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Premier Voyage de Sindbad le Marin

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Cycle 3

Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°1

2 213e Nuit 2 avait ouï parler des richesses de Sindbad, ne


Histoire de Sindbad le marin put s'empêcher de porter envie à un homme
dont la condition lui paraissait aussi heureuse
Sire, sous le règne de ce même calife qu'il trouvait la sienne déplorable. L'esprit
Haroun-al-Rachid dont je viens de parler, il y aigri par ses réflexions, il leva les yeux au ciel,
avait à Bagdad un pauvre porteur qui se et dit assez haut pour être entendu :
nommait Hindbad. Un jour qu'il faisait une « Puissant créateur de toutes choses,
chaleur excessive, il portait une charge très considérez la différence qu'il y a entre
pesante d'une extrémité de la ville à une autre. Sindbad et moi ; je souffre tous les jours mille
Comme il était fort fatigué du chemin qu'il fatigues et mille maux, et j'ai bien de la peine
avait déjà fait et qu'il lui en restait encore à me nourrir, moi et ma famille, de mauvais
beaucoup à faire, il arriva dans une rue où pain d'orge, pendant que l'heureux Sindbad
régnait un doux zéphyr, et dont le pavé était dépense avec profusion d'immenses richesses
arrosé d'eau de rose. Ne pouvant désirer un et mène une vie pleine de délices. Qu'a-t-il
lieu plus favorable pour se reposer et fait pour obtenir de vous une destinée si
reprendre de nouvelles forces, il posa sa agréable ? Qu'ai-je fait pour en mériter une si
charge à terre, et s'assit dessus auprès d'une rigoureuse ? » En achevant ces paroles, il
grande maison. frappa du pied contre terre comme un
Il se sut bientôt très bon gré de s'être homme entièrement possédé de sa douleur et
arrêté en cet endroit : car son odorat fut de son désespoir.
agréablement frappé d'un parfum exquis de Il était encore occupé de ses tristes
bois d'aloès et de pastilles qui sortait par les pensées, lorsqu'il vit sortir de l'hôtel un valet
fenêtres de cet hôtel, et qui, se mêlant avec qui vint à lui et qui, le prenant par le bras, lui
l'odeur de l'eau de rose, achevait d'embaumer dit : « Venez, suivez-moi ; le seigneur
l'air. Outre cela, il ouït en dedans un concert Sindbad, mon maître, veut vous parler. »
de divers instruments accompagnés du Le jour qui parut en cet endroit empêcha
ramage harmonieux d'un grand nombre de Schéhérazade de continuer cette histoire ;
rossignols et d'autres oiseaux particuliers au mais elle la reprit ainsi le lendemain :
climat de Bagdad. Cette gracieuse mélodie et
la fumée de plusieurs sortes de viandes qui se 2 214e Nuit 2
faisaient sentir lui firent juger qu'il y avait là Premier voyage de Sindbad le marin
quelque festin, et qu'on s'y réjouissait. Il
voulut savoir qui demeurait en cette maison Sire, Votre Majesté peut aisément
qu'il ne connaissait pas bien, parce qu'il s'imaginer qu'Hindbad ne fut pas peu surpris
n'avait pas eu occasion de passer souvent par du compliment qu'on lui faisait. Après le
cette rue. Pour satisfaire sa curiosité, il discours qu'il venait de tenir, il avait sujet de
s'approcha de quelques domestiques, qu'il vit craindre que Sindbad ne l'envoyât quérir pour
à la porte, magnifiquement habillés, et lui faire quelque mauvais traitement ; c'est
demanda à l'un d'entre eux comment pourquoi il voulut s'excuser sur ce qu'il ne
s'appelait le maître de cet hôtel. « Hé quoi ! pouvait abandonner sa charge au milieu de la
lui répondit le domestique, vous demeurez à rue ; mais le valet de Sindbad l'assura qu'on y
Bagdad, et vous ignorez que c'est ici la prendrait garde, et le pressa tellement sur
demeure du seigneur Sindbad le marin, de ce l'ordre dont il était chargé que le porteur fut
fameux voyageur qui a parcouru toutes les obligé de se rendre à ses instances.
mers que le soleil éclaire ? » Le porteur, qui
Le valet l'introduisit dans une grande salle, durant plusieurs années tous les travaux du
où il y avait un bon nombre de personnes corps et de l'esprit que l'imagination peut
autour d'une table couverte de toutes sortes concevoir. Oui, Messeigneurs, ajouta-t-il en
de mets délicats. On voyait à la place s'adressant à toute la compagnie, je puis vous
d'honneur un personnage grave, bien fait et assurer que ces travaux sont si extraordinaires
vénérable par une longue barbe blanche ; et qu'ils sont capables d'ôter aux hommes les
derrière lui étaient debout une foule plus avides de richesses l'envie fatale de
d'officiers et de domestiques fort empressés à traverser les mers pour en acquérir. Vous
le servir. Ce personnage était Sindbad. Le n'avez peut-être entendu parler que
porteur, dont le trouble s'augmenta à la vue confusément de mes étranges aventures, et
de tant de monde et d'un festin si superbe, des dangers que j'ai courus sur mer dans les
salua la compagnie en tremblant. Sindbad lui sept voyages que j'ai faits, et, puisque
dit de s'approcher, et, après l'avoir fait asseoir l'occasion s'en présente, je vais vous en faire
à sa droite, il lui servit à manger lui-même, et un rapport fidèle : je crois que vous ne serez
lui fit donner à boire d'un excellent vin, dont pas fâchés de l'entendre. »
le buffet était abondamment garni. Comme Sindbad voulait raconter son
Sur la fin du repas, Sindbad, remarquant histoire, particulièrement à cause du porteur,
que ses convives ne mangeaient plus, prit la avant que de la commencer il ordonna qu'on
parole, et, s'adressant à Hindbad, qu'il traita fît porter la charge qu'il avait laissée dans la
de frère, selon la coutume des Arabes rue au lieu où Hindbad marqua qu'il
lorsqu'ils se parlent familièrement, lui souhaitait qu'elle fût portée. Après cela, il
demanda comment il se nommait et quelle parla dans ces termes :
était sa profession. « Seigneur, lui répondit-il,
je m'appelle Hindbad. PREMIER VOYAGE
– Je suis bien aise de vous voir, reprit DE SINDBAD LE MARIN
Sindbad, et je vous réponds que la compagnie
vous voit aussi avec plaisir ; mais je « J'avais hérité de ma famille des biens
souhaiterais apprendre de vous-même ce que considérables, j'en dissipai la meilleure partie
vous disiez tantôt dans la rue. » Sindbad, dans les débauches de ma jeunesse ; mais je
avant que de se mettre à table, avait entendu revins de mon aveuglement, et, rentrant en
tout son discours par une fenêtre ; et c'était moi-même, je reconnus que les richesses
ce qui l'avait obligé à le faire appeler. étaient périssables, et qu'on en voyait bientôt
À cette demande, Hindbad, plein de la fin quand on les ménageait aussi mal que je
confusion, baissa la tête et repartit : faisais. Je pensai, de plus que je consumais
« Seigneur, je vous avoue que ma lassitude malheureusement dans une vie déréglée le
m'avait mis en mauvaise humeur, et il m'est temps, qui est la chose du monde la plus
échappé quelques paroles indiscrètes que je précieuse. Je considérai encore que c'était la
vous supplie de me pardonner. dernière et la plus déplorable de toutes les
– Oh ! ne croyez pas, reprit Sindbad, que je misères que d'être pauvre dans la vieillesse. Je
sois assez injuste pour en conserver du me souvins de ces paroles du grand Salomon,
ressentiment. J'entre dans votre situation ; au que j'avais autrefois ouï dire à mon père, qu'il
lieu de vous reprocher vos murmures, je vous est moins fâcheux d'être dans le tombeau que dans la
plains ; mais il faut que je vous tire d'une pauvreté.
erreur où vous me paraissez être à mon « Frappé de toutes ces réflexions, je
égard. Vous vous imaginez sans doute que j'ai ramassai les débris de mon patrimoine. Je
acquis sans peine et sans travail toutes les vendis à l'encan en plein marché tout ce que
commodités et le repos dont vous voyez que j'avais de meubles. Je me liai ensuite avec
je jouis : désabusez-vous. Je ne suis parvenu à quelques marchands qui négociaient par mer.
