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Ami loyal d'Hamlet : un héritage littéraire

Ce document présente un livre ancien numérisé par Google, désormais dans le domaine public, permettant un accès élargi au patrimoine littéraire mondial. Il souligne l'importance de respecter les droits d'auteur et les conditions d'utilisation des fichiers, notamment leur usage non commercial et l'interdiction de requêtes automatisées. Le texte inclut également des informations sur le service Google Recherche de Livres, qui vise à promouvoir la diversité culturelle et à faciliter la découverte d'œuvres littéraires.

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Ami loyal d'Hamlet : un héritage littéraire

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N.3120. Züchtecket
.

16/9/28
Duiler
J.
BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

W. SHAKSPEARE

HAMLET

TRADUCTION DE LETOURNEUR

BIBLIOTHECA
BERNENSIS
1953
2797

PARIS
LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
2, RUE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL
1873

Lin. XLVI . 2279


TEIMAH
AVERTISSEMENT

Depuis la fondation de la Bibliothèque


Nationale, nous avons annoncé que nous pu-
blierions les œuvres de Shakspeare, l'homme
de génie, parmi les écrivains étrangers, qui
a conquis parmi nous la plus grande popu-
larité, grâce aux nombreuses traductions ou
imitations dont la plupart de ses pièces de
théâtre ont été l'objet. La peinture et la
musique se sont mises de la partie, et les
ravissantes ou sombres créations de l'illustre
tragique anglais ont pris un incontestable
droit de cité parmi nous.
L'heure nous a paru favorable pour tenir
nos promesses. En attendant l'étude que nous
nous proposons de consacrer à la vie et à
l'œuvre de Shakspeare , nous publions au-
jourd'hui Hamlet, en prenant l'engagement
de faire figurer dans notre collection succes-
sivement Roméo et Juliette, Othello , Richard II
et Richard III, le Marchand de Venise, Macbeth,
Jules César, Henri VIII, Timon d'Athènes, le
Roi Lear, le Songe d'une nuit d'été, la Tempête,
les Deux Seigneurs de Vérone, les Joyeuses Com-
mères de Windsor, etc., etc. Nous égrènerons
AVERTISSEMENT
ce chapelet splendide comme nous l'avons
fait pour Molière.
Nous avons pris le parti de nous arrêter
purement et simplement à la traduction de
Letourneur ; c'est à nos yeux la plus com-
plète et la meilleure . Nous n'avons pas
voulu tenir compte des retouches de MM. Gui-
zot, de Barante, Pichot et Francisque Michel,
qui n'ont rien ajouté à l'intelligence du texte.
Nous tenons en particulière estime le récent
travail du fils de Victor Hugo, mais nous ne
pouvions, à notre grand regret, nous en
servir. Quant à Ducis, ses pâles imitations ne
pouvaient donner une idée suffisante de la
puissance d'imagination et de style de
Shakspeare. Nous croyons donc, et c'est notre
conviction intime , avoir amplement répondu
à notre programme, c'est-à -dire la popularisa-
tion des chefs-d'œuvre de toutes les littératu-
res ; celle de l'Angleterre ne devait pas être
oubliée, surtout quand il s'agissait du grand
homme qui avait jeté sur elle un incompa-
rable éclat.
N. D.
HAMLET

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES ET EN PROSE

$
1

PERSONNAGES

CLAUDIUS, roi de Danemark.


FORTINBRAS, prince de Norwége ,
HAMLET, fils d'Hamlet et neveu de Claudius.
POLONIUS, seigneur chambellan.
HORATIO, ami d'Hamlet.
LAERTE, fils de Polonius.
VOLTIMAND,
CORNELIUS, seigneurs de la cour de Danemark.
ROSENCRANTZ ,
GUILDENSTERN ,
GERTRUDE, mère d'Hamlet et reine de Danemark. 1
OPHELIA, fille de Polonius, aimee d'Hamlet.
DAMES de la suite de la reine.
MARCELLUS, officier.
BERNARDO , gardes du roi.
FRANCISCO,
REYNOLDO, homme de confiance de Polonius.
L'OMBRE du père d Hamlet.
COMÉDIENS, FOSSOYEURS , MATELOTS , MESSAGERS, etc.

La scène est à Elseneur.


HAMLET

PRINCE DE DANEMARK

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE
Le théâtre représente une esplanade devant le palais ; sur
la gauche est une grande tour avec l'étendard de Dane-
mark déployé aux vents ; la mer est en face, et une je-
tée s'avance sur le rivage ; la lune éclaire faiblement.

BERNARDO, FRANCISCO, DEUX GARDES du


roi de Danemark.
BERNARDO, arrivant pour relever l'autre.
Qui va là?
FRANCISCO.
Non, réponds toi-même, et déclare-toi.
BERNARDO.
Vive le roi!
FRANCISCO.
Bernardo?
BERNARDO.
Lui-même.
HAMLET
FRANCISCO.
Tu viens bien exactement à ton heure.
BERNARDO .
Minuit vient de sonner : va dormir, Fran-
cisco.
FRANCISCO.
Grâces de m'avoir relevé. La bise est âpre,
et j'ai le cœur transi.
BERNARDO.
As-tu fait une garde paisible?
FRANCISCO.
Pas un insecte n'a remué.
BERNARDO.
Allons , bonne nuit. Si tu rencontres Hora-
tio et Marcellus, mes compagnons de garde,
dis-leur de hâter le pas.
FRANCISCO.
Je crois les entendre .

Entrent HORATIO, MARCELLUS .

FRANCISCO.
Qui va là ?
HORATIO.
Amis de ce pays .
MARCELLUS.
Et vassaux du roi danois .
FRANCISCO.
Bonne nuit à tous.
MARCELLUS.
Ah! salut. Brave soldat, qui t'a relevé?
ACTE I, SCÈNE I
FRANCISCO.
Bernardo, qui a pris mon poste : je vous
donne le bonsoir.
(Francisco sort.)
MARCELLUS, s'avançant.
Holà ! Bernardo ?
BERNARDO.
Réponds... n'est- ce pas Horatio ?
HORATIO, lui donnant la main.
En voilà la main.
BERNARDO.
Sois le bienvenu, Horatio. Salut, honnête
Marcellus.
MARCELLUS .
Eh bien, cette vision a-t-elle encore reparu
cette nuit?
BERNARDO.
Je n'ai rien vu.
MARCELLUS .
Horatio prétend que ce n'est qu'une erreur
de notre imagination ; et il ne veut absolu-
ment accorder aucune foi à la réalité de ce
spectre effrayant que nous avons vu par deux
fois. Aussi je l'ai, à force d'instances, engagé
à venir avec nous voir passer les heures de
cette nuit, afin que, si cette apparition revient
encore, il puisse rendre justice à nos yeux, et
lui parler.
HORATIO.
Fable, fable ; il ne paraîtra pas.
BERNARDO.
Asseyons-nous un moment, nous voulons
livrer encore un assaut à ton oreille, qui se
montre incrédule et rebelle à notre récit.
10 HAMLET
Ce que nous avons vu deux nuits de suite...
HORATIO.
Allons, volontiers, asseyons-nous, et écou-
tons Bernardo raconter cette vision.
BERNARDO.
La dernière de toutes ces nuits , à l'heure
où cette même étoile que voilà là-bas (il la
montre), qui luit à l'occident du pôle, avait
décrit son tour et illuminait cette partie du
ciel où elle étincelle en ce moment ; Marcel-
lus et moi, l'horloge sonnant alors une...
(Le spectre parait au fond de l'esplanade .)
MARCELLUS.
Paix ! n'achève pas. Regarde, le voilà qui
revient !
BERNARDO.
Sous une figure toute semblable au roi qui
est mort !
MARCELLUS .
Tu es un homme de savoir : parle-lui, Ho-
ratio.
BERNARDO .
Ne ressemble-t-il pas au roi ? Observe -le,
Horatio.
HORATIO.
Parfaitement semblable. Il me glace de
peur et d'étonnement.
BERNARDO.
Il semble attendre qu'on lui parle.
MARCELLUS.
Parle-lui, Horatio.
HORATIO..
Qui es-tu, toi qui usurpes cette heure de la
nuit, et cette forme noble et guerrière, dont
ACTE 1 , SCÈNE I 11
nous avons vu marcher revêtue la majesté
du roi enseveli ? je te somme au nom du ciel;
parle .
MARCELLUS.
Il paraît offensé.
BERNARDO.
Vois : il s'éloigne avec dédain.
HORATIO
Arrête! parle je te somme de parler.
(Le spectre disparaît derrière une éminence.)
MARCELLUS.
Il est disparu ; il refuse de répondre.
BERNARDO .
Eh bien, Horatio? Te voilà blême et trem-
blant ! N'était-ce de notre part qu'une pure
imagination, rien de plus ? Qu'en penses-tu?
HORATIO.
Devant Dieu qui m'entend, je ne pouvais
pas le croire, sans le témoignage évident et
sensible de mes propres yeux .
MARCELLUS.
Ne ressemble-t-il pas au roi?
HORATIO .
Comme tu ressembles à toi-même : c'était
là l'armure qu'il portait lorsqu'il combattait
l'ambitieux roi de Norwége ; il avait ce ton
menaçant le jour que,, dans une rencontre, il
étendit le guerrier polonais sur la glace. Cela
est bien étrange !
MARCELLUS.
Et voilà comme deux fois pendant notre
garde, justement à cette heure, au fond de la
nuit, avec une démarche martiale, il a tra-
versé notre poste !
12 HAMLET
HORATIO.
Quel dessein particulier lui prêter ? Je 1
l'ignore ; mais en suivant le résultat de mes
conjectures, ceci menace notre état de quel-
que étrange explosion.
MARCELLUS .
Ami, asseyons-nous ; et dites-moi, celui de
vous qui le sait , pourquoi ces gardes si
exactes et si rigoureuses, fatiguent, si avant
dans les nuits , les sujets du Danemark?
Pourquoi cette fonte journalière de canons de
bronze, et ces approvisionnements étrangers
de machines de guerre? Pourquoi ces corvées
de constructeurs de vaisseaux, dont la tâche
forcée recommence tous les jours, sans que
le repos sépare le dimanche de la semaine ?
Quels projets sont en l'air, qu'il faille que
l'ouvrier en sueur, dans ses travaux hâtés, joi-
gne les nuits aux jours ? Qui de vous est en
état de m'en instruire?
HORATIO.
C'est moi : du moins voici les rumeurs qui
murmurent en secret. Notre dernier roi, dont
à l'heure même l'image vient de nous appa-
raître , fut, vous le savez , provoqué à un
combat singulier par Fortinbras de Norwege,
qu'un jaloux orgueil avait porté à ce defi.
Dans ce combat, notre vaillant Hamlet (car
tel le jugea cette partie de notre monde
connu) tua ce Fortinbras. Par un pacte muni
du sceau, et dans les formes confirmé par la
loi des armes, Fortinbras abandonnait au
vainqueur, avec sa vie, tous les domaines
dont il était possesseur : contre ce gage, no-
tre roi avait assigné une portion équivalente ,
qui serait entrée dans l'héritage de Fortin-
bras, s'il fût resté vainqueur, comme son lot,
d'après la convention et la teneur des arti-
ACTE I, SCÈNE I 13
cles désignés, est échu à Hamlet. Aujourd'hui
le jeune Fortinbras, sans expérience, d'un
caractère bouillant, et plein de lui-même, a
ramassé à la hâte, çà et là sur les frontières
de la Norwége, une troupe d'aventuriers sans
terres, déterminés par le besoin de pâture et
de butin, à former quelque entreprise qui
demande de l'énergie et de l'ardeur ; et ce ne
peut être (comme notre Etat en est assez
convaincu) que le projet de reprendre sur
nous à main armée et à force ouverte, ces
terres dont je viens de parler, ainsi perdues
par son père. Voilà, suivant mon idée, le
principal objet de ces grands préparatifs, la
cause de cette garde nocturne que nous fai-
sons, et la raison des travaux forcés, de tous
ces mouvements dans le pays.
BERNARDO.
Je pense, comme vous, qu'il ne peut y avoir
d'autre raison ; c'est cela même... Et cela se
concilie assez avec le prodige de cette vision
menaçante, qui vient, armée de pied en cap,
troubler notre garde, sous la forme du roi
défunt, qui fut et est encore l'auteur de ces
guerres.
HORATIO.
C'est comme un objet jeté dans l'œil de
l'âme pour en troubler la vue. Dans les temps
les plus florissants de Rome victorieuse, pêu
de jours avant la chute du grand César , les
tombeaux évacués restèrent sans hôtes : les
morts dans leurs linceuls erraient au travers
des rues de Rome, poussant des cris plain-
tifs; les étoiles dardèrent des queues enflam-
méés; une pluie de sang tomba des nues;
des signes désastreux voilèrent le soleil ; et
l'humide planète, sous l'influence de laquelle
se meut l'empire de Neptune, fut affligée
d'une éclipse presque égale à celle du er
14% HAMLET A
nier jour de l'univers. Les mêmes précur
seurs des désastres du monde, hérauts qui
précèdent toujours les destins, prélude terri
ble de l'événement fatal qui s'avance, tous ces
présages ont éclaté ensemble au ciel et sur
la terre, pour avertir nos climats et [Link]
patriotes.
(Le spectre reparatt.)
Mais, silence : voyez ! le voilà ! il revient
encore . Je veux croiser ses pas... quoiqu'il
me glace d'horreur. Arrête, illusion. Si tu
as une voix, si tu peux rendre quelque son,
parle-moi.
Si tu as quelque requête à faire, s'il est
quelque service qui puisse te soulager, et me
procurer quelque grâce céleste, parle moi.
Si tu es dans la confidence des destins de
ton pays et de quelque événement que l'on
puisse prévenir par une heureuse prescience ;
oh! parle.
Ou si tu as, durant ta vie, enseveli . dans le
sein de la terre un trésor mal acquis : car l'on
dit que c'est une cause pour laquelle vous,
esprits, vous errez souvent après la mort ;
révèle-le-moi. G Arrête et parle. P (Le coq
- Arrête-le, Marcellus.
chante.) —
MARCELLUS.
Le frapperai-je. de ma pique ?
HORATTO.
Frappe, s'il ne veut pas s'arrêter.
BERNARDO.
Le voilà.
HORATIO.
Le voilà.
(Le spectre disparait. )
MARCELLUS.
Il est parti. Ha l'air si noble et si majes-
ACTE 1, SCÈNE I 15
tueux ! Nous lui faisons outrage, en lui pré-
sentant ces signes de violence . Il est comme
l'air, invulnérable ; et nos coups et nos vaines
menaces ne sont qu'une malice impuissante
et ridicule.
BERNARDO.
Il allait parler, lorsque le coq s'est fait en-
tendre.
HORATIO .
Oui, et aussitôt il a tressailli comme un
être criminel, cité par la voix d'un héraut
redoutable. J'ai ouf que le coq, cette trom-
pette du matin, avec les sons perçants de sa
voix grêle et sonore , réveille le dieu du jour,
et avertit, par ce signal, l'esprit ; l'esprit va-
gabond, soit dans la mer, soit dans le feu,
dans la terre ou dans l'air, s'enfonce dans sa
retraite et ce fantôme vient de nous donner
la preuve que ce qu'on dit est vrai.
MARCELLUS .
En effet, il s'est évanoui au cri du coq
Quelques-uns disent qu'au temps de cette
saison solennelle , où la naissance du Ré-
dempteur est célébrée , l'oiseau de l'aube
chante tout le long des nuits ; et l'on dit
qu'alors nul esprit ne peut errer dehors ; que
les nuits sont salubres, qu'aucune planète
n'a de malignes influences ; qu'aucun malé-
fice ne peut prendre ; que les charmes des
magiciennes sont sans force et sans pouvoir;
tant ce temps est sacré et plein de grâce cé-
leste !!
HORATIO.
Je l'ai oui dire ainsi ; je le crois en partie.
Mais voyez le matin, větu d'un manteau de
pourpre, foule la rosée de cette haute colline,
là-bas à l'orient. Rompons ici notre garde, et
16 HAMLET
c'est mon avis que nous fassions part de ce
que nous avons vu cette nuit aujeune Ham-
let car, sur ma vie, cet esprit muet pour
nous, lui parlera à lui. Consentez-vous que
nous l'en instruisions ? C'est une confidence
commandée par notre zèle pour lui, et que
notre devoir nous prescrit.
MARCELLUS.
Faisons-le, je vous prie. Moi , je sais en quel
lieu le trouver ce matin, et l'heure propice de
lui parler en sûreté.
SCÈNE II
Le palais du roi.
LE ROI, LA REINE, HAMLET, POLONIUS,
LAERTE , VOLTIMAND , CORNELIUS, SEI-
GNEURS et suite.
LE ROI.
Quoique le souvenir de la mort d'Hamlet,
notre frère chéri, soit si récent encore, qu'il
convienne de tenir nos cœurs dans la tris-
tesse, et qu'un bandeau de deuil couvre le
front de tout notre royaume, cependant la
raison d'Etat a combattu la nature, et elle
veut enfin qu'en conservant pour lui une dou-
leur sage et modérée , nous ne perdions pas
le souvenir de nous-mêmes. Ainsi, reine, no-
tre compagne, jadis notre sœur , auguste
collègue de cet empire belliqueux , nous
Vous avons choisie pour épouse , pénétré
d'une joie que le chagrin étouffe, le sourire
du bonheur sur les lèvres, et les larmes dans
les yeux ; mêlant les fêtes de l'hymen au
deuil des funérailles, et l'hymen de l'amour à
l'hymen de la mort, pesant dans une balance
égale le plaisir et la douleur. (Aux seigneurs
ACTE I, SCÈNE 11 17
qui l'environnent .) Et nous n'avons pas né-
gligé vos sages conseils ; ils ont été donnés
en pleine liberté pendant la suite de cette
affaire ; recevez en toutes nos actions de grå-
ces. Maintenant il reste à vous dire que
le jeune Fortinbras , nourrissant de notre
mérite une faible opinion , ou s'imaginant
que la mort récente de notre frère bien- aimé
a désuni les liens de l'Etat, et l'a ébranlé
dans ses fondements , séduit aussi par le
songe qu'il a fait de sa supériorité , n'a
pas manqué d'insulter notre pays par un
message portant qu'on lui rende ces terres
perdues par son père, et acquises par toutes
les solennités des lois à notre vaillant frère.
Mais c'est assez parler de lui. Quant à nous
et à l'objet qui nous rassemble, le voici .
Nous avons ici des dépêches pour le roi de
Norwége, oncle du jeune Fortinbras, qui, in-
firme aujourd'hui et captif dans son lit, à
peine a our parler de ces projets de son ne-
veu. Nous l'invitons à les arrêter et à l'em-
pêcher de poursuivre ; car nous avons la liste
des troupes et le dénombrement exact de tous
les sujets qu'il a enrôlés . Nous vous dépu-
tons, vous, sage Cornélius, et vous, Volti-
mand, pour porter notre salut au vieux roi
de Norwége, ne vous donnant d'autre pou-
voir personnel pour faire un traité avec le roi,
que dans les límites marquées par ces arti-
cles exprès. Partez, et que votre diligence me
prouve votre soumission.
VOLTIMAND .
Dans cette affaire, et dans toutes les au-
tres, nous montrerons notre soumission à
Votre Majesté.
LE ROI.
Nous n'en doutons point : partez et recevez
notre adieu sincère. (Voltimand et Cornélius
118 A MAKAMLET
sortent. Se tournant vers Laerte.) Maintenant,
Laerte, que nous proposez-vous ? vous nous
avez annoncé une requête ? que désirez-vous,
Laerte? Vous ne pouvez faire au roi des Da-
nois une demande raisonnable, et perdre en
vain vos paroles . Que pouvez-vous demander,
Laerte, qui ne soit l'offre même de votre roi ,
plutôt qu'une grâce sollicitée par vous ? La
main n'est pas plus prête à servir la bouche,
la tête n'est pas plus dévouée au cœur, que
le trône de Danemark ne l'est à votre père.
Que désirez-vous, Laerte ?
LAERTE.
Souverain redouté, la faveur de votre agré-
ment pour retourner en France. Je me suis
empressé de revenir ici pour vous rendre
mon hommage à votre couronnement ; ce
devoir rempli, je suis forcé de l'avouer, mes
pensées et mes vœux me rappellent à pré-
sent en France . Je les soumets humblement
à votre indulgente Majesté, dont j'implore
l'agrément.
LE ROI.
Avez-vous celui de votre père ? Que dit Po-
lonius ?
POLONIUS.
Il a tant fait, seigneur, à force de requêtes,
qu'il m'a extorqué un consentement long-
temps disputé ; à la fin j'ai scellé son désir
de mon aveu. Je vous supplie de lui octroyer
la permission de partir.
LE ROI.
Choisissez votre heure propice pour votre
départ. Laerte, le temps est à vous, dispo-
sez-en, ainsi que tout ce qui peut vous plaire
et vous rendre heureux . (Se tournant vers
Hamlet.) Eh bien, Hamlet, mon parent et mon
fills.
ACTE I , SCÈNE II 19
HAMLET.
Un peu plus que parent, un peu moins
qu'un fils.
LE ROI.
Pourquoi toujours ces ombres sur votre
front?
HAMLET.
Eh non, seigneur, je ne suis que trop à la
lumière.
LA REINE.
Cher Hamlet, écartez ces sombres nuages, et
que votre ceil jette des regards amis surle Da
nemark. Ne t'obstine pas à toujours cher-
cher, avec ces paupières baissées, ton noble
père dans la poussière du tombeau. Tu sais
que c'est une loi commune, que tout ce qui
vit, meurt, et traversant ce monde, passé à
l'éternité.
HAMLET.
Oui, madame, c'est une loi commune.
LA REINE.
Si cela est, pourquoi en sembles-tu si étran-
gement affecté?
HAMLET.
Sembles, madame ? Oh ! c'est une réalité, et
non pas un semblant ; je ne le connais pas.
Ce n'est pas seulement la couleur noire de ce
manteau, ma tendre mère, ces habits lugu-
bres portés par la coutume en signe d'un
deuil solennel, ces violents soupirs d'une res-
piration entrecoupée; non, ce ne sont pas ces
flots de larmes coulant des yeux, ce front!
triste et abattu, toutes ces formes, ces mo-
des et ces apparences de douleur, qui peu-
vent manifester le véritable état de mon
âme tout cela peut n'être qu'un semblant ;
20 HAMLET
ce sont autant d'actions que l'homme peut
jouer et feindre ; mais j'ai ici au dedans de
moi ce qui est plus que l'apparence ; tout le
reste n'est que là décoration et le masque de
la douleur.
LE ROI.
C'est une sensibilité et une vertu louables
dans votre caractère, de donner à votre père
ces regrets religieux ; mais vous devez sa-
voir que votre père a aussi perdu un père, et
que ce père avait perdu le sien ; le fils qui
survit est tenu par le devoir de lá tendresse
filiale, de témoigner pendant un temps ses
pieux regrets à sa cendre; mais de persévé-
rer dans une affliction obstinée, c'est la mar-
que d'une opiniâtreté impie, d'un chagrin qui
ne sied pas à l'homme ; c'est le signe d'une
volonté trop rebelle aux décrets du ciel, d'un
cœur sans défense et sans force, d'une âme
sans patience, d'un jugement borné et sans
expérience dé la vie. Car, pour une chose
que nous savons être inévitable, qui est aussi
commune qu'aucune des choses les plus or-
dinaires qui frappent les sens pourquoi
irions-nous par une résistance révoltée na-
vrer notre coeur ? Non , c'est un crime contre
le ciel, une offense contre la mort, une faute
contre la nature , et une absurde injure à la
raison, dont la commune et la plus vulgaire
leçon est la mort de nos pères, et qui nous a
toujours crié depuis le premier cercueil jus-
qu'a celui de l'homme mort aujourd'hui :
Telle est l'inévitable loi ! » Nous vous prions
d'abjurer cette douleur d'un mal si vulgaire,
et de nous regarder comme un père : car que
le monde apprenne et retienne que vous tou-
chez le plus près à notre trône, et que tout
le vertueux amour que le plus tendre père
porte à son fils, nous le sentons pour vous.
ACTE I , SCÈNE II 21
Quant à votre dessein de retourner aux étu-
des de Wittemberg, rien ne contrarie davan-
tage nos désirs, et nous vous conjurons de
vous résoudre à rester ici sous nos yeux, où
notre amitié et, nos caresses vous console-
ront, yous, le premier de notre cour, notre
parent, notre fils.
LA REINE.
Hamlet, que ta mère ne perde pas ses priè-
res je t'en conjure, reste avec nous, et ne
va point à Wittemberg.
HAMLET:
Je ferai toujours mes efforts pour vous
obéir en tout, madame.
LE ROI.
Ah! voilà une noble réponse, et qui est
dictée par le cœur. Soyez tout ce que nous
sommes nous-mêmes dans le Danemark.
Madame, venez. Ce consentement d'Hamlet
donné du cœur et de si bonne grâce, me rem-
plit d'une douce allégresse ; et en reconnais-
sance, il ne sera point bu aujourd'hui dans
le Danemark de santé joyeuse, que la voix
tonnante du canon ne l'annonce aux nuages ;
je veux que la voûte du ciel, répétant le fra-
cas du tonnerre terrestre, retentisse du bruit
des coupes vidées à la santé du roi . Allons,
sortons.
(Tous sortent à l'exception d'Hamlet.)
HAMLET seul, se regardant de la téte aux pieds.
Oh! pourquoi cette masse de terre trop
endurcie ne peut-elle s'amollir par la dou-
leur, se fondre et se résoudre en flots de lar-
mes! ou pourquoi l'Eternel n'a-t-il pas armé
sa foudre contre le meurtre de soi -même ! O
Dieu! Dieu ! qu'elles me semblent fasti-
dieuses, insipides et vaines, toutes les jouis-
22 HAMLET
sances de ce monde ! ô Dieu, que je le dédai-
gne, et qu'il me lasse ! Ce n'est qu'un champ
agreste et dégénéré en friche ; il ne se cou-
vre que de fruits amers et d'une nature gros-
sière et sauvage. Que les choses en soient
venues là! à peine deux mois qu'il est mort !
Non, pas deux mois encore! Un roi si ac-
compli, qui était auprès de celui-ci ce qu'est
un Dieu près d'un satyre ; si tendre pour ma
mère, qu'il ne permettait pas même aux
vents du ciel d'importuner son visage d'un
souffle trop violent. Ciel et terre ! faut-il que
ma mémoire me reste ! ... Quoi ! elle s'atta-
chait à lui comme si sa passion se fût accrue
par la possession, et cependant, dans l'espace
d'un mois... - Je ne veux pas y penser. 0
fragilité, la femme et toi n'avez que le même
nom ! Un mois à peine ! — avant même qu'elle
ent usé la chaussure avec laquelle elle a suivi
le corps de mon pauvre père , toute en lar
mes. Oui, elle, elle-même. O ciel, la brute, pri-
vée d'idées et de raison, aurait poussé plus
loin son deuil. Mariée avec mon oncle, le frère:
de mon père ; mais qui ne ressemble pas plus
à mon père que moi à Hercule. Dans un mois !
avant que larougeur dont ses perfides larmes
avaient enflammé ses yeux, fût effacée, elle
s'est mariée. O criminelle précipitation ! voler
avec cette hâtive adresse dans un lit inces-
tueux! Cela n'est ni bien, ni ne peut jamais
tourner à bien. Mais, brise-toi, mon cœur,
car je suis forcé d'enchaîner ma langue.

Entrent HORATIO, BERNARDO, MARCELLUS.


