Sécurité et Désir : Un Amour Interdit
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Imperfect Heart
Rain est joyeuse et déterminée à profiter de chaque instant.
Elle sait que la vie peut s’arrêter d’un claquement de doigts, mais elle refuse de
céder à la peur.
Deux hommes vont venir bousculer son quotidien, s’insinuer dans son cœur.
Aedan est sombre, secret et charmeur. Hudson est blessé, mystérieux et tendre.
Elle l’ignore, mais l’un sera sa perte et l’autre son sauveur…
Saura-t-elle choisir avant qu’il ne soit trop tard ?
Alpha Player
Camille a joué beaucoup de rôles dans sa vie. Mais « fausse fiancée pour boxeur
arrogant », c’est une première !
Elle devrait refuser cette proposition et ne pas suivre Jared aux États-Unis, elle le
sait. Mais si elle reste, elle sera à la merci de son ex, et elle a bien trop peur de
lui pour ça.
Alors après tout, changer de continent, c’est une bonne idée, et puis le sourire
charmeur de Jared est irrésistible.
Sauf que le bad boy de la boxe souffle le chaud et le froid, prend un malin plaisir
à contrarier tous les plans de Camille, il la rend folle !
Mais ce n’est qu’un rôle, après tout, c’est pour de faux.
Pas vrai ?
Lily-Rose
– Tu la touches encore une fois et je te fais avaler tes dents, c’est compris ?
Il a le poing serré tout près du visage de Gabriel. Celui-ci a une tête de plus
que lui, et pourtant, il ne bronche pas. Au contraire, il fait signe à ses deux
copains et ils déguerpissent en courant. Au passage, Griffin lance mon carnet
secret, qui atterrit sur le toit de la maison délabrée à côté. Cette maison que nous
appelons la Maison Hantée. Dans le village, on dit qu’il y a au moins cinquante
ans, un homme y a tué sa femme et ses sept enfants avant de se pendre avec sa
ceinture et que son fantôme hante toujours les lieux. Il paraît que toute personne
y entrant n’en ressort jamais. Jamais.
Voyant que je ne pourrai plus jamais récupérer mon journal et à l’idée que
l’on puisse y lire mes secrets, je m’effondre alors à genoux, la tête entre mes
mains, et sanglote tout ce que je peux. Au bout de quelques minutes, je sens que
l’on me tapote l’épaule et je relève la tête. Je vois d’abord la couverture rose
pailletée de mon carnet. Il n’est pas trop abîmé, juste légèrement sale. Puis je
relève un peu plus les yeux pour croiser ce regard bleu comme l’océan. Le petit
garçon qui m’a secouru plus tôt esquisse un sourire.
– Tu sais que cette maison est hantée ? fais-je en reprenant mon journal que
je serre contre mon cœur.
– Non, je l’ai fait descendre par la pensée. Bien sûr que je suis allé le
chercher.
– Pourquoi ?
– Tu avais l’air d’y tenir. Et je déteste qu’on embête les filles sans raison.
– Jake !
– Je dois y aller, me dit Jake. Évite de t’attirer des ennuis, je ne serai pas
toujours là.
– Hey, Jake !
Il se retourne.
***
Il est presque vingt-deux heures et je ne dors toujours pas. Peut-être que c’est
parce que je pense trop à Jake. Peut-être que c’est parce que j’ai entendu son
père lui crier dessus toute la journée et que je n’ai rien pu faire pour l’en
empêcher. C’est vrai, je ne suis qu’une gamine, je ne fais pas le poids face à un
adulte. Et encore moins un adulte aussi musclé. Pourtant, j’aurais aimé le
défendre comme il m’a défendue face à Gabriel. J’aimerais être aussi forte que
Jake. Mais je ne le suis pas.
Non, non, non, Lily, ne pense pas à ça. Jake a dit que c’est des bêtises.
Les bruits reviennent et je me décide à sortir de mon lit pour vérifier. Là, en
face, je vois Jake penché sur sa propre fenêtre. Mon cœur fait un bond. Je ne sais
pas ce que cela veut dire, mais c’est plutôt agréable. J’ouvre et il s’écrie en
chuchotant.
Je baisse les yeux et découvre avec étonnement une dizaine de Jolly Rancher
multicolores dans la gouttière sous ma fenêtre.
Il me fait un clin d’œil. Son sourire en coin fait battre mon cœur plus vite. Et,
malgré la pénombre, je suis certaine de voir que son autre œil est gonflé.
– Je m’en souviendrai.
– Ça va ?
Soudain, son sourire disparaît et il referme sa fenêtre d’un coup sec. Mon
cœur se serre. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais en revanche, c’est très
désagréable comme sensation.
Chapitre 2
Lily-Rose
Je ne revois pas Jake durant une semaine. Maman et moi leur avons
confectionné un gâteau au chocolat pour leur souhaiter la bienvenue dans le
quartier, mais personne n’a répondu. Pourtant, j’aurais juré avoir entendu des
cris quelques minutes plus tôt. Je trouve cela étrange et je crois que maman
aussi, mais elle n’a pas insisté et nous sommes rentrées pour manger le gâteau.
Je suis tranquillement sur la pelouse à lire un livre lorsque quelque chose bute
contre ma jambe. Je baisse les yeux pour voir une voiture téléguidée sur laquelle
est coincé un morceau de papier. Je tourne la tête pour découvrir Jake, assis sur
les marches du porche de sa maison, une manette à la main. Je souris. Il sourit.
J’attrape la feuille, la déplie et la lis.
En échange de quoi ?
J’adore ses sourcils froncés quand il est concentré sur ses mots.
J’adore sa mèche de cheveux qui danse au gré du vent chaud sur son front.
Finalement, la voiture revient vers moi, et cette fois, mon cœur ne bondit pas.
Il fond complètement.
Je relève les yeux pour croiser les siens, d’un bleu encore plus beau que le
plus majestueux des océans, et des papillons se mettent à voler dans mon ventre.
– Hayes !
Jake
Le soir, quand maman vient me souhaiter une bonne nuit, je lui demande, un
peu embarrassé :
Cet échange avec Lily-Rose m’a fait quelque chose dans le cœur, le ventre,
partout… Elle est tellement belle que je pourrais la regarder pendant des heures
sans m’ennuyer une seule seconde.
– Bien sûr, mon ange, quelle question ! Aujourd’hui, il n’est plus là avec
nous, mais il restera à jamais dans nos cœurs.
Je joue avec ses boucles blondes qui sentent la rose tout en réfléchissant à la
meilleure façon de lui poser ma question.
Je n’ai jamais connu mon père. Il est mort dans un accident de voiture avant
ma naissance.
Maman hoche la tête. Puis elle me dépose un baiser sur le front et remonte ma
couverture avant d’éteindre la lumière et de sortir de la chambre.
Jake
Elle me regarde et je peux voir une once de panique dans ses yeux vert
bouteille.
Mais ça ne la fait pas rire. À la place, elle croise les bras sur sa poitrine – il
faut que j’arrête de loucher sur ses seins, ça devient malsain – et me regarde
durement. Je finis par enlever mes lunettes en soupirant.
Ses doigts se posent sur le bleu qui se forme sous mon œil droit et je recule en
sifflant entre mes dents.
– Allez, viens là, je vais te nettoyer ça. Et te mettre en vraie condition pour
Halloween, par la même occasion.
Elle me tire par le bras et me fait asseoir sur la chaise en face de sa coiffeuse
avant d’aller dans sa petite salle de bains. Elle revient avec de l’antiseptique et
du coton.
– Il est pas bien, mon déguisement ? La dernière fois que j’ai mis ce costume,
c’était pour le mariage de ma mère. Et vu à quel point j’adore mon beau-père, je
pensais que c’était une bonne occasion pour le ressortir.
Rosie lève les yeux au ciel en souriant. Mon cœur fait un bond. Comme à
chaque fois que j’arrive à la faire rire, ou même sourire.
– Et puis d’abord, je n’avais pas prévu d’aller à cette fête pourrie, dans ce
lycée pourri.
Depuis mon arrivée ici il y a quatre ans, je suis considéré comme la terreur du
quartier. Mon beau-père se défoule sur moi, alors les gens m’ignorent, voire me
fuient, de peur que je ne me défoule sur eux. Je suis devenu le paria de la ville à
cause de ce connard. Je me bagarre avec les plus téméraires qui osent me défier.
Tout le monde a peur de moi.
Elle est mon phare au milieu de cet océan de commères et de faux-culs. Ses
parents l’ont vue seule trop longtemps avant que j’arrive cet été-là, alors ils nous
laissent nous fréquenter, même si je sais qu’ils auraient aimé un autre garçon que
moi comme meilleur ami pour leur fille. Rosie imbibe un morceau de coton
d’alcool et me tapote la joue. Je recule en grimaçant.
– Il faut vraiment faire quelque chose, Jake. J’en ai marre de te voir tous les
jours avec de nouvelles marques.
– Tu veux qu’on arrête de se voir ?
Elle lève les yeux au ciel. Son visage est très près du mien. Il a rarement été
aussi près et mon corps commence à se tendre. Je déteste quand il réagit comme
ça, mais en même temps, j’adore. Je sais que ce sont les hormones qui font ça.
J’ai 15 ans et c’est plutôt mouvementé là-dedans. Mais je refuse de toucher à ma
meilleure amie. Parce que je brise tout ce que je touche.
– C’est Halloween, tout est permis. D’ailleurs, j’ai quelque chose pour toi.
– Qu’est-ce que tu mijotes enc… Hey ! m’écrié-je en recevant un liquide
rouge en pleine figure, maculant ma chemise blanche.
– T’as pas dit qu’Halloween était une bonne occasion pour ressortir ton plus
beau costume ? Un petit peu de faux sang, ça fait plus réaliste, non ?
– Tu vas me le payer !
Je me lève pour lui prendre le flacon des mains et l’asperge. Elle se débat
comme elle peut, mais je suis plus fort. Une fois le flacon vide, c’est hilares que
nous tombons sur son lit et que je la mitraille de chatouilles. Elle bat l’air de ses
jambes en rigolant à gorge déployée. Nous finissons par nous calmer et nous
nous allongeons chacun en travers du lit, nos têtes au même niveau, et à bout de
souffle.
Tu n’as pas idée des pensées qui me traversent en te voyant dans cette tenue.
Et je n’ose même pas imaginer celles des autres gars au lycée.
Plus butée qu’elle, tu meurs. Elle se relève pour aller fouiller dans sa grande
trousse à maquillage. Je me redresse sur mes coudes en fronçant les sourcils,
curieux de savoir ce qu’elle me réserve. Rosie est pleine de surprises. Quelques
jours avant mon anniversaire, elle a appelé mon beau-père en se faisant passer
pour une riche héritière russe – avec l’accent, attention – intéressée par une
propriété située dans une ville, à quatre heures d’ici. Elle lui a donné rendez-
vous le jour J et nous avons passé l’après-midi de mes 15 ans au parc aquatique,
sans craindre que je ne me fasse corriger pour être sorti sans permission. Bon,
Gary a été très en colère contre cette « Irina Maminova » et il a hurlé sur Rosie
au téléphone, mais c’était vachement rigolo.
Elle revient vers moi avec du fond de teint blanc cassé, du crayon noir et du
fard à paupières foncé.
Bien que je les connaisse déjà par cœur, j’observe chacun de ses traits. Ses
yeux d’un vert hypnotique capables de détecter le moindre détail. Sa peau
dénuée de défauts alors qu’à notre âge, elle devrait être dotée d’au moins
quelques boutons. Je sens aussi souffle qui enveloppe mon visage et qui met tous
mes sens à rude épreuve. Je vois sa façon de retrousser le nez quand elle fait une
faute ou qu’elle est contrariée, comme là alors qu’elle a débordé sur mon oreille.
Elle humecte le bout de son doigt avec sa langue et efface sa bourde. Un long
frisson me parcourt l’échine et mon corps se tend à nouveau. Bordel, si elle
savait l’effet que ça me fait ! Mon regard descend ensuite plus bas, vers son
décolleté, montrant la forme de ses seins en pleine formation. Bon sang, elle n’a
que 14 ans et elle a déjà une poitrine plus grosse que la plupart des autres filles !
J’obéis à contrecœur. Je n’y crois pas. Je laisse une fille me maquiller sans
même rechigner. Quel genre de mec accepterait ça ?
Je mets le dentier en me disant qu’elle n’a aucune idée d’à quel point elle n’a
pas tort.
Lily-Rose
Je n’arrive pas à croire que Jake Hayes ait accepté de m’accompagner au bal
d’Halloween. Avant, il ne pouvait pas parce que son beau-père était là. Sauf une
année, en quatrième, où il a prétexté un rhume. On s’est disputés ce jour-là parce
que je voulais rester avec lui alors que lui voulait que j’aille à la fête. J’ai fini par
céder parce que ma cousine Fiona – qui habite sur la côte est et que je vois
rarement – voulait absolument y aller. Au fond, je suis sûre qu’il a décliné
l’invitation parce qu’il avait peur du regard des gens. Parce que tout le monde le
voit comme un garçon impulsif et instable psychologiquement. Les gens pensent
que son beau-père le frappe parce qu’il le mérite – ce qui est faux, évidemment.
D’autant qu’ils n’ont aucune idée de qui est réellement Jake Hayes.
Moi, si.
Jake Hayes est le garçon le plus intelligent, le plus gentil, le plus attentionné
et le plus protecteur du monde, pour moi. Il est le garçon pour lequel je ferais
tout. Certes, il a beaucoup de colère en lui. De la haine, il en a à revendre, et
parfois il lui arrive de s’en prendre à des élèves de notre classe. Mais c’est
seulement parce que ces garçons-là m’embêtent. Ils savent très bien que je suis
son point faible et ils en profitent.
Cette année, j’ai donc profité de l’absence de Gary pour le week-end afin
d’emmener Jake à ce fameux bal dont je lui ai tant parlé. Ce soir, j’ai décidé de
tout lui dire. Cela fait trop longtemps que je garde mes sentiments pour moi.
Dans à peine deux ans, il part pour la fac et je refuse qu’il s’en aille sans
connaître la vraie nature de mes sentiments. Cela aura forcément un impact sur
notre amitié. Surtout s’il ne partage pas mon amour. Mais je vais le faire quand
même. Il faut qu’il sache. Et il faut que j’arrête de me mentir à moi-même en me
forçant à le considérer comme mon meilleur ami.
Comme nous n’avons évidemment pas notre permis, c’est Caroline, la mère
de Jake qui nous amène devant les portes du lycée. Caroline est extrêmement
gentille, mais on peut voir une profonde tristesse dans ses yeux. Ses sourires sont
faux. Elle s’en veut d’imposer un homme tel que Gary dans la vie de son fils. Je
devrais lui en vouloir, moi aussi. Mais je sais que si elle demande le divorce,
Gary ne la lâchera pas si facilement et c’est Jake qui en paiera le prix fort. Elle
protège son fils plus que tout.
Jake serre ma main dans la sienne et, comme toujours, ce geste me procure un
choc. Un frisson électrique me parcourt tout le corps jusqu’à la pointe de mes
orteils. Je le regarde. Il me regarde. Je souris. Il sourit.
– Prête ? me demande-t-il.
– Prête.
Nous achetons nos billets d’entrée et pénétrons dans le grand gymnase décoré
de citrouilles, de squelettes en tous genres et de toiles d’araignées pendant un
peu partout. Il y a même des machines dans les coins qui diffusent une épaisse
fumée blanche à nos pieds. La musique résonne et les stroboscopes faisant
défiler une multitude de couleurs tressautent à tel point que nous avons du mal à
savoir où nous mettons les pieds. Ça donne un aspect assez effrayant à
l’ambiance. Je me retrouve plusieurs fois à deux doigts de foncer dans un
Frankenstein, des sorcières et des diables. Mais ma main enlacée à celle de Jake,
mon vampire, m’aide à me sentir bien. C’est plutôt ironique de me sentir
étouffée dans toute cette foule alors que c’est Jake qui est toujours pointé du
doigt par les habitants. En fait, je scrute chaque regard qui passe sur nous et je
suis prête à me servir de ma batte si l’un d’eux se montre trop dédaigneux à
l’égard de Jake. Je crois que je déteins sur lui. Nous nous dirigeons d’abord vers
la grande table qui sert de bar et mon meilleur ami me lâche un instant la main
pour nous servir du punch – sans alcool, évidemment. Il me tend mon verre en
souriant. Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire parce que ses dents de vampire
lui font un sourire bizarre.
– Arrête de te moquer, che n’arrive même pas à parler avec ché trucs !
Mon cœur est sur le point de sortir de ma poitrine, j’ai les joues en feu et l’air
me manque. Mon Dieu, je l’ai dit à voix haute. Il continue à me fixer. Oh non, il
fronce les sourcils. Je n’aurais pas dû le dire. J’ai tout gâché, merde. Il se penche
vers moi.
– Tu veux ma mort ?
– Allez !!!! S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît !!
Il lève les yeux au ciel en soupirant et finit par se laisser entraîner sur la piste
de danse. Mais la chanson entraînante est remplacée par un slow : « Everything
I Do », de Bryan Adams. Oh, bon sang ! Jake et moi nous regardons sans rien
faire tandis qu’autour de nous, des couples se forment et tournent en rond, collés
les uns contre les autres. Je déglutis. Mais il ne se démonte pas et, les mains sur
mes reins, il me rapproche de lui. Nos poitrines se frôlent à chaque inspiration
laborieuse. Mon cœur va lâcher. Je noue mes doigts autour de sa nuque et nous
tournons maladroitement tout en nous fixant dans les yeux. Il a une lueur
malicieuse dans le regard et son sourire s’élargit. Il se penche vers mon oreille et
me murmure :
J’esquisse un rictus.
Il fait mine de réfléchir, mais je le connais assez bien pour savoir que son idée
est déjà toute trouvée depuis un moment.
J’adore le surnom qu’il m’a attribué. Alors que tout le monde m’appelle Lily
ou tout simplement Lily-Rose, Jake pense que lui a droit à son propre surnom.
Avant je trouvais cela mignon. Aujourd’hui, je trouve que c’est plus romantique
qu’autre chose.
– Tu es amoureuse de moi.
– N’importe quoi, tu délires ! m’écrié-je un peu trop vivement en tentant de
m’éloigner.
Mais il me recolle à lui, et soudain, ses lèvres se plaquent sur les miennes.
Très longtemps.
Quand Jake l’interrompt, nous sommes à bout de souffle. J’ouvre les yeux
pour voir que nous sommes les seuls à être encore enlacés alors que la musique a
changé pour une ambiance plus rock. Certains regards curieux sont même
tournés vers nous, dont ceux de nos amis. Mais on n’en a cure. Jake colle son
front contre le mien et son regard azur pénètre mon âme.
Jake
Je lance une cacahuète dans la tête de Travis et les autres se mettent à rigoler.
Comme tous les samedis après-midi, nous nous retrouvons à la salle d’arcade
pour boire un verre et nous détendre.
– Ouais.
– Je crois qu’il est plus que temps que tu trempes le biscuit, mon pote, dit
Kyle en posant une main sur mon épaule et les autres opinent.
– Vous me soûlez avec ça, sérieux, soupiré-je. Je vous adore, vous êtes mes
potes, mais vous êtes chiants. On prend notre temps, ce n’est pas un crime, si ?
En réalité, cela fait un bon moment que j’ai envie de franchir ce cap avec
Lily-Rose. Plus le temps passe, plus cette idée de la voir allongée sous moi, nos
corps nus l’un contre l’autre, m’obsède. Dans quelques mois, c’est son
anniversaire et mes copains pensent que notre première fois serait un superbe
cadeau pour ses 16 ans. Mais moi, je crois plutôt que c’est à elle de faire le
premier pas. Nous les mecs, on n’appréhende pas notre première fois comme les
filles. On n’a pas peur de ne pas être à la hauteur, on ne se pose pas un million de
questions comme elles. Je ne crains pas de mal m’y prendre, j’ai regardé assez
de films pornos en cachette pour savoir le strict minimum. La seule chose qui me
fait un peu peur, c’est de lui faire mal. Il paraît que ça fait ça à toutes les filles.
J’aime Lily-Rose. Je ferais n’importe quoi pour elle. N’importe quoi, sauf du
mal. C’est pour cela que j’attends qu’elle prenne l’initiative pour ce qui est du
sexe. Mon corps la réclame. Parfois, il nous arrive de dormir ensemble, elle et
moi. Certains soirs, je fais le mur et j’escalade sa maison jusqu’à arriver sur le
toit du rez-de-chaussée et nous discutons avant de nous endormir dans les bras
l’un de l’autre. Il m’est souvent arrivé d’avoir envie de la caresser, de la dévorer,
aussi. Mais je m’abstiens. Parce que je sais que ce n’est pas le bon moment pour
elle. Parce que je l’aime. Et que je suis prêt à tout pour cette fille. Quand on
aime, on apprend à être patient et conciliant.
Mais ça, mes potes ne le comprennent pas. Eux, ils ont déjà leurs lots de filles
qui sont passées dans leurs lits depuis au moins deux ans. Une partie de moi les
envie cruellement. Hurle de jalousie. Mais la partie de mon cœur appartenant à
Rosie, elle, me dit que l’amour, c’est ça. C’est faire passer les besoins de l’autre
avant les siens. C’est avancer pas à pas, doucement, même si cela peut être
douloureux.
J’ai attendu quatre ans avant de lui avouer mes sentiments. Je peux bien
attendre encore un peu avant de pouvoir lui faire l’amour.
– Tout ce que je dis, moi, c’est qu’il ne faut pas oublier que nous rentrons à la
fac, l’année prochaine. Et ta petite Rosie, tu ne vas plus pouvoir la voir aussi
souvent que maintenant.
– Il a raison, renchérit Chase. On ne veut pas te faire peur, mon pote. Mais
mon frère est allé à la fac. Et c’est un putain de paradis pour les puceaux. Alors,
pour toi qui es puceau et en couple, bonjour l’enfer.
Je me lève, agacé. Mes copains et moi, on est comme des frères. On est
soudés et solidaires entre nous. Du moins, c’est ce que je croyais jusqu’à
maintenant.
***
Gary est rentré quand j’arrive à la maison pour dîner. Je soupire, sachant déjà
ce qui m’attend.
Il est assis dans son grand fauteuil en cuir, devant la télé, une bière à la main.
À en juger par ses yeux rouges, il n’en est pas à sa première.
Je n’ai pas le temps de l’éviter que sa bouteille de bière atterrit pile sur ma
tête. Une douleur vive me lance dans le front, et avant même de pouvoir
examiner les dégâts, je me retrouve propulsé contre le mur. Mon souffle se coupe
sous le choc et je regarde mon beau-père, les traits tirés par la colère, sa main
autour de mon cou me serrant fort. Très fort.
Tout en vociférant, il me cogne la tête contre le mur. Alertée par les cris, ma
mère arrive en courant et tente de lui faire lâcher prise en le suppliant de me
laisser. Mais il me serre toujours la gorge, si fort que l’air commence à me
manquer. Ses yeux ne peuvent pas être plus méprisants et haineux. Il décharge
toute sa fureur sur moi, me faisant comprendre que je ne suis pas son fils et que
je ne le serai jamais. Encore heureux.
Un jour, j’aurai assez d’argent pour me tirer avec maman. Mais je te promets
de te foutre la raclée de ta vie avant de partir.
Il garde son regard malsain fixé sur moi pendant encore plusieurs minutes
avant de se décider à retirer sa main et de retourner sur son putain de fauteuil. Je
suis plié en deux, à tousser comme un gros fumeur pour reprendre mon souffle.
Quand je me relève, maman me regarde, les larmes aux yeux.
Au début, dix ans plus tôt, Gary était un mec bien. Il offrait des fleurs à
maman, nous emmenait au restaurant et on assistait même à des matchs de base-
ball, lui et moi. Mais ça n’a pas duré. Le vrai visage de Gary Hoffman s’est enfin
montré. Le démon dans toute sa splendeur. Et depuis, c’est de pire en pire et mon
corps et mon esprit en pâtissent.
La belle époque.
Cela dit, je ne peux pas regretter d’être venu ici. Parce que j’y ai rencontré
Rosie. Ma belle Rosie. Mon phare dans le tourbillon qu’est ma vie. Celle qui me
guide grâce à son regard et ses sourires. Mon ancre qui m’empêche de partir à la
dérive.
Je souris. Elle sait que je déteste qu’elle m’appelle comme ça. Elle sait aussi
quand j’ai besoin d’elle. Toujours. J’aime à dire que nous avons une certaine
connexion. Que nos âmes sont liées par un truc invisible, que personne ne peut
ni voir ni comprendre.
[J’arrive.]
Je vais dans la salle de bains pour me passer un coup d’eau sur le visage. Je
ne suis pas beau à voir. Mon arcade a été touchée par la bouteille en verre, mais
j’ai connu pire. Je retourne dans ma chambre, non sans prendre la rose en papier
posée sur mon bureau, et sors par ma fenêtre. Ma mère est sûrement couchée
après sa journée à nettoyer la maison de fond en comble, comme d’habitude, et
Gary, lui, doit être encore devant la télé avec sa vingtième bière. Personne ne
fera attention à mon absence parce que tout le monde s’en fout que je sois là ou
pas.
Quand j’arrive près de sa fenêtre, mon cœur fait un bond, comme toujours
quand je ne la vois pas pendant plusieurs heures et qu’elle me manque. Ses
boucles rousses lui descendent jusqu’au bas du dos. Elle a été tentée de les
couper plusieurs fois, mais j’ai toujours refusé. En échange, elle m’oblige à les
lui brosser chaque soir avant de se coucher. Et c’est la première chose que je fais
après lui avoir donné un long et langoureux baiser. Parce que j’adore le faire.
Je hoche la tête.
– La roue tourne.
– Le plus bel amour est celui qui éveille l’âme et nous fait nous surpasser.
Celui qui enflamme notre cœur et apaise nos esprits. C’est cela que tu m’as
apporté.1
– C’est ce que tu m’apportes tous les jours depuis un an, un mois et treize
jours, ajouté-je avant de l’embrasser.
Elle me rend mon baiser avec ferveur et passion. Putain, ce que je suis dingue
de cette fille !
Vers vingt-deux heures, Lily-Rose s’éclipse pour aller nous chercher des Jolly
Rancher en douce et j’insère un DVD dans son lecteur. Nous passons le reste de
la soirée à regarder le film d’action que j’ai choisi, ma Rosie lovée contre mon
torse. Je lui caresse le bras du bout des doigts, lui procurant des frissons. J’adore
savoir que je lui fais ressentir ces sensations. Son cœur qui tambourine quand je
l’embrasse, ses joues qui deviennent rouges quand je lui dis à quel point elle est
belle et la chair de poule qui se forme sur son corps quand je la touche. Je
ressens les mêmes choses et c’est juste dingue comme c’est plaisant. À la fin du
film, Lily-Rose se redresse pour me faire face et prend le temps de fixer mes
lèvres avant de se décider à les embrasser. Je comprends ce moment d’hésitation
que lorsque je me rends compte que son baiser n’est pas comme tous les autres
qu’elle m’a déjà donnés. Celui-là est… plus sauvage. Plus direct et plus
possessif. Sa langue emplit ma bouche et ses doigts s’emmêlent dans mes
cheveux afin de rapprocher davantage mon visage contre le sien. Sa respiration
se fait plus saccadée et ses dents se referment de temps en temps sur ma lèvre.
Sans rompre le contact, elle se met à califourchon sur moi. Mon corps réagit
instantanément. Mes mains pressent ses hanches. J’ai envie d’elle, putain. Elle
me rend fou. Elle commence à défaire ma ceinture et je réussis à articuler entre
deux baisers enfiévrés :
Elle hoche la tête. Je la serre dans mes bras en la berçant doucement, puis
nous nous couchons, enlacés. Nous nous endormons dans les bras l’un de l’autre,
paisibles, heureux et amoureux.
Absolument rien.
Lily-Rose
Il me tend alors les fleurs et me fait signer un bon de livraison. Je prends les
tulipes et retourne tout sourire dans la maison pour les mettre dans un vase.
– Merci, maman.
Je lève les yeux vers mon père. Vêtu de son costume gris anthracite que son
travail de cadre exige, il vient m’embrasser en me souhaitant un joyeux
anniversaire.
Bien qu’ils sachent que Jake et moi, c’est du sérieux, ils n’arrivent pas à se
faire à l’idée que leur fille, respectable et bien intégrée, puisse être amoureuse
d’un homme tel que lui, qu’ils qualifient de colérique, violent, voire dangereux.
« Comme son père », aiment-ils ajouter à chaque fois qu’ils en ont l’occasion.
Je ne leur en veux pas vraiment, ils entendent un tas de ragots sur lui et ont
seulement peur pour moi. Ils ne comprennent pas le lien qu’il y a entre nous. Et
personne ne le pourra jamais. Mais cela ne nous empêche pas de nous aimer.
Nous sommes heureux, et rien ni personne ne pourra changer cela.
Sans perdre une seconde, je remonte dans ma chambre pour aller me préparer.
– Pas la peine, j’ai une course à faire avant, j’y vais à pied.
Je leur fais une bise à tous les deux, mais maman m’interpelle juste avant que
je sorte.
Oups ! Je me retourne pour leur sourire et reviens vers eux pour déballer
leurs présents. Un téléphone dernier cri de la part de papa et deux billets pour
une thalassothérapie offerts par maman.
– Depuis le temps que nous n’avons pas passé un après-midi entre filles, j’ai
pensé que l’on pourrait se détendre mercredi.
Je me retiens de lui répondre que je vois Jake. Elle a l’air tellement heureuse
de pouvoir m’accorder un peu de temps que je n’ai pas envie de l’offenser. Son
travail d’assistante dans un cabinet d’avocats lui prend énormément de temps.
Je profite encore un peu d’eux pendant quelques minutes avant que l’heure ne
nous oblige à sortir de la maison. Presque en courant, je rejoins le centre-ville
d’Oak View et m’arrête au Fairytail Diner, le café que nous fréquentons souvent
avec Jake. À peine ai-je le temps de m’asseoir que la serveuse me dépose un
petit-déjeuner gourmand en affichant un sourire radieux. Puis elle me remet un
papier plié en deux.
J’adore ce jeu. Pas seulement parce que je suis une adepte des devinettes,
mais parce que, avec celui des échanges, nous y jouions très souvent lorsque
nous étions petits. Avec le temps, nos charades ont été un peu mises de côté,
mais je suis ravie qu’il s’en souvienne encore et qu’il les utilise comme une
chasse au trésor. Je regarde l’heure. J’ai encore un peu de temps devant moi
avant mon premier cours, alors je termine vite mon cappuccino et mes pancakes
avant de filer à la bibliothèque.
Celle-ci n’est peut-être pas très grande, mais elle a tout de même son charme.
Je la préfère de loin à celle du lycée. Il y a beaucoup plus de choix niveau livres.
Mon instinct me guide vers le rayon des contes. Là, j’y attrape un énorme recueil
regroupant tous les Walt Disney et, en effet, un post-it est collé à la page
consacrée à La Belle et la Bête. Je suis une grande romantique dans l’âme et une
partie de moi est restée cette enfant de 10 ans qui s’émerveillait devant cette
jeune fille passionnée de lecture. Je me suis immédiatement identifiée à elle
avant même de comprendre la vraie morale de cette histoire. Je lis l’écriture
soignée et parfaite de mon prince.
Après les cours, rejoins-moi là :
Mon premier est mon plat préféré.
On met les points sur mon deuxième pour clarifier des choses.
Mon troisième se situe sur ce post-it.
On a passé beaucoup de temps sur mon tout.
Je t’aime. Depuis et pour toujours.
Je crois que je n’ai jamais autant eu envie que la journée passe vite. Je n’ai
aucune envie d’aller en cours, je préférerais courir directement à la patinoire,
mais je dois suivre les règles à la lettre. Et puis il est sûrement devant le lycée,
en train de m’attendre. Je pourrai peut-être lui soutirer des informations, avec un
peu de chance.
Mais quand j’arrive devant l’établissement, pas de trace de Jake. Quelque peu
étonnée qu’il se mette à sécher les cours alors que c’est sa dernière année avant
son entrée à l’université, je pars rejoindre Karen, Hailey et Victoria qui
m’attendent.
Ça, c’est du Vicky tout craché. Aucun tact, aucun filtre. Elle dit les choses
comme elle les pense, et même si j’aime beaucoup ce côté de sa personnalité, il
peut parfois être assez embarrassant.
Je pique un fard.
– Dis-toi que c’est son engin, explique-t-elle. Bon, bien sûr, il sera beaucoup
plus grand et plus gros que ce truc. Enfin, je l’espère pour toi. Bref, tu l’englobes
dans ta main sans trop serrer et tu f…
Je la coupe en lui arrachant le bâton de la sucette des mains et lui fais les gros
yeux, rouge d’embarras.
– Ne nous dis pas que tu ne vas pas lui sortir le grand jeu, ce soir ? s’offusque
Hailey, presque choquée.
Je rougis jusqu’à la racine des cheveux et leur lance un sourire timide qu’elles
comprennent aussitôt.
***
Quand j’arrive à la patinoire, je ne vois pas la surfaceuse sur laquelle Jake est
normalement assis afin de repolir la glace. Perplexe, je me dirige vers le bureau
d’Owen en passant par l’accueil… et m’arrête. Une paire de patins blancs, et un
petit mot les accompagnent. Cette fois, ce n’est pas une charade, mais les paroles
d’une chanson que Jake et moi adorons.
Aux anges, j’enfile les patins avec des papillons dans le ventre. Parfois, on se
retrouve ici tous les deux et on patine comme si nous étions seuls au monde.
Nous aimons nous éloigner du soleil californien et des plages sablonneuses pour
danser sur la glace. Comme si nous n’étions plus que lui et moi sur terre. Savoir
que ces endroits comptent assez au point d’en faire un jeu romantique me rend
davantage amoureuse de lui. Je me dirige ensuite vers la piste. Je suis seule. Je
commence vraiment à me demander où est Jake et pourquoi il m’a dit de le
rejoindre alors qu’il n’est nulle part. Je décide de m’octroyer quelques tours de
piste en l’attendant. Mais quand j’arrive au milieu de la patinoire, la lumière
s’éteint. Je me rattrape de justesse pour ne pas tomber et un projecteur forme un
cercle autour de moi. Sans comprendre, je cherche à savoir ce qui se passe quand
une musique joue ses premières notes. Et pas n’importe quelle musique :
« Everything I Do » de Bryan Adams. La chanson sur laquelle nous avons
échangé notre premier baiser.
Avant de m’embrasser avec une infinie tendresse. J’en ai les larmes aux yeux
lorsqu’il me redresse. J’arrive à peine à parler.
Il prend une grande inspiration, comme s’il était très nerveux à l’idée de me
confier ce qu’il a en tête. Il coince une mèche de mes cheveux derrière mon
oreille en se mordant la lèvre. OK, il est nerveux.
Il met alors un genou à terre et mon cœur bat tellement vite dans ma poitrine
que je suis persuadée que je vais défaillir. Je tente de garder mon calme parce
qu’une crise cardiaque en pleine déclaration d’amour n’est pas vraiment la
bienvenue. Jake sort une petite boîte en bois de la poche de son sweat à capuche
et l’ouvre. Je plaque ma main sur ma bouche et les larmes me brouillent la vue.
– Ce n’est peut-être pas la plus belle des bagues, ce n’est pas non plus un gros
diamant, mais je te promets que quand je serai plus grand et que j’aurai les
moyens, le plus magnifique des bijoux ornera ton annulaire. Je t’aime, Rosie.
Depuis et pour toujours. Fais de moi le plus heureux de tous les hommes
heureux en acceptant de devenir ma fiancée.
Cette fois, je ne peux plus rien retenir. Ni mes larmes, ni le grand oui qui
frappait mes cordes vocales pour sortir depuis que Jake avait mis le genou à
terre.
– Oui, oui, oui, oui, répété-je sans cesse en l’embrassant partout sur le visage.
Nous nous serrons très fort dans les bras et je l’entends renifler dans mes
oreilles. Il est aussi ému que moi. Je n’aurais jamais cru vivre un moment tel que
celui-là, il y a cinq ans. Je l’espérais au fond de mon cœur de petite fille, mais
j’étais loin de m’imaginer que ce serait aussi beau et aussi magique. Jake me
prend la main gauche et passe à mon annulaire la bague couleur argent sertie de
petits diamants formant le signe de l’infini.
Je prends son visage entre mes mains afin de capter son regard et lui assure le
plus sincèrement possible :
– Et c’est la plus belle de toutes les bagues, pour moi. Tu es la plus belle
chose qui me soit tombée dessus, Jake. Je t’aime tellement que s’il y avait un
autre verbe encore plus grand qu’aimer, alors je l’utiliserais.
Il nous serre tous les deux dans ses bras avant de prendre congé. Jake se
tourne vers moi et je me noie littéralement dans son regard océan.
Je minaude tout en le regardant de sous mes cils, comme je l’ai vu faire dans
certains films. Cela fonctionne, car je le vois déglutir, sa pomme d’Adam
descendant et montant d’un coup.
– Tu es irrécupérable.
– C’est pour ça que tu m’aimes.
– Oui. Et pour un tas d’autres raisons, murmure-t-il avant de sceller sa bouche
à la mienne.
***
Le feu de joie se situe sur Faria Beach où des bateaux viennent élire domicile.
Un soleil éclatant accompagne un ciel sans nuages et la température est idéale.
Bien qu’il soit tôt, la fête a déjà commencé et du monde s’est ajouté à notre
groupe. J’en reconnais certains du lycée, d’autres ne sont que des rencontres de
passage, que Chase et compagnie ont croisées en chemin. Ma main dans celle de
mon amoureux, je respire l’air marin, le vent glissant dans ma très longue
chevelure rousse.
Jake s’est offert sa voiture d’occasion grâce à son boulot – et à son sens de la
négociation qui a pu faire plier le vendeur – et il a du mal à laisser quelqu’un
d’autre la conduire. Même ses copains n’ont pas ce privilège. Alors, imaginez
une fille de 16 ans qui ne passe son permis que le mois prochain…
Je souris et finis par céder. Nous nous déshabillons tout en ignorant les
sifflements et les acclamations que l’on nous crie. Je suis mal à l’aise, mais la
main de Jake dans la mienne me rassure. Bien que ce ne soit pas la première fois
que je le vois torse nu, je n’en reste pas moins subjuguée par ce corps sculpté
dans le marbre, sans défauts, juste parfait. Il est bien loin du corps de petit
garçon avec qui je partageais mes cours de natation, à l’école. Il est tout en
muscles et très bien dessiné. Mon regard s’attarde sur son V d’Apollon
parfaitement visible et un nouvel élan d’excitation me tire dans le bas-ventre.
Arriverai-je à m’y habituer un jour ? Je ne l’espère pas.
Nous nous enfonçons dans l’eau froide et je frissonne. Jake s’arrête quand les
vagues m’arrivent à la poitrine et il m’enlace par-derrière. Je me laisse aller à ses
baisers dans mon cou tandis que nous contemplons le coucher de soleil
californien.
Je hoche la tête sans la moindre hésitation. Je n’ai plus peur. Tous mes doutes
et mes appréhensions se sont envolés à l’instant où il m’a fait sa splendide
déclaration. Je sais qu’il ne me fera jamais de mal. Je sais que je n’ai absolument
aucune crainte à avoir. Il est doux et attentionné, ce moment ne pourra être que
magique. Jake écrase ses lèvres contre les miennes et nous nous retrouvons de
nouveau dans notre bulle intime, qui ne tarde pas à être interrompue par nos
amis qui s’amusent à nous éclabousser. Nous sommes forcés de nous détacher
l’un de l’autre pour riposter et nous voilà partis pour une guerre aquatique entre
copains.
Et il sera encore mieux dans quelques heures, sans l’ombre d’un doute.
2 « Iris » – Goo Goo Dolls. Chanson écrite pour le film La Cité des anges
(1997).
Chapitre 8
Jake
Ma fiancée.
– Eh ben, putain, je ne t’en pensais pas capable, mais tu l’as fait, mon pote, se
moque gentiment Chase. Le premier de la bande à se passer la corde au cou,
mon vieux.
Je ris en même temps que lui. Si épouser la femme que j’aime plus que tout
revenait à se passer une corde au cou, alors je le ferais sans hésiter.
– Et toi, alors ? Je vois que la petite Karen te plaît bien, vous ne vous lâchez
pas depuis tout à l’heure.
Son regard se tourne vers la brune aux courbes généreuses et je suis sûr que
son excitation est palpable jusqu’à trois kilomètres à la ronde.
– Ouais, elle est bonne, commente-t-il et je lève les yeux au ciel. Tout comme
l’eau, d’ailleurs.
Et là, il me fait un croche-pied tandis que son bras me tire en arrière et je finis
la tête dans l’océan. Je passe les minutes suivantes à tenter de le couler, mais ce
con est plus baraqué que moi, autant essayer de couler un iceberg.
Je lève les yeux en grognant. Et moi qui pensais qu’elle avait oublié… Je sors
mes clés de ma poche, mais les éloigne alors qu’elle s’apprête à les prendre, un
grand sourire satisfait sur ses divines lèvres.
– Une bosse sur mon bébé et tu seras mon esclave pour le restant de tes jours,
la préviens-je.
– Compris, Jacky ! rit-elle avant de me subtiliser les clés pour ouvrir la
voiture.
Je lui claque les fesses avant de me diriger vers le côté passager en rigolant
devant sa mine choquée. Elle prend place au volant, règle le siège tandis que je
me cramponne au mien.
Rosie met le contact et je lui indique la marche à suivre. Elle écoute mes
directives, mais relève trop vite le pied de l’embrayage et la voiture cale en
faisant un soubresaut.
– Respire, Rosie, l’apaisé-je quand je vois qu’elle est déçue. C’est toujours
comme ça les premières fois. Concentre-toi, remets le contact et vas-y
doucement.
Elle redémarre, et cette fois, la voiture avance. Nous quittons le parking pour
nous engager sur la route et je prie pour que les flics ne soient pas en patrouille
dans le coin. Tout en lui disant de freiner, d’accélérer et de rétrograder quand il
faut, je remarque qu’elle m’écoute attentivement et je me détends peu à peu. Elle
apprend vite. C’est quelque chose que j’adore chez elle. On lui explique un truc
une ou deux fois et elle est capable de le reproduire à la perfection.
– Tu es nerveux ?
– Un peu. Et toi ?
Hochement de tête.
– Si tu veux qu’on…
– Non, me coupe-t-elle. Je suis d’accord, Jake. C’est juste que… c’est
impressionnant de se dire que demain, je ne serai plus la même.
– Je te comprends, avoué-je. Je te promets d’être le plus doux et le plus
minutieux possible.
Rosie pose sa main sur ma joue et ses yeux sont pleins de tendresse.
Une lueur éclairant ma maison attire notre attention. C’est Gary qui rentre.
Je file vite en passant par-derrière pour être sûr que mon beau-père ne me
remarque pas. Ma mère, occupée à découper des tomates, me sourit simplement
avant que je monte dans ma chambre. Je prends une douche rapide. Gary est si
souvent sur mon dos qu’il serait capable de sentir l’odeur de l’eau de mer sur
moi. Quand je descends, il est déjà en train de gueuler sur maman parce qu’elle a
oublié de racheter de la bière en faisant les courses ce matin et qu’il ne lui en
reste plus que deux.
– Ce n’est pas possible d’être aussi idiote, ma parole ! Tes parents t’ont faite
avec une moitié de cerveau, ou quoi ?!
– Je peux aller t’en chercher si tu veux, proposé-je afin d’éviter que maman
ne subisse encore une des colères habituelles de Gary.
Celle-ci pose une main sur mon épaule en passant près de moi, en signe de
remerciements.
– Non, toi, tu restes là, le merdeux, bougonne Gary. D’ailleurs, où étais-tu cet
après-midi ?
– Je suis allé en cours et je suis rentré, mens-je sur le ton le plus convaincant
que je possède.
Lily. Lily-Rose.
– Oui, confirmé-je en ne relevant pas sa faute (moins il en sait sur elle, mieux
c’est).
– Eh ben, elle doit vraiment être idiote pour te supporter depuis autant de
temps.
Je peux entendre le ton précipité, voire alarmé, qu’elle emploie à travers ses
mots et je souris.
[Je rêve ou tu te mets en condition ?]
Cette fois, je dois attendre plusieurs minutes avant que mon téléphone vibre.
J’éclate de rire tout seul dans mon lit. Cela me rappelle que moi aussi je dois
me mettre en condition. J’ouvre le tiroir de ma table de chevet et m’empare de la
petite boîte neuve que j’ai achetée il y a quelque temps, au cas où. J’attrape un
préservatif et le fourre dans la poche arrière de mon jean. J’avoue que j’ai un peu
la pression. Mais je reste confiant. Je me sens comme Rocky Balboa juste avant
de monter sur le ring. Ça va le faire. Tout va se passer comme sur des roulettes.
C’est juste une étape à passer, une sorte de fil à tisser entre elle et moi pour
parfaire notre toile d’amour. Putain, je bande déjà, rien que d’y penser. Cette fille
aura ma peau à moins qu’elle ne l’ait déjà.
– N’oublie jamais de la faire rire, mon ange, me dit-elle. Tous les jours, c’est
important.
Maman plaque sa main sur sa bouche et des larmes brillent dans ses prunelles
bleues dont j’ai hérité.
Cette fois, elle pleure pour de bon en me serrant dans ses bras pour me
féliciter. Depuis un an, ma mère a pu rencontrer Rosie quelques fois et elles ont
même pris un café ensemble à plusieurs reprises. Elles s’entendent super bien.
Je voudrais lui dire que j’ai pensé exactement la même chose il y a quelques
secondes, mais aucun son ne sort de ma bouche. Je reste subjugué, fasciné par la
tenue qu’elle porte. Une petite robe argentée lui arrivant à mi-cuisse et
échancrée, avec un décolleté époustouflant qui épouse ses formes à la perfection.
Sa longue crinière de feu est nouée en une belle tresse sur le côté et son
maquillage sobre accentue la beauté de ses traits fins. Je commence vraiment à
être à l’étroit dans ce pantalon.
– Tu es… parfaite.
– Ah oui, tu crois ? raille-t-elle en mettant ses jambes à la lumière pour que je
voie bien les marques rouges que les bandes de cire ont laissées sur sa peau
d’albâtre.
Nous pouffons de rire avant que j’entre et que je la prenne dans mes bras. Je
l’embrasse passionnément, comme si je ne l’avais pas vue depuis longtemps.
– C’est un peu trop kitsch, non ? J’ai peut-être mis trop de bougies ou alors
j’aurais dû opter pour un parfum d’ambiance un peu moins féminin ? Peut-être
que je devrais éteindre la musique…
– C’est parfait, chérie. C’est comme ça que j’imaginais cette première fois
avec toi.
Elle se recule vers son lit, m’entraînant avec elle par la main tout en me
regardant de sous ses cils. A-t-elle la moindre idée de l’effet qu’elle me fait ?
Elle me lâche et passe les mains derrière son dos sans cesser de me fixer. Je
reste immobile, incapable de faire le moindre geste, dévorant cette déesse
mythique du regard. J’entends le zip de sa robe qui se détend sur elle et mon
cœur semble vouloir à tout prix sortir de ma poitrine. Bordel, je vais jouir avant
même de l’avoir vue nue.
Concentre-toi, Jake. Ne te mets pas la honte dès la première fois.
Je serre les poings derrière mon dos en tentant de rester serein. À l’intérieur
de moi, c’est la fête du 4 Juillet. La robe de Rosie tombe à ses pieds. Bon Dieu
de bordel de merde ! Elle est… s’il y avait un mot plus fort que sublime,
magnifique et parfaite réunis, alors ce serait celui-là. Je dois être rouge comme
une tomate, car un petit rictus moqueur fend ses lèvres.
La femme de ma vie.
– Tu me fais confiance ?
Il n’y a qu’elle.
***
Je pensais que j’allais me sentir différent après ça. Mais en réalité, je me rends
compte que je suis toujours le même. Rien n’a changé si ce n’est que j’aime
Rosie encore plus à chaque seconde. Elle est mon tout. J’ai tellement hâte que
l’on soit majeurs et qu’elle devienne officiellement mienne pour toujours.
Nous passons le reste de la soirée devant La Cité des anges pour la millième
fois au moins en grignotant nos bonbons favoris. Un mec normal en aurait eu
marre de regarder toujours la même chose, mais pas moi. L’histoire est
émouvante et, comme à mon habitude, je sèche les larmes de ma fiancée qui
n’arrive toujours pas à garder les yeux secs jusqu’au bout. Je crois que c’est pour
ça qu’elle ne cesse de le regarder. Elle essaie de savoir combien de temps il lui
faudra avant de pouvoir le visionner sans verser une larme. Tenace, comme je
l’ai dit.
Une fois le film fini, nous allons nous brosser les dents avant de revenir au lit.
Elle se niche au creux de mon épaule, comme toujours depuis des années, et je
lui dépose un baiser sur le sommet du crâne.
Nous nous embrassons une dernière fois avant de tomber dans les bras de
Morphée.
Chapitre 9
Jake
Je ne comprends pas. J’ai tout fait pour la rendre heureuse. J’ai toujours tout
fait pour la voir sourire. Je l’ai fait rire tous les jours, comme me l’a conseillé ma
mère. J’ai tout fait pour être l’homme dont elle rêvait. Je n’ai jamais flanché.
Jamais.
J’ai essuyé un tas de critiques sur notre couple. J’ai ignoré les regards
réprobateurs des habitants d’Oak View. Je lui ai demandé sa main. Je lui ai
donné tout ce que j’étais capable de lui donner.
Je l’aime.
Je l’aimais.
Lily-Rose
De nos jours
Chicago, Illinois
Les grandes portes vitrées des urgences s’ouvrent à nouveau, faisant entrer
une brise légère, mais surtout un autre brancard. Je ne les compte plus depuis
plusieurs heures déjà.
Tout en écoutant le diagnostic, je les dirige vers une salle d’examen vacante.
Le petit garçon est inconscient, mais les pompiers ont réussi à le stabiliser bien
que son foie perforé reste préoccupant. Des collègues ne tardent pas à me
rejoindre et nous lui prodiguons alors les soins nécessaires, lui posant des
perfusions antidouleur, le tensiomètre, les électrodes… Le pauvre est dans un
piteux état. Un collier cervical lui maintient la tête, une plaie profonde lui barre
le front, sa lèvre inférieure est ensanglantée et sa peau présente beaucoup trop de
contusions pour un gamin de son âge.
Travailler dans le corps médical est très éprouvant. Outre les nombreuses
heures et la fatigue, on se réveille sans savoir si l’on va sauver une vie, si les
patients que l’on a soignés la veille ont passé la nuit ou si l’on devra annoncer un
décès. On enfile notre blouse sans penser à ce qui nous attend. Tout simplement
parce qu’on ne le sait pas. On ne sait rien. On ne programme rien. On prend ce
qui nous tombe sur les bras et on fait notre possible pour sauver un maximum de
gens.
C’est difficile, mais c’est ce que j’ai toujours voulu faire. J’ai pris des risques
en choisissant ce métier, mais je ne le regrette pas. J’aime être utile. Je me bats
pour chacun de mes patients, je les rassure, réconforte leurs proches quand ils
n’ont personne et fais tout mon possible pour mener à bien chaque mission.
J’aime mon métier et je ne l’échangerais pour rien au monde.
La nuit est tombée depuis un moment et toutes les victimes blessées sont à
présent dans nos locaux. Je devrais être chez moi depuis plusieurs heures,
couchée dans mon lit, mais ma dévotion et mon altruisme me poussent à rester
en dépit de la fatigue. J’assiste autant de médecins que je le peux, car ils sont
surchargés. Donc autant rester et aider. Je suis en train de sortir d’une salle
d’examen lorsqu’une grande femme blonde et élégante me saute presque dessus,
complètement paniquée.
– Aidez-moi, je vous en prie ! Ma fille était dans l’un des bus. Il paraît qu’il y
a des… des… Je n’ai pas de nouvelles de mon bébé, je vous en prie !
Elle ne s’arrête pas de pleurer et je la prends par les épaules en lui répondant
d’une voix rassurante.
Je ferme un instant les yeux, mais trop tard. Une brèche s’ouvre dans mon
cœur. Cette plaie que j’ai mis tant d’années à recoller, mais qui revient chaque
fois que l’on me pose cette question que je déteste. Elle ravive en moi cette
douleur atroce. Ce souvenir insupportable. Ce vide intersidéral que je traîne
depuis quatorze ans et que je ne parviens pas à oublier.
Elle triture nerveusement la croix qu’elle porte à son cou. Je fais pareil quand
je suis anxieuse. Je serre le pendentif en forme de phare que je ne me suis jamais
résolue à retirer. Je tape le nom de la fillette dans le fichier des admissions, un
peu fébrile, moi aussi. J’espère qu’elle est en vie, elle est encore si jeune ! Je
n’ai aucune envie d’annoncer une mauvaise nouvelle. Bingo !
– Elle va bien. Elle doit être un peu choquée, mais elle n’a rien d’inquiétant,
réponds-je en décryptant les termes médicaux de son dossier.
– Est-ce que je peux la voir ?
Je secoue la tête.
Elle hoche la tête et me remercie avant de rejoindre les autres proches des
victimes qui se rongent les sangs dans la salle d’attente. Je me laisse aller contre
le dossier du fauteuil en grimaçant quand mon dos se met à craquer. Je suis là
depuis trop longtemps, mais je ne parviens pas à me décider à rentrer. Ils ont
besoin de bras et je ne me vois pas tranquillement chez moi alors qu’ici, c’est
l’apocalypse. Je ferme les yeux juste un instant.
Dans un séminaire que nous avons suivi il y a quelques mois, nous avons
appris la micro-sieste. Il paraît que c’est important dans un métier aussi
exténuant que le mien et que ça fait du bien. Le bruit d’un dossier que l’on jette
sur le bureau me fait sursauter.
Emily et moi sommes de bonnes amies. Nous nous connaissons depuis que
nous avons commencé à travailler ici. Elle hoche la tête en attachant ses boucles
brunes sur le sommet de son crâne.
– Et toi, tu vas rentrer chez toi, prendre un bon bain chaud plein de mousse à
la lumière des bougies, un verre de vin dans une main et ton vibro dans l’autre.
Voilà Emily. Aucun filtre, aucun tabou. Je glousse en secouant la tête. Elle me
couve de son regard noir empli de tendresse et de malice à la fois. Un sourire
goguenard aux lèvres, elle hoche la tête en faisant monter et descendre ses
sourcils parfaitement dessinés sur sa peau foncée, l’air de dire « oh, si ma belle,
tu vas le faire ». Je lève les yeux au ciel et me redresse sur mes pieds dans
l’intention de retourner au travail.
Elle m’arrache le dossier des mains et le cache derrière son dos alors que je
tente de le lui reprendre.
Est-ce qu’elle sait que lorsqu’une personne dit ça, le premier réflexe qu’on a
est justement de se retourner ? James Silver est posté devant l’entrée, le regard
perdu dans la foule qui déferle autour de lui.
J’espérais que ce petit entracte sur James ferait oublier notre sujet principal à
Emily, mais elle n’en démord pas.
Puis il entre dans la salle d’attente et Emily se tourne vers moi, un sourire
triomphant aux lèvres.
Elle me fait une bise sur la joue et je me dirige vers les vestiaires, la fatigue se
faisant vraiment sentir. Soudain, je heurte quelque chose. Ou plutôt quelqu’un.
Quand je lève la tête, mes yeux croisent deux perles grises.
– Salut, me sourit James. Duré journée ? Tiens, je me suis pris un café, mais
je crois que tu en as plus besoin que moi.
Je me mords la lèvre. Je n’ai aucune envie d’être une énième fille sur son
tableau de chasse. Mais en même temps, Emily a raison. Je suis seule depuis
tellement longtemps que je ne suis même plus sûre de savoir encore embrasser.
Je hoche la tête.
Elle tourne à gauche pour rejoindre sa Lexus blanche flambant neuve. Selon
certains commérages du service, elle sortirait avec un mec plein aux as qui lui
paierait tout ce qu’elle veut. Mais je ne me fie pas aux rumeurs. Rebecca est
sympa.
Je me penche un peu plus pour voir ce qui se passe, savoir pourquoi Rebecca
semble aussi terrifiée. Mon sang se glace en découvrant deux hommes pointant
chacun une arme sur ma collègue. Ce n’est pas possible. Je suis en plein rêve. En
plein cauchemar ! La fatigue et le stress ont eu raison de moi et je suis victime
d’hallucinations. Mais c’est bien trop réel.
Je plaque une main sur ma bouche pour étouffer le bruit de ma respiration qui
s’est accélérée en même temps que mon rythme cardiaque. Au milieu des deux
hommes armés se tient un autre type très grand, brun avec une barbe fournie. Il
porte un long manteau camel et des bottes noires qui font un bruit plutôt
effrayant sur le sol. Il continue de hurler sur Rebecca qui, coincée contre un
pilier de soutènement, se recroqueville sur elle-même.
– Après tout ce que j’ai fait pour toi, tu oses me planter un putain de couteau
dans le dos ?!
– Pitié… je suis désolée…
– TA GUEULE !! Tu n’es qu’une traînée ! Et tu vas finir dans un trou
comme ton bâtard de mari !
Je devrais courir pour aller l’aider. Je sais que je dois la secourir. C’est ce que
je fais tous les jours : je sauve des gens. Sauf que là, deux hommes sont prêts à
tirer et tu n’auras aucune chance de t’en sortir, me murmure la voix de la
raison. De plus, mes jambes sont comme clouées au sol, la tête me tourne et la
peur me tord le ventre. Alors j’assiste à cette scène surréaliste, terrifiée et
impuissante.
– Une vie ?! hurle soudain Rebecca, remontée à bloc après avoir appris le
meurtre de son mari. Tu m’as obligée à me prostituer, Blake !! Ma vie est
devenue pire avec toi ! Te quitter a été la meilleure décision que j’aie jamais
prise et je ne la regrette pas !
Mais là, j’ai l’impression que mon courage s’est fait la malle quelque part
dans un coin reculé de mon esprit. J’ai les pensées sens dessus dessous et la peur
me broie toujours plus au fil des minutes qui s’égrènent. Sans compter que je me
sens soudain un peu patraque. Je suis tout bonnement incapable de faire le
moindre geste. Je transpire à fond, j’ai la gorge sèche et ma vue se trouble. C’est
à peine si j’ose respirer. Blake continue de fixer Rebecca. Menaçant. Méprisant.
Et là, Blake sort une arme de sa ceinture et la pointe sur la tête de Rebecca qui
le regarde, pleine de haine.
Mon cri résonne dans le parking en même temps que le coup de feu. Ils
tournent la tête, en alerte. Ce n’est que lorsque leurs yeux croisent les miens que
l’adrénaline se décide enfin à couler dans mes veines. Et c’est ce qui me permet
de me relever et de courir à toutes jambes vers ma Jeep. Je suis tellement sous le
choc que je tangue. Le parking ondule autour de moi.
Le bruit des bottes claquant sur le bitume se fait de plus en plus proche et
rapide. Je réitère la manœuvre, mais le moteur crachote. Ce n’est pas vrai, il n’y
a que dans les films que ce genre de pépin arrive, normalement ! Je savais qu’il
fallait que je change de bagnole. Mais je suis tellement occupée à l’hôpital que je
ne trouve jamais le temps de le faire.
Ma vieille, tu n’auras plus le temps de rien faire parce que tu vas te retrouver
avec une balle dans la caboche.
Surpris, Blake fait un pas de côté pour éviter de se faire écraser, mais trouve
quand même le temps de tirer un nouveau coup de feu qui me vrille les tympans.
Je rentre la tête dans mes épaules quand la balle fait exploser la vitre. Pédale au
plancher, je déboule comme une dingue dans la rue. Je brûle des feux, grille des
priorités et fais des embardées à gauche et à droite, manquant de peu d’emboutir
plusieurs voitures parce que je me sens vaseuse, au bord de l’évanouissement et
complètement paniquée. On me klaxonne et m’insulte, mais je n’en ai cure. Tout
ce que je souhaite, c’est sortir de cet enfer.
Mes yeux encore embrumés ne cessent de regarder dans les rétroviseurs, mais
heureusement, je ne suis pas suivie. Je ne suis pas assez bonne conductrice pour
semer trois tueurs fous de rage. C’est déjà un exploit que je parvienne à garder
ma voiture intacte.
– Madame, que se passe-t-il ? Votre bras est couvert de sang, vous êtes
blessée ?
Je suffoque, je n’arrive plus à respirer. J’entends mon pouls marteler dans mes
oreilles. J’ai la tête qui tourne.
– Vous êtes en état de choc, madame. On va vous asseoir. Eddy, appelle une
ambulance.
On tente de me maintenir, mais j’ai les jambes comme du coton sous mon
poids.
Je sens le carrelage froid s’écraser contre ma joue avant que tout devienne
noir.
Chapitre 11
Lily-Rose
– Lily, ça va ?
Non. Je suffoque.
– Rebecca…
– Bl… Blake…
Son sourire démoniaque sur ses lèvres.
– Au secours…
« Je te vois… »
Mais il n’en fait rien, au contraire, il serre mon cou encore plus fort.
***
Cette fois, je me réveille un peu plus calme. J’ai les muscles endoloris et,
comme la première fois, c’est le visage d’Emily qui m’accueille.
– Est-ce que ça va, cette fois ? demande-t-elle, son sourire étant remplacé par
une grimace mi-inquiète mi-triste.
Elle hoche la tête lentement en faisant les gros yeux. J’ai la gorge tellement
sèche que j’ai l’impression d’avoir avalé du sable. Je lui demande un verre d’eau
et elle m’en sert un sur la tablette, près de mon lit.
– Pourquoi ai-je autant de mal à bouger ? fais-je après avoir bu mon verre
d’une traite.
– Tu as pris une balle dans le bras et tu as dormi trois jours entiers.
J’ai pris une balle. Si l’on m’avait dit un jour que je serais blessée par balle, je
ne l’aurais jamais cru. Les souvenirs repartent à l’assaut de ma mémoire, mais je
tente de garder mon calme, cette fois. Je n’ai aucune envie que l’on soit obligé
de me droguer à nouveau.
– Par contre, je ne veux pas te faire peur, Lily, mais… des flics sont derrière la
porte. Des fédéraux, même. Qu’est-ce qui s’est passé, ma puce ? Je ne t’avais
encore jamais vue dans cet état.
– Sérieux ?
Je hoche la tête en sentant les larmes venir. Rebecca… Je lui explique alors
avec difficulté ce que j’ai vu, et plus j’avance dans mon récit, plus les yeux
d’Emily s’agrandissent. À la fin, ses yeux semblent prêts à sortir de leurs orbites.
J’ai le cœur qui bat à toute allure lorsque les agents du FBI entrent dans ma
chambre. Ce sont deux hommes. L’un n’est pas loin de la cinquantaine, avec des
cheveux grisonnants et une moustache à la Magnum. L’autre est plutôt
maigrichon et arbore des cheveux clairs avec la raie sur le côté.
C’est alors que s’ensuit un interrogatoire sur ma journée de mardi, mené par
l’agent Atkins tandis que Harrisson prend des notes sur son carnet. Je leur livre
autant de détails que possible malgré la terreur qui me tord les tripes à l’idée de
subir d’éventuelles représailles.
Ce nom me brûle encore la gorge. Son visage resurgit dans mon esprit et je
tente tant bien que mal de l’occulter pour me concentrer sur les officiers. Le plus
âgé paraît choqué par ma révélation et son visage vire au blanc.
– Oui. C’est pour cela que nous allons vous mettre sous protection durant
votre séjour à l’hôpital. A priori et d’après votre description physique du tueur, il
s’agirait en effet de Blake Davis. C’est un trafiquant de drogue et un proxénète.
Il est aussi suspecté de plusieurs meurtres de prostituées. Cela fait trois ans que
nous lui courons après.
– Comment se fait-il qu’il soit toujours en cavale ? m’exclamé-je, sidérée.
– Davis est une sorte de criminel fantôme. Il est toujours là où on s’y attend le
moins. Il sait ce qu’il fait, il a beaucoup d’hommes de main et il est doué pour
effacer les traces. Mais je pense que l’on pourrait le coincer définitivement grâce
à vous.
Atkins soupire encore, comme s’il était désolé pour moi, et hoche la tête.
Je vois clair dans son jeu. Mais en même temps, il a raison. Je n’avais pas fait
le rapprochement jusqu’à maintenant, l’hôpital occupant tout mon temps, mais le
nom de ce type me dit vaguement quelque chose.
– Juste mon père, Joseph, mais il vit en Irlande. Nous ne nous parlons que très
rarement.
Il s’est exilé là-bas après la mort tragique de ma mère. Il a été si foudroyé par
la nouvelle qu’il n’a plus été le même du jour au lendemain. Il a plongé dans
l’alcoolisme et s’est décidé à suivre une cure intensive, en Irlande, après trois
comas éthyliques. Nous essayons de nous parler via Internet autant qu’on le
peut, mais c’est difficile pour moi avec mon travail, et quant à lui, il capte mal la
connexion dans son patelin.
– Nous allons le mettre sous protection, lui aussi, juste au cas où.
– Mais nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour y parvenir.
– Merci.
– Reposez-vous et réfléchissez à notre proposition. Bonne journée.
Une fois les agents partis, je laisse tomber ma tête contre mon oreiller et
m’autorise quelques larmes. J’ai peur. Je l’avoue, j’ai peur, et si d’habitude je
sais toujours me débrouiller, là, je n’ai aucune idée de la façon dont je vais
pouvoir me sortir de ce pétrin.
***
Enfin libre ! J’ai cru que je n’allais jamais sortir de cet hôpital. Les policiers
chargés de ma protection m’ont beaucoup rassurée en ne quittant pas leur poste.
Je suis en train de finir de remplir ma valise qu’Emily a eu la gentillesse de
m’apporter quand celle-ci entre dans la chambre.
– Ça va ?
Je la prends dans mes bras et gémis de douleur alors qu’elle me serre un peu
fort.
J’opine du chef.
– Je crois que c’est la meilleure solution, expliqué-je. Je n’ai pas trop le choix,
quand on y pense. Si je ne le fais pas, les victimes continueront à s’accumuler et
je n’ai aucune envie de vivre avec ça sur la conscience. Sans compter qu’avec ce
malade en liberté, je vivrai aussi dans la peur et l’angoisse. Hors de question.
Emily fait la moue, mais elle comprend mon choix.
Je n’ai pas le courage de mentir. De toute façon, mes mains moites et mon
rythme cardiaque trahissent mon anxiété. Emily m’étreint en faisant attention à
mon bras cette fois.
Nous rions avant d’être de nouveau prises par la nostalgie et la tristesse des
adieux. Le bipeur d’Emily finit par sonner le départ.
– Panique pas, je suis sûre que ton Superman sera une bombe sexuelle qui
saura te faire oublier pourquoi tu es là, si tu vois ce que je veux dire.
Elle accentue sa tirade avec un clin d’œil avant de s’éclipser, me laissant avec
un sourire idiot aux lèvres. Traînant ma valise derrière moi, je rejoins les agents
Atkins et Harrisson. Je fais mes adieux à mes collègues sur le chemin vers la
sortie de l’hôpital.
– Nous allons tout faire pour vous garder en vie, mademoiselle Vargas.
***
Un jet privé. Moi qui pensais que le rendez-vous allait se dérouler dans un
bureau provisoire, ici, à Chicago, je me retrouve dans un avion qui nous emmène
directement au siège du département de la Justice, à Washinghton D.C. OK, c’est
encore plus dramatique que ce que mon esprit veut bien considérer. Étant donné
que je vais rendre visite à mon père deux fois par an pour Noël et Thanksgiving,
j’ai l’habitude de l’avion. Mais je dois admettre que là, escortée par des hommes
en costumes, c’est flippant. Je triture mon pendentif en forme de phare pour
m’aider à me détendre. Un énorme sentiment de nostalgie s’empare de moi. Bien
que j’aie voulu l’enlever plusieurs fois, je n’ai jamais pu m’y résoudre. Tout
comme je n’ai jamais eu la force de jeter ma bague. Je la garde précieusement
dans le carton que j’ai étiqueté à son nom, caché au plus profond de mon
placard. Du moins jusqu’à récemment, car désormais il doit être dans l’entrepôt
fédéral où les affaires personnelles des témoins sont stockées. Pourtant, je sais
que je devrais jeter tout ce qui a un rapport avec Jake. J’aurais dû le faire il y a
quatorze ans. Mais, sans savoir pourquoi, j’ai le sentiment que quelque chose
m’empêche de le faire.
Seul le directeur du FBI entre avec moi dans le bureau du procureur général,
qui m’accueille avec une poignée de main. M. Shepard est plutôt grand, les
cheveux bruns coupés en brosse et des rides marquées au coin de ses yeux verts.
Il ne sourit pas un seul instant, prenant son titre très à cœur. Il m’invite à
m’asseoir en face de lui et me présente les hommes qui l’accompagnent.
C’est un homme d’une quarantaine d’années aussi fin qu’une allumette. Mais
son regard perçant laisse à penser qu’il est loin du type qui pourrait facilement
craquer lors d’une confrontation.
Mon cœur se met à crier un nom instantanément, mais mon cerveau réplique
que ce n’est peut-être pas la meilleure façon de tourner la page. J’en tente
d’autres, plus propice au programme, mais aucun ne me convient.
Voilà. J’ai écouté mon cœur. Ai-je fait le bon choix ? Je n’en sais rien. En
tout cas, Anderson note ce nouveau nom sur son carnet et j’ai le cœur qui pulse à
mille à l’heure.
Il est debout dans un coin du bureau, les bras croisés sur son large torse, et me
regarde avec plus d’intérêt que les autres.
Je n’en reste pas très convaincue, cependant. Je suis soudain intriguée par sa
question. Mais je n’ai pas le temps de m’attarder dessus, car armé d’un ciseau,
Anderson se met à découper permis de conduire, carte d’identité, de crédit, de
Sécurité sociale… Tout y passe.
Je lui rends le cliché à contrecœur et le regarde le ranger avec les larmes aux
yeux. En un instant, je vois la vie de Lily-Rose Vargas partir en lambeaux et ma
poitrine se serre.
Comment en suis-je arrivée là, déjà ? Ah oui, j’ai fait l’erreur de me lever de
mon lit, ce matin-là.
Dans l’ascenseur qui nous emmène vers les étages supérieurs, mon
trouillomètre est à zéro. Je crois que mon courage et ma détermination se sont
vraiment tirés pour ne plus jamais revenir. Le ding annonçant l’arrivée à notre
étage retentit et les portes s’ouvrent. Nous empruntons un long couloir et je dois
presque courir pour pouvoir suivre les pas du commandant. Puis nous entrons
dans le fameux bureau.
C’est à ce moment-là que mon cœur s’arrête net et que l’air quitte mes
poumons.
Je délire complètement.
Je dois être en plein rêve ou carrément dans une autre dimension parce que
c’est impossible. Je suis sûrement encore dans les vapes, droguée par les
antalgiques, et je vais finir par me réveiller.
– Anélya Hayes, dit l’agent Atkins, je vous présente l’agent chargé de votre
protection rapprochée, Jake Hayes.
Chapitre 12
Jake
Que dit le dicton déjà ? « Les fantômes du passé reviennent toujours nous
hanter tôt ou tard » ou un truc du genre ? Je n’y croyais pas. Mais aujourd’hui,
en voyant cette fille – cette femme – qui a tant compté pour moi à une époque, je
pense que mon jugement à propos de ce proverbe est clairement à revoir.
J’ai été mis sur cette mission pour une seule raison : Blake Davis. Mon pire
ennemi depuis trois ans. J’étais loin de m’imaginer que sa cible s’avérerait être
elle. N’importe qui, mais pas elle !
J’ai toujours connu Lily-Rose comme étant une fille pleine d’entrain, de
détermination et d’aplomb. Mais là, j’ai l’impression de voir une femme
impuissante et vulnérable. Et c’est compréhensible quand on sait qui veut la tuer.
Je vois la peur dans ses prunelles vertes. Ces yeux qui me regardaient avec tant
d’amour, il y a quinze ans.
Une éternité.
Une partie de moi a une irrésistible envie de la serrer dans mes bras. De la
rassurer, de la réconforter, de lui dire que tout va bien aller, de la protéger corps
et âme. Mais une autre partie, pleine de rancœur, ne veut absolument rien avoir à
faire avec elle. Piégé entre deux sentiments contradictoires, je réussis à me dire
que je dois faire mon boulot : la protéger de ceux qui lui veulent du mal.
Rien d’autre.
Les joues teintées de rouge, elle regarde ma main pendant un moment avant
de se décider à la serrer. Le courant électrique que j’appréhendais au contact de
sa peau me parcourt les veines, mais je reste le plus imperturbable possible. Pas
question de lui mettre ne serait-ce qu’un minuscule doute quant à l’effet qu’elle
provoque encore en moi. De la rancœur. Je ne dois éprouver que de la rancœur et
de la colère envers elle. C’est tout ce qu’elle mérite après ce qu’elle m’a fait.
Ce nom. J’ai envie de lui hurler qu’elle n’avait pas le droit de choisir celui-là,
mais je me contiens. Rester pro. C’est tout ce que je dois faire. À la place, je la
fusille de mon regard le plus noir. Puis je prends conscience que nous ne
sommes pas seuls et me tourne vers les fédéraux en les remerciant de m’avoir
amené le colis. C’est exactement ça. Elle n’est rien de plus qu’un colis que je
dois garder intact jusqu’à ce que Harper me dise que la mission est terminée.
Les deux agents du FBI et Harper se retirent, nous laissant seuls dans le
couloir. L’atmosphère s’est alourdie brusquement. Elle ouvre la bouche, sans
doute pour dire quelque chose, mais en voyant mon regard méprisant, elle la
referme. Sans un mot, je la contourne pour sortir du bureau. Il faut que je
m’aère, je n’arrive plus à respirer quand elle est là. Elle me rejoint près de
l’ascenseur et me fait face. Elle n’a peur de rien. Je peux voir de la colère dans
ses prunelles. C’est la meilleure, celle-là ! Je m’approche lentement d’elle, sans
la quitter des yeux, jusqu’à ce que nos visages ne soient plus qu’à quelques
centimètres l’un de l’autre. Je peux sentir son souffle saccadé envelopper mon
visage impassible et son éternel parfum de monoï emplit mes narines. Mon cœur
rate plusieurs battements, mais je réussis tout de même à garder mon self-control
pour appuyer sur le bouton de l’ascenseur derrière elle. Puis je me recule
brusquement. Elle détourne les yeux et son visage devient cramoisi.
Nous entrons dans la cage d’acier sans piper mot. Pourtant, ce n’est pas
l’envie qui me manque de la harceler. J’ai besoin de réponse. D’explications. J’ai
besoin qu’elle s’excuse, même si je sais que je n’arriverai jamais à lui pardonner.
J’ai imaginé mille et un scénarios de nos retrouvailles. Celui que j’espérais était
la patinoire. Je voulais tellement la retrouver là-bas que les deux premières
années, j’y courais afin de voir si elle y était. Même si je savais qu’elle avait
déménagé. Même si je voyais pertinemment que sa maison était vide, je ne
pouvais empêcher l’espoir de croître en moi durant ces deux années.
Mais j’ai fini par me rendre à l’évidence et ne suis plus jamais revenu à Oak
View.
