en riant sous cape.

– T’es un enfoiré.
– Je ne voulais pas risquer de manger sur vos restes de fluides corporels, se
marre-t-il. Comment tu vas ?

Je me sers un café et remplis une tasse pour Tyron.

– Ça me soûle. Je n’arrive pas à m’empêcher de me dire que Davis cache un


truc.
– Arrête de te prendre la tête avec lui, il part pour un bon moment au trou.
Vous ne risquez plus rien. T’inquiète, mon pote, s’exclame-t-il en me donnant
une tape dans le dos. Quand est-ce que tu comptes lui parler de… celle-dont-on-
ne-doit-pas-prononcer-le-nom ?

Je fourrage une main dans mes cheveux, les nerfs à fleur de peau. Ah, j’ai
l’impression que tout me revient en pleine gueule, ces derniers temps.

– Je n’en sais rien. Pas maintenant, c’est encore un peu fragile entre nous,
même si ça a l’air d’être parfait vu de l’extérieur. On se refait tout juste
confiance et elle risque de péter un plomb si je lui dis maintenant. Elle n’est pas
prête à entendre ce genre de choses.

Tyron me scrute, son sourcil à demi haussé – le droit ayant disparu à cause de
sa cicatrice.

– Qui n’est pas prêt ? Elle ? Ou toi, plutôt ?

Je grogne et il comprend que je ne suis pas d’humeur à m’étaler davantage sur


ce sujet plus qu’épineux. Il se dirige vers la chambre qu’il partage avec Emily et
je l’interpelle.

– Au fait ! C’est sérieux entre toi et…


Je fais un signe du menton vers le couloir. Tyron sourit, hausse les épaules et
s’en va sans rien dire. Lily arrive au même moment.

– Oh, s’il te plaît, Ty’, enfile quelque chose !


– Quoi, t’as peur de préférer mon corps au sien ?
– Aucune chance, rit-elle.

Elle est fraîchement douchée et a enfilé une petite robe mettant en valeur ses
courbes parfaites. Je m’approche d’elle et lui enlace la taille tandis qu’elle
s’affaire à préparer des œufs.

– Je peux t’emprunter la voiture pour sortir un peu avec Emily ? Elle repart
demain et je voudrais profiter d’elle un maximum.
– OK. Pas de problème, chérie. Et tu peux prendre ma voiture quand tu veux
tant que tu ne lui fais pas de bobo.

Elle lève les yeux au ciel en rigolant.

– Oh, ça va, j’avais 16 ans et j’ai évité le poteau.

Je ris en l’embrassant avant d’aller moi-même à la douche. Quand je reviens,


Emily et Tyron sont assis à la table en train de petit-déjeuner. Je prends quelques
secondes à la regarder sourire et rire aux blagues de mon meilleur ami. La peur
et les événements merdiques des derniers jours semblent être totalement effacés.
Elle est à nouveau heureuse.

Et je ne veux surtout pas gâcher ça avec mes soucis personnels.


Chapitre 38

Lily-Rose

– Et voilà le dernier !

Jake pose le dernier carton au sol. J’ai décidé de faire venir mes affaires de
Chicago que les agents du FBI avaient entreposées. Jake vient de finir une
mission et il est rentré donner un coup de main. C’est compliqué d’avoir un
agent fédéral comme petit ami. Un peu comme un militaire, mais absent moins
longtemps. Du moins pour l’instant, ce n’est jamais plus de quelques jours.

Depuis un moment, j’ai remarqué que Jake a l’air préoccupé, mais je n’arrive
pas à mettre le doigt sur ce qui le tracasse. Hier soir, je l’ai surpris à une heure du
matin sur son ordinateur et il l’a refermé brusquement quand il m’a vue. Je ne le
soupçonne pas d’infidélité, loin de là. Ce serait complètement débile après tout
ce que nous avons traversé. Mais je sais qu’il me cache quelque chose et ça
commence à me perturber.

J’ai revu Owen. Jake avait raison, il est mourant. Ma déformation


professionnelle m’a poussée à regarder ses constantes. Il ne va pas fort, mais il
se bat contre son cancer. Il a perdu tous ses cheveux, il a maigri, ses traits se sont
creusés de façon considérable et il respire grâce à un masque à oxygène. Une
infirmière s’est un peu occupée de lui pendant qu’on était là, mais il a été odieux
avec elle à tel point que j’ai vu des larmes briller dans les yeux de la pauvre
femme.

– Si vous continuez à vous comporter ainsi, elles vont finir par vous
empoisonner, a plaisanté Jake.

Owen a bougonné un truc du genre que de toute façon il n’en a plus pour
longtemps. En revanche, chaque fois qu’il coulait un regard vers moi, un sourire
se dessinait sur ses lèvres et ses yeux étaient attendris. Il nous a replongés dans
le souvenir de la demande en mariage de Jake.
– Ce fut l’un des plus beaux jours de ma vie, nous a-t-il confié. Je n’avais
jamais vu de jeunes gens aussi heureux que vous deux. Lily, je n’ai jamais cru un
seul mot de ce que les gens disaient. Je savais qu’un jour ou l’autre, vous alliez
vous retrouver. Vous êtes comme ces petits oiseaux si amoureux qui ne se
séparent jamais.

Nous avons fini la visite en larmes, mais j’étais heureuse de revoir ce vieil
homme qui est un peu comme mon grand-père.

– Ça te dit d’aller te promener un peu sur la plage ? me propose Jake en


posant ses mains sur mes hanches, me faisant revenir à l’instant présent.
– Si tu ne m’obliges pas à surfer la vague, je suis partante.

Il enlace sa main dans la mienne, mais je lui subtilise les clés avant de prendre
le volant.

– Je me fais toujours avoir, s’écrie mon amoureux en s’installant sur le siège


passager, hilare. Il faut vraiment que l’on aille te chercher une voiture.
– Oui, vu que la mienne a été…

Je ne termine pas ma phrase. Elle a été saisie par les experts de la police
scientifique qui l’ont examinée avant de la mettre dans un entrepôt une fois
l’affaire classée. Je ne peux plus l’utiliser, et de toute façon, je ne pense pas que
j’aurais eu la force de retourner dedans. L’empreinte de Blake y est imprégnée.
Sans trop savoir pourquoi, j’ai l’impression que le FBI a loupé quelque chose. Ils
l’ont cueilli sans difficulté. Trop facilement à mon goût…

– À quoi tu penses ? s’inquiète Jake.


– Oh, euh, à Owen. Je me disais que je pourrais peut-être le soigner, moi. Je
suis infirmière, j’ai besoin d’un boulot alors que la pauvre femme qui s’occupe
de lui a plutôt besoin de vacances.

Il n’est pas utile de lui dire que Blake Davis me hante encore. Que j’ai peur
que l’on nous annonce qu’il est à nouveau libre. Il me cache des choses, moi
aussi. Chacun son tour.

– Elle aurait plutôt besoin d’une thérapie, la pauvre, s’esclaffe Jake. Mais en
effet, cela peut être une bonne idée. Infirmière à domicile.
Pendant que Jake brave les eaux du Pacifique sur sa planche tel un parfait
sportif, je suis allongée sur ma serviette, me délectant du soleil, un livre à la
main. Dans lequel j’ai un mal fou à me plonger d’ailleurs étant donné que mes
yeux sont obnubilés par la plastique parfaite de mon homme. En dépit des
températures encore timides, il fait tout de même assez chaud pour se permettre
le bikini sans souffrir d’hypothermie. Je suis tellement transportée dans ma
contemplation de Jake fendant les vagues que je n’aperçois la personne qui vient
à ma rencontre que lorsqu’elle prononce mon prénom.

– Lily !

Je tourne la tête pour découvrir non pas une, mais deux personnes. Karen
tenant son bébé dans les bras.

– Oh, salut ! Comment vas-tu ? Oh, qu’elle est belle !

Karen, l’amie du lycée que j’ai retrouvée à la fête foraine de Thousand Oak,
s’assied à côté de moi. Elle ne porte qu’un haut de bikini et un short en jean
déchiré sur les bords. La grossesse ne lui a pas vraiment porté préjudice, si ce
n’est quelques vergetures à peine visibles.

Je caresse la joue de la petite fille avec un petit pincement au cœur en pensant


que j’ai raté ça il y a quatorze ans.

– Ça peut aller. La vie de maman célibataire est compliquée, mais je…


Pardon, s’interrompt-elle en se rappelant à qui elle parle.
– Tu n’as pas à t’excuser, la rassuré-je. J’ai fait un choix et je l’assume. Je
suis contente pour toi, vraiment. Comment s’appelle-t-elle ?
– Emma. Elle vient à peine de naître qu’elle a déjà un sacré caractère. Et toi,
comment tu vas ? (Son regard se perd vers l’océan où Jake est toujours en train
de surfer.) Tout est à nouveau reparti avec Jake ? Pour de bon ?

Je regarde mon amoureux et mon cœur s’accélère. Je me demande s’il va


cesser de battre aussi vite un jour. Je n’espère pas, j’aime trop ces sensations.

– Oui, on dirait bien. J’ai officiellement posé mes bagages ce matin.


– Je trouve ça super. Vous êtes faits l’un pour l’autre.

J’opine. On est faits pour être ensemble, oui. Malgré les obstacles, malgré la
merde que la vie nous a jetée dessus, on a réussi à affronter les problèmes et à
aller de l’avant. Le passé appartient au passé. Nous nous concentrons désormais
sur l’avenir.

Notre avenir.

– Tu veux la tenir ?

Sans vraiment que je m’en rende compte, mes yeux sont restés fixés sur la
petite Emma occupée à sucer son pouce. Elle aussi me fixe avec ses petits yeux
bleus enfantins et irrésistibles. Une partie de moi refuse de le prendre dans les
bras ou de le toucher. Elle me placarde mon acte d’abandon dans la tête, me
faisant ressentir tout le poids de la culpabilité. Mais je prends une profonde
inspiration et tends les bras. Je ne vis plus dans le passé. J’ai fait un choix. Un
choix que je regrette amèrement, mais avec lequel je dois vivre parce qu’il n’y a
plus aucun moyen de faire machine arrière. Je me répète que ma fille est
heureuse avec des parents qui l’aiment. Deux adultes malheureux de ne pouvoir
enfanter et qui se retrouvent désormais parents d’une magnifique ado.

Emma gazouille dans mes bras et des larmes emplissent mes yeux. Des
larmes de tristesse ? De joie ? Je n’en sais rien. Mais ça me fait du bien après
tout ce temps à penser que je ne méritais plus de tenir un bébé dans mes bras.

– Elle a tes yeux, dis-je à Karen.

Je me demande si Anélya a les yeux de son père ou les miens. A-t-elle les
cheveux roux ? Est-elle aussi bornée que moi ? Aussi courageuse que Jake ?
Tellement de questions auxquelles je n’aurai jamais de réponse. Je relève la tête
pour voir Jake revenir vers nous. De l’eau ruisselle sur son corps à damner une
sainte et il attrape une serviette pour s’essuyer avant de saluer Karen. Puis son
attention se porte sur moi tenant le nourrisson. Son regard paraît surpris de me
voir avec un bébé dans les bras, mais un sourire naît sur ses lèvres. Je le lui
rends. J’aimerais pouvoir lui dire que je veux un enfant. Un autre enfant. Un
bébé que nous garderions pour nous, cette fois, et que nous élèverions ensemble.
Mais la petite voix diabolique dans ma tête me dit que ce serait comme
remplacer Anélya. Que je n’ai pas le droit d’avoir un autre bébé après avoir
abandonné le premier. Alors je me tais et rends Emma à sa mère.
Pendant l’heure qui suit, nous parlons tous les trois de nos années lycée en
évitant évidemment les souvenirs malheureux, puis Karen prend congé pour aller
nourrir sa fille. Je pousse un long soupir quand elle part, comme si j’avais retenu
ma respiration pendant de longues minutes. Jake passe un bras autour de mes
épaules et m’embrasse la tempe. Il sait que je suis chamboulée. À quel point cela
m’a coûté de rester calme et souriante alors que j’ai eu envie de craquer plus
d’une fois. Il ne me pose pas de questions et nous restons là, blottis l’un contre
l’autre, à contempler l’océan paradisiaque qui nous fait face.

L’émotion ne redescend toujours pas quand nous arrivons à la maison.


J’essaie de faire bonne figure face à Jake, mais c’est compliqué. Si j’ai réussi à
parler de mon mal-être à mon père, c’est plus dur de me convaincre moi-même
que j’ai fait le choix qu’il fallait faire.

– Ça va aller, bébé, me cajole Jake.


– Elle me manque.
– À moi aussi. Mais je refuse que tu te laisses abattre. Je t’aime. Quoi que tu
fasses, je t’aimerai toujours. Tu es mon phare, tu te souviens ?

Comme par instinct, je touche mon pendentif en hochant la tête.

– Je ne te laisserai jamais tomber. Je serai toujours là pour toi. Pour le


meilleur et pour le pire.

Je pose ma tête sur son épaule.

– Je t’aime, Jake.

Il pose ses lèvres sur le sommet de ma tête.

– Je t’aime, Rosie.

***

Le soir, Jake décide de m’emmener dîner à Oak View. Quand je lui ai


demandé pourquoi, alors qu’on pourrait se contenter d’un restaurant à L.A., il
m’a répondu qu’il avait quelque chose à me montrer.

– Nerveuse ? devine-t-il alors que j’essaie de tracer un trait d’eye-liner, mais


que j’échoue pour la troisième fois.

Je finis par abandonner la manœuvre.

– Toujours quand il s’agit de revenir là où…

Jake soupire et m’oblige à lui faire face. Ses yeux d’un bleu limpide se
plantent dans les miens et mon cœur bat la chamade.

– Je sais qu’il va te falloir du temps pour t’habituer, mais tu ne risques plus


rien, Rosie. Les gens sont passés à autre chose depuis longtemps. Et puis même
si on nous regarde de travers, qu’est-ce qu’on en a à foutre ? On est ensemble,
c’est le principal, non ? Au lieu de nous lamenter sur ce qu’ils ont fait de nous,
on devrait se réjouir de ce que nous, nous avons fait de nous. On s’est retrouvés,
on s’est expliqués, on s’est pardonné. Et maintenant, on avance ensemble. Main
dans la main. C’est tout ce qui compte.

J’essuie mes larmes en hochant la tête. Il a raison. Je dois arrêter de me


prendre la tête, ça ne fait qu’empirer les choses. Je termine de me préparer et
sors de la maison à la suite de Jake, bien décidée à afficher mon bonheur avec lui
aux yeux de tous.

Le Fairytail étant bondé, nous entrons au Jamie’s. À peine sommes-nous assis


que la tête de Griffin apparaît et un grand sourire euphorique est plaqué sur ses
lèvres. Oh non, je devine déjà ce qu’il va nous dire.

– Voilà des semaines que je cherchais où j’avais bien pu déjà apercevoir ce


joli minois ! Comment ça va Lily-Rose ?

Il arbore le même sourire niais que lorsqu’il s’est amusé à balancer mon
carnet, avec ses copains de l’époque. Il a beau avoir pris vingt ans dans la
tronche, il est toujours aussi con. Je me renfonce dans mon siège, et en face de
moi, Jake serre les mâchoires.

– Ça peut aller. Un petit retour aux sources.


– Les rumeurs se sont intensifiées après ton départ.
– Ouais, hum, on peut commander ? s’impatiente Jake qui commence à
bouillir, visiblement.
Je lui lance un doux regard.

Ça va, Jake. Je maîtrise.

Griffin note la commande et repart en cuisine. La main de Jake se pose sur la


mienne.

– Si c’est trop dur, on peut rentrer. Ma surprise peut attendre.


– Non. Ça va aller, Jake. J’ai fui cette ville beaucoup trop longtemps. Il est
temps d’affronter mes démons.

Ma réponse a le don de le faire sourire.

– Ça, c’est la Rosie que j’ai connue. Intrépide et courageuse.


– Tu n’as pas l’air bien depuis quelque temps, fais-je remarquer. Est-ce que
c’est… Davis ?

J’ai toujours autant de mal à prononcer son nom. Même si cette histoire est
désormais derrière moi, il m’arrive de ressentir l’angoisse de ce jour où ma vie a
basculé. Elle est moins intense, mais présente. Je la ressens chaque fois que je
fais face à mon corps dans le miroir et que mes yeux fixent cette cicatrice
circulaire sur mon bras. Elle n’est pas grande, mais elle me paraît énorme. J’ai
l’impression de ne voir que ça. Et chaque fois, ce soir atroce me revient en
mémoire.

Jake fronce les sourcils et je me sens obligée de préciser.

– Tu as toujours cette veine entre les yeux qui ressort quand tu bous de
l’intérieur. Tu l’avais durant toute l’affaire… Davis.
– La raison pour laquelle il s’est rendu m’échappe encore et ça me prend la
tête.

Cette fois, c’est à moi de le rassurer. Je mêle mes doigts aux siens et le
regarde dans les yeux.

– Blake est au trou pendant un bon moment, Jake. Certes, ce n’est pas autant
qu’on espérait, mais c’est mieux que rien, non ? Il n’a plus aucune emprise sur
nous. Plus jamais, tu entends ?
– Ouais, mais…
– Mais quoi ? l’encouragé-je comme il ne poursuit pas.

Nous sommes interrompus par l’arrivée de nos plats. Nous remercions la


serveuse et Jake attend qu’elle soit hors de vue pour murmurer.

– Tu te souviens lorsque je suis parti en vitesse de chez Emily, le lendemain


de l’audience ?

J’acquiesce en fronçant les sourcils. Il est vrai que je me suis beaucoup posé
la question quant à l’endroit où il était ce jour-là et pourquoi il était aussi pressé.
L’envie de le lui demander ne me quittait pas, et pourtant, j’ai réussi à me retenir,
pensant qu’il me le dirait le moment venu. C’est maintenant, apparemment, et je
suis tout ouïe.

– Je suis allé voir Davis. En prison.

Ma respiration se bloque et mes yeux s’agrandissent de surprise.

– Quoi ? Mais comment as-tu réussi à le voir, il n’était à la prison fédérale


que depuis la veille !
– Anderson a fait jouer son grade, mais peu importe. Ce n’est pas le
problème, Rosie. J’ai essayé d’avoir des réponses à mes questions, de savoir ce
qu’il cachait réellement derrière sa reddition et… il a parlé de toi…

Il passe une main nerveuse dans sa chevelure désordonnée. Tandis que mon
cœur est comprimé face au désarroi de Jake, mon cerveau, lui, reste bloqué sur
ses révélations.

– Comment ça ? Je ne comprends pas…


– Il a dit un truc… Et je n’arrête pas d’y penser. Je me persuade que ça ne
peut pas être possible, mais apparemment, il savait beaucoup de choses sur moi.
Sur mon passé…

Je commence à m’impatienter.

– Crache le morceau Jake, tu me fais peur.


– Il a insinué que je pourrais être… Tu sais que je n’ai jamais connu mon père
biologique…
Ma viande reste suspendue à mi-chemin de ma bouche. Mes yeux
s’agrandissent et j’en laisse tomber ma fourchette. Non…

– Tu penses qu’il pourrait être…


– Je n’en sais rien, Rosie. Mais il sait comment ma mère est morte. Et il est au
courant de mes antécédents comportementaux. Il ne me connaissait pas quand
j’avais 16 ans et pourtant il savait comment j’étais… Et il a parlé de gènes entre
lui et moi.

Il semble être sur le point de vomir en disant ça. Je bois une gorgée de vin
parce que cette soudaine révélation m’a asséché la gorge.

– Il te faisait peut-être surveiller.


– Possible, admet-il après un moment de réflexion. Mais alors la question
est : pourquoi ? Je n’étais pas Marshal, je n’étais même pas encore entré à
l’armée ! Qu’est-ce qui aurait pu le pousser à me faire suivre à part le fait qu’il
pourrait être… ?

La souffrance prend possession de ses traits. Sa main se resserre sur la


mienne, ses mâchoires sont contractées et je peux presque entendre ses dents
grincer.

– Je n’y crois pas une seconde, décrété-je. Blake Davis ne peut pas être ton
père.
– Et qu’est-ce que tu en sais ? Tu as remarqué ses yeux ? On a la même
couleur ! Comment ne pas se poser de questions avec tout ça ?

Il murmure, mais je peux sentir son besoin de hurler sa colère. Mon cœur se
resserre un peu plus dans ma poitrine. Je n’arrive pas à le croire. C’est trop…
glauque. Absurde. Surréaliste. Non, je refuse de penser que le géniteur de mon
petit ami puisse être l’un des plus gros criminels de ces dernières années.

Non, c’est juste inconcevable.

– Je suis désolé, Rosie. Je viens de gâcher notre dîner.

Je me penche sur la table et attrape son menton pour capter son regard. Ses
yeux sont brillants. Il est désemparé. Chamboulé et triste. Ça me tue de le voir
souffrir ainsi.
– Ne pense plus à ça. Je t’interdis de croire aux salades de ce type. Il a très
bien pu se renseigner auprès de tes anciens profs. Tu l’as dit toi-même, il est
malin. Il aurait pu connaître ces détails par n’importe qui dans cette foutue ville.
Tu sais bien qu’ici un secret n’est jamais bien gardé.

Cela semble le convaincre, car il se détend. Un peu.

– Je l’ai frappé, révèle-t-il soudain et j’en reste bouche bée.


– Sérieux ?

Il hoche la tête.

– Ouais. Il l’avait cherché. Mais je crois que je peux dire adieu aux Marshals,
continue-t-il avec un rire jaune. À peine un an avant ma retraite, c’est quand
même ballot.

Je pose une main sur la sienne. Nos regards s’accrochent, se redécouvrent.

– Je suis contente que tu l’aies fait, dis-je, sincèrement. J’aurais agi de la


même façon à ta place.
– Ça m’a fait un bien fou, si tu savais. Et si je pouvais, je recommencerais.

***

– Ferme les yeux, m’ordonne Jake alors que nous sommes sur la route après
avoir dîné en amoureux.

J’obtempère avec un certain sentiment d’excitation. J’adore les surprises avec


lui. Elles sont toujours étonnantes et belles. Nous roulons environ dix minutes et
je sens la voiture s’arrêter. Toujours avec les yeux clos, je laisse Jake m’extirper
de l’habitacle.

– Aïe, ça, c’est mon pied.


– Pardon, gloussé-je.

La fraîcheur de la nuit me fait frissonner et Jake me drape les épaules de sa


veste en cuir. Je le sais parce que son odeur est imprégnée dessus et je m’en
délecte complètement. Il me fait faire un demi-tour et me tire doucement par la
main.

– Lève les pieds, il y a un trottoir.

J’obéis en riant comme une collégienne. J’ai le cœur battant parce que je n’ai
pas la moindre idée de ce qui m’attend. Je ne savais même pas il y a encore trois
heures qu’il me réservait une surprise. Ce mec est un parfait comédien quand il
s’agit de cacher son jeu. Il se place derrière moi. Je sens son souffle dans mon
cou. Ses mains sont posées sur mes hanches et une chaleur intense me brûle le
bas-ventre.

– Tu peux ouvrir les yeux, Rosie.

Waouh ! Je fais face à une maison décorée de guirlandes électriques


multicolores. Je suppose que Jake les a posées pour que l’on puisse voir la
bâtisse dans la nuit. Elle est magnifique. Avec sa façade en bois qui s’étend sur
deux étages et la rampe blanche du porche qui semble tout juste peinte, elle
ressemble à un manoir fraîchement rénové.

– Elle est belle, soufflé-je les yeux exorbités.


– Tu ne la reconnais pas ?

Je m’approche un peu plus du portail – neuf lui aussi – et examine la demeure


en plissant les yeux. C’est là que j’aperçois le numéro de la maison. Je regarde
autour de moi et reconnais immédiatement la rue.

– La Maison Hantée ?!

Jake arbore un sourire radieux. Le bleu de ses prunelles est encore plus beau
sous la lueur de la lune.

– Mais… comment… je croyais qu’elle était abandonnée ! Quelqu’un habite


là-dedans ?

Je suis effarée. Non que je croie encore à cette histoire de fantôme que l’on se
racontait étant gamins, mais je n’aurais jamais imaginé que quelqu’un aurait le
courage d’acheter cette maison presque en ruine ! Et que cette personne en ferait
un magnifique manoir !
– Le propriétaire l’a rachetée à la commune et l’a fait rénover grâce à ses
économies. Mais il n’a pas encore posé ses bagages à l’intérieur. Il reste
quelques travaux à faire et il attend quelqu’un pour l’habiter avec lui.

Je me tourne vers Jake, un peu perdue. Muni de son sourire en coin, il extirpe
un jeu de clés de la poche de son pantalon et ma bouche s’ouvre en grand.

– Heureusement, il a pris quelques vacances. Il aura donc le temps de la


retaper un peu.
– Tu t’es acheté la Maison Hantée ! fais-je abasourdie.

Jake se rapproche de moi. Son visage n’est qu’à quelques centimètres du


mien.

– Non. Je nous ai acheté cette maison. Je veux que tu viennes vivre avec moi,
Rosie. Je veux dire, officiellement. Dans notre propre maison. Et je me suis dit
que ce serait encore mieux si cette demeure était celle-là même près de laquelle
nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Tu es d’accord ?

Je n’en crois pas mes oreilles. Il a acheté la maison de notre enfance. Pour
nous. Il y a encore quatre mois, je pensais ne jamais remettre les pieds à Oak
View. Je pensais que cette ville était à jamais derrière moi.

Il y a encore quatre mois, j’étais dans mon petit appartement de Chicago, je


soignais des malades tous les jours et je n’avais pas une minute à moi.

Il y a encore quatre mois, j’étais loin de m’imaginer que j’allais assister à un


meurtre et ainsi être la cible d’un tueur en série.

J’étais loin de m’imaginer que l’agent chargé de ma protection rapprochée


serait en réalité mon premier amour.

Je ne pensais pas devoir affronter à nouveau mes démons.

Il y a encore quatre mois, j’étais totalement loin de l’idée que je pourrais


retomber amoureuse de ce garçon.

Et pourtant…
– Rosie ?

Je reviens à l’instant présent et souris à Jake, les yeux brillants et émerveillés.

– Oui. Oui, bien sûr que je veux m’installer avec toi dans cette maison. C’est
génial, Jake !

Je me jette dans ses bras et nous échangeons un long baiser passionné, empli
d’amour et de promesses d’un avenir meilleur.

***

Nous sommes dimanche, Jake et moi commençons à emballer les premiers


cartons. Les travaux intérieurs de la Maison Hant… je veux dire de notre maison
ne sont pas encore terminés, mais d’après Jake, cela n’est plus qu’une question
de jours. Quand il peut, il aide les ouvriers à peindre les murs et à poser le
parquet. Je l’ai vu à l’œuvre plus d’une fois et je peux vous dire que c’est
incroyablement sexy un homme qui s’investit corps et âme dans son projet.
Tyron nous donne un coup de main de temps en temps et Emily nous promet de
venir pour la pendaison de crémaillère. Quant à moi, je me contente de donner
les directives au niveau de la déco – en accord avec mon amoureux bien sûr. Il
m’arrive parfois d’attraper un pinceau, mais la plupart du temps, ça se termine
en combat à la Star Wars avec Jake, et du coup, les ouvriers n’arrivent pas à
travailler.

Un morceau de papier journal atterrit sur ma tête et je jette un regard outré à


Jake qui, lui, arbore un sourire espiègle. J’attrape alors une grosse poignée de
papier, mais je n’ai pas le temps de la lui lancer qu’il se rue sur moi tel un
bulldozer et je ris comme une hystérique sous ses chatouilles.

Nous sommes interrompus par un raclement de gorge. Sur le pas de la porte


se tient une jeune femme incroyablement belle. Cette blonde sculpturale aux
jambes interminables sous son trench-coat nous scrute de ses yeux d’un bleu
céruléen d’un air hautain. Je sens immédiatement Jake se raidir et ce
comportement m’interpelle. Est-ce qu’il connaît cette femme ?

– Salut, Jake ! claironne l’inconnue et l’intéressé se redresse


automatiquement sur ses jambes.
– Qu’est-ce que tu fais là ? gronde-t-il avec animosité. Tu n’as rien à foutre
chez moi.

Elle ricane.

– Je te rappelle que c’est aussi chez moi.

Quoi ? Je me lève à mon tour. Jake a les poings serrés et fusille la blonde du
regard.

– Jake, tu peux m’expliquer ?

Bien que je sois précisément en train de comprendre ce qu’il se passe, j’ai


besoin de l’entendre de sa bouche. Mais ce n’est pas lui qui me répond.

– Oh, Jake, tu ne lui as donc rien dit ? se moque la blonde alors que ce
dernier est comme tétanisé à côté de moi. Je m’appelle Jennyfer. Je suis sa
femme.

Sa… femme. J’ai l’impression d’être en plein cauchemar. Ce n’est pas vrai, je
vais me réveiller. Ce n’est qu’un mauvais rêve… Mais je me rends compte que
c’est beaucoup trop réel. Cette scène est vraiment en train de se produire. Mon
cœur se comprime. Et alors que je croyais que Jake ne pouvait pas me trahir
davantage, Jennyfer défait la ceinture de son manteau noir, nous dévoilant son
ventre rond. Jake et moi poussons le même hoquet de stupeur.

– Tu ne m’as pas laissé le temps de te dire, l’autre jour, alors je le fais


maintenant. Je suis enceinte. Et tu es le père de ce bébé.
Chapitre 39

Jake

Impossible.

C’est le premier mot qui me vient à l’esprit en découvrant le renflement du


ventre de mon ex-femme. Je ne peux pas être le père de cet enfant. Je n’ai pas
couché avec elle depuis plus de cinq mois. Est-ce que sa grossesse date de cinq
mois ? Merde, c’est possible qu’elle soit tombée enceinte dans ses eaux.

Mais non ! Je n’ai pas couché avec Jennyfer cette nuit-là. Je ne me souviens
pas de tout concernant ce jour où je me suis alcoolisé jusqu’à ne plus tenir
debout, mais je suis sûr que je ne l’ai pas touchée. Putain, je ne m’en souviens
plus. Mon cœur est en transe dans ma poitrine. Je tente de faire le calcul, j’essaie
de trouver un indice qui pourrait prouver que je n’ai rien fait avec elle, mais c’est
le trou noir. Je tourne la tête sur le côté et croise le regard effaré de Lily. Merde,
Lily. Elle a les larmes aux yeux et son expression est… indéchiffrable.
J’aimerais la rassurer, lui certifier que ce bébé n’est pas le mien, mais les mots
restent coincés dans ma gorge. Je n’arrive à prononcer aucun mot. À la place, je
me tourne vers Jennyfer et son sourire goguenard que je meurs d’envie de lui
faire avaler. Mais à défaut d’avoir le droit de frapper une femme – enceinte, de
surcroît –, je lui lance un regard meurtrier. Elle ne semble pas impressionnée et
continue de faire sa princesse.

– Je ne signerai donc pas ces papiers du divorce, Jake, continue-t-elle. Je veux


que notre enfant grandisse avec ses deux parents. Ensemble.
– Lily, je… commencé-je en ignorant mon ex-femme.

Mais je n’ai pas le temps de finir qu’elle se rue dans la chambre et me claque
la porte au nez. Je n’en démords pas pour autant et colle mon front contre le
bois.

– Rosie…
Elle ne répond pas. Le désespoir me gagne. J’aimerais lui dire que ce n’est
pas vrai. Que je suis désolé de lui avoir caché cette partie de ma vie. J’aimerais
lui hurler que Jennyfer n’est plus rien pour moi. Que c’est elle, et elle seule, que
j’aime. Mais je sais que là, maintenant, tous les mots que je pourrais lui dire ne
suffiraient pas à l’apaiser. Je tourne la poignée, mais la porte ne s’ouvre pas.

Elle a besoin d’un moment, me dit ma conscience. Je me décide alors à


m’éloigner et fonce au salon où Jennyfer est confortablement installée dans le
canapé, un verre de jus d’orange dans la main.

– J’ai été patient avec toi, jusque-là, vociféré-je en pointant vers elle un doigt
accusateur. Mais là, tu as été trop loin !

Elle ne cille même pas.

– Parle pour toi, mon chéri, dit-elle sur un ton nonchalant. Je ne l’ai pas créée
toute seule, cette petite.

Elle s’adosse à un coussin et caresse son ventre tendrement. Une fille. Une
boule m’obstrue la gorge en imaginant Rosie dans le même état il y a quinze ans.

– Je demande un test de paternité.


– Tu es le père, Jake.

Son ton est soudain devenu plus dur et elle me fusille du regard.

– Ça, c’est toi qui le dis.

Au même moment, la porte de la chambre claque et Lily traverse le salon en


furie traînant sa valise derrière elle. Non. Non, non, non.

– Bon vent ! lui hurle mon ex-femme, moqueuse, et je me tourne vers elle en
grondant.

Je me rue dehors pour rattraper Lily. Un taxi est garé devant la maison. Elle a
dû l’appeler pendant qu’elle était enfermée.

– Rosie… supplié-je.
Mais elle m’ignore complètement et donne sa valise au chauffeur. Elle ouvre
la portière du véhicule, mais je la ferme aussi sec. Elle reste dos à moi.

– Ce n’est pas moi, Rosie.


– Faites tourner le compteur, ordonne-t-elle au chauffeur qui s’est mis au
volant. Laisse-moi partir Jake.

Un couinement lui échappe en prononçant mon prénom. Je la vois pleurer


dans le reflet de la vitre. Je ne supporte pas de la voir dans cet état.

– Je ne suis pas le père de cette gamine, merde !


– Ah ! s’écrie-t-elle en se tournant enfin vers moi. C’est une fille en plus !
Félicitations, Jake. C’est un sacré karma qu’on a là, tu ne crois pas ?
J’abandonne notre fille il y a quatorze ans et tu vas bientôt en avoir une.
– CE. N’EST. PAS. LA. MIENNE, hurlé-je en détachant les mots.
– Et elle est à qui, alors ? Je ne savais même pas que tu avais une femme,
putain ! Et en plus, tu l’as revue alors qu’on était ensemble ?
– EX-femme. Ça fait un an qu’on n’est plus ensemble. J’essaie de la
convaincre de signer ces foutus papiers de divorce, mais elle refuse. Elle s’est
pointée à l’improviste pendant que tu étais avec ton père, je n’étais pas du tout
au courant !
– Le jour de mon anniversaire, en plus ! C’est un cauchemar.
– Je ne l’ai pas touchée, Rosie. Ni la semaine dernière ni depuis notre
séparation. Je t’en prie, crois-moi.
– Jennyfer veut ma part de la maison. Et j’ai pris la décision de la lui donner à
l’instant où j’ai décidé d’acheter la maison d’Oak View. Je lui donne tout si c’est
le prix à payer pour être avec toi. Tu es la seule, Rosie. Tu as toujours été la
seule.

De nouvelles larmes roulent sur ses joues et je réprime l’envie de les recouvrir
avec mes lèvres.

– J’ai fait une erreur monumentale il y a quatorze ans. Je n’ai pas envie d’en
faire une deuxième en te privant de ton bébé.
– Mais putain, ce n’est pas ma gosse !!
– À quand remonte la dernière fois que tu as couché avec elle ?
– Je ne vois pas en quoi…
– Réponds, Jake.
Je tente de réfléchir. Je me souviens de mon tour au cimetière. La route pour
rentrer chez moi. Les premiers verres en regardant la photo de mon frère d’armes
que j’ai encadrée. Le son de ses talons aiguilles…

– Un peu avant que je vienne à Chicago pour ton programme. Mais je suis
presque sûr que je n’ai rien fait.
– Oh oui, ça se voit ! ironise-t-elle. C’était il y a quatre mois ! De combien
est-elle enceinte ?

J’enfonce mes mains dans les poches de mon pantalon et soupire en baissant
la tête.

– Cinq mois.

Son regard s’ancre au mien. Il est triste. Tellement triste, putain ! Et par ma
faute en plus.

– Je ne veux pas être cette femme-là, Jake.


– Rosie…

Ma voix n’est qu’un murmure désespéré.

Ne t’en va pas, bébé. Reste avec moi. On s’était promis…

Elle actionne la poignée du taxi. Cette fois, je ne l’empêche pas de l’ouvrir et


recule. Mon cœur se fissure. Il va péter à nouveau, je le sens. Exactement
comme il y a quatorze ans.

Quand on y pense, c’est presque la même scène. À la différence


qu’aujourd’hui, je fais face à Lily. Et qu’elle s’apprête à quitter ma vie parce que
j’ai merdé.

Royalement.

Elle baisse la vitre, mais garde le regard fixé droit devant elle.

– Je ne t’en veux pas, Jake. Après tout, on ne peut pas tout prévoir. Mais il y a
une personne en trop dans cette histoire. Et cette personne, c’est moi.
– Non… Rosie…
Les larmes me piquent les yeux et tout se brise en moi. Je la perds. Elle
m’échappe et je refuse de m’avouer vaincu. Mais que puis-je dire pour la
convaincre de rester auprès de moi ? Que je l’aime ? Elle le sait parfaitement.
Que je ne suis pas le père de cette enfant ? Je me tue à le lui répéter depuis un
quart d’heure et moi-même je ne suis pas sûr de cette bombe.

– Prends soin de toi, Jake. Vous pouvez y aller, dit-elle au chauffeur.

Juste avant que le taxi démarre, je peux apercevoir une larme rouler sur sa
joue. Elle s’en va. Je ne la reverrai plus. Le taxi prend de la distance. Je suis
désemparé. Je la regarde s’éloigner, impuissant. Son âme quitte la mienne.

Non.

Non, non, non.

Je refuse.

Pris d’un soudain élan désespéré, je me lance à sa poursuite. Je cours comme


un malade dans la rue. Il faut que je la retienne. Elle ne peut pas me quitter. Je
refuse de la laisser s’en aller. Pas après tout ce que nous avons traversé. Je cours
en hurlant son surnom. Putain, mais il va s’arrêter ce connard ? Mes muscles se
fatiguent et j’ai un point de côté. Mais je ne me laisse pas abattre. Tant que je
vois encore la voiture, je garde l’espoir de la rattraper. J’ai été entraîné pour les
poursuites à pied, je suis donc très endurant. Seulement, je ne suis pas non plus
Superman. La fatigue m’étreint et je suis obligé de ralentir. La voiture prend
davantage de distance.

Bientôt, je ne la vois plus.

Alors je tombe à genoux et, la tête entre mes mains, je me mets à chialer.

Ça fait des années que je ne me suis pas senti ainsi. J’ai mal, putain. J’ai mal
partout. Je n’arrive pas à croire que la vie puisse être aussi garce avec moi. Je
pensais en avoir fini avec ce foutu karma quand j’ai retrouvé Lily. À ce moment-
là, j’étais sûr et certain que rien ni personne ne pourrait plus jamais nous séparer.
Je l’ai protégée au péril de ma vie. J’ai fait disparaître ma rancœur parce que
l’amour que j’éprouve pour elle était beaucoup plus fort. Infiniment plus intense
que tout ce que j’avais pu ressentir ces dernières années. J’ai tenu tête à son père.
J’étais résolu à la rendre heureuse. Et avec quoi je me retrouve désormais ?
Rien. Rien, si ce n’est une ex perfide et manipulatrice et un bébé dont je ne suis
même pas sûr qu’il porte mes gènes. C’est complètement insensé. Mais je
compte bien tirer cela au clair. Une bonne fois pour toutes. Je refuse de baisser
les bras. Pas cette fois. Je ne l’abandonnerai plus.

Je me relève, la colère reprenant sa place dans mon esprit. Je suis épuisé.


Mais j’ai autre chose à faire que me reposer, là tout de suite.

Quand je reviens chez moi, Jennyfer a clairement pris ses aises. Et je ne peux
même pas mettre mon grain de sel parce qu’elle a raison, quoi que j’en pense.
Elle est chez elle autant que je suis chez moi. Elle mélange une pâte dans un
saladier tout en se déhanchant au rythme de la musique provenant de la stéréo.
La colère me bouffe les synapses à la voir si joviale alors que je suis brisé de
l’intérieur.

– Je te laisse mes parts.

Elle porte son doigt enduit de crème à sa bouche. Je me force à ne pas


regarder son abdomen proéminent. Ça me paraît trop réel quand j’y fais face.

– Jake, je crois que tu n’as pas compris que la donne avait changé. On va
avoir un bébé. Tu en es conscient au moins ?

Non. Et je ne veux pas l’être.

– Et toi, est-ce que tu as conscience que je ne veux plus de toi ? Je ne veux


plus rien avoir à faire avec toi.

Soudain, Jennyfer pose brusquement le fouet à côté du récipient et un peu de


crème vole à côté. Elle contourne l’îlot et se plante devant moi, les mains sur ses
hanches élargies par la grossesse. Je détourne le regard. Je ne peux pas. Je ne me
résous pas à poser les yeux sur ce renflement qui ne vient certainement pas de
moi. Je n’y crois pas.

– Regarde-moi, Jake ! persifle-t-elle, hors d’elle. C’est toi qui m’as mise dans
cet état. Et que tu le veuilles ou pas, on restera ensemble pour l’élever. Je refuse
qu’elle ait des parents séparés…
– NON !!! hurlé-je soudain, fou de rage.
Jennyfer sursaute et me scrute, l’air horrifié. Dans un élan de colère noire, je
me précipite vers elle. À défaut de pouvoir frapper une femme, je me défoule sur
les objets qui se trouvent près de moi. Je casse tout. Le fouet enduit de crème
valse dans les airs avant de s’écraser contre le mur, le saladier part avec. La
cuisine ne tarde pas à devenir un champ de bataille, mes mains sont
incontrôlables. La haine a pris possession de mon corps. Des assiettes se
fracassent au sol et je parviens même à casser un cadre accroché à mon mur en
lançant un tabouret. Je suis une bête.

Quand je n’ai plus rien à jeter à travers ma maison, je me tourne vers mon ex-
femme, le cœur battant à mille à l’heure et tremblant de rage.

– Tu peux me faire croire ce que tu veux, Jennyfer. Mais je sais que je ne suis
pas le père de ce bébé.

Elle pose une main sur son ventre rebondi dans un geste de protection, mais
son sourire narquois la trahit.

– Tu es fourbe et manipulatrice, continué-je, les dents serrées. Tu ne m’auras


pas sur ce coup-là, tu entends ?

La bête en moi rugit. Je dois me faire violence pour ne pas me ruer sur elle et
lui faire ravaler son air condescendant. À la place, je tourne les talons et
m’enferme dans ma chambre. Le calme règne dans la maison, mais dans ma tête,
c’est un vrai bordel. Après tout ce que Lily et moi avons traversé, après toutes
les discussions douloureuses que nous avons dû avoir pour pouvoir tourner la
page sur ce qui s’est passé il y a quatorze ans, après toutes les larmes que nous
avons versées… je n’arrive pas à croire que tout parte en fumée. Comme ça, en
un claquement de doigts manucurés de Jennyfer. Elle n’aurait pas pu mieux
choisir son moment, cette garce. Juste alors que Rosie et moi retrouvions peu à
peu notre bonheur d’autrefois et la sérénité. J’étais redevenu le gamin de 16 ans,
et elle la magnifique adolescente de l’époque. Nous étions heureux, putain !
Nous nous apprêtions à vivre ensemble, merde ! Qu’est-ce qui vient de se
passer, au juste ? Pourquoi ? Qu’a-t-on fait de mal pour mériter ça ? Je me
prends la tête entre les mains. Mon pouls pulse dans ma poitrine et mes yeux
s’embuent à nouveau de larmes. Je prends le temps de quelques inspirations et
me passe un coup d’eau sur le visage avant d’extirper mon téléphone de la
poche.

– Salut frérot, comment va ?


– Est-ce que…

Ma voix est rauque à cause de la boule de douleur qui obstrue ma gorge.


J’émets un raclement pour l’éclaircir.

– T’es chez toi ? demandé-je d’une voix un peu plus assurée.


– Ouais, mais ça va, toi ? T’as pas l’air bien, tu t’es embrouillé avec Lily ?

Ah ! Si seulement c’était aussi facile ! On se serait disputés, mais vite


réconciliés sur l’oreiller, comme d’habitude. Or là, c’est plus compliqué.
Tellement plus compliqué qu’une simple embrouille. Lily est partie. Et, en me
repassant douloureusement notre dernière conversation, elle ne reviendra pas.
Jamais. Je me perds dans ses yeux brillants de chagrin, ses paroles me
poignardant à mesure qu’elles sortent de sa si belle bouche. J’inspire son parfum
en me disant que c’est la dernière fois que je le sens. Mon cœur perd encore
quelques morceaux. Une larme roule sur ma joue.

– Jake ? fait la voix inquiète de Tyron à l’autre bout du fil, me ramenant à


l’instant présent.
– Ouais… je t’expliquerai. Il y a moyen que je vienne passer quelques jours
chez toi ? Juste le temps que la maison d’Oak View soit terminée, ça pue les
produits chimiques et la peinture, encore.
– Pas de problème, mon pote. Tu peux rester autant de temps qu’il le faudra.
– Merci. T’es un vrai frère.

Je raccroche et remplis ensuite mon sac de sport des premières fringues qui
me passent sous la main. Je refuse de rester une minute de plus avec cette
pimbêche de Jennyfer. Et il faut croire qu’elle n’est pas décidée à sortir de cette
maison. Je vais peut-être paraître cliché en disant ça, mais putain, je ne sais pas
comment j’ai fait pour accepter d’épouser cette femme. Pourtant, je n’avais
aucune envie de lui dire oui.

Je me souviens de ce moment-là, devant le prêtre. Je savais que j’épousais


Jennyfer, mais mon esprit, lui, n’a pu s’empêcher d’imaginer Rosie s’avançant
au rythme des notes de « La Marche nuptiale », dans sa magnifique robe
blanche. Je me suis dit que ça aurait dû être elle. Elle, je l’aurais épousée par
amour, et non pour céder à un caprice comme je l’ai fait avec Jennyfer.

Quelle belle connerie, putain ! Maintenant, je m’en mords les doigts jusqu’à
l’os.

Je suis en train de refermer mon sac lorsque quelque chose attire mon
attention. Sous mes vestes dans ma penderie se dissimule un carton que je
reconnaîtrais entre mille. Celui de Lily. Notre boîte à souvenirs. Mon cœur fait
un bond. Que fait-il là ? Elle ne s’en est jamais séparée ! Est-ce un message
pour me dire qu’elle compte définitivement tourner la page sur notre histoire
d’amour ? Je l’attrape et le pose sur le lit. J’hésite à l’ouvrir. Je sais déjà ce qu’il
y a à l’intérieur, bien sûr, mais je crains que replonger dans nos souvenirs encore
une fois ne me fasse plus de mal qu’autre chose. Je souffre déjà tellement de son
départ !

Allez, mec, une dernière fois.

Je rabats les côtés. Cette fois, mon cœur qui tentait de survivre jusqu’à
maintenant tant bien que mal se désintègre, littéralement. Non… elle n’a pas fait
ça… Je prends le collier d’une main tremblante. Un trou béant me perfore la
poitrine. Je caresse le pendentif en forme de phare que je lui ai offert lorsque
l’on était ados. Je me souviens de ma réaction quand je l’ai vu pendre à son cou
alors que nous venions de nous retrouver. À ce moment-là, j’ai été choqué de
savoir qu’elle l’avait gardé et qu’elle l’avait toujours sur elle, de surcroît. J’ai su
alors qu’elle ne m’avait jamais oublié.

Aujourd’hui, elle en a décidé autrement.

Elle veut m’oublier.

Elle ne souhaite pas seulement tourner la page. Elle veut carrément brûler le
livre de cette histoire.

Notre histoire.
Chapitre 40

Lily-Rose

Je ne suis pas retournée travailler. J’ai beau me dire que je dois aller de
l’avant, que tout est fini… Je pensais que je pouvais affronter ça, comme je l’ai
stipulé lors de mon dernier tête-à-tête avec Jake, mais je me rends compte
aujourd’hui que je me suis leurrée. Rien n’est plus pareil. J’ai cette boule au
ventre rien qu’à l’idée de retourner à l’hôpital. Même sortir de l’appartement
d’Emily me fout la trouille. Dans les rues, tout le monde parle de la
condamnation de Blake Davis, l’un des plus grands trafiquants de la côte est.

Jake. Cela fait trois semaines que je suis partie et j’ai l’impression que l’on
s’est séparé depuis cinq minutes. Mon cœur, autrefois comblé par sa présence,
n’est maintenant plus que l’organe qui me permet de vivre. Il ne bat plus aussi
vite. Il survit, comme moi. Mes yeux sont cernés et toujours embués de larmes.
Je n’ai plus cette sensation de papillons dans le ventre. Parce que c’est Jake qui
était à l’origine de ça. Maintenant qu’il n’est plus là, je ne ressens plus rien.
C’est le vide. Le néant. À la place, j’ai un trou béant. Un gouffre intergalactique.
La nourriture est devenue secondaire, également. Chaque fois que j’essaie de
manger, les aliments ne restent jamais bien longtemps dans mon estomac. Le
sommeil ? J’ai oublié ce que c’était. C’est un exploit si j’arrive à m’endormir
avant trois heures du matin. Et encore, c’est le fait de trop pleurer qui me fatigue.
J’ai l’impression de n’être plus qu’un corps sans âme. Une coquille vide. Je vis
seulement parce que je n’ai pas le choix. Mais je n’ai pas l’impression d’être
vivante. Je reste prostrée toute la journée dans l’appartement. Je ne me sens en
sécurité nulle part. Et les cauchemars ne se sont pas atténués. Il n’est même pas
là pour m’apaiser.

Me voilà donc piégée entre quatre murs, encore une fois. Sauf qu’aujourd’hui,
c’est Emily qui a remplacé Jake. Je vois bien qu’elle s’inquiète pour moi.
Lorsque je l’ai appelée dans le taxi, ma voix l’a tout de suite alertée. Elle savait
que quelque chose n’allait pas. J’ai voulu faire bonne figure en descendant de
l’avion, mais quand elle m’a vue à l’aéroport de Chicago, elle est devenue
hystérique et j’ai su que mon visage trahissait ce que je ressentais vraiment.

Je ne me suis pas confiée tout de suite. Il m’a fallu quatre jours avant que je
puisse associer ne serait-ce que trois mots avec le prénom de Jake.
Heureusement pour moi, elle connaissait le plus gros de l’histoire grâce à Tyron.
Je n’ai eu qu’à lui dire que je n’en voulais pas à Jake. Et c’est vrai. Qui aurait pu
prévoir ça ? Je suis la mieux placée pour dire que ces choses-là ne se contrôlent
pas forcément. Certes, il aurait pu se protéger, mais c’est sa femme, après tout.

Je l’ai cru quand il m’a dit qu’il n’y avait plus rien entre eux. Qu’il ne l’aimait
plus. Jake est honnête. Il ne m’aurait jamais fait ça. Mais il aurait tout de même
pu me parler de son mariage. Il aurait dû. Je méritais de savoir. Je me suis sentie
tellement trahie ! J’aurais compris, bon sang. Quatorze ans se sont écoulés avant
que l’on se retrouve, il était normal que nous ayons eu d’autres relations chacun
de notre côté ! J’aurais peut-être éprouvé de la jalousie, mais beaucoup moins
que maintenant, je pense. J’aurais respecté le fait qu’il se soit uni à une autre.
Cela m’aurait fait mal, mais je l’aurais accepté. Plus facilement que maintenant
en tout cas. Pourquoi ? Parce qu’il m’a mise devant le fait accompli. Il n’avait
pas prévu la venue de sa femme, mais c’est tout comme, pour moi. Il m’a caché
son existence pendant plusieurs mois. Parce qu’il a eu un nombre incalculable
d’occasions de m’en parler. De me dire qu’il tentait de divorcer, mais qu’elle
refusait. Qu’elle voulait sa part de la maison. Je ricane jaune. Mon cul, ouais !
Ce qu’elle voulait, c’était récupérer Jake. Et elle a bien réussi son coup. Elle est
enceinte. De Jake. Je devrais être en colère contre lui pour ça. Mais je ne le suis
pas. Ni contre elle, bizarrement. C’est la vie qui en a décidé ainsi. C’est la faute
à pas de chance, c’est tout. Et je dois faire avec. La porte claque et je sursaute.

– C’est moi ! crie la voix d’Emily.


– Un cambrioleur dirait la même chose.
– Ah oui, c’est vrai : c’est Emily Curtis, 28 ans, Afro-Américaine au corps de
rêve, célibataire, mais sexy et accessoirement infirmière à l’hôpital central de
Chicago. C’est mieux ?

Je souris en secouant la tête.

– Un chouïa de modestie en plus, et c’était parfait.


Elle enlève ses talons avant de venir s’affaler sur le canapé à côté de moi en
soupirant d’aise.

– Ah, ce que ça fait du bien ! Tu regardes quoi ?

Je hausse les épaules. La télé diffuse un film romantique, mais je ne pourrais


même pas lui résumer le début. Elle se tourne vers moi, m’arrache la tasse de
café désormais froid et la pose sur la table avant de me prendre les mains.

– Ça ne s’arrange pas, hein ?

Ce n’est pas une question. Je hausse de nouveau les épaules, mais au fond, je
sens les larmes monter.

– Écoute, Lily. Je t’aime comme une sœur, tu le sais. Et si j’avais un super-


pouvoir comme la bonne fée de Cendrillon, je ferais disparaître cette garce et
vous rabibocherais, Jake et toi.
– Mais tu n’es ni marraine ni fée et tu as encore moins de super-pouvoirs,
bougonné-je en gardant les yeux fixés sur un point du mur au-dessus de la télé.

Je soupire.

– Je suis perdue, Em’. Je ne peux plus retourner en Californie parce que


j’aurais trop peur de retomber sur… lui. Ou elle. Rester ici me fait flipper parce
que l’homme qui a tenté de me tuer se trouve dans la prison de cette ville… Je
ne sais plus où est ma place, finis-je par sangloter, le chagrin étant trop fort. Je
me sens vide. Je n’ai plus goût à rien. C’est comme si… j’avais laissé mon âme
là-bas… avec lui…

Quelque part, c’est exactement ce que j’ai fait en laissant mon carton de
souvenirs. J’ai laissé mon âme. Il faisait partie de moi. C’était mon seul lien avec
Jake et Anélya. Mais en faisant mes bagages, j’ai pensé que ce serait mieux de
ne pas l’emmener. De laisser les souvenirs là où ils doivent être. Je me sens nue
sans mon collier. Vide sans mes photos. Mais si je dois tourner la page, autant
que ce soit radical. Jake est marié et va avoir un bébé. Alors que moi, j’ai
abandonné le mien. Je mérite d’être seule jusqu’à la fin de mes jours. J’ai fait
une erreur monumentale il y a quatorze ans, j’en paie les conséquences.

Elle remet une mèche derrière mon oreille et me sourit chaleureusement.


– Tu vas t’en sortir, chérie. Tu es la femme la plus forte et la plus courageuse
que je connaisse.

J’esquisse un minuscule sourire, mais il n’atteint pas mes yeux. Emily est ce
que j’ai de plus cher au monde, maintenant. Je peux lui confier absolument tout
sans avoir peur d’être jugée. Elle m’a soutenue lorsque je lui ai révélé l’abandon
de ma fille et elle me soutient encore aujourd’hui alors que j’ai le cœur en
miettes. Je n’aurais pas rêvé mieux comme meilleure amie.

– Quant à revenir ici… Je ne te cache pas que j’ai peur tous les jours, moi
aussi…

Elle s’interrompt tout à coup et ses yeux brillent d’une lueur… surprise ?
Comme une enfant prise la main dans le sac. Je fronce les sourcils.

– Comment ça, tu as peur, toi aussi ? demandé-je, suspicieuse.

Elle baisse la tête, la mine penaude. Ce comportement m’alerte. J’ai remarqué


qu’elle n’est plus réellement la même depuis la fête que l’on a passée chez elle.
Elle n’a pas complètement changé, elle est seulement devenue… différente. Plus
méfiante. Je décide de mettre cartes sur table.

– Emily, comment t’es-tu blessée au visage ? Et tes bras ? Je n’étais pas sûre
de moi en me levant le lendemain de la beuverie, mais ils étaient bel et bien
couverts de bleus, hein ?

Elle se lève et tente d’échapper à la conversation.

– Lily, je n’ai pas envie d’en parler, je…


– C’est Tyron ?! Ne me dis pas que c’est lui qui te fait ça, Em’ !

Je ne peux pas croire qu’il soit violent, mais après tout, je ne le connais pas
depuis très longtemps. Je connais Jake depuis plus de vingt ans, et pourtant, je
viens de découvrir une autre facette de lui.

– Emily, dis-le-moi. Est-ce que Tyron t’a frappé, ne serait-ce qu’une gifle ?

Je me vois déjà lui arracher les noix à mains nues. Elle est au bord des larmes,
mais je n’abandonne pas. J’ai besoin de savoir.

– Non, Lily ! Bien sûr que non !


– Alors, explique-moi ! hurlé-je, hors de moi. Qui t’a fait ça ? Et ne me dis
pas que c’est ta chute à vélo, ça fait des années qu’il prend la poussière dans ta
ca…
– BLAKE !!!!

Je me pétrifie. Ce nom a le don de me glacer le sang, encore aujourd’hui.


Incapable d’émettre le moindre son, je me contente de la scruter avec des yeux
comme des soucoupes. Quoi ? Est-ce que c’est une mauvaise blague ? Emily
s’assied sur le canapé, effondrée. Je reste statufiée au milieu du salon pendant
quelques minutes, n’en croyant pas mes oreilles, avant de me décider à prendre
place à côté d’elle.

– Em’… tu vas m’expliquer tout de suite ce qui t’est arrivé avant que je pète
un câble. Qu’est-ce que ce fumier t’a fait ? Pourquoi n’ai-je pas été mise au
courant avant ?

Emily reste un moment silencieuse et je lui tends un mouchoir. Elle essuie son
maquillage qui a coulé avec les larmes avant de se lancer d’une voix
chevrotante.

– Je… je sortais de l’hôpital après ma garde. Deux hommes m’ont sauté


dessus et m’ont frappée. Les coups pleuvaient, j’étais à terre, mais ils ont
continué jusqu’à ce que mon sang coule. Je n’ai rien compris, Lily. Je les ai
suppliés, mais ils se sont mis à rire. Au début, je croyais que ce n’étaient que des
brigands qui voulaient me voler. Mais l’un d’eux m’a attrapée par les jambes. Il
les a écartées et…

Ces paroles deviennent de plus en plus horribles à entendre. J’en ai la bile qui
me remonte à la gorge.

– Em’… ne me dis pas que…


– Non, il n’a pas eu le temps… Car il est arrivé.

Je devine aisément de qui elle parle et je bous de rage.

– Il m’a empoignée par les cheveux avant de me faire passer un message.


Pour Jake. Il… il a dit que tu étais à lui. Qu’il allait faire de toi la plus docile
de… ses putains… Oh, Lily…

Je l’attrape pour la serrer contre moi et la berce telle une enfant. Seigneur, elle
a vécu un de ces calvaires ! Elle s’est fait agresser, et moi, je n’ai rien fait pour
elle. Je m’en veux tellement ! C’est à cause de moi si Blake Davis lui a fait du
mal. Je suis seule responsable de ce qu’elle a enduré.

– Je suis tellement désolée, chérie, sangloté-je. Pardonne-moi…

Elle relève ses yeux rougis et secoue la tête.

– Tu n’y es pour rien, Lily. Rien de ce qu’il s’est passé n’est de ta faute, tu
entends ? Ce mec est un putain de psychopathe dénué de compassion et de pitié.
Le seul à blâmer, c’est ce fumier.
– Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? À la soirée, tu avais l’air tellement…
heureuse ! Alors que ça ne faisait que quelques jours que… Mon Dieu, tu as dû
avoir si peur !

Je me sens tellement minable bien que je sache qu’elle a raison sur mon
innocence. Je n’y suis pour rien, et pourtant, je ne peux empêcher la culpabilité
de m’étrangler.

– On ne voulait pas t’inquiéter. Jake a mobilisé des flics pour me protéger. Il a


mis tout en œuvre pour que je ne sois plus en danger. Nous ne t’avons rien dit
parce que tu étais déjà beaucoup trop stressée avec cette histoire de témoignage.
Tu comprends ?
– Non, réponds-je, un sentiment de trahison me traversant. Je t’aime, Emily,
mais putain, je ne suis pas en sucre, OK ? Je ne suis pas fragile.

Je me lève d’un bond et fais les cent pas dans le séjour, à bout. Je n’en veux
pas à Emily. Non, c’est Jake qui a ordonné de ne rien dire. Il veut me protéger, je
suis d’accord. Mais pas émotionnellement. Il n’avait pas le droit de me cacher
ça. Tout comme il n’avait pas le droit de me cacher qu’il était déjà marié ! Argh,
je suis tellement en colère que je casserais bien tout ce qui se trouve dans cet
appartement si tant est que cela eût été à moi !

– Vous auriez dû m’en parler. Il aurait dû me mettre au courant, merde !! J’en


ai marre qu’il me tienne à l’écart comme ça, j’ai envie de… Si je n’avais pas
autant peur de souffrir davantage, je l’aurais appelé pour lui balancer ses quatre
vérités dans la gueule ! Ce qu’il peut m’énerver, à la fin !

Emily se lève à son tour et m’arrête dans mon élan. Elle plante ses yeux
profonds dans les miens et me dit d’une voix qui se veut rassurante :

– Je vais bien. Blake est hors d’état de nuire, Lily. Plus personne ne nous veut
du mal. Tu as fait ce qu’il fallait, il est bien gardé au fond de son trou à rat, nous
n’avons plus rien à craindre.

Ses paroles me vont droit au cœur et j’avoue que ça me calme quelque peu.
Mon cœur reprend un rythme normal et ma respiration ralentit. Si j’avais eu une
sœur, j’aurais aimé qu’elle soit comme Emily. Adorable, rassurante et
réconfortante.

***

Quelques jours passent et ni elle ni moi n’avons reparlé de cette histoire


d’agression. Elle veut tout oublier et je ne le comprends que trop bien. Comme
d’habitude, lorsqu’elle rentre de l’hôpital, elle me retrouve avachie sur le sofa,
des friandises à portée de main devant un énième film d’amour, les larmes aux
yeux. Qui a dit qu’il fallait soigner le mal par le mal, déjà ? Je crois qu’il avait
un coup dans le gosier, ce jour-là, celui-là. Emily s’empare de la télécommande
et l’écran s’éteint, me faisant sursauter.

– Mais…
– Ça suffit maintenant les conneries. Le destin est un putain d’enfoiré, mais
ne te laisse pas abattre.

Elle désigne mon pyjama rose et blanc sous ma robe de chambre violette. Je
ne suis pas maquillée et mon chignon est à moitié en vrac.

– Bah quoi, t’aimes pas mon pyjama ?


– Il est cinq heures de l’après-midi, pardi !!! Je ne suis peut-être pas la
marraine bonne fée, mais toi, tu ressembles bien à Cendrillon… avant le bal.
Allez, va prendre une douche, on va faire un peu de shopping.

Je proteste. Je n’ai aucune envie de sortir. Je veux hiberner sur le canapé


jusqu’à la fin de ma vie. Mais Emily est têtue et ne me laisse aucun choix.

La douche me fait du bien même si elle ne me remonte pas vraiment le moral.


Jake me manque. Je n’arrête pas de penser à ce que l’on s’est dit depuis que nos
chemins se sont à nouveau croisés. Nous nous sommes détestés, l’un a reproché
ce qu’il s’est passé à l’autre alors qu’aucun de nous deux n’était réellement
fautif. Et, finalement, nous nous sommes aimés à nouveau. Profondément.
Passionnément. Éperdument. Nous vivions un bonheur sans nuages après
l’arrestation de Blake. Je me sentais à nouveau moi-même, heureuse et
amoureuse. Je lui ai définitivement ouvert mon cœur. Sans Jake, le temps me
paraît incroyablement long. Long et sans aucune saveur. Je perds pied sans ses
bras autour de moi, sans son odeur, sans sa bouche sur la mienne, sans le chant
de son cœur contre mon oreille. J’ai l’impression de me noyer dans un gouffre
sans fond.

– Regarde-moi cette tête de raton laveur sous ecsta, se lamente Emily, plantée
face à son reflet dans le miroir.

Je sors de la douche et m’enveloppe d’une serviette.

– Je suis désolée, marmonné-je.

Parce que c’est à cause de moi si elle a presque autant de cernes sous les yeux
que moi. Je la réveille chaque nuit avec mes hurlements. Lorsqu’elle est de
garde, je ne parviens pas à fermer l’œil tant qu’elle n’est pas à côté de moi. Je
suis comme une gamine de 4 ans qui a peur de dormir sans sa mère. Pitoyable. Je
suis une très mauvaise amie. Elle dort mal à cause de moi et elle doit assurer à
l’hôpital, la journée.

– Je suis une amie épouvantable, bougonné-je. À ta place, je me serais déjà


mise à la porte.

Emily me fusille du regard à travers le miroir et pointe un doigt menaçant


dans ma direction.

– Ne t’avise plus jamais ne serait-ce que de penser un truc pareil, me


réprimande-t-elle. Les amis sont faits pour ça, Lily. Prendre soin de l’autre, le
rabrouer quand il faut, l’écouter, lui faire voir les bons côtés de la vie et lui
mettre des coups de pied au cul quand c’est nécessaire. Je suis ton amie, Lily-
Rose. Et je le resterai pour toujours.

Pour toujours. Je tique, mais ne dis rien. Le « ils vécurent heureux jusqu’à la
fin de leur vie » s’est transformé en « elle vécut seule et triste jusqu’à ce qu’elle
finisse par crever de chagrin et dévorée par ses quarante chats ». Je ne veux plus
entendre ce qui touche de près ou de loin à l’amour. Enfin, sauf lorsque cela
concerne ma meilleure amie. Déjà que je l’empêche d’avoir ses heures de
sommeil nécessaires à sa santé, je ne peux pas être mauvaise à ce point.

– Comment ça se passe avec Tyron ?

Même le fait de dire ce nom me fait mal. J’aime bien Tyron. Il est de nouveau
remonté dans mon estime maintenant que je sais qu’il n’y est pour rien dans ce
qui est arrivé à Emily. Mais penser à l’amant de mon amie me ramène
automatiquement à lui. Bien entendu, je ne demanderai jamais à Emily de
rompre sa relation – quelle qu’elle soit – avec Tyron seulement parce que celui-
ci s’avère être le meilleur pote de Jake, ce serait purement déloyal et égoïste.
Même si ça fait mal. Ce n’est pas parce que je ne suis pas heureuse qu’elle n’a
pas le droit au bonheur, elle. Emily se contente de hausser les épaules en évitant
mon regard.

– Disons qu’on ne discute pas beaucoup, élude-t-elle.

Elle se concentre sur son maquillage, mais je vois clair dans son jeu. Au
moins une qui s’en sort mieux que l’autre.

– Toi, t’as craqué.

Son mascara loupe sa paupière et un énorme trait disgracieux lui barre le


sourcil.

– Eh merde, Lily, j’ai loupé avec tes conneries, peste-t-elle alors que j’éclate
de rire.

Elle se tourne vers moi et un sourire éclaire son visage chocolat.

– C’est la première fois que tu ris depuis presque un mois.


Je me calme tandis qu’elle efface sa bévue. C’est vrai que j’ai à peine
esquissé un sourire depuis que je suis revenue à Chicago. J’ai enfilé un soutien-
gorge et mon pantalon, et maintenant je me tiens à côté d’elle, une main sur la
hanche et le regard déterminé à lui tirer les vers du nez.

– Tu l’as su comment ? Que Cupidon t’avait décoché une flèche.


– Cupidon, ses flèches, il se les fout bien profond où je pense. Je n’ai pas
craqué pour Tyron, on s’envoie en l’air et c’est tout. Allez, viens, les boutiques
nous attendent.
– C’est ça, fais-je en la suivant. Et moi, je suis la reine d’Angleterre.

Elle ouvre la porte à la volée alors que j’ai à peine enfilé mes chaussures. Elle
fait la fille furibonde, mais je sais qu’elle ricane sous cape. Je connais mon amie,
elle veut seulement échapper à mon interrogatoire, mais c’est mal me connaître.
J’ai peut-être le cœur brisé, mais c’est elle qui l’a dit : les amis, c’est fait pour
écouter.
Chapitre 41

Lily-Rose

En ce samedi, j’ai finalement décidé de sortir. Je ne peux décemment pas


rester à végéter chez mon amie et à me morfondre sur mon destin à la con. Les
mots d’Emily m’ont incroyablement rassurée. Elle a raison. Blake ne peut plus
rien nous faire. Il croupit en prison. Je me répète ce mantra en me dirigeant vers
le foyer. Je n’y suis pas retournée avant par peur que cela me fasse trop penser à
ma dernière visite, avec Jake. Mais je me suis dit que ma rupture ne devait pas
empiéter sur ma dévotion envers ces jeunes et, même si je souffre, je sais que ça
ira mieux une fois à l’intérieur. Parce que c’est chez moi.