HORATIO.
Salut à Votre Altesse.
HAMLET .
Je suis joyeux de vous voir en bonne santé.
ACTE I, SCÈNE II 23
Horatio , je pense ? ou bien je m'oublie moi-
même.
HORATIO.
Lui-même, prince, et votre faible serviteur,
pour jamais.
HAMLET.
Horatio, mon digne ami, ce titre que vous
prenez, je veux l'échanger avec vous. Quel
sujet vous rappelle de Wittemberg? (Aperce-
vant Marcellus. ) Ah ! ... Marcellus ?
MARCELLUS .
Digne seigneur.
HAMLET .
Je suis bien aise de vous revoir : je vous
donne le salut. ( Se tournant vers Horatio . ) Mais
parlez vrai, quel sujet vous fait venir de Wit-
temberg?
HORATIO .
Oh! une folle ardeur de voyager.
HAMLET.
Je ne voudrais pas entendre votre ennemi
le dire de vous, et vous ne voudrez pas faire
violence à mon oreille, et la forcer d'en croire
votre témoignage contre vous-même. Je sais
que vous n'êtes point de cette humeur vaga-
bonde : mais quelle affaire avez vous à Else-
neur? - Avant que vous partiez d'ici (avec un
sourire amer), nous vous apprendrons à bien
boire.
HORATIO .
Mon prince, je suis venu voir les obsèques
de votre père .
HAMLET.
Je te prie, ne me raille point, toi, mon cher
camarade d'études. Je crois plutôt que c'était
pour voir les noces de ma mère.
24 HAMLET
HORATIO.
Il est vrai, seigneur, qu'elles ont suivi de
bien près.
HAMLET.
Economie, économie, Horatio : les mets du
repas funèbre étaient refroidis à peine, et ont
encore été servis au festin des noces. Oh ! je
voudrais avoir été rejoindre dans le ciel l'en-
nemi le plus précieux à ma haine, avant que
de voir ce jour, Horatio ! (Avec transport. ) Mon
père ! - Il me semble que je vois mon père.
HORATIO.
Où donc, seigneur ?
HAMLET.
Avec les yeux de mon âme, Horatio.
HORATIO.
Je l'ai vu autrefois : c'était un grand roi !
HAMLET, avec énergie.
C'était un homme, en tout point ! — Je ne
reverrai jamais son pareil.
HORATIO.
Prince, je crois l'avoir vu hier la nuit.
HAMLET .
Vu ? qui?
HORATIO .
Seigneur, le roi, votre père.
HAMLET .
Le roi mon père ?
HORATIO.
Calmez votre surprise un moment, et prêtez
une oreille attentive, tandis que je vais, ap-
puyé du témoignage de ces braves cama-
rades, vous raconter ce prodige.
135
ACTE I , SCÈNE II 25
HAMLET.
Pour l'amour du ciel , parle ; j'écoute.
HORATIO.
Deux nuits de suite ces officiers, Marcellus
et Bernardo, pendant leur garde, au milieu
de la nuit, à l'heure silencieuse des ténèbres
les plus profondes, ont vu ceci. Une figure
ressemblante à votre père, armée de toutes
pièces, de pied en cap, apparaît devant eux,
et d'un pas auguste et grave, marche lente-
ment et majestueusement près d'eux . Trois
fois il s'est promené devant leurs yeux épou-
vantés, à la distance de son bâton de com-
mandement ; eux, presque dissous en sueur
glacée par la violence de la peur, restent
muets et sans lui parler. Ils me font en grand
secret la terrible confidence de ce qu'ils ont
vu ; et moi, la nuit suivante, j'ai fait la garde
avec eux ; et précisément avec toutes les cir-
constances qu'ils m'avaient détaillées, le
temps, la forme de la vision, tout, dans la
plus exacte vérité, le fantômé revient ... J'ai
connu votre père ; ces deux mains ne se res-
semblent pas davantage
HAMLET, déjà ému.
Mais en quel lieu ?
MARCELLUS.
Seigneur, sur l'esplanade, où nous mon-
tions la garde.
HAMLET .
Ne lui avez-vous point parlé ?
HORATIO.
Oui, seigneur, je lui ai parlé ; mais il ne
m'a rien répondu. Cependant il m'a semblé
qu'il levait sa tête, et qu'il se mettait en
mouvement, comme s'il eût voulu parler ;
mais à l'instant même l'oiseau du matin a
261 HAMLET
poussé son cri perçant, et au son de sa voix,
le spectre a rapidement disparu, et s'est éva-
noui à notre vue.
HAMLET, croisant les bras..
Cela est bien étrange !
HORATIO..
Comme il est vrai que je vis, mon très-ho-
noré prince, c'est la vérité, et nous avons cru
que notre dévouement pour vous nous impo-
sait la loi de vous en informer.
HAMLET.
Oui, vraiment, mais cela me remplit de
trouble... Et montez-vous encore la garde
cette nuit ?
TOUS DEUX.
Nous la montons, seigneur.
HAMLET..
Armé, dites-vous ?
TOUS DEUX.
Armé, seigneur.
HAMLET.
De la tête aux pieds ?
TOUS DEUX.
Oui, seigneur, de pied en cap .
HAMLET.
Vous n'avez donc pas vu son visage?
HORATIO.
Vu ? seigneur ; il portait la visière de son
casque levée.
HAMLET.
Et il avait l'air menaçant ?
HORATIO.
Un air plus triste qu'irrité.
ACTE 1, SCÈNE II 27
HAMLET.
Pâle ou vermeil ?
HORATIO.
Oh! très-pâle.
HAMLET, avec une impatience qui croit toujours.
Et a-t-il fixé ses yeux sur vous ?
HORATIO.
Constamment attachés sur nous ..
HAMLET, avec impatience.
J'aurais bien voulu être là .
HORATIO.
Vous seriez resté immobile et pétrifié d'é-
tonnement.
HAMLET.
Cela est probable. Est-il resté longtemps ?
HORATIO.
Le temps de compter, sans se presser, jus-
'qu'à cent.
LES AUTRES .
Plus longtemps , plus longtemps.
HORATIO.
Non, pas la nuit que je l'ai vu.
HAMLET.
Sa barbe était-elle hérissée ?
HORATIO .
Elle était telle que je l'ai vue, lorsqu'il vi-
vait, noire, mais blanchie par les années .
HAMLET, d'un ton décidé.
Amis, je veux être de garde avec vous cette
nuit ; peut-être reviendra-t- il encore?
HORATIO..
Je vous garantis qu'il reviendra.
28 HAMLET
HAMLET.
S'il se présente à moi sous la figure de mon
auguste père, je lui parlerai , dût l'enfer, ou-
vrant ses abîmes, m'ordonner le silence. Je
vous conjure tous, si jusqu'à présent vous
avez gardé le secret de cette apparition , de
la tenir encore enveloppée dans le silence le
plus profond ; et quelque chose qui puisse
arriver cette nuit, confiez-le à votre pensée,
mais point de langue ; je reconnaîtrai votre
amitié pour moi. Adieu tous entre onze heu-
res et minuit, j'irai vous rejoindre sur l'es-
planade.
TOUS.
Nous sommes dévoués à Votre Altesse .
(Ilssortent.)
HAMLET.
Votre amitié, comme vous avez la mienne.
Adieu .
L'ombre de mon père en armes ! Tout n'est
pas bien ; je soupçonne quelque odieux com-
plot. Je voudrais que la nuit fût déjà venue;
allons, mon âme, attends-la en paix. Les af-
freux forfaits, quand la terre entière les
couvrirait, se manifesteront aux yeux des
hommes.
SCÈNE III
Un appartement dans la maison de Polonius.
LAERTE et OPHELIA.
LAERTE.
Mes équipages sont embarqués. Adieu, ma
sœur ; et autant que les vents le permettront,
et qué le trajet sera favorable, ne vous endor-
mez point dans la négligence, mais donnez-
moi de vos nouvelles .
ACTE I, SCÈNE III 29
OFHÉLIA.
En pouvez-vous douter ?
LAERTE.
Pour Hamlet et ses frivoles amours, re-
gardez-les comme une mode éphémère, une
folie de la bouillante jeunesse, une primevère
précoce , mais passagère ; d'un éclat char-
mant, mais sans durée ; le parfum et le plai-
sir d'un instant, pas plus.
OPHÉLIA, avec une surprise naïve.
Quoi ? pas plus ?
LAERTE.
Pas davantage, soyez-en sûre, pas plus ;
car, pendant notre adolescence, ce n'est pas
seulement le corps qui croît en force et en
masse ; le cœur se développe avec lui , et les
fonctions intérieures de l'âme s'étendent et
s'agrandissent avec le temple où elle réside.
Peut-être qu'il vous aime aujourd'hui, peut-
être qu'à présent nulle fraude, nulle tache
ne ternit ses sentiments purs et vertueux ;
mais vous devez craindre , en considérant la
hauteur de son rang, que sa volonté ne soit
pas à lui. Il est lui-même sujet dépendant de
sa naissance; il ne peut, comme les hommes
vulgaires et sans rang , choisir pour lui-
même ; car de son choix dépendent l'hon-
neur sacré et la vie de tout l'empire, et par
cette raison, son choix est circonscrit par le
consentement du corps dont il est le chef.
Ainsi, s'il dit qu'il vous aime, il est de votre
sagesse de ne croire de ses paroles que ce
qu'il en peut effectuer lui-même, dans la
place et la dignité où il est élevé ; et son pou-
voir, à cet égard , ne peut agir sans le suf-
frage et l'aveu de la plus noble partie du
Danemark. Voyez donc, et pesez quelle dis-
grâce éprouverait votre honneur, s'il vous
30 HAMLET
arrivait d'écouter d'une oreille trop crédule
ses propos séduisants, et de perdre votre cœur
ou d'ouvrir le chaste trésor de votre sein à
l'ascendant de ses fougueuses importunités.
Craignez ce malheur, ma chère soeur, crai-
gnez- le ; tenez toujours votre raison derrière
votre penchant, pour veiller sur lui, et restez
hors du trait dangereux du désir . La jeune
vierge circonspecte est assez prodigue si elle
dévoile sa beauté aux rayons de l'astre de la
nuit. La vertu elle-même n'échappe pas aux
traits de la calomnie ; l'insecte ronge les jeu-
nes roses du printemps, souvent même avant
que leur tendre bouton soit épanoui : c'est
dans le matin de la jeunesse, à l'heure des
douces rosées, que les souffles contagieux
sont les plus fréquents. Ainsi , veillez sur
vous; la meilleure sûreté est dans une crainte
prudente; la jeunesse devient souvent sa
propre ennemie, lors même qu'elle n'a point
d'autre ennemi près d'elle.
OPHÉLIA .
Je conserverai les maximes de cette salu-
taire leçon comme autant de gardiens autour
de mon cœur . Mais, mon bon frère, ne faites
pas comme font quelques pasteurs austères
et durs, ne me montiez pas comme eux la
route escarpée et épineuse qui conduit au
ciel, tandis que, comme un débauché sans
foi et insouciant de l'avenir, ils marchent
eux-mêmes dans la voie fleurie du crime, et
ne tiennent aucun compte de leurs propres
leçons.
LAERTE.
Oh ! ne craignez point cela de moi. Je m'ar-
rête trop longtemps. (Polonius paraît dans le
fond du théâtre.) Mais voici mon père . Une
seconde bénédiction de sa main serà pour moi
ACTE I, SCÈNE III 318
une double grâce. L'occasion me rit pour
prendre encore une fois congé de lui.
Entre POLONIUS.
POLONIUS.
Encore ici, Laerte ! - C'est une honte de
n'être pas à bord. Le vent pèse sur les flancs
de tes voiles enflées, et l'on attend après toi.
Reçois ma bénédiction, et songe à inculquer
dans ta mémoire ce peu de préceptes. « Ne
donne point de langue à tes pensées , ni d'exé-
cution à aucune idée qui soit mal calculée.
Sois civil et poli , mais jamais bassement fa
milier . Les amis que tu as adoptés après
l'épreuve, attache-les à ton âme avec des
liens d'acier ; mais ne prodigue pas ta main
et ses caresses banales à toute connaissance
novice et de fraîche date. Evite avec soin
d'entrer dans une querelle ; mais une fois
engagé, comporte- toi de manière que ton
adversaire t'évite à son tour. Prête ton oreille
à tous les hommes ; mais garde ta voix pour
un petit nombre ; accueille toutes les criti-
ques, mais sois réservé dans tes jugements.
Que ton habit soit aussi beau que ta bourse
peut le payer, mais jamais affecté ni singu-
lier ; riche et non fastueux : car la parure
souvent annonce l'homme, et les seigneurs
de France les plus distingués par la noblesse
et par la place, ont surtout en ce point un
goût exquis et noble . Ne sois ni l'emprunteur
ni le prêteur de personne ; car souvent le
prêteur perd le prêt et l'ami ; et l'emprunt tue
l'esprit d'économie. Mais ceci surtout : seis
sincère avec toi-même, et par la même néces-
sité que la nuit suit le jour, tu ne pourras
jamais être faux avec les autres hommes. >>>
Adieu, que ma bénédiction fasse fructifier
ces préceptes dans ton âme !
32 HAMLET
LAERTE .
Je prends humblement congé de vous, mon
noble père.
POLONIUS .
Les vents t'appellent, va, tes serviteurs t'at-
tendent.
LAERTE.
Adieu, Ophélia ; souvenez-vous bien de co
que je vous ai dit.
OPHÉLIA.
C'est enfermé dans mon cœur, et vous en
aurez vous -même la clef.
LAERTE.
Adieu.
(Laerte sort.)
POLONIUS .
Qu'est-ce donc, Ophélia, qu'il vous a dit?
OPHÉLIA.
Ne vous déplaise, seigneur, c'était quelque
chose touchant le seigneur Hamlet.
POLONIUS .
Vraiment, bien à propos. Il m'a été dit que
depuis peu il vous avait souvent donné en
particulier des moments de son loisir, et que
vous-même vous avez été très-libérale de vos
audiences, prodigue même . Si cela est vrai,
comme on me l'assure, il faut que par pré-
caution et pour vous prémunir, je vous re-
montre que vous ne mettez pas dans votre
conduite toute la délicatesse qui convient à
ma fille et à votre honneur. De quoi vous
entretenez-vous ensemble ? Déclarez -moi la
vérité.
OPHÉLIA.
Dernièrement, seigneur, il m'a fait plu-
ACTE I , SCÈNE III 33
sieurs protestations de son affection pour
moi.
POLONIUS .
Son affection ! folie ! Vous parlez comme
unefillette sans cervelle , sans expérience dans
une circonstance si périlleuse. Ajoutez -vous
foi à ses protestations, comme il vous plaît
de les appeler ?
OPHÉLIA.
Je ne sais pas, seigneur, ce que je dois
penser.
POLONIUS .
Oh ! moi je vais vous l'apprendre ! Pensez
bien que vous n'êtes qu'une enfant, qui vous
êtes payée de ses protestations, lesquelles ne
sont pas monnaie de bon aloi . Protestez-vous
à vous-même que vous valez davantage, ou
pour suivre le cours d'une mauvaise allusion,
je vous proteste, moi , qu'en vous faisant in-
jure à vous-même, vous m'offrez en vous une
insensée .
OPHÉLIA.
Mon père, il m'a importunée de son amour
sur un ton plein d'honneur .
POLONIUS.
Oui, un ton ; bien dit. Allez, allez.
OPHÉLIA.
Et il a appuyé ses discours par presque
tous les vœux qu'on puisse adresser au ciel.
POLONIUS .
Oui, des lacets bons à prendre les linottes
étourdies. Je sais combien le cœur, quand le
sang est bouillant, prodigue de vœux à la
langue ; ces vœux sont des éclairs, o ma
fille, qui donnent plus de lumière que de cha-
leur ; bientôt l'une et l'autre s'éteignent, et il
HAMLET . 2
34 HAMLET
ne faut pas les prendre pour de la flamme,
même au moment de la promesse qu'ils pro-
mettent d'accomplir. De ce moment soyez
plus avare de votre présence vierge ; mettez
vos entretiens à un plus haut prix, et ne vous
rendez pas si facilement au signal de sa vo--
lonté de vous parler. Quant au seigneur
Hamlet, tout ce que vous en devez croire,
c'est qu'il est jeune et qu'il peut relâcher ses
liens, et se donner plus de carrière et de li-
berté, que vous ne pouvez vous en accorder
à vous-même. En bref, Ophélia, ne croyez
point à ses serments, car ce sont des parju-
res ; ils ne sont pas de la couleur que montre
leur apparence : ils ne sont que des interces-
seurs pour de vains et profanes désirs , quoi-
qu'ils prennent l'apparence et le langage des
vœux les plus purs et les plus saints ; ce n'est
que pour mieux tromper. Pour finir et pour
vous déclarer ma pensée, je ne veux point
que désormais vous abusiez d'aucuns mo-
ments de vos loisirs pour les perdre à prodi-
guer des paroles, et à vous entretenir avec le
seigneur Hamlet . Songez-y bien, je vous
l'enjoins expressément : allez, rentrez chez
vous.
OPHÉLIA
J'obéirai, seigneur.
(Ils sortent .)
SCÈNE IV
L'esplanade qui est devant le palais. Il est nuit.
HAMLET, HORATIO, MARCELLUS.
HAMLET..
L'air est bien mordant et bien åpre ; il fait
un froid cuisant.
ACTE I, SCÈNE IV 35
HORATIO.
Il est vrai que la bise est aiguë et péné-
trante.
HAMLET.
Quelle heure est-il à présent ?
HORATIO.
Je crois qu'il n'est pas minuit encore
MARCELLUS.
Oh! il est sonné
HORATIO .
Je ne l'ai pas entendu. Nous touchons donc
bientôt à l'instant où l'esprit a coutume de
faire sa ronde.
(On entend un bruit de musique guerrière dans
Pintérieur du paluis qui s'offre à la vue dans le
fond de la scène.)
Quel est ce bruit, seigneur?
HAMLET.
Le roi passe la nuit dans une fête bachique,
et voilà ce qui occasionne ces éclats soudains
de voix et d'instruments : à chaque fois qu'il
s'abreuve dans les flots du vin du Rhin, les
timbales et les trompettes sonnent et procla-
ment les santés triomphantes que porte Sa
Majesté.
HORATIO .
Est-ce la coutume ?
HAMLET.
Oui, vraiment, c'est la coutume ; mais, sui-
vant ma pensée, quoique je sois né dans ce
pays et élevé dans ses mœurs, c'est une cou-
tume qu'il est plus honorable d'enfreindre
que de suivre . Cette orgie qui abrutit l'homme,
nous fait noter et mépriser des autres na-
tions, de l'orient à l'occident. Ils nous taxent
de penchant à la crapule, et souillent notre
36 HAMLET
nom d'une épithète immonde, et ce reproche
rabaisse le prix de nos qualités , quelque
grandes qu'elles soient, et ternit la fleur et
essence de notre nom. C'est ce qui arrive
souvent aux particuliers : que quelque vice,
quelque tache naturelle en eux, comme celle
de la naissance dont on ne peut leur faire un
crime, puisque la naissance ne peut pas
choisir son origine : quelque difformité sur-
venue avec le temps dans leur caractère, et
qui aura forcé les limites et les barrières de
la raison, ou quelque habitude qui s'écarte
trop de la forme reçue des mœurs usitées ;
ces hommes, dis-je , parce qu'ils porteront
l'empreinte d'un défaut unique contracté
dans le moule même de la nature, ou imprimé
comme un signe accidentel par la fortune,
malgré toutes leurs autres vertus, fussent-
elles aussi pures que la grâce du ciel, aussi
étendues que les peut posséder l'homme,
seront flétries dans la censure publique
pour cette unique et malheureuse imperfec-
tion .
HORATIO, avec effroi.
Regardez, seigneur : le voilà.
(Le spectre se présente dans le fond.)
HAMLET.
Anges du ciel et ministres de grâce, dé-
fendez-nous. (Au spectre.) Que tu sois un esprit
bienfaisant ou un spectre infernal, que tu
exhales autour de toi un parfum céleste, ou
les vapeurs de l'enfer ; que tes desseins soient
méchants ou charitablés, tu viens sous une
forme si intéressante pour moi, que je pré-
tends te parler. Je t'appellerai Hamlet, roi,
père, monarque danois . Oh ! réponds-moi :
ne laisse pas mon cœur se rompre d'impa-
tience. Mais dis-moi pourquoi tes vénérables
ACTE I , SCÈNE IV 37
ossements, inhumés dans la terre, ont dé-
chiré leurs linceuls funèbres ? Pourquoi la
tombe, où nous t'avons vu paisiblement en-
seveli, a-t-elle soulevé le poids de ses mar-
bres énormes pour te rejeter à la vie ? Quel
peut être l'objet de ce prodige, que toi , corps
trépassé, de nouveau revêtu de fer, tu revi-
sites encore les pâles rayons de la lune, re-
doublant l'horreur de la nuit? Et nous, jouets
de la nature, pourquoi sommes-nous agités
par toi de si horribles secousses, et affligés
de pensées qui passent la portée de notre
âme ? Dis, pourquoi cela ? Pour quel objet ?
Que devons-nous faire?
HORATIO.
Il vous fait signe d'avancer et de le suivre,
comme s'il avait quelque secret à communi-
quer à vous seul.
MARCELLUS .
Voyez de quel geste pressant il vous fait
signe, et vous invite à le suivre vers un
endroit plus écarté ; mais n'allez pas avec
lui.
HORATIO, retenant Hamlet.
Non, pour rien au monde.
HAMLET, faisant un mouvement.
Il ne veut pas répondre , ainsi je veux le
suivre.
HORATIO .
Ne le faites pas, seigneur.
HAMLET.
Pourquoi ? Quelle crainte m'en empêcherait?
Je n'attache pas à ma vie le prix d'une obole;
et, pour mon âme, quel mal cet objet peut-il
lui faire, étant un être immortel comme lui-
même ? Il me fait signe encore et m'invite.
(Avec violence.) Je veux le suivre.
38 HAMLET
HORATIO.
Quoi, s'il vous entraine vers la mer, sei-
gneur, ou sur la cime effroyable de la mon-
tagne qui penche sur sa base assise dans les
flots, et que là, prenant quelque autre forme
horrible, il vous prive de la souveraineté de
la raison, et jette votre esprit dans l'égare-
ment, songez-y. Le lieu seul , sans autre
cause, inspire les délires du désespoir dans
une tête dont la vue, traversant tant de
brasses, plonge dans la profondeur de la mer,
et qui l'entend mugir au-dessous .
HAMLET.
Il me fait signe. (Au spectre, plein de ter-
reur et aussi de courage.) Marche ; je te suivrai.
MARCELLUS, le retenant.
Vous n'irez point, seigneur.
HAMLET.
Lâchez-moi.
HORATIO. (Tous deux le retiennent par ses
vétements . )
Laissez-vous retenir ; vous n'irez point.
HAMLET.
Mon destin me crie d'y aller, et rend la
plus petite fibre de mon corps aussi robuste
que les muscles du lion de Némée. Quoi ! il
m'appelle encore ? Loin VOS mains.
(Il fait un effort et se dégage de leurs mains . ) Par
le ciel, je ferai un spectre de celui qui voudra
m'arrêter. (Au spectre. ) Je te dis, marche :
je te suivrai.
(Le spectre s'éloigne à pas lents ; Hamlet en fris-
sonnant le suit.)
HORATIO.
Il est emporté par son imagination déses-
pérée.
ACTE I , SCÈNE V 39
MARCELLUS.
Suivons-le nous ne devons pas lui obéir
en cela.
HORATIO.
Allons sur ses pas. Quelle sera l'issue de
ceci?
MARCELLUS.
Il y a quelque vice caché dans l'état de
Danemark.
HORATIO .
Le ciel conduira l'événement.
MARCELLUS.
Allons, suivons-le.
(lls sortent. )
SCÈNE V
La scène est à l'extrémité de l'esplanade, au pied de
laquelle on voit la mer.

LE SPECTRE et HAMLET entrent.


HAMLET.
Où prétends- tu me conduire ? Parle : je ne
veux pas aller plus loin.
LE SPECTRE, se retournant vers lui.
Envisage-moi.
HAMLET.
Je t'envisage.
LE SPECTRE.
Mon heure est presque venue ; il faut que
je me rende dans les flammes sulfureuses et
dévorantes .
HAMLET.
Hélas ! âme malheureuse !
40 HAMLET
LE SPECTRE.
Point de pitié de moi ; mais prête une at-
tention sérieuse à ce que je vais te révéler.
HAMLET.
Parle: je me voue à t'écouter.
LE SPECTRE .
Tu te voueras aussi à la vengeance quand
tu m'auras entendu .
HAMLET .
Pourquoi ?
LE SPECTRE.
Je suis l'âme de ton père, condamnée pour
un temps marqué à errer la nuit, et le jour à
être emprisonnée dans les flammes,jusqu'à ce
que les fautes impures qui ont souillé mes
jours pendant ma vie mortelle soient consu-
mées et purifiées par le feu. Oh ! s'il ne m'é-
tait pas interdit de te révéler les secrets du
lieu de ma prison, je pourrais te faire un récit
dont chaque mot bouleverserait ton âme,
glacerait ton jeune sang, lancerait comme
deux étoiles tes yeux de leur orbite ; ta che-
velure, que ces noeuds rassemble, sé sépare-
rait en deux, et chacun de tes cheveux, comme
les piquants sur le dos du porc-épic, se héris-
serait sur ta tête ! Mais ces mystères éternels
ne sont pas faits pour des oreilles de chair
et de sang ! Ecoute, écoute, oh ! écoute ! Si
jamais tu aimas ton tendre père.....
HAMLET, avec un mouvement où est toute son âme.
O ciel !
LE SPECTRE.
Venge un horrible et barbare meurtre.
HAMLET.
Meurtre?
ACTE I, SCÈN P 41
LE SPECTRE.
Meurtre horrible, comme l'est toujours le
plus graciable ; mais celui-ci est le plus hor-
rible, le plus étrange, lé plus dénaturé !
HAMLET.
Hâte-toi de m'instruire, afin qu'avec des
ailes aussi rapides que la méditation, ou les
pensées de l'amour, je puisse voler à ma ven-
geance .
LE SPECTRE.
Je te trouve prêt à agir : et fusses-tu d'une
nature aussi insensible que le roseau qui
pourrit sur sa tige dans les marais du Léthé,
ne serais-tu pas ému par ce qui va suivre ?
Maintenant, Hamlet, écoute. - C'est un bruit
répandu que, dormant dans mon jardin, un
serpent me piqua. Toutes les oreilles du Da-
nemark sont indignement abusées par la
fable controuvée de ma mort. Mais apprends ,
toi, noble jeune homme, que le serpent qui
piqua la vie de ton père porte aujourd'hui sa
couronne.
HAMLET, tressaillant de surprise et d'horreur.
Opressentiments prophétiques de mon âme !
Mon oncle ?
LE SPECTRE.
Oui, cet incestueux, ce monstre adultère,
par le prestige infernal de son esprit, et par
de traîtres dons ( ò esprit, et dons maudits,
qui avez ainsi le pouvoir de séduire !) sut
gagner à son infâme passion le cœur de ma
reine chérie, dont tous les dehors offraient la
vertu. O Hamlet ! quelle chute elle fit alors,
de moi, dont le noble et pur amour avait tou-
jours été fidèle au vœu que je lui avais juré
dans le mariage, pour s'abaisser jusqu'à un
misérable, dont les avantages et les qualités
42 HAMLET
naturelles n'étaient rien en comparaison des
miennes ! Mais comme la vertu ne succom-
bera jamais, quand la débauche viendrait la
tenter sous une forme cél ste, de même la
débauche, fût-elle associée à un ange éblouis-
sant de beauté, profanerait sa couche céleste
et se rassasierait d'opprobre. Mais (en s'inter-
rompant) il me semble déjà que ie respire l'air
frais du matin : abrégeons..... Endormi dans
mon jardin, c'était ma coutume journalière
dans l'après-dîner, au milieu d'un sommeil
sans défiance, ton oncle me surprit ; muni
d'une fiole de poison, il versa dans l'entrée de
mon oreille cette contagieuse liqueur : cette
liqueur est si ennemie du sang de l'homme,
que subtile comme le vif- argent, elle court
et s'insinue dans tous les canaux, toutes les
veines du corps , et par une active énergie,
elle épaissit et glace le sang le plus pur et le
plus délié, ce fut ainsi qu'elle glaça le mien ;
c'est ainsi que je fus en dormant dépouillé,
par la main d'un frère, de la vie, de la cou-
ronne et de mon épouse, et enlevé du monde
dans l'effervescence de mes péchés flagrants,
sans les grâces du ciel, sans les derniers se-
cours de la religion, sans les prières implo-
rées par la cloche des mourants, sans compte
rendu au juge suprême, et envoyé devant lui
avec toutes mes fautes accumulées sur ma
tête ! -Oh! horrible, horrible ! - Si le sen-
timent de la nature vit en toi, ne le souffre
pas que la couche royale du Danemark ne
soit pas le lit de la débauche et de l'affreux
inceste. Mais , par quelque moyen que tu pour-
suives cet acte, ne souille point ton cœur, et
que ton âme ne machine aucune trame con-
tre ta mère. Abandonne-la au ciel ; laisse aux
poignantes épines qui logent dans son sein
le soin de la châtier et de la punir ; adieu,
en un seul mot. Le ver luisant m'annonce
ACTE I, SCÈNE V 43
que le matin est proche, et déjà l'éclat de
ses feux sans chaleur commence à pâlir.
Adieu, adieu, adicu : souviens-toi de moi.
(Le spectre disparait.)
HAMLET.
O vous tous, légions des cieux ! O terre !
Qui encore associerai-je à vous ?... L'enfer?
O mon cœur, arrête. - Et vous, muscles
de mon corps, ne vieillissez pas en un instant;
affermissez- moi, soutenez mon poids sur la
terre . Me souvenir de toi ! --- Oui, ombre
chère, tant qu'il y aura de la mémoire sur ce
globe criminel. - Me souvenir de toi ! - Oui,
et du dépôt de ma mémoire je veux effacer
tous ces frivoles et insensés souvenirs, toutes
les maximes des livres, tous les vestiges,
toutes les impressions du passé, que la jeu-
nesse et l'observation y avaient tracées , et
ton ordre seul vivra dans le registre de mes
pensées, pur et dégagé de tout ce vil alliage.
Oui, j'en atteste le ciel ! O femme perni-
cieuse ! O scelerat, caressant et maudit scé-
lérat ! Mes tablettes . Il est à propos que
j'y écrive, qu'un homme peut flatter, sourire
et être un scélérat . (Il écrit.) Au moins je suis
sûr que cet homme peut se trouver en Dane-
mark... Qui, mon oncle, te voilà ici . Main-
tenant à la parole que je veux retenir ; la
voici Adieu, adieu, souviens-toi de moi. Je l'ai
juré.
HORATIO et MARCELLUS paraissent, cherchant
au loin et appelant.
HORATIO.
Seigneur, seigneur !
MARCELLUS.
Prince Hamlet !
44 HAMLET
HORATIO.
Que le ciel le protége !
MARCELLUS.
Qu'il le protége !
HORATIO.
Holà, holà, mon prince !
HAMLET, répondant .
Holà, holà ! viens , ami, viens .
MARCELLUS.
Eh bien ! mon noble seigneur ?
HORATIO.
Seigneur , quelles nouvelles ?
HAMLET.
Oh ! les plus étranges !
HORATIO.
Digne seigneur, dites-nous ..
HAMLET.
Non, vous les rediriez .
HORATIO.
Non, pas moi, seigneur ; par le ciel !
MARCELLUS .
Ni moi, seigneur.
HAMLET, suivant l'idée dont il est plein.
Comment dites-vous donc, que le cœur de
l'homme eût pu le penser ?... Mais vous gar-
derez le secrêt?
TOUS LES DEUX .
Oui, par le ciel, seigneur .
HAMLET.
Il n'y eut jamais de scélérat vivant dans
tout le Danemark... qui ne soit un scélé-
rat . !
ACTE I, SCÈNE V 45
HORATIO.
Il n'est pas besoin, seigneur, qu'un mort
revienne du tombeau pour nous apprendre
cette vérité.
HAMLET.
Oui, vous avez raison, vous avez raison ; et
sans vous détailler aucune circonstance' de
plus, je crois qu'il est à propos que nous
nous prenions la main, et que nous nous sé-
parions , vous, pour aller où vous appellent
vos affaires et vos penchants (car chacun a
ses affaires et ses penchants, quels qu'ils
soient) , et moi, pour aller faire mon triste
rôle j'irai prier.
ORATIO.
Ce ne sont là, seigneur, que des mots
vagues et sans suite.
HAMLET.
Je suis fâché qu'ils vous offensent : sincère-
ment, oui, du fond du cœur.
HORATIO .
Il n'y a point là d'offense, seigneur.
HAMLET, plein de ce qu'il a vu et appris.
Oh ! par le ciel, il y en a de l'offense, sei-
gneur, et beaucoup ! Quant à cette vision-là,
c'est une ombre vertueuse ; souffrez queje
vous en assure ; cela, je peux vous le dire....
Quant au désir que vous avez de savoir ce
dont il s'agit entre elle et moi, réprimez-le
autant que vous pourrez ; et maintenant, di-
gnes amis, comme vous êtes mes amis , des
hommes instruits et des guerriers, accordez-
moi une faible grâce .
HORATIO.
Quelle est-elle, seigneur ?
46 HAMLET
HAMLET.
De ne jamais révéler ce que vous avez vu
cette nuit.
TOUS DEUX .
Seigneur, jamais .
HAMLET.
Oui, mais jurez-le .
HORATIO.
Par l'honneur, seigneur, jamais moi .
MARCELLUS .
Ni moi, seigneur, je le jure par l'hon:
neur.
HAMLET, tirant son épée.
Jurez sur mon épée.
MARCELLUS .
Nous l'avons déjà juré, seigneur .
HAMLET.
Oui, sur mon épée, oui .
LE SPECTRE, du fond de la terre, pousse une voix
lugubre, et crie .
Jurez.
HAMLET .
Ah! ah ! étranger, parles-tu ainsi ? Es-tula,
toi, ombre royale . Allons, vous l'entendez
sous la terre... Consentez à jurer.
HORATIO.
Proposez le serment, seigneur.
HAMLET .
De ne jamais parler de ce que vous avez
vu ; jurez sur mon épée .
LE SPECTRE crie d'un autre endroit sous terre.
Jurez.
ACTE I , SCÈNE ▼ 47
HAMLET.
Qu'ici et partout... Allons ; changeons de
place approchez ici, honnêtés amis, et po-
sez vos mains sur mon épée . Ne jamais par-
ler de ce que vous avez entendu ; jurez-le
sur mon épée.
LE SPECTRE crie d'un autre endroit encore.
Jurez.
HAMLET .
Bien dit, invisible fantôme; comment peux-
tu creuser et voyager si rapidement sous
terre ! - · Changeons encore une fois de place,
mes amis.
HORATIO.
O lumière et ténèbres ! c'est un étrange pro-
dige !
HAMLET.
Tenez-le secret et caché, comme un étran-
ger sous votre toit. - Il y a plus de choses
dans le ciel et sur la terre, Horatio, qu'on ne
l'imagine dans les rêves de votre philosophie.
Mais venez . - Ici, comme auparavant, que
jamais (et qu'à cette condition le ciel vous
protége), de quelque étrange ou bizarre ma-
nière que je me conduise, comme peut- être
je pourrai dans la suite trouver à propos d'af-
fecter une disposition bizarre ; qu'en pareille
circonstance, me voyant dans cet état, vous,
jamais les bras ainsi croisés, ou secouant la
tête, ou prononçant quelque phrase équivo-
que, comme — nõus savons,― ou, nous pourrions,
si nous voulions, — ou, si nous avions envie de par-
ler, ou, il y a, il pourrait y avoir : rien d'am-
bigu qui puisse donner à entendre que vous
sachiez rien de moi . Jurez - le, et qu'alors la
grâce et la clémence du ciel vous secourent
dans votre besoin ! Jurez.
48 HAMLET, ACTE I, SCÈNE V
LE SPECTRE crie encore .
Jurez.
HAMLET.
Calme-toi, calme-toi, âme troublée . Ainsi,
honnêtes amis , je me recommande à vous du
fond du cœur ; et quelque impuissant que
soit l'infortuné Hamlet pour vous témoigner
son attachement et son amitié , Dieu voudra
que la récompense ne vous manque pas . Ren-
trons ensemble, et toujours le doigt sur les
lèvres, je vous prie. La nature est déplacée de
sa sphère. O désordre maudit, faut-il que je
sois né pour te réformer ! - Allons, partons
ensemble.
(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE .


ACTE DEUXIÈME

SCÈNE PREMIÈRE
La scène représente un appartement dans la maison
de Polonius.