Et, avec le temps, j’avais fait une croix définitive aussi sur Lily-Rose Vargas.
Alors, autant dire que la retrouver après quatorze ans – sous ma protection, de
surcroît –, ça me fout un sacré coup. Quand j’ai accepté cette mission, je ne
connaissais rien de la personne à sécuriser, comme le stipule le protocole du
programme de protection des témoins. J’étais loin, très loin de m’imaginer que
c’était elle.
Je serre les mâchoires. Je déteste savoir que sa voix fluette, à peine plus
différente que la dernière fois que je l’ai entendue, me fait autant d’effet. Je
voudrais pouvoir affirmer qu’elle n’a plus aucune emprise sur moi. Sur mon
âme. Mais mon cœur en a décidé autrement, le traître. À croire qu’être brisé de
la pire façon possible ne lui a pas suffi.
Je peux voir ses lèvres se pincer dans le rétro et je ne peux qu’en tirer de la
satisfaction. Plus je prendrai mes distances avec elle, mieux ce sera. J’attrape
mon vieux sweat gris que j’ai mis ce matin – c’est qu’il gèle dans ce bled ! – et
le lui jette presque à la figure.
Elle obéit non sans baragouiner quelque chose que je ne saisis pas. Elle peut
m’insulter autant qu’elle veut, elle sait très bien que c’est à cause d’elle que je
suis aussi revêche.
Elle enfile le vêtement et rabat la capuche. Son regard fixe la vitre latérale,
admirant les rues que nous traversons. Elle semble triste. Elle a peur. Je vais tout
faire pour la garder en vie, mais ça s’arrêtera là. Ça, c’est certain.
Le trajet jusqu’à l’aéroport se fait dans un silence pesant et la tension est plus
que palpable dans l’habitacle. Ce qui est plutôt ironique parce que j’ai un tas de
questions à lui poser. Notamment, pourquoi ? Pourquoi a-t-elle choisi de porter
mon nom ? Pourquoi mon collier orne toujours son cou ? Pourquoi a-t-elle fait
ce qu’elle a fait, il y a quatorze ans ? Pourquoi m’a-t-elle abandonné ?
Mais je me tais. Parce que je sais que les réponses ne vont pas me plaire. Je
me tais parce que je veux rester dans le silence. Parce que je ne veux pas que
mon corps réagisse encore au son de sa voix.
Lily-Rose, je la déteste.
Je reste à côté d’elle sans pour autant la toucher, ni même l’effleurer. J’ai trop
peur de ce que cela pourrait me faire. Nous montons dans l’avion privé du
département de la Justice et j’opte pour le siège le plus loin possible d’elle. Je ne
veux rien avoir à faire avec cette femme. Plus jamais. Si nous sommes là, c’est
uniquement parce qu’elle s’est foutue dans la merde et que j’ai reçu l’ordre de la
protéger. Rien de plus, rien de moins.
L’avion décolle, on nous apporte le repas, puis je me cale dans mon fauteuil
avant de fermer les yeux pour une sieste bien méritée. Parce qu’à partir du
moment où je serai seul avec elle, je ne pourrai dormir que d’un œil avec une
arme sous mon oreiller.
La voix du pilote dans les haut-parleurs nous avertissant de l’atterrissage
imminent me réveille. Instinctivement, je regarde devant moi et la panique me
gagne. Elle n’est plus là. Je me lève d’un bond et, au moment où j’arrive au
niveau de la porte des toilettes, celle-ci percute mon bras. Les yeux de biche de
Lily-Rose se lèvent vers les miens et je reprends aussitôt mon air revêche.
Sa peau déjà blanche blêmit encore plus et ses yeux s’arrondissent. J’avoue,
j’y suis allé un peu fort. Mais autant que les choses soient claires dès le début.
Quand Harper m’a dit que j’allais devoir retourner à Oak View, je n’ai pas
compris pourquoi. Maintenant, je sais. Il veut jouer la carte de la stratégie. J’ose
à peine imaginer la réaction de Lily-Rose. Et celle-ci ne tarde pas à se manifester
en découvrant le panneau que nous passons en voiture, quelques heures plus
tard.
– Est-ce que c’est une mauvaise blague ? Un tueur est à mes trousses et tu
m’emmènes vers l’endroit où il va certainement me chercher en premier ? Tu es
censé me protéger, pas me livrer à lui !
– Justement, quand il saura que tu es originaire d’ici, il se dira que c’est le
dernier endroit où tu seras envoyée. C’est ce qui s’appelle de la stratégie,
Einstein, raillé-je sur un ton méprisant. De plus, si par malheur il se ramène ici,
il nous sera plus facile de le coincer que dans une grande ville.
Elle tourne la tête vers la vitre et je peux voir toute la peine du monde sur son
visage. Je crois même qu’elle se retient de pleurer.
J’appuie plus fort sur la pédale et mon regard reste rivé sur la route jusqu’à ce
nous arrivions.
La petite bâtisse est bien loin de l’océan et de la plage. Elle est perdue au
milieu de nulle part, entourée par les arbres immenses de la forêt. L’endroit idéal
pour se cacher et se couper du monde. Je supervise les lieux, m’assurant qu’il
n’y a pas d’intrus avant de rejoindre Lily à la voiture. Je ne prends même pas la
peine de l’aider à porter sa valise et me contente de m’emparer de mon propre
sac. Moins je serai gentil avec elle, mieux ce sera. Nous entrons dans la maison
rustique, mais fonctionnelle. En faisant le tour du propriétaire, Lily collée à mes
basques, je note qu’il n’y a qu’une chambre à coucher avec un grand lit. Je pose
mon bagage sur celui-ci tandis qu’elle place sa valise dans un coin. Par la
fenêtre, nous pouvons admirer le soleil qui décline doucement entre les arbres.
Un spectacle qui me renvoie aussitôt à ce feu de joie le jour de ses 16 ans, juste
avant que… Je me racle la gorge.
Je me retourne pour la voir, tête penchée sur le côté et mains sur les hanches.
Il fut un temps où je trouvais cette posture marrante, et son air renfrogné trop
mignon. Je lui lance un regard perçant.
Puis je sors de la chambre pour aller me rafraîchir un peu. Je me dis que cette
chaleur que j’éprouve est due à la différence de température entre les deux
extrémités du pays en cette période presque hivernale. Mais au fond de moi, je
sais que ce n’est pas vrai.
Quand je sors de la salle de bains pour aller dans le salon, je découvre Lily-
Rose occupée à déplier le canapé-lit.
– J’ai pensé que faire ton lit nous permettrait peut-être de briser la glace, dit-
elle en dépliant une couverture.
Je hausse un sourcil.
Elle relève la tête pour ancrer son regard dans le mien, visiblement surprise.
Elle ouvre la bouche pour répliquer, mais la ferme et jette le plaid sur sa
couche de fortune d’un geste rageur. Je souris de satisfaction en allant me
préparer un sandwich que je pars manger dans ma chambre sans un mot à
l’adresse de Lily.
Chapitre 13
Jake
Allongé sur mon lit, les bras derrière la tête, je contemple le plafond dans la
semi-obscurité d’un air pensif, « Zombie » version Bad Wolves emplissant mes
oreilles.
Je suis entré à la fac de Los Angeles avec une idée bien précise de mes projets
professionnels. Je voulais devenir footballeur. Mais à cause de l’abandon de
Lily-Rose qui a fait remonter en moi les accès de violence qu’elle avait réussi à
me faire canaliser, le coach a décrété que j’étais trop impulsif. Et ce, juste après
m’être jeté sur l’un de mes adversaires lors d’un match pour le tabasser jusqu’à
ce qu’il tombe inconscient.
Je n’avais encore jamais été dans une telle fureur. Je le revois encore me
regarder de ses yeux perfides et un sourire narquois aux lèvres.
– Allez, fillette, ne fais pas cette tête, tu vas la retrouver, ta pétasse. Ah non,
pardon : elle a tué votre gosse et s’est tirée avec un autre mec.
– Vous avez tous entendu ce qu’il a dit ! ai-je hurlé dans le bureau. Comment
auriez-vous réagi à ma place ?
– Pas comme ça, en tout cas ! Tu imagines qu’il est dans le coma ? Entre la
vie et la mort, Jake ! Putain, tu lui as pété son casque à mains nues. Quel genre
de mec peut faire ça ?
– Un mec brisé à qui l’on casse les couilles, ai-je maugréé avec amertume.
Le coach a soupiré et s’est passé la main dans les cheveux.
Un silence de plomb s’est abattu, puis il a soupiré en faisant les cent pas.
J’ai refoulé les larmes qui menaçaient de couler en prenant conscience que
mon rêve de devenir footballeur était à jamais perdu. Depuis tout petit, je
m’entraînais à être le meilleur. Quand Gary me mettait une raclée et que Lily
n’était pas avec moi, je regardais des vidéos de foot et je me disais qu’un jour, je
serais comme eux : fort, rapide et talentueux. Et que j’aurais aussi les moyens
de partir avec ma mère loin de ce connard qui nous pourrissait la vie. Je me
disais que j’emmènerais Rosie aussi ou qu’elle nous rejoindrait quand elle
pourrait.
Mais tout est parti en fumée ce jour où j’ai bien failli devenir un meurtrier.
Les parents ont porté plainte et j’ai été convoqué deux mois plus tard devant
le juge. Je n’oublierai jamais ce jour où j’ai revu Brett dans la salle d’audience.
Il était à côté de ses parents, le regard dans le vide. J’ai réalisé à quel point je
pouvais être violent. En attendant l’audience, j’étais passé entre les mains de
plusieurs psychiatres et ils ont décrété à la barre que je n’étais pas moi-même, ce
jour-là. Que j’avais eu un traumatisme important et que je ne m’en étais pas
remis. Heureusement, j’ai pu bénéficier de circonstances atténuantes grâce à la
déposition de certains témoins, notamment le coach Jefferson et des mecs de
mon équipe, qui ont certifié que Brett m’avait provoqué sur une partie de ma vie
qui m’était particulièrement douloureuse. Quand ça a été mon tour, je n’ai pas pu
regarder la famille Elliott dans les yeux. J’avais honte, putain. Je me sentais
minable et affreux, mais je savais au fond de moi que si j’avais eu droit de
revivre la même journée, la même scène, je lui aurais cassé la gueule de la même
façon. Parce que j’étais comme ça. Je ne me contrôlais pas. J’étais un putain de
monstre qui n’arrivait pas à gérer sa colère.
Un peu avant que je sois jugé, Gary m’a éclaté la mâchoire avant de nous
foutre dehors ma mère et moi. Nous avons d’abord vécu dans un motel miteux
de Fresno, dans le comté de San Joaquin, avant de pouvoir habiter un petit
appartement, à peine assez grand pour nous deux. Ma mère avait quelques
économies pour payer les premiers mois, puis elle a trouvé un job de femme de
ménage afin de nous aider à nous en sortir. Quant à moi, j’ai d’abord travaillé
dans un garage avant que ma réputation à Oak View parvienne jusqu’à Fresno.
En seulement deux semaines, tout le quartier – voire la ville entière, sûrement –
était au courant de mes antécédents de mec violent. J’ai retrouvé ma mère morte
sur son lit, des boîtes de médicaments tout autour d’elle.
Apeuré, j’ai tenté de m’enfuir, mais je n’ai pu faire un pas, car deux molosses
m’ont barré le chemin. Je me suis alors retourné à contrecœur et j’ai répondu que
j’essayais de survivre. Pedro m’a alors longuement examiné, la tête penchée sur
le côté, son regard me balayant de pied en cap. Il semblait en pleine réflexion,
puis il a fini par sourire.
Mais Pedro m’a donné une bière – que j’ai bue d’une traite – avant de me dire
que je devais dealer de la drogue pour le compte d’un certain Cerbère. Un nom
de code, cela va de soi. J’aurais dû refuser. Mais quand il m’a parlé chiffres, je
me suis dit que je devrais bosser quasi toute ma vie pour obtenir une somme
pareille, alors que là je pouvais l’avoir en seulement quelques semaines. J’ai
accepté et commencé à dealer pour ce dénommé Cerbère que je n’ai jamais
rencontré.
J’étais un bon dealer, Pedro me rapportait que Cerbère était fier de moi, les
gars m’emmenaient dans des bars et je buvais avec eux.
Pedro est venu me réveiller un jour et m’a dit qu’on allait faire un tour. Il s’est
garé devant un cinéma. Il faisait nuit, nous étions en plein hiver, les rues étaient
désertes. Une fille à peine plus âgée que moi était en train de quitter le bâtiment.
Il est sorti de la bagnole, l’a agressée avant de l’endormir et de l’enfermer dans
le coffre du pick-up.
Pedro a pilé net et j’ai dû me retenir au tableau de bord pour ne pas finir
encastré dans le pare-brise.
– TA GUEULE !!! a-t-il hurlé. Cerbère ordonne les choses, tu dois obéir et
fermer ta putain de gueule. Sinon tu le regrettes, c’est inévitable. Pigé, le bleu ?
Les mâchoires serrées et les nerfs à vif, j’ai hoché la tête. Je ne savais pas qui
était derrière ce Cerbère, mais une chose était sûre, je n’avais aucune chance de
me sortir de ce cercle infernal.
Pendant les semaines qui ont suivi, j’ai eu le temps de comprendre comment
le marché avec les filles kidnappées fonctionnait. Certaines étaient vendues à des
chefs de gang, des mafieux, d’autres étaient carrément vendues aux enchères, car
elles étaient vierges, et donc le prix n’était pas le même. J’amenais les filles aux
différents points de rendez-vous sans broncher, pendant un temps. Pedro les
piquait à l’héroïne pour les rendre plus dociles. Ça me révulsait, mais je ne
savais pas comment faire pour me sortir de là.
Et puis un jour, je me suis barré. J’ai laissé le pactole qu’il me restait dans la
chambre du motel miteux que j’occupais, en prenant juste un peu pour me payer
un billet de bus. Et je me suis cassé sans un regard en arrière, tout droit vers le
camp Pendleton, la base militaire du Marine Corps.
J’avais honte de ce que j’avais fait durant tous ces mois. Honte de ce que
j’étais devenu. Je me dégoûtais et j’avais besoin que l’on me remette sur le droit
chemin. J’avais besoin de me racheter après tout le mal que j’avais fait à ces
filles. Je faisais un putain de doigt d’honneur à ce Cerbère sans aucun regret.
– Non ! Pitié…
J’avance à tâtons dans le noir, tenant mon revolver en joue. Lily continue de
crier, et lorsque j’arrive dans le salon, je ne vois personne. Tout est calme dans la
maison, si ce n’est ces hurlements. Je vérifie tout de même le reste des pièces, au
cas où, et m’assure que les portes sont bien verrouillées. Quand je reviens, Lily
s’agite toujours sur le canapé-lit. Elle braille dans son sommeil. Je ne sais pas
quoi faire.
À quelle scène monstrueuse a-t-elle bien pu assister pour en avoir des terreurs
nocturnes ? Que lui est-il arrivé ? Qu’est-ce que cette enflure lui a fait ?
Sans vraiment me rendre compte de mes gestes, je m’assieds sur le sol, le dos
appuyé contre le matelas. Puis je lui prends la main pour la mettre sur mon torse
nu, là où mon cœur pulse. Elle faisait ça lorsqu’il y avait de l’orage et qu’elle
avait peur. Le chant de mon cœur l’apaisait. Et aujourd’hui, elle a toujours la
même réaction. Son souffle redevient normal et elle ne crie plus. Je ferme les
yeux et une larme, une unique larme solitaire, roule sur ma joue.
Lily-Rose
Mais pour qui se prend-il ? Aujourd’hui, je ne me laisserai pas faire. J’ai bien
l’intention de lui demander des comptes et il a intérêt à avoir de bonnes raisons.
Il boit son verre d’une traite, le pose sur l’îlot central avant de regarder autour
de lui, l’air de chercher quelque chose.
Il a dit cela avec un air si condescendant que mon sang se met à bouillonner.
Pourquoi est-ce que j’ai l’impression qu’il parle d’autre chose que de ce qui
vient de se passer ? J’ai envie de lui dire d’aller se faire foutre. Je ne suis pas un
punching-ball, merde ! S’il a de la colère en lui, il n’a qu’à se défouler ailleurs
que sur moi. Il n’a pas le droit d’être en colère. Je suis en colère. Mais au lieu de
lui crier tout ce que j’ai sur le cœur, je réponds avec un calme olympien.
– Je sais ce que tu essaies de faire. Tu veux rejeter la faute sur moi pour
soulager ta conscience. Je te connais, Jake Hayes.
C’est la première fois qu’il prononce mon prénom depuis hier. Et c’est aussi
la plus longue conversation que l’on ait eue. Dommage que nous nous tirons
dans les pattes, mais c’est lui qui cherche à me faire sortir de mes gonds.
– Oh ça, je m’en suis aperçue que tu n’étais plus le même, fais-je sans le
quitter du regard. Le Jake que j’ai aimé ne m’aurait jamais parlé de la sorte.
Puis je pose ma tasse sur le plan de travail et tourne les talons pour aller
m’enfermer dans la chambre. Je m’adosse à la porte et me laisse glisser contre,
en fondant en larmes. Que lui est-il arrivé ? Qui est cet homme qui ressemble
trait pour trait à Jake, mais qui se comporte aux antipodes de celui que j’ai aimé
de tout mon cœur, de toute mon âme ? Que s’est-il passé en lui pour qu’il
réagisse ainsi ? Et s’il était au courant de ce que j’ai fait quelques mois après
son départ ? Oh non, non, il ne peut pas être au courant de ça. Personne ne sait,
à part mon père et Emily.
Mais maintenant que je l’ai face à moi, je me rends compte que rien n’a
changé, si ce n’est que ses épaules se sont davantage structurées avec l’âge, que
sa barbe est devenue plus dense que dans mes souvenirs où elle couvrait à peine
ses joues, et qu’une cicatrice lui barre tout l’avant-bras. Une autre – assez grande
– part de sa clavicule droite jusqu’au flanc. Elles sont impressionnantes et je me
demande ce qui a bien pu causer cela. Mais elles n’enlèvent absolument rien à
son charme naturel. Son torse musclé et légèrement hâlé ne me laisse pas de
marbre non plus. Je me souviens qu’il attirait l’œil de toutes les jeunes
Californiennes qui se pavanaient sur la plage alors que je le regardais surfer. Ces
moments-là ont engendré beaucoup de jalousie en moi et Jake en riait. Mon cœur
se serre en repensant à cette époque où lui et moi étions plus amoureux que
jamais.
Sans que je puisse les en empêcher, mes yeux sont attirés par une goutte d’eau
qui déferle sur son corps d’adonis pour finir sa course sous la serviette. Bon
sang ! Je relève instantanément la tête en sentant le feu me monter aux joues et,
pendant une fraction de seconde, j’aurais juré apercevoir les prémices d’un rictus
amusé au coin de ses lèvres. Mais il a vite disparu pour être remplacé par la mine
renfrognée de son propriétaire à laquelle je commence à m’habituer.
Je suis en train de plier mes plaids pour les ranger lorsque Jake fait son
apparition. Il a passé un T-shirt noir, un jean brut et des baskets blanches. Il est à
tomber, putain !
– Je vais aller acheter deux-trois trucs en ville, annonce-t-il sur un ton qui,
pour une fois, n’est pas agressif, mais juste neutre.
– D’accord, laisse-moi juste le temps de plier ce machin et j’arrive.
Il s’empare de l’autre bout du lit pour m’aider, et à nous deux, nous parvenons
à le redresser.
– Quoi ? Parce que, en plus, je n’ai pas le droit de sortir ? Ce n’était pas dans
l’accord que j’ai signé, ça ! On m’avait dit que je pourrais retrouver un travail
et…
– Je sais très bien ce qu’on t’a dit, ce n’est pas la première fois que je
participe au WITSEC. Mais pour l’instant, tu es trop reconnaissable, donc je pars
acheter de quoi changer ça, je n’en ai pas pour longtemps. Verrouille la porte à
double tour, ferme les rideaux et ne sors sous aucun prétexte. Je n’ai jamais
échoué à une mission, ne salis pas ma réputation.
Jake rentre environ une heure plus tard alors que je suis en train de mettre un
poulet et des pommes de terre au four. Il est chargé comme une mule, mais ce ne
sont pas des sacs du supermarché. Je regarde à l’intérieur et en sors des
vêtements. Beaucoup de fringues informes et pas vraiment jolies. Des joggings,
des T-shirts simples et unis, des chemises à carreaux, des pantalons qui font deux
fois ma taille.
– Tu prépares un carnaval ?
Jake retire sa veste en cuir et s’ébouriffe les cheveux. Mon cœur rate un
battement. A-t-il la moindre idée d’à quel point ce geste me rend folle ? Bien
sûr que oui, il le sait, je le lui ai dit plusieurs fois lorsqu’on était ensemble.
Je fronce les sourcils et attrape un pull en laine jaune pipi que je dresse devant
moi.
Je note qu’il n’a pas utilisé le pluriel. Il fait encore comme s’il ne s’était
jamais rien passé entre nous. Je prends un des jeans et fais la grimace.
Il hoche la tête sans poser les yeux sur moi. Il ne veut pas reconnaître que lui
aussi vient d’ici, car ce serait admettre que nous étions ensemble. Il a renoncé à
sa culpabilité et le fait d’être ici, avec moi, fait remonter ses remords, j’en suis
sûre. Je le connais. Même s’il n’est plus le même, celui dont je suis tombée
follement amoureuse, je le connais.
– Bon, OK, décrété-je. J’accepte de mettre ses vieux torchons de jeans, mais
les hauts, je les prends dans ma garde-robe. C’est un bon compromis, non ?
Il hausse de nouveau les épaules en fouillant dans un autre sac puis il extirpe
une boîte du sachet et la pose sur l’îlot.
Mon cœur est pris dans un étau. Nous nous défions du regard pendant un
moment avant que j’attrape la teinture d’un geste brusque.
– Je peux très bien le faire toute seule, persiflé-je alors qu’il me suit jusqu’à la
salle de bains avec les ciseaux.
– Mais ce serait plus logique de les couper avant de les colorer, tu ne crois
pas ?
Je soupire et le laisse entrer. Il apporte ensuite une chaise qu’il place près du
lavabo. Je ne suis pas contente à l’idée de couper mes cheveux, mais je n’ai pas
vraiment le choix. Il est inconcevable que je finisse comme… Rebecca. Mon
ventre se tord tandis que les images de son meurtre me reviennent en mémoire.
Je ne veux pas mourir.
Jake fait couler le robinet et je penche la tête en arrière. Je tente de capter son
regard, mais il me fuit. Le contact de ses doigts sur mon crâne me fait frissonner
de la tête aux pieds. Aussi bizarre que cela puisse paraître après tout ce temps, je
ressens de nouveau cette connexion qui nous liait autrefois. Ce courant
électrique qui dit que nos deux âmes fusionnent. Ensemble. Les sourcils de Jake
se froncent et je sais à ce moment-là que, lui aussi, il le sent. Il sent ce lien. Ses
mains caressent mes cheveux, les mouillant jusqu’aux pointes, et je glousse
lorsque le bout de sa langue se coince entre ses dents. J’ai beau lui en vouloir de
m’avoir laissée tomber, ses petites mimiques m’ont manqué. Captant mon
sourire, ses yeux croisent furtivement les miens, et il rentre sa langue.
J’obtempère et tourne la chaise pour faire face au miroir. Jake s’arme d’un
peigne et des ciseaux avant de se placer derrière moi.
Il est vraiment borné. Mais s’il y a bien une chose qui n’a jamais changé en
lui, même avec les années et la séparation, c’est sa ténacité.
Deuxième coup de ciseaux. Mon cœur se serre en voyant mes belles mèches
tomber comme les feuilles mortes en automne. Jake reste mutique.
L’océan de ses yeux se relève vers mon reflet et nos regards s’accrochent
pendant plusieurs secondes avant qu’il retourne à sa tâche.
– Je suis trop impulsif pour ça. C’est pour cette raison que j’ai préféré
l’armée.
– Et toi ? Qu’est-ce qui t’a mis dans cette belle merde ? s’enquiert-il sans
interrompre les coups de ciseaux, me faisant déprimer un peu plus à chaque fois.
Blake…
« Je te vois… »
Largement.
Lily-Rose
J’ai l’impression d’avoir dormi dix minutes lorsque je sens que l’on me
secoue l’épaule.
Bien que ce ne soit pas vraiment des vacances, je n’ai pas de travail qui
m’attend pour l’instant. J’ai bien le droit d’en profiter pour rattraper un peu de
sommeil, non ? J’entends Jake soupirer et le silence reprend sa place. Satisfaite,
je resserre mon oreiller et m’apprête à repartir dans les bras de Morphée
lorsqu’une cacophonie sans nom me fait bondir du lit. Je mets un moment avant
de comprendre que c’est Jake qui s’amuse à cogner une spatule contre une
casserole, faisant un bruit assourdissant.
Il s’approche, tout sourire, sans pour autant arrêter tandis que je plaque mes
mains sur mes oreilles. Je vais le tuer. Je vais buter ce mec. Déjà, parce que je
déteste qu’on me réveille de cette façon, mais qu’en plus il a l’audace de faire ça
alors qu’il m’a évité presque toute la semaine. Je l’ai poussé à bout en voulant
reparler du passé, mais c’est bon, j’ai compris. Il est censé me protéger, pas me
snober.
– Ça t’éclate ? fais-je, acerbe, une fois qu’il a fini. T’es un vrai gamin, ma
parole.
Il tourne les talons pour ranger ses accessoires et je le suis dans la cuisine.
– Comment ça, « on » ?
Il ne répond pas, se contentant d’enfiler son holster sous son éternel blouson
de cuir. Je tressaille lorsque je le vois introduire deux revolvers dans les étuis
prévus à cet effet, de chaque côté de son torse. La dernière fois que j’ai vu une
arme en vrai… J’inspire une grande goulée d’air pour me forcer à écarter le
souvenir. Je dois rester forte et digne. Je suis en vie. C’est tout ce qui compte.
Un ton sans appel, dur et froid. Je me recroqueville sur mon siège. Nous
passons sur une route secondaire du centre-ville, bordée par la forêt immense. Je
reconnais ce coin pour avoir accompagné mon père quelques fois qui allait y
pêcher. La rivière n’est pas loin et le lieu est très calme et à l’écart de la
civilisation. Alors que je me sentirais très certainement mal à l’aise avec un
étranger, quand il s’agit de Jake Hayes, c’est complètement différent. J’ai ce
sentiment de sécurité et d’assurance qui me conforte dans l’idée que je ne risque
rien avec lui à mes côtés.
– Est-ce qu’on pourrait au moins essayer d’arrêter de se tirer dans les pattes
et… je ne sais pas… devenir…
– Je suis beaucoup plus qu’une simple « cliente » (je mime les guillemets) et
tu le sais très bien.
Une gifle ne m’aurait pas autant fait mal. Mais je fais comme si cela ne
m’avait pas atteinte et me concentre derechef sur le trajet. Jake ralentit avant de
tourner sur un petit sentier. Je suis vraiment curieuse de savoir où il compte aller
comme ça, au milieu de nulle part dans cette grande forêt californienne. On
s’arrête environ cinquante mètres plus loin, sur un chemin que je ne reconnais
pas. En même temps, moi, avec mon sens de l’orientation, je pourrais même me
perdre sur une ligne droite. Il descend, un grand sac vert kaki sur l’épaule, sans
même m’attendre. Je le suis tant bien que mal.
– Bon sang, tu aurais pu me dire qu’on allait s’enfoncer dans la forêt, j’aurais
mis des baskets. Je ne sais même pas pourquoi je te suis, d’abord !
– Arrête de parler.
Je croise mes bras sous ma poitrine pour le toiser d’un air condescendant. Je
n’ai pas peur de lui.
– Et pourquoi ça ?
– Parce que tu m’agaces, OK ? J’ai connu une fille, moi aussi, et elle ne se
plaignait pas tout le temps quand on allait se promener en forêt.
– Ouais, bah, cette fille, elle ne se trimballe plus avec des rangers aux pieds.
Elle a grandi, tu sais ?
– Que tu es devenue une princesse qui pleure quand elle a un ongle cassé. La
fille que je connaissais rigolait quand elle était couverte de boue.
– Et toi, tu es devenu arrogant, froid, insipide et… et… t’es qu’un con ! Un
vrai con !
Il hausse un sourcil.
Mais il n’en a cure et continue de marcher, son bras entourant mes jambes.
Comprenant que je n’obtiendrai pas gain de cause, je me laisse faire, accoudée
sur son omoplate et le menton posé sur ma main. Je regarde les lapins détaler à
toute allure. Jake me remet en place sur son épaule en grognant.
– Vas-y, dis-le que je suis lourde.
– Tu es lourde.
Je perçois une pointe d’amusement dans sa voix. Je vais peut-être finir par
réussir à le dérider, en fin de compte.
Après environ dix minutes, Jake me pose et je découvre que nous sommes au
beau milieu d’une clairière nimbée d’une jolie lumière créée par les rayons du
soleil matinal. Les arbres sont nus, et l’herbe sèche, mais c’est tout de même
beau. Au centre du terrain trône un énorme tronc d’arbre vers lequel il se dirige.
Il ouvre son sac et je le vois disposer des boîtes de conserve le long du tronc.
C’est à ce moment-là que je comprends ce qu’on vient faire ici.
– Il est hors de question que je tienne une arme à feu, dis-je sur un ton
catégorique lorsqu’il revient vers moi.
– Il va pourtant falloir que tu apprennes à tirer au cas où il t’arriverait un
pépin.
Il secoue la tête.
– Non. Tu es la première.
– Pourquoi ?
Son regard s’ancre dans le mien, et cette fois, si mon cœur palpite, ce n’est
pas à cause de la peur.
Je vois dans ses yeux que ce n’est pas la seule raison, mais cela a tout de
même le don de me rasséréner. Un peu. La crosse de l’arme toujours tendue vers
moi, je m’en empare d’une main tremblante. Elle est lourde et… froide. Je ne me
décide pas à mettre le doigt sur la gâchette. Avec la chance que j’ai, je serais
capable de me tirer dans le pied. Jake se place alors derrière moi et notre
proximité me colle la chair de poule.
C’est terrible à dire, hein, mais le son suave de sa voix réussit encore à
m’émoustiller malgré tout le mal qu’il m’a fait subir. Je ne peux pas l’empêcher.
– Bizarrement, oui.
Je ne le vois pas, mais je sais qu’il sourit. Ses mains sur les miennes, son
corps collé au mien, il tend nos bras, l’arme pointée vers les boîtes, à plusieurs
mètres de nous.
Le revolver tremble entre mes mains et je n’arrive pas à viser. Je vois à peine
les objets tellement je suis terrifiée. Ce n’est pas l’acte en lui-même qui me
bouleverse. Mais je me sens… mal à l’aise. J’ai l’impression d’être à la place de
Blake, et les boîtes, c’est moi. J’ai l’impression d’être à la place du méchant et
ça ne me plaît pas du tout.
Blake.
« Je te vois… »
Je tremble comme une feuille. D’habitude, je suis plus forte que cela. Je gère
des malades et des blessés tous les jours. Je fais face à la mort de certains
patients. J’agis avec détermination et sang-froid. Je canalise mes émotions et fais
mon travail avec professionnalisme.
Or, là, c’est totalement différent. On veut me tuer. L’un des criminels les plus
recherchés du pays en a après moi. Je ne peux tout simplement rien gérer. Je suis
tétanisée bien que la présence de Jake m’empêche de devenir complètement
folle. Il ramasse le revolver que j’ai fait tomber comme si l’arme m’avait brûlée,
et se redresse.
– Qu’il est possible que tu doives te battre avec lui ? Oui. Tout est possible à
partir du moment où quelqu’un veut ta mort. Alors, autant apprendre à riposter.
Il enlève sa veste qu’il jette par terre ainsi que son holster contenant les
armes. Puis il se poste derrière moi. La connexion qui nous unissait autrefois
refait surface et mon cœur s’emballe. Son parfum viril emplit mes narines. Je me
retrouve plongée quinze ans en arrière pendant quelques instants avant que la
voix de Jake me ramène à la réalité.
– Je vais tenter de te coincer par-derrière, me prévient-il. À toi d’essayer de te
dégager et de me neutraliser.
Là, il enserre ses bras autour de moi, son bras droit autour de mon cou,
simulant une attaque par surprise. Je sais que je dois bouger. Que je dois me
débattre. Mais mon corps ne parvient pas à esquisser le moindre mouvement. On
pourrait croire que je suis encore en proie à une crise d’angoisse, mais la vérité,
c’est que j’aime ce contact. Comment fait-il ça ? Alors que l’on se tire dans les
pattes depuis le début ? Alors qu’il m’a brisé le cœur et qu’il est parti sans un
mot ? Comment se fait-il qu’il exerce toujours cette attraction physique sur
moi ?
– Pigé ?
– Pigé.
– Tu n’étais pas censée faire ça, geint-il, sa voix déformée par la douleur.
– Au moins, c’est efficace.
Mais en même temps, c’était une chose que j’avais envie de faire depuis
quatorze ans.
– À ton tour.
Il fait mine de vouloir me frapper, mais je ne suis pas assez rapide, et s’il ne
s’était pas arrêté à temps, je me serais pris son poing. Je recommence pendant
encore plusieurs minutes, sans succès.
Le fait qu’il me connaisse aussi bien me fait sourire. Il n’a rien oublié.
Bien que je le fixe dans les yeux, je peux discerner son poing qui avance vers
moi. J’anticipe son geste et attrape son poignet. Mais au lieu de lui faire une clé
de bras, je plaque ma main sur son torse puissant et le pousse en arrière tandis
que mon pied est placé derrière les siens. Je suis si rapide et déterminée qu’il ne
voit rien venir. Ce que je n’avais pas prévu en revanche, c’est qu’il m’entraîne
dans sa chute. Je me retrouve alors à califourchon sur lui, nos visages si près l’un
de l’autre qu’il ne manque que quelques centimètres pour qu’ils se touchent. Nos
respirations sont saccadées et une flamme de désir passe dans les yeux de Jake.
Son cœur bat fort contre mes seins et le mien est tout aussi frénétique. Une
brûlure lancinante se propage dans tout mon corps pour se concentrer entre mes
jambes. Merde ! Consciente de notre position, je tente de détendre l’atmosphère
avec un sourire moqueur.
Je ne sais pas durant combien de temps nous restons ainsi à nous regarder
dans les yeux, mais le désir sexuel est on ne peut plus palpable. Je ne devrais pas
éprouver cela, pourtant. Il m’a brisé le cœur, l'a piétiné sans aucun scrupules. Et
pourtant, c’est là, en moi, je n’arrive pas à le contrôler. Je le ressens et je vois
clairement dans ses iris que lui aussi. Pourtant il ne tente rien, et moi non plus. Je
ne sais pas si c’est par peur qu’il me repousse ou à cause de la rancœur que j’ai
envers lui, mais je ne l’embrasse pas. Il finit par se relever et ma conscience fond
en larmes.
J’aurais aimé que les circonstances soient différentes. S’il ne m’avait pas fait
autant souffrir, j’aurais sans nul doute tenté un baiser.
Mais il m’a fait énormément de mal. Tellement que je ne sais plus si j’ai
vraiment envie que notre relation dépasse le programme de protection.
Et puis de toute façon, Jake semble partager mon point de vue, car il se relève
et devient soudain distant.
– Allez, on rentre.
Son ton est dur et froid. Cela fait à peine vingt minutes que nous sommes
arrivés, mais je n’objecte pas. Moi aussi, j’ai besoin de mettre mes idées au clair.
Et j’ai peur de faire une bêtise si je me retrouve encore aussi près de lui.
***
– Jake ?
Il relève la tête de ses spaghettis pour planter son regard dans le mien. Mon
cœur part au quart de tour et ma gorge devient soudain sèche.
– Je n’ai aucune envie d’en parler. Ce qui est fait est fait.
Et il replonge la tête dans son assiette. Ma poitrine se serre. Moi non plus, je
ne suis pas spécialement enthousiaste à l’idée d’en parler. Et pourtant, il le faut.
Cette tension entre nous commence vraiment à me peser de jour en jour.
Soudain, Jake abat son poing violemment sur la table, me faisant sursauter. Il
me lance un regard noir.
– ET MOI, J’AI DIT QUE JE NE VOULAIS PAS ! Écoute, Lily, dit-il sur un
ton plus posé, c’est déjà assez difficile de vivre sous le même toit, n’en rajoute
pas, s’il te plaît.
Chapitre 16
Lily-Rose
Cela fait trois jours que nous ne nous adressons que très peu la parole. Je suis
attablée, en train de prendre mon petit-déjeuner tout en lisant, quand Jake fait
son apparition, fraîchement douché. La tension est encore plus palpable depuis
notre dernière altercation. Je m’en veux d’avoir insisté comme je l’ai fait. Mais
je lui en veux encore plus. Je souhaite crever l’abcès. Qu’il me donne des
réponses, une explication.
Jake se sert un café et reste appuyé contre le plan de travail, loin de moi, pour
le boire.
À la mention de mon géniteur, Jake lève les yeux vers moi et, sans que je
sache vraiment pourquoi, ses doigts se resserrent tellement sur son mug qu’il
semble sur le point de casser.
– Tu n’as pas le droit aux contacts extérieurs, me répond-il sur un ton sec.
– Il a une protection, lui aussi, non ?
– Une protection policière, non fédérale. C’est trop risqué.
– Écoute, insisté-je. J’ai vu assez de films sur le sujet pour savoir qu’il faut
deux à trois minutes de communication avant d’être géolocalisé. Je ne serai pas
longue, je te le jure. Il doit se faire un sang d’encre, c’est mon père, tu le
comprendrais si tu étais à sa place.
Je hoche la tête.
– Allô ?
– Salut, papa.
– Oh, Lily, je me fais un sang d’encre pour toi, des policiers me surveillent
constamment depuis des jours. Qu’est-ce qui se passe à la fin ?
– Papa, je ne peux pas t’en parler pour ne pas prendre de risques, mais fais-
moi confiance, d’accord ? Je t’expliquerai tout ça quand ce sera fini, mais je ne
peux rien faire pour l’instant. Désormais, tu devras m’appeler… hum… Anélya.
– Anélya ? Tu n’aurais pas pu choisir un autre prénom que celui-là ?
Je ferme les yeux en tentant de contrôler la douleur soudaine qui enserre mon
cœur, rouvrant la brèche que j’essaie de refermer depuis quatorze ans.
– Désolée, couiné-je, mais je ne peux pas faire comme si elle n’avait jamais
existé. Je voulais juste savoir si tout va bien.
– Oui, tout va bien ici, ma chérie. Mais tu me manques. Quand pourrai-je te
voir à nouveau ?
Je renifle.
– Elle serait fière de toi aussi, papa. Malgré son décès, tu es resté fort et tu as
lutté contre tes démons. Maman restera toujours avec nous. Elle est dans nos
cœurs.
– Je t’aime, ma chérie.
– Je t’aime aussi, papa. Au revoir.
J’en profite pour appeler Emily après avoir vérifié que Jake ne m’espionne
pas. Comme avec mon père, j’ai besoin de rassurer et d’être rassurée. Vivre avec
un homme qui rêverait presque de me tuer, comme si c’était moi la criminelle,
n’est pas une chose facile. J’ai besoin de ma meilleure amie, de me confier à elle
avant de vraiment péter un câble.
Si, j’ai une trouille monstrueuse. Mais ce n’est pas le programme qui me fait
peur, ni Blake d’ailleurs. Pour l’instant, le seul qui me terrifie se trouve dans la
chambre. Son tempérament tantôt calme tantôt colérique me rend nerveuse. Il
n’y a jamais de juste milieu, avec lui. Soit il va être trop silencieux, soit il va
déverser des mots blessants contre moi. Blanc ou noir. Pas de gris. Et ce que je
ressens quand il est à proximité me fait peur, aussi. Plus le temps passe, et plus
ma rancœur envers lui s’amenuise, chose que je n’aurais jamais cru capable de
se produire. J’ai peur de retomber dans la folie de mes sentiments d’adolescente,
ce qui serait la chose la plus déraisonnable.
Emily est la seule à connaître ma vie d’avant et surtout les sentiments que
j’éprouvais pour Jake.
– Lui-même, confirmé-je. Je n’y ai pas cru non plus quand je l’ai vu.
– Putain, alors ça, c’est une histoire de fou !! Mais qu’est-ce qu’il fout là ?
Qu’est-ce que tu ressens ? Vous avez parlé ? Baisé ? Tu lui as dit pour…
– Non, la coupé-je. Je ne lui ai rien dit et je ne compte pas le faire, c’est du
passé. Nous n’avons rien fait ensemble, c’est à peine si on s’adresse la parole. Il
ne m’a même pas laissé la seule chambre de la maison ! Quant à ce que je
ressens, eh bien… ça me fait bizarre. Le Jake que j’ai aimé comme une folle
n’est plus celui que j’ai devant moi, mais… je ressens le besoin de le retrouver.
Chaque fois qu’il est près de moi, je me sens comme la fille d’avant. Même un
simple frôlement me fait retourner presque vingt ans en arrière, j’ai toujours ces
mêmes sensations comme si… comme si on ne s’était jamais quittés. Et ça me
fait peur, Emily.
– Emily ?
– Euh oui, oui… c’est juste que… Waouh ! Le destin a un putain de sens de
l’humour. Une personne intelligente a dit un jour : « Refuser d’aimer par peur
de souffrir, c’est comme refuser de vivre par peur de mourir. » Bon, je suis pas
la mieux placée pour te dire ça, mais écoute ton cœur.
Je pouffe de rire. En effet, Emily est loin d’être la personne idéale pour me
faire une leçon sur les sentiments, elle-même sortant avec des hommes et des
femmes. Je me souviens de la première fois que nous avons sympathisé lors d’un
soin sur un jeune homme de 20 ans tombé en scooter. Elle m’a révélé tout
naturellement devant le patient qu’en ce moment elle préférait se faire « brouter
le minou » par une femme plutôt qu’un homme. Que ces messieurs étaient
doués avec leurs engins, mais la langue, ce n’était pas tellement ça,
contrairement aux filles. J’ai cru que le patient allait subir une combustion
spontanée tellement il était rouge.
Emily est comme ça. Sans filtre et sans tabou. J’adore cette fille.
– Oui, enfin non, je voulais juste te rendre ton téléphone, dis-je d’une voix un
peu éraillée. Et te remercier de m’avoir permis d’appeler mon père.
– Tu peux le garder, décline-t-il. J’en ai un autre et ça peut être utile, juste au
cas où. Mon numéro est enregistré, tu n’auras qu’à appuyer sur 1.
Je hoche la tête.
– Merci, Jake.
– Ce n’est qu’un téléphone.
– Non, merci, vraiment. Tu aurais pu tout simplement t’enfuir en voyant que
j’étais le témoin à protéger, mais tu es resté. Je t’en serai éternellement
reconnaissante.
– Je voudrais que l’on reparte sur de bonnes bases, tous les deux, risqué-je. Je
voudrais que l’on mette cette histoire passée dans un coin de nos têtes et que
nous nous comportions comme les adultes que nous sommes, au moins le temps
du programme.
Jake me considère avec attention pendant un long moment et mon cœur bat la
chamade. Il n’y a aucune agressivité ni méfiance dans ses iris océan et j’ose
espérer qu’il est d’accord avec moi.
– OK, fait-il et je rejette l’air que j’ai retenu. Mais seulement le temps de la
mission. Après, je ne veux plus que l’on se revoie. Jamais.
***
Ressaisis-toi, Lily.
Jake
Elle a encore fait son cauchemar cette nuit. Il devait être trois heures du matin
quand elle a commencé à crier. Et je n’ai pas pu m’empêcher d’aller vers elle.
Comme les nuits précédentes, je me suis assis au sol, j’ai pris sa main avant de la
poser sur mon cœur. Je ne sais toujours pas pourquoi je persiste à revenir vers
elle. Elle m’a brisé, après tout. Et elle remue le couteau dans la plaie en voulant
ressasser le passé. Mais j’ai ce besoin irrépressible de la protéger. C’est viscéral.
Je ne peux pas l’empêcher et ça me rend dingue. Je me dis que c’est parce que ça
me donne la sensation de me rendre utile, de servir à quelque chose.
C’est pour ça que je me réveille ce matin avec une douleur dans les cervicales
et les épaules. Moi qui pensais dormir dans un bon lit confortable, je me retrouve
chaque nuit à pioncer assis sur le sol. Mon karma n’a pas dû apprécier que je
joue les égoïstes en m’appropriant la chambre.
Il a disparu quatorze ans plus tôt. J’ai passé toutes ces années à ériger une
carapace autour de mon cœur et une armure en béton autour de mon âme. J’ai
tenté de renouveler l’expérience, une fois, mais ça a évidemment échoué. Parce
qu’à cause de Lily, je ne ressens plus rien.
Je voulais tout oublier. L’oublier elle. Et je me hais chaque fois que mon cœur
réagit au son de sa voix ou à son regard hypnotique. Je déteste que mon corps
puisse de nouveau se tendre à son contact. L’amour, c’est un putain de poison.
Comme un cancer qui te bouffe lentement, à petit feu. Au début, t’en as pas
conscience, tu vis normalement comme si tout allait bien. Puis tu te rends
compte qu’il est là. Parce que tu réalises que tu donnerais ta vie pour la personne
en face de toi. Ton cœur parle pour toi. Tu n’as plus les idées claires quand elle
t’embrasse, tu perds pied quand elle te caresse. Et trop aveuglé par les
sentiments que ce cancer te procure, tu te laisses bouffer.
Or, elle ne disparaît jamais vraiment. On dit que le temps guérit les blessures.
Ce sont des conneries. Il les atténue seulement, mais il ne les efface pas.
Lily remue dans son sommeil, sonnant pour moi l’heure de m’éclipser. Je ne
sais pas encore comment je réagirais si elle savait ce que je fais chaque nuit,
alors je préfère qu’elle ne le sache pas. Je me sers un verre de jus de fruits et
avale un pain au lait avant d’aller dans ma chambre pour enfiler un jogging et un
débardeur gris. Je passe un coup d’eau froide sur mon visage fatigué autant
physiquement qu’émotionnellement et retourne dans le salon. J’y découvre Lily
allongée de tout son long en étoile de mer. La couverture est descendue jusqu’à
ses cuisses, ce qui me laisse donc le loisir de contempler son corps à demi nu.
Son débardeur en soie rose pâle couvre à peine sa poitrine voluptueuse et son
ventre est à l’air. Je revois encore mes lèvres embrasser ce corps menu, ma barbe
d’adolescent caresser chaque parcelle de cette peau douce et au parfum des îles.
Je souris comme un idiot alors que je me rappelle lui avoir donné un orgasme
juste en frottant mon menton sur son bas-ventre, à quelques centimètres de son
intimité. Cette nuit-là, j’étais comme un candidat de jeu télé ayant gagné le
million.
Je me sens soudain à l’étroit dans mon pantalon, ce qui me fait vite revenir
sur terre. Je me frotte la barbe en soupirant. Il faut que je me tire de là. J’enfile
mes baskets et mes écouteurs dans les oreilles avant de sortir, non sans vérifier
les dispositifs de sécurité que j’ai installés avant. L’air frais de ce début de
matinée atténue la chaleur que j’ai éprouvée en voyant Lily. Pendant un instant,
j’ai failli laisser le Jake d’avant prendre le dessus. Mais heureusement, j’ai su me
ressaisir. Il ne faut surtout pas que mes démons intérieurs m’envahissent de
nouveau. Je refuse de céder. Elle ne me mérite pas. Elle ne me mérite plus.
J’ai toujours aimé courir. Quand on était ados, je proposais toujours à Lily de
m’accompagner, mais la seule fois où elle a cédé, elle a frôlé la crise d’asthme.
Courir me permet de me maintenir en forme, mais de me vider l’esprit aussi. Et
Dieu sait que j’ai besoin de faire le vide en ce moment.
Je ne devrais pas ressentir ce que je ressens, que ce soit loin ou près d’elle. Ce
courant électrique quand elle me frôle ne devrait plus exister. Ni l’accélération
de mon cœur quand elle rit ou ce désir profond quand elle se mord la lèvre. Elle
ne devrait pas me manquer, là, alors que je fais tranquillement mon jogging sur
le sentier qui entoure la baraque. Je ne devrais pas m’inquiéter constamment
pour elle. Je ne devrais pas me demander ce qui a bien pu lui prendre pour me
quitter comme ça.
Et pourtant, ces sentiments que j’ai réussi à refouler pendant quatorze ans sont
toujours là et ils sont en train de refaire doucement surface. Je le sais, je le sens.
À croire que je suis masochiste.
Énervé, je donne un coup de pied dans une bouteille en verre qui traîne. Elle
se fracasse en mille morceaux contre un arbre. Voilà. Exactement comme mon
cœur lorsqu’elle m’a largué. L’explosion totale. Sans un mot, sans rien. Les
seules choses qui me restaient de nous et qui me permettaient de voir que ça
avait été réel, c’étaient les photos. Que j’ai fini par brûler lorsque le manque n’a
plus été supportable. Mes potes m’ont dit que ça passerait avec le temps. J’y ai
cru, vous savez ? J’ai baisé un tas de filles, sifflé un tas de bouteilles d’alcool et
j’ai même touché à la drogue pendant un court laps de temps. J’ai tout essayé
pour l’oublier. Mais rien n’a marché. Quand je me couchais, je revoyais son
sourire rayonnant, sa beauté surnaturelle. Je sentais sa bouche sur moi. Elle me
faisait planer. Elle était ma drogue, putain. Une drogue dont il est impossible de
se sevrer.
Tout aurait pu être si différent ! Si elle m’avait fait un tant soit peu confiance,
on y serait arrivés. On en aurait bavé, mais l’amour était là, et pour moi, c’est
tout ce qui importait. J’ai envie de savoir pourquoi. J’ai envie de la laisser
s’expliquer. Mais bordel, j’ai trop peur de ma réaction. Elle va se justifier, ce qui
va entraîner le retour de mes démons, et forcément, je vais péter un plomb. Alors
je la repousse. Je préfère rester dans l’ignorance plutôt que de redevenir celui
que j’étais après son départ.
Vous savez ce qu’est le pire ? C’est que je cours dans le but de me vider la
tête, et la seule chose à laquelle je pense depuis que j’ai commencé, c’est elle.
Depuis une heure que je foule les graviers, je n’ai pensé à rien d’autre qu’à elle.
Comme si mon monde ne tournait qu’autour de Lily. Et je me déteste rien que
pour ça. Je fais encore un tour de terrain avant de me décider à rentrer, trempé de
sueur. La musique toujours dans les oreilles, je me dirige dans la salle de bains,
tête baissée. Je refuse de la voir étendue sur le lit. Je refuse de laisser mes
pulsions revenir comme tout à l’heure. Mais mon cerveau, lui, ne peut pas
s’empêcher de se la rappeler comme il y a une heure. C’est incroyable le corps
humain quand même. Tu mets des mois, voire des années, à te souvenir d’une
chanson dont tu as oublié le titre ; en revanche, pour ce qui est des choses que tu
souhaites oublier, là, il te les placarde en 3D dans ton esprit. Je cours presque
dans le couloir menant à la salle d’eau, et lorsque j’ouvre la porte, mes yeux sont
sur le point de jaillir de leurs orbites. Bordel de Dieu !
– Ça ne va pas, non ? s’écrie Lily qui sort visiblement tout juste de la douche.
Je referme aussi sec, le cœur battant, et me passe une main dans les cheveux.
Putain, j’aurais dû vérifier le canapé. Comment oublier cette vision, maintenant,
et faire redescendre la pression dans mon caleçon ? Bon sang, ce foutu destin est
un sacré farceur. Je me sers un verre d’eau dans la cuisine, mais ça ne me calme
pas. Je tente de penser à ma vieille prof de maths qui avait des verrues dans le
cou et de la moustache, mais même ça, ça ne suffit pas à me faire débander.
Quand elle fait enfin son apparition dans le salon, je suis devant une émission
de moto à la télé. Je ne peux m’empêcher de la regarder aller dans la cuisine,
dans son pantalon large et son chemisier quasi transparent. Elle ne parle pas de
l’incident de tout à l’heure et je l’en remercie intérieurement. Sans un bonjour, je
pars me réfugier dans la douche. L’eau froide ne m’aide malheureusement pas à
effacer l’image des fesses de Lily de mon esprit. Je suis raide comme un piquet.
Dans tous les sens du terme. Je fais alors une chose que je n’ai pas faite depuis
un sacré bout de temps. J’empoigne mon sexe aussi dur qu’une barre de fer et
commence à me caresser en lâchant un soupir de frustration et de plaisir en
même temps. De frustration parce que je suis tellement sensible à cette femme
que j’en viens à devoir me masturber pour éviter de lui sauter dessus. Je garde un
appui sur la paroi de la cabine et je me branle avec l’image de cette bombe qui
fut mienne autrefois, ancrée dans ma tête. Je repense à toutes les fois où elle m’a
fait prendre mon pied, tout en accélérant le rythme de ma main autour de ma
verge. Ma respiration devient de plus en plus rauque et je jouis dans un râle
profond, témoignant de mon plaisir et de ma tristesse à la fois.
C’est la première fois que je lui adresse un mot depuis des heures. Me
retrouver collée à elle ne m’enchante guère, mais je dois la préparer. Quand
Harper a mentionné le nom de Blake Davis, lors du débriefing, j’ai alors su
pourquoi il avait fait appel à moi et pas à un autre. Personne ne connaît ce
connard mieux que moi. Cela fait des années que nous essayons de
l’appréhender, mais ce fils de pute arrive toujours à passer entre les mailles de
nos filets. Mon instinct protecteur s’est intensifié en découvrant que c’est Lily, sa
prochaine cible. Si elle ne sait pas se défendre, il risque de la bouffer toute crue.
Parce qu’il va revenir, ça, c’est indéniable. Il est intelligent et plein de
ressources. Il faut s’attendre à le voir devant la porte tôt ou tard.
Son regard est empli de reproches, mais je ne culpabilise pas. Parce que c’est
la pure vérité. Même si elle a réussi à me briser les bijoux de famille et que j’ai
dû rester une heure avec une poche de glace sur l’entrejambe, ce ne sera pas
suffisant pour échapper à Blake.
Elle n’est pas sérieuse ? C’est quoi son but, me faire plus de mal en remuant
le couteau dans la plaie ? Je fais mine de réfléchir en frottant ma barbe de trois
jours.
– Ça, on n’en sait rien. Non, je veux quelque chose de plus joyeux. De plus…
positif.
***
C’est sur le chemin du retour que je finis par céder, poussé par la curiosité et
surtout par cette sensation de défi que j’avais lorsque nous jouions à ce stupide
jeu.
Je n’avais pas prévu de le dire à voix haute, et aussitôt, d’autres souvenirs liés
à notre adolescence fusent dans mon esprit.
– Ça fait un bail que je ne l’ai pas revu, avoue-t-elle avec une pointe de
nostalgie dans la voix.
Je dois dire qu’elle s’est bien battue aujourd’hui. Mes attributs sont encore
intacts, mais elle m’a tout de même filé un bon coup dans la mâchoire quand on
est passés aux attaques frontales. Ajoutez à cela mes douleurs dans la nuque à
cause de mes nuits passées au sol et vous avez une idée de mon état.
Mais voilà, mes yeux sont maintenant partout sauf là où ils devraient être, soit
sur l’écran de télévision. J’admire ses courbes qui ondulent à chacun de ses
mouvements alors qu’elle passe du plan de travail aux plaques de cuisson où
mijote une sauce à l’odeur succulente, puis qu’elle lève les bras à hauteur des
placards, faisant remonter sa tunique. Je me tasse sur le canapé, conscient que je
commence à être à l’étroit dans mon jean.
Chapitre 18
Jake
Depuis l’année où tu m’as quitté. Cela fait quatorze ans que je n’ai pas fêté
Noël et ça me va très bien. Quand bien même je l’aurais fait, je n’ai plus de
famille, donc plus personne avec qui le fêter.
Je me tourne vers elle, le regard ombrageux. Elle se tient les hanches, la tête
penchée sur le côté. Sa bouche fait la moue et son regard est presque suppliant.
Je soupire. S’il y a bien une fille en ce bas monde qui réussit tout ce qu’elle
entreprend, c’est Lily-Rose. Et je la connais assez pour savoir qu’elle est
vraiment sérieuse et qu’elle est capable de tout pour arriver à ses fins. Elle me
fait sa moue boudeuse et je soupire de nouveau, vaincu.
Même après toutes ces années à souffrir à cause d’elle, elle arrive encore à
m’attendrir…
Elle entre dans la boutique, et après un rapide coup d’œil aux alentours
histoire de vérifier que nous ne sommes pas suivis, je lui emboîte le pas, les
mains enfoncées dans les poches. Lily achète tout et n’importe quoi. Je crois
qu’elle veut faire raquer le département de la Justice. Comme l’exige le
protocole, l’État lui verse une certaine somme d’argent sur une carte de crédit le
temps que l’affaire soit bouclée définitivement. Elle attrape une guirlande rouge
vif et l’enroule comme un boa autour de son cou en papillonnant des cils. Je
secoue la tête, l’air désabusé, mais j’avoue que je retiens un sourire. Elle est
toujours aussi belle, putain. Chaque minute passée avec elle est un véritable
supplice pour mon corps. Celui-ci veut la sentir contre lui. La toucher.
L’embrasser. La caresser. Et lui faire un tas d’autres choses auxquelles je ne
préfère pas penser maintenant.
Mais la raison me rappelle qu’elle n’est plus vraiment Rosie. Quelque chose a
changé en elle. Sous ses airs enjoués, la peur est enchaînée comme un boulet à sa
cheville. Pensant que je ne la vois pas, elle a tendance à regarder autour d’elle,
de crainte sans doute d’être agressée ou de se faire tirer dessus. Je peux sentir
cette peur qu’elle refuse de montrer. Et malgré cela, elle a quand même eu le
cran de sortir de la maison pour aller faire du shopping. Cette femme est la plus
courageuse que je connaisse, elle refuse de s’arrêter de vivre alors que quelqu’un
veut sa mort.
Mais elle a aussi une part d’ombre. Une rancœur est plantée dans son cœur,
presque aussi grande que celle que j’éprouve à son égard.
Je serre les poings derrière mon dos et lui lance un regard menaçant. Elle sait
très bien que je déteste ce surnom ridicule dont elle m’a affublé pour me taquiner
il y a presque vingt ans déjà. Elle me gratifie d’un clin d’œil. Elle veut me
pousser dans mes retranchements. Elle veut que j’arrête de la culpabiliser. Mais
je ne peux pas. Elle est une criminelle de l’amour. Elle m’a planté un putain de
couteau – une épée, même – en plein cœur et l’a fait tourner, histoire de
m’infliger le plus de douleur possible avant de partir sans se retourner. Elle a
soufflé sur le château de cartes que nous avions mis tant d’années à construire.
J’ai bien tenté d’en refaire un autre, mais là aussi, il s’est écroulé après
seulement quatre ans. Alors depuis, je me contente du plaisir charnel. Je prends
sans rien promettre en retour, et ça me va très bien. Elle m’a détruit. Ressentir à
nouveau des sentiments pour elle est beaucoup trop risqué et c’est totalement
rédhibitoire. J’ai trop souffert à cause d’elle. De toute façon, mon boulot me
prend tout mon temps.
Tandis que Lily déambule dans les rayons comme une gamine émerveillée
face à autant de déco, je la suis bon gré mal gré. Une blonde à la silhouette
sulfureuse nous croise et me lance un regard aguicheur. Je lui souris en suivant
des yeux ses hanches qui ondulent, ce qui n’échappe pas à Lily.
– Bon, allez, on y va, décrète-t-elle avec une pointe d’agacement dans la voix.
Je crois que la carte va suffisamment fumer avec tout ça.
Est-ce que je dois lui dire que je vérifie seulement que nous ne sommes pas
suivis ? Je décide que non. Après tout, je n’ai aucun compte à lui rendre. Et puis
sa jalousie me fait jubiler. Je me penche pour lui souffler à l’oreille.
Son corps tressaille et mon sourire s’élargit. Lily prend ses sacs et se dirige
vers la sortie d’un pas furibond. Bon, OK, j’y suis allé un peu fort. Mais c’était
trop tentant.
J’attrape le sac que Lily a laissé sur le comptoir et cours presque pour la
rejoindre avec un certain sentiment de satisfaction. Finalement, cette virée
shopping n’est plus si chiante qu’elle en avait l’air au début.
Vous avez perçu la conviction avec laquelle elle vient de me répondre ? Moi
non plus ! Je pince les lèvres pour ne pas rire. Elle a les oreilles rouges de colère
et son pas déterminé me fait sourire. Elle tourne brusquement pour entrer dans
une boutique. Je m’arrête net en me rendant compte de ce que vend cette foutue
enseigne. Est-elle sérieuse ?
– On est venus pour acheter des conneries de Noël, non ? fais-je, mon sourire
ayant soudain disparu.
– Des décorations, Jake. Ça s’appelle des décorations. Et si, on est venus pour
ça.
– Alors, qu’est-ce qu’on fout dans ce magasin ?
Elle place une guêpière transparente avec un petit nœud rouge entre les
bonnets, au niveau de sa poitrine. Elle se fout de ma gueule ? Mon crétin de
cerveau me placarde une image de cette femme magnifique devant moi, portant
ce sous-vêtement… et rien que ce sous-vêtement. Bon Dieu de merde !
– Arrête tes conneries, fulminé-je en lui arrachant des mains l’objet du délit
pour le reposer sur le portant.
– Bah quoi, tu n’aimes pas ? rit-elle en courant derrière moi, ce qui accroît
mon agacement.
Elle croise les bras sur sa poitrine voluptueuse et me lance le même regard.
– Très bien.
Elle fait demi-tour pour revenir dans la boutique de lingerie et en ressort une
minute plus tard avec un sac. Je parie qu’elle a pris cette putain de guêpière.
– J’ai eu d’autres hommes après toi, moi aussi. Je fais ce que je veux, où je
veux et avec qui je veux.
Une douleur me serre le cœur à l’idée qu’elle ait pu connaître entre les bras
d’autres mecs ce qu’elle a connu avec moi. C’est mon côté primitif,
caractéristique de l’homme. Nous nous défions du regard. Je me rapproche de
son visage, si près que nos souffles s’entremêlent. Je peux presque sentir son
cœur battre à toute allure, comme le mien. Puis je lui chuchote si bas qu’elle
seule peut m’entendre.
Lèvres pincées, sourcils froncés et regard noir, elle est si furieuse que ça me
donne envie de l’embrasser, là. Dans cette allée de ce centre commercial. Au
milieu de tous ces gens venus faire leurs achats de Noël. Nos bouches sont si
proches l’une de l’autre qu’il ne manque plus que quelques centimètres pour
qu’elles se rejoignent. Mais Lily se détourne et part en direction de la sortie.
Un océan, même.
Chapitre 19
Lily-Rose
Il est vrai que j’ai connu d’autres hommes après lui. Quatorze ans, ce n’est
quand même pas rien. Mais aucun n’a su me faire vibrer comme Jake. Et, pour
être tout à fait honnête avec moi-même, je n’ai plus envie de sortir avec d’autres
hommes, du moins tant que Jake sera là. Parce que je sais que, dès que sa
mission sera terminée, une fois que j’aurai fait mon témoignage devant les juges,
il mettra les voiles.
– Tu n’aurais pas pu prendre un truc plus petit, non ? Il a fallu que tu prennes
le plus gros, peste Jake.
– Un sapin, Jake. Ça s’appelle un sapin. Tu as vraiment du mal avec les mots
de Noël, hein !
– Parce que ça ne sert à rien quand tu n’as plus personne avec qui le fêter.
– Cela fait longtemps que tu n’as plus personne pour fêter Noël ?
Il accroche une guirlande, l’air perdu dans ses pensées, avant de me répondre
sur un ton las.
Les larmes finissent par couler et je n’essaie même pas de les cacher. Caroline
était quelqu’un de bien. Elle aimait son fils d’un amour inconditionnel, elle ne
méritait pas ça. Je rêverais de prendre Jake dans mes bras, de le réconforter parce
que je vois bien qu’il tente de retenir ses larmes. Je voudrais lui dire qu’avec
moi, il n’a pas besoin de se cacher. Mais il se détourne et part en direction de la
cuisine.
***
– Jake Hayes ? C’est bien toi ? s’exclame l’homme, les yeux ronds comme
des billes, comme s’il voyait un fantôme.
– Salut, Griffin.
Il hausse les épaules et prend nos commandes. Une fois qu’il est parti en
cuisine, je souffle en me tournant vers mon « mari ».
Je cesse de mâcher mes légumes pour scruter Jake qui vient de lâcher ce nom
avec un certain dédain. Mais même énoncées avec du mépris, ces syllabes me
percutent comme un coup de poignard et la chair de poule redresse les poils de
mes bras.
« Je te vois… »
Je hoche la tête.
Ce n’est pas une question. Et il n’y a aucune moquerie dans les paroles de
Jake. Je hoche de nouveau la tête en tentant de revenir à la réalité. Je suis au
restaurant. Avec Jake. Il me protège. Rien ne pourra m’arriver avec lui à mes
côtés. J’ai confiance. Il doit sûrement lire la détresse dans mes yeux, car il se
rapproche et me murmure :
Nouveau hochement de tête. Ses mots me vont droit au cœur, ce qui ralentit sa
cadence et me permet de reprendre mes esprits. Il est là. Je n’ai rien à craindre,
Jake est là.
Puis, sans lui laisser le temps de répondre quoi que ce soit, je me rue dans les
cabinets, à l’arrière du restaurant. Heureusement, ils ne sont pas occupés.
Appuyée au lavabo, j’observe mon reflet. Mon maquillage a un peu coulé à
cause des quelques larmes que je n’ai pas pu retenir sur le trajet. J’ai
l’impression que mon reflet me renvoie toute la culpabilité. Qu’il me dit que oui,
c’est de ma faute. Que j’aurais pu faire quelque chose, mais que j’ai été trop
froussarde. Et je craque. Le visage dans les mains, je m’effondre à genoux sur le
carrelage et je fonds en larmes. Je croyais que faire des choses telles que courir
les boutiques ou aller dans un restaurant m’occuperait assez l’esprit pour que je
ne pense plus à ma collègue.
Jake
J’aurais aimé lui dire qu’elle me manque. J’aurais aimé qu’elle me dise
qu’elle m’aime encore et qu’elle regrette ce qu’elle a fait. Qu’elle m’embrasse en
pleurant. Que notre étreinte dure une éternité.
J’aurais aimé tellement de choses, mais en même temps, je ne pense pas être
prêt pour ça. J’ai encore trop de rancœur à son égard.
Je suis là pour la protéger contre cet enfoiré de Blake, mais j’ai l’impression
que ma mission est plus complexe que ça. Et ça devient plus dur de jour en jour.
Dans tous les sens du terme. C’est dur de faire face à la femme que tu as aimée
de toute ton âme et que tu as haïe tout autant quelques années plus tard. Mais
c’est dur aussi dans la mesure où je ne peux pas me retenir d’éprouver du désir
pour elle. La croiser en plein milieu de la nuit, vêtue seulement d’une nuisette en
soie, faisant ressortir la pointe de ses seins à travers le tissu. La contempler dans
le miroir en train de se coiffer et de se maquiller tandis que je me brosse les
dents. La voir penchée, le cul à portée de main, alors qu’elle passe l’aspirateur.
Tous ces petits trucs pourtant anodins me rendent dingue. Et plus le temps
passe, plus j’ai du mal à résister.
C’est pour cela que je prends mes distances le plus possible. Parce que je sais
que si elle fait un pas de travers, je vais la suivre automatiquement. La
connexion invisible de nos deux âmes qui était déjà présente il y a quinze ans est
toujours là. Je la sens chaque fois qu’elle me frôle ou me regarde. C’est
indéniable. Mon cœur me crie de céder à mes pulsions, mais ma raison se
rappelle alors à mon bon souvenir, et je me braque. Je n’arrive pas à oublier,
c’est trop dur. Ça a beau faire quatorze ans, j’ai pourtant l’impression que notre
rupture date d’hier, qu’elle est encore toute fraîche dans mon esprit.
Mais cela ne m’empêche pas de la sortir un peu de son trou. Elle n’a jamais
été du genre casanière et la laisser enfermée dans la maison ne ferait que la
garder prisonnière de son traumatisme. C’est pour ça qu’aujourd’hui je compte
l’emmener à la fête foraine sur la jetée, à environ vingt minutes d’Oak View. Je
ne sais pas si elle va apprécier ce geste, car c’est un endroit chargé de souvenirs
en ce qui nous concerne et j’avoue que j’ai pesé le pour et le contre toute la nuit.
J’ai finalement tranché en me disant que, certes, c’est un endroit qui nous fera
retomber dans les souvenirs, mais qu’au moins, ça la libérerait de ces démons. Je
l’ai encore entendue hurler dans son sommeil et je ne le supporte plus.
Égoïstement, ça me donne une raison de la toucher à son insu, de poser sa main
sur moi, mais elle souffre. Et je déteste ça. J’ai l’impression que la magie de
Noël et son obsession pour cette fête l’aident un peu à surmonter cette épreuve.
– C’est Jake.
Je m’annonce toujours lorsque j’entre dans une pièce. Surtout depuis que je
l’ai surprise nue dans la salle de bains, l’autre jour. Bordel, ça non plus, je
n’arrive pas à me l’enlever de la tête. J’en ai la trique chaque fois que j’y
repense.
– Oui, entre.
Elle est en train d’enfiler des chaussettes blanches à pois rouges. Je la détaille
pendant un court instant. Eh, merde, même avec les fringues informes que je lui
ai achetées, elle reste canon. Un pantalon blanc tout simple et un petit pull rouge
avec écrit « Pas intéressée » sur le devant et « Passe ton chemin » dans le dos.
Je souris furtivement en me rappelant le jour où j’ai acheté ce vêtement dans la
friperie de Mme Rivers. Il était sur un portant, seul, et je me suis dit que c’était
un signe.
– Où ça ?
– Tu verras, c’est une surprise.
Elle ne me pose pas plus de questions, elle sait très bien que je ne lâcherai
rien.
Je suis en train de raser ma barbe tout en essayant de ne pas croiser ses yeux
émeraude dans le miroir. Mais c’est plus fort que moi, et résultat, je m’entaille le
cou.
– Ah putain, pesté-je.
– Attends, je vais t’aider.
Elle est beaucoup trop près de moi. Je tente le tout pour le tout afin de ne pas
céder à cette tentation. Elle me pose un minuscule pansement.
***
– Ferme les yeux, intimé-je à Lily, après environ un quart d’heure de route.
Ah, ce putain de jeu me fera toujours autant d’effet. Nous l’avons inventé
alors que nous n’étions que des gamins, et pourtant, vingt ans plus tard, il
perdure encore. Je l’adore, mais je le déteste en même temps. Cependant, je ne
peux m’empêcher d’y jouer, c’est comme instinctif. J’aime le défi.
Elle dit cela avec sa voix de chaton et mes mains se crispent sur le volant. Je
hoche la tête en gardant les yeux rivés sur la route. Elle ferme alors les paupières
et ne triche même pas jusqu’à ce que l’on soit arrivés sur le parking de la grande
place. C’est blindé de monde et j’ai du mal à trouver une place. Je descends de la
voiture et ouvre sa portière pour l’aider à sortir. Elle a toujours les yeux clos et je
réprime un gémissement lorsque sa main calée dans la mienne me provoque un
frisson le long de la colonne vertébrale, jusque dans le bas-ventre.
Elle obtempère et une expression sublime se dessine sur son visage. Elle est
émerveillée. Et en un instant, les souvenirs remontent dans nos têtes. La
première fois que je l’ai emmenée ici. Pour elle, ce n’était sûrement qu’une
sortie entre amis, mais pour moi, c’était un premier rencard. Je me souviens que
j’avais dû payer le forain pour qu’il me file le gros panda en peluche qu’elle
convoitait, mais j’étais trop nul en basket pour réussir à marquer un panier. Elle a
tellement ri, son panda dans les bras, que je crois que c’est là que je me suis
rendu compte que j’étais vraiment amoureux d’elle.
Et sans crier gare, elle se jette dans mes bras. Je sais que pour elle, c’est une
simple marque de reconnaissance, un moyen de me remercier. Mais pour moi,
c’est tout autre chose. Et ça m’énerve de ressentir ça parce que du coup, mes
plans se compliquent. Je devais la détester, lui rendre la vie impossible. Or, je me
sens piégé, moi aussi. Mon désir de lui faire plaisir et de lui faire oublier la
raison de notre présence ici s’intensifie de plus en plus. De temps à autre, elle
me montre des visages qu’elle reconnaît en me murmurant les noms. Certaines
personnes me lancent même des regards, se rappelant sans doute qui je suis. Et je
prends mon air méchant quand je vois que des mecs reluquent Rosie un peu trop
attentivement.
Nous nous promenons l’un à côté de l’autre avant de nous arrêter près de la
grande roue qui domine l’océan. Comme si elle avait tout oublié de ces quatorze
dernières années, elle m’attrape la main et m’entraîne à sa suite près du vendeur.
Elle demande deux places et je paie avant même qu’elle puisse fourrer la main
dans son sac. Elle me scrute, ahurie, mais je me contente de hausser les épaules
en souriant.
Sa main posée sur sa cuisse crie à l’appel. Mais je ne cède pas et garde les
miennes fourrées dans les poches de mon sweat. Comme un alcoolique, si je
prends ne serait-ce qu’une goutte, je ne pourrai plus m’arrêter.
– Tu te souviens de cette fois où je me suis fait passer pour une cliente russe
auprès de Gary, juste pour qu’on puisse venir ici pour ton anniversaire ?
– Ouais, le plus bel anniversaire de ma vie.
Nous marchons dans les allées et nos mains se frôlent de temps en temps,
faisant tressauter mon cœur.
– Je suis désolé pour ta mère, dis-je au bout d’un moment.
Elle fronce les sourcils, se demandant sans doute comment je suis au courant.
Ses yeux s’arrondissent telles deux billes, comme une enfant prise en flagrant
délit de bêtise.
Mais à en juger par la boîte à cigares, je ne pense pas qu’il soit au courant.
– Je suis Marshal. J’ai été formé pour savoir quand les gens me cachent des
choses.
Elle ouvre la bouche pour répondre, mais une autre voix à côté de nous
l’interrompt.
Nous regardons la femme qui vient de s’exclamer. Brune aux yeux clairs, le
teint bronzé et un ventre rond, son attention est uniquement tournée vers Lily.
Celle-ci a ouvert la bouche en grand, l’air subjugué. Je regarde de nouveau la
femme enceinte, et soudain, j’ai le déclic.
– Karen ?
Karen Jacobson était l’une des amies de la bande de Lily au temps du lycée.
Son regard se tourne vers moi et un grand sourire fend ses lèvres charnues.
– Jake, mon Dieu ! Je croyais que tu avais déserté Oak View après ton entrée
à la fac ! Et toi, Lily, je ne pensais pas que tu allais revenir ici après que…
enfin… je pensais ne jamais te revoir. Vous êtes de nouveau ensemble ? Qu’est-
ce que tu as fait à tes cheveux ?
Lily retrouve un semblant de sourire, mais ses yeux restent comme vides.
C’est bizarre.