un état si heureux qu'après avoir souffert
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°2

Je consultai ceux qui me parurent capables de Sire, Sindbad, poursuivant son histoire :
me donner de bons conseils. Enfin, je résolus « On s'aperçut, dit-il, du tremblement de l'île
de faire profiter le peu d'argent qui me restait dans le vaisseau, d'où l'on nous cria de nous
et, dès que j'eus pris cette résolution, je ne rembarquer promptement ; que nous allions
tardai guère à l'exécuter. Je me rendis à tous périr ; que ce que nous prenions pour
Balsora, où je m'embarquai avec plusieurs une île était le dos d'une baleine. Les plus
marchands sur un vaisseau que nous avions diligents se sauvèrent dans la chaloupe,
équipé à frais communs. d'autres se jetèrent à la nage. Pour moi, j'étais
« Nous mîmes à la voile, et prîmes la route encore sur l'île, ou plutôt sur la baleine,
des Indes orientales par le golfe Persique, qui lorsqu'elle se plongea dans la mer, et je n'eus
est formé par les côtes de l'Arabie Heureuse à que le temps de me prendre à une pièce de
la droite, et par celles de la Perse à la gauche, bois qu'on avait apportée du vaisseau pour
et dont la plus grande largeur est de soixante faire du feu. Cependant, le capitaine, après
et dix lieues, selon la commune opinion. Hors avoir reçu sur son bord les gens qui étaient
de ce golfe, la mer du Levant, la même que dans la chaloupe et recueilli quelques-uns de
celle des Indes, est très spacieuse : elle a d'un ceux qui nageaient, voulut profiter d'un vent
côté pour bornes les côtes d'Abyssinie et frais et favorable qui s'était levé ; il fit hausser
quatre mille cinq cents lieues de longueur les voiles, et m'ôta par là l'espérance de
jusqu'aux îles de Vakvak. Je fus d'abord gagner le vaisseau.
incommodé de ce qu'on appelle le mal de « Je demeurai donc à la merci des flots,
mer ; mais, ma santé se rétablit bientôt, et poussé tantôt d'un côté et tantôt d'un autre ;
depuis ce temps-là, je n'ai point été sujet à je disputai contre eux ma vie tout le reste du
cette maladie. jour et de la nuit suivante. Je n'avais plus de
« Dans le cours de notre navigation, nous force le lendemain, et je désespérais d'éviter la
abordâmes à plusieurs îles et nous y vendîmes mort, lorsqu'une vague me jeta heureusement
ou échangeâmes nos marchandises. Un jour contre une île. Le rivage en était haut et
que nous étions à la voile, le calme nous prit escarpé, et j'aurais eu beaucoup de peine à y
vis-à-vis une petite île presque à fleur d'eau, monter, si quelques racines d'arbres que la
qui ressemblait à une prairie par sa verdure. fortune semblait avoir conservées en cet
Le capitaine fit plier les voiles, et permit de endroit pour mon salut ne m'en eussent
prendre terre aux personnes de l'équipage qui donné le moyen. Je m'étendis sur la terre, où
voulurent y descendre. Je fus du nombre de je demeurai à demi mort, jusqu'à ce qu'il fît
ceux qui y débarquèrent. Mais, dans le temps grand jour et que le soleil parût.
que nous nous divertissions à boire et à « Alors, quoique je fusse très faible à cause
manger, et à nous délasser de la fatigue de la du travail de la mer, et parce que je n'avais
mer, l'île trembla tout à coup, et nous donna pris aucune nourriture depuis le jour
une rude secousse... » précédent, je ne laissai pas de me traîner en
cherchant des herbes bonnes à manger. J'en
À ces mots, Schéhérazade s'arrêta, parce trouvai quelques-unes, et j'eus le bonheur de
que le jour commençait à paraître. Elle reprit rencontrer une source d'eau excellente, qui ne
ainsi son discours sur la fin de la nuit contribua pas peu à me rétablir. Les forces
suivante : m'étant revenues, je m'avançai dans l'île,
2 215e Nuit 2 marchant sans tenir de route assurée. J'entrai
dans une belle plaine, où j'aperçus de loin un
cheval qui paissait. Je portai mes pas de ce
côté-là, flottant entre la crainte et la joie ; car curiosité, il me témoigna qu'il prenait
j'ignorais si je n'allais pas chercher ma perte beaucoup de part à mon malheur. En même
plutôt qu'une occasion de mettre ma vie en temps il ordonna qu'on eût soin de moi et
sûreté. Je remarquai, en approchant, que que l'on me fournît toutes les choses dont
c'était une cavale attachée à un piquet. Sa j'aurais besoin. Cela fut exécuté de manière
beauté attira mon attention ; mais, pendant que j'eus sujet de me louer de sa générosité et
que je la regardais, j'entendis la voix d'un de l'exactitude de ses officiers.
homme qui parlait sous terre. Un moment « Comme j'étais marchand, je fréquentai les
ensuite, cet homme parut, vint à moi, et me gens de ma profession. Je recherchais
demanda qui j'étais. Je lui racontai mon particulièrement ceux qui étaient étrangers,
aventure ; après quoi, me prenant par la main, tant pour apprendre d'eux des nouvelles de
il me fit entrer dans une grotte, où il y avait Bagdad, que pour en trouver quelqu'un avec
d'autres personnes qui ne furent pas moins qui je pusse y retourner ; car la capitale du roi
étonnées de me voir que je l'étais de les Mihrage est située sur le bord de la mer, et a
trouver là. un beau port où il aborde tous les jours des
« Je mangeai de quelques mets qu'ils me vaisseaux de différents endroits du monde. Je
présentèrent ; puis, leur ayant demandé ce cherchais aussi la compagnie des savants des
qu'ils faisaient dans un lieu qui me paraissait Indes, et je prenais plaisir à les entendre
si désert, ils me répondirent qu'ils étaient parler ; mais, cela ne m'empêchait pas de faire
palefreniers du roi Mihrage, souverain de ma cour au roi très régulièrement, ni de
cette île ; que chaque année, dans la même m'entretenir avec des gouverneurs et de petits
saison, ils avaient coutume d'y amener les rois, ses tributaires, qui étaient auprès de sa
cavales du roi, qu'ils attachaient de la manière personne. Ils me faisaient mille questions sur
que je l'avais vu, pour les faire couvrir par un mon pays, et, de mon côté, voulant
cheval marin qui sortait de la mer ; que le m'instruire des mœurs ou des lois de leurs
cheval marin après les avoir couvertes, se états, je leur demandais tout ce qui me
mettait en état de les dévorer ; mais qu'ils l'en semblait mériter ma curiosité.
empêchaient par leurs cris, et l'obligeaient à « Il y a sous la domination du roi Mihrage
rentrer dans la mer ; que, les cavales étant une île qui porte le nom de Cassel. On
pleines, ils les ramenaient, et que les chevaux m'avait assuré qu'on y entendait toutes les
qui en naissaient étaient destinés pour le roi nuits un son de timbales, ce qui a donné lieu à
et appelés chevaux marins. Ils ajoutèrent l'opinion qu'ont les matelots, que Degial y fait
qu'ils devaient partir le lendemain, et que si je sa demeure. Il me prit envie d'être témoin de
fusse arrivé un jour plus tard, j'aurais péri cette merveille, et je vis dans mon voyage des
infailliblement, parce que les habitations poissons longs de cent et de deux cents
étaient éloignées et qu'il m'eût été impossible coudées, qui font plus de peur que de mal. Ils
d'y arriver sans guide. sont si timides qu'on les fait fuir en frappant
« Tandis qu'ils m'entretenaient ainsi, le sur des ais. Je remarquai d'autres poissons qui
cheval marin sortit de la mer comme ils me n'étaient que d'une coudée, et qui
l'avaient dit, se jeta sur la cavale, la couvrit et ressemblaient par la tête à des hiboux.
voulut ensuite la dévorer ; mais, au grand « À mon retour, comme j'étais un jour sur
bruit que firent les palefreniers, il lâcha prise le port, un navire y vint aborder. Dès qu'il fut
et alla se replonger dans la mer. à l'ancre, on commença de décharger les
« Le lendemain, ils reprirent le chemin de marchandises, et les marchands à qui elles
la capitale de l'île avec les cavales, et je les appartenaient les faisaient transporter dans
accompagnai. À notre arrivée, le roi Mihrage, des magasins.
