Premier Voyage de Sindbad le Marin
Premier Voyage de Sindbad le Marin
Je consultai ceux qui me parurent capables de Sire, Sindbad, poursuivant son histoire :
me donner de bons conseils. Enfin, je résolus « On s'aperçut, dit-il, du tremblement de l'île
de faire profiter le peu d'argent qui me restait dans le vaisseau, d'où l'on nous cria de nous
et, dès que j'eus pris cette résolution, je ne rembarquer promptement ; que nous allions
tardai guère à l'exécuter. Je me rendis à tous périr ; que ce que nous prenions pour
Balsora, où je m'embarquai avec plusieurs une île était le dos d'une baleine. Les plus
marchands sur un vaisseau que nous avions diligents se sauvèrent dans la chaloupe,
équipé à frais communs. d'autres se jetèrent à la nage. Pour moi, j'étais
« Nous mîmes à la voile, et prîmes la route encore sur l'île, ou plutôt sur la baleine,
des Indes orientales par le golfe Persique, qui lorsqu'elle se plongea dans la mer, et je n'eus
est formé par les côtes de l'Arabie Heureuse à que le temps de me prendre à une pièce de
la droite, et par celles de la Perse à la gauche, bois qu'on avait apportée du vaisseau pour
et dont la plus grande largeur est de soixante faire du feu. Cependant, le capitaine, après
et dix lieues, selon la commune opinion. Hors avoir reçu sur son bord les gens qui étaient
de ce golfe, la mer du Levant, la même que dans la chaloupe et recueilli quelques-uns de
celle des Indes, est très spacieuse : elle a d'un ceux qui nageaient, voulut profiter d'un vent
côté pour bornes les côtes d'Abyssinie et frais et favorable qui s'était levé ; il fit hausser
quatre mille cinq cents lieues de longueur les voiles, et m'ôta par là l'espérance de
jusqu'aux îles de Vakvak. Je fus d'abord gagner le vaisseau.
incommodé de ce qu'on appelle le mal de « Je demeurai donc à la merci des flots,
mer ; mais, ma santé se rétablit bientôt, et poussé tantôt d'un côté et tantôt d'un autre ;
depuis ce temps-là, je n'ai point été sujet à je disputai contre eux ma vie tout le reste du
cette maladie. jour et de la nuit suivante. Je n'avais plus de
« Dans le cours de notre navigation, nous force le lendemain, et je désespérais d'éviter la
abordâmes à plusieurs îles et nous y vendîmes mort, lorsqu'une vague me jeta heureusement
ou échangeâmes nos marchandises. Un jour contre une île. Le rivage en était haut et
que nous étions à la voile, le calme nous prit escarpé, et j'aurais eu beaucoup de peine à y
vis-à-vis une petite île presque à fleur d'eau, monter, si quelques racines d'arbres que la
qui ressemblait à une prairie par sa verdure. fortune semblait avoir conservées en cet
Le capitaine fit plier les voiles, et permit de endroit pour mon salut ne m'en eussent
prendre terre aux personnes de l'équipage qui donné le moyen. Je m'étendis sur la terre, où
voulurent y descendre. Je fus du nombre de je demeurai à demi mort, jusqu'à ce qu'il fît
ceux qui y débarquèrent. Mais, dans le temps grand jour et que le soleil parût.
que nous nous divertissions à boire et à « Alors, quoique je fusse très faible à cause
manger, et à nous délasser de la fatigue de la du travail de la mer, et parce que je n'avais
mer, l'île trembla tout à coup, et nous donna pris aucune nourriture depuis le jour
une rude secousse... » précédent, je ne laissai pas de me traîner en
cherchant des herbes bonnes à manger. J'en
À ces mots, Schéhérazade s'arrêta, parce trouvai quelques-unes, et j'eus le bonheur de
que le jour commençait à paraître. Elle reprit rencontrer une source d'eau excellente, qui ne
ainsi son discours sur la fin de la nuit contribua pas peu à me rétablir. Les forces
suivante : m'étant revenues, je m'avançai dans l'île,
2 215e Nuit 2 marchant sans tenir de route assurée. J'entrai
dans une belle plaine, où j'aperçus de loin un
cheval qui paissait. Je portai mes pas de ce
côté-là, flottant entre la crainte et la joie ; car curiosité, il me témoigna qu'il prenait
j'ignorais si je n'allais pas chercher ma perte beaucoup de part à mon malheur. En même
plutôt qu'une occasion de mettre ma vie en temps il ordonna qu'on eût soin de moi et
sûreté. Je remarquai, en approchant, que que l'on me fournît toutes les choses dont
c'était une cavale attachée à un piquet. Sa j'aurais besoin. Cela fut exécuté de manière
beauté attira mon attention ; mais, pendant que j'eus sujet de me louer de sa générosité et
que je la regardais, j'entendis la voix d'un de l'exactitude de ses officiers.
homme qui parlait sous terre. Un moment « Comme j'étais marchand, je fréquentai les
ensuite, cet homme parut, vint à moi, et me gens de ma profession. Je recherchais
demanda qui j'étais. Je lui racontai mon particulièrement ceux qui étaient étrangers,
aventure ; après quoi, me prenant par la main, tant pour apprendre d'eux des nouvelles de
il me fit entrer dans une grotte, où il y avait Bagdad, que pour en trouver quelqu'un avec
d'autres personnes qui ne furent pas moins qui je pusse y retourner ; car la capitale du roi
étonnées de me voir que je l'étais de les Mihrage est située sur le bord de la mer, et a
trouver là. un beau port où il aborde tous les jours des
« Je mangeai de quelques mets qu'ils me vaisseaux de différents endroits du monde. Je
présentèrent ; puis, leur ayant demandé ce cherchais aussi la compagnie des savants des
qu'ils faisaient dans un lieu qui me paraissait Indes, et je prenais plaisir à les entendre
si désert, ils me répondirent qu'ils étaient parler ; mais, cela ne m'empêchait pas de faire
palefreniers du roi Mihrage, souverain de ma cour au roi très régulièrement, ni de
cette île ; que chaque année, dans la même m'entretenir avec des gouverneurs et de petits
saison, ils avaient coutume d'y amener les rois, ses tributaires, qui étaient auprès de sa
cavales du roi, qu'ils attachaient de la manière personne. Ils me faisaient mille questions sur
que je l'avais vu, pour les faire couvrir par un mon pays, et, de mon côté, voulant
cheval marin qui sortait de la mer ; que le m'instruire des mœurs ou des lois de leurs
cheval marin après les avoir couvertes, se états, je leur demandais tout ce qui me
mettait en état de les dévorer ; mais qu'ils l'en semblait mériter ma curiosité.
empêchaient par leurs cris, et l'obligeaient à « Il y a sous la domination du roi Mihrage
rentrer dans la mer ; que, les cavales étant une île qui porte le nom de Cassel. On
pleines, ils les ramenaient, et que les chevaux m'avait assuré qu'on y entendait toutes les
qui en naissaient étaient destinés pour le roi nuits un son de timbales, ce qui a donné lieu à
et appelés chevaux marins. Ils ajoutèrent l'opinion qu'ont les matelots, que Degial y fait
qu'ils devaient partir le lendemain, et que si je sa demeure. Il me prit envie d'être témoin de
fusse arrivé un jour plus tard, j'aurais péri cette merveille, et je vis dans mon voyage des
infailliblement, parce que les habitations poissons longs de cent et de deux cents
étaient éloignées et qu'il m'eût été impossible coudées, qui font plus de peur que de mal. Ils
d'y arriver sans guide. sont si timides qu'on les fait fuir en frappant
« Tandis qu'ils m'entretenaient ainsi, le sur des ais. Je remarquai d'autres poissons qui
cheval marin sortit de la mer comme ils me n'étaient que d'une coudée, et qui
l'avaient dit, se jeta sur la cavale, la couvrit et ressemblaient par la tête à des hiboux.
voulut ensuite la dévorer ; mais, au grand « À mon retour, comme j'étais un jour sur
bruit que firent les palefreniers, il lâcha prise le port, un navire y vint aborder. Dès qu'il fut
et alla se replonger dans la mer. à l'ancre, on commença de décharger les
« Le lendemain, ils reprirent le chemin de marchandises, et les marchands à qui elles
la capitale de l'île avec les cavales, et je les appartenaient les faisaient transporter dans
accompagnai. À notre arrivée, le roi Mihrage, des magasins.
à qui je fus présenté, me demanda qui j'étais
et par quelle aventure je me trouvais dans ses
états. Dès que j'eus pleinement satisfait sa
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°3
En jetant les yeux sur quelques ballots et comme moi, et vous osez dire que vous êtes
sur l'écriture qui marquait à qui ils étaient, je ce Sindbad ? Quelle audace ! À vous voir, il
vis mon nom dessus, et, après les avoir semble que vous soyez un homme de
attentivement examinés, je ne doutai pas que probité ; cependant vous dites une horrible
ce ne fussent ceux que j'avais fait charger sur fausseté pour vous emparer d'un bien qui ne
le vaisseau où je m'étais embarqué à Balsora. vous appartient pas.
Je reconnus même le capitaine ; mais, comme – Donnez-vous patience, repartis-je au
j'étais persuadé qu'il me croyait mort, je capitaine, et me faites la grâce d'écouter ce
l'abordai et lui demandai à qui appartenaient que j'ai à vous dire.
les ballots que je voyais. – Hé bien ! reprit-il, que direz-vous ?