Lily hoche la tête. Quant à moi, je reste bloqué sur ce que Karen a failli dire
sur la raison du départ de Lily. Je suis persuadé qu’un secret plane au-dessus de
nous.
Nous nous installons à la table d’un salon de thé et Karen nous raconte qu’elle
est là pour passer les fêtes avec ses parents, qu’elle vit à Los Angeles où elle est
styliste dans le cinéma. Je remarque que Lily a du mal à quitter le ventre arrondi
de son amie des yeux. J’avoue que moi aussi.
Lily manque de recracher son cappuccino par le nez, et moi, je fronce les
sourcils.
– Pourquoi ça ? m’enquiers-je.
Le regard qui passe entre les deux filles est plus que déchiffrable. Elles se
parlent silencieusement. Il y a bien un secret qu’on me cache, apparemment.
– Elle parle de mon père et moi, explique Lily. Tu sais, pour ma mère.
– Oui, c’est terrible, on ne s’y attendait vraiment pas, renchérit Karen.
Nous finissons par quitter la fête lorsque je m’aperçois que du monde s’est
ajouté et que c’est trop risqué pour Lily de rester là. Elle embrasse son amie en
lui souhaitant bonne chance et en lui promettant qu’elles se reverront
prochainement. Je salue Karen à mon tour et repars avec Lily à mes côtés.
– Je suis fier de toi, lui dis-je tandis que nous montons dans ma voiture.
– Pourquoi ?
Elle garde les yeux rivés sur la route et se mord la lèvre inférieure.
– Écoute, j’ai bien vu que Karen ne parlait pas de ta mère quand elle a dit
qu’elle était désolée. Qu’est-ce que tu me caches ?
– Rien du tout. On est partis chacun de son côté, point barre.
***
Nous arrivons au cimetière avec nos bouquets de fleurs que nous sommes
allés chercher sur le trajet. Nous nous dirigeons d’abord vers la tombe de Sophia,
la mère de Lily. Elle y dépose les marguerites en reniflant. Nous restons là un
bon moment, Lily à pleurer la perte de son modèle et moi à la rassurer, un bras
autour de ses épaules.
– Elle me manque tellement, sanglote-t-elle.
Je la colle un peu plus contre moi et dépose un baiser sur le haut de son crâne.
Je ne sais pas pourquoi je me comporte ainsi, je veux juste qu’elle sache que,
malgré le passé, je suis là. Je souffre avec elle et je la soutiens. Puis nous
prenons la direction de la stèle de ma mère où, cette fois, c’est elle qui me
soutient alors que je tente tant bien que mal de retenir mes larmes.
– Je n’étais pas venu ici depuis plus de trois ans, confessé-je. J’ai l’impression
qu’elle était encore là hier.
Lily se tourne face à moi et essuie une perle salée qui m’a échappé. Son
regard tendre et plein de douceur me désarme. Mon cœur bat à tout rompre dans
ma poitrine.
Elle ferme les yeux et approche ses lèvres des miennes. Mon corps se tend et
mon cerveau me rappelle pourquoi je lui en veux. Sa bouche effleure la mienne
et je dois rassembler toutes mes forces pour ne pas répondre à son baiser.
Remarquant que je ne suis pas coopératif, Lily ouvre les yeux.
Une tension plus que palpable plane entre nous. Mon cœur est serré dans un
étau. Si seulement elle avait eu des circonstances atténuantes, j’aurais sans doute
pu lui pardonner notre rupture.
Je braque à droite, à gauche, encore à droite. Mais ils sont tenaces. Nous
arrivons sur une route sinueuse. Les mecs nous prennent sur le flanc avant que
j’aie le temps de les en empêcher. La glissière de sécurité frotte l’aile droite de la
voiture, faisant crisser la carrosserie alors que nos assaillants tentent de nous
pousser dans le ravin. Lily continue de hurler en pleurant. Putain, qui sont ces
mecs ? Comment nous ont-ils trouvés ? Je tente une embardée sur la gauche
pour les repousser, mais je ne parviens pas à nous dégager. Un peu plus loin, je
découvre avec effroi que la barrière stoppe net. Si je ne nous sors pas de là tout
de suite, on va y passer. Ce n’est pas haut, mais quand même.
Tout en gardant une main sur le volant, je dégaine mon revolver et leur tire
dessus. Le passager qui avait son flingue pointé sur moi, prêt à tirer, reçoit ma
balle entre les deux yeux. L’adrénaline montée au max, j’écrase l’accélérateur
tout en braquant à gauche. Soudain, nos assaillants nous dépassent, mais le
soulagement est de courte durée, car ils s’arrêtent à une centaine de mètres
devant nous. Je freine. Le conducteur – un type baraqué et chauve – sort de la
voiture, pointant sa carabine sur nous.
– Jake, qu’est-ce que tu fais ? s’écrie Rosie alors que je fonce droit vers la
voiture qui nous a barré la route.
– Rosie !!!
– Je vais bien, Jake, dit-elle avec peine.
– Tu saignes de la tête, remarqué-je en posant un doigt sur son front couvert
de sang.
Je ressens effectivement une vive douleur au niveau de mon bras. Mais on n’a
pas le temps d’examiner nos dégâts physiques. Je me contorsionne tant bien que
mal afin de vérifier que l’enfoiré qui veut notre peau ne nous a pas suivis dans la
descente. Et j’ai raison de m’inquiéter, car j’entends des craquements de bois. Je
me tourne vers Lily et pose un doigt sur ma bouche pour lui intimer de se taire.
Je peux voir la panique dans ses yeux.
Je m’avance vers elle. Elle attrape mon bras d’une main tandis que l’autre est
posée sur mon épaule douloureuse. Je serre les dents et elle tire d’un coup sec,
laissant entendre le craquement de mon épaule qui se remet en place.
– De rien.
***
La conductrice qui nous a secourus a appelé les secours et, avec Lily, nous
nous en sortons avec un bras dans une écharpe pour moi et quelques égratignures
ainsi qu’une entaille au front pour elle. Après la façon dont nous sommes tombés
dans le ravin, on peut s’estimer heureux. Harper est présent lorsque nous sortons
de l’hôpital. Il accourt vers moi, l’air inquiet.
– Vous voulez dire que des hommes seraient prêts à m’enlever pour me livrer
à Davis dans l’espoir d’avoir quelque chose en échange ?
– Ou pour le faire chanter, oui, affirmé-je, les dents serrées.
Je réfléchis à une possible filature, mais nous avons été très vigilants depuis le
début de l’opération. Je surveille chacune de nos sorties, j’ai posé des pièges tout
autour du périmètre de la maison, je ne vois pas comment ils ont pu flairer notre
piste.
Nous le saluons avant de nous engouffrer dans la voiture noire censée nous
emmener vers notre nouvelle destination.
Chapitre 21
Lily-Rose
Lorsque je prends des nouvelles de mon père, une semaine plus tard, je suis
encore toute chamboulée par l’accident. J’ai eu la peur de ma vie. Les questions
ne cessent de fuser dans ma tête sans que je parvienne à obtenir de réponse. Qui
étaient ces types ? Sont-ils de mèche avec Blake ? Comment ont-ils suivi notre
trace ? Je voudrais tout arrêter. Mettre fin au programme et retrouver ma vie
d’avant. Or, je sais que cela est impossible. Car je vivrais alors dans une peur
perpétuelle. Je serais une cible facile, sans personne pour me protéger. Je me
sens en sécurité avec Jake. Si j’avais été seule sur cette route, je ne m’en serais
pas sortie vivante, j’en suis certaine. Il m’a sauvé la vie et je lui dois une fière
chandelle, pour ça.
Je suis en train de faire revenir de la viande hachée et des légumes dans une
poêle lorsque Jake daigne enfin faire son apparition. Cela fait plusieurs jours
qu’il m’évite. Depuis que je l’ai embrassé au cimetière. Enfin, « embrassé »,
c’est vite dit, il ne m’a pas rendu mon baiser. Au contraire, il s’est refermé
comme une huître. Je me sens stupide d’avoir pensé une seule seconde que ça
pouvait redevenir comme avant, lui et moi. Je ne sais même pas pourquoi je
pense ça, il m’a laissée tomber, après tout. L’odeur de la viande en train de
mijoter embaume l’air et Jake se penche au-dessus de la casserole.
– Ça sent bon.
Oh, un mot gentil. J’aurais filmé cet instant si je m’y étais attendue et si je
n’avais pas eu les mains prises. Je ne réponds pas et continue en ajoutant du vin
rouge. En attendant l’évaporation, je m’occupe de la sauce béchamel, toujours
sous le regard ténébreux de mon ex-fiancé. Il pose soudain un paquet rouge
décoré d’un ruban argenté sur l’îlot central et le pousse vers moi. Mon cœur rate
un battement et je relève les yeux vers lui pour le voir légèrement rougir.
Jake hausse une épaule, l’air gêné. Je déchire le papier et des larmes me
brouillent la vue. Des larmes de joie. Je prends la boule à neige et la secoue en
souriant.
Je pose la boule, contourne l’îlot et me jette dans ses bras. Je sais que j’ai dit
que je garderais mes distances avec lui, mais deux adultes peuvent très bien se
serrer dans les bras sans que ça ait une quelconque signification, non ? Son
corps se raidit un instant avant de se détendre et ses mains se posent sur mes
reins.
J’ignore encore la raison de sa rancœur à mon égard, mais je sais qu’un jour,
je la découvrirai. Si le mensonge prend l’ascenseur et arrive plus vite, la vérité se
contente des escaliers, mais elle finit toujours par arriver.
Je n’ose pas croiser son regard. J’ai trop peur de ce qu’il pourrait me montrer.
Merde, j’en lâche le saladier que je viens de prendre dans le placard. Celui-ci
se fracasse sur le carrelage, faisant sursauter Jake. J’ai soudain mal à la poitrine.
Ils ont retrouvé une autre victime. Un élan de culpabilité me serre la gorge. Si
seulement j’avais fait quelque chose pour sauver Rebecca, cet enfoiré serait
derrière les barreaux et ne ferait plus de mal à personne. Tout ce que j’ai réussi à
enfouir au fond de moi ces dernières semaines, pour tenter d’oublier, de soulager
ma conscience, revient à la charge. La culpabilité. La colère. La tristesse. La
peur. Je sens la crise d’angoisse arriver. Mes mains tremblent, mon cœur bat à
toute vitesse, mes neurones font des courts-circuits et mes poumons semblent en
détresse. Mes jambes se dérobent sous moi et je tombe à genoux au milieu des
débris de verre. Je n’arrive pas à respirer ni à me calmer. J’entends la voix de
Jake, mais elle me paraît lointaine et mes yeux sont brouillés par les larmes. J’ai
les mains couvertes de sang. Cela reflète parfaitement ce que je ressens. J’ai du
sang sur les mains. Je n’ai pas agi sur le moment, et résultat, une autre victime
est décédée. Une autre famille est en deuil. À cause de moi. À cause de Blake.
Son regard noir me découvrant…
« Je te vois… »
Oh non…
– Lily, regarde-moi !
Je sens les mains de Jake autour de mon visage, me forçant à le regarder dans
les yeux. Je me plonge dans ses iris rassurants et protecteurs.
Il m’aide à me relever et je le suis d’un pas chancelant. J’ai encore les jambes
tremblantes et il le remarque, car il finit par me porter dans ses bras. Ne sachant
pas où mettre mes mains ensanglantées et douloureuses, je me contente de les
laisser sur mon ventre et pose ma tête sur son épaule large. Son parfum boisé
enivre mes narines et me fait planer. Je pourrais m’en délecter durant des jours.
Ses bras autour de mes cuisses et de mon buste me donnent des frissons. Je n’ai
pas la force de lutter : il me fait de l’effet, point. Jake me pose sur la vasque et
ouvre l’armoire pour y trouver de quoi me soigner.
Je souris à mon tour et siffle entre mes dents lorsque le désinfectant pénètre
ma chair.
– Lorsqu’on était attaqués, il arrivait que l'on doive nous soigner nous-
mêmes.
Avant que je me rende compte de mon geste, je trace la ligne blanche sur son
avant-bras. Je le sens frissonner. Il s’attelle ensuite à me bander les mains, mais
une fois la tâche finie, il ne se décide pas à s’éloigner et ses prunelles restent
plantées dans les miennes. Elles arborent une lueur douce et… tentatrice. Un
véritable appel au péché. Il baisse la tête et soupire.
– Est-ce que je peux faire un truc sans que ça veuille forcément dire quelque
chose ?
Il relève la tête, et soudain, je perçois cette lueur sombre dans son regard
hypnotique. Cette étincelle de désir qui accélère les battements de mon cœur. La
température de mon corps augmente immédiatement.
– Je vais t’embrasser. Pas parce que je souhaite que tout redevienne comme
avant entre nous. Mais parce que j’en ai juste envie. Ça ne veut absolument rien
dire.
Parce qu’ils n’étaient pas Jake. Lui seul est apte à me donner ces sensations
vertigineuses auxquelles je suis accro.
Des larmes coulent sur mes joues, tandis que je lui rends son baiser. Ce baiser
doux, mais timide. Agréable, mais sur le qui-vive en même temps. Comme s’il
avait peur de souffrir à nouveau. Moi aussi, je crains que tout cela ne soit pas
vraiment réel. Que se passera-t-il une fois que nos bouches se seront séparées ?
Est-ce qu’il va sortir de la salle de bains ? Me serrer dans ses bras ? Je gémis
lorsque le bout de sa langue touche ma lèvre. J’en veux davantage. Je veux
tellement plus ! Je me cambre, attrape sa nuque pour le sceller à moi et
approfondir le baiser. Son corps se tend contre le mien et je ne tarde pas à sentir
l’objet de son désir contre mon ventre. Je prends le risque d’enrouler ma langue
autour de la sienne et il y répond avec ferveur. Le foyer est allumé. Il ne reste
plus qu’à attiser le feu et à garder les flammes intactes pendant un long moment.
Ses mains finissent par s’emmêler dans mes cheveux et nos baisers se font de
plus en plus possessifs, agressifs et brûlants.
Jake écarte mes jambes pour coller son corps au plus près du mien.
L’excitation et la passion saturent l’air de la pièce. Mes seins sont tellement
dressés que je me demande s’ils ne vont pas transpercer mon soutif et mon
chemisier. Comme s’il lisait dans mes pensées, il attrape le droit et le malaxe, me
faisant gémir contre sa bouche. Quant à moi, je me frotte contre son érection et
passe mes mains sous son T-shirt. Seigneur, ce corps ! Je ne m’en lasserai
jamais. Il était déjà à damner à l’époque où nous étions ensemble, mais avec les
années, il s’est perfectionné. C’est insensé à quel point un buste masculin peut
être aussi sublime. Son ventre se contracte lorsque mes doigts en caressent la
peau, s’attardant sur sa longue balafre. J’ai beau savoir que cet échange ne
durera pas éternellement, je prie pour qu’il ne s’arrête pas tout de suite. J’en
veux encore plus.
Toujours plus.
Et lui aussi, apparemment, car d’un geste habile, il s’empare de mes fesses et
me soulève dans ses bras puissants en sifflant entre ses dents.
Il a retiré son écharpe, mais son épaule restera un peu fragile quelques jours
encore. J’enserre ses hanches dans l’étau de mes jambes et c’est l’effervescence
dans mon jean. La pression du corps de Jake contre le mien affole mon clitoris
emprisonné. Nom de Dieu, je n’en peux plus de cette torture. Il quitte ma bouche
pour s’attaquer à mon cou qu’il dévore. Mes yeux se voilent, obnubilés par
l’intensité de la passion qui nous anime.
– Jake… gémis-je.
– Tu es parfaite…
Sa voix est rauque et emplie de désir. Il se penche sur mon ventre pour y
déposer une myriade de baisers humides. Je m’arc-boute en gémissant, le feu me
consumant de plus en plus de l’intérieur. J’ai rêvé de ce moment tant de fois !
Depuis quatorze ans, je rêvais de ses mains sur mon corps, de ses lèvres sur les
miennes, sans jamais pouvoir me résoudre à les effacer définitivement. Nous
sommes fous de désir et sauvages. Je suis consciente que cette étreinte ne durera
pas éternellement, alors je compte bien en profiter un maximum. Nous sommes
nus en un rien de temps et Jake me dévore la bouche tandis que sa main trace un
sillon brûlant le long de mon ventre pour s’arrêter sur mon entrejambe. Il grogne
en constatant à quel point il me rend humide. Mes mains parcourent son dos, le
griffant de temps en temps, la passion et l’envie de le sentir en moi me
consumant de toutes parts.
– J’ai envie de toi, Rosie, murmure-t-il et mon cœur bat encore plus vite.
– Moi aussi, Jake… s’il te plaît.
– Oh oui… Jake… Oh !!
– Rosie…
– Attends, attends…
– Il y a un problème ?
Les larmes coulent toujours sur mes joues. Je veux lui pardonner, l’aimer de
tout mon être, comme avant. Mon orgasme est spontané, puissant et ardent. Je
hurle son nom en m’agrippant aux barreaux du lit tandis que les flammes me
désintègrent. Il ne tarde pas à me suivre et jouit dans un long râle rauque, entre le
grognement et le rugissement. Jake s’immobilise au-dessus de moi et essuie mes
larmes en déposant des baisers dessus.
Parce que je ne veux pas que ça se termine. Parce que je t’aime alors que je
ne devrais plus. Parce que mes sentiments sont sens dessus dessous. Parce que
j’en ai marre de t’en vouloir.
Jake se retire pour s’allonger à côté de moi et je me sens soudain vide. J’ai
encore le cœur battant à tout rompre et le cerveau en ébullition.
– Je sais… couiné-je.
– Je m’étais juré de ne pas céder. De ne pas mélanger le personnel avec le
travail, alors je préfère te prévenir.
C’est ce que je me dis tout en regardant l’US Marshal avancer à pas de loup
vers la porte d’entrée alors que je reste planquée derrière le mur, dans le couloir.
Je m’avance doucement jusqu’au coin et risque un coup d’œil. J’ai peur pour
Jake. Bon Dieu, s’il se fait tuer à cause de moi, je ne me le pardonnerai jamais.
Pas lui. Adossé contre le mur de la porte d’entrée et raide comme un piquet, Jake
ne bouge pas. L’écran de l’ordinateur que je peux voir montre des couleurs
jaunes et rouges. Ce sont les images d’une caméra thermique et elles indiquent
qu’un homme arrive près du perron. Mon cœur va exploser. À moins que ma tête
le fasse avant. Je détourne le regard quand j’entends un cliquetis dans la porte.
Oh non, il crochète la serrure ! Je devrais me terrer sous le lit, mais comme lors
du meurtre de Rebecca, mes jambes et mon cerveau refusent d’obéir. La porte
s’ouvre et instantanément Jake braque son arme sur la tête du type.
Chapitre 22
Jake
Tyron Porter est mon acolyte depuis l’Afghanistan. Il a un an de plus que moi
et, sur le terrain, c’est un véritable bulldozer. Sa peau mate et ses yeux verts en
font craquer plus d’une. Même sa cicatrice sur le visage n’enlève rien à son
charme de tombeur. Il est le seul mec en qui j’ai confiance. En quatre ans de
guerre, il m’a toujours couvert et il m’a sauvé la vie un nombre incalculable de
fois alors que les corps de nos frères tombaient à nos côtés.
– Ça t’intrigue, hein ? dit-il en tournant la tête vers Lily qui a les yeux
braqués sur sa balafre. Une mine antipersonnel. Heureusement, Jake m’a poussé
juste à temps. Je n’étais pas dessus, mais je n’étais pas assez loin non plus. Alors
c’est elle, ta protégée ? Canon.
Il écarquille les yeux. C’est alors que Lily se précipite vers lui et lui tend sa
main. Elle le fait exprès ? Elle sait très bien que je réagis au quart de tour quand
il s’agit d’elle, putain. La jalousie s’engouffre en moi tel un poison et je serre les
dents tandis que Tyron lui fait un baisemain. Je vais le tuer. Je vais le pendre par
les pieds et le dépecer, ce petit con.
Lily retourne dans la cuisine pour ramasser les restes du saladier qu’elle a fait
tomber. J’ai envie de mordre sa lèvre coincée entre ses dents. De lui dévorer la
bouche jusqu’à en perdre haleine. Bordel, me revoilà à l’étroit dans mon treillis.
– Je… Je vais vous laisser parler tranquilles, les lasagnes sont au four donc…
– Viens là.
Oh, merde ! Est-ce que je l’ai vraiment appelée « Rosie » ? Je l’ai aussi
appelée comme ça tout à l’heure alors que j’étais en train de… Argh, putain !
Ses yeux se sont agrandis et ses joues ont pris une teinte cramoisie. Pourquoi j’ai
sorti ça, moi ?
– C’est dur, mais il faut que tu saches, lui expliqué-je en m’asseyant entre elle
et Tyron.
– Donc, je disais, reprend mon pote alors que mon regard est rivé sur le profil
de Lily (il faut qu’elle arrête de se mordre la lèvre comme ça…), apparemment il
a été vu à New York. Il faisait une transaction, mais quand ils ont donné l’assaut,
il a réussi à se tirer.
Tyron continue à expliquer ce qu’ils ont pour le moment sur Davis, puis dévie
sur les autopsies de Rebecca et Richard, le mari de celle-ci.
– Ce mec est trop malin et organisé, fais-je. Il faut le prendre par surprise. Je
donnerais n’importe quoi pour le coincer moi-même, ce fils de pute.
– Interpol est sur le coup, frangin. Nous, on est chargés de protéger ton petit
moineau blessé.
Elle n’a pas le temps de finir sa phrase que Tyron et moi sautons sur nos pieds
et nous bousculons comme des gamins pour arriver en premier. Lily éclate de
rire et mon cœur rate un battement. Bon sang, ce que j’aime ce rire ! Elle nous
sert nos assiettes et nous mangeons tous les trois, sur l’îlot central de la cuisine.
– Putain, c’est merveilleux ! s’exclame Tyron, faisant rougir Lily une fois de
plus. Je jouis des papilles !
J’esquisse un sourire.
Si tu savais d’où j’ai joui juste avant que t’arrives, mon pote…
– Tu es une excellente cuisinière, approuvé-je. Comme au bon vieux temps.
Ça, ce n’était pas obligé, mais j’ai envie de faire passer le message à Tyron au
cas où celui-ci n’aurait pas compris le premier ni le deuxième. Lily me lance un
regard de reproche et mon meilleur ami s’écrie.
– Tyron…
– Jake n’arrêtait pas de me tanner avec toi, raconte-t-il et je veux lui filer un
autre coup de pied, mais il est trop loin. Je lui disais de t’envoyer ces foutues
lettres, mais il ne m’a jamais écouté, je crois.
– Elles sont vraiment délicieuses, ces lasagnes. Dommage que la pâte ne soit
pas faite maison. Tu feras mieux la prochaine fois.
Les yeux de Lily se plissent et Tyron arbore un sourire moqueur. Je n’y peux
rien, c’est ma façon de me défendre quand une conversation ne me plaît pas. Je
sais que c’est petit et mesquin, mais c’est plus fort que moi.
Je me lève pour mettre mon assiette vide dans le lave-vaisselle, avale un verre
d’eau avant de les abandonner pour aller dans ma chambre. Je peux sentir le
regard assassin de Lily dans mon dos jusqu’à ce que j’atteigne la porte. J’enlève
mon T-shirt et me mets à cogner le sac de sable afin d’évacuer mon excès de
colère et de désarroi. Je ne suis pas totalement serein à l’idée de laisser mon ex
seule avec mon meilleur ami, mais je refuse de poursuivre la conversation. J’ai
brûlé ces lettres lorsque je suis revenu aux États-Unis. Je suis devenu un autre
homme à mon retour du front. La guerre m’a endurci autant physiquement
qu’émotionnellement. J’ai donc décidé d’éradiquer tout ce qui était relatif à mon
passé douloureux. Lily, y compris.
Je lève les yeux vers lui et un rictus fend la commissure de mes lèvres. Je
hausse les épaules.
– Oh, lâche-moi avec ça. Elle n’a que ce qu’elle mérite. Et encore, elle a le
canapé. J’étais tenté de la faire dormir à la cave.
Tyron me lance un regard noir. OK, je n’y ai pas pensé, mais je suis en colère,
là. Et je voudrais qu’il me lâche pour que je puisse me défouler.
– Tu es un peu dur avec elle.
– Dur ? T’es sérieux, mec ? Tu n’as donc rien écouté de ce que je t’ai
raconté ? J’étais fou d’elle, putain !
– Oui, je sais, tempère-t-il d’une voix calme, contrairement à la mienne. Mais
elle a fait une erreur. Tout le monde en fait tous les jours.
Mes mâchoires se contractent. S’il ne part pas tout de suite, je vais péter un
câble. Puis quelque chose dans son attitude me fait tiquer.
– Elle te plaît ?
– Je te demande pardon ?
– Arrête, j’ai bien vu la façon dont tu la regardes.
Contre toute attente, Tyron éclate d’un rire tonitruant, ce qui me met
davantage en rogne. Et en plus, il se paie ma tête.
– Elle est sacrément canon, il faut l’admettre, répond-il une fois calmé. Mais,
Jake, tu sais que je ne te ferai jamais ça. Je te connais par cœur et je peux te dire
que si lui la hait (il pose un doigt sur ma tempe), lui, il crève d’envie de se la
refaire.
Son doigt est pointé vers mon entrejambe et je secoue la tête en levant les
yeux au ciel. Putain, le pire, c’est qu’il a raison, ce crétin. J’ai encore envie
d’elle. Encore plus depuis ce qu’on a fait il y a à peine deux heures. Je me passe
la main dans les cheveux en tirant dessus.
– Je ne lui pardonnerai jamais ce qu’elle a fait, Ty’. Je n’y suis pas arrivé
quand j’étais loin d’elle, pourquoi j’y arriverais maintenant ?
– Elle m’a anéanti, grogné-je. Elle m’a brisé le cœur et, comme si cela ne
suffisait pas, elle s’en est prise à notre bébé que j’étais pourtant prêt à élever
avec elle. À cause d’elle, j’ai fracassé un pauvre mec ! J’ai tout perdu par sa
faute, merde !!!
– Je l’ai… gardé.
Cette fois, elle relève la tête et je peux voir dans ses iris émeraude tout le
chagrin, toute la panique et tous les regrets du monde. Elle déglutit et les larmes
inondent ses joues.
Lily-Rose
La peur me tord le ventre et ma gorge est si serrée que j’ai du mal à déglutir.
Comme si un boa constrictor m’étouffait. Je n’ai pas peur qu’il me fasse du mal
physiquement, Jake est carrément contre la violence faite aux femmes. Non, ce
que je crains, c’est qu’il m’abandonne.
– Jake…
Ma voix n’est qu’un chuchotis, mais elle leur parvient quand même. Il faut
qu’il parle. J’ai besoin de l’entendre. Je veux l’entendre me dire que ce n’est pas
grave, que tout va s’arranger et qu’on va la retrouver. Je veux qu’il me soutienne
comme il l’a toujours fait.
Ses mâchoires se contractent et ses poings se serrent sur ses cuisses. Je peux
voir d’ici sa veine bondir dans son cou. Le tonnerre a pris possession de lui. Je
sursaute lorsqu’il se lève d’un bond, ouvre sa commode et jette tous ses
vêtements dans son sac de sport. Mon cœur se déchire. Tyron se lève à son tour
et tente d’apaiser Jake.
– Mec, calme-toi.
Il pose une main réconfortante sur l’épaule de mon ex, mais celui-ci, fou de
rage et de tristesse, le pousse violemment. Tyron retombe sur le lit et, pendant un
instant, une lueur d’inquiétude pour son ami traverse le visage de Jake. Mais son
expression glaciale refait vite surface quand son regard croise le mien.
– Ce n’est pas contre toi, Ty’. Mais lâche-moi, OK ? J’ai… J’ai besoin de
prendre du recul. Poursuis la mission sans moi.
Il met son sac sur l’épaule avant de se tourner vers moi, cette expression noire
et terrifiante dans les yeux.
– Je ne peux plus rester une seule minute de plus ici, crache-t-il sans me
quitter du regard.
Puis il passe à côté de moi pour rejoindre le salon. Tyron et moi nous lançons
à sa poursuite. Je refuse de le perdre de vue une seule seconde. S’il part, alors je
veux me remémorer chacun de ses mouvements, chacun de ses traits, même les
plus terrifiants.
Jake se retourne et pointe un doigt sur Tyron. Son visage est méconnaissable.
Bon Dieu, il a tellement de haine et de désespoir en lui, comment arrive-t-il
encore à tenir debout ? Pourquoi a-t-il cru que j’avais avorté ? Cette idée ne
m’est jamais passée par la tête. Mon père a tenté de me convaincre plusieurs fois
de le faire, mais j’ai refusé. Je voulais ce bébé. Et Jake aussi. Or, pour une raison
que j’ignore totalement, il est sorti de ma vie. Du jour au lendemain, je n’ai plus
eu aucune nouvelle. À cette pensée, un sentiment de colère commence à
s’insinuer en moi.
– Il n’y a rien à expliquer, vocifère Jake. Moi qui croyais qu’elle avait avorté,
en réalité elle m’a caché la vérité pendant quatorze ans !!! Pendant quatorze
putains d’années, j’ai cru mon enfant mort alors qu’elle (il me fusille du regard
en me pointant du doigt), elle savait très bien que ce n’était pas vrai.
– Tu m’as non seulement brisé le cœur, mais tu m’as aussi privé de mon rôle
de père. Je ne veux plus jamais te revoir, tu entends ? PLUS JAMAIS !!
Jake se laisse faire, mais je peux voir une larme, une unique larme, rouler sur
sa joue avant qu’il me tourne le dos pour rejoindre la sortie. C’est à ce moment-
là que les mots parviennent à franchir mes lèvres.
– Je ne sais pas qui t’as dit que j’avais avorté, mais ce type est le plus gros des
connards.
Ma voix est hachée à cause de la douleur, mais Jake s’arrête. La main sur la
poignée de la porte, il se retourne et cette fois son regard est encore dur, mais
mélangé à une profonde tristesse.
Avec ce coup de grâce, il vient d’écraser mon cœur d’un grand coup de pied.
Chapitre 24
Jake
– Autant s’y prendre tôt, pour être sûrs qu’on est bien d’accord.
– OK, alors que dis-tu de… Matthew pour un garçon et Anna pour une
fille ?
Je souris.
***
Mais au fond, je suis tout aussi responsable de ce carnage, je le sais. J’ai été
naïf et tellement con ! J’ai cru Joseph sur parole alors que j’aurais très bien pu
attendre Lily pour lui demander confirmation. Je me suis senti tellement blessé
et j’ai eu peur d’affronter ma copine à tel point que je n’ai pas cherché à obtenir
des explications. Pour moi, c’était clair. Elle avait fini par se ranger du côté de
ses parents et des habitants qui passaient leur temps à nous snober. Elle m’avait
abandonné. Alors je me suis impliqué davantage dans mes cours, dans le foot. Je
devenais de plus en plus agressif, plus téméraire. J’étais devenu l’ombre de moi-
même. Ma mère m’appelait de temps en temps, mais sa voix douce ne parvenait
pas non plus à me calmer. Je n’aimais pas la savoir seule avec ce bâtard de Gary.
Elle me rassurait et je la croyais.
Je n’arrive toujours pas à réaliser que je suis père. Que mon sang coule dans
les veines d’une adolescente d’à peine 14 ans, quelque part dans le pays. Ou
même dans le monde, qui sait ? J’ai ce besoin viscéral de la retrouver. De savoir
qui elle est, à quoi elle ressemble. Depuis que Lily a lâché la bombe, je ne pense
qu’à ça. Mais je ne sais pas par où commencer. Et quand bien même, je ne
dispose pas des moyens nécessaires pour y parvenir. Je suis perdu. Totalement
largué. Le garçon en moi est toujours amoureux de Lily, en dépit de ce terrible
secret. Mais l’homme, lui, est plus robuste face à la situation. Moins conciliant.
Je ne sais plus comment gérer, ni ce que je dois éprouver.
Pendant l’instant où j’ai retrouvé la chaleur de son corps, la douceur de sa
peau, j’ai été replongé quinze ans en arrière. Les sentiments m’ont submergé,
telle une vague déferlante. J’étais prêt à revoir mes convictions. Peut-être même
à lui pardonner de m’avoir abandonné. Tout s’est écroulé en une seconde. Avec
une seule phrase, simple et concise. Pourquoi ? Comment a-t-elle pu faire une
chose pareille ? Pour faire plaisir à ses parents ? Parce qu’elle ne se sentait
finalement pas prête ? Nous avions pourtant fait tellement de projets ensemble !
Je l’avais demandée en mariage bien avant que je la mette enceinte, elle savait
que mes sentiments étaient sincères. Nous parlions constamment du bébé, je
n’avais qu’une hâte : qu’elle souffle ses dix-huit bougies pour que l’on puisse
enfin officialiser notre union et devenir les parents que nous méritions d’être.
Je ne comprends pas.
J’ai l’impression de me réveiller après des années de coma. Qui est à l’origine
de ce merdier, en fin de compte ? Moi ? Elle ? Son père ou même les habitants
d’Oak View ? Comment cela a-t-il pu se produire ? Je n’aurai sans doute jamais
de réponse à cette question.
Lorsque je reviens dans la maison qui nous sert de planque, seul Tyron est
assis sur le canapé, occupé à regarder la télé. Le bruit de mon sac de sport
tombant sur le sol lui fait tourner la tête.
– Elle a défoncé ton sac de sable en pleurant et là elle dort dans ton lit.
J’attrape une bière dans le réfrigérateur avant de me laisser choir sur le sofa.
J’essaie de me plonger dans le film, mais je n’y arrive pas. Les questions
continuent à fuser dans ma tête et Tyron doit sentir mon désarroi.
– Je lui ai expliqué les raisons de ton absence. Que tu étais anéanti par ce que
t’avait dit son père. Je ne crois pas qu’elle t’en veuille encore. Elle s’en veut,
surtout à elle et à Joseph.
– Et elle a bien raison, maugréé-je sans quitter la télé des yeux.
– Jake…
– Non, Ty’ ! m’écrié-je, soudain. On ne parle pas d’un simple conflit à la
Roméo et Juliette, là ! Elle attendait mon bébé, merde. J’étais prêt à tout larguer
pour elle, pour élever cet enfant. Et j’aurais dû le faire au lieu de l’écouter et
d’aller à la fac. Parce que, au final, rien de bon n’est ressorti de cette histoire.
J’ai été viré de la fédération et ma fille se trouve je ne sais où ! Ils m’ont menti
autant l’un que l’autre. Elle a pris la décision seule, sans me laisser aucun choix.
Elle se sent mal aujourd’hui ? Elle se sent coupable ? C’est tout ce qu’elle
mérite. Écoute, je suis incapable de rester près d’elle pour le moment, je crois
que je vais aller quelques jours à l’hôtel du coin.
– Jake, tu exagères, là…
– Je prendrai des nouvelles et assurerai sa sécurité de loin, déclaré-je en
ignorant son commentaire.
***
Lily se bourrer la gueule ? Je ne l’avais encore jamais vue boire une goutte
d’alcool !
– Elle fait des cauchemars. Essaie de mettre sa main sur ton torse, les
battements de cœur l’apaisent.
– Ça va, nickel.
Plusieurs jours passent sans que je rentre à la planque. Je ne suis pas encore
prêt à affronter le regard de Lily et puis j’ai besoin de savoir où ils en sont, au
FBI. Je cherche des indices avec ce que j’ai sous la main, mais c’est compliqué
quand on est à l’écart de l’enquête. Depuis l’agression de Lily, Davis a pris soin
de ne pas se montrer lors de toutes les transactions d’armes illégales et de drogue
qu’il dirige. D’après nos indications, c’est son premier homme de main qui s’en
charge, mais les fédéraux préfèrent attendre que Blake sorte de sa tanière pour le
cueillir avec le reste de la bande. Au moins un point sur lequel je suis d’accord
avec les manchots.
Elle me manque, putain. Je regrette d’avoir été aussi dur avec elle. Mais c’est
le père en moi qui a parlé, ce jour-là. Le père qui pensait son bébé mort. Je sais
que je devrai lui faire face à nouveau un jour ou l’autre. Mais pour le moment, je
préfère me concentrer sur Davis et tenter de me remettre de tout ça.
Noël approche à grands pas et j’ai encore moins envie de le fêter que les
années précédentes. Lily, elle, prend cette période très à cœur. Elle passe son
temps à décorer la maison, à confectionner des biscuits de pain d’épice et du lait
de poule, d’après ce que me dit Tyron au téléphone. Il s’empiffre tellement qu’il
a dû rallonger ses séances de footing d’une heure. Elle pense peut-être que
s’investir autant l’aidera à oublier ou à se dédouaner. Mais moi, j’ai du mal à
passer outre. C’est ancré en moi au fer rouge. Tyron ne ménage pas ses efforts
pour me convaincre de revenir, mais je refuse à chaque fois, même si ce n’est
pas l’envie qui me manque.
L’affaire Davis traîne et la période des fêtes n’arrange rien. D’après Harper, le
FBI avait une piste qu’ils ont dû écarter, car elle ne tenait pas, finalement. Autant
dire que c’est la merde.
***
Une semaine après mon départ précipité, j’ai décidé de revenir à la planque.
Je me dis que c’est parce que je refuse de m’avouer vaincu, qu’en partant, je la
laissais gagner et il en était hors de question… Mais au fond, je sais
pertinemment que ce n’est pas la seule raison. Elle m’attire comme un aimant et
ça m’agace autant que ça me plaît. En me voyant arriver et déposer mon sac,
Lily a semblé surprise, mais sans un mot pour elle, je suis allé m’enfermer dans
ma chambre. J’y ai découvert quelques T-shirts que j’ai laissés, éparpillés sur les
oreillers. Mon cœur n’a pu s’empêcher d’éprouver une certaine satisfaction à
l’idée que je lui ai manqué au point qu’elle dorme avec mes vêtements, comme
pour combler mon absence.
Depuis deux jours que je suis rentré, je ne lui ai toujours pas parlé. Je n’arrive
pas encore à accepter son aveu. Je ne la méprise pas. Je suis juste…
profondément déçu. La fille que j’ai connue n’aurait jamais laissé faire ça. La
Lily avec laquelle j’ai grandi et dont je suis tombé fou amoureux n’est pas celle
qui a abandonné notre enfant. J’aimerais qu’elle m’explique. Qu’elle me donne
une raison valable à ce qu’elle a fait. Mais chaque fois que l’idée d’aller la voir
pour lui parler me traverse, je me dégonfle. Je crois que j’ai peur des réponses.
Ou de la réaction que je pourrais avoir. Une part de moi reste accrochée à elle et
craint de la perdre en fonction des révélations.
Aujourd’hui, elle a décidé d’aller faire un tour en ville afin d’y acheter je ne
sais quoi. Tyron m’a proposé de les accompagner, mais, évidemment, j’ai
décliné. Je suis en train d’essayer de comprendre le comportement de Davis à
travers le peu d’infos que je possède lorsque quelque chose sur mon écran
d’ordinateur attire mon attention. La caméra thermique que j’ai posée sur le toit
m’informe de la présence d’un homme, dehors. Je bondis immédiatement, sur le
qui-vive. Mon flingue dans la ceinture de mon pantalon, je m’avance doucement
jusqu’à la porte au moment où le mec appuie sur la sonnette. Un œil dans le
judas, je distingue le gringalet à peine adulte habillé en costard, tenant une boîte
en carton. Il regarde à gauche, puis à droite, comme s’il craignait de se faire
repérer. J’attends qu’il ait la tête suffisamment tournée pour ouvrir la porte d’un
coup et l’attraper par le col avant même qu’il ait le temps de comprendre ce qui
se passe. Je le tire à l’intérieur et le colle dos au mur en refermant la porte du
pied. Mon bras sous sa gorge pour l’immobiliser et mon arme pointée sur sa tête,
le gamin semble sur le point de se pisser dessus et en lâche le carton qui fait un
bruit mat en tombant.
Je baisse les yeux vers le paquet avant de les reporter sur lui, méfiant.
– Attends… je…
– C’est quoi, ça ?
– Le cadeau pour Mlle Hayes, répond le gamin. Son père l’a fait envoyer
d’Irlande au bureau, comme le stipule le protocole, et j’ai été chargé de vous le
remettre.
Le type parti, je cogite sous le porche, une bière à la main, lorsque je vois la
voiture arriver. Mon cœur est pris d’un soubresaut lorsque Lily en sort, les mains
remplies de sacs. Je réprime un rire. Elle a vraiment l’intention de les faire
raquer au département.
Je lui réponds par un doigt d’honneur et il me donne une tape sur l’épaule en
passant près de moi avant d’entrer. Lily commence à le suivre, mais je
l’interpelle.
Il est grand temps de jouer cartes sur table, j’en ai assez de tourner autour du
pot.
Elle désigne les vêtements que j’ai spécialement achetés pour elle pour « la
rendre incognito ». J’acquiesce et, en l’attendant, je réfléchis à notre discussion.
J’ai un million de questions à lui poser. Mais je dois me concentrer sur les plus
importantes. Où se trouve Anélya, par exemple. Je ne suis pas sûr qu’elle ait
elle-même la réponse, mais la moindre information pourrait m’aider. Elle
revient, vêtue d’un short en jean blanc et d’un débardeur rose pâle au décolleté
vertigineux. J’en perds mes cordes vocales. Merde, c’était beaucoup plus facile
de lui adresser la parole lorsqu’elle portait ses chiffons. Je dois me ressaisir. Si
elle pense pouvoir me rendre plus docile en s’habillant sexy, elle fait fausse
route. Elle s’assied sur la rambarde et attend que je commence.
Elle met plus de temps à répondre cette fois, et quand je pose mon regard sur
elle, je peux voir des larmes briller dans ses yeux.
– Quand… quand je suis rentrée avec ma mère, après mon premier examen,
mon père était… furieux. Il a littéralement pété les plombs et m’a confisqué mon
portable et mon ordinateur. Ensuite, il nous a dit qu’on devait déménager. J’ai
refusé, au début, je t’assure. Mais deux jours plus tard, j’ai convaincu Haley de
m’emmener à la fac. Et quand je t’ai vu avec cette fille, je… je me suis sentie
trahie. Alors j’ai fait mes bagages et je suis partie avec mes parents.
– De quelle fille est-ce que tu parles ? Je n’avais personne d’autre que toi,
Lily ! Quand ton père m’a dit que tu étais partie avorter, j’ai pété les plombs,
j’ai tout cassé, je suis devenu incontrôlable.
– Arrête, Jake ! s’écrie-t-elle soudain, les larmes roulant sur ses joues. Je t’ai
vu, putain, elle t’a pris dans ses bras devant l’université.
Je fouille dans ma mémoire, faisant remonter les souvenirs quand je finis par
percuter.
Lily-Rose ouvre la bouche, puis la referme. Deux fois de suite. Comme si elle
tentait de me contredire, mais qu’elle n’avait aucun argument.
– Je croyais que… J’étais trop jeune et seule, Jake. Je pensais que tu m’avais
abandonnée, que la pression que les autres mettaient sur nous avait fini par avoir
raison de toi. J’étais anéantie et perdue. Sans compter la pression que je
subissais, à entendre sans cesse que ce bébé ne serait pas heureux, que j’avais
gâché ma vie… Je sais que tout ce que je dirai ne soulagera pas ta haine. Mais je
ne voulais pas abandonner notre fille. J’ai cédé parce que j’ai cru que c’était ce
qu’il y avait de mieux à faire pour elle. Pardonne-moi…
Les larmes dévalent son visage d’ange et je dois admettre que j’ai de plus en
plus de mal à retenir les miennes.
– Ce qui est fait est fait, réponds-je. Je finirai peut-être par comprendre ton
acte, un jour. Mais pour le moment, non. Je suis désolé.
Lily-Rose
Jake est revenu à Oak View lorsque je lui ai dit que mes parents refusaient le
bébé, que j’étais méprisée dans le quartier, subissant les insultes des autres
élèves. Or, quand il est arrivé chez moi, je n’étais pas là et c’est mon père qui lui
a ouvert. Apparemment, celui-ci aurait dit à Jake que j’étais partie à l’hôpital
pour me faire enlever le bébé.
Je n’en ai pas cru mes oreilles. C’était insensé. Mais à en croire le regard de
Tyron, c’était la vérité. Et Jake me l’a confirmé il y a un instant.
Je n’ai pas bougé de la chambre depuis des heures. J’ai l’impression que si je
quitte cette pièce, je perdrai un peu plus de mon Jake. Je reste alors prostrée sur
le lit imprégné de son odeur, serrant mon pendentif en forme de phare contre
mon cœur, et je pleure.
« Je finirai peut-être par comprendre ton acte, un jour. Mais pour le moment,
non. »
Je ferme les yeux et j’imagine les regards émerveillés et les sourires des gens
en voyant mon ventre rond à la place du mépris et des rumeurs qu’ils
colportaient.
Je m’imagine avec Jake caressant mon ventre tout en parlant à notre bébé,
plutôt que seule, à tenter d’ignorer les coups de mon enfant pour ne pas avoir
trop à souffrir de la séparation. Chose absurde parce que, putain, la souffrance
est la même, voire pire, puisqu’on regrette de s’être interdit de profiter de la
grossesse. La culpabilité est dix fois plus intense.
J’imagine ma fille, si belle avec ses petits cheveux roux, ses yeux bleus, dans
les bras de son père. Jake qui la berce en chantant une mélodie d’une voix
chevrotante à cause de l’émotion et des larmes de bonheur inondant l’océan de
ses prunelles. Ça, plutôt que ces femmes qui m’ont pris mon bébé sans même me
laisser le droit de la porter dans mes bras ne serait-ce qu’une minute. Mes cris de
désespoir et ma mère à côté de moi me répétant « Tout va s’arranger » alors que
je savais que non.
Je fonds en larme dans l’oreiller et mon cœur se brise un peu plus à mesure
que la réalité me rattrape. J’ai abandonné Anélya. Ma mère est sans doute morte
de chagrin et de culpabilité. Jake ne me pardonnera jamais. Je donnerais
n’importe quoi pour retourner en arrière. Rien qu’une seule fois.
– Oh, ma chérie, ça fait des jours que j’essaie de t’appeler, j’étais mort
d’inquiétude !
– Pourquoi !? Pourquoi, papa !?
– Parce que figure-toi qu’il est le flic qui me protège depuis plus d’un mois !
Je peux l’entendre faire les cent pas.
Je suis remontée à bloc, prête à en découdre une bonne fois pour toutes. Et il
va en prendre pour son grade.
Je ne parviens plus à contenir mes larmes ni ma colère. J’en veux à mon père
de nous avoir séparés, Jake et moi. J’en veux à tous ces gens qui m’ont méprisée
au point que j’ai dû déménager et faire adopter mon enfant. Je m’en veux à moi
d’avoir cédé à la pression parce que j’avais trop peur d’élever ma fille seule à
16 ans. J’en veux aux services sociaux de m’avoir dit que je faisais le bon choix.
Depuis quand abandonner son bébé, sa chair, son sang, est un bon choix ?! J’en
veux au monde entier, putain !
Jake voudra sûrement retrouver sa fille, mais c’est voué à l’échec. Les
médecins me l’ont enlevée, sitôt qu’elle est sortie de mon ventre, pour la confier
aux assistantes sociales. Maman m’a serrée très fort alors que je hurlais son
prénom, désespérée et anéantie. Ce qui aurait dû être le plus beau jour de ma vie,
avec la main de Jake dans la mienne, s’est avéré être le pire. Je m’en souviens
comme si c’était hier et le trou béant que j’essaie de colmater depuis tant
d’années se rouvre pour saigner aussi abondamment qu’une hémorragie. Je
fonds en larmes, oubliant jusqu’à la présence de mon paternel au téléphone.
– Chérie, je suis tellement désolé, pleure-t-il lui aussi. Je ne pensais pas que
c’était aussi fort entre vous, je croyais que… enfin, vous étiez si jeunes… Ce
bébé est arrivé beaucoup trop tôt… Ma puce, je t’en supplie, pardonne-moi, si
c’était à refaire, je ne le referais pas.
– Au revoir, papa.
Tyron et Emily sont les seuls à me soutenir dans cette histoire. Ma meilleure
amie a été choquée en apprenant la trahison de mon père et elle a même proposé
de venir pour me réconforter. Mais ça l’aurait mise en danger, avec Blake dans
les parages, alors j’ai refusé. Tyron, lui, fait son job. À l’instar de Jake, il prend
son travail très à cœur et je lui en suis reconnaissante. Je ne le connais pas depuis
longtemps, mais je sais que je peux lui faire confiance.
Il entre et secoue la tête en me voyant frapper comme une dingue dans le sac.
– Ça te fait du bien ?
– Pas assez, soupiré-je.
Je continue à frapper le sac alors que mon corps, lui, ne demande qu’à
s’arrêter. Mais je ne peux pas. Tyron soupire bruyamment et va s’asseoir sur le
bord du lit.
– Écoute, Lily, je n’ai pas pour habitude de me mêler de la vie des gens, mais
Jake ne va pas bien non plus.
– OK, OK. Tout ce que je veux dire, c’est que vous souffrez tous les deux en
vous ignorant alors que vous pourriez aller mieux ensemble.
– C’est lui qui m’évite, je te rappelle, grogné-je entre deux respirations.
– Certes, mais vous vous faites du mal alors que vous n’êtes fautifs ni l’un ni
l’autre.
– J’ai abandonné mon bébé, Ty’. Je l’ai porté neuf mois et je l’ai abandonné.
Quel genre de mère fait ça ?
Il se contente de hausser les épaules.
– Une mère adolescente désespérée qui subit la pression des autres. Arrête de
t’infliger ça, Lily, ça va te faire péter une durite, en plus de cette histoire avec
Blake.
Épuisée, je me laisse tomber à genoux et enfouis mon visage dans mes mains
encore gantées. Malgré les nombreuses larmes versées depuis des jours, j’arrive
encore à pleurer. Les bras de Tyron m’entourent les épaules dans un geste
réconfortant.
Je me laisse aller contre son torse, inondant son T-shirt de mes larmes.
– Je vais aller prendre une douche, je pue le rat crevé, dis-je en me relevant.
– Je me demandais quand est-ce que tu allais t’en rendre compte, plaisante
Tyron en arborant une grimace de dégoût qui me fait sourire.
– Je comprends pourquoi tu es le meilleur ami de Jake. Tu es un vrai baume
pour le cœur.
Je lui adresse un sourire triste avant de prendre des affaires propres et d’aller
dans la salle de bains. L’eau tiède détend mes muscles endoloris. Mes phalanges
sont légèrement égratignées à force d’avoir frotté l’intérieur des gants. Je me
sens tellement stupide ! J’ai besoin d’oublier tout ça, au moins pour un petit
moment. J’ai besoin de faire le vide. Je sors de la douche, m’habille et vais
rejoindre Tyron dans la cuisine. Il est en train de préparer des macaronis au
fromage et j’avoue qu’il est excellent cuisinier. J’ouvre le bar et en sors une
bouteille de vodka et deux verres. Il hausse les sourcils.
Je remplis les verres et en bois un cul sec avant de le faire claquer sur le plan
de travail.
Lily-Rose
Que celui qui s’amuse à jouer du tam-tam dans ma tête arrête tout de suite ses
conneries ! On dirait qu’AC/DC a décidé de faire un concert privé dans mon
cerveau. De l’eau. Il me faut de l’eau, j’ai l’impression de me dessécher. J’ouvre
péniblement les yeux. Un vrai parcours du combattant. Le gauche coopère, mais
le droit reste collé. Je me sens poisseuse et j’ai une haleine de poney. Bon Dieu,
mais qu’est-ce que j’ai foutu ? Je tâtonne la place à côté de moi et y rencontre
une main, je crois. Ma seconde tentative d’ouvrir les paupières s’avère plus
productive.
– Jake ?
– Bien dormi, la marmotte ?
Je suis surprise de le voir là, à demi allongé sur le lit en train de regarder la
télé. Mais je suis contente, également. Mon cœur s’affole.
– Pas loin.
– Nom de Dieu… gémis-je en tentant de me lever.
Très mauvaise idée, car soudain mon estomac est pris de spasmes. J’ai juste le
temps de courir jusqu’aux toilettes en me cassant la figure au moins quatre fois
sur le trajet et je vomis tripes et boyaux.
– Ça va ? s’inquiète Jake en me rejoignant.
Je lève les yeux au ciel. En même temps, quelle idée de faire boire un gars
censé me protéger ! Je devais vraiment être pitoyable…
J’opine et les suis jusque dans la cuisine où une odeur de pancakes embaume
l’air. Je m’attable et Tyron m’apporte un café et une assiette de crêpes tandis que
Jake s’assied en face de moi, le journal à la main.
– Tiens, un gars du bureau du procureur est passé pour t’amener ça, hier,
m’informe-t-il en posant la boîte en carton sur la table.
Je devine que c’est le fameux cadeau de mon père et mon cœur se serre. Je
regrette de lui avoir parlé de la sorte, hier, j’étais vraiment en colère. J’ai peut-
être un peu exagéré, mais mon comportement est justifié, je pense. Je sais que
Noël n’est que demain, mais je n’ai jamais été vraiment réputée pour ma
patience. J’ouvre le paquet et y découvre un collier dont le pendentif en verre
renferme une fleur et deux invitations pour un week-end détente dans un spa.
Une lettre accompagne le présent.
Ma chérie,
Tu dois sûrement être très stressée en ce moment, alors voilà de quoi te détendre
un peu.
À l’intérieur du collier se trouve une vraie fleur sauvage irlandaise. Ainsi, tu
auras toujours un bout de moi sur toi.
Je pense à toi chaque jour que Dieu fait.
Tu me manques.
Avec tout mon amour. Joyeux Noël.
Je t’embrasse.
Papa.
– Quoi que tu penses, tu devrais le faire, intervient Jake, comme s’il lisait en
moi.
– Ma puce !
– Bonjour, papa, couiné-je en refoulant les larmes qui menacent de revenir. Je
t’appelle juste pour te remercier pour le cadeau.
– Merci à toi pour la boîte à cigares, elle est superbe. Tu me manques, mon
cœur, si tu savais comme je m’en veux…
– Ce n’est pas à moi qu’il faut présenter des excuses, le coupé-je d’une voix
plus dure que je ne l’aurais voulu. Au revoir, papa.
Je sais que j’en fais tout un pataquès, qu’il reste mon père malgré tout et que
je n’ai pas à me comporter ainsi avec lui. Mais ce n’est pas une petite connerie
qu’il a faite ! Il ne nous a pas seulement séparés, Jake et moi, il a détruit la
famille que nous nous apprêtions à fonder ! Je respire un bon coup. J’ai besoin
de parler à Emily. Il faut que je me confie. Malheureusement, je tombe sur sa
messagerie.
– Est-ce que tu as bientôt fini ? J’ai quelque chose à te dire, m’annonce Tyron
en passant la tête par la porte.
À la lumière de la lampe et des guirlandes que j’ai posées un peu partout dans
la chambre, sa cicatrice qui lui mange presque tout le côté du visage paraît
encore plus impressionnante que d’habitude.
Je sais qu’il est à côté, que je suis en sécurité, mais je ne parviens pas à me
sortir de ce tourbillon de souvenirs, de remords et d’angoisse. Je me sens à
nouveau piégée par mes démons.
Il va me tuer.
« Je te vois. »
Pitié !
Mes mots sont incohérents. Je ne sais plus quoi faire ni quoi penser. Je vois du
sang partout, l’odeur de la mort imprégnant ma peau et mon âme. Je ne me sens
pas bien.
Jake
– Ça va aller, lui chuchoté-je. Il ne pourra pas te faire de mal tant que je serai
là.
Elle se calme peu à peu, mes mots la rassurant. Elle finit par se relever et par
nous dire qu’elle souhaite prendre une douche. Tyron et moi nous éclipsons dans
la pièce à vivre.
– Tu n’aurais pas dû lui dire ça de but en blanc, lui reproché-je. Elle est
encore fragile.
– Je ne pensais pas que ça la ferait autant flipper. Elle avait l’air pourtant
d’aller mieux, ces derniers temps.
– C’est un masque, Tyron.
Je connais Lily. Elle enfouit ses peurs et ses angoisses au fond d’elle pour
donner le change. Elle est comme moi. C’est ce qui la rend aussi forte et qui lui
permet de tenir le coup. Mais elle est terrifiée. La nuit, les souvenirs la
reprennent et font tomber ses barrières.
Lily semble plus sereine après sa douche et elle a décidé de passer son temps
dans la cuisine, à fourrer une dinde beaucoup trop grosse pour nous trois. Je
crois qu’elle veut raviver des souvenirs de moments partagés avec sa mère.
Comme si elle voulait se sentir plus proche d’elle.
C’est quoi, cette connerie encore ? Emily a un lien direct avec le témoin, elle
est donc protégée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, personne ne peut
l’approcher sans avoir affaire à des agents.
– Apparemment, Blake a plus d’un tour dans son sac, râle Tyron.
– Le problème, c’est que le FBI n’est pas sûr qu’il s’agisse d’un coup de
Blake.
– Comment ça, ils ne sont pas sûrs ? Ils sont débiles, ou quoi ? Emily est la
meilleure amie de Lily. De qui d’autre ça pourrait venir ?
Le trajet jusqu’au cimetière se fait dans un silence pesant. Je suis tiraillé entre
l’envie de me taire et de tout lui dire à propos d’Emily. Je déteste lui mentir,
mais une petite voix dans ma tête me dit que c’est pour son bien. Si elle apprend
que sa meilleure amie a été tabassée alors qu’elle est la cible principale, elle
risque de péter encore un câble et de mettre fin au programme, cette fois-ci. Elle
mettrait alors sa vie davantage en danger dans la mesure où elle n’aurait plus de
protection. Et ça, je ne peux le permettre. Hors de question de la laisser seule
dans cette jungle alors qu’on veut la tuer à tout prix pour la faire taire.
Je remarque qu’a contrario, la bague n’orne plus son doigt, mais je ne fais
aucun commentaire.
– Mlle Curtis va bien, elle est juste un peu secouée, mais elle s’en sort. De
plus, on n’est même pas sûrs que ce soit l’œuvre de Davis. Il ne l’aurait pas
laissée en vie.
– Sauf s’il veut attirer l’attention de Lily. Je suis persuadé que c’est lui.
– Le FBI est dessus. Ils sont déjà en train d’enquêter sur les deux agresseurs
qui ont causé votre accident. Contente-toi de protéger ton témoin et tout ira bien.
Lily-Rose
Ses mains viennent se poser sur mes hanches pour me retourner dos à lui.
Elles rejoignent ensuite les miennes tenant toujours l’arme.
Mon pouls est erratique et ma respiration est bloquée. Je n’arrive pas à savoir
si c’est la proximité de Jake qui me rend si nerveuse ou si c’est le fait d’imaginer
Davis face à moi.
Avant même que je m’en rende compte, le coup part pour se perdre dans un
arbre, loin des boîtes de conserve. Je relâche ma respiration.
Il prend la deuxième arme dans son holster et tire six fois d’une main, les
yeux rivés sur mon visage. Je scrute les boîtes qui sont tombées, impressionnée
et effrayée à la fois.
– Comment… ? Tu n’as même pas visé !
– Ce sont des années et des années d’entraînement. J’ai analysé
l’emplacement exact des cibles et je les ai replacées dans ma tête. À ton stade, tu
peux être capable d’en viser au moins une. Allez, vas-y.
– J’ai peur, Jake.
Ça me coûte beaucoup de lui avouer ça, moi qui suis d’ordinaire courageuse
et intrépide. Pour la première fois de ma vie, je suis terrifiée par quelque chose
d’autre que la mort d’un de mes patients.
– Tu peux avoir peur. Tu en as le droit. Mais elle ne doit pas surpasser ton
courage et ta détermination. Écoute, je suis là pour te protéger. Mais je ne suis
pas Superman. Je peux me faire surprendre, moi aussi, comme lorsque nous nous
sommes fait attaquer sur la route, tu te souviens ? Je serai alors hors course, tu
comprends ?
Les larmes perlent au coin de mes yeux quand je hoche la tête. Il faut que
j’apprenne à me défendre. Je ne peux pas rester exposée ainsi, tel un lapin à la
vue d’un aigle. Jake court remettre les boîtes en équilibre sur le tronc d’arbre et,
une fois qu’il est près de moi, je braque mon arme droit sur les cibles.
Je suis ses précieux conseils à la lettre tout en visualisant Blake devant moi.
J’ai encore peur, je l’admets, mais je me dis que je ne risque rien. C’est moi qui
ai l’arme. J’ai le pouvoir. J’appuie mon index sur la gâchette et le silence de la
forêt est soudain perturbé par tellement de coups de feu que je n’arrive plus à les
compter. J’ouvre les paupières. Je crois que je les ai fermées dès le troisième tir.
À côté de moi, Jake rit. Je souris. Il est tellement beau que ça en est presque
indécent.
J’ai le stupide réflexe de jeter un œil dans le canon et Jake m’enlève le flingue
des mains.
***
Notre soirée de Noël se résume à des toasts gourmands, à une dinde farcie aux
marrons avec ses légumes, à une bûche glacée et à du lait de poule. Un fond de
musique brise le silence pesant de la tablée. Je regrette de ne pas pouvoir assister
à la fête annuelle d’Oak View. Je me souviens qu’on y allait tous les ans avec
mes parents, lorsque j’étais petite. Nous participions au concours des mini-sapins
de Noël : on s’alignait avec les autres participants, un petit sapin et des
décorations face à nous, on devait alors disposer les guirlandes et les boules en
un temps record et le plus beau remportait un trophée. Nous avons gagné trois
années de suite.
Cette année, tout est différent. Je ne passe pas cette fête en Irlande avec mon
père, mais totalement recluse de la civilisation, à me cacher d’un tueur qui veut
ma peau. Heureusement, il y a Jake. Cela fait bien longtemps que nous n’avons
pas fêté Noël ensemble. La dernière fois, je devais avoir 15 ans.
– C’est le meilleur Noël de toute ma vie ! ironise Tyron sans doute pour
détendre l’atmosphère assez lugubre.
– Je suis désolée, Ty’, fais-je sincèrement en posant machinalement ma main
sur la sienne.
Un geste qui n’échappe pas à Jake, car il a soudain les yeux fixés dessus.
Rougissante, je reprends ma main et me racle la gorge.
– Je sais que tu aurais préféré passer les fêtes avec ta famille et je t’assure que
j’aurais aimé aussi qu…
– Je t’arrête tout de suite, ma belle, me coupe Tyron. Mon commentaire était
sincère. D’habitude, les fêtes chez moi se résument à une bière devant la télé,
éventuellement accompagnée de mon cher équipier quand il est d’humeur,
sourit-il en regardant Jake qui lève les yeux au ciel.
Je fronce les sourcils, soudain curieuse d’en savoir plus sur mon ami.
– J’ai perdu ma mère quelques années après mon arrivée à Chicago. J’avais
passé la journée avec elle la veille, on a bu un café ensemble, et le lendemain,
mon père m’a appelée pour me dire qu’elle était morte subitement dans la nuit.
Crise cardiaque. Elle avait 47 ans.
Parler de maman me serre toujours autant le cœur, même si j’ai fait mon deuil
depuis dix ans. Je sens le regard de Jake sur moi. Ma mère était l’une des rares
personnes à ne pas le mépriser. Cependant, elle ne le défendait pas non plus. Elle
était… neutre. Mais lorsqu’elle voyait Jake ou sa mère, elle leur souriait en les
saluant. Maman était l’incarnation même de la sagesse. Elle avait tendance à ne
pas trop se mélanger aux autres, mais elle était bienveillante. Si cela n’avait tenu
qu’à elle, elle m’aurait laissée garder ma fille et m’aurait aidée à l’élever. Mais
papa était catégorique et les assistantes sociales n’étaient pas enclines à me
lâcher.
– Bon, assez parlé de deuil, je vous rappelle que c’est Noël, et non
Halloween, s’exclame Tyron en se levant pour débarrasser la table.
Tout en disant ça, il lance un regard malicieux à Jake à côté de moi qui, à en
juger par ses mâchoires serrées, n’est pas vraiment d’accord sur le principe.
Désireuse de jouer avec le feu, j’attrape la main de Tyron qui me fait tourner au
rythme de la musique entraînante. Je me prends vite au jeu, et bientôt, j’en
oublie même mon angoisse de tout à l’heure. J’ondule des hanches sous le regard
mi-amusé mi-contrarié de Jake. Celui-ci finit par se lever et Ty’ en profite pour
me faire tourner à nouveau avec un peu plus de force cette fois, en s’écriant :
– Jake ! Réflexe !
Jake a juste le temps de se tourner vers nous avant que je ne percute son torse
massif. Prisonnière de ses bras, ses yeux si envoûtants scellés aux miens, je ne
bouge plus. Le temps semble soudain s’être arrêté et mon cœur bat la chamade.
– Bon, je vais aller faire pleurer le père de mes futurs gosses, moi, annonce
Tyron à qui je fais à peine attention. Ne relevez pas la tête, surtout.
Ses mains se referment sur mes hanches, mon corps se moule parfaitement au
sien. Je me hisse sur la pointe des pieds afin d’approfondir notre échange, le
rendant plus sauvage, plus passionné. Mes doigts fourragent ses mèches brunes,
le soudant davantage à moi. Mon palpitant est sur le point d’exploser et je sens le
feu du désir grimper sournoisement en moi, annihilant toutes pensées cohérentes.
Les problèmes du passé, ma vie en danger, les querelles… j’oublie tout. Je
m’accroche à lui comme si ma vie en dépendait.
– Attendez au moins que je me dégote une gazelle pour la nuit avant de vous
sauter dessus.
Rougissants, Jake et moi nous éloignons l’un de l’autre. Je ne sais pas ce que
ce baiser voulait vraiment dire pour lui, mais j’ose espérer que ce n’était pas
juste pour la tradition. En tout cas, pour moi, ça ne l’était pas. Je ne peux plus
nier l’évidence. Je suis encore amoureuse de lui et ce, malgré ce qu’il s’est
passé. J’ai passé quatorze ans à me convaincre que je le détestais seulement pour
cacher mes réels sentiments et ainsi m’épargner davantage de souffrance.
En réalité, je n’ai jamais cessé de l’aimer. Et c’est ça, le plus délirant, je m’en
rends compte aujourd’hui. Mais qu’en est-il de lui ? Me déteste-t-il encore ? Ce
baiser était-il sincère ? Je lui lance quelques coups d’œil à la dérobée tout en
dégustant la bûche, mais je ne parviens pas à déchiffrer ses expressions. Tyron et
lui discutent de leur passé commun dans le corps des Marines, puis dans le
domaine de la protection rapprochée. J’écoute leurs anecdotes en tentant de
mettre de côté les questions qui me taraudent l’esprit. Puis vient l’heure des
cadeaux. Durant ma petite escapade à Thousand Oak avec Tyron, je lui ai
discrètement acheté une montre.
Ce qui a le don de nous faire rire tous les trois. Il est vrai que j’aurais fait un
gros trou dans mon compte en banque si je l’avais payée moi-même, alors j’en ai
profité. Tyron me remercie en me prenant dans ses bras avant de m’offrir son
cadeau. Encore une fois, Jake éclate de rire en voyant la façon dont il est emballé
dans un papier cadeau Hello Kitty.
En effet, je n’ai pas besoin de le déballer, on voit la forme des gants de boxe.
Ils sont noirs avec des rayures couleur or au niveau des poignets. Je les enfile et
fais quelques frappes dans le vide.
Je le serre à nouveau dans mes bras avant de me tourner vers Jake qui me tend
un paquet argenté décoré d’un nœud violet. La surprise me gagne. Après notre
altercation, j’étais loin de m’imaginer qu’il m’aurait acheté un cadeau. Je le
remercie en le prenant et mon cœur manque plusieurs battements en découvrant
ce qui se cache à l’intérieur. Je caresse la couverture rose du carnet qui a connu
des jours meilleurs, émue aux larmes, les souvenirs remontant dans ma tête.
Son regard fixé sur moi, Jake répond à son meilleur ami.
– Ce n’est pas n’importe lequel. C’est grâce à ce carnet que nous nous
sommes rencontrés il y a vingt ans.
– Je croyais l’avoir perdu dans les vestiaires, au lycée.
– C’est Jessica Weston, la diva du lycée, qui te l’avait piqué à l’époque,
m’explique Jake. C’est Jessy, son copain, qui l’a récupéré et un jour, à la fac, il
me l’a refilé. J’ai voulu te le rendre, mais…
– Mais j’avais déjà déménagé, terminé-je à sa place.
Sans même lui laisser le temps de se défiler, je me rue dans ses bras. Il paraît
décontenancé sur le coup, mais finit par nicher son nez dans mon cou. Ce bien-
être et cette sérénité qui me submergent lorsque je suis dans ses bras, c’est tout
bonnement indescriptible. Je me sens à ma place. Chez moi.
Je sens le sourire de Jake contre ma bouche tandis que la porte se referme sur
notre ami.
– Jake… attends…
Il s’éloigne et s’assied à côté de moi en passant une main dans ses cheveux
hirsutes. Son soupir et sa langue humectant ses lèvres me déstabilisent au point
que j’en oublie presque la raison de mon interruption.
– Je voudrais juste qu’on mette certaines choses au clair avant de… enfin, tu
vois.
– Ôte-moi d’un doute : on a bien couché ensemble il y a deux semaines,
non ?
– Oui, mais c’était juste avant que tout bascule. Je voudrais savoir ce que tu
ressens, là, maintenant que tu es au courant de tout.
Ma voix se brise sous l’émotion, ma gorge prise dans un étau. Mes yeux sont
embués de larmes et je peux constater que ceux de Jake le sont également. Il se
rassied près de moi. Son regard me transperce l’âme.
Jake prend mon visage entre ses mains et les chasse des pouces en continuant.
– J’ai été en colère contre toi, oui, mais plus maintenant. Aujourd’hui, c’est
après moi que je suis en colère. J’aurais dû te faire confiance, au lieu de croire
les ragots. J’espère qu’un jour tu me pardonneras, Rosie.
– J’ai vécu quatorze ans sans toi et c’était l’enfer. Maintenant que je t’ai
retrouvée, je ne peux plus m’imaginer ne serait-ce qu’une minute sans toi à mes
côtés. Je ne veux pas. Tu es mon oxygène, mon pilier. Mon phare. On va s’en
sortir. Ensemble. Tu es celle qui voit en moi ce que personne n’a jamais pris la
peine de regarder. Je t’aime, Rosie. Depuis et pour toujours.
Chapitre 29
Lily-Rose
Je voudrais que le temps s’arrête. Lorsque nous étions petits et que je venais
de perdre ma grand-mère, j’ai longtemps pleuré dans les bras de Jake. Puis je lui
ai demandé si nous choisissions notre destin ou si la vie nous l’imposait. Il m’a
répondu que d’après lui, nous n’étions que les marionnettes d’un géant. Il nous
faisait marcher, manger, parler, il faisait rouler les voitures… Un peu comme
nous avec les poupées. Il pouvait faire ce qu’il voulait de nous. Nous faire
tomber amoureux et nous donner des enfants. Et, dans le cas de ma grand-mère,
il m’a dit que le géant l’avait seulement installée dans une autre maison de
poupée et que nous la rejoindrions tous, tôt ou tard. Cela a incroyablement
rassuré mon petit cœur d’enfant et je me suis alors imaginé ma grand-mère dans
une autre maison, vivante et heureuse. Il m’a aidée à faire mon deuil beaucoup
plus facilement. Il m’a également révélé que ce géant qui contrôlait notre monde
était capable de jouer avec le temps. Il pouvait l’accélérer, le ralentir et même
l’arrêter.
Je dois être rouge écarlate, perdue dans mes pensées indécentes, car Jake
arbore un rictus moqueur. Décidée à prendre les devants cette fois, je m’assieds
au bord du lit et entreprends de défaire la boucle de son pantalon, mon regard
arrimé au sien.
Lentement, je fais sauter les boutons un à un. Jake se laisse faire et je peux
voir son torse bouger plus vite à mesure que sa respiration devient erratique. Je
tire sur le pantalon sans le quitter des yeux, le cœur battant et le souffle haletant.
Une fois son jean en bas des chevilles, je ne peux m’empêcher de baisser la tête
pour découvrir le renflement impressionnant qui déforme son boxer bleu marine.
Je déglutis avec peine. Je me rends compte que je ne l’ai encore jamais goûté.
Lorsque nous étions ados, je ne me suis jamais résolue à le faire. Sans doute par
timidité ou par peur de mal m’y prendre. Nous n’étions pas expérimentés pour
un sou, alors nous nous contentions d’utiliser nos mains. Aujourd’hui, nous
sommes adultes, et en quatorze ans, j’ai évidemment acquis de l’expérience dans
ce domaine. Tout aussi sensuellement que je l’ai fait avec son pantalon, je fais
glisser son sous-vêtement le long de ses cuisses, révélant son érection érigée
pour moi. Les doigts de Jake viennent caresser mes cheveux. Son regard est
incroyablement intense et empli de désir. Il me désire et il m’aime, surtout. Il ne
m’en faut pas davantage pour me décider à le prendre en bouche. Un râle
profond jaillit de sa gorge lorsque je fais tourner ma langue autour de son pénis
dur et bouillant. J’agrippe ses hanches afin de le prendre plus profondément et je
l’entends siffler entre ses dents.
– Oh putain, Rosie…
À genoux entre mes jambes, il saisit mon mollet droit et l’embrasse, jusqu’à
ma cheville encore entourée de la lanière de ma chaussure. Jake caresse celle-ci
et, muni de son sourire dévastateur, me dit :
– Je veux que tu les gardes pendant que je te fais grimper aux rideaux.
Me voilà nue face à son regard intense de désir et de passion. Mon cœur bat à
tout rompre, le feu embrase chacune de mes cellules. Je n’en peux plus, je le
veux ! Sa bouche se pose sur ma hanche, effleure mon mont de Vénus et, alors
que je crois qu’il va enfin m’embrasser là où j’en meurs d’envie, il remonte sur
mon ventre, le long de mon sternum, puis entre mes seins lourds de désir pour
lui. Le feu en moi se fait plus ardent, agressif.
– Tu m’as rendu fou toute la soirée avec cette robe indécente qui dévoilait
tout ton dos, gronde-t-il avant d’écraser sauvagement sa bouche contre la
mienne.
– Il faudra qu’on aille faire des tests sanguins, juste par mesure de sécurité,
explique-t-il tout en dépliant la protection sur sa longue… très longue…
érection.
– D’accord, soufflé-je.
Il se positionne au-dessus de moi et j’écarte un peu plus les cuisses afin de lui
laisser un plus grand accès à mon corps irradiant.
– Parce que je t’avoue que je déteste porter ces merdes lorsqu’il s’agit de toi.
Prise d’une soudaine audace, je pousse sur son épaule pour lui signifier que je
souhaite changer de position. Il le comprend et se laisse aller sur le dos afin que
je puisse le chevaucher. Un large sourire fend ses lèvres gonflées par nos baisers.
Il prend mes seins dans ses paumes et les malaxe tandis que j’ondule des
hanches sur son sexe à nouveau en moi. J’exerce sur lui le même pouvoir qu’il
avait sur moi un peu plus tôt, en lui embrassant et en lui mordillant le cou, la
mâchoire, les lèvres.