à qui je fus présenté, me demanda qui j'étais
et par quelle aventure je me trouvais dans ses
états. Dès que j'eus pleinement satisfait sa
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°3

En jetant les yeux sur quelques ballots et comme moi, et vous osez dire que vous êtes
sur l'écriture qui marquait à qui ils étaient, je ce Sindbad ? Quelle audace ! À vous voir, il
vis mon nom dessus, et, après les avoir semble que vous soyez un homme de
attentivement examinés, je ne doutai pas que probité ; cependant vous dites une horrible
ce ne fussent ceux que j'avais fait charger sur fausseté pour vous emparer d'un bien qui ne
le vaisseau où je m'étais embarqué à Balsora. vous appartient pas.
Je reconnus même le capitaine ; mais, comme – Donnez-vous patience, repartis-je au
j'étais persuadé qu'il me croyait mort, je capitaine, et me faites la grâce d'écouter ce
l'abordai et lui demandai à qui appartenaient que j'ai à vous dire.
les ballots que je voyais. – Hé bien ! reprit-il, que direz-vous ?
« J'avais sur mon bord, me répondit-il, un Parlez, je vous écoute. » Je lui racontai alors
marchand de Bagdad, qui se nommait de quelle manière je m'étais sauvé, et par
Sindbad. Un jour que nous étions près d'une quelle aventure j'avais rencontré les
île, à ce qu'il nous paraissait, il mit pied à terre palefreniers du roi Mihrage, qui m'avaient
avec plusieurs passagers dans cette île amené à sa cour.
prétendue, qui n'était autre chose qu'une « Il se sentit ébranlé de mon discours ;
baleine d'une grosseur énorme, qui s'était mais il fut bientôt persuadé que je n'étais pas
endormie à fleur d'eau. Elle ne se sentit pas un imposteur : car il arriva des gens de son
plus tôt échauffée par le feu qu'on avait navire qui me reconnurent et me firent de
allumé sur son dos pour faire la cuisine grands compliments, en me témoignant la
qu'elle commença de se mouvoir et de joie qu'ils avaient de me revoir. Enfin, il me
s'enfoncer dans la mer. La plupart des reconnut aussi lui-même, et, se jetant à mon
personnes qui étaient dessus se noyèrent, et le cou : « Dieu soit loué, me dit-il, de ce que
malheureux Sindbad fut de ce nombre. Ces vous êtes heureusement échappé d'un si
ballots étaient à lui, et j'ai résolu de les grand danger ! je ne puis assez vous marquer
négocier jusqu'à ce que je rencontre le plaisir que j'en ressens. Voilà votre bien ;
quelqu'un de sa famille à qui je puisse rendre prenez-le ; il est à vous, faites-en ce qu'il vous
le profit que j'aurai fait avec le principal. plaira. » Je le remerciai, je louai sa probité, et,
– Capitaine, lui dis-je alors, je suis ce pour la reconnaître, je le priai d'accepter
Sindbad que vous croyez mort, et qui ne l'est quelques marchandises que je lui présentai ;
pas : ces ballots sont mon bien et ma mais il les refusa.
marchandise... » Schéhérazade n'en dit pas Je choisis ce qu'il y avait de plus précieux
davantage cette nuit ; mais elle continua le dans mes ballots, et j'en fis présent au roi
lendemain de cette sorte : Mihrage. Comme ce prince savait la disgrâce
qui m'était arrivée, il me demanda où j'avais
2 216e Nuit 2 pris des choses si rares. Je lui contai par quel
Second voyage de Sindbad le marin hasard je venais de les recouvrer ; il eut la
bonté de m'en témoigner de la joie ; il accepta
Sindbad, poursuivant son histoire, dit à la mon présent et m'en fit de beaucoup plus
compagnie : « Quand le capitaine du vaisseau considérables. Après cela, je pris congé de lui
m'entendit parler ainsi : « Grand Dieu ! et me rembarquai sur le même vaisseau. Mais,
s'écria-t-il, à qui se fier aujourd'hui ? Il n'y a avant mon embarquement, j'échangeai les
plus de bonne foi parmi les hommes. J'ai vu marchandises qui me restaient contre d'autres
de mes propres yeux périr Sindbad ; les du pays. J'emportai avec moi du bois d'aloès,
passagers qui étaient sur mon bord l'ont vu du santal, du camphre, de la muscade, du clou
de girofle, du poivre et du gingembre. Nous dire hier. Mais je ne fus pas longtemps sans
passâmes par plusieurs îles, et nous m'ennuyer d'une vie oisive ; l'envie de voyager
abordâmes enfin à Balsora, d'où j'arrivai en et de négocier par mer me reprit : j'achetai
cette ville avec la valeur d'environ cent mille des marchandises propres à faire le trafic que
sequins. Ma famille me reçut, et je la revis je méditais, et je partis une seconde fois avec
avec tous les transports que peut causer une d'autres marchands dont la probité m'était
amitié vive et sincère. J'achetai des esclaves de connue. Nous nous embarquâmes sur un bon
l'un et de l'autre sexe, de belles terres, et je fis navire, et, après nous être recommandés à
une grosse maison. Ce fut ainsi que je Dieu nous commençâmes notre navigation.
m'établis, résolu d'oublier les maux que j'avais « Nous allions d'île en île, et nous y faisions
soufferts et de jouir des plaisirs de la vie. » des trocs fort avantageux. Un jour, nous
Sindbad, s'étant arrêté en cet endroit, descendîmes en l'une qui était couverte de
ordonna aux joueurs d'instruments de plusieurs sortes d'arbres fruitiers, mais si
recommencer leurs concerts, qu'il avait déserte que nous n'y découvrîmes aucune
interrompus par le récit de son histoire. On habitation, et même pas une âme. Nous
continua jusqu'au soir de boire et de manger, allâmes prendre l'air dans les prairies et le
et, lorsqu'il fut temps de se retirer, Sindbad se long des ruisseaux qui les arrosaient.
fit apporter une bourse de cent sequins, et, la « Pendant que les uns se divertissaient a
donnant au porteur : « Prenez, Hindbad, lui cueillir des fleurs et les autres des fruits, je
dit-il, retournez chez vous, et revenez demain pris mes provisions et du vin que j'avais
entendre la suite de mes aventures. » Le apporté et m'assis près d'une eau coulant
porteur se retira fort confus de l'honneur et entre de grands arbres qui formaient un bel
du présent qu'il venait de recevoir. Le récit ombrage. Je fis un assez bon repas de ce que
qu'il en fit au logis fut très agréable à sa j'avais ; après quoi le sommeil vint s'emparer
femme et à ses enfants, qui ne manquèrent de mes sens. Je ne vous dirai pas si je dormis
pas de remercier Dieu du bien que la longtemps ; mais, quand je me réveillai, je ne
Providence leur faisait par l'entremise de vis plus le navire à l'ancre. »
Sindbad. Là, Schéhérazade fut obligée d'interrompre
Hindbad s'habilla le lendemain plus son récit, parce qu'elle vit que le jour
proprement que le jour précédent, et paraissait ; mais la nuit suivante elle continua
retourna chez le voyageur libéral, qui le reçut de cette manière le second voyage de
d'un air riant et lui fit mille caresses. Dès que Sindbad :
les conviés furent tous arrivés, on servit et 2 217e Nuit 2
l'on tint table fort longtemps. Le repas fini, Premier voyage de Sindbad le marin
Sindbad prit la parole, et, s'adressant à la
compagnie : « Messeigneurs, dit-il, je vous « Je fus bien étonné, dit Sindbad, de ne
prie de me donner audience et de vouloir plus voir le vaisseau à l'ancre ; je me levai, je
bien écouter les aventures de mon second regardai de toutes parts, et je ne vis pas un
voyage. Elles sont plus dignes de votre des marchands qui étaient descendus dans
attention que celles du premier. » Tout le l'île avec moi. J'aperçus seulement le navire à
monde garda le silence, et Sindbad parla en la voile, mais si éloigné que je le perdis de vue
ces termes : peu de temps après.