« J'avais sur mon bord, me répondit-il, un Parlez, je vous écoute. » Je lui racontai alors
marchand de Bagdad, qui se nommait de quelle manière je m'étais sauvé, et par
Sindbad. Un jour que nous étions près d'une quelle aventure j'avais rencontré les
île, à ce qu'il nous paraissait, il mit pied à terre palefreniers du roi Mihrage, qui m'avaient
avec plusieurs passagers dans cette île amené à sa cour.
prétendue, qui n'était autre chose qu'une « Il se sentit ébranlé de mon discours ;
baleine d'une grosseur énorme, qui s'était mais il fut bientôt persuadé que je n'étais pas
endormie à fleur d'eau. Elle ne se sentit pas un imposteur : car il arriva des gens de son
plus tôt échauffée par le feu qu'on avait navire qui me reconnurent et me firent de
allumé sur son dos pour faire la cuisine grands compliments, en me témoignant la
qu'elle commença de se mouvoir et de joie qu'ils avaient de me revoir. Enfin, il me
s'enfoncer dans la mer. La plupart des reconnut aussi lui-même, et, se jetant à mon
personnes qui étaient dessus se noyèrent, et le cou : « Dieu soit loué, me dit-il, de ce que
malheureux Sindbad fut de ce nombre. Ces vous êtes heureusement échappé d'un si
ballots étaient à lui, et j'ai résolu de les grand danger ! je ne puis assez vous marquer
négocier jusqu'à ce que je rencontre le plaisir que j'en ressens. Voilà votre bien ;
quelqu'un de sa famille à qui je puisse rendre prenez-le ; il est à vous, faites-en ce qu'il vous
le profit que j'aurai fait avec le principal. plaira. » Je le remerciai, je louai sa probité, et,
– Capitaine, lui dis-je alors, je suis ce pour la reconnaître, je le priai d'accepter
Sindbad que vous croyez mort, et qui ne l'est quelques marchandises que je lui présentai ;
pas : ces ballots sont mon bien et ma mais il les refusa.
marchandise... » Schéhérazade n'en dit pas Je choisis ce qu'il y avait de plus précieux
davantage cette nuit ; mais elle continua le dans mes ballots, et j'en fis présent au roi
lendemain de cette sorte : Mihrage. Comme ce prince savait la disgrâce
qui m'était arrivée, il me demanda où j'avais
2 216e Nuit 2 pris des choses si rares. Je lui contai par quel
Second voyage de Sindbad le marin hasard je venais de les recouvrer ; il eut la
bonté de m'en témoigner de la joie ; il accepta
Sindbad, poursuivant son histoire, dit à la mon présent et m'en fit de beaucoup plus
compagnie : « Quand le capitaine du vaisseau considérables. Après cela, je pris congé de lui
m'entendit parler ainsi : « Grand Dieu ! et me rembarquai sur le même vaisseau. Mais,
s'écria-t-il, à qui se fier aujourd'hui ? Il n'y a avant mon embarquement, j'échangeai les
plus de bonne foi parmi les hommes. J'ai vu marchandises qui me restaient contre d'autres
de mes propres yeux périr Sindbad ; les du pays. J'emportai avec moi du bois d'aloès,
passagers qui étaient sur mon bord l'ont vu du santal, du camphre, de la muscade, du clou
de girofle, du poivre et du gingembre. Nous dire hier. Mais je ne fus pas longtemps sans
passâmes par plusieurs îles, et nous m'ennuyer d'une vie oisive ; l'envie de voyager
abordâmes enfin à Balsora, d'où j'arrivai en et de négocier par mer me reprit : j'achetai
cette ville avec la valeur d'environ cent mille des marchandises propres à faire le trafic que
sequins. Ma famille me reçut, et je la revis je méditais, et je partis une seconde fois avec
avec tous les transports que peut causer une d'autres marchands dont la probité m'était
amitié vive et sincère. J'achetai des esclaves de connue. Nous nous embarquâmes sur un bon
l'un et de l'autre sexe, de belles terres, et je fis navire, et, après nous être recommandés à
une grosse maison. Ce fut ainsi que je Dieu nous commençâmes notre navigation.
m'établis, résolu d'oublier les maux que j'avais « Nous allions d'île en île, et nous y faisions
soufferts et de jouir des plaisirs de la vie. » des trocs fort avantageux. Un jour, nous
Sindbad, s'étant arrêté en cet endroit, descendîmes en l'une qui était couverte de
ordonna aux joueurs d'instruments de plusieurs sortes d'arbres fruitiers, mais si
recommencer leurs concerts, qu'il avait déserte que nous n'y découvrîmes aucune
interrompus par le récit de son histoire. On habitation, et même pas une âme. Nous
continua jusqu'au soir de boire et de manger, allâmes prendre l'air dans les prairies et le
et, lorsqu'il fut temps de se retirer, Sindbad se long des ruisseaux qui les arrosaient.
fit apporter une bourse de cent sequins, et, la « Pendant que les uns se divertissaient a
donnant au porteur : « Prenez, Hindbad, lui cueillir des fleurs et les autres des fruits, je
dit-il, retournez chez vous, et revenez demain pris mes provisions et du vin que j'avais
entendre la suite de mes aventures. » Le apporté et m'assis près d'une eau coulant
porteur se retira fort confus de l'honneur et entre de grands arbres qui formaient un bel
du présent qu'il venait de recevoir. Le récit ombrage. Je fis un assez bon repas de ce que
qu'il en fit au logis fut très agréable à sa j'avais ; après quoi le sommeil vint s'emparer
femme et à ses enfants, qui ne manquèrent de mes sens. Je ne vous dirai pas si je dormis
pas de remercier Dieu du bien que la longtemps ; mais, quand je me réveillai, je ne
Providence leur faisait par l'entremise de vis plus le navire à l'ancre. »
Sindbad. Là, Schéhérazade fut obligée d'interrompre
Hindbad s'habilla le lendemain plus son récit, parce qu'elle vit que le jour
proprement que le jour précédent, et paraissait ; mais la nuit suivante elle continua
retourna chez le voyageur libéral, qui le reçut de cette manière le second voyage de
d'un air riant et lui fit mille caresses. Dès que Sindbad :
les conviés furent tous arrivés, on servit et 2 217e Nuit 2
l'on tint table fort longtemps. Le repas fini, Premier voyage de Sindbad le marin
Sindbad prit la parole, et, s'adressant à la
compagnie : « Messeigneurs, dit-il, je vous « Je fus bien étonné, dit Sindbad, de ne
prie de me donner audience et de vouloir plus voir le vaisseau à l'ancre ; je me levai, je
bien écouter les aventures de mon second regardai de toutes parts, et je ne vis pas un
voyage. Elles sont plus dignes de votre des marchands qui étaient descendus dans
attention que celles du premier. » Tout le l'île avec moi. J'aperçus seulement le navire à
monde garda le silence, et Sindbad parla en la voile, mais si éloigné que je le perdis de vue
ces termes : peu de temps après.
« Je vous laisse à imaginer les réflexions
SECOND VOYAGE que je fis dans un état si triste. Je pensai
DE SINDBAD LE MARIN mourir de douleur. Je poussai des cris
épouvantables, je me frappai la tête, et me
« J'avais résolu, après mon premier voyage, jetai par terre, où je demeurai longtemps
de passer tranquillement le reste de mes jours abîmé dans une confusion mortelle de
à Bagdad comme j'eus l'honneur de vous le pensées toutes plus affligeantes les unes que
les autres.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°4
Je me reprochai cent fois de ne m'être pas environné, dans l'espérance que le roc,
contenté de mon premier voyage, qui devait lorsqu'il reprendrait son vol le lendemain,
m'avoir fait perdre pour jamais l'envie d'en m'emporterait hors de cette île déserte.
faire d'autres. Mais tous mes regrets étaient Effectivement, après avoir passé la nuit en cet
inutiles et mon repentir hors de saison. état, d'abord qu'il fut jour, l'oiseau s'envola et
« À la fin, je me résignai à la volonté de m'enleva si haut que je ne voyais plus la
Dieu, et, sans savoir ce que je deviendrais, je terre ; puis il descendit tout à coup avec tant
montai au haut d'un grand arbre, d'où je de rapidité que je ne me sentais pas. Lorsque
regardai de tous côtés pour voir si je ne le roc fut posé et que je me vis à terre, je
découvrirais rien qui pût me donner quelque déliai promptement le nœud qui me tenait
espérance. En jetant les yeux sur la mer, je ne attaché à son pied. J'avais à peine achevé de
vis que de l'eau et le ciel ; mais, ayant aperçu me détacher qu'il donna du bec sur un
du côté de la terre quelque chose de blanc, je serpent d'une longueur inouïe. Il le prit et
descendis de l'arbre, et, avec ce qui me restait s'envola aussitôt.
de vivres, je marchai vers cette blancheur, qui « Le lieu où il me laissa était une vallée très
était si éloignée que je ne pouvais pas bien profonde, environnée de toutes parts de
distinguer ce que c'était. montagnes si hautes qu'elles se perdaient
« Lorsque j'en fus à une distance dans la nue, et tellement escarpées qu'il n'y
raisonnable, je remarquai que c'était une avait aucun chemin par où l'on y pût monter.
boule blanche d'une hauteur et d'une Ce fut un nouvel embarras pour moi, et,
grosseur prodigieuses. Dès que j'en fus près, comparant cet endroit à l'île déserte que je
je la touchai et la trouvai fort douce. Je venais de quitter, je trouvai que je n'avais rien
tournai à l'entour pour voir s'il n'y avait point gagné au change.
d'ouverture : je n'en pus découvrir aucune, et « En marchant par cette vallée, je
il me parut qu'il était impossible de monter remarquai qu'elle était parsemée de diamants,
dessus, tant elle était unie. Elle pouvait avoir dont il y en avait d'une grosseur surprenante ;
cinquante pas en rondeur. je pris beaucoup de plaisir à les regarder ;
« Le soleil alors était prêt à se coucher. mais j'aperçus bientôt de loin des objets qui
L'air s'obscurcit tout à coup comme s'il eût diminuèrent fort ce plaisir, et que je ne pus
été couvert d'un nuage épais. Mais, si je fus voir sans effroi. C'étaient un grand nombre
étonné de cette obscurité, je le fus bien de serpents si gros et si longs qu'il n'y en avait
davantage quand je m'aperçus que ce qui la pas un qui n'eût englouti un éléphant. Ils se
causait était un oiseau d'une grandeur et retiraient pendant le jour dans leurs antres, où
d'une grosseur extraordinaires, qui s'avançait ils se cachaient à cause du roc leur ennemi, et
de mon côté en volant. Je me souvins d'un ils n'en sortaient que la nuit.
oiseau appelé roc dont j'avais souvent ouï « Je passai la journée à me promener dans
parler aux matelots, et je conçus que la grosse la vallée, et à me reposer de temps en temps
boule que j'avais tant admirée devait être un dans les endroits les plus commodes.
œuf de cet oiseau. En effet, il s'abattit et se Cependant le soleil se coucha ; et, à l'entrée
posa dessus, comme pour le couver. En le de la nuit, je me retirai dans une grotte où je
voyant venir je m'étais serré fort près de jugeai que je serais en sûreté. J'en bouchai
l'œuf, de sorte que j'eus devant moi un des l'entrée, qui était basse et étroite, avec une
pieds de l'oiseau, et ce pied était aussi gros pierre assez grosse pour me garantir des
qu'un gros tronc d'arbre. Je m'y attachai serpents, mais qui n'était pas assez juste pour
fortement avec la toile dont mon turban était empêcher qu'il n'y entrât un peu de lumière.