Comme à leur habitude, les enfants me sautent littéralement au cou lorsque


j’entre. Si j’étais en larmes il y a encore quelques minutes, leur amour pour moi
agit comme un baume sur mon cœur brisé. Je salue les autres bénévoles, puis
Rachel qui, évidemment, me serre fort dans ses bras.

– Mais que fais-tu là ? s’exclame-t-elle, visiblement surprise. Je croyais que


tu étais partie à la conquête de l’Ouest avec ton bel étalon.

Mon sourire triste ne lui échappe pas.

– Oh toi, ça ne va vraiment pas.

Je tente de ravaler mes larmes tant bien que mal.

– Ça va passer. Je t’expliquerai plus tard. Ta mère est là ?


– Bonjour, Lily, intervient justement Ashley en entrant dans la grande salle.
Jet est venu me dire que tu étais là. On te manque tant que ça ? Ça fait à peine
deux mois. Où est ton homme ?

Sentant sûrement l’atmosphère morose que je viens d’amener avec moi,


Rachel s’éloigne afin de nous laisser seules, Ashley et moi.
– Tu veux en parler ? me murmure-t-elle tandis que j’essaie d’atténuer la
douleur persistante dans ma poitrine.
– Jake a… il va avoir un bébé. Son ex est enceinte, lâché-je et mon cœur se
déchire un peu plus.
– Oh, mon Dieu, je suis tellement désolée. Viens là.

Elle m’étreint et je laisse dévaler mes larmes, cette fois. Je n’aime pas
montrer mes faiblesses, d’ordinaire. Mais là, c’est trop dur. Cette sensation de
trahison, et en même temps, ce manque intersidéral que Jake suscite en moi
m’oppressent.

– Ça va aller, ma belle, nous sommes là.

Je desserre notre étreinte et sèche mes larmes en me ressaisissant. Il faut que


j’avance coûte que coûte. La souffrance n’a plus sa place dans ma vie.

– Il y a du nouveau ? J’ai vu que Luka commençait à s’intégrer au groupe.

Luka Evans est un jeune garçon de 10 ans qui a tragiquement perdu ses
parents dans un accident de voiture, il y a deux ans. Lui seul a survécu, et depuis
ce jour, il n’a plus jamais prononcé un mot et s’est isolé du reste du monde.
L’orphelinat central nous l’a confié dans le but de l’encourager à recréer des
liens avec les autres, à revenir dans la société. Les pédopsychiatres nous ont
informés que ce drame avait engendré une forme d’autisme qui l’incite à
s’enfermer dans une bulle, loin de la vie. Lorsque je suis arrivée tout à l’heure,
j’ai eu la surprise de le voir à l’atelier de pâte à modeler, supervisé par Katy, et
en compagnie des autres enfants.

– Oui, il progresse. Et Anna a cessé de s’arracher les cils. Je m’apprêtais à


aller accueillir une nouvelle arrivante lorsque j’ai appris ta venue, m’informe la
directrice tandis que nous longeons le long couloir qui mène à la salle d’attente
près de son bureau. Elle s’appelle Kendra. Née sous X, elle a été adoptée à la
naissance avant d’être placée huit ans plus tard, car son père adoptif abusait
d’elle. Traumatisée, elle faisait vivre un enfer à ses familles d’accueil, et
aujourd’hui, à 15 ans, elle a été arrêtée pour braquage et possession de drogue.
Elle sort de cure de désintox.

Chaque fois qu’un nouvel enfant arrive avec sa propre histoire, je me sens
triste pour lui. Les enfants battus, violés… Comment peut-on faire cela à de
pauvres âmes si jeunes et innocentes ? Tout comme les abandonner. Comment
ai-je pu faire un truc pareil ? Je sais pertinemment que cela n’est pas ma faute,
qu’on ne m’a pas donné le choix et que c’était sans doute la meilleure chose à
faire pour elle. Je me dis néanmoins que si je suis là, si je suis bénévole dans ce
centre pour jeunes, ce n’est pas seulement pour venir en aide aux enfants. C’est
aussi pour me punir. Je m’autoflagelle en me forçant à regarder et à soutenir ces
filles enceintes, ces ados persécutés et harcelés. C’est une façon pour moi de me
dire que ce que j’ai fait n’était ni le bon ni le mauvais choix, mais qu’il faut que
je l’assume et que j’aide mon prochain à se poser les bonnes questions et à ne
surtout pas céder à la pression.

Ashley nous fait entrer dans la petite salle. Une femme afro-américaine,
courte sur pattes, portant une longue robe violette et une sacoche sous le bras, se
lève et nous tend la main en se présentant.

– Bonjour, je suis Ludmila Wes, assistante sociale responsable de cette jeune


fille. Kendra, veux-tu bien saluer ces dames, s’il te plaît ? dit-elle en s’adressant
à la jeune fille avachie sur le siège.

Longs cheveux noirs agrémentés de mèches violettes, teint blafard, multiples


piercings, yeux et lèvres maquillés en noir et look vestimentaire cent pour cent
gothique, Kendra nous scrute, Ashley et moi, comme si nous étions venues tout
droit d’une autre planète. Puis elle détourne ses yeux bleus sans nous accorder
un mot.

– Je vous prie de l’excuser, elle est… disons… un peu méfiante.


– Nous comprenons parfaitement, tempère Ashley. Et si nous en discutions
dans mon bureau ? Lily, tu veux bien… me demande la directrice en désignant
Kendra du menton.
– Oui, pas de problème.

Je m’assieds à côté d’elle sans rien dire pendant quelques minutes, le silence
seulement perturbé par le bruit de son chewing-gum qu’elle fait éclater. Je
décide finalement qu’elle s’est suffisamment habituée à ma présence et entame
la conversation.

– Moi, c’est Lily-Rose, mais tu peux m’appeler Lily.


Pas de réponse.

– Tu as de beaux cheveux, continué-je. Ma mère aurait hurlé si j’avais fait


comme toi. D’ailleurs, j’ai voulu les couper un jour, les trouvant trop longs, mais
elle a refusé. Mon petit ami de l’époque, Jake, était d’accord avec elle, et en
échange, je l’obligeais à me les brosser tous les soirs.

Nostalgique, je me replonge dans ces souvenirs heureux, du temps où j’étais


encore une adolescente normale.

– T’es vraiment en train de me parler soins capillaires ? dit-elle, une pointe


de sarcasme dans sa voix fluette qui jure totalement avec son look sombre.

J’étouffe un rire et hausse une épaule.

– Il faut croire. Au moins, ça t’a fait parler.

Elle soupire avant de fouiller dans son sac en toile et en extirpe un paquet de
cigarettes et un briquet.

– Tu ne peux pas fumer dans l’enceinte du bâtiment, lui signalé-je.

Elle me lance un regard condescendant, mais je n’abdique pas pour autant. Si


elle doit faire un séjour ici, elle devra apprendre à vivre en communauté et à
respecter le règlement, peu importe son histoire. Elle finit par se lever pour se
diriger vers la sortie. Je la suis.

– Tu vas me coller aux basques encore longtemps ?

Je souris.

– Tu me fais penser à moi, adolescente, lui confié-je. Enfermée dans ma


propre bulle, ne souhaitant parler à personne, refusant l’autorité.

Elle me regarde de biais en soufflant sa fumée.

– Nous ne pouvons pas t’obliger à communiquer, Kendra. Mais sache qu’ici,


personne ne te jugera. Au contraire, on se soutient les uns les autres.
Elle ne répond pas, se contentant de tirer sur sa cigarette. Mais je sais qu’elle
n’est pas insensible à mes paroles. Elle cogite et c’est un bon début pour
progresser.

– Pourquoi as-tu fait ça ? demandé-je au bout d’un moment. Le braquage.


– J’avais besoin de thunes.
– Tu peux t’en procurer autrement. Moi, j’organisais des virées à cheval pour
me faire de l’argent de poche. Et puis à ton âge, c’est l’école qui doit primer, pas
l’argent.

Soudain, elle écrase sa clope et se tourne vers moi, l’air furibond.

– J’en ai rien à foutre de vos leçons de morale à la con. Tu ne me connais pas,


tu ne sais rien de moi. Alors ta psychologie à deux balles, tu peux te la remballer.
J’en ai pas besoin.

Elle s’engouffre ensuite dans le bâtiment et je reste un moment adossée au


mur, interdite. Je n’aime pas spécialement que l’on me parle sur ce ton, encore
moins un ado, mais elle n’a pas tout à fait tort. Je ne connais rien d’elle. Et la
petite voix mesquine dans ma tête en rajoute une couche en me disant que c’est
bien fait pour ma gueule. Que si je n’avais pas abandonné Anélya, j’aurais pu
mieux comprendre cette fichue période qu’est l’adolescence et aider davantage
ces jeunes.

Dans l’ascenseur me menant à l’étage, mon téléphone se met à vibrer.


Numéro inconnu.

– Allez vous faire foutre, pesté-je, entre mes dents.

Sales sangsues de journalistes ! Il a encore sonné au moins vingt fois,


aujourd’hui. Au début, je me disais que ce n’était l’affaire que de quelques jours,
qu’ils se lasseraient de cette histoire sordide et qu’ils passeraient à autre chose…
Ils me harcelaient quand j’étais chez Jake, aussi, mais depuis qu’ils sont au
courant que je suis revenue à Chicago, ils attaquent de plus belle, ces vautours.

Un SMS arrive au même moment.

[On est censés protéger les témoins,


mais je n’ai qu’une envie, c’est égorger celui-là.]
Malgré mon départ pour le moins précipité un mois plus tôt, j’ai gardé le
contact avec le « sex friend » d’Emily. Sex friend, je n’y crois pas des masses,
mais bon, elle va bien finir par se rendre compte un jour que c’est beaucoup plus
qu’une simple histoire de sexe entre eux. Je réponds en souriant.

[Tu es censé respecter la loi, pas la transgresser !


Bon courage. Comment va-t-il ?]

J’ai le cœur qui bat à tout rompre et les joues rouges rien que de repenser à
lui. Je suis consciente qu’il m’a fait du mal, et pourtant, il reste ancré dans mes
pensées.

[Pas bien, Lily. Et l’autre n’arrange rien.


Il est à deux doigts de lui faire avaler ses dents.]

La douleur me tord les tripes, si bien que je n’entends Rachel m’appeler dans
le couloir que lorsqu’elle se met à crier mon nom.

– Désolée, je ne t’avais pas entendue, fais-je en reniflant pour ravaler ma


tristesse.
– Qu’est-ce qui se passe, tu n’as pas l’air bien ? Tu veux qu’on en parle
autour d’un café ?

Je hoche la tête et nous nous dirigeons toutes les deux vers la sortie. N’ayant
pas encore de voiture, je hèle un taxi qui nous dépose au café du coin. Je
m’attelle donc à me confier à mon amie, non sans laisser échapper quelques
larmes au fur et à mesure de mon récit.

– Oh, merde, commente Rachel une fois que j’ai fini. Je suis désolée, Lily.

Elle m’invite à venir dans ses bras et je ne me fais pas prier. Je laisse la
douleur m’envahir à nouveau en me disant que plus je la laisserai prendre
possession de moi, mieux j’arriverai à l’encaisser. C’est comme ça que ça
marche, non ? À force d’avoir mal, on finit par s’habituer à la douleur. Du
moins, j’espère…

– Tu ne devrais pas t’arrêter à ça, Lily.

Je desserre mon étreinte pour regarder Rachel, les sourcils froncés.


– Comment ça ?
– Ce n’est qu’un bébé ! s’exclame-t-elle. Je veux dire, des tas de parents avec
un enfant se séparent et ce n’est pas la fin du monde pour autant ! Il pourrait
demander une garde alternée, de nos jours c’est ce qu’il se fait de mieux dans les
familles. Il y a davantage de divorces que de mariages, crois-moi, même si je ne
m’intéresse qu’à ceux des stars. Et un bébé ne peut pas grandir convenablement
avec des parents qui ne s’aiment pas.
– Je ne veux pas… commencé-je en secouant la tête et en me touchant le cou,
là où se trouvait mon pendentif. Je ne veux pas avoir le rôle de « l’autre ». Je
refuse d’être cette femme-là.
– Tu ne seras jamais « l’autre » pour lui, tente-t-elle de me rassurer. De ce
que tu m’en as, c’est un mec génial. Juste parfait. Et il t’aime à en crever. Toi
aussi, tu l’aimes inconditionnellement. Sinon, tu ne serais pas dans cet état.

J’étais déjà impressionnée par l’intelligence de Rachel que je considère


comme une petite sœur, mais j’avoue que sa perspicacité me surprend davantage.
Je hoche la tête.

– Si le destin vous a remis sur le même chemin, c’est que vous êtes faits l’un
pour l’autre. Tu devrais foncer.
– Je ne peux pas. Pas pour le moment, en tout cas. J’ai besoin de
m’éloigner… de tout cela. Et si je suis ici aujourd’hui, c’est pour te dire au
revoir. Je pars demain. Je vais rejoindre mon père en Irlande.

J’ai fini par me dire qu’il était temps de lui pardonner et de passer un moment
avec lui, loin de toute cette merde. Ça ne pourra me faire que du bien. Une
certaine douleur serre mon cœur, déjà meurtri par l’absence de Jake, à l’idée de
quitter mon pays et mes amis, mais c’est nécessaire. J’ai besoin de m’éloigner
pour pouvoir me reconstruire. Me ressourcer loin de toute cette pagaille.

– Oh, fait-elle, visiblement déçue. Ça veut dire… que tu ne reviendras pas ?


Plus jamais ?

Je lui caresse la joue en souriant.

– Honnêtement, je ne sais pas, admets-je. Tout ce que je sais, c’est que j’ai
besoin de partir et aussi de renouer avec mon père. Depuis la mort de ma mère,
on s’est éloignés l’un de l’autre et je pense que ça va me faire du bien de le
retrouver.

La disparition de maman n’est pas la réelle raison de mon problème avec mon
père, mais je n’arrive pas à parler… d’elle. Je ne veux plus en discuter, en fait. Je
suis peut-être méchante en pensant cela, mais je crois que je veux oublier tout ça.
Je veux tourner la page. J’ai passé quatorze ans avec l’espoir de la retrouver un
jour, mais au fil des années, cet espoir s’étiolait, et aujourd’hui, je n’en ai plus
aucun. Il faut que je passe à autre chose. Et quoi de mieux que l’air irlandais
pour commencer un nouveau départ ?

Nous parlons encore quelques minutes avant qu’elle me quitte afin d’assurer
une séance de tutorat dans son lycée. Rachel est incroyablement intelligente pour
son jeune âge. Elle est aussi altruiste, intègre et prends ses études très à cœur.
Elle fera une excellente prof de français, comme elle en rêve.

Je prends mon courage à deux mains et décide d’aller à l’hôpital. Je refuse


d’avoir peur toute ma vie, il faut que j’avance. L’angoisse me serre la gorge
lorsque le taxi se gare à côté du parking souterrain, là où a eu lieu le meurtre,
mais j’en fais abstraction. Du moins, j’essaie. Je descends du véhicule après
avoir réglé la note et prends une grande inspiration.

Blake…

Le bruit des bottes qui claquent sur le sol du parking…

Ses yeux noirs de haine et de perfidie…

Son sourire de démon…

« Je te vois… »

Mon cœur bat à tout rompre. Ma respiration se fait plus rapide et erratique. Je
ferme les yeux.

Relax, Lily. Il n’est plus là. Il ne peut plus te faire de mal.

J’entre finalement dans l’hôpital où je suis accueillie chaleureusement par


mes collègues comme « la miraculée ». Ce surnom qu’ils m’ont attribué
m’agace légèrement. J’aimerais redevenir la femme qu’ils ont côtoyée durant
plusieurs années et non celle qui a « échappé à l’un des plus dangereux
criminels des États-Unis ». Mais je me contente de leur sourire et de leur
répondre que ça va. Je me suis répété ce boniment tellement de fois que j’y
croirais presque moi-même. Puis je me dirige vers le troisième étage, où
m’attend sûrement Roger Stenton. Ce septuagénaire a survécu à son second
AVC. Je l’ai rencontré trois ans plus tôt, au détour d’un couloir alors qu’il était
en « promenade » avec une infirmière. Comme d’habitude, il m’accueille à bras
ouverts.

– Ah, ma douce Lily ! J’ai failli ne pas te reconnaître avec ces nouveaux
cheveux.

Cette fois, un sourire franc étire mes lèvres. Je suis heureuse de revoir le vieil
homme.

– Bonjour, monsieur Stenton, comment vous sentez-vous ?


– Oh, on fait aller. Je vais bientôt atterrir dans une maison de retraite. Pff,
moi, dans une maison de retraite ? Plutôt mourir.
– Oh, mais ne dites pas ça, vous verrez, on va bien prendre soin de vous, tout
comme vous avez pris soin de nous pendant toutes ces années, n’est-ce pas ?

Roger Stenton est un vétéran de la guerre froide. C’est un dur à cuire et ses
anecdotes sur cette période horrible sont intarissables et n’ont pas fini de
m’impressionner. Il ronchonne, mais n’objecte pas.

– Une petite promenade ? suggéré-je en lui montrant son fauteuil roulant.

Il accepte et nous voilà partis pour un petit tour dans les couloirs tout en
discutant.

– Bon alors, quand est-ce que tu vas accepter de m’épouser, hein ? Je suis
encore jeune et bon vivant !

Depuis que je l’ai rencontré au coin de ce fameux couloir, il ne cesse de me


demander en mariage. Et chaque fois, je lui réponds que je dois y réfléchir. Sauf
aujourd’hui.

– Je vais devoir décliner votre délicieuse demande, monsieur Stenton. Car je


pars demain.
– Ah bon ? Alors ça y est, tu m’abandonnes ? Je pensais que nos chemins ne
se sépareraient qu’une fois que j’aurais passé l’arme à gauche, tu sais le fameux
« jusqu’à ce que la mort vous sépare ».

Je nous arrête et m’assieds sur un banc pour lui faire face.

– Monsieur Stenton, je vous interdis de penser à ça. Vous avez encore


quelques belles années devant vous. Je pars parce que…

Parce que je me sens encore trop proche de lui. Parce que je dois le laisser
vivre. Je ne suis qu’un poison. Parce qu’il va avoir un bébé et je n’ai aucun droit
de m’immiscer dans cette histoire. Parce que j’ai peur de faire une bêtise et de
revenir dans sa vie. Parce qu’il faut que je l’oublie. Et qu’il faut que je renoue les
liens avec mon père.

– Je vais vivre quelque temps avec mon papa, expliqué-je en ravalant mes
larmes et en ignorant le trou dans ma poitrine qui s’élargit. Il me manque et j’ai
besoin de le voir. Il vit en Irlande.
– Ah ! Je comprends alors. Je n’ai pas eu la chance d’avoir des enfants. Je ne
pensais qu’à la guerre et le temps que cette idée effleure mon pauvre esprit, il
était déjà trop tard. Ton père a beaucoup de chance d’avoir une fille telle que toi,
ma petite.

Je suis émue face à autant de tendresse venant d’un homme à qui j’ai aidé à
sauver la vie. Il est comme un père pour moi et la tristesse m’envahit lorsque je
pense qu’il ne sera peut-être plus là quand je reviendrai… Si je reviens…
J’essuie mes larmes et souris.

– Je ne vous oublierai jamais, monsieur Stenton, lui promets-je avant de


l’étreindre.

Nous nous promenons pendant encore quelques minutes avant qu’il soit
l’heure de sa sieste quotidienne. Je le ramène à sa chambre et l’aide à se coucher.

– Prenez soin de vous. Même quand je serai loin de vous, vous serez toujours
là, dans mon cœur.
– Tu es une vraie princesse, ma douce. Si seulement j’avais eu quarante ans
de moins, je t’aurais épousée sur-le-champ.
– Et j’aurais très certainement accepté, souris-je avant de lui planter un baiser
sur le front. Vous aurez de mes nouvelles par Emily. Vous allez me manquer,
Roger.
– Ah ! C’est seulement au moment de me dire adieu que tu te décides à
m’appeler par mon prénom !
– Ce n’est pas un adieu, ce n’est qu’un au revoir, monsieur Stenton,
m’exclamé-je avant de sortir.

Mon cœur se serre à l’idée de les quitter lui, Rachel, Ashley, les enfants du
foyer et Emily. Et Jake, je dois l’admettre. Mais je dois reprendre ma vie en
main. J’ai besoin de me vider la tête et l’esprit et je compte sur les montagnes
irlandaises et le soutien de mon paternel pour y parvenir.

Je suis en train d’envoyer un message à Emily pour lui proposer une dernière
sortie entre filles ce soir tout en prenant la direction de la sortie lorsque je me
heurte à quelqu’un. Mon téléphone m’échappe des mains.

– Eh merde, pardon, dis-je à la personne tout en me baissant pour ramasser


mon portable.

Mais des mains familières s’en emparent avant moi. Quand je lève les yeux,
la surprise m’envahit.

– Ah, c’est toi ? Qu’est-ce que tu fais là ?


– Ça fait cinq mois qu’on ne s’est pas vus et c’est comme ça que tu
m’accueilles ? Sympa.

Le sourire de James m’indique qu’il plaisante. Je me relève en même temps


que lui et le remercie quand il me rend mon bien.

– Désolée, m’excusé-je, quelque peu embarrassée par ma réaction. Je ne


m’attendais pas à te voir à cet étage. En uniforme, en plus. Tu es en service ?

Je désigne sa panoplie de pompier et il me répond sans se départir de son


sourire charmeur.

– Ouais, on m’a dit que la miraculée était de retour parmi nous, alors j’ai
voulu lui faire un petit coucou.
Soudain, avant que je puisse lui expliquer que mon retour n’est que
temporaire, je me retrouve collée à son torse, ses bras musclés autour de moi et
son parfum épicé emplissant mes narines.

Je suis d’autant plus étonnée par ce contact que James n’a jamais eu de geste
aussi familier depuis que nous nous côtoyons. Il a l’habitude de me taquiner et
de rire avec moi, mais jamais il n’avait été aussi… proche de moi. OK…
apparemment, je lui ai beaucoup manqué à lui aussi. Ne sachant pas quoi faire de
mes bras, je les laisse pendre le long de mon corps. Lorsqu’il se décide enfin à
desserrer son étreinte, je prends soin de m’éloigner d’un pas.

– Désolé, s’excuse-t-il en se grattant la tête, l’air nerveux. C’est juste que tu


m’as beaucoup manqué. Et au fait, tu m’avais promis un dîner. Tu es libre ce
soir ?

Je pince les lèvres. Eh merde, il ne manquait plus que ça…

– Je… j’avais prévu un truc avec Emily, je s…

Mon téléphone se met à vibrer dans ma main. Nos deux paires d’yeux se
posent sur l’écran.

[Vraiment désolée, ma belle,


je fais des heures supp’. Trop la haine !]

Je pince les lèvres. Le sourire de James, lui, s’élargit un peu plus.

– Je crois que tu n’as plus de projet. Allez, juste un dîner entre amis, rien de
plus, insiste-t-il en voyant mon air hésitant.

Je soupire. Je réponds à Emily et rends son sourire à James, quoique le mien


soit un peu forcé.

– OK, finis-je par accepter. Mais c’est moi qui choisis le restau.
– Pas de problème.

***

– Un snack ? Sérieusement ? s’indigne James lorsque je lui dis de se garer


sur le parking. Je pensais plutôt à un truc plus… élégant. Je vais faire tache, moi,
là-dedans.

Je réprime un rire en regardant sa chemise blanche et son pantalon en toile. Il


est venu me chercher chez moi et a été étonné de me voir, non pas en robe de
soirée, mais plutôt en jean et bottines en cuir. Je me suis justifiée en disant que je
n’avais pas de robe à me mettre. Ce qui est vrai en soi étant donné que je n’ai
pas pris le temps de prendre toutes mes fringues lorsque je suis partie de chez
Jake. Je gémis en posant une main sur ma poitrine, là où mon cœur ne bat plus
qu’au ralenti, désormais.

– Ça va ? s’inquiète immédiatement James.

Je me redresse et lui souris.

– Nickel. Pour ce qui est du restaurant, on avait dit un dîner entre amis, rien
de plus, c’est bien ça ?

Il me jauge un instant avant d’éclater de rire. James est vraiment pas mal du
tout, physiquement. Son visage anguleux, ses beaux yeux gris acier, ses cheveux
châtains aujourd’hui rasés sur les côtés et un peu plus longs sur le dessus et sa
barbe naissante lui donnent beaucoup de charme. Il aurait pu me plaire s’il
n’avait pas cette réputation d’homme volage au sein de l’équipe médicale et si
mon cœur ne pensait pas autant à Jake.

Punaise, ce qu’il me manque ! C’est insoutenable. J’ai l’impression de ne


plus avoir d’air dans les poumons, de ne plus savoir comment respirer, manger
ou dormir.

Je suis totalement dénuée de vie.

– On y va ? dis-je en ouvrant la portière avant de me remettre à chialer.

Nous descendons du véhicule et il me tient la porte en entrant dans le petit


restaurant. L’ambiance y est chaleureuse et conviviale, il n’est pas bondé, la
plupart des clients sont en famille ou entre amis. Les tables sont en bois brut
entourées de banquettes moelleuses rouges. Près du billard, un juke-box diffuse
une musique country entraînante et des tableaux accrochés aux murs pourpres
montrent des photos de rodéo, des bisons et des cow-boys sur leurs chevaux.
– On se croirait au Texas, commente James alors que nous nous installons à
une table libre.
– Je pense que c’est bien le thème de ce restaurant, acquiescé-je.
– Tu y es déjà venue ?

Sa question me prend au dépourvu. C’est seulement maintenant que je me


rends compte que je n’ai pas choisi ce diner par hasard.

– Pas dans ce restaurant, mais au Texas, oui. Quand on était au lycée…


– On ? relève James et je me fige.

Je me perds immédiatement dans mes souvenirs.

***
Jake part bientôt pour UCLA. Cette idée de me retrouver loin de lui
m’angoisse. Nous avons passé presque une décennie ensemble, sans jamais
nous séparer, alors je vois cette distance comme un nouvel obstacle. Les
filles me disent de ne pas m’en faire, que dans un an je le rejoindrai.
Elles ont raison, mais j’ai l’impression qu’un an, c’est toute une
éternité.

Comme j’ai fait une excellente année, mes parents ont tenu leur
promesse et ont accepté de me laisser assister au dernier match de
l’équipe de foot du lycée à Dallas. Mon premier voyage hors de la
Californie. Ils ne l’ont pas fait de gaieté de cœur, mais ont tout de
même signé l’autorisation.

Les Tigers – l’équipe de mon amoureux – ont gagné, Jake était plus
beau que jamais et il m’a emmenée dans les hauteurs des plaines
sauvages, face au coucher du soleil. Je ne me suis pas sentie très bien
durant la journée.

En réalité, cela fait des jours que ça dure. Cette histoire de fac me
rend complètement malade. Je suis plus fatiguée que d’habitude, j’ai des
crampes abdominales, et le poulet du dîner n’est pas passé. Évidemment,
Jake l’a remarqué. Il a même suggéré de se faire remplacer durant le
match en me disant que ma santé passait avant tout. Mais j’ai refusé.
Ils étaient aux portes de la finale, hors de question de l’empêcher de
jouer, il était le meilleur de l’équipe.

Enlacés au sommet de la colline et nous contemplons le paysage en


silence. C’est paisible, je me sens bien. Le monde me paraît tout de
suite plus beau quand je suis avec Jake. Il est mon point d’ancrage. Je
n’imagine pas ma vie sans lui.
– Je n’arrête pas de penser à la rentrée prochaine, avoué-je d’une
voix cassée par la tristesse.

Il resserre ses bras autour de moi et dépose un doux baiser dans mon
cou. Mon rythme cardiaque s’accélère et je jouis de cette sensation
d’amour et de protection qu’il m’inspire.

– Ça va bien aller, Rosie. Ce n’est qu’une seule année. Ensuite, nous


pourrons être ensemble. Pour toujours.

Quelque peu rassurée, je pose ma tête sur son épaule quand soudain
une nausée me tord l’estomac. J’ai juste le temps d’atteindre un buisson
pour y vomir. Tel le parfait protecteur, Jake me tient les cheveux
tandis que mon corps subit des spasmes. Une fois calmée, je me relève et
enfourne un chewing-gum pour retirer cet arrière-goût amer et horrible.

– On va consulter un médecin dès qu’on rentre à Oak View, décrète


Jake en m’aidant à me rasseoir à côté de lui.
– Jake, je suis sûre que ce n’est r…
– Et ce n’est pas négociable, Lily.

Lorsqu’il m’appelle comme ça, je sais que quoi que je dise, je


n’obtiendrai pas gain de cause. À la place, je me laisse aller de
nouveau contre lui et ferme les yeux en respirant lentement pour
contrôler mes nausées.

– Est-ce que tu crois que… que tu pourrais… être enceinte ?

Prise au dépourvu, je me redresse pour le scruter en fronçant les


sourcils.

– Non, ce n’est pas possible, tu sais bien que je prends la pilule.

Quelques mois auparavant, nous avons décidé d’abandonner le


préservatif. Cela fait plus d’un an que nous sommes ensemble, nous
avions envie d’être chair contre chair, sans aucune barrière entre nos
deux sexes. Alors avec l’aide de Sara, la sœur de Karen, nous avons pu
faire les tests de dépistage et j’ai demandé la pilule. Je la prends
tous les jours, à heure fixe, c’est-à-dire juste avant de me coucher par
peur qu’un de mes parents la découvre.

Le lendemain, lors du voyage de retour, les mots de Jake me


reviennent et je réalise alors que j’aurais dû avoir mes règles juste
avant notre départ pour Dallas. Je n’ai jamais été réglée correctement
alors je n’ai jamais pensé à calculer mon cycle, jusqu’à ce que je
prenne la pilule, qui m’a également permis d’être réglée comme une
horloge. Or j’ai encore du mal à comprendre cette histoire de cycle.
Durant le trajet du retour, je calcule trois fois dans ma tête et j’en
arrive bien à la conclusion que j’ai cinq jours de retard.

– Ça ne va pas, Lily ? Tu es toute pâle, s’inquiète Karen, assise à


côté de moi.

Vicky et Hailey, installées derrière, se lèvent pour me regarder. Ma


détresse doit se voir dans mon regard.

– Les filles, il faudrait que vous fassiez quelque chose pour moi en
rentrant.

***

C’est Hailey qui se porte volontaire pour aller me chercher le test.


J’ai trop honte de me pointer à la pharmacie et puis, comme je suis avec
Jake, tout le monde me connaît comme étant la petite amie du
« cinglé ». Je serais à peine sortie de l’officine avec mon test de
grossesse que mes parents seraient déjà au courant. Hailey, elle, est le
genre de fille à se foutre complètement des autres. Elle a même montré
ses fesses au public juste avant un match une fois, dans le seul but de
relever un défi. Alors, acheter un test de grossesse, c’est du gâteau
pour elle. Elle n’a peur de rien.

Elles sont toutes les trois avec moi, planquées dans les toilettes du
lycée. Je viens de sortir du cabinet, la boule au ventre, et nous
regardons ensemble le bâtonnet qui affiche une barre. Je garde espoir.
Il ne peut pas être positif, nous sommes trop jeunes. Je ne veux pas
interrompre mes études. Je rêve de ma carrière de médecin, de devenir
une chirurgienne renommée… Mes parents ne me le pardonneraient jamais…
Et Jake ? Comment réagirait-il ? Serait-il obligé d’abandonner sa
carrière de footballeur ? Je ne veux pas lui briser son rêve, surtout
pas à lui. J’ai le cœur qui va me sortir de la poitrine. Je ferme les
yeux et continue de compter dans ma tête. Les cinq minutes passent, mais
je ne daigne pas ouvrir les paupières. Ce sont les trois hoquets de
surprise de mes copines qui m’obligent à regarder.

Une deuxième barre est apparue.

Merde…

Je m’effondre.

***

– Allô, la Terre à Lily-Rose !

Je reviens dans le présent et me rends compte que James claque des doigts
devant moi. À côté de nous, un serveur est debout, son carnet à la main.

– Désolée, j’étais dans mes pensées.


J’attrape la carte des menus et commande la première chose qui me vient. Le
serveur prend note et tourne les talons. La main de James se pose sur la mienne
et je tressaille. Je me concentre sur ce geste en tentant de ressentir quelque
chose. Les picotements sur ma peau, les papillons dans le ventre, le cœur qui
gonfle.

Mais rien.

Pas de courant électrique, pas de frissons dans la nuque. James n’est pas Jake.
Mon palpitant se serre un peu plus et une boule de culpabilité et de honte me
prend à la gorge. Mes yeux s’embuent de larmes.

– Lily ? s’inquiète mon compagnon en tentant de capter mon regard.


– Je… je suis désolée, je… j’ai besoin d’un moment si tu veux bien.

Sans attendre de réponse de sa part, je me lève un peu trop vivement et cours


vers les toilettes. Heureusement, il n’y a personne à l’intérieur. Je me passe un
coup d’eau sur le visage et regarde mon reflet dans le grand miroir.

– Mais qu’est-ce que tu fais, ma pauvre fille ? me seriné-je.

Je me sens honteuse. J’ai l’impression de trahir Jake. Pourtant, je sais


pertinemment que ce n’est pas le cas. Jake et moi, c’est terminé. J’ai le cœur
brisé et je sais que je ne peux pas m’arrêter de vivre. Pourtant, les sensations
sont pareilles à celles d’il y a quatorze ans, voire peut-être pires. Parce que,
aujourd’hui, je ne suis pas partie pour cacher ma grossesse. Je me suis enfuie
pour permettre à Jake d’être le père qu’il mérite de devenir. Pour le laisser avoir
ce dont je l’ai cruellement privé.

J’ai été lâche et égoïste. J’ai refusé de l’être encore une fois en apprenant la
grossesse de Jennyfer. Même si je n’aime pas cette femme, elle est quand même
mariée à Jake. Sa place est à ses côtés. Moi, je ne suis que la fille qui était au
mauvais endroit au mauvais moment. Une tache au milieu d’un chef-d’œuvre. Il
faut que j’aille de l’avant, je n’ai pas d’autre choix. Il n’y a pas de remède
miracle pour un cœur brisé. Il faut juste faire avec et avancer sans se poser de
questions. Je me répète ce boniment en séchant mes larmes et en respirant à
fond. Puis je sors des toilettes pour rejoindre James, toujours attablé, un sourire
placardé sur mon visage.
– Ils ont amené les plats pendant ton absence. Je ne savais pas trop quoi
prendre pour aller avec ton… burger gastronomique. Tu aimes le vin blanc ?
– Oui, merci, dis-je en reprenant ma place. Désolée pour ce moment gênant,
je suis un peu… surmenée en ce moment.
– C’est clair que ça ne doit pas être facile quand on a vécu ce que tu as…

Je manque de m’étouffer dans mon verre.

– Excuse-moi, dit-il. Je n’aurais pas dû parler de ça.


– Non, ne t’en fais pas. De toute façon, vu les regards tournés vers nous, j’ai
dû être reconnue depuis qu’on est entrés ici.

En effet, mon passage à la télé juste après l’audience n’est pas passé inaperçu.

– T’arrive-t-il d’avoir encore des coups de fil de journalistes ?

Je hoche la tête en ajoutant :

– J’ai fini par les ignorer.


– Ça doit être oppressant.
– Tu n’as même pas idée.
– La prochaine fois, tu me les passes et je vais leur montrer de quel bois je me
chauffe, plaisante-t-il et je me surprends à sourire tout en mangeant mon burger.
– Il n’y aura pas de prochaine fois, révélé-je après avoir avalé ma bouchée.

James a l’air surpris. Ses sourcils clairs se rejoignant presque.

– Pourquoi ça ?
– Je pars demain.

La surprise se transforme en déception. Je bois une autre gorgée de mon vin


avant de me justifier.

– J’ai besoin de… m’éloigner. Et je crois qu’un séjour plus ou moins long
chez mon père, en Irlande, pourrait éventuellement m’aider à y voir plus clair.
– Je vois.

James pose ses couverts dans son assiette désormais vide et s’appuie au
dossier de la banquette en s’essuyant la bouche. Je fixe ses lèvres, espérant
ressentir une quelconque sensation au fond de mes entrailles, comme avec Jake.
Mais toujours rien. Est-ce que je ne ressentirai jamais plus ces sentiments ?
Suis-je condamnée à comparer tous les mecs que je croiserai dans ma vie à
Jake ? J’ai la tête qui tourne à force de me poser autant de questions.

– Tu veux qu’on y aille ? s’enquiert James.

Je hoche la tête, avale ma dernière bouchée de frites et bois le reste de mon


vin avant de me lever en même temps que lui. Il part régler l’addition au
comptoir tandis que j’enfile ma veste. Je ne sais pas si c’est le stress à cause des
regards tournés vers moi ou si mon seul verre de vin m’a enivrée un peu, mais je
me sens un peu gauche et une nausée me tord le ventre. Je ferme les yeux en
tentant de me concentrer pour ne pas dégobiller en plein milieu du restaurant. Ce
serait vraiment la honte, autant pour moi que pour l’établissement.
Heureusement, James vient à ma rescousse et pose une main dans mon dos.

– Est-ce que ça va ?

Son souffle caresse mon visage et une chaleur soudaine m’envahit. Merde,
voilà une sensation que je ressentais en présence de Jake. Alors je ne suis pas
condamnée à souffrir toute ma vie, finalement ? Je regarde James dans les yeux,
nos visages à seulement quelques centimètres l’un de l’autre. Nos nez se frôlent.
Son regard se perd sur mes lèvres et la chaleur en moi se fait plus vive. Bon
sang, ai-je envie de lui ? De l’embrasser ? Et si un baiser pouvait me faire
oublier la raison de mon retour ici ? Et si James était la solution à tous mes
problèmes ? Non. Je ne fais que transférer mes sentiments pour Jake sur James.
Je ne suis pas attirée par mon ami. Cette soudaine vérité et les regards
inquisiteurs des autres clients me forcent à m’éloigner de James. Voilà un petit
moment que je n’avais pas bu d’alcool, je ne pensais pas qu’un verre de vin
parviendrait à me faire voir quasi double. J’offre un sourire rassurant à mon
compagnon et me redresse dignement.

– Ça va, je dois juste couver une saloperie, dis-je sans grande conviction.
Sortons de là.

Avant que je leur rende leur burger sur leur beau plancher…

James me guide jusqu’à sa BMW, une main posée sur mes reins. La chaleur
en moi est toujours présente et j’ai maintenant la gorge sèche. Je chancelle sur le
parking, mais heureusement, James me retient avant que je tombe.

– Je crois que je vais te porter. Accroche-toi à moi.

Je n’ai pas le temps de protester que je me retrouve dans les bras puissants et
robustes du pompier. Je me sens de plus en plus vaseuse. Mes paupières sont de
plus en plus lourdes et mon cerveau semble tout mou. Merde, que m’arrive-t-il ?
Je crois déjà avoir ressenti ce genre de sensations, mais je ne me rappelle plus ni
où ni quand. Je niche mon visage dans le cou de James. Il sent bon… il a
presque le même parfum que Jake. Si seulement Jake était là… Jake me
manque… Je veux Jake…

– Il ne reviendra pas, gronde une voix au-dessus de moi.

J’ouvre les yeux. Je suis toujours dans les bras de James. Flûte, j’ai dû parler
à voix haute. Attendez une minute…

– Quoi ? couiné-je. Comment connais-tu… ?

James me pose sur mes jambes. Je peine à tenir debout, mais je m’en
contenterai. Son commentaire m’intrigue. Ma question meurt dans ma bouche
lorsqu’il pose ses mains sur le toit de sa voiture, de part et d’autre de mes
épaules. Son regard est métallique, féroce. Presque menaçant.

– Tu me rends dingue, Lily-Rose, murmure-t-il, ses lèvres à un centimètre des


miennes. Depuis le début. J’ai bien failli t’avoir une fois, mais disons que je
n’avais pas bien calculé mon coup. Enfin, pour lui, oui, mais du coup, ça a cassé
mon plan de départ.

Je ne comprends absolument rien à ce qu’il raconte. Les battements de mon


cœur s’accélèrent sans raison, la chaleur de tout à l’heure s’intensifie, ma tête ne
veut pas s’arrêter de tourner, mes jambes deviennent lourdes et ma respiration se
fait plus courte. Ce ne sont pas les effets de l’alcool, ça.

– Tu… mon verre… drogué… toilettes…

James ricane d’un petit rire à la fois séduisant et flippant avant de plaquer ses
lèvres contre les miennes. Je n’ai pas le courage de le repousser ni même de lui
rendre son baiser. Il est sauvage et possessif, sa langue passe la barrière de mes
dents et je le laisse caresser ma langue de la sienne parce que je n’ai tout
simplement plus de force. J’ai l’impression d’être un chewing-gum. Je suis
molle, bringuebalante. Si James ne me retenait pas, je serais sûrement tombée.
Lorsqu’il s’éloigne enfin, je perçois un sourire démoniaque sur son visage
d’ange derrière l’épais brouillard devant mes yeux. Ce rictus me paraît tellement
familier…

– Monte dans la voiture.

Il ouvre la portière et m’aide à prendre place. Je voudrais pouvoir me


défendre, m’enfuir, mais ce qu’il m’a fait ingérer par le biais du vin m’empêche
de faire le moindre geste. Mon plus petit orteil me semble peser une tonne. C’est
affreux comme sensation. Je me sens coincée dans un brouillard sans fin.

– Au secours…

Ce qui se voulait un cri déchirant n’est, hélas, qu’un gémissement. Ma langue


me paraît lourde aussi, comme si elle était faite de ciment. Je suis si fatiguée…
Mais je lutte. Parce que maintenant, je sais que James n’est pas l’ami que je
croyais qu’il était.

Il ne l’a jamais été.

Je sens la voiture démarrer et ma tête dodeline sur le siège au fur et à mesure


des virages.

– Où… m’emmènes-tu ?

Il ne répond pas. Je ne sais pas si j’ai réellement envie de connaître la


réponse, d’ailleurs. Il va sûrement abuser de moi chez lui… Mon ventre se tord à
cette pensée. Jake… il faut que je l’appelle. Je profite de ce que James a les yeux
rivés sur la route assombrie par la nuit pour essayer de m’emparer de mon
téléphone d’une main fébrile et tremblotante. Mais quand celle-ci s’enfonce dans
ma poche, elle n’y trouve rien.

– C’est ça que tu cherches ? devine-t-il en extirpant mon smartphone de la


poche de son blouson. Tu n’en auras plus besoin.
Et il ouvre la fenêtre pour le jeter dehors. Mon Dieu ! Je ne comprends pas
son comportement. Pourquoi me priver de tout moyen de communication ? Et
s’il ne voulait pas seulement me violer, mais aussi me torturer… voire pire ? La
panique me tord les tripes à cette pensée. Les larmes coulent sur mes joues, mon
cœur bondit de terreur. Ma respiration devient haletante. Il faut que je m’enfuie,
quitte à sauter de la voiture qui roule à cent kilomètres-heure. Je ne peux pas
rester avec James une minute de plus.

Ma vie en dépend.

J’essaie d’atteindre la poignée de la portière, mais à peine l’ai-je touchée


qu’un clic me fait sursauter. La fermeture centralisée. Je tourne lourdement la
tête vers James qui sourit à nouveau. Ce même sourire que j’ai déjà vu autre
part…

– Tu es coriace, dis donc. Je me suis dit que je n’allais te mettre que la moitié
du cachet, tu vois, pour ne pas attirer l’attention parce que tu te serais évanouie
et donc mon plan aurait vite échoué. J’aurais peut-être dû en rajouter un chouïa
de plus.
– Tu es cinglé…
– Non ! C’est toi qui es cinglée, Lily ! Qu’est-ce qui t’a pris de témoigner,
bordel ? Pourquoi as-tu fait ça ?! Tu n’aurais jamais dû descendre, le café était
censé te faire faire un malaise dans l’ascenseur ! J’avais calculé, bordel de
merde !

Il est rouge de rage. Ses mains sont si crispées sur le volant que ses jointures
blanchissent. Soudain, ça fait mouche dans ma tête embrumée. Les traces de
flunitrazépam.

– C’était toi… soufflé-je.

Et il vient de recommencer. Je sens les ténèbres m’engloutir peu à peu. Je


lutte de toutes mes forces. Au moins quelques secondes. J’ai besoin de réponses.

– P… pourquoi ?
– Parce que je t’aime, putain ! Je te cours après depuis tellement longtemps,
mais toi, tu ne voyais rien d’autre que ton putain de boulot ! Alors j’ai décidé de
prendre les devants. Je suis vite allé chercher un café à la machine et j’y ai mis
un comprimé. Tu étais à moi, tu entends ? À MOI ! J’avais prévu de te
raccompagner et de te faire passer la plus belle nuit de toute ta vie. Hélas, il y a
eu une urgence.

Les pièces du puzzle s’imbriquent petit à petit dans mon esprit embrumé. Il
n’a pas supporté que je ne voie pas les sentiments qu’il avait à mon égard. C’est
complètement surréaliste. Ce mec est un psychopathe. Il faut absolument que je
m’enfuie. Mais j’arrive à peine à ouvrir les yeux. Il le faut, pourtant, je le sais…
Le distraire… Je dois le faire parler…

– Je… je n’ai jamais partagé tes sentiments…

Il se met soudain à rire. Pas un rire franc, non, mais complètement hystérique.
Je ne le reconnais absolument pas.

– Oh ça, je sais, ma belle. Je t’ai vue avec lui à la sortie de l’audience. Je vous
ai regardés vous embrasser et cela m’a fait tellement mal, Lily ! Tu m’as brisé le
cœur, ce jour-là. Aujourd’hui, ce n’est pas pour mon propre plaisir que j’ai fait
ça. Je te déteste. Mais lui… Lui, il te veut. Il attend ça depuis des lustres. Je vais
pouvoir me venger du mal que tu m’as fait et, par la même occasion, le rendre
fier de moi, ce qu’il n’a jamais été.

En dépit de l’inconscience qui commence à refermer ses bras sur moi, je


parviens à articuler faiblement.

– De qui… parles-tu ?

Mes paupières sont lourdes. Je n’ai plus l’énergie pour lutter contre
l’évanouissement. Mes oreilles bourdonnent et je sens mes muscles s’affaisser de
plus en plus.

– Mon père.

C’est tout ce que je suis en état de comprendre avant de sombrer dans les
ténèbres.
Chapitre 42

Jake

Je m’affale sur le divan en soupirant longuement. Tyron me rejoint et me tend


une bière que j’accepte. Harper nous a confié une mission merdique. Le geek
que nous devons protéger est un putain d’abruti. Il passe son temps à râler parce
qu’il n’a pas d’ordinateur pour jouer, il dégomme quasi tout notre ravitaillement
de jour comme de nuit et il nous a même proposé un joint. Un joint ! À des
fédéraux ! Si je ne tenais pas autant à mon boulot – et à m’éloigner de chez moi,
aussi –, je te l’aurais dégagé à coups de pied au cul, ce petit con. D’après son
dossier, il aurait balancé son boss pour qui il piratait des données militaires et
nous devons le garder sain et sauf jusqu’au procès, dans quelques jours.

Depuis trois semaines, il n’arrête pas de nous casser les oreilles avec ses jeux
à la con et ses hurlements quand il n’obtient pas gain de cause. Il faut vraiment
être dans un autre monde pour être comme ça. On dirait un gamin à qui on refuse
un bonbon entre les repas.

– J’ai hâte d’en avoir fini avec lui, maugrée Tyron.

J’opine en buvant une gorgée.

– Ça va, toi ?

Je hausse les épaules. Depuis le départ de Lily il y a un mois, rien ne va plus.


Je ne suis plus que l’ombre de moi-même, mon avocate a les mains liées quant à
mon histoire de divorce – elle me conseille de ronger mon frein jusqu’à ce qu’un
test de paternité soit effectué sur le bébé –, et je suis à fond sur mes missions
pour me changer les idées. Tout plutôt que penser à elle.

– Elle me manque, lâché-je avec tristesse.


– Je sais, mec. Emily m’a donné des nouvelles, mais je ne sais pas si tu…
– Non, le coupé-je. Je ne veux rien savoir.
J’en meurs d’envie, putain. Je veux savoir si elle s’en sort, si elle arrive à
gérer son retour à Chicago et, plus que tout, si je lui manque autant qu’elle me
manque. Mais je m’y refuse. J’ai arrêté de la harceler de messages quand j’ai
compris qu’elle ne méritait pas d’être impliquée dans cette histoire sordide.

Elle mérite mieux que ça. Mieux que moi.

Bordel, l’imaginer avec un autre mec est un vrai calvaire. Si seulement je


pouvais faire quelque chose pour effacer ces quatre dernières semaines ! Les six
derniers mois, même. Je n’aurais jamais dû me bourrer la gueule, ce soir-là.
Jennyfer n’aurait jamais dû débarquer. J’aurais dû la foutre dehors dès qu’elle est
entrée. J’ai beau me refaire le film de cette fameuse soirée, je ne parviens
toujours pas à me rappeler si j’ai couché avec elle ou pas.

– Et si elle n’était pas enceinte ?

Je regarde Tyron en fronçant les sourcils. Que veut-il dire par là ? Que mon
ex-femme aurait délibérément menti sur sa grossesse ? Pourquoi ? Pour me
récupérer ? Bien que je sache Jennyfer manipulatrice, je ne pense pas qu’elle
irait jusqu’à inventer une grossesse dans l’espoir que nous reformions un couple.
Même si ça me fait mal de l’admettre, c’est une femme magnifique. Elle peut
avoir tous les hommes à ses pieds. Elle a même plus d’argent que moi. Je ne vois
vraiment pas ce que ça pourrait lui rapporter.

– Ce n’est pas possible, réponds-je. Son ventre se voit bien. Et puis quoi ?
Elle me récupère et simule une fausse couche ? À ce stade-là, le bébé est censé
être formé. Non, elle est vraiment en cloque… mais pas de moi.
– Tu en es sûr ? À cent pour cent ?

Je fusille mon pote du regard en serrant les mâchoires.

– Non, grogné-je en me levant et en me passant une main nerveuse dans les


cheveux. Et c’est ça, le putain de problème. Je ne suis sûr de rien. Ça me rend
fou.

Énervé, je balance ma Bud vide qui se fracasse contre le mur. J’en ai ras le cul
de cette histoire. Tout ce que je veux, c’est retrouver Rosie, ce n’est quand même
pas la mer à boire, merde ! J’aime cette femme plus que n’importe qui d’autre.
Je suis prêt à tout pour elle. Même à renoncer à ma soi-disant paternité. Ouais,
j’en suis à ce point. Parce que je sais que je n’arriverai pas à vivre sous le même
toit que Jennyfer. Plus maintenant. Dans l’hypothèse que ce bébé soit bien de
moi, je voudrais entamer une procédure de garde alternée et être avec Rosie.
Mais, avec ce qu’elle a vécu il y a quatorze ans, je sais qu’elle ne me laissera pas
faire ça. Elle a été claire à ce sujet. Pour elle, ma place est aux côtés de Jennyfer
et de mon soi-disant bébé. Mais moi, je ne l’entends pas de cette oreille. Rosie
ou pas, je ne me remettrai pas avec mon ex. J’ai tourné la page depuis longtemps
avec elle.

– Hey, les gars ! Y a plus de bière ? nous lance Jason, le geek sous notre
protection, en entrant dans le salon.
– Non, répondons Tyron et moi de concert sur un ton amer.

Il repart dans la seule chambre de la planque en baragouinant dans sa barbe.

– Je vais le tuer avant de l’amener devant le tribunal, ce petit con, maugrée


Tyron en terminant sa bière.
– Pas si je m’en charge avant. Je vais aller courir un peu.
– Il pleut des cordes ! proteste Tyron.

Je me tourne vers la fenêtre. La pluie est rare en Californie. Mais quand elle
arrive, ce sont des mois de torrent qui s’abattent en seulement quelques jours. Et
ça peut durer longtemps. Il y a déjà eu des inondations à San Diego.

– Justement.

À peine ai-je mis le pied dehors après m’être changé que je suis déjà trempé.
Mais je ne me laisse pas abattre. J’entame ma course, capuche sur la tête, « Just
Save Me » de Like A Storm dans les oreilles. Je n’aurais pas trouvé meilleure
chanson pour décrire ma situation. Les rues sont quasi désertes et la pluie
empêche de voir à plus de vingt mètres. Je grelotte au début, mais la chaleur due
à mes efforts commence à se faire ressentir. Je cours sans même vraiment savoir
où je vais. Il n’y a pas d’orage, alors je décide de couper par la forêt, les arbres
me protégeant quelque peu de la pluie torrentielle.

Au bout d’une dizaine de kilomètres sans m’arrêter, je suis à bout de souffle.


Je commence à me faire vieux, pensé-je avec nostalgie. À l’époque où j’étais
Marine, on courait plus de trente bornes malgré les intempéries et avec nos sacs
à dos d’au moins cinquante kilos sur les épaules. J’appuie mes deux mains sur
mes genoux en tentant de reprendre ma respiration lorsqu’un craquement se fait
entendre derrière moi. Mon instinct me pousse à dégainer le couteau que je garde
toujours sur moi et à me retourner. Quand l’intrus se montre, je pousse un soupir
de soulagement et range mon arme. Le chien me regarde avec un air abattu. Il est
trempé et n’est pas gros pour son type de race.

– Qu’est-ce que tu fais là, toi ? dis-je en m’approchant de lui, une main
tendue vers son museau pour qu’il sente mon odeur.

Il recule un peu, apeuré, alors je m’arrête, m’accroupis et attends qu’il vienne


de lui-même. Ce berger allemand a encore une tête de bébé. Il n’a pas plus d’un
an. Et cela doit faire un moment qu’il est dehors. J’ose espérer qu’il s’est
échappé et qu’il n’a pas été abandonné par ses propriétaires. Le chien finit par
s’aventurer vers moi et me renifle la main. Je la lève pour lui caresser la tête,
mais mon geste le fait sursauter et il hérisse le poil.

– Hé, mon pote, n’aie pas peur, OK ? Je ne vais pas te faire de mal.

Une égratignure lui barre l’œil droit et sa patte arrière présente une blessure.
Je retente une caresse et cette fois il se laisse faire et s’appuie même sur ma
main, me réclamant davantage de câlins. Sa queue remue et je souris. C’est la
première fois que je me prends d’affection pour un animal. Quand j’étais jeune,
cet enfoiré de Gary aurait été capable d’accepter de me prendre un chien juste
pour avoir le plaisir de le tuer devant moi tellement il me détestait et aimait me
voir souffrir. Je n’ai jamais pris le risque d’en demander un, et avec les années et
mes nombreuses missions, j’ai perdu l’envie et n’ai plus le temps d’en prendre
un. Il n’a pas de collier, mais mis à part sa blessure à la patte et une malnutrition,
il semble en bonne santé.

– Ça te dit, une balade ?

Le chien remue encore la queue en tirant la langue, comme s’il comprenait ce


que je disais. Savoir que je rends au moins quelqu’un heureux apaise un peu la
douleur de mon cœur. Un peu seulement, mais c’est déjà ça de pris.

Harper ne va pas aimer que je ramène un chien, mais je n’en ai rien à battre.
Je ne vais quand même pas laisser ce pauvre chiot livré à lui-même. Nous
suivons le sentier ensemble, l’animal claudiquant à mes côtés. Il s’arrête
quelques fois pour se soulager et j’en profite pour regarder mon téléphone. J’ai
toujours espoir qu’elle me contacte, ne serait-ce qu’un simple « salut, ça
va ? ». Ça allégerait grandement la chape de plomb qui s’est abattue sur mon
cœur quand elle est partie à bord du taxi. Mais à la place, ce ne sont que des
textos de Jennyfer, me demandant quand je rentre « à la maison », me disant à
quel point je lui manque… Le dernier date d’il y a une demi-heure. Elle a passé
une échographie et a cru bon de m’envoyer une photo. Je serre le téléphone dans
la paume de ma main avec une rage furieuse.

« Je peux faire de ta vie un rêve, aussi bien qu’un enfer. »

Les mots que m’a proférés mon ex il y a deux mois déjà me reviennent telle
une gifle. Je l’ai effectivement sous-estimée. Elle me pourrit la vie, et chaque
jour qui passe, la culpabilité de ne pas en avoir parlé à Rosie me ronge. J’aurais
dû la mettre au courant. Au lieu de ça, je l’ai mise involontairement devant le
fait accompli, et je l’ai fait passer pour « l’autre femme ». Tout ça parce que
j’avais honte de m’être marié à une femme que je n’aimais pas. Parce que je
voulais protéger Lily de ma vie si compliquée. Parce que j’avais bon espoir que
Jennyfer capitule et signe ces putains de papiers. Au lieu de quoi, elle a préparé
sa vengeance avec minutie et a attendu le moment propice pour venir m’achever.

Elle est bien enceinte. Il n’y a plus aucun doute là-dessus. Reste plus qu’à
savoir qui est le père de ce bébé. Elle seule le sait, et même si elle veut me
persuader que c’est moi, je ne la crois pas. Elle refuse le test de paternité
maintenant, disant qu’elle ne veut pas risquer la vie du bébé avec une
amniocentèse. Il me reste donc trois mois à attendre et la peur de découvrir que
je suis bien le géniteur comme elle le prétend me tord le ventre. Je ne veux pas
d’enfant avec elle. Quand nous étions ensemble, tout était clair entre nous. Je ne
voulais pas de gamin et elle était bien trop obnubilée par sa carrière pour en
ressentir le désir, elle aussi. Je ne comprends pas son revirement. Est-ce qu’elle
l’a fait exprès ? Pour me punir ? Elle a réussi son coup, putain. Elle m’a puni de
la pire des façons. À cause d’elle, j’ai perdu Rosie. J’ai perdu l’amour de ma vie.

Un jappement me tire de mes pensées lugubres. C’est le chien qui a


commencé à avancer devant et qui s’impatiente. Je me ressaisis, range mon
téléphone et le suis.
– Qu’est-ce que c’est que ce truc ? s’écrie Tyron en me voyant rentrer,
trempé.
– Ça s’appelle un chien, maugréé-je. Je l’ai trouvé dans la forêt, je vais
l’emmener chez le véto.
– Harper va te tuer.
– Je ne compte pas le garder, relax. Il a dû se perdre, ils vont voir la puce
électronique et retrouver les proprios. Donne-lui un truc à manger, il crève la
dalle. Je vais prendre une douche.

Je me glisse sous l’eau chaude et repense aux bons souvenirs avec Rosie.
C’est tout ce qu’il me reste. Je me rappelle chaque détail de son visage, de son
corps. Je me remémore chaque moment passé entre ses bras, l’odeur de sa peau
soyeuse, l’éclat de désir dans ses yeux lorsque je la faisais basculer vers
l’orgasme. Ses pommettes rouges témoignant de la chaleur qui la consumait…
Sous l’impulsion de ces souvenirs délicieux, une érection se forme au niveau de
mon entrejambe. Merde, ce n’était peut-être pas la meilleure idée du siècle de
repenser à ces souvenirs-là. Une douce chaleur m’étreint lorsque je me mets à
caresser mon membre pour faire redescendre cette pression de dingue. Les
sensations ne sont pas aussi intenses que quand c’était elle qui le faisait, mais je
m’en contenterai. Pour l’instant. Parce que je compte bien récupérer ma Rosie.
Peu importe le temps qu’il me faudra, elle sera de nouveau mienne.

***

Il est plus de trois heures du matin et je n’arrive toujours pas à trouver le


sommeil. Jacky est à mes pieds et dort profondément, lui. Ce n’est pas vraiment
un prénom de chien, encore moins pour un berger allemand, mais j’ai estimé que
ça lui allait bien. Le véto n’a pas trouvé de puce en lui. Il lui a fait un bandage
pour sa patte foulée et désinfecté ses égratignures. Quand il m’a demandé ce que
je comptais en faire, le chiot m’a supplié du regard et je n’ai pas eu le cœur à
répondre que j’allais l’emmener dans un refuge. Il lui a alors planté une puce et
le chien est devenu officiellement le mien. Harper va me tuer, oui. Mais je n’en
ai rien à cirer, je suis bientôt à la retraite.

Comme s’il sentait que je n’allais pas bien, Jacky vient se pelotonner contre
moi et je lui gratte la tête. Je lui ai fait prendre un bain, il sent bien meilleur que
quand je l’ai rencontré.
– T’inquiète, mon pote, toi aussi tu t’attacheras à elle dès que ton regard aura
croisé le sien.

Jacky me lèche le visage en remuant la queue et je ris en me débattant. Je


n’aurais jamais pensé qu’un animal aussi anodin qu’un chien pouvait panser
autant mes blessures. Mon cœur est loin d’être réparé, mais la présence de Jacky,
aussi bizarre que ce soit, me réconforte.

– Allez, essayons de dormir, maintenant.

Mais Jacky ne m’écoute plus. Ses oreilles sont dressées, son poil hérissé, et
un grondement sort de sa gorge tandis qu’il fixe la fenêtre d’un œil mauvais.
Puis il se met à aboyer très fort. J’ai juste le temps d’apercevoir les lampes
torches et de me jeter à terre avec le chien avant que les coups de feu
retentissent. C’est un vrai bordel. Les balles fusent dans la maison. Des hommes
armés jusqu’aux dents cernent certainement la baraque et nous mitraillent. Je
rampe jusqu’au dressing où j’ouvre mon sac rempli d’armes. Je charge mon
M24 quand j’entends Tyron.

– JAKE !!!! JAKE !!!!


– JE SUIS LÀ ! hurlé-je en retour. ILS SONT PARTOUT ! Viens, gamin,
dis-je en m’adressant à mon chien qui me colle, terrifié.

Le raffut ne s’arrête pas. Mon pieu n’est plus qu’un tas de bois et de plumes,
et si je reste là, c’est moi qui vais y passer. Je me redresse pour courir jusqu’à
Tyron, mais une balle atterrit dans mon bras, me projetant contre la porte.

– Putains d’enfoirés de mercenaires de mes deux, juré-je entre mes dents.

Je continue tout en me protégeant, Jacky sur mes talons. Je trouve Tyron avec
Jason, planqués derrière le comptoir de la cuisine.

– Putain, mais c’est qui ces mecs ! crié-je, rouge de rage.


– Demande-lui, grogne Tyron en chargeant son flingue.

Je fusille le gosse du regard. Il est tétanisé.

– Je voulais acheter un nouveau jeu, se défend le témoin comme si ça pouvait


l’excuser.
– Il avait une tablette cachée dans la doublure de son sac ! précise Tyron.

Je m’énerve et hurle sous le bruit des détonations qui ne se sont toujours pas
arrêtées.

– Putain, mais c’est quoi ton problème, bordel !!! Tu t’es cru chez ta mère, ou
quoi ? T’es un témoin, espèce de con, des tueurs veulent ta peau !!!!
– Je suis désolé, OK ? Je suis resté connecté qu’une minute, je ne pensais pas
qu’ils seraient assez intelligents pour me localiser ! crie-t-il à son tour.
– Comment t’as eu accès à Internet ? s’enquiert Tyron.
– Grâce à l’antenne-relais. Je suis un génie de l’informatique, je vous
rappelle.
– Ouais, bah, on a intérêt à se tirer de là avant que tu deviennes un génie de
l’informatique avec la cervelle en bouillie, connard. Allez, on bouge !

Les tirs s’arrêtent et nous entendons des bruits de pas sur du verre. Ils
approchent. La bête en moi sort les crocs. L’adrénaline coule dans mes veines. Il
va y avoir du sang, ce soir, et ce ne sera certainement pas le mien.

– Jake, t’es blessé, dit Tyron.

Je regarde mon bras qui saigne.

– Ce n’est rien, juste une égratignure. Emmène le gamin dehors, j’ai une idée.
– Ils sont trop nombreux, tu n’y arriveras pas tout seul.
– Tu as déjà vu le film Red ? demandé-je en sortant des balles de leurs boîtes
et en allumant le gaz de la cuisinière. Ça va péter.

Un assaillant fait son apparition devant nous et Tyron le dégomme.

– Dégagez ! J’arrive !

Tyron se lève et se dirige vers une sortie. J’entends plusieurs coups de feu
tandis que j’attrape une poêle tombée par terre. J’ose espérer que mon coéquipier
a le dessus.

– T’es prêt à courir, mon pote ? murmuré-je à Jacky, planté à mes pieds.

Il est vaillant, le petit, il halète, mais ne couine pas. Il tourne la tête et grogne
avant de filer en courant quelque part derrière moi. Je me retourne pour voir le
chien, la mâchoire accrochée à la cheville d’un tueur qui avait l’intention de me
baiser par-derrière. Le mec hurle de douleur et tire en l’air. Je l’achève d’une
balle dans la tête. Jacky revient vers moi et je lui donne une caresse.

– Tu sais que tu ferais un super flic, toi ? Allez, viens, ça va être un bordel…

J’ai déposé mes balles dans la poêle brûlante et je prends la direction de la


porte de derrière – qui n’est plus grand-chose maintenant – mon arme en joue. Je
tue deux gars devant moi et un troisième me surprend par-derrière, mais
heureusement il me rate et je me retourne pour le buter. J’entends un sifflement
dans la cuisine, signe qu’il faut se barrer, et vite. Je cours à toute vitesse dehors,
et quelques secondes plus tard, la maison explose. Le souffle de l’explosion me
projette et je dévale la colline. Je grogne de douleur quand mon dos atterrit
contre un arbre. Un peu sonné, je me relève pour voir la planque désormais en
feu. Ma tête me lance et mon bras me fait mal, mais je survivrai. Jacky accourt
vers moi et je m’accroupis devant lui.

– Cherche Tyron, lui ordonné-je et il se met à courir à travers les arbres.

Je le suis tant bien que mal et je retrouve mon pote à une centaine de mètres.
Seul.

– Oh putain, j’ai cru qu’ils t’avaient eu, dit-il, soulagé.


– Ils ont failli. Où est le témoin ?

Il secoue la tête en prenant un air grave.

– Je lui ai dit de me suivre, mais il a eu les jetons et il s’est dirigé à l’opposé.


Il est tombé sur un assaillant.
– Fait chier, grondé-je. Il faut prévenir Harper.
– Ouais. On va se faire passer le savon du siècle.

Putain de merde ! Je déteste ce sentiment d’avoir échoué à une mission. Ça


ne m’est jamais arrivé au cours de ma carrière et j’ai l’impression de revenir à
l’époque où j’étais en Afghanistan, ce jour où j’ai pris la mauvaise décision et où
mon frère d’armes est tombé à cause de moi.

– Ça fait partie des risques du métier, Jake, tente de me rassurer Tyron, voyant
sans doute que je pars à la dérive.

Je donne un coup de poing dans un tronc d’arbre et j’entends mes phalanges


craquer. Je suis trop énervé et encore sous l’effet de l’adrénaline pour ressentir la
moindre douleur.

– Un jour ! Il restait vingt-quatre heures avant qu’il aille témoigner, putain !


– Ils sont arrivés en commando. Si le chien n’avait pas aboyé, on serait tous
morts. Il ferait un putain de flic, d’ailleurs, ajoute-t-il en grattant la tête de Jacky.

Ce qui est bien avec mon coéquipier c’est qu’on est toujours sur la même
longueur d’onde. Les années passées sur le terrain ensemble, sûrement.

– T’as ton téléphone ? me demande-t-il tandis que nous remontons la colline.


– Mec, je suis en calbut, tu voudrais que je le foute où ? raillé-je.

Mes pieds écorchés me font mal et mes douleurs au bras, à la main et à la tête
me lancent furieusement. On est dans un sale état, putain.

***

Harper arrive vers nous en furie alors que nous nous faisons soigner par les
ambulanciers. Les pompiers ont maîtrisé le feu et les légistes transportent les
corps calcinés.

– En plus de vingt-cinq ans de carrière, jamais je n’ai eu de témoin mort sur


les bras ! Mais c’est quoi, votre putain de problème ??! hurle notre patron.
Comment ont-ils su que vous étiez là et pourquoi avoir fait exploser la
baraque ?
– Je n’avais pas le choix, commandant, ils étaient partout, ils nous ont pris par
surprise. Tyron a voulu mettre le témoin à l’abri, mais ce con s’est barré et s’est
fait dézinguer. C’est lui qui les a attirés ici. Il avait une tablette tactile planquée,
il a piraté l’antenne-relais et ils l’ont géolocalisé. La prochaine fois, dis à tes
potes de manchots de le fouiller jusque dans les couilles.

Jacky grogne sur Harper. En voilà un qui n’aime pas qu’on élève la voix sur
son maître. Mon supérieur lui lance un regard mauvais avant de s’adresser à
nous.
– Et ça, vous pouvez me l’expliquer ?

Je remercie l’ambulancière qui vient de finir mon pansement.

– C’est mon chien. Je l’ai trouvé cet après-midi dans la forêt.


– J’en ai rien à foutre. Tu m’en débarrasses, il est hors de question que tu
emmènes un clébard dans tes missions, ce n’est pas ton boulot.
– Chef, c’est grâce à lui qu’on est vivants, intervient Tyron. Il nous a
prévenus.