Il fait glisser ses mains dans le bas de mon dos afin de le creuser un peu plus
pour me prendre plus profondément. Je m’agrippe aux oreillers tandis que mon
corps est soumis à une véritable combustion. Je brûle de partout, je n’ai plus
aucune notion de rien. Je suis dans mon monde, à la merci de Jake. Je murmure
des paroles tellement inintelligibles que je n’arrive pas à les comprendre moi-
même. Jake me renverse sur le dos avec virulence et me pilonne sans relâche
jusqu’à ce que je finisse par me laisser emporter dans un cri libérateur par
l’orgasme dévastateur que je voyais arriver depuis un moment. Ses doigts
enlacés aux miens juste à côté de ma tête et les yeux dans les yeux, Jake
m’empale encore, jusqu’à ce qu’il finisse par basculer, lui aussi. S’appuyant sur
ses coudes, il dépose de doux baisers sur ma mâchoire, mon cou, ma bouche. J’ai
le cœur qui palpite encore et la respiration haletante. La sueur colle nos corps,
mais je n’ai aucune envie qu’il se retire.
Mon Jake.
Quand je sors de la douche, Jake est assis sur le lit, ma brosse à cheveux dans
la main. Je hausse un sourcil.
Son regard est lubrique et un sourire coquin fend ses lèvres parfaites.
Je me lève à la hâte pour filer à toute vitesse dans le salon. Là, j’attrape la
petite boîte en argent que j’ai caché derrière un livre, sur une étagère de la
bibliothèque. Je reviens aussi vite dans la chambre et dépose le présent sur les
genoux de Jake. Celui-ci lève des yeux surpris vers moi et je souris.
Jake ne dit rien, mais je sens dans son regard qu’il est énormément touché.
Ces petits bijoux ne sont peut-être que des babioles, mais ils ont infiniment de
valeur pour nous. Je suspends la chaîne à son cou et il me dépose un doux baiser
sur les lèvres.
– Ce qui nous unit tous les deux, dit-il, c’est indescriptible. Incommensurable.
– Je n’aurais jamais pensé pouvoir surmonter cette épreuve, un jour. Et encore
moins ensemble. Mais on l’a fait, Jake.
– J’y pense tout le temps, tu sais ? À notre bébé.
Il sèche mes larmes clandestines du pouce. Je peux voir la tristesse dans son
regard.
Touchée par ses mots, je me laisse aller contre lui et il me berce telle une
enfant que l’on console. Il a souffert plus que moi, et pourtant, c’est lui le plus
fort de nous deux. Il dépose un baiser à la base de mon cou et je frissonne.
Comme j’aime quand il touche ce point sensible !
– Tu sais ce qui est le plus étonnant dans cette histoire ? C’est que pendant
quatorze ans, une partie au fond de moi était persuadée que notre enfant était en
vie. J’essayais de me convaincre que ce n’était pas le cas, que je délirais. Mais
cette idée restait ancrée en moi. J’ai eu tort de péter un plomb. Je suis désolé.
D’autres larmes descendent le long de mes joues et il les chasse, elles aussi.
– Je ne veux plus te voir pleurer. Plus de tristesse en tout cas. C’est du passé,
d’accord ? Occupons-nous de notre avenir.
Ma planche de survie.
Je sombre.
Nos visages ne sont qu’à quelques centimètres l’un de l’autre et son souffle se
mêle au mien. Cette bouche est un véritable appel à la luxure. Et je n’y résiste
jamais. Je me rapproche jusqu’à butiner ses lèvres douces. Il me rend chaque
baiser avec tendresse. Le lien entre nous est plus fort que jamais. Il approfondit
notre contact en mêlant sa langue à la mienne et la température de la pièce ne
tarde pas à augmenter à nouveau. Sans éloigner nos lèvres, je me mets à genoux
et emmêle mes doigts dans ses cheveux. Ses mains viennent presser mes fesses
rebondies sous le peignoir, affolant mes hormones. Confiante et de nouveau sur
les rails, je m’appuie sur lui pour l’inciter à s’allonger sur le lit.
Jake
Le soleil forme une aura autour du corps nu de Lily et je m’en délecte depuis
une bonne heure. Elle est tellement belle que c’en est presque irréel. Nous avons
fait l’amour pratiquement toute la nuit. Nous avions tous deux besoin de mettre
les choses au clair dans nos têtes. De vérifier que le lien qui nous unit n’est pas
seulement une attirance physique. C’est beaucoup plus que ça. Cette connexion
que nous avions lorsque nous étions plus jeunes est encore là, ancrée en nous. La
flamme brille toujours en dépit de ce qu’il s’est passé. Je l’aime tellement,
putain ! J’avais 11 ans la première fois que mon cœur a fondu pour elle.
Seulement 11 ans ! À cet âge-là, nous ne sommes même pas censés connaître la
définition de l’amour. Or, moi, si. Je n’en avais pas conscience à l’époque, mais
plus les années passaient, plus je découvrais que les sensations que je ressentais
en présence de Lily n’avaient rien à voir avec une simple attraction amicale. Ce
n’est pas donné à tout le monde de trouver l’amour de sa vie aussi jeune. Hélas,
il y a eu cette énorme coupure dans notre histoire, mais je compte bien passer le
restant de mes jours à rattraper ce temps perdu. Je veux être celui qui la protège,
qui la soutient et qui la chérit de tout son cœur. Elle est celle qu’il me faut. La
seule que j’aime vraiment.
– Ma femme dort encore dans mon lit. Elle n’a pas refait de cauchemar, alors
je la laisse se reposer un maximum.
– Elle est plus solide quand tu es près d’elle. Ce… lien qui vous unit… C’en
est presque flippant.
– La fille qui fera chavirer mon cœur n’est pas encore née, mon pote.
Changeons de sujet, ce genre de discussion me donne de l’urticaire. Ils ont une
piste sur Davis.
Depuis, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Ce mec est
un vrai fantôme. Il prend soin de ne pas se salir les mains, envoyant ses sbires
faire le sale boulot. Il gère un réseau énorme, mais il est assez intelligent pour ne
laisser aucune trace derrière lui. Il sait qu’il est recherché, il prend donc
davantage de précautions et ne se montre que lorsqu’on s’y attend le moins. S’il
a pris le risque de s’exhiber face à ces randonneurs, c’est qu’il voulait qu’on le
voie. Que l’on sache qu’il était à cet endroit. J’en mets ma main à couper. Ce
type a une idée derrière la tête et je vais trouver laquelle. En attendant, protéger
Rosie est mon seul et unique but. Si elle tombe dans les sales pattes de Davis,
elle est morte, c’est certain. Et ça, il en est absolument hors de question.
Interloqué, je garde le silence. Blake Davis, l’un des plus gros criminels et
trafiquants que l’Amérique ait jamais connus depuis des lustres s’est laissé
appréhender ? C’est une blague. Il y a forcément anguille sous roche. Je connais
assez Davis pour le savoir.
Blake Davis derrière les barreaux. Après tout ce temps à essayer de lui mettre
le grappin dessus, il est maintenant hors d’état de nuire. Néanmoins, mon
instinct me dit que ça cache un truc. Je ne sais pas pourquoi, je ne le sens pas.
***
Rosie remonte ses poings et frappe sans ménagement, concentrée sur son
exercice. Je vois bien qu’elle est à bout, mais elle n’abandonne pas pour autant.
Et c’est ce que j’aime le plus chez elle. Sa ténacité. Sa détermination. Nous
sommes juchés en haut d’une falaise, avec la vue sur cette splendide vallée où
nous avons fait l’amour la nuit dernière, face au coucher du soleil. C’était
splendide. Un spectacle que je ne suis pas près d’oublier. Voilà deux jours que je
gamberge afin de percer les réelles intentions de Blake Davis. Lily voit bien que
je ne suis pas dans mon assiette, mais je la rassure en prétextant un surmenage
ou en la distrayant pour lui faire oublier son inquiétude. Lorsque nous lui avons
dit que Blake Davis avait été arrêté, le soulagement a immédiatement envahi son
visage. Elle a réellement changé depuis la nouvelle. Elle sourit davantage et
semble avoir moins peur dans la rue. Ça me fait plaisir de la voir ainsi, même si
au fond j’ai encore des doutes sur cette histoire de reddition. Blake sait
parfaitement qu’on a assez de preuves pour le coincer. Rien que l’enregistrement
de l’audition de Ramirez, il y a trois ans, peut le faire tomber pour trafic. Que
cherche-t-il, à la fin ?
Ses assauts deviennent de plus en plus forts et précis et je ne peux en être que
satisfait.
– Parce que le risque zéro n’existe pas, chérie. Davis a des hommes partout, et
même si nous en avons arrêté une partie, on n’a pas trouvé son dernier repaire.
Nous ne sommes même pas sûrs qu’il n’en reste qu’un d’ailleurs.
– Ty’, tu me remplaces, s’il te plaît ? dis-je en ôtant les protections pour les
filer à mon coéquipier.
– Elle est parfaite, cette fille, sourit Tyron. Une adorable petite femme.
– Ouais, vas-y mollo sur les compliments, si tu veux garder tes dents,
réponds-je en passant un bras possessif autour des épaules de Rosie.
Je sais qu’il ne fera jamais rien qui puisse me blesser, mais j’aime marquer
mon territoire.
***
En revanche, en ce qui concerne Rosie, c’est chasse gardée. J’analyse tous les
regards masculins que nous croisons, autant pour m’assurer que nous ne sommes
pas pris en filature que pour vérifier qu’ils ne reluquent pas ma copine comme
un vulgaire morceau de viande. Un seul regard de ma part suffit à faire baisser
les yeux des plus téméraires – et stupides.
– Pas la peine de faire ton macho, ils ne vont pas me bouffer, ricane Rosie.
– Permets-moi d’en douter.
Elle lève les yeux au ciel en secouant la tête. Tyron, lui, est devant nous et
mate le cul de chaque fille que nous croisons.
Il suit des yeux une nana en roller avant de se tourner vers nous.
Un groupe de filles se retourne sur lui avant de glousser entre elles. Je resserre
mon emprise sur Lily.
Lily pique un fard et mon cœur manque un battement. C’est incroyable l’effet
que cette fille me procure. Nous prenons place sur le sable chaud, face à l’océan
majestueux qui s’étend sur des kilomètres. Une vue juste paradisiaque avec
laquelle j’ai grandi. Tyron part louer une planche de surf pendant que Lily et moi
nous déshabillons. Comme si elles avaient un radar à muscles, une dizaine de
paires d’yeux de femmes se posent sur mon torse nu. Un coup d’œil en direction
de Lily dont le chemisier est à moitié enlevé et qui mitraille du regard les
voyeuses m’indique qu’elle les a remarquées, elle aussi. On peut déceler sa
jalousie à dix kilomètres à la ronde. Je m’assieds à côté d’elle, laissant le soleil
réchauffer ma peau, et m’esclaffe, tout sourire.
Cette fois, c’est moi qui ai droit au regard noir et mon sourire s’élargit.
Elle ignore mon commentaire et retire ses vêtements, m’offrant une vue
parfaite sur son petit cul rebondi et ses jambes si douces. À côté, le panorama de
l’océan est une simple flaque d’eau. Une décharge électrique me tend le corps et
je dois me concentrer pour m’éviter une érection en public. Surtout qu’il y a des
gosses pas loin… Ah putain… Voilà qu’elle défait sa queue-de-cheval et qu’elle
secoue sa chevelure brune. Je me jette sur elle. Mon soudain aplomb nous fait
basculer. Elle se retrouve allongée sous mon corps, ma bouche recouvrant la
sienne dans un baiser passionné et fougueux. Elle prend l’initiative de
l’approfondir en y introduisant sa langue. Ce que j’aime lorsqu’elle se sent assez
confiante pour prendre les devants. Je l’embrasse ensuite sur le menton, dans le
cou.
– Il y a des chambres pour ça.
Nous nous tournons vers Tyron qui vient de nous rejoindre avec sa planche de
surf sous le bras. Il la plante dans le sable pour enlever son T-shirt. Son torse
basané couvert de cicatrices laisse Lily pantoise. Elle me lance un regard mi-
choqué mi-fasciné.
Il n’attend pas de réponse et court déjà vers l’océan comme un gamin qui
découvre l’eau pour la première fois. Des femmes se retournent sur son passage,
admirant son corps et regrettant sûrement pour la plupart de s’être mariées.
Tyron les remarque aussi et en joue beaucoup. Je secoue la tête en souriant.
Sacré bonhomme !
La simple idée que nous puissions être de nouveau séparés me serre le cœur,
mais je prends sur moi. La date du procès de Davis se rapproche inexorablement
et je devrais en être heureux. Je me console en me disant que nous parviendrons
bien à nous octroyer du temps ensemble, d’autant plus que je compte bien
prendre enfin les vacances que je mérite.
– Parce que je bande comme un dingue, lui soufflé-je avant de poser mes
lèvres sur les siennes.
Elle sait parfaitement l’effet qu’elle a sur moi et elle en profite. Ses doigts
glissent le long de mon dos jusqu’à mon short et l’excitation m’électrise. Elle
veut jouer à ça ? Pas de problème.
Elle me repousse d’une main sur le torse et ce contact n’arrange en rien mon
problème hormonal.
Vous imaginez ce que ça fait pour un mec de taper un sprint, non seulement
avec une gaule d’enfer, mais en plus avec sous les yeux une déesse aux courbes
plus que parfaites et un cul rebondi qui bouge à chacune de ses foulées ? Je vous
le dis, cette femme va me tuer. Les vingt mètres qui me séparent de l’océan sont
un véritable parcours du combattant puissance dix. Fort heureusement, je suis
plutôt rapide et je ne pense pas que les gens remarquent la déformation de mon
short. Je rattrape Rosie en un rien de temps. Elle a déjà les pieds dans l’eau et
crie lorsque je la hisse sur mon épaule. Son rire si contagieux emplit toute la
plage avant que je nous fasse tomber dans l’océan.
Mes mains sur ses hanches, je la rapproche de moi. Comme si elle lisait dans
mes pensées, elle noue ses jambes autour de ma taille et mon sexe se retrouve
collé au sien, avec nos maillots comme seuls remparts. Elle m’embrasse et
l’excitation me provoque une nouvelle décharge jusque dans mon caleçon.
Un peu plus loin, des rochers forment une petite crique à l’abri des regards.
Parfait pour une petite séance anatomique en toute discrétion.
– Tu te souviens du feu de joie que nous avons fait sur la plage, le jour de tes
seize ans ? murmuré-je à l’oreille de Lily toujours accrochée à moi, tout en nous
entraînant vers la calanque.
– La nuit où nous avons fait l’amour pour la première fois.
– Je rêvais de le faire dans l’océan. J’avais tellement envie de toi que je
n’étais même pas sûr de pouvoir attendre que l’on soit rentrés.
Je la colle contre une pierre, la protégeant des vagues avec mon dos large.
Puis je sens ses mains caresser mon ventre avant de plonger dans mon short. Un
grognement rauque sort du fond de ma gorge lorsqu’elle s’empare de ma queue.
– Eh bien, monsieur Hayes, je crois que votre vœu est sur le point de
s’exaucer.
Chapitre 31
Jake
Je me sens comme un lion en cage. Je déteste savoir que cette enflure est là-
dedans avec elle. L’envie de rentrer de force me démange, mais Harper a été
catégorique : aucun officier n’a l’autorisation d’assister à l’audience.
Je suis planté là, devant les portes du tribunal de Chicago avec Tyron et des
agents du SWAT. Nous prenons nos précautions en matière de sécurité renforcée.
Davis a tellement d’influence qu’il ne serait pas étonnant de devoir affronter une
horde de truands. Nous épions donc les journalistes qui attendent la sortie des
protagonistes tels des vautours, à l’affût de la moindre miette d’info qui pourrait
leur valoir un scoop.
Oh ça, je sais qu’elle va aller jusqu’au bout de son témoignage. Elle me l’a
assez répété durant ces derniers temps. Ce que je redoute, c’est le regard qu’il
doit sûrement porter sur elle, en ce moment même. Ma pauvre Rosie doit être
morte de trouille malgré le plan de sécurité, et moi, je suis là, comme un con,
impuissant. Je donnerais n’importe quoi pour pouvoir entrer dans cette foutue
salle. Je me rassure en me disant que le FBI et le SWAT ont bien fait leur boulot
en débusquant un autre repaire de Davis, dans le Nevada. D’après les analyses
pointues des profileurs, c’était le dernier. Nous avons officiellement démantelé
son putain de réseau de trafic. Aucun des terroristes n’a survécu et les filles sur
lesquelles ses chimistes psychopathes testaient les produits ont été prises en
charge par l’équipe médicale et les survivantes seront rendues à leurs familles.
Blake Davis est donc bon pour un aller simple pour la Supermax de l’Illinois.
Je devrais en être satisfait. Mais c’est loin d’être suffisant pour mon côté
surprotecteur. Si cela ne tenait qu’à moi, ce serait la piquouse directe sans passer
à la barre du tribunal. Injection létale, basta, terminé, on n’en parle plus. Or, ce
que je pense, ils n’en ont rien à battre.
– Il n’y a rien à signaler et je crève la dalle, tu veux quelque chose ? me
demande Tyron.
Je déteste que mon équipier fasse des entorses aux règles. Mais je dois
admettre que c’est long, cette merde, et ce soleil de plomb n’arrange rien.
Je n’ai presque pas dormi ces dernières nuits et la caféine est devenue ma
meilleure amie. Plus la date du procès approchait, plus le sommeil de Lily était
agité. Même les battements de mon cœur ne suffisaient plus à l’apaiser. Je l’ai
soutenue, rassurée du mieux que je pouvais, mais j’ai l’impression que, ça non
plus, ça ne suffisait pas. Que ça ne suffira jamais.
– Alors, écoute-moi bien, mon pote. Ta femme, elle est forte. Je crois même
que c’est la nana la plus forte que je connaisse. Elle a été témoin d’un meurtre.
Elle a même failli y laisser son cul. Et malgré ça, elle a continué à vivre, à
sourire. Elle a même réussi à retomber amoureuse de toi, putain. Alors oui, elle
doit sûrement flipper en ce moment, mais elle sait que tu l’aimes. Que tu es là
pour elle et que tu la soutiens.
– Je n’ai jamais vu un couple aussi barbant que le vôtre. Sérieux, vous puez
l’amour à mille kilomètres ! Mais putain, je vous envie. Vous êtes l’essence
même du bonheur. Et en dépit de ma réputation de baiseur invétéré, j’espère la
rencontrer moi aussi, cette foutue âme sœur.
Désormais, j’ai une femme qui m’aime et une fille quelque part qui ne sait
sans doute pas qu’elle a été adoptée.
Je ne sais pas pourquoi j’ai avoué ça. Il faut croire que Tyron est une sorte de
Jiminy Cricket à qui je peux tout raconter sans craindre d’être trahi. Cela fait
deux semaines que je me tue à la tâche dans l’espoir de la retrouver. Je n’ai pas
encore envisagé de rencontre. Je veux juste savoir qui elle est, ce qu’elle est
devenue. Si elle a les cheveux de sa mère ou mes yeux. Apprendre que l’on a
perdu un enfant, c’est atroce. Mais savoir au bout de quatorze ans de deuil que
ledit enfant est en vie et qu’il est quelque part dans le monde l’est tout autant. Je
suis conscient que Lily risque de m’en vouloir à mort si elle découvre le pot aux
roses, mais je refuse de rester les bras croisés. Au moins juste pour m’assurer
que notre fille est en bonne santé et heureuse.
Si je lui ai dévoilé mon histoire avec Lily, je n’ai rien dit à propos de ma fille.
Je crois que je ne réalise pas trop que je suis réellement père, pour le moment. Je
veux garder ce secret encore un peu plus longtemps.
– Ils ne lui ont peut-être pas donné le nom que Lily lui avait choisi.
– Possible. Mais elle m’a dit qu’elle avait supplié les services de l’enfance
d’au moins lui laisser le choix du prénom, mais elle-même n’est pas sûre qu’ils
l’aient écoutée.
Je termine mon café et jette le gobelet qui atterrit dans la poubelle un peu plus
loin. Tyron pose une main réconfortante sur mon épaule.
Je le regarde en souriant.
Les heures passent et je ronge mon frein tant bien que mal. Je regarde ma
montre toutes les cinq secondes, comme si les aiguilles allaient avancer plus vite
si je gardais les yeux rivés dessus. Mais j’ai plutôt l’impression qu’elles bougent
à peine. J’en ai marre de rester là. De ne rien savoir. De ne pas voir ma Rosie.
Mon attention est soudain attirée par un homme habillé tout en noir, la capuche
de son sweat rabattue sur sa tête. Il s’avance vers le palais de justice et mes
muscles se tendent immédiatement. Il plonge alors sa main dans la poche de sa
veste, et au moment où je m’apprête à lui braquer mon flingue dessus, le type
sort un téléphone et passe devant nous. Je relâche la pression. Tyron a également
senti le coup foireux. Je ne suis pas tranquille pour autant. Je ne sais pas
pourquoi ce type me paraît bien louche. Paranoïa ou instinct, je ne saurais dire,
mais le fait qu’il parle au téléphone sans quitter le bâtiment du regard ne me
rassure pas. Il finit par se tirer, mais j’ai pu apercevoir son visage pendant une
fraction de seconde.
Les portes finissent par s’ouvrir, et dans un bordel pas possible, les vautours
s’agglutinent aussitôt autour des représentants de la justice. Mon regard cherche
illico celui de ma belle. Je monte encore quelques marches. Puis je la vois.
Elle a les yeux rougis, mais ne pleure pas. Elle se fait bousculer dans tous les
sens par ces foutus journalistes. Je les pousse pour me frayer un chemin et l’idée
de sortir mon arme pour les faire reculer me traverse même l’esprit tellement je
suis sur les nerfs. Je grogne contre le reporter qui vient de me foutre son satané
micro dans la tête et continue de foncer tel un bélier. Enfin, je la touche. Je la
protège de mes bras et l’aide à descendre les marches et nous sortons enfin de ce
cercle de volatiles charognards à la recherche du moindre scoop.
Je la serre dans mes bras. Putain ce qu’elle m’a manqué. Quatre heures se
sont écoulées et pourtant j’ai l’impression que ça faisait quatre siècles.
Nous ne disons rien pendant un moment avant que je m’écarte pour prendre
son visage en coupe et examiner son regard.
– Est-ce que ça va ?
Elle renifle, mais hoche la tête. Davis lui a fait peur, je le vois dans ses
prunelles. Ce fils de pute a dû jubiler dans son siège et il a de la chance que je ne
le croise pas parce que j’ai bien envie de lui refaire le portrait.
– Je veux rentrer chez moi, murmure-t-elle si bas que j’ai du mal à l’entendre.
Chez elle. Pas chez nous. J’avais complètement oublié qu’avant cette histoire
de programme, nous avions une vie chacun de notre côté. Je n’ai aucune idée de
comment je vais gérer la suite. Est-ce qu’elle veut toujours de moi ? Je n’ai
aucune envie de la laisser. Je veux qu’elle rentre avec moi, en Californie.
Pourquoi évite-t-elle soudain mon regard ? Elle me cache quelque chose, je le
sais. Je le sens. Je lui dépose un baiser sur le front avant de partir affronter les
journalistes. Je décide de mettre mes doutes de côté. Pour l’instant. Elle a plus
besoin de mon réconfort que je n’ai besoin de ses réponses.
Je te protège, ma Rosie.
Lily-Rose
– N’ayez pas peur, a tenté de me rassurer M. Shepard. Ils ne peuvent pas vous
voir.
À peine sortie, je cherche Jake des yeux. Mais avec tous ces journalistes qui
nous sautent dessus, pointant leurs micros sous nos nez et hurlant des questions
auxquelles je ne comprends pas un mot, j’ai du mal à garder la tête froide. Mon
cœur pulse dans ma poitrine. Je me fais bousculer, j’ai peur. Je me sens perdue.
J’ai envie de leur hurler de dégager. Mon avocat les repousse, et soudain, des
bras réconfortants m’enveloppent. Je lève la tête pour voir Jake. Il pousse tout le
monde tel un bulldozer, mon petit corps fragile protégé sous sa masse
musculaire. Tyron l’a rejoint et se charge de faire avancer maître Wilson. Les
avocats de la défense sortent à leur tour et les journalistes s’éloignent.
Jake s’arrête en bas de l’escalier et me serre dans ses bras. C’est comme si
tout le poids que je portais jusque-là sur mes épaules s’envolait. Plus d’angoisse,
plus de boule dans le ventre, plus de larmes. Seulement du soulagement, de la
sérénité et un énorme sentiment de sécurité. Je sais que dès qu’il sera loin de
moi, la peur reprendra sa place dans mon esprit, alors je profite de ce câlin un
maximum.
Je veux qu’il me prenne dans ses bras et qu’il ne me lâche plus jamais. Je
veux qu’il me dise que tout va bien. Que je n’ai plus rien à craindre.
***
Nous sommes dans la voiture qui nous ramène au bureau du procureur afin de
clôturer officiellement le programme de protection des témoins. Jake est au
volant et le silence qui règne dans l’habitacle est pesant. Les images de
l’audience refusent de quitter ma tête. Son regard démoniaque et son sourire
machiavélique. J’en ai eu des frissons tout le long du procès. Pendant la pause, je
me suis enfermée dans les toilettes et j’ai craqué. Dans ma tête, je revivais la
même scène d’il y a trois mois.
« Je te vois… »
Je sursaute.
Je tourne la tête vers Jake. Il est toujours concentré sur la route, pas décidé à
engager la conversation.
– Il a pris dix ans, finis-je par avouer.
– Quoi ?
– Il a pris dix ans de prison. Il a seulement été reconnu coupable de
proxénétisme et de trafic de drogue.
– C’est quoi, cette connerie ? peste-t-il. On sait tous que c’est un tueur en
série, bordel ! Tu en es le témoin irréfutable !
– Ses avocats étaient coriaces. On… On a trouvé des traces de Rohypnol dans
mes analyses de sang lorsque j’ai été hospitalisée. Du coup, cela a discrédité
mon témoignage
– Chérie, je respecte le métier que tu fais, mais c’est du chinois pour moi.
C’est quoi, une drogue ?
– En quelque sorte, oui. C’est une benzodiazépine présente dans les
somnifères et on l’utilise aussi dans les anesthésies générales. À forte dose, ça
peut causer des étourdissements et un manque de discernement. Mais c’est
absurde, je ne me suis jamais droguée, Jake, tu le sais bien.
Jake souffle et se passe la main dans les cheveux, l’air nerveux. Il ne me lance
pas un seul regard, mais je ne le connais que trop bien.
La colère bout en moi. Que les avocats ne me croient pas est une chose. Ils
font leur boulot. Mais Jake… mon petit ami… l’homme que j’aime depuis que
j’ai 10 ans… Non. Je ne le supporte pas.
Il réduit la distance entre nous et prend mon visage en coupe. Son regard bleu
accroche le mien.
Je renifle en hochant la tête. Il me prend dans ses bras et, cette fois, je me
laisse aller contre lui.
Son regard ne croisera plus le mien. Ses complices ont tous été tués ou
arrêtés.
Mais d’un autre côté, je ne veux plus être séparée de Jake. Je l’aime. De tout
mon cœur. Mon âme est liée à la sienne. Depuis et pour toujours.
Il garde les yeux rivés droit devant lui. La tension commence à monter en moi
et l’envie de le secouer m’envahit. Mais il va parler à la fin ?!
– J’ai peur, OK ? finis-je par exploser, moi aussi. (Ses yeux me scrutent
comme deux ronds de flan.) On n’est ensemble que depuis trois mois et je…
– Techniquement, on l’est depuis quinze ans ! me coupe-t-il, buté, et je lui
lance un regard éloquent. Notre rupture n’avait pas lieu d’être, ajoute-t-il pour se
justifier.
– Et pourtant, on a rompu. Et nous avons grandi, mûri. On s’est détestés
pendant quatorze ans. J’ai besoin de faire connaissance avec le nouveau Jake,
tout comme toi avec la nouvelle Lily.
– Ouais, bah, ce n’est pas avec une distance de trois mille kilomètres qu’on va
réapprendre à se connaître !
Je me couvre le visage avec mes mains, sentant les larmes monter. Une fois
calmée, je reprends en soupirant.
Jake finit par me regarder. Ses yeux ont repris leur couleur douce.
– Je comprends, Rosie. Mais tu sais bien que la distance, ce n’est jamais bon
dans un couple.
– On était pourtant loin l’un de l’autre quand tu es parti pour la fac. Et sans
cette histoire de grossesse, on aurait continué à se parler à distance.
– Il y a une légère différence de kilomètres, tu ne crois pas ? C’était déjà dur
avant alors que nous étions dans le même État. Imagine maintenant.
Ses doigts frôlent ma joue et récupèrent une larme qui s’est échappée.
– Non, certainement pas. Mais je ne veux pas non plus être loin de toi. J’ai
passé quatorze ans à survivre malgré ton absence. J’ai retrouvé la moitié de mon
cœur. Je n’ai plus envie de passer ne serait-ce qu’une minute sans toi. On ne peut
malheureusement pas rattraper le temps perdu, mais on peut continuer à écrire
notre histoire là où elle s’est subitement interrompue.
Chapitre 33
Lily-Rose
La déclaration de Jake me fait chaud au cœur. J’ai une envie folle de lui dire
oui, que je veux venir vivre avec lui à Los Angeles et reprendre notre histoire,
comme il vient de le proposer. Mais d’un autre côté, j’ai aussi construit une vie,
ici, à Chicago. Je me suis attachée à beaucoup de personnes, j’ai trouvé du
réconfort auprès d’elles durant la période la plus noire de ma vie et je ne suis pas
encore prête à leur dire au revoir. Du moins, pas tout de suite.
– Est-ce que tu veux bien m’accompagner quelque part avant qu’on aille chez
Emily ? quémandé-je. J’aimerais te montrer une part de moi que tu ne connais
pas encore.
Son regard intense ancré dans le mien, Jake me caresse la joue du pouce. Mon
cœur s’emballe.
Je lui indique donc le chemin jusqu’au foyer pour jeunes en difficulté dans
lequel j’étais bénévole… avant. Avant toute cette pagaille. Ces jeunes ont vécu
des histoires toutes plus cruelles les unes que les autres. Pour la plupart, il s’agit
de gamins battus ou abandonnés par leurs parents et d’adolescentes enceintes.
Jake semble surpris lorsque je lui explique que je travaillais ici lorsque je n’étais
pas à l’hôpital.
Ashley est une femme élégante et sans défauts. Toujours tirée à quatre
épingles – tailleur et talons hauts –, les cheveux blonds relevés en un chignon
sophistiqué et avec un maquillage qui lui donne dix ans de moins, elle respire la
classe et la grâce. Mais elle cache une terrible histoire derrière son sourire
impeccable. Issue de parents junkies, Ashley a eu énormément de mal à
décrocher de la drogue malgré les cures. Puis elle a rencontré Richard. À
l’époque, il était son thérapeute et ils ont eu littéralement le coup de foudre l’un
pour l’autre. Il l’a sortie de la débauche, ils se sont mariés avant de décider de
fonder une famille.
Mais si l’amour les rendait heureux, leurs tentatives afin de devenir parents se
sont avérées très difficiles et semées d’embûches. Plusieurs fécondations in vitro
ont été réalisées, et lorsque l’une d’elles a enfin marché au bout de sept ans,
Ashley a fait une fausse couche à cinq mois de grossesse. Cela a été un sacré
coup dur pour le couple, au point qu’ils en arrivent à parler divorce. Mais
l’amour a été plus fort que tout. Il y a dix ans, ils se sont finalement tournés vers
l’adoption et, par miracle, une jolie petite fille a illuminé leur vie.
– Ça va.
C’est un mensonge. Depuis mon agression, ma vie a changé. Depuis que j’ai
retrouvé Jake, mon monde a basculé. Et depuis que je l’ai quitté, j’ai
l’impression de m’enfoncer dans un gouffre sans fin. Non, ça ne va pas. Mais si
je dis la vérité, j’ai peur de perdre l’infime espoir que tout ira mieux un jour et de
sombrer pour de bon. Je me dis que ma vie ne s’arrête pas là, je dois
m’accrocher.
– Dis-moi, qui est ce beau jeune homme qui se laisse vernir les ongles par les
filles ?
– C’est Jake.
– Ton amour de jeunesse ?
La directrice sourit.
Elle me prend dans ses bras et je finis par laisser libre cours à mes larmes de
bonheur et de tristesse en même temps.
– LILY !!!!!
Je me retourne juste à temps pour voir arriver une tornade blonde qui me
saute dans les bras.
Je lève les yeux au ciel et rabats mon haut pour permettre à l’adolescente
d’admirer le souvenir de l’arme de Davis. Je m’efforce de ne pas me replonger
dans ce souvenir douloureux, autant physiquement que psychologiquement.
– La vache, tu as dû morfler !
– Ça pique un peu, tempéré-je.
Rachel est comme ça. Affectueuse, empathique, altruiste. Une vraie force de
la nature, comme Ashley, sa maman adoptive. Elle me lâche et son regard dévie
vers Jake. Les petites filles ont finalement réussi à lui attacher quelques cheveux.
Il est ridicule, mais il se prête au jeu pour leur faire plaisir et ça me touche
beaucoup.
Je hoche la tête.
– Lui-même.
– Mmh, si j’avais dix ans de plus et s’il ne t’appartenait pas, j’aurais tenté ma
chance. C’est un missile atomique, ton mec.
– Oui, mon mec, vilaine, plaisanté-je en lui pinçant la joue.
– Dis, maman, tu pourrais me prêter vingt dollars pour ce week-end.
– Seulement si tu me promets de m’aider à planter le reste des géraniums dans
le jardin.
– Oh, maman !!
– C’est ça ou rien.
– D’accord… soupire Rachel avant de prendre le billet que sa mère lui tend et
de lui faire un câlin. Je t’aime.
La jeune adolescente vient souvent après les cours pour nous donner un coup
de main dans l’organisation de sorties ou de fêtes dans le but de récolter de
l’argent pour l’association. Et à chaque fois, je ne peux m’empêcher de me dire
qu’elle ressemble beaucoup à Ashley alors qu’elles n’ont aucun lien de sang.
Grande et élancée, Rachel est une pro de la natation. Elle en a d’ailleurs fait son
sport principal et rêve de décrocher une médaille olympique, un jour. Ses longs
cheveux blonds descendent en cascade dans son dos et elle a les mêmes yeux
noisette que sa mère. Elle est très câline et adore s’occuper des enfants. C’est
d’ailleurs ce qu’elle part faire après m’avoir serrée dans ses bras une dernière
fois.
Nous rions quand quelque chose tirant sur le bas de ma veste m’oblige à
baisser la tête. J’aperçois alors la petite tête brune de Noah, un bambin de 4 ans.
Il est arrivé ici l’année dernière après que la police, alertée par les voisins qui
rentraient de vacances et qui ont entendu des pleurs, l’a trouvé seul dans
l’appartement de sa mère. D’après les médecins, le pauvre petit était livré à lui-
même depuis environ trois jours et il s’était nourri de tout ce qu’il avait pu
trouver à sa portée pour survivre, jusqu’à ne plus rien avoir. Je me baisse pour le
prendre dans mes bras et lui plante un baiser sonore sur la joue.
– Salut, toi !
– Tu reviens à la maison ? me demande-t-il, le regard plein d’espoir.
Il me fait un gros câlin et je finis par le reposer pour qu’il retourne jouer.
– Tu leur as beaucoup manqué à eux aussi, dit Ashley alors que nous
regardons tous ces enfants blessés par la vie reprendre peu à peu goût aux
bonnes choses qu’elle apporte.
Je ressors du centre, le cœur lourd à l’idée de quitter ceux que j’appelle « mes
enfants ».
Jake
Plus maintenant.
J’ai peut-être l’air d’un clébard à ne plus pouvoir me passer d’elle, à ne plus
pouvoir vivre sans elle, mais je n’ai jamais prétendu que j’étais le genre de gars
qui cache ses sentiments par fierté. J’ai toujours été droit avec les filles. Et
encore plus avec Lily-Rose. Avec elle, tout est toujours plus clair. Mes
sentiments sont bien là, je n’ai pas peur de les montrer.
Elle veut donner le change et je ne suis pas dupe. Mais je décide d’en rester
là. Pour l’instant.
Elle hoche la tête et je redémarre non sans un goût amer dans la gorge. J’ai
adoré passer ces quelques heures dans ce centre avec elle. C’est l’une de ses
facettes que je ne connaissais pas et j’apprécie qu’elle l’ait partagée avec moi. Je
me serais bien passé de la séance coiffure-manucure des gamines, mais ça m’a
fait plaisir de leur servir de cobaye. Voir leurs yeux pétiller de malice m’a fait
comprendre que j’aurais pu connaître cela avec ma propre fille. Je n’en veux
plus à Lily même si j’aurais aimé qu’elle ne renonce pas à sa maternité. Le passé
appartient au passé, je ne veux me concentrer que sur l’avenir, désormais. Avec
Rosie. J’ai envie d’entrer davantage dans son monde. Je veux qu’elle me laisse
une place dans sa vie.
Les portes s’ouvrent enfin et nous nous engouffrons dans la cabine. L’odeur
sucrée de Lily-Rose embaume rapidement l’air. Je suis au fond, le dos collé
contre le miroir et je la regarde, impuissant. Je ne peux pas décider à sa place
même si je le voudrais bien. Je ne comprends pas son changement de
comportement. Est-ce que c’est le fait d’avoir revu les enfants qui la met dans
cet état d’indécision ? A-t-elle encore peur de Davis ? Est-ce seulement le
contrecoup des événements ? Je ne me laisse pas le temps de trouver une
réponse à ces questions et me précipite vers elle. C’est plus fort que moi.
J’enroule mes bras autour de son petit corps frêle et colle mon torse à son dos. Je
dégage sa nuque pour y déposer un baiser avant de lui souffler à l’oreille.
– Ne m’oblige pas à jouer au roi du silence alors que l’on ne se verra peut-être
pas pendant plus ou moins longtemps.
Je lève les yeux au ciel. Superman ? Rosie, elle, rougit jusqu’à la racine des
cheveux et se contente de hausser les épaules.
Emily nous fait entrer, non sans me lancer un regard mi-dubitatif mi-meurtrier
quand je passe devant elle. En clair « si tu lui as fait du mal, je te coupe les
couilles ». En imaginant la douleur, ma bite en rut il n’y a pas deux minutes se
ramollit.
– Bienvenue dans mon antre ! Enfin, je veux dire chez moi, se sent-elle
obligée de préciser à mon attention. Vous voulez boire quelque chose ? Vodka ?
Bière ? Whisky ?
Je lance un regard effaré à Lily. Il est à peine dix-huit heures ! Elle m’adresse
seulement un sourire.
– De l’eau suffira pour moi, dis-je en m’asseyant à côté de Lily sur le canapé
d’angle en tissu gris.
Je regarde autour de moi. L’appartement n’est pas grand et la décoration est
dans les tons gris et crème. Charmant. Puis je remarque qu’un silence anormal
s’est installé. Je regarde Rosie qui me fixe avec un air indéchiffrable.
Embarrassé peut-être ? Je tourne la tête vers Emily. Elle est au bar et me scrute
d’un air outré. Qu’est-ce que j’ai dit encore ? Je reporte mon attention sur ma
copine et mes yeux lui demandent une traduction, ce qu’elle comprend.
Je hausse un sourcil. Et ? Les gens n’ont pas le droit de boire de l’eau sous
prétexte qu’Emily Curtis déteste ça ?
Emily sert trois coupes de champagne et nous les amène sur un plateau avec
un bol d’amuse-gueule.
– Un, tu n’es plus en service étant donné que tu as amené le témoin devant le
tribunal sans aucun bobo, explique Emily. Deux, ce n’est pas un ou deux verres
qui vont te coucher, je pense que tu es plus robuste que ça. Et trois, ma meilleure
amie est enfin libre et ça se fête !
Elle se tourne ensuite vers la chaîne stéréo et Gloria Gaynor entame « I Will
Survive ». Lily lève les yeux au ciel tandis que j’étouffe un rire.
– Ta copine est folle à lier, glissé-je à l’oreille de Lily tandis que son amie
commence à onduler des hanches en tenant sa coupe de champagne en l’air.
À première vue, on n’a pas l’impression qu’elle s’est fait agresser deux
semaines plus tôt. Je comprends pourquoi elle et Rosie sont amies. Elles sont
pareilles. Forte et déterminée.
Elle dit cela en fixant Lily et je suis persuadé qu’un message se transmet entre
elles.
– Pourquoi pas, accepté-je non sans lancer un regard dubitatif à Emily qui
vient de pousser un petit cri aigu.
– Tu fais quoi ?
– Je suis à l’hôtel, pourquoi ? Tu es où, toi, j’entends de la musique ?
– Je suis chez Emily. On fait une soirée, tu nous rejoins ?
– Envoie l’adresse.
Mon sauveur sonne à la porte dix minutes plus tard. Je lui ouvre parce que
Lily et Emily sont trop occupées à danser sur du Rihanna. À peine l’ai-je fait
entrer que son regard se perd sur la robe moulante noire d’Emily.
– Merci de m’avoir invité, mec, me dit mon ami sans pour autant quitter la
métisse des yeux.
Je ne sais pas pourquoi, mais je crois que ça va être une longue, très longue
soirée.
Il est plus de minuit, la musique résonne encore dans les enceintes et les
cartons de nos pizzas ainsi que beaucoup trop de cadavres de bières jonchent la
table basse et le comptoir de la cuisine. Je suis en train de danser dans les bras de
ma copine au rythme de Calum Scott. Je ne connaissais pas cette chanson, mais
je me rends compte qu’elle me parle et que les paroles collent parfaitement à ma
relation avec Rosie.
Lily est un peu pompette, mais encore quelque peu lucide, car elle prend mon
visage entre ses petites mains douces et m’oblige à la regarder. Ses yeux sont
étincelants de tendresse. Je n’ai pas besoin de lui expliquer à voix haute, elle a
remarqué ma détresse intérieure. Parce qu’elle me connaît.
Elle me donne un baiser du bout des lèvres, aussi douces que la caresse d’une
plume.
– Ramène-moi à la maison.
Ses mots me surprennent autant qu’ils m’emplissent d’une joie immense. Elle
veut rentrer avec moi. Je souris. Elle sourit. La chanson se termine sur un baiser
tendre et langoureux.
– Il y a des chambres pour ça, bande d’obsédés ! les rabroue Rosie tandis que
je jette les cartons de pizzas et les bouteilles de bière à la poubelle.
Tyron se lève, mais retombe sur Emily qui rit aux éclats. Heureusement, il a
eu le réflexe d’amortir sa chute avec ses mains. La deuxième tentative est tout
autant un échec et nous ne pouvons nous empêcher de nous foutre de sa gueule.
Leur marathon est un vrai fiasco. Ils sont tellement déchirés qu’ils trébuchent
plusieurs fois avant d’atteindre la porte. Puis Lily et moi nous retrouvons seuls
dans le salon. J’éteins la musique et l’aide à déplier le canapé afin de nous faire
un lit pour la nuit avant d’aller nous brosser les dents dans la salle de bains. Avec
notre doigt en guise de brosse à dents, mais c’est déjà ça.
Je pose mes mains sur ses hanches en pressant mon bassin contre ses fesses
rebondies et lui embrasse le cou. La voilà coincée entre mon corps et le lavabo.
Mes lèvres parsèment des milliers de baisers sur la peau de Lily. Son parfum
m’enivre, telle une bonne dose de coke. Cette femme est mon héroïne. Ma
drogue. Ses doigts se perdent dans mes cheveux et tirent dessus. Ses
gémissements alimentent les pulsations de mon cœur qui fait descendre le sang
droit dans mon érection en un temps record. Bordel, plus le temps de l’amener
au salon.
– Tu étais sérieuse tout à l’heure ? m’enquiers-je alors que je lui brosse les
cheveux assis sur notre lit de fortune.
– Un nouveau départ.
– Un nouveau départ, approuve-t-elle.
Tout va bien aller maintenant. Il ne peut en être autrement. Blake Davis est
derrière les barreaux, et lorsque le FBI sera en possession de toutes les preuves
l’incriminant dans les meurtres, il le sera pour le restant de sa vie.
Nous finissons par nous blottir l’un contre l’autre. Elle a la tête posée sur mon
torse nu tandis que je fais tendrement danser mes doigts dans sa chevelure
humide. La quiétude qui plane entre nous ne tarde pas à être perturbée par des
gémissements provenant de la chambre d’Emily.
Lily pouffe.
– Ça ne risque pas, elle est du même acabit. Elle ne parvient même pas à se
décider entre hommes et femmes.
Je fais les yeux ronds. Comme si elle lisait dans mes pensées, Lily relève la
tête pour me regarder. La lune reflète la beauté indécente de ses traits.
– Ne t’inquiète pas. Elle ne s’est jamais intéressée à moi. Je ne suis pas son
genre et elle n’est pas le mien.
– Me voilà rassuré, dis-je avec un sourire. Tu crois qu’ils vont s’arrêter un
jour ?
Nous échangeons un dernier baiser avant de nous endormir dans les bras l’un
de l’autre.
***
Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit. Je l’ai passée à réfléchir, à cogiter sur
Blake Davis. L’histoire n’est vraiment pas claire. Pourquoi s’est-il rendu ?
Savait-il pour le Rohypnol ? Se doutait-il que le témoignage de Lily ne serait
pas pris au sérieux à cause de ça ? Ce connard a une idée derrière la tête et ne
pas savoir ce que c’est me met dans une rage folle.
Cette perspective ne me ravit pas, mais je n’ai pas le choix. Je dois le voir.
– Tu as l’air à l’ouest.
Pour appuyer mes dires, je la fais basculer sur le dos avant d’écraser ma
bouche sur la sienne. Mes mains viennent s’immiscer sous son débardeur, mais,
malheureusement pour moi, elle n’est pas dupe et me repousse.
– Arrête de vouloir me distraire pour éloigner le sujet. Qu’est-ce qui ne va
pas ?
– Je peux tout entendre, Jake. Moi aussi, je suis là pour toi, tu sais ?
– J’ai du mal à croire aux motifs qui ont poussé Davis à se rendre. Je ne crois
pas qu’il en ait marre de cavaler, comme il l’a si bien dit lors de son audience
préliminaire.
– Tu crois qu’il serait assez fou pour sacrifier dix ans de sa vie en taule
pour… faire diversion ?
– Je n’en sais rien, je…
Elle me rattrape, son corps nu enveloppé dans le drap, alors que je m’apprête
à sortir de l’appartement.
– Jake, mais…
– Je reviens. Je t’aime.
– Bonjour, que puis-je pour vous ? me demande-t-elle sans lever les yeux de
son ordinateur.
– Bonjour, je voudrais voir Blake Davis, s’il vous plaît.
– Désolée, les visites pour ce prisonnier n’ont pas encore été autorisées.
– Ah, Hayes, maintenant que je vous tiens, j’aimerais vous féliciter pour votre
mission. Vous avez fait du bon boulot.
– On ne peut pas en dire autant de vos hommes, raillé-je. Si Davis ne s’était
pas rendu, nous serions encore là-dessus.
– C’est pour cela que je ne cracherais pas sur une éventuelle intégration dans
une de mes équipes.
Il se présente à la femme qui m’a refoulé il n’y a pas cinq minutes avant de
revenir vers moi.
J’acquiesce d’un hochement de tête, trop énervé pour répondre à voix haute.
Davis s’installe, menotté, un large sourire étirant ses lèvres.
Son sourire s’élargit et je dois user de mes forces pour ne pas laisser la partie
sombre en moi sortir de sa cage. Je me dis que Lily n’apprécierait pas que je
redevienne le petit con bagarreur que j’étais avant. Bizarrement, cela m’apaise
autant que ça m’agace. Je refuse de penser à elle. Pas alors que j’ai cet enfoiré
devant moi.
C’est la question que je me pose depuis que j’ai su comment ils l’avaient
appréhendé. Il était présent cette fois et il ne s’est pas enfui. D’après ce que
Harper a appris, Davis s’est contenté de mettre les mains en l’air sans rechigner
alors qu’on lui passait les menottes. Et je connais trop cette enflure pour savoir
que cette soudaine coopération avec les forces de l’ordre cache quelque chose.
Davis me regarde toujours avec son air amusé. Comme si nous étions de bons
vieux copains qui se retrouvaient après de longues années.
Je ferme un instant les yeux pour faire disparaître les images que le démon en
moi ne cesse de me montrer. Je pense aux victimes que j’imagine avoir été
mutilées, connaissant ce connard. Aux articles de presse qui décrivaient la façon
dont il les tuait. Et savoir que cela l’amuse commence à me faire sombrer dans la
déraison. Je rêve de lui sauter à la gorge. De lui asséner des coups comme je l’ai
fait à Brett, le footballeur que j’ai défiguré il y a quatorze ans. Peut-être même
bien pire.
Des idées de torture viennent aussi s’ajouter à mon trip inhumain. Je veux lui
enlever les globes oculaires à la petite cuillère. Le brûler à vif avec un tisonnier.
Lui arracher les ongles un par un avant de m’attaquer à ses dents. J’ai envie de le
dépecer vivant.
Il illustre sa stupide idée en écartant les bras autant que les menottes attachées
à ses poignets le lui permettent pour mimer une banderole. Voyant que je ne suis
pas du tout réceptif à son délire de psychopathe, Blake se penche sur la table en
métal, essayant de capter mon regard.
– Tu ne trouverais pas ça génial ? Toi et moi. En haut de toutes les affiches.
Ils pourraient même produire des films sur nous. Nous serions tous les deux au
sommet de la gloire !
Je tente de garder une voix calme et posée, mais il faut dire que c’est
compliqué quand on a un adepte du meurtre en face de soi.
– Vous avouez donc être l’auteur de tous ces meurtres ? relève Anderson.
– Tu sais bien que je l’ai déjà, la gloire, répond-il en ignorant la question du
capitaine. On parle de moi dans tout le pays. Je parie que mon arrestation fait
encore la une des journaux à cette heure-ci. Ce que je veux, c’est que tu me
rejoignes. Ce n’est pas ton salaire minable de Marshal qui va t’aider à survivre.
Tu n’as jamais pensé à habiter dans une superbe villa sur les hauteurs face à
l’océan ? Faire des fêtes endiablées sur ton yacht, fumer des cigares cubains et
te taper toutes les gonzesses dont tu as envie ?
Blake penche la tête en arrière pour rire derechef. Je déteste qu’il se foute de
ma gueule ainsi, mais je prends sur moi. Me faire sortir de mes gonds est son but
principal. Et je ne lui ferai pas ce plaisir. Davis finit par reprendre son sérieux et
une lueur sournoise brille dans ses iris.
Je retire ce que j’ai dit. C’est la parole de trop et le monstre en moi parvient à
franchir cette putain de porte. La mention de ma mère me fait voir soudain rouge
et, enragé, je me lève d’un bond et envoie valser la table contre le mur.
Autour de nous, les autres détenus et leurs familles sont évacués. Les cinq
gaillards parviennent tant bien que mal à me ramener vers la sortie, mais une fois
devant la porte, j’entends Blake déclarer.
– Tu sais que j’ai raison, Jake. On est pareils, toi et moi. C’est une question de
gènes.
Quoi ??!
J’ai juste le temps de lui envoyer un coup de poing qui lui broie le nez dans
un craquement sonore avant d’être tout à coup pris d’une décharge électrique au
niveau des côtes. Affaibli et le corps endolori, je tombe au sol, Anderson me
dominant avec son visage rouge de colère et un taser dans la main.
Putain, mais ça veut dire quoi, ça ??! Comment sait-il que ma mère est
morte ??
Lily-Rose
La maison de Jake est plutôt chouette. Située dans le West Los Angeles, elle
offre une vue panoramique sur l’océan Pacifique sans pour autant être une
maison bourgeoise. Elle est tout ce qu’il y a de plus simple avec sa façade beige,
son porche abritant une petite table ronde et deux chaises dépareillées. Jake
s’empare de ma valise tandis que je porte mon précieux carton et m’invite à
monter les marches du perron. Je n’ai pris que le strict nécessaire en matière de
bagages pour le moment. Je ne sais pas encore où je vais, je tâtonne, et une fois
sûre de ce que je veux vraiment, je ferai venir l’ensemble de mes affaires restées
à Chicago. Heureusement pour moi, je louais un appartement déjà meublé, c’est
déjà ça en moins à transporter.
Outre mon amour irrévocable pour Jake, ma peur de vivre dans la ville où est
emprisonné mon bourreau a été la raison de mon départ.
Je ne regrette pas mon choix. Je suis heureuse avec Jake. Je retrouve un peu
du garçon que j’ai connu mélangé à l’homme qu’il est devenu. Même si la peur
de souffrir me noue encore un peu le ventre, les paroles d’Emily à la soirée
d’hier, alors que Jake téléphonait à Tyron, m’ont permis de me remettre en
question.
– Refuser d’aimer par peur de souffrir, c’est comme refuser de vivre par peur
de mourir. Arrête de te poser des questions et fonce, merde, m’a-t-elle dit.
S’il n’est jamais très bon de suivre les conseils d’Emily quand elle est sobre,
en revanche, elle sait se montrer très philosophe lorsqu’elle a un coup dans le
casque. Aussi je l’ai écoutée et je la remercie de ce précieux conseil on ne peut
plus réaliste.
– Il fait lit au moins ? Parce que, si j’ai bien compris, depuis qu’on a
manifesté pour bénéficier du droit de vote, la galanterie n’est plus de mise.
Je souris. Il sourit. Je me noie dans son regard. Il plonge dans le mien. Nos
cœurs battent à l’unisson. Nos âmes ne font plus qu’une. Nos lèvres s’épousent à
la perfection. Ses mains glissent le long de mes fesses et, sans rompre le baiser,
je me retrouve avec les jambes autour de ses hanches.
– Le seul tour du propriétaire que j’ai envie de faire là, maintenant, c’est celui
de ton corps.
Ses doigts s’enfoncent entre mes parois humides et je ne tarde pas à grimper à
vitesse grand V vers l’orgasme. Celui-ci me ravage de toute sa puissance et je
me laisse submerger par ces sensations atomiques. Il remonte ensuite vers moi,
mais au lieu de lui enlever son pantalon, je l’allonge sur le dos et m’assieds à
califourchon sur son érection encore emprisonnée.
– Mon chou, tu sais très bien que c’est moi qui porte la culotte entre nous.
Je parsème de baisers son torse nu, de haut en bas, m’attardant sur la longue
cicatrice qui lui barre les pectoraux.
Mais nous vivons. Nous survivons l’un pour l’autre. L’amour nous aide à aller
mieux. À refaire confiance. Les sentiments rallument la flamme. Elle est
toujours là et elle brille encore. Comme si elle était simplement en veille ces
dernières années.
Il est ma force.
La passion monte en nous. Nous gémissons ensemble tandis que nos deux
corps bougent en rythme. Je le sens partout en moi, dans chacune des cellules de
mon corps. Je ne suis plus qu’une boule de feu sur le point d’exploser. Je suis
une grenade dégoupillée. Jake me pilonne de plus en plus fort et mes parois se
resserrent autour de lui. Ses lèvres emprisonnent mes seins, à tour de rôle.
Au-dessus de tout.
Jake jouit à son tour dans un râle profond et on ne peut plus masculin, que je
fais mourir contre ma bouche. La tension redescend, mais ni lui ni moi n’avons
envie de bouger. Toujours à califourchon sur lui, je me sens bien. Tellement bien.
En sécurité et sereine. Amoureuse et heureuse. Ses doigts glissant sur mon dos
me font frissonner. Je suis apaisée. L’oreille collée contre son torse, j’écoute les
battements frénétiques de son cœur qui me murmurent des mots doux. Des mots
qui me font du bien. Des mots qui pansent cette douleur que je traîne depuis tant
d’années.
Je finis par ressentir une sensation de fourmillements dans les jambes, aussi je
me décide à libérer Jake de mon corps et m’allonge à ses côtés. Le soleil brille
haut dans le ciel, inondant la chambre d’une douce chaleur.
Comme si c’était une sorte de mot magique, mon intimité se contracte à cette
idée plus qu’alléchante. Bordel, qu’a-t-il fait de moi ? Je n’étais pas non plus
prude, mais ça vire à la nymphomanie, là ! En même temps, avec un tel homme
à ses côtés, impossible de ne pas penser constamment à lui lécher les abdos.
Entre autres choses… Beaucoup d’autres choses…
– Tu sais que je suis plus à l’aise sur le sable que dans l’océan.
– Tu sais qu’avec moi tu ne risques rien, contre-attaque-t-il. Ou peut-être juste
une invasion de chatouilles.
Je n’ai pas le temps de bondir hors du lit que Jake me saute dessus. Je me
tortille sous ses doigts en hurlant et en riant jusqu’aux larmes.
– Ça m’avait manqué, confesse-t-il une fois qu’il m’a enfin lâchée. Ton rire
franc et nos jeux d’ados.
Je lui caresse la joue tout en le couvant d’un regard énamouré. Le regard que
je n’ai jamais réservé qu’à lui.
– Tu m’avais manqué, toi aussi. Et tu sais ce qui me manque encore plus ?
– Quoi ?
– Tes blagues pourries !
– Ah ! J’en ai une pour toi. Que s’est-il passé en 1111 ?
– Aucune idée…
– L’invasion des Huns… Les 1, tu vois ?
– Tu sais ce qui me fait réellement rire en fait ? Ce ne sont pas vraiment tes
blagues, mais la tête que tu fais lorsque tu les racontes ! Tu as l’air tellement…
sûr de ta connerie, qu’on ne peut qu’en rire.
***
Je suis une vraie quiche en surf. Je peine déjà à rester en équilibre sur la
planche, alors pour ce qui est de surfer les vagues… Si je tiens plus de dix
secondes, c’est un miracle ! Jake s’est fait un malin plaisir à me voir tomber
dans l’eau tel un cachalot. Il a eu beau m’expliquer comment faire, je ne suis pas
arrivée à appliquer ses instructions. Au final, je suis restée assise sur ma planche
à admirer son corps musclé et vif fendre l’océan. J’en ai pris plein les yeux.
Son regard est posé quelque part au-dessus de la télévision. Mon cœur rate un
battement lorsque je comprends qu’il parle de mon carton. L’objet le plus
précieux que j’ai en ma possession. Je me lève pour aller le chercher avec une
certaine appréhension. En fait, je crains sa réaction quand il découvrira ce que
cette boîte contient. J’aurais peut-être dû penser à la ranger dans un coin. Mais il
est trop tard maintenant. Et puis il mérite de savoir. Ça lui appartient à lui aussi,
un peu.
– Une… une sage-femme a vu à quel point j’étais mal à l’idée de… enfin, elle
m’a offert quelques photos en douce.
Une larme coule, puis une autre, que je chasse rapidement. J’ai l’impression
de faire quelque chose de mal. De ne pas avoir le droit de sangloter. De n’être
qu’une hypocrite qui pleure l’absence de sa fille alors qu’elle l’a lâchement
abandonnée.
– Hey, murmure Jake en écartant une mèche de cheveux de mes yeux. Où est
passée la femme qui m’a dit hier de ne rien regretter ?
Il pose ma tête contre son torse. J’écoute son rythme cardiaque, le son le plus
mélodieux qui soit. Les larmes coulent sans que je puisse les retenir et mon cœur
est lourd. Lourd de chagrin. De remords et de colère. Je suis encore en colère
contre mon père, même si une partie au fond de moi sait qu’il a fait ça dans le
but de me protéger. Je ne sais pas si je pourrai lui pardonner un jour.
Lorsque ses doigts se referment sur la petite boîte en velours bleu, je retiens
ma respiration. Il l’ouvre et mes yeux s’emplissent à nouveau de larmes. Voilà
quatorze ans que je n’ai pas ouvert cet écrin. Quatorze ans que j’ai enfermé cette
bague avec l’intention de ne plus jamais y retoucher. Jake renifle à côté de moi,
mais il retient ses larmes. Je crois que c’est encore plus dur pour lui que pour
moi.
C’est peut-être une vieille bague en toc trouvée sur un marché aux puces,
mais elle signifie beaucoup plus pour moi.
Infiniment plus.
Et, au fond de moi, j’espère qu’un jour elle reprendra sa place autour de mon
annulaire.
Chapitre 36
Lily-Rose
Ce matin, je suis réveillée par un drôle de bruit. Encore un peu dans le gaz, je
me frotte les yeux et me penche pour regarder au sol. Je ne peux retenir un
sourire lorsque je vois la petite voiture télécommandée qui bute contre le lit. Je
retourne soudain vingt ans en arrière. J’attrape le petit mot accroché sur le pare-
brise.
Suis-moi.
Sans plus attendre, je sors du lit, enfile un legging et marche derrière le jouet.
J’ai l’impression de retomber en enfance et je me sens tout excitée. J’arrive dans
le séjour et ce que je vois me remplit d’émotions. Jake est assis à la table qui
regorge de victuailles. Il est frais comme un gardon, la manette de la voiture
dans les mains. Quand il me voit, il la pose et vient m’enlacer avant de me
donner un long et doux baiser.
Oh ! Nous sommes le treize, déjà ? Dans les bras de Jake, j’oublie toute
notion du temps. J’ai l’impression d’être dans une bulle incassable et
intemporelle.
Je m’installe avec lui au milieu de tous ces fruits frais, des pancakes, des
œufs… Il a même pensé aux tulipes que je hume en me délectant de leur parfum.
– Il faut dire que c’est un jour spécial, aujourd’hui. On n’a pas tous les jours
31 ans.
Sa remarque sur mon âge lui vaut un regard courroucé et il sourit.
– Je ne me suis pas encore regardée dans le miroir, mais je suis sûre qu’une
tonne de rides se sont creusées pendant la nuit.
– Tu seras toujours la plus belle, pour moi. Même quand on sera vieux et
séniles.
– Tu sais que t’es un vrai romantique, toi ? T’as jamais été du genre bad boy
comme la plupart des gars au lycée. Tu étais droit et tu ne courais pas après les
filles. C’est ce qui m’a toujours plu chez toi.
– Pourquoi passer son temps à chercher des cailloux quand on a trouvé une
pierre précieuse ?
Mon cœur se gonfle d’amour et les papillons virevoltent dans mon ventre.
Que répondre à ça, honnêtement ? Il a beau avoir la carrure d’un homme fort et
insensible, quand il s’agit de moi, il est tendre et attentionné. Même s’il sait
parfois se montrer arrogant et borné. J’aime autant ses qualités que ses défauts.
Après le petit déj, Jake et moi passons la journée à flâner dans Los Angeles. Il
a tout prévu pour mon anniversaire. Le pique-nique au bord de la plage avant de
nous mesurer à la course sur des Jet-Skis. Son ego ne m’a laissé aucune chance
quant à la victoire, pas même pour mon anniversaire, le bougre ! Il a également
organisé une randonnée à cheval dans Griffith Park. Tout le long de cette
journée, nous ne nous lâchons pas. Main dans la main, bouche contre bouche,
nous prenons des photos et il parvient même à me convaincre de faire l’amour à
l’ombre d’un grand arbre, loin des regards indiscrets. C’était magique. Comme
toujours. Nous faisons maintenant face au sublime coucher du soleil californien,
allongés dans l’herbe sèche, et nous ressassons le passé, évoquant nos souvenirs
heureux et les autres, un peu moins bons…
– Tout le monde disait que tu m’avais lâché pour un autre. Que tu avais avorté
et que tu ne voulais plus de moi. Je ne le croyais pas. Mais en même temps… tu
ne revenais pas. Contrairement aux messages que je t’envoyais. Je tombais tout
le temps sur ta messagerie. Et les doutes s’insinuaient en moi comme un putain
de poison.
– C’était lors d’un match de foot, reprend Jake. Brett était un mec de la fac de
Boston, mais il côtoyait des gars d’UCLA. Il était en rogne parce qu’on les avait
déjà battus. Il m’a sorti un truc dégueulasse et je suis parti en vrille. Il a atterri à
l’hôpital et j’ai été viré de la fédération. À cet instant, ma carrière de footballeur
était finie. Anéantie.
Tyron m’a déjà raconté cette histoire, plus ou moins. C’était pendant
l’absence de Jake après que je lui ai révélé l’existence de notre fille, peu avant
Noël. Mais son ami n’est pas rentré dans les détails, estimant que c’était à Jake
de le faire lorsqu’il serait prêt. À cet instant, en entendant cette histoire de la
bouche de mon petit ami, chargée en émotions, je ne peux que culpabiliser
encore plus. Je m’en veux à moi et à mon père. À tous ceux qui ont causé notre
perte. Je prends alors Jake dans mes bras.
– Je suis désolée. Je m’en veux tellement, si tu savais !
Il prend mon visage en coupe et embrasse mes joues, chassant les larmes qui
ont coulé à mon insu.
Il dit cela tout en plantant son regard dans le mien. Il veut me convaincre
autant que se convaincre lui-même. Je presse doucement mes lèvres contre les
siennes pour étayer ses paroles. J’ai foi en nous. Je veux qu’il sache que je suis
là pour lui, moi aussi. Et que plus jamais je ne le quitterai. Pas un seul instant. Il
colle son front au mien et me demande en murmurant :
Ma gorge est soudain prise dans un étau et je m’éloigne un peu en fronçant les
sourcils. Je sais très bien de qui il parle, mais je refuse de jouer sur ce terrain.
Regarder les photos est une chose. Parler ouvertement de ce que j’ai fait en est
une autre.
– Bien sûr que oui ! Comment peux-tu douter d’une chose pareille ?
– Pardon, je suis désolé, je suis maladroit. C’est juste que… j’ai du mal à
comprendre… à me faire à l’idée…
– On m’a persuadée durant toute ma grossesse que je n’étais pas apte à
m’occuper d’un bébé, Jake. Je pensais que tu m’avais abandonnée, je me sentais
de plus en plus minable en voyant les regards méprisants qu’on me lançait et les
insultes qu’on m’envoyait. Quand j’ai accouché, ils m’ont mise sous péridurale.
J’étais complètement shootée quand on m’a tendu la feuille d’adoption. Les
services sociaux n’arrêtaient pas de me répéter que c’était le mieux pour elle,
qu’une fille aussi jeune ne devrait pas tomber enceinte. Alors, sous la pression et
la fatigue due au calmant, j’ai signé. Et depuis, je le regrette chaque seconde de
ma putain de vie.
Jake me dépose un baiser sur le front. Je suis encore sous le coup des
émotions, mais je me reprends peu à peu.
Nous restons un long moment blottis l’un contre l’autre. Aucun de nous ne
parle. Nous écoutons le bruit des feuilles au gré du vent, le cri des oiseaux volant
dans le ciel qui a pris une teinte plus sombre. Nous regardons la lune prendre sa
place pour les dix prochaines heures. Nous nous décidons finalement à lever le
camp avant qu’il fasse entièrement nuit.
Je hausse les épaules. Je n’ai pas reparlé à mon père depuis Noël. Il m’envoie
des messages de temps à autre, mais il respecte mon choix de me tenir à l’écart
de lui, le temps que je digère cette vérité dont j’étais loin de me douter. Il ne me
harcèle pas. J’ai essayé de mettre ma rancune de côté et de lui envoyer un
message, moi aussi. Ne serait-ce que pour lui dire que tout va bien. Mais à
chaque fois, mes doigts restent suspendus au-dessus du clavier et ma page reste
définitivement vierge. Je ne trouve pas les mots encore, je crois.
– Et toi ? fais-je à Jake.
Je hausse un sourcil.
Il hoche tout simplement la tête. Nous rentrons chez lui, et alors que je
croyais que nous allions terminer la soirée ici, Jake me dit de me changer.
– On sort à nouveau ?
– Il n’est pas encore minuit. C’est toujours ton anniversaire.
– J’ai besoin d’une tenue spéciale ? lancé-je tout en fouillant dans mes
fringues.
– Reste toi-même. Tu es parfaite.
Je fonds.
***
– Bonsoir, papa.
Chapitre 37
Jake
Rosie n’est pas sereine. Elle vient de découvrir son père et je peux la voir
trembler là d’où je me tiens. Elle se tourne vers moi, l’angoisse brillant dans ses
prunelles.
Elle perçoit mon message, car elle finit par avancer vers la table où Joseph
Vargas est assis. Il ne semble pas très à l’aise, lui non plus. Je ne sais pas si cette
idée était bonne, mais je devais le faire. Beaucoup trop de tension plane au-
dessus de mon couple. Trop d’obstacles se dressent entre Lily et moi. Et Joseph
en est un. Du moins ce qu’il a fait il y a quatorze ans.
Je sais que son père lui manquait, et qu’elle lui manquait aussi. Rosie
murmurait son nom dans son sommeil. Elle n’était pas bien et mon réconfort ne
suffisait pas, je le voyais dans ses yeux. J’ai alors contacté Joseph. Et je lui ai
tout expliqué. Au début, il a bougonné des choses au sujet de l’influence que
j’avais sur sa fille, mais il a tout de même compris que ma réputation de mec
perturbé et émotionnellement instable que je me traîne depuis mon arrivée à Oak
View, il y a vingt ans, était infondée. Puis nous en sommes venus à parler de
l’anniversaire de Lily et au fait qu’il était plus que temps de mettre les choses à
plat.
Mais qu’il est con ! Je m’octroie une douche salvatrice après cette journée à
gambader et à batifoler avec ma femme. J’enfile mon boxer avant de descendre
pour récupérer un T-shirt propre et je sursaute en découvrant une femme au
milieu du salon. Et pas n’importe quelle femme.
– Salut, Jake, minaude mon ex-femme en détaillant mon corps à moitié nu.
– Jennyfer, la salué-je en serrant les dents. On ne t’a jamais appris à frapper
avant d’entrer quelque part ? Qu’est-ce que tu veux ?
– Oui, et j’ai dit que je ne te vendrai pas ma part, grondé-je, de plus en plus
agacé.
J’ai rencontré Jennyfer quand j’ai été rapatrié aux États-Unis. À cette époque,
elle suivait un stage dans le centre de psychologie pour les vétérans ayant subi
un stress post-traumatique. Elle accompagnait les psys pendant nos réunions et
elle prenait des notes. Après quatre ans sans connaître le plaisir charnel, j’ai
facilement succombé à son charme. En même temps, il aurait fallu être fou pour
ne pas voir sa beauté. Grande blonde aux yeux bleus et aux lèvres charnues, sûre
d’elle, elle ne laissait aucun mec du centre indifférent. Sans parler de ses tailleurs
et de ses robes qui nous montraient ses jambes parfaites et interminables.
J’ai été heureux qu’elle m’ait choisi, moi. Je me sentais bien avec elle.
J’oubliais peu à peu les horreurs de la guerre et mon cœur brisé reprenait un
souffle de vie. Tout s’est passé très vite. Trop vite. Nous nous sommes mariés
seulement cinq mois après notre rencontre et nous nous sommes installés dans
notre maison de la côte ouest. Je voulais changer. Me prouver que Lily n’avait
plus aucune emprise sur moi. Et Jenny a été là pendant ma période de
convalescence. C’est elle qui m’a soutenu au moment de ma réinsertion. Elle a
profité du statut de sénateur de son père pour me décrocher une formation dans
la protection des témoins. C’est vrai que je lui devais beaucoup. Mais ça, c’était
avant que je la retrouve sous le bureau d’un de mes collègues.
Je reviens à l’instant présent pour voir Jennyfer poser une fesse sur le bord de
la table, faisant remonter son trench-coat sur ses cuisses, et se pencher vers moi
afin de me dévoiler son décolleté plongeant. Bizarrement, je ne la trouve plus
aussi attirante qu’auparavant. Ses yeux bleus qui ne me semblent désormais plus
aussi envoûtants s’ancrent aux miens.
– Allons, Jake… Tu sais très bien que rien n’est fini entre nous.
Je plisse les yeux et me rapproche d’elle jusqu’à ce que nos visages ne soient
qu’à quelques centimètres l’un de l’autre.
Son visage vire au rouge et elle pince les lèvres, vexée. Satisfait, je la
contourne pour aller me faire ce foutu café.
Elle me rejoint et pose ses coudes sur l’îlot central, me mettant encore une
fois ses nichons sous le nez. J’avoue que je mentirais si je disais que mes yeux
restent sur son visage.
Elle lève les yeux au ciel et balance exagérément sa chevelure derrière son
épaule.
Et là, Jennyfer était avec moi. J’étais déjà trop imbibé et je l’ai laissée me
déshabiller. Ensuite, c’est le trou noir. Je suis persuadé que je n’ai pas couché
avec elle, mais elle était allongée à côté de moi le lendemain, nue.
Elle semble agacée et frustrée par mon indifférence, car elle se lève et attrape
sa pochette.
– Tu me connais, Jake. Je peux faire de ta vie un rêve, aussi bien qu’un enfer.
Ne me sous-estime pas, chéri.
– Je ne te raccompagne pas, tu es assez intelligente pour savoir au moins où
est la sortie.
Sur ces paroles, elle sort de chez moi en faisant claquer la porte.
Une heure plus tard, Rosie finit par se lever et je descends de la voiture pour
aller l’accueillir à la sortie. Mais lorsque la porte s’ouvre, je me retrouve face à
Joseph. Si je l’ai appelé pour le faire venir, il s’est débrouillé pour arriver
jusqu’ici par ses propres moyens. C’est donc la première fois que je le vois
depuis quatorze ans. Le temps ne l’a pas épargné, mais ce n’est pas non plus une
épave. Son crâne est dégarni, des ridules creusent ses yeux et une barbe poivre et
sel impressionnante lui bouffe les joues et le menton. Lily se tient derrière lui et
me lance un regard embarrassé.
– Joseph.
C’est tout ce que je suis capable de prononcer en croisant ses yeux verts. Je ne
suis pas impressionné par ce bonhomme robuste. Juste… nostalgique, en fait.
Notre dernière entrevue me revient en mémoire et je ne peux empêcher cette
sensation d’étranglement qui me serre la gorge et qui me descend aux tripes. Je
revois son visage inflexible lorsqu’il m’a fait croire que Lily était partie se faire
avorter. Je me rappelle la sensation de mon cœur se brisant en mille morceaux
dans ma poitrine. Mais je me ressaisis. C’est du passé. Dorénavant, Lily et moi
sommes ensemble, que ça plaise ou non. Je lui tends une main ferme qu’il se
décide à serrer après un bref moment d’hésitation.
Je hoche la tête et m’approche de Rosie pour lui planter un baiser sur la joue.
Je sens le regard méfiant de Joseph dans mon dos, mais je n’ai pas peur. Je
m’assure que Lily est bien assise dans la voiture, portières verrouillées –
déformation professionnelle –, avant de suivre Joseph un peu plus loin dans la
rue. Il se gratte le haut du crâne en se raclant la gorge.
– Appelle cet organisme, me dit-il. Ils sauront t’aider. J’ai voulu la chercher,
moi aussi. Je me sentais trop coupable et je voulais… j’avais l’intention de le
donner à Lily, mais je ne la sentais pas prête. Toi, en revanche, tu l’es.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Mon cadeau d’anniversaire. Et ma contribution à vous aider à aller mieux.
Je souris tristement.
– Je sais. Ça a été dur, Jake. Mais ça m’a fait du bien. Il me manquait. Merci
d’avoir pensé à lui.
– Vous aviez besoin de cette discussion.
– Est-ce que tu crois que j’arriverai à lui pardonner ?
Je glisse ma main dans la sienne tout en gardant les yeux rivés sur la route.