Je soupai d'une partie de mes provisions, au Le jour qui parut en cet endroit imposa
bruit des serpents qui commencèrent à silence à Schéhérazade : mais elle poursuivit
paraître. Leurs affreux sifflements me cette histoire le lendemain.
causèrent une frayeur extrême et ne me
permirent pas, comme vous pouvez penser, 2 218e Nuit 2
de passer la nuit fort tranquillement. Le jour Troisième voyage de Sindbad le marin
étant venu, les serpents se retirèrent. Alors je
sortis de ma grotte en tremblant, et je puis Sire, dit-elle en s'adressant toujours au
dire que je marchai longtemps sur des sultan des Indes, Sindbad continua de
diamants sans en avoir la moindre envie. À la raconter les aventures de son second voyage à
fin, je m'assis, et, malgré l'inquiétude dont la compagnie qui l'écoutait : « Je commençai,
j'étais agité, comme je n'avais pas fermé l'œil dit-il, par amasser les plus gros diamants qui
de toute la nuit, je m'endormis après avoir fait se présentèrent à mes yeux, et j'en remplis la
encore un repas de mes provisions. Mais bourse de cuir qui m'avait servi à mettre mes
j'étais à peine assoupi que quelque chose qui provisions de bouche. Je pris ensuite la pièce
tomba près de moi avec grand bruit me de viande qui me parut la plus longue, et
réveilla : c'était une grosse pièce de viande l'attachai fortement autour de moi avec la
fraîche ; et dans le moment j'en vis rouler toile de mon turban, et en cet état, je me
plusieurs autres du haut des rochers en couchai le ventre contre terre, la bourse de
différents endroits. cuir attachée à ma ceinture de manière qu'elle
« J'avais toujours tenu pour un conte fait à ne pouvait tomber.
plaisir ce que j'avais ouï dire plusieurs fois à « Je ne fus pas plus tôt en cette situation
des matelots et à d'autres personnes touchant que les aigles vinrent ; chacun se saisit d'une
la vallée des diamants, et l'adresse dont se pièce de viande qu'il emporta, et une des plus
servaient quelques marchands pour en tirer puissants m'ayant enlevé de même avec le
ces pierres précieuses. Je connus bien qu'ils morceau de viande dont j'étais enveloppé, me
m'avaient dit la vérité. En effet, ces porta au haut de la montagne jusque dans son
marchands se rendent auprès de cette vallée nid. Les marchands ne manquèrent point
dans le temps que les aigles ont des petits. Ils alors de crier pour épouvanter les aigles, et,
découpent de la viande et la jettent par lorsqu'ils les eurent obligés a quitter leur
grosses pièces dans la vallée ; les diamants sur proie, un d'entre eux s'approcha de moi, mais
la pointe desquels elles tombent s'y attachent. il fut saisi de crainte quand il m'aperçut. Il se
Les aigles, qui sont en ce pays-là plus forts rassura pourtant, et, au lieu de s'informer par
qu'ailleurs, vont fondre sur ces pièces de quelle aventure je me trouvais là, il
viande, et les emportent dans leurs nids au commença de me quereller en me demandant
haut des rochers pour servir de pâture à leurs pourquoi je lui ravissais son bien. « Vous me
aiglons. Alors les marchands, courant aux parlerez, lui dis-je, avec plus d'humanité
nids, obligent, par leurs cris, les aigles à lorsque vous m’aurez mieux connu.
s'éloigner, et prennent les diamants qu'ils Consolez-vous, ajoutai-je : j'ai des diamants
trouvent attachés aux pièces de viande. Ils se pour vous et pour moi plus que n'en peuvent
servent de cette ruse parce qu'il n'y a pas avoir tous les autres marchands ensemble.
d'autre moyen de tirer les diamants de cette S'ils en ont, ce n'est que par hasard ; mais j'ai
vallée, qui est un précipice dans lequel on ne choisi moi-même, au fond de la vallée, ceux
saurait descendre. que j'apporte dans cette bourse que vous
« J'avais cru jusque là qu'il ne me serait pas voyez. » En disant cela, je la lui montrai. Je
possible de sortir de cet abîme, que je n'avais pas achevé de parler que les autres
regardais comme mon tombeau ; mais je marchands qui m'aperçurent s'attroupèrent
changeai de sentiment, et ce que je venais de autour de moi fort étonnés de me voir, et
voir me donna lieu d'imaginer le moyen de j'augmentai leur surprise par le récit de mon
conserver ma vie. » histoire.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°5
Ils n'admirèrent pas tant le stratagème que il prend consistance et devient ce qu'on
j'avais imaginé pour me sauver que ma appelle camphre. Le suc ainsi tiré, l'arbre se
hardiesse à le tenter. sèche et meurt.
« Ils m'emmenèrent au logement où ils « Il y a dans la même île des rhinocéros, qui
demeuraient tous ensemble, et là, ayant sont des animaux plus petits que l'éléphant et
ouvert ma bourse en leur présence, la plus grands que le buffle ; ils ont une corne
grosseur de mes diamants les surprit, et ils sur le nez, longue environ d'une coudée :
m'avouèrent que dans toutes les cours où ils cette corne est solide et coupée par le milieu,
avaient été ils n'en avaient pas vu un qui en d'une extrémité à l'autre. On voit dessus des
approchât. Je priai le marchand à qui traits blancs qui représentent la figure d'un
appartenait le nid où j'avais été transporté homme. Le rhinocéros se bat avec l'éléphant,
(car chaque marchand avait le sien), je le priai, le perce de sa corne par-dessous le ventre,
dis-je, d'en choisir pour sa part autant qu'il en l'enlève et le porte sur sa tête ; mais, comme
voudrait. Il se contenta d'en prendre un seul, le sang et la graisse de l'éléphant lui coulent
encore le prit-il des moins gros, et, comme je sur les yeux et l'aveuglent, il tombe par terre,
le pressais d'en recevoir d'autres sans craindre et, ce qui va vous étonner, le roc vient, qui les
de me faire tort : « Non, me dit-il ; je suis fort enlève tous deux entre ses griffes et les
satisfait de celui-ci, qui est assez précieux emporte pour nourrir ses petits.
pour m'épargner la peine de faire désormais « Je passe sous silence plusieurs autres
d'autres voyages pour l'établissement de ma particularités de cette île, de peur de vous
petite fortune. » ennuyer. J'y échangeai quelques-uns de mes
« Je passai la nuit avec ces marchands, à qui diamants contre de bonnes marchandises. De
je racontai une seconde fois mon histoire là, nous allâmes à d'autres îles, et enfin, après
pour la satisfaction de ceux qui ne l'avaient avoir touché à plusieurs villes marchandes de
pas entendue. Je ne pouvais modérer ma joie terre ferme, nous abordâmes à Balsora, d'où
quand je faisais réflexion que j'étais hors des je me rendis à Bagdad. J'y fis d'abord de
périls dont je vous ai parlé. Il me semblait que grandes aumônes aux pauvres, et je jouis
l'état où je me trouvais était un songe, et je ne honorablement du reste des richesses
pouvais croire que je n'eusse plus rien à immenses que j'avais apportées et gagnées
craindre. avec tant de fatigue. »
« Il y avait déjà plusieurs jours que les Ce fut ainsi que Sindbad raconta son
marchands jetaient des pièces de viande dans second voyage. Il fit donner encore cent
la vallée, et, comme chacun paraissait content sequins à Hindbad, qu'il invita à venir le
des diamants qui lui étaient échus, nous lendemain entendre le récit du troisième.
partîmes le lendemain tous ensemble, et nous Les conviés retournèrent chez eux, et
marchâmes par de hautes montagnes où il y revinrent le jour suivant à la même heure, de
avait des serpents d'une longueur prodigieuse, même que le porteur, qui avait déjà presque
que nous eûmes le bonheur d'éviter. Nous oublié sa misère passée. On se mit à table, et,
gagnâmes le premier port, d'où nous après le repas, Sindbad, ayant demandé
passâmes à l'île de Roha, où croît l'arbre dont audience, fit de cette sorte le détail de son
on tire le camphre et qui est si gros et si troisième voyage :
touffu que cent hommes y peuvent être à
l'ombre aisément. Le suc dont se forme le TROISIÈME VOYAGE
camphre coule par une ouverture que l'on fait DE SINDBAD LE MARIN
au haut de l'arbre, et se reçoit dans un vase où
« J'eus bientôt perdu, dit-il, dans les douceurs navire, et grimpèrent de tous côtés jusqu'au
de la vie que je menais, le souvenir des tillac avec une si grande agilité et avec tant de
dangers que j'avais courus dans mes deux vitesse qu'il ne paraissait pas qu'ils posassent
voyages ; mais comme j'étais à la fleur de leurs pieds.
mon âge, je m'ennuyai de vivre dans le repos, « Nous leur vîmes faire cette manœuvre
et, m'étourdissant sur les nouveaux périls que avec la frayeur que vous pouvez vous
je voulais affronter, je partis de Bagdad avec imaginer, sans oser nous mettre en défense,
de riches marchandises du pays, que je fis ni leur dire un seul mot pour tâcher de les
transporter à Balsora. Là, je m'embarquai détourner de leur dessein, que nous
encore avec d'autres marchands. Nous fîmes soupçonnions être funeste. Effectivement, ils
une longue navigation, et nous abordâmes à déplièrent les voiles, coupèrent le câble et
plusieurs ports, où nous fîmes un commerce l'ancre sans se donner la peine de la tirer, et,
considérable. après avoir fait approcher de terre le vaisseau,
« Un jour que nous étions en pleine mer, ils nous firent tous débarquer. Ils
nous fûmes battus d'une tempête horrible qui emmenèrent ensuite le navire en une autre île
nous fit perdre notre route. Elle continua d'où ils étaient venus. Tous les voyageurs
plusieurs jours et nous poussa devant le port évitaient avec soin celle où nous étions alors,
d'une île où le capitaine aurait fort souhaité et il était très dangereux de s'y arrêter pour la
de se dispenser d'entrer ; mais nous fûmes raison que vous allez entendre ; mais il nous
bien obligés d'y aller mouiller. Lorsqu'on eut fallut prendre notre mal en patience.
plié les voiles, le capitaine nous dit : « Cette île « Nous nous éloignâmes du rivage, et, en
et quelques autres voisines sont habitées par nous avançant dans l'île, nous trouvâmes
des sauvages tout velus qui vont venir nous quelques fruits et des herbes dont nous
assaillir. Quoique ce soient des nains, notre mangeâmes pour prolonger le dernier
malheur veut que nous ne fassions pas la moment de notre vie le plus qu'il nous était
moindre résistance, parce qu'ils sont en plus possible, car nous nous attendions tous à une
grand nombre que les sauterelles, et que, s'il mort certaine. En marchant, nous aperçûmes
nous arrivait d'en tuer quelqu'un, ils se assez loin de nous un grand édifice, vers où
jetteraient tous sur nous et nous nous tournâmes nos pas. C'était un palais
assommeraient. » bien bâti et fort élevé, qui avait une porte
Le jour, qui vint éclairer l'appartement de d'ébène à deux battants, que nous ouvrîmes
Schahriar, empêcha Schéhérazade d'en dire en la poussant. Nous entrâmes dans la cour,
davantage. La nuit suivante, elle reprit la et nous vîmes en face un vaste appartement
parole en ces termes : avec un vestibule, où il y avait, d'un côté, un
monceau d'ossements humains, et, de l'autre,
2 219e Nuit 2 une infinité de broches à rôtir. Nous
tremblâmes à ce spectacle, et, comme nous
« Le discours du capitaine, dit Sindbad, étions fatigués d'avoir marché, les jambes
mit tout l'équipage dans une grande nous manquèrent, nous tombâmes par terre,
consternation, et nous connûmes bientôt que saisis d'une frayeur mortelle, et nous y
ce qu'il venait de nous dire n'était que trop demeurâmes très longtemps immobiles.