POLONIUS, REYNOLDO.
POLONIUS.
Reynoldo, remettez-lui cet argent et ces
billets .
REYNOLDO.
Je le ferai, seigneur.
POLONIUS.
Bon Reynoldo, avant de l'aller visiter lui-
même, vous ferez un chef-d'œuvre de pru-
dence , de commencer par faire une enquête
sur sa conduite.
REYNOLDO .
C'est bien mon intention, seigneur.
POLONIUS.
Oh! sagement pensé, très-sagement ; voyez-
vous bien, informez-vous d'abord quels sont
les Danois qui sont à Paris , où et comment
ils vivent; quelle est leur dépense, leur so-
ciété ; quels sont leurs rendez- vous. Et lors-
que par ces alentours, par ces informations,
qui ne sont qu'un préliminaire pour aller au
but , vous aurez appris qu'ils connaissent
mon fils, allez droit au fait ; qu'il devienne
50 HAMLET
alors lui-même le principal objet de vos ques-
tions ; faites comme s'il ne vous était pas in-
connú; dites : Je connais son père , ses amis ; je
le connais lui-même un peu. Entendez-vous
bien, Reynoldo ?
REYNOLDO.
Oh! très-bien, seigneur.
POLONIUS.
Oui, je le connais lui- même un peu. Vous
pouvez ajouter : Pas très-particulièrement ;
mais, si c'est celui que je veux dire, ce n'est qu'un
jeune écervelé, enclin à tel ou tel vice ; et alors
mettez sur son compte tout ce qu'il vous
plaira d'inventer ; mais, prenez bien garde,
n'allez pas lui supposer de ces vices honteux
qui pourraient le déshonorer ; prenez-y bien
garde au moins; parlez seulement de quelques
écarts, de quelques étourderies , telles qu'il
en échappe aux jeunes gens.
REYNOLDO .
Par exemple, le jeu , seigneur ?
POLONIUS.
Oui, le jeu, le vin, l'escrime, les jurements,
le tapage, et les femmes notées ; vous pouvez
aller jusque-là.
REYNOLDO.
Mais, seigneur, il y a là de quoi le désho-
norer.
POLONIUS .
Point du tout ; cela dépend de la tournure
que vous donnerez à votre imputation ; n'al-
lez pas le charger de ces vices trop scanda-
leux, ne dites pas qu'il est entièrement aban-
donné à la débauche; ce n'est pas cela que
j'entends , non; mais touchez ces défauts
adroitement, de manière qu'on ne puisse les
ACTE II, SCÈNE I 51
attribuer qu'à un excès de pétulance, à la
fougue du jeune âge, à l'effervescence d'un
sang trop bouillant.
REYNOLDO.
Mais, seigneur...
POLONIUS, d'un air fin.
Ah ! vous voudriez savoir pour quel but
vous devez agir ainsi ? N'est-ce pas ?
REYNOLDO.
Qui, seigneur, je serais bien aise de le sa-
voir.
POLONIUS..
Eh, mais, le voici mon but ; et je pense que
c'est y viser en homme d'esprit. En imputant
à mon fils ces légers écarts, qu'on peut nom-
mer des taches dans un bel ouvrage, vous
gagnez par vos questions l'esprit de celui
dont vous voulez sonder les sentiments . S'il
a reconnu les vices que j'ai nommés dans le
jeune homme en question, soyez sûr qu'il
finira avec vous par dire mon cher monsieur,
ou monsieur, ou mon ami, ou bien mon gentil-
homme, suivant le titre que prend une per-
sonne, en y joigant son nom et celui de son
pays.
REYNOLDO.
Fort bien, seigneur.
POLONIUS .
Ensuite, monsieur, il fait, il fait. Que
voulais-je donc dire ? Je voulais dire quelque
chose. Où en suis-je resté?
REYNOLDO.
Il finira par dire...
POLONIUS .
Ah ! oui, oui ; il finira donc par vous dire
52 HAMLET
ceci; oui , il finira par vous dire : « Je connais ce
jeune homme; je le vis hier, ou un autre jour,
avec tel ou tel ; et comme vous dites, lå il a
joué, ici il a fait une débauche ; ici il a eu
une querelle à la paume. Peut-être ajoutera-t-
il «Je l'ai vu entrer dans une maison peu
honnête, savoir un lieu de prostitution ; » et
autres choses semblables. Vous voyez bien
maintenant votre mensonge est un appât
pour surprendre et pêcher la vérité : c'est
ainsi que nous autres, qui avons de l'expé-
rience et du sens, nous savons par adresse,
par des détours, par des biais, parvenir à
notre but. Vous suivrez donc ces instructions
pour ce qui regarde mon fils ; vous m'enten-
dez bien, n'est-ce pas?
REYNOLDO .
Oui , seigneur.
POLONIUS.
Que le ciel vous conduise ! Allez en paix.
REYNOLDO .
Mon noble seigneur...
POLONIUS.
Observez par vous-même , en secret, ses
penchants.
REYNOLDO.
Oui, seigneur.
POLONIUS .
Et laissez-le aller son train.
REYNOLDO.
Il suffit, seigneur.
(Il sort.)
POLONIUS.
Adieu.
ACTE II, SCÈNE I 53

Entre OPHELIA.
POLONIUS .
Eh bien , qu'est - ce , Ophélia? Qu'y a-t-il
donc ?
OPHELIA .
Hélas ! seigneur, vous me voyez encore tout
effrayée.
POLONIUS .
De quoi? - · Au nom du ciel, parlez .
OPHELIA.
Seigneur, comme j'étais occupée à broder
dans mon appartement, le prince Hamlet, ses
vêtements tout ouverts en désordre , la tête
échevelée , les jambes demi-nues, pâle comme
son linge, ses genoux tremblants et se cho-
quant l'un contre l'autre, avec un œil sombre
et aussi hagard que s'il eût été une ombre
échappée des enfers, pour venir annoncer de
sinistres horreurs, voilà l'état où il s'est pré-
senté devant moi!
POLONIUS .
Une extravagance de l'amour ; ne le pen-
sez-vous pas ?
OPHÉLIA.
Je n'en sais rien ; mais, en vérité, je le
crains.
POLONIUS.
Et que vous a-t-il dit?
OPHÉLIA.
Il m'a saisi une main, qu'il a violemment
étreinte; puis, s'éloignant de la longueur de
son bras, et posant ainsi son autre main sur
son front, il fixe ses yeux sur mon visage, et
le parcourt comme s'il eût voulu le peindre .
54 HAMLET
Il est resté longtemps dans cette attitude.
Enfin, me secouant légèrement le bras, il
lève, puis baisse la tête par trois fois; il tire
du fond de son cœur un soupir si triste, si
plaintif, qu'il semblait que tout son corps
allait se briser et terminer sa vie ; alors il
m'a quittée ; et avançant, la tête détournée
en arrière sur son épaule, il semblait trouver
son chemin sans se servir de ses yeux; il a
passé la porte sans la voir et tenant toujours
son regard attaché sur moi.
POLONIUS.
Viens, viens avec moi ; je vais trouver le
roi. - Telle est l'extase où nous jette l'a--
mour l'amour, par sa violence, est toujours
fatal à lui-même ; il nous entraîne à des en-
treprises désespérées , plus qu'aucune des
passions qui,- sous le ciel, troublent notre fai-
ble nature. Je suis attristé de son état.
Ne lui auriez-vous point dit ces jours derniers
quelques paroles dures ?
OPHÉLIA.
Non, seigneur; je n'ai fait qu'éviter sa pré-
sence, comme vous me l'aviez ordonné, et re-
fuser ses lettres .
POLONIUS.
Et voilà ce qui l'aura jeté dans cette alié-
nation. Je suis fâché de n'avoir pas eu la
sagacité de mieux juger de ses sentiments ...
Je craignais que son amour ne fût un jeu
fatal pour toi . Malheureux soupçon ! il sem-
ble que ce soit le défaut de notre age de nous
égarer dans les conjectures, comme c'est le
défaut ordinaire de la jeunesse de manquer
de prévoyance. Viens, allons trouver le roi ;
il faut lui faire connaître ce secret. Il y au-
rait plus de péril à cacher son amour, que
ACTE II, SCÈNE II 55
je ne tolster idare de haine de sa part en le
révélants S
que mSGENE II
Dieu-STRAHO
Le théatre perpésentele palais du roi.
weifiws Hoer
LE ROI, LA REINE, ROSENCRANTZ,
GUILDENSTERN, SEIGNEURS, suite.
LE ROI.
Soyez les bienvenus, cher Rosencrantz, et
vous, Guildenstern ; outre le désir de vous
voir. le besoin pressant que j'ai de votre mi-
nistère m'engage à vous appeler près de
moi... Avez-vous ouï parler de la mêtamor-
phose d'Hamlet ? Je dis métamorphose, car,
ni dans son extérieur, ni dans son âme, il ne
ressemble plus en rien à ce qu'il était, Quelle
autre cause que la mort de son père a pu
troubler à ce point sa raison ? Je n'en puis
imaginer d'autre . Vous donc, qui avez été
élevés tous deux avec lui dès l'enfance, qui
êtes si intimement liés avec lui par les rap-
ports de l'âge et de l'humeur, je vous prie de
fixer pour quelque temps votre séjour ici à
notre cour. Votre société pourrait le rappeler
au goût des plaisirs. Saisissez toutes les oc-
casions de découvrir si c'est quelque affliction
qui le consume, dont la cause nous soit in-
connue, et à laquelle nous puissions apporter
quelqué remède.
LA REINE .
Dignes seigneurs, il a beaucoup parlé de
yous, et je suis persuadée qu'il n'y a pas deux
hommes sur la terre à qui il soit plus étroi-
tement, attaché. Daignez avoir là complai-
sance et nous faire l'amitié de rester avec
nous quelque temps, pour réaliser l'espérance
56 HAHLET104
que nous avons conçue à vobi arrivée. Le
prix que vous en recevrez répondra à ce que
vous devez attendre de la reconnaissance
d'un roi. anopir
[Link]
Vos Majestés ont uri suverain empire sur
nous; qu'elles ordonnent, au lieu de prier.
GUILDENSTER
Nous obéirons tous deux : nous consacrant
entièrement à votre service, nous mettons à
vos pieds nos personnes et notre zèle.
LE ROI.
Je vous rends grâces, Rosencrantz ; et à
vous aussi, honnête Guildenstern .
LA REINE.
Recevez aussi les miennes, honnêtes sei-
gneurs. - Je vous conjure d'aller à l'heure
même voir mon fils . Hélas ! il est bien changé!
Allez. Quelqu'un, conduisez ces seigneurs
au lieu où est Hamlet.
GUILDENSTERN.
Puisse le ciel lui rendre notre présence
utile, et nos soins agréables !
LA REINE.
Que le ciel vous écoute !
Rosencrantz, Guildenstern et quelques
hommes de la suite sortent.
Entre POLONIUS.
POLONIUS.
Seigneur, vos ambassadeurs sont revenus
de Norwége, joyeux et satisfaits.
LE ROI.
Vous avez toujours été le père des heureu-
ses nouvelles.
ACTE II , SCÈNE II 57
POLONIUS; avec l'air de s'applaudır.
N'est-ce pas, seigneur ? Je puis vous pro-
tester, mon bon et digne souverain, que mon
devoir ainsi que mon âme sont dévoués tous
deux à mon Dieu et à mon roi. - Je crois, ou
bien (mettant la main sur son front) cette tête
n'a plus, pour suivre la trace de la politique,
la sagacité qu'elle avait coutume d'avoir ; je
crois avoir découvert la cause de l'égare-
ment d'Hamlet.
LE ROI.
Oh ! appenez-nous-la ; je brûle de la con-
naître .
POLONIUS.
Donnez d'abord audience aux ambassa-
deurs. Ce que j'ai à vous apprendre sera
comme un dessert agréable à la fin d'un fes-
tin.
LE ROI.
Allez, faites vous-même les honneurs, et
introduisez-les. (Polonius sort. -· A la reine.) Ma
chère princesse, il dit qu'il a découvert la
cause et la source du mal qui afflige votre
fills .
LA REINE .
Pour moi , je n'en soupçonne point d'autre
que la mort de son père et notre mariage pré-
cipité.
LE ROI.
Fort bien ; nous saurons la sonder.
58 HAMLET
POLONIUS rentre avec VOLTIMÂND et COR-
NELIUS.
LE ROL
Salut, dignes amis . Parlez, Voltimand, que
vous a dit mon frère, le roi de Norwége ?
VOLTIMAND.
Il nous a chargés de répondre à vos com-
pliments et à vos salutations . Dès notre ar-
rivée en Norwége, il a donné ordre d'inter-
rompre les levées de soldats que faisait son
neveu, sous prétexte d'une expédition contre
la Pologne ; mais qu'après avoir mieux con-
sidéré les choses, il a découvert être vraiment
destinées contre Votre Majesté. Indigné qu'on
abusât ainsi de son âge et de ses infirmités,
il envoie signifier ses ordres à Fortinbras, qui,
touché des réprimandes du roi, se soumet et
lui jure de ne jamais porter les armes contre
Votre Majesté . Le vieux roi de Norwége ,
charmé de sa promesse , lui assigne trois
mille écus de revenu annuel, et l'autorise à
commander les troupes qu'il avait levées con-
tre les Polonais. Il vous prie de plus de lais
ser le passage libre au travers de vos Etats
à l'armée destinée pour cette expédition, sous
les conditions de sûreté qui sont portées dans
cet écrit.
(Il remet les dépêches au roi.)
LE ROI.
J'y consens volontiers : je lirai cet écrit
quand j'aurai le temps de l'examiner et de
songer à la réponse que je dois faire. En at-
tendant, je vous remercie de la peine que
vous avez prise avec tant de succès ; allez
yous reposer ; ce soir vous serez de món fes-
tin ; je vous reverrai avec joie.
(Voltimand et Cornélius sortent . )
ACTE II , SCÈNE II 189
POLONIUS.
Cette affaire est heureusement terminée.
Seigneur, et vous, madame, faire de longs rai-
sonnements pour savoir ce qu'exigent la ma-
jesté des rois, les droits des sujets ; pourquoi
le jour est le jour, la nuit la nuit, et le temps
le temps ; ce serait perdre inutilement le
jour, la nuit et le temps . Donc, puisque la
précision est l'âme de l'esprit, et que rien
n'est si ennuyeux que la circonlocution et la
périphrase , je serai court. Votre noble
fils est insensé . Je puis bien dire insensé, car
la folie, à la bien définir, qu'est-elle autre
chose que d'être fou de tout point ? Mais lais-
sons cela .
LA REINE .
Plus de choses et moins d'art dans votre
discours .
POLONIUS.
Je jure, madame, que je n'y mets aucun art..
Qu'il soit insensé ; c'est la vérité pure ; il
est très-vrai que cela est triste, et il est bien
triste que cela soit vrai. Quelle frivole anti-
thèse ! Mettons-la de côté ; car je ne veux
employer aucun art. - Ainsi, accordons qu'il
est insensé ; il reste maintenant à pénétrer la
cause de cet effet ; car cet effet, où plutôt ce
défaut, a une cause. Or, faites attention à ce
bienreste,
qui à ce qui reste à dire ; suivez-moi
: - J'ai une fille (je l'ai tandis qu'elle
m'appartient encore) qui, par u e suite de
son devoir et de l'obéissance qu'elle me doit,
remarquez bien, je vous prie, m'a donné cette
lettre ; maintenant résumez et concluez. (Po-
lonius ouvre la lettre et la lit. ) « A la céleste, à
l'idole de mon âme, à la nonpareille Ophélia. >>>
Voilà une mauvaise expression, une expres-
sion surannée : nonpareille, mauvaise expres--
60 HAMLET
sion ! Mais écoutez la suite : ces vers à son
beau sein d'albâtre .
LA REINE, l'interrompant.
Cette lettre lui est-elle adressée par Ham-
let ?
POLONIUS.
Daignez suspendre , madame ; je serai
exact.
(Il lit des vers.}
« Doutez que les astres soient de feu,
Doutez que le soleil se meuve,
Doutez que la vérité soit la vérité;
Mais jamais ne doutez que je vous aime.
« O ma chère Ophélia, ces vers aggravent
ma douleur ; je n'ai point l'art de faire valoir
mes soupirs ; mais que je vous aime , oh ! le
plus tendrement, croyez-en ,
« Ma très -belle et très- chère dame, votre
amant pour jamais, tant que cette masse
d'argile sera animée,
« HAMLET. Adieu . »
Ma fille m'a montré cette lettre par devoir
d'obéissance ; et de plus encore, elle m'a dé-
claré toutes les sollicitations qu'Hamlet lui a
faites, et toutes les circonstances du temps ,
de l'occasion, du lieu.
LE ROI.
Mais comment a-t-elle accueilli son amour?
POLONIUS.
Comment pensez-vous de moi ?
LE ROI.
Comme je pense d'un homme d'honneur et
de probité.
POLONIUS.
Je suis bien aise de vous prouver que je
ACTE II, SCÈNE II 61
suis tel. Mais que pourriez-vous penser, si,
lorsque j'ai vu son ardent amour prendre
l'essor (car je dois vous dire que je m'en suis
bien aperçu même avant que ma fille me
l'eût dit), que pourriez-vous penser, et que
penserait la reine qui m'entend, si j'avais
connivé avec cette passion ; si je l'avais en-
couragée par mon silence ; si j'étais resté
tranquille spectateur de cet amour ; qu'au-
riez-vous pensé de moi ? Non, non, j'ai été
droit au fait, et j'ai moralisé ainsi la jeune
demoiselle : Le seigneur Hamlet est un prince
trop au-dessus de ta sphère ; cette affaire ne
peut réussir. Je lui ai ensuite donné des do-
cuments comme elle devait se renfermer
sous la clef et s'abstenir de recevoir ni let-
tres ni présents. Ma fille a bien fait son pro-
fit de mes avis ; et pour abréger l'histoire, le
prince, qui s'est vu rebuté, est tombé dans la
tristesse, de la tristesse dans le dégoût pour
tous les aliments , du dégoût dans l'insomnie,
de l'insomnie dans la langueur, de la lan-
gueur daus la faiblesse de tête, et enfin par
cette progression, dans ce délire qui le fait
extravaguer maintenant et qui nous attriste
tous.
LE ROI.
Croyez-vous que la chose soit arrivée ainsi?
LA REINE .
Cela est assez vraisemblable.
POLONIUS , avec complaisance .
Y a-t-il jamais eu un temps , je voudrais
bien le savoir, où j'aie positivement assuré,
la chose est ainsi, et où elle ait été autre-
ment ?
LE ROI.
En effet, je ne me le rappelle pas.
62 HAMLET
POLONIUS , montrant sa tête.
Je vous l'offre, si cela n'est pas comme je s
vous le dis. Pour peu que les circonstances d
me favorisent, je découvrirai où se cache la s
vérité ; oui, fút-elle cachée dans le centre de
la terre .
LE ROI.
Et comment pousser plus loin nos recher-
ches?
POLONIUS.
Vous savez que le prince se promène sou
vent quatre heures entières dans cette gale
rie.
LA REINE .
Qui, il est vrai.
POLONIUS .
Eh bien au moment où il y sera, je veux
laisser ma fille s'échapper sur sa trace. Ca-
chons-nous alors, vous et moi , derrière la ta-
pisserie ; observons bien leur entrevue. S'il
ne l'aime pas, si l'amour n'est pas la cause de
son mal, que je ne sois plus une des colonnes
de votre Etat ; que je perde tout ce que je
possède ; envoyez-moi dans une ferme guider
la charrue.
LE ROI.
Nous tenterons cette idée.

HAMLET entre en lisant.


LA REINE .
Mais regardez, regardez, quelle vue affli-
geante ! Le pauvre malheureux vient en li-
sant.
POLONIUS .
Allez-vous-en, je vous en conjure, tous deux;
ACTE II , SCÈNE II 63
éloignez-vous ; je vais l'aborder à l'instant.
Laissez-moi me satisfaire. (Le roi et la reine
me sortent. A Haml t. ) Seigneur , permettez-moi
de vous demander comment se pprte le noble
Ch seigneur Hamlet ?
HAMLET.
Fort bien, Dieu merci.
POLONIUS.
Me connaissez-чous, seigneur?
HAMLET.
Qui, très-bien ; vous êtes un artisan.
POLONIUS.
Moi, seigneur ?
HAMLET.
Eh bien, je voudrais que vous fussiez un
aussi honnête homme.
78 POLONIUS .
Honnête, seigneur ?
HAMLET.
Oui, ami, être honnête de la manière dont
le monde va, c'est être choisi sur dix mille
hommes .
POLONIUS .
Cela est vrai , seigneur .
HAMLET.
Car, si le soleil engendre des insectes dans
un chien mort, et que tout dieu qu'il est, il
répande ses rayons bienfaisants sur un ca-
davre infect……. Avez-vous une fille ?
POLONIUS..
J'en ai une, seigneur .
HAMLET ..
Ne la laissez point se promener au grand
64 HAMLET
jour. Concevoir est une bénédiction du ciel ,'
mais non pas dans le sens que votre fille
pourrait concevoir. Ainsi, prenez-y garde.
POLONIUS .
Que voulez-vous dire par là, seigneur ? (A
part.) Toujours l'idée attachée à ma fille .
Cependant il ne m'a pas reconnu d'abord : il
disait que j'étais un artisan. Il a l'esprit bien
aliéné. -- Et moi-même, dans ma jeunesse,
l'amour m'a fait souffrir d'étranges tourments,
à peu près comme les siens. Il faut que je lui
parle encore. Que lisez-vous, seigneur ?
HAMLET .
Des mots, des mots, des mots.
POLONIUS .
De quoi s'agit-il, seigneur ?
HAMLET.
Entre qui?
POLONIUS .
Je vous demande de quoi il s'agit dans le
livre que vous lisez .
HAMLET .
Des calomnies contre la vieillesse ! Ce mé-
chant et satirique auteur y dit que les vieil-
lards ont la barbe grise ; que leur visage est
ridé ; que leurs yeux distillent un ambre
épais comme le prunier distille sa gomme;
qu'ils ont très-peu de cervelle et les fibres af-
faiblies ; quoique je le sache par mon expé-
rience, et que je le croie aussi fermement
qu'on le peut croire, cependant je regarde de
pareils écrits comme peu honnêtes ; car vous-
même, seigneur, vous deviendrez aussi vieux
que moi, quand même vous reviendriez en
rétrogradant dans la vie.
ACTE II , SCÈNE II 65
POLONIUS, à part.
! Quoiqu'un tel discours soit d'un insensé,
cependant il y a encore de la méthode. (Haut.)
Seigneur, voudriez-vous sortir de cet air, et
venir ?...
HAMLET.
Où? dans ma tombe ?
POLONIUS .
En effet, ce serait sortir de l'air pour ja-
mais . (A part.) Que de génie souvent dans ses
réponses bonheur que rencontre quelquefois
la folie, tandis que la raison la plus saine ne
pourrait pas accoucher de saillies aussi heu-
reuses ! Je vais le laisser, et de ce pas al-
ler arranger à l'instant l'entrevue de ma fille
avec lui. (Haut. ) Respectable seigneur, je vais
prendre très-humblement congé de vous .
HAMLET .
Monsieur, vous ne pouvez me rien prendre
que j'abandonne plus volontiers, si ce n'est
ma vie.
POLONIUS .
Une heureuse santé, seigneur !
(Polonius sort.)
HAMLET .
Quels gens ennuyeux que ces vieillards in-
sensés !

ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN entrent.


POLONIUS .
Vous venez chercher le prince Hamlet ? Le
voici.
ROSENCRANTZ .
Dieu vous garde , seigneur.
MAMLET.
66 HAMLET
GUILDENSTERN.
Très-honoré seigneur.
ROSENCRANTZ.
n très-cher prince.
HAMLET .
Mes dignes, mes fidèles amis ! Comment
vous portez-vous, Guildenstern, et vous, Ro-
sencrantz ? Honnêtes jeunes gens, comment
menez-vous la vie?
ROSENCRANTZ.
Enfants vulgaires de la fortune, nous n'a-
vons ni à nous louer, ni à nous plaindre
d'elle.
GUILDENSTERN.
Heureux, en ce que nous ne sommes pas
trop heureux ; sur l'échelle de la fortune, et
non pas sur son trône.
HAMLET .
Ni sous ses pieds, au dernier échelon?
ROSENCRANTZ .
Ni l'un ni l'autre, seigneur.
HAMLET .
Oui, vers le milieu , à la hauteur de sa cein-
ture ; c'est là le centre de ses faveurs .
GUILDENSTERN .
Qui, vraiment, de ses faveurs les plus se-
crètes.
HAMLET.
Oui, les plus secrètes : oh ! bien dit ; c'est
une prostituée. Quelles nouvelles ?
ROSENCRANTZ.
Aucune, seigneur, sinon que le monde est
devenu sage.
ACTE II , SCÈNE II 67
HAMLET.
Le jour du jugement n'est donc pas loin;
mais votre nouvelle n'est pas vraie. Souf-
frez que je vous questionne plus particulière-
ment, mes bons amis ; qu'avez-vous fait à la
fortune, pour qu'elle vous envoie ici, e pri-
son?
GUILDENSTERN.
En prison, seigneur ?
HAMLET.
Le Danemark est une prison.
ROSENCRANTZ.
Le monde en est donc une?
HAMLET.
Et une vaste prison où l'on trouve des fers,
des cachots ; un des plus tristes, c'est le Da-
nemark.
ROSENCRANTZ .
Nous ne pensons pas cela, seigneur.
HAMLET .
Il n'est donc pas une prison pour vous; car
rien n'est ni bien ni mal que par notre ima-
gination ; mais c'est une prison pour moi.
ROSENCRANTZ .
C'est donc votre ambition qui vous le fait
paraître tel ; il est trop étroit pour l'étendue
de votre âme.
HAMLET.
Ah! Dieu ! je pourrais être renfermé dans
l'écorce d'un arbre, et me croire monarque
d'un espace immense, si je n'étais pas trou-
blé par des souges funestes.
GUILDENSTERN.
Eh ! ces songes, en effet, sont l'ambition
68 HAMLET
car toute la substance dont se repaît l'ambi-
tieux n'est que l'ombre d'un songe.
HAMLET.
Un songe n'est lui-même qu'une ombre.
GUILDENSTERN .
Sans doute, et j'estime l'ambition si vaine
et si légère, que je ne la regarde que comme
l'ombre d'une ombre.
HAMLET .
Ainsi nos mendiants sont des corps, et les
rois et nos gigantesques héros ne sont tous
que leur ombre. (Se frappant le front.) Pas-
serons-nous dans le palais ? Car, de bonne foi,
je ne suis point en état de raisonner.
ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN.
Nous vous accompagnerons , seigneur.
HAMLET.
Point de cela. Je ne veux point vous mettre
au niveau de mes autres suivants ; car, à
vous parler en honnête homme, j'en ai de
terribles autour de moi..... Mais parlez-moi
avec la franchise de l'amitié : que venez-vous
faire à Elseneur ?
ROSENCRANTZ.
Vous voir, seigneur, nous n'avons pas d'au-
tre motif.
HAMLET.
O malheureux que je suis ! je suis pauvre
même en remerciments ; mais recevez tou-
jours les miens, quoiqu'en vérité, mes amis,
si peu chers qu'ils soient estimés, ils le seront
toujours trop. N'avez-vous point été mandés?
Est- ce votre propre inclination qui vous
amène ? Est-ce une visite libre ? Agissez fran
chement avec moi. Allons, dites- moi ; parlez
ACTE II, SCÈNE JI 89
GUILDENSTERN.
Que pouvons-nous dire , seigneur ?
HAMLET.
Tout, mais qu'il réponde à ma question.
Vous avez été mandés, j'en vois l'aveu dans
vos yeux, et vous n'avez pas assez d'artifice
pour le dissimuler. Je sais que vous avez été
mandés par ce bon roi et par la reine .
ROSENCRANTZ.
Et à quel dessein, seigneur?
HAMLET.
Oh! c'est ce qu'il faut que vous m'appre-
niez. Mais je vous conjure par tous les droits
de l'amitié, par la conformité de nos âges,
par tous les devoirs d'un attachement invio-
fable, enfin par les nœuds les plus chers
qu'on puisse attester, d'être francs et droits
avec moi : dites si vous avez été mandés ou
non.
ROSENCRANTZ, se tournant vers Guildenstern .
Que dites-vous à cela ?
HAMLET.
J'en ai déjà l'aveu dans vos yeux. Si vous
m'aimez, qu'ils ne se rétractent point.
GUILDENSTERN.
Eh bien, seigneur, il est vrai , nous avons
été mandés .
HAMLET .
Je veux vous dire, moi, dans quelle vue
par là je préviendrai la confidence que vous
me feriez, et le secret que vous devez au roi
et à la reine ne recevra pas la plus légère
atteinte. - Depuis quelque temps j'ai perdu,
je ne sais comment, toute ma gaîté ; j'ai né-
gligé tous mes exércices ; et en vérité mon
70 HAMLET
1 humeur est devenue si mélancolique, que la
terre, cette machine admirable, ne me paraît
plus qu'un promontoire stérile ; que le firma-
ment, ce dais magnifique étendu sur nos
têtes, cette voûte majestueuse parsemée d'é-
toiles brillantes ... eh bien ! tout cela ne me
parait plus qu'un réceptacle hideux de va-
peurs pestilentielles. Quel chef- d'œuvre que
l'homme ! Qu'il est noble par sa raison, infini
dans ses facultés ! Quelle expression admi-
rable et touchante dans sa figure et dans son
geste ! Un ange quand il agit ; presque égal
à Dieu quand il pense ! Le bel ornement du
monde, le monarque des animaux ! Et cepen-
dant pour moi qu'est- ce que cette subtile
essence de la poussière ? L'homme n'a plus
de charmes pour moi..... ni la femme non
plus, quoiqu'à votre sourire vous paraissiez
soupçonner le contraire .
ROSENCRANTZ.
Seigneur, cette frivolité n'était point dans
ma pensée .
HAMLET.
Et pourquoi donc avez-vous ri , quand
j'ai dit : l'homme n'a plus de charmes pour
moi?
ROSENCRANTZ.
Je pensais que si l'homme n'a plus de char-
mes pour vous, les comédiens n'auront pas
de vous un accueil bien favorable. Nous les
avons rencontrés qui venaient offrir leurs
services à Votre Altesse.
HAMLET.
Celui qui joue les rôles de roi sera le bien-
venu. Sa Majesté recevra un tribut de moi.
L'aventureux chevalier pourra faire briller le
fleuret et le bouclier. L'amant ne soupirera
ACTE II, SCÈNE II 71
pas gratis ; le fou achèvera son personnage
en paix, et l'amoureuse découvrira ses senti-
ments en pleine liberté , ou la pause éner-
gique des vers interrompus parlera pour elle.
Hé, qui sont ces comédiens ?
ROSENCRANTZ .
Ceux-là mêmes que vous preniez tant de
plaisir à entendre ; ce sont les acteurs de la
ville où nous étions ensemble.
HAMLET .
Et pourquoi sont-ils errants ? Ils devraient
se fixer; ils y gagneraient du côté de la gloire
et du côté du profit.
ROSENCRANTZ.
Je crois que les derniers règlements les en
ont empêchés.
HAMLET .
Sont-ils toujours aussi estimés qu'ils l'é-
taient pendant mon séjour dans cette ville ?
ROSENCRANTZ.
Non, vraiment ; il s'en faut bien, seigneur.
HAMLET.
Et pourquoi cela ? Ont-ils dégénéré ?
ROSENCRANTZ.
Non ; ils ont toujours eu soin d'aller d'un
pas égal, de se soutenir sur le même ton.
Mais, seigneur, nous avons ici une troupe
d'enfants, jeune et faibles étourneaux , qui,
par leur déclamation ampoulée dans l'endroit
le plus simple de la pièce, sont claqués à
toute outrance . Eux seuls sont courus, et ils
ont pris tant de soin à dénigrer les comédiens
ordinaires (car c'est ainsi qu'ils appellent les
autres), que quantité de nos plus braves che-
valiers, effrayés de la plume de leurs scribes ,
n'osent plus aller aux autres théâtres.
72 HAMLET
HAMLET.
Cela n'est pas surprenant. Voyez mon oncle,
le roi de Danemark : ceux qui, pendant la
vie de mon père, se moquaient de lui, don-
nent à présent vingt, quarante, cinquante,
même cênt ducats pour avoir son portrait en
miniature. Il y a là-dedans quelque chose
qui passe le naturel ; si la philosophie pouvait
le découvrir.
(Une symphonie , qui annonce l'arrivée des
comédiens.)
GUILDENSTERN.
Ce sont les comédiens qui se présentent.
HAMLET .
Seigneurs , vous êtes les bienvenus à Else-
neur, venez ; donnez-moi la main. Les signes
ordinaires d'un bon accueil sont les compli-
ments et la cérémonie . Souffrez que je vous
traite sur ce ton, de crainte que mes égards
pour les comédiens (que je suis obligé, je
vous en préviens , de bien accueillir en appa-
rence) ne paraissent un accueil plus soigneux
que celui que je vous fais. Vous êtes les bien-
venus. Mais, mon oncle, qui est mon père, et
ma mère, qui est ma tanfe, sont bien déçus !
GUILDENSTERN.
En quoi, seigneur ?
HAMLET.
Je ne suis fou qu'au quart du compas ; il
est un rhumb de vent où je sais distinguer
un vautour d'un héron.
POLONIUS entre.

Salut, honnêtes gens.