« Je vous laisse à imaginer les réflexions
SECOND VOYAGE que je fis dans un état si triste. Je pensai
DE SINDBAD LE MARIN mourir de douleur. Je poussai des cris
épouvantables, je me frappai la tête, et me
« J'avais résolu, après mon premier voyage, jetai par terre, où je demeurai longtemps
de passer tranquillement le reste de mes jours abîmé dans une confusion mortelle de
à Bagdad comme j'eus l'honneur de vous le pensées toutes plus affligeantes les unes que
les autres.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°4

Je me reprochai cent fois de ne m'être pas environné, dans l'espérance que le roc,
contenté de mon premier voyage, qui devait lorsqu'il reprendrait son vol le lendemain,
m'avoir fait perdre pour jamais l'envie d'en m'emporterait hors de cette île déserte.
faire d'autres. Mais tous mes regrets étaient Effectivement, après avoir passé la nuit en cet
inutiles et mon repentir hors de saison. état, d'abord qu'il fut jour, l'oiseau s'envola et
« À la fin, je me résignai à la volonté de m'enleva si haut que je ne voyais plus la
Dieu, et, sans savoir ce que je deviendrais, je terre ; puis il descendit tout à coup avec tant
montai au haut d'un grand arbre, d'où je de rapidité que je ne me sentais pas. Lorsque
regardai de tous côtés pour voir si je ne le roc fut posé et que je me vis à terre, je
découvrirais rien qui pût me donner quelque déliai promptement le nœud qui me tenait
espérance. En jetant les yeux sur la mer, je ne attaché à son pied. J'avais à peine achevé de
vis que de l'eau et le ciel ; mais, ayant aperçu me détacher qu'il donna du bec sur un
du côté de la terre quelque chose de blanc, je serpent d'une longueur inouïe. Il le prit et
descendis de l'arbre, et, avec ce qui me restait s'envola aussitôt.
de vivres, je marchai vers cette blancheur, qui « Le lieu où il me laissa était une vallée très
était si éloignée que je ne pouvais pas bien profonde, environnée de toutes parts de
distinguer ce que c'était. montagnes si hautes qu'elles se perdaient
« Lorsque j'en fus à une distance dans la nue, et tellement escarpées qu'il n'y
raisonnable, je remarquai que c'était une avait aucun chemin par où l'on y pût monter.
boule blanche d'une hauteur et d'une Ce fut un nouvel embarras pour moi, et,
grosseur prodigieuses. Dès que j'en fus près, comparant cet endroit à l'île déserte que je
je la touchai et la trouvai fort douce. Je venais de quitter, je trouvai que je n'avais rien
tournai à l'entour pour voir s'il n'y avait point gagné au change.
d'ouverture : je n'en pus découvrir aucune, et « En marchant par cette vallée, je
il me parut qu'il était impossible de monter remarquai qu'elle était parsemée de diamants,
dessus, tant elle était unie. Elle pouvait avoir dont il y en avait d'une grosseur surprenante ;
cinquante pas en rondeur. je pris beaucoup de plaisir à les regarder ;
« Le soleil alors était prêt à se coucher. mais j'aperçus bientôt de loin des objets qui
L'air s'obscurcit tout à coup comme s'il eût diminuèrent fort ce plaisir, et que je ne pus
été couvert d'un nuage épais. Mais, si je fus voir sans effroi. C'étaient un grand nombre
étonné de cette obscurité, je le fus bien de serpents si gros et si longs qu'il n'y en avait
davantage quand je m'aperçus que ce qui la pas un qui n'eût englouti un éléphant. Ils se
causait était un oiseau d'une grandeur et retiraient pendant le jour dans leurs antres, où
d'une grosseur extraordinaires, qui s'avançait ils se cachaient à cause du roc leur ennemi, et
de mon côté en volant. Je me souvins d'un ils n'en sortaient que la nuit.
oiseau appelé roc dont j'avais souvent ouï « Je passai la journée à me promener dans
parler aux matelots, et je conçus que la grosse la vallée, et à me reposer de temps en temps
boule que j'avais tant admirée devait être un dans les endroits les plus commodes.
œuf de cet oiseau. En effet, il s'abattit et se Cependant le soleil se coucha ; et, à l'entrée
posa dessus, comme pour le couver. En le de la nuit, je me retirai dans une grotte où je
voyant venir je m'étais serré fort près de jugeai que je serais en sûreté. J'en bouchai
l'œuf, de sorte que j'eus devant moi un des l'entrée, qui était basse et étroite, avec une
pieds de l'oiseau, et ce pied était aussi gros pierre assez grosse pour me garantir des
qu'un gros tronc d'arbre. Je m'y attachai serpents, mais qui n'était pas assez juste pour
fortement avec la toile dont mon turban était empêcher qu'il n'y entrât un peu de lumière.
Je soupai d'une partie de mes provisions, au Le jour qui parut en cet endroit imposa
bruit des serpents qui commencèrent à silence à Schéhérazade : mais elle poursuivit
paraître. Leurs affreux sifflements me cette histoire le lendemain.
causèrent une frayeur extrême et ne me
permirent pas, comme vous pouvez penser, 2 218e Nuit 2
de passer la nuit fort tranquillement. Le jour Troisième voyage de Sindbad le marin
étant venu, les serpents se retirèrent. Alors je
sortis de ma grotte en tremblant, et je puis Sire, dit-elle en s'adressant toujours au
dire que je marchai longtemps sur des sultan des Indes, Sindbad continua de
diamants sans en avoir la moindre envie. À la raconter les aventures de son second voyage à
fin, je m'assis, et, malgré l'inquiétude dont la compagnie qui l'écoutait : « Je commençai,
j'étais agité, comme je n'avais pas fermé l'œil dit-il, par amasser les plus gros diamants qui
de toute la nuit, je m'endormis après avoir fait se présentèrent à mes yeux, et j'en remplis la
encore un repas de mes provisions. Mais bourse de cuir qui m'avait servi à mettre mes
j'étais à peine assoupi que quelque chose qui provisions de bouche. Je pris ensuite la pièce
tomba près de moi avec grand bruit me de viande qui me parut la plus longue, et
réveilla : c'était une grosse pièce de viande l'attachai fortement autour de moi avec la
fraîche ; et dans le moment j'en vis rouler toile de mon turban, et en cet état, je me
plusieurs autres du haut des rochers en couchai le ventre contre terre, la bourse de
différents endroits. cuir attachée à ma ceinture de manière qu'elle
« J'avais toujours tenu pour un conte fait à ne pouvait tomber.
plaisir ce que j'avais ouï dire plusieurs fois à « Je ne fus pas plus tôt en cette situation
des matelots et à d'autres personnes touchant que les aigles vinrent ; chacun se saisit d'une
la vallée des diamants, et l'adresse dont se pièce de viande qu'il emporta, et une des plus
servaient quelques marchands pour en tirer puissants m'ayant enlevé de même avec le
ces pierres précieuses. Je connus bien qu'ils morceau de viande dont j'étais enveloppé, me
m'avaient dit la vérité. En effet, ces porta au haut de la montagne jusque dans son
marchands se rendent auprès de cette vallée nid. Les marchands ne manquèrent point
dans le temps que les aigles ont des petits. Ils alors de crier pour épouvanter les aigles, et,
découpent de la viande et la jettent par lorsqu'ils les eurent obligés a quitter leur
grosses pièces dans la vallée ; les diamants sur proie, un d'entre eux s'approcha de moi, mais
la pointe desquels elles tombent s'y attachent. il fut saisi de crainte quand il m'aperçut. Il se
Les aigles, qui sont en ce pays-là plus forts rassura pourtant, et, au lieu de s'informer par
qu'ailleurs, vont fondre sur ces pièces de quelle aventure je me trouvais là, il
viande, et les emportent dans leurs nids au commença de me quereller en me demandant
haut des rochers pour servir de pâture à leurs pourquoi je lui ravissais son bien. « Vous me
aiglons. Alors les marchands, courant aux parlerez, lui dis-je, avec plus d'humanité
nids, obligent, par leurs cris, les aigles à lorsque vous m’aurez mieux connu.
s'éloigner, et prennent les diamants qu'ils Consolez-vous, ajoutai-je : j'ai des diamants
trouvent attachés aux pièces de viande. Ils se pour vous et pour moi plus que n'en peuvent
servent de cette ruse parce qu'il n'y a pas avoir tous les autres marchands ensemble.
d'autre moyen de tirer les diamants de cette S'ils en ont, ce n'est que par hasard ; mais j'ai
vallée, qui est un précipice dans lequel on ne choisi moi-même, au fond de la vallée, ceux
saurait descendre. que j'apporte dans cette bourse que vous
« J'avais cru jusque là qu'il ne me serait pas voyez. » En disant cela, je la lui montrai. Je
possible de sortir de cet abîme, que je n'avais pas achevé de parler que les autres
regardais comme mon tombeau ; mais je marchands qui m'aperçurent s'attroupèrent
changeai de sentiment, et ce que je venais de autour de moi fort étonnés de me voir, et
voir me donna lieu d'imaginer le moyen de j'augmentai leur surprise par le récit de mon
conserver ma vie. » histoire.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°5

Ils n'admirèrent pas tant le stratagème que il prend consistance et devient ce qu'on
j'avais imaginé pour me sauver que ma appelle camphre. Le suc ainsi tiré, l'arbre se
hardiesse à le tenter. sèche et meurt.