véritable. Nous vîmes paraître une multitude « Le soleil se couchait, et, tandis que nous
innombrable de sauvages hideux, couverts étions dans l'état pitoyable que je viens de
par tout le corps d'un poil roux, et hauts vous dire, la porte de l'appartement s'ouvrit
seulement de deux pieds. Ils se jetèrent à la avec beaucoup de bruit, et aussitôt nous en
nage et environnèrent en peu de temps notre vîmes sortir une horrible figure d'homme
vaisseau. Ils nous parlaient en approchant ; noir de la hauteur d'un grand palmier.
mais nous n'entendions pas leur langage. Ils
se prirent aux bords et aux cordages du
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°6
Il avait au milieu du front un seul œil rouge assez grand nombre et que nous n'eussions
et ardent comme un charbon allumé ; les qu'un seul ennemi, nous n'eûmes pas d'abord
dents de devant, qu'il avait fort longues et la pensée de nous délivrer de lui par sa mort.
fort aiguës, lui sortaient de la bouche, qui Cette entreprise, bien que fort difficile à
n'était pas moins fendue que celle d'un exécuter, était pourtant celle que nous
cheval ; et la lèvre inférieure lui descendait sur devions naturellement former.
la poitrine. Ses oreilles ressemblaient à celles « Nous délibérâmes sur plusieurs autres
d'un éléphant et lui couvraient les épaules. Il partis, mais nous ne nous déterminâmes à
avait les ongles crochus et longs comme les aucun, et, nous soumettant à ce qu'il plairait à
griffes des plus grands oiseaux. À la vue d'un Dieu d'ordonner de notre sort, nous
géant si effroyable, nous perdîmes tous passâmes la journée à parcourir l'île en nous
connaissance, et demeurâmes comme morts. nourrissant de fruits et de plantes comme le
« À la fin, nous revînmes à nous, et nous le jour précédent. Sur le soir, nous cherchâmes
vîmes assis sous le vestibule, qui nous quelque endroit à nous mettre à couvert ;
examinait de tout son œil. Quand il nous eut mais nous n'en trouvâmes point, et nous
bien considérés, il s'avança vers nous, et fûmes obligés malgré nous de retourner au
s'étant approché, il étendit la main sur moi, palais.
me prit par la nuque du col, et me tourna de « Le géant ne manqua pas d'y revenir et de
tous côtés, comme un boucher qui manie une souper encore d'un de nos compagnons ;
tête de mouton. Après m'avoir bien regardé, après quoi il s'endormit et ronfla jusqu'au
voyant que j'étais si maigre que je n'avais que jour, qu'il sortit, et nous laissa comme il avait
la peau et les os, il me lâcha. Il prit les autres déjà fait. Notre condition nous parut si
tour à tour, les examina de la même manière, affreuse que plusieurs de nos camarades
et, comme le capitaine était le plus gras de furent sur le point d'aller se précipiter dans la
tout l'équipage, il le tint d'une main ainsi que mer, plutôt que d'attendre une mort si
j'aurais tenu un moineau, et lui passa une étrange, et ceux-là excitaient les autres à
broche au travers du corps. Ayant ensuite suivre leur conseil. Mais un de la compagnie,
allumé un grand feu, il le fit rôtir, et le prenant alors la parole : « Il nous est défendu,
mangea à son souper, dans l'appartement où dit-il, de nous donner nous-mêmes la mort, et
il s'était retiré. Ce repas achevé, il revint sous quand cela serait permis, n'est-il pas plus
le vestibule, où il se coucha et s'endormit en raisonnable que nous songions au moyen de
ronflant d'une manière plus bruyante que le nous défaire du barbare qui nous destine un
tonnerre. Son sommeil dura jusqu'au trépas si funeste ? »
lendemain matin. Pour nous, il ne nous fut « Comme il m'était venu dans l'esprit un
pas possible de goûter la douceur du repos, et projet sur cela, je le communiquai à mes
nous passâmes la nuit dans la plus cruelle camarades, qui l'approuvèrent. « Mes frères,
inquiétude dont on puisse être agité. Le jour leur dis-je alors, vous savez qu'il y a beaucoup
étant venu, le géant se réveilla, se leva, sortit, de bois le long de la mer ; si vous m'en
et nous laissa dans le palais. croyez, construisons plusieurs radeaux qui
« Lorsque nous le crûmes éloigné, nous puissent nous porter, et, dès qu'ils seront
rompîmes le triste silence que nous avions achevés, nous les laisserons sur la côte jusqu'à
gardé toute la nuit, et, nous affligeant tous ce que nous jugions à propos de nous en
comme à l'envi l'un de l'autre, nous fîmes servir. Cependant, nous exécuterons le
retentir le palais de plaintes et de dessein que je vous ai proposé pour nous
gémissements. Quoique nous fussions en délivrer du géant ; s'il réussit, nous pourrons
attendre ici avec patience qu'il passe quelque dessus, supposé que nous vissions le géant
vaisseau qui nous retire de cette île fatale ; si venir à nous avec quelque guide de son
au contraire nous manquons notre coup, espèce ; mais nous nous flattions que, s'il ne
nous gagnerons promptement nos radeaux, et paraissait pas lorsque le soleil serait levé, et
nous nous mettrons en mer. J'avoue que nous que nous n'entendissions plus ses hurlements,
exposant à la fureur des flots sur de si fragiles que nous ne cessions pas d'ouïr, ce serait une
bâtiments, nous courons risque de perdre la marque qu'il aurait perdu la vie, et, en ce cas,
vie ; mais, quand nous devrions périr, n'est-il nous nous proposions de rester dans l'île et
pas plus doux de nous laisser ensevelir dans de ne pas nous risquer sur nos radeaux. Mais
la mer que dans les entrailles de ce monstre, à peine fut-il jour que nous aperçûmes notre
qui a déjà dévoré deux de nos cruel ennemi, accompagné de deux géants à
compagnons ? » Mon avis fut goûté de tout le peu près de sa grandeur qui le conduisaient,
monde, et nous construisîmes des radeaux et d'un assez grand nombre d'autres encore
capables de porter trois personnes. qui marchaient devant lui à pas précipités.
« Nous retournâmes au palais vers la fin du « À cet objet, nous ne balançâmes point à
jour, et le géant y arriva peu de temps après nous jeter sur nos radeaux, et nous
nous. Il fallut encore nous résoudre à voir commençâmes à nous éloigner du rivage à
rôtir un de nos camarades. Mais enfin voici force de rames. Les géants, qui s'en
de quelle manière nous nous vengeâmes de la aperçurent, se munirent de grosses pierres,
cruauté du géant. Après qu'il eut achevé son accoururent sur la rive, entrèrent même dans
détestable souper, il se coucha sur le dos et l'eau jusqu'à la moitié du corps, et nous les
s'endormit. D'abord que nous l'entendîmes jetèrent si adroitement qu'à la réserve du
ronfler selon sa coutume, neuf des plus radeau sur lequel j'étais, tous les autres en
hardis d'entre nous et moi, nous prîmes furent brisés, et les hommes qui étaient
chacun une broche, nous en mîmes la pointe dessus se noyèrent. Pour moi et mes deux
dans le feu pour la faire rougir, et ensuite compagnons, comme nous ramions de toutes
nous la lui enfonçâmes dans l'œil en même nos forces, nous nous trouvâmes les plus
temps, et nous le lui crevâmes. avancés dans la mer et hors de la portée des
« La douleur que sentit le géant lui fit pierres.
pousser un cri effroyable. Il se leva « Quand nous fûmes en pleine mer, nous
brusquement, et étendit les mains de tous devînmes le jouet du vent et des flots qui
côtés pour se saisir de quelqu'un de nous, afin nous jetaient tantôt d'un côté, et tantôt d'un
de le sacrifier à sa rage ; mais nous eûmes le autre, et nous passâmes ce jour-là et la nuit
temps de nous éloigner de lui, et de nous suivante dans une cruelle incertitude de notre
jeter contre terre dans des endroits où il ne destinée ; mais le lendemain nous eûmes le
pouvait nous rencontrer sous ses pieds. Après bonheur d'être poussés contre une île où
nous avoir cherchés vainement, il trouva la nous nous sauvâmes avec bien de la joie.
porte à tâtons et sortit avec des hurlements Nous y trouvâmes d'excellents fruits, qui
épouvantables. » nous furent d'un grand secours pour réparer
Schéhérazade n'en dit pas davantage cette les forces que nous avions perdues.
nuit ; mais la nuit suivante elle reprit ainsi « Sur le soir, nous nous endormîmes sur le
cette histoire : bord de la mer ; mais nous fûmes réveillés par
le bruit qu'un serpent long comme un
2 220e Nuit 2 palmier faisait de ses écailles en rampant sur
« Nous sortîmes du palais après le géant, la terre. Il se trouva si près de nous qu'il
poursuivit Sindbad, et nous nous rendîmes au engloutit un de mes deux camarades, malgré
bord de la mer dans l'endroit où étaient nos les cris et les efforts qu'il put faire pour se
radeaux. Nous les mîmes d'abord à l'eau, et débarrasser du serpent, qui, le secouant à
nous attendîmes qu'il fit jour pour nous jeter plusieurs reprises, l'écrasa contre terre et
acheva de l'avaler.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°7
« De l'île de Salahat, nous allâmes à une vent qui obligea le capitaine à faire amener les
autre, où je me fournis de clous de girofle, de voiles et à donner tous les ordres nécessaires
cannelle et d'autres épiceries. Quand nous pour prévenir le danger dont nous étions
nous en fûmes éloignés, nous vîmes une menacés. Mais toutes nos précautions furent
tortue qui avait vingt coudées en longueur et inutiles : la manœuvre ne réussit pas bien, les
en largeur ; nous remarquâmes aussi un voiles furent déchirées en mille pièces, et le
poisson qui tenait de la vache ; il avait du lait, vaisseau, ne pouvant plus être gouverné,
et sa peau est d'une si grande dureté qu'on en donna sur une sèche, et se brisa de manière
fait ordinairement des boucliers ; j'en vis un qu'un grand nombre de marchands et de
autre qui avait la figure et la couleur d'un matelots se noyèrent, et que la charge périt. »
chameau. Enfin, après une longue navigation, Schéhérazade en était là quand elle vit
j'arrivai à Balsora, et de là je revins en cette paraître le jour. Elle s'arrêta, et Schahriar se
ville de Bagdad avec tant de richesses que j'en leva. La nuit suivante, elle reprit ainsi le
ignorais la quantité. J'en donnai encore aux quatrième voyage :
pauvres une partie considérable, et j'ajoutai
d'autres grandes terres à celles que j'avais déjà 2 223e Nuit 2
acquises. »
Sindbad acheva ainsi l'histoire de son « J'eus le bonheur, continua Sindbad, de
troisième voyage. Il fit donner ensuite cent même que plusieurs autres marchands et
autres sequins à Hindbad, en l'invitant au matelots de me prendre à une planche. Nous
repas du lendemain et au récit du quatrième fûmes tous emportés par un courant vers une
voyage. Hindbad et la compagnie se île qui était devant nous. Nous y trouvâmes
retirèrent, et le jour suivant étant venu, des fruits et de l'eau de source qui servirent à
Sindbad prit la parole sur la fin du dîner, et rétablir nos forces. Nous nous y reposâmes
continua ses aventures. même la nuit dans l'endroit où la mer nous
avait jetés, sans avoir pris aucun parti sur ce
QUATRIÈME VOYAGE que nous devions faire. L'abattement où nous
DE SINDBAD LE MARIN étions de notre disgrâce nous en avait
empêchés.