HAMLET.
Guildenstern, et vous aussi, Rosencrantz,
ACTE II, SCÈNE II 73
'écoutez tous deux à l'oreille : voyez-vous ce
grand enfant, ce Polonius ? Il n'est pas en-
core sorti des langes.
ROSENCRANTZ.
Peut-être y est-il rentré ; car on dit qu'un
vieillard redevient enfant .
HAMLET.
Je vous prédis une chose, c'est qu'il vient
me parler des comédiens ; vous allez voir. —
Vous avez raison, monsieur, car la chose
était ainsi lundi matin.
POLONIUS .
Seigneur, j'ai des nouvelles à vous appren-
dre.
HAMLET .
Seigneur, j'ai des nouvelles à vous appren-
dre. Quand Roscius était acteur à Rome.
POLONIUS .
Les comédiens viennent d'arriver ici, sei-
gneur.
HAMLET .
Faux bruit, faux bruit.
POLONIUS.
Sur mon honneur.
HAMLET .
Chaque acteur est donc venu sur son
âne?
POLONIUS .
Les meilleurs acteurs du monde ; pour la
tragédie , la comédie , la pastorale , pièce
comico-pastorale, histórico-pastorale, scène
sans division, ou poëme sans fin ! Senèque ne
peut être trop fort, ni Plaute trop gai pour
eux. En fait d'esprit et de comique, après eux
il faut tirer l'échelle.
74
* HAMLET
HAMLET.
O Jephté, juge d'Israël, quel trésor tu pose
sèdes !
POLONIUS.
Et quel trésor possédait-il, seigneur ?
HAMLET .
Une fille d'une beauté rare, et rien de plus.
Il l'aimait au delà de ce qu'on peut aimer.
POLONIUS, à part.
Toujours l'idée sur ma fille.
HAMLET .
N'ai-je pas raison, vieux Jephté?
POLONIUS.
Si vous m'appelez Jephté, seigneur, j'ai en
effet une fille que j'aime au delà de ce qu'on
peut aimer .
HAMLET.
Oh! ce n'est pas là ce qui suit.
POLONIUS.
Quelle est donc la suite ?
HAMLET.
Mais, c'est ceci, je crois :
Et ce que nous appelons sort
Est ce que Dieu veut :
Et tout arrive
Comme il doit arriver.
Lisez la première ligne d'une ancienne ro-
mance, vous en saurez davantage. ( Voyant les
comédiens.) Voici ceux qui me suppléeront.
Quatre ou cinq COMÉDIENS entrent.
HAMLET.
Les bienvenus, amis ! Je suis ravi de vous
voir en bonne santé : les bienvenus , mes
ACTE II, SCÈNE II 75
amis ! Oh! oh! vieux camarade, ton visage a
bien allongé depuis que je ne t'ai vu. Viens-
tu en Danemark pour me vieillir? Et vous
jeune fille, belle maîtresse pardieu ! depuis
que je ne vous ai vue, vous êtes plus près du
ciel d'une palme. Dieu veuille que votre voix
se soutienne et n'aille pas se trahir tout à
coup, comme une pièce d'or faux dans le
creuset. Amis , vous êtes les bienvenus :
nous allons à notre but comme les faucon-
niers, nous volons au premier objet que nous
voyons : donnez-nous un échantillon de votre
talent; allons, un discours bien pathétique.
LE PREMIER COMÉDIEN.
Lequel, seigneur ?
HAMLET .
Une fois je t'en ai entendu déclamer un,
mais qui n'a jamais été joué sur le théâtre;
ou s'il l'a été, il ne l'a été qu'une seule fois ;
car, je m'en souviens, la pièce ne plaisait pas
à la multitude ; c'était un mets qui n'é-
tait pas du goût de tout le monde ; mais
c'était une pièce excellente ! J'en jugeai
ainsi, comme quelques autres, dont le juge-
ment planait fort au-dessus du mien en ce
genre ; des scènes bien filées, écrites avec
autant de décence que d'art. Je me rappelle
qu'un homme disait qu'il n'y avait dans les
vers aucun sel pour assaisonner le sujet ;
que les phrases étaient vides de sens, et
qu'elles n'annonçaient aucun goût dans l'au-
teur, à qui il n'accordait que le mérite de la
méthode. Il y avait surtout dans cette pièce
un passage que j'aimais ; c'était le récit d'E
née à Didon, et particulièrement lorsqu'il lui
raconte l'histoire du meurtre de Priam . S'il
vit encore dans votre mémoire commencez à
ce vers... Attendez, attendez ; laissez-moi me
76 HAMLET
rappeler. L« e féroce Pyrrhus , semblable à un
tigre d'Hyrcanie .,. ! » Ce n'est pas cela, le
morceau commence par Pyrrhus .
« Le féroce Pyrrhus qui, revêtu d'armes
noires comme ses projets, ressemblait à la
nuit, quand il gisait couché dans les flancs du
colosse fatal, a changé son teint noir et ef-
frayant ; son visage est marqué d'un blason
plus effroyable encore. Depuis la tête jus-
qu'aux pieds, il est couleur de pourpre ; son
armure est hideusement teinte du sang des
pères, des mères, des filles et des fils devenus
la proie des flammes , dont la lueur infer-
nale sert à la barbarie des lâches meurtriers .
Le monstre tout couvert d'un sang livide et
figé, la rage dans l'âme, et les yeux étince-
lants comme des escarboucles, l'affreux Pyr-
rhus cherche le vénérable Priam . >>
POLONIUS , à Hamlet.
Seigneur, par mon âme, voilà qui est bien
déclamé, avec l'accent de la chose , avec
goût!
LE COMÉDIEN continue.
<< Bientôt il s'offre à ses yeux, soulevant
contre les Grecs une débile main ; son anti-
que épée se refuse à son bras énervé , que son
poids entraîne ; elle retombe et reste immo-
bile. Pyrrhus marche à un combat inégal.
Dans sa rage, il s'avance vers Priam, frap-
pant l'air de ses coups. La seule agitation de
l'air que fait siffler son épée. renverse le fai-
ble vieillard : alors l'insensible Ilion sembla
ressentir ce coup fatal ; elle tombe avec son
roi, et ses toits embrasés s'écroulent sur
ses fondements . L'horrible fracas de ses
ruines frappe l'oreille de Pyrrhus et enchaîne
son bras suspendu. Voyez so glaive, prêt
à tomber sur la tête blanchie du vieux mo-
narque, paraît arrêté dans l'air mblable à
ACTE II, SCÈNE II 77
'un tyran en peinture, Pyrrhus, sans projet et
sans volonté, reste immobile et dans l'inac-
tion.
<< Mais comme on voit le calme succéder à
la tempête , lorsqu'un vaste silence règne
dans les cieux ; que les nuages restent im-
mobiles ; que les vents se taisent, que leur
rage est apaisée, et que le globe de la terre
est devenu silencieux comme la mort; et
tout à coup le tonnerre déchirer de nouveau
les nuages et les échos de la terre ; tel est
Pyrrhus ; après une pause, sa fureur se ra-
nime; il reprend le cours de ses vengeances .
Jamais les marteaux des Cyclopes ne tombè-
rent avec moins de remords et de pitié sur
l'airain, dont ils forgent l'armure éternelle de
Mars, que l'épée sanglante de Pyrrhus sur le
front de Priam . O Fortune ! déesse prostituée,
sois anéantie !... O dieux, conjurez tous en-
semble contre elle, et déposez-la de sa puis-
sance. Détruisez les rayons de sa roue, et que
son cercle roule du sommet du ciel au fond
du Tartare. >>
POLONIUS.
Ah ! ceci est trop long.
HAMLET, à Polonius.
Le barbier en pourrait dire autant de votre
barbe. (Aux comédiens. ) Continuez , je vous prie:
il lui faut des danses, ou quelques rondes
licencieuses , ou bien il s'endort. Continuez,
venez à Hécube maintenant.
LE COMÉDIEN continue.
<< Mais, hélas ! si vous eussiez vu la reine
affublée d'un voile grossier. »
HAMLET.
Lareine fublée?
78 HAMLET
POLONIUS.
Bon, bon; la reine affublée, bonne expression.
LE COMÉDIEN, continuant.
« Les pieds nus, errant à travers les flam-
mes que ses flots de larmes menaçaient d'é-
teindre ; de misérables lambeaux sur cette
tête qué naguère ornait le diadême, et au-
tour de ses flancs exténués une vile couver-
ture saisie au hasard au milieu des alarmes de
la peur si vous l'eussiez vue, votre langue
aurait vomi contre la Fortune les invectives
les plus amères , et lui aurait reproché sa
cruelle trahison. Si les dieux eux-mêmes
l'eussent considérée dans cet état déplorable ;
quand elle vit Pyrrhus insultant inhumaine-
ment au corps sanglant de son époux, et
déchirant son cadavre avec son épée ; ou ils
sont insensibles aux misères des mortels, ou
l'éclat soudain de ses cris lamentables aurait
attendri jusqu'aux larmes tous les astres du
ciel, et fait éprouver aux impassibles immor-
tels les passions de l'homme. >»
POLONIUS.
Voyez s'il n'a pas changé de couleur, si ses
yeux ne sont pas gros de larmes. (Au comé-
dien.) Arrête, je te prie .
HAMLET, au comédien .
C'est assez vous achèverez ce soir. (4 Po-
lontus.) Seigneur, ayez soin de les bien éta-
blir entendez-vous ? Qu'ils soient bien trai-
tés. Ces hommes sont un abrégé de l'histoire
de tous les temps ; il vaudrait mieux pour
yous avoir une mauvaise épitaphe àprès vo-
tre mort, que d'être diffamé par eux pendant
votre vie.
POLONIUS .
Seigneur,
méritent. ils seront traités comme ils le
ACTE II , SCÈNE II 79
HAMLET.
Oh ! je vous prie, beaucoup mieux ; car, si
vous traitez chaque homme selon son mé.
rite, qui échappera au châtiment? Non, trai
tez-les d'après la noblesse de votre âme.
Moins ils auront de mérite, plus il y en aura
dans vos bontés pour eux. Faites-les entre..
POLONIUS.
Venez, amis.
(Polonaus sort.)
HAMLET.
Amis, suivez-le ; nous verrons une de vos
pièces aujourd'hui.- Ecoute, mon vieux ami,
pourrais-tu nous jouer le meurtre tragique dé
Gonzague ?
LE COMÉDIEN.
Oui, seigneur.
HAMLET.
Eh bien , donnez-nous -le demain au soir.
Vous pourriez aussi apprendre par cœur
douze ou seize vers que j'insérerai dans la
pièce . Ne le pourriez-vous pas?
LE COMÉDIEN.
Oui, seigneur.
HAMLET.
Bon. Suivez ce seigneur, et n'allez pas le
jouer en chemin. (A Ro encrantz et Guildens-
tern.) Mes bons amis, je vous quitte à ce
soir, vous êtes les bienvenus à Elseneur.
ROSENORANTZ.
Seigneur...
(Ils sortent.)
HAMLET.
Dieu vous accompagne!
Enfin me vola seul. Oh ! quel homme
80 HAMLET
indigne et insensible je suis ! N'est-il pas
monstrueux, que pour un malheur factice
dans un vain songe de chimériques passions,
cet histrion exalte et monte son âme au ton
de son imagination et en peigne tous les mou-
vements de son visage enflammé ? Des yeux
baignés de larmes, le désordre de la douleur
dans tous ses traits, une voix entrecoupée de
sanglots, un geste pathétique et conforme à
l'état où il feint d'être : et tout cela pour rien !
- Pour Hécube ! Qu'est-il à Hécube ? Qu'est Hé-
cube à lui, pour qu'il lui donne ainsi ses lar-
mes ? que ferait-il donc s'il était à ma place?
S'il avait à remplir comme moi le rôle d'une
douleur véritable, il inonderait le théâtre de
ses pleurs ; il épouvanterait l'oreille des spec-
tateurs de ses cris et de ses gémissements . II
porterait le trouble dans le cœur du coupa-
ble, et ferait pâlir jusqu'à l'innocent. Il con-
fondrait d'étonnement l'âme la plus stupide,
et présenterait aux yeux et à l'oreille un
étonnant objet de terreur et de pitié. Et moi,
épaisse et lourde masse, triste et stupide rê-
veur, je reste muet, sans sentiment de la
cause que j'ai à venger, et ne dis pas un
mot... rien pour un roi qui a perdu sa cou-
ronne et la vie par le plus noir des attentats !
Suis-je donc un lâché ? - Qui ose m'appeler
traître? Qui ose me donner un démenti ? Qui
ose m'insulter et me faire en face un outrage?
et cependant je le souffrirais. Car il est im-
possible que je n'aie pas un cœur pusilla-
nime; que mon sang ne soit pas glacé dans
mes veines, pour engourdir ainsi en moi le
sentiment de la vengeance ; sans quoi j'aurais
déjà livré aux vautours le corps de ce scélé-
rat. O perfide assassin ! Lâche incestueux,
âme sans remords, traître infâme ! Quel
homme stupide je suis ! - Oui, il est bien gé-
néreux à moi, au fils d'un tendre père assas-
ACTE II , SCÈNE 11 81
siné, tandis que le ciel et l'enfer m'excitent à
la vengeance, de me contenter, comme une
vile femmelette , d'exhaler mon cœur en
grossières injures et en folles imprécations !
Honte à mes facultés ! ·- (Il réve.) J'ai ouï dire
que des coupables, assis au théâtre, ont été
tellement émus par l'art de la scène, et frap-
pés au cœur, qu'ils ont eux-mêmes, à l'in-
stant, proclamé l'aveu de leurs crimes . Car
le crime, quoique sans langue, se trahira par
un miracle et parlera. Je veux que ces
acteurs représentent quelque drame qui soit
l'histoire de la mort de mon père, devant mon
oncle. J'observerai ses regards, je sonderai
au vif la plaie de son cœur . Si je le vois
tressaillir, je sais mon devoir. - Le fantôme
que j'ai vu pourrait être un esprit infernal, et
le démon peut revêtir la forme d'un objet qui
nous est cher. Que sais-je ? Peut-être abuse-
t-il de ma faiblesse et de ma mélancolie pour
me conduire au forfait par le pouvoir qu'il
exerce sur les imaginations de cette trempe.
Il me faut des motifs plus directs ; un drame
est le piége où je surprendrai la conscience
du roi.
(Il sort.)

N DU SECOND ACTE,
ACTE TROISIÈME

SCÈNE PREMIÈRE
Le palais.
LE ROI, LA REINE , POLONIUS , OPHELIA ,
ROSENCRANTZ , GUILDENSTERN , SEI-
GNEURS , etc.
LE ROI.
Et vous ne pouvez donc pas absolument,
dans les confidences d'un entretien, tirer de
lui la raison qui lui a fait affecter ce désordre
d'esprit, et corrompre si mal à propos la paix
de ses beaux jours par ce tumultueux et dan-
gereux délire ?
ROSENCRANTZ.
Il avoue lui-même qu'il se sent l'esprit
égaré: mais par quelle cause, c'est ce qu'il
ne veut jamais dire.
GUILDENSTERN.
Et nous ne le trouvons pas disposé à se
laisser pénétrer ; toujours il nous échappe
adroitement par quelque trait de folie, toutes
les fois que nous cherchons à l'amener à
quelque aveu sur son état réel.
LA REINE .
Vous a-t-il bien reçus ?
ROSENCRANTZ.
En prince affable et civil .
HAMLET, ACTE IU, SCÈNE I 83
GUILDENSTERN .
Mais en laissant voir de la contrainte dans
son maintien.
ROSENCRANTZ.
Prodigue de questions, mais avare de ses
réponses à nos demandes.
LA REINE.
L'avez-vous invité à quelques amusements?
ROSENCRANTZ.
Madame, le hasard a voulu que nous ayons
rencontré sur notre passage certains comé-
diens ; nous lui en avons parlé : il nous a
paru que cette nouvelle lui à donné quelque
joie ; ils sont ici aux environs du palais, et,
à ce que je crois, ils ont déjà reçu ordre dé
jouer devant lui ce soir.
POLONIUS.
Cela est très-vrai, et il m'a prié instamment
d'engager Vos Majestés à les entendre, et à
voir la pièce.
LE ROI.
De tout mon cœur ; et je suis bien content
de découvrir en lui cette inclination . Dignes
seigneurs, aiguisez encore ce goût, et enga-
gez-le de plus en plus dans cette espèce d'a-
musement.
ROSENCRANTZ.
Nous ferons nos efforts , seigneur.
(Ils sortent.)
LE ROI.
Chère princesse, quittez-nous aussi. Nous
avons fait secrètement avertir Hamlet de
venir ici : notre dessein est de le faire trouver,
comme par hasard, en face d'Ophélia. Son
père et moi, espions légitimes, nous nous
84 HAMLET
placero ns de manière à voir sans être vus,
afin de pouvoir juger plus sinement de leur
entretien , et savoir de lui-même, selon la
conduite qu'il tiendra , si c'est la maladie de
l'amour , ou non, qui trouble ainsi sa raison.
LA REINE . '
Je vais obéir à vos désirs ; et pour moi,
Ophélia, je souhaite que vos charmes soient
l'heureuse cause du délire d'Hamlet. Alors
j'aurai l'espérance que vos vertus pourront le
ramener à son état ordinaire, au grand hon-
neur de tous deux.
OPHÉLIA .
Madame, je souhaite que cela arrive.
POLONIUS.
Ophélia, promenez -vous ici. (Au roi.) Gra-
cieux souverain , s'il vous plaît, nous allons
nous placer. (A Ophélia.) Prenez ce livre et
lisez; la décence de cet exercice donnera une
couleur à votre solitude . Nous avons souvent
des reproches à nous faire; il n'est que trop
prouvé qu'avec le visage de la dévotion et
l'apparence d'une occupation pieuse, nous en
imposons au démon lui-même.
LE ROI, à part.
Oh ! cela est trop vrai; et quel trait poi-
gnant cette réflexion enfonce dans ma con-
science ! La joue fardée d'une courtisane su-
rannée n'est pas plus hideuse, nue auprès du
fard qui l'embellit, que ne l'est mon action
auprès du vernis trompeur dont la colorent
mes paroles . O pesant fardeau !
POLONIUS .
Je l'entends qui vient ; retirons -nous à
l'écart, seigneur.
(Tous sortent , excepté Ophélia , qui se promène
un livre à la main.)
ACTE III , SCÈNE I 85

HAMLET s'avance sans apercevoir Ophélia.


Être ou ne pas être ! c'est là la question......
S'il est plus noble à l'âme de souffrir les traits
poignants de l'injuste fortune, ou, se révol-
tant contre cette multitude de maux, de s'op-
poser au torrent, et les finir ? Mourir,
dormir, rien de plus, et par ce sommeil,
dire : Nous mettons un terme aux angoisses
du cœur, et à cette foule de plaies et de dou-
leurs, l'héritage naturel de cette masse de
chair... ce point, où tout est consommé, de-
vrait être désiré avec ferveur.— Mourir, ·
dormir. Dormir ? Rêver peut-être ; oui,
voilà le grand obstacle. Car de savoir
quels songes peuvent survenir dans ce som-
meil de la mort, après que nous nous sommes
dépouillés de cette enveloppe mortelle, c'est
de quoi nous forcer à faire une pause. Voilà
l'idée qui donne une si longue vie à la cala-
mité. Ĉar quel homme voudrait supporter les
traits et les injures du temps, les injustices
de l'oppresseur, les outrages de l'orgueilleux,
les tortures de l'amour méprisé, les longs
délais de la loi, l'insolence des grands en
place, et les avilissants rebuts que le mérite
patient essuie de l'homme sans âme, lors-
qu'avec un poinçon il pourrait lui-même se
procurer le repos ? Qui voudrait porter tous
ces fardeaux, et suer et gémir sous le poids
d'une laborieuse vie, si ce n'est que la crainte
de quelque avenir après la mort... cette con-
trée ignorée dont nul voyageur ne revient,
plonge la volonté dans une affreuse per-
plexité, et nous fait préférer de supporter les
maux que nous sentons, plutôt que de fuir
vers d'autres maux que nous ne connaissons
pas ? Ainsi la conscience fait de nous tous
des poltrons , ainsi tout le feu de la résolution
86 HAMLET
la plus déterminée se décolore et s'éteint
devant la pâle lueur de cette pensée. Les pro-
jets enfantés avec le plus d'énergie et d'au-
dace, détournent à cet aspect leur cours, et
retournent dans le néant de l'imagination.
Cessons. (Apercevant Ophélia.) La belle
Ophélia? (Il s'approche d'elle.) O jeune vierge,
que mes fautes ne soient pas oubliées dans
vos pieuses oraisons !
OPHÉLIA.
Mon digne prince, comment vous êtes-vous
porté tous ces jours passés ?
HAMLET.
Je vous rends humblement grâce : bien.
OPHÉLIA.
Seigneur, j'ai à vous certains gages de sou-
venir que j'aspire depuis longtemps à vous
rendre. Je vous prie, recevez-les en ce mo-
ment.
HAMLET, avec dépit.
Moi, jamais je ne vous ai rien donné.
OPHÉLIA.
Mon très-honorable seigneur, je sais bien,
moi, que vous m'avez fait des dons ; et ils
furent assaisonnés de paroles si douces et si
gracieuses, qu'elles en relevaient encore le
prix. Aujourd'hui qu'ils ont perdu ce doux
parfum, reprenez -les ; car pour une âme noble,
les plus riches dons s'appauvrissent et per-
dent tout leur prix, dès que le cœur qui les
a donnés devient indifférent.
HAMLET.
Ha , ha ! êtes-vous vertueuse?
OPHÉLIA.
Seigneur...
ACTE III, SCÈNE I 87
HAMLET.
Êtes-vous belle?
OPHÉLIA.
Que prétend dire Votre Altesse ?
HAMLET.
Que si vous êtes honnête et belle, votre
vertu ne devrait permettre aucun entretien
avec votre beauté.
OPHÉLIA.
Avec qui la beauté, seigneur, peut-elle
mieux converser qu'avec la vertu ?
HAMLET .
Oui, sans doute ; car la beauté a bien plus
de pouvoir pour transformer la vertu en vice,
que la vertu n'a de force pour transformer
la beauté en son semblable. C'était là un pa-
radoxe jadis ; mais aujourd'hui ce siè le nous
en donne la preuve. Je vous aimais autrefois.
OPHÉLIA.
Il est vrai, seigneur, vous me l'aviez fait
croire .
HAMLET .
Vous ne deviez pas me croire ; car la vertu
a beau se greffer sur nos penchants origi-
nels et corrompus, nous en conservons tou-
jours quelque goût. Je ne vous ai jamais
aimée.
OPHÉLIA.
Je n'en ai été que plus déçue.
HAMLET.
Retirez-vous dans un cloître. Pourquoi vou-
driez-vous être mère de nouveaux pécheurs ?
Je suis moi-même passablement honnête, et
cependant je pourrais m'accuser de fautes
assez graves pour souhaiter que ma mère ne
88 HAMLET
m'eût jamais donné le jour. Je suis très-
orgueilleux, vindicatif, ambitieux, avec plus
d'offenses dans ma tête que je n'y peux loger
de pensées pour les exprimer, d'imagination
pour leur donner une forme, ou que je n'ai de
temps pour les mettre à exécution. Qu'ont
besoin des malheureux de mon espèce d'être
ici à ramper entre le ciel et la terre ? Nous
sommes tous des misérables. Ne croyez au-
cun de nous. Allez, retirez-vous dans un cloî-
tre. - (Avec un sourire ironique.) Où est votre
père ? (Il soupçonne que Polonius l'ecoute.)
OPHÉLIA.
Au logis, seigneur.
HAMLET.
Qu'on ferme les portes sur lui, afin qu'il ne
joue pas le rôle de fou ailleurs que dans l'in-
térieur de sa maison. Adieu.
OPHÉLIA.
Oh ! secourez-le, ciel bienfaisant !
HAMLET .
Si vous vous mariez, je vous donnerai cette
malédiction pour votre dot : fussiez -vous froide
comme la glace, pure comme la neige, n'im-
porte, vous n'échapperez pas à la calomnie.
― Entrez dans un cloître ; allez ; adieu ;
ou, s'il faut nécessairement que vous vous
mariiez, mariez-vous à un fou ; car les hom-
mes sages savent très-bien quelle destinée
vous leur faites éprouver. - Au monastère,
allez, et promptement. Adieu .
OPHÉLIA.
Puissances célestes, rendez-lui la raison.
HAMLET.
J'ai aussi entendu dire que vous vous far-
dez assez honnêtement. Dieu vous a donné
ACTE III, SCÈNE I 89
un visage, et vous vous en faites un autre!
Vous dansez , vous vous pavanez , vous gras-
seyez, vous donnez dans des travers que vous
colorez du prétexte de simplicité. -- Allez; je
ne veux plus m'arrêter à cette idée ; elle m'a
rendu insensé . Je vous dis que nous n'aurons
plus de mariages. Ceux qui sont déjà mariés
tous, excepté un, vivront ; mais les autres
resteront comme ils sont. Au couvent ; allez.
(Hamletsort. )
OPHÉLIA, avec douleur.
Oh! quelle âme noble misérablement anéan-
tie ! Il était l'œil des savants, la langue des
courtisans , l'épée des guerriers, l'espérance
et la première fleur de ce bel empire, le mi-
roir des modes élégantes et le modèle des
usages, l'exemple sans cesse étudié de tous
ceux qui se piquent de savoir ; oh ! tout à
fait, tout à fait anéantie ! Je suis de toutes
les filles et la plus malheureuse et la plus
désespérée, moi qui ai savouré la douceur et
le charme de ses tendres vœux ; maintenant
je vois cette noble et suprême raison trou-
blée, son harmonie dérangée comme celle d'un
instrument mélodieux, dont les sons discords
blessent l'oreille , cette forme incomparable,
ces beaux traits dans la fleur de la jeunesse,
flétris et défigurés par la démence ! Oh ! mal-
heur à moi ! d'avoir vu ce que j'ai vu, et de
voir ce que je vois !
(Ellesort.)
LE ROI, POLONIUS rentrent.
LE ROI.
L'amour? Ce n'est point de ce côté que sont
tournées ses affections ; et tout ce qu'il a dit,
quoi qu'il manquât un peu de liaison et de
suite, ne ressemblait point à la folie. Il y a
90 HAMLET
quelque idée dans son âme, sur laquelle re-
pose et que couve sa mélancolie; et je crains
bien que le fruit que nous en verrons éclore
ne soit quelque danger fatal. Pour le préve-
nir, je viens de me déterminer à cette résolu-
tion : il partira sans délai pour l'Angleterre,
et ira demander le tribut qu'on néglige dé
payer. Peut-être que les mers et les climats
différents, par la variété de leurs objets nou-
veaux, dissiperont ce sentiment que j'ignore :
c'est une idée profondément établie dans son
cœur , et son imagination retombe et se
froisse sans cesse sur elle ; et voilà ce qui
trouble et égare ainsi sa raison. Que pen-
sez-vous de ce parti ?
POLONIUS .
Ce parti sera bon ; mais je persiste à croire
que l'origine et le principe de son chagrin
dérivent d'un amour rebuté . (A Ophélia. ) Eh
bien ! Ophélia ? Vous n'avez pas besoin de
nous raconter ce que vous a dit le seigneur
Hamlet ; nous avons tout entendu. (Au roi.)
Seigneur, suivez l'idée qui vous plaît ; mais
si vous le jugez à propos , qu'après la pièce,
la reine, sa mère, seule avec lui, le presse de
lui découvrir ses chagrins; qu'elle le sonde à
fond ; et moi je serai placé, si vous le permet-
tez, de façon que toute leur conversation en-
trera dans mon oreille. Si elle ne peut le
pénétrer, envoyez-le en Angleterre ; ou relé
guez-le dans le lieu que votre prudence déci-
dera.
LE ROI.
C'est ce que je ferai ; la folie, dans les
grands, demande à être veillée avec soin.
ACTE 111, SCÈNE II 91

SCÈNE II
Une salle dans le château.

HAMLET, suivi de quelques comédiens.


HAMLET, à un comédien.
Rendez ce discours, je vous prie, comme je
l'ai prononcé devant vous, d'un ton facile et
naturel ; mais si vous le déclamez avec em-
phase, comme font la plupart de nos acteurs,
j'aimerais autant avoir mis mes vers dans la
bouche d'un crieur de la ville . Ne fendez
point l'air ainsi de votre main ( il contrefait le
geste); que tous vos mouvements soient doux :
car, dans le torrent, dans la tempête, et pour
diré mieux, dans l'ouragan même de la pas,
sion, vous devez toujours songer à conserver
assez de modération et de calme pour en
adoucir l'explosion. Oh ! rien ne me blesse
l'âme, comme d'entendre un Stentor en per-
ruque, aux robustes poumons, déchirer une
passion en éclats, qu'il vomit aux oreilles
d'un parterre ignare et grondant, dont la plu-
part ne veulent que du bruit, et ne sont ca-
pables de sentir autre chose que des panto-
mimes ridicules et inexplicables . Je voudrais
vous faire fustiger ce Termagant, pour lui
apprendre à faire tant de fracas. Cet Hérode
de théâtre enchérit sur Hérode même, et veut
être plus furieux que lui. Je vous prie, évitez
ce défaut.
LE COMÉDIEN.
Je le promets à Votre Altesse.
HAMLET.
Ne soyez pas non plus trop froid ; mais que
votre intelligence vous serve de guide ; pro-
portionnez l'action au discours, et le discours
92 HAMLET
à l'action; en faisant bien attention à ne pas
sortir de la décence de la nature. Car ce qui
s'écarte de cette règle, s'écarte du but de la
représentation dramatique ; but qui fut, dès
son origine, et qui est encore aujourd'hui, de
tenir un miroir offert à la nature, de mon-
trer à la vertu ses véritables traits, au ridi-
cule sa ressemblante image, et à chaque
siècle, à chaque époque du temps , sa forme,
sa couleur et son empreinte. Si cette peinture
est exagérée ou affaiblie, elle fera rire les
ignorants ; mais elle fera souffrir les hommes
judicieux, dont la censure doit toujours, dans
votre opinion, l'emporter sur la foule des au-
tres . Oh! il y a des acteurs quej'ai vus jouer,
et que j'ai entendu les autres vanter par des
louanges outrées, pour ne pas dire sacriléges,
qui n'avaient ni l'accent ní la démarche d'un
chrétien, ni d'un païen, ni d'un homme, et qui
s'enfilaient et mugissaient d'une si horrible
manière, que je les pris pour quelques simu-
lacres humains, grossièrement ébauchés par
quelque apprenti subalterne des ateliers de
la nature, tant ils imitaient l'homme abomi-
nablement !
LE COMÉDIEN.
Je me flatte que nous avons passablement
corrigé ce défaut dans notre troupe.
HAMLET.
Oh! réformez-le tout à fait ; et que ceux qui
jouent vos rôles de paysans n'ajoutent rien à
ce qui est écrit dans leur rôle . Vous en trou-
vez qui rient aux éclats, pour provoquer le
rire d'une troupe de spectateurs sans goût,
dans l'instant même où il est question de
Suivre quelque intérêt sérieux de la pièce.
Cela fait horreur et décèle la plus pitoyable
ambition dans l'insensé qui se permet cette
ACTE III, SCÈNE II 93
licence. —Allez vous préparer . (Les comédiens
sortent.)
POLONIUS, ROSENCRANTZ et GUILDENS-
TERN entrent.
HAMLET, à Polonius .
Eh bien, seigneur ? Le roi vient-il entendre
'cet ouvrage ?
POLONIUS.
Oui , et la reine aussi ; et cela dans l'ins-
tant .
HAMLET.
Allez ; ordonnez aux acteurs de faire dili-
gence. (Polonius sort. - - A Rosencrantz et Guil-
denstern.) Voulez-vous aussi tous deux aller les
faire dépêcher ?
TOUS DEUX.
Nous y allons, seigneur.
(Ils sortent.)
HORATIO entre.
HAMLET.
Ah ! viens, Horatio .
HORATIO .
Me voici, cher prince, à vos ordres .
HAMLET, le regardant avec amitié.
Horatio, tu es l'homme que j'aie jamais ren-
contré, dont le caractère sympathise le plus
avec le mien.
HORATIO.
O mon cher prince...
HAMLET.
Non, ne crois pas que je flatte : car quel
avantage puis-je espérer de toi, qui, sans au-
cun des biens de la fortune, ne possèdes
9/ HAMLET
d'autre héritage sur la terre que tes bonnes
qualités ? Flattera-t-on jusqu'au pauvre ?
Ñon : que la langue emmiellée et flatteuse
aille caresser les stupides grandeurs, et que
le genou rampant fléchisse ses muscles do-
ciles aux lieux où le profit peut payer l'adu-
lation. Entends-tu bien ? Depuis que mon
âme a été la maîtresse de son choix, et a su
distinguer les hommes , elle t'a élu et mar-
qué de son sceau pour être à elle : car tu es un
homme qui a reçu du même sourire et les
justes faveurs et les injustes rebuts de la
fortune . Et heureux ceux dont la raison et
les passions sont si parfaitement assorties
ensemble, qu'ils ne sont pas entre les doigts
de la fortune, un clavier qui chante sur tous
les tons qu'il plaît à son caprice. Donne-moi
l'homme qui n'est pas l'esclave de la passion,
et je le porterai dans le fond, dans le cœur
de mon cœur, comme je t'y porte, toi ; mais
c'est trop m'étendre. On joue ce soir une
pièce devant le roi : il y a une scène qui ap-
proche bien des circonstances que je t'ai rà-
contées de la mort de mon père. Je te prie,
lorsque tu verras cet acte en jeu, éveille toute
la pénétration de ton âme, observe, inter-
prète mon oncle. Si, à un certain passage de
la pièce, son crime ne sort pas des retraites
de son âme où il est caché, c'est un esprit
infernal et pervers que le fantôme que nous
avons vu ; et toutes mes présomptions ima-
ginées sont aussi noires que les forges de
Vulcain . Attache sur lui tes v gilants re-
gards ; moi, je riverai mes yeux à son visage :
et après la pièce, nous réunirons ensemble
nos observations à tous deux, pour juger sa
conscience par son extérieur.
HORATIO.
Je le ferai, seigneur ; et s'il nous vole un
ACTE III, SCÈNE II 95
seul de ses sentiments pendant le cours de
toute la pièce, et qu'il échappe à nos décou
vertes, je payerai le voleur.
LE ROI, LA REINE, POLONIUS, OPHÉLIA,
ROSENCRANTZ, GUILDENSTERN et autres
seigneurs de la cour ; des gardes portent devant
eux des flambeaux. Ils arrivent au bruit d'une
marche danoise.
HAMLET, à Horatio .
Les voilà qui viennent à la pièce ; il faut
que je reprenne mon rôle . (Bas à Horatio.)
Allez prendre votre place .
LE ROI.
Comment se porte notre cousin Hamlet?
HAMLET.
Excellemment bien; je me nourris du mets
du caméléon. Je me repais d'air et d'espé-
rances. Vous ne pouvez pas ainsi nourrir vos
oiseaux ?
LE ROL
Je n'entends rien à cette réponse, Hamlet ;
ces mots ne sont pas à moi .
HAMLET.
Ils ne sont plus à moi non plus, sei-
gneur. (A Polonius.) Vous avez joué autrefois,
dites-vous, étant à l'université ?
POLONIUS .
Oui, seigneur, j'ai joué, et j'étais réputé
pour un excellent acteur.
HAMLET.
Et dans quelle pièce avez-vous joué?
POLONIUS.
J'ai fait le rôle de Jules César ; je fus dans
le Capitole Brutus m'assassina.
96 HAMLET
HAMLET.
Ce Brutus fit une action brutale de tuer un
si grand veau. Les comédiens sont-ils
prêts ?
ROSENCRANTZ .
Oui, seigneurs ; ils n'attendent que le mo-
ment où vous daignerez les entendre .
LA REINE.
Approchez ici, mon cher Hamlet ; asseyez-
vous auprès de moi.
HAMLET, avec un sourire amer.
Non, ma bonne mère : il y a ici un aimant,
dont l'attraction est plus forte.
POLONIUS.
Eh bien, prenez-vous garde ?
HAMLET, à Ophélia.
Madame, puis-je me reposer sur vos ge-
noux ?
(Il se place aux pieds d'Ophélia.)
OPHÉLIA.
Non, seigneur .
HAMLET.
J'entends, appuyer ma tête sur vos genoux?
OPHÉLIA.
Oui, seigneur.
HAMLET.
Pensez-vous donc que je voulusse, comme
les paysans grossiers, indécemment m'asseoir
sur vos genoux ?
OPHÉLIA.
Je ne pense rien, seigneur.
HAMLET .
C'est une riante image...
ACTE III, SCÈNE }; 97
OPHELIA.
Quelle image, seigneur ?
HAMLET.
Rien.
OPHÉLIA.
Vous paraissez gai, seigneur ?
HAMLET.
Qui, moi?
OPHÉLIA.
Oui, vous, seigneur.
HAMLET.
O Dieu, je ne cherche qu'à vous égayer .
Qu'a l'homme de mieux à faire que d'être gai
et folâtre ? Car, voyez comme la gaîté respire
dans les yeux de ma mère ; et cependant il
n'y a que deux heures que mon père est
mort.
OPHÉLIA
Quoi ! il y a deux mois, seigneur.
HAMLET.
Si longtemps ? Eh bien, que Satan porte le
deuil moi, je veux porter une blanche four-
rure d'hermine. O ciel, mort il y a deux mois,
et n'être pas oublié encore ! D'après cela iĺ
faut donc espérer que la mémoire d'un grand
homme peut survivre à sa vie d'une demi-
année. Mais, par le ciel, il faut qu'il ait bâti
des temples : autrement il ne tiendra pas plus
longtemps dans le souvenir des hommes, que
l'animal enterré, dont l'épitaphe est : Oh! oh!
le pauvre animal est trépassé et déjà oublié.
Les hautbois se font entendre. Commence une scène
muette qui annonce le sujet de la pièce. On voit
entrer un duc et une duchesse en habit de céré -
HAMLET. 4
98 HAMLET
monie et la couronne sur la tête. Ils se font de
tendres cares es ; la duchesse et le duc s'embras-
sent. Le duc pen he sa tête amoureusement des
épaules de sa femme. Le duc se couche sur un
lit de fleurs . Dès qu'elle le voit bien endormi, la
duchesse le quitte. Un autre acteur arrive qui
lui ôte sa couronne la baise, et verse du
poison dans l'oreille du du , et s'enfuit. La du-
chesse revient, trouve le duc mort, et fait éclater
son désespoir L'empoisonneur revient avec deux
autres acteurs muets, et paraissent mêler leurs
lamentalions aux cris de la duchesse. On em-
porte le corps du duc. L'empoisonneur fait sa
cour à la duchesse et lui offre des présents ; elle
résiste d'abord et parait le dédaigner; mais
bientôt elle cède et lui donne sa main.. Les co-
médiens sontent.
OPHÉLIA.
Que signifie, seigneur , cette scène muette ?
HAMLET .
Vraiment cela cache un empoisonneur, cela
nous annonce quelque malheur.
OPHÉLIA.
Cette scène muette renferme sans doute le
sujet de la pièce.
(Entre l'acteur qui doit prononcer le prologue. )
HAMLET.
Nous allons le savoir de cet acteur : les co-
médiens ne peuvent pas garder le secret; ils
révèlent tout.
OPHÉLIA.
Nous dira-t-il ce que signifie cette scène
muette?
HAMLET.
Oui, sûrement, et toute autre scène que vous
voudrez lui présenter. Ne rougissez pas de
ACTE III, SCÈNE II 99
lui onner à jouer tout ce que vous voudrez ;
e. le rougira pas de vous apprendre ce
que cela signifie.
OPHELIA.
Vous êtes un badin, vous êtes un badin.-
Je veux écouter la pièce.
L'ACTEUR débite le prologue.
Pour nous et pour notre tragédie ,
Humblement implorant votre indulgence,
Nous demandons votre attentive patience .
HAMLET .
Est-ce là un prologue, ou la devise d'une
bague ?
OPHÉLIA.
Il est bien court, seigneur.
HAMLET.
Comme l'amour d'une femme .