Comme s’il comprenait que l’on parle de lui, Jacky se redresse fièrement et
bombe la poitrine en tirant la langue. Ce chien est aussi accro à l’adrénaline que
moi.

– Et puis la mission est terminée, non ? renchéris-je.


– Je vous mets sur un autre coup. J’allais justement vous appeler avant que
vous le fassiez. Il y a eu problème. Une émeute a éclaté au sein de la prison de
Chicago. Il y a des fugitifs.

Mon sang se glace d’emblée. Je n’ai pas besoin d’entendre la suite. Je la


connais déjà. Mais Harper continue quand même.

– Blake Davis s’est évadé. Et il est introuvable.


Chapitre 43

Jake

L’évasion de Blake Davis fait la une de tous les journaux depuis trois jours.
Les chaînes de télé ne parlent que de lui. Il doit bander dur à cette heure-ci, ce
bâtard. Le FBI tente désespérément de le localiser grâce aux nombreuses
caméras de surveillance du trafic et en recherchant des témoins, mais ils font
chou blanc. Ce fils de pute se cache bien. Je savais qu’il préparait un truc,
putain. Il ne s’était pas rendu juste pour me faire la causette, mais pour me
narguer et filer à l’anglaise au moment propice. Je n’ai rien vu venir, comme un
gros con. Il était surveillé H24, mais une émeute a été fomentée et il en a profité
pour se barrer. Je le soupçonne d’en être à l’origine, d’ailleurs. Les enquêteurs ne
veulent rien dire sur les détails, je dois donc me contenter des infos. Trois gardes
morts, cinq autres blessés, et trois évadés : un violeur, un meurtrier
multirécidiviste et Davis. Trois putains de psychopathes. On est dans une merde
noire.

La ville est en alerte, ainsi que les États voisins. Mes collègues de l'unité des
Marshals prêtent main-forte au FBI pour retrouver ce connard. Moi, j’ai été mis
sur la touche. Depuis mon altercation lors de l’interrogatoire de Blake, j’ai
définitivement été retiré du dossier. Et Harper n’a rien pu faire en ma faveur. Les
Affaires internes me surveillent de près, je ne peux pas non plus espérer une
quelconque aide des geeks pour m’aiguillonner là-dessus.

Je me retrouve coincé comme un putain de rat.

La nuit où mon chef nous a révélé l’évasion de Davis, j’ai tout de suite pensé
à Lily-Rose et j’ai littéralement pété un plomb. J’étais déjà à cran à cause de ce
qui venait de se passer dans notre planque, mais là, je suis devenu incontrôlable.
Je voyais ce connard approcher Lily, terrifiée et ligotée. Des images plus atroces
les unes que les autres de la femme de ma vie se faisant torturer par mon pire
ennemi ont défilé dans mon crâne à peine remis de l’échec de la mission. J’ai
explosé la vitre d’un quatre-quatre fédéral, je me suis pété la main en tapant dans
un mur de pierre. J’étais un monstre. Un médecin a dû m’administrer un sédatif
pour que je me calme. Et Tyron m’a alors dit que Rosie était en sécurité, qu’elle
était dans un avion à destination de l’Irlande. Je me suis sentie soulagée, d’un
côté, mais une douleur d’un autre genre que je connais bien maintenant a
remplacé la peur.

Lily est partie.

Elle a quitté les États-Unis.

Elle a tourné la page.

Le gouffre que son départ a creusé en moi s’est élargi. Alors c’est comme
ça ? Définitivement terminé sans possibilité de réparer les choses ? Putain !!

L’enquête sur le jeune geek que nous étions censés protéger encore vingt-
quatre heures a déterminé que les assaillants – tous morts calcinés par mes soins
– bossaient effectivement pour la gueule du mec qui voulait la peau du gamin.
Mon supérieur m’a passé un savon pour l’explosion, car les dégâts ont fait un
trou énorme dans les caisses du gouvernement fédéral. Mais il a fini par arborer
un petit rictus en me lançant un « mais j’aurais pas fait plus radical » et Tyron
et moi nous en sommes sortis sans sanction et avec quelques jours de repos afin
de nous remettre de ce bordel.

Je squatte toujours chez Tyron en attendant que la maison d’Oak View soit
habitable. Y retourner me fait flipper, car je ne me vois pas dedans sans Lily.
Mais je ne peux décemment pas virer tout le monde et abandonner la baraque,
j’y ai mis toutes mes économies. Le seul point positif dans tout ce merdier, c’est
que j’ai paumé mon portable dans l’explosion, aussi Jennyfer ne peut plus me
harceler pour me convaincre de revenir avec elle. Elle me les casse sévère, celle-
là. Qu’elle aille au diable, putain ! Je viens d’ailleurs d’envoyer une déclaration
à ses avocats afin d’accepter la vente de mes parts de la maison. Je n’en ai plus
rien à foutre : maintenant, j’ai la mienne. Tout ce que je veux, c’est qu’elle signe
ces papiers de divorce et qu’elle sorte définitivement de ma vie.

Mais il y a le bébé, me rappelle gentiment ma salope de conscience.


Bordel de merde, ouais. Dans l’hypothèse que cette gamine soit bien la
mienne comme Jennyfer le prétend – je reste persuadé que non –, ma vie sera
toujours liée à la sienne. Je balance mon verre de whisky à travers le salon de
Tyron. Il se fracasse contre le mur et le bruit fait sursauter Jacky. Fait chier ! Je
donnerais tout ce que j’ai pour revoir Rosie. La serrer dans mes bras. Embrasser
ses lèvres pulpeuses. Caresser ses cheveux et me réveiller chaque matin avec son
odeur sur moi. M’enfouir dans son écrin de chaleur et lui prouver chaque jour
que je l’aime, elle, et seulement elle.

Mes doigts se referment machinalement sur le collier qu’elle a laissé. Mon


phare dans la nuit sous la tempête. Je l’ai fixé autour de mon cou et je ne m’en
sépare plus depuis un mois. À défaut de l’avoir elle, j’ai nos souvenirs enfermés
dans ce précieux carton, au milieu de mes quelques affaires que j’ai prises avec
moi. Parfois, je l’ouvre et je me replonge des années en arrière. À l’époque où
nous étions heureux comme un couple princier. Où notre amour aurait fait pâlir
Roméo et Juliette.

Je contemple nos photos et je chiale comme la merde que je suis.

Je suis une putain de merde. Je n’aurais jamais dû me bourrer la gueule, ce


jour-là. Jennyfer n’aurait pas dû venir. Je n’aurais pas dû la laisser profiter de
mon état… Bon sang, j’aurais dû la voir venir à mille kilomètres ! Quelle garce,
elle m’a bien eu. Je suis dans un état déplorable maintenant et la tronche de ce
connard de Davis en gros plan à la télé n’arrange rien. Il ne peut pas être bien
loin, ce n’est pas possible. Je me remémore notre dernière entrevue, mais mis à
part le fait de me faire péter une durite en menaçant Lily et en parlant de ma
mère, il n’a pas dit grand-chose.

« On est pareils, toi et moi. C’est une question de gènes. »

Ces mots refusent de s’effacer de ma tête depuis le jour où il les a prononcés.


Ils n’ont aucun sens. Ce n’est pas possible que nous ayons quoi que ce soit en
commun, encore moins un patrimoine génétique. Non, non, non, je refuse de
croire ça. Une partie de moi a une furieuse envie de vérifier si c’est vrai. Si un
lien familial nous unit, lui et moi. Mais pour ça, il me faudrait un échantillon
d’ADN. Et je ne suis pas habilité à demander un mandat au proc’ pour ça. Je
devrais alors justifier ma requête et je n’ai aucune envie d’expliquer mes
motivations à passer ce putain de test. De plus, je dois admettre que j’ai aussi
peur de connaître la réponse. Je sais que dans l’hypothèse où le test se révèle
positif, je vais péter les plombs et sans doute le tuer, une fois que j’aurai sa tête
entre mes mains.

Tout part en vrille. Ma vie n’est plus qu’un maelström de merdes accumulées
en seulement quelques semaines.

Rosie n’a pas tourné la page sur notre histoire. Jennyfer ne porte pas mon
bébé. Et Davis n’est pas… NON, PUTAIN !!

Je me lève d’un bond et me précipite dans la chambre que j’occupe


temporairement. Tyron a halluciné quand il a vu l’état du mur. Toutes mes
recherches sur Davis y sont accrochées avec des notes, des élastiques reliant
certaines photos à des articles de journaux et à des points sur ma carte des États-
Unis. Je l’ai longtemps traqué via mon contact au FBI. Mais depuis que les
Affaires internes se sont pointées comme les parasites qu’ils ont, je n’ai plus
moyen d’être tenu au courant. Et sans infos sur l’évolution de l’enquête, j’ai les
yeux bandés. Je n’avance pas. Je regarde mon nouveau téléphone pour la énième
fois en à peine cinq minutes. Rien. J’ai fini par me décider à recontacter Lily –
ne serait-ce que pour avoir des nouvelles – et l’ai appelée un bon nombre de fois,
mais je tombe direct sur sa boîte vocale. Je suis conscient d’être lourd à la
harceler de la sorte, mais je ne peux m’en empêcher. C’est plus fort que moi. Je
n’arrive plus à faire semblant. Quelque chose me dit qu’elle a besoin de moi
autant que j’ai besoin d’elle, mais elle est sûrement trop fière – ou trop triste –
pour me répondre. Elle me manque tellement ! Une larme s’écrase sur mon
écran, sur la photo de nous deux que j’ai chipée sur son compte Instagram. Il
m’arrive parfois de l’espionner via les réseaux sociaux, espérant trouver le
moindre truc, la moindre info me permettant de savoir comment elle va. Savoir
si elle gère la situation mieux que moi. Mais jusque-là, elle n’a partagé que des
citations sur la vie, des photos de paysages paradisiaques, comme si elle voulait
être n’importe où sauf ici. Comme si elle se sentait encore trop près de moi
malgré les nombreux kilomètres. Et ça me fait mal.

Depuis trois jours, elle a totalement déserté les réseaux. Pas une photo. Pas un
mot. A-t-elle découvert que je l’épiais et c’est pour cette raison qu’elle ne publie
plus rien ? Je suis dans le flou total. Je ne sais plus quoi penser de ma vie. Cette
chienne de vie. Bientôt je ne peux plus réprimer la douleur qui ravage ma
poitrine et je craque.
De rage, j’arrache tout ce qui se trouve sur le mur, balaie la commode d’un
revers de la main. À bout, je finis par m’effondrer sur le lit, un bras recouvrant
mon visage dévasté par le chagrin. Tout est en bordel dans ma tête depuis
l’annonce atomique de Jennyfer. Je veux Rosie, c’est indéniable. Je l’aime
depuis vingt ans, merde. Mais je ne peux pas me décharger de mon rôle de père.
Si par malheur cette gosse est la mienne, je devrai assumer. Je ne suis pas ce
genre de mec à se défiler après avoir mis une femme enceinte.

Seulement, Lily ne supportera pas de vivre avec un enfant qui n’est pas le sien
et je la comprends. Elle culpabilise déjà d’avoir abandonné notre fille, alors
élever le bébé que j’aurais eu avec une autre… Du plus loin que je me
souvienne, j’ai toujours désiré être père un jour. Je n’ai jamais été un queutard
comme mes potes de l’époque. Lorsque mon histoire avec Rosie a débuté,
l’évidence s’est imposée naturellement en moi : ce serait elle la mère de mes
enfants. Je ne voyais personne d’autre porter mes bébés. L’annonce de sa
grossesse m’a fait flipper. Je voulais être papa, mais certainement pas si jeune.
Cependant, j’étais heureux. Heureux de savoir qu’une partie de moi grandissait
en Rosie. Elle, elle était terrifiée. Elle ne cessait de pleurer, de dire qu’elle avait
peur de ne pas y arriver et les hormones n’arrangeaient en rien les choses. Je l’ai
rassurée et soutenue de toutes mes forces. J’ai même suggéré d’abandonner la
fac pour travailler et subvenir à leurs besoins. Évidemment, elle a refusé. J’étais
persuadé que nous allions y arriver, et elle, elle avait entièrement confiance en
moi. En nous. Quelques jours avant qu’elle ne réponde plus à mes messages,
nous discutions même du choix des prénoms. Quand j’y repense, ça aurait dû
tilter dans ma tête. Pourquoi se soucier du prénom de son futur bébé alors qu’on
a l’intention d’avorter ? J’ai vraiment été trop con d’avoir cru Joseph. Je
n’aurais pas dû baisser les bras. Mais il était persuasif, j’étais inquiet pour Rosie
et sa révélation m’a plongé dans une rage incommensurable, annihilant toute
logique dans mon crâne.

Sentant sûrement mon désarroi, Jacky grimpe sur le lit et vient me lécher le
visage. Je ne peux m’empêcher de rire en secouant la tête pour éviter ses coups
de langue.

– Arrête, idiot, tu te lèches les burnes à longueur de journée, gros


dégueulasse !

Son intervention a le don de me sortir de ma léthargie. Je me redresse et joue


un peu avec lui. Il me réconforte à sa façon, en me distrayant. Il me saute dessus
en jappant, il est complètement différent du jour où je l’ai trouvé. Je me rends
alors compte que j’ai au moins fait un heureux dans l’histoire.

– On sort un peu ?

Il aboie, comme s’il me comprenait. J’ouvre la porte d’entrée et il détale en


vitesse. Ça fait trois jours que j’ai rencontré ce chien, apeuré et perdu, et
pourtant, il m’obéit au doigt et à l’œil sans que j’aie besoin d’une laisse. Nous
longeons une partie de la plage, une crique déserte, et Jacky court
immédiatement à l’assaut des vagues qui s’écrasent contre le sable en aboyant
comme un fou. Nous jouons une bonne partie de l’après-midi sur la plage et,
putain, ça me fait du bien. C’est con à dire, mais la théorie visant à adopter un
animal pour soigner une douleur émotionnelle à l’air de marcher. On n’en est pas
encore à la guérison – je ne sais même pas si la plaie se refermera un jour –,
mais ce chien me fait du bien. Il remplace Tyron quand celui-ci est à Chicago en
train de batifoler avec sa sex-friend-dont-il-est-raide-dingue. Il a voulu rester
avec moi pour me soutenir, mais je lui ai répondu qu’on n’était pas des
gonzesses. Il a ri et m’a rappelé que je pouvais lui téléphoner jour et nuit. Ce
mec est super. Mais je vais quand même éviter aussi, pas envie de me retrouver
au milieu de leurs gémissements torrides, à Emily et lui. Un homme
normalement constitué irait sûrement se paumer dans une autre femme, mais pas
moi. Je ne veux personne d’autre que ma Rosie.

Je donnerais n’importe quoi pour être envoyé sur une autre mission. Je n’ai
aucune envie de ces jours de repos imposés par mon chef. Tout, plutôt que me
morfondre comme je le fais maintenant.

Je me prépare une salade que je me force à avaler devant la télé. À côté de


moi, Jacky est assis et se lèche les babines.

– Toi, tu as des croquettes.

Il ne bouge pas. Je finis par avoir pitié de lui et lui envoie un morceau de
fromage. Je ne peux pas résister au regard de chien battu. Rosie parvenait
toujours à m’avoir avec ça. Putain. Il faut que je bouge. Je ne peux décemment
pas rester sans rien faire. J’enfile un vieux jean et un T-shirt.
– Je reviens, Jacky. Sois un bon chien et ne fais pas le bordel.

***

Vue de l’extérieur, la maison que j’ai acquise est sublime. L’architecte et les
ouvriers lui ont donné un sacré coup de jeune. La « Maison Hantée » n’est plus.
L’allée a été dallée et là où se trouvait un amas de terre et de mauvaises herbes,
les paysagistes ont conçu un petit coin jardin avec des arroseurs automatiques.
L’intérieur prend de plus en plus forme. L’entrée donne directement sur le salon
à gauche, la cuisine au fond est ouverte sur la salle à manger. Un grand escalier
en colimaçon trône au milieu de cet espace ouvert dont la baie vitrée donne sur
le terrain d’un hectare. Il traverse le plafond et mène à l’étage où se trouvent une
suite parentale, deux chambres et une salle d’eau. Je salue les personnes au fur et
à mesure que j’inspecte les lieux. Le chef d’équipe m’explique alors qu’ils ont
entamé la seconde couche de peinture et la mise en place de la piscine est
presque terminée. Rosie a trouvé bizarre d’avoir une piscine alors qu’il y a
l’océan à seulement quelques mètres, mais je lui ai répondu que c’était pratique
pour nous éviter une atteinte à la pudeur.

Elle a ri.

Ce son me manque atrocement. Pour m’éviter de trop penser, je prête main-


forte aux peintres occupés dans le salon et m’empare d’un pinceau tout en
conversant avec certains. Je finis par les remercier avant de prendre congé d’eux
et de rouler jusque chez moi. Cette idée de devoir faire face à Jennyfer à
nouveau ne me ravit pas le moins du monde, mais j’ai besoin d’affaires et je
veux lui annoncer moi-même ma décision pour la maison, ne serait-ce que pour
me réjouir de sa réaction. Elle est en pantalon de yoga blanc moulant et brassière
fuchsia, lorsque j’entre sans frapper. Il y a encore quelques années, j’aurais
bandé rien qu’à la voir dans cette tenue plus qu’aguicheuse. Elle aimait
m’allumer en faisant sa gym le matin. À peine réveillés, on remettait ça direct.
Mais aujourd’hui, c’est une autre femme que j’ai envie de voir, de toucher et
d’embrasser. Jennyfer ne me fait plus aucun effet. Debout, les jambes écartées et
les bras en l’air, elle fait des exercices. Elle baisse son buste autant que son
ventre proéminent le lui permet, me mettant carrément sa croupe sous le nez. Le
claquement de la porte l’a forcément avertie de ma présence. Si elle croit
pouvoir m’exciter ainsi, je n’ai pas une once d’érection. Elle tourne la tête vers
moi et un sourire rayonnant étire ses lèvres roses.
– Jake ! Ça fait plaisir de te revoir ! J’ai essayé de t’appeler, mais je tombe
sur ta messagerie.
– Oui, je t’ignore, au cas où tu ne l’aurais pas encore compris.

Elle fait mine de faire la moue et sa main se pose sur mes pectoraux. Je recule
en la fusillant du regard.

– Oh ! Elle bouge !

Sans crier gare, elle attrape ma main pour la poser sur son abdomen. Il y a
encore trois jours, j’espérais que son ventre était faux, qu’elle feintait pour
pouvoir me récupérer. Or là, il est impossible de nier qu’elle est bel et bien en
cloque. Et le coup que je ressens au creux de ma main me le prouve davantage.
Putain, je n’ai pas envie de toucher son ventre. Je refuse d’avoir quoi que ce soit
à voir avec cette femme. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de me souvenir de
la grossesse de Lily. Son ventre ne se voyait évidemment pas à l’époque, mais
j’aurais voulu vivre ça avec elle. Sentir les coups d’Anélya, lui faire des bisous
par le biais de l’abdomen de sa mère. C’est cette idée qui me motive à reculer. Je
refuse de faire ça avec Jennyfer.

– Arrête, lui sommé-je.


– Quoi, tu étais avec ta pétasse, c’est ça ? C’est pour ça que tu as déserté ?
T’es parti la rejoindre je ne sais où ?

La Jennyfer enjouée et entreprenante s’est transformée en démon. Ses yeux


me tirent dessus, mais elle ne m’impressionne pas le moins du monde. Au
contraire, elle alimente ma colère. Je me mets à la menacer.

– T’as de la chance d’être une femme. Je t’interdis de la traiter, t’es pas


mieux, tu es une manipulatrice et une sale garce. Et pour ta gouverne, j’étais en
mission et j’ai failli crever. Mais je vais bien, merci de le demander.
– Oh, fait-elle, se rendant compte qu’elle vient de merder. Je suis désolée. Tu
as besoin de quelque chose ? Et si je te faisais ton plat préféré, un bon risotto
pour le dîner, hein ? Ta fille me fait manger comme une vache.

Je m’apprêtais à aller me préparer un sac, mais je fais volte-face.

– Tu crois m’avoir avec ta grossesse ? Tu crois que je vais revenir parce que
tu vas pondre mon enfant ? Tu rêves, ma pauvre. Toi et moi, c’est terminé.
Définitivement. Mets-toi ça dans le crâne, putain ! Ah, et mon plat préféré, ce
sont les pâtes carbonara.

Puis je tourne les talons pour gagner ma chambre. Mes draps sont froissés et
une nuisette traîne au bout du lit. Ce n’est pas vrai, elle ose dormir dans mon lit
alors que la chambre que nous partagions ensemble se situe de l’autre côté du
couloir. Résigné, je m’active à me préparer un sac lorsque soudain, un cri
strident perturbe le silence.

– JAKE !!!

Je me rue immédiatement vers les cris de douleur et découvre Jennyfer, à


genoux sur le sol, se tenant le ventre. Merde, le bébé !

– Est-ce que ça va ? m’inquiété-je immédiatement en m’accroupissant vers


elle.

Pour toute réponse, elle me montre le bout de ses doigts imprégné de sang.
Merde, merde, merde ! Non, pas ça ! Jennyfer a beau être ce qu’elle est, j’ai
beau ne plus la porter dans mon cœur, elle ne mérite pas ça. Et cet enfant
innocent encore moins.

– J’ai peur, Jake, je ne veux pas perdre mon bébé, je ne le supporterai pas,
pleure-t-elle.

J’extirpe mon nouveau téléphone de ma poche et appelle les secours.

***

Je ne sais pas vraiment pourquoi je suis là, dans cette salle d’examen, ma
main dans celle de mon ex à attendre le verdict du médecin. J’ai agi par instinct.
Je pourrais partir, la laisser rentrer en taxi, mais une partie au fond de moi me
somme de rester pour voir comment va l’enfant. Jennyfer est en pleurs, inquiète
pour son bébé, et je lui caresse la main pour la rassurer. Je n’éprouve absolument
plus aucun sentiment pour elle, j’agirai de la même façon avec n’importe quelle
femme. Le médecin pose un monitoring sur le ventre de mon ex, et bientôt, le
soulagement remplace la panique lorsque les battements du cœur du bébé se font
entendre. Jennyfer plonge ses yeux larmoyants vers moi, un sourire heureux
plaqué sur ses lèvres.

– Le bébé va bien, nous annonce le docteur. En revanche, les saignements


sont inquiétants, je dois procéder à une échographie.
– Je vais t’attendre dans la salle à côté, chuchoté-je à Jennyfer.

Je commence à m’éloigner, mais elle me serre très fort la main.

– Non, reste. S’il te plaît, Jake, reste avec moi.

Je serre les mâchoires. Je sais très bien ce qu’elle essaie de faire et je n’ai
aucune envie d’entrer dans son stupide jeu. J’ai éprouvé de l’inquiétude, OK,
mais ça s’arrête là. Elle n’a pas le droit d’en profiter pour me faire endosser un
rôle qui ne me revient sûrement pas.

– Ne pousse pas le bouchon, Jen, la préviens-je.

Quelque chose attire mon attention juste à ce moment-là et je relève les yeux
sur l’écran au-dessus. Mon cœur se serre en découvrant le fœtus que je n’avais
pas prévu de découvrir. Ces images me renvoient immédiatement aux photos
dans ce carton. À cette fille que je ne connaîtrai sûrement jamais. À Lily… Les
paroles de la sage-femme me parviennent aux oreilles par bribes, mais je
n’arrive pas à détacher mon regard du bébé à l’écran. Elle parle de décollement
du placenta, de repos… Je sens mes glandes lacrymales céder sous la vague de
souvenirs qui me submerge et sous cette tonne de questions qui me taraudent
l’esprit à longueur de journée. Et si c’est vraiment ma progéniture ? Comment
vais-je pouvoir gérer ? Comment vais-je pouvoir regarder cette fille que j’ai
sous les yeux sans penser à celle que j’ai autant abandonnée que Lily ?

Il faut que je sorte. Pas moyen de rester ici plus longtemps, je ne le supporte
plus. Je n’ai pas envie d’aimer cet enfant, je n’ai pas envie qu’elle soit de moi. Je
ne veux pas, putain. Je sors de la salle d’examen comme si j’avais le diable aux
trousses et me rue dans les toilettes pour renvoyer la bile qui me tord l’estomac.
L’incertitude, le désarroi et une infinie tristesse me déchirent, me lacèrent,
m’anéantissent.

Lily… s’il te plaît, reviens. Je t’aime tellement.

Je sors des toilettes encore un peu groggy et décide de me prendre un café. Je


m’assieds sur un siège en plastique, mon breuvage à la main, et sors mon
portable. J’ai vu tout à l’heure juste avant d’appeler à l’hôpital que j’avais deux
appels manqués. Merde, six autres se sont ajoutés et douze messages. Tous de
Tyron et d’Emily. Je regarde le dernier émis par mon pote, il y a une demi-heure.
Mon gobelet de café glisse de mes mains pour se renverser sur le carrelage. Mon
sang se glace en une fraction de seconde et mon cœur s’arrête tandis que mes
yeux pétrifiés relisent les mots du SMS.

[Lily a disparu depuis deux jours.


Elle ne s’est jamais pointée à l’aéroport.
Ramène ton cul à Chicago !!]
Chapitre 44

Lily-Rose

Deux jours plus tôt

Chicago, Illinois

Je me sens vaseuse, avec un arrière-goût amer dans la gorge. Le brouillard qui


obstrue mon esprit se dissipe peu à peu et je peine à ouvrir les paupières. J’ai la
sensation d’avoir une gueule de bois sans même avoir avalé la moindre goutte
d’alcool.

J’ai déjà ressenti ces sensations désagréables. C’était il y a plusieurs mois.


Juste avant que j’assiste au meurtre de Rebecca. La panique m’envahit. Ma vue
s’acclimate à l’environnement et je constate avec effroi que je ne suis pas dans
l’appartement d’Emily. Mon cœur palpite dans ma poitrine. Je tente de bouger,
mais je me sens léthargique à cause de la benzodiazépine que j’ai ingérée.

Que James m’a fait ingérer. L’enfoiré. Je veux me lever, mais mes bras sont
ligotés dans mon dos et mes chevilles sont liées aussi. L’angoisse redouble en
moi et je me mords la lèvre pour ne pas fondre en larmes. Bordel, mais que s’est-
il passé ?

Respire, Lily. Respire. Je suis infirmière, je peux gérer les crises d’angoisse
des autres, pourquoi pas les miennes ? Respire. Inspire. Expire.

– Lily ? couine une petite voix derrière moi.

Surprise de ne pas être seule, je me contorsionne pour me retourner sur le


matelas sur lequel je suis et mes yeux s’arrondissent en découvrant qui se trouve
de l’autre côté. Pieds et poings liés comme moi, les cheveux en bataille et le teint
plus blafard que d’habitude, elle est pétrifiée.
– Rachel ? Mais qu’est-ce que… qu’est-ce que tu fais là ?

Bon sang, c’est quoi, ce bordel ?!

– Je ne sais pas… je sortais du lycée… et quelqu’un m’a… attaquée. Je me


suis r… réveillée ici, à côté de toi. J’ai p… peur, Lily !

Je ne comprends absolument rien. Il y a encore une minute, j’étais avec


James. Les pièces du puzzle de ma soirée se rassemblent petit à petit. Il a profité
de mon absence aux toilettes pour introduire la drogue dans mon verre de vin.
Puis il m’a presque portée jusqu’à sa voiture en m’expliquant qu’il ne voulait
pas ça. Qu’il était l’auteur de mon premier trouble, il y a cinq mois à l’hôpital.
Que c’était à cause de lui si l’on avait retrouvé cette substance dans mon sang
qui a finalement quelque peu décrédibilisé mon témoignage contre Blake. Il
avait l’intention d’abuser de moi. Il était au courant pour Rebecca. Il était dans le
coup. Depuis le début, il nous menait en bateau. Il savait que ma collègue allait
se faire tuer et je suis persuadée qu’il est à l’origine de notre agression sur la côte
qui nous a valu un accident de voiture. Emily a sûrement dû le mettre au courant
du programme, ne se doutant absolument pas qu’il jouait un double jeu. Et c’est
certainement lui aussi qui a dit à Blake qu’elle était ma meilleure amie. Cet
enfoiré nous a tous bernés.

Il était la taupe dont Jake et Tyron parlaient.

Les flashs envahissent mon cerveau encore et encore. Il m’a embrassée. Il a


avoué être amoureux de moi depuis longtemps. J’étais dans les vapes.

– Ne pleure pas, Rachel, on va s’en sortir, OK ? On va sortir d’ici.

Je ne sais pas si c’est elle que j’essaie de convaincre ou moi, mais je suis bien
déterminée à tenter n’importe quoi pour nous dépêtrer de ce bordel. Pourquoi
ont-ils enlevé Rachel ? Ça, c’est la grande question. Cette jeune fille n’a
absolument rien à voir avec cette histoire. Quant à moi, je ne comprends pas
pourquoi James m’a enlevée puisque Blake est derrière les barreaux, surveillé
vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je ne comprends plus rien.

Rachel a l’air mal en point. Je me hisse jusqu’à elle et passe mes bras sous
mes jambes de façon à les avoir devant moi et à pouvoir l’étreindre. Elle
sanglote dans mes bras. Elle semble avoir de la fièvre. Quelque chose au niveau
de ses bras attire mon attention. Elle présente des marques de piqûres et elle
semble complètement planer. J’ai le cœur au bord des lèvres en constatant qu’on
l’a droguée. Je retiens mes larmes. Non, je refuse qu’elle meure. Elle est
innocente et beaucoup trop jeune. Non, je ne le permettrai pas. Je caresse ses
cheveux tout en lui murmurant des paroles rassurantes à l’oreille. Je ne
supporterais pas qu’elle ne survive pas. Je me suis attachée à elle, elle est comme
une petite sœur pour moi, ce n’est qu’une enfant, bordel ! Il faut que je bouge,
que je trouve un moyen de nous sortir de là. Je regarde autour de moi, dans
l’espoir de trouver quelque chose qui pourrait nous servir, mais il n’y a
absolument rien dans cette pièce froide et sans âme. Nous sommes coincées. Un
bruit à l’extérieur de notre cellule se fait soudain entendre et le loquet de la porte
métallique s’ouvre sur un homme massif, chauve et tatoué de partout. Il n’a pas
l’air commode.

– Enfin réveillée, bougonne-t-il d’une voix rauque et bourrue. Tu bouges, je te


bute, me menace-t-il de son couteau.

Il défait mes liens aux chevilles et m’attrape fermement par le bras à tel point
que j’en grimace de douleur. Son canif près de ma gorge et son autre main
empoignant mes cheveux, il me fait avancer jusqu’à la sortie. Rachel hurle en
pleurant, malgré son état.

– Ça va aller, Rachel, tenté-je de rassurer la gamine tandis que le mec me fait


passer la porte.
– LILYYY !!!!! ai-je le temps d’entendre la petite crier tandis que la porte se
referme.
– Laissez-la tranquille, elle n’a rien fait, tenté-je de raisonner le molosse alors
que nous longeons un couloir à peine éclairé.
– Ta gueule et avance.

C’est à ce moment-là que les cours d’autodéfense que Jake m’a donnés me
reviennent en mémoire. C’est maintenant ou jamais. Prenant une grande
inspiration, j’assène un violent coup de coude dans le plexus de l’homme qui se
plie de douleur. J’en profite pour lui subtiliser son couteau et, sans réfléchir une
seule seconde, le lui plante dans le bide avant de me détacher les mains et de
faire demi-tour pour délivrer Rachel. La joie se lit sur son visage larmoyant en
me découvrant.
– Tout va bien, je suis là, tout va bien.

Elle me serre fort dans ses bras et je peux sentir son cœur palpiter en rythme
avec le mien. Je la détache et lui intime de se taire tandis que nous ressortons de
la cellule. L’homme que j’ai poignardé gît toujours sur le sol et on peut
l’entendre grogner. Nous passons devant lui, j’en profite pour m’emparer du
couteau encore en lui et nous finissons par courir jusqu’aux escaliers qui doivent
mener à la sortie. Une fois en haut des marches, des voix nous parviennent. Des
rires gras, d’autres plus féminins, des bruits de boules s’entrechoquant et des
propos salaces que s’échangent les hommes. Ma main toujours dans celle de
Rachel, j’utilise l’autre pour entrouvrir la porte, mon arme prête à traverser une
nouvelle chair. Ce que je découvre dépasse l’entendement. Une femme nue est
allongée sur le billard et un homme la pilonne tandis qu’un autre lui emplit la
bouche avec son sexe. Un troisième, cigare au bec, s’amuse à taper dans les
boules sans se soucier une seconde de la femme qui occupe la moitié de la table.
Assis dans des fauteuils autour, des hommes admirent le spectacle tout en
pelotant d’autres prostituées sur les genoux. Ils ne sont pas armés, d’après ce que
je peux voir. J’ai envie de vomir. De véritables psychopathes. On ne va jamais
sortir d’ici, bordel. Le gang bang dure encore environ cinq minutes, puis les
hommes se lèvent, les femmes se rhabillent avant de quitter la grande pièce.

Derrière nous, j’entends des grognements. Merde, il s’est relevé. Je me tourne


vers Rachel.

– Il va falloir courir sans s’arrêter. Est-ce que tu te sens prête à faire ça ?


– Je serai prête à ramper s’il le faut pour sortir de cet enfer, dit-elle,
déterminée.

Ce courage me ramène directement à Jake. Il aurait dit pareil, à tous les


coups. Je reviens à l’instant présent quand les plaintes de mon agresseur
deviennent de plus en plus proches.

– Je vais vous tuer, espèces de salopes ! Je vais salir votre putain de corps et
je vais vous buter lentement.

Vite, c’est le moment. Nous entrons dans la grande pièce aux tons pourpres et
courons jusqu’à la porte voisine, donnant sur une pièce déserte également. Mais
nous n’avons pas le temps de faire un mètre de plus que le molosse de tout à
l’heure se met à hurler, et en une fraction de seconde, nous sommes prises au
piège par une multitude de bras. Le couteau vole à travers la pièce avant que
j’aie le temps de m’en servir une nouvelle fois. Je me débats comme je peux en
distribuant coups de pied et coups de tête, comme me l’a appris Jake, mais je
suis vite arrêtée lorsqu’une gifle donnée par je ne sais qui me fait voler et atterrir
par terre.

– LILY !!!! entends-je Rachel hurler en dépit de la douleur dans mon oreille.

Un goût métallique imprègne ma langue. Je passe un doigt sur ma lèvre et y


découvre un peu de sang. Il ne m’a pas ratée. Je lève les yeux vers le mec qui
vient de me frapper. Je le reconnais comme étant celui qui labourait la prostituée
sur la table de billard. Il n’est pas très grand, mais son regard noir en dit long sur
son tempérament. Il s’accroupit près de moi et sa main poisseuse presse mes
joues. Je secoue la tête pour lui échapper, mais il m’oblige à le fixer. Son nez
n’est pas droit, sans doute cassé par le passé, ses lèvres fines arborent un anneau,
ainsi que sa langue. Il n’est pas plus vieux que moi, mais je devine qu’il n’a
jamais été un ange.

– Tu sais que tu me plais, toi ? sourit-il en faisant passer son pouce sur ma
lèvre enflée tandis que ses acolytes rigolent derrière.

Mon regard noir se plante dans le sien. Sa main descend le long de ma gorge.
De ma clavicule. Elle frôle l’ouverture de mon chemisier, impétueuse. Ma main
s’abat sur la joue mal rasée de l’intrus avant même que je m’en rende compte.
Les rires gras stoppent net et les mâchoires de mon agresseur se contractent. Son
regard se fait plus orageux, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il
tire violemment sur mes jambes pour m’allonger avant d’arracher mon chemisier
sous mes cris de détresse et ceux de Rachel qui assiste, impuissante, à cette
horrible scène. Quelqu’un me bâillonne avec sa main tandis que mon assaillant
déboutonne son jean. Je gigote dans tous les sens, mes hurlements étouffés par
cette paume calleuse, la panique inondant toutes les cellules de mon corps. Mes
larmes dévalent mes tempes, je n’arrive plus à respirer et mon cœur fait un
tumulte dans ma poitrine.

– Je vais te montrer à quel point tu me fais bander, petite pute, éructe le mec.
Plus tu me résistes, plus ça m’excite.
– AUSTIN !!
L’homme sur moi relève la tête, l’air d’un gamin pris la main dans le sac de
bonbons. Cette interruption soudaine devrait me soulager. Je devrais me sentir
rassurée d’avoir échappé au pire. Mais je ne le suis pas. Parce que cette voix, ce
timbre mielleux et grave, je le reconnaîtrais entre mille.

Le bruit des bottes qui claquent sur le sol du parking…

Ses yeux noirs de haine et de perfidie…

Son sourire de démon…

« Je te vois… »

Les hommes qui admiraient le spectacle s’écartent pour laisser passer Blake
Davis. Il porte un costume gris anthracite, comme s’il n’avait jamais séjourné en
prison. Ma peur redouble d’intensité lorsque mon regard croise le sien. Ses yeux
ont la même teinte ombrageuse et légèrement espiègle que lorsque je l’ai croisé
dans ce parking, plusieurs mois plus tôt… Mon ventre se tord de terreur et mes
poumons peinent à pomper l’air. L’homme qui a tenté d’abuser de moi et celui
qui maintenait ma bouche fermée se redressent, mais je reste immobile au sol,
trop paralysée par la terreur pour oser le moindre geste. Les flashs reviennent
telles des gouttes d’acide dans mon crâne. Blake se baisse à ma hauteur. Il me
déshabille du regard avec une telle perversion que la bile me retourne l’estomac.
J’ai l’impression d’être un agneau face à un prédateur. Je suis sa proie et sa
langue qui passe sur ses lèvres me prouve qu’il pense la même chose. Il tire sur
son gros cigare et me souffle la fumée au visage. Je toussote et Blake rit, imité
par ses hommes autour de nous.

– Je te vois, sourit-il avec une lueur d’amusement dans ses prunelles sombres.
Est-ce que je t’ai manqué, Babydoll ?

J’ai un hoquet de stupeur en entendant ce surnom. Il a appelé Rebecca ainsi


avant de… Oh, nom de Dieu… Je suis terrifiée. Mais c’est ce qui les excite,
justement. Je dois me montrer plus combative. Hors de question que Davis soit
encore le sujet de mes cauchemars. Je vais me battre bec et ongles, ne serait-ce
que pour sauver la vie de Rachel. Je tourne la tête, mais ne la vois pas. Ma
panique redouble d’intensité.
– Où est Rachel ? craché-je d’une voix quelque peu chevrotante.
– Tu devrais plutôt t’inquiéter pour toi, ma chérie, réplique Blake avant de
tirer à nouveau sur son cigare. Tu ne m’as pas facilité la tâche, tu sais ? Vous
m’avez berné, toi et Jake, en vous cachant là où il était le plus évident de vous
trouver. Très bonne stratégie. Mais vous m’avez sous-estimé. James ? Viens là,
fiston.

Blake fait un signe de la main sans détourner son regard de moi et James fait
son apparition. La haine s’intensifie en moi. Il arbore un sourire satisfait sur les
lèvres en me voyant là, à genoux devant lui. Les larmes me montent aux yeux,
mais je les refoule de toutes mes forces. Il est hors de question que je craque.
Cela nourrirait davantage leurs putains d’ego.

– Salut, Lily.

Sa voix me donne des acouphènes, désormais. Je ne peux plus l’entendre.


Aucune once de compassion n’apparaît sur son visage. Je bous de l’intérieur. Les
dents serrées, je lance un regard foudroyant vers mon ancien ami.

– Comment as-tu pu ? persiflé-je. Je te faisais confiance !!!

James ne répond rien, mais Blake, lui, éclate de rire une fois de plus. Il
s’accroupit de nouveau face moi, son visage à quelques centimètres seulement
du mien. J’ai la nausée.

– De nos jours, on ne peut plus se fier à personne, se moque-t-il ouvertement.


Quel dommage, n’est-ce pas ?
– VA TE FAIRE FOUTRE, CONNARD !!! aboyé-je, hors de moi.

Ma détermination a le don de le faire rire. La rage monte sournoisement en


moi.

– Elle m’a mis une gifle, rapporte le dénommé Austin, celui qui a tenté de me
violer. Et elle a planté Mitch, aussi.

J’en déduis qu’il parle du molosse qui surveillait notre cellule. Le regard de
Blake se pose sur moi.

– Ah oui ? Intéressant. Tu vois, c’est ça quand on décime tous tes hommes


les plus vaillants et qu’il ne te reste plus que des amateurs.

Puis s’adressant à sa troupe :

– Emmenez-la dans la chambre. Il est plus que temps de dresser cette petite
chienne.
Chapitre 45

Jake

– C’est quoi, ce bordel, Harper ?! hurlé-je en entrant en trombe dans le


bureau de mon patron.

Il est au téléphone avec je ne sais qui et lui dit qu’il le rappelle avant de
raccrocher et de s’intéresser à moi.

– Calme-toi, Jake.
– Me calmer ? T’es sérieux, putain ?! Ce fils de pute a enlevé ma femme et
je dois me calmer ?
– On ne sait pas si c’est lui, d’abord ! répond mon supérieur sur le même ton.
Merde, Jake, elle peut très bien être partie ailleurs, elle est majeure !

Mon poing s’abat sur son bureau. Je suis rouge de colère et l’adrénaline afflue
dans mes veines à vitesse grand V.

– Je sais qu’il l’a enlevée !!! Son portable ne répond plus et son père l’a
attendue à l’aéroport, mais elle n’est jamais arrivée ! La compagnie n’a même
pas enregistré son billet, bordel !

Harper frotte sa barbe en soupirant. Quant à moi, je tourne dans la pièce


comme un lion en cage, atterré. Plusieurs membres du bureau local nous
regardent avec curiosité, mais je n’en ai rien à foutre. Je veux récupérer Lily,
putain. Lorsque Tyron m’a dit qu’elle n’avait pas embarqué et qu’elle était
injoignable, j’ai piqué une crise dans l’hôpital. La panique m’a étranglé, je
n’arrivais plus à respirer. Je suis retourné dans la salle d’examen où la sage-
femme m’a dit que Jennyfer devait rester en observation, ce qui m’a bien
arrangé. Mon ex a tenté de me garder auprès d’elle, mais je ne l’ai pas écoutée.
J’ai conduit comme un fou jusque chez Tyron où j’ai récupéré Jacky, puis
jusqu’à l’aéroport où j’ai pris le premier vol pour Chicago. Mon chien n’a
d’ailleurs pas aimé être enfermé dans une cage au fond de la soute.
– Qu’elle ne me réponde pas à moi, je le comprends, fais-je d’une voix un peu
plus calme. Je le mérite. Mais putain, elle n’a aucune raison de filtrer les appels
de sa meilleure amie et de son père ! Il lui est arrivé quelque chose, je le sais,
merde ! Elle est en danger, il faut lui venir en aide.
– C’est au FBI de gérer ça, nous ne sommes pas des flics, Jake ! Et ils
croulent déjà sous les enquêtes. Par contre, on traque aussi les fugitifs, on est sur
le coup avec le SWAT. S’il a vraiment kidnappé Mlle Vargas, on le saura.
– Avant ou après qu’il lui a explosé la tête ?! Je te préviens, je ne resterai pas
les bras croisés. Je vais lui faire mordre la poussière à ce connard, quitte à y
perdre ma putain de plaque.

Je suis déterminé à en découdre une bonne fois pour toutes. La facilité avec
laquelle le FBI l’a arrêté était trop belle pour être vraie. Il a encore des mecs
derrière lui. Ce type est un putain de monstre : tu lui coupes une tête, deux
autres repoussent. Je suis sûr qu’il avait prévu son évasion avant même d’être
appréhendé. Il savait qu’il n’irait pas en Supermax parce que le témoignage de
Lily ne suffirait pas à le faire inculper pour meurtre. D’après les analyses, elle
aurait ingéré les médocs environ quinze minutes avant le meurtre, et sur les
bandes vidéo, on voit le quatre-quatre de Davis arriver dans le parking
souterrain. Donc aucune preuve qu’il soit à l’origine de l’empoisonnement. Et
puis même, il ne connaissait pas Lily avant ce soir-là, comment aurait-il pu
savoir qu’elle allait descendre à ce moment-là ? Il en voulait à Rebecca, pas à
Lily. Celle-ci s’est juste retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Non,
la drogue ne vient pas de lui. C’était juste un coup de chance. Dans ce cas, qui a
bien pu affaiblir ma Rosie au point qu’elle ne puisse pas être crédible à la
barre ? Arrrgh, toutes ces questions me court-circuitent les neurones. Me vient
soudain une idée.

– Il faut que j’épluche les témoignages relevés ce soir-là, décrété-je. Le soir


du meurtre de Rebecca Lawson.
– Jake, tu sais bien que tu n’as pas accès à ces dossiers…
– Rien à foutre, le coupé-je. Il me les faut absolument.

En attendant, je dois parler à une personne qui a certainement vu quelque


chose qui pourrait m’aider à découvrir l’identité de celui ou de celle qui a drogué
Rosie.

***
Emily est en pleurs lorsque je frappe chez elle. Tyron la tient dans ses bras et
me lance un regard compatissant en me voyant. Je m’assieds à côté d’eux et pose
ma main sur l’épaule de la jeune femme.

– Emily.

Elle relève des yeux rougis et maculés de traînées noires. Ça me fait mal de
dire ça parce que d’habitude elle est jolie et toute pimpante, mais là, elle est
complètement diminuée, autant physiquement que psychologiquement. Elle se
jette dans mes bras et je l’étreins tandis que Tyron se lève pour aller donner à
boire au chien, couché dans un coin. Quand il revient avec deux cafés et un thé
pour Emily, celle-ci ne s’est pas détachée de mon pull gris.

– Ça va aller, Em’, tente de la rassurer mon coéquipier.


– Non, ça ne va pas, sanglote la pauvre femme. J’aurais dû l’accompagner à
l’aéroport.
– Quand as-tu parlé avec elle pour la dernière fois ? m’enquiers-je.

Elle lève ses yeux larmoyants vers moi en réfléchissant.

– Samedi soir, elle…

Emily pince les lèvres et son regard sur moi change. On dirait qu’elle
culpabilise ou quelque chose comme ça.

– Il faut que tu le dises, Em’, l’encourage Tyron.

Je fronce les sourcils en me tournant vers mon pote.

– Qu’elle dise quoi ? Si vous savez le moindre truc, il f…


– Elle avait un rencard, lâche la voix tremblotante d’Emily.

Mon cœur se comprime et ma gorge se serre. Je m’attendais à tout, sauf à ça.


Une douleur me prend aux tripes, mais je me ressaisis : ce n’est pas le moment
de penser à ça, il faut se concentrer sur l’affaire.

– Avec qui ? demandé-je, les dents serrées.

Emily renifle.
– Je ne pense pas que ça puisse vous aider, James est quelqu’un de très
gentil… Un peu collant avec Lily depuis qu’ils se sont rencontrés, mais il est
sympa.
– James comment ? insisté-je.

Elle boit une gorgée de thé avant de répondre.

– James Silver. Il fait partie de l’unité de secours des pompiers de Chicago.

J’essaie de faire fi des images qui assaillent mon crâne déjà fragilisé par cette
histoire, mais c’est compliqué. Je ne peux m’empêcher de voir ma Rosie dans les
bras d’un pompier. Souriant à ses blagues, goûtant à ses lèvres et caressant son
corps… Putain, je déteste ça. Ça faisait quoi… un mois qu’elle était partie et elle
buvait déjà un verre avec un autre ? Elle est vraiment décidée à tirer un trait sur
nous. Sur tout ce que nous avons surmonté jusque-là, comme ça, d’un
claquement de doigts. Sans même me laisser une chance de m’expliquer, de lui
dire que c’est elle que j’aime et que c’est avec elle que j’ai envie de finir ma vie.

Concentre-toi, Jake.

– Et ce mec, est-ce qu’il était là le jour du meurtre de Rebecca Lawson ?

Derrière Emily, Tyron fronce les sourcils et penche la tête sur le côté, ne
sachant pas où je veux en venir. La meilleure amie de Rosie replonge dans ses
souvenirs et hoche la tête.

– Oui, un peu avant qu’elle aille aux vestiaires, je l’ai vue discuter avec
James. Il lui avait apporté un café, elle venait de faire plus de vingt-quatre heures
de garde, elle était épuisée.
– Il est arrivé combien de temps avant l’homicide ?
– Je ne sais pas, dix minutes, peut-être un quart d’heure.

Le mec. Le café. La drogue. Le rencard. Tout se tient.

– Putain, c’est lui.

Je me lève d’un bond et me triture les cheveux. Tyron se redresse à son tour et
m’interroge.
– Qui est ce gars, Jake ? T’as découvert quelque chose ?
– Les traces de benzo’ dans le sang de Lily, c’est lui. D’après les analyses
toxicologiques pratiquées sur elle, ils ont pu déterminer que l’administration de
la drogue datait d’environ quinze minutes avant qu’elle arrive dans le parking.
Ça correspond au moment de son entrevue avec ce James quand il lui a apporté
le café. Il l’a droguée lors de leur rencard, j’en mets ma main à couper.
– C’est pas possible, je connais James, intervient Emily. Pardon de dire ça,
mais il est canon, il pourrait avoir n’importe quelle fille. Pourquoi irait-il droguer
Lily ?

Je tourne en rond, tentant de démêler ce nœud d’informations, de rassembler


toutes les pièces du puzzle.

– D’après la façon dont tu nous le décris, il semble être le genre de mec à qui
l’on ne dit pas non, récapitule Tyron. Est-ce que Lily partageait ses sentiments ?
– Non, elle disait qu’il courait après toutes les filles du service et que ça ne
l’intéressait pas. Elle m’a dit qu’elle n’avait accepté son invitation que par
politesse, mais elle n’avait aucune intention d’aller plus loin avec lui. C’est un
ami, rien de plus.
– OK, donc le gars se fait jeter par la seule fille qu’il veut, résumé-je. Il ne
parvient pas à l’avoir, alors il la drogue. Ça, c’est l’épisode de l’hôpital. Ensuite,
il y a eu le plan WITSEC, il a dû péter les plombs en découvrant qu’il ne la
reverrait peut-être plus jamais.
– C’est vrai qu’il n’était plus lui-même depuis que Lily avait disparu avec
vous. Il m’a plusieurs fois demandé si j’étais en contact avec elle et…

Soudain, Emily prend un air horrifié.

– Oh, mon Dieu !


– Quoi ? m’alarmé-je. Emily, si tu as la moindre information, tu dois nous le
dire.

Elle relève des yeux emplis de larmes vers moi et je sens qu’elle va à nouveau
craquer.

– Je lui ai dit pour le programme. Il savait que vous vous trouviez à Oak
View… Jake, c’est à cause de moi si vous avez failli mourir dans cet accident.
Elle est en pleine crise de tétanie. Elle suffoque et tremble de partout. Tyron
se précipite immédiatement vers elle et l’allonge tout en lui faisant de l’air.

– Calme-toi, Em’, ce n’est pas ta faute, la rassure-t-il tandis qu’elle répète


inlassablement qu’elle est responsable.
– Il a raison, tu n’y es pour rien, approuvé-je. Vous pensiez qu’il était votre
ami. On s’est tous fait baiser en beauté.

Pendant plusieurs minutes, nous tentons de relativiser et de réconforter Emily.


Elle finit par reprendre une respiration normale et je ne peux m’empêcher de
continuer mon interrogatoire. Il faut que je sache à tout prix.

– Emily, je sais que c’est dur à supporter, mais il faut que tu me dises tout.
Donc, il n’était pas bien. Qu’elle a été sa réaction lorsqu’il l’a revue ?

Elle essuie ses larmes en reniflant.

– Je ne sais pas, je n’étais pas là. J’ai juste reçu un SMS de Lily pour me
demander si je voulais boire un verre, mais j’étais de garde ce soir-là. Elle est
venue me voir une heure après au détour d’un couloir et c’est là qu’elle m’a dit
qu’elle avait un rencard avec James et qu’elle n’était pas très chaude pour y aller.
Elle voulait seulement être gentille avec lui.
– Elle a encore dû refuser ses avances et il a de nouveau mis quelque chose
dans son verre au restaurant, réfléchis-je à voix haute.
– Donc, sa disparition n’a aucun rapport avec Davis, du coup, si c’est James-
le-psychopathe-amoureux qui n’a pas supporté qu’elle le repousse, dit Tyron.

Je secoue la tête.

– Il y a forcément un lien avec Davis. Lily aurait disparu le lendemain de son


évasion, la coïncidence est beaucoup trop grande. Et puis, même s’il n’a rien à
voir, il est en liberté et veut la peau de Lily. Je ne sais ni où elle est, ni avec qui,
mais une chose est sûre : elle est en danger de mort.
– Le FBI ne nous aidera pas, ils sont débordés, et de toute façon, on n’a pas
de preuve tangible pour les faire bouger.

Je fais craquer mes articulations et remets mon blouson en cuir.

– Em’, je peux te laisser le chien un moment ?


– Pas de problème.
– Où est-ce que tu vas ? me demande Tyron.
– Me farcir ce petit con de mes deux.
– Je viens avec toi.

Je fais volte-face.

– Non, toi, tu restes avec elle, dis-je en désignant Emily. Elle a besoin de toi.

Cette dernière appuie mon argument en le suppliant du regard. Tyron se


résigne à se rasseoir et à reprendre sa copine dans ses bras.

– Je n’en ai pas pour longtemps, les préviens-je en ouvrant la porte d’entrée.


– Hey, mec ! me hèle Tyron et je me retourne.
– Fais attention à toi et ne te fous pas dans la merde.
– T’inquiète. Si je ne te contacte pas dans une demi-heure, appelle la
cavalerie.

***

À peine le taxi garé devant la caserne des pompiers de Chicago, je me rue


dehors, les poings et les dents serrés. Deux mecs costauds en uniforme viennent
à ma rencontre.

– Bonjour, on peut vous aider ?

Je leur montre ma plaque de Marshal.

– Où est James Silver ? grogné-je sans aucune politesse.

Le gars chauve me regarde un instant avant de crier.

– Jamie ! C’est pour toi !


– Ouais ! crie une autre voix grave derrière les camions.

Monté sur ressorts et le corps plein d’adrénaline, je n’attends pas qu’il se


poste devant moi et me rue sur lui avant de lui décocher une bonne droite. Tout
se passe très rapidement. Il se retrouve par terre, je me pose sur lui et le roue de
coups puissants et rageurs. Aussitôt, on m’attrape par-derrière pour me décoller
du merdeux, mais je ne me laisse pas faire, déterminé à avoir le fin mot de cette
histoire. Une pêche, deux, trois, quelques balayettes, je me prends des coups,
mais je parviens à neutraliser les trois mecs qui ont voulu s’interposer. Alors
qu’ils gisent tous par terre, je reviens vers James, toujours allongé, et l’empoigne
par le col de son blouson avant de le traîner hors de la caserne. Là, je le lâche
sans douceur dans le coffre du taxi à qui j’ai dit d’attendre. Le chauffeur sort de
son véhicule en hurlant au scandale, mais je lui fous ma plaque sous le nez.

– Agent fédéral, je vous réquisitionne votre bagnole.

Mon regard menaçant et ma tête amochée doivent l’impressionner, car il me


laisse prendre le volant sans rechigner. Je démarre sur les chapeaux de roues et
m’arrête un peu plus loin, dans une rue déserte. Je descends et, alors que j’ouvre
le coffre pour en sortir le harceleur, celui-ci m’assène un coup de pied dans la
mâchoire. Mais ça ne m’arrête pas. Je l’attrape par la nuque et l’entraîne près de
la route où je l’allonge. Je lui incline la tête de façon à ce que ses dents mordent
le bord du trottoir. S’il est un psychopathe, il ne me connaît pas. Je suis capable
du pire pour les gens que j’aime.

– Je vais te dire un truc, gamin, commencé-je en marchant autour de lui. Je


suis un fan de cinéma. J’adore les films qui pètent et qui te montrent des tarés
dans toutes leurs splendeurs.
– Putain, mais t’es qui, enfoiré, hurle-t-il, le visage ensanglanté.

Je ramène sa tête au bord du trottoir et il grogne de douleur.

– Tu as déjà vu American History X ? Tu as bien aimé la scène où le gars se


fait exploser la mâchoire contre le trottoir ? Moi, j’ai kiffé, putain ! J’ai
tellement kiffé que j’ai envie d’imiter le bourreau.

James hurle de peur et se pisse dessus.

– Oh pitié, et moi qui pensais avoir affaire à un homme, je me retrouve avec


une lopette.

Je ne me reconnais pas moi-même. J’ai toujours appliqué la loi et fais mon


boulot avec intégrité et discipline. Mais là, il a touché à la personne qu’il ne
fallait surtout pas et la bête en moi est aux abois et prête à bouffer de la chair
fraîche.

– Bon, tu as intérêt à coopérer si tu ne veux pas te retrouver avec ta belle


gueule de travers. Là, tu pourras être sûr qu’aucune fille ne voudra de toi. Où est
Lily-Rose ?

Il baragouine quelque chose que je ne comprends pas à cause de sa posture,


aussi je lui tire les cheveux pour décoller ses dents du béton.

– Va te faire foutre, beugle-t-il.

Ah, correction, il a quand même un peu de couilles cachées au fond de son


slip. Mais ça ne m’amuse pas. Je lui fais à nouveau bouffer le rebord et me lève
pour me poster derrière lui.

– Tes copains sont sûrement réveillés et ont dû avertir les flics, donc je n’ai
pas toute la journée, merdeux. T’as intérêt à me dire où se trouve Lily ou je te
jure que ma pompe va s’écraser sur ton crâne de psychopathe.

Pour appuyer mes menaces, je lève ma jambe et la peur ravive ses yeux.

– OK ! OK ! crie-t-il.

Je m’accroupis à sa hauteur et lui empoigne à nouveau les cheveux. Avec le


chauffeur du taxi comme témoin, il ne me reste plus beaucoup de temps pour
venir à bout de ma mission du jour.

– Je suis amoureux d’elle, OK ?


– Mauvaise réponse, grondé-je avant de lui asséner un coup de poing dans la
tempe.

Je m’apprête à lui en foutre un autre, mais il lève les mains pour se protéger et
s’écrie :

– Elle est à Glenview !! Dans une maison sur Wagner Road !


– QUEL NUMÉRO ?

Pas de réponse. Je lève mon poing.


– 1320 ! chiale la lopette.
– Il y a quelqu’un avec elle ? Tu bosses pour qui ?
– Mon père. C’est mon père qui la veut. Il la retient avec une autre fille, une
ado. Je te jure, je voulais pas lui faire de mal, elle ne devait pas descendre dans
le parking, je voulais juste être avec elle. J’étais énervé qu’elle me repousse
encore, au restaurant, alors j’ai… je l’ai…
– TA GUEULE !!!

Je ne comprends plus rien.

– Qui est ton père ?

J’ai soudain peur de la réponse.

– B… Blake Davis.

Le fils du diable en personne. Waouh putain, là, ça va trop loin. Je vais péter
un câble monumental et je dois me faire violence pour ne pas tuer cet avorton
sur-le-champ. Je le relève et l’enferme à nouveau dans le coffre du taxi. Je roule
jusqu’au poste de police où le FBI a posé ses valises pour l’affaire Davis. J’ai les
nerfs à vif et la haine fait rage en moi. Malgré le bordel dans ma tête, je tente de
raisonner en tant que flic. James en pince pour ma femme depuis un bail. Blake
Davis, le criminel que je traque depuis des lustres, est son putain de géniteur.
James a drogué Lily la première fois, car il ne voulait pas qu’elle assiste au
meurtre, mais le sédatif n’a pas fait effet à temps et elle s’est retrouvée impliquée
dans l’affaire. Le merdeux a dû péter une durite pendant que Lily était avec moi
et il a décidé de monter d’un cran dans sa psychose en la livrant carrément à
Davis. Fils de pute, de père en fils, décidément.

Arrivé devant le poste de police, je fais descendre le suspect sous les yeux
effarés des policiers devant l’entrée. Je leur jette le pompier aux pieds.

– Veillez à ce qu’il soit au frais, leur dis-je. Il a livré Lily-Rose Vargas à Blake
Davis. Mobilisez toutes les patrouilles, le FBI, le SWAT à cette adresse. C’est là
qu’elle est retenue prisonnière. Je veux tout le monde là-bas.

Je leur donne le morceau de papier sur lequel j’ai griffonné l’adresse où ma


Rosie est retenue prisonnière et je tourne les talons, non sans donner une
dernière droite à James qui s’effondre.

– Lily-Rose est MA femme, connard. Estime-toi heureux d’être encore en vie.

***

La route me menant à cette fameuse demeure se fait dans une tension on ne


peut plus palpable. La bête en moi est déjà prête à l’attaque. Mon statut d’US
Marshal n’est plus qu’un petit point minuscule dans ma tête. Si je parviens à
neutraliser Blake, tant mieux. En revanche, si je découvre qu’il s’en est pris à
Rosie et qu’elle… Je jure devant Dieu que les renforts ne découvriront que son
cadavre de psychopathe meurtrier. À ce stade-là, je n’en ai plus rien à foutre de
passer ma vie derrière des barreaux.

Sans elle, ma vie n’a plus aucun sens. Je n’en ai plus. Mon cœur bat à tout
rompre dans ma poitrine et les larmes coulent d’elles-mêmes à l’idée que Davis
ait pu lui faire du mal. Il va payer pour ce qu’il a fait, et cette fois, je compte
bien mettre mon grain de sel. Je prends mon portable et compose le numéro de
Tyron.

– Ça fait pile une demi-heure, dit-il en décrochant.


– Amène-toi le plus vite possible au 1320 Wagner Road, à Glenview.
– Pourquoi ? C’est à quasi vingt miles !
– Bouge ton cul et discute pas !!! On va cueillir Davis ! Je suis en chemin,
magne !
– Jake, n’y va pas tout se…

Je ne le laisse pas finir et raccroche. Je n’ai pas de temps à perdre à attendre


sagement que tout le monde se pointe. Rosie est en danger de mort, merde, En
supposant qu’elle soit toujours en vie.

Ne pense pas à ça, Jake. Ne pense surtout pas à cette éventualité, me seriné-
je, les mains tellement crispées autour du volant que mes veines ressortent. Mon
portable se remet à sonner. C’est Tyron, je le bascule sur messagerie. Je sais déjà
ce qu’il va me dire et je n’ai aucune envie de m’arrêter. Je suis tout près, je ne
peux pas faire marche arrière. Nouvel appel. Cette fois, c’est Harper, je
décroche.
– MAIS EST-CE QUE TU AS PERDU LA TÊTE, HAYES ????? hurle mon
supérieur à l’autre bout du fil et je dois éloigner mon téléphone pour ne pas
devenir sourd.
– Je sais ce que je fais, chef, réponds-je, sans hésitation.
– Mais il se fout de ma gueule en plus ! Jake, tu t’apprêtes à mettre ta vie en
danger, tu ne peux pas appréhender un gars comme Davis tout seul, il va te
descendre avant même que tu aies le temps de mettre pied à terre !!! Arrête-toi
et attends-nous, m’ordonne-t-il.
– Je me fais discret, argumenté-je. Je supervise et je déblaye un peu le terrain
le temps que vous arriviez. Si je ne l’arrête pas avant, il va tuer Lily-Rose. Si ce
n’est pas déjà fait, d’ailleurs !

Mon cerveau vrille complètement à la perspective de découvrir ma femme…


morte. Putain, je deviens dingue !

– Jake, ce n’est pas ton patron qui te parle, là, mais ton ami, reprend plus
calmement Harper. T’es comme un fils, pour moi, je t’ai formé et appris tout ce
que je sais. Ne fais pas le con, putain, et attends-nous. Je ne supporterais pas de
te perdre, merde.

Je soupire, ne sachant pas trop quoi répondre à ça. Harper et moi n’avons pas
toujours été d’accord sur tout, mais je tiens à ce vieux con et la réciproque est
vraie. C’est lui qui m’a pris sous son aile quand je suis entré dans les US
Marshals. Il a eu vent de mon tempérament impulsif, mais il m’a accepté quand
même parce qu’il savait que ce boulot m’aiderait à canaliser mes pulsions, à
défouler toute la rage que j’ai emmagasinée durant toute mon enfance. Il est mon
patron depuis plusieurs années, mais je le vois davantage comme le père que je
n’ai jamais eu.

Cette simple pensée me ramène aux paroles de Davis, lors de son


interrogatoire.

« C’est une question de gènes. »

Est-il envisageable que mon pire ennemi depuis plus de trois ans soit le même
mec qui m’a engendré trente-deux ans plus tôt ? Mon corps est en surchauffe.
Non, je ne peux pas le croire. C’est impossible. Et pourtant, d’un point de vue
totalement objectif et impartial, je ne peux pas nier la similarité de nos yeux.
C’est peut-être un détail infime, après tout, nous ne sommes pas les seuls à avoir
des yeux turquoise, mais c’est une ressemblance de trop.

– Je serai prudent, finis-je par déclarer à Harper. Il faut que quelqu’un l’arrête,
et tout de suite.

Sans attendre de réponse, je raccroche et appuie à fond sur la pédale


d’accélérateur. Le trafic est plutôt fluide, aussi je n’ai aucun mal à doubler les
bagnoles. À bord de mon taxi, je grille des feux, des priorités, me récoltant des
coups de klaxon et des protestations, mais je n’en ai cure. Seule la survie de ma
belle m’importe. Et mon face-à-face musclé avec Blake Davis.

Rien d’autre ne compte plus que ça.

Le quartier dans lequel j’arrive est des plus douteux. Je n’ai jamais eu à venir
chercher un témoin dans cette zone-là et j’avoue que ça a le don de me foutre la
chair de poule. Moi qui pensais que les gangs et les dealers ne trafiquaient que
dans Chicago intra-muros, il faut croire que les réseaux s’étendent même jusqu’à
des banlieues qu’on penserait tranquilles. Des groupes de différentes nationalités
ethniques se tiennent debout dans la rue, colliers et dents en or, fumant des joints
et très certainement armés sous leurs vestes. À peine sorti de mon véhicule
réquisitionné, je vois tous les mecs se tourner vers moi et me regarder d’un œil
mauvais. Ce n’est pas le moment de dégainer mon flingue. S’ils savent que je
suis flic, je ne donne pas cher de ma peau. Je porte mon attention sur
l’environnement. La rue est bordée d’un grand parc. Cet endroit ne colle
tellement pas avec le personnage de Davis que je me demande si le petit
merdeux à qui j’ai pété la gueule ne m’a pas mené en bateau. Mais je ne pense
pas, j’ai vraiment vu la terreur dans ses yeux. Blake se cache et il est fauché, la
justice ayant fait geler ses comptes après son incarcération. Et il sait qu’on ne le
cherchera pas dans un quartier planté au milieu de nulle part. Mais je connais la
chanson, j’ai moi-même usé de cette stratégie en emmenant Lily là où il n’aurait
jamais pensé à la traquer. Je ne connais pas cette ville, je ne sais pas combien ils
sont, ni même si les otages sont encore en vie. J’admets que je me suis un peu
précipité sur ce coup-là, ma haine ayant alimenté mes gestes et je regrette de ne
pas avoir pris le temps de m’informer plus auprès de James.

Tant pis, maintenant que j’y suis, je ne vais pas me dégonfler. Caché derrière
un arbre, non loin de la baraque, j’inspecte d’abord les lieux, mon arme en joue,
au cas où. Comme je le pressentais, le porche est gardé par deux molosses. En
prenant soin d’être discret, je fais le tour et constate qu’il n’y a personne à
l’arrière. Je ne sais pas où je vais ni ce que je fais, mais je le fais. Mon amour
pour Lily et ma haine pour Davis me poussent tous les deux à poursuivre sur ma
lancée et rien ne pourra m’arrêter. Enfin, peut-être une balle dans la caboche,
mais on va éviter de penser aux pires scénarios. Je parcours en mode commando
la dizaine de mètres qui me séparent de la bâtisse. Le dos plaqué contre la façade
sous une fenêtre, j’ai le cœur battant et la respiration haletante.

Allez, Jake, fais ton putain de taf et sauve ta femme.

Lentement, je penche la tête pour regarder à l’intérieur. Il s’agit d’une cuisine


dans laquelle un mec à l’allure de vermine est en train de se faire un sandwich.
Le type ne me voit pas, trop occupé à fouiller dans le frigo. Ce qu’il marmonne
alors me parvient de la fenêtre à guillotine ouverte et confirme mes hypothèses.

– Putain, Davis, y a jamais rien dans ce frigo.

La lopette m’a bien dit la vérité. Mes poings se resserrent le long de mon
corps. Je tends l’oreille, mais aucune sirène de flic ne se fait entendre. Bordel,
mais ils se touchent, ou quoi ? Je veux bien les attendre, mais pas trois plombes
non plus. Soudain, un cri déchirant transperce le silence. Mon cœur saute. C’est
Lily, j’en suis sûr. Putain, il lui fait du mal, ce bâtard. L’adrénaline coule à flots
dans mes veines, la bête en moi hérisse le poil et se dresse, en furie. Je me creuse
les méninges, me tire nerveusement les cheveux en tentant de trouver une
solution pour ne pas avoir à entrer dans le nid de guêpes seul, mais rien ne me
vient. Je pars en vrille, les cris me rendent dingue. Eh merde, j’y vais. Advienne
que pourra.