« Les plaisirs, dit-il, et les divertissements « Le jour suivant, d'abord que le soleil fut
que je pris après mon troisième voyage levé nous nous éloignâmes du rivage, et nous
n'eurent pas des charmes assez puissants avançant dans l'île, nous y aperçûmes des
pour me déterminer à ne pas voyager habitations où nous nous rendîmes. À notre
davantage. Je me laissai encore entraîner à la arrivée, des noirs vinrent à nous en très grand
passion de trafiquer et de voir des choses nombre. Ils nous environnèrent, se saisirent
nouvelles. Je mis donc ordre à mes affaires, et de nos personnes, en firent une espèce de
ayant fait un fonds de marchandises de débit partage, et nous conduisirent ensuite dans
dans les lieux où j'avais dessein d'aller, je leurs maisons.
partis. Je pris la route de la Perse, dont je « Nous fûmes menés, cinq de mes
traversai plusieurs provinces, et j'arrivai à un camarades et moi, dans un même lieu.
port de mer où je m'embarquai. Nous mîmes D'abord on nous fit asseoir, et l'on nous
à la voile, et nous avions déjà touché à servit d'une certaine herbe en nous invitant
plusieurs ports de terre ferme et à quelques par signes à en manger. Mes camarades, sans
îles orientales lorsque, faisant un jour un faire réflexion que ceux qui la servaient n'en
grand trajet, nous fûmes surpris d'un coup de mangeaient pas, ne consultèrent que leur faim
qui les pressait, et se jetèrent dessus ces mets prendre un peu de repos et manger de
avec avidité. Pour moi, par un pressentiment quelques vivres dont j'avais fait provision.
de quelque supercherie, je ne voulus pas Mais je repris bientôt mon chemin, et
seulement en goûter, et je m'en trouvai bien, continuai de marcher pendant sept jours, en
car, peu de temps après, je m'aperçus que évitant les endroits qui me paraissaient
l'esprit avait tourné à mes compagnons, et habités. Je vivais de cocos, qui me
qu'en me parlant ils ne savaient ce qu'ils fournissaient en même temps de quoi boire et
disaient. de quoi manger.
« On nous servit ensuite du riz préparé « Le huitième jour, j'arrivai près de la mer,
avec de l'huile de coco, et mes camarades, qui et j'aperçus tout à coup des gens blancs
n'avaient plus de raison, en mangèrent comme moi, occupés à cueillir du poivre,
extraordinairement. J'en mangeai aussi, mais dont il y avait là une grande abondance. Leur
fort peu. Les noirs nous avaient d'abord occupation me fut de bon augure, et je ne fis
présenté de cette herbe pour nous troubler nulle difficulté de m'approcher d'eux. »
l'esprit, et nous ôter par là le chagrin que la Schéhérazade n'en dit pas davantage cette
triste connaissance de notre sort nous devait nuit, et la suivante elle poursuivit dans ces
causer, et ils nous donnaient du riz pour nous termes :
engraisser. Comme ils étaient
anthropophages, leur intention était de nous 2 224e Nuit 2
manger quand nous serions devenus gras.
C'est ce qui arriva à mes camarades, qui « Les gens qui cueillaient du poivre,
ignoraient leur destinée parce qu'ils avaient continua Sindbad, vinrent au-devant de moi ;
perdu leur bon sens. Puisque j'avais conservé dès qu'ils me virent, ils me demandèrent en
le mien, vous jugez bien, seigneurs, qu'au lieu arabe qui j'étais et d'où je venais. Ravi de les
d'engraisser comme les autres je devins entendre parler comme moi, je satisfis
encore plus maigre que je n'étais. La crainte volontiers leur curiosité en leur racontant de
de la mort, dont j'étais incessamment frappé, quelle manière j'avais fait naufrage et étais
tournait en poison tous les aliments que je venu dans cette île, où j'étais tombé entre les
prenais. Je tombai dans une langueur qui me mains des noirs. « Mais ces noirs, me dirent-
fut fort salutaire, car les noirs, ayant assommé ils, mangent les hommes ! Par quel miracle
et mangé mes compagnons, en demeurèrent êtes-vous échappé à leur cruauté ? » Je leur fis
là, et me voyant sec, décharné, malade, ils le même récit que vous venez d'entendre, et
remirent ma mort à un autre temps. ils en furent merveilleusement étonnés.
« Cependant j'avais beaucoup de liberté, et « Je demeurai avec eux jusqu'à ce qu'ils
l'on ne prenait presque pas garde à mes eussent amassé la quantité de poivre qu'ils
actions. Cela me donna lieu de m'éloigner un voulurent ; après quoi ils me firent embarquer
jour des habitations des noirs et de me sur le bâtiment qui les avait amenés, et nous
sauver. Un vieillard qui m'aperçut, et qui se nous rendîmes dans une autre île d'où ils
douta de mon dessein, me cria de toute sa étaient venus. Ils me présentèrent à leur roi,
force de revenir ; mais, au lieu de lui obéir, je qui était un bon prince. Il eut la patience
redoublai mes pas, et je fus bientôt hors de sa d'écouter le récit de mon aventure, qui le
vue. Il n'y avait alors que ce vieillard dans les surprit. Il me fit donner ensuite des habits et
habitations, tous les autres noirs s'étaient commanda qu'on eût soin de moi.
absentés et ne devaient revenir que sur la fin « L'île où je me trouvais était fort peuplée
du jour, ce qu'ils avaient coutume de faire et abondante en toutes sortes de choses, et
assez souvent. C'est pourquoi, étant assuré l'on faisait un grand commerce dans la ville
qu'ils ne seraient plus à temps de courir après où le roi demeurait. Cet agréable asile
moi lorsqu'ils apprendraient ma fuite, je commença à me consoler de mon malheur, et
marchai jusqu'à la nuit, que je m'arrêtai pour les bontés que ce généreux prince avait pour
moi achevèrent de me rendre content.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°9
« À mesure que j'approchais du fond, je vécus quelques jours de mon pain et de mon
découvrais, à la faveur du peu de lumière qui eau ; mais enfin, n'en ayant plus, je me
venait d'en haut, la disposition de ce lieu préparai à mourir... »
souterrain. C'était une grotte fort vaste, et qui Schéhérazade cessa de parler à ces derniers
pouvait bien avoir cinquante coudées de mots. La nuit suivante, elle reprit la parole en
profondeur. Je sentis bientôt une puanteur ces termes :
insupportable, qui sortait d'une infinité de
cadavres que je voyais à droite et à gauche ; je 2 226e Nuit 2
crus même entendre quelques-uns des Cinquième voyage de Sindbad le marin
derniers qu'on y avait descendus vifs pousser
les derniers soupirs. Néanmoins, lorsque je « Je n'attendais plus que la mort, continua
fus en bas, je sortis promptement de la bière Sindbad, lorsque j'entendis lever la pierre. On
et m'éloignai des cadavres en me bouchant le descendit un cadavre et une personne vivante.
nez. Je me jetai par terre, où je demeurai Le mort était un homme. Il est naturel de
longtemps plongé dans les pleurs. Alors prendre des résolutions extrêmes dans les
faisant réflexion sur mon triste sort : « Il est dernières extrémités. Dans le temps qu'on
vrai, disais-je, que Dieu dispose de nous selon descendait la femme, je m'approchai de
les décrets de sa providence ; mais, pauvre l'endroit où sa bière devait être posée, et
Sindbad, n'est-ce pas par ta faute que tu te quand je m'aperçus que l'on recouvrait
vois réduit à mourir d'une mort si étrange ? l'ouverture du puits, je donnai sur la tête de la
Plût à Dieu que tu eusses péri dans quelqu'un malheureuse deux ou trois grands coups d'un
des naufrages dont tu es échappé ! tu n'aurais gros os dont je m'étais saisi. Elle en fut
point à mourir d'un trépas si lent et si terrible étourdie, ou plutôt je l'assommai, et comme
en toutes ses circonstances. Mais tu te l'es je ne faisais cette action inhumaine que pour
attiré par ta maudite avarice. Ah ! profiter du pain et de l'eau qui étaient dans la
malheureux, ne devais-tu pas plutôt demeurer bière, j'eus des provisions pour quelques
chez toi, et jouir tranquillement du fruit de jours. Au bout de ce temps-là, on descendit
tes travaux ! » encore une femme morte et un homme
« Telles étaient les inutiles plaintes dont je vivant ; je tuai l'homme de la même manière,
faisais retentir la grotte en me frappant la tête et comme, par bonheur pour moi, il y eut
et l'estomac de rage et de désespoir, et alors une espèce de mortalité dans la ville, je
m'abandonnant tout entier aux pensées les ne manquai pas de vivres en mettant toujours
plus désolantes. Néanmoins, vous le dirai-je ? en œuvre la même industrie.
au lieu d'appeler la mort à mon secours, « Un jour que je venais d'expédier encore
quelque misérable que je fusse, l'amour de la une femme, j'entendis souffler et marcher.