Entrent le DUC et la DUCHESSE, COMÉ-


DIENS ; et l'on joue la pièce.
LE DUC.
Trente fois le char de Phébus a dans son
cercle embrassé le liquide empire de Neptune
et le globe arrondi de la terre ; trente fois
douze lunes ont trente fois douze nuits éclairé
le monde de leur lumière empruntée , depuis
que l'amour unit nos cœurs, et l'hymen nos
mains, par des noeuds mutuels et sacrés.
LA DUCHESSE.
Puissent le soleil et l'astre des nuits nous
faire compter encore autant de révolutions,
avant que notre amour soit éteint. Mais,
malheureuse que je suis, votre santé depuis
quelque temps est si languissante; vous êtes
devenu si étranger à la gaîté, si déchu de
votre ancienne vigueur, que je ne puis me
100 HAMLET
défendre d'être alarmée sur l'avenir ; et pour-
tant ces alarmes de ma tendresse né doivent
pas, seigneur, vous donner le moindre décou-
ragement : la crainte des femmes, ainsi que
leur amour, donne toujours dans l'excès . Tou-
jours leurs passions ou sont nulles, ou sont
extrêmes. Quel est mon amour pour vous,
l'expérience doit vous l'avoir appris ; et la
grandeur de mon amour est la mesure de ma
crainte. Pour qui aime bien, le plus léger
soupçon devient terreur, et l'amour croît
dans le cœur où les craintes légères s'exagè-
rent.
LE DUC .
Oui, il faudra que je vous quitte, ma bien-
aimée, et dans peu. Mes organes et mes
facultés lassées sé refusent à leurs fonctions:
vous vivrez après moi dans ce bel univers,
honorée, chérie ; et peut-être retrouverez-
vous dans un époux aussi tendre.....
LA DUCHESSE, l'interrompant.
Oh! malédiction sur tous les autres hommes!
Un pareil amour dans mon sein serait une
trahison. Puisse un second époux devenir
mon fléau ! Jamais femme n'en épousa un
second, qu'elle n'eût fait périr le premier.
HAMLET.
Absinthe absinthe !
LA DUCHESSE, continuant.
Les motifs qui peuvent porter à un second
mariage ne peuvent être que de basses vues
d'intérêt ; aucun n'est amour. Je donnerai
une seconde mort à mon époux déjà mort,
le jour qu'un second mari me recevra dans
son lit.
LE DUC.
Je crois que vous pensez ce que vous dites
ACTE III, SCÈNE II 101
en ce moment ; mais ce que nous promet-
tons un jour souvent nous le violons après .
La résolution humaine est esclave de la mé-
moire: vigoureuse à sa naissance, bientôt elle
s'affaiblit et meurt ; oubliée, elle n'est rien.
Aujourd'hui , comme les fruits verts elle tient
fortement à l'arbre ; mais elle tombe d'elle-
même et sans secousse, dès que la saison l'a
mûrie. Inévitablement nous oublions de nous
payer la dette que nous n'avons contractée
qu'avec nous-mêmes. Les projets arrêtés dans
l'ardeur de la passion, dès que la passion
finit, se perdent avec elle. La douleur ou la
joie trop violentes détruisent avec elles-
mêmes leur propre ouvrage, leurs projets et
leurs résolutions. Au moment même où la joie
se livre à ses plus vifs transports, où la dou-
leur pousse ses plus profonds gémissements,
la joie pleurera, et la douleur sourira au plus
léger événement. Le monde ne doit pas tou-
jours durer ; et il n'est pas étrange que nos
affections changent avec nos fortunes : car
c'est encore une question indécise, si c'est
l'amour qui guide la fortune, ou la fortune
qui conduit l'amour. L'homme puissant une
fois renversé, vous voyez fuir son plus cher
favori ; et le pauvre, en montant à l'opulence,
fait de ses ennemis autant d'amis ; et dans
tous ces cas , c'est l'amour qui suit la fortune.
Car celui qui n'a pas besoin d'amis n'en man-
quera jamais ; et celui qui, dans son besoin,
veut sonder le cœur vide d'un faux ami, le
change aussitôt en ennemi. Mais, pour con-
clure par ordre sur ce sujet, nos désirs et
nos destins suivent les courants si contraires,
que tous nos projets sont toujours renversés..
Nos pensées sont à nous ; mais leur fin et
leur accomplissement ne dépendent point de
l'homme. Ainsi , vous pensez que vous n'épou
serez jamais un second mari ; mais cett
1020 HAMLET
pensée mourra, lorsque votre premier époux
sera mort.
LA DUCHESSE.
O terre, refuse-moi ta nourriture ! O ciel,
refuse-moi ta lumière ! Que le plaisir et le
repos me fuient le jour et la nuit ; que tous
les revers qui font pâlir le front de la joie
assaillent tout mon bonheur et l'anéantis-
sent, qu'un trouble, un désordre éternel me
poursuivent ici-bas, et me bannissent à la fin
de ce monde, si, veuve une fois , je redeviens
jamais épouse !
HAMLET, haut, avec véhémence.
Si jamais elle était capable de rompre ce
serment....
LE DUC.
Voilà un serment solennel ! Ma chère, lais-
sez-moi ici quelque temps ; mes esprits s'en-
gourdissent, et j'aurais envie de tromper les
longs ennuis du jour par quelques instants
de sommeil.
LA DUCHESSE..
Que le sommeil le plus profond assoupisse
tous vos sens, et que jamais aucun malheur
ne nous sépare l'un de l'autre ! ....
(Elle sort.)
HAMLET, à sa mère.
Comment goûtez -vous cette pièce , ma-
dame ?
LA REINE.
La duchesse promet trop, à ce qu'il me
semble.
HAMLET.
Oh ! mais elle tiendra sa parole.
ACTE III , SCÈNE II 103
LE ROI, à Hamlet.
Avez-vous compris le sujet de la pièce; n'y
a-t-il rien qui puisse blesser?
HAMLET.
Rien qui puisse blesser ; ils ne font que
plaisanter : c'est un poison simulé.
LE ROI.
Comment appelez-vous la pièce?
HAMLET.
La Trappe tendue : oui , en parlant par
figure. Cette pièce est la représentation d'un
meurtre commis à Vienne . Gonzague est le
nom du duc ; son épouse s'appelle Baptista.
Vous verrez tout à l'heure ; c'es une intrigue
infernale ! Mais que nous importe ? Votre Ma-
jesté, et nous , qui avons la conscience pure,
cela ne nous affecte pas. Que de perverses
créatures soient électrisées par cette commo-
tion, nos muscles, à nous, ne s'en ressentent
point.
(Lucianus, autre acteur , paraît.)
Cet acteur qui entre, est le neveu du duc.
OPHÉLIA.
Vous valez un chœur tout entier, seigneur.
HAMLET.
Oh ! je pourrais servir d'interprète entre
vous et votre amant, si je pouvais voir jouer
ensemble les deux marionnettes.
OPHELIA.
Vous êtes mordant, seigneur ; vous êtes
tranchant.
HAMLET.
Il vous en coûterait un profond sanglot
pour émousser le tranchant de ma langue.
104 HAMLET
OPHELIA.
De pis en pis.
HAMLET.
Oui, de pis en pis : c'est ainsi que tant de
votre sexe prennent des époux . Allons ,
commence , meurtrier ; cesse ces gestes sinis-
tres ; lève ton masque infernal et commence :
viens ; le noir corbeau appelle à grands cris
la vengeance .
LUCIANUS .
Sombres pensées , mains prêtes à l'action,
sucs efficaces , heure propice , saison conju-
rée, et nulle créature pour le voir ! (Il presse
la fiole qu'il tient entre ses mains .) Toi, noir mé-
lange, recueilli à minuit des herbes sauvages ,
trois fois infecté, trois fois pénétré des poi-
sons d'Hécate : toi , potion magique , fournie
par la nature ; cruels ingrédients , glacez sur-
le-champ les sources de la vie.
(Il verse le poison dans l'oreille du duc
endormi .)
HAMLET , avec vivacité .
Il l'empoisonne dans le jardin , pour usurper
ses Etats; le nom du duc est Gonzague. L'his-
toire est véritable , authentique , et écrite en
italien pur. Vous verrez tout à l'heure com-
ment le meurtrier gagne l'amour de l'épouse
de Gonzague.
(Le roi se trouble, et se lève brusquement.}
OPHÉLIA .
Le roi se lève !
HAMLET.
Comment, il s'effraie d'une fausse lueur?
LA REINE, au roi.
Comment ? Qu'a donc Votre Majesté ?
ACTE III, SCÈNE II 105
POLONIUS , avec inquiétude , aux comédiens .
Laissez là votre pièce.
LE ROI, tout troublé.
Qu'on m'apporte des flambeaux ; sortons .
TOUS les courtisans se lèvent.
Des flambeaux, des flambeaux, des flam-
beaux .
(Tous sortent avec le roi. )
HAMLET et HORATIO, restés seuls.

HAMLET, satisfait de la découverte, chante un couplet


qui fait allusion aux circonstances.
Que le cerf atteint du trait mortel aille pousser ses cris
plaintifs ;
Et que le faon innocent bondisse dans la plaine.
Il faut que les uns veillent, tandis que les autres dor-
ment.
Ainsi va le monde.
Eh bien, ami, ce couplet, avec un panache
sur la tête, et deux rosettes de province sur
ma chaussure rayée, ne pourraient-ils pas,
si la fortune me traitait dans la suite de
Turc à More, m'agréger à une troupe de co-
médiens ?
HORATIO.
Oui, un demi-talent.
HAMLET.
Oh ! un talent complet.
AUTRE COUPLET .
Car tu sais, mon cher Damon,
Que ce royaume a vu tomber de son trône
Jupiter même, et que celui qui règne aujourd'hui
Est un vrai, un vrai... serpent.
HORATIO.
Vous auriez pu rimer.
106 HAMLET
HAMLET.
Oh ! cher Horatio , je tiendrai désormais la
parole de spectre pour bonne, pour infail-
lible. As-tu remarqué ?
HORATIO.
Oh ! très-bien, seigneur .
HAMLET .
Quand il a été question d'empoisonne-
ment...
HORATIO.
Je l'ai très-bien remarqué.
HAMLET.
Holà quelques airs de musique . Allons,
musiciens ; car si le roi n'aime pas la comé-
die, c'est qu'apparemment...(Apercevunt Rosen-
crantz et Guildenstern ) elle ne lui plaît pas
sans doute . Allons, un peu de musique.
ROSENCRANTZ, GUILDENSTERN entrent.
GUILDENSTERN .
Digne seigneur, permettez que je vous dise
nmot .
HAMLET.
Quoi ? une histoire entière .
GUILDENSTERN .
Le roi, seigneur...
HAMLET, l'interrompant vivement.
Eh bien, que lui est-il arrivé ?
GUILDENSTERN .
Est seul, retiré dans son appartement, et
extraordinairement troublé.
HAMLET.
Par le vin ?
ACTE III , SCÈNE II 107
GUILDENSTERN.
Non, seigneur ; par la colère.
HAMLET.
Vous auriez montré plus de prudence en
courant en instruire son médecin ; car m'em-
ployant, moi, pour remédier à son mal, ce
serait l'aigrir davantage.
GUILDENSTERN.
Seigneur, mettez quelque suite dans votre
discours, et ne vous écartez pas aussi brus-
quement de l'objet du mien .
HAMLET.
Me voilà muet.. · Parlez.
GUILDENSTERN.
La reine, votre mère, plongée dans l'afflic
tion la plus profonde , m'a envoyé vers vous.
HAMLET.
Vous êtes le bienvenu .
GUILDENSTERN.
Non, seigneur ; ce compliment n'est pas
sincère . S'il vous plaît de me faire une ré
ponse sensée, j'exécuterai l'ordre de votre
mère ; sinon pardonnez, je vais me retirer, et
mon message est fini.
HAMLET .
Je ne puis...
GUILDENSTERN.
Quoi, seigneur ?
HAMLET.
Vous faire une réponse sensée ; mon esprit
est malade . Mais telle réponse que je serai
capable de faire, vous n'avez qu'à dire, ou plu-
tôt ma mère, elle peut ordonner. Ainsi ne
108 HAMLET
nous écartons plus. Au fait : ma mère, dites-
yous...
ROSENCRANTZ.
Voici ce qu'elle dit : que votre conduite la
confond de surprise et d'étonnement.
HAMLET.
Oh ! l'étrange fils, qui peut ainsi étonner sa
mère ! Mais n'y a-t-il aucune suite qui tienne
à l'étonnement de cette mère ?
ROSENCRANTZ.
Elle voudrait, seigneur, vous parler dans
son cabinet, avant que vous alliez vous met-
tre au lit.
HAMLET.
Nous obéirons, fùt-elle dix fois plus ma
mère. · Avez-vous encore quelque chose de
plus à me dire ?
ROSENCRANTZ.
Seigneur, vous m'aimâtes autrefois...
HAMLET .
Et je vous aime encore ; je le jure par ces
mains.
ROSENCRANTZ .
Seigneur, quelle est la cause qui trouble
votre esprit ? Certes, vous fermez la porte à
votre salut, si vous cachez vos chagrins à vos
amis.
HAMLET .
Ma fortune n'avance point.
ROSENCRANTZ.
Et comment cela peut-il être, vous qui avez
la voix du roi lui-même pour lui succéder au
trône du Danemark ?
ACTE III , SCÈNE II 109
HAMLET.
Oui ; mais pendant que l'herbe croît...
Le proverbe est un peu suranné. (Entre un mu-
sicien avec un flûteur. ) Holà ! joueur de flûte
voyons-en une. ( A Guildenstern qui luifait signe.)
Me retirer avec vous ? - Pourquoi tourner
ainsi autour de moi, et m'investir comme si
vous vouliez me pousser dans un piége ?
GUILDENSTERN.
Ah ! seigneur, si mon obéissance au roi me
fait vous presser avec trop de hardiesse, c'est
mon amour pour vous qui me rend encore
plus importun.
HAMLET.
Je n'entends pas bien cela. (Lui présentant
une flute.) Voulez-vous jouer sur cette flûte ?
GUILDENSTERN .
Je ne le puis, seigneur.
HAMLET.
Je vous en prie.
GUILDENSTERN.
En vérité, je ne le puis.
HAMLET.
Je vous en conjure .
GUILDENSTERN .
J'ignore la touche de cet instrument, sei-
gneur.
HAMLET.
Cela est pourtant aussi aisé que de mentir.
Tenez, faites passer vos doigts et votre pouce
sur ces trous ; soufflez avec votre bouche sur
celui-ci, et il va sortir de cet instrument une
charmante mélodie . Regardez , voilà les tou-
ches.
0110 HAMLET
GUILDENSTERN.
Mais je ne puis leur faire produire aucune
harmonie. Je n'en sais pas l'art.
HAMLTE .
Eh bien, voyez donc quel être méprisable
vous voudriez faire de moi. Vous voudriez
jouer sur moi, connaître les issues de mon
ame; aspirer de mon cœur mon secret : vous
voudriez me sonder comme un instrument,
depuis le ton le plus grave jusqu'au plus
aigu ; et ce petit organe qui renferme une
foule de sons harmonieux et une voix char-
mante, vous ne pouvez pas le faire parler !
Quoi ! croyez-vous done qu'il soit plus aisé de
jouer sur moi que sur une flûte? Allez, voyez
en moi tel instrument qu'il vous plaira; mais
vous pouvez le presser, le tourmenter en tous
sens, jamais vous n'en tirerez de sons .

POLONIUS entre.

HAMLET, à Polonius qui vient à lui.


Dieu vous garde.
POLOXIUS .
Seigneur, la reine voudrait vous parler, et
tout à l'heure.
HAMLET.
Voyez-vous là-bas ce nuage qui a presque
la figure dun chameau ?
APOLONIUS , souniant.
En vérité, oui, à sa grosseur ; et il en a la
forme aussi, vraiment .
HAMLET .
Il me paraît ressembler à un corbeau.
ACTE 111, SCÈNE II 111
POLONIUS.
Oui, en effet, il est noir comme un cor-
beau.
HAMLET.
Ou plutôt, il ressemble à une baleine.
POLONIUS !
Tout comme une baleine.
HAMLET
Je vais aller trouver ma mère dans l'instant..
(A part. ) Ils me rendront tout à fait fou.
(A Polonius.) J'y vais tout à l'heure ..
POLONIUS..
Je vais le lui dire.
HAMLET .
Tout à l'heure est aisé à dire. Laissez-
moi seul, amis. (Tous sortent. ) Voici le
temps de la nuit le plus dévoué aux noirs ma
léfices ; voici l'heure où les tombeaux s'en-
trouvrent,où l'enfer même souffle ses poisons
sur le monde. Maintenant je pourrais boire
le sangtout fumant, et faire d'horribles actes,
que le jour pur et saint frémirait de voir..
Doucement, maintenant je vais trouver ma
mère... O mon cœur, ne perds pas ta bonté
naturelle ; ne laisse pas entrer dans mon
sein inflexible l'âme de Néron. Soyons cruel, …
t non dénaturé.. Les poignards seront dans
hes paroles ; mais aucun dans mes mains.
Que ma langue et mon âme dissimulent; que
son arrêt tonne dans mes paroles sans que
jamais ma volonté consente à l'exécuter.
( sort.)
fie : eumok
of alls 597s all
arog on for art
He pra
112 HAMLET

SCÈNE III
Un appartement dans le château.
LE ROI, ROSENCRANTZ, GUILDENSTERN .
LE ROI.
Je ne le vois point avec plaisir ; et l'on ne
peut, sans danger pour notre sûreté, laisser
le champ libre à sa folie : ainsi , préparez-
vous . Je vais à l'instant faire expédier vos
dépêches ; et il faut qu'il parte avecvous pour
l'Angleterre. L'intérêt de notre Etat ne nous
permet plus de nous exposer de si près à un
danger, qui croît chaque jour par les accès
de son délire .
GUILDENSTERN .
Nous allons nous préparer au départ.- C'est
une crainte religieuse et sacrée, que celle
qui veille sur le salut de tant de milliers
d'hommes, qui ne respirent et ne vivent que
par Votre Majesté .
ROSENCRANTZ .
C'est un devoir pour le simple citoyen, d'ar-
mer tout le courage et toutes les forces de
son âme pour défendre son existence isolée
contre tout ce qui peut lui nuire ; à plus forte
raison en est-ce un pour l'âme supérieure sur
laquelle reposent et se fondent le bonheur et
la vie d'un peuple entier. Un roi ne meurt
pas seul : comme un gouffre, il entraîne avec
lui, dans le tourbillon de sa majesté, tout ce
quí l'environne . C'est une vaste roue fixée
sur la cime d'une montagne : à ses immenses
rayons tiennent enchâssées une multitude
innombrable de pièces subalternes : si elle
tombe, tombe et roule en débris avec elle tout
ce qui lui était attaché. Jamais roi neppoussa
ACTE III, SCÈNE III 113
un soupir , qui n'ait produit un vaste gémis-
sement et une lamentation universelle .
LE ROI.
Préparez-vous, je vous prie, pour ce voyage,
qu'on ne peut trop håter : nous voulons arrê-
ter les progrès de cette terreur, qui nous me-
nace et grandit sans cesse à nos yeux.
GUILDENSTERN et ROSENCRANTZ.
Nous allons faire diligence.
(Ils sortent.)
LE ROI, POLONIUS entre.
POLONIUS.
Seigneur, le voici qui se rend à l'apparte-
ment de la reine ; je vais me cacher derrière
la tapisserie, pour entendre leur entretien.
Je suis sûr qu'elle va lui faire des reproches,
et comme je l'ai dit, et très-sagement dit, il
est bon que, d'un poste avantageux et secret,
un autre témoin qu'une mère (la nature les
rend toutes partiales) entende cette confé-
rence. Adieu, seigneur ; je viendrai vous
trouver avant que vous vous mettiez au lit,
et je vous instruirai de ce que j'aurai appris.
ก . งง LE ROI.
Je vous rends grâce, mon cher Polonius .
(Polonius sort.)
LE ROI, seul.
Oh! mon offense est affreuse ; elle crie ven-
geance au ciel ; elle porte avec elle la plus
grande de toutes les malédictions. Le meurtre
d'un frère ! (Il étend les bras vers le ciel.)
Prier! hélas ! je ne le puis ; malgré l'effort de
ma volonté, mon crime le détruit. Comme un
homme pressé entre deux tâches qui l'appel-
114 HAMLET'
lént, j'hésite, je considère par où je dois
commencer, et je n'en exécuté aucune: Quoi
donc ? Quand cette main maudite serait en-
core plus souillée qu'elle ne l'est du sang de
mon frère, le ciel bienfaisant n'a-t-il point
assez de pluies salutaires pour la rendre aussi
blanche que la neige ? A quoi sert la miséri-
corde, si elle ne sert à faire grâce à l'offense?
et quelle est la vertu de la prière, si elle n'a
pas la double force de prévenir nos chutes,
ou de nous en relever pardonnés ? Elevons
donc les yeux vers le ciel, et ma faute est..
effacée. - Mais, hélas ! à quelle forme de
prière aurai-je recours ? (Il s'adresse au ciel.)
Pardonne-moi mon meurtre horrible.- Hélas!
le puis-je, en obtenir le pardon, quand je suis
encore en possession des objets pour lesquels .
j'ai commis ce meurtre, ma couronne, mon
épouse et mon ambition ? Peut-on recevoir le
pardon et retenir le crime ? Dans ce made
corrompu, la main dorée du coupable peut
repousser la justice, et l'on voit souvent son
or pervers acheter et corrompre la lo mais
là haut, il n'en est pas ainsi ; là il n'y apoint
de subterfuge. C'est là que l'action parait ce
qu'elle est, et que nous sommes contraints de
produire nous -mêmes au jour nos fautes, et
de les montrer tout entières, nues et sans
voiles . Que me 1 reste-t-il donc ? essayons
ce que peut le repentir ? Que ne peut-il pas ?
Mais que peut-il pour un homme qui ne
peut se repentir ? O état déplorable ! O cons-
cience noire comme la mort! O âme entravée
dans le crime ; plus elles se débat pour se
dégager de sa chaîne, plus elle s'en environne !
Anges, secourez-moi; faites sur moi un essai
de votre puissance !! fléchissez , genoux
rebelles ; et toi, mon cœur, que tes fibres der
fer deviennent molles et tendres comme les
nerfs d'un enfant nouveau-né. Tout peut se:
ACTE III, SCÈNE JII 115
Tréparer encore.... (Il se met à genoux, et y de-
meure.)

LE ROI, HAMLET entre par derrière, et s'avance


sans bruit, armé.
HAMLET.
Voici l'instant propice ; il prie... Je vais
l'exécuter. (Il s'arrête. ) - Oui, mais ainsi ilva
au ciel; est- ce là me venger? Ce point mérite
réflexion . Un scélérat assassine mon père ;
et, pour récompense, moi, son fils unique,
j'envoie le meurtrier au ciel ! C'est une faveur,
et non pas une vengeance . Le traître a sur-
pris mon père sortant des plaisirs de la table,
et couvert de ses péchés, comme le mois dé
mai l'est de fleurs. Et le compte que mon
père avait à rendre ... qui le sait que le
ciel ? Mais autant que nos conjectures peu-
vent s'étendre, un rigoureux jugement pèse
sur son âme. Est-ce done me venger que de
donner la mort à son assassin au moment où
il purifie son âme, et où il est préparé pour
ce passage de l'autre vie ? (Relevant son
épée.) Reviens vers moi , mon épée, et attends
un moment plus horrible ; attends qu'il soit
plongé dans le vin ou le sommeil, livré à la
colère ou aux plaisirs d'un lit incestueux,
jouant, ou faisant quelque autre action enne
mie du salut ; frappe alors ; que, repoussé
des portes du ciel, il tombe la tête la première
dans l'abîme, et que son âme condamnée soit
noire comme l'enfer, qui sera sa demeure.
Ma mère m'attend. Va, ce répit que je te
donne ne fait que prolonger tes malheureux
jours.
LE ROI, se relevant avec désespoir, retombant
attaché à la terre.
Mes paroles vont en haut, mes pensées res-
116 HAMLET
tent en terre; jamais les paroles, sans le cœur
et la pensée, ne parviennent au ciel .
(Il sort.)
SCÈNE IV
L'appartement de la reine.
LA REINE, POLONIUS .