J’enjambe la fenêtre ouverte et le mec de la cuisine n’a pas le temps de me


voir arriver derrière lui que je lui enserre le cou avec mon bras, tous les muscles
bandés, jusqu’à ce qu’il perde conscience. Et d’un. À pas de velours, je
m’avance doucement et ressors mon arme de son étui. La maison n’est pas
immense, donc il ne devrait pas y avoir beaucoup de chiens de garde. Des
volutes de fumée – des cigares, vu l’odeur – emplissent le couloir que je longe à
pas de loup, toujours sur mes gardes. Plus j’évolue et plus mon ventre se noue en
entendant les pleurs.
– T’as aimé, hein, Babydoll ? Ce n’est pas le même calibre que Jake, t’as
vu ?

C’est la goutte qui fait déborder le vase. La bête en moi rugit de rage et je ne
prends plus la peine d’avancer lentement. De toute façon, un coup d’œil
instinctif dans le miroir accroché au mur du couloir m’apprend qu’un ennemi
pointe un flingue sur ma nuque. Je me retourne vivement et tire. Puis tout se
passe très vite et très bruyamment. Je me fais canarder et j’ai juste le temps de
me planquer derrière un mur pour éviter de finir en passoire ambulante. Je tire
plusieurs balles et les mecs tombent. J’attends quelques minutes avant de sortir
de ma cachette. Je les ai butés.

Remonté à bloc comme jamais, j’arrive dans le salon où Davis se tient assis
sur un fauteuil, les jambes écartées nonchalamment, la ceinture de son froc
défaite. À côté de lui se tient ma pauvre Rosie, les cheveux en bataille, le visage
marqué de terreur et de douleur et le chemisier poisseux arraché. Mon cœur se
brise une énième fois.

Je vais le tuer.

Cette fois, c’est sûr, je ne vais pas me contenter de le neutraliser. Je tire le


premier, mais mon arme n’émet qu’un cliquetis. Merde, mon chargeur est vide.
Je pensais pourtant qu’il en restait une. Face à moi, un large sourire fend les
lèvres de Davis qui pointe son flingue sur moi. Il appuie sur la gâchette. La balle
me touche l’épaule, la pression me faisant reculer, mais je m’en tape. Je fonce
sur lui tel un bulldozer, totalement hors de contrôle et fou d’une rage
incommensurable. Je dégage son flingue d’un revers de la main, mais avant que
je puisse lui attraper la gorge jusqu’à lui faire exploser le cerveau, Lily hurle.
Une fraction de seconde plus tard, une douleur vive à l’arrière du crâne me
foudroie. Complètement sonné, je tombe dans les vapes.
Chapitre 46

Lily-Rose

Je suis en plein cauchemar. Ce n’est pas possible, je ne suis pas en train de


vivre ça. Je n’ai pas été enlevée, Blake Davis ne se trouve pas face à moi, son
sourire diabolique étirant ses lèvres. Il ne m’a pas salie, et Jake ne gît pas à côté
de moi, inconscient. Je ferme les yeux très fort. Je vais me réveiller. Quand je
vais ouvrir les paupières, je serai en Irlande, avec mon père, heureux de me voir.

Mais mon vœu ne s’exauce pas. Je suis dans cet appartement insalubre,
ligotée et bâillonnée. Rachel est à moitié consciente dans un coin, attachée
également. Le sourire de Davis s’est élargi, il tourne autour de Jake, qui a les
poings liés dans le dos. Quatre hommes de Blake sont arrivés il y a quelques
minutes après être partis faire une magouille quelconque. L’un d’eux, à l’accent
d’Europe de l’Est, a pété un câble en découvrant son frère gisant dans son sang
et a pointé son flingue sur Jake, mais Davis l’a arrêté. Mon palpitant est au
supplice et les larmes dévalent mes joues. J’ai mal partout. Blake me garde
captive depuis trois jours. Quand je lui ai demandé pourquoi alors que son but
premier était de me liquider, il a ri et m’a simplement répondu que Jake avait une
dette envers lui. Je subis ses sévices depuis soixante-douze heures et je n’en
peux plus. Je me sens sale autant à l’extérieur… qu’à l’intérieur. Il m’a souillée
dans tous les sens du terme. Je suis anéantie et dépravée. Après ce que le
criminel m’a fait, je ne peux plus regarder Jake dans les yeux sans éprouver du
mépris et du dégoût envers moi-même, de la culpabilité. Depuis trois jours, je
me dis que j’aurais dû être plus forte que ça. Que j’aurais pu l’empêcher de me
faire ça, bien qu’une partie de moi tente de me rassurer en me disant que je
n’aurais rien pu faire pour l’en dissuader. Je n’ai pas fermé l’œil depuis que je
suis ici. Je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces. Chaque fois que je ferme
les yeux, Blake est là, sur moi, son visage à quelques centimètres du mien. Je le
sens encore m’envahir, impitoyable et intrusif… J’entends encore ses râles
rauques dans ma tête… Je me vois encore hurler de douleur et de tristesse dans
mon bâillon… tenter de me libérer de mes liens, en vain… Je l’entends encore
me dire que Jake n’osera plus jamais me toucher après ça, qu’il ne voudra plus
jamais me regarder… Je les revois tous en train de me forcer à boire des litres et
des litres de leur vodka afin de me rendre plus « docile ». Au bout du compte,
je ne ressentais plus rien. L’alcool ne me brûlait plus, leurs abus sur mon corps
meurtri ne m’atteignaient plus. Je suis devenue une simple spectatrice de ce
cauchemar. Mon corps ne m’appartient plus. Je me sens vide, persuadée que je
vais mourir là, dans ce taudis empli de la fumée de cigare et de joint. Avant que
Jake arrive, j’ai souhaité mourir. Je voulais en finir une bonne fois pour toutes.
Lorsque j’ai entendu les premiers coups de feu, je me suis précipitée tant bien
que mal sur Rachel pour la protéger. Elle ne va vraiment pas bien depuis deux
jours. Sa fièvre ne descend pas, son cœur palpite et ses lèvres ont une couleur
bizarre. Elle est en détresse et le poids de la culpabilité m’étreint encore plus à
l’idée que je ne peux rien faire pour la sauver. Davis n’a pas voulu me dire
pourquoi il l’avait enlevée, elle. Elle n’a absolument rien à voir avec l’affaire,
elle est si innocente et si jeune ! Je ne me le pardonnerais jamais si elle venait à
mourir.

J’ai vu Jake et un infime espoir est revenu en moi. Il est venu nous sauver.
J’ai tendu l’oreille afin de percevoir les sirènes de police dehors, mais rien. J’en
ai alors déduit que mon protecteur avait fait cavalier seul. J’ai hurlé quand Blake
lui a tiré dans l’épaule et lorsque j’ai vu un homme arriver avec une bouteille en
verre vide. J’aurais voulu tenter quelque chose pour faire diversion, mais je n’ai
pas eu le temps, le sbire a été trop rapide.

Nous voilà donc tous les trois prisonniers de l’un des plus grands criminels en
cavale de l’État, impuissants, éreintés et au bord du supplice. Davis ne va
certainement pas nous laisser en vie. Il nous en veut de l’avoir fait emprisonner
et souhaite nous le faire payer. À côté de moi, Jake finit par reprendre conscience
et Blake, assis face à nous, triomphant, s’exclame :

– Ah, la Belle au bois dormant émerge enfin !

La première chose que fait Jake est évidemment d’essayer de se lever pour se
ruer à nouveau sur Blake, mais l’homme qui l’a assommé, Austin, le force à
rester assis. Je n’ai jamais vu Jake dans un tel état. La rage émane de lui par tous
les pores. Son épaule blessée saigne abondamment, mais il s’en fiche
royalement, les yeux rivés sur notre ennemi.
– Quel plaisir de te revoir, mon pote, se moque Davis.
– Va te faire foutre, gronde Jake.

Blake part alors dans un éclat de rire mauvais.

– Oh, peut-être un jour, répond-il. En attendant, je l’ai fait à ta femme. Mmh,


j’ai encore son goût divin sur le bout de la langue…

Jake ouvre alors de grands yeux et la panique se lit en lettres rouges


majuscules sur son visage. Il se tourne vers moi, et en voyant mon visage strié de
larmes et mon air désemparé et humilié, il découvre que Blake dit la vérité. Ne
pouvant pas parler à cause du tissu obstruant ma bouche, je l’implore du regard
de me pardonner. De ne pas m’en vouloir.

Il se retourne alors vers le tueur.

– Tu ne lui as pas fait ça, dis-moi que tu ne l’as pas touchée.


– Oh, si je l’ai touchée, je l’ai possédée, tout ce que tu peux imaginer, mon
cher Jake. Un petit retour des choses après que tu t’es défoulé sur moi en taule.
Et je peux te dire qu’elle a adoré ça.

Là, je me mets à hurler dans mon bâillon que ce n’est pas vrai, que j’ai détesté
chaque seconde de ses tortures, mais une gifle de la part d’Austin me faire taire
immédiatement. Jake scrute le deuxième homme avec un air meurtrier.

– Je vais te tuer, espèce de fils de pute, jure Jake. Je vais d’abord trancher la
gorge de tes larbins de mes couilles, et ensuite toi, je t’arracherai les tripes à
mains nues.

Je suis sidérée face à autant de hargne, mais je n’en pense pas moins pour
autant. Je ne reconnais pas le Jake qui se trouve à mes côtés. Jamais je ne l’ai vu
dans une colère aussi noire et profonde.

– Oh doucement, les vulgarités, nous avons une enfant avec nous, voyons !

Rachel gémit et mon regard se pose sur elle. Seigneur, faites qu’elle ne meure
pas. Pitié, s’il existe vraiment quelqu’un là-haut, faites qu’elle s’en sorte !

– Que fait-elle ici ? interroge Jake. Cette gosse n’a rien à voir avec nous.
Blake est à nouveau pris d’un accès d’hilarité.

– Attendez, laissez-moi jouir de cette scène euphorique encore quelques


instants.

Il se lève et vient s’accroupir devant Rachel qui parvient à peine à garder les
yeux ouverts.

– Je ne suis pas ton père, Jake, déclare Davis et je peux sentir une vague de
soulagement envahir mon homme. C’était juste histoire de te titiller un peu. En
revanche, j’ai connu ta mère. L’une de mes premières putes.
– Tu mens !
– Je t’assure, se défend Davis. Très douée en plus. Elle m’obsédait tellement
que j’ai eu du mal à supporter son départ. Elle a disparu du jour au lendemain, et
lorsqu’elle a enfin daigné me répondre au téléphone, elle avait quitté la ville.
« Je veux élever mon fils dans de meilleures conditions », m’a-t-elle dit pour se
justifier. Mais je suis malin, Jake, tu le sais. J’ai retrouvé sa trace. Vous veniez
d’emménager à Oak View avec ce bâtard qui te foutait sur la gueule. Je t’ai épié
durant des années. Plus tu grandissais, plus tu me fascinais. Je jubilais chaque
fois que tu faisais sortir le monstre en toi. Je te voyais déjà dans mes rangs, fier,
impitoyable. Invincible. Comme moi.

Il se lève et fait les cent pas autour de nous. On se croirait dans un mauvais
film dramatique.

– J’ai adoré te voir amocher ce pauvre gars lors du match, tu te souviens ?


continue le psychopathe. J’ai vu un mec craint par tout le monde. Quelqu’un à
qui l’on ne pourrait jamais faire de mal sans en payer le prix fort. Fascinant !
Ensuite, l’autre enflure vous a foutus dehors et ta mère s’est enfilé des
médicaments comme si c’était des bonbons. Alors là, gamin, c’était une aubaine
pour moi. Comme je te l’ai dit, je n’ai pas supporté qu’elle me quitte. Elle était
ma Babydoll. Je l’ai alors aidée à abréger ses souffrances.

Sous ces confidences on ne peut plus terrifiantes, Jake grogne, mais Davis
continue son monologue.

– Cela dit, je ne sais pas si on peut parler d’homicide étant donné qu’elle était
quasi dans le coma lorsque je lui ai fait avaler toute la boîte de pilules.
Jake se met soudain à hurler, les yeux injectés de sang, les larmes dévalant ses
joues, le visage rouge vif et les veines du cou saillantes. Il tente de se relever,
mais un coup de genou donné par le Soviétique le remet à terre.

– Il faut lui mettre une balle dans la tête, hurle ce dernier. Il a tué mon petit
frère !
– Patience, Igor, patience, s’amuse Blake.
– Je vais te buter, Davis, promet Jake. Tu as déjà un pied dans ta putain de
tombe !!!

Moi, je tombe des nues. Je suis outrée, choquée, et je sanglote sans pouvoir
m’arrêter.

– Attends, je ne t’ai pas encore raconté le meilleur, poursuit Blake comme s’il
parlait à un vieil ami. Donc je disais, j’ai guidé ta chère maman sur le chemin de
la mort, et ensuite, tu es parti dans les forces spéciales. Ce qui fait que je t’ai
perdu de vue durant quatre longues années. Et tu sais ce que j’ai fait pendant ton
absence ? Je l’ai surveillée, elle, dit-il en me pointant du doigt. Je suis au
courant d’absolument tout ce qui concerne vos vies, les enfants. Je faisais mes
trafics à côté, mais j’avais toujours l’œil sur l’un de vous. J’ai suivi ta grossesse
de loin et j’ai su que tu avais fait adopter ta petite fille. À ton retour de guerre,
j’ai mis Lily de côté pour me concentrer à nouveau sur toi, Jake. Mon jouet
préféré. J’ai assisté à ton mariage avec Jennyfer de loin, tu étais devenu un autre
homme et tu avais complètement oublié Lily-Rose. C’est triste pour toi, hein ?
ajoute-t-il en me fixant. Bref, c’est pour ça que j’ai été très surpris de découvrir
que le témoin du meurtre de Rebecca était cette chère Lily. Sérieux, combien de
chances sur un million j’avais de la recroiser un jour ? Plutôt étonnant, non ?
C’est alors que le jeu a repris. Mes hommes ont retracé toute sa vie depuis le
jour où je m’étais désintéressé d’elle. Et ce que j’ai découvert m’a empli d’une
joie immense. Quelque chose dont vous n’avez encore même pas conscience
aujourd’hui.

Puis il dépose un baiser sur le front de Rachel qui grogne faiblement. Ma


poitrine est prise dans un étau. Il se penche près de son oreille sans pour autant
nous quitter du regard et dit d’une voix assez forte pour qu’on l’entende :

– Allez, Rachel, dis bonjour à papa et maman.


Le monde s’écroule autour de moi. J’ai l’impression que le temps est soudain
suspendu. Que la terre s’est arrêtée de tourner. C’est impossible. Ça ne peut
pas… Je connais Rachel depuis trois ans, je l’aurais su si elle avait été… Non, je
ne peux pas le croire.

– C’est des conneries, vocifère Jake, hors de lui et j’approuve.

Davis sourit encore. Puis il penche la tête de Rachel en arrière et approche son
doigt de son œil. Je hurle dans mon bâillon. S’il lui fait le moindre mal, je jure
que je fais un carnage dans cette baraque. Rachel secoue la tête, mais Blake
continue ce qu’il fait.

– Et voilà, dit-il en nous montrant des lentilles dans le creux de sa main.


Allez, ma belle, montre ton joli regard.

Il lui assène des petites claques sur les joues pour la faire réagir. Rachel ouvre
alors grand les yeux et mon cœur s’arrête. Ses prunelles d’ordinaire marron
chocolat sont en réalité d’un bleu lagon stupéfiant.

Le même regard que Jake.

Impossible…

– Sa couleur naturelle est le roux, déclare Blake. Alors, Lily-Rose, ne me dis


pas que tu ne reconnais pas ces beaux yeux turquoise.

Le ciel me tombe sur la tête. J’entends Jake jurer derrière moi. C’est…
incroyable. Insensé. Je fixe l’adolescente et, au fur et à mesure de mon
observation, je découvre des détails physiques auxquels je n’avais encore jamais
fait attention jusque-là. Elle a les yeux de Jake, mon nez, ma bouche… Des
larmes d’une joie et d’une culpabilité incommensurables se mêlent aux larmes
de tristesse et de douleur. Je ne sais absolument plus quoi ressentir. Comment
pourrais-je le savoir ? Je retrouve ma fille biologique, je me sens encore plus
mal de l’avoir abandonnée et de l’avoir côtoyée durant des années sans jamais
faire le rapprochement. Et nous allons mourir tous les trois sans jamais avoir pu
partager le moindre souvenir ensemble. Mon cœur se désintègre à l’intérieur de
moi. La douleur est insoutenable. Moi qui pensais que la vie en avait fini avec
ses coups foireux… Je sens Jake se rapprocher de moi et murmurer mon prénom,
il a sûrement conscience de mon désarroi. Mais je garde les yeux fixés sur
Rachel. Anélya. Ma fille. Notre fille. Puis je me mets à hurler tout ce que je
peux. La tête entre mes genoux, je libère toutes mes émotions emmagasinées
durant quatorze ans. Tout ce que je me suis retenue de ressentir jusque-là. Je me
sens tellement coupable, tellement minable, putain ! Je rends définitivement les
armes devant le regard triomphant de Blake Davis.

– Pourquoi tu nous fais ça, bordel ? se lamente Jake, la voix brisée par la
douleur, lui aussi. Pourquoi nous faire autant de mal ?

Je relève les yeux vers Blake qui vient se rasseoir sur son fauteuil face à nous
et s’allume un cigare. Il prend le temps d’inspirer une grande bouffée avant de
sourire sarcastiquement.

– Parce que je le peux, voyons. Si tu avais rejoint ma troupe, tu serais mon


bras droit, aujourd’hui. Riche et heureux dans une putain de villa avec ta femme
et votre chère petite fille. Mais à cause de toi, elles vont crever.

Jake secoue frénétiquement la tête.

– Arrête… Je t’en supplie, Blake, arrête… C’est après moi que tu en as.
Laisse-les partir. Tue-moi si tu veux, mais laisse-leur la vie sauve, je t’en prie,
pleure-t-il.

Je proteste, mais, évidemment, personne ne fait attention à moi. Blake se


contente de jouir des supplications de Jake et celui-ci l’implore encore et encore.
Le découvrir dans cet état, allant jusqu’à conjurer son pire ennemi, me détruit
encore plus. Blake Davis n’aurait pas pu le torturer plus intensément. Il sait à
quel point sa famille est précieuse pour Jake et il n’a pas hésité à toucher cette
corde sensible. Blake tire encore sur son cigare.

– Et où est mon plaisir de te voir souffrir le martyre si je les laisse en vie ?


J’ai rêvé tellement de fois de cette scè…

Soudain, il est interrompu par un de ses sbires qui entre dans la pièce en
trombe.

– LES FLICS !!!! hurle-t-il.


Blake se tourne vers Jake et lui souffle la fumée dans la figure.

– Je vais aller faire un petit tour avec ta gonzesse. Enfin, après ce que je lui ai
fait, je peux dire que c’est la mienne, maintenant, rit-il.

Il s’approche de moi et Jake tente de s’interposer comme il peut.

– TU LA RETOUCHES, JE TE CRÈVE !! rugit Jake, mais il est neutralisé


par trois gars.

J’essaie de me débattre, mais Davis parvient à me choper et je me retrouve


alors avec les pieds décollés du sol. Davis me traîne avec lui, je ne sais où,
pendant que ses hommes se battent contre les policiers et les fédéraux. Me
menaçant avec son flingue dans mon dos, il m’oblige à descendre un escalier en
bois menant à un sous-sol à peine éclairé. Son arme toujours pointée sur moi, il
enlève la bâche recouvrant un énorme quad noir.

– Monte là-dessus, m’ordonne-t-il.


– Va en enfer.

Il m’assène une gifle qui me fait voler contre une poutre. Ébranlée et sous le
choc, j’obéis, la peur au ventre. Je pense à Jake, à Rachel. Est-ce qu’il protège
notre fille ?

Les mains toujours ligotées et Blake Davis assis derrière moi, je ne peux pas
faire grand-chose. À moins qu’un coup de boule bien calculé et assez fort lui
fasse perdre l’équilibre et que j’aie le temps de lui subtiliser son revolver…
Déterminée, j’envoie ma tête en arrière qui vient écraser sa bouche. Blake
grogne, mais ne tombe pas. Au contraire, il est encore plus énervé, car il
s’empare de ma tête qu’il écrase contre le guidon. Terrifiée, je n’ose plus bouger.
Il se penche vers moi, assez près pour pouvoir plaquer ses lèvres affreuses contre
les miennes et me menacer ensuite.

– La prochaine fois que tu me fais un coup, je te bute et je m’occupe de ta


fille juste après. En tant que jeune vierge, elle est censée me rapporter gros. Plus
une fille est serrée, mieux c’est. Fais gaffe que je ne décide pas d’être le premier,
tu sais à quel point je peux être… sauvage.

Je pleure toutes les larmes de mon corps face aux souvenirs que ce pervers me
remet en mémoire. Comment pourrai-je survivre après ça ?

– Est-ce qu’on est bien d’accord ?


– Oui, couiné-je, impuissante.
– T’es une brave fille, Babydoll.

Il se relève et fait démarrer le quad.

– Accroche-toi, ça va secouer.

Dans un puissant coup d’accélérateur, l’engin part comme une fusée et vient
défoncer la porte en bois. Nous nous retrouvons au milieu du quartier résidentiel,
cerné par les flics, le FBI, le service des US Marshals, le SWAT… Alertés par le
bruit, ils tournent tous la tête vers nous et font feu. Mais Blake va trop vite et
parvient à les éviter. Dans le carnage, je tente d’apercevoir Jake, en vain. Nous
longeons une route sur environ un kilomètre. Derrière nous, les sirènes de police
hurlent. Tandis que je suis au bord de la crise de tétanie, je peux voir que Blake
est en plein trip. Il est dans son monde, là où règnent le pouvoir, la violence, et
rien ne peut l’arrêter.

Nous bifurquons sur un sentier battu entre les arbres, là où les voitures ne
peuvent pas pénétrer. Mon cœur pulse dans ma poitrine et je ne sais pas si c’est
dû à la peur ou à l’adrénaline qui court dans mes veines. Sans doute un peu aux
deux. Nous parcourons une centaine de mètres entre les arbres avant que le quad
ralentisse pour finir par s’arrêter. Je regarde autour de moi, il n’y a rien qui nous
raccroche à la civilisation. Combien de temps mettrais-je à rejoindre la route en
courant ? Trop longtemps, sûrement. Sans compter que Davis a menacé de s’en
prendre à Rachel de la même façon qu’il s’en est pris à moi si je tentais quoi que
ce soit. Et je l’en sais on ne peut plus capable pour prendre le moindre risque.

– Avance, Babydoll, je n’ai pas toute la journée.

J’obéis en sentant le canon du flingue contre ma colonne vertébrale. Je


trébuche parfois sur des racines, et des épines m’écorchent les pieds. Nous
arrivons près d’un ravin. La panique se fait encore plus intense en moi et je
m’arrête net. Non, pas ça.

– AVANCE !! hurle le criminel et je sursaute.


Il nous dirige vers le bord et le vertige me prend en me rendant compte de la
hauteur. Je ne survivrai jamais à une chute d’ici. Il va me tuer là et me balancer
du haut du précipice. Le vent souffle fort dans mes cheveux poisseux à tel point
que je tangue, perchée au-dessus du vide. Je pleure encore plus, je ne peux plus
m’arrêter. Jake… Anélya… J’ai énormément de mal à respirer, mes poumons
sont comprimés par la douleur et j’ai la nausée.

– DAVIS !!!!!

Nous nous retournons en même temps pour découvrir Jake, la rage au ventre,
une arme pointée sur mon bourreau. Alors que je ne croyais plus cela possible,
mon palpitant s’accélère dans ma poitrine, mais cette fois, il y a du soulagement.
Jake nous a retrouvés. En une fraction de seconde, je me retrouve le dos collé au
corps de Blake, lui servant de rempart, son arme pointée sur ma tempe. Je suis
dans l’angoisse la plus totale, je tremble de partout, terrifiée.

– Je savais que tu me retrouverais grâce aux traces de pneus, mais je pensais


avoir le temps de jouer avec ma petite pute avant, se moque Davis en me collant
davantage contre lui pour que je puisse sentir le début de son érection contre mes
fesses.

Je fais la grimace en tentant de retenir mon cri de dégoût. Face à nous, Jake
est rouge de rage. Il voit à quel point je souffre et ça le rend fou.

– T’aurais dû penser à prendre les clés de la moto, Ducon ! Lâche-la !!

Où est Anélya ? Est-elle en sécurité ? L’ont-ils sauvée ?

– Si je crève, elle vient avec moi, répond Blake. Je te l’ai dit, Jake, celle-là, je
la garde pour moi.

Plus Jake avance, plus nous reculons vers le vide. Ma peur s’intensifie, je suis
au bord de la crise. Je vais mourir, et cette fois, personne ne pourra me sauver.

– On a assez joué comme ça, continue mon protecteur.


– Au moins un point sur lequel nous sommes d’accord ! Mais tu as fait une
erreur, Jake. Une minuscule erreur que tu vas payer cher.
– Parce que je t’ai cassé la gueule en taule ? C’est pour ça que tu fais tout
ça ?
Soudain, Davis part dans un éclat de rire qui fait froid dans le dos.

– Tu n’y es pas du tout, fiston. Je t’en veux parce que tu m’as abandonné. Tu
as été lâche avec moi, tu as fait comme ta pute de mère !

De loin, je vois Jake froncer les sourcils. Visiblement il ne comprend rien au


speech de son ennemi.

– Tu t’es barré alors que je t’avais tout donné. C’est grâce à moi si tu n’es pas
mort de faim, seul dans ta misère ! Si l’on ne t’avait pas retrouvé ce soir-là en
train de bouffer dans une poubelle, tu serais six pieds sous terre, à cette heure-ci.
Et comment tu me remercies ? En te cassant pour une putain d’armée ??

Soudain, le visage de Jake exprime la surprise et… l’horreur ? Les yeux


ronds, il scrute Blake comme s’il savait enfin de quoi il parlait.

– C’était toi ? Tu es Cerbère, lâche-t-il comme s’il n’en croyait pas ses yeux.
– Ravi que tu te souviennes encore de cette partie de ta vie. Tu sais pourquoi
j’ai choisi ce nom ? Parce que Cerbère est le chien qui garde la porte des enfers,
dans la mythologie grecque. On est pareils, toi et moi : quand on a un os dans la
gueule, on ne le lâche sous aucun prétexte. Mais tu as oublié pendant un instant
que si j’étais le tien, elle, elle était le mien. Je me suis rendu dans le seul but de
te faire baisser la garde et de pouvoir prendre mon os. Si sexy et si bandante,
putain ! ajoute-t-il avant que sa langue dégoûtante ne vienne lécher ma joue
dans un geste malsain et pervers.

Jake resserre sa prise sur son revolver. Il est dans une rage telle que même un
ouragan ferait l’effet d’une brise légère, à côté.

– Tu ne sortiras pas d’ici vivant et tu le sais.


– Elle non plus. Alors, dis-moi, Jake : ta haine envers moi vaut-elle la vie de
ta jolie femme ?

Puis le regard de Jake s’ancre au mien. Il est impuissant et ça l’agace au plus


haut point. Blake s’est arrangé pour que je fasse entièrement bouclier entre eux.
Si Jake tire, il risque de me blesser, voire de me tuer, et Davis le sait
parfaitement et en joue. Je tente de me calmer pour ne me concentrer que sur les
yeux de Jake et y déchiffrer son message. Il me dit de tenter quelque chose. Je
réfléchis rapidement. Si je parviens à m’écarter de quelques centimètres, je
pourrai éviter la balle. Je me remémore mes cours d’autodéfense. Si je lui attrape
le bras, il pourra se servir de l’autre pour me tirer en arrière et me ramener à lui.
Je dois éloigner cette arme contre ma tête à tout prix. Blake enclenche le chien
du revolver et ma respiration se coupe sous la terreur.

Réfléchis, Lily, réfléchis.

– Tu peux toujours faire machine arrière, Davis, continue Jake, mais sans me
quitter des yeux, cette fois.

Je comprends alors qu’il tente de le distraire pour que je puisse agir.

– Je sais très bien qu’à la seconde où tu en auras l’occasion, tu me buteras. Et


ça, il en est hors de question.

Sans tergiverser plus longtemps, j’agis par instinct et lui enfonce mon coude
dans le sternum. Le geste lui fait descendre son bras droit, ce qui me permet de
m’éloigner. Mon corps agit pour moi. Je fonce vers Jake sans penser à Blake
derrière moi. Une première détonation déchire le silence de la forêt, puis une
deuxième. Je sens que quelque chose s’enfonce dans mon dos, juste entre mes
omoplates. Je tombe. Dans la même seconde, un troisième tir retentit. Jake vient
de tirer à nouveau sur Davis. Mon amour est sain et sauf. La douleur dans mon
dos s’intensifie et je me sens partir. Je bats faiblement des paupières. Je suis
fatiguée, tellement fatiguée…

– ROSIE !!!

La voix de Jake est déchirante. Je sens qu’il me soulève dans ses bras. Sa
main chaude caresse ma joue. J’ouvre difficilement les yeux. Il a le visage
meurtri et des larmes s’échappent de ses prunelles si belles.

– Rosie, regarde-moi ! Reste avec moi, bébé !

Son regard se perd et, à en juger par l’expression d’horreur figée sur sa gueule
d’ange, j’en déduis que je perds beaucoup de sang. Trop de sang.

– J’ai froid… gémis-je.


J’ai mal partout, je veux dormir…

– Ne t’endors pas, chérie. Hey, reste avec moi. APPELEZ-MOI UNE


PUTAIN D’AMBULANCE !!!! se met-il ensuite à hurler à quelqu’un qui n’est
pas moi.

Ça s’agite autour de nous, j’entends des ordres, des bruits de pas précipités…
mais seul Jake a toute mon attention. Je me concentre sur ses traits tirés par la
terreur, le désarroi, l’angoisse. Je ne veux pas avoir cette image de lui, pas si
c’est la dernière. Faiblement, je lève le bras pour caresser sa joue rugueuse et
humide de larmes. Aussitôt, ses traits s’adoucissent quelque peu et je souris. Ce
n’est pas tout à fait la dernière image que je souhaite, mais je m’en contenterai.
Mon regard lui dit que tout va bien aller. Que je serai toujours là, même s’il ne
pourra plus m’embrasser ou me toucher. Il pleure encore, refusant d’y croire.

– Rosie… Accroche-toi, bébé, murmure-t-il d’une voix à peine audible avant


de poser ses lèvres sur ma bouche. Tiens bon. Je t’aime tellement.
– Depuis et pour toujours, terminé-je faiblement avant de sombrer dans les
ténèbres.
Chapitre 47

Jake

Le soleil brille haut dans le ciel. Je contemple ses rayons se refléter sur l’eau
bleue de l’océan. Je devrais être habillé depuis au moins vingt minutes, mais je
n’ai pas le courage d’enfiler ce costume noir. Et encore moins d’assister à la
cérémonie. Mon cœur saigne et une larme solitaire roule sur ma joue, jusqu’à
mon menton fraîchement rasé. Une personne chère vient de m’être à nouveau
enlevée. Ça n’était pas arrivé depuis mon frère d’armes, tué en Afghanistan, il y
a cinq ans.

Une semaine vient de s’écouler depuis l’assaut chez Blake Davis. Je devrais
en éprouver de la satisfaction, depuis le temps que je rêvais de la mort de ce
connard.

Mais ce n’est pas le cas.

Parce qu’il y a eu une perte importante de notre côté. Je n’arrive pas à faire
mon deuil. C’est trop dur. Des coups frappés à la porte de ma chambre me
sortent de mes pensées sombres. Je me retourne pour découvrir Lily, vêtue de sa
robe noire qui contraste parfaitement avec son teint d’albâtre. Mon cœur rate
plusieurs battements. Même en un jour terrible comme aujourd’hui, elle parvient
à être parfaite à mes yeux. Comme moi, son bras est entouré d’une écharpe. La
balle de Davis lui a traversé l’épaule droite, laissant une cicatrice circulaire de
chaque côté. Je caresse celle-ci du bout du doigt, juste sous sa clavicule.

– Ce ne sera jamais un bon souvenir, murmure-t-elle.


– Ça nous rappelle néanmoins à quel point la vie est précieuse. À quel point
notre amour est inébranlable.
– Il faut y aller, Jake.

J’avale difficilement ma salive en hochant la tête, mais je ne passe pas ma


chemise pour autant. Je n’ai pas envie. Je refuse d’assister à ça.
– J’aurais dû pouvoir le sauver, murmuré-je tandis qu’une seconde larme
dévale ma joue.

Rosie vient près de moi et me prend la main en faisant face à l’horizon, elle
aussi.

– Tu ne peux pas sauver tout le monde. C’est impossible.

Je renifle en tentant de ravaler ma tristesse. Il n’aurait pas voulu que je chiale


pour lui. J’ai la tête en vrac. J’ai encore ces sentiments de frustration et de
remords qui me collent à la peau. Ma cible était verrouillée sur Davis. Je ne
pensais à rien d’autre, à ce moment-là. Lorsqu’il a emmené Lily avec lui, je n’ai
pas réfléchi une seconde et me suis lancé à sa poursuite en piquant une arme à un
officier. Elle était ma priorité. La bile me serrant la gorge, je replonge dans mes
souvenirs de l’un des pires jours de ma vie.

Tout s’est passé au ralenti et en même temps si vite. En donnant un coup à


Davis, Lily m’a permis d’avoir un bon angle de tir et je n’ai pas hésité une
seconde. La balle s’est logée dans son épaule. Mais ce que je n’avais pas prévu,
c’est qu’il ait le temps d’appuyer sur la gâchette avant de tomber dans le ravin.
J’ai hurlé à pleins poumons en fonçant tel un dératé vers Lily tombée face contre
terre, le cœur en pleine crise d’angoisse, cognant à m’en déchirer la poitrine.

– ROSIIIIIE !!!! ai-je crié, ma voix brisée par les larmes qui dévalaient mes
joues en un torrent de douleur et de panique.

Non, non, non, pas ma Rosie. Par pitié !! Je l’ai prise dans mes bras et l’ai
sommée de s’accrocher. Elle était faible, à moitié consciente, et en voyant ma
main ensanglantée qui était plaquée dans son dos, j’ai pensé au pire. Elle perdait
trop de sang et ça ne s’arrêtait pas. J’avais peur que ce fils de pute ait réussi à
toucher un poumon. Je lui caressais la joue, l’embrassais en lui disant de rester
avec moi, qu’elle allait s’en sortir. Autour de nous, les renforts affluaient, mais je
n’avais alors d’yeux que pour ma belle.

– Accroche-toi, bébé. Tiens bon. Je t’aime tellement.

Mes lèvres ont rejoint les siennes. Je me souviens d’avoir espéré que ça fasse
comme dans les contes de fées. La princesse profondément endormie et le prince
qui arrive pour lui donner le baiser magique qui la réveille. Quand nous étions
petits, elle me tannait tout le temps avec ces histoires. Je n’arrêtais pas de lui dire
que c’était pour les bébés, qu’à 12 ans, nous n’étions plus censés croire à ces
choses-là. Mais même quand elle avait 15 ans, sa chambre possédait encore une
touche de féerie, telle qu’une lampe Blanche-Neige ou une fresque de la Belle et
la Bête peinte sur un côté de sa bibliothèque. Ce jour-là, j’avais une furieuse
envie de croire en cette magie. En ce pouvoir du baiser. C’est là qu’elle a
papillonné des yeux et que son regard envoûtant s’est planté dans le mien, ses
lèvres formant un petit sourire.

– Depuis et pour toujours, a-t-elle répondu d’une voix faible avant de perdre
vraiment conscience.
– Rosie… ai-je pleuré au-dessus d’elle.

J’ai eu du mal à la laisser entre les mains des médecins. Heureusement, ils ont
réussi à la stabiliser et je les ai accompagnés jusqu’à l’ambulance, garée sur la
route. Une équipe du FBI était là aussi, les légistes, Tyron et Harper. Les autres
s’occupaient du carnage dans la baraque à un kilomètre de là.

– Jake, m’a appelé mon supérieur.


– Je n’ai pas le temps pour subir un savon, Harper. J’ai fait le con, je sais,
mais on en reparlera plus tard.

J’étais sur ressorts et je n’avais qu’une envie : monter dans ce putain de


camion et tenir la main de ma femme en train de se battre pour sa vie. Mais
Harper m’a accroché le bras.

– Je suis fier de toi, fiston. T’en fais qu’à ta tête, t’es borné, tu n’écoutes rien
d’autre que ton instinct et c’est ce qui fait de toi un super flic.

Les mots de mon patron m’ont laissé comme un con pendant plusieurs
secondes. Puis nous avons été interrompus par des cris et, la seconde d’après, par
une série de détonations dans la rue. Sans hésiter une seule seconde, je me suis
jeté sur le brancard de Lily à côté de moi, dans le but de lui servir de bouclier. Ça
a tiré, hurlé pendant plusieurs minutes, mais je n’ai pas levé la tête, trop occupé à
protéger Rosie. Sa respiration était difficile et je pouvais sentir ses doigts se
crisper sur mon biceps. Je lui ai murmuré des mots rassurants au creux de
l’oreille. J’ai posé sa main sur mon thorax, là où mon cœur battait la chamade et
elle s’est calmée.

Une fois le silence à peu près revenu, j’ai relevé la tête. Un ambulancier
s’était pris une balle dans la cuisse. Le FBI avait un gars en joue, sans doute
l’assaillant. L’un des fédéraux s’est baissé pour vérifier son pouls avant de
secouer la tête. Puis j’ai entendu Ty’.

– Merde, patron !!

Aussitôt, j’ai baissé la tête et ai vu Harper à terre, les yeux grands ouverts,
respirant difficilement. Il avait une plaie dans la poitrine et du sang coulait de sa
bouche. Hémorragie interne. Putain. Tyron faisait pression sur la blessure tandis
que je relevais la tête de mon supérieur. Deux médecins sont arrivés à notre
rescousse, mais il était trop tard. Harper venait de pousser son dernier soupir.
Enragé et les mains ensanglantées, je me suis relevé et suis parti totalement en
vrille. J’ai chopé une matraque sur l’un des flics et je me suis mis à péter la
première voiture que je voyais. Les vitres explosées, le capot défoncé, les rétros
arrachés… je me suis défoulé, j’ai fait sortir toute ma rage et ma tristesse sous
les yeux effarés des agents autour de moi. Tyron a finalement réussi à me calmer
en me disant que Lily avait besoin de moi, qu’ils allaient l’emmener. J’ai alors
rejoint ma femme et lui ai tenu la main jusqu’à l’hôpital.

En arrivant aux urgences, j’ai pleuré dans les bras d’Emily. Pour Lily. Pour
Harper. Je pleurais de culpabilité. Parce qu’à en croire Davis, il m’en voulait à
moi parce que j’avais refusé de le rejoindre dans ses trafics. Parce que je l’avais
lâché. Si j’étais resté, Lily ne serait pas au bloc opératoire et Harper ne serait pas
mort. Tout est ma faute. Mais en même temps, je ne serais jamais devenu
l’homme que je suis aujourd’hui.

Tyron nous a rejoints et Emily lui a sauté dans les bras. Lui aussi a pleuré
pendant plusieurs minutes avant de me demander si on avait des nouvelles et j’ai
secoué la tête. Mon angoisse était à son paroxysme lorsque le toubib est arrivé
pour nous informer que Lily était hors de danger et qu’il nous a autorisés à la
voir. Lorsque j’ai pénétré dans la chambre, mon cœur s’est affaissé à nouveau en
voyant la peur dans son regard.

– J’ai eu si peur, Jake, mon Dieu, j’ai cru que… je me suis sentie partir, je…
Oh, Jake !
– Tout va bien, mon amour, l’ai-je rassurée en caressant sa joue. Tu es en
sécurité maintenant. Je suis là, bébé.

Putain ce que ça m’a fait du bien de sentir son corps tout près du mien. De
m’enivrer de son parfum bien qu’elle ait été prise en otage durant trois jours. De
ressentir les battements de mon palpitant s’accélérer à son simple contact, en
parfaite osmose avec le sien. Bon sang, j’étais tellement heureux. Heureux,
soulagé, et pourtant terriblement coupable. Je lui ai fait du mal. Je lui ai brisé le
cœur en lui cachant mon mariage, mais je me suis juré que je passerais le restant
de mes jours à me faire pardonner.

Je vais faire de cette princesse une reine, me suis-je promis. À commencer


par l’embrasser de la façon la plus passionnée et sincère possible. Elle m’a
d’abord rendu mon baiser avec une certaine réticence – elle refusait de baisser
les armes trop vite et voulait me faire sentir que j’avais merdé –, mais elle a fini
par y mettre plus de fougue en m’attirant encore plus contre elle et en mêlant sa
langue à la mienne.

Blake lui a fait du mal. Ce qu’il lui a fait pendant ces trois jours… Je n’aurais
pas pu le laisser en vie. J’ai attrapé le visage de Lily entre mes mains et l’ai
obligée à me regarder dans les yeux. Même si elle était soulagée que tout soit
fini pour de bon, son regard était terne, dénué de sa lumière vive qui faisait
d’elle ce qu’elle était. J’ai vu dans ses prunelles qu’elle porterait des séquelles
physiques et psychologiques à jamais. Si je pouvais, je le tuerais une deuxième
fois, dix fois, cent fois. Je regrette de ne pas lui avoir fracassé le crâne en prison.
Si l’on ne m’avait pas arrêté, il n’aurait plus été capable de bouger et Lily
n’aurait jamais subi ça. Elle a essuyé une larme sur ma joue qui a coulé à mon
insu et m’a souri. Ce n’était pas le sourire radieux qu’elle avait l’habitude de me
faire, mais ce petit rictus était un message dans le but de me dire qu’elle s’en
sortirait. Qu’elle était forte.

Oui, ma Rosie est la femme la plus forte et tétue que je connaisse.

– Je ne veux plus jamais être séparé de toi, lui ai-je murmuré, mes lèvres
frôlant les siennes.

Elle a rompu les derniers millimètres pour me donner un autre baiser


passionné.
– Hey, Jake, me murmure la douce voix de Lily, me ramenant à l’instant
présent.

Sa main posée sur ma joue accélère mon rythme cardiaque. Ses yeux
m’éblouissent. Je souris tristement. Après les événements passés, nous avons
longuement discuté quant à notre situation juste avant qu’elle… me quitte. Elle a
accepté de me revoir, bien que rien ne soit encore joué. Elle n’est pas prête à
revenir avec moi et préfère rester encore quelque temps chez Emily. Il va me
falloir ramer et ramer encore pour lui redonner confiance en moi. Mais quitte à y
passer des années, je vais tout faire pour la rendre heureuse et rattraper mon
erreur. Elle m’en veut de lui avoir caché un secret comme celui-là et je la
comprends. Je le mérite, j’ai merdé. Mais elle sait que je l’aime, elle.

– Tout va bien.
– Non, tout ne va pas bien, Rosie, dis-je d’une voix étranglée. J’ai perdu un
ami. Et toi… toi, tu es brisée. Il t’a brisée. Et je t’ai fait souffrir, moi aussi.

Ses prunelles s’embuent de larmes. Elle déteste parler de ce qu’elle a vécu là-
bas. Mais je refuse de me murer dans le silence plus longtemps. Je lui ai donné
une semaine pour la laisser s’en remettre seule, mais elle n’y arrive pas. Ses
cauchemars vont de pire en pire d’après Emily et la seule fois où je l’ai touchée
en dessous du cou l’a fait trembler et hurler de terreur. Du coup, je ne la touche
plus. Et ça m’est tellement pénible que je m’en arrache les cheveux. Je sais
qu’elle a vécu l’horreur et c’est normal qu’elle éprouve de la peur dès qu’on la
touche. Dès qu’un homme la touche. Mais je ne peux m’empêcher de me dire
qu’en agissant de la sorte, elle me considère comme ce fumier qui a abusé d’elle.
Et je ne le supporte pas. Je ne suis pas lui. Je ne le serai jamais.

– La cérémonie va commencer, se défile-t-elle en reniflant.

Elle commence à tourner les talons, mais je la tire par la main et la serre dans
mes bras. Du moins, dans mon bras valide puisque l’autre est coincé dans une
écharpe. Elle me rend mon étreinte et je sens son petit corps émettre des
soubresauts. Elle pleure en silence. Elle fait ça depuis qu’on a été sauvés et ça
me rend dingue.

– Laisse-toi aller, chérie, lui soufflé-je en retenant mes propres larmes. Laisse-
moi te protéger.
Elle geint et je la serre plus fort contre mon cœur. Je donnerais n’importe quoi
pour l’aider à aller mieux. La sortir de ce cauchemar perpétuel qui la hante.
Effacer tous ses souvenirs horribles et douloureux. Ne lui faire ressentir que le
bien-être et le bonheur qu’elle mérite plus que quiconque. Nous avons eu notre
lot de problèmes jusqu’à aujourd’hui. Cela doit cesser. Or, je ne suis qu’un
homme. Je suis impuissant face à autant d’atrocités. Tout ce que je peux faire,
c’est patienter et la soutenir du mieux que je peux. Sa présence me fait
énormément de bien, surtout en ce jour funeste. Elle n’était pas obligée de faire
le voyage, et pourtant, elle est là. Avec moi. Je m’enivre de son parfum si
envoûtant avec un sentiment de nostalgie et de paix. Ses bras sont le seul endroit
où je me sente bien. Où je me sente chez moi.

Je finis par desserrer notre étreinte et enfile ma chemise et ma veste noire, non
sans ressentir cette boule d’angoisse se former à nouveau dans ma gorge. Tu
parles d’une journée de merde. Main dans la main, Rosie et moi descendons
l’escalier de notre maison. Du moins, officiellement, elle m’appartient, même si
je considère que c’est la sienne également.

Je n’arrive toujours pas à croire qu’Anélya était là, juste à côté de nous. Nous
avons évidemment pris des nouvelles d’elle et, fort heureusement, les médecins
l’ont traitée à temps. Son corps s’est beaucoup affaibli durant sa captivité. Ces
enfoirés l’ont droguée à l’héroïne. Ashley Fisher, la directrice du centre dans
lequel Rosie était bénévole, n’en est pas revenue non plus en découvrant la
vérité. Elle nous a raconté qu’un SMS avait été émis du téléphone de Rachel,
disant qu’elle dormait chez une amie. Croyant qu’il s’agissait de sa fille et ayant
confiance en elle, Ashley ne s’est doutée de rien. Ce n’est que le deuxième jour
sans nouvelles qu’elle est allée au commissariat pour signaler la disparition de
Rachel. Lorsque Davis a révélé nos liens de parenté, celle-ci était trop dans les
vapes pour l’entendre, aussi Ashley a décidé de faire les choses doucement.

James, quant à lui, est au trou pour un long moment et Rosie regrette de ne
pas pouvoir lui en foutre une.

***

C’est moi qui conduis, en dépit de mon bras invalide. Encore. Difficile de
tenir le volant et passer les vitesses d’une seule main mais j’ai refusé de prendre
un taxi. J’avais besoin de me concentrer sur quelque chose telle que la route, afin
de m’éviter de penser à mon supérieur et me demander ce que j’aurais pu faire
pour éviter ça.

Un silence pesant plane dans l’habitacle et ça me fait bizarre. Ma Rosie n’a


jamais été silencieuse. Quand nous étions jeunes, nous ne cessions de bavarder,
de discuter de sujets en tous genres. Mais aujourd’hui… rien. Elle se contente de
regarder la route d’un air triste et ça me serre le cœur.

Je marche sur des charbons ardents en ce moment. Je ne sais jamais si je dois


l’encourager à me parler ou, au contraire, la laisser venir à moi. Rosie s’enferme
dans son mutisme et je ne peux rien faire pour la faire réagir.

L’enterrement se passe sans anicroche. Les éloges funèbres se succèdent et je


dois puiser au plus profond de moi pour trouver le courage et la force de monter
au pupitre. J’avais préparé un discours, mais une fois devant tous ses visages
figés dans la tristesse, les larmes et le deuil, je chiffonne le morceau de papier et
prends une longue inspiration. J’arrime mon regard à celui de Lily, postée près
d’une Mme Harper éplorée, et me lance. Je leur raconte à quel point Patrick était
un chef intègre, autoritaire, mais aussi loyal. Notre sécurité passait avant la
sienne. Il m’a pris sous son aile alors que j’étais émotionnellement instable et
impulsif. Il a fait de moi un homme meilleur. Un homme de justice. Il a toujours
pris notre défense quand on nous accusait – à raison – de foutre le bordel lors de
certaines missions. Je réprime un rire nerveux en me remémorant sa tête
lorsqu’il a découvert la planque de notre dernière mission en miettes, même s’il
ne se gênait pas pour nous sermonner. J’agrémente mon discours de quelques
anecdotes marrantes et termine avec une note plus personnelle, déviant mes yeux
sur sa femme et ses deux filles.

– Patrick Harper est et restera à jamais un grand homme, pour moi. Pour nous.
Si j’avais eu un père, j’aurais aimé que ce soit lui. Je le considère encore comme
tel. Tu nous manques, vieux.

Je chasse les larmes qui ont coulé avant de rejoindre sa famille que je serre
dans mes bras. Deux officiers plient le drapeau américain tandis qu’un clairon
entame l’hymne d’« Amazing Grace » pour cet ancien gradé qui nous a
énormément apporté. Holly Harper est effondrée lorsque l’un des officiers lui
tend le drapeau ainsi que la médaille d’honneur et la Silver Star que le général a
présentée un peu plus tôt. Je pose une main sur son épaule, la soutenant de toutes
mes forces, tandis que l’autre saisit celle de Lily à côté de moi, elle aussi en
larmes. Elle pleure l’un des principaux hommes qui lui ont sauvé la vie en se
chargeant de sa protection. Mon cœur est serré dans un étau alors qu’on le met
en terre. Nous déposons ensuite notre fleur et… c’est fini.

Harper est parti dans un monde meilleur.

Un monde où la guerre et les conflits n’existent pas et où règne seulement la


paix. Enfin, c’est ce que j’espère… Holly et les enfants se lèvent et je les enlace
en leur murmurant des paroles que j’espère rassurantes.

– Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis là, dis-je à la veuve.

Elle hoche la tête.

– Toi et Tyron, vous étiez comme des fils pour lui. Vous êtes toujours les
bienvenus à la maison.

***

Il est un peu plus de dix-sept heures lorsque nous quittons la réception en


mémoire de mon supérieur. Rosie ne repart que dans deux jours. Elle va rendre
visite à Joseph, en Irlande, comme elle l’avait prévu il y a dix jours. Elle a
néanmoins accepté de passer le week-end avec moi. Enfin… dans la maison. Je
la regarde du coin de l’œil. Elle pleure et je sais que la perte de Harper n’est pas
la seule cause de ses larmes. La frustration s’insinue en moi, à laquelle s’ajoutent
la tristesse et la colère d’avoir perdu mon chef. Autant dire que je suis dans un
sale état. Je tends ma main vers elle.

– Donne-moi les clés, je vais conduire, me lance-t-elle.


– C’est déjà compliqué pour moi, tu ne vas pas y arriver.

Elle se braque.

– Arrête de faire ton macho ! Pas avec moi. J’arrive à bouger mon bras. Je
suis tout à fait capable de me servir d’un volant, je ne suis plus une ado de
16 ans, je te rappelle.
– Alors, arrête de te comporter comme telle, bon Dieu !
Elle stoppe net avant de se tourner vers moi. Ses prunelles d’ordinaire si
envoûtantes me lancent des éclairs. Mais je reste droit, prêt à en découdre.

– Je sais que j’ai merdé, Lily. Monumentalement. Mais tu ne peux pas m’en
vouloir éternellement. Je t’aime. De tout mon cœur, de toute mon âme. Je t’aime
à en crever et tu le sais.

Elle baisse les yeux, fuyant mon regard. Elle veut m’éloigner de son
tourment. Mais je suis borné.

– Il faut crever l’abcès, Rosie. Parle-moi.

Pas de réponse, mais je peux voir son menton trembler. Allez, chérie, fais
sortir tes démons. Évacue-moi cette putain de rage.

– Je ne veux pas te brusquer, vraiment, poursuis-je. Mais je vais péter un


câble. J’ai l’impression que si je ne te force pas à parler, tu ne le feras jamais. Et
le psy a dit que ça te ferait le plus grand bien de mettre des mots sur tout ça.

Après l’agression, une cellule psychologique a été mise en place pour nous
trois. J’ai fait deux séances, mais Lily a refusé, répétant qu’elle allait bien,
encore et encore. Le psychologue m’a confié qu’il ne pourrait rien tirer d’elle
tant qu’il y aurait ce mur qu’elle a érigé entre son esprit et le reste du monde
concernant ce qu’elle a subi.

Les minutes s’écoulent sans qu’elle daigne prononcer un mot à ce sujet. Je


comprends qu’encore une fois, je ferai chou blanc aujourd’hui. Je replace une
mèche de ses cheveux redevenus roux derrière son oreille avant de reprendre la
marche vers la voiture. Ce n’est qu’une fois installée au volant qu’elle se décide
à parler.

– C’est à cause de moi… gémit-elle et des larmes roulent sur ses joues.

Je fronce les sourcils, ne saisissant pas où elle veut en venir.

– Je n’aurais pas dû accepter son invitation. Si je n’avais pas accepté ce foutu


dîner avec… James, Harper serait encore en vie.

Elle fond en larmes et je referme aussitôt mes bras autour de son petit corps
frêle.

– Je suis d’accord avec toi sur un point : tu n’aurais jamais dû accepter de


sortir avec ce bouffon. Mais c’est la jalousie qui parle, là. Rosie, arrête d’essayer
de porter le monde. Cesse de penser que n’importe quelle merde qui nous tombe
dessus est de ta faute. Ce sont eux, les coupables, pas nous.
– Elle ne m’a même pas adressé un regard, pleure-t-elle sur mon T-shirt.

Je soupire.

– Holly est sous le choc. Elle ne t’en veut pas, ni les enfants. Nous irons la
voir et je peux te certifier qu’elle ne te considère pas comme responsable. Arrête
de culpabiliser, je t’en prie. Tu te fais du mal autant qu’à moi. Ce qui est arrivé
n’aurait jamais dû se produire. Mais c’est comme ça, chérie, et on ne peut rien y
faire, hélas. Tout va s’arranger, fais-moi confiance.

Mes paroles semblent la rasséréner, car elle se calme et ses sanglots se


transforment en petits sons étouffés. Je lui relève le menton et chasse ses larmes
de mes pouces, mon regard sondant le sien. Elle me sourit timidement.

– Tu as toujours les mots pour me réconforter.

Je lui dépose un long baiser sur le front.

– Et je les aurai chaque fois que tu auras besoin de les entendre.

Ses joues se colorent de rouge sur sa peau laiteuse. Elle est tellement belle,
putain ! Même si je l’aime quand même malgré son état psychologique,
j’aimerais tellement qu’elle redevienne la Lily d’avant ! Cette jeune femme
pétillante, souriante avec un petit grain de folie. Davis ne lui a pas seulement
enlevé sa dignité. Il lui a également subtilisé sa joie de vivre et son mordant. Il a
fait d’elle une coquille vide. Mes mâchoires se serrent à la simple pensée de ce
fumier.

Calme-toi, Jake, tu l’as zigouillé, il gît maintenant six pieds sous terre.

Nous arrivons à la maison et je n’ai qu’une envie : prendre ma Rosie dans


mes bras et ne plus quitter le canapé. Cette journée était vraiment merdique.
– Je vais prendre une douche, me dit Rosie.
– Pas de problème, je m’occupe du dîner.

Depuis le drame, Lily passe son temps à se doucher. Matin, midi et soir.
Comme si elle ressentait encore les effluves de ce connard et qu’elle voulait
absolument s’en débarrasser. Je ne lui en tiens pas rigueur, là non plus. Chaque
personne réagit différemment face à ça et la seule chose à faire, c’est attendre
que tout cela passe pour de bon. Je ne cache pas que ma libido en prend un sacré
coup depuis quelques jours. Avoir retrouvé la femme de ses rêves, mais ne pas
pouvoir coucher avec elle parce qu’elle a subi des sévices sexuels par un
criminel et qu’elle est gravement traumatisée n’est pas chose facile. Or, je prends
sur moi. À sa place, j’aurais sûrement fini en dépression. C’est aussi pour cela
que je suis là. Je crains qu’elle ne craque pour de bon. Elle est forte, je ne remets
pas ses capacités émotionnelles en doute. Mais même la personne la plus
insensible du monde peut craquer après ça. Je garde espoir. Nous avons tous foi
en elle. Elle va réussir à surmonter tout ça. Et je resterai auprès d’elle le temps
qu’il faudra. Le reste de ma vie si cela est nécessaire.

Je suis occupé à couper des légumes lorsque j’entends Rosie m’appeler,


derrière moi.

– Jake…

Je me retourne pour voir… Oh putain ! Elle est debout dans le salon tout
juste rénové… une serviette de bain nouée autour de son petit corps comme seul
vêtement. Mon palpitant se déchaîne dans ma poitrine. Quant à ma queue, elle
est au garde-à-vous. J’en lâche ma spatule.

– Rosie…

La serviette tombe. J’en perds mes mots. Ma gorge s’assèche et ma libido est
sens dessus dessous. Ses yeux ancrés aux miens, Lily s’approche jusqu’à ce que
sa poitrine nue frôle mon torse. Elle se met sur la pointe des pieds pour me
donner un long et langoureux baiser. Il est sauvage et possessif. Sa langue
agresse presque la mienne et ses doigts tirent sur mes cheveux tandis que son
corps épouse le mien, affolant mes sens. Je romps le baiser.

– Chérie… Ne te sens pas obligée de…


Et, sans que je comprenne pourquoi, elle fond en larmes et part se réfugier
dans la chambre. Merde, qu’est-ce que j’ai dit encore ?! Je la poursuis, mais
reste de l’autre côté de la porte et colle mon front contre le bois.

– Bébé, ouvre. Parle-moi, je t’en supplie. Je ne supporte plus ton silence à ce


propos. Ça me tue.

Contre toute attente, la porte se déverrouille. Lily a passé une robe blanche et
s’assied sur le lit. Je prends place à côté d’elle et lui relève la tête. Ses prunelles
sont rougies par le chagrin et la souffrance. Mon cœur se comprime. Bon sang,
ce que je déteste la voir ainsi !

– Je suis là, Rosie…


– Tu as honte de moi, hein ?

Je fronce les sourcils, dérouté par cette question qui n’en est pas réellement
une.

– Mais qu’est-ce que tu racontes ?

Des larmes s’échappent de ses yeux.

– Tu… tu ne veux pas me faire l’amour parce que… j’ai été salie, sanglote-t-
elle. J’ai été souillée et je comprends que tu ne veuilles plus de moi, je ne suis
qu…
– Rosie, la coupé-je d’emblée. Je ne pense pas ça une seule seconde. Pas une
fois je n’ai songé à avoir honte de toi. Ce n’était pas ta faute. Et tu m’as aidé à le
neutraliser. La seule raison pour laquelle je t’ai arrêté tout à l’heure, c’est parce
que jusqu’à maintenant, je ne pouvais pas te toucher sans que tu trembles ou que
tu te braques. Comme si tu avais peur que… que je puisse faire la même chose.

La surprise se lit dans son regard.

– Jake… je ne me rendais pas compte. Je suis désolée.

Je lui caresse la joue en souriant.

– Je ne veux surtout pas te brusquer. C’est ce que je voulais te dire tout à


l’heure. Je veux que tu sois sûre de toi.
Un minuscule rictus étire le coin de ses lèvres. Et cela suffit à faire partir mon
cœur au quart de tour. Me lasserai-je un jour de ce visage ? Non, jamais. Sa
bouche effleure la mienne avant qu’elles se scellent franchement.

– Je t’aime, Jake Hayes.


– Depuis et pour toujours, Lily-Rose Vargas.

Un jour, elle ira mieux. Elle sera heureuse et épanouie. J’en fais la promesse.
Chapitre 48

Lily-Rose

Je crie. Je hurle tout ce que je peux. Que l’on vienne m’aider, par pitié !

– À la seconde où je t’ai vue, j’ai su que tu ferais une merveilleuse putain.

Son haleine empestant l’alcool brûle ma peau comme de la javel. Le bois


râpeux de la table me racle la joue à chacun de ses coups. Pitié… je veux
mourir. Tout plutôt que de subir ça une minute de plus.

– Je me branlais avec l’image de ton visage dans ma tête, continue-t-il


d’éructer alors que je pleure toutes les larmes de mon corps. Mais je
n’imaginais pas que ce serait aussi bon. Merde, je comprends Jake, maintenant.

J’ai mal. J’ai tellement mal ! Je ferme fort les yeux dans l’espoir que mon
esprit quitte mon corps. Je refuse de me rabaisser à ça.

Jake… pardonne-moi…

– Rosie !!

J’ouvre les yeux. Les prunelles céruléennes de Jake me scrutent avec


attention, l’air anxieux. Nous sommes allongés tous les deux sur le lit et ma
respiration est haletante tandis que mon cœur tape un sprint dans ma poitrine. Je
suis trempée de sueur. Je veux ravaler la vague de larmes qui menace de me
submerger, mais trop tard, l’une d’elles s’échappe. Et Jake ne manque pas de la
remarquer.

– C’était un cauchemar, me murmure-t-il. Je suis là, mon amour.

Il s’écarte pour me laisser respirer et je me sens instantanément vulnérable,


sans protection. Je passe son bras sous ma nuque et me colle à lui, en chien de
fusil.

– Je n’y arriverai pas, Jake…

Il me dépose un baiser sur le sommet du crâne.

– Bien sûr que tu y arriveras, Rosie. Tu es forte. J’ai confiance en toi.

Évidemment, il croit que je parle de mon état psychologique. Mais en réalité,


c’est mon état physique qui m’inquiète davantage. Je ne veux plus qu’un
homme, quel qu’il soit, me touche de cette façon-là. Mon corps le refuse
catégoriquement. Et c’est d’autant plus difficile à admettre que j’aime Jake du
plus profond de mon cœur. Comment peut-on survivre après cela ? Comment
peut-on se laisser toucher ? Mais le pire n’est pas là. Non, le pire reste que j’ai
honte. Je n’arrive pas à croire que Jake puisse encore me désirer après que son
pire ennemi s’est… Oh, c’est tellement horrible rien qu’à y penser ! Je sais que
je resterai toujours sa Rosie, pour lui. Il me l’a bien fait comprendre. Mais en ce
qui me concerne, la Lily d’avant est morte en même temps que ma putain de
dignité. Cet enfoiré m’a détruite. Je suis en morceaux à cause de lui.

– Pardon, Jake… couiné-je alors qu’une autre larme dévale ma tempe, une
autre, et une autre.

Je regrette tellement de ne pas avoir résisté plus que je ne l’ai fait ! La


première fois, j’ai réussi à briser le nez d’un de ses potes qui me tenait le
poignet. Mais ils ont fini par me ficeler comme un vulgaire morceau de viande et
je ne pouvais plus faire le moindre geste.

Une nausée me remonte l’estomac et j’ai juste le temps de pousser Jake pour
me ruer aux toilettes.

– Rosie, s’écrie-t-il alors que je me vide. J’appelle un médecin.

Il commence à sortir son portable, mais je l’en dissuade en tapant sur sa main.
J’ai déjà vu trop de médecins ces derniers temps, je n’en peux plus de les
côtoyer. Après la séquestration, j’ai été prise en charge par l’équipe médicale qui
m’a fait un tas d’examens. C’était horrible. Ils ont pris des photos de mon corps
nu et j’ai hurlé lorsqu’ils ont dû examiner mon intimité afin de déterminer les
dégâts que la virulence de Blake Davis avait causés. Ils ont également fait des
examens afin de vérifier qu’il ne m’avait pas transmis de maladies sexuellement
transmissibles. Les résultats étaient négatifs, mais ils m’ont dit qu’un test de
grossesse dans trois semaines était toutefois nécessaire.

J’ai voulu mourir, cette nuit-là. Ils m’ont gardée en observation et la simple
hypothèse que je puisse être enceinte de ce psychopathe m’a fait penser au pire.
J’y ai songé tellement fort que je me suis retrouvée avec le vase qui trônait sur la
table de chevet cassé en mille morceaux à mes pieds sans même me rendre
compte que j’avais quitté mon lit. J’ai pris un morceau et j’ai retourné mon
poignet en me disant qu’il suffirait d’une petite entaille pour que tout disparaisse.

Pour que je disparaisse. À jamais.

Pour que tout s’efface. Cette agression, cette peur constante de sortir, cette
souffrance de ne pas pouvoir être avec Jake comme je le voudrais. Cette
culpabilité perpétuelle d’avoir abandonné mon bébé. J’aurais pu tout effacer
grâce à ce tout petit bout de verre.

Mais je ne l’ai pas fait. Je tiens trop à Jake pour lui faire subir ça. Quelque
part, il est aussi victime que moi. Et puis parce que, au final, j’ai retrouvé ma
fille. Je l’ai abandonnée une fois, je refuse de refaire la même erreur. Elle ne se
doute pas de qui je suis et j’appréhende énormément ce jour où elle découvrira la
vérité. Mais elle est là. Elle était sous mes yeux depuis le début. Je me sens
tellement stupide ! Je lui ai parlé, on a ri autour de nos bagels, fait des défilés de
stars avec des perruques, pris des photos ensemble… Et je ne l’ai pas reconnue
une seule seconde. Je ne savais même pas qu’elle portait des lentilles marron
pour dissimuler son regard semblable à celui de Jake ! Encore une raison qui
porte à croire que j’aurais fait une mauvaise mère. Je n’ai même pas été capable
de ressentir le truc. Ce sixième sens qu’ont les mères a l’égard de leurs enfants.
Je suis pathétique. Mais je ne suis pas suicidaire. Si j’avais cédé, j’aurais détruit
mon entourage et Davis aurait gagné la partie. Ils ne méritent pas ça. Je ne
méritais pas ça… Je fonds en larmes dans les bras de Jake, libérant toute la
souffrance que j’ai emmagasinée durant ces derniers jours.

– Comment p… peux-t… tu m’aimer a… après ce que j… j’ai subi…


sangloté-je dans son cou. J’ai peur… Je veux pas de ce bébé…

Il me serre plus fort contre lui et je m’accroche à son cou comme la


désespérée que je suis. Mon ancre, mon roc. Mon pilier.

– Rien n’est encore sûr, chérie. Ce n’est pas ta faute, me répète-t-il. Si je


pouvais, je l’exhumerais juste pour lui coller une deuxième balle. Je t’aime et
jamais rien ne pourra changer ça. Je serai toujours là pour toi, chérie.

***

Je suis réveillée par un énième cauchemar. Toujours le même : je suis seule


dans la forêt, Jake me fait face en me tendant les bras. Je me rue vers lui, mais je
trébuche. Des mains me rattrapent, et alors que je relève la tête pour sourire à
Jake, c’est le regard pervers de Davis que je croise. Je me demande si j’arriverai
à oublier tout cela un jour. Je regarde l’écran de mon portable. Il est déjà l’heure
du dîner. Il faut dire que, ces derniers jours, mes heures de sommeil se comptent
sur les doigts d’une main. Je me lève et quelque chose attire mon attention sur la
table de chevet. Je souris en prenant la rose en papier, nostalgique et émue qu’il
se souvienne encore de ces petits détails de notre enfance. Je déplie les pétales et
mes yeux s’embuent de larmes en lisant la citation d’un film que nous avons
regardé ensemble, une fois.

Ne laisse jamais personne te dire que tu n’en es pas capable, pas même moi…
Je t’aime, ma Rosie. Depuis et pour toujours.

J’enfile un gilet fin noir avant de sortir de la chambre, guidée par cette odeur
succulente qui fait gargouiller mon estomac. Je retrouve Jake, aux fourneaux, en
train de couper des légumes. Lorsqu’il lève la tête, un sourire fend ses lèvres.
Mais paradoxalement, il n’atteint pas ses yeux.

– Salut, fais-je en m’avançant près de lui.

Il me donne un baiser chaste sur le bout des lèvres.

– Ça va mieux ?

Je hausse les épaules. Je revis constamment mon enfer dans les mains de
Blake Davis et ça m’oppresse tellement que je me demande comment je fais
pour ne pas sombrer dans la dépression. Je crois qu’en réalité, la raison pour
laquelle je ne me laisse pas happer par les ténèbres se trouve juste là, à côté de
moi. Et c’est aussi parce que j’ai retrouvé ma petite fille, mon bébé. Ils sont ma
force et mon courage. Si je ne les savais pas avec moi, je me demande ce que je
serais devenue, mais ça n’aurait pas été beau à voir.