vie se fit encore sentir en moi, et me porta à J'avançai du côté d'où partait le bruit ; j'ouïs
prolonger mes jours. J'allai à tâtons, et en me souffler plus fort à mon approche, et il me
bouchant le nez, prendre le pain et l'eau qui parut entrevoir quelque chose qui prenait la
étaient dans ma bière, et j'en mangeai. fuite. Je suivis cette espèce d'ombre, qui
« Quoique l'obscurité qui régnait dans la s'arrêtait par reprises, et soufflait toujours en
grotte fût si épaisse que l'on ne distinguait pas fuyant à mesure que j'en approchais. Je la
le jour d'avec la nuit, je ne laissai pas toutefois poursuivis si longtemps, et j'allai si loin, que
de retrouver ma bière ; et il me sembla que la j'aperçus enfin une lumière qui ressemblait à
grotte était plus spacieuse et plus remplie de une étoile. Je continuai de marcher vers cette
cadavres qu'elle ne m'avait paru d'abord. Je lumière, la perdant quelquefois selon les
obstacles qui me la cachaient ; mais je la chaloupe pour me venir prendre. À la
retrouvais toujours; et, à la fin, je découvris demande que les matelots me firent, par
qu'elle venait par une ouverture du rocher, quelle disgrâce je me trouvais en ce lieu, je
assez large pour y passer. répondis que je m'étais sauvé d'un naufrage
« À cette découverte, je m'arrêtai quelque depuis deux jours, avec les marchandises
temps pour me remettre de l'émotion qu'ils voyaient. Heureusement pour moi, ces
violente avec laquelle je venais de la faire ; gens, sans examiner le lieu où j'étais et si ce
puis, m'étant avancé jusqu'à l'ouverture, j'y que je leur disais était vraisemblable, se
passai, et me trouvai sur le bord de la mer. contentèrent de ma réponse et
Imaginez-vous l'excès de ma joie ; il fut tel m'emmenèrent avec mes ballots.
que j'eus de la peine à me persuader que ce « Quand nous fûmes arrivés à bord, le
n'était pas une imagination. Lorsque je fus capitaine, satisfait en lui-même du plaisir qu'il
convaincu que c'était une chose réelle, et que me faisait et occupé du commandement du
mes sens furent rétablis en leur assiette navire, eut aussi la bonté de se payer du
ordinaire, je compris que la chose que j'avais prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je
ouïe souffler et que j'avais suivie était un lui présentai quelques-unes de mes pierreries,
animal sorti de la mer, qui avait coutume mais il ne voulut pas les accepter :
d'entrer dans la grotte pour s'y repaître de « Nous passâmes devant plusieurs îles, et,
corps morts. entre autres, devant l'île des Cloches, éloignée
« J'examinai la montagne, et remarquai de dix journées de celle de Serendib, par un
qu'elle était située entre la ville et la mer, sans vent ordinaire et réglé, et de six journées de
communication par aucun chemin, parce l'île de Kela, où nous abordâmes. Il y a des
qu'elle était tellement escarpée que la nature mines de plomb, des cannes d'Inde et du
ne l'avait pas rendue praticable. Je me camphre très excellent.
prosternai sur le rivage pour remercier Dieu « Le roi de l'île de Kela est très riche, très
de la grâce qu'il venait de me faire. Je rentrai puissant, et son autorité s'étend sur toute l'île
ensuite dans la grotte pour aller prendre du des Cloches, qui a deux journées d'étendue, et
pain, que je revins manger à la clarté du jour dont les habitants sont encore si barbares
de meilleur appétit que je n'avais fait depuis qu'ils mangent la chair humaine. Après que
que l'on m'avait enterré dans ce lieu nous eûmes fait un grand commerce dans
ténébreux. cette île, nous remîmes à la voile et
« J'y retournai encore et allai ramasser à abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin
tâtons dans les bières tous les diamants, les j'arrivai heureusement à Bagdad avec des
rubis, les perles, les bracelets d'or, et enfin richesses infinies, dont il est inutile de vous
toutes les riches étoffes que je trouvai sous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des
ma main. Je portai tout cela sur le bord de la faveurs qu'il m'avait faites, je fis de grandes
mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai aumônes, tant pour l'entretien de plusieurs
proprement avec des cordes qui avaient servi mosquées que pour la subsistance des
à descendre les bières, et dont il y avait une pauvres, et me donnai tout entier à mes
grande quantité. Je les laissai sur le rivage en parents et à mes amis, en me divertissant et
attendant une bonne occasion, sans craindre en faisant bonne chère avec eux. »
que la pluie les gâtât, car alors ce n'en était Sindbad finit en cet endroit le récit de son
pas la saison. quatrième voyage, qui causa encore plus
« Au bout de deux ou trois jours, j'aperçus d'admiration à ses auditeurs que les trois
un navire qui ne faisait que de sortir du port, précédents. Il fit un nouveau présent de cent
et qui vint passer assez près de l'endroit où sequins à Hindbad, qu'il pria, comme les
j'étais. Je fis signe de la toile de mon turban, autres, de revenir le jour suivant, à la même
et je criai de toute ma force pour me faire heure, pour dîner chez lui et entendre le détail
entendre. On m'entendit, et l'on détacha la de son cinquième voyage.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°11
Hindbad et les autres conviés prirent terre avec moi, cassèrent l'œuf à grands
congé de lui et se retirèrent. Le lendemain, coups de hache, et firent une ouverture par
lorsqu'ils furent tous rassemblés, ils se mirent où ils tirèrent le petit Roc par morceaux et le
à table, et, à la fin du repas, qui ne dura pas firent rôtir. Je les avais avertis sérieusement de
moins que les autres, Sindbad commença de ne pas toucher à l'œuf, mais ils ne voulurent
cette sorte le récit de son cinquième voyage : pas m'écouter.
« Ils eurent à peine achevé le régal qu'ils
CINQUIÈME VOYAGE venaient de se donner qu'il parut en l'air,
DE SINDBAD LE MARIN assez loin de nous, deux gros nuages. Le
capitaine, que j'avais pris à gages pour
« Les plaisirs, dit-il, eurent encore assez de conduire mon vaisseau, sachant par
charmes pour effacer de ma mémoire toutes expérience ce que cela signifiait, s'écria que
les peines et les maux que j'avais soufferts, c'étaient le père et la mère du petit roc, et il
sans pouvoir m'ôter l'envie de faire de nous pressa tous de nous rembarquer au plus
nouveaux voyages. C'est pourquoi j'achetai vite, pour éviter le malheur qu'il prévoyait.
des marchandises, je les fis emballer et Nous suivîmes son conseil avec
charger sur des voitures, et je partis avec elles empressement, et nous remîmes à la voile en
pour me rendre au premier port de mer. Là, diligence.
pour ne pas dépendre d'un capitaine et pour « Cependant les deux rocs approchèrent en
avoir un navire à mon commandement, je me poussant des cris effroyables, qu'ils
donnai le loisir d'en faire construire et redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on
équiper un à mes frais. Dès qu'il fut achevé, je avait mis l'œuf, et que leur petit n'y était plus.
le fis charger, je m'embarquai dessus, et Dans le dessein de se venger, ils reprirent leur
comme je n'avais pas de quoi faire une charge vol du côté d'où ils étaient venus, et
entière, je reçus plusieurs marchands de disparurent quelque temps, pendant que nous
différentes nations avec leurs marchandises. fîmes force de voiles pour nous éloigner et
« Nous fîmes voile au premier bon vent, et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.
prîmes le large. Après une longue navigation, « Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils
le premier endroit où nous abordâmes fut tenaient entre leurs griffes chacun un
une île déserte, où nous trouvâmes l'œuf d'un morceau de rocher d'une grosseur énorme.
roc d'une grosseur pareille à celui dont vous Lorsqu'ils furent précisément au-dessus de
m'avez entendu parler ; il renfermait un petit mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et, se soutenant
roc près d'éclore, dont le bec commençait à en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il
paraître. » tenait ; mais, par l'adresse du timonier qui
À ces mots, Schéhérazade se tut, parce que détourna le navire d'un coup de timon, elle ne
le jour se faisait déjà voir dans l'appartement tomba pas dessus ; elle tomba à côté, dans la
du sultan des Indes. La nuit suivante, elle mer, qui s'entrouvrit d'une manière que nous
reprit son discours. en vîmes presque le fond. L'autre oiseau,
pour notre malheur, laissa tomber sa roche si
2 227e Nuit 2 juste au milieu du vaisseau qu'elle le rompit et
le brisa en mille pièces. Les matelots et les
Sindbad le marin, dit-elle, continuant de passagers furent tous écrasés du coup, ou
raconter son cinquième voyage : « Les submergés. Je fus submergé moi-même ;
marchands, poursuivit-il, qui s'étaient mais, en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le
embarqués sur mon navire, et qui avaient pris bonheur de me prendre à une pièce du débris.
Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main, tantôt fois que j'y pense), ce vieillard qui m'avait
de l'autre, sans me dessaisir de ce que je paru décrépit, passa légèrement autour de
tenais, avec le vent et le courant qui m'étaient mon cou ses deux jambes, dont je vis que la
favorables, j'arrivai enfin à une île dont le peau ressemblait à celle d'une vache, et se mit
rivage était fort escarpé. Je surmontai à califourchon sur mes épaules, en me serrant
néanmoins cette difficulté, et me sauvai. si fortement la gorge qu'il semblait vouloir
« Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un m'étrangler. La frayeur me saisit en ce
peu de ma fatigue, après quoi je me levai et moment, et je tombai évanoui. »
m'avançai dans l'île pour reconnaître le Schéhérazade fut obligée de s'arrêter à ces
terrain. Il me sembla que j'étais dans un jardin paroles, à cause du jour qui paraissait. Elle
délicieux : je voyais partout des arbres, les uns poursuivit ainsi cette histoire sur la fin de la
chargés de fruits verts et les autres de mûrs, nuit suivante :
et des ruisseaux d'une eau douce et claire qui
faisaient d'agréables détours. Je mangeai de 2 228e Nuit 2
ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus
de cette eau qui m'invitait à boire. « Nonobstant mon évanouissement, dit
« La nuit venue, je me couchai sur l'herbe, Sindbad, l'incommode vieillard demeura
dans un endroit assez commode ; mais je ne toujours attaché à mon cou ; il écarta
dormis pas une heure entière, et mon seulement un peu les jambes pour me donner
sommeil fut souvent interrompu par la lieu de revenir à moi. Lorsque j'eus repris mes
frayeur de me voir seul dans un lieu si désert. esprits, il m'appuya fortement contre
Ainsi j'employai la meilleure partie de la nuit à l'estomac un de ses pieds, et, de l'autre me
me chagriner et à me reprocher l'imprudence frappant rudement le côté, il m'obligea de me
que j'avais eue de n'être pas demeuré chez relever malgré moi. Étant debout, il me fit
moi plutôt que d'avoir entrepris ce dernier marcher sous des arbres ; il me forçait de
voyage. Ces réflexions me menèrent si loin m'arrêter pour cueillir et manger les fruits que
que je commençai à former un dessein contre nous rencontrions. Il ne quittait point prise
ma propre vie ; mais le jour, par sa lumière, pendant le jour, et quand je voulais me
dissipa mon désespoir. Je me levai, et marchai reposer la nuit, il s'étendait par terre avec
entre les arbres, non sans quelque moi, toujours attaché à mon cou. Tous les
appréhension. matins, il ne manquait pas de me pousser
« Lorsque je fus un peu avant dans l'île, pour m'éveiller ; ensuite il me faisait lever et
j'aperçus un vieillard qui me parut fort cassé. marcher en me pressant de ses pieds.