« Ils m'emmenèrent au logement où ils « Il y a dans la même île des rhinocéros, qui
demeuraient tous ensemble, et là, ayant sont des animaux plus petits que l'éléphant et
ouvert ma bourse en leur présence, la plus grands que le buffle ; ils ont une corne
grosseur de mes diamants les surprit, et ils sur le nez, longue environ d'une coudée :
m'avouèrent que dans toutes les cours où ils cette corne est solide et coupée par le milieu,
avaient été ils n'en avaient pas vu un qui en d'une extrémité à l'autre. On voit dessus des
approchât. Je priai le marchand à qui traits blancs qui représentent la figure d'un
appartenait le nid où j'avais été transporté homme. Le rhinocéros se bat avec l'éléphant,
(car chaque marchand avait le sien), je le priai, le perce de sa corne par-dessous le ventre,
dis-je, d'en choisir pour sa part autant qu'il en l'enlève et le porte sur sa tête ; mais, comme
voudrait. Il se contenta d'en prendre un seul, le sang et la graisse de l'éléphant lui coulent
encore le prit-il des moins gros, et, comme je sur les yeux et l'aveuglent, il tombe par terre,
le pressais d'en recevoir d'autres sans craindre et, ce qui va vous étonner, le roc vient, qui les
de me faire tort : « Non, me dit-il ; je suis fort enlève tous deux entre ses griffes et les
satisfait de celui-ci, qui est assez précieux emporte pour nourrir ses petits.
pour m'épargner la peine de faire désormais « Je passe sous silence plusieurs autres
d'autres voyages pour l'établissement de ma particularités de cette île, de peur de vous
petite fortune. » ennuyer. J'y échangeai quelques-uns de mes
« Je passai la nuit avec ces marchands, à qui diamants contre de bonnes marchandises. De
je racontai une seconde fois mon histoire là, nous allâmes à d'autres îles, et enfin, après
pour la satisfaction de ceux qui ne l'avaient avoir touché à plusieurs villes marchandes de
pas entendue. Je ne pouvais modérer ma joie terre ferme, nous abordâmes à Balsora, d'où
quand je faisais réflexion que j'étais hors des je me rendis à Bagdad. J'y fis d'abord de
périls dont je vous ai parlé. Il me semblait que grandes aumônes aux pauvres, et je jouis
l'état où je me trouvais était un songe, et je ne honorablement du reste des richesses
pouvais croire que je n'eusse plus rien à immenses que j'avais apportées et gagnées
craindre. avec tant de fatigue. »
« Il y avait déjà plusieurs jours que les Ce fut ainsi que Sindbad raconta son
marchands jetaient des pièces de viande dans second voyage. Il fit donner encore cent
la vallée, et, comme chacun paraissait content sequins à Hindbad, qu'il invita à venir le
des diamants qui lui étaient échus, nous lendemain entendre le récit du troisième.
partîmes le lendemain tous ensemble, et nous Les conviés retournèrent chez eux, et
marchâmes par de hautes montagnes où il y revinrent le jour suivant à la même heure, de
avait des serpents d'une longueur prodigieuse, même que le porteur, qui avait déjà presque
que nous eûmes le bonheur d'éviter. Nous oublié sa misère passée. On se mit à table, et,
gagnâmes le premier port, d'où nous après le repas, Sindbad, ayant demandé
passâmes à l'île de Roha, où croît l'arbre dont audience, fit de cette sorte le détail de son
on tire le camphre et qui est si gros et si troisième voyage :
touffu que cent hommes y peuvent être à
l'ombre aisément. Le suc dont se forme le TROISIÈME VOYAGE
camphre coule par une ouverture que l'on fait DE SINDBAD LE MARIN
au haut de l'arbre, et se reçoit dans un vase où
« J'eus bientôt perdu, dit-il, dans les douceurs navire, et grimpèrent de tous côtés jusqu'au
de la vie que je menais, le souvenir des tillac avec une si grande agilité et avec tant de
dangers que j'avais courus dans mes deux vitesse qu'il ne paraissait pas qu'ils posassent
voyages ; mais comme j'étais à la fleur de leurs pieds.
mon âge, je m'ennuyai de vivre dans le repos, « Nous leur vîmes faire cette manœuvre
et, m'étourdissant sur les nouveaux périls que avec la frayeur que vous pouvez vous
je voulais affronter, je partis de Bagdad avec imaginer, sans oser nous mettre en défense,
de riches marchandises du pays, que je fis ni leur dire un seul mot pour tâcher de les
transporter à Balsora. Là, je m'embarquai détourner de leur dessein, que nous
encore avec d'autres marchands. Nous fîmes soupçonnions être funeste. Effectivement, ils
une longue navigation, et nous abordâmes à déplièrent les voiles, coupèrent le câble et
plusieurs ports, où nous fîmes un commerce l'ancre sans se donner la peine de la tirer, et,
considérable. après avoir fait approcher de terre le vaisseau,
« Un jour que nous étions en pleine mer, ils nous firent tous débarquer. Ils
nous fûmes battus d'une tempête horrible qui emmenèrent ensuite le navire en une autre île
nous fit perdre notre route. Elle continua d'où ils étaient venus. Tous les voyageurs
plusieurs jours et nous poussa devant le port évitaient avec soin celle où nous étions alors,
d'une île où le capitaine aurait fort souhaité et il était très dangereux de s'y arrêter pour la
de se dispenser d'entrer ; mais nous fûmes raison que vous allez entendre ; mais il nous
bien obligés d'y aller mouiller. Lorsqu'on eut fallut prendre notre mal en patience.
plié les voiles, le capitaine nous dit : « Cette île « Nous nous éloignâmes du rivage, et, en
et quelques autres voisines sont habitées par nous avançant dans l'île, nous trouvâmes
des sauvages tout velus qui vont venir nous quelques fruits et des herbes dont nous
assaillir. Quoique ce soient des nains, notre mangeâmes pour prolonger le dernier
malheur veut que nous ne fassions pas la moment de notre vie le plus qu'il nous était
moindre résistance, parce qu'ils sont en plus possible, car nous nous attendions tous à une
grand nombre que les sauterelles, et que, s'il mort certaine. En marchant, nous aperçûmes
nous arrivait d'en tuer quelqu'un, ils se assez loin de nous un grand édifice, vers où
jetteraient tous sur nous et nous nous tournâmes nos pas. C'était un palais
assommeraient. » bien bâti et fort élevé, qui avait une porte
Le jour, qui vint éclairer l'appartement de d'ébène à deux battants, que nous ouvrîmes
Schahriar, empêcha Schéhérazade d'en dire en la poussant. Nous entrâmes dans la cour,
davantage. La nuit suivante, elle reprit la et nous vîmes en face un vaste appartement
parole en ces termes : avec un vestibule, où il y avait, d'un côté, un
monceau d'ossements humains, et, de l'autre,
2 219e Nuit 2 une infinité de broches à rôtir. Nous
tremblâmes à ce spectacle, et, comme nous
« Le discours du capitaine, dit Sindbad, étions fatigués d'avoir marché, les jambes
mit tout l'équipage dans une grande nous manquèrent, nous tombâmes par terre,
consternation, et nous connûmes bientôt que saisis d'une frayeur mortelle, et nous y
ce qu'il venait de nous dire n'était que trop demeurâmes très longtemps immobiles.