– J’ai posé ta main sur mon cœur et tu as fini par t’apaiser.


– Qu’est-ce que tu cuisines de bon, ça sent jusqu’à l’étage, m’enquiers-je pour
donner le change.

Je ne suis pas encore prête à dévoiler mon calvaire à qui que ce soit. Le serai-
je un jour, cependant ?

– Un poulet au lait de coco et aux légumes.


– Mmh, de la grande cuisine… Et tu comptes mettre du glaçage bleu dans ta
sauce ? me moqué-je en m’emparant d’une poche à douille remplie de crème
colorée.

Jake rit et se tourne vers le plan de travail derrière. Il enlève la serviette


propre et je découvre des petits cupcakes en train de refroidir doucement.

– Eh ben, une fois aux fourneaux, on ne t’arrête plus ! Mon Dieu, ce que ça a
l’air bon !

Je les touche du bout des doigts afin de déterminer leur température. Ils ont
bien refroidi. J’attrape la poche à douille et mets la main à la pâte en décorant les
gâteaux de crème au beurre. Jake ouvre le placard au-dessus de moi.

– Tiens, tu peux mettre ça pour colorer un peu plus, me dit-il en me donnant


un paquet de bonbons.

Puis il me dépose un baiser sur la joue avant de retourner à sa plaque à


induction. Des Jolly Rancher. Mon cœur rate un battement.

– Tu sais que je t’en ai voulu longtemps d’avoir gâché ces friandises pour
toquer à ma fenêtre ? plaisanté-je en enfournant un dans ma bouche.

Leur goût me ramène en enfance, à mes après-midi à jouer avec Jake et à nos
soirs, penchés l’un et l’autre à ma fenêtre pour regarder les étoiles tout en
picorant nos bonbons.

– Quel mauvais bougre je faisais déjà à cet âge-là, rit-il avant de m’embrasser
sur la joue.
– Heureusement, tu t’es rattrapé, depuis le temps.

Il remet une mèche rebelle derrière mon oreille et je rougis. Son regard est
intense, empli d’amour et d’admiration. Qu’ai-je fait pour mériter cet homme
merveilleux ? Je me hisse sur la pointe des pieds pour embrasser Jake. C’est à
ce moment-là que Jacky vient se frotter à nos jambes en tirant la langue. J’ai été
très surprise de découvrir ce petit chiot – très grand, devrais-je dire – à mon
retour chez Emily. Jake m’a raconté leur rencontre et j’ai été d’autant plus émue
en apprenant qu’il lui avait donné le surnom dont je l’affublais étant gamin et
qu’il détestait. Ce chien est arrivé au bon moment dans nos vies. Quand il m’a
vue pour la première fois, il m’a littéralement sauté dessus et m’a léché le visage
au point que j’arrivais à peine à respirer. Alors que je venais tout juste de passer
un temps fou entre les mains des médecins, ravivant des souvenirs affreux et
encore frais dans ma mémoire, le chien m’a redonné un tant soit peu le sourire. Il
m’a immédiatement adoptée, comme s’il savait qui j’étais avant même de me
voir. Je regrette déjà mon départ imminent pour l’Irlande. Mais il le faut. J’en ai
besoin.

Jake et moi terminons de cuisiner le dîner lorsque l’on sonne à la porte. Mon
ventre se tord et mon cœur bat à tout rompre. Jake et moi nous regardons
longuement. Il doit certainement déceler la peur et l’appréhension dans mes
yeux, car il me rassure en m’embrassant la joue.

– Je vais ouvrir, va t’installer dans le salon. Tout va bien se passer.

Je hoche la tête sans pour autant être totalement convaincue. Je vais m’asseoir
sur un fauteuil, raide comme un piquet. Je connais Ashley depuis des années et
pourtant, à ce moment-là, j’ai l’impression que je m’apprête à la rencontrer pour
la première fois. J’aurais peut-être dû me maquiller pour me rendre plus
présentable. De toute façon, avec les nuits horribles que je passe ces derniers
temps, l’anticernes n’aurait pas été d’un grand secours. Ashley et son mari font
leur entrée aux côtés de Jake et je bondis de mon siège comme un ressort. Me
voilà face au couple qui a eu l’immense gentillesse de prendre soin de mon bébé
alors que je m’en sentais incapable. Le regard de la directrice du centre sur moi
est complètement différent et je sais que le mien l’est tout autant. Parce que cette
fois, je sais. Nous savons tous. Puis elle se rue dans mes bras et me serre fort
contre elle, me prenant au dépourvu.
– Oh, Lily-Rose, souffle-t-elle dans mon cou.

Je lui rends son étreinte, le cœur battant, puis me tourne ensuite vers le mari.

– Bonsoir, Peter, dis-je en l’étreignant, lui aussi.

J’ai longtemps imaginé cette scène. Pendant plusieurs années, j’ai rêvé que je
retrouvais ma fille et que je faisais la connaissance de ses parents adoptifs. Mais
jamais, jamais je n’aurais pensé que c’était eux. Des amis de longue date.

Ils prennent place autour de la table basse et Jake m’accompagne pour


ramener l’apéritif. J’attrape les verrines, mais l’une d’elles m’échappe et,
heureusement, les réflexes de Jake l’empêchent de se fracasser sur le carrelage.

– Ça va aller, chérie, me chuchote-t-il.


– J’ai la trouille, couiné-je. Et si Anélya refuse ? Je ne veux pas l’abandonner
une seconde fois, je… je ne peux pas.

Jake pose la verrine et prend mon visage entre ses grandes mains. Son regard
s’arrime au mien.

– Tu ne peux pas t’en vouloir éternellement, mon cœur. Tu as fait ce qu’il y


avait de mieux pour elle.

Ces mots m’apaisent, même si l’angoisse reste à l’horizon, attendant de


pouvoir m’étreindre la gorge, encore une fois. En me raccrochant à ces paroles,
je parviens à tout mettre sur un plateau que je rapporte au salon, suivie de près
par Jake.

– Mmh, c’est excellent, commente Peter en mangeant sa verrine à l’avocat et


aux crevettes.
– Merci. Google m’a aidé, répond modestement Jake.

Je sens le regard d’Ashley sur moi tandis que j’ai le nez rivé dans ma propre
verrine. J’ai trop peur de relever la tête et d’y voir une expression de reproche
dans ses yeux. J’ai l’impression de ne plus faire face à mon amie, à cette femme
qui m’a enlevé un poids sur la conscience en m’acceptant dans son centre, mais
plutôt à la femme qui a donné une seconde chance à mon bébé. Je sais que ce
que j’ai fait est mal. Je suis une mauvaise mère. Je l’ai été dès la naissance de ma
fille. Je me suis toujours demandé comment des parents pouvaient abandonner
leur enfant… jusqu’à ce que je le fasse moi-même. Je sais que je n’avais pas le
choix, ce jour-là, et pourtant, la culpabilité me comprime toujours la poitrine,
presque à m’étouffer. Une main posée sur mon bras me tire de mes sombres
pensées. Ce n’est pas celle de Jake, mais celle d’Ashley. Je relève la tête et la
découvre à côté de moi, un sourire compatissant aux lèvres.

– Tu n’as pas à culpabiliser, Lily, me dit-elle. Ton choix était légitime. Votre
jeune âge ne vous permettait pas d’assumer un enfant et ce que tu as fait est une
vraie preuve de courage. Tu as pensé à elle avant de penser à toi, et ça, c’est la
première chose qui fait de toi une merveilleuse mère : le sens du sacrifice. Quoi
qu’il se passe, quelle que soit la décision de Rachel, vous ferez toujours partie de
notre famille, vous et Jake.

Je ne retiens pas mes larmes. Ces paroles me font tellement de bien que je
sens la tension libérer mes muscles. J’ai encore du mal à assimiler tout ça, à me
dire que mon choix n’était pas forcément le plus mauvais, mais je sais que je
vais y arriver, un jour. La culpabilité finira par n’être qu’un lointain souvenir.

– Est-ce qu’elle va bien ? demandé-je.


– L’héroïne s’est dissipée de son organisme, mais ils ne lui ont pas laissé de
répit, et du coup, son corps en réclame. Mais elle tient bon. Si c’est trop dur pour
elle, ils la mettront alors dans un centre pour la sevrer totalement.

Nous passons ensuite à table et discutons de beaucoup de choses concernant


Rachel. Peter nous pose également quelques questions sur notre vie, notre
première rencontre… Ils sont d’ailleurs assez surpris de savoir que nous nous
connaissons depuis vingt ans, Jake et moi. Je meurs d’envie de leur demander
quand ils comptent dire la vérité à Rachel, mais je dois leur laisser le temps. Ils
ont vécu quatorze ans comme étant de véritables parents pour ma petite fille,
cela doit leur faire mal de savoir que je suis à nouveau là. Que nous sommes à
nouveau présents. Ils sont conciliants – je ne les remercierai jamais assez pour
cela d’ailleurs –, mais cela doit tout de même être douloureux de se dire qu’on a
élevé une fille durant plus d’une décennie et que, du jour au lendemain, ses vrais
parents entrent dans notre vie.

– Nous allons emménager à Los Angeles une fois que Rachel pourra à
nouveau revenir à la maison, déclare Ashley, au bout d’un moment.
Ma fourchette reste suspendue à mi-chemin de ma bouche et mes yeux se
tournent vers Jake.

– C’est vrai ? s’exclame celui-ci.


– Oui, répond Peter. Nous estimons que vous êtes également ses parents.
Nous lui parlerons de son adoption une fois qu’elle sera remise et nous verrons
en fonction de sa propre décision.
– C’est à elle que revient le choix final.
– Nous comprenons et nous le respecterons, acquiesce Jake.

Ils se tournent vers moi pour connaître ma réponse.

– Mais… et le centre ? m’enquiers-je en me tournant vers Ashley.


– Je peux m’arranger, me rassure-t-elle. Ils comprendront.

Je hoche faiblement la tête bien qu’une partie de moi angoisse à l’idée que
Rachel refuse de prendre contact avec nous, ses parents biologiques. Nous
discutons ensuite de choses et d’autres, Ashley a pris l’initiative d’apporter des
photos d’Anélya lorsqu’elle était plus petite. C’est avec beaucoup d’émotion que
nous les contemplons, Jake et moi, en les commentant et en écoutant les
anecdotes rigolotes sur notre fille que les Fisher nous racontent. Lorsqu’il est
temps pour nos invités de prendre congé, je me sens plus légère et sereine et je
sais que Jake ressent la même chose.

– Tu es rayonnante, me dit-il en enserrant ma taille, une fois nos hôtes partis.


– Ça m’a fait du bien d’entendre toutes ces choses sur Anélya. J’ai eu
l’impression d’être avec eux et d’avoir vécu toutes ces choses avec elle.
– Oui, moi aussi. Tu ne regrettes plus de l’avoir fait alors ?

Je hausse les épaules et baisse le regard.

– J’aurais toujours une part de regrets ancrés en moi, avoué-je. Mais je réalise
maintenant que l’avoir fait adopter n’était pas aussi mauvais et égoïste que ce
que j’ai cru jusque-là.
– Je ne t’en veux plus, Rosie. Et je suis heureux de savoir que tu t’es
pardonné, toi aussi.

J’ai paniqué durant les jours qui ont suivi l’invitation que Jake leur a faite, et
au final, ce n’était pas aussi affolant que je l’avais imaginé.

J’appréhende ce moment où Anélya saura qui nous sommes. Va-t-elle m’en


vouloir ? Et si elle ne me pardonne pas ? Et si elle veut que je sorte de sa vie à
jamais ? Je donnerais tout ce que j’ai pour revenir quatorze ans en arrière.
Aimer ce bébé dans mon ventre, ne pas pleurer de chagrin à l’idée de
l’abandonner, mais plutôt de joie en me disant que je vais devenir maman. Voir
Jake la couvrir de baisers à travers mon ventre… Mais je ne peux pas.
Aujourd’hui je n’ai plus que les regrets d’une adolescence anéantie. Et je dois
assumer les conséquences de mon acte.

– Elle te pardonnera, me rassure Jake, comme s’il avait lu dans mes pensées.
Comme moi je l’ai fait.
– Tu sais ce qui est le pire ? C’est que je ne l’ai même pas reconnue. Je la
côtoie depuis trois ans et je n’ai même pas ressenti une once d’instinct maternel
à son égard, mais plutôt un lien de sororité. Je ne cessais de lui dire que je la
considérais comme ma petite sœur alors qu’en réalité, il s’agissait de ma fille !
Je suis pathétique.

Jake se rapproche de moi et me tient par les épaules en m’obligeant à le


regarder.

– Tu ne pouvais pas le savoir, Rosie. Rachel est complètement différente de la


Anélya que tu t’es toujours imaginée ? Notre fille aurait pu être n’importe quelle
adolescente présente sur la planète, tu ne peux pas t’en vouloir pour ça.
Justement, tu dois voir cela comme un signe. Le destin l’a remise sur notre
chemin pour une bonne raison. Parce qu'après toute la merde que nous avons
tous deux traversée durant ces années, nous avons enfin droit au bonheur. Ne
reste pas dans le négatif, chérie. Surmonte les regrets du passé et pense à
l’avenir. À notre avenir.

Je me raccroche à ces paroles rassurantes pour avancer. Je l’espère


tellement ! Je veux retrouver ma petite fille. Ma chair. Mon sang.

Nous terminons de manger, puis dégustons nos cupcakes devant un film


choisi par Jake : Les Ailes de l’enfer. Ce film nous touche particulièrement
parce que le héros n’assiste pas non plus à la naissance de sa fille, pas plus qu’il
ne la voit durant ses huit premières années. Même si les circonstances de cette
soudaine disparition parentale ne sont pas comparables aux nôtres, nous ne
pouvons nous empêcher de nous identifier à lui lors des retrouvailles.

Nous avons retrouvé notre bébé.

Penser à l’avenir. Ne plus vivre dans le passé.

Du coin de l’œil, je peux voir que Jake a l’air partout sauf dans le film.
Quelque chose ne va pas depuis un moment, mais il refuse d’en parler. Je décide
de me jeter à l’eau.

– Parle-moi, Jake.

Il cligne des yeux, comme si je venais de le sortir subitement de je ne sais


quelle pensée.

– Pardon ?

Je soupire.

– Tu as l’air pensif et ça dure depuis le jour où nous sommes revenus de


l’enfer. Quelque chose te tracasse et je voudrais savoir quoi. C’est à propos de
Harper ?

Le coin de ses lèvres fait un mouvement presque imperceptible, preuve que


j’ai fait mouche.

– Je ne veux pas t’embêter, tu as déjà assez de soucis comme ça.

Je me positionne en tailleur face à lui et fais pivoter sa tête vers moi d’une
main. Ses yeux se lèvent vers les miens.

– Tu m’as écoutée me lamenter au sujet d’Anélya. Maintenant, c’est à mon


tour. Moi aussi, je suis là pour toi. Je le serai toujours.

Il doit voir que je ne lâcherai rien, car il finit par capituler.

– J’ai du mal à me faire à l’idée qu’à mon retour sur le terrain, la semaine
prochaine, je ne verrai pas Harper, avoue-t-il avec émotion et tristesse. Je ne
l’entendrai plus nous hurler dessus parce qu’on a pété une voiture ou fait un
carnage lors d’une poursuite d’un fugitif. On ne prendra plus notre verre de
scotch dans son bureau tous les vendredis soir, comme on en avait l’habitude.

Il s’arrête un moment pour avaler difficilement sa salive.

– Juste avant de… il nous a confié, à Tyron et moi, qu’il allait prendre sa
retraite après la mission Davis. Et il voulait que l’un de nous deux prenne sa
place de commandant. Et quelques heures après seulement, il tombe dans nos
bras. C’est dingue. Il me manque.

Je le serre dans mes bras et caresse sa chevelure d’ébène.

– J’en ai assez de vivre dans le noir, de me morfondre. Je veux avancer dans


le futur. Avec toi. Et si ce n’est pas encore gagné pour toi, alors je te guiderai. Il
y a quatorze ans, tu étais mon phare, ma boussole. Aujourd’hui, c’est à moi de
l’être pour toi. C’est à moi de te montrer le chemin vers le bonheur que nous
méritons. Je suis là, bébé. Et je le serai même quand tu ne voudras plus de moi.

Émue jusqu’aux larmes par autant de sincérité et d’amour dans ses paroles, je
rapproche mon corps du sien. Nos visages ne sont plus qu’à quelques
centimètres l’un de l’autre. Autour de nous, la température s’est soudain alourdie
et le film tourne dans le vide. Je caresse mon pendentif autour du cou de Jake du
bout des doigts. Il a raison. Les rôles sont inversés, aujourd’hui. C’est moi la
fille perdue et c’est lui, le héros. Le phare. Son pouce effleure ma joue, essuyant
une larme clandestine. Puis il le passe sur mes lèvres et je relève les yeux vers
lui. Je me noie dans son regard si bleu et si captivant.

– Jake ? soufflé-je.
– Oui ?
– Est-ce que ça te dirait quelques jours de vacances dans l’air frais irlandais ?
– Tu me demandes de t’accompagner chez ton père, demain ? Ce n’est pas un
peu risqué ?
– Au point où on en est… Et puis, vous ne vous êtes pas sautés dessus la
dernière que vous vous êtes vus, c’est plutôt un bon point.

Un sourire franc et joyeux fend ses lèvres avant que sa bouche réduise la
distance qui la sépare de la mienne. Je décide de prendre ça pour un oui. C’est un
baiser, doux, prudent, rempli d’amour et de promesses d’avenir.

Un avenir bien heureux, cette fois-ci.


Chapitre 49

Jake

La boule dans mon ventre s’intensifie douloureusement à mesure que nous


approchons de l’aéroport de Los Angeles. À côté de moi, je sens Lily raide
également. Je sais exactement ce qu’elle pense. Elle redoute son retour à
Chicago. Après ce que nous avons enduré dans cet appartement miteux dans
lequel Davis nous a tenus en otages, elle a la trouille de retourner dans la ville de
notre pire cauchemar et je ne suis pas serein non plus à l’idée de la laisser
repartir.

Nous venons de passer cinq jours merveilleux à Dunmore East, un petit


village de pêcheurs, situé sur le littoral atlantique. Ses collines, sa nature et la
convivialité des habitants nous ont fait le plus grand bien. Pendant cinq jours,
nous avons oublié d’où nous venions.

Pendant cinq jours, nous nous sommes retrouvés comme il y a quinze ans.
Joseph nous a chaleureusement accueillis et, bien que nous lui ayons caché
quelques détails, il a été surpris – presque choqué – d’apprendre que nous avions
retrouvé sa petite-fille. Le pardon était de mise durant ce séjour. J’ai vu une Lily
complètement différente de celle qu’elle est devenue après l’épisode de la prise
d’otages. Elle souriait à nouveau. Ses yeux se sont remis à pétiller, comme avant.

Quand son père partait en mer, nous flânions dans les rues, main dans la main,
plus amoureux que jamais. Comme si nous ne nous étions jamais quittés. Nous
avons même fait plus d’une heure de route pour visiter le phare de Hook et nous
prendre en photo devant. Ce genre de bâtisse signifie énormément pour nous.

Aujourd’hui, nous sommes de nouveau à Los Angeles et je n’ai aucune envie


qu’elle me quitte encore une fois, même si ce n’est que temporaire.

– Tu es sûre de vouloir…
– Il le faut, Jake, me coupe-t-elle d’une voix quelque peu tremblante. J’ai
besoin de voir Rachel… Anélya. J’ai besoin de… me rapprocher d’elle. Pas
comme une sœur, mais comme une mère, cette fois. Je veux tisser ce lien, et pas
seulement être sa mère par le sang.

Ses doigts triturent son pendentif que je lui ai repassé autour du cou, hier,
signe qu’elle est nerveuse.

– Et si elle ne m’accepte pas ? Et si elle veut que je sorte de sa vie ?


Comment a-t-elle réagi à l’annonce ? Tu peux me le dire maintenant, je suis
prête à l’entendre.

Les parents adoptifs d’Anélya m’ont appelé ce matin pour me dire qu’ils
avaient trouvé le courage de tout dévoiler à leur fille. Notre fille.

– Elle a voulu rester seule et les a priés de partir, avoué-je avec une moue
désolée.
– Oh là là, ce n’est pas bon signe, elle va me détester. Je suis tellement
horrible. Quel genre de mère est capable de faire ça à son enfant ?

Je me gare devant l’aéroport et prends les mains de Lily dans les miennes en
captant son regard.

– Hey, chérie, relax. Détends-toi. Elle va t’aimer, j’en suis certain. Elle va
nous aimer tous les deux et, même si elle décide de rester avec les Fisher, nous
serons là pour elle. Elle nous pardonnera, Rosie. Ça prendra un certain temps,
mais on s’adaptera.

Elle lève vers moi des yeux larmoyants. Mon cœur se comprime.

– J’ai tellement peur, Jake…

Je la prends dans mes bras et respire son parfum si envoûtant en luttant moi
aussi contre les larmes. Je n’ai vraiment pas envie de la laisser partir, elle me
manque déjà tellement ! Elle a besoin de moi.

– Je peux reporter mon rendez-v…


– Non, objecte-t-elle en s’éloignant pour me faire face. Règle tes soucis avec
ton ex, tu dois mettre tout cela au clair si on veut que ça marche vraiment, nous
deux. Autant le faire maintenant.
– Très bien. Mais je viendrai dès que tout sera fini. Je t’aime, Rosie. Toi et
Anélya, vous êtes les deux femmes les plus importantes dans ma vie.

Elle efface la distance entre nous et je lui rends son baiser avec ferveur et
détermination. Nos langues se mêlent l’une à l’autre et la température de
l’habitacle de ma voiture est soudain montée de plusieurs centaines de degrés. Si
nous ne sommes pas encore étreints de façon charnelle depuis son départ de L.A.
et sa séquestration, je sens que Lily baisse peu à peu ses barrières défensives. Le
désir est là, on le sent. Je ne la brusquerai pas même si l’envie de la toucher, de
la caresser et de la posséder à nouveau me dévore de jour en jour.

Je l’accompagne jusqu’à la porte d’embarquement. Mon cœur se serre à


mesure que nous approchons du moment fatidique où elle va me quitter, même si
ce n’est que pour quelques heures. Je la prends dans mes bras et respire son
parfum enivrant que j’imprime bien dans ma mémoire. J’ai l’impression que
c’est un adieu alors que c’est juste un « à bientôt ».

– Tu es sûre de ne pas vouloir partir demain, avec moi ?


– Mon billet n’est pas remboursable. Ce n’est qu’une nuit, Jake, ne t’en fais
pas.

Mmh, c’est toujours une nuit de trop. Je suis conscient qu’il faut que je cesse
de la couver ainsi, de la surprotéger. Mais j’ai vraiment du mal à la laisser partir
loin de moi, surtout après ce que nous venons de traverser. Même si l’ennemi ne
peut plus nuire, j’ai ce besoin perpétuel de me transformer en bouclier humain
pour elle. Ça a toujours été ainsi. Et ça le sera toujours.

– Il faut que j’y aille, me chuchote Lily, contre mes lèvres.


– D’accord. Embrasse-la de ma part. Je viens vite. Je t’aime.
– Depuis et pour toujours.

Un dernier baiser plein d’amour et la voilà partie. Je la regarde jusqu’à la


dernière seconde, sa petite valise roulant derrière elle, puis la porte se referme
sur elle.

***

Il me reste une heure avant mon rendez-vous avec mon avocate, aussi je
décide de tuer le temps en allant m’expliquer avec mon ex-femme. Il faut
vraiment que je mette cartes sur table avec elle. Je toque trois fois et c’est une
Jennyfer complètement différente qui m’ouvre. Celle que j’ai toujours connue
pimpante, apprêtée et élégante s’est transformée en femme qui se laisse aller,
sans maquillage et en jogging. Si elle a toujours été arrogante, égoïste et
hautaine, là, je sais qu’elle ne joue pas la comédie. Je vois dans ses yeux rouges
de tristesse qu’elle n’est pas bien du tout. Et malgré la relation tumultueuse que
j’entretiens avec elle, je ne reste pas moins un humain et Jennyfer et moi avons
tout de même passé quatre années de nos vies ensemble. Donc je m’inquiète un
peu.

– Ça ne va pas ?

Elle me fait entrer sans un mot. Mon regard se pose sur son ventre et je crains
le pire.

– Le bébé va bien ? demandé-je comme elle ne me répond pas.


– Oui, elle va bien, couine-t-elle d’une petite voix. Que fais-tu là ? Je ne
t’attendais plus.

Je me sers un verre de limonade dans la cuisine tandis que Jen retourne se


coucher sur le divan. Un gros pot de glace et des paquets de chips vides jonchent
la table basse et je connais assez bien mon ex pour savoir qu’elle ne laisse jamais
un déchet traîné où que ce soit. Quand nous nous promenions, elle avait
l’habitude de ramasser chaque papier qu’elle trouvait par terre pour le jeter à la
poubelle. Sans parler de son régime alimentaire qui se limite à de la salade. Sans
sauce. L’heure est grave.

– J’ai rendez-vous avec mon avocate, aujourd’hui, expliqué-je. Et j’aurais


voulu qu’on parle un peu, toi et moi, avant.
– Ta copine est au courant ?
– Oui, je lui ai envoyé un message. Et je…

Je m’interromps en croisant son regard larmoyant. Elle n’a vraiment pas l’air
bien, émotionnellement, et je doute que les hormones de grossesse en soient la
totale raison. Je n’ai pas envie de lui causer plus de tristesse en lui confiant mon
prochain projet.
Te rappelles-tu ce qu’il s’est passé quand tu as décidé de cacher à Lily que tu
étais encore marié ? me souffle sournoisement ma conscience. Putain ouais, et
je ne veux plus jamais revivre ça.

– Je compte demander Lily en mariage, Jen, finis-je par lâcher.

Mon ex-femme me fixe pendant quelques minutes avant de fondre en larmes.


Oh, merde ! Je me précipite vers elle et mon instinct me pousse à la prendre
dans mes bras, sans que ce soit plus intime que ça en a l’air. Bien que j’aie
montré le contraire ces derniers mois, cette femme a beaucoup compté pour moi.
Elle ne deviendra sans doute pas ma meilleure amie, hein, mais elle n’est pas
non plus une inconnue. Je la réconforte pendant de longues minutes, assis sur le
canapé, sa tête contre ma poitrine.

– Je suis désolé, Jen. Pardon de ne pas avoir été l’homme parfait dont tu
rêvais. Mais… je n’ai jamais pu oublier Lily. Mon premier amour. S’il te plaît,
pardonne-moi.

Jen renifle avant de lever ses yeux humides vers moi. Je peux y voir la
détresse, le chagrin et le désespoir à l’intérieur et l’idée que ces sentiments aient
été causés par moi me fend le cœur. J’ai toujours détesté faire pleurer les gens. Je
faisais pleurer ma mère, parfois, lorsqu’il nous arrivait de nous disputer à cause
de son alcoolisme ou quand elle mentionnait le prénom de Rosie. J’ai fait pleurer
Lily plus d’une fois, aussi.

– Est-ce que tu m’as aimée, Jake ?

Je prends le temps de réfléchir. Je n’ai aucune envie de lui mentir, alors je


réponds le plus sincèrement possible.

– Oui, Jen. Mais ce n’était suffisant ni pour toi ni pour moi.


– C’est ce que j’ai ressenti aussi, dit-elle. C’est après avoir compris que je ne
serais jamais comme elle que j’ai commencé à sortir avec Edward. Je ne te l’ai
jamais dit parce que j’étais trop fière pour l’admettre, mais tu prononçais son
nom presque chaque nuit dans ton sommeil. Elle doit être sacrément spéciale.

Mon cœur accélère le rythme en pensant à mon amour de toujours.

– Elle l’est. Tu as mis une sacrée pagaille avec ton retour fracassant, tu sais ?
– Je sais. Je suis désolée. J’étais… désemparée. Je suis totalement perdue,
Jake. Je ne veux plus de ce bébé, je ne serai jamais une bonne mère, j’ai tout
raté…
– Wow, wow, wow, calme-toi pour commencer et reprends le problème depuis
le début, OK ?
– D’accord, mais j’ai besoin de glace à la fraise.

Je jette un œil à la table basse et me retourne vers Jennyfer.

– Je sais que tout est presque permis pendant la grossesse, mais tu ne crois pas
qu…
– Je vais faire un meurtre si je n’ai pas ma glace. Peux-tu aller me la chercher
s’il te plaît ? Je dois rester allongée et j’ai déjà beaucoup trop bougé rien qu’en
faisant des allers-retours aux toilettes. Vivement que ce soit fini, je n’en peux
plus.

Je souris en me levant pour aller chercher son envie de femme enceinte. Je


reconnais bien Jen. Quand elle veut quelque chose, elle fait tout pour l’obtenir et
elle l’a toujours. Je reviens avec le pot et enfourne une grosse cuillerée dans sa
bouche.

– Tu détestes la fraise, d’habitude, fais-je remarquer.


– Je sais, mais là j’en mangerais des tonnes ! Vivement que ce soit la saison.
– Bon, et si tu m’expliquais ton état déplorable ?

Jennyfer pose le pot de glace sur la table et s’essuie la bouche.

– Je ne sais pas trop par où commencer… avoue-t-elle. J’ai suivi ton affaire
avec ce criminel, aux infos. C’est horrible ce qu’il vous a fait, à Lily et toi. Et je
me suis rendu compte que moi aussi je vous ai fait énormément de mal. J’ai
tellement de choses à me faire pardonner, Jake.

Je suis plutôt étonné de la tournure qu’a prise ma relation avec mon ex-femme
depuis que je suis entré. Avant, nous nous crêpions le chignon dès qu’une
occasion se présentait, je ne pouvais plus la voir en peinture. Mais là, je ne sais
pas, elle semble aller tellement mal. Ce n’est pas la Jen que j’ai connue et ça me
fait mal de savoir que c’est sûrement à cause de moi et de la pression que je lui
ai mise pour qu’elle signe les papiers.
– Le jour où je suis venue ici alors que tu picolais devant la photo de ton ami
mort au combat… je n’ai pas couché avec toi.

Un énorme soupir de soulagement s’échappe de mes poumons, le poids que


j’avais sur les épaules depuis l’annonce de sa grossesse s’évapore comme par
enchantement et je me sens plus léger.

– Donc, je ne suis pas le père du bébé, dis-je, histoire d’être sûr de la


comprendre.

Elle secoue la tête.

– Non. C’est Edward, le père. Mais il m’a larguée lorsque je le lui ai appris.
– Pourquoi as-tu menti ? m’écrié-je, abasourdi.
– Je sais, je suis désolée, mais… tu connais, papa. Je ne pouvais pas lui dire
que j’étais séparée de toi et encore moins que le père de mon enfant n’en voulait
pas…

Le sénateur Andrew Campbell est un homme puissant, influent, autoritaire et


très vieux jeu. Il ne supporte pas qu’on conçoive des enfants avant le mariage. Il
est resté dans son siècle, je crois. Je ne l’ai rencontré que de rares fois durant
mon mariage avec sa fille et j’avoue qu’il a la carrure et la personnalité d’un
sergent instructeur de l’armée, ce mec. Lors d’un dîner organisé par la famille de
Jenny, j’ai pu voir le regard méfiant du sénateur sur moi toute la soirée. Polly, la
sœur cadette de Jen, a alors annoncé avec son époux qu’ils attendaient un enfant.
La seconde d’après, Jennyfer a annoncé nos fiançailles. Ça a eu le don de me
clouer sur place parce qu'avant ça, nous n’avions jamais parlé mariage. J’ai joué
le jeu pour ne pas l’humilier, mais elle m’a expliqué un peu plus tard qu’elle ne
savait pas ce qui lui avait pris, sans doute un peu trop de vin. J’ai compris de
moi-même que Jen se sentait terriblement inférieure à Polly. Celle-ci, mariée et
maman avant elle alors qu’elle était plus jeune, insupportait Jennyfer. L’aînée
s’était donc lancée dans une sorte de compétition pour vivre exactement comme
sa sœur. Étant donné que je n’avais plus trop le choix et que les médias parlaient
déjà du mariage de la fille d’un puissant sénateur, je lui ai passé la bague au
doigt.

Les voyages d’affaires de M. Campbell ne nous permettaient pas de nous voir


très souvent – Dieu soit loué. En revanche, sa femme, Véra, ne manquait jamais
une occasion de nous demander quand nous allions mettre le premier enfant en
route. Je venais d’entrer dans les US Marshals, je n’étais pas prêt. Sans compter
que Lily était toujours ancrée dans un coin de ma tête et que cette histoire de
bébé dix ans plus tôt ne me donnait aucune envie d’en ravoir. À l’époque, je
croyais avoir perdu la femme de ma vie et notre bébé. Je ne voulais plus être
père.

Je reviens à l’instant présent et m’intéresse de nouveau à Jenny.

– Il faut que tu lui dises, Jen. Ils doivent savoir que nous ne sommes plus
ensemble. On doit divorcer, et tu le sais.
– Je me suis toujours sentie abandonnée, pleure-t-elle. Mes parents ne juraient
que par Polly. Pour ma mère, c’était sa petite princesse et mon père la voyait déjà
femme d’affaires capable de diriger le monde. Moi… j’étais juste Jenny, la fille
invisible. Quand nous étions mariés, je me sentais… puissante. Pour la première
fois de ma vie, j’avais l’impression de compter pour quelqu’un. Mon père me
portait enfin de l’attention et j’avais tout ce que j’ai toujours voulu. De
l’attention. De l’affection. Mais je savais que ton amour pour moi n’était pas
aussi intense qu’il aurait dû l’être. Et, de mon côté, je doutais également de mes
sentiments. Quand tu m’as surprise avec Edward et que tu m’as mise dehors,
mon monde s’est écroulé. Alors qu’une épouse normale aurait pleuré pour toi,
moi je pleurais pour la perte de l’estime de mon père. Je savais qu’il allait
m’incendier et peut-être même me renier. Me déshériter. Et c’était juste
inconcevable pour moi. Vivre sans argent, sans le luxe… il en était hors de
question. Donc j’ai refusé le divorce.

Elle marque une pause avant de reprendre, les larmes aux yeux.

– Je suis consciente de t’avoir causé du tort, Jake. Et j’en suis infiniment


désolée. Mais aujourd’hui, je veux que tout cesse. J’ai compris que personne ne
m’aimait, pas même Edward.

Ses révélations ont le don de réveiller quelque chose en moi. De la


compassion. Alors que j’ai passé un an à la haïr et à me battre contre elle, je me
retrouve à vouloir la réconforter, la consoler. Elle ne voulait pas vraiment me
nuire dans le fond. Ce qu’elle veut par-dessus tout, c’est juste être heureuse. Être
aimée.
– Hé, je suis là, OK ? Bon, je n’irai pas jusqu’à dire que je t’aime parce que
ça paraîtrait glauque, mais… je te pardonne. Et tu peux être sûre que ce bébé
t’aimera plus que n’importe qui d’autre. Tu es belle et forte, Jen. Tu t’en sortiras.
Avec ou sans l’argent de ton père. Et si tu en as besoin, je suis sûr que Lily
acceptera que l’on t’aide à l’arrivée de ta fille.
– Permets-moi d’en douter, après ce que je vous ai fait endurer.
– On a enduré bien pire, Jen, réponds-je d’une voix pleine d’amertume. Je
connais Lily et elle finira par te pardonner aussi. Je sais que tu n’es pas une
méchante fille, au fond. Tu es juste… disons… maladroite ?

Elle rit et je l’imite.

– Je ne sais toujours pas comment je vais faire pour élever un enfant toute
seule.

L’image d’une certaine ancienne amie du lycée s’impose dans ma tête.

– Là-dessus, je connais quelqu’un qui pourra t’aider. Elle aussi élève sa fille
seule et elle pourra sûrement te filer des tuyaux. Et qui sait, vous deviendrez sans
doute les meilleures amies du monde ?

Jenny sourit, semblant retrouver un peu de son élégance.

– Merci, Jake. Je vais prendre mon courage à deux mains et dire à mon père
que je suis seule, mais heureuse. Tant pis s’il me renie, mais je refuse de te faire
davantage de mal en t’empêchant de vivre ta propre histoire d’amour. Crois-le
ou non, j’étais rongée par la culpabilité depuis que je suis arrivée comme un
cheveu sur la soupe avec mon ventre rond.

Je regarde ma montre. Merde, il va être l’heure de mon rendez-vous.

– Je dois y aller, n’hésite plus si tu as le moindre problème, tiens mon


nouveau numéro.

Je prends un papier qui traîne et un stylo et griffonne mon numéro de


portable.

– Prends soin de toi.


– Oh, tu peux me donner les papiers sur la console à l’entrée, s’il te plaît ?
C’est ma demande de divorce. Jen l’attrape et signe. Mon cœur se sent enfin
soulagé.

– Merci, Jenny, dis-je avec gratitude.


– C’est le moins que je puisse faire après tout le mal que je vous ai fait. Dis-
lui que je suis désolée.

J’acquiesce et, juste avant que j’ouvre la porte, mon ex me rappelle.

– Tu veux bien me passer la télécommande, s’il te plaît ?

J’obtempère en riant.

– Arrête de faire ton invincible et prends-toi une auxiliaire de vie.


– Je n’ai pas besoin qu’une mégère me dise ce que je dois faire ou pas, raille-
t-elle.
– À bientôt, Jen.

Je sors de la maison et appelle de suite ma Rosie. Mais elle doit encore être
dans l’avion puisque je tombe directement sur sa messagerie.

– Ma Rosie, tu ne vas jamais croire ce que j’ai dans les mains. Appelle-moi
lorsque tu sors de l’avion, j’ai plein de choses à te raconter. Je t’aime mon cœur.
Chapitre 50

Lily-Rose

Je ne suis pas vraiment dans mon assiette aujourd’hui et ce n’est pas


seulement à cause de l’avion et de l’altitude. J’appréhende ce moment depuis
quatorze ans. En réalité, avec le temps, je pensais ne jamais le vivre un jour. La
rencontre avec ma fille. Bien sûr, je l’ai déjà vue, mais aujourd’hui cela
devient… officiel ? Réel ? Je n’avais pas conscience qu’il s’agissait d’Anélya.
Maintenant oui. Et ça me fait flipper. J’ai l’impression d’être une détenue qui
s’apprête à retrouver la chair de sa chair après avoir purgé une peine de prison.
Ce qui est un peu le cas, métaphoriquement parlant. J’ai vécu quatorze ans
derrière un mur de mensonges.

Aujourd’hui, il s’est effondré.

Ça me fait mal de le penser, mais Blake nous a permis de retrouver notre fille
biologique. Nous aurions sûrement pu y arriver par nos propres moyens, avec les
nouvelles technologies, mais je dois dire qu’il nous a facilité les choses, ce con.
Au risque de paraître horrible, car il s’agit tout de même d’une vie humaine, je
suis heureuse que Davis soit mort. Je n’ai plus à avoir peur, désormais. Jake nous
a sauvées, notre fille et moi, et je ne peux qu’être fière de lui.

J’ai le cœur qui bat à tout rompre à mesure que le taxi s’approche de l’hôpital.
Je n’y crois pas des masses, mais je me mets à implorer silencieusement Rachel
de me pardonner. J’ai fait ça parce que je ne me sentais pas prête. Parce que je
me sentais abandonnée, incapable d’élever un enfant. Je ne voulais pas en
arriver là, mais il était primordial que tu aies toutes tes chances pour démarrer
une belle vie. Et, j’étais jeune et irresponsable, je voulais te donner une vraie vie
avec de vrais parents. Voilà ce que je me dis tout en avançant vers le hall. À
l’intérieur, Emily me saute presque dessus. Elle m’attendait, je crois. Elle savait
que j’aurais besoin d’elle pour me soutenir avant de monter dans la chambre. Je
lui rends son étreinte en pleurant silencieusement. Elle me chuchote des paroles
rassurantes à l’oreille et je les imprime dans ma tête.

– Tu veux que je t’accompagne ? me demande-t-elle et je hoche la tête parce


que sa présence m’est vraiment nécessaire.

L’affaire Davis a fait un tabac et les médias s’en sont donné à cœur joie. Aussi
je ne suis plus étonnée de voir des regards curieux dans ma direction tandis que
je me dirige vers les ascenseurs avec ma meilleure amie. Jake a dit que ça
passerait avec le temps. La nouvelle va se tasser et je retrouverai ma tranquillité.
Je fixe les chiffres lumineux en haut de la cage d’acier, et plus ça monte, plus
l’appréhension et l’angoisse m’étranglent. La main d’Emily se resserre dans la
mienne et je lui souris.

– Respire, ça va aller, me dit-elle. Ce n’est plus une enfant, elle comprendra


ton choix et te pardonnera.
– J’espère, murmuré-je juste avant que l’ascenseur s’arrête et que ses portes
s’ouvrent.

Bon, OK, Lily. Il est temps de prendre ton courage à deux mains et de faire
face à tes erreurs du passé.

Je gonfle mes poumons et finis par sortir de l’ascenseur. Je sens une perle de
sueur me couler le long de la colonne vertébrale alors que nous avançons vers la
chambre de ma fille. Emily toque, moi je suis tétanisée. Ma plus grande crainte
est qu’Anélya me hurle dessus et me dise que je ne suis rien pour elle, que je l’ai
lâchement abandonnée alors qu’elle entrait tout juste dans la vie et qu’elle ne
veuille plus jamais me revoir. Je ne suis pas sûre de pouvoir supporter ça
tellement cela me briserait le cœur. Mais je n’ai pas le choix. Le passé m’a
rattrapée d’un coup et je dois maintenant y faire face. Elle mérite de savoir
pourquoi et surtout de savoir que je ne l’ai pas fait parce que je ne voulais pas
d’elle, mais justement par amour pour elle.

La porte s’ouvre et mon corps reste en stand-by pendant ce qui me semble


une éternité. Les Fisher sont là, debout près de Rachel. Celle-ci a les yeux rivés
sur moi, mais je ne parviens pas à déchiffrer ce qu’elle ressent. Des cernes
entourent ses prunelles du même bleu limpide que celles de Jake et je devine
qu’elle a dû beaucoup pleurer après avoir appris qu’elle avait été adoptée. Ou
alors est-ce encore des stigmates de notre enfer entre les griffes de Blake ? Les
larmes me submergent immédiatement quand les souvenirs du jour de sa
naissance remontent à la surface. La boule de remords m’obstrue la gorge et j’ai
soudainement envie de faire demi-tour. Seuls la main d’Emily serrant la mienne
et les mots de Jake avant que je parte me retiennent de m’enfuir. Sois
courageuse, Lily. Je m’avance d’un pas incertain jusqu’au lit de la jeune fille. Un
silence assourdissant plane dans la pièce et je ne sais pas du tout si c’est de bon
augure ou pas. Anélya est tout bonnement indéchiffrable.

– Bonjour, commencé-je d’une toute petite voix tremblante.

Ashley et Peter me saluent chacun leur tour, mais Anélya, elle, reste
immobile. Je ne sais pas ce qui m’effraie le plus entre le silence pesant ou
l’absence de réaction de la part de ma fille.

– Nous allons vous laisser un moment en tête à tête, déclare Emily avant
d’accompagner les Fisher vers la sortie.

Une fois que nous sommes seules, ce que je redoutais le plus ne se produit
pas. Anélya ne déverse pas sa colère sur moi, elle ne pleure pas, ne parle pas.
Elle garde le regard fixé sur un point du mur blanc en face, immobile et mutique.
Et c’est bien pire. D’une main fébrile, j’extirpe la rose en papier et la pose sur
son lit.

– C’est de la part de Jake, murmuré-je en luttant contre les larmes. Quand


nous étions ados, il avait l’habitude de me confectionner ces roses avec des
citations à l’intérieur et il…
– Et il est trop lâche pour venir lui-même ? me coupe-t-elle sans me regarder.
– Il habite à Los Angeles et il ne pouvait pas se libérer aujourd’hui. Il vient
demain.
– Je t’en veux. Je vous en veux à tous les quatre. Mes parents – enfin, ceux
que je croyais être mes parents – m’ont élevée dans l’honnêteté et la franchise, et
soudain, j’apprends qu’ils m’ont menti pendant presque quinze ans !

Son visage se tourne brusquement vers moi et je peux alors déceler toutes les
peines du monde dans ses yeux océaniques. Je décide de me jeter à l’eau. De
vider mon sac et de faire la lumière sur toutes les zones d’ombre qui planent au-
dessus de nous tous.
– Jake et moi étions très amoureux. Quand je suis tombée enceinte, nous
n’avions que 16 et 17 ans. Mais nous tenions à te garder parce que nous
t’aimions déjà de tout notre cœur. Mon père voulait me protéger de Jake parce
que tout le monde le voyait comme un voyou, ce qui n’était pas le cas. Il pensait
que je gâchais ma vie avec lui et le fait que j’attende un bébé si jeune et de Jake
l’a anéanti. Il lui a donc fait croire que j’avais avorté. Jake est parti et je me suis
retrouvée seule, avec toi dans mon ventre. Mes parents ont décidé de déménager
ensuite sur Chicago. Je n’avais plus de repères, plus de point d’ancrage. Je
n’avais plus personne pour me soutenir et me dire que j’allais y arriver, que je
serais une bonne mère. J’étais seule et désemparée. Je voulais vraiment te garder
avec moi, je t’en prie, crois-moi. Mais je n’avais rien. Et je voulais que toi, tu
aies quelque chose. Des parents qui s’aiment et qui pourraient t’aimer autant que
moi. Ça fait quatorze ans que je vis avec cette culpabilité de t’avoir abandonnée,
si tu savais comme je m’en veux. Et je sais que rien ne pourra jamais changer ce
que j’ai fait. Je t’ai cherchée, tu sais ? Dans chaque enfant que je croisais et qui
était dans ta tranche d’âge, j’essayais de voir ne serait-ce qu’une similitude
physique avec Jake ou moi.
– Ah ouais ? Et tu n’as pas fait de rapprochement depuis trois ans que l’on se
côtoie ? Tu as abandonné ton instinct maternel en même temps que moi ?

Les larmes coulent sans que je puisse les retenir. Je devrais me rebeller, après
tout, je suis sa mère. Mais je n’ai pas l’étoffe d’une mère et elle a totalement
raison. Je ne l’ai pas reconnue et c’est ce qui confirme le fait que je n’avais
aucun instinct maternel. Je ne mérite sans doute pas son pardon, en fin de
compte.

– Je suis désolée.

C’est tout ce que je suis apte à lui répondre. Parce que, en réalité, je n’ai
aucune excuse valable pour justifier mon manque de discernement. Un silence
accablant s’installe et je ne trouve pas les mots pour continuer la conversation.
Mon cœur se serre et, instinctivement, je pose ma main sur la sienne. Elle la
retire prestement et je baisse les yeux.

Courage, Lily. Tu peux le faire.

– Tu m’as abandonnée. J’étais à peine née et tu m’as laissée tomber sans


aucun scrupule.
– Je t’interdis de penser ça.
– Et qui es-tu pour me dire ça ?! explose-t-elle soudain, me faisant sursauter.
Qui es-tu, hein ?

Ta mère ! Je t’aime, Anélya. Je t’ai aimée chaque jour de ma vie depuis


quatorze ans et je t’aime encore aujourd’hui. Je ne t’ai jamais oubliée.

– Personne, réponds-je à voix haute. Je sais que cela ne changera rien, mais je
suis tellement désolée. Si je pouvais revenir en arrière, je le ferais sans hésiter et
je me dresserais contre tout ce monde qui m’a dit que je n’y arriverais pas.

Des larmes coulent sur les joues d’Anélya et je dois me faire violence pour ne
pas la serrer dans mes bras. J’ai trop peur qu’elle ne me repousse comme elle l’a
fait avec ma main.

– Tu n’es pas obligée de me pardonner, insisté-je. Je comprendrai. Mais Jake


ne savait pas que tu existais. Je ne le lui ai révélé que lorsque nous étions en
Californie, pendant le programme. Quant à tes parents, ils voulaient simplement
te protéger. Pour eux, tu es leur fille, leur bébé espoir après tant d’années de
souffrance. La seule personne fautive dans l’histoire, c’est moi. J’aurais dû avoir
confiance en moi et me battre pour toi. Pardon, Rachel.

Sur ces mots douloureux, je me lève du fauteuil sur lequel j’ai pris place et, au
risque de me faire rejeter encore une fois, je lui dépose un baiser sur le front.
Anélya ne bouge pas, mais je peux voir ses lèvres trembler et d’autres larmes
dévaler ses joues. Puis c’est avec le cœur lourd de regrets et de chagrin que je
quitte sa chambre. Dans le couloir, Peter et Ashley attendent avec Emily. En
voyant mon visage ravagé, ma meilleure amie vient me prendre dans ses bras et
je fonds en larmes. Anélya ne veut pas de moi. Elle ne l’a pas dit, mais son
comportement a parlé pour elle. Et ça me fait tellement mal, putain ! Parce
qu’elle a totalement raison de réagir ainsi. J’ai fait un choix. Je suis responsable
de ce bordel parce qu’à l’époque, je n’étais pas assez courageuse pour affronter
les gens. Mon père.

– Tu as besoin de te reposer, viens, me dit Emily et je hoche la tête en la


suivant.

Le trajet jusque chez Em’ se fait dans un silence de mort. Je n’ai aucune envie
de parler de ce qui s’est passé dans cette chambre d’hôpital et mon amie n’ose
sans doute pas le faire, ce qui m’arrange bien. Avec tout ce stress, j’ai
complètement oublié de prévenir Jake de mon atterrissage.

– Je l’ai déjà mis au courant quand tu étais avec Rachel, m’informe Emily au
moment où je sors mon téléphone.
– Merci.

Je regarde quand même et découvre que j’ai un message vocal. C’est Jake qui
me dit qu’il a une super nouvelle à m’annoncer. J’en déduis que son rendez-vous
avec son avocate s’est bien passé et que cette pétasse de Jennyfer n’a pas eu gain
de cause, finalement. Je l’appelle.

– Rosie.
– Salut.

Ma voix est chevrotante, encore en proie au chagrin. Jake le remarque


aussitôt.

– Ça s’est mal passé, c’est ça ?


– Disons que ça aurait pu être mieux comme retrouvailles. Mais je
comprends, elle a raison.

J’essuie une larme clandestine sur ma joue avant de me reprendre.

– Et toi alors, tu as une bonne nouvelle ?

Je préfère ne pas m’attarder sur le sujet douloureux de ma fille et Jake le


comprend très bien, car il me répond :

– Je suis allé voir Jennyfer.


– Oui, je viens de lire ton message. Elle a accepté de divorcer ?
– Oui. On a beaucoup parlé, elle a signé les papiers et je les ai apportés à mon
avocate.
– Et donc pour le bébé, comment allez-vous faire ? Garde alternée ?
– Non. Rien du tout.

Je fronce les sourcils.


– Quoi ? Mais comment ça ? Jake, c’est un bébé, il a besoin d’un père et tu
ne peux pas te décharger de cette responsabilité, tu finiras par le regretter, je suis
plutôt bien placée pour le savoir.
– Chérie, stop. Ce n’est pas le mien.

J’en reste bouche bée. Une partie de moi espérait que cet enfant ne soit pas
celui de Jake, mais j’ai fini par me dire que les preuves contre lui étaient non
négligeables. Je me faisais déjà à l’idée de voir la fille de Jake venir à la maison
tous les week-ends.

– Je… Comment…
– Jen me l’a avoué. Elle était désemparée parce que le père de son bébé l’a
larguée et elle avait peur qu’en apprenant qu’elle allait devoir élever un bébé
seule et sans être mariée, son père la déshérite. C’est sans doute ce qu’il va faire,
mais je lui ai promis qu’on serait là pour elle, Rosie. Elle a vraiment besoin
d’aide, elle ne sait plus quoi faire.

Je ne sais pas quoi répondre à ça. J’ignore si je dois être heureuse à l’idée que
le bébé ne soit pas de Jake ou bien outrée qu’elle ait le culot de nous demander
de l’aider après le désastre qu’elle a causé entre son ex et moi.

– Donc si je comprends bien, il y a encore une semaine tu la détestais au point


de t’acharner sur les murs, et là, tu veux l’aider ? Elle t’a fait boire une potion
ensorcelante, cette sorcière, ou quoi ?

Jake soupire.

– Non, c’est juste que… Je suis un peu monté dans les tours, je crois. Disons
qu’elle est capricieuse et égoïste. Et maladroite. Elle ne pensait pas que son
stratagème nous ferait autant de mal et elle te demande pardon, d’ailleurs. Mais
elle a vraiment besoin de soutien. Et du coup, j’ai pensé que tu pourrais lui
présenter Karen. Tu sais, vu qu’elle est elle-même maman célibataire, elles
pourraient éventuellement s’entraider.

Je me mords la lèvre en réfléchissant. Je ne porte évidemment pas Jennyfer


Campbell dans mon cœur. Et, après ce qu’elle a fait, ça ne changera sans doute
jamais. Mais en entrant dans le monde de la médecine, j’ai prêté serment d’aider
mon prochain, quels que soient les actes qu’il ait faits par le passé. Je ne sais pas
si je parviendrai à passer l’éponge la concernant, mais je peux au moins mettre
un peu d’eau dans mon vin. En espérant qu’elle ne gâche pas tout, comme à son
habitude.

– D’accord, capitulé-je. J’appellerai Karen et nous irons la voir. Mais ne


compte pas sur moi pour l’inviter à dîner tous les dimanches à la maison.

Mon sarcasme fait rire Jake.

– Pas de problème. Je t’aime, chérie. Je suis là à n’importe quelle heure si tu


as besoin.
– Je sais. Merci. Je t’aime.

Je raccroche avant d’expliquer le coup de Jennyfer à Emily.

– Elle est gonflée, celle-là ! s’écrie mon amie quand j’ai fini.
– C’est ce que je me suis dit. Mais tout le monde mérite une seconde chance,
non ? Elle manque sûrement d’un peu d’amour et d’attention et elle n’a pas
trouvé mieux que de pourrir un couple pour essayer d’en recevoir.
– J’espère juste que ce n’est pas encore une entourloupe à la Jennyfer-diva-
des-bacs-à-sable pour récupérer Jake. Méfie-toi.
– Non, je ne pense pas. Elle a signé les papiers du divorce. Mais je reste sur
mes gardes quand même, on ne sait jamais avec ce genre de femme.

Emily se gare devant son immeuble et nous montons les étages en silence.
Une fois dans l’appartement, je m’affale sur le canapé, épuisée autant
physiquement que moralement par cette journée éprouvante. Je ferme les yeux et
me remémore ma discussion avec Rachel tout en me demandant ce que j’aurais
pu dire de plus afin de la convaincre de me pardonner. Je lui ai fait comprendre
que nous l’aimions, Jake et moi, avant même qu’elle naisse. Je lui ai dit que je
regrettais terriblement mon acte et que je devrais vivre avec ça sur la conscience
toute ma vie. Je ne vois absolument pas ce que j’aurais pu dire de plus. Je
comprends parfaitement sa colère, mais en même temps, j’aimerais tellement
pouvoir tisser ce lien que j’ai rompu avec elle à sa naissance. Retrouver l’enfant
que j’ai aimée de tout mon cœur durant ces neuf mois. Pourquoi ne l’ai-je pas
reconnue ?

– C’est une ado, Lily, elle en veut au monde entier, mais elle finira par se
rendre compte que tu ne l’as pas fait par gaieté de cœur.

Emily vient de me rejoindre avec deux tasses de thé. Je me redresse et la


remercie avant de boire une gorgée. Ça fait du bien à mon cerveau surmené,
mais mon cœur, lui, reste fragile.

– Merci, Emily.
– Oh, ce n’est que du thé et du premier prix, en plus il n’avait plus de…
– Non, merci d’être la meilleure amie dont j’ai besoin. La sœur que je n’ai
jamais eue.

Elle me prend dans ses bras et je la serre fort. Je me sens bien.

– Tu es la meilleure dans le genre, toi aussi, dit-elle, collée à moi. Je m’en


veux tellement si tu savais !
– Arrête, Em’, la morigéné-je. On en a déjà parlé quand j’étais à l’hôpital et
ce n’est pas ta faute.
– Je n’aurais pas dû te laisser partir avec lui… J’étais loin de m’imaginer qu’il
était psychopathe.
– James cachait bien son jeu. Personne n’a rien vu, pas même moi. Le FBI ne
savait même pas que Davis avait un fils.
– Oui, mais c’est moi qui te l’ai présenté, continue-t-elle de se lamenter. Et
résultat, tu as failli mourir par ma faute. D’habitude, je vois tout de suite lorsque
les gens sont louches, mais là, je ne sais pas, j’étais persuadé qu’il était parfait
pour toi.
– Hé, hé, je suis en vie, OK ? Ils ne m’ont pas eue, je suis là. Ce n’est pas ta
faute, ne pense plus à ça.
– Je voulais juste que tu sois heureuse…

Je plante mon regard dans le sien et lui réponds le plus sincèrement possible.

– Je sais. Et je t’en suis reconnaissante. Tes précieux conseils m’ont poussée à


redonner une chance à Jake et je suis heureuse, maintenant.

Puis je la reprends dans mes bras. Nous restons ainsi pendant quelques
minutes, à nous remettre de nos émotions.

– Je n’ai aucune envie de te quitter, mais…


Elle desserre notre étreinte et sèche mes joues humides avec un sourire
rassurant. Décidément, je ne fais que pleurer, ces derniers temps, ça en devient
déprimant.

– Je sais, chérie. Mais je ne me pardonnerais jamais de vouloir te garder pour


moi seule alors que l’homme de ta vie est à des milliers de kilomètres. Et puis…

Elle s’interrompt soudain en se mordant la lèvre et son regard en dit long.

– Et puis quoi ? la relancé-je, soudain piquée par la curiosité. Je connais ce


regard, Em’, tu as quelque chose à me dire.

Son sourire s’élargit et ses yeux pétillent.

– Emily Curtis, si tu ne me dis pas tout de suite ce qui t’arrive, je jure que je
vais…
– OK, OK, s’exclame-t-elle. Il se trouve que Tyron et moi, on est… ensemble.

J’en reste sans voix.

– Ensemble, genre… amoureux ?

Elle hoche la tête et je jure que mes sourcils touchent le plafond. Ma


meilleure amie amoureuse ? En presque cinq ans d’amitié, ça ne lui était jamais
arrivé ! Elle ne savait même pas qui choisir entre hommes ou femmes.

– Waouh ! Je suis sur le cul.


– Je sais. Moi aussi, à vrai dire, admet-elle.
– Et ça te fait quoi ?
– Eh bien, il est romantique, charmant, attentionné, marrant et, mon Dieu, tu
l’as déjà vu tout nu ?!
– Euh non, et je préférerais éviter, éclaté-je de rire.
– Oui, bon, je suis heureuse, et puis après ce qui m’est arrivé (elle désigne son
visage et je ressens une pointe de culpabilité), ça peut me faire du bien de
changer d’air…

Je la fixe, les yeux plissés, dubitative.

– Je te connais assez pour savoir qu’il y a un « mais », l’encouragé-je à


poursuivre.

Emily soupire.

– Mais j’ai peur. Tu sais, l’engagement, ce que ça implique et tout ça.

Cette fois, c’est à moi de jouer les bonnes fées, aussi je la prends par les
épaules.

– Écoute-moi bien, chérie. Peu importe ce qui se passera dans l’avenir, que ça
marche ou pas, que vous finissiez vieux et ensemble ou séparés, tout ce qui
compte, c’est l’instant présent. Vis ton histoire à fond. Tyron est un type bien. Je
n’ai pas passé énormément de temps avec lui, mais je sais que lorsque Jake m’a
laissée tomber pendant le programme, après que je lui ai révélé l’existence
d’Anélya, Ty’ était là. Et il a été un véritable ami pour moi alors que je le
connaissais à peine. Il m’a soutenue et réconfortée, tout en faisant pareil avec
Jake. C’est un mec génial, Emily.

Mon amie hoche la tête en souriant.

– Ouais, tu as raison. Tyron est mon Jake.


– On peut voir ça comme ça aussi. Et donc, cela voudrait dire que toi et Tyron
projetez de vous installer ensemble et qu’on n’aura plus à faire d’allers-retours
entre L.A. et Chicago ?
– C’est ça. Tyron l’a implicitement suggéré sur l’oreiller, mais je dois avouer
que je me suis défilée en prétextant une envie pressante.

J’éclate de rire.

– Emily, soupiré-je, tu sais que tu ne pourras pas échapper indéfiniment aux


discussions sérieuses et aux projets d’avenir ? Surtout maintenant que tu es
vraiment amoureuse de lui.
– Oui, je sais, mais c’est encore nouveau pour moi, ce genre de babillages. Et
puis, je voulais l’avis de ma meilleure amie avant. Savoir si je devais me laisser
emporter ou, au contraire, prendre mon temps.
– Laisse-toi emporter.
– J’avais deviné avec ton discours. Allez, trinquons ! À l’avenir avec nos
super-héros !
J’entrechoque ma tasse avec la sienne et nous buvons. En espérant que
l’avenir soit meilleur que ce qui vient de se passer jusque-là.

– Elle est énorme, souffle-t-elle, le regard perdu dans le vague.


– Quoi donc ?

Elle se tourne vers moi et fait les gros yeux.

– Sa bite, voyons !

J’en recrache mon thé par le nez. Je n’étais pas prête à entendre ça.

– Genre, visualise un concombre.


– Tu es sérieuse ?! À ce point ?!
– Bon, j’exagère un peu, mais tu vois le truc. Des fois, je suis même obligée
de lui dire de ralentir.
– Tu n’as jamais dit à un mec de ralentir, au contraire tu te plaignais souvent
qu’ils étaient mous au lit.
– C’est bien ce que je dis : tu vois le truc.

***

Emily part se coucher tôt pour assurer sa garde de demain et je décide


d’appeler Jake avant de m’endormir.

– Je te manque ?

Je souris.

– Tu n’imagines pas à quel point.


– Tu me manques aussi, mon cœur. Je suis passé voir Owen, aujourd’hui. Il
n’a pas spécialement apprécié les léchouilles de Jacky, mais il a hâte de te revoir.

Un sentiment de nostalgie s’empare de moi en repensant au vieil homme que


je connais depuis toujours.

– Moi aussi. Dès que tout est réglé ici, je promets de m’occuper de lui. Et j’ai
pensé à un truc… Peut-être qu’en tant qu’infirmière, je pourrais aussi m’occuper
de Jennyfer. Tu sais, comme elle est alitée, elle a sûrement besoin d’une aide à
domicile…
– Tu ferais ça ? s’étonne Jake.
– Ma générosité me perdra, mais ouais. Après tout, on est ensemble et elle a
fini par se ranger du côté de la lumière.
– Tu es une belle personne, Rosie. Toujours là pour les autres même si
certains ne le méritent pas.
– Tout le monde mérite une seconde chance.
– Oui, tout comme toi.

Je me laisse tomber sur le canapé en soupirant.

– Jake…

Je n’ai pas envie d’en parler. Pas pour le moment. C’est encore trop présent,
trop douloureux dans mon esprit.

– Tu as fait ce qu’il fallait, OK ? me rassure-t-il. Elle sait que tu ne l’as pas


fait par plaisir ou même par égoïsme, au contraire. Tu as pensé à elle avant de
penser à toi et, si elle n’en a pas conscience aujourd’hui, elle s’en rendra compte
tôt ou tard.
– J’aurais aimé que les choses se passent différemment. Que l’on reste
ensemble, à se réjouir de ma grossesse et qu’on élève notre bébé ensemble.

J’ai les larmes aux yeux et j’entends Jake renifler à l’autre bout du fil, signe
que lui aussi est submergé par les émotions.

– Je sais. Moi aussi, Rosie. Mais on s’est retrouvés et il faut se concentrer sur
ça, c’est le principal. Et ton acte n’a pas fait que des malheureux. Tu as donné un
bébé à un couple qui en rêvait. M. et Mme Fisher te seront à jamais
reconnaissants. Tu n’as pas abandonné notre fille, Rosie. Tu l’as confiée à des
parents désespérés et tu as illuminé leurs vies.

Je médite ses paroles on ne peut plus réconfortantes. C’est vrai que je n’avais
jamais vu les choses sous cet angle-là, trop rongée par les remords et la
culpabilité. J’ai rendu des gens heureux et j’ai assuré une vie remplie d’amour à
ma fille. En dépit de sa maladie, j’ai pu voir une jeune fille heureuse, intelligente
et adorable.
– J’avais besoin d’entendre ce genre de choses. Merci, Jake.
– Avec plaisir, mon amour.

Cette nuit, je m’endors paisiblement au son de la guitare de Jake à l’autre bout


du fil, impatiente de le retrouver.
Chapitre 51

Jake

Jacky est presque aussi heureux que moi de retrouver Rosie. À peine sorti de
sa cage sur laquelle il a passé son temps à s’acharner avec ses dents pendant le
voyage, il a couru vers sa maîtresse pour lui prodiguer tout un tas de coups de
langue. S’il n’était pas un chien, j’en aurais éprouvé de la jalousie. Quoique, il
abuse un peu, là.

– Hey, va donc te trouver une copine de ta taille et laisse la mienne tranquille,


le morigéné-je tandis que Lily se relève.

Je l’attrape par la taille avant de lui donner un long et langoureux baiser que
tous les films romantiques pourraient nous envier.

– Comment va ma princesse de feu ? murmuré-je en caressant ses beaux


cheveux roux.
– Mieux, maintenant qu’elle a retrouvé son prince. Le voyage s’est bien
passé ?
– Il aurait été plus agréable si je n’avais pas eu un éléphant en train de ronfler
à côté de moi.
– Tu aurais pu me réveiller quand on a atterri, ils ont failli m’oublier !

Je lève les yeux au ciel en souriant.

– Quand on parle du loup…

Tyron arrive avec son sac sur le dos et serre Lily dans ses bras.

– Tu sais que tu m’as manqué, petite tête ? la taquine-t-il et elle rit aux éclats.
– Ta femme t’attend au fond de son lit avec un rhume, l’informe Rosie.
– Ouais, je sais, elle m’a appelé ce matin et j’ai eu droit à deux heures de
plaintes larmoyantes. Depuis quand on chope le rhume en plein mois d’avril ?
– Emily est intolérante au changement radical de température, explique ma
copine. Une fois l’arrivée du printemps, elle se chope systématiquement une
migraine et tout le toutim.

Tandis que nous sortons de l’aéroport, Tyron extrait de son sac le bouquet de
roses qu’il a absolument voulu acheter à Los Angeles. Du moins, ce qu’il en
reste.

– Eh merde, bougonne-t-il tandis que Lily et moi éclatons de rire.


– Je t’avais dit qu’elles ne survivraient pas au voyage.
– Oui, mais il n’y a pas plus belles fleurs que celles provenant de Californie,
se défend mon pote. Fait chier, j’ai plus qu’à en racheter un autre.

Je lui donne une tape sur l’épaule.

– Je n’arrive pas à croire que le grand Tyron Porter, roi des coups d’un soir,
ait pu se faire mettre le grappin dessus à ce point par une femme.
– On a pas tous eu la chance de planter son dard sur la bonne fleur du premier
coup, tête de nœud, me charrie-t-il.

Durant le trajet jusque chez Emily, nous ne cessons de chambrer Ty’ sur son
coup de foudre pour la meilleure amie de Lily. Au fond, je suis vraiment heureux
pour mon ancien équipier.

– Nos missions me manquent déjà, soupiré-je.


– Ça me fait bizarre de me dire que, techniquement, je suis ton supérieur
hiérarchique, se vante-t-il et Lily pouffe.
– Profites-en, je suis bientôt à la retraite.

Après la mort de Harper, le conseil d’administration – selon la volonté du


directeur du service des US Marshals – m’a désigné comme successeur à la tête
du département, mais j’ai décliné l’offre et leur ai suggéré Tyron à la place, que
Harper appréciait autant que moi. Je veux définitivement quitter le monde
fédéral. J’ai fait mes années là-bas, dorénavant je souhaite couler une retraite
douce et paisible, avec mon petit business sur Oak View, aux côtés de ma petite
femme et de ma fille. Enfin, si cette dernière veut bien continuer à nous voir.
J’appréhende un peu ma rencontre officielle avec Anélya. Je ne l’ai pas vue
depuis que nous avons neutralisé Davis. Elle me manque, mais je crains aussi la
confrontation. Je sais maintenant ce qu’a dû ressentir Lily.

Nous arrivons à l’appartement d’Emily. Lily n’a pas exagéré en disant que
son amie était clouée au lit, emmitouflée sous les couvertures et le nez rouge.

– Oh merde, Em’, t’as une sale tête, lui dit Tyron et je me tape le front en me
disant que ce gars en tient vraiment une couche et qu’il va finir par nous énerver
la lionne.
– Ta gueule et viens me faire un câlin, gronde Emily, et Rosie et moi
étouffons un rire.

Tyron s’exécute et nous sortons de la chambre pour les laisser en paix. Lily
attrape un vase qu’elle remplit d’eau avant d’y déposer les deux bouquets que
nous avons rachetés pour nos femmes.