Il était assis sur le bord d'un ruisseau. Je Représentez-vous, messeigneurs, la peine que
m'imaginai d'abord que c'était quelqu'un qui j'avais de me voir chargé de ce fardeau sans
avait fait naufrage comme moi. Je pouvoir m'en défaire.
m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit « Un jour que je trouvai en mon chemin
seulement une inclination de tête. Je lui plusieurs calebasses sèches qui étaient
demandai ce qu'il faisait là ; mais, au lieu de tombées d'un arbre qui en portait, j'en pris
me répondre, il me fit signe de le charger sur une assez grosse, et, après l'avoir bien
mes épaules et de le passer au-delà du nettoyée, j'exprimai dedans le jus de plusieurs
ruisseau, en me faisant comprendre que grappes de raisin, fruit que l'île produisait en
c'était pour aller cueillir des fruits. abondance, et que nous rencontrions à
« Je crus qu'il avait besoin que je lui chaque pas. Lorsque j'en eus rempli la
rendisse ce service : c'est pourquoi, l'ayant calebasse, je la posai dans un endroit où j'eus
chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. l'adresse de me faire conduire par le vieillard
« Descendez », lui dis-je alors, en me baissant plusieurs jours après.
pour faciliter sa descente. Mais, au lieu de se
laisser aller à terre (j'en ris encore toutes les
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°12
Là, je pris la calebasse, et, la portant à ma jours de navigation, nous abordâmes au port
bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit d'une grande ville dont les maisons étaient
oublier pour quelque temps le chagrin mortel bâties de bonnes pierres.
dont j'étais accablé. Cela me donna de la « Un des marchands du vaisseau, qui
vigueur. J'en fus même si réjoui que je me mis m'avait pris en amitié, m'obligea de
à chanter et à sauter en marchant. l'accompagner, et me conduisit dans un
« Le vieillard, qui s'aperçut de l'effet que logement destiné pour servir de retraite aux
cette boisson avait produit en moi et que je le marchands étrangers. Il me donna un grand
portais plus légèrement que de coutume, me sac ; ensuite, m'ayant recommandé à quelques
fit signe de lui en donner à boire : je lui gens de la ville qui avaient un sac comme
présentai la calebasse, il la prit, et comme la moi, et les ayant priés de me mener avec eux
liqueur lui parut agréable, il l'avala jusqu'à la amasser du coco : « Allez, me dit-il, suivez-
dernière goutte. Il y en avait assez pour les, faites comme vous les verrez faire, et ne
l'enivrer : aussi s'enivra-t-il, et bientôt la vous écartez pas d'eux, car vous mettriez
fumée du vin lui montant à la tête, il votre vie en danger. » Il me donna des vivres
commença de chanter à sa manière et de se pour la journée, et je partis avec ces gens.
trémousser sur mes épaules. Les secousses « Nous arrivâmes à une grande forêt d'arbres
qu'il se donnait lui firent rendre ce qu'il avait extrêmement hauts et fort droits, et dont le
dans l'estomac, et ses jambes se relâchèrent tronc était si lisse qu'il n'était pas possible de
peu à peu, de sorte que, voyant qu'il ne me s'y prendre pour monter jusqu'aux branches
serrait plus, je le jetai par terre, où il demeura où était le fruit. Tous les arbres étaient des
sans mouvement. Alors je pris une très grosse arbres de cocos, dont nous voulions abattre le
pierre et lui en écrasai la tête. fruit et en remplir nos sacs. En entrant dans
« Je sentis une grande joie de m'être délivré la forêt, nous vîmes un grand nombre de gros
pour jamais de ce maudit vieillard, et je et de petits singes, qui prirent la fuite devant
marchai vers le bord de la mer, où je nous dès qu'ils nous aperçurent, et qui
rencontrai des gens d'un navire qui venait de montèrent jusqu'au haut des arbres avec une
mouiller là pour faire de l'eau et prendre en agilité surprenante. »
passant quelques rafraîchissements. Ils furent Schéhérazade voulait poursuivre ; mais le
extrêmement étonnés de me voir et jour qui paraissait l'en empêcha. La nuit
d'entendre le détail de mon aventure. « Vous suivante, elle reprit son discours de cette
étiez tombé, me dirent-ils, entre les mains du sorte :
vieillard de la mer, et vous êtes le premier
qu'il n'ait pas étranglé. Il n'a jamais 2 229e Nuit 2
abandonné ceux dont il s'était rendu maître Sixième voyage de Sindbad le marin
qu'après les avoir étouffés ; et il a rendu cette
île fameuse par le nombre de personnes qu'il « Les marchands avec qui j'étais, continua
a tuées. Les matelots et les marchands qui y Sindbad, ramassèrent des pierres et les
descendaient n'osaient s'y avancer qu'en jetèrent de toute leur force au haut des arbres
bonne compagnie. » contre les singes. Je suivis leur exemple, et je
« Après m'avoir informé de ces choses, ils vis que les singes, instruits de notre dessein,
m'emmenèrent avec eux dans leur navire, cueillaient les cocos avec ardeur, et nous les
dont le capitaine se fit un plaisir de me jetaient avec des gestes qui marquaient leur
recevoir lorsqu'il apprit tout ce qui m'était colère et leur animosité. Nous ramassions les
arrivé. Il remit à la voile, et après quelques cocos, et nous jetions de temps en temps des
pierres pour irriter les singes. Par cette ruse, avec tous les autres convives. Le lendemain, la
nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il même compagnie se trouva chez le riche
nous eût été impossible d'avoir autrement. Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les
« Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, jours précédents, demanda audience, et fit le
nous nous en retournâmes à la ville, où le récit de son sixième voyage de la manière que
marchand qui m'avait envoyé à la forêt me je vais vous le raconter :
donna la valeur du sac de cocos que j'avais
apporté : « Continuez, me dit-il, et allez tous SIXIÈME VOYAGE
les jours faire la même chose jusqu'à ce que DE SINDBAD LE MARIN
vous ayez gagné de quoi vous reconduire
chez vous. » Je le remerciai du bon conseil « Messeigneurs, leur dit-il, vous êtes sans
qu'il me donnait, et insensiblement je fis un si doute en peine de savoir comment, après
grand amas de cocos que j'en avais pour une avoir fait cinq naufrages et avoir essuyé tant
somme considérable. de périls, je pus me résoudre encore à tenter
« Le vaisseau sur lequel j'étais venu avait la fortune et à chercher de nouvelles
fait voile avec des marchands qui l'avaient disgrâces. J'en suis étonné moi-même quand
chargé de cocos qu'ils avaient achetés. j'y fais réflexion, et il fallait assurément que j'y
J'attendis l'arrivée d'un autre qui aborda fusse entraîné par mon étoile. Quoi qu'il en
bientôt au port de la ville pour faire un pareil soit, au bout d'une année de repos, je me
chargement. Je fis embarquer dessus tout les préparai à faire un sixième voyage, malgré les
cocos qui m'appartenaient, et lorsqu'il fut prières de mes parents et de mes amis, qui
prêt à partir, j'allai prendre congé du firent tout ce qui leur fut possible pour me
marchand à qui j'avais tant d'obligation. Il ne retenir.
put s'embarquer avec moi parce qu'il n'avait « Au lieu de prendre ma route par le golfe
pas encore achevé ses affaires. Persique, je passai encore une fois par
« Nous mîmes à la voile, et primes la route plusieurs provinces de la Perse et des Indes,
de l'île où le poivre croît en plus grande et j'arrivai à un port de mer où je
abondance. De là nous gagnâmes l'île de m'embarquai sur un bon navire dont le
Comari, qui porte la meilleure espèce de bois capitaine était résolu à faire une longue
d'aloès, et dont les habitants se sont fait une navigation. Elle fut très longue, à la vérité,
loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de mais en même temps si malheureuse que le
souffrir aucun lieu de débauche. J'échangeai capitaine et le pilote perdirent leur route, de
mon coco en ces deux îles contre du poivre manière qu'ils ignoraient où nous étions. Ils la
et du bois d'aloès, et me rendis, avec d'autres reconnurent enfin ; mais nous n'eûmes pas
marchands, à la pêche des perles, où je pris sujet de nous en réjouir, tout ce que nous
des plongeurs à gages pour mon compte. Ils étions de passagers ; et nous fûmes un jour
m'en pêchèrent un grand nombre de très- dans un étonnement extrême de voir le
grosses et de très-parfaites. Je me remis en capitaine quitter son poste en poussant des
mer avec joie sur un vaisseau qui arriva cris. Il jeta son turban par terre, s'arracha la
heureusement à Balsora ; de là, je revins à barbe, et se frappa la tête comme un homme
Bagdad, où je fis de très grosses sommes à qui le désespoir a troublé l'esprit. Nous lui
d'argent du poivre, du bois d'aloès et des demandâmes pourquoi il s'affligeait ainsi : « Je
perles que j'avais apportés. Je distribuai en vous annonce, nous répondit-il, que nous
aumônes la dixième partie de mon gain, de sommes dans l'endroit de toute la mer le plus
même qu'au retour de mes autres voyages, et dangereux. Un courant très rapide emporte le
je cherchai à me délasser de mes fatigues dans navire, et nous allons tous périr dans moins
toutes sortes de divertissements. » d'un quart d'heure. Priez Dieu qu'il nous
Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit délivre de ce danger : nous ne saurions en
donner cent sequins à Hindbad, qui se retira échapper, s'il n'a pitié de nous. »
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°13
À ces mots, il ordonna de faire ranger les en ambre gris, que les vagues rejettent sur la
voiles ; mais les cordages se rompirent dans la grève, qui en est couverte. Il y croît aussi des
manœuvre et le navire, sans qu'il fût possible arbres, dont la plupart sont de bois d'aloès,
d'y remédier, fut emporté par le courant au qui ne cèdent point en bonté à ceux de
pied d'une montagne inaccessible, où il Comari.