véritable. Nous vîmes paraître une multitude « Le soleil se couchait, et, tandis que nous
innombrable de sauvages hideux, couverts étions dans l'état pitoyable que je viens de
par tout le corps d'un poil roux, et hauts vous dire, la porte de l'appartement s'ouvrit
seulement de deux pieds. Ils se jetèrent à la avec beaucoup de bruit, et aussitôt nous en
nage et environnèrent en peu de temps notre vîmes sortir une horrible figure d'homme
vaisseau. Ils nous parlaient en approchant ; noir de la hauteur d'un grand palmier.
mais nous n'entendions pas leur langage. Ils
se prirent aux bords et aux cordages du
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°6

Il avait au milieu du front un seul œil rouge assez grand nombre et que nous n'eussions
et ardent comme un charbon allumé ; les qu'un seul ennemi, nous n'eûmes pas d'abord
dents de devant, qu'il avait fort longues et la pensée de nous délivrer de lui par sa mort.
fort aiguës, lui sortaient de la bouche, qui Cette entreprise, bien que fort difficile à
n'était pas moins fendue que celle d'un exécuter, était pourtant celle que nous
cheval ; et la lèvre inférieure lui descendait sur devions naturellement former.
la poitrine. Ses oreilles ressemblaient à celles « Nous délibérâmes sur plusieurs autres
d'un éléphant et lui couvraient les épaules. Il partis, mais nous ne nous déterminâmes à
avait les ongles crochus et longs comme les aucun, et, nous soumettant à ce qu'il plairait à
griffes des plus grands oiseaux. À la vue d'un Dieu d'ordonner de notre sort, nous
géant si effroyable, nous perdîmes tous passâmes la journée à parcourir l'île en nous
connaissance, et demeurâmes comme morts. nourrissant de fruits et de plantes comme le
« À la fin, nous revînmes à nous, et nous le jour précédent. Sur le soir, nous cherchâmes
vîmes assis sous le vestibule, qui nous quelque endroit à nous mettre à couvert ;
examinait de tout son œil. Quand il nous eut mais nous n'en trouvâmes point, et nous
bien considérés, il s'avança vers nous, et fûmes obligés malgré nous de retourner au
s'étant approché, il étendit la main sur moi, palais.
me prit par la nuque du col, et me tourna de « Le géant ne manqua pas d'y revenir et de
tous côtés, comme un boucher qui manie une souper encore d'un de nos compagnons ;
tête de mouton. Après m'avoir bien regardé, après quoi il s'endormit et ronfla jusqu'au
voyant que j'étais si maigre que je n'avais que jour, qu'il sortit, et nous laissa comme il avait
la peau et les os, il me lâcha. Il prit les autres déjà fait. Notre condition nous parut si
tour à tour, les examina de la même manière, affreuse que plusieurs de nos camarades
et, comme le capitaine était le plus gras de furent sur le point d'aller se précipiter dans la
tout l'équipage, il le tint d'une main ainsi que mer, plutôt que d'attendre une mort si
j'aurais tenu un moineau, et lui passa une étrange, et ceux-là excitaient les autres à
broche au travers du corps. Ayant ensuite suivre leur conseil. Mais un de la compagnie,
allumé un grand feu, il le fit rôtir, et le prenant alors la parole : « Il nous est défendu,
mangea à son souper, dans l'appartement où dit-il, de nous donner nous-mêmes la mort, et
il s'était retiré. Ce repas achevé, il revint sous quand cela serait permis, n'est-il pas plus
le vestibule, où il se coucha et s'endormit en raisonnable que nous songions au moyen de
ronflant d'une manière plus bruyante que le nous défaire du barbare qui nous destine un
tonnerre. Son sommeil dura jusqu'au trépas si funeste ? »
lendemain matin. Pour nous, il ne nous fut « Comme il m'était venu dans l'esprit un
pas possible de goûter la douceur du repos, et projet sur cela, je le communiquai à mes
nous passâmes la nuit dans la plus cruelle camarades, qui l'approuvèrent. « Mes frères,
inquiétude dont on puisse être agité. Le jour leur dis-je alors, vous savez qu'il y a beaucoup
étant venu, le géant se réveilla, se leva, sortit, de bois le long de la mer ; si vous m'en
et nous laissa dans le palais. croyez, construisons plusieurs radeaux qui
« Lorsque nous le crûmes éloigné, nous puissent nous porter, et, dès qu'ils seront
rompîmes le triste silence que nous avions achevés, nous les laisserons sur la côte jusqu'à
gardé toute la nuit, et, nous affligeant tous ce que nous jugions à propos de nous en
comme à l'envi l'un de l'autre, nous fîmes servir. Cependant, nous exécuterons le
retentir le palais de plaintes et de dessein que je vous ai proposé pour nous
gémissements. Quoique nous fussions en délivrer du géant ; s'il réussit, nous pourrons
attendre ici avec patience qu'il passe quelque dessus, supposé que nous vissions le géant
vaisseau qui nous retire de cette île fatale ; si venir à nous avec quelque guide de son
au contraire nous manquons notre coup, espèce ; mais nous nous flattions que, s'il ne
nous gagnerons promptement nos radeaux, et paraissait pas lorsque le soleil serait levé, et
nous nous mettrons en mer. J'avoue que nous que nous n'entendissions plus ses hurlements,
exposant à la fureur des flots sur de si fragiles que nous ne cessions pas d'ouïr, ce serait une
bâtiments, nous courons risque de perdre la marque qu'il aurait perdu la vie, et, en ce cas,
vie ; mais, quand nous devrions périr, n'est-il nous nous proposions de rester dans l'île et
pas plus doux de nous laisser ensevelir dans de ne pas nous risquer sur nos radeaux. Mais
la mer que dans les entrailles de ce monstre, à peine fut-il jour que nous aperçûmes notre
qui a déjà dévoré deux de nos cruel ennemi, accompagné de deux géants à
compagnons ? » Mon avis fut goûté de tout le peu près de sa grandeur qui le conduisaient,
monde, et nous construisîmes des radeaux et d'un assez grand nombre d'autres encore
capables de porter trois personnes. qui marchaient devant lui à pas précipités.
« Nous retournâmes au palais vers la fin du « À cet objet, nous ne balançâmes point à
jour, et le géant y arriva peu de temps après nous jeter sur nos radeaux, et nous
nous. Il fallut encore nous résoudre à voir commençâmes à nous éloigner du rivage à
rôtir un de nos camarades. Mais enfin voici force de rames. Les géants, qui s'en
de quelle manière nous nous vengeâmes de la aperçurent, se munirent de grosses pierres,
cruauté du géant. Après qu'il eut achevé son accoururent sur la rive, entrèrent même dans
détestable souper, il se coucha sur le dos et l'eau jusqu'à la moitié du corps, et nous les
s'endormit. D'abord que nous l'entendîmes jetèrent si adroitement qu'à la réserve du
ronfler selon sa coutume, neuf des plus radeau sur lequel j'étais, tous les autres en
hardis d'entre nous et moi, nous prîmes furent brisés, et les hommes qui étaient
chacun une broche, nous en mîmes la pointe dessus se noyèrent. Pour moi et mes deux
dans le feu pour la faire rougir, et ensuite compagnons, comme nous ramions de toutes
nous la lui enfonçâmes dans l'œil en même nos forces, nous nous trouvâmes les plus
temps, et nous le lui crevâmes. avancés dans la mer et hors de la portée des
« La douleur que sentit le géant lui fit pierres.
pousser un cri effroyable. Il se leva « Quand nous fûmes en pleine mer, nous
brusquement, et étendit les mains de tous devînmes le jouet du vent et des flots qui
côtés pour se saisir de quelqu'un de nous, afin nous jetaient tantôt d'un côté, et tantôt d'un
de le sacrifier à sa rage ; mais nous eûmes le autre, et nous passâmes ce jour-là et la nuit
temps de nous éloigner de lui, et de nous suivante dans une cruelle incertitude de notre
jeter contre terre dans des endroits où il ne destinée ; mais le lendemain nous eûmes le
pouvait nous rencontrer sous ses pieds. Après bonheur d'être poussés contre une île où
nous avoir cherchés vainement, il trouva la nous nous sauvâmes avec bien de la joie.