– Va falloir que tu lui donnes quelques cours sur la façon de parler à sa petite
amie malade, commente Lily et j’approuve.

Elle ouvre le frigo et me propose un soda que j’accepte. Une bourrasque


s’infiltre dans l’appartement par la fenêtre ouverte et je frissonne.

– Décidément, je ne m’habituerai jamais à vos températures.


– Il fait dix-sept degrés !
– Il en fait déjà vingt-cinq à L.A., répliqué-je.

Lily se rapproche de moi d’une démarche gracieuse et féline en se mordant la


lèvre. Je connais ce regard qu’elle pose sur moi et ma libido se réveille
instantanément. Rosie noue ses mains autour de ma nuque et pose délicatement
ses lèvres sur les miennes. Mes doigts pressent ses hanches et son corps se colle
au mien tandis que nos langues s’adonnent à une danse endiablée.

– Tu veux peut-être que je te réchauffe un peu ? me susurre-t-elle entre deux


baisers.

En ce qui me concerne, la température vient de grimper d’une centaine de


degrés, précisément dans mon pantalon. Mais je relativise en me disant que la
dernière fois que j’ai essayé de la toucher de la sorte, elle m’a repoussé
brusquement en pleurant. C’est déjà un exploit que je puisse lui caresser le
bassin comme je le fais. Je n’ai pas envie de la brusquer. Elle est encore trop
fragile, ça fait à peine trois semaines.

– Rosie… tu es sûre ? Je ne veux pas…

Son regard s’arrime au mien et mon rythme cardiaque s’accélère.

– Tu n’es pas lui, Jake. Je le sais. Le traumatisme sera toujours ancré en moi,
mais je ne veux pas m’arrêter de vivre pour autant. Je ne veux pas cesser de
t’aimer, encore moins à cause de lui. Il a perdu. Nous avons gagné.

J’approuve son discours en me ruant sur ses lèvres délicieuses. Je la dévore


tout en restant délicat et attentionné. J’appuie mes baisers sur ses zones que je
sais sensibles, frottant ma barbe naissante sur son cou comme elle aime tant que
je le fasse. Ses gémissements de plaisir me font vriller. Je peux sentir le désir
émaner d’elle et atteindre mon érection qui menace d’exploser à tout moment.
Mes mains glissent sur ses fesses et je la hisse sur moi. Ses cuisses enserrent ma
taille. Je la porte jusqu’au canapé où je nous laisse choir tout en amortissant le
choc avec ma main. Sans rompre notre baiser, Lily s’attaque à la boucle de ma
ceinture tandis que je malaxe son sein à travers le fin tissu de son corsage.
Bordel, elle est chaude comme la braise ! Elle en a vraiment envie cette fois, ses
baisers sont dévorants et impitoyables. Elle empoigne ma queue avec avidité et
je dois user de tout mon self-control pour ne pas lui arracher ses vêtements et
m’enfouir en elle dans la même foulée.

Doucement, Jake. Elle dit qu’elle va bien, mais ce n’est pas une raison pour
être brutal.

Je couvre chaque parcelle de sa peau avec mes lèvres. Mes doigts se faufilent
sous son haut afin de titiller la pointe durcie de son sein.

– Je t’aime tellement, Rosie, grondé-je à son oreille.


– Jake…

Je caresse son ventre plat, déboutonne son jean… et nous sommes subitement
interrompus par un aboiement. Je relève vivement la tête pour voir Jacky assis
près de la table basse, nous regardant de ses yeux curieux. Sa tête penche sur le
côté, comme s’il tentait de comprendre pourquoi je suis à moitié allongé sur sa
maîtresse, à lui faire des léchouilles. Lily tourne sa tête pour suivre mon regard.
La température vient de redescendre d’un coup.

– Je ne peux pas faire ça devant lui, murmuré-je à contrecœur. C’est comme


si…

Rosie étouffe un rire et termine à ma place.

– Oui, comme si on s’envoyait en l’air devant notre propre enfant. Sans


compter que l’on peut se faire surprendre à tout moment…

Exactement. Je serais capable de sortir de mes gonds si Tyron venait à


découvrir ma femme dans son plus simple appareil. Je reporte mon regard sur
ma copine. Bon sang, ces yeux ! Si doux, envoûtants, innocents et pourtant
dotés d’une force incroyable. Je ne me lasserai jamais de l’admirer.

– Je crois qu’il a envie de faire une balade, dis-je en effleurant ses lèvres. On
va devoir remettre ça à plus tard.
– D’accord, mais je ne te garantis pas de te laisser dormir.

Un sourire se fige sur ma bouche et mes yeux s’assombrissent de désir à la


simple idée de passer une nuit blanche à faire des galipettes avec elle.

– Compte sur moi pour garder les yeux ouverts, alors.

***

Chicago est plutôt une belle ville. Des gratte-ciel en veux-tu en voilà, des
avenues prestigieuses et des œuvres d’art à presque chaque coin de rue et dans
les parcs publics. Nous sommes d’ailleurs dans le Millenium Park, une glace
gigantesque à la main, sous le soleil chicagoan, main dans la main. Jacky marche
tranquillement à nos côtés, heureux de pouvoir se dégourdir les pattes. Nous
décidons de nous poser près d’un arbre et j’écarte les jambes pour que Lily
puisse se coller à moi. Je m’enivre de l’odeur de ses cheveux soyeux et me
délecte de ce moment juste parfait. Je me sens bien, putain. Avec la femme que
j’aime, loin des missions, des coups de feu et des problèmes. J’ai l’impression
que nous avons déplacé des montagnes depuis que nous nous sommes retrouvés,
il y a presque six mois, dans cette même ville.

– À quoi penses-tu ? me demande-t-elle.


– À nos retrouvailles, ici, à Chicago.

Je devine son sourire sur son visage de poupée.

– On peut dire que ça a été un peu… houleux, au début, commente-t-elle et je


ris.
– J’ai adoré ta tête lorsque tu as découvert les fringues que je venais d’acheter.

Lily se tourne face à moi, l’air outré.

– Ah oui, alors ça, tu n’avais pas le droit ! s’exclame-t-elle tandis que je me


tords de rire. Je crois que le pire était le pull jaune pipi. Je ne sais même plus ce
que j’en ai fait.
– En réalité, ce n’était pas vraiment dans le programme, révélé-je. Je refusais
que d’autres hommes te reluquent alors que moi j’étais sur la touche.

Rosie me couve du regard. Mon cœur rate un battement.

– J’avais deviné. Et notre virée au centre commercial pour les décorations de


Noël, tu te souviens ?
– J’ai cru que j’allais faire un carnage en te voyant avec cette guêpière
transparente dans les mains.

Ma libido se réveille au souvenir de cet épisode où Lily et moi nous


cherchions encore. À ce moment-là, j’étais persuadé d’avoir perdu ma Rosie,
mon phare. Mais en réalité, elle était juste cachée sous une tonne de culpabilité
et de rancœur. Tout comme le Jake d’avant. Aujourd’hui, la lumière est de
nouveau là, chatoyante et paisible.

– En fait, je pensais plutôt au moment où tu as suivi du regard cette blonde


dans le magasin, d’où mon soudain choix pour une tenue sexy, histoire de
remettre tes yeux en place, précise Lily et je secoue la tête.
– Je ne reluquais pas cette blonde, Rosie, je surveillais seulement nos arrières.
Cela fait partie de la formation des Marshals.

La surprise se lit dans ses prunelles et j’éclate à nouveau de rire.

– Ah bon ? dit-elle, ses joues devenues rouge pivoine.


– Oui, de toute façon je n’avais d’yeux que pour toi.
Elle caresse ma barbe et je ferme les yeux pour me délecter de la sensation
que ce geste me procure à chaque fois. Quand j’ouvre les paupières, son visage
n’est qu’à quelques centimètres du mien et je réduis la distance pour goûter ses
lèvres.

– Je me sens tellement bien avec toi, murmure-t-elle contre ma bouche.

C’est réciproque. Je n’ose imaginer ma vie sans elle. Jamais. Nos destins sont
liés depuis que nous sommes gamins et rien n’a jamais pu se mettre en travers.
Pas même un criminel psychopathe, aussi malin soit-il. Dorénavant, nous
sommes enfin libres de nos choix, plus personne ne nous veut du mal, nous
pouvons couler des jours heureux. Ensemble.

– J’ai envie de faire un truc. Tu as un couteau sur toi ? me dit-elle soudain.

Je la regarde sans comprendre.

– Tu as envie de me tuer après le coup du canapé ?

Elle rit en secouant la tête.

– Non. J’ai envie de graver ce moment. Littéralement.

Je sors mon couteau suisse que je garde toujours dans ma poche et le lui
tends. Elle le prend avant de se lever et de gratter l’arbre sur lequel nous étions
appuyés. Je la regarde faire un cœur, concentrée sur sa tâche. Elle y grave R + J
à l’intérieur. Exactement comme sur notre arbre à Oak View.

Une fois qu’elle a fini, elle me rend mon outil et s’éloigne pour contempler
son œuvre d’art, les mains sur les hanches.

– Pas mal, hein ? commente-t-elle.

Ouais, super beau, même.

– Il en jette. Mais je vais ajouter quelque chose.

Je gratte l’écorce de l’arbre à mon tour sous les yeux de Rosie. Mais je
remarque qu’elle me scrute moi plutôt que ce que j’écris. Je m’arrête un instant.
– Quoi ?
– Rien, me sourit-elle. J’adore quand tu es concentré. Tes yeux se plissent et
tu sors le bout de ta langue, comme quand nous étions petits. C’est mignon. Ça
me rappelle le bon vieux temps.

Je souris en secouant la tête, gêné.

– Tu remarquais beaucoup de choses à 10 ans. Tu as toujours été très


observatrice.
– J’aurais aimé pouvoir faire quelque chose pour t’éviter cette enfance
terrible.

Mes yeux plongent dans les siens et je peux voir une lueur de tristesse à
l’intérieur. Je laisse tomber la gravure un moment et prends son visage entre mes
mains.

– Hey, tu as fait quelque chose, Rosie. Tu as été là. À chaque coup que je
prenais, je pensais à toi et ça allait mieux. Toujours. Le simple fait que tu existes
donne un sens à ma vie. Tu comprends ?

Elle hoche la tête et je lui dépose un chaste baiser sur les lèvres avant de
retourner à mon œuvre.

– Et voilà, fais-je au bout d’une minute.

Lily caresse ma phrase du bout du doigt et lit à haute voix.

– Depuis et pour toujours. C’est magnifique, Jake.

Jacky, qui était parti gambader non loin de là, nous rejoint en courant et
tourne autour de l’arbre en jappant, comme s’il était d’accord avec ce qu’il y a
d’écrit. Lily et moi rions en le voyant. Ce chien est complètement cinglé.
Adorable, mais taré.

– Chicago ne doit plus être une ville d’horreur pour nous, mais celle de la
renaissance de notre amour, lui soufflé-je au creux de l’oreille.

Elle se tourne face à moi, son visage à un centimètre du mien, et caresse ma


joue. Une décharge électrique me parcourt la colonne vertébrale comme à
chaque fois et, bon sang, ce que c’est bon comme sensation !

– C’est exactement ce que j’ai pensé en voulant graver nos noms ici. Plus rien
ne pourra se mettre entre nous, désormais.

J’approuve en écrasant mes lèvres sur les siennes. Je lui envoie tout mon
amour et ma gratitude dans ce baiser. Je la remercie d’être là, d’avoir toujours
été présente à mes côtés, même quand elle ne l’était pas physiquement. Je la
remercie d’être elle et de faire de moi ce que je suis. De m’aimer de cet amour
inconditionnel et indestructible. Je la serre un peu plus fort contre moi et nous
contemplons l’horizon, regardant les badauds qui profitent des premiers vrais
rayons de soleil de l’année dans une quiétude paisible et reposante.

– Plus rien ne pourra se mettre entre nous, répété-je, convaincu.

Au même moment, le téléphone de Lily se met à sonner, faisant éclater notre


petite bulle intime dans laquelle nous étions plongés. En regardant l’écran, le
visage de Rosie blêmit.

– Qu’est-ce qui se passe ? Qui est-ce ? m’inquiété-je.


– C’est… l’hôpital, répond Lily d’une voix blanche.

L’angoisse s’empare sournoisement de moi. L’hôpital. Anélya. Pendant que


Lily prend l’appel, une tonne de scénarios terribles traverse mon esprit. Et s’il
était arrivé quelque chose de grave ? Comment va ma fille ? Et s’il y avait eu
des complications au niveau du traitement pour son sevrage… ? Non. Je ne
peux pas imaginer ça. Pas après tout ce que nous avons affronté. Mon cœur bat à
tout rompre dans ma poitrine à mesure que les pensées défilent. C’est un bordel
dans ma tête. Non, je ne peux pas perdre ma fille. Pas elle. Je viens d’enterrer
mon ami et supérieur, le destin ne peut pas être aussi cruel. Pas alors que nous
venons de la retrouver. Je ferme les yeux pour tenter de remettre de l’ordre dans
tout ce raffut et les rouvre au moment où Rosie raccroche. Lorsqu’elle relève son
visage vers moi, son regard est brillant de larmes.
Chapitre 52

Lily-Rose

Jake et moi déboulons à l’hôpital en trombe. Nous sommes accueillis par le


médecin qui a supervisé mes tests sanguins après mon agression. La femme au
bout du fil n’ayant pas voulu m’en dire plus, je suis maintenant soulagée qu’il ne
s’agisse pas de Rachel, comme je l’ai cru au début. Mais mon soulagement est
vite remplacé par une nouvelle peur soudaine. J’ai attendu ce verdict avec autant
d’impatience que d’appréhension durant ces trois dernières semaines.
Maintenant que je suis sur le point de savoir si je suis enceinte de Davis ou non,
je suis dans un état proche de la catatonie. Le docteur attrape une fiche et
énonce :

– Vos résultats d’analyses sont bons, mademoiselle Vargas. Tout est négatif.

Ma respiration que j’avais retenue jusqu’alors se débloque et mes poumons se


dégonflent comme des ballons de baudruche. La main de Jake qui serrait la
mienne dans l’attente du verdict se relaxe et un sourire fend mes lèvres. Je n’ai
rien. Nous pouvons enfin vivre en paix et reprendre nos projets d’avenir là où
nous les avons laissés.

Tyron est toujours auprès d’une Emily malade quand nous rentrons. Nous les
avons immédiatement prévenus du coup de fil en leur ramenant Jacky avant de
partir pour l’hôpital. Eux aussi sont soulagés de savoir que les résultats sont
bons, que tout est définitivement fini.

Les garçons décident d’aller nous chercher de quoi manger et je reste avec ma
meilleure amie pour papoter un peu.

– Et toi, comment ça va ? m’enquiers-je, pour donner le change.

Elle se mouche bruyamment avant de me répondre.


– J’en ai marre. Je suis en arrêt jusqu’à lundi et je déteste que Tyron me voie
dans cet état, mais cet idiot ne veut pas me lâcher.
– Il est amoureux, chérie, la taquiné-je. Vous avez reparlé de… vous installer
ensemble ?
– Mmh, grogne-t-elle. Je reste encore un peu sur la réserve. Au cas où.

Je m’allonge à côté d’elle et l’invite à poser sa tête sur moi, ce qu’elle fait. Je
lui réponds tout en lui caressant les cheveux.

– Tu sais, un jour une personne qui m’est très chère m’a dit que refuser
d’aimer par peur de souffrir, c’est comme refuser de vivre par peur de mourir.
– Tricheuse, tu n’as pas le droit de retourner mes paroles contre moi,
bougonne-t-elle et je souris.
– Ces mots sont pourtant de circonstance à l’heure actuelle. Laisse-toi aller,
Em’. Tu sais que c’est un gars bien et je vois comment il est avec toi. Il ne te fera
jamais souffrir. Et quand bien même il le ferait, je suis là pour veiller au grain.

Elle me serre plus fort contre elle.

– Ce mec me fout les jetons, Lily. Pas au sens littéral du mot, mais ce sont
plutôt… les sentiments que je ressens pour lui. C’est tellement fort… et flippant
à la fois. Je t’ai vue dans les pires moments avec Jake et, sans vouloir te vexer, je
n’ai aucune envie de vivre la même chose.
– C’est un risque à prendre. Regarde-nous aujourd’hui. Jake et moi sommes
heureux et amoureux comme au premier jour.

Elle hausse les épaules.

– Et si ce n’était juste… qu’un feu de paille ?

Je n’y crois pas une seule seconde.

– Tu sais, un simple feu de paille peut devenir un grand incendie. Parfois, il


suffit d’une petite étincelle pour que tout s’embrase.
– Tu as toujours les mots pour réconforter les gens.
– Les amis sont faits pour ça. Maintenant, dis que tu aimes Tyron.

Elle secoue la tête, ne voulant pas admettre ses sentiments pour le meilleur
ami de Jake. Si Emily n’est pas pudique au sens physique du mot, elle l’est
beaucoup émotionnellement. Elle dévoile très difficilement ses sentiments. Aussi
j’ai mis pas mal de temps à comprendre quand quelque chose n’allait pas, car
elle cache merveilleusement bien ses états d’âme.

– Emily, dis que tu aimes Tyron Porter.

Elle me fusille du regard en faisant une moue qui me fait sourire.

– Je l’aime. Voilà, contente ? cède-t-elle, finalement.


– Dis « j’aime Tyron Porter ».
– Lily…
– Dis-le, tu verras, ça te fera du bien.

Elle soupire à nouveau, mais se laisse porter par le jeu.

– J’aime Tyron Porter.


– Plus fort.
– J’AIME TYRON PORTER !! hurle-t-elle soudain et j’éclate de rire.
– C’est vrai ? s’élève soudain une voix grave à la porte de la chambre.

Emily se redresse brusquement en comprenant que Tyron est rentré et qu’il a


entendu ce qu’elle a dit. Elle reste immobile face à lui avant de se retourner vers
moi pour me fusiller du regard.

– Tu savais qu’il était là ? s’écrie-t-elle, visiblement piquée au vif.

Mais je la connais assez bien pour savoir que son agacement n’est que
temporaire. Elle est seulement vexée et surprise que je lui aie tendu un piège.

– Il se peut que j’aie entendu le bruit de la voiture, avoué-je avec un sourire


contrit. Tu me remercieras plus tard.

Je sors du lit afin de les laisser seuls. Tyron rejoint Emily et j’ai juste le temps
de l’entendre lui répondre qu’il est fou d’elle, lui aussi, avant d’être prise en
otage par des bras musclés qui font battre mon cœur plus vite.

– Ce n’était pas sympa comme coup bas, ça, me morigène Jake, mais je sens
son sourire dans mes cheveux.
– Avoue que tu rêvais de le faire, toi aussi.
Il rit et je l’imite.

– Au moins, ils sont au courant l’un et l’autre.

Jake me couve du regard, et comme à chaque fois, j’ai la sensation d’être la


plus belle des femmes à ses yeux. J’ai l’impression de pouvoir porter le monde
sur mes épaules, tel Atlas, juste avec ce regard-là. Il a le don de me faire me
sentir importante, confiante et invincible. J’aime cet homme du plus profond de
mon cœur. Du plus profond de mon âme. Et je compte le lui prouver chaque jour
de ma vie.

– Danse avec moi, lui intimé-je, mes lèvres frôlant les siennes.

Il nous entraîne au milieu du petit salon et c’est sur « Never Say Never » de
The Fray que nous entamons nos pas de danse.

Je me laisse happer par les paroles et par les mains de Jake qui caressent ma
chute de reins, jouissant de ce moment intime et rien qu’à nous.

– La dernière fois que nous avons dansé ensemble, c’était…


– Juste après le procès, termine-t-il à ma place. Ça fait un bail.

Oui, mais en même temps, j’ai l’impression que c’était hier. Nous continuons
à tournoyer sans suivre forcément le rythme et nous rions de temps en temps
quand il me marche sur le pied.

– Tu es doué dans beaucoup de domaines, mais alors la danse, ce n’est


vraiment pas ton truc, me moqué-je, gentiment.
– Je compte sur toi pour m’aider à maîtriser le concept.

Nous continuons à nous mouvoir ainsi, seuls au monde, jusqu’à ce que Tyron
et Emily daignent nous honorer de leur présence pour manger. Le repas se
déroule dans une atmosphère conviviale et enjouée. Les deux hommes nous
racontent des anecdotes marrantes sur certaines de leurs missions et je peux
également remarquer quelques regards lubriques entre Tyron et Emily. Je suis
très contente pour elle qu’elle ait enfin trouvé chaussure à son pied. Elle qui
désespérait de tomber un jour sur un mec qui la mérite vraiment, au point de ne
plus croire en l’amour, je la vois heureuse et ça me rend moi-même joyeuse pour
elle. Bon, comme elle l’a si bien dit, ça ne fait que quelques semaines qu’ils se
fréquentent plus loin que dans le lit, mais je reste persuadée que leur histoire
n’est pas près de se terminer. Tyron la regarde comme Jake me regarde. Je sais
reconnaître l’amour quand il est là.

Ils finissent par prendre congé pour s’enfermer dans la chambre tandis que
Jake et moi décidons d’emmener Jacky faire sa dernière promenade de la
journée. C’est donc main dans la main que nous marchons dans les rues de
Chicago, sous la lumière des réverbères.

– Tyron est raide dingue d’Emily, affirme Jake.


– Et c’est réciproque. Je n’ai jamais vu ma meilleure amie aussi radieuse que
quand Ty’ est là. Il y a quelques années, au début de notre amitié, Emily
fréquentait un homme violent. Ils étaient ensemble depuis le lycée, et quand il a
perdu son boulot, c’est là qu’il a commencé à la rabaisser, puis à la frapper.

Je sens les doigts de Jake se serrer autour des miens et je comprends combien
mes révélations sont dures à entendre pour lui du fait qu’il a passé son enfance
sous les coups de son beau-père alcoolique.

– Elle a réussi à le quitter et je l’ai prise chez moi jusqu’à ce qu’elle trouve un
nouvel appartement. Ce jour-là, elle s’est juré de ne plus jamais retomber
amoureuse. On s’est fait cette promesse toutes les deux, en réalité. Nous étions
deux cœurs brisés qui ne croyaient plus en l’amour. Elle s’est mise alors à
collectionner les conquêtes, autant les hommes que les femmes.
– Et toi ?
– Quoi, moi ?
– Est-ce que tu es retombée amoureuse après… nous ?
– Bien sûr que j’ai eu quelques… aventures, Jake. Mais jamais aucun homme
ne m’a fait ressentir ne serait-ce qu’un centième de ce que tu me fais ressentir
chaque jour. Et maintenant que je t’ai récupéré, je compte te coller aux basques
jusqu’à la fin des temps.

Il s’arrête et me prend par la taille.

– Je n’en attends pas moins de vous, mademoiselle Vargas, me murmure-t-il


avant de me donner un baiser passionné.

Un long frisson prend possession de mon corps et je me colle un peu plus


contre lui. Mes doigts jouent avec ses cheveux sur sa nuque et nos langues
entament un ballet nuptial on ne peut plus érotique. Ses grandes mains
descendent le long de mes courbes pour se poser sur mes fesses et les étreindre
avec envie. Le désir s’empare de moi et je peux sentir contre mon ventre que
c’est la même chose pour lui.

– Rentrons, chuchote-t-il d’une voix enfiévrée entre deux baisers.


– Très bonne idée.

Il siffle pour appeler Jacky et nous retournons à l’appartement. À peine la


porte passée, Jake se rue sur moi, plaquant sa bouche contre la mienne et mon
corps contre le mur. Je me laisse caresser, happée par la fougue et la passion.

– La douche… réussis-je à articuler entre deux baisers dévorants.

Je sais que ce n’est que psychologique, mais depuis mon calvaire, j’ai
toujours cette tendance à me laver plusieurs fois par jour. Je me sens encore sale
de son odeur, de ses doigts sur moi… Non. Ne pas penser à ça. Pas maintenant.
Plus jamais. Jake me hisse sur lui et mes jambes enserrent automatiquement ses
hanches. Il nous entraîne jusqu’à la petite salle de bains en face de la chambre
d’Emily de laquelle proviennent des gémissements et des grognements
masculins. Jake sourit contre mon cou.

– On dirait bien que nous ne sommes pas les seuls à avoir le feu au corps, fait-
il remarquer et je pouffe de rire.

La porte refermée, il me remet debout et entreprend de me déshabiller. Je suis


consciente qu’il s’agit de Jake face à moi. Mais le traumatisme n’est pas facile à
dissiper. Les médecins m’ont dit que cela pouvait prendre plus ou moins
longtemps, mais que, hélas, je ne pourrais pas tout faire disparaître de mon
esprit.

– Je suis là, Rosie, me susurre Jake en embrassant ma mâchoire, puis mon


cou. Je vais couvrir chaque centimètre carré de ta peau.

Je comprends dans ces mots qu’il veut effacer toutes traces invisibles de
Blake Davis. Reprendre ce qui est à lui. Davis a mis son empreinte sur moi
contre mon gré et je ne désire qu’une seule chose : que Jake l’enlève pour
remettre sa marque à lui.

– Guéris-moi, Jake, le supplié-je, les larmes aux yeux.

Il attrape mon bras et dépose une myriade de baisers sur toute la longueur, sur
chacun de mes doigts, puis remonte jusqu’à ma clavicule. Il répète l’opération
sur chaque partie de mon corps nu. Il me lave de toute trace néfaste. Il reprend
son territoire et je ne peux qu’en ressentir du soulagement et de la satisfaction.

– Tu es magnifique, souffle-t-il, à genoux devant moi, ses lèvres parcourant


mon ventre.

Je m’accroche au lavabo pour ne pas tomber à la renverse tellement les


sensations sont fortes. Ses baisers sont mon médicament. Je me sens tellement
mieux quand il m’embrasse de cette façon. Je ne le dégoûte pas. Au contraire, je
sens à sa façon de me toucher, de m’embrasser, qu’il a autant envie de moi que
moi de lui. Levant ma jambe droite, il continue son ascension de mes orteils
jusqu’à ma cuisse et je parviens même à rire tellement la situation est loufoque.
Il ne jouait pas sur les mots quand il a promis de se réapproprier chaque parcelle
de ma peau. Je tire sur son T-shirt pour l’inciter à l’enlever et c’est ce qu’il fait
avant de s’attaquer à ma deuxième jambe. Il remonte et, au lieu de revenir vers
le haut de mon corps, il souffle sur mon intimité humide de désir. J’étouffe un
hoquet lorsque sa langue trace un sillon le long de ma fente. Dans un réflexe,
mes doigts s’enfouissent dans sa chevelure et mon rythme cardiaque tape un
sprint. Mes sens s’affolent tandis qu’il titille mon clitoris.

– Oh ! Seigneur… gémis-je.

J’ai l’impression que ça fait une éternité que je n’avais pas ressenti ça. Jake
caresse mes cuisses, mon ventre, tout en me lapant comme il est le seul capable
de le faire aussi bien. Le feu en moi incendie chaque atome de mon anatomie.
J’ai le cerveau en totale ébullition. Mes jambes flageolent à chaque vague
déferlante. Je sens déjà l’orgasme arriver, mais je ne veux pas qu’il s’arrête.
C’est tellement bon, tellement puissant !

– Jake…

Il continue à me suçoter, mettant un peu plus d’huile sur le feu à chaque


seconde qui passe. Je m’agrippe au lavabo de toutes mes forces pour ne pas
tomber. Je ne tiens plus et finis par jouir dans un long gémissement de bien-être.
Je suis brûlante de désir. Jake se relève et je fonds immédiatement sur sa bouche.
Je suis incontrôlable.

– Mon bilan sanguin est bon chez moi aussi, me révèle-t-il entre deux baisers.
Je veux sentir ta chair brûlante autour de la mienne, désormais.

Ses paroles attisent mon excitation. Mes mains s’activent sur son pantalon et
son boxer en deux temps trois mouvements. J’attrape son membre dur comme
l’acier et entame un va-et-vient sensuel sans cesser de lui dévorer la bouche,
avalant ses grognements de plaisir brut. La chaleur entre nos deux corps est
insupportable. Jake me prend dans ses bras et nous entraîne dans la petite cabine
de douche à peine assez grande pour nous deux. Il fait couler l’eau d’abord
froide et je pousse un petit cri dû à la différence de température.

– Désolé, s’excuse-t-il avant de s’emparer de mes lèvres à nouveau.

J’ondule des hanches sur son bassin. Je le veux. Je le désire partout sur moi.
En moi. Je veux qu’il reprenne sa place, là où elle a toujours été. Il me colle
contre la paroi carrelée afin d’avoir plus de mobilité, et en un seul coup de reins,
le voilà enfoui dans mon écrin de chaleur. Il s’immobilise un instant, le nez dans
mon cou.

– C’est tellement bon d’être en toi, Rosie.

Je n’arrive plus à contrôler mes pulsions. Aussi je me meus contre lui, avide
de sensations, l’adrénaline affluant dans mes veines à pleine puissance. Jake se
retire lentement pour s’enfoncer encore tout aussi délicatement en moi. Je le
serre fort contre moi, excitée et passionnée. À mesure que l’incendie nous
consume, il accélère la cadence, allant toujours plus fort, toujours plus loin. Mes
doigts s’agrippent à ses larges épaules, ses muscles roulant dans son dos à
chacun de ses mouvements. Sans arrêter ses assauts, il tire sur mes cheveux afin
de me ravager le cou de baisers langoureux et voraces. J’aime lorsqu’il est brut
et primitif. Incontrôlable et si sauvage. Je l’aime de toutes les façons possibles et
imaginables. Je ne suis plus qu’une boule de feu entre ses bras et, emportée par
ses coups de reins puissants, je finis par me laisser submerger par un nouvel
orgasme encore plus dévastateur que le premier. Je me liquéfie littéralement de
l’intérieur, le plaisir à l’état pur irradiant tout mon corps, et je ne peux retenir
mon cri libérateur. Je me sens… délivrée de l’emprise de Davis. Jusqu’à
maintenant, je me terrais dans le tourment et la sensation d’être encore
prisonnière de cet être malveillant bien au-delà du possible. Là, dans les bras
protecteurs et réconfortants de Jake, je suis tout simplement bien. En sécurité.
Sereine et prête à affronter d’autres obstacles que la vie pourrait mettre encore
sur notre chemin. Mes démons ne cesseront pas de me tourmenter avant un bon
moment. Mais je sais que je peux compter sur mon homme pour m’aider à les
combattre.

– Je te protège, mon amour, me chuchote-t-il à l’oreille, comme s’il avait lu


dans mes pensées.

Je sais. Si je devais confier ma vie à quelqu’un avec la certitude qu’il en


prendrait soin, ce serait Jake. Plus que n’importe qui d’autre. Parce qu’il est
comme ça. Prêt à braver tous les dangers pour sauver des innocents.

Il est mon héros.

Mon Superman.
Chapitre 53

Jake

À côté de moi, Lily dort encore profondément et je passe quelques minutes à


admirer son beau visage paisible. Tout doucement pour ne pas la réveiller, je fais
glisser mes doigts sur son épaule, le long de sa poitrine. Voilà deux jours qu’elle
n’a pas hurlé dans son sommeil. Depuis que je lui ai fait l’amour après plus d’un
mois, elle ne crie plus et semble aller mieux, acceptant mes caresses. Je l’ai
libérée de l’emprise que ce connard avait gardée sur elle, même en étant six
pieds sous terre. Il savait que nous aurions du mal à vivre après ça et il est mort
en pensant avoir gagné.

Mais tu vois, fils de pute, c’est elle qui t’a baisé, enfoiré. Crève bien en enfer.

Il fait encore nuit dehors et le réveil m’indique cinq heures cinq, mais je ne
parviens pas à retrouver le sommeil. Je suis encore trop sonné de ma rencontre
avec ma fille qui a eu lieu hier, je crois. Je ne pensais pas que ce serait à ce point
douloureux et bénéfique en même temps. Lorsque je suis entré dans la chambre,
elle regardait les gratte-ciel à travers la fenêtre. Peter, le père adoptif, m’a alors
confié qu’elle restait ainsi plusieurs heures par jour, sans parler ni bouger. Mon
cœur s’est serré à l’idée que son comportement puisse être de notre faute à Lily,
à moi et aux Fisher. Ceux-ci s’en veulent terriblement de ne pas avoir eu le
courage de lui avouer qu’elle avait été adoptée. Mais je peux les comprendre,
c’est un sujet très difficile à aborder avec un enfant que l’on a passé quatorze ans
à chérir et à aimer comme s’il était vraiment à soi. Je me suis approché d’Anélya
– ou de Rachel, je ne sais pas encore trop comment je dois l’appeler – et elle a
tourné la tête vers moi.

– Salut, ai-je murmuré timidement. Je… je ne savais pas quoi t’apporter et je


n’avais pas envie de venir les mains vides, alors… tiens.

J’ai déposé la rose en papier sur sa tablette. Anélya y a jeté un œil, mais ne
s’y est pas attardée. Je n’ai pas vu la première, celle que Lily devait lui donner
de ma part, et j’ai essayé de ne pas me dire qu’elle l’avait jetée.

– C’est plutôt marrant ton truc, a-t-elle dit soudain, piquant ma curiosité. Toi,
ce sont les roses, moi, ce sont plutôt les cygnes.

En disant cela, elle a sorti un origami en forme d’oiseau du tiroir de sa table


de chevet. J’ai esquissé un sourire en l’examinant.

– Très réussi, ai-je commenté.

Elle s’est contentée de hausser les épaules.

– Quand on se retrouve enfermée comme dans une cage, il faut bien trouver
de quoi s’occuper. Je ne comprends pas pourquoi on m’a foutue dans ce centre,
je n’ai aucune envie de retoucher à cette merde.

Sa voix était empreinte de gravité et ça m’a rendu encore plus triste. Elle ne
mérite pas ça. Personne ne le mérite.

– Ton esprit n’en a aucune envie, mais pas ton organisme. Ils t’ont droguée
trop longtemps et trop fréquemment d’un coup. Ton corps te fait simplement
savoir son manque en s’affaiblissant. Mais tu vas t’en sortir, A… Rachel, lui ai-
je assuré.

Elle a haussé à nouveau les épaules et, juste avant qu’elle baisse la tête sur ses
doigts, j’ai pu apercevoir une larme quitter son œil. Je n’ai pas pu résister à
l’envie de la toucher et j’ai remis une mèche de ses cheveux bruns derrière son
oreille. Elle s’est d’abord figée à mon contact, mais un rictus doux s’est formé au
coin de ses lèvres.

– Je te ressemble davantage que… (elle a soupiré) je ne sais pas comment je


dois l’appeler ! Dois-je continuer avec Lily ou dire « maman » ? Et toi ?
– Tu peux nous appeler comme il te convient. La décision t’appartient
entièrement.

Un silence s’est ensuite installé, jusqu’à ce qu’elle me pose une question


assez difficile.

– Tu crois qu’elle regrette vraiment ou est-ce que c’est seulement pour


soigner son amour-propre ?
– Non, Rachel. Elle t’aime vraiment.
– Alors, pourquoi m’abandonner ? Un bébé n’est pas censé être un fardeau,
je ne comprends pas !

Ça m’a fait mal d’entendre ça. Qu’Anélya ait des pensées aussi dures à
l’égard de Lily. Mais en même temps, c’est compliqué de comprendre le
pourquoi du comment, surtout de cette façon-là.

– Elle seule pourra t’expliquer les raisons exactes de son choix. Mais ce que
je peux t’assurer, c’est que tu n’étais pas un fardeau pour elle, au contraire. Elle
l’a fait pour que tu aies toutes tes chances. Je pense qu’elle n’était pas prête.
Nous avions ton âge, tu sais ? Comment réagirais-tu, toi, si tu apprenais que tu
étais enceinte, là, tout de suite ?
– Ça m’étonnerait, je n’ai encore jamais vu de pénis en vrai.

À ce moment-là, j’ai failli recracher la gorgée d’eau que je venais de boire.

– Et à supposer que je le sois, je ne sais pas ce que je ferais.


– C’est exactement ce qu’a ressenti Lily, ai-je répondu. Je t’en prie, ne sois
pas trop dure avec elle. Je pense qu’elle regrette déjà assez comme ça. Tout
comme tes parents adoptifs. Ils ont voulu te protéger en te cachant la vérité.
C’est tout autant compliqué pour eux. Pour nous tous.

En enregistrant mes paroles, elle a soupiré et son visage s’est détendu.

– Je vais essayer.
– On t’aime, tu sais ? On ne t’a jamais oubliée.

Ses lèvres ont tremblé et deux nouvelles larmes ont coulé sur ses joues. Je
n’en menais pas large non plus de mon côté, mais je me retenais. Nous avons
discuté encore quelques minutes avant que je prenne congé.

Rosie a été ravie pour moi que ma discussion avec notre fille se soit mieux
déroulée qu’avec elle. Mais j’ai pu également déceler une petite frustration dans
ses prunelles. Cela doit être dur pour elle, mais Anélya a promis d’essayer de
nous pardonner et, si elle est comme sa mère, tout devrait rentrer dans l’ordre.

Je finis par sortir du lit, Jacky sur mes talons, pour aller à la cuisine. Alors que
je pensais y être seul, je découvre Tyron assis, un café dans une main, son
téléphone dans l’autre.

– Déjà debout ?

Il se retourne.

– Parle pour toi. Emily ronfle comme un éléphant à cause de son nez, je
n’arrive pas à fermer l’œil.

J’actionne la cafetière et m’assieds en face de mon pote.

– Tu as pensé à ce que tu allais faire en rentrant en Californie ?


– Ouais. Prendre le taureau par les cornes et reprendre le flambeau.

Je me passe la main dans les cheveux en soupirant.

– Il me manque, ce vieux con, marmonné-je.


– À moi aussi. J’ai appelé Holly, hier.
– Comment elle va ?

Tyron hausse les épaules.

– Comme une femme qui vient de perdre son mari. Heureusement, elle a ses
enfants et sa famille pour la soutenir.
– Ouais, j’imagine que ça ne doit pas être simple à vivre.

Je n’ose même pas penser à ce que je ferais si je perdais Lily. J’ai déjà pété un
boulon quand Blake l’a emmenée avec lui…

– Et toi, comment ça se passe avec ta gamine ?

Je me remplis une tasse de café avant de venir me rasseoir.

– C’est plus compliqué avec Lily, réponds-je. Elle a du mal à comprendre le


choix de sa mère.
– C’est une ado. À cet âge-là, les gosses ont du mal à comprendre plein de
choses, comme un simple couvre-feu.
Ce sarcasme me fait rire.

– C’est Lily qui m’inquiète le plus. Elle semble aller mieux, mais… j’ai
l’impression que ce n’est pas encore tout à fait ça.
– Tu ne peux pas lui en vouloir, Jake. N’importe qui serait tombé en
dépression après ce que vous avez vécu. Mais pas Lily. Elle tient grâce à toi.
Grâce à Anélya. Vous vous en sortez super bien. Et ça ira encore mieux une fois
que vous serez vraiment réunis.

J’esquisse un rictus.

– Ouais, tu as sûrement raison.


– J’ai toujours raison, se vante-t-il en riant.

Je profite du fait que la ville soit encore endormie pour aller courir un peu
avec Jacky. Une pluie fine, mais agréable, a remplacé le soleil de ces derniers
jours. Les températures sont encore fraîches, mais mes efforts me permettent de
rester en T-shirt. Ne connaissant pas encore très bien les rues, je ne m’éloigne
pas trop, me contentant de faire le tour de Grant Park.

Je finis par rentrer sans faire mes vingt kilomètres habituels, trop désireux
d’être présent au réveil de ma Rosie. Je n’arrive plus à me passer d’elle.

Elle est mon propre soleil.

Elle m’empêche de dériver.

Elle est mon putain de phare.

Celle-ci n’est pas encore levée lorsque je pénètre dans l’appartement. Je


remplis les gamelles d’eau et de nourriture de Jacky avant de m’octroyer une
douche rapide et de revenir au lit, près de ma belle. Je la contemple avec une
certaine fascination. Même après toutes ces années, j’ai encore du mal à croire
qu’une femme telle que Lily-Rose ait pu tomber amoureuse d’un homme tel que
moi. Mais je me sens tellement bien avec elle. J’aime l’homme que je suis quand
elle est près de moi. Quand la colère s’empare de moi, il me suffit de plonger
dans son regard émeraude pour me rappeler que la vie est belle, que je peux
contrôler mon impulsivité. Elle est mon calmant. Et j’ose espérer que notre
amour mutuel nous permettra de prospérer et de partager une longue et belle vie
ensemble. Et pourquoi pas avec d’autres enfants ?

– Pourquoi souris-tu comme ça ? murmure soudain la voix de Lily, me tirant


de mes pensées.

Je me mords la lèvre en dégageant une mèche qui lui barre le front. Une
éclaircie vient traverser la fenêtre de la chambre et illumine son visage en forme
de cœur. Elle est tellement belle ! Et elle est mienne.

– Je veux d’autres enfants, avoué-je sans aucune réserve.

Ses prunelles s’agrandissent de surprise. Visiblement, elle s’attendait à tout


sauf à cette confidence.

– Ah oui ?

J’enfouis mon nez dans son cou et embrasse sa peau chaude et affriolante
avant de lui murmurer à l’oreille.

– Mmh, encore trois ou quatre ?

Le son de son rire communicatif emplit la pièce et je ne peux m’empêcher de


l’imiter.

– J’aime bien l’idée, approuve-t-elle.


– Et j’ai envie de commencer maintenant, dis-je en m’allongeant au-dessus
d’elle.

Elle rit quand je viens frotter mon corps tendu contre le sien. L’excitation
monte d’un coup. La peau de Lily frissonne sous mes baisers tendres tandis que
mes mains viennent explorer la chaleur de son intimité, prête pour moi.
Chapitre 54

Lily-Rose

Et qui es-tu pour me dire, ça ? Qui es-tu, hein ?… Tu as abandonné ton


instinct maternel en même temps que moi ?… Tu m’as abandonnée. J’étais à
peine née et tu m’as laissée tomber sans aucun scrupule… T’as aimé, hein,
Babydoll ? Ce n’est pas le même calibre que Jake, t’as vu ?… Je vais faire de
toi ma plus belle putain… C’est à cause de lui si tu en es là aujourd’hui…

– Je suis là, ma Rosie, me parvient soudain une voix harmonieuse en écho


dans mes oreilles.

Ce timbre. Je le reconnaîtrais entre mille. Mes yeux s’ouvrent difficilement.


Ma vue met un moment à s’acclimater à l’ambiance. Je tourne doucement la tête
et plonge alors dans un regard bleu lagon pailleté d’or. Mon cœur s’emballe. Il
sort tout juste de la douche, son parfum enivrant embaume l’air de la pièce et ses
cheveux encore trempés me mettent l’eau à la bouche.

– Jake… murmuré-je.

Un sourire naît sur ses belles lèvres pleines et le soulagement remplace


l’angoisse.

– Tout va bien, bébé, me rassure mon amoureux. Je suis là. Tu as fait un


cauchemar.

Les pièces du puzzle s’emboîtent petit à petit dans mon cerveau. J’ai retrouvé
mon amour de toujours. Blake Davis est mort. Je ne crains plus rien. Jake me
caresse les cheveux.

– Tu veux en parler ?

Sans que j’en connaisse vraiment la raison, je perçois une pointe d’anxiété
dans les yeux de Jake. Elle est minime, mais elle est tout de même là.

Je m’assieds sur le matelas et me prends la tête entre les mains. D’habitude, je


lui aurais dit non, ce n’est pas la peine, ce n’est rien. Je lui aurais dit que je vais
bien. Mais aujourd’hui, je n’ai plus envie de me cacher derrière une personne
que je ne suis pas forcément. Tout le monde pense que j’ai surmonté ça. Mais ce
n’est pas le cas, même si je reste confiante, grâce à Jake. Il m’aide et je lui en
suis infiniment reconnaissante. Mais la nuit, je me retrouve seule avec mes
démons et c’est l’horreur. Ils sont toujours là : Davis, le poids de la culpabilité,
les regrets. Ils m’assaillent l’esprit et c’est chaque fois aussi douloureux que si
l’on me plantait inlassablement un couteau dans le cœur. Je veux que ça s’arrête.
Je finis par me jeter à l’eau et décide de parler de mon cauchemar perpétuel à
Jake. Il m’écoute sans flancher et finit par me serrer dans ses bras puissants et
réconfortants.

– Ça passera, mon cœur, je te le promets. Je ferai tout ce qui est en mon


pouvoir pour que tu sois enfin heureuse comme tu le mérites.

Mes yeux ancrés aux siens, je lui pose la question qui me taraude depuis
plusieurs semaines.

– Quand Davis m’a… Il m’a dit que c’était ta faute. Que si j’en étais là,
c’était uniquement à cause de toi. Et dans la forêt, il a dit que tu l’avais
abandonné pour partir chez les Marines. Tu l’as appelé Cerbère. Pourquoi Jake ?
Que me caches-tu ?

Jake baisse le regard. Quand il le relève, je peux y déceler une souffrance


incommensurable et mon cœur se comprime.

– Il a raison, avoue-t-il au bout d’un long moment de silence. C’est à cause de


moi s’il s’en est pris à toi et à Anélya. Quand j’ai cru que tu avais avorté et que
tu avais laissé tomber, je suis devenu quelqu’un d’autre. Une bête sans émotion,
constamment en colère. La moindre réflexion me faisait vriller. Quand… ma
mère est morte, je me suis retrouvé à la rue, sans une thune. Un gars m’a trouvé.
Il s’appelait Pedro et c’était le bras droit d’un gros trafiquant que l’on
surnommait Cerbère. Je ne l’ai jamais vu et je n’avais aucune idée que c’était
Davis jusqu’à ce qu’il mentionne cette époque.
– Tu vendais de la drogue pour Davis ?
– Au début, oui.
– Et ensuite ? Tu as décroché et c’est pour cela qu’il t’en voulait autant ?

Jake secoue la tête. Assis au bord du lit, le front à nouveau baissé et le dos
voûté comme s’il portait un poids énorme sur lui, il semble désemparé et
tellement… coupable.

– Tu n’es pas obligé…

Il se redresse et me regarde à nouveau avant de prendre une grande


inspiration.

– Si. Il le faut. Je ne suis pas fier de ce que j’ai fait, mais je refuse de te cacher
plus de choses. Si après mes révélations tu ne veux plus me revoir, je
comprendrai, Lily.

Je fronce les sourcils.

– Jake, tu me fais peur…


– Je gérais très bien la drogue. Je rapportais beaucoup d’argent, plus que la
plupart des autres lascars qui servaient aussi de larbins à Cerbère. Je me
ramassais des billets à foison, et putain, c’était le pied. J’aurais pu me barrer un
million de fois, mais l’argent me retenait. J’en voulais toujours plus. J’avais
18 ans et j’avais des couilles en or, des filles faciles à disposition, l’alcool coulait
à flots… Ça m’aidait à oublier. À mieux gérer ce que je croyais que tu avais fait.

Il prend une pause, se lève et se met à faire les cent pas, sans doute accablé
par les souvenirs qui lui reviennent en mémoire au fur et à mesure de son récit.

– Un jour, alors que les autres et moi n’étions plus totalement étanches, l’un
d’eux a balancé que Cerbère ne s’occupait pas que de la drogue. Il enlevait des
filles et les revendait à des mafieux ou à des mecs blindés pour se faire
davantage de pognon. Certains d’entre nous étaient chargés de les kidnapper et
de les amener dans un bâtiment où elles étaient droguées pendant plusieurs jours
avant d’être vendues dans d’autres pays, ou mises aux enchères pour les plus
jeunes. Moins elles avaient d’expérience en matière de sexe, plus ça rapportait à
Cerbère et à son business. Je n’y ai pas fait tellement gaffe, au début. Je ne sais
pas trop si je n’y croyais pas ou si je ne voulais tout simplement pas y croire,
mais je n’ai pas cherché à savoir si c’était vrai. Seul mon boulot m’importait. Je
ne voulais pas me mêler des affaires de Cerbère. Pour une raison que j’ignorais,
ce mec me faisait un peu flipper, au début. Au bout de quelques mois, je suis
monté en grade. D’autres larbins arrivaient et Pedro, le mec qui m’a trouvé, m’a
dit que Cerbère avait un autre projet pour moi et il m’a embarqué dans sa
bagnole, une nuit. J’ai cru que j’allais enfin rencontrer le grand patron. Mais
quand j’ai vu Pedro attraper la fille innocente par-derrière et la traîner de force
jusqu’à la voiture, je me suis rendu compte que j’avais accepté de mettre les
mains dans une belle grosse merde. Les dires du mec quelques jours plus tôt
étaient vrais. Et j’étais sur le point de faire comme eux. Je ne voulais pas, Lily, je
te le promets. La drogue, c’était déjà bien risqué, mais les filles… non, je ne
pouvais pas. Je ne voulais pas devenir un monstre. Je me suis alors opposé et j’ai
menacé de me barrer. Pedro m’a foutu le canon de son flingue dans la bouche en
me menaçant de me faire sauter la cervelle si je n’obéissais pas. J’ai lu la
détermination, mais aussi une infime once de peur dans ses yeux. J’ai alors
compris que Cerbère nous surveillait de loin. Il connaissait tous nos moindres
faits et gestes.

J’écoute Jake me raconter l’une des périodes les plus noires de sa vie et
l’émotion me submerge. Je suis dégoûtée, effarée, terrifiée. Pas à cause de lui,
mais de ceux qui l’ont obligé à faire toutes ces horreurs. Je suis tellement triste
pour lui ! Je voudrais me lever et le serrer dans mes bras, mais j’ai trop peur
qu’il ne se braque.

– J’ai fait ce qu’on m’a dit. Je voulais pas crever, j’étais coincé. Les
kidnappings se passaient la nuit, on sillonnait le pays en fonction du lieu des
transactions, on les piquait à l’héroïne. (Il émet un rire jaune.) J’aurais dû le
deviner dès le début que Davis se cachait derrière Cerbère, juste en regardant
Rachel. Je connaissais ce genre de réaction chez les filles. Je me sentais minable
chaque fois que j’en ramenais une. Mais je savais que je signerais mon arrêt de
mort à la minute où je me tirerais. Lors d’une énième soirée beuverie, l’un des
sbires les plus proches de Cerbère nous a sorti qu’il était en déplacement à
Budapest. C’était maintenant ou jamais. J’étais conscient que ma fuite
parviendrait vite aux oreilles du patron. Mais je savais aussi que le temps qu’il
revienne, je serais déjà loin. Je ne me suis pas posé de questions. J’ai fait mon
sac, pris quelques dollars pour me permettre de survivre le temps de me
retourner et je suis parti sans aucun remords. Mon objectif était d’aller au camp
des Marines à Pendleton. Juste avant de prendre le bus qui m’y emmènerait, j’ai
appelé les flics de façon anonyme depuis une cabine et je les ai rencardés sur les
trafics. Et à partir de ce moment-là, je me suis juré de tout oublier de cette année
de galère.

Je suis atterrée par ses aveux. Ce que je ressens est tout bonnement
indescriptible. Je me sens tellement mal pour lui, et en même temps, tellement
coupable ! Parce que si j’avais été là, le jour où il est venu me voir, il ne serait
pas tombé sur mon père. Et tout cela ne se serait pas produit. Je me lève pour
m’approcher de lui et caresser sa joue rugueuse. Des cernes soulignent ses belles
prunelles, comme s’il n’avait pas dormi de la nuit. Ou depuis plusieurs jours.

– Laisse-toi aller, Jake, soufflé-je. Ce que tu as fait est terrible, mais je te


pardonne. Tu as su arrêter quand il a fallu et c’est ce qui doit compter réellement.
Rien d’autre. Tu passes ton temps à me rassurer, à me réconforter et à me
soutenir alors que tu en as toi-même besoin. Je suis là pour toi, moi aussi, bébé.
Je t’aime et je t’aimerai toujours, quoi qu’il arrive.

Il me serre dans ses bras et je lui embrasse le cou.

– Tu devrais te reposer un peu. Je parie que tu n’as pas dormi encore cette
nuit.
– Je dormirai quand on sera à la maison. Enfin seulement si tu reviens avec
moi.

Il s’éloigne un peu pour pouvoir me regarder dans les yeux. Il est tellement
beau que c’en est presque indécent.

– Bien sûr que je reviens avec toi. Je ne veux plus jamais qu’on soit séparés.

Il scelle ses lèvres aux miennes et mon cœur part au quart de tour. Je ne me
lasserai jamais des sensations qu’il me procure à longueur de temps. Ma peau
s’embrase chaque fois qu’il la touche. Je suis sur un nuage et je n’ai aucune
envie d’en redescendre. Il pose son front contre le mien et nous restons là,
enlacés l’un contre l’autre, à profiter de ce moment de plénitude.

– Anélya me manque, confessé-je, au bout d’un moment.


– À moi aussi. Vous devriez discuter à nouveau, toutes les deux.
– Tu crois que ça se passera mieux la prochaine fois ?

Il me dépose un baiser sur le front.

– J’en suis certain.

***

Cet après-midi, je décide de passer un peu de temps avec Emily. Nous


repartons bientôt pour L.A. et je ne veux pas la laisser sans une virée shopping
entre copines. Nous passons une grande partie de l’après-midi à bavarder tout en
flânant de boutique en boutique. Bizarrement, je n’ai plus cette sensation
désagréable d’être surveillée, que j’avais auparavant. Si Davis est encore présent
dans mes pires cauchemars, je me sens plus rassurée la journée, certaine de ne
plus jamais tomber sur lui. Je me sens revivre. Les révélations de Jake m’ont
permis de comprendre que nous étions deux âmes brisées qui viennent de se
retrouver. Aucun de nous deux n’est fautif. Nous avons appris à nous pardonner
mutuellement autant qu’à nous-mêmes.

Ma meilleure amie a finalement accepté d’emménager avec Tyron à Los


Angeles et a fait sa demande de mutation. C’est tout simplement génial. Nous
allons pouvoir nous voir plus souvent et passer plus de temps ensemble.

Tout va pour le mieux. Et si Rachel acceptait de me pardonner un jour, ce


serait la cerise sur le gâteau.

Nous sortons du magasin, les bras pleins à craquer et retournons chez Emily.
Jake et Tyron disputent une partie de jeu vidéo lorsque nous arrivons. Nous
déposons nos achats et Tyron se lève pour conduire sa belle à l’hôpital afin
qu’elle y assure sa garde.

– Ils sont mignons, tous les deux, souris-je. Ils vont nous faire plein de beaux
bébés.
– En parlant de bébé… murmure Jake avant de fondre sur ma bouche.

Il est tellement vif qu’il m’allonge sur le canapé. À pleine main, il attrape ma
cuisse qu’il rabat sur son bassin, plaquant ainsi son érection contre mon intimité
déjà brûlante de désir. Un bruit étrange nous sort de notre bulle et Jake relève la
tête.
– J’y crois pas, Jacky, bouge de là, mon gros, râle-t-il alors que j’étouffe mon
rire dans son cou.

Mais le chien ne bouge pas.

– Vivement qu’on soit dans notre propre chambre, grogne mon amoureux.
C’est l’heure de la balade.

***

Main dans la main, Jake et moi marchons tranquillement dans le parc tandis
que Jacky s’amuse à pourchasser les oiseaux. Le froid de l’hiver a laissé place à
la brise légère et tiède du printemps. Nous nous asseyons dans l’herbe fraîche et
je regarde autour de moi. Un couple attire mon attention, près de nous. Son bébé
de quelques mois dans les bras, le jeune papa le fait monter et descendre dans les
airs tandis que la mère les prend en photo. L’émotion me submerge en imaginant
Jake et moi à leur place. Si le poids du regret concernant Anélya m’étreint
encore, je sais que je suis maintenant prête à devenir mère. De façon officielle.
Et je sais que cette fois, plus personne ne pourra nous empêcher de vivre
heureux. Plus rien ne pourra jamais entraver notre amour.

Nous sommes en train de rentrer lorsque mon téléphone émet un bip, me


signalant un message. Mon cœur fait un bond en découvrant l’identité du
destinataire. Ayant remarqué mon arrêt spontané, Jake s’inquiète.

– Un problème, chérie ?

Je lui montre l’écran de mon portable et un sourire franc étire ses belles
lèvres.

***

Quand j’entre après qu’elle m’y a autorisé, je découvre Anélya assise en


tailleur sur son lit, en train de feuilleter un de ses innombrables magazines
people. Ses cheveux d’ordinaire bruns ont pris une belle couleur cuivrée au
niveau des racines. Ses yeux d’un bleu limpide – les yeux de son père – croisent
les miens. Il n’y a pas d’animosité ou de rancœur dans son regard, contrairement
à la dernière fois. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle est heureuse de me voir, mais
elle semble tolérer ma présence en tant que mère biologique. Je brandis la boîte
que je tiens à la main.

– Livraison de bagels !

Mon annonce lui arrache un sourire. C’était mon habitude chaque jour en
allant au centre. Je dépose les pâtisseries près d’elle et elle en saisit une.

– Ta couleur commence à disparaître. Je pourrais te reteindre les cheveux, si


tu voulais.

Elle hausse les épaules.

– Ça ne me dérange pas de te ressembler. Tu es ma mère, après tout.

Les larmes me montent instantanément aux yeux et mon cœur bondit dans ma
poitrine.

– J’ai été odieuse avec toi, dit-elle et je secoue la tête.


– Non. Je le méritais.
– J’étais encore sous le choc, se justifie-t-elle. Mais au fond, je savais que
notre lien était plus profond qu’une simple amitié.
– Oui, approuvé-je. Pendant plusieurs années après ta naissance, je scrutais
chaque petite fille susceptible d’être toi. Parfois, j’allais m’asseoir au parc dans
l’espoir de pouvoir te reconnaître. Je ne pense pas que j’aurais été capable d’aller
à ta rencontre, je voulais seulement m’assurer que tu allais bien et que tu étais
heureuse et épanouie. Puis au bout d’un moment, j’ai cessé de me faire du mal.
J’ai décidé d’avancer. Mais je n’ai jamais arrêté de penser à toi, Anélya…
pardon, Rachel. Tu as toujours fait partie de moi.

Ses yeux s’arriment aux miens et je peux voir qu’elle prend conscience de la
sincérité de mes paroles et de tout l’amour que j’ai pour elle en dépit de mon
acte, quatorze ans plus tôt.

– Je ne sais pas encore si je dois t’appeler maman ou continuer avec Lily.

Je souris.

– Sache que l’un ou l’autre, ça me va.


Anélya cligne plusieurs fois des yeux et des larmes finissent par rouler sur ses
joues.

– Tu m’as sauvé la vie. Si tu n’avais pas été avec moi, là-bas, Dieu sait ce
qu’ils m’auraient fait…
– Comme n’importe quel parent l’aurait fait. Même si à ce moment-là, j’étais
loin de m’imaginer que tu étais mon Anélya, je ne cessais de me dire que tu
avais son âge, que tu étais beaucoup trop jeune pour mourir. Personne ne mérite
ce qui nous est arrivé, et encore moins toi.

Elle repousse la boîte de bagels pour se jeter dans mes bras. Ce contact
soudain me surprend autant qu’il me fait un bien fou.

– Je suis tellement désolée, pleure-t-elle dans mon cou.

Je ne peux retenir mes propres larmes plus longtemps.

– Moi aussi, ma puce. Moi aussi, murmuré-je en lui caressant les cheveux. Je
comprendrais que tu ne le veuilles pas, et pourtant, je voudrais tellement faire
partie de ta vie.
– Tu en fais partie, m’assure-t-elle et mon cœur bondit. Depuis longtemps,
déjà. Je ne veux plus te perdre, maman.

Je sanglote de plus belle. Je libère toutes les émotions que j’ai contenues
jusque-là. Je n’aurais pas rêvé mieux comme retrouvailles et entendre ce titre,
presque souverain, noble, de la part de ma fille que j’ai à peine connue me
remplit d’une joie et d’un bonheur incommensurables.

Maintenant, tout est parfait. Ma vie a enfin retrouvé un sens.

Nous passons le reste de la journée à discuter tout en mangeant nos bagels.


Anélya me pose des questions sur nos jeunes années, à son père et moi, et c’est
avec mon cœur – non pas brisé comme autrefois, mais revigoré, à nouveau entier
– que je lui raconte plein d’anecdotes, notamment le coup de l’anniversaire de
Jake où je me suis fait passer pour une cliente russe auprès de Gary, son beau-
père violent, et ma fille en pleure de rire.

– Maminova, sérieusement ?
– C’est le premier nom qui m’est venu en tête, ris-je également.
– Mais qu’est-ce qui t’a pris ? Et il a su la vérité, après ?
– J’étais seulement amoureuse et je voulais que Jake ait un super anniversaire,
pour une fois. Non, je ne pense pas qu’il ait découvert que c’était moi, sinon je
crois qu’il n’aurait pas hésité à s’en prendre à moi.

Anélya cesse de se marrer et affiche maintenant une grimace un peu triste.

– Ça ne devait pas être facile pour lui.

Je secoue la tête en me remémorant toutes les fois où je l’ai vu avec un œil au


beurre noir ou la lèvre fendue.

– En effet. Mais il a su se relever. Ça l’a rendu plus fort et meilleur.


– C’est sûr. Dis, est-ce que tu en veux encore à ton père d’avoir menti à
papa ?

Je reste un moment sans réponse, la bouche ouverte. Elle vient d’appeler Jake
« papa » et ça me fait tout aussi bizarre que lorsqu’elle m’a attribué le titre de
« maman » un peu plus tôt. Je ne sais pas si je finirai par m’habituer à ce rôle
qui est tout nouveau pour moi, mais ce qui est sûr, c’est que je l’aime déjà.

– Non, plus maintenant. Il a seulement voulu protéger sa petite fille d’un


garçon qu’il croyait néfaste pour elle. Aujourd’hui, tout est rentré dans l’ordre et
je n’ai plus aucun regret. Tu sais, aujourd’hui, cela fait presque quinze ans que je
t’ai mise au monde.

Elle écarte ses bras, m’invitant à m’y blottir à nouveau et je ne me fais pas
prier.

– Tu m’as manqué, tu sais ?


– J’ai toujours eu l’impression qu’il me manquait quelque chose dans la vie,
depuis toute petite. Pourtant, j’avais tout. Mes parents m’aiment, j’ai des amis…
mais j’avais cette sensation de vide qui me tenaillait, comme s’il manquait une
partie de moi. Je comprends pourquoi maintenant.

Je me raccroche à ces mots, à ces confidences, douloureuses, mais qui font du


bien en même temps.

J’ai vécu ces quinze dernières années avec la sensation de ne jamais être à ma
place. D’être insignifiante, de ne pas mériter d’être heureuse. Pas après ce que
j’avais fait. Aujourd’hui, je sais que tout le monde a droit à une seconde chance.
Une occasion en or qu’il serait dommage de laisser passer.

Jake m’a pardonné. J’ai pardonné à mon père. Anélya ne m’en veut plus. J’ai
cessé de culpabiliser.

L’amour, le vrai, est là. Je nage dans le bonheur. Et je compte bien le faire
perdurer jusqu’à la fin de ma vie.
Chapitre 55

Jake

Quatre ans plus tard

Le soleil est haut dans le ciel et ses rayons nous brûlent la peau. La saison
estivale vient de débuter et nous avons décidé de faire un barbecue en l’honneur
de la vedette de la journée qui fête ses trois années de vie. Tout en retournant les
steaks et en écoutant Peter pérorer sur sa carrière d’avocat, je regarde ma femme,
assise à la table du jardin en compagnie de nos invités. Elle est magnifique. La
grossesse lui va merveilleusement bien et l’alliance que je lui ai passée au doigt
voilà trois ans brille au gré du soleil. Elle discute jovialement avec Ashley et je
ne peux réprimer un sourire lorsque son regard envoûtant croise le mien. Un peu
plus loin, Karen et Jennyfer jouent à la poupée avec leurs filles respectives,
Emma et Savannah.

En rentrant de Chicago, Lily est d’abord allée voir Owen. Celui-ci avait
encore viré son infirmière attitrée et c’est finalement Rosie qui s’est occupée de
lui jusqu’à ce qu’il s’éteigne, deux mois plus tard. Entre-temps, elle a mis les
choses au clair avec Jen, à qui mes parts ont été cédées après que le divorce a été
officiellement prononcé. Mon ex-femme a fini par prendre son courage à deux
mains et a invité son père afin de parler de notre histoire. Le sénateur Campbell
n’a pas semblé surpris lorsque nous lui avons annoncé la vérité. Jennyfer
craignait sa réaction, mais contre toute attente, il a soutenu sa fille. Lily a pris
soin d’elle jusqu’à ce qu’elle accouche et, si elles ne sont pas non plus les
meilleures amies du monde, elles entretiennent une bonne relation et mon ex n’a
plus jamais cherché à me récupérer.

La pelouse de notre maison est pleine de vie et d’enfants. Les jumeaux Fisher,
Andrew et Abigail, courent à la poursuite de notre fils et de sa grande sœur.
Rachel est entièrement guérie. Elle a quitté le centre quelques semaines après
son arrivée et elle est venue s’installer avec Ashley et Peter à Los Angeles. Ses
longues boucles rousses virevoltent au gré du vent provenant de l’océan, non
loin, et je ne peux m’empêcher de me dire qu’elle est le portrait de sa mère. Dix-
neuf ans. Ma fille est officiellement majeure. Ça fout un coup. Teagan, son petit
ami depuis un an, vient l’attraper par la taille pour la faire tourner dans les airs
avant de l’embrasser. Ma main se resserre automatiquement autour de la
fourchette que je tiens. Rachel nous a présenté le garçon qui partage ses cours de
biologie il y a environ huit mois et j’avoue que j’ai eu du mal au début. Mais je
dois reconnaître que ce petit est un mec bien. Gentil, attentionné. Lily l’a
comparé à moi lorsque nous en avons discuté, le soir des présentations.

– Il est son Jake, m’a-t-elle assuré, ce qui m’a fait sourire.

Je n’en reste pas moins un père protecteur qui ne tient pas à ce que sa petite
princesse se retrouve enceinte aussi jeune. Aussi j’ai prévenu les tourtereaux –
avec l’aide précieuse de Peter – que les batifolages devaient être couverts. Ça les
a embarrassés plus que de raison – et Rachel m’en a voulu toute la journée, le
lendemain –, mais au moins c’était clair dans leurs esprits aux hormones en
folie.

– Papa !!!

En entendant la voix de Rachel, Peter et moi nous retournons en même temps


en criant.

– Oui ?

Aussitôt, nous éclatons tous de rire, comme à chaque fois que cela se produit.

– Vous venez jouer au foot avec nous ? propose-t-elle.

Je retourne les grillades et Joseph, le père de Lily venu d’Irlande pour


l’occasion, se charge du barbecue. Emily vient reprendre sa petite Hannah âgée
de 2 ans des bras de son père pour qu’il puisse venir jouer avec nous.

Je laisse planer mon regard sur tout le monde présent ici, avec nous, pour
l’anniversaire de notre fils, et je me rends compte que toutes les personnes
invitées ont fait un sacré bout de chemin depuis ces quatre dernières années.
Tout a changé depuis que j’ai retrouvé ma Rosie. Cela n’a pas été facile et les
obstacles ont été nombreux et durs à affronter, mais nous les avons vaincus un
par un. Tyron et Emily se sont ouvert leurs cœurs et nous ont fait une jolie
métisse aux yeux clairs, les Fisher ont réussi à concevoir les enfants dont ils
rêvaient depuis si longtemps. L’arrivée de leurs jumeaux, il y a deux ans, a
illuminé leurs vies plus que de raison. Lily et moi sommes d’ailleurs la marraine
et le parrain d’Abby et eux le seront de notre troisième bébé en route. Une petite
fille pour Noël.

Lily a dégainé l’appareil photo et nous mitraille tandis que le match


commence. Je suis un vrai gamin. Nous le sommes tous, sans exception.

Une fois que les jeunes nous ont mis la pâtée – je n’aurais jamais dû initier
Rachel au foot, elle apprend trop vite, comme sa mère –, Tyron vient me parler
en privé.

– Il y a un problème avec Em’ ? m’inquiété-je.

Ça m’étonnerait, ils sont tous les deux comme cul et chemise.

– Non, tout va bien avec Emily, me rassure-t-il.

Un problème avec une mission ? Officiellement, je ne suis plus US Marshal


depuis presque quatre ans. Comme je l’avais prévu, j’ai repris l’affaire d’Owen
et nous avons agrandi la patinoire pour y intégrer un bowling, des jeux d’arcade,
un cinéma et un bar-restaurant. Hélas, le vieil homme n’aura pas eu le temps de
voir le résultat final. Le business marche plutôt bien, les habitants d’Oak View
sont ravis et certains qui nous connaissent depuis gamins passent même nous
rendre visite de temps en temps pour apporter des cadeaux aux enfants ou
simplement discuter. Nous sommes un peu le « couple princier d’Oak View »
pour reprendre les mots de quelques-uns d’entre eux. Ils ne pensaient pas nous
revoir ici un jour, et encore moins ensemble. Tyron, lui, est le nouveau directeur
de l’unité, et quand il a besoin de décompresser, nous sommes là, pour lui, moi
le premier. Il extirpe une boîte de sa poche et je devine son contenu avant même
qu’il l’ouvre.