***
Ce matin, je suis réveillé avant elle. J’ai encore les effets de l’alcool d’hier
soir qui embrument mon cerveau, mais c’est supportable. Emily a pris son week-
end pour le passer avec Lily. Avec Tyron, ils se sont octroyé une escapade
californienne pour fêter l’anniversaire de ma nana comme il se doit. Nous
sommes allés au bar où nous avons dansé comme des mollusques, chanté comme
des casseroles et bu comme des trous. Heureusement que c’était Tyron qui
conduisait.
Je vais dans la cuisine pour préparer le café et, tout en le buvant, je repense au
numéro que Joseph m’a donné il y a quelques jours. Je sais que ça concerne
Anélya. C’est le numéro de l’agence d’adoption que les parents de Lily ont
contactée. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas pensé à ce genre de structure. Je
crois que j’étais trop impatient et je me prenais trop la tête avec cette histoire.
Mais maintenant que j’ai la possibilité d’avoir des réponses, je me retrouve
comme un con à fixer mon téléphone. Je compose le numéro d’une main fébrile.
J’ai le cœur battant tandis que les tonalités se succèdent.
– Tu sais que tu es sexy dans mes vêtements ? Mais je ne crois pas que Tyron
appréciera mon poing dans son nez s’il débarque et te voit comme ça.
– Il est trop occupé à batifoler avec Emily. Mais tu n’as pas répondu à ma
question. Que t’arrive-t-il ? Ça fait un moment que tu as l’air préoccupé et je
n’aime pas ça.
Elle n’est pas dupe. Elle s’éloigne un peu de moi, croise ses bras sur la
poitrine et continue de me fixer. Je ne sais pas si j’ai envie de lui parler de
Jennyfer ou d’Anélya. Ni l’un ni l’autre. Mais je vais bien devoir le faire, sinon
elle ne me lâchera pas. Et puis on s’est dit « plus de secrets ».
Je sais, je suis lâche. Mais je ne peux pas lui révéler ce qui me préoccupe le
plus. Pas maintenant. J’ai gardé contact avec le vieil homme, mon seul véritable
ami quand j’étais jeune, et il a contracté un cancer du côlon il y a environ un an.
Les yeux de Lily s’embuent immédiatement de larmes et elle plaque une main
sur sa bouche pour étouffer son sanglot. Elle apprécie le gérant de la patinoire
autant que moi et savoir qu’il n’en a plus pour longtemps nous affecte
énormément.
– Je veux le voir, dit Lily en relevant son visage pour ancrer son regard au
mien.
– On ira, chérie, lui promets-je avant d’embrasser le bout de son nez de bébé.
Arrêtons de penser à ça maintenant, il est entre de bonnes mains, d’accord ?
Elle renifle en hochant la tête et je dépose un baiser tendre sur chacune de ses
joues pour essuyer ses larmes. Je souris en la rapprochant de moi et enfouis mon
nez dans son cou. Son parfum et le goût de sa peau me font bander
instantanément.
– J’ai réfléchi et je pense que je vais faire quelque chose qui pourrait nous
plaire à tous les deux, pour l’avenir.
– Ah oui ? Quoi donc ?
– J’attends de voir ce que ça donne avant de t’en parler.
Je lui mordille le cou et elle gémit. Mes mains glissent sous la chemise. Oh
putain, elle n’a même pas de culotte ! Elle veut ma mort, ou quoi ?! Elle doit
percevoir ma surprise, car elle sourit contre mes lèvres. La température monte
d’un cran. J’ai bien envie de baptiser la cuisine.
Je baisse les yeux pour voir ses tétons déjà bien dressés sous le fin tissu de ma
chemise.
Lily profite de ce que Tyron a le dos tourné pour filer dans la chambre au pas
de course en riant sous cape.
– T’es un enfoiré.
– Je ne voulais pas risquer de manger sur vos restes de fluides corporels, se
marre-t-il. Comment tu vas ?
Je fourrage une main dans mes cheveux, les nerfs à fleur de peau. Ah, j’ai
l’impression que tout me revient en pleine gueule, ces derniers temps.
– Je n’en sais rien. Pas maintenant, c’est encore un peu fragile entre nous,
même si ça a l’air d’être parfait vu de l’extérieur. On se refait tout juste
confiance et elle risque de péter un plomb si je lui dis maintenant. Elle n’est pas
prête à entendre ce genre de choses.
Tyron me scrute, son sourcil à demi haussé – le droit ayant disparu à cause de
sa cicatrice.
Elle est fraîchement douchée et a enfilé une petite robe mettant en valeur ses
courbes parfaites. Je m’approche d’elle et lui enlace la taille tandis qu’elle
s’affaire à préparer des œufs.
– Je peux t’emprunter la voiture pour sortir un peu avec Emily ? Elle repart
demain et je voudrais profiter d’elle un maximum.
– OK. Pas de problème, chérie. Et tu peux prendre ma voiture quand tu veux
tant que tu ne lui fais pas de bobo.
Lily-Rose
– Et voilà le dernier !
Jake pose le dernier carton au sol. J’ai décidé de faire venir mes affaires de
Chicago que les agents du FBI avaient entreposées. Jake vient de finir une
mission et il est rentré donner un coup de main. C’est compliqué d’avoir un
agent fédéral comme petit ami. Un peu comme un militaire, mais absent moins
longtemps. Du moins pour l’instant, ce n’est jamais plus de quelques jours.
Depuis un moment, j’ai remarqué que Jake a l’air préoccupé, mais je n’arrive
pas à mettre le doigt sur ce qui le tracasse. Hier soir, je l’ai surpris à une heure du
matin sur son ordinateur et il l’a refermé brusquement quand il m’a vue. Je ne le
soupçonne pas d’infidélité, loin de là. Ce serait complètement débile après tout
ce que nous avons traversé. Mais je sais qu’il me cache quelque chose et ça
commence à me perturber.
– Si vous continuez à vous comporter ainsi, elles vont finir par vous
empoisonner, a plaisanté Jake.
Owen a bougonné un truc du genre que de toute façon il n’en a plus pour
longtemps. En revanche, chaque fois qu’il coulait un regard vers moi, un sourire
se dessinait sur ses lèvres et ses yeux étaient attendris. Il nous a replongés dans
le souvenir de la demande en mariage de Jake.
– Ce fut l’un des plus beaux jours de ma vie, nous a-t-il confié. Je n’avais
jamais vu de jeunes gens aussi heureux que vous deux. Lily, je n’ai jamais cru un
seul mot de ce que les gens disaient. Je savais qu’un jour ou l’autre, vous alliez
vous retrouver. Vous êtes comme ces petits oiseaux si amoureux qui ne se
séparent jamais.
Nous avons fini la visite en larmes, mais j’étais heureuse de revoir ce vieil
homme qui est un peu comme mon grand-père.
Il enlace sa main dans la mienne, mais je lui subtilise les clés avant de prendre
le volant.
Je ne termine pas ma phrase. Elle a été saisie par les experts de la police
scientifique qui l’ont examinée avant de la mettre dans un entrepôt une fois
l’affaire classée. Je ne peux plus l’utiliser, et de toute façon, je ne pense pas que
j’aurais eu la force de retourner dedans. L’empreinte de Blake y est imprégnée.
Sans trop savoir pourquoi, j’ai l’impression que le FBI a loupé quelque chose. Ils
l’ont cueilli sans difficulté. Trop facilement à mon goût…
Il n’est pas utile de lui dire que Blake Davis me hante encore. Que j’ai peur
que l’on nous annonce qu’il est à nouveau libre. Il me cache des choses, moi
aussi. Chacun son tour.
– Elle aurait plutôt besoin d’une thérapie, la pauvre, s’esclaffe Jake. Mais en
effet, cela peut être une bonne idée. Infirmière à domicile.
Pendant que Jake brave les eaux du Pacifique sur sa planche tel un parfait
sportif, je suis allongée sur ma serviette, me délectant du soleil, un livre à la
main. Dans lequel j’ai un mal fou à me plonger d’ailleurs étant donné que mes
yeux sont obnubilés par la plastique parfaite de mon homme. En dépit des
températures encore timides, il fait tout de même assez chaud pour se permettre
le bikini sans souffrir d’hypothermie. Je suis tellement transportée dans ma
contemplation de Jake fendant les vagues que je n’aperçois la personne qui vient
à ma rencontre que lorsqu’elle prononce mon prénom.
– Lily !
Je tourne la tête pour découvrir non pas une, mais deux personnes. Karen
tenant son bébé dans les bras.
Karen, l’amie du lycée que j’ai retrouvée à la fête foraine de Thousand Oak,
s’assied à côté de moi. Elle ne porte qu’un haut de bikini et un short en jean
déchiré sur les bords. La grossesse ne lui a pas vraiment porté préjudice, si ce
n’est quelques vergetures à peine visibles.
J’opine. On est faits pour être ensemble, oui. Malgré les obstacles, malgré la
merde que la vie nous a jetée dessus, on a réussi à affronter les problèmes et à
aller de l’avant. Le passé appartient au passé. Nous nous concentrons désormais
sur l’avenir.
Notre avenir.
– Tu veux la tenir ?
Sans vraiment que je m’en rende compte, mes yeux sont restés fixés sur la
petite Emma occupée à sucer son pouce. Elle aussi me fixe avec ses petits yeux
bleus enfantins et irrésistibles. Une partie de moi refuse de le prendre dans les
bras ou de le toucher. Elle me placarde mon acte d’abandon dans la tête, me
faisant ressentir tout le poids de la culpabilité. Mais je prends une profonde
inspiration et tends les bras. Je ne vis plus dans le passé. J’ai fait un choix. Un
choix que je regrette amèrement, mais avec lequel je dois vivre parce qu’il n’y a
plus aucun moyen de faire machine arrière. Je me répète que ma fille est
heureuse avec des parents qui l’aiment. Deux adultes malheureux de ne pouvoir
enfanter et qui se retrouvent désormais parents d’une magnifique ado.
Emma gazouille dans mes bras et des larmes emplissent mes yeux. Des
larmes de tristesse ? De joie ? Je n’en sais rien. Mais ça me fait du bien après
tout ce temps à penser que je ne méritais plus de tenir un bébé dans mes bras.
Je me demande si Anélya a les yeux de son père ou les miens. A-t-elle les
cheveux roux ? Est-elle aussi bornée que moi ? Aussi courageuse que Jake ?
Tellement de questions auxquelles je n’aurai jamais de réponse. Je relève la tête
pour voir Jake revenir vers nous. De l’eau ruisselle sur son corps à damner une
sainte et il attrape une serviette pour s’essuyer avant de saluer Karen. Puis son
attention se porte sur moi tenant le nourrisson. Son regard paraît surpris de me
voir avec un bébé dans les bras, mais un sourire naît sur ses lèvres. Je le lui
rends. J’aimerais pouvoir lui dire que je veux un enfant. Un autre enfant. Un
bébé que nous garderions pour nous, cette fois, et que nous élèverions ensemble.
Mais la petite voix diabolique dans ma tête me dit que ce serait comme
remplacer Anélya. Que je n’ai pas le droit d’avoir un autre bébé après avoir
abandonné le premier. Alors je me tais et rends Emma à sa mère.
Pendant l’heure qui suit, nous parlons tous les trois de nos années lycée en
évitant évidemment les souvenirs malheureux, puis Karen prend congé pour aller
nourrir sa fille. Je pousse un long soupir quand elle part, comme si j’avais retenu
ma respiration pendant de longues minutes. Jake passe un bras autour de mes
épaules et m’embrasse la tempe. Il sait que je suis chamboulée. À quel point cela
m’a coûté de rester calme et souriante alors que j’ai eu envie de craquer plus
d’une fois. Il ne me pose pas de questions et nous restons là, blottis l’un contre
l’autre, à contempler l’océan paradisiaque qui nous fait face.
– Je t’aime, Jake.
– Je t’aime, Rosie.
***
Jake soupire et m’oblige à lui faire face. Ses yeux d’un bleu limpide se
plantent dans les miens et mon cœur bat la chamade.
Il arbore le même sourire niais que lorsqu’il s’est amusé à balancer mon
carnet, avec ses copains de l’époque. Il a beau avoir pris vingt ans dans la
tronche, il est toujours aussi con. Je me renfonce dans mon siège, et en face de
moi, Jake serre les mâchoires.
J’ai toujours autant de mal à prononcer son nom. Même si cette histoire est
désormais derrière moi, il m’arrive de ressentir l’angoisse de ce jour où ma vie a
basculé. Elle est moins intense, mais présente. Je la ressens chaque fois que je
fais face à mon corps dans le miroir et que mes yeux fixent cette cicatrice
circulaire sur mon bras. Elle n’est pas grande, mais elle me paraît énorme. J’ai
l’impression de ne voir que ça. Et chaque fois, ce soir atroce me revient en
mémoire.
– Tu as toujours cette veine entre les yeux qui ressort quand tu bous de
l’intérieur. Tu l’avais durant toute l’affaire… Davis.
– La raison pour laquelle il s’est rendu m’échappe encore et ça me prend la
tête.
Cette fois, c’est à moi de le rassurer. Je mêle mes doigts aux siens et le
regarde dans les yeux.
– Blake est au trou pendant un bon moment, Jake. Certes, ce n’est pas autant
qu’on espérait, mais c’est mieux que rien, non ? Il n’a plus aucune emprise sur
nous. Plus jamais, tu entends ?
– Ouais, mais…
– Mais quoi ? l’encouragé-je comme il ne poursuit pas.
J’acquiesce en fronçant les sourcils. Il est vrai que je me suis beaucoup posé
la question quant à l’endroit où il était ce jour-là et pourquoi il était aussi pressé.
L’envie de le lui demander ne me quittait pas, et pourtant, j’ai réussi à me retenir,
pensant qu’il me le dirait le moment venu. C’est maintenant, apparemment, et je
suis tout ouïe.
Il passe une main nerveuse dans sa chevelure désordonnée. Tandis que mon
cœur est comprimé face au désarroi de Jake, mon cerveau, lui, reste bloqué sur
ses révélations.
Je commence à m’impatienter.
Il semble être sur le point de vomir en disant ça. Je bois une gorgée de vin
parce que cette soudaine révélation m’a asséché la gorge.
– Je n’y crois pas une seconde, décrété-je. Blake Davis ne peut pas être ton
père.
– Et qu’est-ce que tu en sais ? Tu as remarqué ses yeux ? On a la même
couleur ! Comment ne pas se poser de questions avec tout ça ?
Il murmure, mais je peux sentir son besoin de hurler sa colère. Mon cœur se
resserre un peu plus dans ma poitrine. Je n’arrive pas à le croire. C’est trop…
glauque. Absurde. Surréaliste. Non, je refuse de penser que le géniteur de mon
petit ami puisse être l’un des plus gros criminels de ces dernières années.
Je me penche sur la table et attrape son menton pour capter son regard. Ses
yeux sont brillants. Il est désemparé. Chamboulé et triste. Ça me tue de le voir
souffrir ainsi.
– Ne pense plus à ça. Je t’interdis de croire aux salades de ce type. Il a très
bien pu se renseigner auprès de tes anciens profs. Tu l’as dit toi-même, il est
malin. Il aurait pu connaître ces détails par n’importe qui dans cette foutue ville.
Tu sais bien qu’ici un secret n’est jamais bien gardé.
Il hoche la tête.
– Ouais. Il l’avait cherché. Mais je crois que je peux dire adieu aux Marshals,
continue-t-il avec un rire jaune. À peine un an avant ma retraite, c’est quand
même ballot.
***
– Ferme les yeux, m’ordonne Jake alors que nous sommes sur la route après
avoir dîné en amoureux.
J’obéis en riant comme une collégienne. J’ai le cœur battant parce que je n’ai
pas la moindre idée de ce qui m’attend. Je ne savais même pas il y a encore trois
heures qu’il me réservait une surprise. Ce mec est un parfait comédien quand il
s’agit de cacher son jeu. Il se place derrière moi. Je sens son souffle dans mon
cou. Ses mains sont posées sur mes hanches et une chaleur intense me brûle le
bas-ventre.
– La Maison Hantée ?!
Jake arbore un sourire radieux. Le bleu de ses prunelles est encore plus beau
sous la lueur de la lune.
Je suis effarée. Non que je croie encore à cette histoire de fantôme que l’on se
racontait étant gamins, mais je n’aurais jamais imaginé que quelqu’un aurait le
courage d’acheter cette maison presque en ruine ! Et que cette personne en ferait
un magnifique manoir !
– Le propriétaire l’a rachetée à la commune et l’a fait rénover grâce à ses
économies. Mais il n’a pas encore posé ses bagages à l’intérieur. Il reste
quelques travaux à faire et il attend quelqu’un pour l’habiter avec lui.
Je me tourne vers Jake, un peu perdue. Muni de son sourire en coin, il extirpe
un jeu de clés de la poche de son pantalon et ma bouche s’ouvre en grand.
– Non. Je nous ai acheté cette maison. Je veux que tu viennes vivre avec moi,
Rosie. Je veux dire, officiellement. Dans notre propre maison. Et je me suis dit
que ce serait encore mieux si cette demeure était celle-là même près de laquelle
nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Tu es d’accord ?
Je n’en crois pas mes oreilles. Il a acheté la maison de notre enfance. Pour
nous. Il y a encore quatre mois, je pensais ne jamais remettre les pieds à Oak
View. Je pensais que cette ville était à jamais derrière moi.
Et pourtant…
– Rosie ?
– Oui. Oui, bien sûr que je veux m’installer avec toi dans cette maison. C’est
génial, Jake !
Je me jette dans ses bras et nous échangeons un long baiser passionné, empli
d’amour et de promesses d’un avenir meilleur.
***
Elle ricane.
Quoi ? Je me lève à mon tour. Jake a les poings serrés et fusille la blonde du
regard.
– Oh, Jake, tu ne lui as donc rien dit ? se moque la blonde alors que ce
dernier est comme tétanisé à côté de moi. Je m’appelle Jennyfer. Je suis sa
femme.
Sa… femme. J’ai l’impression d’être en plein cauchemar. Ce n’est pas vrai, je
vais me réveiller. Ce n’est qu’un mauvais rêve… Mais je me rends compte que
c’est beaucoup trop réel. Cette scène est vraiment en train de se produire. Mon
cœur se comprime. Et alors que je croyais que Jake ne pouvait pas me trahir
davantage, Jennyfer défait la ceinture de son manteau noir, nous dévoilant son
ventre rond. Jake et moi poussons le même hoquet de stupeur.
Jake
Impossible.
Mais non ! Je n’ai pas couché avec Jennyfer cette nuit-là. Je ne me souviens
pas de tout concernant ce jour où je me suis alcoolisé jusqu’à ne plus tenir
debout, mais je suis sûr que je ne l’ai pas touchée. Putain, je ne m’en souviens
plus. Mon cœur est en transe dans ma poitrine. Je tente de faire le calcul, j’essaie
de trouver un indice qui pourrait prouver que je n’ai rien fait avec elle, mais c’est
le trou noir. Je tourne la tête sur le côté et croise le regard effaré de Lily. Merde,
Lily. Elle a les larmes aux yeux et son expression est… indéchiffrable.
J’aimerais la rassurer, lui certifier que ce bébé n’est pas le mien, mais les mots
restent coincés dans ma gorge. Je n’arrive à prononcer aucun mot. À la place, je
me tourne vers Jennyfer et son sourire goguenard que je meurs d’envie de lui
faire avaler. Mais à défaut d’avoir le droit de frapper une femme – enceinte, de
surcroît –, je lui lance un regard meurtrier. Elle ne semble pas impressionnée et
continue de faire sa princesse.
Mais je n’ai pas le temps de finir qu’elle se rue dans la chambre et me claque
la porte au nez. Je n’en démords pas pour autant et colle mon front contre le
bois.
– Rosie…
Elle ne répond pas. Le désespoir me gagne. J’aimerais lui dire que ce n’est
pas vrai. Que je suis désolé de lui avoir caché cette partie de ma vie. J’aimerais
lui hurler que Jennyfer n’est plus rien pour moi. Que c’est elle, et elle seule, que
j’aime. Mais je sais que là, maintenant, tous les mots que je pourrais lui dire ne
suffiraient pas à l’apaiser. Je tourne la poignée, mais la porte ne s’ouvre pas.
– J’ai été patient avec toi, jusque-là, vociféré-je en pointant vers elle un doigt
accusateur. Mais là, tu as été trop loin !
– Parle pour toi, mon chéri, dit-elle sur un ton nonchalant. Je ne l’ai pas créée
toute seule, cette petite.
Elle s’adosse à un coussin et caresse son ventre tendrement. Une fille. Une
boule m’obstrue la gorge en imaginant Rosie dans le même état il y a quinze ans.
Son ton est soudain devenu plus dur et elle me fusille du regard.
– Bon vent ! lui hurle mon ex-femme, moqueuse, et je me tourne vers elle en
grondant.
Je me rue dehors pour rattraper Lily. Un taxi est garé devant la maison. Elle a
dû l’appeler pendant qu’elle était enfermée.
– Rosie… supplié-je.
Mais elle m’ignore complètement et donne sa valise au chauffeur. Elle ouvre
la portière du véhicule, mais je la ferme aussi sec. Elle reste dos à moi.
De nouvelles larmes roulent sur ses joues et je réprime l’envie de les recouvrir
avec mes lèvres.
– J’ai fait une erreur monumentale il y a quatorze ans. Je n’ai pas envie d’en
faire une deuxième en te privant de ton bébé.
– Mais putain, ce n’est pas ma gosse !!
– À quand remonte la dernière fois que tu as couché avec elle ?
– Je ne vois pas en quoi…
– Réponds, Jake.
Je tente de réfléchir. Je me souviens de mon tour au cimetière. La route pour
rentrer chez moi. Les premiers verres en regardant la photo de mon frère d’armes
que j’ai encadrée. Le son de ses talons aiguilles…
– Un peu avant que je vienne à Chicago pour ton programme. Mais je suis
presque sûr que je n’ai rien fait.
– Oh oui, ça se voit ! ironise-t-elle. C’était il y a quatre mois ! De combien
est-elle enceinte ?
J’enfonce mes mains dans les poches de mon pantalon et soupire en baissant
la tête.
– Cinq mois.
Son regard s’ancre au mien. Il est triste. Tellement triste, putain ! Et par ma
faute en plus.
Royalement.
Elle baisse la vitre, mais garde le regard fixé droit devant elle.
– Je ne t’en veux pas, Jake. Après tout, on ne peut pas tout prévoir. Mais il y a
une personne en trop dans cette histoire. Et cette personne, c’est moi.
– Non… Rosie…
Les larmes me piquent les yeux et tout se brise en moi. Je la perds. Elle
m’échappe et je refuse de m’avouer vaincu. Mais que puis-je dire pour la
convaincre de rester auprès de moi ? Que je l’aime ? Elle le sait parfaitement.
Que je ne suis pas le père de cette enfant ? Je me tue à le lui répéter depuis un
quart d’heure et moi-même je ne suis pas sûr de cette bombe.
Juste avant que le taxi démarre, je peux apercevoir une larme rouler sur sa
joue. Elle s’en va. Je ne la reverrai plus. Le taxi prend de la distance. Je suis
désemparé. Je la regarde s’éloigner, impuissant. Son âme quitte la mienne.
Non.
Je refuse.
Alors je tombe à genoux et, la tête entre mes mains, je me mets à chialer.
Ça fait des années que je ne me suis pas senti ainsi. J’ai mal, putain. J’ai mal
partout. Je n’arrive pas à croire que la vie puisse être aussi garce avec moi. Je
pensais en avoir fini avec ce foutu karma quand j’ai retrouvé Lily. À ce moment-
là, j’étais sûr et certain que rien ni personne ne pourrait plus jamais nous séparer.
Je l’ai protégée au péril de ma vie. J’ai fait disparaître ma rancœur parce que
l’amour que j’éprouve pour elle était beaucoup plus fort. Infiniment plus intense
que tout ce que j’avais pu ressentir ces dernières années. J’ai tenu tête à son père.
J’étais résolu à la rendre heureuse. Et avec quoi je me retrouve désormais ?
Rien. Rien, si ce n’est une ex perfide et manipulatrice et un bébé dont je ne suis
même pas sûr qu’il porte mes gènes. C’est complètement insensé. Mais je
compte bien tirer cela au clair. Une bonne fois pour toutes. Je refuse de baisser
les bras. Pas cette fois. Je ne l’abandonnerai plus.
Quand je reviens chez moi, Jennyfer a clairement pris ses aises. Et je ne peux
même pas mettre mon grain de sel parce qu’elle a raison, quoi que j’en pense.
Elle est chez elle autant que je suis chez moi. Elle mélange une pâte dans un
saladier tout en se déhanchant au rythme de la musique provenant de la stéréo.
La colère me bouffe les synapses à la voir si joviale alors que je suis brisé de
l’intérieur.
– Jake, je crois que tu n’as pas compris que la donne avait changé. On va
avoir un bébé. Tu en es conscient au moins ?
– Regarde-moi, Jake ! persifle-t-elle, hors d’elle. C’est toi qui m’as mise dans
cet état. Et que tu le veuilles ou pas, on restera ensemble pour l’élever. Je refuse
qu’elle ait des parents séparés…
– NON !!! hurlé-je soudain, fou de rage.
Jennyfer sursaute et me scrute, l’air horrifié. Dans un élan de colère noire, je
me précipite vers elle. À défaut de pouvoir frapper une femme, je me défoule sur
les objets qui se trouvent près de moi. Je casse tout. Le fouet enduit de crème
valse dans les airs avant de s’écraser contre le mur, le saladier part avec. La
cuisine ne tarde pas à devenir un champ de bataille, mes mains sont
incontrôlables. La haine a pris possession de mon corps. Des assiettes se
fracassent au sol et je parviens même à casser un cadre accroché à mon mur en
lançant un tabouret. Je suis une bête.
Quand je n’ai plus rien à jeter à travers ma maison, je me tourne vers mon ex-
femme, le cœur battant à mille à l’heure et tremblant de rage.
– Tu peux me faire croire ce que tu veux, Jennyfer. Mais je sais que je ne suis
pas le père de ce bébé.
Elle pose une main sur son ventre rebondi dans un geste de protection, mais
son sourire narquois la trahit.
La bête en moi rugit. Je dois me faire violence pour ne pas me ruer sur elle et
lui faire ravaler son air condescendant. À la place, je tourne les talons et
m’enferme dans ma chambre. Le calme règne dans la maison, mais dans ma tête,
c’est un vrai bordel. Après tout ce que Lily et moi avons traversé, après toutes
les discussions douloureuses que nous avons dû avoir pour pouvoir tourner la
page sur ce qui s’est passé il y a quatorze ans, après toutes les larmes que nous
avons versées… je n’arrive pas à croire que tout parte en fumée. Comme ça, en
un claquement de doigts manucurés de Jennyfer. Elle n’aurait pas pu mieux
choisir son moment, cette garce. Juste alors que Rosie et moi retrouvions peu à
peu notre bonheur d’autrefois et la sérénité. J’étais redevenu le gamin de 16 ans,
et elle la magnifique adolescente de l’époque. Nous étions heureux, putain !
Nous nous apprêtions à vivre ensemble, merde ! Qu’est-ce qui vient de se
passer, au juste ? Pourquoi ? Qu’a-t-on fait de mal pour mériter ça ? Je me
prends la tête entre les mains. Mon pouls pulse dans ma poitrine et mes yeux
s’embuent à nouveau de larmes. Je prends le temps de quelques inspirations et
me passe un coup d’eau sur le visage avant d’extirper mon téléphone de la
poche.
Je raccroche et remplis ensuite mon sac de sport des premières fringues qui
me passent sous la main. Je refuse de rester une minute de plus avec cette
pimbêche de Jennyfer. Et il faut croire qu’elle n’est pas décidée à sortir de cette
maison. Je vais peut-être paraître cliché en disant ça, mais putain, je ne sais pas
comment j’ai fait pour accepter d’épouser cette femme. Pourtant, je n’avais
aucune envie de lui dire oui.
Quelle belle connerie, putain ! Maintenant, je m’en mords les doigts jusqu’à
l’os.
Je suis en train de refermer mon sac lorsque quelque chose attire mon
attention. Sous mes vestes dans ma penderie se dissimule un carton que je
reconnaîtrais entre mille. Celui de Lily. Notre boîte à souvenirs. Mon cœur fait
un bond. Que fait-il là ? Elle ne s’en est jamais séparée ! Est-ce un message
pour me dire qu’elle compte définitivement tourner la page sur notre histoire
d’amour ? Je l’attrape et le pose sur le lit. J’hésite à l’ouvrir. Je sais déjà ce qu’il
y a à l’intérieur, bien sûr, mais je crains que replonger dans nos souvenirs encore
une fois ne me fasse plus de mal qu’autre chose. Je souffre déjà tellement de son
départ !
Je rabats les côtés. Cette fois, mon cœur qui tentait de survivre jusqu’à
maintenant tant bien que mal se désintègre, littéralement. Non… elle n’a pas fait
ça… Je prends le collier d’une main tremblante. Un trou béant me perfore la
poitrine. Je caresse le pendentif en forme de phare que je lui ai offert lorsque
l’on était ados. Je me souviens de ma réaction quand je l’ai vu pendre à son cou
alors que nous venions de nous retrouver. À ce moment-là, j’ai été choqué de
savoir qu’elle l’avait gardé et qu’elle l’avait toujours sur elle, de surcroît. J’ai su
alors qu’elle ne m’avait jamais oublié.
Elle ne souhaite pas seulement tourner la page. Elle veut carrément brûler le
livre de cette histoire.
Notre histoire.
Chapitre 40
Lily-Rose
Je ne suis pas retournée travailler. J’ai beau me dire que je dois aller de
l’avant, que tout est fini… Je pensais que je pouvais affronter ça, comme je l’ai
stipulé lors de mon dernier tête-à-tête avec Jake, mais je me rends compte
aujourd’hui que je me suis leurrée. Rien n’est plus pareil. J’ai cette boule au
ventre rien qu’à l’idée de retourner à l’hôpital. Même sortir de l’appartement
d’Emily me fout la trouille. Dans les rues, tout le monde parle de la
condamnation de Blake Davis, l’un des plus grands trafiquants de la côte est.
Jake. Cela fait trois semaines que je suis partie et j’ai l’impression que l’on
s’est séparé depuis cinq minutes. Mon cœur, autrefois comblé par sa présence,
n’est maintenant plus que l’organe qui me permet de vivre. Il ne bat plus aussi
vite. Il survit, comme moi. Mes yeux sont cernés et toujours embués de larmes.
Je n’ai plus cette sensation de papillons dans le ventre. Parce que c’est Jake qui
était à l’origine de ça. Maintenant qu’il n’est plus là, je ne ressens plus rien.
C’est le vide. Le néant. À la place, j’ai un trou béant. Un gouffre intergalactique.
La nourriture est devenue secondaire, également. Chaque fois que j’essaie de
manger, les aliments ne restent jamais bien longtemps dans mon estomac. Le
sommeil ? J’ai oublié ce que c’était. C’est un exploit si j’arrive à m’endormir
avant trois heures du matin. Et encore, c’est le fait de trop pleurer qui me fatigue.
J’ai l’impression de n’être plus qu’un corps sans âme. Une coquille vide. Je vis
seulement parce que je n’ai pas le choix. Mais je n’ai pas l’impression d’être
vivante. Je reste prostrée toute la journée dans l’appartement. Je ne me sens en
sécurité nulle part. Et les cauchemars ne se sont pas atténués. Il n’est même pas
là pour m’apaiser.
Me voilà donc piégée entre quatre murs, encore une fois. Sauf qu’aujourd’hui,
c’est Emily qui a remplacé Jake. Je vois bien qu’elle s’inquiète pour moi.
Lorsque je l’ai appelée dans le taxi, ma voix l’a tout de suite alertée. Elle savait
que quelque chose n’allait pas. J’ai voulu faire bonne figure en descendant de
l’avion, mais quand elle m’a vue à l’aéroport de Chicago, elle est devenue
hystérique et j’ai su que mon visage trahissait ce que je ressentais vraiment.
Je ne me suis pas confiée tout de suite. Il m’a fallu quatre jours avant que je
puisse associer ne serait-ce que trois mots avec le prénom de Jake.
Heureusement pour moi, elle connaissait le plus gros de l’histoire grâce à Tyron.
Je n’ai eu qu’à lui dire que je n’en voulais pas à Jake. Et c’est vrai. Qui aurait pu
prévoir ça ? Je suis la mieux placée pour dire que ces choses-là ne se contrôlent
pas forcément. Certes, il aurait pu se protéger, mais c’est sa femme, après tout.
Je l’ai cru quand il m’a dit qu’il n’y avait plus rien entre eux. Qu’il ne l’aimait
plus. Jake est honnête. Il ne m’aurait jamais fait ça. Mais il aurait tout de même
pu me parler de son mariage. Il aurait dû. Je méritais de savoir. Je me suis sentie
tellement trahie ! J’aurais compris, bon sang. Quatorze ans se sont écoulés avant
que l’on se retrouve, il était normal que nous ayons eu d’autres relations chacun
de notre côté ! J’aurais peut-être éprouvé de la jalousie, mais beaucoup moins
que maintenant, je pense. J’aurais respecté le fait qu’il se soit uni à une autre.
Cela m’aurait fait mal, mais je l’aurais accepté. Plus facilement que maintenant
en tout cas. Pourquoi ? Parce qu’il m’a mise devant le fait accompli. Il n’avait
pas prévu la venue de sa femme, mais c’est tout comme, pour moi. Il m’a caché
son existence pendant plusieurs mois. Parce qu’il a eu un nombre incalculable
d’occasions de m’en parler. De me dire qu’il tentait de divorcer, mais qu’elle
refusait. Qu’elle voulait sa part de la maison. Je ricane jaune. Mon cul, ouais !
Ce qu’elle voulait, c’était récupérer Jake. Et elle a bien réussi son coup. Elle est
enceinte. De Jake. Je devrais être en colère contre lui pour ça. Mais je ne le suis
pas. Ni contre elle, bizarrement. C’est la vie qui en a décidé ainsi. C’est la faute
à pas de chance, c’est tout. Et je dois faire avec. La porte claque et je sursaute.
Ce n’est pas une question. Je hausse de nouveau les épaules, mais au fond, je
sens les larmes monter.
Je soupire.
Quelque part, c’est exactement ce que j’ai fait en laissant mon carton de
souvenirs. J’ai laissé mon âme. Il faisait partie de moi. C’était mon seul lien avec
Jake et Anélya. Mais en faisant mes bagages, j’ai pensé que ce serait mieux de
ne pas l’emmener. De laisser les souvenirs là où ils doivent être. Je me sens nue
sans mon collier. Vide sans mes photos. Mais si je dois tourner la page, autant
que ce soit radical. Jake est marié et va avoir un bébé. Alors que moi, j’ai
abandonné le mien. Je mérite d’être seule jusqu’à la fin de mes jours. J’ai fait
une erreur monumentale il y a quatorze ans, j’en paie les conséquences.
J’esquisse un minuscule sourire, mais il n’atteint pas mes yeux. Emily est ce
que j’ai de plus cher au monde, maintenant. Je peux lui confier absolument tout
sans avoir peur d’être jugée. Elle m’a soutenue lorsque je lui ai révélé l’abandon
de ma fille et elle me soutient encore aujourd’hui alors que j’ai le cœur en
miettes. Je n’aurais pas rêvé mieux comme meilleure amie.
– Quant à revenir ici… Je ne te cache pas que j’ai peur tous les jours, moi
aussi…
Elle s’interrompt tout à coup et ses yeux brillent d’une lueur… surprise ?
Comme une enfant prise la main dans le sac. Je fronce les sourcils.
– Emily, comment t’es-tu blessée au visage ? Et tes bras ? Je n’étais pas sûre
de moi en me levant le lendemain de la beuverie, mais ils étaient bel et bien
couverts de bleus, hein ?
Je ne peux pas croire qu’il soit violent, mais après tout, je ne le connais pas
depuis très longtemps. Je connais Jake depuis plus de vingt ans, et pourtant, je
viens de découvrir une autre facette de lui.
– Emily, dis-le-moi. Est-ce que Tyron t’a frappé, ne serait-ce qu’une gifle ?
Je me vois déjà lui arracher les noix à mains nues. Elle est au bord des larmes,
mais je n’abandonne pas. J’ai besoin de savoir.
– Em’… tu vas m’expliquer tout de suite ce qui t’est arrivé avant que je pète
un câble. Qu’est-ce que ce fumier t’a fait ? Pourquoi n’ai-je pas été mise au
courant avant ?
Emily reste un moment silencieuse et je lui tends un mouchoir. Elle essuie son
maquillage qui a coulé avec les larmes avant de se lancer d’une voix
chevrotante.
Ces paroles deviennent de plus en plus horribles à entendre. J’en ai la bile qui
me remonte à la gorge.
Je l’attrape pour la serrer contre moi et la berce telle une enfant. Seigneur, elle
a vécu un de ces calvaires ! Elle s’est fait agresser, et moi, je n’ai rien fait pour
elle. Je m’en veux tellement ! C’est à cause de moi si Blake Davis lui a fait du
mal. Je suis seule responsable de ce qu’elle a enduré.
– Tu n’y es pour rien, Lily. Rien de ce qu’il s’est passé n’est de ta faute, tu
entends ? Ce mec est un putain de psychopathe dénué de compassion et de pitié.
Le seul à blâmer, c’est ce fumier.
– Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? À la soirée, tu avais l’air tellement…
heureuse ! Alors que ça ne faisait que quelques jours que… Mon Dieu, tu as dû
avoir si peur !
Je me sens tellement minable bien que je sache qu’elle a raison sur mon
innocence. Je n’y suis pour rien, et pourtant, je ne peux empêcher la culpabilité
de m’étrangler.
Je me lève d’un bond et fais les cent pas dans le séjour, à bout. Je n’en veux
pas à Emily. Non, c’est Jake qui a ordonné de ne rien dire. Il veut me protéger, je
suis d’accord. Mais pas émotionnellement. Il n’avait pas le droit de me cacher
ça. Tout comme il n’avait pas le droit de me cacher qu’il était déjà marié ! Argh,
je suis tellement en colère que je casserais bien tout ce qui se trouve dans cet
appartement si tant est que cela eût été à moi !
Emily se lève à son tour et m’arrête dans mon élan. Elle plante ses yeux
profonds dans les miens et me dit d’une voix qui se veut rassurante :
– Je vais bien. Blake est hors d’état de nuire, Lily. Plus personne ne nous veut
du mal. Tu as fait ce qu’il fallait, il est bien gardé au fond de son trou à rat, nous
n’avons plus rien à craindre.
Ses paroles me vont droit au cœur et j’avoue que ça me calme quelque peu.
Mon cœur reprend un rythme normal et ma respiration ralentit. Si j’avais eu une
sœur, j’aurais aimé qu’elle soit comme Emily. Adorable, rassurante et
réconfortante.
***
– Mais…
– Ça suffit maintenant les conneries. Le destin est un putain d’enfoiré, mais
ne te laisse pas abattre.
Elle désigne mon pyjama rose et blanc sous ma robe de chambre violette. Je
ne suis pas maquillée et mon chignon est à moitié en vrac.
– Regarde-moi cette tête de raton laveur sous ecsta, se lamente Emily, plantée
face à son reflet dans le miroir.
Parce que c’est à cause de moi si elle a presque autant de cernes sous les yeux
que moi. Je la réveille chaque nuit avec mes hurlements. Lorsqu’elle est de
garde, je ne parviens pas à fermer l’œil tant qu’elle n’est pas à côté de moi. Je
suis comme une gamine de 4 ans qui a peur de dormir sans sa mère. Pitoyable. Je
suis une très mauvaise amie. Elle dort mal à cause de moi et elle doit assurer à
l’hôpital, la journée.
Pour toujours. Je tique, mais ne dis rien. Le « ils vécurent heureux jusqu’à la
fin de leur vie » s’est transformé en « elle vécut seule et triste jusqu’à ce qu’elle
finisse par crever de chagrin et dévorée par ses quarante chats ». Je ne veux plus
entendre ce qui touche de près ou de loin à l’amour. Enfin, sauf lorsque cela
concerne ma meilleure amie. Déjà que je l’empêche d’avoir ses heures de
sommeil nécessaires à sa santé, je ne peux pas être mauvaise à ce point.
Même le fait de dire ce nom me fait mal. J’aime bien Tyron. Il est de nouveau
remonté dans mon estime maintenant que je sais qu’il n’y est pour rien dans ce
qui est arrivé à Emily. Mais penser à l’amant de mon amie me ramène
automatiquement à lui. Bien entendu, je ne demanderai jamais à Emily de
rompre sa relation – quelle qu’elle soit – avec Tyron seulement parce que celui-
ci s’avère être le meilleur pote de Jake, ce serait purement déloyal et égoïste.
Même si ça fait mal. Ce n’est pas parce que je ne suis pas heureuse qu’elle n’a
pas le droit au bonheur, elle. Emily se contente de hausser les épaules en évitant
mon regard.
Elle se concentre sur son maquillage, mais je vois clair dans son jeu. Au
moins une qui s’en sort mieux que l’autre.
– Eh merde, Lily, j’ai loupé avec tes conneries, peste-t-elle alors que j’éclate
de rire.
Elle ouvre la porte à la volée alors que j’ai à peine enfilé mes chaussures. Elle
fait la fille furibonde, mais je sais qu’elle ricane sous cape. Je connais mon amie,
elle veut seulement échapper à mon interrogatoire, mais c’est mal me connaître.
J’ai peut-être le cœur brisé, mais c’est elle qui l’a dit : les amis, c’est fait pour
écouter.
Chapitre 41
Lily-Rose
Elle m’étreint et je laisse dévaler mes larmes, cette fois. Je n’aime pas
montrer mes faiblesses, d’ordinaire. Mais là, c’est trop dur. Cette sensation de
trahison, et en même temps, ce manque intersidéral que Jake suscite en moi
m’oppressent.
Luka Evans est un jeune garçon de 10 ans qui a tragiquement perdu ses
parents dans un accident de voiture, il y a deux ans. Lui seul a survécu, et depuis
ce jour, il n’a plus jamais prononcé un mot et s’est isolé du reste du monde.
L’orphelinat central nous l’a confié dans le but de l’encourager à recréer des
liens avec les autres, à revenir dans la société. Les pédopsychiatres nous ont
informés que ce drame avait engendré une forme d’autisme qui l’incite à
s’enfermer dans une bulle, loin de la vie. Lorsque je suis arrivée tout à l’heure,
j’ai eu la surprise de le voir à l’atelier de pâte à modeler, supervisé par Katy, et
en compagnie des autres enfants.
Chaque fois qu’un nouvel enfant arrive avec sa propre histoire, je me sens
triste pour lui. Les enfants battus, violés… Comment peut-on faire cela à de
pauvres âmes si jeunes et innocentes ? Tout comme les abandonner. Comment
ai-je pu faire un truc pareil ? Je sais pertinemment que cela n’est pas ma faute,
qu’on ne m’a pas donné le choix et que c’était sans doute la meilleure chose à
faire pour elle. Je me dis néanmoins que si je suis là, si je suis bénévole dans ce
centre pour jeunes, ce n’est pas seulement pour venir en aide aux enfants. C’est
aussi pour me punir. Je m’autoflagelle en me forçant à regarder et à soutenir ces
filles enceintes, ces ados persécutés et harcelés. C’est une façon pour moi de me
dire que ce que j’ai fait n’était ni le bon ni le mauvais choix, mais qu’il faut que
je l’assume et que j’aide mon prochain à se poser les bonnes questions et à ne
surtout pas céder à la pression.
Ashley nous fait entrer dans la petite salle. Une femme afro-américaine,
courte sur pattes, portant une longue robe violette et une sacoche sous le bras, se
lève et nous tend la main en se présentant.
Je m’assieds à côté d’elle sans rien dire pendant quelques minutes, le silence
seulement perturbé par le bruit de son chewing-gum qu’elle fait éclater. Je
décide finalement qu’elle s’est suffisamment habituée à ma présence et entame
la conversation.
Elle soupire avant de fouiller dans son sac en toile et en extirpe un paquet de
cigarettes et un briquet.
Je souris.
J’ai le cœur qui bat à tout rompre et les joues rouges rien que de repenser à
lui. Je suis consciente qu’il m’a fait du mal, et pourtant, il reste ancré dans mes
pensées.
La douleur me tord les tripes, si bien que je n’entends Rachel m’appeler dans
le couloir que lorsqu’elle se met à crier mon nom.
Je hoche la tête et nous nous dirigeons toutes les deux vers la sortie. N’ayant
pas encore de voiture, je hèle un taxi qui nous dépose au café du coin. Je
m’attelle donc à me confier à mon amie, non sans laisser échapper quelques
larmes au fur et à mesure de mon récit.
– Oh, merde, commente Rachel une fois que j’ai fini. Je suis désolée, Lily.
Elle m’invite à venir dans ses bras et je ne me fais pas prier. Je laisse la
douleur m’envahir à nouveau en me disant que plus je la laisserai prendre
possession de moi, mieux j’arriverai à l’encaisser. C’est comme ça que ça
marche, non ? À force d’avoir mal, on finit par s’habituer à la douleur. Du
moins, j’espère…
– Si le destin vous a remis sur le même chemin, c’est que vous êtes faits l’un
pour l’autre. Tu devrais foncer.
– Je ne peux pas. Pas pour le moment, en tout cas. J’ai besoin de
m’éloigner… de tout cela. Et si je suis ici aujourd’hui, c’est pour te dire au
revoir. Je pars demain. Je vais rejoindre mon père en Irlande.
J’ai fini par me dire qu’il était temps de lui pardonner et de passer un moment
avec lui, loin de toute cette merde. Ça ne pourra me faire que du bien. Une
certaine douleur serre mon cœur, déjà meurtri par l’absence de Jake, à l’idée de
quitter mon pays et mes amis, mais c’est nécessaire. J’ai besoin de m’éloigner
pour pouvoir me reconstruire. Me ressourcer loin de toute cette pagaille.
– Honnêtement, je ne sais pas, admets-je. Tout ce que je sais, c’est que j’ai
besoin de partir et aussi de renouer avec mon père. Depuis la mort de ma mère,
on s’est éloignés l’un de l’autre et je pense que ça va me faire du bien de le
retrouver.
La disparition de maman n’est pas la réelle raison de mon problème avec mon
père, mais je n’arrive pas à parler… d’elle. Je ne veux plus en discuter, en fait. Je
suis peut-être méchante en pensant cela, mais je crois que je veux oublier tout ça.
Je veux tourner la page. J’ai passé quatorze ans avec l’espoir de la retrouver un
jour, mais au fil des années, cet espoir s’étiolait, et aujourd’hui, je n’en ai plus
aucun. Il faut que je passe à autre chose. Et quoi de mieux que l’air irlandais
pour commencer un nouveau départ ?
Nous parlons encore quelques minutes avant qu’elle me quitte afin d’assurer
une séance de tutorat dans son lycée. Rachel est incroyablement intelligente pour
son jeune âge. Elle est aussi altruiste, intègre et prends ses études très à cœur.
Elle fera une excellente prof de français, comme elle en rêve.
Blake…
« Je te vois… »
Mon cœur bat à tout rompre. Ma respiration se fait plus rapide et erratique. Je
ferme les yeux.
– Ah, ma douce Lily ! J’ai failli ne pas te reconnaître avec ces nouveaux
cheveux.
Cette fois, un sourire franc étire mes lèvres. Je suis heureuse de revoir le vieil
homme.
Roger Stenton est un vétéran de la guerre froide. C’est un dur à cuire et ses
anecdotes sur cette période horrible sont intarissables et n’ont pas fini de
m’impressionner. Il ronchonne, mais n’objecte pas.
Il accepte et nous voilà partis pour un petit tour dans les couloirs tout en
discutant.
– Bon alors, quand est-ce que tu vas accepter de m’épouser, hein ? Je suis
encore jeune et bon vivant !
Parce que je me sens encore trop proche de lui. Parce que je dois le laisser
vivre. Je ne suis qu’un poison. Parce qu’il va avoir un bébé et je n’ai aucun droit
de m’immiscer dans cette histoire. Parce que j’ai peur de faire une bêtise et de
revenir dans sa vie. Parce qu’il faut que je l’oublie. Et qu’il faut que je renoue les
liens avec mon père.
– Je vais vivre quelque temps avec mon papa, expliqué-je en ravalant mes
larmes et en ignorant le trou dans ma poitrine qui s’élargit. Il me manque et j’ai
besoin de le voir. Il vit en Irlande.
– Ah ! Je comprends alors. Je n’ai pas eu la chance d’avoir des enfants. Je ne
pensais qu’à la guerre et le temps que cette idée effleure mon pauvre esprit, il
était déjà trop tard. Ton père a beaucoup de chance d’avoir une fille telle que toi,
ma petite.
Je suis émue face à autant de tendresse venant d’un homme à qui j’ai aidé à
sauver la vie. Il est comme un père pour moi et la tristesse m’envahit lorsque je
pense qu’il ne sera peut-être plus là quand je reviendrai… Si je reviens…
J’essuie mes larmes et souris.
Nous nous promenons pendant encore quelques minutes avant qu’il soit
l’heure de sa sieste quotidienne. Je le ramène à sa chambre et l’aide à se coucher.
– Prenez soin de vous. Même quand je serai loin de vous, vous serez toujours
là, dans mon cœur.
– Tu es une vraie princesse, ma douce. Si seulement j’avais eu quarante ans
de moins, je t’aurais épousée sur-le-champ.
– Et j’aurais très certainement accepté, souris-je avant de lui planter un baiser
sur le front. Vous aurez de mes nouvelles par Emily. Vous allez me manquer,
Roger.
– Ah ! C’est seulement au moment de me dire adieu que tu te décides à
m’appeler par mon prénom !
– Ce n’est pas un adieu, ce n’est qu’un au revoir, monsieur Stenton,
m’exclamé-je avant de sortir.
Mon cœur se serre à l’idée de les quitter lui, Rachel, Ashley, les enfants du
foyer et Emily. Et Jake, je dois l’admettre. Mais je dois reprendre ma vie en
main. J’ai besoin de me vider la tête et l’esprit et je compte sur les montagnes
irlandaises et le soutien de mon paternel pour y parvenir.
Je suis en train d’envoyer un message à Emily pour lui proposer une dernière
sortie entre filles ce soir tout en prenant la direction de la sortie lorsque je me
heurte à quelqu’un. Mon téléphone m’échappe des mains.
Mais des mains familières s’en emparent avant moi. Quand je lève les yeux,
la surprise m’envahit.
– Ouais, on m’a dit que la miraculée était de retour parmi nous, alors j’ai
voulu lui faire un petit coucou.
Soudain, avant que je puisse lui expliquer que mon retour n’est que
temporaire, je me retrouve collée à son torse, ses bras musclés autour de moi et
son parfum épicé emplissant mes narines.
Je suis d’autant plus étonnée par ce contact que James n’a jamais eu de geste
aussi familier depuis que nous nous côtoyons. Il a l’habitude de me taquiner et
de rire avec moi, mais jamais il n’avait été aussi… proche de moi. OK…
apparemment, je lui ai beaucoup manqué à lui aussi. Ne sachant pas quoi faire de
mes bras, je les laisse pendre le long de mon corps. Lorsqu’il se décide enfin à
desserrer son étreinte, je prends soin de m’éloigner d’un pas.
Mon téléphone se met à vibrer dans ma main. Nos deux paires d’yeux se
posent sur l’écran.
– Je crois que tu n’as plus de projet. Allez, juste un dîner entre amis, rien de
plus, insiste-t-il en voyant mon air hésitant.
– OK, finis-je par accepter. Mais c’est moi qui choisis le restau.
– Pas de problème.
***
– Nickel. Pour ce qui est du restaurant, on avait dit un dîner entre amis, rien
de plus, c’est bien ça ?
Il me jauge un instant avant d’éclater de rire. James est vraiment pas mal du
tout, physiquement. Son visage anguleux, ses beaux yeux gris acier, ses cheveux
châtains aujourd’hui rasés sur les côtés et un peu plus longs sur le dessus et sa
barbe naissante lui donnent beaucoup de charme. Il aurait pu me plaire s’il
n’avait pas cette réputation d’homme volage au sein de l’équipe médicale et si
mon cœur ne pensait pas autant à Jake.
***
Jake part bientôt pour UCLA. Cette idée de me retrouver loin de lui
m’angoisse. Nous avons passé presque une décennie ensemble, sans jamais
nous séparer, alors je vois cette distance comme un nouvel obstacle. Les
filles me disent de ne pas m’en faire, que dans un an je le rejoindrai.
Elles ont raison, mais j’ai l’impression qu’un an, c’est toute une
éternité.
Comme j’ai fait une excellente année, mes parents ont tenu leur
promesse et ont accepté de me laisser assister au dernier match de
l’équipe de foot du lycée à Dallas. Mon premier voyage hors de la
Californie. Ils ne l’ont pas fait de gaieté de cœur, mais ont tout de
même signé l’autorisation.
Les Tigers – l’équipe de mon amoureux – ont gagné, Jake était plus
beau que jamais et il m’a emmenée dans les hauteurs des plaines
sauvages, face au coucher du soleil. Je ne me suis pas sentie très bien
durant la journée.
En réalité, cela fait des jours que ça dure. Cette histoire de fac me
rend complètement malade. Je suis plus fatiguée que d’habitude, j’ai des
crampes abdominales, et le poulet du dîner n’est pas passé. Évidemment,
Jake l’a remarqué. Il a même suggéré de se faire remplacer durant le
match en me disant que ma santé passait avant tout. Mais j’ai refusé.
Ils étaient aux portes de la finale, hors de question de l’empêcher de
jouer, il était le meilleur de l’équipe.
Il resserre ses bras autour de moi et dépose un doux baiser dans mon
cou. Mon rythme cardiaque s’accélère et je jouis de cette sensation
d’amour et de protection qu’il m’inspire.
Quelque peu rassurée, je pose ma tête sur son épaule quand soudain
une nausée me tord l’estomac. J’ai juste le temps d’atteindre un buisson
pour y vomir. Tel le parfait protecteur, Jake me tient les cheveux
tandis que mon corps subit des spasmes. Une fois calmée, je me relève et
enfourne un chewing-gum pour retirer cet arrière-goût amer et horrible.
– Les filles, il faudrait que vous fassiez quelque chose pour moi en
rentrant.
***
Elles sont toutes les trois avec moi, planquées dans les toilettes du
lycée. Je viens de sortir du cabinet, la boule au ventre, et nous
regardons ensemble le bâtonnet qui affiche une barre. Je garde espoir.
Il ne peut pas être positif, nous sommes trop jeunes. Je ne veux pas
interrompre mes études. Je rêve de ma carrière de médecin, de devenir
une chirurgienne renommée… Mes parents ne me le pardonneraient jamais…
Et Jake ? Comment réagirait-il ? Serait-il obligé d’abandonner sa
carrière de footballeur ? Je ne veux pas lui briser son rêve, surtout
pas à lui. J’ai le cœur qui va me sortir de la poitrine. Je ferme les
yeux et continue de compter dans ma tête. Les cinq minutes passent, mais
je ne daigne pas ouvrir les paupières. Ce sont les trois hoquets de
surprise de mes copines qui m’obligent à regarder.
Merde…
Je m’effondre.
***
Je reviens dans le présent et me rends compte que James claque des doigts
devant moi. À côté de nous, un serveur est debout, son carnet à la main.
Mais rien.
Pas de courant électrique, pas de frissons dans la nuque. James n’est pas Jake.
Mon palpitant se serre un peu plus et une boule de culpabilité et de honte me
prend à la gorge. Mes yeux s’embuent de larmes.
J’ai été lâche et égoïste. J’ai refusé de l’être encore une fois en apprenant la
grossesse de Jennyfer. Même si je n’aime pas cette femme, elle est quand même
mariée à Jake. Sa place est à ses côtés. Moi, je ne suis que la fille qui était au
mauvais endroit au mauvais moment. Une tache au milieu d’un chef-d’œuvre. Il
faut que j’aille de l’avant, je n’ai pas d’autre choix. Il n’y a pas de remède
miracle pour un cœur brisé. Il faut juste faire avec et avancer sans se poser de
questions. Je me répète ce boniment en séchant mes larmes et en respirant à
fond. Puis je sors des toilettes pour rejoindre James, toujours attablé, un sourire
placardé sur mon visage.
– Ils ont amené les plats pendant ton absence. Je ne savais pas trop quoi
prendre pour aller avec ton… burger gastronomique. Tu aimes le vin blanc ?
– Oui, merci, dis-je en reprenant ma place. Désolée pour ce moment gênant,
je suis un peu… surmenée en ce moment.
– C’est clair que ça ne doit pas être facile quand on a vécu ce que tu as…
En effet, mon passage à la télé juste après l’audience n’est pas passé inaperçu.
– Pourquoi ça ?
– Je pars demain.
– J’ai besoin de… m’éloigner. Et je crois qu’un séjour plus ou moins long
chez mon père, en Irlande, pourrait éventuellement m’aider à y voir plus clair.
– Je vois.
James pose ses couverts dans son assiette désormais vide et s’appuie au
dossier de la banquette en s’essuyant la bouche. Je fixe ses lèvres, espérant
ressentir une quelconque sensation au fond de mes entrailles, comme avec Jake.
Mais toujours rien. Est-ce que je ne ressentirai jamais plus ces sentiments ?
Suis-je condamnée à comparer tous les mecs que je croiserai dans ma vie à
Jake ? J’ai la tête qui tourne à force de me poser autant de questions.
– Est-ce que ça va ?
Son souffle caresse mon visage et une chaleur soudaine m’envahit. Merde,
voilà une sensation que je ressentais en présence de Jake. Alors je ne suis pas
condamnée à souffrir toute ma vie, finalement ? Je regarde James dans les yeux,
nos visages à seulement quelques centimètres l’un de l’autre. Nos nez se frôlent.
Son regard se perd sur mes lèvres et la chaleur en moi se fait plus vive. Bon
sang, ai-je envie de lui ? De l’embrasser ? Et si un baiser pouvait me faire
oublier la raison de mon retour ici ? Et si James était la solution à tous mes
problèmes ? Non. Je ne fais que transférer mes sentiments pour Jake sur James.
Je ne suis pas attirée par mon ami. Cette soudaine vérité et les regards
inquisiteurs des autres clients me forcent à m’éloigner de James. Voilà un petit
moment que je n’avais pas bu d’alcool, je ne pensais pas qu’un verre de vin
parviendrait à me faire voir quasi double. J’offre un sourire rassurant à mon
compagnon et me redresse dignement.
– Ça va, je dois juste couver une saloperie, dis-je sans grande conviction.
Sortons de là.
Avant que je leur rende leur burger sur leur beau plancher…
James me guide jusqu’à sa BMW, une main posée sur mes reins. La chaleur
en moi est toujours présente et j’ai maintenant la gorge sèche. Je chancelle sur le
parking, mais heureusement, James me retient avant que je tombe.
Je n’ai pas le temps de protester que je me retrouve dans les bras puissants et
robustes du pompier. Je me sens de plus en plus vaseuse. Mes paupières sont de
plus en plus lourdes et mon cerveau semble tout mou. Merde, que m’arrive-t-il ?
Je crois déjà avoir ressenti ce genre de sensations, mais je ne me rappelle plus ni
où ni quand. Je niche mon visage dans le cou de James. Il sent bon… il a
presque le même parfum que Jake. Si seulement Jake était là… Jake me
manque… Je veux Jake…
J’ouvre les yeux. Je suis toujours dans les bras de James. Flûte, j’ai dû parler
à voix haute. Attendez une minute…
James me pose sur mes jambes. Je peine à tenir debout, mais je m’en
contenterai. Son commentaire m’intrigue. Ma question meurt dans ma bouche
lorsqu’il pose ses mains sur le toit de sa voiture, de part et d’autre de mes
épaules. Son regard est métallique, féroce. Presque menaçant.
James ricane d’un petit rire à la fois séduisant et flippant avant de plaquer ses
lèvres contre les miennes. Je n’ai pas le courage de le repousser ni même de lui
rendre son baiser. Il est sauvage et possessif, sa langue passe la barrière de mes
dents et je le laisse caresser ma langue de la sienne parce que je n’ai tout
simplement plus de force. J’ai l’impression d’être un chewing-gum. Je suis
molle, bringuebalante. Si James ne me retenait pas, je serais sûrement tombée.
Lorsqu’il s’éloigne enfin, je perçois un sourire démoniaque sur son visage
d’ange derrière l’épais brouillard devant mes yeux. Ce rictus me paraît tellement
familier…
– Au secours…
– Où… m’emmènes-tu ?
Ma vie en dépend.
– Tu es coriace, dis donc. Je me suis dit que je n’allais te mettre que la moitié
du cachet, tu vois, pour ne pas attirer l’attention parce que tu te serais évanouie
et donc mon plan aurait vite échoué. J’aurais peut-être dû en rajouter un chouïa
de plus.
– Tu es cinglé…
– Non ! C’est toi qui es cinglée, Lily ! Qu’est-ce qui t’a pris de témoigner,
bordel ? Pourquoi as-tu fait ça ?! Tu n’aurais jamais dû descendre, le café était
censé te faire faire un malaise dans l’ascenseur ! J’avais calculé, bordel de
merde !
Il est rouge de rage. Ses mains sont si crispées sur le volant que ses jointures
blanchissent. Soudain, ça fait mouche dans ma tête embrumée. Les traces de
flunitrazépam.
– P… pourquoi ?
– Parce que je t’aime, putain ! Je te cours après depuis tellement longtemps,
mais toi, tu ne voyais rien d’autre que ton putain de boulot ! Alors j’ai décidé de
prendre les devants. Je suis vite allé chercher un café à la machine et j’y ai mis
un comprimé. Tu étais à moi, tu entends ? À MOI ! J’avais prévu de te
raccompagner et de te faire passer la plus belle nuit de toute ta vie. Hélas, il y a
eu une urgence.
Les pièces du puzzle s’imbriquent petit à petit dans mon esprit embrumé. Il
n’a pas supporté que je ne voie pas les sentiments qu’il avait à mon égard. C’est
complètement surréaliste. Ce mec est un psychopathe. Il faut absolument que je
m’enfuie. Mais j’arrive à peine à ouvrir les yeux. Il le faut, pourtant, je le sais…
Le distraire… Je dois le faire parler…
Il se met soudain à rire. Pas un rire franc, non, mais complètement hystérique.
Je ne le reconnais absolument pas.
– Oh ça, je sais, ma belle. Je t’ai vue avec lui à la sortie de l’audience. Je vous
ai regardés vous embrasser et cela m’a fait tellement mal, Lily ! Tu m’as brisé le
cœur, ce jour-là. Aujourd’hui, ce n’est pas pour mon propre plaisir que j’ai fait
ça. Je te déteste. Mais lui… Lui, il te veut. Il attend ça depuis des lustres. Je vais
pouvoir me venger du mal que tu m’as fait et, par la même occasion, le rendre
fier de moi, ce qu’il n’a jamais été.
– De qui… parles-tu ?
Mes paupières sont lourdes. Je n’ai plus l’énergie pour lutter contre
l’évanouissement. Mes oreilles bourdonnent et je sens mes muscles s’affaisser de
plus en plus.
– Mon père.
C’est tout ce que je suis en état de comprendre avant de sombrer dans les
ténèbres.
Chapitre 42
Jake
Depuis trois semaines, il n’arrête pas de nous casser les oreilles avec ses jeux
à la con et ses hurlements quand il n’obtient pas gain de cause. Il faut vraiment
être dans un autre monde pour être comme ça. On dirait un gamin à qui on refuse
un bonbon entre les repas.
– Ça va, toi ?
Je regarde Tyron en fronçant les sourcils. Que veut-il dire par là ? Que mon
ex-femme aurait délibérément menti sur sa grossesse ? Pourquoi ? Pour me
récupérer ? Bien que je sache Jennyfer manipulatrice, je ne pense pas qu’elle
irait jusqu’à inventer une grossesse dans l’espoir que nous reformions un couple.
Même si ça me fait mal de l’admettre, c’est une femme magnifique. Elle peut
avoir tous les hommes à ses pieds. Elle a même plus d’argent que moi. Je ne vois
vraiment pas ce que ça pourrait lui rapporter.
– Ce n’est pas possible, réponds-je. Son ventre se voit bien. Et puis quoi ?
Elle me récupère et simule une fausse couche ? À ce stade-là, le bébé est censé
être formé. Non, elle est vraiment en cloque… mais pas de moi.
– Tu en es sûr ? À cent pour cent ?
Énervé, je balance ma Bud vide qui se fracasse contre le mur. J’en ai ras le cul
de cette histoire. Tout ce que je veux, c’est retrouver Rosie, ce n’est quand même
pas la mer à boire, merde ! J’aime cette femme plus que n’importe qui d’autre.
Je suis prêt à tout pour elle. Même à renoncer à ma soi-disant paternité. Ouais,
j’en suis à ce point. Parce que je sais que je n’arriverai pas à vivre sous le même
toit que Jennyfer. Plus maintenant. Dans l’hypothèse que ce bébé soit bien de
moi, je voudrais entamer une procédure de garde alternée et être avec Rosie.
Mais, avec ce qu’elle a vécu il y a quatorze ans, je sais qu’elle ne me laissera pas
faire ça. Elle a été claire à ce sujet. Pour elle, ma place est aux côtés de Jennyfer
et de mon soi-disant bébé. Mais moi, je ne l’entends pas de cette oreille. Rosie
ou pas, je ne me remettrai pas avec mon ex. J’ai tourné la page depuis longtemps
avec elle.
– Hey, les gars ! Y a plus de bière ? nous lance Jason, le geek sous notre
protection, en entrant dans le salon.
– Non, répondons Tyron et moi de concert sur un ton amer.
Je me tourne vers la fenêtre. La pluie est rare en Californie. Mais quand elle
arrive, ce sont des mois de torrent qui s’abattent en seulement quelques jours. Et
ça peut durer longtemps. Il y a déjà eu des inondations à San Diego.
– Justement.
À peine ai-je mis le pied dehors après m’être changé que je suis déjà trempé.
Mais je ne me laisse pas abattre. J’entame ma course, capuche sur la tête, « Just
Save Me » de Like A Storm dans les oreilles. Je n’aurais pas trouvé meilleure
chanson pour décrire ma situation. Les rues sont quasi désertes et la pluie
empêche de voir à plus de vingt mètres. Je grelotte au début, mais la chaleur due
à mes efforts commence à se faire ressentir. Je cours sans même vraiment savoir
où je vais. Il n’y a pas d’orage, alors je décide de couper par la forêt, les arbres
me protégeant quelque peu de la pluie torrentielle.
– Qu’est-ce que tu fais là, toi ? dis-je en m’approchant de lui, une main
tendue vers son museau pour qu’il sente mon odeur.
– Hé, mon pote, n’aie pas peur, OK ? Je ne vais pas te faire de mal.
Une égratignure lui barre l’œil droit et sa patte arrière présente une blessure.
Je retente une caresse et cette fois il se laisse faire et s’appuie même sur ma
main, me réclamant davantage de câlins. Sa queue remue et je souris. C’est la
première fois que je me prends d’affection pour un animal. Quand j’étais jeune,
cet enfoiré de Gary aurait été capable d’accepter de me prendre un chien juste
pour avoir le plaisir de le tuer devant moi tellement il me détestait et aimait me
voir souffrir. Je n’ai jamais pris le risque d’en demander un, et avec les années et
mes nombreuses missions, j’ai perdu l’envie et n’ai plus le temps d’en prendre
un. Il n’a pas de collier, mais mis à part sa blessure à la patte et une malnutrition,
il semble en bonne santé.
Harper ne va pas aimer que je ramène un chien, mais je n’en ai rien à battre.
Je ne vais quand même pas laisser ce pauvre chiot livré à lui-même. Nous
suivons le sentier ensemble, l’animal claudiquant à mes côtés. Il s’arrête
quelques fois pour se soulager et j’en profite pour regarder mon téléphone. J’ai
toujours espoir qu’elle me contacte, ne serait-ce qu’un simple « salut, ça
va ? ». Ça allégerait grandement la chape de plomb qui s’est abattue sur mon
cœur quand elle est partie à bord du taxi. Mais à la place, ce ne sont que des
textos de Jennyfer, me demandant quand je rentre « à la maison », me disant à
quel point je lui manque… Le dernier date d’il y a une demi-heure. Elle a passé
une échographie et a cru bon de m’envoyer une photo. Je serre le téléphone dans
la paume de ma main avec une rage furieuse.
Les mots que m’a proférés mon ex il y a deux mois déjà me reviennent telle
une gifle. Je l’ai effectivement sous-estimée. Elle me pourrit la vie, et chaque
jour qui passe, la culpabilité de ne pas en avoir parlé à Rosie me ronge. J’aurais
dû la mettre au courant. Au lieu de ça, je l’ai mise involontairement devant le
fait accompli, et je l’ai fait passer pour « l’autre femme ». Tout ça parce que
j’avais honte de m’être marié à une femme que je n’aimais pas. Parce que je
voulais protéger Lily de ma vie si compliquée. Parce que j’avais bon espoir que
Jennyfer capitule et signe ces putains de papiers. Au lieu de quoi, elle a préparé
sa vengeance avec minutie et a attendu le moment propice pour venir m’achever.
Elle est bien enceinte. Il n’y a plus aucun doute là-dessus. Reste plus qu’à
savoir qui est le père de ce bébé. Elle seule le sait, et même si elle veut me
persuader que c’est moi, je ne la crois pas. Elle refuse le test de paternité
maintenant, disant qu’elle ne veut pas risquer la vie du bébé avec une
amniocentèse. Il me reste donc trois mois à attendre et la peur de découvrir que
je suis bien le géniteur comme elle le prétend me tord le ventre. Je ne veux pas
d’enfant avec elle. Quand nous étions ensemble, tout était clair entre nous. Je ne
voulais pas de gamin et elle était bien trop obnubilée par sa carrière pour en
ressentir le désir, elle aussi. Je ne comprends pas son revirement. Est-ce qu’elle
l’a fait exprès ? Pour me punir ? Elle a réussi son coup, putain. Elle m’a puni de
la pire des façons. À cause d’elle, j’ai perdu Rosie. J’ai perdu l’amour de ma vie.
Je me glisse sous l’eau chaude et repense aux bons souvenirs avec Rosie.
C’est tout ce qu’il me reste. Je me rappelle chaque détail de son visage, de son
corps. Je me remémore chaque moment passé entre ses bras, l’odeur de sa peau
soyeuse, l’éclat de désir dans ses yeux lorsque je la faisais basculer vers
l’orgasme. Ses pommettes rouges témoignant de la chaleur qui la consumait…
Sous l’impulsion de ces souvenirs délicieux, une érection se forme au niveau de
mon entrejambe. Merde, ce n’était peut-être pas la meilleure idée du siècle de
repenser à ces souvenirs-là. Une douce chaleur m’étreint lorsque je me mets à
caresser mon membre pour faire redescendre cette pression de dingue. Les
sensations ne sont pas aussi intenses que quand c’était elle qui le faisait, mais je
m’en contenterai. Pour l’instant. Parce que je compte bien récupérer ma Rosie.
Peu importe le temps qu’il me faudra, elle sera de nouveau mienne.
***
Comme s’il sentait que je n’allais pas bien, Jacky vient se pelotonner contre
moi et je lui gratte la tête. Je lui ai fait prendre un bain, il sent bien meilleur que
quand je l’ai rencontré.
– T’inquiète, mon pote, toi aussi tu t’attacheras à elle dès que ton regard aura
croisé le sien.
Mais Jacky ne m’écoute plus. Ses oreilles sont dressées, son poil hérissé, et
un grondement sort de sa gorge tandis qu’il fixe la fenêtre d’un œil mauvais.
Puis il se met à aboyer très fort. J’ai juste le temps d’apercevoir les lampes
torches et de me jeter à terre avec le chien avant que les coups de feu
retentissent. C’est un vrai bordel. Les balles fusent dans la maison. Des hommes
armés jusqu’aux dents cernent certainement la baraque et nous mitraillent. Je
rampe jusqu’au dressing où j’ouvre mon sac rempli d’armes. Je charge mon
M24 quand j’entends Tyron.
Le raffut ne s’arrête pas. Mon pieu n’est plus qu’un tas de bois et de plumes,
et si je reste là, c’est moi qui vais y passer. Je me redresse pour courir jusqu’à
Tyron, mais une balle atterrit dans mon bras, me projetant contre la porte.
Je continue tout en me protégeant, Jacky sur mes talons. Je trouve Tyron avec
Jason, planqués derrière le comptoir de la cuisine.
Je m’énerve et hurle sous le bruit des détonations qui ne se sont toujours pas
arrêtées.
– Putain, mais c’est quoi ton problème, bordel !!! Tu t’es cru chez ta mère, ou
quoi ? T’es un témoin, espèce de con, des tueurs veulent ta peau !!!!
– Je suis désolé, OK ? Je suis resté connecté qu’une minute, je ne pensais pas
qu’ils seraient assez intelligents pour me localiser ! crie-t-il à son tour.
– Comment t’as eu accès à Internet ? s’enquiert Tyron.
– Grâce à l’antenne-relais. Je suis un génie de l’informatique, je vous
rappelle.
– Ouais, bah, on a intérêt à se tirer de là avant que tu deviennes un génie de
l’informatique avec la cervelle en bouillie, connard. Allez, on bouge !
Les tirs s’arrêtent et nous entendons des bruits de pas sur du verre. Ils
approchent. La bête en moi sort les crocs. L’adrénaline coule dans mes veines. Il
va y avoir du sang, ce soir, et ce ne sera certainement pas le mien.
– Ce n’est rien, juste une égratignure. Emmène le gamin dehors, j’ai une idée.
– Ils sont trop nombreux, tu n’y arriveras pas tout seul.
– Tu as déjà vu le film Red ? demandé-je en sortant des balles de leurs boîtes
et en allumant le gaz de la cuisinière. Ça va péter.
– Dégagez ! J’arrive !
Tyron se lève et se dirige vers une sortie. J’entends plusieurs coups de feu
tandis que j’attrape une poêle tombée par terre. J’ose espérer que mon coéquipier
a le dessus.
– T’es prêt à courir, mon pote ? murmuré-je à Jacky, planté à mes pieds.
Il est vaillant, le petit, il halète, mais ne couine pas. Il tourne la tête et grogne
avant de filer en courant quelque part derrière moi. Je me retourne pour voir le
chien, la mâchoire accrochée à la cheville d’un tueur qui avait l’intention de me
baiser par-derrière. Le mec hurle de douleur et tire en l’air. Je l’achève d’une
balle dans la tête. Jacky revient vers moi et je lui donne une caresse.
– Tu sais que tu ferais un super flic, toi ? Allez, viens, ça va être un bordel…
Je le suis tant bien que mal et je retrouve mon pote à une centaine de mètres.
Seul.
– Ça fait partie des risques du métier, Jake, tente de me rassurer Tyron, voyant
sans doute que je pars à la dérive.
Ce qui est bien avec mon coéquipier c’est qu’on est toujours sur la même
longueur d’onde. Les années passées sur le terrain ensemble, sûrement.
Mes pieds écorchés me font mal et mes douleurs au bras, à la main et à la tête
me lancent furieusement. On est dans un sale état, putain.
***
Harper arrive vers nous en furie alors que nous nous faisons soigner par les
ambulanciers. Les pompiers ont maîtrisé le feu et les légistes transportent les
corps calcinés.