porte à tâtons et sortit avec des hurlements Nous y trouvâmes d'excellents fruits, qui
épouvantables. » nous furent d'un grand secours pour réparer
Schéhérazade n'en dit pas davantage cette les forces que nous avions perdues.
nuit ; mais la nuit suivante elle reprit ainsi « Sur le soir, nous nous endormîmes sur le
cette histoire : bord de la mer ; mais nous fûmes réveillés par
le bruit qu'un serpent long comme un
2 220e Nuit 2 palmier faisait de ses écailles en rampant sur
« Nous sortîmes du palais après le géant, la terre. Il se trouva si près de nous qu'il
poursuivit Sindbad, et nous nous rendîmes au engloutit un de mes deux camarades, malgré
bord de la mer dans l'endroit où étaient nos les cris et les efforts qu'il put faire pour se
radeaux. Nous les mîmes d'abord à l'eau, et débarrasser du serpent, qui, le secouant à
nous attendîmes qu'il fit jour pour nous jeter plusieurs reprises, l'écrasa contre terre et
acheva de l'avaler.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°7

Nous prîmes aussitôt la fuite, l'autre serpent ne manqua pas de revenir et de


camarade et moi, et, quoique nous fussions tourner autour de l'arbre, cherchant à me
assez éloignés, nous entendîmes, quelque dévorer ; mais il n'y put réussir à cause du
temps après, un bruit qui nous fit juger que le rempart que je m'étais fabriqué, et il fit en
serpent rendait les os du malheureux qu'il vain, jusqu'au jour, le manège d'un chat qui
avait surpris. En effet, nous les vîmes le assiège une souris dans un asile qu'il ne peut
lendemain avec horreur. « Ô Dieu ! m'écriai- forcer. Enfin, le jour étant venu, il se retira ;
je alors, à quoi nous sommes-nous exposés ! mais je n'osai sortir de mon fort que le soleil
Nous nous réjouissions hier d'avoir dérobé ne parût.
nos vies à la cruauté d'un géant et à la fureur « Je me trouvai si fatigué du travail qu'il
des eaux, et nous voilà tombés dans un péril m'avait donné, j'avais tant souffert de son
qui n'est pas moins terrible ! » haleine empestée, que, la mort me paraissant
« Nous remarquâmes, en nous promenant, préférable à cette horreur, je m'éloignai de
un gros arbre fort haut, sur lequel nous l'arbre ; et, sans me souvenir de la résignation
projetâmes de passer la nuit suivante pour où j'étais le jour précédent, je courus vers la
nous mettre en sûreté. Nous mangeâmes mer dans le dessein de m'y précipiter la tête la
encore des fruits comme le jour précédent, et, première. »
à la fin du jour, nous montâmes sur l'arbre. À ces mots, Schéhérazade, voyant qu'il était
Nous entendîmes bientôt le serpent, qui vint jour, cessa de parler. Le lendemain, elle
en sifflant jusqu'au pied de l'arbre où nous continua cette histoire, et dit au sultan :
étions. Il s'éleva contre le tronc, et,
rencontrant mon camarade qui était plus bas 2 221e Nuit 2
que moi, il l'engloutit tout d'un coup, et se
retira. Sire, Sindbad, poursuivant son troisième
« Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour, et voyage :
alors j'en descendis plus mort que vif. « Dieu, dit-il, fut touché de mon
Effectivement, je ne pouvais attendre un désespoir : dans le temps que j'allais me jeter
autre sort que celui de mes deux dans la mer, j'aperçus un navire assez éloigné
compagnons, et, cette pensée me faisant du rivage. Je criai de toute ma force pour me
frémir d'horreur, je fis quelques pas pour faire entendre, et je dépliai la toile de mon
m'aller jeter dans la mer ; mais, comme il est turban pour qu'on me remarquât. Cela ne fut
doux de vivre le plus longtemps qu'on peut, pas inutile : tout l'équipage m'aperçut, et le
je résistai à ce mouvement de désespoir, et capitaine m'envoya la chaloupe. Quand je fus
me soumis à la volonté de Dieu qui dispose à à bord, les marchands et les matelots me
son gré de nos vies. demandèrent avec beaucoup d'empressement
« Je ne laissai pas toutefois d'amasser une par quelle aventure je m'étais trouvé dans
grande quantité de menu bois, de ronces et cette île déserte, et, après que je leur eus
d'épines sèches. J'en fis plusieurs fagots que je raconté tout ce qui m'était arrivé, les plus
liai ensemble, après en avoir fait un grand anciens me dirent qu'ils avaient plusieurs fois
cercle autour de l'arbre, et j'en liai quelques- entendu parler des géants qui demeuraient
uns en travers par-dessus pour me couvrir la dans cette île, qu'on leur avait assuré que
tête. Cela étant fait, je m'enfermai dans ce c'étaient des anthropophages, et qu'ils
cercle à l'entrée de la nuit, avec la triste mangeaient les hommes crus aussi bien que
consolation de n'avoir rien négligé pour me rôtis ; à l'égard des serpents, ils ajoutèrent
garantir du cruel sort qui me menaçait. Le qu'il y en avait en abondance dans cette île,
qu'ils se cachaient le jour, et se montraient la Pour lui, qui me croyait mort, il ne faut pas
nuit. Après qu'ils m'eurent témoigné qu'ils s'étonner s'il ne me reconnut pas. « Capitaine,
avaient bien de la joie de me voir échappé de lui dis-je, est-ce que le marchand à qui étaient
tant de périls, comme ils ne doutaient pas que ces ballots s'appelait Sindbad ?
je n'eusse besoin de manger, ils – Oui, me répondit-il, il se nommait de la
s'empressèrent de me régaler de ce qu'ils sorte ; il était de Bagdad, et il s'était embarqué
avaient de meilleur ; et le capitaine, sur mon vaisseau à Balsora. Un jour que nous
remarquant que mon habit était tout en descendîmes dans une île pour faire de l'eau
lambeaux, eut la générosité de m'en faire et prendre quelques rafraîchissements, je ne
donner un des siens. sais par quelle méprise je remis à la voile sans
« Nous courûmes la mer quelque temps ; prendre garde qu'il ne s'était pas rembarqué
nous touchâmes à plusieurs îles, et nous avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes,
abordâmes enfin à celle de Salahat, d'où l'on les marchands et moi, que quatre heures
tire le santal, qui est un bois de grand usage après. Nous avions le vent en poupe, et si
dans la médecine. Nous entrâmes dans le frais qu'il ne nous fut pas possible de revirer
port, et nous y mouillâmes. Les marchands de bord pour aller le reprendre. - Vous le
commencèrent à faire débarquer leurs croyez donc mort ? repris-je.
marchandises pour les vendre ou les – Assurément, repartit-il.
échanger. Pendant ce temps-là, le capitaine – Hé bien ! capitaine, lui répliquai-je,
m'appela et me dit : « Frère, j'ai en dépôt des ouvrez les yeux, et connaissez ce Sindbad que
marchandises qui appartenaient à un vous laissâtes dans cette île déserte ! Je
marchand qui a navigué quelque temps sur m'endormis au bord d'un ruisseau, et, quand
mon navire. Comme ce marchand est mort, je je me réveillai je ne vis plus personne de
les fais valoir, pour en rendre compte à ses l'équipage. » À ces mots, le capitaine s'attacha
héritiers lorsque j'en rencontrerai quelqu'un. » à me regarder. »
Les ballots dont il entendait parler étaient Schéhérazade, en cet endroit, s'apercevant
déjà sur le tillac. Il me les montra en me qu'il était jour, fut obligée de garder le silence.
disant : « Voilà les marchandises en question ; Le lendemain, elle reprit ainsi le fil de sa
j'espère que vous voudrez bien vous charger narration :
d'en faire commerce, sous la condition du
droit dû à la peine que vous prendrez. » J'y 2 222e Nuit 2
consentis, en le remerciant de ce qu'il me Quatrième voyage de Sindbad le marin
donnait occasion de ne pas demeurer oisif.