– Waouh ! Tu comptes faire ta demande quand ? m’enquiers-je en admirant


le diamant.

Quand je pense que Rosie a clairement refusé que je lui achète une nouvelle
bague de fiançailles, préférant celle en toc que je lui avais offerte vingt ans plus
tôt !

– Pour son anniversaire, le mois prochain, me répond mon meilleur ami. Je


compte l’emmener à la Barbade. On pourrait dire qu’on va rendre visite à sa
famille, je demande discrètement la permission à son père, comme le veut la
tradition, et s’il accepte, je lui demande devant tout le monde.

Un large sourire fend mes lèvres.

– Ça va être super.
– Essayez de vous libérer, je ne veux pas faire ça sans mon témoin.

Je lui tape dans la main pour sceller notre accord et, au même moment, une
voix à l’accent des Caraïbes se fait entendre derrière nous.

– Qu’est-ce que vous mijotez, tous les deux ?

Tyron a juste le temps de fourrer l’écrin dans sa poche avant qu’Emily le voie.

– Rien du tout, réponds-je rapidement. On parlait seulement boulot.

L’œil suspicieux d’Emily me dit que je n’ai pas été très convaincant. Je décide
alors de l’emmener danser pour faire diversion.

– Vous cachez un truc, toi et Tyron, persiste-t-elle.


– Pas du tout, répliqué-je, tout sourire, en la faisant tournoyer au milieu des
autres danseurs.

Elle ne semble pas me croire, mais je ne crache rien. La surprise va être de


taille et je ne compte pas la gâcher.

Rachel me demande ensuite une danse et je ne peux refuser. Tout en tournant,


je regarde ma grande fille devenir une femme et ça me met un coup aux tripes.
Je ne la connais officiellement que depuis quatre ans et bientôt, elle va partir
pour aller vivre son amour avec Teagan.

– Qu’y a-t-il ? me demande-t-elle.


– Quoi ?
– Je vois bien que quelque chose te préoccupe.

Je lève les yeux au ciel.

– Tu es bien la fille de ta mère, toi, raillé-je avec un sourire. C’est juste que tu
vas terriblement nous manquer quand tu entreras à l’université, le mois prochain.
– Je ne serai pas loin, ne t’en fais pas. Et puis j’ai Teagan.
– C’est bien ce qui m’inquiète.
– Papa, arrête, me rabroue-t-elle en soupirant. Tu l’adores.
– C’est vrai, j’aime bien ce gamin. Mais ça ne m’empêchera pas de lui casser
les dents si jamais il fait du mal à ton petit cœur.

Elle m’étreint un peu plus et je lui dépose un baiser sur le sommet de la tête.

– Je t’aime.
– Moi aussi je t’aime, ma princesse.

Plus tard, j’attrape ma Lily pour la faire virevolter au rythme de la musique,


elle aussi. Alors que je suis positionné derrière elle, les mains posées sur son
petit ventre rebondi, nous nous laissons emporter sur la musique de Bryan
Adams, celle sur laquelle nous avons dansé à notre bal du lycée. Celle sur
laquelle nous avons échangé notre premier baiser.

– Je t’aime, Lily-Rose Hayes, lui murmuré-je au creux de l’oreille.

Elle se retourne et, sans cesser de danser, noue ses doigts autour de ma nuque
et me donne un doux baiser sur les lèvres. Mon cœur bat la chamade. Je suis le
plus heureux des hommes. Un mari et un père comblé.

– Je t’aime, Jake Hayes. Depuis et pour toujours.


– Depuis et pour toujours, répété-je avant de m’emparer à nouveau de sa
bouche.
– Maman ! Maman ! se met à piailler Owen en courant vers nous.

Rosie desserre notre étreinte et s’accroupit à sa hauteur.

– Qu’y a-t-il mon amour ?


– Emma ne veut pas me rendre ma voiture.
J’imite ma femme et me baisse pour parler à mon fils. Ses yeux bleu-vert
enfantins se posent sur moi.

– Owen, tu sais, ta petite sœur va bientôt arriver, lui expliqué-je. Il faut que tu
commences à apprendre à partager, mon grand. Tu veux bien la lui laisser
quelques minutes et jouer avec les autres dans le château gonflable ?

Il fait la moue, mais accepte quand même. J’ébouriffe ses mèches brunes et il
repart en courant sous nos yeux émerveillés.

– Il n’a jamais vraiment su marcher, sourit Lily. Il court tout le temps.


– Je me demande de qui il tient, réponds-je fièrement.

Nous rions tout en continuant à danser avant d’entendre Joseph annoncer que
le repas est prêt. La convivialité et la bonne humeur sont les maîtres mots de
cette journée d’anniversaire. Nous discutons, rions, mangeons, buvons. Nos
années les plus noires sont désormais derrière nous à jamais. Je jette de temps en
temps des coups d’œil à mon épouse. Elle est radieuse. Elle a réussi à surmonter
son traumatisme, pour notre plus grand bonheur. Nous sommes heureux et
amoureux, comme si nous ne nous étions jamais quittés. Comme si Blake n’avait
jamais existé. Comme j’aurais aimé que ma propre mère soit là aussi afin de
contribuer un peu plus à notre bonheur… Mais je sais qu’elle est là, quelque
part, et qu’elle est heureuse pour nous.

Owen souffle ses bougies et son visage s’illumine à chaque cadeau qu’il
déballe. Il me ressemble beaucoup physiquement, mais il a les mimiques de sa
mère. Son sourire, cette façon de triturer ses doigts lorsqu’il a fait une bêtise et
qu’il est confronté aux explications. Il est assez fusionnel avec Savannah, la fille
de Jennyfer, et protecteur aussi. Lorsque je les vois tous les deux ensemble, je ne
peux m’empêcher de me souvenir de Lily et moi à l’époque de notre première
rencontre, il y a plus de vingt ans. Je pose ma main sur son ventre, là où mon
troisième bébé grandit doucement. Je suis tellement heureux ! Je n’aurais pas
rêvé meilleure vie. Et pourtant les choses étaient loin de laisser penser ça, il y a
quatre ans. Un coup vient cogner contre ma paume et mon cœur bondit, comme
à chaque fois que ma fille manifeste sa présence. Rosie me regarde. Elle sourit.
Je souris. Je pourrais me noyer dans ses prunelles tellement elle est belle. Elle est
magnifique et elle est mienne à jamais.
La journée poursuit son cours, et au milieu de la soirée, les enfants sont
tellement épuisés qu’ils vont se coucher sans demander leur reste. Alors que je le
borde, Owen murmure dans un demi-sommeil.

– Papa ?
– Oui, mon grand ?
– Est-ce que toi et maman m’aimerez toujours quand le bébé sera là ?

Je m’installe confortablement à côté de lui et, tout en lui caressant la tête, je


lui réponds :

– Tu es notre fils. Nous t’aimerons toute notre vie, quoi qu’il arrive. La
naissance de ta sœur ne changera absolument rien à l’amour que nous te portons.
Nous aurons toutefois un peu moins de temps à t’accorder, car un bébé demande
beaucoup d’attention, mais nous serons toujours là pour toi. Pour vous trois. Tu
comprends ?

Il enroule ses petits bras autour de mon cou et je l’embrasse sur le sommet de
la tête.

– Oui. Je t’aime, papa.


– Je t’aime aussi, mon champion. Bonne nuit.

Je me lève, replace sa couverture et allume sa veilleuse avant de sortir de la


chambre. Sur le seuil, je retrouve ma Rosie qui affiche un sourire tendre sur ses
lèvres.

– Vous êtes tellement beaux, tous les deux, murmure-t-elle avec une lueur
d’admiration dans le regard.

Je prends son visage en coupe et dépose mes lèvres sur les siennes.

– Ton père est couché ?

Elle hoche la tête. Un autre baiser.

– Emily et Tyron ?
– Également. Et Rachel est partie dormir chez Teagan.
Je m’arrête net et une once d’inquiétude passe sur mon visage.

– Jake… me morigène Lily. Ta fille est grande. Elle a 19 ans et, que tu le
veuilles ou non, elle fait l’am…
– Aaargh, ne mélange pas ces mots-là avec le prénom de notre fille devant
moi, la coupé-je en plaquant mes mains sur mes oreilles et elle éclate de rire.
Elle prend un truc au moins ?

Je ne peux pas m’empêcher d’être anxieux. J’ai été ado, moi aussi, et j’ai mis
ma copine enceinte, je sais ce que c’est. Et je refuse de me retrouver grand-père
à même pas 40 ans. Même si je sais que je ne ferai pas la même erreur que
Joseph, plus tard serait tout de même le mieux.

– Ne t’en fais pas, on s’en est occupées, avec Ashley. Et si on pensait plutôt à
nous ? J’ai les hormones en folie depuis que je suis enceinte.

Il ne m’en faut pas davantage pour mettre le soldat au garde-à-vous. Un


sourire taquin aux lèvres, je soulève ma femme dans mes bras, qui rit comme
une lycéenne. Bordel, ce rire ! Elle me fait complètement vriller un peu plus
chaque jour. Plus le temps passe, plus mon amour pour elle grandit.

Je nous enferme dans notre chambre et la dépose délicatement sur le lit. Nos
bouches se collent et se décollent, nos corps se cherchent, se trouvent, se
taquinent. Nos vêtements volent à travers la pièce. Je trace un sillon de baisers
sur le corps de mon épouse, sur le renflement de son ventre. Mes doigts titillent
son intimité et je me délecte de ses gémissements. Ma langue se fait une place
dans les replis de ses lèvres moites et caresse son clitoris.

– Oh… Jake…

J’adore l’entendre gémir mon prénom pendant que je lui fais l’amour. Je
continue de lui donner du plaisir jusqu’à ce que l’orgasme finisse par la
submerger. Puis je remonte le long de son corps de déesse, tout doucement. Ses
doigts agrippent mes épaules et ses cuisses s’enroulent autour de mes hanches.
Nos regards s’arriment, la lueur du désir et de l’amour brillant à l’intérieur. Je
m’enfouis dans son écrin de velours lentement, centimètre par centimètre. Son
souffle se bloque et je plonge mon nez dans son cou tandis que je m’enfonce en
elle jusqu’à la garde. Je respire sa fragrance divine.
– C’est tellement bon que je voudrais rester toute ma vie en toi.

Elle gémit et roule des hanches en guise de réponse. Je me meus en elle, lui
donnant tout l’amour que j’éprouve à son égard. Je la caresse, la pilonne,
l’embrasse passionnément pendant de longues minutes.

J’aime cette femme de toutes les façons possibles.

Chaque jour davantage.

Je ne peux pas me passer d’elle.

Elle est mon ancre. Mon phare.

Elle est l’amour incarné, le bonheur pur.

Je l’aime tellement.

Depuis et pour toujours.

FIN
Remerciements

Neuf mois. Il m’a fallu neuf mois pour préparer ce bébé avec amour,
détermination et énormément de soutien. De la part de mes lecteurs sur Wattpad.

C’est vous que je tiens à remercier en premier. Luciechatel, MilaJensen,


LoralineBradern, Bella62410, LicoraL, ChloCour, Z_Redhead, SIMONoemie,
elodieBaya, Emmalodenn, Alecs2912, MarieClaireDELima, JenniferTarget,
LaFlemmardise, RomaneBrv, mimiminoudu54, Chintemdeborah,
LoreleiChauchet, boutchoupitchou, S_Henne, stormhids, lenalsola, nequizias
(qui m’a d’ailleurs fait l’incroyable couverture Wattpad) et les autres que je n’ai
pas mentionnés, mais que je n’oublie pas et qui se reconnaîtront. Même ceux qui
m’ont menacée de coups de pelle parce que le chapitre se terminait en plein
suspense, je les remercie ! Lorsque j’ai commencé cette histoire, je voyais juste
un pitch à la Bodyguard. Et puis tout s’est enchaîné. Vous en vouliez toujours
plus et vous me donniez la motivation et la confiance dont j’avais cruellement
besoin. Merci infiniment !

Un grand merci empli de gratitude à Maud, mon éditrice, qui a fait preuve de
patience et d’un œil de lynx pour ce roman. Quelques neurones ont grillé, mais
ça en valait la peine.

Un grand merci à mes amis Flo, Chris et toute la bande pour être là, pour me
soutenir et me faire décompresser quand les idées ne viennent pas ou viennent
trop vite. Vous êtes juste incroyables !
Disponible :

Secret Games
Fuyant son ancienne vie, Leah rencontre Orion.
Aussi sexy que tatoué, il est l'exact opposé des hommes qu'elle fréquente
d'habitude.
Bad boy aussi sombre qu'attentionné, il est capable de l'embraser d'un regard et
de lui offrir les nuits les plus torrides sans rien attendre en retour.
Et surtout pas des sentiments. Comment dire non ?
Mais quand le passé de Leah la rattrape, il pourrait bien tout réduire en cendres !

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Découvrez Conviction – Mon emprise, ton désir de Laly Wade
CONVICTION – MON EMPRISE, TON DÉSIR
Extrait des premiers chapitres

ZKIE_001
« Tu sais, quand je te dis que je t'aime, il ne s'agit même pas d'amour. Je te parle
d'impossibilité de respirer autrement. »

Romain Gary
PARTIE I
DANGER & TENTATION
Prologue

Braxton

L’amour est éternel… jusqu’à ce qu’il s’arrête.

On prend trop souvent pour acquis les sentiments que l’autre nous offre de
son plein gré. On se rencontre, on se sourit. Ensuite, pourquoi pas, on propose à
l’être convoité d’aller boire un verre ou de l’inviter à dîner. On fait les choses en
grand. Costard et resto qui coûtent une blinde, sans oublier de passer chez le
fleuriste et de la complimenter sur sa tenue.

On est jeune, insouciant et romantique, alors on met toutes les chances de


notre côté pour la conquérir. Cette fille qu’on a remarquée à la fac, des yeux
bleus, des cheveux bruns, un joli rire et un style un peu simple, mais qui habille
de tout son charme la personne désirée.

Puis, un soir, après maintes tentatives pour la séduire, elle craque. Alors que
l’on est assis près d’elle, non loin de l’université, sur un banc entouré de fleurs,
ses lèvres se posent sur les nôtres et le temps s’arrête. Les jours, les mois passent
et on partage tout. Vient enfin le jour où ça arrive, les papillons dans le ventre,
les premières crises de jalousie, l’inquiétude de rester sans nouvelles, la
dépendance. L’amour. Les premiers « je t’aime ».

On s’attache, nos corps en fusion ne font plus qu’un seul et unique être. Pêle-
mêle de baisers torrides et de chuchotements tendres, la passion est présente
jusqu’au bout des ongles.

Les mois passent, on fait des projets. Les discordes commencent, elle veut des
enfants, mais on préfère attendre. Elle tombe enceinte. Première question qui
nous vient à l’esprit, « Est-ce qu’on le garde ? »

Bien entendu !
On est jeune, trop jeune pour être père. Mais on assume, parce qu’on l’aime,
enfin c’est ce qu’on croit, parce que je l’ai déjà dit, on manque d’expérience. Et
quand on est inexpérimenté, on est passionné, trop passionné.

Les choses s’enchaînent vite, finalement son ventre s’arrondit, et on se dit que
ce n’est peut-être pas si mal. Pris alors par la folie et l’engouement du moment,
on prête serment à la mairie, parce qu’on veut prouver que notre vie est celle que
tout le monde rêve d’avoir… En apparence.

L’université se termine et le plus beau jour de notre existence arrive.


Quarante-huit centimètres de bonheur, trois kilos cent d’amour fou, deux yeux
bleus, Lily.

Plus rien ne nous inquiète à ce moment-là, diplôme en poche, on trouve un


boulot dans une grande entreprise commerciale. Les mois passent encore, puis ce
sont les années.

Les quarante-huit centimètres doublent, puis triplent, et être père reste alors le
seul métier qui nous intéresse vraiment.

Pourtant, un jour, le rêve cède du terrain à la réalité. On se rend compte que la


jolie brune de l’université n’est plus qu’une ombre nous barrant le passage. Les
« je t’aime » font place aux premières injures. On démissionne, pour être plus
présent, peut-être pour arranger la situation, qui sait ? Mais les choses empirent
et rien ne change.

Doucement, notre couple sombre, entraîné par la déferlante du quotidien.


Bientôt, notre femme quitte le lit conjugal, qu’elle ne partageait déjà avec nous
que pour dormir et très vite les sentiments n’existent plus. On en vient à se
demander : « Ont-ils vraiment existé ? »

À une vitesse vertigineuse, les nuits passionnelles laissent la place à une


abstinence des plus totale. Nous nous étions fait des promesses, mais
aujourd’hui, le dégoût les a remplacées.

Vivre avec quelqu’un qui ne nous attire plus, dont chaque geste, chaque
mimique et chaque son nous exècre. Voilà l’enfer du quotidien qu’est notre
existence.
Heureusement, les câlins, les bisous et les mots d’amour du petit être, qui est
à présent notre unique trésor, viennent adoucir ce cercle vicieux dans lequel nous
nous perdons. Mais on se sent seul, incompris et ça ne s’arrange pas.

Alors, on fuit, on traîne dans les bars et on rencontre un ami, un pilier,


toujours présent pour nous écouter, nous conseiller et nous proposer du travail.
Ce Graal qui manquait à notre quotidien pour s’en échapper.

Notre vie, qu’on pensait croquer à pleines dents, s’avère être une pomme au
cœur véreux. De ce fait, on disparaît à nouveau, mais les différences ne sont plus
aussi flagrantes. Notre absence devient presque un soulagement pour elle, pour
nous. Même si partir durant quelques jours ne suffit plus à diminuer les tensions.
Puis, Lily nous manque, terriblement. Alors on cesse de fuir le quotidien et le
cycle infernal reprend. Un matin, on réalise que le temps est passé vite, trop vite.
Lily a 5 ans, Callie en a 27 et j’en ai 30.

Les seuls mots qui nous lient encore sont quelques politesses creuses que l’on
s’était juré de ne jamais se dire.

On se replonge dans le travail, pour se sentir vivant, utile. Puisque y avoir


renoncé n’était pas la solution, y retourner changera peut-être quelque chose…
ou pas. Le quotidien devient moins rude, le boulot nous permet de nous évader,
de nous apaiser. Mais il nous manque toujours quelque chose.

L’impression d’avoir raté notre vie nous envahit et même si tout nous réussit
sur le plan professionnel et paternel, ce vide est constamment présent, ici au plus
profond de notre cœur. Cet organe délaissé et mis de côté depuis longtemps, à
nos dépens.

Mais cette difficile descente aux enfers n’est rien, comparée aux insultes et
aux menaces. Tous les moyens sont bons pour nous retenir, pour se faire
entretenir. Les secrets les plus inavouables sont même prêts à être révélés.

Quoi qu’il en soit, on reste. Parce que vivre sans notre fille serait comme
vivre sans air, parce que notre éducation nous pousse à le faire, parce qu’on l’a
promis, juré. Mais aussi parce que nous n’avons pas le choix.

Et si on ne tient pas à nos promesses et à nos convictions, que nous reste-t-il


pour exister ?
1

Braxton

À bord de ma voiture, j’attends patiemment que le feu passe au vert en


tapotant sur le volant du bout de mes doigts au rythme de la musique qui passe à
la radio. Nous sommes vendredi et le temps est plutôt ensoleillé pour un début
de mois d’avril. Je viens de récupérer ma fille à l’école et, encore une fois, mes
pensées vagabondent là où j’aimerais mieux qu’elles ne s’aventurent plus.

Mes yeux fixent l’alliance autour de mon annulaire et la même question me


revient en boucle : comment en suis-je arrivé à épouser une fille que je
connaissais à peine ? Aujourd’hui encore, je l’ignore et j’en paie les
conséquences. Le seul point positif de cette relation nocive entre Callie et moi,
c’est ma fille, Lily. Ses bouclettes châtain clair retombent sur les côtés de son
visage fin et adorable. Son petit nez retroussé se plisse à chaque fois que le soleil
vient éblouir ses beaux yeux bleus. Elle tient la couleur de ses cheveux de moi et
celle de ses iris, de sa mère. Fort heureusement, elle n’a pas hérité de son
caractère de mégère. Tout comme moi, malgré son jeune âge, la chair de ma
chair fait toujours preuve d’une générosité sans limites.

Ah, mon petit chat… Qu’est-ce que je l’aime.

Une semaine de plus à être débordé de travail. Toutes ces réunions destinées à
la bonne mise en place de ma nouvelle société de chauffeurs privés m’épuisent.
J’ai commencé en bas de l’échelle et étais moi-même chauffeur avant de me
décider à devenir indépendant, grâce aux encouragements de mes amis. Ce
projet mêlant fierté et motivation me permet de ne pas me laisser aller.

Je lève les yeux en direction du rétroviseur intérieur, quand subitement la


petite voix de ma fille m’interpelle.

– Papa, c’est vert !


Je démarre rapidement.

– Merci ma chérie, alors tu as fait quoi à l’école aujourd’hui ?


– Des coloriages avec la maîtresse, on a fait de la peinture avec nos mains
aussi et j’ai collé des gommettes ! s’exclame-t-elle depuis son siège auto.
– C’est super ma princesse, tu as dû être contente !

Toujours grâce au miroir, je l’aperçois hocher rapidement la tête de haut en


bas dans un immense sourire qui ravit mon cœur à l’agonie. À 5 ans, elle n’est
qu’en dernière année de kindergarten1 et pourtant, je remarque déjà à quel point
elle me ressemble, pour mon plus grand bonheur. Sa lèvre supérieure est assez
fine, alors que celle du bas est plutôt charnue, exactement comme moi.
Lorsqu’elle rit, deux fossettes semblables aux miennes se forment aux creux de
ses joues, rosies par l’afflux de sang. J’adore nous découvrir chaque jour de
nouvelles similitudes.

Je roule prudemment jusqu’à la maison. Nous habitons un petit pavillon dans


la banlieue de Cincinnati. Comme d’habitude, je n’ai pas envie de rentrer. Je sais
que ma femme, Callie, sera là et qu’elle trouvera quelque chose à redire, que ce
soit sur ma tenue, la façon dont j’aurai avancé la voiture dans l’allée, la manière
dont la porte aura claqué avec plus ou moins de force et j’en passe.

Gueuler pour gueuler, voilà son divertissement préféré.

Je me gare enfin sur le côté gauche de la bâtisse aux murs blancs. Quelques
feuilles sont coincées dans les gouttières du toit recouvert d’ardoises grises, le
temps commence à se réchauffer peu à peu, mais le fond de l’air est encore frais.

Je descends et ouvre la porte arrière. J’enfonce un bonnet rose sur les boucles
châtain de Lily et l’aide à enfiler sa veste, avant de la saisir sous les bras pour la
poser au sol.

– Maman ! s’écrie-t-elle en courant en sa direction.


– Eh, salut ma chérie !

Je tourne la tête, Callie se tient en retrait près du coffre de la voiture, elle


sourit à notre fille et lui fait un gros bisou sur le sommet du front tandis que cette
dernière l’admire. Elle porte un jean et un pull noir. Malheureusement, la vie est
devenue tellement insupportable à ses côtés, que je n’arrive même plus à la
trouver attirante.

Lorsqu’elle lève les yeux vers moi, son regard est glacial. Le mépris habituel
de ma femme ne m’atteint plus, ou presque. J’attrape le cartable de Lily et
m’approche de Callie pour lui dire bonjour. Mais elle m’évite dans un soupir. Je
souffle en la contournant, excédé.

Comme toujours, je tente de faire des efforts dans le but de sauver mon
mariage, pour notre fille. Mais sa mère est égoïste, bornée dans ses
retranchements merdiques. Elle se braque et refuse de faire un pas vers l’homme
qu’elle a volontairement épousé il y a cinq ans.

Je me résigne à la laisser dans son coin et n’insiste pas quant au fait de


recevoir un éventuel geste affectueux de sa part. Alors que Lily regarde un
dessin animé en mangeant son goûter, je l’embrasse sur le dessus de la tête et me
rends dans mon bureau. Je ferme à clef et m’affale dans mon fauteuil, parcourant
la pièce des yeux.

Putain de vie de couple à la con.

Demain, je dîne avec Andrew, mon meilleur ami, en l’honneur de ma


nouvelle société. Une virée entre nous, juste deux potes qui se disent tout et qui
s’éclatent, voilà ce qu’il me faut. J’ai hâte d’y être pour oublier l’ambiance
malsaine qui règne ici, entre ma femme et moi.

J’attrape le téléphone pour appeler Andrew, afin de confirmer notre soirée.


Les tonalités s’accumulent jusqu’à ce que quelqu’un finisse par me répondre, la
voix essoufflée.

– Allô ?
– Salut Cassidy, c’est Braxton.
– Ah ! Salut Brax ! Désolée, Andrew est en train de peindre la chambre de la
petite, alors je supervise !

Nous rions à l’unisson.

– Lui, peintre ? C’est la meilleure de l’année celle-là ! Vous auriez dû


m’appeler, je lui aurais filé un coup de main.
– Merci, c’est adorable de proposer ton aide. C’est juste que… on ne voulait
pas encore qu’il y ait des problèmes avec ta femme.
– C’est super Cassy, je suis content pour vous. Pour ce qui est de Callie, tu
sais, au point où j’en suis… Bref, comment vas-tu ?
– Oh, très bien, même si on court partout avec Nina qui pointera le bout de
son nez en juillet !
– Je comprends, si vous avez besoin de moi, n’hésitez surtout pas. Mais,
revenons-en à nos moutons. Tu sais si c’est toujours bon pour Andrew, demain ?
– La soirée pour ta société, c’est ça ?
– Oui.
– Tu rigoles, il ne me parle que de votre rendez-vous, il est vraiment heureux
de fêter ça avec toi. Vingt et une heures au Venus, je ne me trompe pas ?

Le Venus est le restaurant discothèque où j’ai réservé. C’est un endroit huppé


dans lequel nous sommes certains de ne pas être emmerdés par les abrutis qui
cherchent les problèmes lorsqu’ils ont bu un coup de trop.

– Oui exactement, car je mets Lily au lit avant de partir. Donc c’est OK ?

Après un long silence, elle me répond enfin.

– Il me dit que oui et de te faire beau gosse !

Elle râle et murmure à Andrew que lui n’a pas intérêt à se faire trop beau. Je
souris, ces deux-là me font rêver. Ils sont tellement amoureux que cela en
aveuglerait presque tous ceux qui les entourent.

– Super, alors à plus tard les tourtereaux, prenez soin de vous.


– À plus Brax, bisous !

Je raccroche, alors que Lily tambourine à la porte de mon bureau, parce


qu’elle ne veut pas que sa mère lui fasse prendre son bain.

– J’arrive mon petit crapaud d’amour !

J’ouvre et trouve ma fille en pleurs, lovée dans son peignoir, et sa mère près
de la salle de bains, une main sur le visage.

– Si tu faisais moins la gueule, elle voudrait faire plus de choses avec toi,
sermonné-je ma femme, tandis que ma petite fille me suit maintenant de près,
toute fière.

Je m’apprête à fermer la porte derrière moi, mais Callie m’en empêche et me


fixe de son regard le plus noir.

– Tu as quelque chose à ajouter ? lui demandé-je.


– Si je fais la gueule, c’est parce qu’on a une vie de merde, Brax.

Je pivote en direction de Lily qui est en train de mettre ses jouets dans la
baignoire et sort de la salle de bains pour éviter qu’elle ne nous entende.

– Ce n’est pas comme si j’essayais d’arranger les choses et que tu me


repoussais à chaque fois ! chuchoté-je, d’une voix sèche.

Elle m’examine encore une minute, son air blasé m’épuise.

– Je vais préparer le repas, balance-t-elle en m’abandonnant dans le couloir.

Encore une fois, le dialogue est rompu. Elle disparaît dans le salon et
marmonne.

– C’est ça, fuis. De toute façon, que sais-tu faire d’autre ?! crié-je.

Aucune réponse ne me parvient, bien entendu. Pourquoi répondre à un


homme qui tente tant bien que mal de sauver son mariage ? La plupart des
couples se contentent de divorcer et de refaire leur vie. Ensuite, ils ne deviennent
certes pas les meilleurs amis du monde, mais ils ont au moins toujours un peu
d’estime l’un pour l’autre. Callie, elle, n’en a aucune pour moi. Je me demande
pourquoi les femmes sont surtout attirées par les salopards. Je veux dire, les
vrais, ceux qui sont incurables et qui tapent sur leurs femmes ou encore les
trompent avec des dizaines de gonzesses ?

Parfois, j’aimerais être un connard sans scrupule, plutôt qu’un mec beaucoup
trop romantique et gentil, foncièrement trop gentil.

Le plat de ma main heurte le montant de la porte, en même temps qu’une


injure s’échappe de mes lèvres. Heureusement, ma fille ne m’a pas entendu.
Je retourne dans la salle de bains, essuyant discrètement une larme de rage au
coin de mon œil.

– Ça va papa ?

Lily se tient dans son petit peignoir rose avec des oreilles de lapin, son jouet
en forme d’étoile de mer entre les doigts, un immense sourire et ses yeux bleus
remplis de joie qui me rappellent pourquoi je suis encore là.

– Ça va mon bébé, allez hop, au bain !

Je l’attrape sous les bras et la chatouille. Ses éclats de rire sont pour moi la
mélodie du bonheur, celle qui parvient à me sortir de ma tristesse et de ma colère
quotidiennes en une fraction de seconde. Elle est mon point d’ancrage, ma bouée
de sauvetage, ma seule raison d’exister.

Avoir un enfant si tôt était certainement la dernière chose que nous aurions dû
faire quand nous nous sommes rencontrés, Callie et moi. Pourtant aujourd’hui
ma fille est le numéro un de mon cœur, jamais je ne pourrais vivre sans elle et je
n’ai aucun regret lorsque je repense à nos moments passés. Ses premiers pas, sa
première dent, son premier mot.

Non, ça n’est ni la faute de Callie ni celle de notre insouciance de l’époque.


C’est moi. Toujours moi et mes foutues valeurs, mes putains de convictions à
vouloir faire les choses dans l’ordre comme me l’a appris mon père. On se doit
d’épouser la femme qui devient la mère de nos enfants, celle qui donne la vie
pour nous. Même aujourd’hui, je ne le regrette pas, ou pas entièrement. Il est
hors de question que je cède au sempiternel « Tu sais de nos jours, il y a des gens
très bien qui divorcent. » Je ne veux pas faire partie de ceux qui abandonnent les
traditions et détruisent le peu de magie qu’il reste encore dans notre monde.

Alors que ma fille commence à frissonner, je l’aide à se sécher et à mettre son


pyjama avant de l’installer pour le repas. Sur la table, trois assiettes ainsi qu’une
grande marmite sont disposées. Callie est appuyée contre le plan de travail,
grignotant un bout de pain en trifouillant son téléphone.

Je m’approche d’elle, entreprenant une dernière tentative. Je pose ma main à


côté d’elle et la regarde d’assez près pour qu’elle ne puisse pas m’éviter.
– Pourquoi tu fuis constamment ? De quoi as-tu peur Callie ?

Elle soupire. De toute manière, elle soupire TOUJOURS.

– Je suis lasse d’entendre les mêmes phrases tous les jours, toutes les
semaines, voilà tout.
– Mais c’est toi qui provoques cette situation enfin ! dis-je en haussant le ton,
excédé.
– Et qu’est-ce que je fais, dis-moi Brax ? À part me mettre de côté pour élever
notre fille ?
– Je t’en prie, ne joue pas la carte de la pauvre mère abandonnée par son
méchant mari toujours au travail ! Je fais tout pour que tu me reviennes, mais tu
m’échappes quoiqu’il arrive ! Tu ne dors plus avec moi et maintenant tu ne me
dis même plus bonjour, que veux-tu que je fasse de plus, hein ?
– Je te préviens, si tu me quittes…

Je dresse une main entre nous pour la faire taire et tourne les talons avant de
perdre mon sang-froid. Je refuse d’entendre encore ses menaces. Tout
simplement parce qu’elles me rappellent combien je suis enchaîné à cette vie et
rien ni personne ne pourra y changer quoi que ce soit.

1 Équivalent de la grande section de maternelle en France.


2

Braxton

Adossé au mur de l’entrée, j’évite une gifle de justesse.

– Putain Callie ! Mais tu es complètement folle ! Je t’avais prévenue depuis


longtemps que je sortais ce soir, mais tu ne m’écoutes jamais !
– Dis-le si tu vois quelqu’un d’autre !
– Non mais c’est quand même fou ça ! On dirait que tu rêves que je te trompe,
rien que pour avoir une bonne raison de me faire passer pour un monstre !
– Sortir avec ce coureur de jupons de Tillman !

Un rire rempli de sarcasmes s’échappe de ses lèvres, avant qu’elle ne


poursuive.

– C’est comme si tu m’avais déjà trompée !

Je soupire. Toujours cette violence. Celle des mots, des maux. J’en reviens à
penser à notre rencontre et à quel point ce qui me faisait craquer chez elle a pris
un tout autre sens aujourd’hui.

Caractérielle. Chiante.

Attachante. Chiante.

Belle. Chiante.

Gentille. Chiante.

Bref, je crois que j’ai fait le tour de la question, ma femme est chiante. Mais
pas de ces chieuses qui sont tellement agaçantes que ça les rend attendrissantes.
Non, plutôt de celles qui pourrissent la vie de leurs maris, qui pourtant font tout
pour elles, mais qui s’en prennent quand même plein la gueule dès que
l’occasion se présente.

– Je t’ai déjà dit qu’il allait se marier et que sa future femme est enceinte !
Mais de toute façon, même avant, je ne t’ai jamais trompé lorsque nous sortions
lui et moi ! Alors je ne vois pas pourquoi ça commencerait !
– Si tu le dis. En tout cas, tu n’iras pas.

Elle se rend à la cuisine, mais je ne compte pas en rester là. Nous sommes
samedi, il est tout juste dix-huit heures et il est hors de question que j’annule ma
soirée avec Andrew.

Je la suis, laissant planer le silence pendant une demi-seconde, puis je


reprends dans un rire ironique :

– Mais pour qui te prends-tu au juste ? Ma mère ?


– Pour ta femme, rétorque-t-elle tout en vidant le lave-vaisselle sans
m’accorder le moindre regard.

Je m’esclaffe de plus belle.

– Tu n’es ma femme que lorsque cela t’arrange !

Elle se redresse et me fixe.

– Quoi ? lui demandé-je, agacé.


– Tu vas y aller alors ?
– Oui, je suis désolé mais je n’annulerai pas une nouvelle fois pour rester ici.
– Ravie d’apprendre que ce soit tant un fardeau d’être chez toi, avec nous.

Soudain, ma colère monte, j’essaie de la contenir tant bien que mal.

– Ne t’avise pas d’insinuer que je ne veux pas être avec ma fille, parce que je
pourrais devenir très méchant et tu le sais !
– Ah, parce que tu es gentil en temps normal ?
– J’en ai assez entendu comme ça, je vais courir !

Je l’abandonne et me dirige dans le dressing pour me changer. Callie grogne


encore quelques-unes de ses insultes habituelles, mais je ne relève pas et
poursuis mon chemin.
En passant devant la porte de sa chambre, j’aperçois ma petite chérie qui joue
tranquillement avec ses poupées. Elle n’a jamais rien eu qui me rappelle sa mère,
excepté ses magnifiques yeux bleus. De plus, elle ne jure que par moi, au grand
dam de ma femme. Ce qui leur fait une différence de plus.

Une fois dans le dressing, mes habits de ville tombent sur le sol, les muscles
sculptés de mon ventre tremblent encore d’énervement après cette énième
altercation. J’enfile machinalement un survêtement gris, un pull de la même
couleur et mes tennis, puis enfouis mon portefeuille et mon téléphone dans la
poche zippée du pantalon.

Je traverse le salon et accorde un dernier regard à ma femme avant de sortir,


espérant un geste de sa part, un sourire, un signe, même si je sais pertinemment
que c’est peine perdue. Mais elle me tourne le dos, faisant mine de lire. Je claque
la porte et commence mon jogging.

Après avoir fait plusieurs fois le tour du quartier, je suis en sueur. Mon rythme
cardiaque est stable, mais rapide, et ma respiration toujours fluide. Faire du sport
et me tuer au boulot, voilà les deux seules choses qui parviennent à m’apaiser de
toutes ces tensions et de ce besoin, bien qu’humain, de soulager mes envies
d’homme.

Presque trois ans que le lit est vide et cinq que nous n’avons plus fait l’amour.
Je crois que si certains de mes amis savaient ça, ils ne comprendraient pas
pourquoi je ne veux toujours pas divorcer. D’ailleurs, peu de gens autour de moi,
connaissant notre situation, saisissent mon insistance à croire toujours en mon
mariage.

J’inspire un grand coup à l’approche de la maison et chasse ces pensées noires


de mon esprit. Quand je pénètre dans la cuisine, il est dix-neuf heures et Callie
est en train de faire le repas pour Lily et elle.

Dès qu’elle m’aperçoit, elle quitte la pièce et fuit, toujours et encore.

Ma présence est-elle si désagréable que cela ?

Son mépris et son ignorance me font peu à peu perdre la confiance


inébranlable que j’avais auparavant en moi. Peut-être qu’inconsciemment, je
reste pour ne pas me retrouver seul, seul sans ma fille et seul tout court. Callie a
réussi à me persuader que je serais incapable de séduire une autre femme, une
femme bien.

***

Après avoir terminé son dessert, Lily se lève de table pour rejoindre ses
dessins animés. Il est bientôt vingt heures, je débarrasse et vais me préparer.

Une douche brûlante plus tard, un choix cornélien de vêtements s’impose à


moi. Je n’aime pas passer des heures à sélectionner mes fringues comme si
j’étais une nana. J’ai tellement peu l’habitude de sortir ces temps-ci que j’en
oublierais presque comment on se sape… J’enfile un boxer et une chemise
blanche, puis glisse dans mon jean noir.

Une fois habillé, je remarque qu’il est plus que l’heure que je parte et Lily
n’est toujours pas au lit. Je me hâte dans la salle de bains pour tailler ma barbe,
mais dans ma précipitation le rasoir m’échappe et me blesse le doigt.

– Argh ! Putain !

Callie me rejoint peu de temps après, ayant probablement entendu mon cri.

– Pourquoi tu hurles comme ça ? m’interroge-t-elle alors que j’ai la main sous


l’eau.
– Je me suis coupé, ne t’en fais pas, dis-je froidement.
– C’est tout ! Tu n’es vraiment pas doué.

Elle roule les yeux en soupirant, attrape la trousse de secours dans un placard
puis la jette dans le lavabo, avant de repartir aussi sec. Plus les jours passent et
moins je suscite son intérêt.

Je retire mon alliance et enroule mon annulaire d’un pansement, quand mon
téléphone sonne dans le fond de ma poche. Une fois l’appareil en main, je vois
qu’il s’agit d’Andrew et décroche immédiatement.

– Allô ? dis-je, tout en continuant de me raser.


– Qu’est-ce que tu fous Brax, il est vingt et une heures !
– Ouais, excuse-moi, je vais être à la bourre, il faut encore que je mette Lily
au lit et j’arrive.
– Ça va, t’inquiète, je t’attends à la table, c’est juste que je me faisais du
souci, tu n’es jamais en retard.
– Je sais, je me dépêche.
– Ça marche, à toute.

Tout en raccrochant, je m’essuie le visage à l’aide d’une petite serviette,


vaporise un peu de parfum le long de mon cou et vais chercher ma petite fille
pour la border.

J’ai la surprise de voir que Callie a quand même pensé à lui mettre son
pyjama. Elle s’est assoupie sur le canapé, enroulée dans son plaid rose à cœurs.
Je la porte délicatement jusqu’à son lit et dépose un bisou sur son front. Elle
s’étire, se retourne et se rendort. Je la regarde une dernière fois, attendri par
l’amour inconditionnel qui nous lie, avant de me rendre dans l’entrée.

Ma veste enfilée, une voix parvient à mes oreilles.

– Tu rentres à quelle heure ? dit-elle sèchement, adossée au mur du couloir.

En fait, je commence à me demander si ça n’est pas elle qui soutient les


fondations de cette maison, plutôt que le contraire.

– Depuis quand ça t’intéresse Callie ?

Elle soupire. Décidément, à elle toute seule, elle brasse plus d’air qu’un
moulin à vent aujourd’hui.

– Tu rentres à quelle heure ? réitère-t-elle sur le même ton.


– Je ne sais pas ! râlé-je, j’ai mes clefs de toute façon, tu n’as pas besoin de
me chaperonner, j’ai 30 ans, pas 12.

Elle lève les mains et écarte les doigts en grimaçant.

– Tu… m’exaspères ! se plaint-elle avant de repartir vers la cuisine.

Ouais, je la saoule, je l’exaspère, je la fatigue. On connaît la chanson. Je jette


un coup d’œil à ma montre, vingt et une heures quinze. Ni une ni deux, je saute
dans ma voiture, direction le Venus.
3

Braxton

Il est vingt et une heures trente lorsque je ralentis devant le Venus dont
l’enseigne rouge clignote rapidement. Je gare l’Audi et avance d’un pas assuré
jusqu’à l’entrée.

Je pousse la porte battante du côté restaurant et m’engage à l’intérieur.


L’endroit est classe et élégant, comme toujours. Les murs d’un blanc immaculé
sont recouverts de tableaux modernes et les baies vitrées sont habillées de longs
rideaux de velours beige assortis aux chaises confortables. Le mobilier est plutôt
opulent et les nappes de soie, la vaisselle de porcelaine et les verres en cristal qui
tintent sont d’une grande qualité. Le sol est fait de marbre et les nombreux
miroirs disséminés le long des murs agrandissent les lieux. J’adore venir ici avec
mes proches. Une odeur délicieuse de nourriture se diffuse dans l’air et la pièce
est bondée de beau monde.

J’aperçois Andrew au fond de la salle, agitant le bras pour attirer mon


attention. Lorsque j’arrive à sa table, il est en train de boire tranquillement un
scotch. Habillé d’un pantalon de costume hors de prix et d’une chemise d’un
grand créateur, mon ami se lève et me salue de son accolade habituelle, franche
et fraternelle. Ses cheveux noirs et ses yeux de la même teinte lui donnent un
aspect un peu sévère et pourtant, il a le cœur sur la main. Malgré le fait qu’il soit
très riche grâce à sa société boursière, il a toujours su rester simple.

Nous nous sommes rencontrés dans un bar, il y a plusieurs années, alors que
je tentais d’échapper durant quelques heures à mon quotidien et que lui venait
draguer tout ce qui bougeait, avant qu’il ne tombe sur La femme, celle qui a
bouleversé son monde. C’est d’ailleurs leur amour qui m’a donné le courage de
ne pas sombrer, j’y entrevois l’espoir de vivre un jour, moi aussi, une relation
semblable à la leur.

Je n’avais pas de boulot et il n’avait pas d’ami. Il m’a proposé d’être son
chauffeur et très vite, nous sommes devenus aussi inséparables que des frères. Je
lui dois tout, et plus encore, car si ce soir nous fêtons l’ouverture de ma société,
c’est en grande partie grâce au soutien d’Andrew et de sa future femme, Cassidy.

– Salut Brax, comment vas-tu ?


– Bien maintenant… et toi ? Comment se porte Cassidy ?
– Elle est fatiguée, mais tu la connais, c’est une machine ! Je suis sûre qu’à
l’heure qu’il est, elle est en train de monter le lit de la petite, alors qu’elle m’a
promis de se ménager, répond-il en riant.

Je souris.

– On ne se refait pas hein, tu es bien placé pour le savoir, lui glissé-je avec
d’un clin d’œil.
– C’est bien vrai, mais assez parlé de moi ! Ce soir, je lève mon verre à mon
ami, mon frère et à la fierté que j’éprouve pour lui ! s’exclame-t-il en me tendant
un whisky que la serveuse vient de déposer.
– Il faut toujours que tu en fasses trop, déclaré-je en trinquant avec lui.
– Non Brax, putain c’est la fête ! Tu es patron, tu ne bosses plus pour moi ni
pour personne d’autre, est-ce que tu réalises ?
– Et comment, que je m’en rends compte !
– Alors à la tienne frérot !

***

Je commence à me détendre et prends conscience du poids des mots


prononcés par Andrew. Je suis le boss de ma société de chauffeurs privés et rien
ni personne n’a réussi à se mettre en travers de mon chemin. J’ai réalisé ce projet
haut la main et c’est en partie grâce à cela que j’arrive encore à me lever le
matin.

Comme toujours, grâce à Andrew, je n’ai pas eu besoin de beaucoup de temps


pour me sentir libéré et soulagé, loin du boulet qui est enchaîné à mes pieds
quotidiennement. À l’évocation de nos souvenirs communs, des rires éclatent à
notre table, et se propulsent à travers la pièce sous les regards agacés de
quelques convives trop coincés. La fin du repas approche et nous nous rendons
alors dans la partie night du Venus.
Il est presque minuit et la fête bat son plein. Les gens qui sont ici sont
principalement de futurs héritiers, des actionnaires de grosses entreprises et des
jeunes filles de bonne famille. « Setting Fires » de The Chainsmokers résonne
dans les énormes basses, alors que la foule se déhanche.

Nous nous installons à une table entourée de larges canapés en cuir blanc et
commandons du champagne.

Bien décidé à profiter de ma soirée et à ne plus culpabiliser pour des choses


dont je ne suis pas responsable, je me lève et commence à danser, tout en faisant
le clown, me balançant de gauche à droite devant les banquettes. Andrew me
rejoint et imite ma chorégraphie qui, je l’avoue, est vraiment lamentable. Nous
rions sans nous soucier de ce que les autres peuvent bien penser.

L’ambiance est à son maximum quand, plusieurs morceaux plus tard, Andrew
s’approche de moi et me glisse un mot à l’oreille. Il aimerait partir, car il est
fatigué. Mon cul ouais, il ne peut définitivement pas vivre sans sa belle. Il a
passé la soirée avec son téléphone à la main. Ces deux-là me font vraiment rêver,
je ne cesserai jamais de le penser. Cela ne me dit rien de me retrouver seul ici,
mais je décide de rester un peu, n’étant bien entendu pas pressé de retourner
chez moi. Mon meilleur ami insiste pour que je le suive, mais je le rassure quant
au fait que je ne conduirai pas si j’ai trop bu et il finit par partir après m’avoir
lourdement félicité pour la « Miller Private Company », mon entreprise, mon
tout récent et nouveau bébé.

Le bar est un peu éloigné des énormes basses qui tapent. Mes tympans me
remercient. Je m’assois sur l’un des grands tabourets en cuir blanc et attends
sagement. Les minutes passent et le serveur qui se déplace au milieu de tout ce
monde n’a pas l’air de vouloir s’occuper de moi. Je commence à comprendre
que je n’ai pas intérêt à avoir trop soif.

Je soupire, abandonne et m’apprête à me lever, quand ledit serveur


m’interpelle :

– Monsieur, attendez !

Avec assurance, il fait glisser une coupe de champagne jusqu’à moi. Je lui
signale son erreur.
– Désolé, vous vous trompez de client, je n’ai pas encore commandé.

Je repousse le verre du plat de mon index, mais il hoche la tête en me


souriant.

– C’est de la part de la jeune femme, là-bas.

Il pointe une table du doigt.

Quand mon regard se pose enfin sur elle, tous mes sens cognitifs sont en
attente et se perdent dans l’air. Il m’arrive alors un truc devenu très rare dans ma
vie.

« Deep Under » de Jayd Ink résonne au loin dans les enceintes quand je croise
les yeux de cette fille. Ses iris, mélange de turquoise et de vert, brillent dans la
pénombre du club. Passant une main dans sa longue chevelure ondulée, pêle-
mêle d’une gamme de trois châtains très clairs, elle me sourit et me fait un signe
en agitant brièvement ses doigts. J’ai le souffle coupé par ce sourire étincelant et
intrigant. Mon rythme cardiaque est inhabituellement instable. Comme je suis un
grand sportif, ça ne se produit que très rarement, lorsque je repousse trop les
limites, mais certainement pas là, dans ces circonstances.

Au vu de sa pimpante attitude, j’ai des flashs nostalgiques de l’époque où


j’avais 20 ans et où j’étais insouciant. Ce temps est bien loin derrière moi.

Alors que je manque de tomber de ma chaise, restant comme un abruti à fixer


cette inconnue qui doit bien avoir six ou sept ans de moins que moi, la réalité se
rappelle à moi. Je secoue la tête, me frotte le visage et me retourne face au
barman, qui a assisté à toutes mes réactions.

– Désolé, mais je n’accepte pas le cadeau, lui déclaré-je, en repoussant de


nouveau la coupe.

Il me regarde, d’abord intrigué, puis il rétorque :

– Écoutez, vous faites ce que vous voulez, mais ce verre est payé et je ne vais
tout de même pas le jeter. Si ?

J’arque un sourcil, hésitant. Je ne suis plus un gamin, je sais que quand une
nana vous offre un verre, c’est purement et simplement qu’elle vous drague.
Alors je ne peux pas l’accepter, sans quoi cela voudrait dire que je suis ouvert à
ses avances ! Certainement pas ! Aucun risque de ce côté-là !

De toute façon, ce n’est pas la première fois qu’on tente de m’offrir à boire.
Alors pourquoi, aujourd’hui, hésiterais-je à refuser ?

Je fixe la boisson comme si ce choix allait faire basculer ma vie, comme si


elle dépendait de ces quelques bulles mordorées.

Devant ma difficulté à prendre une décision, le serveur intervient de nouveau.

– Vous n’avez qu’à le donner à quelqu’un, ce n’est que du champagne, pas


une demande en mariage ! me balance-t-il avant de repartir.

Après tout, pourquoi pas. J’empoigne le verre, pressé de m’en débarrasser, et


me retourne brusquement pour le refiler au premier venu. Mais, comme si je
n’avais pas assez de tourments psychologiques à gérer, je renverse la coupe sur
la personne qui se trouvait juste derrière moi.

Probablement trop habitué à la violence de Callie à mon égard, je m’attends à


me faire incendier ou même à ramasser une gifle. Mais l’intéressée se contente
de s’essuyer à l’aide d’un mouchoir en tissu. Je peux y lire deux lettres brodées
en fil d’or : K & A.

– Il fallait le dire si vous n’aimiez pas le champagne, dit-elle d’une voix


mélodieuse.

Jusqu’à présent, j’étais bloqué sur l’énorme tache maculant sa robe, mais en
levant les yeux sur son visage, mon muscle cardiaque la reconnaît
immédiatement.

– Il ne fallait pas vous trouver derrière moi ! D’abord un verre et maintenant


ça. Lâchez l’affaire, je suis un homme marié, me braqué-je en me levant pour
partir.

Cette réaction ne me ressemble pas, habituellement je lui aurais proposé une


coupe à mon tour, pour la dédommager, ou même de lui payer le pressing. Mais
cette jeune femme est visiblement tout ce qui effraie mes sens, puisque je ne les
contrôle plus.

Je la laisse en plan et m’apprête à rejoindre la sortie, quand elle m’interpelle :

– Vous êtes marié, la belle affaire. Elle est où votre alliance ?

Je reste de dos, palpant mes doigts. Une scène me revient alors à l’esprit.

Enlever l’alliance.

Faire un bandage.

Oublier de remettre l’alliance.

Partir.

Merde.

Je me retourne, soudain amusé par la situation, sachant très bien que je vais
être peu crédible.

– Si je vous disais que j’ai oublié de la remettre, après avoir soigné ça…

Je lève la main qui porte le pansement et reprends :

– … Je suppose que vous ne me croirez pas ?

Elle me sourit puis fronce les sourcils. Encore ce sourire, putain. Il me fait de
l’effet et je peine tellement à me l’avouer que j’ai du mal à le regarder.

Qu’est-ce qui m’arrive ?

– Je vous croirai seulement si vous acceptez que je vous offre un autre verre,
propose-t-elle.

Elle est têtue, mais ça me fait sourire. Est-ce bien raisonnable ? Oh après tout,
pourquoi pas ? Maintenant qu’elle sait que je suis marié, elle ne tentera rien.
Quel genre de fille ferait une chose pareille ? Les filles n’aiment pas se faire
rembarrer, alors je suppose qu’elle a compris le message.
Pourtant un doute subsiste. Elle me défie, je le vois dans ses yeux. Je ne suis
que très peu habitué aux regards bravant toutes logiques et toutes règles. Mon
truc à moi, c’est la sagesse, la raison, la monotonie. Là, au moins, je sais où je
vais, ce que je fais et ce que je ressens ou plutôt ce que je ne ressens pas. Alors
oui, c’est plat, c’est ennuyeux. Mais ça me permet de garder le contrôle.

Je me décide enfin à répondre, souriant encore sans le vouloir. J’ai si peu


l’habitude de sourire, que j’en ai déjà mal aux zygomatiques.

Bon sang, qu’est-ce que je fous ?

– Alors laissez-moi vous l’offrir, pour la robe, tenté-je de négocier pour ne


pas passer pour le con de service.

Non mais… encore mieux ! Et si je la fermais pour voir ?

Elle reste silencieuse. Puis, avec un clin d’œil, elle s’approche et plonge ses
yeux dans les miens. Je ris nerveusement, à la fois amusé et apeuré par son
audace.

Pourquoi est-ce que j’ai peur et surtout, de quoi ai-je peur ? Le self-control est
mon maître mot. Je suis un homme intègre et fidèle en toutes circonstances et
tout sentiment. Le jeu est dangereux et j’en connais une qui serait folle de me
voir ainsi, ou peut-être pas ? Mais dans tous les cas, il faut arrêter cette
mascarade.

Devant mon incertitude, mes sens décident alors pour moi. Deux nouvelles
coupes en mains, je parviens à me ressaisir, avant d’arriver à la table où elle
m’attend.

Mais alors qu’une minute plus tôt, j’étais déterminé à lui donner son verre et à
prendre congé, maintenant j’en suis incapable. Comme lorsqu’on a face à soi une
bougie qui se consume, et sachant qu’on va se brûler si on la touche, on ne peut
s’empêcher d’y mettre les doigts.

Finalement, je m’assois face à elle, résigné, puis je bois une gorgée de


champagne.

– Donc comme ça, vous êtes marié ? m’interroge-t-elle en faisant tinter sa


coupe de ses ongles vernis.
– Je viens de vous le dire, dis-je froidement.

Mais mon comportement glacial semble l’amuser. Son rire dure une fraction
de seconde, ce qui fait se soulever sa poitrine. Puis elle me sourit
diaboliquement.

– Dans ce cas… quelle femme est assez folle pour laisser un homme comme
vous, seul dans la même pièce que moi ?
4

Braxton

Assis sur ma chaise, je reste estomaqué par autant d’arrogance et d’aplomb.


Mais pour qui se prend-elle, au juste ? Je pince mon menton entre mon pouce et
mon index. Mes yeux la fixent tandis que je pose mon coude sur la table.

Son visage est doux mais provocant, son sourire est charmeur mais insolent,
son regard est magnifique mais imprudent, et son côté sauvage est accentué par
ses cheveux ondulés.

– Je vous trouve bien sûre de vous, mademoiselle, déclaré-je, légèrement


amusé.

Mais qu’est-ce qui me prend ?

– J’attends, alors… quelle femme ? insiste-t-elle.


– En quoi cela vous concerne ?
– Il faut bien que je sache à qui j’ai affaire, sinon c’est déloyal, non ? dit-elle
en souriant.
– Je ne sais pas ce que vous vous imaginez, mais vous allez droit dans le mur.

Mon ton est glacial, pourtant ça ne l’empêche pas d’exploser de rire. Elle
frôle ma main, maintenant posée sur la table, mais je la retire immédiatement.

– Je vais droit où je veux. Alors ?


– Alors quoi !? réponds-je, agacé.

Je n’ai pas assez d’une emmerdeuse à la maison ! Le jour où je sors, il faut


qu’une folle furieuse veuille à tout prix me mettre le grappin dessus !

– Quel genre de femme ose laisser un aussi beau spécimen sortir seul ?
– Le genre de ma femme, je suppose… soupiré-je, sans le vouloir.
Elle sourit et pose ses paumes à plat devant elle. Puis, elle avance son visage à
quelques centimètres de mon oreille. De doux effluves sucrés parviennent à mes
narines. J’ai envie de reculer, de disparaître, mais je n’arrive pas à bouger.

Que quelqu’un me vienne en aide !

– Osez me dire que je ne vous plais pas et je partirai… Vous ne me reverrez


jamais.

Après s’être réinstallée à sa place, elle se contente de boire une gorgée de


champagne. Alors qu’elle m’examine avec une certaine malice dans le regard, je
ne peux m’empêcher de fixer la tache de champagne proche de ses seins.

C’en est trop, à quoi je joue ? Pourquoi est-ce que je la mate ouvertement ?

Où suis-je et qui suis-je ?!

Je me lève, déterminé à la laisser seule à ses lubies de petite écervelée. Mais


ses ongles rouges qui s’enfoncent dans mon avant-bras me stoppent net dans ma
course. Hors de moi, je pivote violemment en sa direction et réduis la distance
qui nous sépare, avant de la pousser contre un mur. Une de mes mains maintient
ses poignets, pour les plaquer au-dessus de sa tête. Je suis à bout de nerfs, mon
cerveau à envie de l’envoyer paître, mais mes muscles n’y parviennent pas.

Pourquoi ?

Nos corps se collent l’un à l’autre malgré moi et ses lèvres rouge écarlate se
rapprochent dangereusement des miennes. Les effluves de son parfum
continuent d’envahir mon odorat et s’emparent peu à peu de ma santé mentale.

Figée, elle paraît surprise par ma soudaine colère.

Pour la première fois depuis longtemps, tout mon être tremble et je ne me


contrôle plus. Je suis pris par une multitude de tourments en même temps,
incapable de relâcher ses bras, inapte à faire le moindre mouvement.

– J’attends. Dites-le ! VOUS NE ME PLAISEZ PAS ! prononce-t-elle très


fort. Ça n’est pourtant pas si compliqué que ça, si ? [Link]…
– Oh bordel, mais tu vas la fermer !
Avant même de comprendre, mes lèvres ont explosé sur les siennes.
Abruptement, bestialement, ardemment. Tandis que je suis porté par les
émanations de champagne de sa bouche, mes mains relâchent ses articulations et
ses doigts s’improvisent une visite dans mes cheveux.

Au bord de l’implosion, je réalise que l’alcool m’a fait céder à une vulgaire
pulsion. L’horreur de la situation me frappe au visage et je prends conscience de
mon erreur.

Dans un mouvement d’autodéfense, je la repousse rapidement. Malgré tout,


elle me fixe, tout sourire. Mes yeux s’ouvrent en grand. Scandalisé, je voudrais
revenir quelques secondes en arrière et ne pas avoir commis l’irréparable.
Envolées mes mœurs et le peu de fierté qu’il me restait. Tout ça pour une garce
qui joue divinement bien de ses charmes.

– Ne t’approche plus jamais de moi ! l’avertis-je avec dureté avant de


m’enfuir.

Je ne me retourne pas, je sais qu’elle jubile. Perturbé et désemparé par ce


qu’il vient de se produire, je tente de me frayer un chemin en direction du
vestiaire pour récupérer mes affaires. Je transpire, je suffoque, j’ai mal là, à
l’intérieur, mon cœur est en feu. J’ai détruit les derniers espoirs qui subsistaient
en moi quant au fait que je n’étais pas un putain de mari infidèle.

Pour la première fois, j’ai craqué. Quoique, craquer n’est peut-être pas le mot
approprié, puisqu’une demi-seconde avant de me jeter sur sa bouche, l’idée de le
faire ne m’avait même pas traversé l’esprit.

Je ne sais pas pourquoi cela a été différent aujourd’hui ni comment j’ai


toujours repoussé avec une certaine facilité les femmes qui me convoitaient…
jusqu’à elle. Ses yeux n’ont eu de cesse de titiller mon subconscient dès la
première seconde où je les ai croisés. Cette fille cumule tous les synonymes
qu’on pourrait trouver au mot « diablerie » !

Fendant la foule, je bouscule tout le monde sur mon passage, récupère ma


veste et parviens enfin à l’extérieur du Club. L’air frais remplit mes poumons,
une douleur lancinante me lacère le torse de part en part, j’ai l’impression que
mon thorax est passé sous un poids lourd de plusieurs tonnes, ou broyé par une
puissante machine, ou transpercé par un violent coup de poignard.

J’ai trop bu pour prendre la voiture. Mais, je ne peux pas rester ici à attendre
que mon taux d’alcool redescende. Si jamais je venais à la recroiser, je ne sais
pas si je lui hurlerais dessus ou si je me mettrais à pleurer. Tout ça n’était
tellement pas prévu au programme !

Bon sang, je l’ai dit pourtant : je suis marié ! C’est tout de même incroyable
de ne pas comprendre une chose aussi simple !

J’attrape maladroitement la clef de l’Audi dans la poche de mon pantalon, et


m’installe derrière le volant. Le reflet de mes rétines dans le miroir de courtoisie
fait peur à voir, je ne suis définitivement pas en état de conduire. Je peine à
soutenir mon regard dans la vitre dans laquelle se réfléchit mon visage honteux.
Je serre les poings et me frappe la tête plusieurs fois.

– Putain, putain, putain !

Pour une fois que je décide de ne pas écouter Callie, que je m’amuse sans
culpabiliser, il a fallu que cela m’arrive ! Cette soirée est un véritable cauchemar
et je vais me réveiller bientôt, je l’espère. Il faut absolument que cela soit le cas,
sinon je suis mort.

Je verrouille les portes, et me félicite d’avoir pris l’option vitres teintées,


avant d’allonger partiellement le dossier du siège. Puis, je ferme les yeux.

Mais ce calme est de courte durée. Il fait froid et je suis beaucoup trop
perturbé par mes conneries pour me reposer ou quoi que ce soit d’autre. Je dois
rentrer, tant pis pour les risques que j’encoure, je ne suis pas non plus bourré à
m’en rouler par terre et je crois que le contrecoup de cette désastreuse sortie m’a
bien fait dessaouler.

Je prends donc la route, direction la maison.

Il est maintenant quatre heures du matin quand j’y arrive sans encombre,
soulagé. Après m’être déchaussé, j’entre dans le salon à pas de loup et fais
encore moins de bruit en longeant le couloir. Je n’ai pas besoin d’une engueulade
à cette heure-ci. Trop d’émotions tuent les émotions !
Enfin dans ma chambre, j’avance sur le carrelage blanc et froid. Le tapis près
de la table de chevet vient alors réconforter la plante de mes pieds par sa
douceur. Je laisse tomber mes vêtements à même le sol. D’un coup de pied, je les
envoie sous le lit en bois d’ébène et me glisse dans les draps soyeux couleur
prune, fraîchement changés par mes soins ce matin.

Allongé sur le dos, je cale mes mains derrière ma tête, sous l’oreiller, et
compte les poutres qui soutiennent le plafond, tout en réfléchissant. J’ai besoin
de remettre mes idées au clair.

Tout était en place pour que nous passions une excellente soirée. J’étais avec
mon frère de cœur et nous nous étions promis de nous éclater. Puis, après son
départ, il a fallu que je tombe sur elle. J’ignore comment elle s’appelle et
d’ailleurs je m’en contrefous.

Je ne suis visiblement pas le genre d’homme qui batifole, mais alors avec une
femme dont je ne connais même pas le prénom : même pas en rêve ! Si ce n’était
pas dramatique à mes yeux, cela pourrait presque en devenir risible. Je ne
comprends pas comment j’ai pu faire une chose pareille. Comment mon
subconscient et mon conscient ont-ils pu s’emmêler les pinceaux au point qu’en
une fraction de seconde, je me sois retrouvé à embrasser cette insolente ?

Je ne suis pas naïf, ce n’était pas un baiser anodin. Il a fait ressurgir en moi
bien des souvenirs oubliés et bien des sensations que je n’avais pas éprouvées
depuis plusieurs années. Ma bouche a mis tant de fougue dans ce baiser ! Même
si cette inconnue m’a déstabilisé, je suis apte à me rendre compte que la chaleur
de ses lèvres pulpeuses m’a fait trembler de partout.

Cette odeur indescriptible me revient alors en mémoire. Je serais incapable


d’en décortiquer la composition. Est-ce possible de sentir aussi bon ? Comment
vais-je pouvoir mener ma vie, l’air de rien, après un tel baiser ?

Toutes ces questions me poussent vers une seule et unique réponse. J’ai adoré
ça. Putain, c’est dur à admettre, mais cela faisait si longtemps que ça ne m’était
pas arrivé. Une telle attirance, une telle alchimie. Son arrogance m’avait déjà
prise dans ses filets, avant même que je ne lui saute dessus. Ouais, j’ai aimé
embrasser cette fille, plus que je ne l’aurais imaginé. Dans le fond, mon
inconscient ne savait-il pas où j’allais en lui offrant ce deuxième verre ?
Je ne veux plus y penser, je ne peux plus continuer à y penser. Demain, j’aurai
tout oublié pour le bien-être de ma famille, tout d’abord, mais aussi pour garder
les pieds sur terre.
5

Braxton

Merde, alors ce n’était pas un mauvais rêve. Les bips du réveil sonnent sept
heures, comme chaque jour, et me torturent les neurones depuis maintenant
plusieurs minutes.

Mon corps s’étire après une nuit plus qu’agitée et je comprends que la soirée
d’hier a bel et bien existé. J’ai vraiment mal dormi. Peut-être à peine trois
heures. J’ai pris l’habitude de me lever tôt pour me retrouver un peu seul avant
que l’ouragan Callie ne daigne refaire son apparition pour m’agresser dès le
matin. La tête lourde, au bord de l’implosion, j’ai la bouche sèche et une soif
incroyable.

Assis sur le bord de mon lit, je bâille et me frotte le visage pour essayer de me
redonner un peu d’énergie. Une fois debout, je traîne des pieds jusqu’à la salle
de bains. La maison est encore endormie. Je retire mon boxer qui libère une
érection matinale. Il y a tout de même un sacré bout de temps que cette partie de
mon corps ne s’était pas réveillée ! Je tente tant bien que mal de me faire croire
que ça n’a rien à voir avec les péripéties d’hier… et m’expose aux multiples jets
d’eau brûlante qui éveillent mes sens d’homme.

Mais qu’est-ce qui m’a pris ?

La tête enfouie sous la pomme de douche, j’ai des flashs de la veille. La


musique qui jouait au moment où j’ai fauté résonne en moi. Je revois ses lèvres
pulpeuses et rouges, son sourire aguicheur et son regard ardent. J’essaie pourtant
de chasser cet épisode de ma mémoire. Mais à quoi bon, puisque je n’y parviens
pas ! Je ne trouve pas de répit depuis que j’ai quitté le Venus. Même lorsque j’ai
enfin réussi à m’endormir, elle a continué de me hanter. Des rêves plus brûlants
et érotiques les uns que les autres, qui se sont enchaînés sans pitié dans mon
subconscient. Ça ne me ressemble tellement pas.
Je me colle une baffe, il faut que mon cerveau se reconnecte à mon corps
bordel, je ne suis pas ce genre de mec !

La douche terminée, je me rase et remets mon alliance en espérant que Callie


n’aura rien remarqué. J’ai la vague sensation de ne plus être à ma place, d’être
un lâche, un moins que rien. J’enfile un jogging large noir et un tee-shirt en
coton gris clair, puis me dirige vers la cuisine, silencieusement. Je croise mon
visage fatigué et mes traits tirés dans le miroir du couloir.

Bravo mon gars… t’assures vraiment pas une cacahuète !

À peine quatre heures me séparent de cette danse de langues et les remords


me rongent. Je ne suis pas celui qui a fait ça, il doit y avoir une explication, ça
n’est pas possible, je n’ai pas embrassé cette fille, non… ? Si. Un café plus tard,
j’avale rapidement un paracétamol pour apaiser mon mal de crâne. L’eau fraîche
vient hydrater les parois de ma gorge aride. Je reviens à la raison, ma conscience
me balance une gifle.

Ouais tu l’as fait, alors maintenant assume que cela te hante, assume que tu
as aimé ça plus que tout ce qui a pu t’arriver ces quelques dernières années, et
crois-moi, tu n’es pas près d’oublier ce baiser.

Ouais… putain, quelle galère…

Je soupire, assis dans la cuisine, me tenant la tête, désemparé.

Mes jambes tremblent, mes pectoraux sont contractés, comme chacun de mes
muscles depuis… elle. Je deviens fou, il faut que je me défoule, il faut que j’aille
courir. J’enfile ma veste de jogging, mes baskets et saute dans l’Audi, direction
le Stanbery Park.

Quand j’arrive, j’attrape mon iPod dans la boîte à gants et déclenche ma


playlist. J’enfonce les écouteurs dans mes oreilles et descends de la voiture en
commençant par de petites foulées jusqu’à l’entrée du domaine.