échoua et se brisa, de manière pourtant qu'en « Pour achever la description de cet
sauvant nos personnes, nous eûmes encore le endroit, qu'on peut appeler un gouffre,
temps de débarquer nos vivres et nos plus puisque jamais rien n'en revient, il n'est pas
précieuses marchandises. possible que les navires puissent s'en écarter
« Cela étant fait, le capitaine nous dit : lorsqu'une fois ils s'en sont approchés à une
« Dieu vient de faire ce qui lui a plu. Nous certaine distance. S'ils y sont poussés par un
pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, vent de mer, le vent et le courant les perdent,
et nous dire le dernier adieu, car nous et s'ils s'y trouvent lorsque le vent de terre
sommes dans un lieu si funeste que personne souffle, ce qui pourrait favoriser leur
de ceux qui y ont été jetés avant nous ne s'en éloignement, la hauteur de la montagne
est retourné chez soi. » Ce discours nous jeta l'arrête, et cause un calme qui laisse agir le
tous dans une affliction mortelle, et nous courant qui les emporte contre la côte, où ils
nous embrassâmes les uns les autres les se brisent comme le nôtre y fut brisé. Pour
larmes aux yeux, en déplorant notre surcroît de disgrâce, il n'est pas possible de
malheureux sort. gagner le sommet de la montagne et se sauver
« La montagne au pied de laquelle nous par aucun endroit.
étions faisait la côte d'une île fort longue et « Nous demeurâmes sur le rivage comme
très vaste. Cette côte étant toute couverte de des gens qui ont perdu l'esprit, et nous
débris de vaisseaux qui y avaient fait attendions la mort de jour en jour. D'abord
naufrage ; et par une infinité d'ossements nous avions partagé nos vivres également :
qu'on y rencontrait d'espace en espace et qui ainsi, chacun vécut plus ou moins longtemps
nous faisaient horreur, nous jugeâmes qu'il s'y que les autres, selon son tempérament et
était perdu bien du monde. C'est aussi une suivant l'usage qu'il fit de ses provisions. »
chose presque incroyable, que la quantité de Schéhérazade cessa de parler, voyant que le
marchandises et de richesses qui se jour commençait à paraître. Le lendemain elle
présentaient à nos yeux de toutes parts. Tous continua de cette sorte le récit du sixième
ces objets ne servirent qu'à augmenter la voyage de Sindbad :
désolation où nous étions. Au lieu que
partout ailleurs les rivières sortent de leur lit 2 230e Nuit 2
pour se jeter dans la mer, tout au contraire
une grosse rivière d'eau douce s'éloigne de la « Ceux qui moururent les premiers,
mer, et pénètre dans la côte au travers d'une poursuivit Sindbad, furent enterrés par les
grotte obscure dont l'ouverture est autres : pour moi, je rendis les derniers
extrêmement haute et large. Ce qu'il y a de devoirs à tous mes compagnons, et il ne faut
plus remarquable dans ce lieu, c'est que les pas s'en étonner, car, outre que j'avais mieux
pierres de la montagne sont de cristal, de ménagé qu'eux les provisions qui m'étaient
rubis ou d'autres pierres précieuses. On y voit tombées en partage, j'en avais encore en
aussi la source d'une espèce de poix ou de particulier d'autres dont je m'étais bien gardé
bitume qui coule dans la mer, que les de faire part à mes camarades. Néanmoins,
poissons avalent, et rendent ensuite changé lorsque j'enterrai le dernier, il me restait si
peu de vivres que je jugeai que je ne pourrais moindre rayon de lumière. Je trouvai une fois
pas aller loin : de sorte que je creusai moi- la voûte si basse qu'elle pensa me blesser à la
même mon tombeau, résolu de me jeter tête, ce qui me rendit fort attentif à éviter un
dedans, puisque personne ne vivait pour pareil danger. Pendant ce temps-là, je ne
m'enterrer. Je vous avouerai qu'en mangeais des vivres qui me restaient
m'occupant de ce travail, je ne pus qu'autant qu'il en fallait naturellement pour
m'empêcher de me représenter que j'étais la soutenir ma vie. Mais, avec quelque frugalité
cause de ma perte, et de me repentir de que je pusse vivre, j'achevai de consumer mes
m'être engagé dans ce dernier voyage. Je n'en provisions. Alors, sans que je pusse m'en
demeurai pas même aux réflexions : je défendre, un doux sommeil vint saisir mes
m'ensanglantai les mains à belles dents, et peu sens. Je ne puis vous dire si je dormis
s'en fallut que je ne hâtasse ma mort. longtemps ; mais, en me réveillant, je me vis
« Mais Dieu eut encore pitié de moi, et avec surprise dans une vaste campagne, au
m'inspira la pensée d'aller jusqu'à la rivière qui bord d'une rivière où mon radeau était
se perdait sous la voûte de la grotte. Là, après attaché et au milieu d'un grand nombre de
avoir examiné la rivière avec beaucoup noirs. Je me levai dès que je les aperçus et je
d'attention, je dis en moi même : « Cette les saluai. Ils me parlèrent, mais je n'entendais
rivière qui se cache ainsi sous la terre en doit pas leur langage.
sortir par quelque endroit. En construisant « En ce moment, je me sentis si transporté
un radeau et m'abandonnant dessus au de joie que je ne savais si je devais me croire
courant de l'eau, j'arriverai à une terre habitée, éveillé. Étant persuadé que je ne dormais pas,
ou je périrai : si je péris, je n'aurai fait que je m'écriai, et récitai ces vers arabes :
changer de genre de mort ; si je sors au « Invoque la Toute-Puissance, elle viendra à
contraire de ce lieu fatal, non seulement ton secours. Il n'est pas besoin que tu
j'éviterai la triste destinée de mes camarades, t'embarrasses d'autre chose. Ferme l'œil, et,
je trouverai peut-être une nouvelle occasion pendant que tu dormiras, Dieu changera ta
de m'enrichir. Que sait-on si la fortune ne fortune de mal en bien. »
m'attend pas au sortir de cet affreux écueil « Un des noirs, qui entendait l'arabe,
pour me dédommager de mon naufrage avec m'ayant ouï parler ainsi, s'avança et prit la
usure ? » parole : « Mon frère, me dit-il, ne soyez pas
« Je n'hésitai pas de travailler au radeau surpris de nous voir. Nous habitons la
après ce raisonnement ; je le fis de bonnes campagne que vous voyez, et nous sommes
pièces de bois et de gros câbles, car j'en avais venus arroser aujourd'hui nos champs de
à choisir ; je les liai ensemble si fortement que l'eau de ce fleuve qui sort de la montagne
j'en fis un petit bâtiment assez solide. Quand voisine, en la détournant par de petits canaux.
il fut achevé, je le chargeai de quelques ballots Nous avons remarqué que l'eau emportait
de rubis, d'émeraudes, d'ambre gris, de cristal quelque chose ; nous sommes vite accourus
de roche et d'étoffes précieuses. Ayant mis pour voir ce que c'était, et nous avons trouvé
toutes ces choses en équilibre et les ayant que c'était ce radeau ; aussitôt l'un de nous
bien attachées, je m'embarquai sur le radeau s'est jeté à la nage et l'a amené. Nous l'avons
avec deux petites rames que je n'avais pas arrêté et attaché comme vous le voyez, et
oublié de faire, et me laissant aller au cours de nous attendions que vous vous éveillassiez.
la rivière, je m'abandonnai à la volonté de Nous vous supplions de nous raconter votre
Dieu. histoire, qui doit être fort extraordinaire.
« Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis Dites-nous comment vous vous êtes hasardé
plus de lumière, et le fil de l'eau m'entraîna sur cette eau, et d'où vous venez. » Je leur
sans que je pusse remarquer où il répondis qu'ils me donnassent premièrement
m'emportait. Je voguai quelques jours dans à manger, et qu'après cela je satisferais leur
cette obscurité, sans jamais apercevoir le curiosité.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°14
Après que je l'eus remercié autant qu'il me fut quelqu'un ait souffert autant que moi, ou
possible de tous les bienfaits que j'avais reçus qu'aucun mortel se soit trouvé dans des
de lui, je m'embarquai. Nous mîmes à la voile, embarras si pressants ? N'est-il pas juste
et comme l'aventure qui m'avait procuré la qu'après tant de travaux je jouisse d'une vie
liberté était fort extraordinaire, j'en avais agréable et tranquille ? » Comme il achevait
toujours l'esprit occupé. ces mots, Hindbad s'approcha de lui, et dit en
« Nous nous arrêtâmes dans quelques îles lui baisant la main : « Il faut avouer, seigneur,
pour y prendre des rafraîchissements. Notre que vous avez essuyé d'effroyables périls. Mes
vaisseau étant parti d'un port de terre ferme peines ne sont pas comparables aux vôtres :
des Indes, nous y allâmes aborder, et là, pour si elles m'affligent dans le temps que je les
éviter les dangers de la mer jusqu'à Balsora, je souffre, je m'en console par le petit profit que
fis débarquer l'ivoire qui m'appartenait, résolu j'en tire. Vous méritez non seulement une vie
de continuer mon voyage par terre. Je tirai de tranquille, vous êtes digne encore de tous les
mon ivoire une grosse somme d'argent : j'en biens que vous possédez, puisque vous en
achetai plusieurs choses rares pour en faire faites un si bon usage et que vous êtes si
des présents, et, quand mon équipage fut généreux. Continuez donc de vivre dans la
prêt, je me joignis à une grosse caravane de joie jusqu'à l'heure de votre mort. »
marchands. Je demeurai longtemps en Sindbad lui fit donner encore cent sequins,
chemin, et je souffris beaucoup ; mais je le reçut au nombre de ses amis, lui dit de
souffrais avec patience en faisant réflexion quitter sa profession de porteur, et de
que je n'avais plus à craindre ni les tempêtes, continuer de venir manger chez lui ; qu'il
ni les corsaires, ni les serpents, ni tous les aurait lieu de se souvenir toute sa vie de
autres périls que j'avais courus. Sindbad le Marin.
« Toutes ces fatigues finirent enfin ; j'arrivai Schéhérazade, voyant qu'il n'était pas
heureusement à Bagdad. J'allai d'abord me encore jour, continua de parler, et commença
présenter au calife, et lui rendre compte de une autre histoire.
mon ambassade. Ce prince me dit que la
longueur de mon voyage lui avait causé de Conte extrait des Mille et unes nuits,
l'inquiétude, mais qu'il avait pourtant toujours traduit de l’arabe par Antoine Galland.
espéré que Dieu ne m'abandonnerait point.
Quand je lui appris l'aventure des éléphants, il
en parut fort surpris, et il aurait refusé d'y
ajouter foi si ma sincérité ne lui eût pas été
connue. Il trouva cette histoire et les autres
que je lui racontai si curieuses, qu'il chargea
un de ses secrétaires de les écrire en
caractères d'or pour être conservées dans son
trésor. Je me retirai très content de l'honneur
et des présents qu'il me fit ; puis je me donnai
tout entier à ma famille, à mes parents et à
mes amis. »
Ce fut ainsi que Sindbad acheva le récit de
son septième et dernier voyage ; et s'adressant
ensuite à Hindbad : « Hé bien ! mon ami,
ajouta-t-il avez vous jamais ouï dire que