Jacky grogne sur Harper. En voilà un qui n’aime pas qu’on élève la voix sur
son maître. Mon supérieur lui lance un regard mauvais avant de s’adresser à
nous.
– Et ça, vous pouvez me l’expliquer ?
Comme s’il comprenait que l’on parle de lui, Jacky se redresse fièrement et
bombe la poitrine en tirant la langue. Ce chien est aussi accro à l’adrénaline que
moi.
Jake
L’évasion de Blake Davis fait la une de tous les journaux depuis trois jours.
Les chaînes de télé ne parlent que de lui. Il doit bander dur à cette heure-ci, ce
bâtard. Le FBI tente désespérément de le localiser grâce aux nombreuses
caméras de surveillance du trafic et en recherchant des témoins, mais ils font
chou blanc. Ce fils de pute se cache bien. Je savais qu’il préparait un truc,
putain. Il ne s’était pas rendu juste pour me faire la causette, mais pour me
narguer et filer à l’anglaise au moment propice. Je n’ai rien vu venir, comme un
gros con. Il était surveillé H24, mais une émeute a été fomentée et il en a profité
pour se barrer. Je le soupçonne d’en être à l’origine, d’ailleurs. Les enquêteurs ne
veulent rien dire sur les détails, je dois donc me contenter des infos. Trois gardes
morts, cinq autres blessés, et trois évadés : un violeur, un meurtrier
multirécidiviste et Davis. Trois putains de psychopathes. On est dans une merde
noire.
La ville est en alerte, ainsi que les États voisins. Mes collègues de l'unité des
Marshals prêtent main-forte au FBI pour retrouver ce connard. Moi, j’ai été mis
sur la touche. Depuis mon altercation lors de l’interrogatoire de Blake, j’ai
définitivement été retiré du dossier. Et Harper n’a rien pu faire en ma faveur. Les
Affaires internes me surveillent de près, je ne peux pas non plus espérer une
quelconque aide des geeks pour m’aiguillonner là-dessus.
La nuit où mon chef nous a révélé l’évasion de Davis, j’ai tout de suite pensé
à Lily-Rose et j’ai littéralement pété un plomb. J’étais déjà à cran à cause de ce
qui venait de se passer dans notre planque, mais là, je suis devenu incontrôlable.
Je voyais ce connard approcher Lily, terrifiée et ligotée. Des images plus atroces
les unes que les autres de la femme de ma vie se faisant torturer par mon pire
ennemi ont défilé dans mon crâne à peine remis de l’échec de la mission. J’ai
explosé la vitre d’un quatre-quatre fédéral, je me suis pété la main en tapant dans
un mur de pierre. J’étais un monstre. Un médecin a dû m’administrer un sédatif
pour que je me calme. Et Tyron m’a alors dit que Rosie était en sécurité, qu’elle
était dans un avion à destination de l’Irlande. Je me suis sentie soulagée, d’un
côté, mais une douleur d’un autre genre que je connais bien maintenant a
remplacé la peur.
Le gouffre que son départ a creusé en moi s’est élargi. Alors c’est comme
ça ? Définitivement terminé sans possibilité de réparer les choses ? Putain !!
L’enquête sur le jeune geek que nous étions censés protéger encore vingt-
quatre heures a déterminé que les assaillants – tous morts calcinés par mes soins
– bossaient effectivement pour la gueule du mec qui voulait la peau du gamin.
Mon supérieur m’a passé un savon pour l’explosion, car les dégâts ont fait un
trou énorme dans les caisses du gouvernement fédéral. Mais il a fini par arborer
un petit rictus en me lançant un « mais j’aurais pas fait plus radical » et Tyron
et moi nous en sommes sortis sans sanction et avec quelques jours de repos afin
de nous remettre de ce bordel.
Je squatte toujours chez Tyron en attendant que la maison d’Oak View soit
habitable. Y retourner me fait flipper, car je ne me vois pas dedans sans Lily.
Mais je ne peux décemment pas virer tout le monde et abandonner la baraque,
j’y ai mis toutes mes économies. Le seul point positif dans tout ce merdier, c’est
que j’ai paumé mon portable dans l’explosion, aussi Jennyfer ne peut plus me
harceler pour me convaincre de revenir avec elle. Elle me les casse sévère, celle-
là. Qu’elle aille au diable, putain ! Je viens d’ailleurs d’envoyer une déclaration
à ses avocats afin d’accepter la vente de mes parts de la maison. Je n’en ai plus
rien à foutre : maintenant, j’ai la mienne. Tout ce que je veux, c’est qu’elle signe
ces papiers de divorce et qu’elle sorte définitivement de ma vie.
Tout part en vrille. Ma vie n’est plus qu’un maelström de merdes accumulées
en seulement quelques semaines.
Rosie n’a pas tourné la page sur notre histoire. Jennyfer ne porte pas mon
bébé. Et Davis n’est pas… NON, PUTAIN !!
Depuis trois jours, elle a totalement déserté les réseaux. Pas une photo. Pas un
mot. A-t-elle découvert que je l’épiais et c’est pour cette raison qu’elle ne publie
plus rien ? Je suis dans le flou total. Je ne sais plus quoi penser de ma vie. Cette
chienne de vie. Bientôt je ne peux plus réprimer la douleur qui ravage ma
poitrine et je craque.
De rage, j’arrache tout ce qui se trouve sur le mur, balaie la commode d’un
revers de la main. À bout, je finis par m’effondrer sur le lit, un bras recouvrant
mon visage dévasté par le chagrin. Tout est en bordel dans ma tête depuis
l’annonce atomique de Jennyfer. Je veux Rosie, c’est indéniable. Je l’aime
depuis vingt ans, merde. Mais je ne peux pas me décharger de mon rôle de père.
Si par malheur cette gosse est la mienne, je devrai assumer. Je ne suis pas ce
genre de mec à se défiler après avoir mis une femme enceinte.
Seulement, Lily ne supportera pas de vivre avec un enfant qui n’est pas le sien
et je la comprends. Elle culpabilise déjà d’avoir abandonné notre fille, alors
élever le bébé que j’aurais eu avec une autre… Du plus loin que je me
souvienne, j’ai toujours désiré être père un jour. Je n’ai jamais été un queutard
comme mes potes de l’époque. Lorsque mon histoire avec Rosie a débuté,
l’évidence s’est imposée naturellement en moi : ce serait elle la mère de mes
enfants. Je ne voyais personne d’autre porter mes bébés. L’annonce de sa
grossesse m’a fait flipper. Je voulais être papa, mais certainement pas si jeune.
Cependant, j’étais heureux. Heureux de savoir qu’une partie de moi grandissait
en Rosie. Elle, elle était terrifiée. Elle ne cessait de pleurer, de dire qu’elle avait
peur de ne pas y arriver et les hormones n’arrangeaient en rien les choses. Je l’ai
rassurée et soutenue de toutes mes forces. J’ai même suggéré d’abandonner la
fac pour travailler et subvenir à leurs besoins. Évidemment, elle a refusé. J’étais
persuadé que nous allions y arriver, et elle, elle avait entièrement confiance en
moi. En nous. Quelques jours avant qu’elle ne réponde plus à mes messages,
nous discutions même du choix des prénoms. Quand j’y repense, ça aurait dû
tilter dans ma tête. Pourquoi se soucier du prénom de son futur bébé alors qu’on
a l’intention d’avorter ? J’ai vraiment été trop con d’avoir cru Joseph. Je
n’aurais pas dû baisser les bras. Mais il était persuasif, j’étais inquiet pour Rosie
et sa révélation m’a plongé dans une rage incommensurable, annihilant toute
logique dans mon crâne.
Sentant sûrement mon désarroi, Jacky grimpe sur le lit et vient me lécher le
visage. Je ne peux m’empêcher de rire en secouant la tête pour éviter ses coups
de langue.
– On sort un peu ?
Je donnerais n’importe quoi pour être envoyé sur une autre mission. Je n’ai
aucune envie de ces jours de repos imposés par mon chef. Tout, plutôt que me
morfondre comme je le fais maintenant.
Il ne bouge pas. Je finis par avoir pitié de lui et lui envoie un morceau de
fromage. Je ne peux pas résister au regard de chien battu. Rosie parvenait
toujours à m’avoir avec ça. Putain. Il faut que je bouge. Je ne peux décemment
pas rester sans rien faire. J’enfile un vieux jean et un T-shirt.
– Je reviens, Jacky. Sois un bon chien et ne fais pas le bordel.
***
Vue de l’extérieur, la maison que j’ai acquise est sublime. L’architecte et les
ouvriers lui ont donné un sacré coup de jeune. La « Maison Hantée » n’est plus.
L’allée a été dallée et là où se trouvait un amas de terre et de mauvaises herbes,
les paysagistes ont conçu un petit coin jardin avec des arroseurs automatiques.
L’intérieur prend de plus en plus forme. L’entrée donne directement sur le salon
à gauche, la cuisine au fond est ouverte sur la salle à manger. Un grand escalier
en colimaçon trône au milieu de cet espace ouvert dont la baie vitrée donne sur
le terrain d’un hectare. Il traverse le plafond et mène à l’étage où se trouvent une
suite parentale, deux chambres et une salle d’eau. Je salue les personnes au fur et
à mesure que j’inspecte les lieux. Le chef d’équipe m’explique alors qu’ils ont
entamé la seconde couche de peinture et la mise en place de la piscine est
presque terminée. Rosie a trouvé bizarre d’avoir une piscine alors qu’il y a
l’océan à seulement quelques mètres, mais je lui ai répondu que c’était pratique
pour nous éviter une atteinte à la pudeur.
Elle a ri.
Elle fait mine de faire la moue et sa main se pose sur mes pectoraux. Je recule
en la fusillant du regard.
– Oh ! Elle bouge !
Sans crier gare, elle attrape ma main pour la poser sur son abdomen. Il y a
encore trois jours, j’espérais que son ventre était faux, qu’elle feintait pour
pouvoir me récupérer. Or là, il est impossible de nier qu’elle est bel et bien en
cloque. Et le coup que je ressens au creux de ma main me le prouve davantage.
Putain, je n’ai pas envie de toucher son ventre. Je refuse d’avoir quoi que ce soit
à voir avec cette femme. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de me souvenir de
la grossesse de Lily. Son ventre ne se voyait évidemment pas à l’époque, mais
j’aurais voulu vivre ça avec elle. Sentir les coups d’Anélya, lui faire des bisous
par le biais de l’abdomen de sa mère. C’est cette idée qui me motive à reculer. Je
refuse de faire ça avec Jennyfer.
– Tu crois m’avoir avec ta grossesse ? Tu crois que je vais revenir parce que
tu vas pondre mon enfant ? Tu rêves, ma pauvre. Toi et moi, c’est terminé.
Définitivement. Mets-toi ça dans le crâne, putain ! Ah, et mon plat préféré, ce
sont les pâtes carbonara.
Puis je tourne les talons pour gagner ma chambre. Mes draps sont froissés et
une nuisette traîne au bout du lit. Ce n’est pas vrai, elle ose dormir dans mon lit
alors que la chambre que nous partagions ensemble se situe de l’autre côté du
couloir. Résigné, je m’active à me préparer un sac lorsque soudain, un cri
strident perturbe le silence.
– JAKE !!!
Pour toute réponse, elle me montre le bout de ses doigts imprégné de sang.
Merde, merde, merde ! Non, pas ça ! Jennyfer a beau être ce qu’elle est, j’ai
beau ne plus la porter dans mon cœur, elle ne mérite pas ça. Et cet enfant
innocent encore moins.
– J’ai peur, Jake, je ne veux pas perdre mon bébé, je ne le supporterai pas,
pleure-t-elle.
***
Je ne sais pas vraiment pourquoi je suis là, dans cette salle d’examen, ma
main dans celle de mon ex à attendre le verdict du médecin. J’ai agi par instinct.
Je pourrais partir, la laisser rentrer en taxi, mais une partie au fond de moi me
somme de rester pour voir comment va l’enfant. Jennyfer est en pleurs, inquiète
pour son bébé, et je lui caresse la main pour la rassurer. Je n’éprouve absolument
plus aucun sentiment pour elle, j’agirai de la même façon avec n’importe quelle
femme. Le médecin pose un monitoring sur le ventre de mon ex, et bientôt, le
soulagement remplace la panique lorsque les battements du cœur du bébé se font
entendre. Jennyfer plonge ses yeux larmoyants vers moi, un sourire heureux
plaqué sur ses lèvres.
Je serre les mâchoires. Je sais très bien ce qu’elle essaie de faire et je n’ai
aucune envie d’entrer dans son stupide jeu. J’ai éprouvé de l’inquiétude, OK,
mais ça s’arrête là. Elle n’a pas le droit d’en profiter pour me faire endosser un
rôle qui ne me revient sûrement pas.
Quelque chose attire mon attention juste à ce moment-là et je relève les yeux
sur l’écran au-dessus. Mon cœur se serre en découvrant le fœtus que je n’avais
pas prévu de découvrir. Ces images me renvoient immédiatement aux photos
dans ce carton. À cette fille que je ne connaîtrai sûrement jamais. À Lily… Les
paroles de la sage-femme me parviennent aux oreilles par bribes, mais je
n’arrive pas à détacher mon regard du bébé à l’écran. Elle parle de décollement
du placenta, de repos… Je sens mes glandes lacrymales céder sous la vague de
souvenirs qui me submerge et sous cette tonne de questions qui me taraudent
l’esprit à longueur de journée. Et si c’est vraiment ma progéniture ? Comment
vais-je pouvoir gérer ? Comment vais-je pouvoir regarder cette fille que j’ai
sous les yeux sans penser à celle que j’ai autant abandonnée que Lily ?
Il faut que je sorte. Pas moyen de rester ici plus longtemps, je ne le supporte
plus. Je n’ai pas envie d’aimer cet enfant, je n’ai pas envie qu’elle soit de moi. Je
ne veux pas, putain. Je sors de la salle d’examen comme si j’avais le diable aux
trousses et me rue dans les toilettes pour renvoyer la bile qui me tord l’estomac.
L’incertitude, le désarroi et une infinie tristesse me déchirent, me lacèrent,
m’anéantissent.
Lily-Rose
Chicago, Illinois
Que James m’a fait ingérer. L’enfoiré. Je veux me lever, mais mes bras sont
ligotés dans mon dos et mes chevilles sont liées aussi. L’angoisse redouble en
moi et je me mords la lèvre pour ne pas fondre en larmes. Bordel, mais que s’est-
il passé ?
Respire, Lily. Respire. Je suis infirmière, je peux gérer les crises d’angoisse
des autres, pourquoi pas les miennes ? Respire. Inspire. Expire.
Je ne sais pas si c’est elle que j’essaie de convaincre ou moi, mais je suis bien
déterminée à tenter n’importe quoi pour nous dépêtrer de ce bordel. Pourquoi
ont-ils enlevé Rachel ? Ça, c’est la grande question. Cette jeune fille n’a
absolument rien à voir avec cette histoire. Quant à moi, je ne comprends pas
pourquoi James m’a enlevée puisque Blake est derrière les barreaux, surveillé
vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je ne comprends plus rien.
Rachel a l’air mal en point. Je me hisse jusqu’à elle et passe mes bras sous
mes jambes de façon à les avoir devant moi et à pouvoir l’étreindre. Elle
sanglote dans mes bras. Elle semble avoir de la fièvre. Quelque chose au niveau
de ses bras attire mon attention. Elle présente des marques de piqûres et elle
semble complètement planer. J’ai le cœur au bord des lèvres en constatant qu’on
l’a droguée. Je retiens mes larmes. Non, je refuse qu’elle meure. Elle est
innocente et beaucoup trop jeune. Non, je ne le permettrai pas. Je caresse ses
cheveux tout en lui murmurant des paroles rassurantes à l’oreille. Je ne
supporterais pas qu’elle ne survive pas. Je me suis attachée à elle, elle est comme
une petite sœur pour moi, ce n’est qu’une enfant, bordel ! Il faut que je bouge,
que je trouve un moyen de nous sortir de là. Je regarde autour de moi, dans
l’espoir de trouver quelque chose qui pourrait nous servir, mais il n’y a
absolument rien dans cette pièce froide et sans âme. Nous sommes coincées. Un
bruit à l’extérieur de notre cellule se fait soudain entendre et le loquet de la porte
métallique s’ouvre sur un homme massif, chauve et tatoué de partout. Il n’a pas
l’air commode.
Il défait mes liens aux chevilles et m’attrape fermement par le bras à tel point
que j’en grimace de douleur. Son canif près de ma gorge et son autre main
empoignant mes cheveux, il me fait avancer jusqu’à la sortie. Rachel hurle en
pleurant, malgré son état.
C’est à ce moment-là que les cours d’autodéfense que Jake m’a donnés me
reviennent en mémoire. C’est maintenant ou jamais. Prenant une grande
inspiration, j’assène un violent coup de coude dans le plexus de l’homme qui se
plie de douleur. J’en profite pour lui subtiliser son couteau et, sans réfléchir une
seule seconde, le lui plante dans le bide avant de me détacher les mains et de
faire demi-tour pour délivrer Rachel. La joie se lit sur son visage larmoyant en
me découvrant.
– Tout va bien, je suis là, tout va bien.
Elle me serre fort dans ses bras et je peux sentir son cœur palpiter en rythme
avec le mien. Je la détache et lui intime de se taire tandis que nous ressortons de
la cellule. L’homme que j’ai poignardé gît toujours sur le sol et on peut
l’entendre grogner. Nous passons devant lui, j’en profite pour m’emparer du
couteau encore en lui et nous finissons par courir jusqu’aux escaliers qui doivent
mener à la sortie. Une fois en haut des marches, des voix nous parviennent. Des
rires gras, d’autres plus féminins, des bruits de boules s’entrechoquant et des
propos salaces que s’échangent les hommes. Ma main toujours dans celle de
Rachel, j’utilise l’autre pour entrouvrir la porte, mon arme prête à traverser une
nouvelle chair. Ce que je découvre dépasse l’entendement. Une femme nue est
allongée sur le billard et un homme la pilonne tandis qu’un autre lui emplit la
bouche avec son sexe. Un troisième, cigare au bec, s’amuse à taper dans les
boules sans se soucier une seconde de la femme qui occupe la moitié de la table.
Assis dans des fauteuils autour, des hommes admirent le spectacle tout en
pelotant d’autres prostituées sur les genoux. Ils ne sont pas armés, d’après ce que
je peux voir. J’ai envie de vomir. De véritables psychopathes. On ne va jamais
sortir d’ici, bordel. Le gang bang dure encore environ cinq minutes, puis les
hommes se lèvent, les femmes se rhabillent avant de quitter la grande pièce.
– Je vais vous tuer, espèces de salopes ! Je vais salir votre putain de corps et
je vais vous buter lentement.
Vite, c’est le moment. Nous entrons dans la grande pièce aux tons pourpres et
courons jusqu’à la porte voisine, donnant sur une pièce déserte également. Mais
nous n’avons pas le temps de faire un mètre de plus que le molosse de tout à
l’heure se met à hurler, et en une fraction de seconde, nous sommes prises au
piège par une multitude de bras. Le couteau vole à travers la pièce avant que
j’aie le temps de m’en servir une nouvelle fois. Je me débats comme je peux en
distribuant coups de pied et coups de tête, comme me l’a appris Jake, mais je
suis vite arrêtée lorsqu’une gifle donnée par je ne sais qui me fait voler et atterrir
par terre.
– LILY !!!! entends-je Rachel hurler en dépit de la douleur dans mon oreille.
– Tu sais que tu me plais, toi ? sourit-il en faisant passer son pouce sur ma
lèvre enflée tandis que ses acolytes rigolent derrière.
Mon regard noir se plante dans le sien. Sa main descend le long de ma gorge.
De ma clavicule. Elle frôle l’ouverture de mon chemisier, impétueuse. Ma main
s’abat sur la joue mal rasée de l’intrus avant même que je m’en rende compte.
Les rires gras stoppent net et les mâchoires de mon agresseur se contractent. Son
regard se fait plus orageux, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il
tire violemment sur mes jambes pour m’allonger avant d’arracher mon chemisier
sous mes cris de détresse et ceux de Rachel qui assiste, impuissante, à cette
horrible scène. Quelqu’un me bâillonne avec sa main tandis que mon assaillant
déboutonne son jean. Je gigote dans tous les sens, mes hurlements étouffés par
cette paume calleuse, la panique inondant toutes les cellules de mon corps. Mes
larmes dévalent mes tempes, je n’arrive plus à respirer et mon cœur fait un
tumulte dans ma poitrine.
– Je vais te montrer à quel point tu me fais bander, petite pute, éructe le mec.
Plus tu me résistes, plus ça m’excite.
– AUSTIN !!
L’homme sur moi relève la tête, l’air d’un gamin pris la main dans le sac de
bonbons. Cette interruption soudaine devrait me soulager. Je devrais me sentir
rassurée d’avoir échappé au pire. Mais je ne le suis pas. Parce que cette voix, ce
timbre mielleux et grave, je le reconnaîtrais entre mille.
« Je te vois… »
Les hommes qui admiraient le spectacle s’écartent pour laisser passer Blake
Davis. Il porte un costume gris anthracite, comme s’il n’avait jamais séjourné en
prison. Ma peur redouble d’intensité lorsque mon regard croise le sien. Ses yeux
ont la même teinte ombrageuse et légèrement espiègle que lorsque je l’ai croisé
dans ce parking, plusieurs mois plus tôt… Mon ventre se tord de terreur et mes
poumons peinent à pomper l’air. L’homme qui a tenté d’abuser de moi et celui
qui maintenait ma bouche fermée se redressent, mais je reste immobile au sol,
trop paralysée par la terreur pour oser le moindre geste. Les flashs reviennent
telles des gouttes d’acide dans mon crâne. Blake se baisse à ma hauteur. Il me
déshabille du regard avec une telle perversion que la bile me retourne l’estomac.
J’ai l’impression d’être un agneau face à un prédateur. Je suis sa proie et sa
langue qui passe sur ses lèvres me prouve qu’il pense la même chose. Il tire sur
son gros cigare et me souffle la fumée au visage. Je toussote et Blake rit, imité
par ses hommes autour de nous.
– Je te vois, sourit-il avec une lueur d’amusement dans ses prunelles sombres.
Est-ce que je t’ai manqué, Babydoll ?
Blake fait un signe de la main sans détourner son regard de moi et James fait
son apparition. La haine s’intensifie en moi. Il arbore un sourire satisfait sur les
lèvres en me voyant là, à genoux devant lui. Les larmes me montent aux yeux,
mais je les refoule de toutes mes forces. Il est hors de question que je craque.
Cela nourrirait davantage leurs putains d’ego.
– Salut, Lily.
James ne répond rien, mais Blake, lui, éclate de rire une fois de plus. Il
s’accroupit de nouveau face moi, son visage à quelques centimètres seulement
du mien. J’ai la nausée.
– Elle m’a mis une gifle, rapporte le dénommé Austin, celui qui a tenté de me
violer. Et elle a planté Mitch, aussi.
J’en déduis qu’il parle du molosse qui surveillait notre cellule. Le regard de
Blake se pose sur moi.
– Emmenez-la dans la chambre. Il est plus que temps de dresser cette petite
chienne.
Chapitre 45
Jake
Il est au téléphone avec je ne sais qui et lui dit qu’il le rappelle avant de
raccrocher et de s’intéresser à moi.
– Calme-toi, Jake.
– Me calmer ? T’es sérieux, putain ?! Ce fils de pute a enlevé ma femme et
je dois me calmer ?
– On ne sait pas si c’est lui, d’abord ! répond mon supérieur sur le même ton.
Merde, Jake, elle peut très bien être partie ailleurs, elle est majeure !
Mon poing s’abat sur son bureau. Je suis rouge de colère et l’adrénaline afflue
dans mes veines à vitesse grand V.
– Je sais qu’il l’a enlevée !!! Son portable ne répond plus et son père l’a
attendue à l’aéroport, mais elle n’est jamais arrivée ! La compagnie n’a même
pas enregistré son billet, bordel !
Je suis déterminé à en découdre une bonne fois pour toutes. La facilité avec
laquelle le FBI l’a arrêté était trop belle pour être vraie. Il a encore des mecs
derrière lui. Ce type est un putain de monstre : tu lui coupes une tête, deux
autres repoussent. Je suis sûr qu’il avait prévu son évasion avant même d’être
appréhendé. Il savait qu’il n’irait pas en Supermax parce que le témoignage de
Lily ne suffirait pas à le faire inculper pour meurtre. D’après les analyses, elle
aurait ingéré les médocs environ quinze minutes avant le meurtre, et sur les
bandes vidéo, on voit le quatre-quatre de Davis arriver dans le parking
souterrain. Donc aucune preuve qu’il soit à l’origine de l’empoisonnement. Et
puis même, il ne connaissait pas Lily avant ce soir-là, comment aurait-il pu
savoir qu’elle allait descendre à ce moment-là ? Il en voulait à Rebecca, pas à
Lily. Celle-ci s’est juste retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment. Non,
la drogue ne vient pas de lui. C’était juste un coup de chance. Dans ce cas, qui a
bien pu affaiblir ma Rosie au point qu’elle ne puisse pas être crédible à la
barre ? Arrrgh, toutes ces questions me court-circuitent les neurones. Me vient
soudain une idée.
***
Emily est en pleurs lorsque je frappe chez elle. Tyron la tient dans ses bras et
me lance un regard compatissant en me voyant. Je m’assieds à côté d’eux et pose
ma main sur l’épaule de la jeune femme.
– Emily.
Elle relève des yeux rougis et maculés de traînées noires. Ça me fait mal de
dire ça parce que d’habitude elle est jolie et toute pimpante, mais là, elle est
complètement diminuée, autant physiquement que psychologiquement. Elle se
jette dans mes bras et je l’étreins tandis que Tyron se lève pour aller donner à
boire au chien, couché dans un coin. Quand il revient avec deux cafés et un thé
pour Emily, celle-ci ne s’est pas détachée de mon pull gris.
Emily pince les lèvres et son regard sur moi change. On dirait qu’elle
culpabilise ou quelque chose comme ça.
Emily renifle.
– Je ne pense pas que ça puisse vous aider, James est quelqu’un de très
gentil… Un peu collant avec Lily depuis qu’ils se sont rencontrés, mais il est
sympa.
– James comment ? insisté-je.
J’essaie de faire fi des images qui assaillent mon crâne déjà fragilisé par cette
histoire, mais c’est compliqué. Je ne peux m’empêcher de voir ma Rosie dans les
bras d’un pompier. Souriant à ses blagues, goûtant à ses lèvres et caressant son
corps… Putain, je déteste ça. Ça faisait quoi… un mois qu’elle était partie et elle
buvait déjà un verre avec un autre ? Elle est vraiment décidée à tirer un trait sur
nous. Sur tout ce que nous avons surmonté jusque-là, comme ça, d’un
claquement de doigts. Sans même me laisser une chance de m’expliquer, de lui
dire que c’est elle que j’aime et que c’est avec elle que j’ai envie de finir ma vie.
Concentre-toi, Jake.
Derrière Emily, Tyron fronce les sourcils et penche la tête sur le côté, ne
sachant pas où je veux en venir. La meilleure amie de Rosie replonge dans ses
souvenirs et hoche la tête.
– Oui, un peu avant qu’elle aille aux vestiaires, je l’ai vue discuter avec
James. Il lui avait apporté un café, elle venait de faire plus de vingt-quatre heures
de garde, elle était épuisée.
– Il est arrivé combien de temps avant l’homicide ?
– Je ne sais pas, dix minutes, peut-être un quart d’heure.
Je me lève d’un bond et me triture les cheveux. Tyron se redresse à son tour et
m’interroge.
– Qui est ce gars, Jake ? T’as découvert quelque chose ?
– Les traces de benzo’ dans le sang de Lily, c’est lui. D’après les analyses
toxicologiques pratiquées sur elle, ils ont pu déterminer que l’administration de
la drogue datait d’environ quinze minutes avant qu’elle arrive dans le parking.
Ça correspond au moment de son entrevue avec ce James quand il lui a apporté
le café. Il l’a droguée lors de leur rencard, j’en mets ma main à couper.
– C’est pas possible, je connais James, intervient Emily. Pardon de dire ça,
mais il est canon, il pourrait avoir n’importe quelle fille. Pourquoi irait-il droguer
Lily ?
– D’après la façon dont tu nous le décris, il semble être le genre de mec à qui
l’on ne dit pas non, récapitule Tyron. Est-ce que Lily partageait ses sentiments ?
– Non, elle disait qu’il courait après toutes les filles du service et que ça ne
l’intéressait pas. Elle m’a dit qu’elle n’avait accepté son invitation que par
politesse, mais elle n’avait aucune intention d’aller plus loin avec lui. C’est un
ami, rien de plus.
– OK, donc le gars se fait jeter par la seule fille qu’il veut, résumé-je. Il ne
parvient pas à l’avoir, alors il la drogue. Ça, c’est l’épisode de l’hôpital. Ensuite,
il y a eu le plan WITSEC, il a dû péter les plombs en découvrant qu’il ne la
reverrait peut-être plus jamais.
– C’est vrai qu’il n’était plus lui-même depuis que Lily avait disparu avec
vous. Il m’a plusieurs fois demandé si j’étais en contact avec elle et…
Elle relève des yeux emplis de larmes vers moi et je sens qu’elle va à nouveau
craquer.
– Je lui ai dit pour le programme. Il savait que vous vous trouviez à Oak
View… Jake, c’est à cause de moi si vous avez failli mourir dans cet accident.
Elle est en pleine crise de tétanie. Elle suffoque et tremble de partout. Tyron
se précipite immédiatement vers elle et l’allonge tout en lui faisant de l’air.
– Emily, je sais que c’est dur à supporter, mais il faut que tu me dises tout.
Donc, il n’était pas bien. Qu’elle a été sa réaction lorsqu’il l’a revue ?
– Je ne sais pas, je n’étais pas là. J’ai juste reçu un SMS de Lily pour me
demander si je voulais boire un verre, mais j’étais de garde ce soir-là. Elle est
venue me voir une heure après au détour d’un couloir et c’est là qu’elle m’a dit
qu’elle avait un rencard avec James et qu’elle n’était pas très chaude pour y aller.
Elle voulait seulement être gentille avec lui.
– Elle a encore dû refuser ses avances et il a de nouveau mis quelque chose
dans son verre au restaurant, réfléchis-je à voix haute.
– Donc, sa disparition n’a aucun rapport avec Davis, du coup, si c’est James-
le-psychopathe-amoureux qui n’a pas supporté qu’elle le repousse, dit Tyron.
Je secoue la tête.
Je fais volte-face.
– Non, toi, tu restes avec elle, dis-je en désignant Emily. Elle a besoin de toi.
***
– Tes copains sont sûrement réveillés et ont dû avertir les flics, donc je n’ai
pas toute la journée, merdeux. T’as intérêt à me dire où se trouve Lily ou je te
jure que ma pompe va s’écraser sur ton crâne de psychopathe.
Pour appuyer mes menaces, je lève ma jambe et la peur ravive ses yeux.
– OK ! OK ! crie-t-il.
Je m’apprête à lui en foutre un autre, mais il lève les mains pour se protéger et
s’écrie :
– B… Blake Davis.
Le fils du diable en personne. Waouh putain, là, ça va trop loin. Je vais péter
un câble monumental et je dois me faire violence pour ne pas tuer cet avorton
sur-le-champ. Je le relève et l’enferme à nouveau dans le coffre du taxi. Je roule
jusqu’au poste de police où le FBI a posé ses valises pour l’affaire Davis. J’ai les
nerfs à vif et la haine fait rage en moi. Malgré le bordel dans ma tête, je tente de
raisonner en tant que flic. James en pince pour ma femme depuis un bail. Blake
Davis, le criminel que je traque depuis des lustres, est son putain de géniteur.
James a drogué Lily la première fois, car il ne voulait pas qu’elle assiste au
meurtre, mais le sédatif n’a pas fait effet à temps et elle s’est retrouvée impliquée
dans l’affaire. Le merdeux a dû péter une durite pendant que Lily était avec moi
et il a décidé de monter d’un cran dans sa psychose en la livrant carrément à
Davis. Fils de pute, de père en fils, décidément.
Arrivé devant le poste de police, je fais descendre le suspect sous les yeux
effarés des policiers devant l’entrée. Je leur jette le pompier aux pieds.
– Veillez à ce qu’il soit au frais, leur dis-je. Il a livré Lily-Rose Vargas à Blake
Davis. Mobilisez toutes les patrouilles, le FBI, le SWAT à cette adresse. C’est là
qu’elle est retenue prisonnière. Je veux tout le monde là-bas.
***
Sans elle, ma vie n’a plus aucun sens. Je n’en ai plus. Mon cœur bat à tout
rompre dans ma poitrine et les larmes coulent d’elles-mêmes à l’idée que Davis
ait pu lui faire du mal. Il va payer pour ce qu’il a fait, et cette fois, je compte
bien mettre mon grain de sel. Je prends mon portable et compose le numéro de
Tyron.
Ne pense pas à ça, Jake. Ne pense surtout pas à cette éventualité, me seriné-
je, les mains tellement crispées autour du volant que mes veines ressortent. Mon
portable se remet à sonner. C’est Tyron, je le bascule sur messagerie. Je sais déjà
ce qu’il va me dire et je n’ai aucune envie de m’arrêter. Je suis tout près, je ne
peux pas faire marche arrière. Nouvel appel. Cette fois, c’est Harper, je
décroche.
– MAIS EST-CE QUE TU AS PERDU LA TÊTE, HAYES ????? hurle mon
supérieur à l’autre bout du fil et je dois éloigner mon téléphone pour ne pas
devenir sourd.
– Je sais ce que je fais, chef, réponds-je, sans hésitation.
– Mais il se fout de ma gueule en plus ! Jake, tu t’apprêtes à mettre ta vie en
danger, tu ne peux pas appréhender un gars comme Davis tout seul, il va te
descendre avant même que tu aies le temps de mettre pied à terre !!! Arrête-toi
et attends-nous, m’ordonne-t-il.
– Je me fais discret, argumenté-je. Je supervise et je déblaye un peu le terrain
le temps que vous arriviez. Si je ne l’arrête pas avant, il va tuer Lily-Rose. Si ce
n’est pas déjà fait, d’ailleurs !
– Jake, ce n’est pas ton patron qui te parle, là, mais ton ami, reprend plus
calmement Harper. T’es comme un fils, pour moi, je t’ai formé et appris tout ce
que je sais. Ne fais pas le con, putain, et attends-nous. Je ne supporterais pas de
te perdre, merde.
Je soupire, ne sachant pas trop quoi répondre à ça. Harper et moi n’avons pas
toujours été d’accord sur tout, mais je tiens à ce vieux con et la réciproque est
vraie. C’est lui qui m’a pris sous son aile quand je suis entré dans les US
Marshals. Il a eu vent de mon tempérament impulsif, mais il m’a accepté quand
même parce qu’il savait que ce boulot m’aiderait à canaliser mes pulsions, à
défouler toute la rage que j’ai emmagasinée durant toute mon enfance. Il est mon
patron depuis plusieurs années, mais je le vois davantage comme le père que je
n’ai jamais eu.
Est-il envisageable que mon pire ennemi depuis plus de trois ans soit le même
mec qui m’a engendré trente-deux ans plus tôt ? Mon corps est en surchauffe.
Non, je ne peux pas le croire. C’est impossible. Et pourtant, d’un point de vue
totalement objectif et impartial, je ne peux pas nier la similarité de nos yeux.
C’est peut-être un détail infime, après tout, nous ne sommes pas les seuls à avoir
des yeux turquoise, mais c’est une ressemblance de trop.
– Je serai prudent, finis-je par déclarer à Harper. Il faut que quelqu’un l’arrête,
et tout de suite.
Le quartier dans lequel j’arrive est des plus douteux. Je n’ai jamais eu à venir
chercher un témoin dans cette zone-là et j’avoue que ça a le don de me foutre la
chair de poule. Moi qui pensais que les gangs et les dealers ne trafiquaient que
dans Chicago intra-muros, il faut croire que les réseaux s’étendent même jusqu’à
des banlieues qu’on penserait tranquilles. Des groupes de différentes nationalités
ethniques se tiennent debout dans la rue, colliers et dents en or, fumant des joints
et très certainement armés sous leurs vestes. À peine sorti de mon véhicule
réquisitionné, je vois tous les mecs se tourner vers moi et me regarder d’un œil
mauvais. Ce n’est pas le moment de dégainer mon flingue. S’ils savent que je
suis flic, je ne donne pas cher de ma peau. Je porte mon attention sur
l’environnement. La rue est bordée d’un grand parc. Cet endroit ne colle
tellement pas avec le personnage de Davis que je me demande si le petit
merdeux à qui j’ai pété la gueule ne m’a pas mené en bateau. Mais je ne pense
pas, j’ai vraiment vu la terreur dans ses yeux. Blake se cache et il est fauché, la
justice ayant fait geler ses comptes après son incarcération. Et il sait qu’on ne le
cherchera pas dans un quartier planté au milieu de nulle part. Mais je connais la
chanson, j’ai moi-même usé de cette stratégie en emmenant Lily là où il n’aurait
jamais pensé à la traquer. Je ne connais pas cette ville, je ne sais pas combien ils
sont, ni même si les otages sont encore en vie. J’admets que je me suis un peu
précipité sur ce coup-là, ma haine ayant alimenté mes gestes et je regrette de ne
pas avoir pris le temps de m’informer plus auprès de James.
Tant pis, maintenant que j’y suis, je ne vais pas me dégonfler. Caché derrière
un arbre, non loin de la baraque, j’inspecte d’abord les lieux, mon arme en joue,
au cas où. Comme je le pressentais, le porche est gardé par deux molosses. En
prenant soin d’être discret, je fais le tour et constate qu’il n’y a personne à
l’arrière. Je ne sais pas où je vais ni ce que je fais, mais je le fais. Mon amour
pour Lily et ma haine pour Davis me poussent tous les deux à poursuivre sur ma
lancée et rien ne pourra m’arrêter. Enfin, peut-être une balle dans la caboche,
mais on va éviter de penser aux pires scénarios. Je parcours en mode commando
la dizaine de mètres qui me séparent de la bâtisse. Le dos plaqué contre la façade
sous une fenêtre, j’ai le cœur battant et la respiration haletante.
La lopette m’a bien dit la vérité. Mes poings se resserrent le long de mon
corps. Je tends l’oreille, mais aucune sirène de flic ne se fait entendre. Bordel,
mais ils se touchent, ou quoi ? Je veux bien les attendre, mais pas trois plombes
non plus. Soudain, un cri déchirant transperce le silence. Mon cœur saute. C’est
Lily, j’en suis sûr. Putain, il lui fait du mal, ce bâtard. L’adrénaline coule à flots
dans mes veines, la bête en moi hérisse le poil et se dresse, en furie. Je me creuse
les méninges, me tire nerveusement les cheveux en tentant de trouver une
solution pour ne pas avoir à entrer dans le nid de guêpes seul, mais rien ne me
vient. Je pars en vrille, les cris me rendent dingue. Eh merde, j’y vais. Advienne
que pourra.
C’est la goutte qui fait déborder le vase. La bête en moi rugit de rage et je ne
prends plus la peine d’avancer lentement. De toute façon, un coup d’œil
instinctif dans le miroir accroché au mur du couloir m’apprend qu’un ennemi
pointe un flingue sur ma nuque. Je me retourne vivement et tire. Puis tout se
passe très vite et très bruyamment. Je me fais canarder et j’ai juste le temps de
me planquer derrière un mur pour éviter de finir en passoire ambulante. Je tire
plusieurs balles et les mecs tombent. J’attends quelques minutes avant de sortir
de ma cachette. Je les ai butés.
Remonté à bloc comme jamais, j’arrive dans le salon où Davis se tient assis
sur un fauteuil, les jambes écartées nonchalamment, la ceinture de son froc
défaite. À côté de lui se tient ma pauvre Rosie, les cheveux en bataille, le visage
marqué de terreur et de douleur et le chemisier poisseux arraché. Mon cœur se
brise une énième fois.
Je vais le tuer.
Lily-Rose
Mais mon vœu ne s’exauce pas. Je suis dans cet appartement insalubre,
ligotée et bâillonnée. Rachel est à moitié consciente dans un coin, attachée
également. Le sourire de Davis s’est élargi, il tourne autour de Jake, qui a les
poings liés dans le dos. Quatre hommes de Blake sont arrivés il y a quelques
minutes après être partis faire une magouille quelconque. L’un d’eux, à l’accent
d’Europe de l’Est, a pété un câble en découvrant son frère gisant dans son sang
et a pointé son flingue sur Jake, mais Davis l’a arrêté. Mon palpitant est au
supplice et les larmes dévalent mes joues. J’ai mal partout. Blake me garde
captive depuis trois jours. Quand je lui ai demandé pourquoi alors que son but
premier était de me liquider, il a ri et m’a simplement répondu que Jake avait une
dette envers lui. Je subis ses sévices depuis soixante-douze heures et je n’en
peux plus. Je me sens sale autant à l’extérieur… qu’à l’intérieur. Il m’a souillée
dans tous les sens du terme. Je suis anéantie et dépravée. Après ce que le
criminel m’a fait, je ne peux plus regarder Jake dans les yeux sans éprouver du
mépris et du dégoût envers moi-même, de la culpabilité. Depuis trois jours, je
me dis que j’aurais dû être plus forte que ça. Que j’aurais pu l’empêcher de me
faire ça, bien qu’une partie de moi tente de me rassurer en me disant que je
n’aurais rien pu faire pour l’en dissuader. Je n’ai pas fermé l’œil depuis que je
suis ici. Je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces. Chaque fois que je ferme
les yeux, Blake est là, sur moi, son visage à quelques centimètres du mien. Je le
sens encore m’envahir, impitoyable et intrusif… J’entends encore ses râles
rauques dans ma tête… Je me vois encore hurler de douleur et de tristesse dans
mon bâillon… tenter de me libérer de mes liens, en vain… Je l’entends encore
me dire que Jake n’osera plus jamais me toucher après ça, qu’il ne voudra plus
jamais me regarder… Je les revois tous en train de me forcer à boire des litres et
des litres de leur vodka afin de me rendre plus « docile ». Au bout du compte,
je ne ressentais plus rien. L’alcool ne me brûlait plus, leurs abus sur mon corps
meurtri ne m’atteignaient plus. Je suis devenue une simple spectatrice de ce
cauchemar. Mon corps ne m’appartient plus. Je me sens vide, persuadée que je
vais mourir là, dans ce taudis empli de la fumée de cigare et de joint. Avant que
Jake arrive, j’ai souhaité mourir. Je voulais en finir une bonne fois pour toutes.
Lorsque j’ai entendu les premiers coups de feu, je me suis précipitée tant bien
que mal sur Rachel pour la protéger. Elle ne va vraiment pas bien depuis deux
jours. Sa fièvre ne descend pas, son cœur palpite et ses lèvres ont une couleur
bizarre. Elle est en détresse et le poids de la culpabilité m’étreint encore plus à
l’idée que je ne peux rien faire pour la sauver. Davis n’a pas voulu me dire
pourquoi il l’avait enlevée, elle. Elle n’a absolument rien à voir avec l’affaire,
elle est si innocente et si jeune ! Je ne me le pardonnerais jamais si elle venait à
mourir.
J’ai vu Jake et un infime espoir est revenu en moi. Il est venu nous sauver.
J’ai tendu l’oreille afin de percevoir les sirènes de police dehors, mais rien. J’en
ai alors déduit que mon protecteur avait fait cavalier seul. J’ai hurlé quand Blake
lui a tiré dans l’épaule et lorsque j’ai vu un homme arriver avec une bouteille en
verre vide. J’aurais voulu tenter quelque chose pour faire diversion, mais je n’ai
pas eu le temps, le sbire a été trop rapide.
Nous voilà donc tous les trois prisonniers de l’un des plus grands criminels en
cavale de l’État, impuissants, éreintés et au bord du supplice. Davis ne va
certainement pas nous laisser en vie. Il nous en veut de l’avoir fait emprisonner
et souhaite nous le faire payer. À côté de moi, Jake finit par reprendre conscience
et Blake, assis face à nous, triomphant, s’exclame :
La première chose que fait Jake est évidemment d’essayer de se lever pour se
ruer à nouveau sur Blake, mais l’homme qui l’a assommé, Austin, le force à
rester assis. Je n’ai jamais vu Jake dans un tel état. La rage émane de lui par tous
les pores. Son épaule blessée saigne abondamment, mais il s’en fiche
royalement, les yeux rivés sur notre ennemi.
– Quel plaisir de te revoir, mon pote, se moque Davis.
– Va te faire foutre, gronde Jake.
Là, je me mets à hurler dans mon bâillon que ce n’est pas vrai, que j’ai détesté
chaque seconde de ses tortures, mais une gifle de la part d’Austin me faire taire
immédiatement. Jake scrute le deuxième homme avec un air meurtrier.
– Je vais te tuer, espèce de fils de pute, jure Jake. Je vais d’abord trancher la
gorge de tes larbins de mes couilles, et ensuite toi, je t’arracherai les tripes à
mains nues.
Je suis sidérée face à autant de hargne, mais je n’en pense pas moins pour
autant. Je ne reconnais pas le Jake qui se trouve à mes côtés. Jamais je ne l’ai vu
dans une colère aussi noire et profonde.
– Oh doucement, les vulgarités, nous avons une enfant avec nous, voyons !
Rachel gémit et mon regard se pose sur elle. Seigneur, faites qu’elle ne meure
pas. Pitié, s’il existe vraiment quelqu’un là-haut, faites qu’elle s’en sorte !
– Que fait-elle ici ? interroge Jake. Cette gosse n’a rien à voir avec nous.
Blake est à nouveau pris d’un accès d’hilarité.
Il se lève et vient s’accroupir devant Rachel qui parvient à peine à garder les
yeux ouverts.
– Je ne suis pas ton père, Jake, déclare Davis et je peux sentir une vague de
soulagement envahir mon homme. C’était juste histoire de te titiller un peu. En
revanche, j’ai connu ta mère. L’une de mes premières putes.
– Tu mens !
– Je t’assure, se défend Davis. Très douée en plus. Elle m’obsédait tellement
que j’ai eu du mal à supporter son départ. Elle a disparu du jour au lendemain, et
lorsqu’elle a enfin daigné me répondre au téléphone, elle avait quitté la ville.
« Je veux élever mon fils dans de meilleures conditions », m’a-t-elle dit pour se
justifier. Mais je suis malin, Jake, tu le sais. J’ai retrouvé sa trace. Vous veniez
d’emménager à Oak View avec ce bâtard qui te foutait sur la gueule. Je t’ai épié
durant des années. Plus tu grandissais, plus tu me fascinais. Je jubilais chaque
fois que tu faisais sortir le monstre en toi. Je te voyais déjà dans mes rangs, fier,
impitoyable. Invincible. Comme moi.
Il se lève et fait les cent pas autour de nous. On se croirait dans un mauvais
film dramatique.
Sous ces confidences on ne peut plus terrifiantes, Jake grogne, mais Davis
continue son monologue.
– Cela dit, je ne sais pas si on peut parler d’homicide étant donné qu’elle était
quasi dans le coma lorsque je lui ai fait avaler toute la boîte de pilules.
Jake se met soudain à hurler, les yeux injectés de sang, les larmes dévalant ses
joues, le visage rouge vif et les veines du cou saillantes. Il tente de se relever,
mais un coup de genou donné par le Soviétique le remet à terre.
– Il faut lui mettre une balle dans la tête, hurle ce dernier. Il a tué mon petit
frère !
– Patience, Igor, patience, s’amuse Blake.
– Je vais te buter, Davis, promet Jake. Tu as déjà un pied dans ta putain de
tombe !!!
Moi, je tombe des nues. Je suis outrée, choquée, et je sanglote sans pouvoir
m’arrêter.
– Attends, je ne t’ai pas encore raconté le meilleur, poursuit Blake comme s’il
parlait à un vieil ami. Donc je disais, j’ai guidé ta chère maman sur le chemin de
la mort, et ensuite, tu es parti dans les forces spéciales. Ce qui fait que je t’ai
perdu de vue durant quatre longues années. Et tu sais ce que j’ai fait pendant ton
absence ? Je l’ai surveillée, elle, dit-il en me pointant du doigt. Je suis au
courant d’absolument tout ce qui concerne vos vies, les enfants. Je faisais mes
trafics à côté, mais j’avais toujours l’œil sur l’un de vous. J’ai suivi ta grossesse
de loin et j’ai su que tu avais fait adopter ta petite fille. À ton retour de guerre,
j’ai mis Lily de côté pour me concentrer à nouveau sur toi, Jake. Mon jouet
préféré. J’ai assisté à ton mariage avec Jennyfer de loin, tu étais devenu un autre
homme et tu avais complètement oublié Lily-Rose. C’est triste pour toi, hein ?
ajoute-t-il en me fixant. Bref, c’est pour ça que j’ai été très surpris de découvrir
que le témoin du meurtre de Rebecca était cette chère Lily. Sérieux, combien de
chances sur un million j’avais de la recroiser un jour ? Plutôt étonnant, non ?
C’est alors que le jeu a repris. Mes hommes ont retracé toute sa vie depuis le
jour où je m’étais désintéressé d’elle. Et ce que j’ai découvert m’a empli d’une
joie immense. Quelque chose dont vous n’avez encore même pas conscience
aujourd’hui.
Davis sourit encore. Puis il penche la tête de Rachel en arrière et approche son
doigt de son œil. Je hurle dans mon bâillon. S’il lui fait le moindre mal, je jure
que je fais un carnage dans cette baraque. Rachel secoue la tête, mais Blake
continue ce qu’il fait.
Il lui assène des petites claques sur les joues pour la faire réagir. Rachel ouvre
alors grand les yeux et mon cœur s’arrête. Ses prunelles d’ordinaire marron
chocolat sont en réalité d’un bleu lagon stupéfiant.
Impossible…
Le ciel me tombe sur la tête. J’entends Jake jurer derrière moi. C’est…
incroyable. Insensé. Je fixe l’adolescente et, au fur et à mesure de mon
observation, je découvre des détails physiques auxquels je n’avais encore jamais
fait attention jusque-là. Elle a les yeux de Jake, mon nez, ma bouche… Des
larmes d’une joie et d’une culpabilité incommensurables se mêlent aux larmes
de tristesse et de douleur. Je ne sais absolument plus quoi ressentir. Comment
pourrais-je le savoir ? Je retrouve ma fille biologique, je me sens encore plus
mal de l’avoir abandonnée et de l’avoir côtoyée durant des années sans jamais
faire le rapprochement. Et nous allons mourir tous les trois sans jamais avoir pu
partager le moindre souvenir ensemble. Mon cœur se désintègre à l’intérieur de
moi. La douleur est insoutenable. Moi qui pensais que la vie en avait fini avec
ses coups foireux… Je sens Jake se rapprocher de moi et murmurer mon prénom,
il a sûrement conscience de mon désarroi. Mais je garde les yeux fixés sur
Rachel. Anélya. Ma fille. Notre fille. Puis je me mets à hurler tout ce que je
peux. La tête entre mes genoux, je libère toutes mes émotions emmagasinées
durant quatorze ans. Tout ce que je me suis retenue de ressentir jusque-là. Je me
sens tellement coupable, tellement minable, putain ! Je rends définitivement les
armes devant le regard triomphant de Blake Davis.
– Pourquoi tu nous fais ça, bordel ? se lamente Jake, la voix brisée par la
douleur, lui aussi. Pourquoi nous faire autant de mal ?
Je relève les yeux vers Blake qui vient se rasseoir sur son fauteuil face à nous
et s’allume un cigare. Il prend le temps d’inspirer une grande bouffée avant de
sourire sarcastiquement.
– Arrête… Je t’en supplie, Blake, arrête… C’est après moi que tu en as.
Laisse-les partir. Tue-moi si tu veux, mais laisse-leur la vie sauve, je t’en prie,
pleure-t-il.
Soudain, il est interrompu par un de ses sbires qui entre dans la pièce en
trombe.
– Je vais aller faire un petit tour avec ta gonzesse. Enfin, après ce que je lui ai
fait, je peux dire que c’est la mienne, maintenant, rit-il.
Il m’assène une gifle qui me fait voler contre une poutre. Ébranlée et sous le
choc, j’obéis, la peur au ventre. Je pense à Jake, à Rachel. Est-ce qu’il protège
notre fille ?
Les mains toujours ligotées et Blake Davis assis derrière moi, je ne peux pas
faire grand-chose. À moins qu’un coup de boule bien calculé et assez fort lui
fasse perdre l’équilibre et que j’aie le temps de lui subtiliser son revolver…
Déterminée, j’envoie ma tête en arrière qui vient écraser sa bouche. Blake
grogne, mais ne tombe pas. Au contraire, il est encore plus énervé, car il
s’empare de ma tête qu’il écrase contre le guidon. Terrifiée, je n’ose plus bouger.
Il se penche vers moi, assez près pour pouvoir plaquer ses lèvres affreuses contre
les miennes et me menacer ensuite.
Je pleure toutes les larmes de mon corps face aux souvenirs que ce pervers me
remet en mémoire. Comment pourrai-je survivre après ça ?
– Accroche-toi, ça va secouer.
Dans un puissant coup d’accélérateur, l’engin part comme une fusée et vient
défoncer la porte en bois. Nous nous retrouvons au milieu du quartier résidentiel,
cerné par les flics, le FBI, le service des US Marshals, le SWAT… Alertés par le
bruit, ils tournent tous la tête vers nous et font feu. Mais Blake va trop vite et
parvient à les éviter. Dans le carnage, je tente d’apercevoir Jake, en vain. Nous
longeons une route sur environ un kilomètre. Derrière nous, les sirènes de police
hurlent. Tandis que je suis au bord de la crise de tétanie, je peux voir que Blake
est en plein trip. Il est dans son monde, là où règnent le pouvoir, la violence, et
rien ne peut l’arrêter.
Nous bifurquons sur un sentier battu entre les arbres, là où les voitures ne
peuvent pas pénétrer. Mon cœur pulse dans ma poitrine et je ne sais pas si c’est
dû à la peur ou à l’adrénaline qui court dans mes veines. Sans doute un peu aux
deux. Nous parcourons une centaine de mètres entre les arbres avant que le quad
ralentisse pour finir par s’arrêter. Je regarde autour de moi, il n’y a rien qui nous
raccroche à la civilisation. Combien de temps mettrais-je à rejoindre la route en
courant ? Trop longtemps, sûrement. Sans compter que Davis a menacé de s’en
prendre à Rachel de la même façon qu’il s’en est pris à moi si je tentais quoi que
ce soit. Et je l’en sais on ne peut plus capable pour prendre le moindre risque.
– DAVIS !!!!!
Nous nous retournons en même temps pour découvrir Jake, la rage au ventre,
une arme pointée sur mon bourreau. Alors que je ne croyais plus cela possible,
mon palpitant s’accélère dans ma poitrine, mais cette fois, il y a du soulagement.
Jake nous a retrouvés. En une fraction de seconde, je me retrouve le dos collé au
corps de Blake, lui servant de rempart, son arme pointée sur ma tempe. Je suis
dans l’angoisse la plus totale, je tremble de partout, terrifiée.
Je fais la grimace en tentant de retenir mon cri de dégoût. Face à nous, Jake
est rouge de rage. Il voit à quel point je souffre et ça le rend fou.
– Si je crève, elle vient avec moi, répond Blake. Je te l’ai dit, Jake, celle-là, je
la garde pour moi.
Plus Jake avance, plus nous reculons vers le vide. Ma peur s’intensifie, je suis
au bord de la crise. Je vais mourir, et cette fois, personne ne pourra me sauver.
– Tu n’y es pas du tout, fiston. Je t’en veux parce que tu m’as abandonné. Tu
as été lâche avec moi, tu as fait comme ta pute de mère !
– Tu t’es barré alors que je t’avais tout donné. C’est grâce à moi si tu n’es pas
mort de faim, seul dans ta misère ! Si l’on ne t’avait pas retrouvé ce soir-là en
train de bouffer dans une poubelle, tu serais six pieds sous terre, à cette heure-ci.
Et comment tu me remercies ? En te cassant pour une putain d’armée ??
– C’était toi ? Tu es Cerbère, lâche-t-il comme s’il n’en croyait pas ses yeux.
– Ravi que tu te souviennes encore de cette partie de ta vie. Tu sais pourquoi
j’ai choisi ce nom ? Parce que Cerbère est le chien qui garde la porte des enfers,
dans la mythologie grecque. On est pareils, toi et moi : quand on a un os dans la
gueule, on ne le lâche sous aucun prétexte. Mais tu as oublié pendant un instant
que si j’étais le tien, elle, elle était le mien. Je me suis rendu dans le seul but de
te faire baisser la garde et de pouvoir prendre mon os. Si sexy et si bandante,
putain ! ajoute-t-il avant que sa langue dégoûtante ne vienne lécher ma joue
dans un geste malsain et pervers.
Jake resserre sa prise sur son revolver. Il est dans une rage telle que même un
ouragan ferait l’effet d’une brise légère, à côté.
– Tu peux toujours faire machine arrière, Davis, continue Jake, mais sans me
quitter des yeux, cette fois.
Sans tergiverser plus longtemps, j’agis par instinct et lui enfonce mon coude
dans le sternum. Le geste lui fait descendre son bras droit, ce qui me permet de
m’éloigner. Mon corps agit pour moi. Je fonce vers Jake sans penser à Blake
derrière moi. Une première détonation déchire le silence de la forêt, puis une
deuxième. Je sens que quelque chose s’enfonce dans mon dos, juste entre mes
omoplates. Je tombe. Dans la même seconde, un troisième tir retentit. Jake vient
de tirer à nouveau sur Davis. Mon amour est sain et sauf. La douleur dans mon
dos s’intensifie et je me sens partir. Je bats faiblement des paupières. Je suis
fatiguée, tellement fatiguée…
– ROSIE !!!
La voix de Jake est déchirante. Je sens qu’il me soulève dans ses bras. Sa
main chaude caresse ma joue. J’ouvre difficilement les yeux. Il a le visage
meurtri et des larmes s’échappent de ses prunelles si belles.
Son regard se perd et, à en juger par l’expression d’horreur figée sur sa gueule
d’ange, j’en déduis que je perds beaucoup de sang. Trop de sang.
Ça s’agite autour de nous, j’entends des ordres, des bruits de pas précipités…
mais seul Jake a toute mon attention. Je me concentre sur ses traits tirés par la
terreur, le désarroi, l’angoisse. Je ne veux pas avoir cette image de lui, pas si
c’est la dernière. Faiblement, je lève le bras pour caresser sa joue rugueuse et
humide de larmes. Aussitôt, ses traits s’adoucissent quelque peu et je souris. Ce
n’est pas tout à fait la dernière image que je souhaite, mais je m’en contenterai.
Mon regard lui dit que tout va bien aller. Que je serai toujours là, même s’il ne
pourra plus m’embrasser ou me toucher. Il pleure encore, refusant d’y croire.
Jake
Le soleil brille haut dans le ciel. Je contemple ses rayons se refléter sur l’eau
bleue de l’océan. Je devrais être habillé depuis au moins vingt minutes, mais je
n’ai pas le courage d’enfiler ce costume noir. Et encore moins d’assister à la
cérémonie. Mon cœur saigne et une larme solitaire roule sur ma joue, jusqu’à
mon menton fraîchement rasé. Une personne chère vient de m’être à nouveau
enlevée. Ça n’était pas arrivé depuis mon frère d’armes, tué en Afghanistan, il y
a cinq ans.
Une semaine vient de s’écouler depuis l’assaut chez Blake Davis. Je devrais
en éprouver de la satisfaction, depuis le temps que je rêvais de la mort de ce
connard.
Parce qu’il y a eu une perte importante de notre côté. Je n’arrive pas à faire
mon deuil. C’est trop dur. Des coups frappés à la porte de ma chambre me
sortent de mes pensées sombres. Je me retourne pour découvrir Lily, vêtue de sa
robe noire qui contraste parfaitement avec son teint d’albâtre. Mon cœur rate
plusieurs battements. Même en un jour terrible comme aujourd’hui, elle parvient
à être parfaite à mes yeux. Comme moi, son bras est entouré d’une écharpe. La
balle de Davis lui a traversé l’épaule droite, laissant une cicatrice circulaire de
chaque côté. Je caresse celle-ci du bout du doigt, juste sous sa clavicule.
Rosie vient près de moi et me prend la main en faisant face à l’horizon, elle
aussi.
– ROSIIIIIE !!!! ai-je crié, ma voix brisée par les larmes qui dévalaient mes
joues en un torrent de douleur et de panique.
Non, non, non, pas ma Rosie. Par pitié !! Je l’ai prise dans mes bras et l’ai
sommée de s’accrocher. Elle était faible, à moitié consciente, et en voyant ma
main ensanglantée qui était plaquée dans son dos, j’ai pensé au pire. Elle perdait
trop de sang et ça ne s’arrêtait pas. J’avais peur que ce fils de pute ait réussi à
toucher un poumon. Je lui caressais la joue, l’embrassais en lui disant de rester
avec moi, qu’elle allait s’en sortir. Autour de nous, les renforts affluaient, mais je
n’avais alors d’yeux que pour ma belle.
Mes lèvres ont rejoint les siennes. Je me souviens d’avoir espéré que ça fasse
comme dans les contes de fées. La princesse profondément endormie et le prince
qui arrive pour lui donner le baiser magique qui la réveille. Quand nous étions
petits, elle me tannait tout le temps avec ces histoires. Je n’arrêtais pas de lui dire
que c’était pour les bébés, qu’à 12 ans, nous n’étions plus censés croire à ces
choses-là. Mais même quand elle avait 15 ans, sa chambre possédait encore une
touche de féerie, telle qu’une lampe Blanche-Neige ou une fresque de la Belle et
la Bête peinte sur un côté de sa bibliothèque. Ce jour-là, j’avais une furieuse
envie de croire en cette magie. En ce pouvoir du baiser. C’est là qu’elle a
papillonné des yeux et que son regard envoûtant s’est planté dans le mien, ses
lèvres formant un petit sourire.
– Depuis et pour toujours, a-t-elle répondu d’une voix faible avant de perdre
vraiment conscience.
– Rosie… ai-je pleuré au-dessus d’elle.
J’ai eu du mal à la laisser entre les mains des médecins. Heureusement, ils ont
réussi à la stabiliser et je les ai accompagnés jusqu’à l’ambulance, garée sur la
route. Une équipe du FBI était là aussi, les légistes, Tyron et Harper. Les autres
s’occupaient du carnage dans la baraque à un kilomètre de là.
– Je suis fier de toi, fiston. T’en fais qu’à ta tête, t’es borné, tu n’écoutes rien
d’autre que ton instinct et c’est ce qui fait de toi un super flic.
Les mots de mon patron m’ont laissé comme un con pendant plusieurs
secondes. Puis nous avons été interrompus par des cris et, la seconde d’après, par
une série de détonations dans la rue. Sans hésiter une seule seconde, je me suis
jeté sur le brancard de Lily à côté de moi, dans le but de lui servir de bouclier. Ça
a tiré, hurlé pendant plusieurs minutes, mais je n’ai pas levé la tête, trop occupé à
protéger Rosie. Sa respiration était difficile et je pouvais sentir ses doigts se
crisper sur mon biceps. Je lui ai murmuré des mots rassurants au creux de
l’oreille. J’ai posé sa main sur mon thorax, là où mon cœur battait la chamade et
elle s’est calmée.
Une fois le silence à peu près revenu, j’ai relevé la tête. Un ambulancier
s’était pris une balle dans la cuisse. Le FBI avait un gars en joue, sans doute
l’assaillant. L’un des fédéraux s’est baissé pour vérifier son pouls avant de
secouer la tête. Puis j’ai entendu Ty’.
– Merde, patron !!
Aussitôt, j’ai baissé la tête et ai vu Harper à terre, les yeux grands ouverts,
respirant difficilement. Il avait une plaie dans la poitrine et du sang coulait de sa
bouche. Hémorragie interne. Putain. Tyron faisait pression sur la blessure tandis
que je relevais la tête de mon supérieur. Deux médecins sont arrivés à notre
rescousse, mais il était trop tard. Harper venait de pousser son dernier soupir.
Enragé et les mains ensanglantées, je me suis relevé et suis parti totalement en
vrille. J’ai chopé une matraque sur l’un des flics et je me suis mis à péter la
première voiture que je voyais. Les vitres explosées, le capot défoncé, les rétros
arrachés… je me suis défoulé, j’ai fait sortir toute ma rage et ma tristesse sous
les yeux effarés des agents autour de moi. Tyron a finalement réussi à me calmer
en me disant que Lily avait besoin de moi, qu’ils allaient l’emmener. J’ai alors
rejoint ma femme et lui ai tenu la main jusqu’à l’hôpital.
En arrivant aux urgences, j’ai pleuré dans les bras d’Emily. Pour Lily. Pour
Harper. Je pleurais de culpabilité. Parce qu’à en croire Davis, il m’en voulait à
moi parce que j’avais refusé de le rejoindre dans ses trafics. Parce que je l’avais
lâché. Si j’étais resté, Lily ne serait pas au bloc opératoire et Harper ne serait pas
mort. Tout est ma faute. Mais en même temps, je ne serais jamais devenu
l’homme que je suis aujourd’hui.
Tyron nous a rejoints et Emily lui a sauté dans les bras. Lui aussi a pleuré
pendant plusieurs minutes avant de me demander si on avait des nouvelles et j’ai
secoué la tête. Mon angoisse était à son paroxysme lorsque le toubib est arrivé
pour nous informer que Lily était hors de danger et qu’il nous a autorisés à la
voir. Lorsque j’ai pénétré dans la chambre, mon cœur s’est affaissé à nouveau en
voyant la peur dans son regard.
– J’ai eu si peur, Jake, mon Dieu, j’ai cru que… je me suis sentie partir, je…
Oh, Jake !
– Tout va bien, mon amour, l’ai-je rassurée en caressant sa joue. Tu es en
sécurité maintenant. Je suis là, bébé.
Putain ce que ça m’a fait du bien de sentir son corps tout près du mien. De
m’enivrer de son parfum bien qu’elle ait été prise en otage durant trois jours. De
ressentir les battements de mon palpitant s’accélérer à son simple contact, en
parfaite osmose avec le sien. Bon sang, j’étais tellement heureux. Heureux,
soulagé, et pourtant terriblement coupable. Je lui ai fait du mal. Je lui ai brisé le
cœur en lui cachant mon mariage, mais je me suis juré que je passerais le restant
de mes jours à me faire pardonner.
Blake lui a fait du mal. Ce qu’il lui a fait pendant ces trois jours… Je n’aurais
pas pu le laisser en vie. J’ai attrapé le visage de Lily entre mes mains et l’ai
obligée à me regarder dans les yeux. Même si elle était soulagée que tout soit
fini pour de bon, son regard était terne, dénué de sa lumière vive qui faisait
d’elle ce qu’elle était. J’ai vu dans ses prunelles qu’elle porterait des séquelles
physiques et psychologiques à jamais. Si je pouvais, je le tuerais une deuxième
fois, dix fois, cent fois. Je regrette de ne pas lui avoir fracassé le crâne en prison.
Si l’on ne m’avait pas arrêté, il n’aurait plus été capable de bouger et Lily
n’aurait jamais subi ça. Elle a essuyé une larme sur ma joue qui a coulé à mon
insu et m’a souri. Ce n’était pas le sourire radieux qu’elle avait l’habitude de me
faire, mais ce petit rictus était un message dans le but de me dire qu’elle s’en
sortirait. Qu’elle était forte.
– Je ne veux plus jamais être séparé de toi, lui ai-je murmuré, mes lèvres
frôlant les siennes.
Sa main posée sur ma joue accélère mon rythme cardiaque. Ses yeux
m’éblouissent. Je souris tristement. Après les événements passés, nous avons
longuement discuté quant à notre situation juste avant qu’elle… me quitte. Elle a
accepté de me revoir, bien que rien ne soit encore joué. Elle n’est pas prête à
revenir avec moi et préfère rester encore quelque temps chez Emily. Il va me
falloir ramer et ramer encore pour lui redonner confiance en moi. Mais quitte à y
passer des années, je vais tout faire pour la rendre heureuse et rattraper mon
erreur. Elle m’en veut de lui avoir caché un secret comme celui-là et je la
comprends. Je le mérite, j’ai merdé. Mais elle sait que je l’aime, elle.
– Tout va bien.
– Non, tout ne va pas bien, Rosie, dis-je d’une voix étranglée. J’ai perdu un
ami. Et toi… toi, tu es brisée. Il t’a brisée. Et je t’ai fait souffrir, moi aussi.
Ses prunelles s’embuent de larmes. Elle déteste parler de ce qu’elle a vécu là-
bas. Mais je refuse de me murer dans le silence plus longtemps. Je lui ai donné
une semaine pour la laisser s’en remettre seule, mais elle n’y arrive pas. Ses
cauchemars vont de pire en pire d’après Emily et la seule fois où je l’ai touchée
en dessous du cou l’a fait trembler et hurler de terreur. Du coup, je ne la touche
plus. Et ça m’est tellement pénible que je m’en arrache les cheveux. Je sais
qu’elle a vécu l’horreur et c’est normal qu’elle éprouve de la peur dès qu’on la
touche. Dès qu’un homme la touche. Mais je ne peux m’empêcher de me dire
qu’en agissant de la sorte, elle me considère comme ce fumier qui a abusé d’elle.
Et je ne le supporte pas. Je ne suis pas lui. Je ne le serai jamais.
Elle commence à tourner les talons, mais je la tire par la main et la serre dans
mes bras. Du moins, dans mon bras valide puisque l’autre est coincé dans une
écharpe. Elle me rend mon étreinte et je sens son petit corps émettre des
soubresauts. Elle pleure en silence. Elle fait ça depuis qu’on a été sauvés et ça
me rend dingue.
– Laisse-toi aller, chérie, lui soufflé-je en retenant mes propres larmes. Laisse-
moi te protéger.
Elle geint et je la serre plus fort contre mon cœur. Je donnerais n’importe quoi
pour l’aider à aller mieux. La sortir de ce cauchemar perpétuel qui la hante.
Effacer tous ses souvenirs horribles et douloureux. Ne lui faire ressentir que le
bien-être et le bonheur qu’elle mérite plus que quiconque. Nous avons eu notre
lot de problèmes jusqu’à aujourd’hui. Cela doit cesser. Or, je ne suis qu’un
homme. Je suis impuissant face à autant d’atrocités. Tout ce que je peux faire,
c’est patienter et la soutenir du mieux que je peux. Sa présence me fait
énormément de bien, surtout en ce jour funeste. Elle n’était pas obligée de faire
le voyage, et pourtant, elle est là. Avec moi. Je m’enivre de son parfum si
envoûtant avec un sentiment de nostalgie et de paix. Ses bras sont le seul endroit
où je me sente bien. Où je me sente chez moi.
Je finis par desserrer notre étreinte et enfile ma chemise et ma veste noire, non
sans ressentir cette boule d’angoisse se former à nouveau dans ma gorge. Tu
parles d’une journée de merde. Main dans la main, Rosie et moi descendons
l’escalier de notre maison. Du moins, officiellement, elle m’appartient, même si
je considère que c’est la sienne également.
Je n’arrive toujours pas à croire qu’Anélya était là, juste à côté de nous. Nous
avons évidemment pris des nouvelles d’elle et, fort heureusement, les médecins
l’ont traitée à temps. Son corps s’est beaucoup affaibli durant sa captivité. Ces
enfoirés l’ont droguée à l’héroïne. Ashley Fisher, la directrice du centre dans
lequel Rosie était bénévole, n’en est pas revenue non plus en découvrant la
vérité. Elle nous a raconté qu’un SMS avait été émis du téléphone de Rachel,
disant qu’elle dormait chez une amie. Croyant qu’il s’agissait de sa fille et ayant
confiance en elle, Ashley ne s’est doutée de rien. Ce n’est que le deuxième jour
sans nouvelles qu’elle est allée au commissariat pour signaler la disparition de
Rachel. Lorsque Davis a révélé nos liens de parenté, celle-ci était trop dans les
vapes pour l’entendre, aussi Ashley a décidé de faire les choses doucement.
James, quant à lui, est au trou pour un long moment et Rosie regrette de ne
pas pouvoir lui en foutre une.
***
C’est moi qui conduis, en dépit de mon bras invalide. Encore. Difficile de
tenir le volant et passer les vitesses d’une seule main mais j’ai refusé de prendre
un taxi. J’avais besoin de me concentrer sur quelque chose telle que la route, afin
de m’éviter de penser à mon supérieur et me demander ce que j’aurais pu faire
pour éviter ça.
– Patrick Harper est et restera à jamais un grand homme, pour moi. Pour nous.
Si j’avais eu un père, j’aurais aimé que ce soit lui. Je le considère encore comme
tel. Tu nous manques, vieux.
Je chasse les larmes qui ont coulé avant de rejoindre sa famille que je serre
dans mes bras. Deux officiers plient le drapeau américain tandis qu’un clairon
entame l’hymne d’« Amazing Grace » pour cet ancien gradé qui nous a
énormément apporté. Holly Harper est effondrée lorsque l’un des officiers lui
tend le drapeau ainsi que la médaille d’honneur et la Silver Star que le général a
présentée un peu plus tôt. Je pose une main sur son épaule, la soutenant de toutes
mes forces, tandis que l’autre saisit celle de Lily à côté de moi, elle aussi en
larmes. Elle pleure l’un des principaux hommes qui lui ont sauvé la vie en se
chargeant de sa protection. Mon cœur est serré dans un étau alors qu’on le met
en terre. Nous déposons ensuite notre fleur et… c’est fini.
– Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis là, dis-je à la veuve.
– Toi et Tyron, vous étiez comme des fils pour lui. Vous êtes toujours les
bienvenus à la maison.
***
Elle se braque.
– Arrête de faire ton macho ! Pas avec moi. J’arrive à bouger mon bras. Je
suis tout à fait capable de me servir d’un volant, je ne suis plus une ado de
16 ans, je te rappelle.
– Alors, arrête de te comporter comme telle, bon Dieu !
Elle stoppe net avant de se tourner vers moi. Ses prunelles d’ordinaire si
envoûtantes me lancent des éclairs. Mais je reste droit, prêt à en découdre.
– Je sais que j’ai merdé, Lily. Monumentalement. Mais tu ne peux pas m’en
vouloir éternellement. Je t’aime. De tout mon cœur, de toute mon âme. Je t’aime
à en crever et tu le sais.
Elle baisse les yeux, fuyant mon regard. Elle veut m’éloigner de son
tourment. Mais je suis borné.
Pas de réponse, mais je peux voir son menton trembler. Allez, chérie, fais
sortir tes démons. Évacue-moi cette putain de rage.
Après l’agression, une cellule psychologique a été mise en place pour nous
trois. J’ai fait deux séances, mais Lily a refusé, répétant qu’elle allait bien,
encore et encore. Le psychologue m’a confié qu’il ne pourrait rien tirer d’elle
tant qu’il y aurait ce mur qu’elle a érigé entre son esprit et le reste du monde
concernant ce qu’elle a subi.
– C’est à cause de moi… gémit-elle et des larmes roulent sur ses joues.
Elle fond en larmes et je referme aussitôt mes bras autour de son petit corps
frêle.
Je soupire.