« Just Hold On » de Steve Aoki se glisse dans mes tympans, le rythme de la


musique ne reflète évidemment pas mon humeur du moment, mais ça me
motive, m’aide à dépasser mes limites.
Des couples, qui se sont pour la plupart certainement formés suite à une
beuverie de la veille, roucoulent sur les bancs, tandis que quelques personnes
âgées promènent leur chien ou lisent leur journal tranquillement. Pour ceux qui
courent, ils ont probablement, comme moi, le besoin d’oublier, de se vider la tête
avant une énième journée pareille à toutes les autres.

Heureusement, j’ai Lily. Je pense à elle, ma fille, mon pilier, mon roc. Et
instantanément, je sens que mes pulsations se stabilisent, que je reprends enfin le
contrôle de moi-même.

Frénétiquement, j’enchaîne les foulées, porté par les paroles de la chanson en


admirant le panorama dont je ne me lasse jamais.

L’herbe verdoyante entoure un chemin propre et entretenu, permettant un


jogging agréable et facile. Au centre, un grand lac impose sa splendeur.

Alors que je me laisse ballotter par le rythme entraînant de la musique, je


remarque qu’un de mes lacets commence à se délier. Je m’arrête quelques mètres
plus loin pour le refaire. J’appuie mon talon sur la tranche d’un banc, quand mes
écouteurs tombent et restent pendus à la couture de ma veste. Au même moment,
une paire de tennis surgit juste sous mon nez.

– J’étais sûre que c’était vous.

Cette voix… Non, ça ne peut pas être… Non, pitié, faites que ça ne soit pas ce
que je crois !

Lentement je me relève et mes yeux remontent le long de grandes jambes


habillées d’un legging bordeaux, pour rencontrer une chute de reins à couper le
souffle. Finalement, quand je me trouve redressé, mes yeux la détaillent et ma
Swatch commence à biper. Mon rythme cardiaque ne me trompe jamais… Oui,
c’est bien elle. La garce qui a gâché ma soirée et ma nuit. Je ne parviens qu’à
balbutier une série d’onomatopées, avant de réussir à m’exprimer normalement.

– Vous… Je crois que j’ai été assez clair hier soir, ôtez-vous de mon chemin,
paniqué-je.

Mais elle reste plantée là, m’affrontant de son sourire. Je me retrouve alors
dangereusement proche d’elle. Ma bouche forme un O et je fronce les sourcils.
J’aimerais la pousser de côté pour m’enfuir, mais mon corps m’interdit de la
toucher. La première et dernière fois que j’ai commis cette erreur, une partie de
mon sens moral s’est envolée. Pourquoi faut-il qu’elle choisisse le même parc, la
même heure que moi, pour aller courir ? Ce n’est plus possible cette situation,
cette tension sexuelle qui m’anime, je n’en veux pas dans ma vie. Je souhaiterais
ne jamais l’avoir rencontrée.

Mais elle a pourtant l’air de penser tout le contraire à mon sujet. Mes yeux ont
alors le malheur de rencontrer les siens, toujours aussi saisissants. Impossible
d’en définir la couleur, du bleu ? du vert ? Les deux. Il faudrait inventer un mot
pour arriver à décrire cette teinte incroyable.

Et voilà que je recommence !

Putain, c’est insupportable !

– Assez clair ? Ce n’est pas moi qui me suis jetée sur vous, il me semble,
jubile-t-elle.

Ouais, c’est ça, régale-toi, monstrueuse garce.

– C’était une erreur, comme vous pouvez le voir aujourd’hui je porte mon
alliance et je suis bel et bien toujours marié, alors oubliez-moi. Vous ne
m’accrocherez pas à votre tableau de chasse.

Je réussis, avec une force surhumaine à la faire se décaler à l’aide de mon


avant-bras et continue aussitôt ma course, loin, très loin d’elle.

Une fois le tour terminé, je ne suis toujours pas parvenu à retrouver un rythme
cardiaque normal. Même si je sais pourquoi et à cause de qui, je me force à ne
pas me le dire. Parce que ça ne doit pas être le cas, je ne peux pas et je ne veux
pas que ça le soit.

Je marche lentement jusqu’à la voiture et m’appuie contre la carrosserie,


tentant par tous les moyens de trouver une solution à mon problème.

C’est alors qu’un cri strident rencontre mes tympans.

Ni une ni deux, je me retourne et je la vois. Au sol, se tortillant de douleur. Je


soupire, lève les yeux au ciel et avance quand même jusqu’à elle, pensant à un
numéro de drague digne d’une mauvaise série.

– Qu’est-ce qui vous arrive encore ?


– Ne vous moquez pas de moi ! Je viens de me tordre la cheville ! se plaint-
elle.
– Bien sûr et puis bientôt vous allez me dire qu’il va falloir que je vous porte
et vous amène jusqu’à l’hôpital ? J’en ai assez entendu, débrouillez-vous toute
seule.

Je tourne les talons et commence à m’éloigner quand elle s’adresse à moi.

– Oui d’accord ! J’avais l’intention d’en remettre une couche, parce que je
suis arrogante et égocentrique et que je ne supporte pas qu’un homme me résiste,
encore moins un homme comme vous. Mais je me suis vraiment fait mal,
justement parce que je voulais me précipiter jusqu’au parking avant que vous
n’arriviez.

Surpris, je me retourne et la détaille, dubitatif. La jeune blonde est toujours au


sol et se tient la cheville. Ses joues s’empourprent et ses yeux se baissent de
honte.

Un soupir las s’échappe de mes lèvres. Quoi : « un homme comme moi » ?


Qu’est-ce que je peux bien avoir que les autres n’ont pas, si ce n’est une alliance,
un contrat de mariage et donc… une femme ?

Alors que mes pensées s’emmêlent, je sens que je vais encore me mettre dans
la merde… mais tant pis. Je l’attrape par la taille et la relève facilement. Son
corps athlétique et galbé à souhait me fait tressaillir. Je secoue la tête pour me
reprendre.

L’aider puis partir, c’est tout. Rien d’autre.

– Vous avez une voiture ? lui demandé-je alors que je l’accompagne jusqu’à
la mienne.
– Non, une amie m’a déposée ici, gémit-elle.

On dirait bien qu’elle s’est réellement tordu la cheville, quel con je peux faire
quand je m’y mets. Imaginer qu’une femme puisse simuler une blessure pour
mes beaux yeux, mais pour qui je me prends ? Pour Brad Pitt ? Je l’aide à
s’asseoir sur le siège passager.

– Comparez les deux, pour voir si c’est gonflé, la conseillé-je.

Elle s’exécute. Comment est-ce possible d’être aussi raffinée et douce de la


tête aux pieds ? D’être la sensualité incarnée dans le moindre geste ?

Putain, voilà que ça me reprend. Calme ta joie, bordel.

– Donc je suppose qu’il va falloir que je vous ramène chez vous ? l’interrogé-
je, en m’installant à mon tour.

Ses yeux se remplissent alors de défi et de malice. Cette fois c’est la merde.
Pour moi, pour ma queue et pour ce qu’il reste de ma fierté. En fait surtout pour
ma queue qui se réveille contre ma volonté dans mon jogging à la vue de ce
regard qui pourrait faire fondre une banquise entière en un battement de cils.
J’attends, je crains le pire et je suis perdu, quand elle entrouvre les lèvres pour
parler.

– Oui, mais pas avant d’être sûre d’une chose…


6

Braxton

Je claque la porte et reste pendu à ses paroles. Heureusement, un buisson


masque l’avant de la voiture et les vitres teintées me rendent à nouveau service.
J’attends donc la suite de sa phrase en retirant ma Swatch et mes écouteurs pour
les ranger dans la boîte à gants. Mais elle ne poursuit pas et se contente de me
fixer sans sourciller.

N’y tenant plus, je décide de la faire réagir.

– Alors, de quoi aimeriez-vous être sûre ? Parce que je n’ai pas toute la
journée et je…

La surprise est totale lorsqu’en une impulsion de jambe, la jolie blonde se


retrouve penchée au-dessus de moi, capturant ma bouche pour, à son tour, me
faire taire. Mélange de langues, de morsures, de salives et de respirations
rauques, le seul fait d’entendre son souffle s’emballer près de moi me fait perdre
la tête et me fait oublier toutes les résolutions que je m’étais imposées jusque-là.

Je parviens, au prix d’un terrible effort, à m’extirper de cette étreinte. Juste un


peu. Je la tiens par les épaules, à quelques centimètres de moi. Ses mains sont
fermement accrochées à ma veste de jogging. Mon souffle est court, le sien est
hésitant. J’ai les yeux baissés, je veux la repousser. Mais quand je les lève vers
elle, ses iris comparables à deux joyaux me supplient d’honorer cette alchimie.
Mon corps, lui, m’ordonne de céder à la tentation. Mon cerveau n’est plus qu’un
vague endroit où sont rangées mes peurs et mes convictions.

– Pas avant d’être certaine de ne pas avoir une chance de faire ça, murmure-t-
elle contre ma langue.

Mon sourire chatouille le sien et il ne m’est plus possible de réfléchir, ni de


prendre la moindre décision sensée. L’irrépressible envie de l’embrasser à
nouveau s’empare de tout mon être. Je lui rends donc, avec deux fois plus de
ferveur que je ne le voudrais, ce baiser qu’elle m’a volé quelques instants
auparavant.

Elle respire, fort. Je respire, bestialement. Ses bras viennent s’enrouler autour
de mon cou avant de plonger dans mes cheveux. Son odeur m’envoûte mille fois
plus encore, et me fait perdre le peu de raison qu’il me reste. Tandis que je suis
pris par l’excitation, mes paumes glissent sous ses fesses pour l’amener aisément
à s’asseoir au-dessus de moi. J’y enfonce mes doigts, la douceur de sa peau est
parfaite. Essoufflé, je sens ses mains se glisser dans ma veste pour me la retirer.
Ses longs ongles rouges et brillants me griffent au passage, je suis transcendé, à
sa merci.

J’empoigne son pull et le fais rapidement passer au-dessus de sa tête,


découvrant sa poitrine généreuse et magnifique.

Son souffle est court, elle gémit, aussi impatiente que moi.

Alors qu’elle dégrafe d’une main son soutien-gorge, je ne peux m’empêcher


de me dire qu’elle a sans doute l’habitude de coucher avec tous les hommes
qu’elle rencontre et qui l’intéressent. Puis, une pensée bien que réaliste me
terrifie : je m’en fous. Ce que mon corps veut à cet instant, c’est elle. Peu
importent les conséquences. Je ne veux pas faire attention, seul tout ce que j’ai
envie de lui faire hante mon esprit.

Je me perds dans la courbure de ses seins, durcis par la fraîcheur du mois


d’avril. Je les embrasse, les mords sans pouvoir m’arrêter, tout en retirant
rapidement mon tee-shirt que je jette sur la banquette arrière. Sa peau a le goût
du désir, du renouveau, d’un second souffle.

Mais alors que rien ne pourrait être plus excitant, l’élastique de mon jogging
s’élargit et sa main tremblante entoure mon sexe. Bordel. Si. Ça, c’est beaucoup,
beaucoup plus excitant encore que tous nos baisers !

Elle me presse, me frotte, m’allonge. Je gémis en mordant de toutes mes


forces dans ses lèvres et pince sa poitrine entre mon pouce et mon index.

J’avais oublié que c’était si bon de se sentir possédé, pris entre cinq doigts
avides de nous donner du plaisir. En même temps qu’elle me libère de mon
pantalon, ses mouvements s’accélèrent. Puis, de son sac à bandoulière sur le
siège passager, elle extirpe un préservatif de son portefeuille, avant de me
l’enfiler avec une dextérité déconcertante.

Le fait qu’elle ait ce genre de chose sur elle veut donc dire qu’elle a
effectivement l’habitude d’avoir des aventures imprévues. Mais ça ne me choque
même pas, même plus. Je ne sais plus qui je suis, comment je m’appelle ni où et
quel jour nous sommes. Je sais juste qu’elle a les yeux bleu-vert, une chevelure
abondante et qu’elle se prénomme Tentation. Ou Folie. Ou les deux.

C’en est trop, mon cœur tambourine dans mon torse pour me supplier
d’assouvir mon désir pour ce corps si menu et sexy.

Mes mains sont brûlantes. Elles me crient de palper cette enveloppe charnelle
et angélique qui s’offre à moi. Je les glisse alors entre sa peau et le tissu de son
legging, tirant sur la couture sèchement pour le faire descendre. Elle penche ses
fesses bombées en arrière pour m’aider et l’envoie d’un coup de pied sous les
pédales de l’Audi. Quand je me rends compte qu’elle ne porte pas de culotte, je
reçois une décharge électrique à l’entrejambe. Ma main se dirige sans
ménagement entre ses cuisses, allant et venant fiévreusement le long de son
antre déjà trempé. Légèrement surélevée par rapport à moi, elle s’incline en
avant et mord la base de mon épaule en griffant les muscles de mon dos.

Soudain, elle souffle quelque chose que je ne comprends pas, empoigne mon
membre et bascule ses hanches en sa direction pour l’enfoncer en elle. Je grogne
en serrant les dents, un bruit rauque et plus puissant que je ne l’aurais voulu
s’échappe de ma gorge.

Elle est chaude, douce, humide, brûlante, réconfortante et étroitement


excitante. Je me perds en elle, toujours plus loin alors que je gonfle, quand elle
se contracte autour de moi. Elle ondule de tout son corps telle une vipère
séductrice. Je geins à chacun de ses coups de reins, elle mène la danse de A à Z
et je me prends à adorer ça. Mes mains moites s’engagent le long de ses courbes
splendides et remontent peu à peu sur ses seins fermes et parfaits.

À force de temps, de souffles chauds, de gémissements et de feulements


d’approbation, de mélange de peaux, de transpirations, de salives et de baisers
incendiaires et mouillés, je constate que les parois de son intimité se resserrent
beaucoup plus. Mon cœur rate un battement, quand par à-coups, elle se met à
jouir avec une force inouïe. Sa voix est aiguë et muée par un plaisir démesuré.
Ses ongles acérés s’enfoncent dans mes abdominaux et elle pince sa lèvre
inférieure entre ses dents.

Ses cris d’abandon, qui me sont offerts, ne manquent pas de me faire la


rejoindre. Je ne savais plus ce que signifiait prendre son pied, aujourd’hui j’en ai
la définition parfaite. Un orgasme divin me possède de part en part. Comme mes
muscles se relâchent, je la laisse peser sur mon corps. Elle a l’air minuscule, là
contre moi, avec son apparence si frêle, alors que son caractère, lui, est plus fort
qu’un roc.

D’un revers de la main, elle actionne la manette du siège et nous tombons en


arrière. Je ne suis pas capable de bouger ou même de penser. Comprendre ce qui
vient de se produire est au-dessus de mes forces, je suis trop bien pour revenir
déjà à la triste réalité.

Elle dépose doucement la tête sur mon épaule, ses longs cheveux chatouillent
mon bras et mon ventre. La chaleur de son corps me rassure, m’apaise. Pour la
première fois depuis des années, j’existe aux yeux de quelqu’un. Même si ce
n’est que passager, je sens que je suis encore vivant et pour moi, ça n’a pas de
prix.

– Je t’avais dit que je savais être convaincante, dit-elle tout sourire, en


baladant ses ongles le long de mon torse.

Je ne lui réponds pas, même si je remarque qu’elle me tutoie et que ça me


plaît. J’enlace son corps, respire l’odeur exotique de son shampoing. Une
dernière fois, une dernière minute. Elle frissonne. Je penche le bras vers la
banquette arrière et attrape ma veste, qui suffit largement à la couvrir.

– Gentleman en plus de ça, me complimente-t-elle en riant.


– On ne se refait pas…

Elle ne se rend pas compte combien ce que nous venons de faire est affreux
pour moi. Je suis marié, bordel, pourquoi j’ai fait ça ? Et voilà… L’idylle est
terminée, laissant place aux regrets et aux remords. Mais je suis con ? Malade ?
Ou simplement tellement débile que je continue de me jeter dans la gueule du
loup, sachant pertinemment où ça me mène ?

Mon corps commence à se tendre, une boule se forme dans ma gorge. Je


regarde l’heure, il est presque dix heures et j’en connais une qui doit se
demander où je suis passé. Je ne peux m’empêcher de penser à Lily. J’ai honte
d’être à la fois un père aimant et maintenant un mari infidèle.

– Je suis désolé, je n’aurais pas dû profiter de la situation, bégayé-je en la


portant avec facilité sur le siège passager.

Lovée dans ma veste, elle me regarde avec un air amusé.

– C’est plutôt moi qui ai profité de la situation, annonce-t-elle en se mordant


la lèvre.

J’ai aussitôt envie de la lui mordre, encore. PUTAIN ! Calme tes ardeurs !

Je retire le préservatif et le dépose dans un mouchoir que je glisse dans le


vide-poches de ma portière.

– Je suis adulte, j’aurais pu dire non. D’ailleurs, j’aurais dû, balancé-je


froidement en regardant droit devant moi.
– Vraiment ?
– Bien sûr que oui.

Le ton qu’elle a employé me laisse penser qu’elle est déçue. Je le suis aussi.
Mais pas pour les mêmes raisons. Je suis déçu de moi-même, déçu d’avoir fauté,
deux fois, d’avoir pris un réel plaisir et de m’être senti délivré avec une autre
femme que la mienne.

– Je suis désolée que tu aies dû te forcer alors.

Je confirme, elle est très déçue et peut-être même vexée aussi.

Elle se tourne côté vitre tout en se rhabillant. Bien sûr que non, je ne me suis
pas forcé, au contraire. Ça m’est apparu comme une évidence, je devais le faire.
Sinon pourquoi l’aurais-je fait ? Je ne suis pas cupide ni égoïste ni le genre à
coucher pour coucher. Pourtant c’est arrivé et je m’en veux à mort. Mais
j’éprouve en même temps ce sentiment contradictoire de satisfaction. C’est
affreux, cette sensation : culpabiliser à en avoir le cœur qui saigne et à la fois
mourir d’envie de recommencer, maintenant.

Mais il ne le faut pas, retiens-toi, putain, tu délires complet !

Je m’adresse finalement à elle, tout en passant une main dans ses cheveux et
remarque qu’ils sont d’une douceur extrême.

– J’ai vraiment eu l’air de me forcer ?

Une fois revêtue et rechaussée, elle tourne vaguement la tête vers moi, et me
fait un petit sourire attendrissant.

– Non, vraiment pas, au contraire, souffle-t-elle.

Je souris, rassuré de ne pas avoir perdu la main.

Mon Dieu, qu’est-ce que je viens de dire ? Je suis horrifié par mes propres
pensées.

– Alors, ne t’imagine pas des choses stupides. Oui, c’était une erreur pour
moi, parce que j’ai 30 ans passés et que je suis marié et père d’une petite fille de
5 ans. Mais j’ai aimé vivre ce moment avec toi. Même si j’ai l’impression que tu
fais ça souvent et que je ne suis pas différent d’un autre à tes yeux, je ne te juge
pas.

Elle fronce les sourcils et hoche négativement la tête. Je ne retrouve plus ce


regard arrogant qui me défiait quelques instants auparavant.

– Je n’ai jamais couché avec un homme marié, dit-elle, du moins, pas à ma


connaissance.
– Je vois, alors nous avons tous deux fait une entorse à nos habitudes
respectives.
– Je ne crois pas, non, je fais ce que je veux, quand je veux et avec qui je
veux, persifle-t-elle.

Je ne comprends pas cette agressivité soudaine, mais je suppose que c’est


mieux ainsi. Subitement, je repense à l’heure et à la crise que va me taper Callie
quand je vais rentrer. D’ailleurs, je n’en ai pas envie. Pourtant il le faut. Lily me
manque déjà, mon bébé, ma princesse, mon cœur et ma vie. La seule qui me
maintienne en vie sur cette maudite Terre.

– Oui, tu fais ce que tu veux, mais loin de moi cette fois, balancé-je agacé.
Excuse-moi, je ne veux pas avoir l’air de te presser, mais il va falloir que je te
ramène chez toi.
– J’espère bien, râle-t-elle.

Cette nana ne sait donc rien faire d’autre que râler ? Elle ne réalise pas
l’ampleur des dégâts qu’elle a causés ? Ma tête va exploser, j’ai tellement honte
que j’aimerais me planquer au fond d’une grotte.

Je termine de me rhabiller, puis démarre calmement. Sans un mot de plus au


sujet des événements récents, elle m’indique le chemin pour la ramener chez
elle.

« Gauche, droite, gauche, tout droit, là à droite… »


– Encore cinq cents mètres et on est arrivés, achève-t-elle.

Je ne sais pas pourquoi, elle a beau être insupportablement insolente, l’idée de


quitter sa fraîcheur me fait enrager. Je vais devoir retrouver l’éternelle
agressivité de Callie, et cela ne peut guère me faire envie, pas après ce que je
viens de vivre !

Je ralentis doucement dans un quartier huppé de Cincinnati, la maison


d’Andrew est à deux rues d’ici, si je ne me trompe pas. La blonde me fait alors
signe de m’arrêter devant un immense portail en fer forgé, protégeant un
domaine gigantesque.

Nous nous arrêtons devant l’immense villa. J’aurais dû me douter qu’elle était
une fille à papa qui n’a rien à perdre. Voilà pourquoi elle n’a pas froid aux yeux.
La pédale d’accélérateur me démange, mais je me retiens. Pour Lily.

La blonde se retourne vers moi, puis sort de la voiture. Quelque chose cloche.
Elle se fout de ma gueule.

– Tu n’as plus mal à la cheville ? demandé-je innocemment.


– Je n’ai jamais eu mal à la cheville, m’annonce-t-elle, tout sourire.
Puis elle reprend sur un clin d’œil :

– Au fait, moi c’est Kath et j’ai bien l’impression que tu n’oublieras pas mon
prénom de sitôt.

Avant de disparaître.
7

Braxton

Je reste immobile dans l’Audi une fraction de seconde, alors qu’elle claque la
porte et s’en va en me laissant là, après avoir avoué qu’elle avait tout manigancé
pour coucher avec moi. Un goût âcre se forme dans ma bouche, la rancœur et la
haine s’emparent de moi. C’est une garce, une manipulatrice. J’ai tout foutu en
l’air, rendu tous mes efforts vains pour une petite conne qui m’a pris pour cible.

Ça m’apprendra à être naïf.

Je repars au volant de ma voiture, sans détourner les yeux de la route mais


sentant les siens me suivre et peser sur moi.

Un millier de tortures psychologiques plus tard, j’arrive chez moi et n’ai pas
le temps de passer la porte que, déjà, le dragon m’attend de pied ferme.

– T’étais où ? siffle-t-elle.
– Courir, me contenté-je de lui répondre.

Elle hausse les sourcils, peu convaincue. Je retire ma veste et dépose mes
affaires dans le grand plat prévu à cet effet. Lily surgit de nulle part, au même
moment, habillée d’un jean rose et d’un pull blanc, coiffée de deux petites nattes.

– Papa !
– Eh, ma princesse !

Ma petite fille me saute dessus et je la prends dans mes bras pour la faire
virevolter dans les airs, ce qui déclenche ses éclats de rire. Puis, je l’embrasse
sur le front et la repose au sol.

– Cet après-midi, on va aller au parc de jeux tous les deux. Tu veux, mon
cœur ? proposé-je, accroupi face à Lily.
– Oui ! Oui ! Youpi ! s’exclame-t-elle dans un cri de joie.

J’ai besoin d’être loin de cette baraque après l’épisode torride de ce matin. De
plus, passer un long moment avec ma fille ne m’est pas arrivé depuis un peu plus
d’une semaine. Manquer à tous mes devoirs de père ne me ressemble pas et avec
le boulot, sans compter ladite tentation qui s’est incrustée dans ma vie, cela
n’arrange pas mon emploi du temps !

Il est près de onze heures. Callie, qui est en train de lister des aliments sur un
post-it, finit par attraper la clef de la voiture et se dirige vers l’entrée.

– Je vais faire trois courses, grogne-t-elle en claquant la porte.

Je n’ai même pas le temps de répondre. L’ambiance est aussi mortelle que
mon esprit est détraqué. Je prépare le déjeuner de Lily, alors qu’elle joue
sagement avec sa Nintendo DS dans le salon.

Quand le repas est enfin cuit, j’installe ma petite fille à table. Pendant qu’elle
dévore son sauté de poulet aux légumes, je range la cuisine et cale sur le lecteur
son dessin animé préféré.

Une fois son assiette vidée, au son du générique qui débute, elle ne tarde pas à
bondir sur le canapé, tout sourire.

Je m’assois à ses côtés, prêt à regarder pour la millième fois l’histoire de


« Raiponce », la princesse coincée dans une tour, kidnappée par une sorcière.
Elle ne peut pas vivre comme elle l’entend, car la méchante furie a besoin d’elle
pour rester jeune et belle. Même si elle voulait s’enfuir, la hauteur de la tour l’en
empêche. Seigneur, on dirait ma vie.

Peu de temps après, Lily s’est assoupie. Alors qu’elle est enroulée dans son
plaid rose fuchsia, je la porte et la dépose sur son lit. Puis, après avoir descendu
en partie les stores de sa chambre, je regarde une dernière fois son visage
angélique et la moue que forme sa bouche de bébé lorsqu’elle est endormie. La
seule raison de mes sourires, mon sang, mon trésor. Il faut le vivre pour le croire.
Avoir un enfant est vraiment un cadeau du ciel, un miracle de Dieu. Aucun
sentiment n’a d’égal face à l’amour qu’on porte à la chair de sa chair.

Je ferme silencieusement la porte et me rends au salon, où se trouve Callie.


Elle se tient contre le bar, prostrée, et semble très énervée. Je me demande bien
ce qui lui arrive.

– Qu’est-ce qui ne va pas encore ?

Mais elle détourne les yeux et rit ironiquement avant de me jeter quelque
chose aux pieds. Je reconnais immédiatement l’objet du délit.

Merde, une idée, vite.

Dire la vérité ? Mais non, elle me tuerait !

Le préservatif noué dans le mouchoir gît sur le sol entre mes pieds.

– Je savais que cela allait mal entre nous, mais à ce point ? Et venant de toi !
crie-t-elle.
– Arrête de hurler, Lily dort ! chuchoté-je sèchement pour gagner du temps.

Réfléchir, réfléchir, réfléchir !

– Tu me trompes depuis longtemps ? C’est qui la pouffe ?

Je bégaie ridiculement avant qu’une réponse totalement folle franchisse mes


lèvres.

– C’est à Andrew !

Merde, mais qu’est-ce que mon meilleur ami vient faire dans cette histoire
sordide ? Pourquoi ai-je sorti un truc pareil ?! Je ne suis définitivement plus le
même homme depuis que j’ai rencontré cette garce. J’ai honte et mon
comportement me fout la nausée. Mais je me retiens et inspire en grand coup
pour me redonner contenance. J’aurais envie de m’autodéfoncer la gueule
lorsque j’agis sous le coup de la panique comme un vulgaire connard.

Callie, quant à elle, fronce les sourcils avant de sourire.

– Ça ne m’étonne même pas, jubile-t-elle.

Oui, ce mensonge qu’elle croit être une vérité doit la satisfaire pleinement.
Elle qui s’est toujours entêtée à me dire qu’Andrew était un sale type et qu’il
finirait par tromper Cassidy. Aujourd’hui, elle se figure que c’est le cas et je ne
peux plus rien dire pour l’en dissuader.

Mais alors que je pense qu’elle va en rester là, je jette le mouchoir dans la
poubelle de la cuisine et la vois composer un numéro sur mon téléphone.

Je me précipite à nouveau au salon.

– Qu’est-ce que tu fous, Callie ? dis-je très inquiet.


– J’appelle Cassidy, pour lui dire que j’avais raison, elle en fera ce qu’elle
voudra, mais si j’étais cocue, j’aimerais qu’on me le dise.

Je note…

– Hein ? Mais ça ne te regarde pas ! Pose ce téléphone !

Je vais pour le lui arracher des mains, mais elle tend le bras face à moi en
grimaçant et se dirige dans la salle de bains pour s’y enfermer afin de passer son
coup de fil.

Anéanti, je l’entends qui parle, mais je ne distingue pas ce qu’elle raconte.


Mon corps tombe sur le canapé, je suis mort de honte et de dégoût pour celui que
je suis en train de devenir. Tout ça, simplement à cause d’une fille que j’ai vue
seulement deux petites fois, deux de trop.

Au bout de plusieurs minutes, madame casse-couilles refait surface et me jette


mon portable à la figure.

– Alors ? appréhendé-je.

Elle rit.

– Je crois qu’elle était déjà au courant, elle avait l’air de s’en foutre,
m’annonce-t-elle.

Je soupire et ne prends même pas la peine de lui répondre. Après un appel


comme celui-ci, mes amis doivent être complètement perdus. Comment ai-je pu
dire une chose pareille ? Je suis vraiment un égoïste ! Il faut que j’aille leur
expliquer la vérité !

D’un bond, je me lève pour quitter la maison quand mon téléphone sonne.
C’est Andrew.

Merde.

Callie a de nouveau rejoint la cuisine pour s’isoler. J’en profite pour


m’enfermer dans ma chambre et décroche, terrifié.

– Allô ?
– Braxton ? dit Andrew.

Le ton plat de sa voix devrait me rassurer, mais au contraire, il m’inquiète


plus que de mesure. Je connais cet homme comme si nous étions jumeaux et là,
maintenant, il ne devrait pas être calme.

– Oui Andrew, tu sais je…


– Je ne vais pas perdre de temps avec toi. Alors tu vas m’écouter. Je ne sais
pas ce que c’est que cette histoire de capote dans ta bagnole. Mais heureusement
que j’ai passé la soirée de samedi à envoyer des SMS à Cassy, sinon elle
m’aurait peut-être quitté. C’est cela que tu aurais aimé ? Que je sois six pieds
sous terre ?

J’ai honte, tellement honte que je pourrais en crever. Il fait toujours preuve de
ce calme inhabituel, j’en conclus que contrairement au ton qu’il emploie, il est
effectivement dans une rage folle. Si j’étais en face de lui, je prendrais une
branlée en bonne et due forme et honnêtement, j’aimerais autant ça, plutôt que
ce ton détaché et méprisant.

– Non… parviens-je à souffler, bien sûr que non, ça n’est pas ce que je veux
pour toi.
– Bien entendu, Cassy n’a pas cru un traître mot de ce que ta cinglée de
femme lui a raconté ! s’exclame-t-il, perdant finalement son sang-froid. Mais si
cela avait été le cas et qu’elle m’avait abandonné à cause de toi, je t’aurais tué de
mes propres mains, tu entends ? gronde-t-il. De mes propres mains !

Le ton de sa voix monte crescendo. Alors qu’il me paraissait impassible au


début de notre conversation téléphonique, je sens à présent qu’il déraille et que
le contrôle lui échappe au point d’être à deux doigts de sauter dans sa voiture
pour venir me casser les dents. Il faut dire que je ne l’aurais pas volé.

– Oui…
– Alors les choses sont simples. Tu as de la chance, car ma fiancée est parfaite
et elle a joué le jeu auprès de ta femme. Maintenant, garde bien cela en tête : je
ne veux plus jamais entendre parler de toi, ni en bien ni en mal, c’est compris !

J’ai un pincement au cœur. Comment est-ce possible ? En dehors de l’amour


de ma fille, son amitié est tout ce que j’ai.

Je ne réponds pas, je ne peux pas, je n’ai plus de mots, plus de courage pour
affronter sa colère.

Il reprend :

– Putain, mais Brax ! Cette femme, c’est ma raison de vivre ! C’est toute ma
vie ! Je ne respire que pour elle ! Tu le sais, bordel ! Qu’est-ce qui t’a pris ?
– Je… je ne sais pas, bégayé-je, j’ai paniqué Andrew !
– Désormais, panique loin de moi, de la femme de ma vie, qui accessoirement
est aussi la mère de ma fille, et loin de nous tout court. Je suis profondément
déçu de ton attitude, j’espère que la nana qui t’a retourné le cerveau en vaut la
peine.

Il raccroche. Assis sur le lit, la tête entre mes mains, je laisse tomber le
téléphone sur le sol et pleure.

J’ai tout perdu aujourd’hui : ma fierté, mon honneur, mes derniers espoirs
quant à sauver ma vie maritale et j’ai blessé le seul et unique ami que j’avais.
Celui qui m’a donné un boulot de chauffeur, sa confiance, son amitié et sorti de
ma torpeur. Je l’ai trahi et maintenant je suis seul face à mes problèmes de
couple, face à Kath et son corps de rêve, seul.

Je suis tout seul.


8

Braxton

Toujours enfermé dans ma chambre, je n’ai pas mangé. J’avais besoin d’être
dans le silence pour encore mieux comprendre que je venais de faire une énième
connerie.

J’ai prétexté une migraine auprès de Callie au moment du repas. Je n’ai eu


droit en retour, qu’à une de ses réflexions pleines d’ironie et de dédain
auxquelles je ne prête même plus attention. Je suis crevé, vidé.

Comment en suis-je arrivé là ?

Une sortie qui devait m’apporter un souffle de fraîcheur… et mon quotidien a


basculé. Ma vie amicale, maritale. Tout ça pour une maudite bourgeoise trop
volontaire.

Je lui en veux, beaucoup. Pourtant je sais qu’elle n’est pas la seule fautive,
mais j’ai beau chercher toujours plus loin dans mon esprit tourmenté, je ne
parviens pas à trouver de réponse à cette question que je me pose depuis samedi
soir et encore plus depuis ce midi. Pourquoi ? Pourquoi n’ai-je pas pu la
repousser comme je l’ai si souvent fait avec d’autres ?

Mon corps s’est fait prendre entre les crocs de la comtesse Báthory2, elle a
sucé jusqu’à la dernière goûte de mon sang, avant de s’en aller, fière d’avoir
obtenu ce qui la mettait tant en appétit.

Je soupire, me laissant tomber sur le lit froid dans lequel règne le néant.
Pourquoi serait-ce différent aujourd’hui ? De toute manière, ce lit est toujours
vide, depuis plusieurs années et il risque de l’être encore longtemps.

Mes membres sont lourds, je me sens aspiré par Morphée. M’imaginant ce


que serait ma vie si je cédais à la tentation « Kath », je sombre.
***

Après avoir atteint le sous-sol et rampé dans le conduit d’aération qui va me


permettre de m’enfuir d’ici, je tente de m’extirper de la trappe menant à
l’extérieur, mais ma ceinture est coincée dans la charnière. J’entends mes amis
m’appeler en criant, je panique, je ne peux pas bouger, je suis bel et bien bloqué
dans ce magasin vide, alors que je n’y suis pas le bienvenu.

Je regarde ma montre dans la noirceur de la nuit, l’alarme ne va pas tarder à


se réactiver et à ce moment-là, ils sauront exactement où je me trouve. Il faut
que je me barre et vite. J’ai trois minutes.

Première minute.

Je tire nerveusement sur le morceau de cuir pour me libérer, mais rien à faire,
ce foutu machin est bien planté là où il ne le faut pas.

Deuxième minute.

Le tic-tac imaginaire d’une immense horloge angoissante résonne dans mes


tempes, accompagné par les battements en folie de mon cœur et mon sang qui
bout dans mes veines. Je vois maintenant mes amis s’éloigner en vitesse le long
du bâtiment. Puis, bientôt, les minces silhouettes au loin ne sont plus que des
ombres qui disparaissent dans le manteau de charbon de la nuit.

Je tire encore sur mon pantalon en vain, tentant de me calmer pour trouver
une solution, vite. Rapidement et efficacement.

Troisième minute.

Il faut que je me délivre, advienne que pourra. C’est maintenant ou jamais,


plus que trente secondes. Je me contorsionne pour saisir un couteau dans ma
chaussure et tranche le cuir d’un coup sec.

Libre, enfin libre, quand subitement, des cris résonnent de l’autre côté du
conduit. Je manque de me faire rattraper, mais m’enfuis. L’alarme s’enclenche
et seul son bruit assourdissant se répercute dans mon esprit. Ma tête va exploser,
je suis à bout de souffle et mes muscles se tétanisent à mesure que je continue
ma course effrénée.
Puis, bientôt, une sirène, deux, trois qui se rapprochent encore, je cavale de
plus en plus vite, m’engouffrant dans une ruelle. Mais ils sont trop rapides, ils
vont m’avoir, je transpire, je m’étouffe, je suffoque, quand quelque chose de dur
vient fracasser ma gorge.

Je me débats, je crie, mais c’est trop tard.

– Non ! Non !

***

– Non !

Encore ce putain de cauchemar. À mon réveil, d’énormes perles de sueur


coulent sur mon front. Je secoue la tête, ce n’est plus le moment d’y penser.

Oublier. Ne pas ressasser. Avancer.

De toute façon, qui pourrait être au courant ? Tant que je tiendrai ma


promesse auprès de ma femme, personne. Soudain, en parlant de promesse, l’une
d’entre elles me revient à l’esprit. Je jette un œil sur le réveil, il est quatorze
heures. Merde, Lily ! Le parc !

Je me redresse d’un bond au milieu de la pièce, j’ai la tête qui tourne. Après
avoir titubé jusqu’à la salle de bains, des vêtements propres sous le bras, je saute
dans la douche.

Savonner. Rincer. Sécher. Vite et simple. Ne pas penser, ne pas ressasser, ne


plus jamais céder.

Une fois habillé, je me brosse les dents avec énergie, comme pour me laver
du goût de dépendance qu’a laissé la démoniaque Kath dans ma bouche. Deux
pulvérisations de « La Nuit de l’Homme » d’YSL et je me dirige rapidement
dans la chambre de Lily.

Ma douce petite princesse est réveillée, sagement en train de faire un puzzle.


Ma fille est parfaite, je n’ai de cesse d’admirer à quel point elle grandit de belle
façon et combien elle est calme et consciencieuse dans tout ce qu’elle fait. Entre
un papa qui trompe sa mère et une maman qui gueule sur tout ce qui bouge, je
me demande vraiment de qui elle tient. Dans tous les cas, ma fierté est telle
qu’elle doit pouvoir se lire sur mon visage. Je l’aime si fort que ma poitrine
pourrait se fissurer en deux avant d’imploser, tant elle est gonflée de cet amour
paternel.

– Tu viens mon petit chat, on va au parc ?

Elle se lève et pousse un cri de joie en courant mettre ses chaussures et son
manteau.

Nous ne tardons pas à monter dans la voiture. Dans l’habitacle, je sens encore
les fragrances du parfum de celle qui m’a envoûté de sa présence, plus tôt dans
la journée. L’image de Kath, nue contre moi, me fait frissonner. Il va vraiment
falloir que je trouve une solution pour me la sortir de la tête. Cette relation
purement sexuelle est malsaine. J’ai perdu mon meilleur ami et j’ai bien failli ne
plus jamais revoir ma fille. Je ne peux plus continuer à prendre des risques juste
pour une partie de jambes en l’air. Cela me ressemble si peu.

Enfin, je crois…

J’arrive rapidement au parc de jeux pour enfants. À peine descendue de la


voiture, Lily se précipite dans la cabane en bois qu’elle adore. Je me souviens de
la peur que j’avais de la laisser y monter seule. Aujourd’hui, avec ses petites
tresses et son sourire de chipie, je me rends compte qu’elle a bien grandi du haut
de ses 5 ans et me dis qu’elle a peut-être passé l’âge de venir ici. Cela fait des
mois qu’elle me tanne pour faire de l’équitation. Un jour, je l’y emmènerai,
quand je serai psychologiquement prêt à ça.

Comme à son habitude, elle ne tarde pas à se faire une copine qui sera sa
meilleure amie tout au long de l’après-midi. Je m’assois sur un banc non loin
d’elle, le regard dans le vide. La pression surexcitante des dents de Kath a laissé
des traces sur ma peau. Ses gémissements, son souffle brûlant, puis cet orgasme
auquel elle s’est vouée corps et âme sont ancrés dans ma mémoire. Jamais, au
grand jamais, une nana n’a atteint le septième ciel de manière si intense et rapide
grâce à moi.

Je n’ai pas la prétention de dire que je suis un don Juan, j’ai toujours été trop
romantique pour en être un. J’ai donc presque honte d’avoir de telles pensées,
mais je ne peux m’empêcher de faire la comparaison entre Callie et Kath.
Sûrement parce qu’elles sont les deux seules partenaires sexuelles que j’ai eues
depuis l’époque de la fac.

Même du temps où nos ébats étaient amoureux – et surtout présents – les


mains de ma femme n’étaient pas aussi avides de plaisir, sa bouche n’appelait
pas à croquer le fruit défendu, elle ne me suppliait pas de la dévorer puis,
surtout, Callie prenait vraiment beaucoup moins ces « choses » à cœur.

Alors que ce fut tout l’inverse avec la jolie blonde. J’ai senti chez elle une
véritable adulation dans chacun de ses mouvements de hanches, une immense
adoration dans ses gémissements étouffés. Chacune de ses morsures était un
coup de maître qui me poussait à lui offrir plus de moments d’extases comme
jamais je n’en avais donné auparavant.

À cause de cette animalité, elle m’a fait pencher du côté sombre de ma


personnalité. Cette partie de moi dont je ne souhaitais pas connaître l’existence.
Mais bordel, je ne peux pas le nier. C’était la meilleure baise de ma vie. J’en
garderai un merveilleux souvenir, même s’il faut être réaliste : cela ne peut pas
se reproduire.

Un œil toujours sur ma fille occupée à grimper sur le toboggan par l’envers, je
sors de mes rêveries et m’aperçois qu’une femme s’est assise à côté de moi.

– Il n’y a pas assez de bancs, vous ne pouvez pas vous mettre ailleurs ?
grogné-je sans la considérer.

La voix étrangement familière rit et rétorque sur un ton moqueur :

– De toute manière, tu n’es pas mon genre.

Je tourne rapidement la tête vers l’intéressée, surpris.

Elle me regarde un peu de travers, bien qu’un sourire illumine ses traits. Je ne
sais pas trop quoi dire ni ce qu’elle fait ici, toute seule. Gêné et embarrassé,
j’articule la première chose à laquelle je pense.

– Si tu savais à quel point je m’en veux.


2 Élisabeth Báthory est une comtesse hongroise. La légende a fait d’elle l’une
des plus célèbres meurtrières de l’histoire. Elle a inspiré de nombreuses histoires
et légendes, selon lesquelles elle se serait baignée dans le sang de ses victimes
pour garder sa jeunesse – ce qui lui vaudra, entre autres, les surnoms de «
Comtesse sanglante » ou de « Comtesse Dracula ».
9

Braxton

Les mots sont sortis naturellement de ma bouche, comme si je la suppliais de


me pardonner. Elle lisse une mèche ondulée de ses longs cheveux auburn, l’air
dubitatif et m’examine de ses grands yeux bleu turquoise. Je sais qu’elle doute
de ma sincérité, pourtant c’est vrai, je m’en veux terriblement et serais capable
de n’importe quoi pour qu’elle me croie. Il m’est inconcevable d’avoir perdu
deux amis, juste pour une paire de fesses que je ne connais que depuis vingt-
quatre heures. Il y a forcément une solution, quelque chose que je pourrais dire
qui calmerait tout.

Elle me fixe encore d’un œil presque colérique.

Je brise le silence.

– Que fais-tu ici toute seule Cassidy ?


– Andrew avait besoin de s’aérer l’esprit, il est parti pêcher avec son frère,
alors comme je ne peux pas faire de longs trajets en voiture, je me promène,
m’explique-t-elle.

Je souffle en plaquant mes mains derrière ma nuque. Je suis vraiment le roi


des abrutis.

– Je suis tellement désolé, j’ai paniqué quand Callie a trouvé cette capote et
j’ai raconté n’importe quoi !

Elle se rassoit correctement sur le banc en soutenant son large ventre arrondi.

– Je suis certaine que tu le regrettes et je te connais, tu n’aurais pas couché


avec cette femme s’il n’y avait pas eu quelque chose de fort entre vous,
compatit-elle.
Je tourne brusquement le visage vers elle, haussant un sourcil.

– Comment ça ? questionné-je.
– Quand j’ai rencontré Andrew, j’étais terrifiée. L’idée que je puisse l’aimer et
qu’il me quitte me rendait folle. Mais on ne peut pas lutter contre ce que l’on
ressent Brax.

Elle me sourit tendrement, comme une mère le ferait.

– Oui, mais je ne vois pas le rapport avec moi, rétorqué-je, perplexe.


– Je viens de te le dire, tu n’es pas le genre de mec qui couche pour coucher,
simple déduction.

Elle pose sa main sur mon épaule, puis reprend :

– Raconte-moi Braxton, si tu ne le fais pas, je ne pourrai pas raisonner


Andrew. Je suis certaine qu’il y a plus qu’une histoire de capote derrière tout ce
bazar.
– Je vois où tu veux en venir ! Mais tu oublies une chose, je ne ressens plus
rien pour Callie, mais je ne suis pas pour autant amoureux de cette fille non
plus !

Elle sourit.

– Pourquoi tu souris ? raillé-je.


– Tu as l’air complètement perdu, Brax, je n’ai pas l’habitude de te voir
comme ça. On dirait Andrew, quand lui et moi sommes tombés amoureux.
– Arrête, Cassy ! Kath ne peut pas être comparée à votre histoire d’amour,
rien ne le peut d’ailleurs. Et puis, elle n’est personne pour moi ! C’est bien là le
comble de cette histoire !
– Donc, elle s’appelle Kath. Intéressant…

Je baisse la tête en pinçant le coin de mes yeux.

– Peu importe, elle ne représente rien pour moi.


– Brax, pas à moi, s’il te plaît, tente-t-elle de me raisonner.
– OK… soufflé-je. Je veux bien admettre que quelque chose m’attire chez elle
et qu’il y a peut-être une potentielle alchimie entre nous, mais on ne peut pas
parler d’amour, je ne connais que son prénom et encore, je suis certain qu’il
s’agit d’un surnom !
– Tu as couché avec une nana dont tu ne sais rien ? Comment est-ce
possible ?
– Je l’ignore ! Cette fille… je te jure, elle est… insupportable, arrogante,
imbue d’elle-même. Je n’ai jamais vu ça, tout ce que je déteste, mais…
– Mais ?
– Mais aussi tout ce qui me fait vibrer, finis-je par avouer.
– Oui… C’est bien ce que je pensais, conclut-elle.

Je fais mine de ne pas avoir entendu sa dernière remarque et détourne le


regard. J’ai à nouveau des flashs qui me hantent. L’image de Kath entièrement
nue au-dessus de moi, gémissant et se mordant la lèvre de plaisir, sa moiteur qui
se contracte autour de moi, ses ongles qui s’enfoncent dans ma peau. Cette fille
est aux antipodes de mon idéal féminin, mais il faut que je me rende à
l’évidence, elle m’a complètement chamboulé, retourné le cerveau, puis… ce
corps, ce sourire, ces yeux, cette odeur. Elle est tellement… différente, tellement
belle.

– Brax tu m’écoutes ?

Je secoue la tête pour me sortir son visage de l’esprit.

– Ou… oui, excuse-moi, bégayé-je.


– Je te disais, ne culpabilise pas. Je ne suis pas la voie de la sagesse, mais
même si ce que tu as fait est mal, pour Callie j’entends, quand tout est difficile à
surmonter, on peut craquer, on a le droit ! En revanche, ce n’était vraiment pas
malin de dire à ta femme que c’était Andrew qui avait couché avec une morue au
Vénus !

Un sourire s’esquisse légèrement sur mon visage, Kath est tout sauf une
morue et c’est bien là le fond de mon problème.

Je ne me trouve pas d’excuse à ce que j’ai fait. Mais ses mots font du bien à
mes maux. Je me dis que je ne suis peut-être pas l’ordure que je pense être
depuis hier, qu’il est possible que mes actes récents soient défendables, si je puis
dire. Mais pour ce qui est d’avoir mis cette histoire sur le dos de mon seul et
meilleur ami, je suis carrément impardonnable.
– Je ne mérite pas votre amitié, je te jure, je ne serais pas capable d’une telle
trahison en temps normal ! Autant envers Callie qu’envers vous ! m’exclamé-je
en gesticulant à travers le parc, sous les yeux intrigués de Lily.

La future femme de mon meilleur ami me regarde fixement, impassible. Je


crois qu’elle se demande si je ne suis pas en train de devenir fou et j’avoue que
moi aussi, je commence à me poser la question.

Au bout d’un long moment, elle soupire en effectuant des cercles du plat de sa
main sur son ventre. Lily est assise sagement à côté de nous, en admiration
devant elle depuis qu’Andrew lui a expliqué qu’un bébé grandissait doucement à
l’intérieur de son corps. Je l’invite à retourner jouer pour finir ma conversation
avec Cassidy. Il ne manquerait plus que son innocence me fasse défaut auprès de
sa mère. Je n’ai pas particulièrement peur de l’affronter. Mais je sais ce qu’il en
découlerait et ça ne doit pas arriver, jamais. Immédiatement, Lily s’exécute et
s’amuse déjà à nouveau avec deux autres enfants non loin de notre banc, nous
reprenons alors où nous en étions.

– Bon, souffle-t-elle, je vais essayer de lui parler.

Mon visage s’illumine d’un large sourire, mais elle me ramène aussitôt à la
réalité.

– Je ne te promets rien Brax ! Quand je lui ai rapporté ce que ta femme


m’avait dit au téléphone, j’ai cru qu’il allait s’évanouir. Il est devenu pâle et les
larmes lui sont montées aux yeux presque instantanément. Il a eu la peur de sa
vie. Tu aurais vraiment pu foutre la merde ! Il m’a fallu une demi-heure pour le
calmer ! Il avait envie de venir t’éclater la gueule ! Tu as salement déconné, faut
que tu le saches, il t’en veut à mort ! me sermonne-t-elle en me pointant du
doigt.

Je laisse tomber mon buste en avant, abattu, tête baissée. Au moment où j’ai
le plus besoin de ses conseils, je perds l’amitié de celui qui est comme mon
frère. On devrait m’octroyer la palme d’or du mec le plus con.

– Merci… Je te jure que je ne suis plus moi-même depuis que mon chemin a
croisé celui de cette nana.
Je cherche mes mots, déboussolé, puis reprends :

– Je… j’ai des réactions bizarres, débiles, je démarre au quart de tour, je n’ai
plus aucun self-control. Tu sais, j’ai tellement besoin de parler à Andrew de
certaines… choses, hésité-je finalement.

Elle rougit.

– Je sais. J’ai intérêt à le faire changer d’avis, c’est ce que tu essaies de me


dire ? plaisante-t-elle pour détendre l’atmosphère, en se levant.
– Merci, articulé-je, embarrassé.
– Ne t’en fais pas et on ne dira rien à personne. Les amis, c’est fait pour ça,
me rassure-t-elle, accompagné d’un clin d’œil.
– Les amis ou ce qu’il en reste, me plains-je en grimaçant.

Cassidy me fait un sourire compatissant.

– Réfléchis bien, vraiment. S’il s’avère que tu dois avoir cette relation
« particulière » avec cette nana, ça pourrait bien changer ta vie. Même si c’est
passager et purement sexuel, si cela peut t’aider à sortir de cette machination
infernale dans laquelle tu t’es enfermé peu à peu avec ta femme, dis-toi que c’est
peut-être finalement un mal pour un bien.

Je hoche la tête, pas très convaincu, tandis qu’elle quitte le parc en me faisant
un dernier signe d’encouragement. Je retombe sur le banc et comme à chaque
fois que je me retrouve seul depuis hier soir, mon esprit s’évade entre son odeur
enivrante et la douceur de sa peau.

Malheureusement, tout n’est pas si simple. Je ne peux pas divorcer de Callie,


parce que si je le fais, je devrais assumer les conséquences de mes bavures
passées. Être séparé de ma fille et peut-être même fuir pour ne pas que mes
démons me rattrapent sont bien les dernières choses dont j’ai besoin.

Mon esprit me torture et me pousse de toutes ses forces à retrouver Kath pour
continuer à vivre. Peu importe quoi, mais vivre au moins ce que nous avons à
partager. C’est un jeu dangereux et je ne sais pas si j’ai envie ou même la force
de m’y prêter. J’enfonce mes doigts dans mes cheveux, la tête entre les genoux.

Il faut que je réfléchisse.


10

Kath

Merde, alors ce n’était pas réel. J’aurai pourtant donné n’importe quoi pour
qu’il soit dans mon lit à me faire toutes ces choses invraisemblables.

Mes membres encore engourdis s’étendent à travers mes draps de satin rose.
Ma peau est moite et j’ai chaud. Je n’ai jamais fait de rêve érotique qui mettait
en scène l’une de mes conquêtes, c’est une première et ça me frustre
énormément.

La fatigue est le seul mot qui convienne à mon état. Hier, je n’ai pas réussi à
m’endormir avant très tard et, aujourd’hui, il faut que je retourne en cours. Je me
cache encore quelques minutes sous les draps soyeux quand la porte s’ouvre
avec pertes et fracas.

– Bonjour, mademoiselle Anderson ! Il est six heures trente et nous sommes


lundi, c’est l’heure de vous lever !

Judith est la gouvernante. C’est une femme d’une cinquantaine d’années,


plutôt jolie. Ses cheveux bruns sont constamment tirés à quatre épingles, serrés
dans un chignon parfait. Elle est de nature joviale et mes parents ne pourraient
pas se passer de ses services, d’après ma mère, c’est une perle.

Alors qu’elle ouvre les immenses rideaux qui cachaient magnifiquement bien
le soleil, je grogne et enfouis ma tête sous l’oreiller pour éviter d’être aveuglée
par les rayons lumineux. Ma chambre est entièrement rose et blanche. J’adore
ces couleurs.

J’enroule mes jambes dans l’édredon, mais Judith le tire d’un coup sec,
dévoilant mon corps à peine vêtu d’une nuisette… rose.

– Judith ! Ça suffit ! Je suis fatiguée ! Laissez-moi ! râlé-je.


– Vous devez vous lever, mademoiselle, vous commencez les cours dans deux
heures, me sermonne-t-elle en repartant avec mes couvertures sous le bras.

Je suis en dernière année de gemmologie et joaillerie. Vivement que cela se


termine. À tout juste 23 ans, j’en ai ma claque de devoir me coltiner tous ces
idiots de profs et d’étudiants à longueur de journée.

En attendant, si je ne veux pas redoubler et subir les reproches de mon père et


les « je te l’avais bien dit » de ma mère, j’ai intérêt à obtenir ce foutu sésame.

Je profite encore de la chaleur de mon lit. En me trémoussant sur le matelas


moelleux, je ressens une agréable douleur entre mes jambes qui me ramène à
hier.

Je n’aurais jamais cru vivre une telle expérience avec un homme, j’ignorais
qu’une alchimie sexuelle aussi puissante pouvait exister entre deux personnes.
Ce vécu dans ses gestes, ses mains sûres d’elles et expertes, sachant exactement
quoi faire et où aller pour me mettre dans un état de liquéfaction totale. Il est si
différent des autres, je le sais. Depuis le début. Quand je l’ai vu au Venus, je l’ai
trouvé terriblement sexy, plus sexy qu’aucun homme n’aurait pu l’être à mes
yeux à ce moment-là. Ce côté ténébreux, sombre et réservé qui m’a donné envie
de tenter le coup, juste pour me prouver encore une fois que je pouvais relever ce
défi haut la main.

Je ne savais pas qu’il était marié, et lorsque je l’ai appris, j’aurais dû partir, je
ne suis pas une briseuse de couples. Pourtant je n’ai pas pu, je n’ai pas réussi à
quitter sa carrure imposante, son un mètre quatre-vingt-dix, sa montagne de
muscles, son regard semblable à celui d’un animal blessé, ce corps puissant que
sa chemise divinement bien taillée laissait deviner.

C’est bien la première fois qu’un homme me fait cet effet et que je me
retrouve aimantée à quelqu’un au point d’en perdre tous mes états d’âme pour…
« Le genre de ma femme », a-t-il dit ? Franchement, à cet instant, je m’en
foutais. J’avais besoin de me le faire, c’est tout ce qui m’obsédait.

J’ai sorti la carte du numéro de charme, mais ça ne marchait pas, il me


repoussait encore et encore. Ça me mettait hors de moi. J’étais devenue
exécrable, prête à tout pour qu’il craque. Mais alors que je sortais complètement
de mes gonds et que j’avais finalement cru que je n’en tirerais rien, cet homme
m’a transcendée de part en part. Il m’a embrassée. C’était improbable.
Improbable et parfait.

Un baiser doux comme du beurre de cacahuète, mais à la fois abrupt, digne


d’un animal. Puis, il m’a plantée là, m’interdisant de l’approcher à l’avenir.
Comment pouvait-il me demander de l’ignorer ? J’en étais incapable.

Puis, il y a eu cet instant dingue dans sa voiture. Et étrangement, je me suis


trouvée beaucoup moins vénale à ses côtés. L’idée qu’il m’appartienne le temps
d’une étreinte prenait le dessus sur tout le reste.

Et c’est arrivé. Sans que je comprenne comment, il n’a pas cherché à me


repousser. Après des tas de magouilles pour me retrouver dans cette bagnole
avec lui, on l’a fait.

J’ai pu voir et entendre à son souffle, que nous partagions tous deux des
sensations nouvelles, qu’aucun de nous n’avait éprouvé, de toute sa vie, autant
de désir.

Pour la première fois – et ça en fait des premières fois –, je me suis sentie


exister, exister charnellement. Pas comme avec tous les gosses de riches de mon
âge qui me ressemblent bien trop. Eux qui m’utilisent le temps d’une nuit et font
passer leur plaisir avant le mien. Alors que, lui, il m’a fait l’amour tout en me
baisant. Un savant mélange de brutalité et de tendresse, qui m’a menée au
septième ciel.

Mais je ne le reverrai jamais, parce qu’il me l’a demandé et que je ne peux


décemment pas m’octroyer le droit de détruire son mariage, bien que ça soit
probablement déjà fait.

Mes muscles tremblent et je frissonne en me remémorant le torse athlétique


de mon mystérieux partenaire d’hier, je sais que je m’étais juré de ne plus y
penser, mais c’est plus fort que moi. Pourtant j’ai honte de ce que j’ai fait à cet
homme. Encore une fois, j’ai écouté mon ego surdimensionné, mon besoin de
séduire coûte que coûte et en toutes circonstances. Pour me prouver que rien
n’est comme avant, me rassurer et prendre conscience une nouvelle fois que je
ne suis plus celle que j’étais il y a quelques années.
– Mademoiselle ! Debout ! me materne Judith en criant dans l’embrasure de
la porte.

Je finis par me lever et vais prendre une douche. J’enfile des sous-vêtements
propres, un collant noir, une robe fluide bordeaux et pour finir mes boucles
d’oreilles fétiches. Un cadeau de ma mère pour mes 20 ans, des diamants
pendants. Bon, je sais qu’elles ne lui ont rien coûté, car elles viennent de l’une
des bijouteries de mon père, mais c’est justement pour cela que je les aime.

Une fois coiffée, je me tartine sur le visage, comme à mon habitude, ma


crème hydratante à la mangue et pulvérise mon « Coco Mademoiselle » au creux
de mon cou.

Je descends les larges escaliers en marbre et me rends dans la salle à manger


pour prendre mon petit-déjeuner. Mes parents sont déjà là. Mon père, toujours
habillé avec classe, remonte ses lunettes et analyse les courbes du prix de l’or
tandis que ma mère lit un magazine people. Je ne ressemble pas du tout à mon
paternel, il a les traits très autoritaires et stricts, les yeux sombres et les cheveux
noirs un peu grisonnants, alors que je suis tout le contraire. Mes yeux sont bleus
ou verts, suivant le temps, et mon nez et mes lèvres sont délicats et fins, comme
ceux de ma mère. Cette dernière, apprêtée dans un de ses tailleurs hors de prix,
me sourit en portant sa tasse de thé à ses lèvres recouvertes d’un baume rouge
vif. Puis, elle lisse son carré blond dont la couleur est semblable à celle de mes
cheveux, puis ne me considère déjà plus.

– Bonjour père, bonjour mère, dis-je, guillerette, en les embrassant chacun


leur tour chastement.
– C’est à cette heure-ci que vous descendez jeune fille ? tance mon père en
décrochant un œil de l’écran de son MAC.

Je le regarde et lève les yeux au ciel.

– Désolée père, j’ai mal dormi cette nuit.


– Si vous arrêtiez vos week-ends de débauche, vous auriez sûrement moins de
difficultés à vous réveiller le lundi matin ! s’énerve-t-il.

Tous les jours, c’est la même chose, je ne peux pas être moi-même. La fille
Anderson se doit d’être à la hauteur de la réputation de son géniteur. Pff, tu
parles ! Alors qu’une nouvelle dispute entre nous s’apprête à éclater, ma mère
prend la parole.

– Laisse-la un peu tranquille Georges, elle est jeune, dit-elle afin de me


soutenir.

Mon père soupire en hochant la tête de gauche à droite et se résigne face à


tant de solidarité féminine.

– Merci mère, lui chuchoté-je en souriant.

Toujours les mêmes amabilités, la même ambiance glaciale et trop


professionnelle qui règnent partout dans cette maison. Ma cage dorée dans
laquelle je ne peux être celle que je suis réellement.

Quand on grandit dans un milieu aisé, on ne se rend pas compte de notre


chance. En est-ce vraiment une, au final ? On a tendance à penser que tout le
monde vit comme nous. Puis, les autres, je veux dire, ceux qui n’ont pas cette
prétendue chance, nous traitent de bourgeoises, de filles à papa. Mais, est-ce moi
la fautive dans l’histoire ? Ai-je demandé à naître dans une famille richissime ?
Cela fait-il de moi une personne dépourvue d’un cœur et d’émotions ? Non. Le
clinquant, j’ai baigné dedans et je ne m’en plains pas. J’aime ma vie, du moins
aujourd’hui. Mais parfois, j’aurais préféré avoir un quotidien normal, avec un
petit frère qui fait des conneries et me jette des céréales à la figure au moment du
petit-déjeuner, une mère avec des taches de café sur son chemisier et un père qui
cuisine des pancakes pour ses proches lors de son jour de repos.

Non, mon père ne prend pas de congé, ma mère ne s’octroiera jamais le droit
d’avoir ne serait-ce qu’un pli sur sa robe Gucci et pour finir, je suis fille unique.

Les strass et les paillettes, l’argent et les chauffeurs, les gouvernantes et les
femmes de ménage, les villas, les hôtels et les draps faits d’étoffes luxueuses, les
fêtes VIP et le champagne hors de prix, voilà ce qui rythme ma vie. Trois ans
que j’enchaîne les plans d’un soir avec les plus riches et hautains mannequins et
futurs héritiers de gros pactoles, des mecs de mon âge qui n’ont réellement
jamais réussi à me satisfaire. Une nuit et le lendemain, il n’y a plus personne.
Mais tout cela dans la plus grande discrétion, impossible pour M. Anderson
d’imaginer que sa descendance puisse s’amuser comme une putain, comme il
sait si souvent me le dire.

Mon père est l’un des créateurs de la très célèbre chaîne de bijouterie de luxe
Anderson Purity INC. C’est son bébé plus que je ne le suis d’ailleurs. Il espère
me retrouver à la tête de l’une de ses enseignes, quand j’aurai fait mes preuves
dans l’une d’entre elles, après l’obtention de mon diplôme. Je me dois donc
d’être à la hauteur de mon père, que j’admire et aime malgré sa froideur à mon
égard.

Ma mère est l’heureuse gérante d’une boutique en ligne de produits qui ne


plaisent pas à mon paternel. Elle vend des objets destinés à l’usage privé et
intime, comme de la lingerie de luxe ou encore des accessoires et jouets sexuels
allant des plus traditionnelles aux moins orthodoxes. Moi, je trouve ça cool,
chacun fait ce qu’il veut sous sa couette. S’il y a des gens qui aiment se faire
fouetter, grand bien leur fasse. Mon père, lui, dit qu’elle perd son temps.

Je soupire, salue mes parents et me lève de table avec leur accord, pour aller
me brosser les dents. Puis j’enfile mon cardigan en laine noir et mes bottines à
hauts talons en cuir de la même couleur. Nelson, l’un des jeunes chauffeurs de la
famille, m’attend sur le pas de la porte, mains jointes, cérémonieusement. Il doit
avoir 25 ans, il n’est pas moche, mais sans plus pour moi. Personne ne croirait
que je me le suis fait, il y a un an de ça, alors que je rentrais d’une soirée un peu
éméchée. Nous avions tous deux terriblement honte à notre réveil et il a juré
qu’il rayait cet « accident » de sa mémoire, ce qu’il fait admirablement bien
jusqu’ici. Je lui en suis reconnaissante.

Il m’ouvre la porte pour que je m’installe dans la nouvelle Bentley Flying


Spur achetée par mon père. Une énorme berline de luxe, comme toujours.

Nelson prend un plaisir inouï à manier ce bolide. Je sais que je peux lui faire
confiance quant à sa conduite, puisque mon père fait passer des stages de
pilotage à tous les chauffeurs qu’il embauche.

Peu de temps après, la voiture ralentit devant l’université, je descends en le


saluant poliment et rejoins Luna, qui est ma meilleure amie depuis l’âge de mes
18 ans. Luna est portoricaine et je lui envie ses formes généreuses et
voluptueuses. Elle a coiffé ses longs cheveux noirs en une queue-de-cheval et
maquillé ses yeux miel d’un simple trait d’eye-liner. Mon amie porte un
chemisier écru sur un jean slim blanc, ce qui fait ressortir sa peau bronzée.

Avant elle, je n’avais pas vraiment de potes. Nous sommes dans la même fac,
sauf qu’elle fait des études de stylisme. Elle aussi, suit les traces de l’un de ses
parents, en l’occurrence sa mère, qui est assez réputée dans ce domaine.

– Salut ma chérie ! Comment ça va ? s’exclame Luna.


– Salut, fatiguée et toi ?
– Tu as encore abusé d’un pauvre jeune homme ce week-end ? plaisante-t-
elle.

Nous ne sortons jamais ensemble en boîte de nuit. J’y rejoins, la plupart du


temps, quelques connaissances du gratin de Cincinnati, tandis que Luna préfère
les soirées se déroulant dans des villas.

– Comme toujours, réponds-je avec un sourire espiègle aux lèvres.

Nous nous asseyons sur les marches du bâtiment, ma meilleure amie me parle
encore et toujours de son petit ami Lorenzo, dont elle est éperdument amoureuse.
Tout y passe, même les détails les plus croustillants et j’avoue que parfois, ça me
fait plutôt rire.

Mais aujourd’hui, rien n’arrive à m’empêcher de penser à lui, alors que je ne


connais même pas son prénom. C’est fou, ce devrait être la première question
que l’on pose quand on accoste quelqu’un. Non ?

Peu importe. Il faut que je me fasse une raison, je ne me le sortirai pas de la


tête facilement. Peut-être, pourrais-je lui proposer que l’on se revoie, juste une
nuit ? Je me mets une claque, pour me ramener à la réalité, tandis que Luna me
regarde, intriguée par mon comportement.

Je croyais que ça n’était pas ton genre de remettre ça ? Laisse donc ce pauvre
père de famille tranquille, t’as assez fait de dégâts comme ça ! m’engueule ma
conscience.

Si seulement c’était si simple…

Heureusement, comme toujours, ce week-end je vais pouvoir m’évader. Des


cours, des révisions, de mon père, de ma vie, de lui. Même si je sais que c’est
quasiment impossible et que je culpabilise d’avoir fait succomber un homme
marié, je souhaite secrètement qu’il ait envie de moi autant que je le désire. Il me
hante, c’est plus fort que tout. Cet homme surgit dans mes pensées, au moment
où je m’y attends le moins, beau, électriquement et sexuellement attirant, à ma
merci, encore une fois.

Une passion incendiaire nous anime. Sans trop savoir pourquoi, je ne peux
m’empêcher de m’imaginer que je suis différente à ses yeux. Égoïstement,
j’espère que son mariage est un naufrage, peut-être même qu’il n’aime plus du
tout sa femme, au point de bien vouloir d’une dernière nuit avec moi.

Je sais que je me trompe mais, après tout, on peut toujours rêver, non ?

À suivre,
dans l'intégrale du roman.
Disponible :

Conviction – Mon emprise, ton désir


Braxton mène une vie qui semble sans histoires. Sa rencontre dans une boîte de
nuit avec Kathleen, jeune et insouciante, bouleverse son existence.
La passion qu’ils ressentent l’un pour l’autre est puissante, leurs nuits sont
torrides et l’alchimie entre eux est évidente…
Seul problème : Braxton est marié à Callie. Et cette dernière, qui veut lui nuire, a
le pouvoir de le détruire.
Alors, quand elle lui déclare la guerre, Braxton est bien décidé à ne pas se laisser
faire. Mais sa relation avec Kathleen sortira-t-elle indemne de cette lutte
acharnée ?

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consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite
(alinéa 1er de l’article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par
quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par
les articles 425 et suivants du Code pénal. »

© Edisource, 100 rue Petit, 75019 Paris

Octobre 2018

ISBN 9791025744901

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