POLONIUS .
Il va paraître à l'instant. Songez à lui faire
de vifs reproches ; dites-lui qu'il a poussé
trop loin ses extravagances, qu'elles sont de-
venues intolérables ; dites-lui que Votre Ma-
jesté a pris sa défense, et s'est jetée entre lui
et le courroux du roi . Je vais me tenir en
silence dans ce lieu ; je vous prie, parlez-lui
avec fermeté.
HAMLET, appelant.
Ma mère, ma mère !
LA REINE.
Je vous le promets ; ne craignez rien ; reti-
rez-vous ; je l'entends : il vient .
(Polonius se cache derrière la tapisserie . )
POLONIUS caché, LA REINE, HAMLET.
HAMLET.
Eh bien, ma mère, qu'y a-t-il ?
LA REINE.
Hamlet, vous avez grièvement offensé votre
père .
HAMLET.
Ma mère, vous avez grievement offensé
mon père.
ACTE III, SCÈNE IV 117
LA REINE .
Allons, cessez, cessez ; vous me répondez
avec une langue frivole.
HAMLET.
Allez, allez, vous me questionnez avec une
langue perverse.
LA REINE.
Eh bien, Hamlet ?
HAMLET.
Eh bien, ma mère ?
LA REINE.
Avez-vous oublié qui je suis ?
HAMLET.
Non, par le ciel, non ; vous êtes la reine,
la femme du frère de votre époux ; mais plût
au ciel que vous ne la fussiez pas ! - Vous
êtes ma mère .
LA REINE.
Oh! bien, je vous ferai répondre à ceux qui
sauront vous parler .
HAMLET.
Venez, venez, asseyez- vous ; vous ne bou-
gerez pas, vous ne sortirez pas, que je n'aie
mis devant vous un miroir où vous puissiez
voir le fond de votre âme.
(Il ferme les portes.)
LA REINE .
Que veux-tu donc faire? tu ne veux pas me
tuer ? Au secours !
POLONIUS derrière la tapisserie.
Quoi? Au secours !
HAMLET.
Comment! un voleur ? (Hamlet perce Polo-
118 HAMLET
nius à travers la tapisserie.) Mort. Un ducat
qu'il est mort .
POLONIUS.
Oh ! je suis assassiné .
LA REINE.
Hélas ! qu'as-tu fait ?
HAMLET.
Je n'en sais rien. Est-ce le roi ?
LA REINE .
Oh ! quel acte sanglant et furieux !
HAMLET.
Aussi sanglant, presque aussi criminel, ma
mère, que de tuer un roi et d'épouser son
frère.
LA REINE.
Tuer un roi'?
HAMLET.
Oui, madame, je l'ai dit. (Il découvre Polo-
nius.) Adieu, toi, malheureux téméraire, qui
t'entremets follement des affaires d'autrui ;
voilà ton salaire ; je t'ai pris pour quelqu'un
de plus grand que toi ; subis ton sort. Tu vois
qu'il y a du danger à être trop curieux. (A la
reine.) Cessez de tordre ainsi les mains : si-
lence ; asseyez-vous, et laissez-moi presser
votre cœur car je vais le faire ; que je voie
s'il est encore sensible et pénétrable, ou si
une habitude criminelle ne l'a point endurci
au point qu'il ait perdu tout sentiment.
LA REINE.
Qu'ai-je donc fait, pour entendre de ta
bouche des paroles aussi foudroyantes?
HAMLET.
Une action qui flétrit toutes les grâces de
ACTE III , SCÈNE IV 1191
la pudeur ; qui fait appeler la vertu hypocri.
sie, qui arrache la rose de l'innocence du
front de l'amour vertueux , et y imprime la
noirceur du crime ! Une action qui rend les
serments de l'hymen aussi perfides que ceux
des joueurs ! Oh! une actions qui anéantit
l'âme des contrats, et qui change la douces
et sainte religion en une vaine rapsodie de
mots ! Une action qui a enflammé de cour
roux la face du ciel ; oui, le vaste globe de la
terre à cet acte affreux est consterné, transi
d'horreur, comme au jour du jugement uni-
versel !
LA REINE."
Hélas ! quelle est donc cette action que tu
m'annonces de cette voix terrible et ton-
nante ?
HAMLET.
Regardez cette peinture, et regardez celle-
ci ; ces deux représentations de deux frères .
Voyez celui- ci que de grâces reposaient sur
ce front auguste, c'est la chevelure flottante
d'Apollon ; le front de Jupiter même , l'œil
de Mars, qui commande ou menace ; l'atti-
tude du messager des dieux, nouvellement
descendu sur une montagne dont le sommet
baise le ciel ; forme majestueuse, sur la-
quelle chacun des dieux avait, de concert,
imprimé son sceau, pour donner au monde
l'assurance qu'en elle logeait un homme :
c'était là votre époux. Considérez, de cet
autre côté ; voici votre époux, qui, comme
un épi corrompu par la nielle, infecte et em-
poisonne le frère que porte la même tige.
Avez-vous des yeux ? Avez-vous pu renoncer
à vivre sur cette riante colline, pour venir
respirer les vapeurs empestées de ce maré←
cage? Ah ! avez- vous des yeux? Vous ne pou
vez pas donner à votre choix le nom d'a
120 HAMLET
mour car à votre âge le sang a perdu sa
bouillante ardeur ; il est refroidi, il est sou-
4 mis à la raison; et quelle femme, douée de
raison, serait déscendue de cet homme à cet
autre ? Eh! quel démon a donc mis sur vos
yeux un bandeau si épais? O pudeur ! où est
ta rougeur? O enfer! ami du trouble et de la
révolte, si tu peux allumer tant de passion
dans le cœur de la vieillesse, la vertu doit
donc se fondre comme la cire aux feux de la
jeunesse : il faut donc absoudre de tout crime
le jeune homme qui obéit à l'impulsion de
son ardeur fougueuse ; puisque la glace elle-
même brûle de tant de feux, et que la raison
elle-même prostitue le cœur.
LA REINE.
O Hamlet, ne dis plus rien. Tu tournes
mes yeux sur mon âme, où j'aperçois des
taches noires et gangrénées qui ne s'efface-
ront jamais .
HAMLET, suivant toujours son idée et son étonne-
ment, que la reine ait pu passer de son père à
Claudius.
Quoi ! pour vivre dans les plaisirs impurs
d'un lit incestueux, prostituée dans le sein de
la corruption, et prodiguant les plus tendres
baisers de l'amour sur une bouche impudique
et criminelle !
LA REINE.
Oh! ne dis plus rien ; tes paroles pénètrent
mon oreille comme autant de poignards : ne
dis plus rien, mon cher Hamlet !
HAMLET.
Un assassin, un infâme! - Un esclave, qui
ne vaut pas la centième partie de votre pre-
mier époux un vil singe de roi, voleur
du trône et des lois , qui a surpris lâchement
ACTE III, SCÈNE IV 121
le précieux diadème dans la cassette où il était
renfermé, et l'a caché sous son manteau!
LA REINE.
Oh! plus rien.
HAMLET.
Un roi de théâtre . (L'ombre de son père pa-
rait; Hamlet effrayé se lève à demi sur sa chaise,
dès qu'il le voit.) Sauvez-moi, anges célestes
protégez-moi sous l'ombre de vos ailes. (4
l'ombre.) Que veux-tu, ombre, sous cet aspect
indulgent ?
LA REINE .
Hélas ! il est insensé !
HAMLET, à son père.
Ne viens-tu point gronder ton fils trop lent,
qui, énervé par les délais et par la pitié, né-
glige l'exécution de tes ordres redoutables ?
Oh! parle.
L'OMBRE.
Ne les oublie pas ; cette visite n'est que
pour ranimer en toi ton ardeur presque
éteinte . - Mais , regarde ! l'épouvante écrase
ta mère ! Oh ! mets-toi entre elle et le trouble
de son âme agitée; ce sont les corps les plus
faibles que l'imagination agite avec plus de
violence. Parle-lui, Hamlet.
HAMLET.
Eh bien, madame, à quoi songez-vous?
LA REINE.
Hélas ! à quoi songes-tu toi-même, pour
fixer ainsi tes regards sur le vague de l'air,
et adresser tes paroles à un fantôme qui
n'existe pas ? Ton âme a passé tout entiére
dans tes yeux égarés, et tes cheveux, prenant
du sentiment et de la vie, comme des senti-
nelles réveillées par une alarme subite, s'agi-
122 HAMLET
tent et se dressent sur ta tête. O mon cher
fils, tempère par la patience l'ardeur et la
flamme qui te dévorent. Sur quoi attaches -tu
ainsi tes yeux ?
HAMLET, avec terreur et montrant du doigt.
Sur lui ! sur lui ! - Voyez, quels feux pâles
et éblouissants il lance ! Son aspect et sa
cause, unis ensemble, pourraient seuls, sans
qu'il parle, attendrir les rochers. (A son père.)
Oh ! cesse de fixer sur moi tes regards : ce
triste et touchant aspect pourrait déconcer-
ter mes sombres projets ; la vengeance que
je suis chargé d'accomplir ne serait pas
marquée de sa véritable couleur . Des larmes,
peut-être, au lieu de sang...
LA REINE.
A qui adresses-tu donc ces paroles?
HAMLET, montrant l'ombre.
Eh quoi, ne voyez-vous rien là?
LA REINE.
Rien cependant tout ce qui existe, je le
vois.
'HAMLET.
Vous n'entendez rien ?
LA REINE.
Rien, que ce que nous disons.
HAMLET.
Regardez ici. Voyez, il s'éloigne. Mon
père, sous les mêmes vêtements qu'il porta
pendant sa vie ! — Voyez, il se retire, il est
maintenant sous le vestibule.
(Le spectre disparaît.)
LA REINE.
Vain fantôme créé dans ton imagination ;
ACTE III , SCÈNE IV 123
effet du trouble qui te transporte hors de toi-
même.
HAMLET.C
De quel trouble parlez - vous? Mon pouls
est aussi tranquille que le vôtre, et ses pul-
sations réglées annoncent une constitution
aussi saine. Ce que j'ai dit n'est point délire;
mettez-moi à l'épreuve, je le répéterai encore,
et la folie est loin de ce langage. O ma mère,
au nom de la grâce du ciel, n'appliquez pas
sur votre conscience ce baume flatteur et
perfide, en croyant que c'est ma folie qui
parle, et non votre crime ; il ne ferait qu'en-
flammer et envenimer la plaie ; et la corrup-
tion , minant intérieurement , continuerait
dans votre cœur ses ravages invisibles. Con-
fessez- vous au ciel ; repentez-vous du passé ;
évitez l'avenir qui s'avance , et ne jetez pas
sur des roseaux pourris un serment fétide
qui en augmenterait encore l'effervescence
empestée . Pardonnez-moi cet effort vertueux :
car, au milieu de la corruption de ce monde
grossier, la vertu se voit obligée de s'humi-
fier devant le crime, d'implorer son pardon,
et de lui demander la liberté de lui faire du
bien.
LA REINE .
Oh! Hamlet, tu as fendu mon cœur.
HAMLET.
Rejetez-en loin de vous la portion la plus
corrompue ; vivez plus innocente avec l'autre.
Adieu n'entrez plus dans le lit de mon on-
cle; si vous n'avez pas la vertu, prenez du
moins son apparence. L'habitude, ce monstre
qui ronge et détruit tous les sentiments, tous
les penchants, est un ange en ceci : c'est
qu'il donne insensiblement aux actes bons et
vertueux une aisance, un air naturel, qui les
124 HAMLET
fait croire innés dans l'homme . Abstenez-
vous cette nuit, et ce premier effort vous
rendra plus facile l'abstinence de la nuit sui-
vante; et ainsi de plus en plus par degrés .
L'habitude peut effacer l'empreinte de la na-
ture, vaincre l'enfer même, et le chasser d'un
cœur par son insensible et merveilleuse puis-
sance. Encore une fois, nuit paisible ! Et
quand vous en serez venue à désirer vous-
même la bénédiction du ciel , je vous deman-
derai la vôtre. - (Montrant Polonius .) Pour ce
seigneur, j'en suis affligé ; mais le ciel l'a voulu
ainsi ; il a voulu le punir par moi, et moi par
lui, en faisant de moi l'instrument et le mi-
nistre de sa vengeance. Je veux le placer,
et je saurai justifier la mort que je lui ai
donnée. Adieu, encore une fois il faut que
je sois cruel, uniquement pour être humain :
voilà le premier mal ; le pire est ce qui reste
à exécuter.
LA REINE, toute troublée.
Que dois-je faire?
HAMLET, avec une ironie amère.
Rien de ce que je vous dis de faire ; gardez-
vous-en bien. Laissez-vous encore entraîner
• au lit de ce roi luxurieux. Révélez tout ceci,
et dites-lui que ma folie n'est pas réelle, et
que je ne fais l'insensé que par artifice . II
sera bon que vous lui fassiez cette confi-
dence ; car quelle autre qu'une reine belle,
sage, modeste, voudrait cacher des secrets
aussi chers à un monstre odieux et difforme?
Qui le voudrait ? Non allez ; et au mépris
de la raison et du secret, découvrez la cage
sur le toit de la maison, et que les oiseaux
s'envolent.
LA REINE.
Sois-en sûr; comme il est vrai que la voix
'ACTE 111, SCÈNE IV 125
est un souffle, et que le souffle est nécessaire
à la vie, je n'ai point de voix pour énoncer ce
que tu m'as dit.
HAMLET.
Il faut que je parte pour l'Angleterre : vous
le savez ?
LA REINE .
Hélas ! je l'oubliais. Oui, c'est un parti ar-
rêté.
HAMLET .
Il y a des lettres scellées , et mes deux ca-
marades d'étude, à qui je me fierai comme à
la dent envenimée du serpent, sont chargés
de la commission. C'est à eux à me frayer le
chemin, et à me conduire au lieu où la
fraude m'attend. Laissons -la faire. C'est un
plaisir de voir un mineur sauter en l'air par
son propre pétard. Et il y aura bien du mal-
heur, síje ne creuse pas une toise au-dessous
de leur mine, et ne les fais pas voler jus-
qu'aux nuages. Oh ! c'est un plaisir bien
doux, quand un stratagème contremine et
rencontre l'autre dans la même ligne.- (A Po-
lonius gisant.) Cet homme va faire de moi un
portefaix. Je vais porter son cadavre dans la
chambre voisine . Adieu , ma mère. (Considérant
Polonius.) Vraiment, ce donneur d'avis est
maintenant bien grave, bien secret, bien ta-
citurne, lui qui, toute sa vie, fut un parleur
éternel. Allons 9 seigneur , il faut que je
finisse avec vous . (Il l'emporte. ) Nuit paisible,
ma mère.
(Il sort, chargé du corps de Polonius.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.


ACTE QUATRIÈME.

SCÈNE PREMIÈRE
Un appartement dans le palais du roi.
LE ROI, LA REINE, ROSENCRANTZ
et GUILDENSTERN .
LE ROI. T
Ces soupirs, madame, ont une cause : ces
profonds sanglots de votre sein oppressé ,
vous devez les expliquer ; il est à propos que
nous en connaissions la source. Où est votre
fils ?
LA REINE, à Rosencrantz et à Guildenstern.
Laissez-nous seuls un moment. (Ils sortent.)
Ah! seigneur ! qu'ai-je vu cette nuit ?
LE ROI.
Quoi donc, Gertrude ? En quel état est Ham-
let ?
LA REINE .
Furieux, comme la mer et les vents déchaf
nés et luttant ensemble . Dans un accès ef-
fréné de folie, ayant entendu quelque mouve-
ment derrière la tapisserie, il tire son épée, et
s'écrie : Un voleur et dans l'illusion dont son
cerveau est déçu, il tue, sans le vouloir, le
bon vieillard.
LE ROI.
O funeste événement ! Nous aurions eu le
même sort, si nous eussions été à sa place . Sa
HAMLET, ACTE IV, SCÈNE I 127
liberté redoutable nous menace tous ; vous,'
madame, nous-même, tous sans distinction .
Hélas ! comment excuserons-nous cet acte
sanguinaire ? On nous l'imputera à nous, dont
la suprême prudence aurait dû réprimer, en-
chaîner ce jeune forcené, et mettre sa fureur
hors d'état de nuire. Mais notre tendresse
était si aveugle, que nous ne voulions pas
sentir ce que la prudence prescrivait de faire.
Nous nous sommes conduit comme un homme
qui recèle dans son sein un poison honteux,
et qui, pour le dérober à la connaissance pu-
blique, le tient caché, et le laisse dévorer
jusqu'aux sources de sa vie. Où est-il allé ↑
LA REINE.
Tirer à l'écart le corps qu'il a tué ; et, dans
sa folie même, son âme se montre pure et in-
nocente de cet acte sanglant. Il pleure sur ce
qu'il a fait.
LE ROI.
O Gertrude, sortons. Les premiers rayons
du soleil n'auront pas plus tôt rasé les mon-
tagnes, que nous le ferons embarquer ; et
cette odieuse action, il nous faut employer
toute notre autorité et tout l'art dont nous
sommes capable, pour l'excuser et la colorer.
(Guildenstern et Rosencrantz paraissent. )
LE ROI, les apercevant.
Ho! Guildenstern ! · Mes amis, allez tous
deux prendre avec vous quelque escorte.
Hamlet dans son delire a tué Polonius, et il a
traîné son cadavre hors du cabinet de sa
mère . Allez , découvrez où il est, parlez-lui
avec douceur, et faites porter le corps dans
la chapelle du palais . Hâtez-vous de le faire.
(Rosencrantz et Guildenstern sortent . ) Venez,
Gertrude ; allons assembler nos plus sages
amis, et leur déclarer nos résolutions, et le
128 HAMLET
malheur qui est arrivé. Peut-être la calomnie ,
dont le murmure parcourt l'étendue de l'uni-
vers , et qui décoche son trait empoisonné ,
aussi juste que la flèche frappe son but, pour-
rait se méprendre, manquer notre nom, et ne
frapper que l'air impassible . Oh! suivez-
moi ; mon âme est pleine de discorde et d'é-
pouvante .
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Un autre appartement dans le château
HAMLET.
Déposé en lieu sûr...
(On appelle dans l'intérieur.)
Hamlet ! prince Hamlet !
HAMLET.
Quel est ce bruit ? Qui appelle Hamlet ?
Oh! je les aperçois.
(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)
ROSENCRANTZ .
Seigneur , qu'avez-vous fait du cadavre ?
HAMLET.
Je l'ai réuni à la poussière dont il est pa-
rent.
ROSENCRANTZ .
Dites-nous où il est, afin que nous puissions
le faire enlever et porter à la chapelle du pa-
lais .
HAMLET.
Ne croyez pas cela.
ROSENCRANTZ.
Croire quoi ?
ACTE IV, SCÈNE II 129
HAMLET.
Que je puisse garder votre secret, et ne pas
garder le mien. D'ailleurs, à qui demanderait
une éponge, quelle réponse devrait faire le
fils d'un roi?
ROSENCRANTZ .
Me prenez-vous pour une éponge, seigneur?
HAMLET .
Oui, pour une éponge qui , prenant en tout
la forme et le maintien du roi, pompe ses ré-
compenses et son autorité. Mais de pareils
officiers finissent par être le profit du roi ; il
les garde comme le singe garde un fruit dans
un coin de sa bouche ; et le premier embou-
ché est le dernier avalé. Quand le roi a be-
soin de ce que vous avez recueilli, il ne fait
que vous presser ; et vous, éponge, vous re-
devenez sèche.
ROSENCRANTZ .
Je ne vous comprends pas, seigneur .
HAMLET.
J'en suis bien aise : un discours méchant se
perd dans une oreille insensée .
ROSENCRANTZ.
Seigneur, il faut nous dire où est le cada-
vre, et vous rendre avec nous chez le roi.
HAMLET.
Le corps est avec le roi ; mais le roi n'est
pas avec le corps. Le roi n'est rien...
GUILDENSTERN.
Rien, seigneur ?
HAMLET.
Quelque chose ou rien. Conduisez-moi
vers lui. Cache, cache, et en conséquence.
(Ils sortent.)
HAMLET.
130 HAMLET

SCÈNE LIK
Un autre appartement dans le château.
LE ROI.
Je l'ai envoyé chercher, et j'ai donné ordre
de découvrir où est le cadavre. Oh ! qu'il est
dangereux de lui laisser sa liberté ! Cepen-
dant il ne faut pas que nous exercions sur lui
la rigueur des lois. Il est chéri de la folle
multitude, qui aime, non pas d'après son ju-
gement, mais d'après ses yeux ; et dans ces
cas, c'est le châtiment de l'offenseur qu'on
pèse et jamais l'offense. Pour maintenir tout
dans la paix et dans le calme, il faut que cet
embarquement précipité paraisse le fruit
d'une délibération réfléchie . Les maux dé
sespérés ou se guérissent par des remèdes
désespérés, ou sont incurables. (Rosencrantz ar.
rive.)Eh bien, qu'est-il arrivé ?
ROSENORANTZ.
Où le cadavre a été placé, seigneur, c'est
ce que nous ne pouvons tirer de lui.
LE ROI.
Mais lui-même, où est-il?
ROSENCRANTZ.
Hors du palais, seigneur, gardé en attendant
vos ordres.
LE ROI.
Amenez-le devant nous.
ROSENCRANTZ, appelant.
Hola Guildenstern, amenez le prince.
LE ROI.
Eh bien, Hamlet, où est Polonius ?
ACTE IV, SCÈNE II! 131
HAMLET.
A souper.
LE ROI.
A souper ! où
HAMLET.
Non pas où il mange, mais où il est mangé.
Une assemblée de vers politiques est après
lui. Le ver est parmi les mangeurs le monar-
que suprême. Nous engraissons toutes les
créatures pour qu'elles nous engraissent, et
nous nous engraissons pour le ver. Un roi
bien gras et un mendiant maigre ne sont
qu'un service différent : deux mets pour une
Seule table. Voilà la fin de tout.
LE ROI.
Hélas ! hélas !
HAMLET.
Un homme peut pêcher avec le ver qui a
mangé un roi , et manger ensuite du poisson
qui s'est nourri de ce ver.
LE ROI.
Qu'entendez-vous par là ?
HAMLET.
Rien, que de vous montrer par quelle pro-
gression un roi peut passer dans les entrailles
d'un mendiant.
LE ROI.
Où est Polonius ?
HAMLET.
Dans le ciel ; envoyez-y voir. Si votre mes-
sager ne le trouve pas là, cherchez-le vous-
même dans le lieu opposé. Mais, ma foi, si
Vous ne le trouvez pas dans l'espace d'un
mois, vous le distinguerez à l'odeur, lorsque
vous monterez les degrés de la galerie.
132 HAMLET
LE ROI, à Guildenstern et Rosencrantz.
Allez l'y chercher .
HAMLET, à Rosencrantz et Guildenstern .
Oh ! il attendra que vous alliez le trouver.
LE ROI.
Hamlet, cette action, pour votre sûreté par-
ticulière , qui nous est chère, et nous sommes
aussi vivement affligés de ce que vous avez
fait, cette action nécessite votre prompte sor-
tie de ce royaume : ainsi préparez-vous. Le
navire est prêt, le vent est en poupe, vos ca-
marades attendent, et tout est disposé pour
faire voile en Angleterre.
HAMLET.
En Angleterre ?
LE ROI.
Oui, Hamlet.
HAMLET.
Bon.
LE ROI.
Oui, bon est le mot que vous diriez si vous
saviez nos intentions.
HAMLET .
Je vois un ange qui les voit. Mais allons ;
en Angleterre ! adieu, ma tendre mère.
LE ROI.
Ton père qui t'aime, Hamlet...
HAMLET.
Ma mère. Père et mère , c'est mari et femme.
L'homme et la femme ne sont qu'une même
chair ; ainsi, ma mère. - Allons ; pour l'An-
gleterre .
(Il sort.)
ACTE IV, SCÈNE IV 133
LE ROI.
Suivez-le pas à pas . Engagez-le à se rendre
promptement à bord. Ne différez pas ; je veux
le voír sorti du royaume ce soir... Partez ;
car tout ce qui a rapport à cette affaire est
scellé et prêt. Je vous prie, faites diligence.
(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)
Et toi, Angleterre, si tu fais quelque cas de
mon amitié, dont ma puissance t'a fait sentir
le prix, puisque les plaies que t'a faites l'épée
danoise sont encore rouges et sanglantes, et
que depuis ta liberté paye un hommage res-
pectueux à notre trône, tu ne dois pas négli-
ger notre volonté suprême, qui sollicite de toi
dans des lettres pressantes la prompte mort
d'Hamlet. Obéis- moi , Angleterre ; car Hamlet
est une fièvre brûlante dans mon sang, et il
faut que tu m'en guérisses . Jusqu'à ce que j'ap-
prenne que cet acte est consommé, quelque
fortune qui m'arrive, la joie ne renaîtra point
pour moi.
(Il sort.)

SCÈNE IV
Un camp sur les frontières du Danemark,

FORTINBRAS, suivi d'une armée.

FORTINBRAS, à un capitaine.
Allez, guerrier ; portez mon salut au mo-
narque danois . Dites-lui que, d'après sonagré-
ment, Fortinbras réclame la liberté de faire
passer son armée à travers son royaume.
Vous savez le rendez-vous . Si Sa Majesté a
quelque chose à nous communiquer, nous
irons lui rendre nos hommages en personne ;
ayez soin de l'en instruire.
$134 HAMLET
LE CAPITAINE.
Je le ferai , mon prince.
FORTINBRAS, à son armée.
Marchez à pas lents.
(Fortinbras s'éloigne avec son armée .)

LE CAPITAINE, HAMLET, ROSENCRANTZ,


GUILDENSTERN, etc.
HAMLET.
Guerrier, quelles sont ces troupes ?
LE CAPITAINE.
L'armée norwégienne.
HAMLET.
Quelle destination, ami, je vous prie ?
LE CAPITAINE .
Contre quelque partie de la Pologne.
HAMLET.
Qui les commande ?
LE CAPITAINE .
Le neveu du roi, Fortinbras.
HAMLET .
Marchent-elles contre la Pologne entière,
ou seulement contre quelqu'une de ses fron-
tières ?
LE CAPITAINE.
Pour parler vrai et sans détour, nous allons
conquérir une motte de terre qui n'a en elle-
même aucune valeur; rien de plus que l'hon-
neur. Je ne voudrais pas en affermer le re-
venu pour cinq ducats ; et elle ne produirait
pas à la Norwége ou au Polonais un meilleur
prix, quand elle serait vendue à l'enchère.
ACTE IV, SCÈNE IV 135
HAMLET.
Eh! mais les Polonais ne la défendront
pas.
LE CAPITAINE.
Oh ! elle est munie d'une forte garnison.
HAMLET.
Deux mille âmes et vingt mille ducats ne
décideront pas la question de cet atome. C'est
la tumeur grossie par l'excessive abondance
d'une longue paix, qui crève intérieurement
sans qu'il paraisse à l'extérieur aucune cause
de la mort de l'homme. Je vous rends grâces,
ami .
LE CAPITAINE
Dieu vous garde.
ROSENCRANTZ
Vous plaît-il de me suivre, seigneur ?
HAMLET..
Je vous rejoins dans un moment; allez tou-
jours devant.
(Ils sortent. )
HAMLET seul.

Comme toutes les circonstances s'élèvent


contre moi, et réveillent ma vengeance assou-
pie ! Qu'est-ce que l'homme, si son bien su-
prême et tout le prix du marché de son temps
se réduisent à manger et dormir? Une brute,
rien de plus . Sûrement celui qui nous a for-
més avec cette vaste raison qui peut voir
dans le passé et dans l'avenir, ne nous a pas
donné cette intelligence et cette divine fa-
culté pour qu'elle reste en nous oisive et sans
emploi . Maintenant, soit par un oubli stupide
semblable à celui de la brute, soit par une
délicatesse scrupuleuse qui craint de trop ap-
136 HAMLET
profondir l'événement (et dans ce scrupule,
pour un quart de sagesse, il y en a trois de
lâcheté), je ne sais pas pourquoi je vis en-
core, pour toujours dire, j'ai cette chose à faire,
puisque j'ai un motif, la volonté, la force et
les moyens de la faire. Des exemples, plein
l'univers ! Le globe est couvert d'exemples
qui m'exhortent : témoin la masse énormé de
cette armée nombreuse conduite par un
prince jeune et délicat, dont l'âme, stimulée
par une divine ambition, affronte l'événement
invisible; exposant une vie mortelle et incer-
taine à tous les hasards, à la mort et aux
dangers les plus terribles, pour une poignée
de terre. Ce n'est pas être vraiment grand que
de ne jamais agir sans un grand motif : c'est
de trouver avec noblesse un sujet de querelle
dans un atome quand il s'agit de l'honneur.
Comment resté-je donc immobile ici, moi,
qui ai un père assassiné, une mère souil-
lée ;... autant d'aiguillons qui pressent mon
courage et ma raison ; et comment les laissé-
je tous s'engourdir dans un lâche sommeil ?
Tandis qu'à ma honte, je vois la mort pro-
chaine de vingt milliers d'hommes,'qui, pour
une chimère, pour une vaine renommée, vont
à leurs tombeaux comme à leurs lits ; com-
battant pour un projet dont la multitude ne
peut juger la cause ; pour un terrain qui
n'est pas même une tombe assez vaste pour
cacher les morts ! Oh ! que désormais donc
mes pensées soient ou sanguinaires ou nulles.
(Il sort.)
ACTE IV, SCÈNE V 137

SCÈNE V
Le palais à Elseneur.
LA REINE, HORATIO .
LA REINE, avec douleur.
Je ne veux pas lui parler.
HORATIO.
Elle presse : elle veut absolument vous voir.
Il est vrai, elle extravague ! Mais il faut avoir
pitié de l'état violent de son âme.
LA REINE.
Que veut-elle ?
HORATIO.
Elle parle beaucoup de son père ; elle dit
qu'elle entend répéter qu'il y a de la fraude
dans le monde ; et elle sanglote et elle frappe
son cœur ; elle foule avec colère les pailles
sous ses pieds . Elle profère des paroles équi-
voques qui n'ont de sens qu'à moitié. Tout
son discours n'est rien ; et cependant la forme
étrange de ce discours fait naître à ceux qui
l'écoutent, l'envie d'en rassembler les par-
ties ils y cherchent un but, et arrangent les
mots conformément à leurs idées. Aux signes
de ses yeux et de sa tête, à ses gestes, on
croirait qu'il pourrait y avoir de la pensée
dans ses paroles. Il n'y a rien de sûr ; et ce-
pendant il y en a assez pour leur donner une
interprétation sinistre. Il serait à propos de
lui parler car elle pourrait semer de dange-
reuses conjectures dans les âmes qui couvent
le mal.
LA REINE.
Eh bien, qu'elle vienne .
(Horatio sort.)
138 HAMLET
A mon âme malade (et telle est la nature
du crime), la moindre bagatelle semble le
présage de quelque grand désastre ; tant une
conscience coupable est pleine d'une défiance
fatale ! A force de craindre d'être trahie , elle
se trahit et se perd elle-même !
LA REINE ; HORATIO revient avec OPHELIA,'
dont la raison est perdue.
OPHÉLIA.
Où est la belle majesté du Danemark ?
LA REINE .
Eh bien, Ophélia ?
OPHELIA paraît habillée de blanc, les cheveux en
désordre et flottant sur ses épaules; elle a des
fleurs et des pailles dans ses cheveux : elle en
tient aussi dans ses mains.. Elle chante le
couplet suivant, avec des yeux égarés, regardant
un objet qui n'existe point.
Comment puis-je distinguer votre sincère amour d'un au-
tre amour?
Est-ce à son chapeau de fleurs, à sa houlette, aux ru-
bans de sa chaussure ?
LA REINE.
Hélas ! chère Ophélia, que signifie cette
chanson ?
OPHÉLIA.
Que dites-vous ? Je vous prie, remarquez
bien.
(Ici elle pense à son père .)
Il est mort et disparu, noble dame ; il est mort et perdu.
A sa tête est une touffe de vert gazon ; à ses pieds est
une pierre.
(Elle éclate de rire.)
ACTE IV, SCÈNE V 139
LE ROI entre.
LA REINE .
Oui, mais, Ophélia.....
OPHÉLIA.
Je vous prie, remarquez .
Son linceul funèbre est blanc comme la neige des mon
tagnes.
LA REINE, à Claudius.
Hélas ! voyez, seigneur.
OPHÉLIA, chantant et continuant son idée.
Toute parsemée de tendres fleurs,
Qui ont été portées à sa tombe,
Trempées des flots de larmes d'un amour fidèle.
(Ici elle fond en larmes.)
LE ROI.
Comment vous portez-vous, aimable Ophé
lia ?
OPHÉLIA.
Bien. Dieu vous garde. On dit qu'avant sa
métamorphose, la chouette était l'amie d'un
boulanger. Seigneur Dieu, nous savons ce
que nous sommes, mais nous ne savons pas
ce que nous pourrons devenir. Dieu viendra
vous juger.
LE ROI.
Elle songe à son père.
OPHÉLIA, garement.
Je vous prie, n'en parlons plus ; mais, si l'on
vous demandé ce que cela signifie, répondez
ceci :
Demain est la fête du premier jour de mai :
Au matin, dès le premier rayon de l'aube ;
HAMLET .
140
Moi, jeune fille, à votre fenêtre ,
Pour être votre tendre bergère ...
(Son discours est rompu .)
Alors il se leva et mit ses habits,
Et il ouvrit la porte de sa chambre,
entrer lat plus
Et fitn'ensorti
Qui jeuneque
vierg e , use et baignée de ses larmes.
conf
LE ROI.
Tendre OphéliaLI! A
OPHÉ , sans l'écouter .
En vérité, sans vous le jurer , je finirai .
Par le ciel et par le tendre amour,
as ! que
nelle ntte s !ce
voupla
Hél
Tout jeu amahon , à àma , en ferait autant ,
Par la colombe, ils sont à blâmer , dit-elle :
nt
Ava que vou eus s sie z obt enu mes faveurs ,
s rais viez promis de m'épouser l.
Je l'aum'a
Vou fait, dit-il, par ce solei qui luit là-bas,
Si vous n'éliez pas venue vous jeter dans mes bras.
LE ROI.
Depuis quel temps est-elle dans cet état ?
OPHÉLIA .
J'espère que tout sera bien. Il faut que nous
ayons patience ; mais je ne puis m'empêcher
de pleurer, en songeant qu'ils l'ont placé
dans la terre froide : mon frère en serà ins-
truit , et je vous remercie de votre bon con-
Bonsoir , belles
l . sAllons ma r
n cheme
sei
dame
moes
; ai , bl da . s , bonsoir. Adieu,
adieu , (Elle sort.)
LE ROI, à Horatio .
Suivez -la de près ; donnez -lui une bonne
garde ; je vous en conjure . (Horatio sort.) C'est
le poison d'un chagrin profond : c'est la mort
de son père . O Gertrude , Gertrude , quand une
fois les chagrins viennent, ils ne viennent
pas comme des espions , un à un ; mais par
ACTE IV, SCÈNE V 141
légions . D'abord son père tué, ensuite votre
fils parti (et c'est lui qui est le premier auteur
de son exil) , le peuple consterné, attroupé et
malveillant dans ses réflexions et ses mur-
mures secrets sur la mort du bon Polonius !
Nous avons agi avec imprudence de l'enterrer
en secret. La pauvre Ophélia, séparée d'elle-
même et de sa raison, sans laquelle nous ne
sommes que de vaines peintures, de vraies
brutes ! Dernièrement, et cet événement est
aussi important que tous les autres, son frère
est revenu de France secrètement ; il se re-
paît de ces désastres étranges ; il se tient en-
veloppé de nuages, et ne manque pas de mé-
contents qui empoisonnent son oreille de
récits envenimés de la mort de son père ; et
dans ces récits , la nécessité de les appuyer,
en nommant un coupable, ne manquera pas
de s'attacher à nous, et de nous citer à
l'oreille de chacun. O ma chère Gertrude, cet
événement, comme une machine meurtrière,
me donne à la fois mille morts.
(On entend du bruit dans l'intérieur du palais.)
UN COURRIER entre.

LE ROI.
Où sont mes gardes ? Qu'ils défendent la
porte. (Au courrier. ) De quoi s'agit-il ?
LE COURRIER.
Salut, seigneur ; l'Océan, surmontant ses
barrières, ne dévore pas les plaines avec une
fougue plus impétueuse que celle dont le
jeune Laerte, dans l'accès de son délire, pousse
et renverse vos officiers. La populace le
nomme roi ; et, comme si le monde ne fai-
sait que de naître aujourd'hui, les usages les
plus sacrés sont oubliés, les coutumes anti-
142 HAMLET
ques, ces sauvegardes, ces garants des Etats
sont méconnues. Ils crient : Nous élisons
Laerte pour notre ro ! et les bonnets qui volent
en l'air, les mains, les voix, applaudissent à
ce cri dont retentissent les nuages : Laerte
sera roi! Laerte roi!
LA REINE.
Avec quelle joie cette meute de Danois suit
en criant cette fausse trace ? Ah ! perfides,
elle vous égare.
(On entend un grand tumulte dans l'intérieur du
palais.)
LAERTE, à la porte, avec un parti de révoltés.
LE ROI.
Les portes sont brisées !
LAERTE, furieux.
Où est le roi ? (Au peuple.) Amis, restez tous 1.
en dehors.
TOUS.
Non, entrons.
LAERTE.
Je vous prie, permettez .....
TOUS.
Nous le voulons bien, nous le voulons bien.
(Ilss sortent.)
LAERTE
Je vous rends grâces gardez la porter du
palais. (A Claudius. ) O toi, vil roi,,nends-moi
mon père .
LA REINE, l'arrêtant, et se jetant entre lui et le roil
Calmez-vous, généreux Laerte .
LAERTE
Si j'avais une seule goutte de mon sang
ACTE TV, SCÈNE V 143
qui fût calme, elle décèlerait en moi un fils
illégitime ; elle déshonorerait la couche de
mon père ; elle imprimerait l'infamie ici
(mettant la main à son front) , sur le front chaste
set pur de ma vertueuse mère.
LE ROI.
Quel sujet, Laerte , fait monter votre révolte
à cet excès de fureur ? - Gertrude , laissez -le ;
ne le retenez point ; ne craignez rien pour
notre personne : il est une force divine qui
environne et défend la majesté des rois ; la
trahison ne peut qu'entrevoir de loin et mon-
trer le but de ses vœux; elle échoue toujours
aux premiers pas de l'exécution . Parlez,
Laerte, quelle est la cause qui vous enflammé
à ce point ? Lâchez-le, Gertrude. Parlez .
LAERTE .
Où est mon père ?
LE ROI.
Mort.
LA REINE, avec vivacité et montrant le rai.
Mais il n'en est pas l'auteur.
LE ROI.
Laissez -le se rassasier de questions à son
gré.
LAERTE.
Comment est- il mort ? Je ne souffrirai pas
qu'on me joue. Loin de moi tout lien d'obéis-
sance ! aux enfers mes serments de fidélité :
périssent dans les abîmes da conscience, la
grâce, le salut ! Je brave l'enfer et ses tour-
ments. Je me fixe à ce point seul, que je dé-
daigne et abandonne les deux mondes, de pré-
sent et le futur ; arrive ce qui pourra ; et je
n'ai qu'un seul objet je veux une pleine et
entière vengeance de la mort de mon père.
144 HAMLET
LE ROI.
Qui pourra t'arrêter ?
LAERTE.
Ma volonté seule, et non l'univers entier
et quant à mes moyens, je les économiserai
si bien, que j'irai loin avec peu.
LE ROI.
Noble Laerte, lorsque tu demandes la vé-
rité sur la mort de ton père, est-il écrit dans
ta vengeance, que, comme un aveugle et fu-
rieux ouragan, tu entraîneras ensemble l'ami
et l'ennemi, l'innocent et le coupable, sans
distinction ?
LAERTE .
Nul autre que ses ennemis .
LE ROI.
Eh bien ! veux-tu les connaître ?
LAERTE, avec transport, et ouvrant ses bras
étendus.
J'ouvre mes bras et mon sein à ses fidèles
amis ; et je les nourrirais de mon propre sang,
comme le tendre pélican qui se déchire le
cœur pour ses enfants .
LE ROI.
Du moins à présent, Laerte, vous tenez le
langage d'un bon fils, et il est digne de votre
illustre naissance . Que je suis innocent de la
mort de votre père, et que j'en porte en mon
cœur le plus sensible regret ; c'est ce qui pa-
raîtra aussi clair à votre jugement, que le
jour qui luit à vos yeux.
(On entend du bruit dans l'intérieur, et une foule
de voix qui crient :)
Laissez-la entrer.
ACTE IV, SCÈNE V 145
LAERTE .
Quel sujet ? D'où viennent ces cris ?
OPHELIA entre sur la scène, des fleurs et des
pailles bizarrement arrangées dans ses cheveux
flottants.
LAERTE, profondément affecté à la vue de sa sœur
dans cet état.
O fièvre brûlante, enflamme et dessèche mon
cerveau ! Larmes corrosives , brûlez mes yeux
et détruisez le sens et l'organe de ma vue!
Par le ciel, la perte de ta raison sera payée
d'une vengeance dont le poids entraînera le
fléau de la balance. O rose de mai , jeune
vierge, tendre sœur, chère Ophélia ! O dieux !
est-il possible que la jeune raison d'une
vierge en son printemps soit aussi caduque,
aussi fragile que la vie d'un vieillard ? La na-
ture est épurée par le sentiment de l'amour,
et l'âme qu'il exalte, détache et envoie tou-
jours quelque portion précieuse d'elle-même
à la suite de l'objet qu'elle aime.
OPHÉLIA.
Ils l'ont porté sur la bière, la face découverte ;
Des flots de larmes oat coulé sur sa tombe.
Adieu; repose en paix, mon bien-aimé.
LAERTE .
Tu jouirais de ta raison et tu m'animerais
à la vengeance, que je serais moins ému qu'à
cette vue .
OPHÉLIA.
Il faut que vous chantiez . (Elle fredonne un
refrain pris d'une ballade sur l'histoire d'un inten-
dant, ravisseur de la fille de son maître. Oh ! que
ce refrain va hien ! C'est le perfide intendant
qui ravit la fille de son maître
146 HAMLET
LAERTE.
Ces vaines paroles font une impression bien
plus touchante qu'un discours sensé.
OPHÉLIA.
Voilà du romarin : c'est pour rappeler le
souvenir. Je t'en prie, mon amour, souviens-
toi. Et voilà des pensées, c'est pour la pen-
sée.
LAERTE.
De l'idée et du sens jusque dans son délire!
Ces emblèmes sont assortis à ses idées et à
ses souvenirs.
OPHÉLIA, leur présentant des herbes.
Voilà du fenouil et des calombines pour
vous et pour vous, voilà de la rue, et j'en
garde un peu pour moi. Nous pouvons l'ap-
peler herbe de grâce des saints jours. Vous
pourrez porter votre rue avec une distinction
particulière. Voilà aussi une marguerite. Je
voudrais bien vous donner quelques violettes ;
mais toutes se sont fanées le jour que mon
père est mort. Ils disent qu'il a fait une bonne
fin.
Car le jeune et tendre Robin fait toute ma joie.
LAERTE.
Noires pensées, affliction, douleur ; l'enfer
même et ses horreurs, tout change en elle de
nature et devient charmes et grâces.
OPHELIA chante.
Et ne reviendra-t-il point?
Et ne reviendra-t-il point?
Non, non, il est mort.
Va à ton lit de mort,
Il ne reviendra jamais !
Sa barbe était blanche comme la neige,
Sa chevelure blonde comme le lin.
ACTE IV SCÈNE V 147
Il est parti, il est parti;
Et nous perdons en vain nos plaintes.
Dieu fasse paix à son âme !
Et à toutes les âmes chrétiennes. Dieu soit
avec vous.
(Elle sort.)
LAERTE, au comble de la douleur, et les bras éten-
dus vers le ciel.
Le voyez-vous, grands dieux !
LE ROI.
Laerte, je dois partager votre douleur, ou
vous me refusez un droit qui m'appartient.
Suivez-moi à l'écart : choisissez à votre gré
les plus sages de vos amis ; ils m'entendront
et ils jugeront entre vous et moi . S'ils trou-
vent que nous ayons aucune part directe ou
indirecte à cette mort, nous vous abandon-
nons notre royaume, notre couronne, notre
vie, tout ce que nous pouvons dire à nous, en
dédommagement : sinon, consentez à m'ac-
corder votre patience, et nous travaillerons
de concert avec vous pour donner à votre
cœur la satisfaction qui lui est due..
LAERTE .
Eh bien ! j'y consens. Le genre de sa mort,
ses obscures funérailles, sans trophées , sans
épées suspendues sur sa tombe, sans armoi-
ries sur ses cendres, sans cérémonie, sans
pompe solennelle, mé crient, comme une voix
que le ciel ferait entendre à la terre, que je
dois en demander compte.
LE ROI.
Ce compte vous sera rendu ; et que la hache
des lois tombe sur la tête ou sera le crime.
Je vous prie, suivez-moi.
(Ils sortent.)
148 HAMLET

SCÈNE VI
Un autre appartement dans le château.
HORATIO et un SERVITEUR.