– Holly est sous le choc. Elle ne t’en veut pas, ni les enfants. Nous irons la
voir et je peux te certifier qu’elle ne te considère pas comme responsable. Arrête
de culpabiliser, je t’en prie. Tu te fais du mal autant qu’à moi. Ce qui est arrivé
n’aurait jamais dû se produire. Mais c’est comme ça, chérie, et on ne peut rien y
faire, hélas. Tout va s’arranger, fais-moi confiance.
Ses joues se colorent de rouge sur sa peau laiteuse. Elle est tellement belle,
putain ! Même si je l’aime quand même malgré son état psychologique,
j’aimerais tellement qu’elle redevienne la Lily d’avant ! Cette jeune femme
pétillante, souriante avec un petit grain de folie. Davis ne lui a pas seulement
enlevé sa dignité. Il lui a également subtilisé sa joie de vivre et son mordant. Il a
fait d’elle une coquille vide. Mes mâchoires se serrent à la simple pensée de ce
fumier.
Calme-toi, Jake, tu l’as zigouillé, il gît maintenant six pieds sous terre.
Depuis le drame, Lily passe son temps à se doucher. Matin, midi et soir.
Comme si elle ressentait encore les effluves de ce connard et qu’elle voulait
absolument s’en débarrasser. Je ne lui en tiens pas rigueur, là non plus. Chaque
personne réagit différemment face à ça et la seule chose à faire, c’est attendre
que tout cela passe pour de bon. Je ne cache pas que ma libido en prend un sacré
coup depuis quelques jours. Avoir retrouvé la femme de ses rêves, mais ne pas
pouvoir coucher avec elle parce qu’elle a subi des sévices sexuels par un
criminel et qu’elle est gravement traumatisée n’est pas chose facile. Or, je prends
sur moi. À sa place, j’aurais sûrement fini en dépression. C’est aussi pour cela
que je suis là. Je crains qu’elle ne craque pour de bon. Elle est forte, je ne remets
pas ses capacités émotionnelles en doute. Mais même la personne la plus
insensible du monde peut craquer après ça. Je garde espoir. Nous avons tous foi
en elle. Elle va réussir à surmonter tout ça. Et je resterai auprès d’elle le temps
qu’il faudra. Le reste de ma vie si cela est nécessaire.
– Jake…
Je me retourne pour voir… Oh putain ! Elle est debout dans le salon tout
juste rénové… une serviette de bain nouée autour de son petit corps comme seul
vêtement. Mon palpitant se déchaîne dans ma poitrine. Quant à ma queue, elle
est au garde-à-vous. J’en lâche ma spatule.
– Rosie…
La serviette tombe. J’en perds mes mots. Ma gorge s’assèche et ma libido est
sens dessus dessous. Ses yeux ancrés aux miens, Lily s’approche jusqu’à ce que
sa poitrine nue frôle mon torse. Elle se met sur la pointe des pieds pour me
donner un long et langoureux baiser. Il est sauvage et possessif. Sa langue
agresse presque la mienne et ses doigts tirent sur mes cheveux tandis que son
corps épouse le mien, affolant mes sens. Je romps le baiser.
Contre toute attente, la porte se déverrouille. Lily a passé une robe blanche et
s’assied sur le lit. Je prends place à côté d’elle et lui relève la tête. Ses prunelles
sont rougies par le chagrin et la souffrance. Mon cœur se comprime. Bon sang,
ce que je déteste la voir ainsi !
Je fronce les sourcils, dérouté par cette question qui n’en est pas réellement
une.
– Tu… tu ne veux pas me faire l’amour parce que… j’ai été salie, sanglote-t-
elle. J’ai été souillée et je comprends que tu ne veuilles plus de moi, je ne suis
qu…
– Rosie, la coupé-je d’emblée. Je ne pense pas ça une seule seconde. Pas une
fois je n’ai songé à avoir honte de toi. Ce n’était pas ta faute. Et tu m’as aidé à le
neutraliser. La seule raison pour laquelle je t’ai arrêté tout à l’heure, c’est parce
que jusqu’à maintenant, je ne pouvais pas te toucher sans que tu trembles ou que
tu te braques. Comme si tu avais peur que… que je puisse faire la même chose.
Un jour, elle ira mieux. Elle sera heureuse et épanouie. J’en fais la promesse.
Chapitre 48
Lily-Rose
Je crie. Je hurle tout ce que je peux. Que l’on vienne m’aider, par pitié !
J’ai mal. J’ai tellement mal ! Je ferme fort les yeux dans l’espoir que mon
esprit quitte mon corps. Je refuse de me rabaisser à ça.
Jake… pardonne-moi…
– Rosie !!
– Pardon, Jake… couiné-je alors qu’une autre larme dévale ma tempe, une
autre, et une autre.
Une nausée me remonte l’estomac et j’ai juste le temps de pousser Jake pour
me ruer aux toilettes.
Il commence à sortir son portable, mais je l’en dissuade en tapant sur sa main.
J’ai déjà vu trop de médecins ces derniers temps, je n’en peux plus de les
côtoyer. Après la séquestration, j’ai été prise en charge par l’équipe médicale qui
m’a fait un tas d’examens. C’était horrible. Ils ont pris des photos de mon corps
nu et j’ai hurlé lorsqu’ils ont dû examiner mon intimité afin de déterminer les
dégâts que la virulence de Blake Davis avait causés. Ils ont également fait des
examens afin de vérifier qu’il ne m’avait pas transmis de maladies sexuellement
transmissibles. Les résultats étaient négatifs, mais ils m’ont dit qu’un test de
grossesse dans trois semaines était toutefois nécessaire.
J’ai voulu mourir, cette nuit-là. Ils m’ont gardée en observation et la simple
hypothèse que je puisse être enceinte de ce psychopathe m’a fait penser au pire.
J’y ai songé tellement fort que je me suis retrouvée avec le vase qui trônait sur la
table de chevet cassé en mille morceaux à mes pieds sans même me rendre
compte que j’avais quitté mon lit. J’ai pris un morceau et j’ai retourné mon
poignet en me disant qu’il suffirait d’une petite entaille pour que tout disparaisse.
Pour que tout s’efface. Cette agression, cette peur constante de sortir, cette
souffrance de ne pas pouvoir être avec Jake comme je le voudrais. Cette
culpabilité perpétuelle d’avoir abandonné mon bébé. J’aurais pu tout effacer
grâce à ce tout petit bout de verre.
Mais je ne l’ai pas fait. Je tiens trop à Jake pour lui faire subir ça. Quelque
part, il est aussi victime que moi. Et puis parce que, au final, j’ai retrouvé ma
fille. Je l’ai abandonnée une fois, je refuse de refaire la même erreur. Elle ne se
doute pas de qui je suis et j’appréhende énormément ce jour où elle découvrira la
vérité. Mais elle est là. Elle était sous mes yeux depuis le début. Je me sens
tellement stupide ! Je lui ai parlé, on a ri autour de nos bagels, fait des défilés de
stars avec des perruques, pris des photos ensemble… Et je ne l’ai pas reconnue
une seule seconde. Je ne savais même pas qu’elle portait des lentilles marron
pour dissimuler son regard semblable à celui de Jake ! Encore une raison qui
porte à croire que j’aurais fait une mauvaise mère. Je n’ai même pas été capable
de ressentir le truc. Ce sixième sens qu’ont les mères a l’égard de leurs enfants.
Je suis pathétique. Mais je ne suis pas suicidaire. Si j’avais cédé, j’aurais détruit
mon entourage et Davis aurait gagné la partie. Ils ne méritent pas ça. Je ne
méritais pas ça… Je fonds en larmes dans les bras de Jake, libérant toute la
souffrance que j’ai emmagasinée durant ces derniers jours.
***
Ne laisse jamais personne te dire que tu n’en es pas capable, pas même moi…
Je t’aime, ma Rosie. Depuis et pour toujours.
J’enfile un gilet fin noir avant de sortir de la chambre, guidée par cette odeur
succulente qui fait gargouiller mon estomac. Je retrouve Jake, aux fourneaux, en
train de couper des légumes. Lorsqu’il lève la tête, un sourire fend ses lèvres.
Mais paradoxalement, il n’atteint pas ses yeux.
– Ça va mieux ?
Je hausse les épaules. Je revis constamment mon enfer dans les mains de
Blake Davis et ça m’oppresse tellement que je me demande comment je fais
pour ne pas sombrer dans la dépression. Je crois qu’en réalité, la raison pour
laquelle je ne me laisse pas happer par les ténèbres se trouve juste là, à côté de
moi. Et c’est aussi parce que j’ai retrouvé ma petite fille, mon bébé. Ils sont ma
force et mon courage. Si je ne les savais pas avec moi, je me demande ce que je
serais devenue, mais ça n’aurait pas été beau à voir.
Je ne suis pas encore prête à dévoiler mon calvaire à qui que ce soit. Le serai-
je un jour, cependant ?
– Eh ben, une fois aux fourneaux, on ne t’arrête plus ! Mon Dieu, ce que ça a
l’air bon !
Je les touche du bout des doigts afin de déterminer leur température. Ils ont
bien refroidi. J’attrape la poche à douille et mets la main à la pâte en décorant les
gâteaux de crème au beurre. Jake ouvre le placard au-dessus de moi.
– Tu sais que je t’en ai voulu longtemps d’avoir gâché ces friandises pour
toquer à ma fenêtre ? plaisanté-je en enfournant un dans ma bouche.
Leur goût me ramène en enfance, à mes après-midi à jouer avec Jake et à nos
soirs, penchés l’un et l’autre à ma fenêtre pour regarder les étoiles tout en
picorant nos bonbons.
– Quel mauvais bougre je faisais déjà à cet âge-là, rit-il avant de m’embrasser
sur la joue.
– Heureusement, tu t’es rattrapé, depuis le temps.
Il remet une mèche rebelle derrière mon oreille et je rougis. Son regard est
intense, empli d’amour et d’admiration. Qu’ai-je fait pour mériter cet homme
merveilleux ? Je me hisse sur la pointe des pieds pour embrasser Jake. C’est à
ce moment-là que Jacky vient se frotter à nos jambes en tirant la langue. J’ai été
très surprise de découvrir ce petit chiot – très grand, devrais-je dire – à mon
retour chez Emily. Jake m’a raconté leur rencontre et j’ai été d’autant plus émue
en apprenant qu’il lui avait donné le surnom dont je l’affublais étant gamin et
qu’il détestait. Ce chien est arrivé au bon moment dans nos vies. Quand il m’a
vue pour la première fois, il m’a littéralement sauté dessus et m’a léché le visage
au point que j’arrivais à peine à respirer. Alors que je venais tout juste de passer
un temps fou entre les mains des médecins, ravivant des souvenirs affreux et
encore frais dans ma mémoire, le chien m’a redonné un tant soit peu le sourire. Il
m’a immédiatement adoptée, comme s’il savait qui j’étais avant même de me
voir. Je regrette déjà mon départ imminent pour l’Irlande. Mais il le faut. J’en ai
besoin.
Jake et moi terminons de cuisiner le dîner lorsque l’on sonne à la porte. Mon
ventre se tord et mon cœur bat à tout rompre. Jake et moi nous regardons
longuement. Il doit certainement déceler la peur et l’appréhension dans mes
yeux, car il me rassure en m’embrassant la joue.
Je hoche la tête sans pour autant être totalement convaincue. Je vais m’asseoir
sur un fauteuil, raide comme un piquet. Je connais Ashley depuis des années et
pourtant, à ce moment-là, j’ai l’impression que je m’apprête à la rencontrer pour
la première fois. J’aurais peut-être dû me maquiller pour me rendre plus
présentable. De toute façon, avec les nuits horribles que je passe ces derniers
temps, l’anticernes n’aurait pas été d’un grand secours. Ashley et son mari font
leur entrée aux côtés de Jake et je bondis de mon siège comme un ressort. Me
voilà face au couple qui a eu l’immense gentillesse de prendre soin de mon bébé
alors que je m’en sentais incapable. Le regard de la directrice du centre sur moi
est complètement différent et je sais que le mien l’est tout autant. Parce que cette
fois, je sais. Nous savons tous. Puis elle se rue dans mes bras et me serre fort
contre elle, me prenant au dépourvu.
– Oh, Lily-Rose, souffle-t-elle dans mon cou.
Je lui rends son étreinte, le cœur battant, puis me tourne ensuite vers le mari.
J’ai longtemps imaginé cette scène. Pendant plusieurs années, j’ai rêvé que je
retrouvais ma fille et que je faisais la connaissance de ses parents adoptifs. Mais
jamais, jamais je n’aurais pensé que c’était eux. Des amis de longue date.
Jake pose la verrine et prend mon visage entre ses grandes mains. Son regard
s’arrime au mien.
Je sens le regard d’Ashley sur moi tandis que j’ai le nez rivé dans ma propre
verrine. J’ai trop peur de relever la tête et d’y voir une expression de reproche
dans ses yeux. J’ai l’impression de ne plus faire face à mon amie, à cette femme
qui m’a enlevé un poids sur la conscience en m’acceptant dans son centre, mais
plutôt à la femme qui a donné une seconde chance à mon bébé. Je sais que ce
que j’ai fait est mal. Je suis une mauvaise mère. Je l’ai été dès la naissance de ma
fille. Je me suis toujours demandé comment des parents pouvaient abandonner
leur enfant… jusqu’à ce que je le fasse moi-même. Je sais que je n’avais pas le
choix, ce jour-là, et pourtant, la culpabilité me comprime toujours la poitrine,
presque à m’étouffer. Une main posée sur mon bras me tire de mes sombres
pensées. Ce n’est pas celle de Jake, mais celle d’Ashley. Je relève la tête et la
découvre à côté de moi, un sourire compatissant aux lèvres.
– Tu n’as pas à culpabiliser, Lily, me dit-elle. Ton choix était légitime. Votre
jeune âge ne vous permettait pas d’assumer un enfant et ce que tu as fait est une
vraie preuve de courage. Tu as pensé à elle avant de penser à toi, et ça, c’est la
première chose qui fait de toi une merveilleuse mère : le sens du sacrifice. Quoi
qu’il se passe, quelle que soit la décision de Rachel, vous ferez toujours partie de
notre famille, vous et Jake.
Je ne retiens pas mes larmes. Ces paroles me font tellement de bien que je
sens la tension libérer mes muscles. J’ai encore du mal à assimiler tout ça, à me
dire que mon choix n’était pas forcément le plus mauvais, mais je sais que je
vais y arriver, un jour. La culpabilité finira par n’être qu’un lointain souvenir.
– Nous allons emménager à Los Angeles une fois que Rachel pourra à
nouveau revenir à la maison, déclare Ashley, au bout d’un moment.
Ma fourchette reste suspendue à mi-chemin de ma bouche et mes yeux se
tournent vers Jake.
Je hoche faiblement la tête bien qu’une partie de moi angoisse à l’idée que
Rachel refuse de prendre contact avec nous, ses parents biologiques. Nous
discutons ensuite de choses et d’autres, Ashley a pris l’initiative d’apporter des
photos d’Anélya lorsqu’elle était plus petite. C’est avec beaucoup d’émotion que
nous les contemplons, Jake et moi, en les commentant et en écoutant les
anecdotes rigolotes sur notre fille que les Fisher nous racontent. Lorsqu’il est
temps pour nos invités de prendre congé, je me sens plus légère et sereine et je
sais que Jake ressent la même chose.
– J’aurais toujours une part de regrets ancrés en moi, avoué-je. Mais je réalise
maintenant que l’avoir fait adopter n’était pas aussi mauvais et égoïste que ce
que j’ai cru jusque-là.
– Je ne t’en veux plus, Rosie. Et je suis heureux de savoir que tu t’es
pardonné, toi aussi.
J’ai paniqué durant les jours qui ont suivi l’invitation que Jake leur a faite, et
au final, ce n’était pas aussi affolant que je l’avais imaginé.
– Elle te pardonnera, me rassure Jake, comme s’il avait lu dans mes pensées.
Comme moi je l’ai fait.
– Tu sais ce qui est le pire ? C’est que je ne l’ai même pas reconnue. Je la
côtoie depuis trois ans et je n’ai même pas ressenti une once d’instinct maternel
à son égard, mais plutôt un lien de sororité. Je ne cessais de lui dire que je la
considérais comme ma petite sœur alors qu’en réalité, il s’agissait de ma fille !
Je suis pathétique.
Du coin de l’œil, je peux voir que Jake a l’air partout sauf dans le film.
Quelque chose ne va pas depuis un moment, mais il refuse d’en parler. Je décide
de me jeter à l’eau.
– Parle-moi, Jake.
– Pardon ?
Je soupire.
Je me positionne en tailleur face à lui et fais pivoter sa tête vers moi d’une
main. Ses yeux se lèvent vers les miens.
– J’ai du mal à me faire à l’idée qu’à mon retour sur le terrain, la semaine
prochaine, je ne verrai pas Harper, avoue-t-il avec émotion et tristesse. Je ne
l’entendrai plus nous hurler dessus parce qu’on a pété une voiture ou fait un
carnage lors d’une poursuite d’un fugitif. On ne prendra plus notre verre de
scotch dans son bureau tous les vendredis soir, comme on en avait l’habitude.
– Juste avant de… il nous a confié, à Tyron et moi, qu’il allait prendre sa
retraite après la mission Davis. Et il voulait que l’un de nous deux prenne sa
place de commandant. Et quelques heures après seulement, il tombe dans nos
bras. C’est dingue. Il me manque.
Émue jusqu’aux larmes par autant de sincérité et d’amour dans ses paroles, je
rapproche mon corps du sien. Nos visages ne sont plus qu’à quelques
centimètres l’un de l’autre. Autour de nous, la température s’est soudain alourdie
et le film tourne dans le vide. Je caresse mon pendentif autour du cou de Jake du
bout des doigts. Il a raison. Les rôles sont inversés, aujourd’hui. C’est moi la
fille perdue et c’est lui, le héros. Le phare. Son pouce effleure ma joue, essuyant
une larme clandestine. Puis il le passe sur mes lèvres et je relève les yeux vers
lui. Je me noie dans son regard si bleu et si captivant.
– Jake ? soufflé-je.
– Oui ?
– Est-ce que ça te dirait quelques jours de vacances dans l’air frais irlandais ?
– Tu me demandes de t’accompagner chez ton père, demain ? Ce n’est pas un
peu risqué ?
– Au point où on en est… Et puis, vous ne vous êtes pas sautés dessus la
dernière que vous vous êtes vus, c’est plutôt un bon point.
Un sourire franc et joyeux fend ses lèvres avant que sa bouche réduise la
distance qui la sépare de la mienne. Je décide de prendre ça pour un oui. C’est un
baiser, doux, prudent, rempli d’amour et de promesses d’avenir.
Jake
Pendant cinq jours, nous nous sommes retrouvés comme il y a quinze ans.
Joseph nous a chaleureusement accueillis et, bien que nous lui ayons caché
quelques détails, il a été surpris – presque choqué – d’apprendre que nous avions
retrouvé sa petite-fille. Le pardon était de mise durant ce séjour. J’ai vu une Lily
complètement différente de celle qu’elle est devenue après l’épisode de la prise
d’otages. Elle souriait à nouveau. Ses yeux se sont remis à pétiller, comme avant.
Quand son père partait en mer, nous flânions dans les rues, main dans la main,
plus amoureux que jamais. Comme si nous ne nous étions jamais quittés. Nous
avons même fait plus d’une heure de route pour visiter le phare de Hook et nous
prendre en photo devant. Ce genre de bâtisse signifie énormément pour nous.
– Tu es sûre de vouloir…
– Il le faut, Jake, me coupe-t-elle d’une voix quelque peu tremblante. J’ai
besoin de voir Rachel… Anélya. J’ai besoin de… me rapprocher d’elle. Pas
comme une sœur, mais comme une mère, cette fois. Je veux tisser ce lien, et pas
seulement être sa mère par le sang.
Ses doigts triturent son pendentif que je lui ai repassé autour du cou, hier,
signe qu’elle est nerveuse.
Les parents adoptifs d’Anélya m’ont appelé ce matin pour me dire qu’ils
avaient trouvé le courage de tout dévoiler à leur fille. Notre fille.
– Elle a voulu rester seule et les a priés de partir, avoué-je avec une moue
désolée.
– Oh là là, ce n’est pas bon signe, elle va me détester. Je suis tellement
horrible. Quel genre de mère est capable de faire ça à son enfant ?
Je me gare devant l’aéroport et prends les mains de Lily dans les miennes en
captant son regard.
– Hey, chérie, relax. Détends-toi. Elle va t’aimer, j’en suis certain. Elle va
nous aimer tous les deux et, même si elle décide de rester avec les Fisher, nous
serons là pour elle. Elle nous pardonnera, Rosie. Ça prendra un certain temps,
mais on s’adaptera.
Elle lève vers moi des yeux larmoyants. Mon cœur se comprime.
Je la prends dans mes bras et respire son parfum si envoûtant en luttant moi
aussi contre les larmes. Je n’ai vraiment pas envie de la laisser partir, elle me
manque déjà tellement ! Elle a besoin de moi.
Elle efface la distance entre nous et je lui rends son baiser avec ferveur et
détermination. Nos langues se mêlent l’une à l’autre et la température de
l’habitacle de ma voiture est soudain montée de plusieurs centaines de degrés. Si
nous ne sommes pas encore étreints de façon charnelle depuis son départ de L.A.
et sa séquestration, je sens que Lily baisse peu à peu ses barrières défensives. Le
désir est là, on le sent. Je ne la brusquerai pas même si l’envie de la toucher, de
la caresser et de la posséder à nouveau me dévore de jour en jour.
Mmh, c’est toujours une nuit de trop. Je suis conscient qu’il faut que je cesse
de la couver ainsi, de la surprotéger. Mais j’ai vraiment du mal à la laisser partir
loin de moi, surtout après ce que nous venons de traverser. Même si l’ennemi ne
peut plus nuire, j’ai ce besoin perpétuel de me transformer en bouclier humain
pour elle. Ça a toujours été ainsi. Et ça le sera toujours.
***
Il me reste une heure avant mon rendez-vous avec mon avocate, aussi je
décide de tuer le temps en allant m’expliquer avec mon ex-femme. Il faut
vraiment que je mette cartes sur table avec elle. Je toque trois fois et c’est une
Jennyfer complètement différente qui m’ouvre. Celle que j’ai toujours connue
pimpante, apprêtée et élégante s’est transformée en femme qui se laisse aller,
sans maquillage et en jogging. Si elle a toujours été arrogante, égoïste et
hautaine, là, je sais qu’elle ne joue pas la comédie. Je vois dans ses yeux rouges
de tristesse qu’elle n’est pas bien du tout. Et malgré la relation tumultueuse que
j’entretiens avec elle, je ne reste pas moins un humain et Jennyfer et moi avons
tout de même passé quatre années de nos vies ensemble. Donc je m’inquiète un
peu.
– Ça ne va pas ?
Elle me fait entrer sans un mot. Mon regard se pose sur son ventre et je crains
le pire.
Je m’interromps en croisant son regard larmoyant. Elle n’a vraiment pas l’air
bien, émotionnellement, et je doute que les hormones de grossesse en soient la
totale raison. Je n’ai pas envie de lui causer plus de tristesse en lui confiant mon
prochain projet.
Te rappelles-tu ce qu’il s’est passé quand tu as décidé de cacher à Lily que tu
étais encore marié ? me souffle sournoisement ma conscience. Putain ouais, et
je ne veux plus jamais revivre ça.
– Je suis désolé, Jen. Pardon de ne pas avoir été l’homme parfait dont tu
rêvais. Mais… je n’ai jamais pu oublier Lily. Mon premier amour. S’il te plaît,
pardonne-moi.
Jen renifle avant de lever ses yeux humides vers moi. Je peux y voir la
détresse, le chagrin et le désespoir à l’intérieur et l’idée que ces sentiments aient
été causés par moi me fend le cœur. J’ai toujours détesté faire pleurer les gens. Je
faisais pleurer ma mère, parfois, lorsqu’il nous arrivait de nous disputer à cause
de son alcoolisme ou quand elle mentionnait le prénom de Rosie. J’ai fait pleurer
Lily plus d’une fois, aussi.
– Elle l’est. Tu as mis une sacrée pagaille avec ton retour fracassant, tu sais ?
– Je sais. Je suis désolée. J’étais… désemparée. Je suis totalement perdue,
Jake. Je ne veux plus de ce bébé, je ne serai jamais une bonne mère, j’ai tout
raté…
– Wow, wow, wow, calme-toi pour commencer et reprends le problème depuis
le début, OK ?
– D’accord, mais j’ai besoin de glace à la fraise.
– Je sais que tout est presque permis pendant la grossesse, mais tu ne crois pas
qu…
– Je vais faire un meurtre si je n’ai pas ma glace. Peux-tu aller me la chercher
s’il te plaît ? Je dois rester allongée et j’ai déjà beaucoup trop bougé rien qu’en
faisant des allers-retours aux toilettes. Vivement que ce soit fini, je n’en peux
plus.
– Je ne sais pas trop par où commencer… avoue-t-elle. J’ai suivi ton affaire
avec ce criminel, aux infos. C’est horrible ce qu’il vous a fait, à Lily et toi. Et je
me suis rendu compte que moi aussi je vous ai fait énormément de mal. J’ai
tellement de choses à me faire pardonner, Jake.
Je suis plutôt étonné de la tournure qu’a prise ma relation avec mon ex-femme
depuis que je suis entré. Avant, nous nous crêpions le chignon dès qu’une
occasion se présentait, je ne pouvais plus la voir en peinture. Mais là, je ne sais
pas, elle semble aller tellement mal. Ce n’est pas la Jen que j’ai connue et ça me
fait mal de savoir que c’est sûrement à cause de moi et de la pression que je lui
ai mise pour qu’elle signe les papiers.
– Le jour où je suis venue ici alors que tu picolais devant la photo de ton ami
mort au combat… je n’ai pas couché avec toi.
– Non. C’est Edward, le père. Mais il m’a larguée lorsque je le lui ai appris.
– Pourquoi as-tu menti ? m’écrié-je, abasourdi.
– Je sais, je suis désolée, mais… tu connais, papa. Je ne pouvais pas lui dire
que j’étais séparée de toi et encore moins que le père de mon enfant n’en voulait
pas…
– Il faut que tu lui dises, Jen. Ils doivent savoir que nous ne sommes plus
ensemble. On doit divorcer, et tu le sais.
– Je me suis toujours sentie abandonnée, pleure-t-elle. Mes parents ne juraient
que par Polly. Pour ma mère, c’était sa petite princesse et mon père la voyait déjà
femme d’affaires capable de diriger le monde. Moi… j’étais juste Jenny, la fille
invisible. Quand nous étions mariés, je me sentais… puissante. Pour la première
fois de ma vie, j’avais l’impression de compter pour quelqu’un. Mon père me
portait enfin de l’attention et j’avais tout ce que j’ai toujours voulu. De
l’attention. De l’affection. Mais je savais que ton amour pour moi n’était pas
aussi intense qu’il aurait dû l’être. Et, de mon côté, je doutais également de mes
sentiments. Quand tu m’as surprise avec Edward et que tu m’as mise dehors,
mon monde s’est écroulé. Alors qu’une épouse normale aurait pleuré pour toi,
moi je pleurais pour la perte de l’estime de mon père. Je savais qu’il allait
m’incendier et peut-être même me renier. Me déshériter. Et c’était juste
inconcevable pour moi. Vivre sans argent, sans le luxe… il en était hors de
question. Donc j’ai refusé le divorce.
Elle marque une pause avant de reprendre, les larmes aux yeux.
– Je ne sais toujours pas comment je vais faire pour élever un enfant toute
seule.
– Là-dessus, je connais quelqu’un qui pourra t’aider. Elle aussi élève sa fille
seule et elle pourra sûrement te filer des tuyaux. Et qui sait, vous deviendrez sans
doute les meilleures amies du monde ?
– Merci, Jake. Je vais prendre mon courage à deux mains et dire à mon père
que je suis seule, mais heureuse. Tant pis s’il me renie, mais je refuse de te faire
davantage de mal en t’empêchant de vivre ta propre histoire d’amour. Crois-le
ou non, j’étais rongée par la culpabilité depuis que je suis arrivée comme un
cheveu sur la soupe avec mon ventre rond.
J’obtempère en riant.
Je sors de la maison et appelle de suite ma Rosie. Mais elle doit encore être
dans l’avion puisque je tombe directement sur sa messagerie.
– Ma Rosie, tu ne vas jamais croire ce que j’ai dans les mains. Appelle-moi
lorsque tu sors de l’avion, j’ai plein de choses à te raconter. Je t’aime mon cœur.
Chapitre 50
Lily-Rose
Ça me fait mal de le penser, mais Blake nous a permis de retrouver notre fille
biologique. Nous aurions sûrement pu y arriver par nos propres moyens, avec les
nouvelles technologies, mais je dois dire qu’il nous a facilité les choses, ce con.
Au risque de paraître horrible, car il s’agit tout de même d’une vie humaine, je
suis heureuse que Davis soit mort. Je n’ai plus à avoir peur, désormais. Jake nous
a sauvées, notre fille et moi, et je ne peux qu’être fière de lui.
J’ai le cœur qui bat à tout rompre à mesure que le taxi s’approche de l’hôpital.
Je n’y crois pas des masses, mais je me mets à implorer silencieusement Rachel
de me pardonner. J’ai fait ça parce que je ne me sentais pas prête. Parce que je
me sentais abandonnée, incapable d’élever un enfant. Je ne voulais pas en
arriver là, mais il était primordial que tu aies toutes tes chances pour démarrer
une belle vie. Et, j’étais jeune et irresponsable, je voulais te donner une vraie vie
avec de vrais parents. Voilà ce que je me dis tout en avançant vers le hall. À
l’intérieur, Emily me saute presque dessus. Elle m’attendait, je crois. Elle savait
que j’aurais besoin d’elle pour me soutenir avant de monter dans la chambre. Je
lui rends son étreinte en pleurant silencieusement. Elle me chuchote des paroles
rassurantes à l’oreille et je les imprime dans ma tête.
L’affaire Davis a fait un tabac et les médias s’en sont donné à cœur joie. Aussi
je ne suis plus étonnée de voir des regards curieux dans ma direction tandis que
je me dirige vers les ascenseurs avec ma meilleure amie. Jake a dit que ça
passerait avec le temps. La nouvelle va se tasser et je retrouverai ma tranquillité.
Je fixe les chiffres lumineux en haut de la cage d’acier, et plus ça monte, plus
l’appréhension et l’angoisse m’étranglent. La main d’Emily se resserre dans la
mienne et je lui souris.
Bon, OK, Lily. Il est temps de prendre ton courage à deux mains et de faire
face à tes erreurs du passé.
Je gonfle mes poumons et finis par sortir de l’ascenseur. Je sens une perle de
sueur me couler le long de la colonne vertébrale alors que nous avançons vers la
chambre de ma fille. Emily toque, moi je suis tétanisée. Ma plus grande crainte
est qu’Anélya me hurle dessus et me dise que je ne suis rien pour elle, que je l’ai
lâchement abandonnée alors qu’elle entrait tout juste dans la vie et qu’elle ne
veuille plus jamais me revoir. Je ne suis pas sûre de pouvoir supporter ça
tellement cela me briserait le cœur. Mais je n’ai pas le choix. Le passé m’a
rattrapée d’un coup et je dois maintenant y faire face. Elle mérite de savoir
pourquoi et surtout de savoir que je ne l’ai pas fait parce que je ne voulais pas
d’elle, mais justement par amour pour elle.
Ashley et Peter me saluent chacun leur tour, mais Anélya, elle, reste
immobile. Je ne sais pas ce qui m’effraie le plus entre le silence pesant ou
l’absence de réaction de la part de ma fille.
– Nous allons vous laisser un moment en tête à tête, déclare Emily avant
d’accompagner les Fisher vers la sortie.
Une fois que nous sommes seules, ce que je redoutais le plus ne se produit
pas. Anélya ne déverse pas sa colère sur moi, elle ne pleure pas, ne parle pas.
Elle garde le regard fixé sur un point du mur blanc en face, immobile et mutique.
Et c’est bien pire. D’une main fébrile, j’extirpe la rose en papier et la pose sur
son lit.
Son visage se tourne brusquement vers moi et je peux alors déceler toutes les
peines du monde dans ses yeux océaniques. Je décide de me jeter à l’eau. De
vider mon sac et de faire la lumière sur toutes les zones d’ombre qui planent au-
dessus de nous tous.
– Jake et moi étions très amoureux. Quand je suis tombée enceinte, nous
n’avions que 16 et 17 ans. Mais nous tenions à te garder parce que nous
t’aimions déjà de tout notre cœur. Mon père voulait me protéger de Jake parce
que tout le monde le voyait comme un voyou, ce qui n’était pas le cas. Il pensait
que je gâchais ma vie avec lui et le fait que j’attende un bébé si jeune et de Jake
l’a anéanti. Il lui a donc fait croire que j’avais avorté. Jake est parti et je me suis
retrouvée seule, avec toi dans mon ventre. Mes parents ont décidé de déménager
ensuite sur Chicago. Je n’avais plus de repères, plus de point d’ancrage. Je
n’avais plus personne pour me soutenir et me dire que j’allais y arriver, que je
serais une bonne mère. J’étais seule et désemparée. Je voulais vraiment te garder
avec moi, je t’en prie, crois-moi. Mais je n’avais rien. Et je voulais que toi, tu
aies quelque chose. Des parents qui s’aiment et qui pourraient t’aimer autant que
moi. Ça fait quatorze ans que je vis avec cette culpabilité de t’avoir abandonnée,
si tu savais comme je m’en veux. Et je sais que rien ne pourra jamais changer ce
que j’ai fait. Je t’ai cherchée, tu sais ? Dans chaque enfant que je croisais et qui
était dans ta tranche d’âge, j’essayais de voir ne serait-ce qu’une similitude
physique avec Jake ou moi.
– Ah ouais ? Et tu n’as pas fait de rapprochement depuis trois ans que l’on se
côtoie ? Tu as abandonné ton instinct maternel en même temps que moi ?
Les larmes coulent sans que je puisse les retenir. Je devrais me rebeller, après
tout, je suis sa mère. Mais je n’ai pas l’étoffe d’une mère et elle a totalement
raison. Je ne l’ai pas reconnue et c’est ce qui confirme le fait que je n’avais
aucun instinct maternel. Je ne mérite sans doute pas son pardon, en fin de
compte.
– Je suis désolée.
C’est tout ce que je suis apte à lui répondre. Parce que, en réalité, je n’ai
aucune excuse valable pour justifier mon manque de discernement. Un silence
accablant s’installe et je ne trouve pas les mots pour continuer la conversation.
Mon cœur se serre et, instinctivement, je pose ma main sur la sienne. Elle la
retire prestement et je baisse les yeux.
– Personne, réponds-je à voix haute. Je sais que cela ne changera rien, mais je
suis tellement désolée. Si je pouvais revenir en arrière, je le ferais sans hésiter et
je me dresserais contre tout ce monde qui m’a dit que je n’y arriverais pas.
Des larmes coulent sur les joues d’Anélya et je dois me faire violence pour ne
pas la serrer dans mes bras. J’ai trop peur qu’elle ne me repousse comme elle l’a
fait avec ma main.
Sur ces mots douloureux, je me lève du fauteuil sur lequel j’ai pris place et, au
risque de me faire rejeter encore une fois, je lui dépose un baiser sur le front.
Anélya ne bouge pas, mais je peux voir ses lèvres trembler et d’autres larmes
dévaler ses joues. Puis c’est avec le cœur lourd de regrets et de chagrin que je
quitte sa chambre. Dans le couloir, Peter et Ashley attendent avec Emily. En
voyant mon visage ravagé, ma meilleure amie vient me prendre dans ses bras et
je fonds en larmes. Anélya ne veut pas de moi. Elle ne l’a pas dit, mais son
comportement a parlé pour elle. Et ça me fait tellement mal, putain ! Parce
qu’elle a totalement raison de réagir ainsi. J’ai fait un choix. Je suis responsable
de ce bordel parce qu’à l’époque, je n’étais pas assez courageuse pour affronter
les gens. Mon père.
Le trajet jusque chez Em’ se fait dans un silence de mort. Je n’ai aucune envie
de parler de ce qui s’est passé dans cette chambre d’hôpital et mon amie n’ose
sans doute pas le faire, ce qui m’arrange bien. Avec tout ce stress, j’ai
complètement oublié de prévenir Jake de mon atterrissage.
– Je l’ai déjà mis au courant quand tu étais avec Rachel, m’informe Emily au
moment où je sors mon téléphone.
– Merci.
Je regarde quand même et découvre que j’ai un message vocal. C’est Jake qui
me dit qu’il a une super nouvelle à m’annoncer. J’en déduis que son rendez-vous
avec son avocate s’est bien passé et que cette pétasse de Jennyfer n’a pas eu gain
de cause, finalement. Je l’appelle.
– Rosie.
– Salut.
J’en reste bouche bée. Une partie de moi espérait que cet enfant ne soit pas
celui de Jake, mais j’ai fini par me dire que les preuves contre lui étaient non
négligeables. Je me faisais déjà à l’idée de voir la fille de Jake venir à la maison
tous les week-ends.
– Je… Comment…
– Jen me l’a avoué. Elle était désemparée parce que le père de son bébé l’a
larguée et elle avait peur qu’en apprenant qu’elle allait devoir élever un bébé
seule et sans être mariée, son père la déshérite. C’est sans doute ce qu’il va faire,
mais je lui ai promis qu’on serait là pour elle, Rosie. Elle a vraiment besoin
d’aide, elle ne sait plus quoi faire.
Je ne sais pas quoi répondre à ça. J’ignore si je dois être heureuse à l’idée que
le bébé ne soit pas de Jake ou bien outrée qu’elle ait le culot de nous demander
de l’aider après le désastre qu’elle a causé entre son ex et moi.
Jake soupire.
– Non, c’est juste que… Je suis un peu monté dans les tours, je crois. Disons
qu’elle est capricieuse et égoïste. Et maladroite. Elle ne pensait pas que son
stratagème nous ferait autant de mal et elle te demande pardon, d’ailleurs. Mais
elle a vraiment besoin de soutien. Et du coup, j’ai pensé que tu pourrais lui
présenter Karen. Tu sais, vu qu’elle est elle-même maman célibataire, elles
pourraient éventuellement s’entraider.
– Elle est gonflée, celle-là ! s’écrie mon amie quand j’ai fini.
– C’est ce que je me suis dit. Mais tout le monde mérite une seconde chance,
non ? Elle manque sûrement d’un peu d’amour et d’attention et elle n’a pas
trouvé mieux que de pourrir un couple pour essayer d’en recevoir.
– J’espère juste que ce n’est pas encore une entourloupe à la Jennyfer-diva-
des-bacs-à-sable pour récupérer Jake. Méfie-toi.
– Non, je ne pense pas. Elle a signé les papiers du divorce. Mais je reste sur
mes gardes quand même, on ne sait jamais avec ce genre de femme.
Emily se gare devant son immeuble et nous montons les étages en silence.
Une fois dans l’appartement, je m’affale sur le canapé, épuisée autant
physiquement que moralement par cette journée éprouvante. Je ferme les yeux et
me remémore ma discussion avec Rachel tout en me demandant ce que j’aurais
pu dire de plus afin de la convaincre de me pardonner. Je lui ai fait comprendre
que nous l’aimions, Jake et moi, avant même qu’elle naisse. Je lui ai dit que je
regrettais terriblement mon acte et que je devrais vivre avec ça sur la conscience
toute ma vie. Je ne vois absolument pas ce que j’aurais pu dire de plus. Je
comprends parfaitement sa colère, mais en même temps, j’aimerais tellement
pouvoir tisser ce lien que j’ai rompu avec elle à sa naissance. Retrouver l’enfant
que j’ai aimée de tout mon cœur durant ces neuf mois. Pourquoi ne l’ai-je pas
reconnue ?
– C’est une ado, Lily, elle en veut au monde entier, mais elle finira par se
rendre compte que tu ne l’as pas fait par gaieté de cœur.
– Merci, Emily.
– Oh, ce n’est que du thé et du premier prix, en plus il n’avait plus de…
– Non, merci d’être la meilleure amie dont j’ai besoin. La sœur que je n’ai
jamais eue.
Je plante mon regard dans le sien et lui réponds le plus sincèrement possible.
Puis je la reprends dans mes bras. Nous restons ainsi pendant quelques
minutes, à nous remettre de nos émotions.
– Emily Curtis, si tu ne me dis pas tout de suite ce qui t’arrive, je jure que je
vais…
– OK, OK, s’exclame-t-elle. Il se trouve que Tyron et moi, on est… ensemble.
Emily soupire.
Cette fois, c’est à moi de jouer les bonnes fées, aussi je la prends par les
épaules.
– Écoute-moi bien, chérie. Peu importe ce qui se passera dans l’avenir, que ça
marche ou pas, que vous finissiez vieux et ensemble ou séparés, tout ce qui
compte, c’est l’instant présent. Vis ton histoire à fond. Tyron est un type bien. Je
n’ai pas passé énormément de temps avec lui, mais je sais que lorsque Jake m’a
laissée tomber pendant le programme, après que je lui ai révélé l’existence
d’Anélya, Ty’ était là. Et il a été un véritable ami pour moi alors que je le
connaissais à peine. Il m’a soutenue et réconfortée, tout en faisant pareil avec
Jake. C’est un mec génial, Emily.
J’éclate de rire.
– Sa bite, voyons !
J’en recrache mon thé par le nez. Je n’étais pas prête à entendre ça.
***
– Je te manque ?
Je souris.
– Moi aussi. Dès que tout est réglé ici, je promets de m’occuper de lui. Et j’ai
pensé à un truc… Peut-être qu’en tant qu’infirmière, je pourrais aussi m’occuper
de Jennyfer. Tu sais, comme elle est alitée, elle a sûrement besoin d’une aide à
domicile…
– Tu ferais ça ? s’étonne Jake.
– Ma générosité me perdra, mais ouais. Après tout, on est ensemble et elle a
fini par se ranger du côté de la lumière.
– Tu es une belle personne, Rosie. Toujours là pour les autres même si
certains ne le méritent pas.
– Tout le monde mérite une seconde chance.
– Oui, tout comme toi.
– Jake…
Je n’ai pas envie d’en parler. Pas pour le moment. C’est encore trop présent,
trop douloureux dans mon esprit.
J’ai les larmes aux yeux et j’entends Jake renifler à l’autre bout du fil, signe
que lui aussi est submergé par les émotions.
– Je sais. Moi aussi, Rosie. Mais on s’est retrouvés et il faut se concentrer sur
ça, c’est le principal. Et ton acte n’a pas fait que des malheureux. Tu as donné un
bébé à un couple qui en rêvait. M. et Mme Fisher te seront à jamais
reconnaissants. Tu n’as pas abandonné notre fille, Rosie. Tu l’as confiée à des
parents désespérés et tu as illuminé leurs vies.
Je médite ses paroles on ne peut plus réconfortantes. C’est vrai que je n’avais
jamais vu les choses sous cet angle-là, trop rongée par les remords et la
culpabilité. J’ai rendu des gens heureux et j’ai assuré une vie remplie d’amour à
ma fille. En dépit de sa maladie, j’ai pu voir une jeune fille heureuse, intelligente
et adorable.
– J’avais besoin d’entendre ce genre de choses. Merci, Jake.
– Avec plaisir, mon amour.
Jake
Jacky est presque aussi heureux que moi de retrouver Rosie. À peine sorti de
sa cage sur laquelle il a passé son temps à s’acharner avec ses dents pendant le
voyage, il a couru vers sa maîtresse pour lui prodiguer tout un tas de coups de
langue. S’il n’était pas un chien, j’en aurais éprouvé de la jalousie. Quoique, il
abuse un peu, là.
Je l’attrape par la taille avant de lui donner un long et langoureux baiser que
tous les films romantiques pourraient nous envier.
Tyron arrive avec son sac sur le dos et serre Lily dans ses bras.
– Tu sais que tu m’as manqué, petite tête ? la taquine-t-il et elle rit aux éclats.
– Ta femme t’attend au fond de son lit avec un rhume, l’informe Rosie.
– Ouais, je sais, elle m’a appelé ce matin et j’ai eu droit à deux heures de
plaintes larmoyantes. Depuis quand on chope le rhume en plein mois d’avril ?
– Emily est intolérante au changement radical de température, explique ma
copine. Une fois l’arrivée du printemps, elle se chope systématiquement une
migraine et tout le toutim.
Tandis que nous sortons de l’aéroport, Tyron extrait de son sac le bouquet de
roses qu’il a absolument voulu acheter à Los Angeles. Du moins, ce qu’il en
reste.
– Je n’arrive pas à croire que le grand Tyron Porter, roi des coups d’un soir,
ait pu se faire mettre le grappin dessus à ce point par une femme.
– On a pas tous eu la chance de planter son dard sur la bonne fleur du premier
coup, tête de nœud, me charrie-t-il.
Durant le trajet jusque chez Emily, nous ne cessons de chambrer Ty’ sur son
coup de foudre pour la meilleure amie de Lily. Au fond, je suis vraiment heureux
pour mon ancien équipier.
Nous arrivons à l’appartement d’Emily. Lily n’a pas exagéré en disant que
son amie était clouée au lit, emmitouflée sous les couvertures et le nez rouge.
– Oh merde, Em’, t’as une sale tête, lui dit Tyron et je me tape le front en me
disant que ce gars en tient vraiment une couche et qu’il va finir par nous énerver
la lionne.
– Ta gueule et viens me faire un câlin, gronde Emily, et Rosie et moi
étouffons un rire.
Tyron s’exécute et nous sortons de la chambre pour les laisser en paix. Lily
attrape un vase qu’elle remplit d’eau avant d’y déposer les deux bouquets que
nous avons rachetés pour nos femmes.
– Va falloir que tu lui donnes quelques cours sur la façon de parler à sa petite
amie malade, commente Lily et j’approuve.
– Tu n’es pas lui, Jake. Je le sais. Le traumatisme sera toujours ancré en moi,
mais je ne veux pas m’arrêter de vivre pour autant. Je ne veux pas cesser de
t’aimer, encore moins à cause de lui. Il a perdu. Nous avons gagné.
Doucement, Jake. Elle dit qu’elle va bien, mais ce n’est pas une raison pour
être brutal.
Je couvre chaque parcelle de sa peau avec mes lèvres. Mes doigts se faufilent
sous son haut afin de titiller la pointe durcie de son sein.
Je caresse son ventre plat, déboutonne son jean… et nous sommes subitement
interrompus par un aboiement. Je relève vivement la tête pour voir Jacky assis
près de la table basse, nous regardant de ses yeux curieux. Sa tête penche sur le
côté, comme s’il tentait de comprendre pourquoi je suis à moitié allongé sur sa
maîtresse, à lui faire des léchouilles. Lily tourne sa tête pour suivre mon regard.
La température vient de redescendre d’un coup.
– Je crois qu’il a envie de faire une balade, dis-je en effleurant ses lèvres. On
va devoir remettre ça à plus tard.
– D’accord, mais je ne te garantis pas de te laisser dormir.
***
Chicago est plutôt une belle ville. Des gratte-ciel en veux-tu en voilà, des
avenues prestigieuses et des œuvres d’art à presque chaque coin de rue et dans
les parcs publics. Nous sommes d’ailleurs dans le Millenium Park, une glace
gigantesque à la main, sous le soleil chicagoan, main dans la main. Jacky marche
tranquillement à nos côtés, heureux de pouvoir se dégourdir les pattes. Nous
décidons de nous poser près d’un arbre et j’écarte les jambes pour que Lily
puisse se coller à moi. Je m’enivre de l’odeur de ses cheveux soyeux et me
délecte de ce moment juste parfait. Je me sens bien, putain. Avec la femme que
j’aime, loin des missions, des coups de feu et des problèmes. J’ai l’impression
que nous avons déplacé des montagnes depuis que nous nous sommes retrouvés,
il y a presque six mois, dans cette même ville.
C’est réciproque. Je n’ose imaginer ma vie sans elle. Jamais. Nos destins sont
liés depuis que nous sommes gamins et rien n’a jamais pu se mettre en travers.
Pas même un criminel psychopathe, aussi malin soit-il. Dorénavant, nous
sommes enfin libres de nos choix, plus personne ne nous veut du mal, nous
pouvons couler des jours heureux. Ensemble.
Je sors mon couteau suisse que je garde toujours dans ma poche et le lui
tends. Elle le prend avant de se lever et de gratter l’arbre sur lequel nous étions
appuyés. Je la regarde faire un cœur, concentrée sur sa tâche. Elle y grave R + J
à l’intérieur. Exactement comme sur notre arbre à Oak View.
Une fois qu’elle a fini, elle me rend mon outil et s’éloigne pour contempler
son œuvre d’art, les mains sur les hanches.
Je gratte l’écorce de l’arbre à mon tour sous les yeux de Rosie. Mais je
remarque qu’elle me scrute moi plutôt que ce que j’écris. Je m’arrête un instant.
– Quoi ?
– Rien, me sourit-elle. J’adore quand tu es concentré. Tes yeux se plissent et
tu sors le bout de ta langue, comme quand nous étions petits. C’est mignon. Ça
me rappelle le bon vieux temps.
Mes yeux plongent dans les siens et je peux voir une lueur de tristesse à
l’intérieur. Je laisse tomber la gravure un moment et prends son visage entre mes
mains.
– Hey, tu as fait quelque chose, Rosie. Tu as été là. À chaque coup que je
prenais, je pensais à toi et ça allait mieux. Toujours. Le simple fait que tu existes
donne un sens à ma vie. Tu comprends ?
Elle hoche la tête et je lui dépose un chaste baiser sur les lèvres avant de
retourner à mon œuvre.
Jacky, qui était parti gambader non loin de là, nous rejoint en courant et
tourne autour de l’arbre en jappant, comme s’il était d’accord avec ce qu’il y a
d’écrit. Lily et moi rions en le voyant. Ce chien est complètement cinglé.
Adorable, mais taré.
– Chicago ne doit plus être une ville d’horreur pour nous, mais celle de la
renaissance de notre amour, lui soufflé-je au creux de l’oreille.
– C’est exactement ce que j’ai pensé en voulant graver nos noms ici. Plus rien
ne pourra se mettre entre nous, désormais.
J’approuve en écrasant mes lèvres sur les siennes. Je lui envoie tout mon
amour et ma gratitude dans ce baiser. Je la remercie d’être là, d’avoir toujours
été présente à mes côtés, même quand elle ne l’était pas physiquement. Je la
remercie d’être elle et de faire de moi ce que je suis. De m’aimer de cet amour
inconditionnel et indestructible. Je la serre un peu plus fort contre moi et nous
contemplons l’horizon, regardant les badauds qui profitent des premiers vrais
rayons de soleil de l’année dans une quiétude paisible et reposante.
Lily-Rose
– Vos résultats d’analyses sont bons, mademoiselle Vargas. Tout est négatif.
Tyron est toujours auprès d’une Emily malade quand nous rentrons. Nous les
avons immédiatement prévenus du coup de fil en leur ramenant Jacky avant de
partir pour l’hôpital. Eux aussi sont soulagés de savoir que les résultats sont
bons, que tout est définitivement fini.
Les garçons décident d’aller nous chercher de quoi manger et je reste avec ma
meilleure amie pour papoter un peu.
Je m’allonge à côté d’elle et l’invite à poser sa tête sur moi, ce qu’elle fait. Je
lui réponds tout en lui caressant les cheveux.
– Tu sais, un jour une personne qui m’est très chère m’a dit que refuser
d’aimer par peur de souffrir, c’est comme refuser de vivre par peur de mourir.
– Tricheuse, tu n’as pas le droit de retourner mes paroles contre moi,
bougonne-t-elle et je souris.
– Ces mots sont pourtant de circonstance à l’heure actuelle. Laisse-toi aller,
Em’. Tu sais que c’est un gars bien et je vois comment il est avec toi. Il ne te fera
jamais souffrir. Et quand bien même il le ferait, je suis là pour veiller au grain.
– Ce mec me fout les jetons, Lily. Pas au sens littéral du mot, mais ce sont
plutôt… les sentiments que je ressens pour lui. C’est tellement fort… et flippant
à la fois. Je t’ai vue dans les pires moments avec Jake et, sans vouloir te vexer, je
n’ai aucune envie de vivre la même chose.
– C’est un risque à prendre. Regarde-nous aujourd’hui. Jake et moi sommes
heureux et amoureux comme au premier jour.
Elle secoue la tête, ne voulant pas admettre ses sentiments pour le meilleur
ami de Jake. Si Emily n’est pas pudique au sens physique du mot, elle l’est
beaucoup émotionnellement. Elle dévoile très difficilement ses sentiments. Aussi
j’ai mis pas mal de temps à comprendre quand quelque chose n’allait pas, car
elle cache merveilleusement bien ses états d’âme.
Mais je la connais assez bien pour savoir que son agacement n’est que
temporaire. Elle est seulement vexée et surprise que je lui aie tendu un piège.
Je sors du lit afin de les laisser seuls. Tyron rejoint Emily et j’ai juste le temps
de l’entendre lui répondre qu’il est fou d’elle, lui aussi, avant d’être prise en
otage par des bras musclés qui font battre mon cœur plus vite.
– Ce n’était pas sympa comme coup bas, ça, me morigène Jake, mais je sens
son sourire dans mes cheveux.
– Avoue que tu rêvais de le faire, toi aussi.
Il rit et je l’imite.
– Danse avec moi, lui intimé-je, mes lèvres frôlant les siennes.
Il nous entraîne au milieu du petit salon et c’est sur « Never Say Never » de
The Fray que nous entamons nos pas de danse.
Je me laisse happer par les paroles et par les mains de Jake qui caressent ma
chute de reins, jouissant de ce moment intime et rien qu’à nous.
Oui, mais en même temps, j’ai l’impression que c’était hier. Nous continuons
à tournoyer sans suivre forcément le rythme et nous rions de temps en temps
quand il me marche sur le pied.
Nous continuons à nous mouvoir ainsi, seuls au monde, jusqu’à ce que Tyron
et Emily daignent nous honorer de leur présence pour manger. Le repas se
déroule dans une atmosphère conviviale et enjouée. Les deux hommes nous
racontent des anecdotes marrantes sur certaines de leurs missions et je peux
également remarquer quelques regards lubriques entre Tyron et Emily. Je suis
très contente pour elle qu’elle ait enfin trouvé chaussure à son pied. Elle qui
désespérait de tomber un jour sur un mec qui la mérite vraiment, au point de ne
plus croire en l’amour, je la vois heureuse et ça me rend moi-même joyeuse pour
elle. Bon, comme elle l’a si bien dit, ça ne fait que quelques semaines qu’ils se
fréquentent plus loin que dans le lit, mais je reste persuadée que leur histoire
n’est pas près de se terminer. Tyron la regarde comme Jake me regarde. Je sais
reconnaître l’amour quand il est là.
Ils finissent par prendre congé pour s’enfermer dans la chambre tandis que
Jake et moi décidons d’emmener Jacky faire sa dernière promenade de la
journée. C’est donc main dans la main que nous marchons dans les rues de
Chicago, sous la lumière des réverbères.
Je sens les doigts de Jake se serrer autour des miens et je comprends combien
mes révélations sont dures à entendre pour lui du fait qu’il a passé son enfance
sous les coups de son beau-père alcoolique.
– Elle a réussi à le quitter et je l’ai prise chez moi jusqu’à ce qu’elle trouve un
nouvel appartement. Ce jour-là, elle s’est juré de ne plus jamais retomber
amoureuse. On s’est fait cette promesse toutes les deux, en réalité. Nous étions
deux cœurs brisés qui ne croyaient plus en l’amour. Elle s’est mise alors à
collectionner les conquêtes, autant les hommes que les femmes.
– Et toi ?
– Quoi, moi ?
– Est-ce que tu es retombée amoureuse après… nous ?
– Bien sûr que j’ai eu quelques… aventures, Jake. Mais jamais aucun homme
ne m’a fait ressentir ne serait-ce qu’un centième de ce que tu me fais ressentir
chaque jour. Et maintenant que je t’ai récupéré, je compte te coller aux basques
jusqu’à la fin des temps.
Je sais que ce n’est que psychologique, mais depuis mon calvaire, j’ai
toujours cette tendance à me laver plusieurs fois par jour. Je me sens encore sale
de son odeur, de ses doigts sur moi… Non. Ne pas penser à ça. Pas maintenant.
Plus jamais. Jake me hisse sur lui et mes jambes enserrent automatiquement ses
hanches. Il nous entraîne jusqu’à la petite salle de bains en face de la chambre
d’Emily de laquelle proviennent des gémissements et des grognements
masculins. Jake sourit contre mon cou.
– On dirait bien que nous ne sommes pas les seuls à avoir le feu au corps, fait-
il remarquer et je pouffe de rire.
Je comprends dans ces mots qu’il veut effacer toutes traces invisibles de
Blake Davis. Reprendre ce qui est à lui. Davis a mis son empreinte sur moi
contre mon gré et je ne désire qu’une seule chose : que Jake l’enlève pour
remettre sa marque à lui.
Il attrape mon bras et dépose une myriade de baisers sur toute la longueur, sur
chacun de mes doigts, puis remonte jusqu’à ma clavicule. Il répète l’opération
sur chaque partie de mon corps nu. Il me lave de toute trace néfaste. Il reprend
son territoire et je ne peux qu’en ressentir du soulagement et de la satisfaction.
– Oh ! Seigneur… gémis-je.
J’ai l’impression que ça fait une éternité que je n’avais pas ressenti ça. Jake
caresse mes cuisses, mon ventre, tout en me lapant comme il est le seul capable
de le faire aussi bien. Le feu en moi incendie chaque atome de mon anatomie.
J’ai le cerveau en totale ébullition. Mes jambes flageolent à chaque vague
déferlante. Je sens déjà l’orgasme arriver, mais je ne veux pas qu’il s’arrête.
C’est tellement bon, tellement puissant !
– Jake…
– Mon bilan sanguin est bon chez moi aussi, me révèle-t-il entre deux baisers.
Je veux sentir ta chair brûlante autour de la mienne, désormais.
Ses paroles attisent mon excitation. Mes mains s’activent sur son pantalon et
son boxer en deux temps trois mouvements. J’attrape son membre dur comme
l’acier et entame un va-et-vient sensuel sans cesser de lui dévorer la bouche,
avalant ses grognements de plaisir brut. La chaleur entre nos deux corps est
insupportable. Jake me prend dans ses bras et nous entraîne dans la petite cabine
de douche à peine assez grande pour nous deux. Il fait couler l’eau d’abord
froide et je pousse un petit cri dû à la différence de température.
J’ondule des hanches sur son bassin. Je le veux. Je le désire partout sur moi.
En moi. Je veux qu’il reprenne sa place, là où elle a toujours été. Il me colle
contre la paroi carrelée afin d’avoir plus de mobilité, et en un seul coup de reins,
le voilà enfoui dans mon écrin de chaleur. Il s’immobilise un instant, le nez dans
mon cou.
Je n’arrive plus à contrôler mes pulsions. Aussi je me meus contre lui, avide
de sensations, l’adrénaline affluant dans mes veines à pleine puissance. Jake se
retire lentement pour s’enfoncer encore tout aussi délicatement en moi. Je le
serre fort contre moi, excitée et passionnée. À mesure que l’incendie nous
consume, il accélère la cadence, allant toujours plus fort, toujours plus loin. Mes
doigts s’agrippent à ses larges épaules, ses muscles roulant dans son dos à
chacun de ses mouvements. Sans arrêter ses assauts, il tire sur mes cheveux afin
de me ravager le cou de baisers langoureux et voraces. J’aime lorsqu’il est brut
et primitif. Incontrôlable et si sauvage. Je l’aime de toutes les façons possibles et
imaginables. Je ne suis plus qu’une boule de feu entre ses bras et, emportée par
ses coups de reins puissants, je finis par me laisser submerger par un nouvel
orgasme encore plus dévastateur que le premier. Je me liquéfie littéralement de
l’intérieur, le plaisir à l’état pur irradiant tout mon corps, et je ne peux retenir
mon cri libérateur. Je me sens… délivrée de l’emprise de Davis. Jusqu’à
maintenant, je me terrais dans le tourment et la sensation d’être encore
prisonnière de cet être malveillant bien au-delà du possible. Là, dans les bras
protecteurs et réconfortants de Jake, je suis tout simplement bien. En sécurité.
Sereine et prête à affronter d’autres obstacles que la vie pourrait mettre encore
sur notre chemin. Mes démons ne cesseront pas de me tourmenter avant un bon
moment. Mais je sais que je peux compter sur mon homme pour m’aider à les
combattre.
Mon Superman.
Chapitre 53
Jake
Mais tu vois, fils de pute, c’est elle qui t’a baisé, enfoiré. Crève bien en enfer.
Il fait encore nuit dehors et le réveil m’indique cinq heures cinq, mais je ne
parviens pas à retrouver le sommeil. Je suis encore trop sonné de ma rencontre
avec ma fille qui a eu lieu hier, je crois. Je ne pensais pas que ce serait à ce point
douloureux et bénéfique en même temps. Lorsque je suis entré dans la chambre,
elle regardait les gratte-ciel à travers la fenêtre. Peter, le père adoptif, m’a alors
confié qu’elle restait ainsi plusieurs heures par jour, sans parler ni bouger. Mon
cœur s’est serré à l’idée que son comportement puisse être de notre faute à Lily,
à moi et aux Fisher. Ceux-ci s’en veulent terriblement de ne pas avoir eu le
courage de lui avouer qu’elle avait été adoptée. Mais je peux les comprendre,
c’est un sujet très difficile à aborder avec un enfant que l’on a passé quatorze ans
à chérir et à aimer comme s’il était vraiment à soi. Je me suis approché d’Anélya
– ou de Rachel, je ne sais pas encore trop comment je dois l’appeler – et elle a
tourné la tête vers moi.
J’ai déposé la rose en papier sur sa tablette. Anélya y a jeté un œil, mais ne
s’y est pas attardée. Je n’ai pas vu la première, celle que Lily devait lui donner
de ma part, et j’ai essayé de ne pas me dire qu’elle l’avait jetée.
– C’est plutôt marrant ton truc, a-t-elle dit soudain, piquant ma curiosité. Toi,
ce sont les roses, moi, ce sont plutôt les cygnes.
– Quand on se retrouve enfermée comme dans une cage, il faut bien trouver
de quoi s’occuper. Je ne comprends pas pourquoi on m’a foutue dans ce centre,
je n’ai aucune envie de retoucher à cette merde.
Sa voix était empreinte de gravité et ça m’a rendu encore plus triste. Elle ne
mérite pas ça. Personne ne le mérite.
– Ton esprit n’en a aucune envie, mais pas ton organisme. Ils t’ont droguée
trop longtemps et trop fréquemment d’un coup. Ton corps te fait simplement
savoir son manque en s’affaiblissant. Mais tu vas t’en sortir, A… Rachel, lui ai-
je assuré.
Elle a haussé à nouveau les épaules et, juste avant qu’elle baisse la tête sur ses
doigts, j’ai pu apercevoir une larme quitter son œil. Je n’ai pas pu résister à
l’envie de la toucher et j’ai remis une mèche de ses cheveux bruns derrière son
oreille. Elle s’est d’abord figée à mon contact, mais un rictus doux s’est formé au
coin de ses lèvres.
Ça m’a fait mal d’entendre ça. Qu’Anélya ait des pensées aussi dures à
l’égard de Lily. Mais en même temps, c’est compliqué de comprendre le
pourquoi du comment, surtout de cette façon-là.
– Elle seule pourra t’expliquer les raisons exactes de son choix. Mais ce que
je peux t’assurer, c’est que tu n’étais pas un fardeau pour elle, au contraire. Elle
l’a fait pour que tu aies toutes tes chances. Je pense qu’elle n’était pas prête.
Nous avions ton âge, tu sais ? Comment réagirais-tu, toi, si tu apprenais que tu
étais enceinte, là, tout de suite ?
– Ça m’étonnerait, je n’ai encore jamais vu de pénis en vrai.
– Je vais essayer.
– On t’aime, tu sais ? On ne t’a jamais oubliée.
Ses lèvres ont tremblé et deux nouvelles larmes ont coulé sur ses joues. Je
n’en menais pas large non plus de mon côté, mais je me retenais. Nous avons
discuté encore quelques minutes avant que je prenne congé.
Rosie a été ravie pour moi que ma discussion avec notre fille se soit mieux
déroulée qu’avec elle. Mais j’ai pu également déceler une petite frustration dans
ses prunelles. Cela doit être dur pour elle, mais Anélya a promis d’essayer de
nous pardonner et, si elle est comme sa mère, tout devrait rentrer dans l’ordre.
Je finis par sortir du lit, Jacky sur mes talons, pour aller à la cuisine. Alors que
je pensais y être seul, je découvre Tyron assis, un café dans une main, son
téléphone dans l’autre.
– Déjà debout ?
Il se retourne.
– Parle pour toi. Emily ronfle comme un éléphant à cause de son nez, je
n’arrive pas à fermer l’œil.
– Comme une femme qui vient de perdre son mari. Heureusement, elle a ses
enfants et sa famille pour la soutenir.
– Ouais, j’imagine que ça ne doit pas être simple à vivre.
Je n’ose même pas penser à ce que je ferais si je perdais Lily. J’ai déjà pété un
boulon quand Blake l’a emmenée avec lui…
– C’est Lily qui m’inquiète le plus. Elle semble aller mieux, mais… j’ai
l’impression que ce n’est pas encore tout à fait ça.
– Tu ne peux pas lui en vouloir, Jake. N’importe qui serait tombé en
dépression après ce que vous avez vécu. Mais pas Lily. Elle tient grâce à toi.
Grâce à Anélya. Vous vous en sortez super bien. Et ça ira encore mieux une fois
que vous serez vraiment réunis.
J’esquisse un rictus.
Je profite du fait que la ville soit encore endormie pour aller courir un peu
avec Jacky. Une pluie fine, mais agréable, a remplacé le soleil de ces derniers
jours. Les températures sont encore fraîches, mais mes efforts me permettent de
rester en T-shirt. Ne connaissant pas encore très bien les rues, je ne m’éloigne
pas trop, me contentant de faire le tour de Grant Park.
Je finis par rentrer sans faire mes vingt kilomètres habituels, trop désireux
d’être présent au réveil de ma Rosie. Je n’arrive plus à me passer d’elle.
Je me mords la lèvre en dégageant une mèche qui lui barre le front. Une
éclaircie vient traverser la fenêtre de la chambre et illumine son visage en forme
de cœur. Elle est tellement belle ! Et elle est mienne.
– Ah oui ?
J’enfouis mon nez dans son cou et embrasse sa peau chaude et affriolante
avant de lui murmurer à l’oreille.
Elle rit quand je viens frotter mon corps tendu contre le sien. L’excitation
monte d’un coup. La peau de Lily frissonne sous mes baisers tendres tandis que
mes mains viennent explorer la chaleur de son intimité, prête pour moi.
Chapitre 54
Lily-Rose
– Jake… murmuré-je.
Les pièces du puzzle s’emboîtent petit à petit dans mon cerveau. J’ai retrouvé
mon amour de toujours. Blake Davis est mort. Je ne crains plus rien. Jake me
caresse les cheveux.
– Tu veux en parler ?
Sans que j’en connaisse vraiment la raison, je perçois une pointe d’anxiété
dans les yeux de Jake. Elle est minime, mais elle est tout de même là.
Mes yeux ancrés aux siens, je lui pose la question qui me taraude depuis
plusieurs semaines.
– Quand Davis m’a… Il m’a dit que c’était ta faute. Que si j’en étais là,
c’était uniquement à cause de toi. Et dans la forêt, il a dit que tu l’avais
abandonné pour partir chez les Marines. Tu l’as appelé Cerbère. Pourquoi Jake ?
Que me caches-tu ?
Jake secoue la tête. Assis au bord du lit, le front à nouveau baissé et le dos
voûté comme s’il portait un poids énorme sur lui, il semble désemparé et
tellement… coupable.
– Si. Il le faut. Je ne suis pas fier de ce que j’ai fait, mais je refuse de te cacher
plus de choses. Si après mes révélations tu ne veux plus me revoir, je
comprendrai, Lily.
Il prend une pause, se lève et se met à faire les cent pas, sans doute accablé
par les souvenirs qui lui reviennent en mémoire au fur et à mesure de son récit.
– Un jour, alors que les autres et moi n’étions plus totalement étanches, l’un
d’eux a balancé que Cerbère ne s’occupait pas que de la drogue. Il enlevait des
filles et les revendait à des mafieux ou à des mecs blindés pour se faire
davantage de pognon. Certains d’entre nous étaient chargés de les kidnapper et
de les amener dans un bâtiment où elles étaient droguées pendant plusieurs jours
avant d’être vendues dans d’autres pays, ou mises aux enchères pour les plus
jeunes. Moins elles avaient d’expérience en matière de sexe, plus ça rapportait à
Cerbère et à son business. Je n’y ai pas fait tellement gaffe, au début. Je ne sais
pas trop si je n’y croyais pas ou si je ne voulais tout simplement pas y croire,
mais je n’ai pas cherché à savoir si c’était vrai. Seul mon boulot m’importait. Je
ne voulais pas me mêler des affaires de Cerbère. Pour une raison que j’ignorais,
ce mec me faisait un peu flipper, au début. Au bout de quelques mois, je suis
monté en grade. D’autres larbins arrivaient et Pedro, le mec qui m’a trouvé, m’a
dit que Cerbère avait un autre projet pour moi et il m’a embarqué dans sa
bagnole, une nuit. J’ai cru que j’allais enfin rencontrer le grand patron. Mais
quand j’ai vu Pedro attraper la fille innocente par-derrière et la traîner de force
jusqu’à la voiture, je me suis rendu compte que j’avais accepté de mettre les
mains dans une belle grosse merde. Les dires du mec quelques jours plus tôt
étaient vrais. Et j’étais sur le point de faire comme eux. Je ne voulais pas, Lily, je
te le promets. La drogue, c’était déjà bien risqué, mais les filles… non, je ne
pouvais pas. Je ne voulais pas devenir un monstre. Je me suis alors opposé et j’ai
menacé de me barrer. Pedro m’a foutu le canon de son flingue dans la bouche en
me menaçant de me faire sauter la cervelle si je n’obéissais pas. J’ai lu la
détermination, mais aussi une infime once de peur dans ses yeux. J’ai alors
compris que Cerbère nous surveillait de loin. Il connaissait tous nos moindres
faits et gestes.
J’écoute Jake me raconter l’une des périodes les plus noires de sa vie et
l’émotion me submerge. Je suis dégoûtée, effarée, terrifiée. Pas à cause de lui,
mais de ceux qui l’ont obligé à faire toutes ces horreurs. Je suis tellement triste
pour lui ! Je voudrais me lever et le serrer dans mes bras, mais j’ai trop peur
qu’il ne se braque.
– J’ai fait ce qu’on m’a dit. Je voulais pas crever, j’étais coincé. Les
kidnappings se passaient la nuit, on sillonnait le pays en fonction du lieu des
transactions, on les piquait à l’héroïne. (Il émet un rire jaune.) J’aurais dû le
deviner dès le début que Davis se cachait derrière Cerbère, juste en regardant
Rachel. Je connaissais ce genre de réaction chez les filles. Je me sentais minable
chaque fois que j’en ramenais une. Mais je savais que je signerais mon arrêt de
mort à la minute où je me tirerais. Lors d’une énième soirée beuverie, l’un des
sbires les plus proches de Cerbère nous a sorti qu’il était en déplacement à
Budapest. C’était maintenant ou jamais. J’étais conscient que ma fuite
parviendrait vite aux oreilles du patron. Mais je savais aussi que le temps qu’il
revienne, je serais déjà loin. Je ne me suis pas posé de questions. J’ai fait mon
sac, pris quelques dollars pour me permettre de survivre le temps de me
retourner et je suis parti sans aucun remords. Mon objectif était d’aller au camp
des Marines à Pendleton. Juste avant de prendre le bus qui m’y emmènerait, j’ai
appelé les flics de façon anonyme depuis une cabine et je les ai rencardés sur les
trafics. Et à partir de ce moment-là, je me suis juré de tout oublier de cette année
de galère.
Je suis atterrée par ses aveux. Ce que je ressens est tout bonnement
indescriptible. Je me sens tellement mal pour lui, et en même temps, tellement
coupable ! Parce que si j’avais été là, le jour où il est venu me voir, il ne serait
pas tombé sur mon père. Et tout cela ne se serait pas produit. Je me lève pour
m’approcher de lui et caresser sa joue rugueuse. Des cernes soulignent ses belles
prunelles, comme s’il n’avait pas dormi de la nuit. Ou depuis plusieurs jours.
– Tu devrais te reposer un peu. Je parie que tu n’as pas dormi encore cette
nuit.
– Je dormirai quand on sera à la maison. Enfin seulement si tu reviens avec
moi.
Il s’éloigne un peu pour pouvoir me regarder dans les yeux. Il est tellement
beau que c’en est presque indécent.
– Bien sûr que je reviens avec toi. Je ne veux plus jamais qu’on soit séparés.
Il scelle ses lèvres aux miennes et mon cœur part au quart de tour. Je ne me
lasserai jamais des sensations qu’il me procure à longueur de temps. Ma peau
s’embrase chaque fois qu’il la touche. Je suis sur un nuage et je n’ai aucune
envie d’en redescendre. Il pose son front contre le mien et nous restons là,
enlacés l’un contre l’autre, à profiter de ce moment de plénitude.
***
Nous sortons du magasin, les bras pleins à craquer et retournons chez Emily.
Jake et Tyron disputent une partie de jeu vidéo lorsque nous arrivons. Nous
déposons nos achats et Tyron se lève pour conduire sa belle à l’hôpital afin
qu’elle y assure sa garde.
– Ils sont mignons, tous les deux, souris-je. Ils vont nous faire plein de beaux
bébés.
– En parlant de bébé… murmure Jake avant de fondre sur ma bouche.
Il est tellement vif qu’il m’allonge sur le canapé. À pleine main, il attrape ma
cuisse qu’il rabat sur son bassin, plaquant ainsi son érection contre mon intimité
déjà brûlante de désir. Un bruit étrange nous sort de notre bulle et Jake relève la
tête.
– J’y crois pas, Jacky, bouge de là, mon gros, râle-t-il alors que j’étouffe mon
rire dans son cou.
– Vivement qu’on soit dans notre propre chambre, grogne mon amoureux.
C’est l’heure de la balade.
***
Main dans la main, Jake et moi marchons tranquillement dans le parc tandis
que Jacky s’amuse à pourchasser les oiseaux. Le froid de l’hiver a laissé place à
la brise légère et tiède du printemps. Nous nous asseyons dans l’herbe fraîche et
je regarde autour de moi. Un couple attire mon attention, près de nous. Son bébé
de quelques mois dans les bras, le jeune papa le fait monter et descendre dans les
airs tandis que la mère les prend en photo. L’émotion me submerge en imaginant
Jake et moi à leur place. Si le poids du regret concernant Anélya m’étreint
encore, je sais que je suis maintenant prête à devenir mère. De façon officielle.
Et je sais que cette fois, plus personne ne pourra nous empêcher de vivre
heureux. Plus rien ne pourra jamais entraver notre amour.
– Un problème, chérie ?
Je lui montre l’écran de mon portable et un sourire franc étire ses belles
lèvres.
***
– Livraison de bagels !