HORATIO.
Qui sont les gens qui veulent me parler ?
LE SERVITEUR .
Des matelots ; ils disent qu'ils ont des let-
tres pour vous.
HORATIO.
Faites- les entrer. Je n'imagine pas de
quelle partie du monde je puis recevoir des
marques de souvenir , si ce n'est de la part du
prince Hamlet.
(Les matelots entrent.)
UN MATELOT .
Dieu vous garde de mal, seigneur.
HORATIO.
Et toi aussi.
LE MATELOT .
Il le fera, si c'est son bon plaisir. - Voilà
une lettre pour vous . Elle vient de l'ambas-
sadeur qui s'était embarqué pour la Grande-
Bretagne ; en cas que votre nom soit Horatio ,
comme je me suis laissé dire qu'il l'était.
HORATIO prend la lettre et la lit.
<< Horatio, quand tu auras lu cette lettre,
procure à ces matelots quelque moyen de par-
venir au roi ils ont des lettres pour lus.
Nous avions à peine compté deux jours sur
mer, qu'un corsaire bien armé en guerre nous
a donné la chasse. Nous trouvant trop fai-
bles de voiles, nous avons déployé une va-
ACTE IV, SCÈNE VII 149
leur forcée ; et jetant le grappin , j'en suis
venu à l'abordage. En un instant, ils se sont
dégagés de notre vaisseau, ont pris le large,
et je suis demeuré seul leur prisonnier. Ils
m'ont bien traité et ont agi en pirates géné-
reux; mais ils savaient bien ce qu'ils fai-
saient je suis fait pour les en bien payer.
Que le roi reçoive les lettres que je lui en-
voie, et aussitôt pars, et viens me trouver
avec la même célérité dont tu voudrais fuir
la mort. J'ai à confier à ton oreille des pa-
roles qui te rendront muet d'étonnement, et
qui pourtant ne seront jamais qu'une faible
expression de l'important secret qu'elles te
révèleront. Ces honnêtes matelots te condui-
ront aux lieux où je suis. Rosencrantz et
Guildenstern continuent leur route vers la
Grande-Bretagne. J'ai beaucoup de choses à
te dire sur leur compte . Adieu.
<< Celui que tu connais ton ami ,
<< HAMLET. >>>
HORATIO, après avoir lu, aux matelots.
Venez, je vais vous ouvrir un accès pour
remettre ces lettres que vous avez, et faites-
le promptement, afin de me conduire après
vers celui qui vous en a chargés.
(Ils sortent .)
SCÈNE VII
Un appartement dans le château.
LE ROI, LAERTE .
LE ROI.
Mainteuant votre intime conviction doit
sceller ma décharge, et vous devez me don-
ner dans votre cœur la place d'un ami, de-
puis que vous avez entendu, et avec des
150 HAMLET
preuves évidentes, que celui qui a tué votre
noble père en voulait à ma vie.
LAERTE .
Les preuves sont manifestes . Mais, dites-
moi pourquoi vous n'avez pas fait agir les
lois contre de pareils attentats, d'une na-
ture si criminelle et si digne de mort, lors-
que votre sûreté, votre prudence, tous les mo-
tifs ensemble s'unissaient pour vous exciter à
la vengeance?
LE ROI.
Oh ! par deux raisons particulières , qui
peut-être vous paraîtront, à vous, bien faibles,
mais qui sont bien fortes pour moi . La reine,
sa mère, ne vit que par ses yeux ; et pour
moi, que ce soit mon bonheur ou ma malé-
diction, n'importe, elle est si intimement unie
à ma vie et à mon âme, que la même néces-
sité dont l'astre se meut dans son orbite, je
n'ai ni action ni mouvement que je ne le re-
çoive d'elle. Le second motif qui m'a empê-
ché de lui demander un compte public de son
attentat, c'est l'extrême affection que le peu-
ple a pour lui. Toutes ses fautes s'effacent
aux yeux prévenus de ce peuple, qui ne le
voit qu'à travers son amour, et qui, dans son
aveuglement, convertirait ses chaînes mê-
mes en guirlandes d'honneur. Mes traits sont
trop légers et trop faibles pour vaincre un
vent si impétueux; ils seraient revenus con-
tre moi, sans jamais atteindre le but où je les
eusse adressés.
LAERTE.
Ainsi j'aurai perdu un noble et tendre père,
et je trouverai une sœur dans un état déses-
péré; une sœur, qui, si la louange peut recu-
ler vers un objet qui n'est plus, s'était élevée
par ses rares qualités au-dessus de tout son
ACTE IV, SCÈNE VII 151
siècle! Mais le temps de ma vengeance arri-
vera.
LE ROI.
Dormez en paix; gardez-vous de penser que
je sois d'une trempe assez lâche, assez insen-
sible pour me voir outrager en face, et me
faire un jeu de mes affronts. Vous en appren-
drez bientôt davantage . J'aimais votre père ;
nous nous aimons nous-mêmes ; c'en est
assez, j'espère, pour vous donner à conce-
voir... (Un messager entre.) Mais quoi ?
quelles nouvelles ?
LE MESSAGER.
Des lettres, seigneur, de la part d'Hamlet.
Celle-ci pour Votre Majesté , celle-là pour la
reine.
LE ROI, surpris.
De la part d'Hamlet? Qui les a apportées ?
LE MESSAGER.
Des matelots, seigneur, à ce qu'on dit. Je
ne les ai point vus. Elles m'ont été remises
par Claudio : c'est lui qui les a reçues.
LE ROI.
Laerte, vous allez en entendre la lecture.
(Au messager.) Qu'on nous laisse seuls.
(Le roi lit la lettre.)
« Puissant souverain, vous saurez que je
suis abordé nu dans vos Etats, Demain, je
demanderai la faveur de me présenter devant
Votre Majesté. Et alors, après avoir imploré
votre pardon, je vous raconterai la cause de
mon retour inattendu.
« HAMLET. >>
Que veut dire ceci ? Tous les autres sont-ils
de retour aussi ? Ou bien y a-t-il quelque mé-
prise, et rien de vrai ?
152 HAMLET
LAERTE.
Connaissez-vous l'écriture ?
LE ROI.
C'est l'écriture d'Hamlet . Nu, dans le corps
de la lettre, et dans le post-scriptum, il dit
seul. Pouvez-vous m'éclairer.
LAERTE .
Je m'y perds, seigneur. Mais laissez-le ve-
nir. Cette nouvelle ranime et relève mon âme
abattue. Je vivrai donc, et je pourrai lui dire
en face : C'est toi qui l'as fart!
LE ROI.
Si cela est ainsi... Comment cela pourrait-
il être?... Et comment cela serait-il autre-
.ment? Voulez-vous vous laisser gouverner
par moi ?
LAERTE.
Oui , -- pou
rvu que vous ne me parliez pas
de m'amener à la paix .
J LE ROI.
A votre paix personnelle. S'il est vrai qu'il
soit de retour, comme dégoûté de son voyage,
et qu'il ne veuille plus se mettre en mer, je
saurai lui inspirer l'envie de tenter une
aventure, dont l'idée est mûre dans ma tête,
et où il ne peut manquer de succomber . Sa
mort n'excitera pas un souffle de blâme, pas
un seul murmure sa mère elle-même ab-
soudra l'événement, et le prendra pour un
accident.
LAERTE .
Je m'abandonne à vos conseils ; mais plus
volontiers encore, si vous pouvez arranger
votre projet de manière que j'en puisse être
moi-même l'instrument.
ACTE IV , SCÈNE VII 153
LE ROI.
Tout se rencontre à propos. Depuis vos
voyages on vous a beaucoup vanté, et cela à
l'oreille d'Hamlet, pour un talent où l'on dit
que vous excellez. Toutes vos autres qualités
ensemble n'ont pas autant irrité sa jalousie
que celle-là toute seule, qui cependant, dans
ma propre estime, n'occupe que le dernier
rang.
LAERTE .
Et quel est donc ce talent, seigneur?
LE ROI.
Ce n'est qu'une plume dans le panache bril-
lant de la jeunesse, et qui pourtant est né-
cessaire ; car une parure gale, frivole et lé-
gère, sied aussi bien au jeune âge, que siéent
à la froide vieillesse ses couleurs noires et
ses graves manteaux dont elle s'enveloppe
par raison de décence et de santé. Il y a
deux mois que nous avions à notre cour un
gentilhomme français. J'ai bien vu les Fran-
çais, et j'ai servi contre eux ; et ce sont d'ha-
biles cavaliers. Mais pour ce brave, son
adresse tenait du prodige il semblait né et
grandi sur sa monture; et à voir les prodi-
gieuses évolutions qu'il faisait décrire à son
cheval, on eût dit que la nature même les
avait unis tous deux, et qu'il faisait corps
avec son brave coursier. En un mot, il sur-
passait de si loin toutes nos idées, que tous
les mouvements, tous les tours que mon ima-
gination pouvait se figurer, n'atteignaient
pas à ce qu'il savait faire.
LAERTE.
Et c'était un Français?
LE ROI.
Un Français.
154 HAMLET
LAERTEX
Sur ma vie, c'est Lamond..
LE ROI.
Lui-même.
LAERTE.
Je le connais très-bien. Il est la perle, le
prodige de sa nation.
LE ROI.
Il rendait de vous un témoignage public, et
il faisait le plus brillant récit de votre habi
leté dans l'escrime et la parade, et de la
bonté prodigieuse de votre épée, jusqu'à s'é-
crier avec transport, que ce serait le specta-
cle le plus intéressant, que de vous voir faire
assaut avec un adversaire de votre force. IF
protesta avec serment que les escrimeurs de
sa nation n'avaient plus ni mouvement, ni
garde, ni œil, dès que vous combattiez con-
tre eux. - Le récit de Lamond aigrit l'envie
d'Hamlet à un tel excès, qu'il ne fit plus que
souhaiter et solliciter avec instance votre
prompt retour, pour se mesurer avec vous.
D'après cela, maintenant...
LAERTE.
Eh bien, seigneur, d'après cela? Quoi ?
LE ROI.
Laerte, aimiez-vous votre père? Ou n'êtes-
vous qu'un simulacre de tristesse, tout vi
sage et point de cœur?
LAERTE .
Pourquoi me faites-vous cette question?
LE ROI.
Ce n'est pas que je pense que vous n'ayez
pas aimé votre père ; mais je sais bien aussi
que l'amour, la tendresse sont, comme tout
ACTE IV, SCÈNE VII $155
le reste, soumis au temps ; et j'en vois la
preuve dans les événements journaliers ; c'est
fetemps qui en modifie l'ardeur et le degré.
Il est dans la flamme de l'amour une espèce
de coton, de mèche qui l'amortit et l'étouffe.
Rien ne dure dans un état de bonté toujours
égal et permanent. Ce que nous voulons ,
nous devrions toujours le faire , au moment où
nous le voulons car cette volonté change
bientôt, et devient sujette à autant d'obstacles
et de délais qu'il y a de langues, de mains,
d'accidents qui viennent à la traverse ; et alors
ce nous devrions le faire aboutit à un doulou-
reux et profond soupir, qui exhale et prodigue
en vain le souffle de la vie : mais touchons le
vif de la plaie. Hamlet revient ; que vou-
driez-vous entreprendre pour prouver, autre-
ment que par des paroles, que vous êtes vrai-
ment fils de votre père?
LAERTE.
Je l'égorgerais au pied des autels.
LE ROI.
En effet, nul lieu ne devrait être un sane-
tuaire pour le meurtrier ; la vengeance ne
devrait point trouver de bornes qui l'arrê-
tent : mais, brave Laerte, voulez-vous suivre
mon avis ? Tenez-vous renfermé dans votre
appartement. Hamlet, de retour, va savoir
que vous êtes ici. Nous l'environnerons de
gens qui vanteront votre supériorité, et qui
enchériront encore sur les louanges que le
Français vous a données. Nous vous amène-
rons à jouter ensemble, et nous ferons des
paris sur vos deux têtes. Je connais Hamlet ;
il est sans précaution, généreux, incapable
de soupçon et de ruse; il n'examinera pas les
fleurets ; en sorte qu'il vous sera aisé, avec
un peu d'adresse, de choisir une épée non
156 HAMLET
émoussée; et, par une botte fine, de lui rendre
le coup qu'il a porté à votre père.
LAERTE.
Je ferai ce que vous dites ; et, dans cette
vue, je veux empoisonner mon épée. J'ai
achété d'un empirique une drogue si meur-
trière, que si vous y trempez seulement la
pointe d'un poignard, pour peu qu'il tire du
sang après, il n'est plus de remède, si puis-
sant qu'il soit, fût-il composé de tous les
simples les plus efficaces qui croissent à la
clarté de l'astre de la nuit, qui puisse sauver
de la mort l'animal qui en aura seulement
été effleuré. Je tremperai ma pointe dans ce
poison, et la plus légère égratignure sera
pour lui le coup de la mort.
LE ROI.
Réfléchissons-y encore. Examinons quels
sont le temps et les moyens les plus conve
nables pour bien jouer notre rôle. Si ce projet
échoue, et que notre intention perce dans
une exécution maladroite, il vaudrait mieux
ne l'avoir jamais tenté . Il faut donc l'ap-
puyer d'un arrière-projet, d'un second expe-
dient qui puisse réussir, si le premier vient à
manquer. Attendez ; laissez-moi cher-
cher. - Nous ferons un pari solennel sur vo-
tre adresse à tous deux . Je le tiens . Lors-
que, dans la chaleur de l'assaut, vous serez
échauffés et altérés , c'est alors qu'il vous
faut pousser les bottes les plus vives. Ham-
let demandera à boire ; j'aurai une coupe
préparée exprès ; et pour peu qu'il en mouille
ses lèvres, si par hasard il échappe à votre
fer envenimé, le second moyen remplira nos
vues.
ACTE IV, SCÈNE VII 157

LA REINE, avec la douleur et le désordre
dans tout son maintien.
LE ROI.
Que m'annoncez-vous, chère reine?
LA REINE.
Un malheur ne vient point, qu'il n'en porte
un autre en croupe , tant ils se suivent de
près ! Votre sœur est noyée, Laerte.
LAERTE .
Noyée ? Où ?
LA REINE .
Dans la prairie, aux bords d'un ruisseaupro-
fond, est un saule qui peint son blanc feuil-
lage sur le cristal de l'eau : c'est là qu'elle est
venue, la tête couverte de guirlandes roma-
nesquement bigarrées de renoncules, d'or-
ties, de marguerites, de ces longues fleurs
d'un pourpre pâle, que nos jeunes filles nom-
ment doigts-de-mort. Tandis qu'elle s'efforce
de monter et de suspendre aux rameaux les
plus abaissés du saule, sa guirlande, une
branche fatale se rompt, elle tombe, sa guir-
lande en main, dans le malheureux ruisseau.
Ses robes enfléés l'ont soutenue quelque temps
sur les ondes comme une naïade : et ainsi
portée, elle chantait des fragments d'antiques
ballades, comme insensible elle-même à son
propre malheur, ou comme une créature née
dans cet élément : mais cela ne pouvait du-
rer longtemps, et ses vêtements appesantis
par les eaux dont ils s'étaient abreuvés, ont
entraîné la pauvre infortunée dans la fange
et la mort, laissant sa mélodieuse chanson
interrompue...
458 HAMLET, ACTE IV, SCÈNE VII
LAERTE.
Hélas ! elle est donc noyée ?
LA REINE .
Oh ! noyée, noyée !
LAERTE.
Pauvre Ophélia ! je voudrais contenir mes
larmes ; mais, hélas ! vains efforts, la nature
se satisfait et prend ses droits ; peu lui im-
porte que l'homme rougisse de sa faiblesse.
Mais, quand une fois ces larmes auront coulé,
il ne restera plus rien en moi d'une femme.
Adieu, seigneur ; j'aurais à exhaler des paro-
les de flamme, sans ces flots de larmes in-
sensées qui les étouffent.
(Il sort fondant en larmes.)
LE ROI.
Suivons-le, Gertrude. Que de peine j'ai eue
à calmer sa fureur ! Et je crains maintenant
que ce malheur n'en réveille les transports.
Allons, suivons ses pas.
(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE,


ACTE CINQUÈIME

SCÈNE PREMIÈRE
Le théâtre représente une église ; un cimetière auprès
DEUX FOSSOYEURS, avec des hoyaux et
des bêches.
PREMIER FOSSOYEUR.
Doit-elle être enterrée en terre sainte, celle
qui, de son propre mouvement, se sauvé dans
l'autre monde ?
DEUXIÈME FOSSOYEUR.
Je te dis qu'elle doit l'être : ainsi, creuse sa
fosse sur-le- champ. L'officier de la couronne
a fait la visite de son corps ; et il aprononcé
qu'elle doit être ensevelie en terre sainte.
PREMIER FOSSOYEUR.
Comment cela se peut-il ? A moins qu'elle
ne se sait noyée à son corps défendant.
DEUXIÈME FOSSOYEUR.
Eh bien, c'est ce qu'on a jugé..
PREMIER FOSSOYEUR.
Elle s'est noyée offensivement : cela ne peut
être autrement. Car voici le point de la ques
tion : si je me noie de dessein prémédité, cela
prouve une action , et une action a trois
branches, savoir : agir, faire et accomplir.
Donc elle s'est noyée elle-même et de dessein
prémédité.
160 HAMLET
DEUXIÈME FOSSOYEUR.
Soit : mais écoute-moi, bon homme, à ton
tour.
PREMIER FOSSOYEUR.
Laisse-moi t'expliquer, camarade : ici est la
rivière, fort bien ; là est l'homme , bon. Si
l'homme va trouver la rivière et se noie lui-
même, c'est lui , qu'il en convienne ou non,
qui y va volontairement remarque bien ;
mais, si c'est l'eau qui vient à lui, et qui lé
noie, ce n'est plus lui qui se noie lui-même.
Donc celui qui n'est pas coupable de sa mort,
n'a pas abrégé sa vie.
DEUXIÈME FOSSOYEUR.
Mais est-ce la loi ?
PREMIER FOSSOYEUR.
Oui, vraiment, c'est la loi d'après laquelle
l'officier de la couronne a prononcé dans sa
visite.
DEUXIÈME FOSSOYEUR .
Veux-tu savoir le vrai ? Si la défunte n'é-
tait pas une demoiselle de qualité, elle aurait
été enterrée hors de la terre sainte.
PREMIER FOSSOYEUR .
Oui, tu l'as dit ; et c'est un abus déplorable
que l'espèce des grands aient en ce monde le
privilége de se pendre ou de se noyer eux-
mêmes impunément, par distinction sur les
autres chrétiens leurs frères. Allons, ma
bêche. Il n'est point de plus anciens gentils-
hommes que les jardiniers, les terrassiers et
les fossoyeurs : ils exercent la profession d'A-
dam. J'ai une autre question à te proposer,
si tu ne me réponds pas juste, avoue-toi...
DEUXIÈME FOSSOYEUR .
Allons, voyons .
ACTE V, SCÈNE I 161
PREMIER FOSSOYEUR.
Qui est-ce qui bâtit plus solidement que le
maçon, le constructeur de navires, ou le
charpentier ?
DEUXIÈME FOSSOYEUR.
Celui qui fait un gibet ; car son ouvrage
dure plus que mille corps qu'on y attache.
PREMIER FOSSOYEUR.
Ta réponse me plaît assez, elle est ingé-
nieuse.
DEUXIÈME FOSSOYEUR.
Quel est celui, dis-tu , qui bâtit plus solide-
ment qu'un maçon, un constructeur de na-
vires, ou un charpentier ?
PREMIER FOSSOYEUR.
Oui, dis-moi cela, et je te tiens quitte .
DEUXIÈME FOSSOYEUR.
Oui , je suis en état de te le dire.
PREMIER FOSSOYEUR .
Allons, courage.
DEUXIÈME FOSSOYEUR.
Ma foi, je ne puis pas le dire.
HAMLET et HORATIO paraissent à quelque
distance.
PREMIER FOSSOYEUR .
Ne te tourmente pas la tête davantage pour
le trouver à battre un âne paresseux on perd
son temps ; il n'en ira pas plus vite. Quand on
te fera cette question, réponds : c'est le fos-
soyeur. Les demeures qu'il bâtit durent jus-
qu'aujugement dernier. Allons, va chez Yau-
ghan, et apporte-moi un verre de liqueur.
(Le second fossoyeur sort.)
HAMLET .
162 HAMLET
LE PREMIER FOSSOYEUR beche et chante.
Dans ma jeunesse, quand j'aimais , oui, j'aimais,
Rien ne me semblait si doux ;
Mais épouser, oh ! le moment intéressant,
Oh ! il me semblait que rien n'était si utile.
HAMLET.
Ce malheureux n'a-t-il donc aucun senti-
ment de ce qu'il fait, qu'il chante en creu-
sant un tombeau ?
HORATIO.
L'habitude l'a. familiarisé avec sa profes-
sion, et l'y rend indifférent.
HAMLET.
Il est vrai. La main qui travaille peu a le
tact plus fin .
LE FOSSOYEUR chante.
Mais la vieillesse, venant à pas de voleur,
M'a empoigné dans ses serres ;
Et elle m'a transporté dans l'autre monde,
Où je ne me reconnais pas moi-même.
HAMLET.
Ce crâne avait une langue autrefois qui
pouvait chanter. Comme ce maraud le froisse
contre la terre ! Il ne ferait pas pis au crâne
de Cain, qui commit le premier meurtre ! Ce
pourrait être la tête d'un ministre que ce
brutal traite avec tant d'insolence ; d'un
homme peut-être qui, dans son orgueil, se
croyait capable de tromper Dieu même :
n'est-ce pas une chose possible?
HORATIO.
Très-possible, seigneur.
HAMLET.
Ou d'un courtisan, qui savait tous les ma-
tins dire : « Bonjour, mon aimable seigneur ;
comment se porte mon seigneur ? » Ce peut
ACTE V, SCÈNE I 163
être le crâne de milord un tel qui vantait le
cheval de monseigneur un tel lorsqu'il voulait
le lui emprunter, n'est-ce pas ?
HORATIO.
Oui, seigneur.
HAMLET.
Oh oui , certainement ; et aujourd'hui, il
appartient à monseigneur le ver, décharné,
mutilé et souffleté brutalement par la bêché
d'un fossoyeur ! Il se fait ici d'étranges révo-
lutions; si nous avions d'assez bons yeux pour
les voir ! Ces ossements ont-ils donc si peu
coûté à former, qu'ils soient faits pour servir
aux jeux cruels de ces misérables ? Les
miens frémissent en y songeant
LE FOSSOYEUR chante.
Une pioche et une bêche, une bêche ;
Un drap mortuaire étendu,
Et un trou dans l'argile, pour une fosse,
C'en est assez pour un tel hôte.
(Le fossoyeur roule un autre crâne aux pieds
d'Hamlet .)
HAMLET.
En voilà encore un autre. Ne serait- ce pas
le crâne d'un avocat ? Où sont maintenant
ses équivoques , ses subtilités, ses rôles, ses
tours de chicane ? Pourquoi souffre-t-il que
ce brutal lui cogne si rudement la tête de sa
pelle fangeuse ; que ne lui intente-t-il une
action pour cause de voies de fait ? Hélas !
c'était peut-être de son vivant un grand ac-
quéreur de terres, avec ses arrêtés, ses obli-
gations, ses transactions, ses cautionnements
solidaires, ses recouvrements. Voilà donc où
aboutissent toutes ses requêtes, tous ses re-
· couvrements, à recueillir de la poussière du
tombeau plein le crâne de sa tête ! Ses cau-
tions et doubles cautions ne lui garantiront-
164 HAMLET
elles de tous ses marchés qu'un espace de la
longueur et de la largeur de deux contrats ?
Les titres de toutes ses acquisitions auraient
de la peine à tenir dans son cercueil, et son
héritier n'en conservera pas lui-même davan-
tage.
HORATIO .
Pas un pouce de plus , seigneur.
HAMLET.
Le parchemin n'est-il pas fait de peau de
mouton ?
HORATIO .
Oui, seigneur, et de veau aussi.
HAMLET.
Eh bien plus stupides que ces animaux
sont ceux qui fondent leur existence et leur
bonheur sur un amas de ces parchemins.
Je veux parler à cet homme. A qui est
cette fosse, l'ami ?
LE FOSSOYEUR .
A moi.
(Il reprend le refrain de sa chanson.)
Et un trou dans l'argile, pour une fosse,
C'en est assez pour un tel hôte.
HAMLET.
Tu mens la fosse est pour les morts, et
non pour les vivants .
LE FOSSOYEUR.
Voilà un démenti donné bien légèrement :
je saurai vous le rendre.
HAMLET.
Pour quel homme creuses-tu cette fosse ?
LE FOSSOYEUR.
Ce n'est pas pour un homme.
ACTE V, SCÈNE I 165
HAMLET.
Pour quelle femme donc ?
LE FOSSOYEUR.
Ni pour une femme non plus .
HAMLET.
Qui doit donc être enseveli dans cette
fosse ?
LE FOSSOYEUR.
Un corps qui fut une femme ; mais, que son
âme repose en paix ! elle est morte.'"
HAMLET.
Comme ce drôle est résolu ! Parlons-lui net,
ou nous serons toujours le jouet de ses équi-
voques. Horatio, depuis trois ans j'en fais
la remarque, le siècle où nous vivons se raf-
fine tous les jours ; et le soulier pointu du
villageois frise de sí près le pied du courti-
san, qu'il lui écorchera bientôt le talon.
Depuis quand es-tu fossoyeur ?
LE FOSSOYEUR .
De tous les jours de l'année , celui où je
commençai ce métier, fut le jour que notre
défunt rỏi Hamlet vainquit Fortinbras.
HAMLET.
Combien y a-t-il de cela ?
LE FOSSOYEUR.
Ne pouvez-vous le dire ? Il n'y a pas d'im-
bécile qui ne soit en état de vous le dire . Ce
fut le jour même que naquit le jeune Hamlet,
celui qui est devenu fou, et qu'on a envoyé
en Angleterre.
HAMLET.
Oui-dà ; et pourquoi l'envoyer en Angle-
terre ?
166 HAMLET
LE FOSSOYEUR.
Eh ! parce qu'il était fou : il retrouvera là
son bon sens ; ou s'il ne l'y retrouve pas, il
n'y a pas grand mal.
HAMLET.
Pourquoi donc ?
LE FOSSOYEUR.
On ne s'apercevra pas qu'il est fou : tous
les hommes de ce pays -là sont aussi fous que
lui. Moi, il y a tantôt trente ans que, tant
garçon que marié, je remplis ici l'office de
bedeau .
HAMLET.
Combien de temps un homme reste-t-il en
terre avant d'être consommé ?
LE FOSSOYEUR.
Ma foi, s'il n'est pas déjà consommé par la
débauché avant de mourir, comme nous
voyons quantité de corps usés qui nous tom-
bent en lambeaux dans les mains, il se con-
servera huit à neuf ans. Un tanneur vous
dure toujours ses neuf ans entiers.
HAMLET .
Pourquoi un tanneur, plutôt qu'un autre ?
LE FOSSOYEUR.
Pourquoi ? Parce que sa peau est si bien
endurcie par le tan dans son métier, qu'elle
reste longtemps impénétrable à l'eau; et l'eau
est un destructeur qui vous démolit prompte-
ment un cadavre ." Tenez, voici le crâne
d'un corps enterré depuis vingt-trois ans .
HAMLET.
A qui était-il ?
LE FOSSOYEUR .
Oh ! au plus étrange original..... Qui devi-
nez-vous ?
ACTE V, SCÈNE 1 167
HAMLET.
Ma foi, je n'en sais rien.
LE FOSSOYEUR ,
Peste soit du drôle et de sa folie ! Il me ré-
pandit un jour une bouteille de vin du Rhin
sur la tête ! Le crâne que vous voyez était
le crâne d'Yorik, bouffon du roi.
HAMLET.
Celui-ci ?
LE FOSSOYEUR.
Lui-même.
HAMLET, le prenant dans ses mains.
Donne . Hélas ! pauvre Yorik . Je l'ai
connu, Horatio . C'était le bouffon le plus plai-
sant une imagination des plus fécondes. Il
m'a tenu entre ses bras mille fois , et main-
tenant, comme sa vue remplit d'horreur mon
imagination, comme mon cœur se soulève !
--- Là furent ses lèvres, que j'ai baisées je ne
sais combien de fois. Pauvre Yorik ! où sont
maintenant tes bons mots, tes folies, tes
chansons, tes vives saillies, dont la gaieté
faisait rire aux éclats tous les convives ? Tu
ne peux pas même à présent rire de la triste
grimace que tu fais là. Plus de joues ni de
bouche. Va maintenant te poser sur la toi-
lette d'une de nos belles ; dis-lui qu'elle a
beau se mettre un pouce de fard, qu'il faut
qu'elle en vienne à cette gracieuse méta-
morphose. Fais - la sourire à cette idée.
Horatio, dis-moi , je te prie, une chose.
HORATIO.
Quoi, seigneur?
HAMLET.
Crois-tu qu'Alexandre offrit cette triste phy-
sionomie sous la terre ?
168 HAMLET
HORATIO.
Je le crois, seigneur .
HAMLET.
Comment, cette odeur cadavéreuse ? (Il la
respire.) Oh í
HORATIO.
La même, seigneur .
HAMLET.
A quelles indignes humiliations la mort
nous fait redescendre, Horatio ! L'imagination
ne peut-elle pas suivre la cendre auguste
d'Alexandre jusqu'à ce qu'elle la trouve em-
ployée à boucher le trou d'une futaille ?
HORATIO.
Ce serait pousser trop loin vos réflexions
lugubres , seigneur.
HAMLET.
Non certes, non ; pas du tout . Nous pou-
vons avec assez de vraisemblance, et sans
rien outrer , conduire jusque-là le grand
Alexandre . Nous pouvons dire : Alexandre
mourut; Alexandre fut inhumé ; Alexandre
redevint poussière ; la poussière est terre
de la terre on forme l'argile ; et pourquoi
cette argile, en partie formée des cendres
d'Alexandre, ne pourrait-elle pas se trouver
employée à l'ignominieux usage de boucher
un tonneau ?
Le premier empereur, César, mort et devenu poussière,
Ne sert peut-être plus qu'à fermer aux vents le trou qu'il
remplit.
Quoi ! cette argile qui tenait l'univers en respect,
Etoupe le mur d'une chaumière contre la bise glacée de
l'hiver !
Mais silence, Horatio, silence, j'aperçois le
roi.
ACTE V, SCÈNE I 169

LE ROI, LA REINE, LAERTE, une bière ; cortége


nombreux de seigneurs et de prêtres.