Mon annonce lui arrache un sourire. C’était mon habitude chaque jour en
allant au centre. Je dépose les pâtisseries près d’elle et elle en saisit une.
Les larmes me montent instantanément aux yeux et mon cœur bondit dans ma
poitrine.
Ses yeux s’arriment aux miens et je peux voir qu’elle prend conscience de la
sincérité de mes paroles et de tout l’amour que j’ai pour elle en dépit de mon
acte, quatorze ans plus tôt.
Je souris.
– Tu m’as sauvé la vie. Si tu n’avais pas été avec moi, là-bas, Dieu sait ce
qu’ils m’auraient fait…
– Comme n’importe quel parent l’aurait fait. Même si à ce moment-là, j’étais
loin de m’imaginer que tu étais mon Anélya, je ne cessais de me dire que tu
avais son âge, que tu étais beaucoup trop jeune pour mourir. Personne ne mérite
ce qui nous est arrivé, et encore moins toi.
Elle repousse la boîte de bagels pour se jeter dans mes bras. Ce contact
soudain me surprend autant qu’il me fait un bien fou.
– Moi aussi, ma puce. Moi aussi, murmuré-je en lui caressant les cheveux. Je
comprendrais que tu ne le veuilles pas, et pourtant, je voudrais tellement faire
partie de ta vie.
– Tu en fais partie, m’assure-t-elle et mon cœur bondit. Depuis longtemps,
déjà. Je ne veux plus te perdre, maman.
Je sanglote de plus belle. Je libère toutes les émotions que j’ai contenues
jusque-là. Je n’aurais pas rêvé mieux comme retrouvailles et entendre ce titre,
presque souverain, noble, de la part de ma fille que j’ai à peine connue me
remplit d’une joie et d’un bonheur incommensurables.
– Maminova, sérieusement ?
– C’est le premier nom qui m’est venu en tête, ris-je également.
– Mais qu’est-ce qui t’a pris ? Et il a su la vérité, après ?
– J’étais seulement amoureuse et je voulais que Jake ait un super anniversaire,
pour une fois. Non, je ne pense pas qu’il ait découvert que c’était moi, sinon je
crois qu’il n’aurait pas hésité à s’en prendre à moi.
Je reste un moment sans réponse, la bouche ouverte. Elle vient d’appeler Jake
« papa » et ça me fait tout aussi bizarre que lorsqu’elle m’a attribué le titre de
« maman » un peu plus tôt. Je ne sais pas si je finirai par m’habituer à ce rôle
qui est tout nouveau pour moi, mais ce qui est sûr, c’est que je l’aime déjà.
Elle écarte ses bras, m’invitant à m’y blottir à nouveau et je ne me fais pas
prier.
J’ai vécu ces quinze dernières années avec la sensation de ne jamais être à ma
place. D’être insignifiante, de ne pas mériter d’être heureuse. Pas après ce que
j’avais fait. Aujourd’hui, je sais que tout le monde a droit à une seconde chance.
Une occasion en or qu’il serait dommage de laisser passer.
Jake m’a pardonné. J’ai pardonné à mon père. Anélya ne m’en veut plus. J’ai
cessé de culpabiliser.
L’amour, le vrai, est là. Je nage dans le bonheur. Et je compte bien le faire
perdurer jusqu’à la fin de ma vie.
Chapitre 55
Jake
Le soleil est haut dans le ciel et ses rayons nous brûlent la peau. La saison
estivale vient de débuter et nous avons décidé de faire un barbecue en l’honneur
de la vedette de la journée qui fête ses trois années de vie. Tout en retournant les
steaks et en écoutant Peter pérorer sur sa carrière d’avocat, je regarde ma femme,
assise à la table du jardin en compagnie de nos invités. Elle est magnifique. La
grossesse lui va merveilleusement bien et l’alliance que je lui ai passée au doigt
voilà trois ans brille au gré du soleil. Elle discute jovialement avec Ashley et je
ne peux réprimer un sourire lorsque son regard envoûtant croise le mien. Un peu
plus loin, Karen et Jennyfer jouent à la poupée avec leurs filles respectives,
Emma et Savannah.
En rentrant de Chicago, Lily est d’abord allée voir Owen. Celui-ci avait
encore viré son infirmière attitrée et c’est finalement Rosie qui s’est occupée de
lui jusqu’à ce qu’il s’éteigne, deux mois plus tard. Entre-temps, elle a mis les
choses au clair avec Jen, à qui mes parts ont été cédées après que le divorce a été
officiellement prononcé. Mon ex-femme a fini par prendre son courage à deux
mains et a invité son père afin de parler de notre histoire. Le sénateur Campbell
n’a pas semblé surpris lorsque nous lui avons annoncé la vérité. Jennyfer
craignait sa réaction, mais contre toute attente, il a soutenu sa fille. Lily a pris
soin d’elle jusqu’à ce qu’elle accouche et, si elles ne sont pas non plus les
meilleures amies du monde, elles entretiennent une bonne relation et mon ex n’a
plus jamais cherché à me récupérer.
La pelouse de notre maison est pleine de vie et d’enfants. Les jumeaux Fisher,
Andrew et Abigail, courent à la poursuite de notre fils et de sa grande sœur.
Rachel est entièrement guérie. Elle a quitté le centre quelques semaines après
son arrivée et elle est venue s’installer avec Ashley et Peter à Los Angeles. Ses
longues boucles rousses virevoltent au gré du vent provenant de l’océan, non
loin, et je ne peux m’empêcher de me dire qu’elle est le portrait de sa mère. Dix-
neuf ans. Ma fille est officiellement majeure. Ça fout un coup. Teagan, son petit
ami depuis un an, vient l’attraper par la taille pour la faire tourner dans les airs
avant de l’embrasser. Ma main se resserre automatiquement autour de la
fourchette que je tiens. Rachel nous a présenté le garçon qui partage ses cours de
biologie il y a environ huit mois et j’avoue que j’ai eu du mal au début. Mais je
dois reconnaître que ce petit est un mec bien. Gentil, attentionné. Lily l’a
comparé à moi lorsque nous en avons discuté, le soir des présentations.
Je n’en reste pas moins un père protecteur qui ne tient pas à ce que sa petite
princesse se retrouve enceinte aussi jeune. Aussi j’ai prévenu les tourtereaux –
avec l’aide précieuse de Peter – que les batifolages devaient être couverts. Ça les
a embarrassés plus que de raison – et Rachel m’en a voulu toute la journée, le
lendemain –, mais au moins c’était clair dans leurs esprits aux hormones en
folie.
– Papa !!!
– Oui ?
Aussitôt, nous éclatons tous de rire, comme à chaque fois que cela se produit.
Je laisse planer mon regard sur tout le monde présent ici, avec nous, pour
l’anniversaire de notre fils, et je me rends compte que toutes les personnes
invitées ont fait un sacré bout de chemin depuis ces quatre dernières années.
Tout a changé depuis que j’ai retrouvé ma Rosie. Cela n’a pas été facile et les
obstacles ont été nombreux et durs à affronter, mais nous les avons vaincus un
par un. Tyron et Emily se sont ouvert leurs cœurs et nous ont fait une jolie
métisse aux yeux clairs, les Fisher ont réussi à concevoir les enfants dont ils
rêvaient depuis si longtemps. L’arrivée de leurs jumeaux, il y a deux ans, a
illuminé leurs vies plus que de raison. Lily et moi sommes d’ailleurs la marraine
et le parrain d’Abby et eux le seront de notre troisième bébé en route. Une petite
fille pour Noël.
Une fois que les jeunes nous ont mis la pâtée – je n’aurais jamais dû initier
Rachel au foot, elle apprend trop vite, comme sa mère –, Tyron vient me parler
en privé.
Quand je pense que Rosie a clairement refusé que je lui achète une nouvelle
bague de fiançailles, préférant celle en toc que je lui avais offerte vingt ans plus
tôt !
– Ça va être super.
– Essayez de vous libérer, je ne veux pas faire ça sans mon témoin.
Je lui tape dans la main pour sceller notre accord et, au même moment, une
voix à l’accent des Caraïbes se fait entendre derrière nous.
Tyron a juste le temps de fourrer l’écrin dans sa poche avant qu’Emily le voie.
L’œil suspicieux d’Emily me dit que je n’ai pas été très convaincant. Je décide
alors de l’emmener danser pour faire diversion.
– Tu es bien la fille de ta mère, toi, raillé-je avec un sourire. C’est juste que tu
vas terriblement nous manquer quand tu entreras à l’université, le mois prochain.
– Je ne serai pas loin, ne t’en fais pas. Et puis j’ai Teagan.
– C’est bien ce qui m’inquiète.
– Papa, arrête, me rabroue-t-elle en soupirant. Tu l’adores.
– C’est vrai, j’aime bien ce gamin. Mais ça ne m’empêchera pas de lui casser
les dents si jamais il fait du mal à ton petit cœur.
Elle m’étreint un peu plus et je lui dépose un baiser sur le sommet de la tête.
– Je t’aime.
– Moi aussi je t’aime, ma princesse.
Elle se retourne et, sans cesser de danser, noue ses doigts autour de ma nuque
et me donne un doux baiser sur les lèvres. Mon cœur bat la chamade. Je suis le
plus heureux des hommes. Un mari et un père comblé.
– Owen, tu sais, ta petite sœur va bientôt arriver, lui expliqué-je. Il faut que tu
commences à apprendre à partager, mon grand. Tu veux bien la lui laisser
quelques minutes et jouer avec les autres dans le château gonflable ?
Il fait la moue, mais accepte quand même. J’ébouriffe ses mèches brunes et il
repart en courant sous nos yeux émerveillés.
Nous rions tout en continuant à danser avant d’entendre Joseph annoncer que
le repas est prêt. La convivialité et la bonne humeur sont les maîtres mots de
cette journée d’anniversaire. Nous discutons, rions, mangeons, buvons. Nos
années les plus noires sont désormais derrière nous à jamais. Je jette de temps en
temps des coups d’œil à mon épouse. Elle est radieuse. Elle a réussi à surmonter
son traumatisme, pour notre plus grand bonheur. Nous sommes heureux et
amoureux, comme si nous ne nous étions jamais quittés. Comme si Blake n’avait
jamais existé. Comme j’aurais aimé que ma propre mère soit là aussi afin de
contribuer un peu plus à notre bonheur… Mais je sais qu’elle est là, quelque
part, et qu’elle est heureuse pour nous.
Owen souffle ses bougies et son visage s’illumine à chaque cadeau qu’il
déballe. Il me ressemble beaucoup physiquement, mais il a les mimiques de sa
mère. Son sourire, cette façon de triturer ses doigts lorsqu’il a fait une bêtise et
qu’il est confronté aux explications. Il est assez fusionnel avec Savannah, la fille
de Jennyfer, et protecteur aussi. Lorsque je les vois tous les deux ensemble, je ne
peux m’empêcher de me souvenir de Lily et moi à l’époque de notre première
rencontre, il y a plus de vingt ans. Je pose ma main sur son ventre, là où mon
troisième bébé grandit doucement. Je suis tellement heureux ! Je n’aurais pas
rêvé meilleure vie. Et pourtant les choses étaient loin de laisser penser ça, il y a
quatre ans. Un coup vient cogner contre ma paume et mon cœur bondit, comme
à chaque fois que ma fille manifeste sa présence. Rosie me regarde. Elle sourit.
Je souris. Je pourrais me noyer dans ses prunelles tellement elle est belle. Elle est
magnifique et elle est mienne à jamais.
La journée poursuit son cours, et au milieu de la soirée, les enfants sont
tellement épuisés qu’ils vont se coucher sans demander leur reste. Alors que je le
borde, Owen murmure dans un demi-sommeil.
– Papa ?
– Oui, mon grand ?
– Est-ce que toi et maman m’aimerez toujours quand le bébé sera là ?
– Tu es notre fils. Nous t’aimerons toute notre vie, quoi qu’il arrive. La
naissance de ta sœur ne changera absolument rien à l’amour que nous te portons.
Nous aurons toutefois un peu moins de temps à t’accorder, car un bébé demande
beaucoup d’attention, mais nous serons toujours là pour toi. Pour vous trois. Tu
comprends ?
Il enroule ses petits bras autour de mon cou et je l’embrasse sur le sommet de
la tête.
– Vous êtes tellement beaux, tous les deux, murmure-t-elle avec une lueur
d’admiration dans le regard.
Je prends son visage en coupe et dépose mes lèvres sur les siennes.
– Emily et Tyron ?
– Également. Et Rachel est partie dormir chez Teagan.
Je m’arrête net et une once d’inquiétude passe sur mon visage.
– Jake… me morigène Lily. Ta fille est grande. Elle a 19 ans et, que tu le
veuilles ou non, elle fait l’am…
– Aaargh, ne mélange pas ces mots-là avec le prénom de notre fille devant
moi, la coupé-je en plaquant mes mains sur mes oreilles et elle éclate de rire.
Elle prend un truc au moins ?
Je ne peux pas m’empêcher d’être anxieux. J’ai été ado, moi aussi, et j’ai mis
ma copine enceinte, je sais ce que c’est. Et je refuse de me retrouver grand-père
à même pas 40 ans. Même si je sais que je ne ferai pas la même erreur que
Joseph, plus tard serait tout de même le mieux.
– Ne t’en fais pas, on s’en est occupées, avec Ashley. Et si on pensait plutôt à
nous ? J’ai les hormones en folie depuis que je suis enceinte.
Je nous enferme dans notre chambre et la dépose délicatement sur le lit. Nos
bouches se collent et se décollent, nos corps se cherchent, se trouvent, se
taquinent. Nos vêtements volent à travers la pièce. Je trace un sillon de baisers
sur le corps de mon épouse, sur le renflement de son ventre. Mes doigts titillent
son intimité et je me délecte de ses gémissements. Ma langue se fait une place
dans les replis de ses lèvres moites et caresse son clitoris.
– Oh… Jake…
J’adore l’entendre gémir mon prénom pendant que je lui fais l’amour. Je
continue de lui donner du plaisir jusqu’à ce que l’orgasme finisse par la
submerger. Puis je remonte le long de son corps de déesse, tout doucement. Ses
doigts agrippent mes épaules et ses cuisses s’enroulent autour de mes hanches.
Nos regards s’arriment, la lueur du désir et de l’amour brillant à l’intérieur. Je
m’enfouis dans son écrin de velours lentement, centimètre par centimètre. Son
souffle se bloque et je plonge mon nez dans son cou tandis que je m’enfonce en
elle jusqu’à la garde. Je respire sa fragrance divine.
– C’est tellement bon que je voudrais rester toute ma vie en toi.
Elle gémit et roule des hanches en guise de réponse. Je me meus en elle, lui
donnant tout l’amour que j’éprouve à son égard. Je la caresse, la pilonne,
l’embrasse passionnément pendant de longues minutes.
Je l’aime tellement.
FIN
Remerciements
Neuf mois. Il m’a fallu neuf mois pour préparer ce bébé avec amour,
détermination et énormément de soutien. De la part de mes lecteurs sur Wattpad.
Un grand merci empli de gratitude à Maud, mon éditrice, qui a fait preuve de
patience et d’un œil de lynx pour ce roman. Quelques neurones ont grillé, mais
ça en valait la peine.
Un grand merci à mes amis Flo, Chris et toute la bande pour être là, pour me
soutenir et me faire décompresser quand les idées ne viennent pas ou viennent
trop vite. Vous êtes juste incroyables !
Disponible :
Secret Games
Fuyant son ancienne vie, Leah rencontre Orion.
Aussi sexy que tatoué, il est l'exact opposé des hommes qu'elle fréquente
d'habitude.
Bad boy aussi sombre qu'attentionné, il est capable de l'embraser d'un regard et
de lui offrir les nuits les plus torrides sans rien attendre en retour.
Et surtout pas des sentiments. Comment dire non ?
Mais quand le passé de Leah la rattrape, il pourrait bien tout réduire en cendres !
ZKIE_001
« Tu sais, quand je te dis que je t'aime, il ne s'agit même pas d'amour. Je te parle
d'impossibilité de respirer autrement. »
Romain Gary
PARTIE I
DANGER & TENTATION
Prologue
Braxton
On prend trop souvent pour acquis les sentiments que l’autre nous offre de
son plein gré. On se rencontre, on se sourit. Ensuite, pourquoi pas, on propose à
l’être convoité d’aller boire un verre ou de l’inviter à dîner. On fait les choses en
grand. Costard et resto qui coûtent une blinde, sans oublier de passer chez le
fleuriste et de la complimenter sur sa tenue.
Puis, un soir, après maintes tentatives pour la séduire, elle craque. Alors que
l’on est assis près d’elle, non loin de l’université, sur un banc entouré de fleurs,
ses lèvres se posent sur les nôtres et le temps s’arrête. Les jours, les mois passent
et on partage tout. Vient enfin le jour où ça arrive, les papillons dans le ventre,
les premières crises de jalousie, l’inquiétude de rester sans nouvelles, la
dépendance. L’amour. Les premiers « je t’aime ».
On s’attache, nos corps en fusion ne font plus qu’un seul et unique être. Pêle-
mêle de baisers torrides et de chuchotements tendres, la passion est présente
jusqu’au bout des ongles.
Les mois passent, on fait des projets. Les discordes commencent, elle veut des
enfants, mais on préfère attendre. Elle tombe enceinte. Première question qui
nous vient à l’esprit, « Est-ce qu’on le garde ? »
Bien entendu !
On est jeune, trop jeune pour être père. Mais on assume, parce qu’on l’aime,
enfin c’est ce qu’on croit, parce que je l’ai déjà dit, on manque d’expérience. Et
quand on est inexpérimenté, on est passionné, trop passionné.
Les choses s’enchaînent vite, finalement son ventre s’arrondit, et on se dit que
ce n’est peut-être pas si mal. Pris alors par la folie et l’engouement du moment,
on prête serment à la mairie, parce qu’on veut prouver que notre vie est celle que
tout le monde rêve d’avoir… En apparence.
Les quarante-huit centimètres doublent, puis triplent, et être père reste alors le
seul métier qui nous intéresse vraiment.
Vivre avec quelqu’un qui ne nous attire plus, dont chaque geste, chaque
mimique et chaque son nous exècre. Voilà l’enfer du quotidien qu’est notre
existence.
Heureusement, les câlins, les bisous et les mots d’amour du petit être, qui est
à présent notre unique trésor, viennent adoucir ce cercle vicieux dans lequel nous
nous perdons. Mais on se sent seul, incompris et ça ne s’arrange pas.
Notre vie, qu’on pensait croquer à pleines dents, s’avère être une pomme au
cœur véreux. De ce fait, on disparaît à nouveau, mais les différences ne sont plus
aussi flagrantes. Notre absence devient presque un soulagement pour elle, pour
nous. Même si partir durant quelques jours ne suffit plus à diminuer les tensions.
Puis, Lily nous manque, terriblement. Alors on cesse de fuir le quotidien et le
cycle infernal reprend. Un matin, on réalise que le temps est passé vite, trop vite.
Lily a 5 ans, Callie en a 27 et j’en ai 30.
Les seuls mots qui nous lient encore sont quelques politesses creuses que l’on
s’était juré de ne jamais se dire.
L’impression d’avoir raté notre vie nous envahit et même si tout nous réussit
sur le plan professionnel et paternel, ce vide est constamment présent, ici au plus
profond de notre cœur. Cet organe délaissé et mis de côté depuis longtemps, à
nos dépens.
Mais cette difficile descente aux enfers n’est rien, comparée aux insultes et
aux menaces. Tous les moyens sont bons pour nous retenir, pour se faire
entretenir. Les secrets les plus inavouables sont même prêts à être révélés.
Quoi qu’il en soit, on reste. Parce que vivre sans notre fille serait comme
vivre sans air, parce que notre éducation nous pousse à le faire, parce qu’on l’a
promis, juré. Mais aussi parce que nous n’avons pas le choix.
Braxton
Une semaine de plus à être débordé de travail. Toutes ces réunions destinées à
la bonne mise en place de ma nouvelle société de chauffeurs privés m’épuisent.
J’ai commencé en bas de l’échelle et étais moi-même chauffeur avant de me
décider à devenir indépendant, grâce aux encouragements de mes amis. Ce
projet mêlant fierté et motivation me permet de ne pas me laisser aller.
Je me gare enfin sur le côté gauche de la bâtisse aux murs blancs. Quelques
feuilles sont coincées dans les gouttières du toit recouvert d’ardoises grises, le
temps commence à se réchauffer peu à peu, mais le fond de l’air est encore frais.
Je descends et ouvre la porte arrière. J’enfonce un bonnet rose sur les boucles
châtain de Lily et l’aide à enfiler sa veste, avant de la saisir sous les bras pour la
poser au sol.
Lorsqu’elle lève les yeux vers moi, son regard est glacial. Le mépris habituel
de ma femme ne m’atteint plus, ou presque. J’attrape le cartable de Lily et
m’approche de Callie pour lui dire bonjour. Mais elle m’évite dans un soupir. Je
souffle en la contournant, excédé.
Comme toujours, je tente de faire des efforts dans le but de sauver mon
mariage, pour notre fille. Mais sa mère est égoïste, bornée dans ses
retranchements merdiques. Elle se braque et refuse de faire un pas vers l’homme
qu’elle a volontairement épousé il y a cinq ans.
– Allô ?
– Salut Cassidy, c’est Braxton.
– Ah ! Salut Brax ! Désolée, Andrew est en train de peindre la chambre de la
petite, alors je supervise !
– Oui exactement, car je mets Lily au lit avant de partir. Donc c’est OK ?
Elle râle et murmure à Andrew que lui n’a pas intérêt à se faire trop beau. Je
souris, ces deux-là me font rêver. Ils sont tellement amoureux que cela en
aveuglerait presque tous ceux qui les entourent.
J’ouvre et trouve ma fille en pleurs, lovée dans son peignoir, et sa mère près
de la salle de bains, une main sur le visage.
– Si tu faisais moins la gueule, elle voudrait faire plus de choses avec toi,
sermonné-je ma femme, tandis que ma petite fille me suit maintenant de près,
toute fière.
Je pivote en direction de Lily qui est en train de mettre ses jouets dans la
baignoire et sort de la salle de bains pour éviter qu’elle ne nous entende.
Encore une fois, le dialogue est rompu. Elle disparaît dans le salon et
marmonne.
– C’est ça, fuis. De toute façon, que sais-tu faire d’autre ?! crié-je.
Parfois, j’aimerais être un connard sans scrupule, plutôt qu’un mec beaucoup
trop romantique et gentil, foncièrement trop gentil.
– Ça va papa ?
Lily se tient dans son petit peignoir rose avec des oreilles de lapin, son jouet
en forme d’étoile de mer entre les doigts, un immense sourire et ses yeux bleus
remplis de joie qui me rappellent pourquoi je suis encore là.
Je l’attrape sous les bras et la chatouille. Ses éclats de rire sont pour moi la
mélodie du bonheur, celle qui parvient à me sortir de ma tristesse et de ma colère
quotidiennes en une fraction de seconde. Elle est mon point d’ancrage, ma bouée
de sauvetage, ma seule raison d’exister.
Avoir un enfant si tôt était certainement la dernière chose que nous aurions dû
faire quand nous nous sommes rencontrés, Callie et moi. Pourtant aujourd’hui
ma fille est le numéro un de mon cœur, jamais je ne pourrais vivre sans elle et je
n’ai aucun regret lorsque je repense à nos moments passés. Ses premiers pas, sa
première dent, son premier mot.
– Je suis lasse d’entendre les mêmes phrases tous les jours, toutes les
semaines, voilà tout.
– Mais c’est toi qui provoques cette situation enfin ! dis-je en haussant le ton,
excédé.
– Et qu’est-ce que je fais, dis-moi Brax ? À part me mettre de côté pour élever
notre fille ?
– Je t’en prie, ne joue pas la carte de la pauvre mère abandonnée par son
méchant mari toujours au travail ! Je fais tout pour que tu me reviennes, mais tu
m’échappes quoiqu’il arrive ! Tu ne dors plus avec moi et maintenant tu ne me
dis même plus bonjour, que veux-tu que je fasse de plus, hein ?
– Je te préviens, si tu me quittes…
Je dresse une main entre nous pour la faire taire et tourne les talons avant de
perdre mon sang-froid. Je refuse d’entendre encore ses menaces. Tout
simplement parce qu’elles me rappellent combien je suis enchaîné à cette vie et
rien ni personne ne pourra y changer quoi que ce soit.
Braxton
Je soupire. Toujours cette violence. Celle des mots, des maux. J’en reviens à
penser à notre rencontre et à quel point ce qui me faisait craquer chez elle a pris
un tout autre sens aujourd’hui.
Caractérielle. Chiante.
Attachante. Chiante.
Belle. Chiante.
Gentille. Chiante.
Bref, je crois que j’ai fait le tour de la question, ma femme est chiante. Mais
pas de ces chieuses qui sont tellement agaçantes que ça les rend attendrissantes.
Non, plutôt de celles qui pourrissent la vie de leurs maris, qui pourtant font tout
pour elles, mais qui s’en prennent quand même plein la gueule dès que
l’occasion se présente.
– Je t’ai déjà dit qu’il allait se marier et que sa future femme est enceinte !
Mais de toute façon, même avant, je ne t’ai jamais trompé lorsque nous sortions
lui et moi ! Alors je ne vois pas pourquoi ça commencerait !
– Si tu le dis. En tout cas, tu n’iras pas.
Elle se rend à la cuisine, mais je ne compte pas en rester là. Nous sommes
samedi, il est tout juste dix-huit heures et il est hors de question que j’annule ma
soirée avec Andrew.
– Ne t’avise pas d’insinuer que je ne veux pas être avec ma fille, parce que je
pourrais devenir très méchant et tu le sais !
– Ah, parce que tu es gentil en temps normal ?
– J’en ai assez entendu comme ça, je vais courir !
Une fois dans le dressing, mes habits de ville tombent sur le sol, les muscles
sculptés de mon ventre tremblent encore d’énervement après cette énième
altercation. J’enfile machinalement un survêtement gris, un pull de la même
couleur et mes tennis, puis enfouis mon portefeuille et mon téléphone dans la
poche zippée du pantalon.
Après avoir fait plusieurs fois le tour du quartier, je suis en sueur. Mon rythme
cardiaque est stable, mais rapide, et ma respiration toujours fluide. Faire du sport
et me tuer au boulot, voilà les deux seules choses qui parviennent à m’apaiser de
toutes ces tensions et de ce besoin, bien qu’humain, de soulager mes envies
d’homme.
Presque trois ans que le lit est vide et cinq que nous n’avons plus fait l’amour.
Je crois que si certains de mes amis savaient ça, ils ne comprendraient pas
pourquoi je ne veux toujours pas divorcer. D’ailleurs, peu de gens autour de moi,
connaissant notre situation, saisissent mon insistance à croire toujours en mon
mariage.
***
Après avoir terminé son dessert, Lily se lève de table pour rejoindre ses
dessins animés. Il est bientôt vingt heures, je débarrasse et vais me préparer.
Une fois habillé, je remarque qu’il est plus que l’heure que je parte et Lily
n’est toujours pas au lit. Je me hâte dans la salle de bains pour tailler ma barbe,
mais dans ma précipitation le rasoir m’échappe et me blesse le doigt.
– Argh ! Putain !
Callie me rejoint peu de temps après, ayant probablement entendu mon cri.
Elle roule les yeux en soupirant, attrape la trousse de secours dans un placard
puis la jette dans le lavabo, avant de repartir aussi sec. Plus les jours passent et
moins je suscite son intérêt.
Je retire mon alliance et enroule mon annulaire d’un pansement, quand mon
téléphone sonne dans le fond de ma poche. Une fois l’appareil en main, je vois
qu’il s’agit d’Andrew et décroche immédiatement.
J’ai la surprise de voir que Callie a quand même pensé à lui mettre son
pyjama. Elle s’est assoupie sur le canapé, enroulée dans son plaid rose à cœurs.
Je la porte délicatement jusqu’à son lit et dépose un bisou sur son front. Elle
s’étire, se retourne et se rendort. Je la regarde une dernière fois, attendri par
l’amour inconditionnel qui nous lie, avant de me rendre dans l’entrée.
Elle soupire. Décidément, à elle toute seule, elle brasse plus d’air qu’un
moulin à vent aujourd’hui.
Braxton
Il est vingt et une heures trente lorsque je ralentis devant le Venus dont
l’enseigne rouge clignote rapidement. Je gare l’Audi et avance d’un pas assuré
jusqu’à l’entrée.
Nous nous sommes rencontrés dans un bar, il y a plusieurs années, alors que
je tentais d’échapper durant quelques heures à mon quotidien et que lui venait
draguer tout ce qui bougeait, avant qu’il ne tombe sur La femme, celle qui a
bouleversé son monde. C’est d’ailleurs leur amour qui m’a donné le courage de
ne pas sombrer, j’y entrevois l’espoir de vivre un jour, moi aussi, une relation
semblable à la leur.
Je n’avais pas de boulot et il n’avait pas d’ami. Il m’a proposé d’être son
chauffeur et très vite, nous sommes devenus aussi inséparables que des frères. Je
lui dois tout, et plus encore, car si ce soir nous fêtons l’ouverture de ma société,
c’est en grande partie grâce au soutien d’Andrew et de sa future femme, Cassidy.
Je souris.
– On ne se refait pas hein, tu es bien placé pour le savoir, lui glissé-je avec
d’un clin d’œil.
– C’est bien vrai, mais assez parlé de moi ! Ce soir, je lève mon verre à mon
ami, mon frère et à la fierté que j’éprouve pour lui ! s’exclame-t-il en me tendant
un whisky que la serveuse vient de déposer.
– Il faut toujours que tu en fasses trop, déclaré-je en trinquant avec lui.
– Non Brax, putain c’est la fête ! Tu es patron, tu ne bosses plus pour moi ni
pour personne d’autre, est-ce que tu réalises ?
– Et comment, que je m’en rends compte !
– Alors à la tienne frérot !
***
Nous nous installons à une table entourée de larges canapés en cuir blanc et
commandons du champagne.
L’ambiance est à son maximum quand, plusieurs morceaux plus tard, Andrew
s’approche de moi et me glisse un mot à l’oreille. Il aimerait partir, car il est
fatigué. Mon cul ouais, il ne peut définitivement pas vivre sans sa belle. Il a
passé la soirée avec son téléphone à la main. Ces deux-là me font vraiment rêver,
je ne cesserai jamais de le penser. Cela ne me dit rien de me retrouver seul ici,
mais je décide de rester un peu, n’étant bien entendu pas pressé de retourner
chez moi. Mon meilleur ami insiste pour que je le suive, mais je le rassure quant
au fait que je ne conduirai pas si j’ai trop bu et il finit par partir après m’avoir
lourdement félicité pour la « Miller Private Company », mon entreprise, mon
tout récent et nouveau bébé.
Le bar est un peu éloigné des énormes basses qui tapent. Mes tympans me
remercient. Je m’assois sur l’un des grands tabourets en cuir blanc et attends
sagement. Les minutes passent et le serveur qui se déplace au milieu de tout ce
monde n’a pas l’air de vouloir s’occuper de moi. Je commence à comprendre
que je n’ai pas intérêt à avoir trop soif.
– Monsieur, attendez !
Avec assurance, il fait glisser une coupe de champagne jusqu’à moi. Je lui
signale son erreur.
– Désolé, vous vous trompez de client, je n’ai pas encore commandé.
Quand mon regard se pose enfin sur elle, tous mes sens cognitifs sont en
attente et se perdent dans l’air. Il m’arrive alors un truc devenu très rare dans ma
vie.
« Deep Under » de Jayd Ink résonne au loin dans les enceintes quand je croise
les yeux de cette fille. Ses iris, mélange de turquoise et de vert, brillent dans la
pénombre du club. Passant une main dans sa longue chevelure ondulée, pêle-
mêle d’une gamme de trois châtains très clairs, elle me sourit et me fait un signe
en agitant brièvement ses doigts. J’ai le souffle coupé par ce sourire étincelant et
intrigant. Mon rythme cardiaque est inhabituellement instable. Comme je suis un
grand sportif, ça ne se produit que très rarement, lorsque je repousse trop les
limites, mais certainement pas là, dans ces circonstances.
– Écoutez, vous faites ce que vous voulez, mais ce verre est payé et je ne vais
tout de même pas le jeter. Si ?
J’arque un sourcil, hésitant. Je ne suis plus un gamin, je sais que quand une
nana vous offre un verre, c’est purement et simplement qu’elle vous drague.
Alors je ne peux pas l’accepter, sans quoi cela voudrait dire que je suis ouvert à
ses avances ! Certainement pas ! Aucun risque de ce côté-là !
De toute façon, ce n’est pas la première fois qu’on tente de m’offrir à boire.
Alors pourquoi, aujourd’hui, hésiterais-je à refuser ?
Jusqu’à présent, j’étais bloqué sur l’énorme tache maculant sa robe, mais en
levant les yeux sur son visage, mon muscle cardiaque la reconnaît
immédiatement.
Je reste de dos, palpant mes doigts. Une scène me revient alors à l’esprit.
Enlever l’alliance.
Faire un bandage.
Partir.
Merde.
Je me retourne, soudain amusé par la situation, sachant très bien que je vais
être peu crédible.
– Si je vous disais que j’ai oublié de la remettre, après avoir soigné ça…
Elle me sourit puis fronce les sourcils. Encore ce sourire, putain. Il me fait de
l’effet et je peine tellement à me l’avouer que j’ai du mal à le regarder.
– Je vous croirai seulement si vous acceptez que je vous offre un autre verre,
propose-t-elle.
Elle est têtue, mais ça me fait sourire. Est-ce bien raisonnable ? Oh après tout,
pourquoi pas ? Maintenant qu’elle sait que je suis marié, elle ne tentera rien.
Quel genre de fille ferait une chose pareille ? Les filles n’aiment pas se faire
rembarrer, alors je suppose qu’elle a compris le message.
Pourtant un doute subsiste. Elle me défie, je le vois dans ses yeux. Je ne suis
que très peu habitué aux regards bravant toutes logiques et toutes règles. Mon
truc à moi, c’est la sagesse, la raison, la monotonie. Là, au moins, je sais où je
vais, ce que je fais et ce que je ressens ou plutôt ce que je ne ressens pas. Alors
oui, c’est plat, c’est ennuyeux. Mais ça me permet de garder le contrôle.
Elle reste silencieuse. Puis, avec un clin d’œil, elle s’approche et plonge ses
yeux dans les miens. Je ris nerveusement, à la fois amusé et apeuré par son
audace.
Pourquoi est-ce que j’ai peur et surtout, de quoi ai-je peur ? Le self-control est
mon maître mot. Je suis un homme intègre et fidèle en toutes circonstances et
tout sentiment. Le jeu est dangereux et j’en connais une qui serait folle de me
voir ainsi, ou peut-être pas ? Mais dans tous les cas, il faut arrêter cette
mascarade.
Devant mon incertitude, mes sens décident alors pour moi. Deux nouvelles
coupes en mains, je parviens à me ressaisir, avant d’arriver à la table où elle
m’attend.
Mais alors qu’une minute plus tôt, j’étais déterminé à lui donner son verre et à
prendre congé, maintenant j’en suis incapable. Comme lorsqu’on a face à soi une
bougie qui se consume, et sachant qu’on va se brûler si on la touche, on ne peut
s’empêcher d’y mettre les doigts.
Mais mon comportement glacial semble l’amuser. Son rire dure une fraction
de seconde, ce qui fait se soulever sa poitrine. Puis elle me sourit
diaboliquement.
– Dans ce cas… quelle femme est assez folle pour laisser un homme comme
vous, seul dans la même pièce que moi ?
4
Braxton
Son visage est doux mais provocant, son sourire est charmeur mais insolent,
son regard est magnifique mais imprudent, et son côté sauvage est accentué par
ses cheveux ondulés.
Mon ton est glacial, pourtant ça ne l’empêche pas d’exploser de rire. Elle
frôle ma main, maintenant posée sur la table, mais je la retire immédiatement.
– Quel genre de femme ose laisser un aussi beau spécimen sortir seul ?
– Le genre de ma femme, je suppose… soupiré-je, sans le vouloir.
Elle sourit et pose ses paumes à plat devant elle. Puis, elle avance son visage à
quelques centimètres de mon oreille. De doux effluves sucrés parviennent à mes
narines. J’ai envie de reculer, de disparaître, mais je n’arrive pas à bouger.
C’en est trop, à quoi je joue ? Pourquoi est-ce que je la mate ouvertement ?
Pourquoi ?
Nos corps se collent l’un à l’autre malgré moi et ses lèvres rouge écarlate se
rapprochent dangereusement des miennes. Les effluves de son parfum
continuent d’envahir mon odorat et s’emparent peu à peu de ma santé mentale.
Au bord de l’implosion, je réalise que l’alcool m’a fait céder à une vulgaire
pulsion. L’horreur de la situation me frappe au visage et je prends conscience de
mon erreur.
Pour la première fois, j’ai craqué. Quoique, craquer n’est peut-être pas le mot
approprié, puisqu’une demi-seconde avant de me jeter sur sa bouche, l’idée de le
faire ne m’avait même pas traversé l’esprit.
J’ai trop bu pour prendre la voiture. Mais, je ne peux pas rester ici à attendre
que mon taux d’alcool redescende. Si jamais je venais à la recroiser, je ne sais
pas si je lui hurlerais dessus ou si je me mettrais à pleurer. Tout ça n’était
tellement pas prévu au programme !
Bon sang, je l’ai dit pourtant : je suis marié ! C’est tout de même incroyable
de ne pas comprendre une chose aussi simple !
Pour une fois que je décide de ne pas écouter Callie, que je m’amuse sans
culpabiliser, il a fallu que cela m’arrive ! Cette soirée est un véritable cauchemar
et je vais me réveiller bientôt, je l’espère. Il faut absolument que cela soit le cas,
sinon je suis mort.
Mais ce calme est de courte durée. Il fait froid et je suis beaucoup trop
perturbé par mes conneries pour me reposer ou quoi que ce soit d’autre. Je dois
rentrer, tant pis pour les risques que j’encoure, je ne suis pas non plus bourré à
m’en rouler par terre et je crois que le contrecoup de cette désastreuse sortie m’a
bien fait dessaouler.
Il est maintenant quatre heures du matin quand j’y arrive sans encombre,
soulagé. Après m’être déchaussé, j’entre dans le salon à pas de loup et fais
encore moins de bruit en longeant le couloir. Je n’ai pas besoin d’une engueulade
à cette heure-ci. Trop d’émotions tuent les émotions !
Enfin dans ma chambre, j’avance sur le carrelage blanc et froid. Le tapis près
de la table de chevet vient alors réconforter la plante de mes pieds par sa
douceur. Je laisse tomber mes vêtements à même le sol. D’un coup de pied, je les
envoie sous le lit en bois d’ébène et me glisse dans les draps soyeux couleur
prune, fraîchement changés par mes soins ce matin.
Allongé sur le dos, je cale mes mains derrière ma tête, sous l’oreiller, et
compte les poutres qui soutiennent le plafond, tout en réfléchissant. J’ai besoin
de remettre mes idées au clair.
Tout était en place pour que nous passions une excellente soirée. J’étais avec
mon frère de cœur et nous nous étions promis de nous éclater. Puis, après son
départ, il a fallu que je tombe sur elle. J’ignore comment elle s’appelle et
d’ailleurs je m’en contrefous.
Je ne suis visiblement pas le genre d’homme qui batifole, mais alors avec une
femme dont je ne connais même pas le prénom : même pas en rêve ! Si ce n’était
pas dramatique à mes yeux, cela pourrait presque en devenir risible. Je ne
comprends pas comment j’ai pu faire une chose pareille. Comment mon
subconscient et mon conscient ont-ils pu s’emmêler les pinceaux au point qu’en
une fraction de seconde, je me sois retrouvé à embrasser cette insolente ?
Je ne suis pas naïf, ce n’était pas un baiser anodin. Il a fait ressurgir en moi
bien des souvenirs oubliés et bien des sensations que je n’avais pas éprouvées
depuis plusieurs années. Ma bouche a mis tant de fougue dans ce baiser ! Même
si cette inconnue m’a déstabilisé, je suis apte à me rendre compte que la chaleur
de ses lèvres pulpeuses m’a fait trembler de partout.
Toutes ces questions me poussent vers une seule et unique réponse. J’ai adoré
ça. Putain, c’est dur à admettre, mais cela faisait si longtemps que ça ne m’était
pas arrivé. Une telle attirance, une telle alchimie. Son arrogance m’avait déjà
prise dans ses filets, avant même que je ne lui saute dessus. Ouais, j’ai aimé
embrasser cette fille, plus que je ne l’aurais imaginé. Dans le fond, mon
inconscient ne savait-il pas où j’allais en lui offrant ce deuxième verre ?
Je ne veux plus y penser, je ne peux plus continuer à y penser. Demain, j’aurai
tout oublié pour le bien-être de ma famille, tout d’abord, mais aussi pour garder
les pieds sur terre.
5
Braxton
Merde, alors ce n’était pas un mauvais rêve. Les bips du réveil sonnent sept
heures, comme chaque jour, et me torturent les neurones depuis maintenant
plusieurs minutes.
Mon corps s’étire après une nuit plus qu’agitée et je comprends que la soirée
d’hier a bel et bien existé. J’ai vraiment mal dormi. Peut-être à peine trois
heures. J’ai pris l’habitude de me lever tôt pour me retrouver un peu seul avant
que l’ouragan Callie ne daigne refaire son apparition pour m’agresser dès le
matin. La tête lourde, au bord de l’implosion, j’ai la bouche sèche et une soif
incroyable.
Assis sur le bord de mon lit, je bâille et me frotte le visage pour essayer de me
redonner un peu d’énergie. Une fois debout, je traîne des pieds jusqu’à la salle
de bains. La maison est encore endormie. Je retire mon boxer qui libère une
érection matinale. Il y a tout de même un sacré bout de temps que cette partie de
mon corps ne s’était pas réveillée ! Je tente tant bien que mal de me faire croire
que ça n’a rien à voir avec les péripéties d’hier… et m’expose aux multiples jets
d’eau brûlante qui éveillent mes sens d’homme.
Ouais tu l’as fait, alors maintenant assume que cela te hante, assume que tu
as aimé ça plus que tout ce qui a pu t’arriver ces quelques dernières années, et
crois-moi, tu n’es pas près d’oublier ce baiser.
Mes jambes tremblent, mes pectoraux sont contractés, comme chacun de mes
muscles depuis… elle. Je deviens fou, il faut que je me défoule, il faut que j’aille
courir. J’enfile ma veste de jogging, mes baskets et saute dans l’Audi, direction
le Stanbery Park.
Heureusement, j’ai Lily. Je pense à elle, ma fille, mon pilier, mon roc. Et
instantanément, je sens que mes pulsations se stabilisent, que je reprends enfin le
contrôle de moi-même.
Cette voix… Non, ça ne peut pas être… Non, pitié, faites que ça ne soit pas ce
que je crois !
– Vous… Je crois que j’ai été assez clair hier soir, ôtez-vous de mon chemin,
paniqué-je.
Mais elle reste plantée là, m’affrontant de son sourire. Je me retrouve alors
dangereusement proche d’elle. Ma bouche forme un O et je fronce les sourcils.
J’aimerais la pousser de côté pour m’enfuir, mais mon corps m’interdit de la
toucher. La première et dernière fois que j’ai commis cette erreur, une partie de
mon sens moral s’est envolée. Pourquoi faut-il qu’elle choisisse le même parc, la
même heure que moi, pour aller courir ? Ce n’est plus possible cette situation,
cette tension sexuelle qui m’anime, je n’en veux pas dans ma vie. Je souhaiterais
ne jamais l’avoir rencontrée.
Mais elle a pourtant l’air de penser tout le contraire à mon sujet. Mes yeux ont
alors le malheur de rencontrer les siens, toujours aussi saisissants. Impossible
d’en définir la couleur, du bleu ? du vert ? Les deux. Il faudrait inventer un mot
pour arriver à décrire cette teinte incroyable.
– Assez clair ? Ce n’est pas moi qui me suis jetée sur vous, il me semble,
jubile-t-elle.
– C’était une erreur, comme vous pouvez le voir aujourd’hui je porte mon
alliance et je suis bel et bien toujours marié, alors oubliez-moi. Vous ne
m’accrocherez pas à votre tableau de chasse.
Une fois le tour terminé, je ne suis toujours pas parvenu à retrouver un rythme
cardiaque normal. Même si je sais pourquoi et à cause de qui, je me force à ne
pas me le dire. Parce que ça ne doit pas être le cas, je ne peux pas et je ne veux
pas que ça le soit.
– Oui d’accord ! J’avais l’intention d’en remettre une couche, parce que je
suis arrogante et égocentrique et que je ne supporte pas qu’un homme me résiste,
encore moins un homme comme vous. Mais je me suis vraiment fait mal,
justement parce que je voulais me précipiter jusqu’au parking avant que vous
n’arriviez.
Alors que mes pensées s’emmêlent, je sens que je vais encore me mettre dans
la merde… mais tant pis. Je l’attrape par la taille et la relève facilement. Son
corps athlétique et galbé à souhait me fait tressaillir. Je secoue la tête pour me
reprendre.
– Vous avez une voiture ? lui demandé-je alors que je l’accompagne jusqu’à
la mienne.
– Non, une amie m’a déposée ici, gémit-elle.
On dirait bien qu’elle s’est réellement tordu la cheville, quel con je peux faire
quand je m’y mets. Imaginer qu’une femme puisse simuler une blessure pour
mes beaux yeux, mais pour qui je me prends ? Pour Brad Pitt ? Je l’aide à
s’asseoir sur le siège passager.
– Donc je suppose qu’il va falloir que je vous ramène chez vous ? l’interrogé-
je, en m’installant à mon tour.
Ses yeux se remplissent alors de défi et de malice. Cette fois c’est la merde.
Pour moi, pour ma queue et pour ce qu’il reste de ma fierté. En fait surtout pour
ma queue qui se réveille contre ma volonté dans mon jogging à la vue de ce
regard qui pourrait faire fondre une banquise entière en un battement de cils.
J’attends, je crains le pire et je suis perdu, quand elle entrouvre les lèvres pour
parler.
Braxton
– Alors, de quoi aimeriez-vous être sûre ? Parce que je n’ai pas toute la
journée et je…
– Pas avant d’être certaine de ne pas avoir une chance de faire ça, murmure-t-
elle contre ma langue.
Elle respire, fort. Je respire, bestialement. Ses bras viennent s’enrouler autour
de mon cou avant de plonger dans mes cheveux. Son odeur m’envoûte mille fois
plus encore, et me fait perdre le peu de raison qu’il me reste. Tandis que je suis
pris par l’excitation, mes paumes glissent sous ses fesses pour l’amener aisément
à s’asseoir au-dessus de moi. J’y enfonce mes doigts, la douceur de sa peau est
parfaite. Essoufflé, je sens ses mains se glisser dans ma veste pour me la retirer.
Ses longs ongles rouges et brillants me griffent au passage, je suis transcendé, à
sa merci.
Son souffle est court, elle gémit, aussi impatiente que moi.
Mais alors que rien ne pourrait être plus excitant, l’élastique de mon jogging
s’élargit et sa main tremblante entoure mon sexe. Bordel. Si. Ça, c’est beaucoup,
beaucoup plus excitant encore que tous nos baisers !
J’avais oublié que c’était si bon de se sentir possédé, pris entre cinq doigts
avides de nous donner du plaisir. En même temps qu’elle me libère de mon
pantalon, ses mouvements s’accélèrent. Puis, de son sac à bandoulière sur le
siège passager, elle extirpe un préservatif de son portefeuille, avant de me
l’enfiler avec une dextérité déconcertante.
Le fait qu’elle ait ce genre de chose sur elle veut donc dire qu’elle a
effectivement l’habitude d’avoir des aventures imprévues. Mais ça ne me choque
même pas, même plus. Je ne sais plus qui je suis, comment je m’appelle ni où et
quel jour nous sommes. Je sais juste qu’elle a les yeux bleu-vert, une chevelure
abondante et qu’elle se prénomme Tentation. Ou Folie. Ou les deux.
C’en est trop, mon cœur tambourine dans mon torse pour me supplier
d’assouvir mon désir pour ce corps si menu et sexy.
Mes mains sont brûlantes. Elles me crient de palper cette enveloppe charnelle
et angélique qui s’offre à moi. Je les glisse alors entre sa peau et le tissu de son
legging, tirant sur la couture sèchement pour le faire descendre. Elle penche ses
fesses bombées en arrière pour m’aider et l’envoie d’un coup de pied sous les
pédales de l’Audi. Quand je me rends compte qu’elle ne porte pas de culotte, je
reçois une décharge électrique à l’entrejambe. Ma main se dirige sans
ménagement entre ses cuisses, allant et venant fiévreusement le long de son
antre déjà trempé. Légèrement surélevée par rapport à moi, elle s’incline en
avant et mord la base de mon épaule en griffant les muscles de mon dos.
Soudain, elle souffle quelque chose que je ne comprends pas, empoigne mon
membre et bascule ses hanches en sa direction pour l’enfoncer en elle. Je grogne
en serrant les dents, un bruit rauque et plus puissant que je ne l’aurais voulu
s’échappe de ma gorge.
Elle dépose doucement la tête sur mon épaule, ses longs cheveux chatouillent
mon bras et mon ventre. La chaleur de son corps me rassure, m’apaise. Pour la
première fois depuis des années, j’existe aux yeux de quelqu’un. Même si ce
n’est que passager, je sens que je suis encore vivant et pour moi, ça n’a pas de
prix.
Elle ne se rend pas compte combien ce que nous venons de faire est affreux
pour moi. Je suis marié, bordel, pourquoi j’ai fait ça ? Et voilà… L’idylle est
terminée, laissant place aux regrets et aux remords. Mais je suis con ? Malade ?
Ou simplement tellement débile que je continue de me jeter dans la gueule du
loup, sachant pertinemment où ça me mène ?
J’ai aussitôt envie de la lui mordre, encore. PUTAIN ! Calme tes ardeurs !
Le ton qu’elle a employé me laisse penser qu’elle est déçue. Je le suis aussi.
Mais pas pour les mêmes raisons. Je suis déçu de moi-même, déçu d’avoir fauté,
deux fois, d’avoir pris un réel plaisir et de m’être senti délivré avec une autre
femme que la mienne.
Elle se tourne côté vitre tout en se rhabillant. Bien sûr que non, je ne me suis
pas forcé, au contraire. Ça m’est apparu comme une évidence, je devais le faire.
Sinon pourquoi l’aurais-je fait ? Je ne suis pas cupide ni égoïste ni le genre à
coucher pour coucher. Pourtant c’est arrivé et je m’en veux à mort. Mais
j’éprouve en même temps ce sentiment contradictoire de satisfaction. C’est
affreux, cette sensation : culpabiliser à en avoir le cœur qui saigne et à la fois
mourir d’envie de recommencer, maintenant.
Je m’adresse finalement à elle, tout en passant une main dans ses cheveux et
remarque qu’ils sont d’une douceur extrême.
Une fois revêtue et rechaussée, elle tourne vaguement la tête vers moi, et me
fait un petit sourire attendrissant.
Mon Dieu, qu’est-ce que je viens de dire ? Je suis horrifié par mes propres
pensées.
– Alors, ne t’imagine pas des choses stupides. Oui, c’était une erreur pour
moi, parce que j’ai 30 ans passés et que je suis marié et père d’une petite fille de
5 ans. Mais j’ai aimé vivre ce moment avec toi. Même si j’ai l’impression que tu
fais ça souvent et que je ne suis pas différent d’un autre à tes yeux, je ne te juge
pas.
– Oui, tu fais ce que tu veux, mais loin de moi cette fois, balancé-je agacé.
Excuse-moi, je ne veux pas avoir l’air de te presser, mais il va falloir que je te
ramène chez toi.
– J’espère bien, râle-t-elle.
Cette nana ne sait donc rien faire d’autre que râler ? Elle ne réalise pas
l’ampleur des dégâts qu’elle a causés ? Ma tête va exploser, j’ai tellement honte
que j’aimerais me planquer au fond d’une grotte.
Nous nous arrêtons devant l’immense villa. J’aurais dû me douter qu’elle était
une fille à papa qui n’a rien à perdre. Voilà pourquoi elle n’a pas froid aux yeux.
La pédale d’accélérateur me démange, mais je me retiens. Pour Lily.
La blonde se retourne vers moi, puis sort de la voiture. Quelque chose cloche.
Elle se fout de ma gueule.
– Au fait, moi c’est Kath et j’ai bien l’impression que tu n’oublieras pas mon
prénom de sitôt.
Avant de disparaître.
7
Braxton
Je reste immobile dans l’Audi une fraction de seconde, alors qu’elle claque la
porte et s’en va en me laissant là, après avoir avoué qu’elle avait tout manigancé
pour coucher avec moi. Un goût âcre se forme dans ma bouche, la rancœur et la
haine s’emparent de moi. C’est une garce, une manipulatrice. J’ai tout foutu en
l’air, rendu tous mes efforts vains pour une petite conne qui m’a pris pour cible.
Un millier de tortures psychologiques plus tard, j’arrive chez moi et n’ai pas
le temps de passer la porte que, déjà, le dragon m’attend de pied ferme.
– T’étais où ? siffle-t-elle.
– Courir, me contenté-je de lui répondre.
Elle hausse les sourcils, peu convaincue. Je retire ma veste et dépose mes
affaires dans le grand plat prévu à cet effet. Lily surgit de nulle part, au même
moment, habillée d’un jean rose et d’un pull blanc, coiffée de deux petites nattes.
– Papa !
– Eh, ma princesse !
Ma petite fille me saute dessus et je la prends dans mes bras pour la faire
virevolter dans les airs, ce qui déclenche ses éclats de rire. Puis, je l’embrasse
sur le front et la repose au sol.
– Cet après-midi, on va aller au parc de jeux tous les deux. Tu veux, mon
cœur ? proposé-je, accroupi face à Lily.
– Oui ! Oui ! Youpi ! s’exclame-t-elle dans un cri de joie.
J’ai besoin d’être loin de cette baraque après l’épisode torride de ce matin. De
plus, passer un long moment avec ma fille ne m’est pas arrivé depuis un peu plus
d’une semaine. Manquer à tous mes devoirs de père ne me ressemble pas et avec
le boulot, sans compter ladite tentation qui s’est incrustée dans ma vie, cela
n’arrange pas mon emploi du temps !
Il est près de onze heures. Callie, qui est en train de lister des aliments sur un
post-it, finit par attraper la clef de la voiture et se dirige vers l’entrée.
Je n’ai même pas le temps de répondre. L’ambiance est aussi mortelle que
mon esprit est détraqué. Je prépare le déjeuner de Lily, alors qu’elle joue
sagement avec sa Nintendo DS dans le salon.
Quand le repas est enfin cuit, j’installe ma petite fille à table. Pendant qu’elle
dévore son sauté de poulet aux légumes, je range la cuisine et cale sur le lecteur
son dessin animé préféré.
Une fois son assiette vidée, au son du générique qui débute, elle ne tarde pas à
bondir sur le canapé, tout sourire.
Peu de temps après, Lily s’est assoupie. Alors qu’elle est enroulée dans son
plaid rose fuchsia, je la porte et la dépose sur son lit. Puis, après avoir descendu
en partie les stores de sa chambre, je regarde une dernière fois son visage
angélique et la moue que forme sa bouche de bébé lorsqu’elle est endormie. La
seule raison de mes sourires, mon sang, mon trésor. Il faut le vivre pour le croire.
Avoir un enfant est vraiment un cadeau du ciel, un miracle de Dieu. Aucun
sentiment n’a d’égal face à l’amour qu’on porte à la chair de sa chair.
Mais elle détourne les yeux et rit ironiquement avant de me jeter quelque
chose aux pieds. Je reconnais immédiatement l’objet du délit.
Le préservatif noué dans le mouchoir gît sur le sol entre mes pieds.
– Je savais que cela allait mal entre nous, mais à ce point ? Et venant de toi !
crie-t-elle.
– Arrête de hurler, Lily dort ! chuchoté-je sèchement pour gagner du temps.
– C’est à Andrew !
Merde, mais qu’est-ce que mon meilleur ami vient faire dans cette histoire
sordide ? Pourquoi ai-je sorti un truc pareil ?! Je ne suis définitivement plus le
même homme depuis que j’ai rencontré cette garce. J’ai honte et mon
comportement me fout la nausée. Mais je me retiens et inspire en grand coup
pour me redonner contenance. J’aurais envie de m’autodéfoncer la gueule
lorsque j’agis sous le coup de la panique comme un vulgaire connard.
Oui, ce mensonge qu’elle croit être une vérité doit la satisfaire pleinement.
Elle qui s’est toujours entêtée à me dire qu’Andrew était un sale type et qu’il
finirait par tromper Cassidy. Aujourd’hui, elle se figure que c’est le cas et je ne
peux plus rien dire pour l’en dissuader.
Mais alors que je pense qu’elle va en rester là, je jette le mouchoir dans la
poubelle de la cuisine et la vois composer un numéro sur mon téléphone.
Je note…
Je vais pour le lui arracher des mains, mais elle tend le bras face à moi en
grimaçant et se dirige dans la salle de bains pour s’y enfermer afin de passer son
coup de fil.
– Alors ? appréhendé-je.
Elle rit.
– Je crois qu’elle était déjà au courant, elle avait l’air de s’en foutre,
m’annonce-t-elle.
D’un bond, je me lève pour quitter la maison quand mon téléphone sonne.
C’est Andrew.
Merde.
– Allô ?
– Braxton ? dit Andrew.
J’ai honte, tellement honte que je pourrais en crever. Il fait toujours preuve de
ce calme inhabituel, j’en conclus que contrairement au ton qu’il emploie, il est
effectivement dans une rage folle. Si j’étais en face de lui, je prendrais une
branlée en bonne et due forme et honnêtement, j’aimerais autant ça, plutôt que
ce ton détaché et méprisant.
– Non… parviens-je à souffler, bien sûr que non, ça n’est pas ce que je veux
pour toi.
– Bien entendu, Cassy n’a pas cru un traître mot de ce que ta cinglée de
femme lui a raconté ! s’exclame-t-il, perdant finalement son sang-froid. Mais si
cela avait été le cas et qu’elle m’avait abandonné à cause de toi, je t’aurais tué de
mes propres mains, tu entends ? gronde-t-il. De mes propres mains !
– Oui…
– Alors les choses sont simples. Tu as de la chance, car ma fiancée est parfaite
et elle a joué le jeu auprès de ta femme. Maintenant, garde bien cela en tête : je
ne veux plus jamais entendre parler de toi, ni en bien ni en mal, c’est compris !
Je ne réponds pas, je ne peux pas, je n’ai plus de mots, plus de courage pour
affronter sa colère.
Il reprend :
– Putain, mais Brax ! Cette femme, c’est ma raison de vivre ! C’est toute ma
vie ! Je ne respire que pour elle ! Tu le sais, bordel ! Qu’est-ce qui t’a pris ?
– Je… je ne sais pas, bégayé-je, j’ai paniqué Andrew !
– Désormais, panique loin de moi, de la femme de ma vie, qui accessoirement
est aussi la mère de ma fille, et loin de nous tout court. Je suis profondément
déçu de ton attitude, j’espère que la nana qui t’a retourné le cerveau en vaut la
peine.
Il raccroche. Assis sur le lit, la tête entre mes mains, je laisse tomber le
téléphone sur le sol et pleure.
J’ai tout perdu aujourd’hui : ma fierté, mon honneur, mes derniers espoirs
quant à sauver ma vie maritale et j’ai blessé le seul et unique ami que j’avais.
Celui qui m’a donné un boulot de chauffeur, sa confiance, son amitié et sorti de
ma torpeur. Je l’ai trahi et maintenant je suis seul face à mes problèmes de
couple, face à Kath et son corps de rêve, seul.
Braxton
Toujours enfermé dans ma chambre, je n’ai pas mangé. J’avais besoin d’être
dans le silence pour encore mieux comprendre que je venais de faire une énième
connerie.
Je lui en veux, beaucoup. Pourtant je sais qu’elle n’est pas la seule fautive,
mais j’ai beau chercher toujours plus loin dans mon esprit tourmenté, je ne
parviens pas à trouver de réponse à cette question que je me pose depuis samedi
soir et encore plus depuis ce midi. Pourquoi ? Pourquoi n’ai-je pas pu la
repousser comme je l’ai si souvent fait avec d’autres ?
Mon corps s’est fait prendre entre les crocs de la comtesse Báthory2, elle a
sucé jusqu’à la dernière goûte de mon sang, avant de s’en aller, fière d’avoir
obtenu ce qui la mettait tant en appétit.
Je soupire, me laissant tomber sur le lit froid dans lequel règne le néant.
Pourquoi serait-ce différent aujourd’hui ? De toute manière, ce lit est toujours
vide, depuis plusieurs années et il risque de l’être encore longtemps.
Première minute.
Je tire nerveusement sur le morceau de cuir pour me libérer, mais rien à faire,
ce foutu machin est bien planté là où il ne le faut pas.
Deuxième minute.
Je tire encore sur mon pantalon en vain, tentant de me calmer pour trouver
une solution, vite. Rapidement et efficacement.
Troisième minute.
Libre, enfin libre, quand subitement, des cris résonnent de l’autre côté du
conduit. Je manque de me faire rattraper, mais m’enfuis. L’alarme s’enclenche
et seul son bruit assourdissant se répercute dans mon esprit. Ma tête va exploser,
je suis à bout de souffle et mes muscles se tétanisent à mesure que je continue
ma course effrénée.
Puis, bientôt, une sirène, deux, trois qui se rapprochent encore, je cavale de
plus en plus vite, m’engouffrant dans une ruelle. Mais ils sont trop rapides, ils
vont m’avoir, je transpire, je m’étouffe, je suffoque, quand quelque chose de dur
vient fracasser ma gorge.
– Non ! Non !
***
– Non !
Je me redresse d’un bond au milieu de la pièce, j’ai la tête qui tourne. Après
avoir titubé jusqu’à la salle de bains, des vêtements propres sous le bras, je saute
dans la douche.
Une fois habillé, je me brosse les dents avec énergie, comme pour me laver
du goût de dépendance qu’a laissé la démoniaque Kath dans ma bouche. Deux
pulvérisations de « La Nuit de l’Homme » d’YSL et je me dirige rapidement
dans la chambre de Lily.
Elle se lève et pousse un cri de joie en courant mettre ses chaussures et son
manteau.
Nous ne tardons pas à monter dans la voiture. Dans l’habitacle, je sens encore
les fragrances du parfum de celle qui m’a envoûté de sa présence, plus tôt dans
la journée. L’image de Kath, nue contre moi, me fait frissonner. Il va vraiment
falloir que je trouve une solution pour me la sortir de la tête. Cette relation
purement sexuelle est malsaine. J’ai perdu mon meilleur ami et j’ai bien failli ne
plus jamais revoir ma fille. Je ne peux plus continuer à prendre des risques juste
pour une partie de jambes en l’air. Cela me ressemble si peu.
Enfin, je crois…
Comme à son habitude, elle ne tarde pas à se faire une copine qui sera sa
meilleure amie tout au long de l’après-midi. Je m’assois sur un banc non loin
d’elle, le regard dans le vide. La pression surexcitante des dents de Kath a laissé
des traces sur ma peau. Ses gémissements, son souffle brûlant, puis cet orgasme
auquel elle s’est vouée corps et âme sont ancrés dans ma mémoire. Jamais, au
grand jamais, une nana n’a atteint le septième ciel de manière si intense et rapide
grâce à moi.
Je n’ai pas la prétention de dire que je suis un don Juan, j’ai toujours été trop
romantique pour en être un. J’ai donc presque honte d’avoir de telles pensées,
mais je ne peux m’empêcher de faire la comparaison entre Callie et Kath.
Sûrement parce qu’elles sont les deux seules partenaires sexuelles que j’ai eues
depuis l’époque de la fac.
Alors que ce fut tout l’inverse avec la jolie blonde. J’ai senti chez elle une
véritable adulation dans chacun de ses mouvements de hanches, une immense
adoration dans ses gémissements étouffés. Chacune de ses morsures était un
coup de maître qui me poussait à lui offrir plus de moments d’extases comme
jamais je n’en avais donné auparavant.
Un œil toujours sur ma fille occupée à grimper sur le toboggan par l’envers, je
sors de mes rêveries et m’aperçois qu’une femme s’est assise à côté de moi.
– Il n’y a pas assez de bancs, vous ne pouvez pas vous mettre ailleurs ?
grogné-je sans la considérer.
Elle me regarde un peu de travers, bien qu’un sourire illumine ses traits. Je ne
sais pas trop quoi dire ni ce qu’elle fait ici, toute seule. Gêné et embarrassé,
j’articule la première chose à laquelle je pense.
Braxton
Je brise le silence.
– Je suis tellement désolé, j’ai paniqué quand Callie a trouvé cette capote et
j’ai raconté n’importe quoi !
Elle se rassoit correctement sur le banc en soutenant son large ventre arrondi.
– Comment ça ? questionné-je.
– Quand j’ai rencontré Andrew, j’étais terrifiée. L’idée que je puisse l’aimer et
qu’il me quitte me rendait folle. Mais on ne peut pas lutter contre ce que l’on
ressent Brax.
Elle sourit.
– Brax tu m’écoutes ?
Un sourire s’esquisse légèrement sur mon visage, Kath est tout sauf une
morue et c’est bien là le fond de mon problème.
Je ne me trouve pas d’excuse à ce que j’ai fait. Mais ses mots font du bien à
mes maux. Je me dis que je ne suis peut-être pas l’ordure que je pense être
depuis hier, qu’il est possible que mes actes récents soient défendables, si je puis
dire. Mais pour ce qui est d’avoir mis cette histoire sur le dos de mon seul et
meilleur ami, je suis carrément impardonnable.
– Je ne mérite pas votre amitié, je te jure, je ne serais pas capable d’une telle
trahison en temps normal ! Autant envers Callie qu’envers vous ! m’exclamé-je
en gesticulant à travers le parc, sous les yeux intrigués de Lily.
Au bout d’un long moment, elle soupire en effectuant des cercles du plat de sa
main sur son ventre. Lily est assise sagement à côté de nous, en admiration
devant elle depuis qu’Andrew lui a expliqué qu’un bébé grandissait doucement à
l’intérieur de son corps. Je l’invite à retourner jouer pour finir ma conversation
avec Cassidy. Il ne manquerait plus que son innocence me fasse défaut auprès de
sa mère. Je n’ai pas particulièrement peur de l’affronter. Mais je sais ce qu’il en
découlerait et ça ne doit pas arriver, jamais. Immédiatement, Lily s’exécute et
s’amuse déjà à nouveau avec deux autres enfants non loin de notre banc, nous
reprenons alors où nous en étions.
Mon visage s’illumine d’un large sourire, mais elle me ramène aussitôt à la
réalité.
Je laisse tomber mon buste en avant, abattu, tête baissée. Au moment où j’ai
le plus besoin de ses conseils, je perds l’amitié de celui qui est comme mon
frère. On devrait m’octroyer la palme d’or du mec le plus con.
– Merci… Je te jure que je ne suis plus moi-même depuis que mon chemin a
croisé celui de cette nana.
Je cherche mes mots, déboussolé, puis reprends :
– Je… j’ai des réactions bizarres, débiles, je démarre au quart de tour, je n’ai
plus aucun self-control. Tu sais, j’ai tellement besoin de parler à Andrew de
certaines… choses, hésité-je finalement.
Elle rougit.
– Réfléchis bien, vraiment. S’il s’avère que tu dois avoir cette relation
« particulière » avec cette nana, ça pourrait bien changer ta vie. Même si c’est
passager et purement sexuel, si cela peut t’aider à sortir de cette machination
infernale dans laquelle tu t’es enfermé peu à peu avec ta femme, dis-toi que c’est
peut-être finalement un mal pour un bien.
Je hoche la tête, pas très convaincu, tandis qu’elle quitte le parc en me faisant
un dernier signe d’encouragement. Je retombe sur le banc et comme à chaque
fois que je me retrouve seul depuis hier soir, mon esprit s’évade entre son odeur
enivrante et la douceur de sa peau.
Mon esprit me torture et me pousse de toutes ses forces à retrouver Kath pour
continuer à vivre. Peu importe quoi, mais vivre au moins ce que nous avons à
partager. C’est un jeu dangereux et je ne sais pas si j’ai envie ou même la force
de m’y prêter. J’enfonce mes doigts dans mes cheveux, la tête entre les genoux.
Kath
Merde, alors ce n’était pas réel. J’aurai pourtant donné n’importe quoi pour
qu’il soit dans mon lit à me faire toutes ces choses invraisemblables.
Mes membres encore engourdis s’étendent à travers mes draps de satin rose.
Ma peau est moite et j’ai chaud. Je n’ai jamais fait de rêve érotique qui mettait
en scène l’une de mes conquêtes, c’est une première et ça me frustre
énormément.
La fatigue est le seul mot qui convienne à mon état. Hier, je n’ai pas réussi à
m’endormir avant très tard et, aujourd’hui, il faut que je retourne en cours. Je me
cache encore quelques minutes sous les draps soyeux quand la porte s’ouvre
avec pertes et fracas.
Alors qu’elle ouvre les immenses rideaux qui cachaient magnifiquement bien
le soleil, je grogne et enfouis ma tête sous l’oreiller pour éviter d’être aveuglée
par les rayons lumineux. Ma chambre est entièrement rose et blanche. J’adore
ces couleurs.
J’enroule mes jambes dans l’édredon, mais Judith le tire d’un coup sec,
dévoilant mon corps à peine vêtu d’une nuisette… rose.
Je n’aurais jamais cru vivre une telle expérience avec un homme, j’ignorais
qu’une alchimie sexuelle aussi puissante pouvait exister entre deux personnes.
Ce vécu dans ses gestes, ses mains sûres d’elles et expertes, sachant exactement
quoi faire et où aller pour me mettre dans un état de liquéfaction totale. Il est si
différent des autres, je le sais. Depuis le début. Quand je l’ai vu au Venus, je l’ai
trouvé terriblement sexy, plus sexy qu’aucun homme n’aurait pu l’être à mes
yeux à ce moment-là. Ce côté ténébreux, sombre et réservé qui m’a donné envie
de tenter le coup, juste pour me prouver encore une fois que je pouvais relever ce
défi haut la main.
Je ne savais pas qu’il était marié, et lorsque je l’ai appris, j’aurais dû partir, je
ne suis pas une briseuse de couples. Pourtant je n’ai pas pu, je n’ai pas réussi à
quitter sa carrure imposante, son un mètre quatre-vingt-dix, sa montagne de
muscles, son regard semblable à celui d’un animal blessé, ce corps puissant que
sa chemise divinement bien taillée laissait deviner.
C’est bien la première fois qu’un homme me fait cet effet et que je me
retrouve aimantée à quelqu’un au point d’en perdre tous mes états d’âme pour…
« Le genre de ma femme », a-t-il dit ? Franchement, à cet instant, je m’en
foutais. J’avais besoin de me le faire, c’est tout ce qui m’obsédait.
J’ai pu voir et entendre à son souffle, que nous partagions tous deux des
sensations nouvelles, qu’aucun de nous n’avait éprouvé, de toute sa vie, autant
de désir.
Je finis par me lever et vais prendre une douche. J’enfile des sous-vêtements
propres, un collant noir, une robe fluide bordeaux et pour finir mes boucles
d’oreilles fétiches. Un cadeau de ma mère pour mes 20 ans, des diamants
pendants. Bon, je sais qu’elles ne lui ont rien coûté, car elles viennent de l’une
des bijouteries de mon père, mais c’est justement pour cela que je les aime.
Tous les jours, c’est la même chose, je ne peux pas être moi-même. La fille
Anderson se doit d’être à la hauteur de la réputation de son géniteur. Pff, tu
parles ! Alors qu’une nouvelle dispute entre nous s’apprête à éclater, ma mère
prend la parole.
Non, mon père ne prend pas de congé, ma mère ne s’octroiera jamais le droit
d’avoir ne serait-ce qu’un pli sur sa robe Gucci et pour finir, je suis fille unique.
Les strass et les paillettes, l’argent et les chauffeurs, les gouvernantes et les
femmes de ménage, les villas, les hôtels et les draps faits d’étoffes luxueuses, les
fêtes VIP et le champagne hors de prix, voilà ce qui rythme ma vie. Trois ans
que j’enchaîne les plans d’un soir avec les plus riches et hautains mannequins et
futurs héritiers de gros pactoles, des mecs de mon âge qui n’ont réellement
jamais réussi à me satisfaire. Une nuit et le lendemain, il n’y a plus personne.
Mais tout cela dans la plus grande discrétion, impossible pour M. Anderson
d’imaginer que sa descendance puisse s’amuser comme une putain, comme il
sait si souvent me le dire.
Mon père est l’un des créateurs de la très célèbre chaîne de bijouterie de luxe
Anderson Purity INC. C’est son bébé plus que je ne le suis d’ailleurs. Il espère
me retrouver à la tête de l’une de ses enseignes, quand j’aurai fait mes preuves
dans l’une d’entre elles, après l’obtention de mon diplôme. Je me dois donc
d’être à la hauteur de mon père, que j’admire et aime malgré sa froideur à mon
égard.
Je soupire, salue mes parents et me lève de table avec leur accord, pour aller
me brosser les dents. Puis j’enfile mon cardigan en laine noir et mes bottines à
hauts talons en cuir de la même couleur. Nelson, l’un des jeunes chauffeurs de la
famille, m’attend sur le pas de la porte, mains jointes, cérémonieusement. Il doit
avoir 25 ans, il n’est pas moche, mais sans plus pour moi. Personne ne croirait
que je me le suis fait, il y a un an de ça, alors que je rentrais d’une soirée un peu
éméchée. Nous avions tous deux terriblement honte à notre réveil et il a juré
qu’il rayait cet « accident » de sa mémoire, ce qu’il fait admirablement bien
jusqu’ici. Je lui en suis reconnaissante.
Nelson prend un plaisir inouï à manier ce bolide. Je sais que je peux lui faire
confiance quant à sa conduite, puisque mon père fait passer des stages de
pilotage à tous les chauffeurs qu’il embauche.
Avant elle, je n’avais pas vraiment de potes. Nous sommes dans la même fac,
sauf qu’elle fait des études de stylisme. Elle aussi, suit les traces de l’un de ses
parents, en l’occurrence sa mère, qui est assez réputée dans ce domaine.
Nous nous asseyons sur les marches du bâtiment, ma meilleure amie me parle
encore et toujours de son petit ami Lorenzo, dont elle est éperdument amoureuse.
Tout y passe, même les détails les plus croustillants et j’avoue que parfois, ça me
fait plutôt rire.
Je croyais que ça n’était pas ton genre de remettre ça ? Laisse donc ce pauvre
père de famille tranquille, t’as assez fait de dégâts comme ça ! m’engueule ma
conscience.
Une passion incendiaire nous anime. Sans trop savoir pourquoi, je ne peux
m’empêcher de m’imaginer que je suis différente à ses yeux. Égoïstement,
j’espère que son mariage est un naufrage, peut-être même qu’il n’aime plus du
tout sa femme, au point de bien vouloir d’une dernière nuit avec moi.
Je sais que je me trompe mais, après tout, on peut toujours rêver, non ?
À suivre,
dans l'intégrale du roman.
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quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par
les articles 425 et suivants du Code pénal. »
Octobre 2018
ISBN 9791025744901
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