HAMLET, surpris.
La reine aussi ! Toute la cour ! Qui suivent-
ils ainsi à sa dernière demeure ? Pourquoi
ces cérémonies imparfaites ? C'est un signe
que le corps qu'ils accompagnent a, d'une
main désespérée, détruit sa vie. Il était d'un
rang illustre.- Cachons -nous quelque temps,
et observons .
(Il se cache dans un endroit d'où il peut tout voir.)
LAERTE, aux prétres.
Quelles cérémonies restent encore ?
HAMLET, le reconnaissant.
C'est Laerte ! jeune homme d'un rang et
d'un mérite distingué. Ecoutons .
LAERTE .
Quelles cérémonies encore.………….
UN PRÊTRE.
Aucune. Ses obsèques ont été célébrées
avec toute la pompe qui nous est permise.
Le genre de sa mort est douteux, et sans
l'ordre de l'autorité suprême qui domine sur
les règles, elle aurait habite une terre profane
jusqu'au son de la trompette fatale. Au lieu
de ces prières charitables , on eût jeté sur elle
un monceau de cailloux et de sable ; mais on
lui a accordé les honneurs destinés aux vier-
ges ; sa tombe est jonchée de fleurs, et elle y
entre au son des cloches saintes, et honorée
des rites sacrés .
LAERTE .
N'en reste-t-il plus à remplir ?
170 HAMLET
LE PRÊTRE .
Non, il n'en reste plus . Nous profanerions
l'office des morts si nous chantions leur
hymne funèbre, si nos voix lui souhaitaient
le repos réservé aux âmes innocentes, qui
ont quitté la vie en paix.
LAERTE.
Déposez-la donc dans la terre. Puissent sur
son corps chaste et pur, plein d'appas et d'in-
nocence, éclore les tendres violettes ! Et toi,
prêtre impitoyable, je te le prédis, tandis qué
ma sœur remplira le ministère d'un ange de-
vant l'Etre suprême, tu rugiras dans le fond
de l'abîme.
HAMLET.
Quoi ! C'est la belle Ophélia !
LA REINE, jetant des fleurs sur son cercueil.
Les belles choses sont pour les belles .
Adieu ! j'espérais te donner pour épouse à
mon Hamlet ; j'espérais parer ta couche nup-
tiale de ces fleurs, et non pas les répandre
sur ton cercueil !
LAERTE.
Que mille fléaux tombent accumulés sur la
tête maudite de l'homme dont l'affreux for-
fait t'a privée de la raison, de l'esprit le plus
rare ! Attendez : avant qu'on la couvre de
terre, que je la serre encore dans mes bras.
(Ilse précipite dans la fosse.) Maintenant, jetez,
entassez la poussière sur le vivant et sur la
morte, jusqu'à ce que vous en ayez élevé sur
nous une montagne.
HAMLET.
Quel est celui dont la douleur s'exprime
avec tant d'emphase, et dont les cris lamen-
tables suspendent la course des astres éton-
nés de l'étendre ? (Il se découvre, et se préci-
ACTE V, SCÈNE I 171
pite aussi dans la fosse en disant : ) C'est moi :
c'est Hamlet, prince de Danemark.
LAERTE, furieux, et le saisissant à la gorge.
Que l'enfer saisisse ton âme !
HAMLET.
Tu fais une prière abominable, mais, je t'en
conjure, ne me serre pas ainsi. Je ne suis
ni frénétique ni furieux ; cependant il est en
moi quelque chose de dangereux, que ta pru-
dencé doit redouter. Lâche prise.
LE ROI.
Séparez-les.
LA REINE.
Hamlet, Hamlet !
HORATIO .
Cher prince, contenez-vous.
HAMLET.
Je veux combattre pour une si belle cause,
jusqu'à ce que mes yeux éteints restent im-
mobiles dans ma tête.
LA REINE.
O mon fils ! quelle cause ?...
HAMLET.
J'aimais Ophélia ; la tendresse de mille frè-
res ensemble n'égale pas mon amour . (4
Laerte.) Que veux-tu faire pour elle?
LE ROI.
Oh ! il est dans sa folie, Laerte !
LA REINE .
Au nom de Dieu , Laerte, lâchez-le .
HAMLET.
Allons ; montre-moi ce que tu veux faire:
172 HAMLET
Veux-tu pleurer ? Veux-tu combattre ? Veux-
tu te laisser périr de faim ? Veux-tu te déchi-
rer de tes mains ? Veux-tu boire du fiel, ou
avaler un serpent ? Je veux le faire aussi,
moi. - N'es-tu venu ici que pour te répan-
dre en gémissements ? pour me braver en
te précipitant dans sa fosse ? Veux-tu
être enseveli vivant avec elle ? Je le veux
aussi. - Tu parles de montagnes de pous-
sière ? Eh bien ! qu'on en entasse sur nous
des millions d'arpents, jusqu'à ce que notre
tombe s'élève, comme une masse énorme,
jusqu'aux nues . Si tu éclates en transports
forcenés, ma rage égalera la tienne.
LA REINE .
Ce qu'il dit n'est que folie , et le délire va
le travailler ainsi quelque temps ; mais bien-
tôt il sera patient comme la colombe, avant
que ses petits au duvet doré soient éclos .
Vous le verrez s'asseoir paisible et dans un
morne silence.
HAMLET.
Entendez-vous ? Quelle est votre raison
pour me traiter ainsi ? Je vous ai toujours
aimé; mais n'importe . -Qu'Hercule lui-même
déploie toute sa force chacun aufa son tour:
(Il sort de la fosse et s'en va .)
LE ROI.
Fidèle Horatio, je vous prie, suivez ses pas.
(A Laerte, à demi-voix.) Fondez votre patience
sur notre entretien d'hier au soir. Nous allons
conduire nos desseins à leur issue. Chère
Gertrude, préposez quelqu'un à la garde de
votre fils. Ce tombeau sera décoré d'un
monument durable. Nous verrons bientôt
revenir des jours calmes et paisibles. Jusque-
là, n'employons que la patience.
(Ils sortent.)
ACTE V, SCÈNE II 173

SCÈNE II
Une salle du palais.
HAMLET, HORATIO, s'avancent continuant un
entretien.
HAMLET.
En voilà assez sur ce sujet. Maintenant,
passons à l'autre. Tu te souviens de toutes
les circonstances ?
HORATIO.
Je m'en souviens très- bien, seigneur.
HAMLET.
Ami, mon cœur était en proie à des com-
bats intérieurs, qui repoussaient le sommeil
loin de mes yeux. J'étais plus malheureux
qu'un matelot mutin dans les fers au fond
de la cale. Par une témérité... et louanges
soientrendues à la témérité ! Il faut que nous
sachions que souvent notre indiscrétion nous
sert bien, tandis que nos projets les plus pro-
fondément médités échouent et cela nous
apprend qu'il est un Dieu dont la main fa-
çonne et conduit au but nos desseins , quel-
que informe qu'en soit le plan ébauché par
l'homme.
HORATIO.
On ne peut en douter.
HAMLET.
Je sors de ma chambre, mon habit de mer
en écharpe autour de moi ; et, dans l'obscu-
rité, je me glisse jusqu'à leur appartement.
Tous mes désirs s'accomplissent. Je fouille
dans leurs papiers, m'en empare, et me re-
tire enfin dans ma chambre. Là, mes craintes
et mes soupçons oublient touté bienséance ;
174 HAMLET
j'eus l'audace de rompre le sceau des dépê-
ches du souverain , et j'y trouvai, Horatio,
une trahison du roi ! un ordre précis, motivé
de plusieurs raisons différentes, comme l'in-
térêt de la sûreté du Danemark et celle
de la Grande-Bretagne ; et... Oh ! une foule de
terreurs sur mon caractère, sur le danger de
me laisser vivre ; ... portant qu'à la première
inspection, et sans aucun délai, pas même le
temps d'aiguiser la hache, ma tête fût tran-
chée.
HORATIO.
Est-il possible ?
HAMLET, lui donnant des dépêches.
La voilà, cette commission fatale : lis-la à
ton loisir. - Mais veux-tu entendre comment
je me suis conduit ?'
HORATIO ..
Je vous en conjure.
HAMLET.
Ainsi environné de scélérats, avant même
que j'eusse eu le temps de consulter mon
cerveau, il avait déjà conçu et dressé tout.
le plan. Je prends la plume, et je trace une
nouvelle commission en beaux caractères. Je
crus autrefois, comme tous les grands, que
le talent de bien écrire avilissait un noble, et
je me suis donné bien de la peine pour le dés-
apprendre ; mais, dans cette circonstance,
ami, il m'a rendu un service essentiel. Veux-
tu savoir l'effet de ce que j'écrivis ?
HORATIO ..
Oui, cher prince.
HAMLET .
J'ai supposé une prière du roi des plus pres
santes, adressée au roi de la Grande-Breta
ACTE V, SCÈNE II 175
gne, comme à son fidèle vassal, avec pro-
messe désormais , que leur amitié mutuelle
croîtrait et fleurirait comme la palme ; que
la paix enchaînerait les deux Etats de sa
guirlande d'épis, et serrerait entre eux les
nœuds d'une union durable; et une foule
d'autres phrases de ce genre, et de protesta-
tions solennelles... exigeant qu'à l'ouverture
des dépêches, et sans aucune espèce d'exa-
men, il fit périr d'une mort soudaine les por-
teurs de cette commission, sans même leur
donner le temps de l'aveu et du repentir.
HORATIO .
Comment avez- vous pu sceller cette com-
mission ?
HAMLET.
Oh ! c'est encore l'ouvrage d'une Provi-
dence céleste. J'avais sur moi le cachet de
mon père, qui a servi de modèle pour graver
le sceau de l'Etat . Je ployai donc l'écrit dans
la même forme que l'autre, et je le chargeai
de la même adresse et du même cachet.
Après je le reportai dans la même place,
sans qu'on se soit aperçu en rien du change-
ment. Le lendemain nous essuyames ce com-
bat de mer; tu en connais les suites !
HORATIO.
Ainsi Guildenstern et Rosencrantz vont
chercher leur sort.
HAMLET .
Eh ! ne se sont-ils pas montrés jaloux de
cette commission ? Ami , ma conscience ne
me reproche rien pour eux. Ils se sont eux-
mêmes offerts à leur perte. Il est dangereux
pour de vils subalternes de venir se jeter en-
tre les épées croisées et furieuses de deux
puissants adversaires.
176 HAMLET
HORATIO .
Quel roi grand Dieu !
HAMLET.
Penses-tu que ce ne soit pas maintenant à
moi à me charger du reste ? Un homme qui
a empoisonné mon père, qui a déshonoré ma
mère ; qui, se glissant sur le trône, a usurpé
mon élection et mes espérances, qui a envi-
ronné de piéges ma propre vie, et par une
aussi indigne perfidie !..... n'est-ce pas justice
parfaite de l'en punir de cette main ; et ne
serait-ce pas un crime de laisser ce monstre,
opprobre de notre espèce, vivre pour de nou-
veaux forfaits ?
HORATIO.
On lui mandera bientôt de la Grande- Bre-
tagne l'issue de sa commission.
HAMLET.
Oui, dans peu ; mais, en attendant, les mo-
ments sont à moi , et la vie d'un homme ne
tient qu'à un mot. Mais, cher Horatio , je
suis vraiment affligé de m'être oublié vis-à-vis
de Laerte; car je vois dans ma cause l'image
et la justice de la sienne. Je veux regagner
son amitié ; mais je me suis cru bravé par
l'ostentation de sa douleur ; et c'est là ce qui
a fait monter ma colère à cet excès.
HORATIO .
Taisons-nous : qui vient ici ?
OSRIK, jeune courtisan, entre le chapeau bas, et
avec les démonstrations du respect le plus pro-
fond.
OSRIK.
Je rends grâces au ciel du retour de Votre
Altesse en Danemark.
ACTE V, SCÈNE II 177
HAMLET.
Je vous suis très-obligé. (4 Horatio, bas.)
Connais-tu cet insecte bourdonnant ?
HORATIO .
Non, seigneur.
HAMLET.
Tant mieux pour toi : c'est un vice de le
connaître. C'est un homme qui possède beau-
coup de terres, et de terres fertiles. Qu'un sot
soit un lord, et domine sur des sots, il sera
admis à la table du roi. ― Ce n'est qu'un
oiseau babillard ; mais, comme je te l'ai dit,
il est propriétaire d'une vaste étendue de
fange.
OSRIK .
Mon gracieux prince, si Votre Altesse en
avait le loisir, j'aurais quelque chose à vous
communiquer de la part de Sa Majesté.
HAMLET.
Je suis prêt à l'entendre avec toute l'atten-
tion dont je suis capable.- Mais servez-vous
de votre chapeau pour son véritable usage ;
il est fait pour couvrir la tête.
OSRIK.
Je vous remercie de vos bontés, seigneur.
Il fait très-chaud .
HAMLET .
Non, croyez-moi : il fait très-froid ; le vent
souffle du nord.
OSRIK .
Oui, seigneur, il fait assez froid.
HAMLET.
Il me semble pourtant que le temps est
orageux : il est chaud pour mon tempéra-
ment.
178 HAMLET
OSRIK.
Excessivement chaud, seigneur. La chaleur
est à un degré que je ne puis exprimer.
Mais , seigneur, Sa Majesté m'a chargé de
vous annoncer qu'elle a fait sur votre tête
une gageure considérable. Seigneur, voici ce
que c'est.
HAMLET, l'interrompant, et lui faisant signe de se
couvrir.
Mais, je vous prie, souvenez-vous.....
OSRIK .
Non, d'honneur. C'est pour ma commodité,
seigneur ; vraiment. - Vous n'ignorez pas
avec quelle supériorité Laerte manie son
arme ?
HAMLET.
Quelle est son arme ?
OSRIK.
L'épée et le poignard .
HAMLET.
Ce sont deux armes ; mais n'importe.
OSRIK .
Seigneur, le roi a gagé contre lui six che
vaux barbes, et contre eux Laerte a déposé
six épées et six poignards de France, avec
leurs garnitures, ceinturons, pendants et le
reste ; trois de ces équipages font en vérité
plaisir à voir; l'imagination ne peut les appré-
cier ; leur beauté répond à celle des poignées :
c'est l'ouvrage le plus ingénieux et le plus
délicat !
HAMLET.
Que voulez-vous dire avec vos équipages ?
ACTE V, SCÈNE II 179
HORATIO .
Je savais bien qu'il vous faudrait essuyer
un commentaire avant que vous eussiez fini.
OSRIK .
Les équipages, seigneur, sont les pendants.
HAMLET.
L'expression serait plus propre si nous por-
tions du canon à notre côté : en attendant
cette mode, on pourrait dire pendants. Mais
continuez. Six chevaux barbes contre six
épées et six poignards de France, avec leurs
trois équipages d'un travail fini. Voilà donc
ce que gagent le roi de Danemark et le cava-
lier français. Mais, pour me servir de vos ter-
mes, pourquoi a-t-on déposé cet enjeu ?
OSRIK.
Le roi, seigneur, a gagé que, dans douze
passes entre vous et Laerte, il ne vous portera
pas plus de trois bottes; et Laerte parie vous
en porter douze en neuf passes ; et le procès
va être jugé sur- le-champ, si Votre Altesse
daigne me donner une réponse.
HAMLET.
Et si je vous réponds non .
OSRIK.
Je veux dire, seigneur, si vous consentez à
exposer votre personne à cet assaut.
HAMLET.
Seigneur, je vais continuer de me promener
dans cette salle. Si Sa Majesté le permet, j'y
respirerai l'air, comme c'est ma coutume a
cette heure du jour . Qu'on apporte ici les
fleurets ! et si le gentilhomme tient son défi,
et que le roi persiste dans son dessein, jé
ga gnerai por lui la gageure, si je puis ;
180 HAMLET
sinon, je ne gagnerai que de la honte et de
cruelles bottes.
OSRIK.
Seigneur, rendrai -je votre réponse en ces
termes ?
HAMLET.
En voilà le fonds, que vous pouvez orner de
toutes les grâces de votre esprit .
OSRIK .
Mon humble dévouement se recommande à
Votre Altesse.
(Il sort.)
HAMLET.
Tout à vous, tout à vous. Il fait fort
bien de se recommander lui-même il ne
trouverait pas une voix qui s'en chargeât
pour lui.
HORATIO .
Cet homme ressemble à un oiseau qui s'en-
fuit du nid avec la coquille de son œuf en-
core sur la tête.
HAMLET.
Il est si poli, qu'il a sûrement fait un com-
pliment au sein de sa mère, avant d'en sucer
le lait. Il est comme mille autres de même
trempe, qui sont les idoles d'un siècle cor-
rompu; il a pris le ton du jour : un air d'ai-
sance et de légèreté, une espèce de mousse
petillante d'esprit, qui éblouit d'abord, et
surprend l'estime des hommes les plus sen-
sés : mais sondez-les, ils sont vides comme
une bulle d'air qui crève au premier souffle.
ACTE V , SCÈNE II 181

Entre un LORD.
LE LORD .
Seigneur, Sa Majesté s'est recommandée à
vous par le jeune Osrik, qui lui a rapporté
pour réponse que vous l'attendriez dans cette
salle. Il m'envoie savoir s'il vous plaît de vous
mesurer avec Laerte, ou si vous voulez re-
tarder l'assaut.
HAMLET.
Je suis constant dans mes résolutions ; elles
sont soumises au bon plaisir du roi. Sí c'est
l'heure de sa commodité, c'est la mienne
aussi ; celle-ci ou toute autre ; pourvu que je
sois aussi bien disposé qu'à présent.
LE LORD.
Seigneur, le roi et la reine vont venir avec
toute la cour.
HAMLET.
A la bonne heure.
LE LORD .
Avant l'assaut, la reine désire que vous
adressiez à Laerte quelques paroles honnêtes
et gracieuses .
HAMLET.
Elle me donne une bonne leçon .
(Le lord s'en va.)
HORATIO .
Vous perdrez cette gageure, seigneur .
HAMLET .
Jene le crois pas. Depuis qu'il est en France,
je me suis continuellement exercé ; j'aurai
l'avantage. Mais tu ne peux imaginer quelles
angoisses oppressent mon cœur.... Mais je ne
m'arrête point à ces idées.
182 HAMLET
HORATIO .
Cependant, mon cher prince...
HAMLET .
Vaines chimères ! Mais ce sont des pressen-
timents qui seraient capables d'effrayer une
femme.
HORATIO .
Si votre âme éprouve quelque répugnance,
obéissez à cette impression. J'irai prévenir
l'arrivée du roi et de la cour, en leur disant
que vous n'êtes pas bien disposé.
HAMLET
Non, non. Je brave ces mauvais présages.
Un passereau ne tombe pas des airs sans un
ordre spécial de la Providence. Si mon heure
est venue, elle n'est pas à venir ; si elle n'est
pas à venir, elle est venue ; et si ce n'est pas
à présent, elle viendra toujours le point est
d'être toujours prêt. Puisque nul homme ne
sait, en quittant la vie, ce qu'il laisse dans
l'avenir, qu'importe de mourir plus tôt ou
plus tard ?

LE ROI, LA REINE, LAERTE, les seigneurs de


la cour avec un brillant cortége, entrent dans la
salle où Hamlet s'entretient avec Horatio. Osrik
et autres officiers portant des fleurets et des gan.
telets on dresse une table sur laquelle on sert
plusieurs flacons de vin.
LE ROI.
Venez, Hamlet,, venez, et prenez cette main
que je vous présente.
(Il unit la main de Laerte à celle d'Hamlet.)
HAMLET, à Laerte.
Pardonnez-moi , Laerte, si je vous ai of-
ACTE V SCÈNE II 183
fensé; mais pardonnez en gentilhomme d'hon-
neur. Cette auguste assemblée sait, et vous
ne pouvez l'ignorer vous-même, de quel fu-
neste égarement mon esprit est affligé. Si ce
que j'ai fait a pu blesser votre cœur ou votre
honneur, et irriter votre ressentiment, je dé-
clare ici que ce fut l'effet de ma folie. Est-ce
Hamlet qui a offensé Laerte ? Non, jamais ce
ne fut Hamlet. Si l'infortuné Hamlet n'était
plus à lui, et s'il insulta Laerte, quand il ne
se connaissait pas lui-même , Hamlet m'est
point l'auteur de cette action, il la désavoue.
Qui en est donc l'auteur? Sa folie . Ainsi
Hamlet est du parti qui a à se plaindre.
Pauvre Hamlet ! ta folie est ton ennemi.
Permettez, seigneur, que devant ces augustes
témoins je me justifie de toute intention
méchante. Que votre âme généreuse daigne
m'absoudre, comme si, décochant au hasard
une flèche par-dessus ce palais , j'avais eu le
malheur de blesser mon frère.
LAERTE.
Mon cœur vous pardonne, et la nature,
qui, dans cette occasion, était la première à
demander vengeance , est satisfaite ; mais
l'honneur me retient, et me défend une par-
faite réconciliation, jusqu'à ce que les an-
ciens et vénérables arbitres de l'honneur
donnent leur voix, et nomment un juge de
paix, qui prononce que mon nom est sans
tache. En attendant, mon amitié répond à
l'amitié que vous m'offrez, et je la respec-
terai.
HAMLET.
Mon cœur en reçoit avec transport l'enga-
gement, et je vous disputerai cette gageure
avec la loyal franchise d'un frère. Commen-
çons : des fleurets .
184 HAMLET
LAERTE .
Allons, qu'on m'en donne un.
HAMLET.
Laerte, je ne servirai qu'à vous faire bril-
ler : votre adresse, en contraste avec mon
ignorance, éclatera, comme une étoile étin-
celante sur le voile sombre de la nuit.
LAERTE.
Vous me raillez , prince.
HAMLET.
Non, j'en jure par cette main.
LE ROI.
Donnez les fleurets , jeune Osrik . Noble
Hamlet, prince de mon sang, vous savez
quelle est la gageure ?
HAMLET.
Je le sais, seigneur : Votre Majesté a gagé
pour le plus faible.
LE ROI.
J'ai une plus heureuse espérance. Je con-
nais la force de l'un et de l'autre ; mais
comme Laerte s'est perfectionné depuis, nous
avons réglé là-dessus la gageure pour la ren-
dre égale.
LAERTE .
Ce fleuret est trop lourd ; voyons-en un
autre.
HAMLET.
Celui-ci me plaît : tous ces fleurets ont-ils
la même longueur ?
(Ils se disposent à l'assaut.)
OSRIK .
Oui, seigneur.
ACTE V, SCÈNE II 185
LE ROI.
Couvrez cette table de coupes de vin. Si
Hamlet porte la première ou la seconde
botte, ou s'il riposte la troisième, que le feu
de l'artillerie proclame sa victoire. Le roi
boira une coupe à la meilleure santé d'Ham-
let, et il jettera dans la coupe une perle d'un
plus grand prix que celles qui ont été por-
tées par quatre rois successifs sur la cou-
ronne du Danemark. -- Qu'on m'apporte les
coupes : et que les timbales annoncent aux
trompettes, les trompettes aux canons, les
canons au ciel, et que le ciel répète à la
terre le roi boit à Hamlet. Allons, commen-
cez; et vous, juges, fixez sur les deux rivaux
un œil attentif.
HAMLET.
Allons , Laerte .
LAERTE .
Allons, seigneur...
(Ils commencent l'escrime.)
HAMLET.
Une, une .
LAERTE.
Non.
HAMLET.
Jugement.
OSRIK.
!
Qui, la botte a porté visiblement.
LAERTE .
A la bonne heure recommençons.
LE ROI.
Attendez qu'on me donne ma coupe.
Hamlet, cette perle précieuse est à toi. Je
186 HAMLET
bois à ta santé. Offrez-lui cette coupe..
(Dans ce moment le son de la trompette se fait
entendre, et bientôt les décharges du canon.)
HAMLET.
Je veux faire une nouvelle passe aupara-
vant. Eloignez cette coupe. Allons, encore
une botte : qu'en dites-vous ?
LAERTE.
Vous m'avez touché, oui, vous m'avez tou-
ché, je l'avoue.
LE ROI, à la reine.
Notre fils sera vainqueur.
LA REINE .
Il est replet, et il perd bientôt haleine. (4
Hamlet.) Venez, mon fils, prenez ce voile : es-
suyez votre front, cher Hamlet, la reine boit
de bon cœur à votre avantage .
HAMLET .
Que de bonté, madame !
LE ROI.
Chère épouse, ne buvez pas.
LA REINE.
Je veux boire, seigneur ; excusez-moi, je
vous prie.
(Elle boit.)
LE ROI, à part.
C'est la coupe empoisonnée ! Il est trop
tard !
HAMLET.
Je n'ose pas boire encore, madame : dans
un moment.
LA REINE.
Viens, mon fils, laisse-moi essuyer ton vi-
sage.
ACTE V, SCÈNE II 187
LAERTE, au roi, à demi-voix.
Seigneur, je le frapperai cette fois (4 part),
malgré le reproche de ma conscience.
LE ROI.
Je ne crois pas...
HAMLET.
Allons, à la troisième, Laerte. Vous me
badinez . Je vous prie , déployez toutes vos
forces voulez-vous me traiter comme un fai-
ble enfant ?
(Ils continuent à se battre.)
LAERTE.
Parlez-vous de la sorte ? Allons.
(Il pousse.)
OSRIK.
Rien, de part ni d'autre.
LAERTE .
A vous maintenant.
(Laerte blesse Hamlet, et dans la chaleur de l'as-
saut, ils se désarment et changent de fleuret, et
Hamlet blesse Laerte à son tour.)
LE ROL
Qu'on les sépare : ils sont en furie.
HAMLET.
Non recommençons .
OSRIK.
O ciel ! voyez la reine, hélas !
(La reine pálit et se trouve mal.)
HORATIO.
Ils sont blessés tous deux ; car le sang
coule. (A Hamlet.) Seigneur, comment cela se
peut-il?
OSRIK .
En effet, comment se peut il, Laerte ?...
188 HAMLET
LAERTE.
Comment, Osrik ? C'est que je suis pris dans
mes propres filets. Je péris victime de ma
propre perfidie .
HAMLET.
Qu'a donc la reine?
LE ROI.
Elle s'est évanouie à la vue de leur sang.
LA REINE.
Non, non cette coupe, cette fatale coupe !...
O mon cher Hamlet ! La coupe... La coupe !
Je suis empoisonnée.
(La reine expire.)
HAMLET.
O crime! Fermez les portes : qu'on cherche
le traître ! Où est-il?
LAERTE.
Ici, Hamlet. Tu es mort : nul remède au
monde ne peut te sauver ; tu n'as pas une
demi-heure de vie ; le perfide instrument de
ton trépas est dans ma main. Vois ce fer qui
n'est point émoussé : sa pointe est envenimee.
Mon infâme artifice est retombé sur moi.
Hélas ! vois je suis giant sur la terre, pour
ne me relever jamais. Ta mère est empoison-
née. Je n'ai pas la force de révéler... Le roi,
le roi seul est coupable.
HAMLET.
La pointe envenimée ! Poison, fais ton
ouvrage. (Il frappe le roi.)
TOUTE LA SUITE s'écrie.
Trahison ! trahison!
LE ROI.
A moi, mes amis, défendez-moi. Je ne suis
que blessé.
ACTE V, SCÈNE II 189
HAMLET.
Epoux incestueux, vil empoisonneur, roi
abominable (Il lui fait avaler de force le reste
de la coupe), avale le reste . Trouves-tu la
perle au fond ? Suis ma mère.
(Le roi meurt.)
LAERTE .
Il a le sort qu'il mérite : cette coupe, c'est
un poison préparé de ses mains. - Noble
Hamlet, échangeons ensemble notre pardon .
Que ma mort et celle de mon père ne te
soient pas imputées, ui la tienne à moi.
(Il meurt.)
HAMLET .
Que le ciel te pardonne ! Je te suis. - Je
meurs, Horatio . -- Malheureuse reine, adieu.
Vous, pâles et muets spectateurs de cette
scène sanglante, l'image de tant de crimes
vous fait trembler. Que n'ai-je le temps !
Mais la mort, cet impitoyable ministre de la
justice suprême, exécute, sans délai ni répit,
ses arrêts ... Il faut me soumettre. Horatio,
je meurs ; tu vis, - justifie-moi justifie ma
cause devant ceux qui me condamnent.
HORATIO.
Non, ne le croyez pas. Né Danois, je porte
le cœur d'nn ancien Romain : il reste quel-
ques gouttes de poison ...
HAMLET.
Si tu es un homme, cède-moi cette coupe,
donne-la-moi par le ciel, je veux l'avoir. (1
la jette à terre. ) Oh ! fidèle et cher Horatio, si la
vérité demeure dans cette obscurité profonde,
quel nom abhorré je laisserai derrière moi !
Recule de quelques jours ton bonheur céleste ;
consens à traîner " encore dans ce mondé
odieux ta pénible existence, pour raconter
190 HAMLET
mes malheurs ... (On entend de loin une marche,
et en dedans des cris.) Quel est ce bruit de
guerre ?

OSRIK, qui était sorti, rentre.


OSRIK .
Le jeune Fortinbras revient vainqueur et
chargé des dépouilles de la Pologne. C'est lui
qui honore de cette salve guerrière l'arrivée
des ambassadeurs d'Angleterre .
HAMLET.
Oh ! j'expire, Horatio . Ce poison actif éteint
ma vie il ne m'en reste plus pour entendre
les nouvelles d'Angleterre ; mais je prédis
que le choix s'arrêtera sur Fortinbras. Il a ma
voix mourante ; annonce-lui de ma part les
différentes circonstances qui m'ont conduit...
Le reste... est un éternel silence...
(Il meurt .)
HORATIO.
Maintenant se brise le plus noble cœur !
Aimable prince, adieu que les concerts des
anges t'invitent à ton éternel repos !... Mais
pourquoi ce bruit de tambours qui s'approche
de ces lieux ?
FORTINBRAS et les ambassadeurs d'Angleterre
entrent sur la scène, tambour battant et enseignes
déployées, avec leur suite.
FORTINBRAS .
Où est cet affreux spectacle ?
HORATIO .
Que cherchez-vous ? Si vous êtes jaloux de
voir un assemblage effrayant de maux et
d'horreur, vous l'avez trouvé .
ACTE V, SCÈNE 11 191
FORTINBRAS .
Ce carnage crie vengeance ! Tyran su-
perbe... O mort ! quelle fête dans ton infer-
nale demeure, après que ta sanglante main
a immolé d'un coup tant de princes à la fois.
L'AMBASSADEUR .
Ce spectacle fait horreur ! Et les dépêches
que nous apportons d'Angleterre arrivent
trop tard ; les oreilles qui devaient nous en-
tendre sont insensibles et fermées pour ja-
mais . Si je dis au roi que ses ordres sont exé-
cutés , que Rosencrantz et Guildenstern ne
sont plus, qui nous remerciera ?
HORATIO .
Ce ne serait pas lui, quand même sa langue
serait encore animée : jamais il ne donna
l'ordre de leur trépas. Mais, puisque vous vous
rencontrez ici, vous qui arrivez des guerres
de Pologne, et vous de l'Angleterre, pour en-
tendre expliquer ce sanglant problème, or-
donnez que ces corps soient élevés sur un lit
de parade et exposés à la vue du peuple, et
alors j'instruirai le monde de la cause încon-
nue de ces désastres . Vous m'entendrez par-
ler d'actions cruelles, sanguinaires et bar-
bares , de sentences que le hasard a dictées,
de meurtres qu'il a conduits, de morts qui
sont l'ouvrage de la fraude et de causes vio-
lentes, et dans ce tragique dénoûment, vous
verrez des forfaits échouer, et retomber sur
la tête de leurs auteurs . Je suis seul déposi-
taire de ces déplorables vérités.
FORTINBRAS.
Hâtons-nous d'entendre ce récit, et assem-
blons la noblesse de l'Etat. Pour moi, j'ac-
cepte avec douleur les dons de la fortune ;
mais j'ai d'anciens droits sur ce royaume ,
que mes intérêts m'invitent à réclamer.
192 HAMLET, ACTE V, SCÈNE II
HORATIO.
J'aurai sujet d'en parler, et je vous porte-
rai le vœu de l'homme dont la voix prépon-
dérante entraînera les autres. Mais ne diffé-
rez pas; et dans ce moment de crise, où tous
les esprits sont alarmés et inquiets , prévenez
les malheurs que l'intrigue et l'erreur peu-
vent causer encore.
FORTINBRAS .
Que quatre officiers portent Hamlet, comme
un guerrier, sur son lit de parade . S'il eût ré-
gné, sans doute le trône aurait été rempli
par un grand roi . Que sur son passage la
musique martiale et les honneurs de la guerre
célèbrent sa pompe funèbre . Enlevez ce corps ;
ce spectacle conviendrait dans un champ dé
bataille ; mais ici, il est déplacé . Allez ; or-
donnez à l'armée une décharge générale .
(Ils sortent dans une marche régulière, et on
entend la décharge commandée.)

FIN D'HAMLET.

Typ. de Rouge et Ce, rue du Four-St - Germain, 43.


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