« L'écrivain du navire enregistrait tous les « Le capitaine, dit Sindbad, après m'avoir
ballots avec les noms des marchands à qui ils fort attentivement considéré, me reconnut
appartenaient. Comme il demandait au enfin : « Dieu soit loué ! s'écria-t-il en
capitaine sous quel nom il voulait qu'il m'embrassant. Je suis ravi que la fortune ait
enregistrât ceux dont il venait de me charger : réparé ma faute. Voilà vos marchandises que
« Écrivez, lui répondit le capitaine, sous le j'ai toujours pris soin de conserver et de faire
nom de Sindbad le marin. » Je ne pus valoir dans tous les ports où j'ai abordé. Je
m'entendre nommer sans émotion, et vous les rends avec le profit que j'en ai tiré. »
envisageant le capitaine, je le reconnus pour Je les pris, en témoignant au capitaine toute la
celui qui, dans mon second voyage, m'avait reconnaissance que je lui devais.
abandonné dans l'île où je m'étais endormi au
bord d'un ruisseau, et qui avait remis à la
voile sans m'attendre ou me faire chercher. Je
ne me l'étais pas remis d'abord à cause du
changement qui s'était fait en sa personne
depuis le temps que je ne l'avais vu.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°8

« De l'île de Salahat, nous allâmes à une vent qui obligea le capitaine à faire amener les
autre, où je me fournis de clous de girofle, de voiles et à donner tous les ordres nécessaires
cannelle et d'autres épiceries. Quand nous pour prévenir le danger dont nous étions
nous en fûmes éloignés, nous vîmes une menacés. Mais toutes nos précautions furent
tortue qui avait vingt coudées en longueur et inutiles : la manœuvre ne réussit pas bien, les
en largeur ; nous remarquâmes aussi un voiles furent déchirées en mille pièces, et le
poisson qui tenait de la vache ; il avait du lait, vaisseau, ne pouvant plus être gouverné,
et sa peau est d'une si grande dureté qu'on en donna sur une sèche, et se brisa de manière
fait ordinairement des boucliers ; j'en vis un qu'un grand nombre de marchands et de
autre qui avait la figure et la couleur d'un matelots se noyèrent, et que la charge périt. »
chameau. Enfin, après une longue navigation, Schéhérazade en était là quand elle vit
j'arrivai à Balsora, et de là je revins en cette paraître le jour. Elle s'arrêta, et Schahriar se
ville de Bagdad avec tant de richesses que j'en leva. La nuit suivante, elle reprit ainsi le
ignorais la quantité. J'en donnai encore aux quatrième voyage :
pauvres une partie considérable, et j'ajoutai
d'autres grandes terres à celles que j'avais déjà 2 223e Nuit 2
acquises. »
Sindbad acheva ainsi l'histoire de son « J'eus le bonheur, continua Sindbad, de
troisième voyage. Il fit donner ensuite cent même que plusieurs autres marchands et
autres sequins à Hindbad, en l'invitant au matelots de me prendre à une planche. Nous
repas du lendemain et au récit du quatrième fûmes tous emportés par un courant vers une
voyage. Hindbad et la compagnie se île qui était devant nous. Nous y trouvâmes
retirèrent, et le jour suivant étant venu, des fruits et de l'eau de source qui servirent à
Sindbad prit la parole sur la fin du dîner, et rétablir nos forces. Nous nous y reposâmes
continua ses aventures. même la nuit dans l'endroit où la mer nous
avait jetés, sans avoir pris aucun parti sur ce
QUATRIÈME VOYAGE que nous devions faire. L'abattement où nous
DE SINDBAD LE MARIN étions de notre disgrâce nous en avait
empêchés.
« Les plaisirs, dit-il, et les divertissements « Le jour suivant, d'abord que le soleil fut
que je pris après mon troisième voyage levé nous nous éloignâmes du rivage, et nous
n'eurent pas des charmes assez puissants avançant dans l'île, nous y aperçûmes des
pour me déterminer à ne pas voyager habitations où nous nous rendîmes. À notre
davantage. Je me laissai encore entraîner à la arrivée, des noirs vinrent à nous en très grand
passion de trafiquer et de voir des choses nombre. Ils nous environnèrent, se saisirent
nouvelles. Je mis donc ordre à mes affaires, et de nos personnes, en firent une espèce de
ayant fait un fonds de marchandises de débit partage, et nous conduisirent ensuite dans
dans les lieux où j'avais dessein d'aller, je leurs maisons.
partis. Je pris la route de la Perse, dont je « Nous fûmes menés, cinq de mes
traversai plusieurs provinces, et j'arrivai à un camarades et moi, dans un même lieu.
port de mer où je m'embarquai. Nous mîmes D'abord on nous fit asseoir, et l'on nous
à la voile, et nous avions déjà touché à servit d'une certaine herbe en nous invitant
plusieurs ports de terre ferme et à quelques par signes à en manger. Mes camarades, sans
îles orientales lorsque, faisant un jour un faire réflexion que ceux qui la servaient n'en
grand trajet, nous fûmes surpris d'un coup de mangeaient pas, ne consultèrent que leur faim
qui les pressait, et se jetèrent dessus ces mets prendre un peu de repos et manger de
avec avidité. Pour moi, par un pressentiment quelques vivres dont j'avais fait provision.
de quelque supercherie, je ne voulus pas Mais je repris bientôt mon chemin, et
seulement en goûter, et je m'en trouvai bien, continuai de marcher pendant sept jours, en
car, peu de temps après, je m'aperçus que évitant les endroits qui me paraissaient
l'esprit avait tourné à mes compagnons, et habités. Je vivais de cocos, qui me
qu'en me parlant ils ne savaient ce qu'ils fournissaient en même temps de quoi boire et
disaient. de quoi manger.
« On nous servit ensuite du riz préparé « Le huitième jour, j'arrivai près de la mer,
avec de l'huile de coco, et mes camarades, qui et j'aperçus tout à coup des gens blancs
n'avaient plus de raison, en mangèrent comme moi, occupés à cueillir du poivre,
extraordinairement. J'en mangeai aussi, mais dont il y avait là une grande abondance. Leur
fort peu. Les noirs nous avaient d'abord occupation me fut de bon augure, et je ne fis
présenté de cette herbe pour nous troubler nulle difficulté de m'approcher d'eux. »
l'esprit, et nous ôter par là le chagrin que la Schéhérazade n'en dit pas davantage cette
triste connaissance de notre sort nous devait nuit, et la suivante elle poursuivit dans ces
causer, et ils nous donnaient du riz pour nous termes :
engraisser. Comme ils étaient
anthropophages, leur intention était de nous 2 224e Nuit 2
manger quand nous serions devenus gras.
C'est ce qui arriva à mes camarades, qui « Les gens qui cueillaient du poivre,
ignoraient leur destinée parce qu'ils avaient continua Sindbad, vinrent au-devant de moi ;
perdu leur bon sens. Puisque j'avais conservé dès qu'ils me virent, ils me demandèrent en
le mien, vous jugez bien, seigneurs, qu'au lieu arabe qui j'étais et d'où je venais. Ravi de les
d'engraisser comme les autres je devins entendre parler comme moi, je satisfis
encore plus maigre que je n'étais. La crainte volontiers leur curiosité en leur racontant de
de la mort, dont j'étais incessamment frappé, quelle manière j'avais fait naufrage et étais
tournait en poison tous les aliments que je venu dans cette île, où j'étais tombé entre les
prenais. Je tombai dans une langueur qui me mains des noirs. « Mais ces noirs, me dirent-
fut fort salutaire, car les noirs, ayant assommé ils, mangent les hommes ! Par quel miracle
et mangé mes compagnons, en demeurèrent êtes-vous échappé à leur cruauté ? » Je leur fis
là, et me voyant sec, décharné, malade, ils le même récit que vous venez d'entendre, et
remirent ma mort à un autre temps. ils en furent merveilleusement étonnés.
« Cependant j'avais beaucoup de liberté, et « Je demeurai avec eux jusqu'à ce qu'ils
l'on ne prenait presque pas garde à mes eussent amassé la quantité de poivre qu'ils
actions. Cela me donna lieu de m'éloigner un voulurent ; après quoi ils me firent embarquer
jour des habitations des noirs et de me sur le bâtiment qui les avait amenés, et nous
sauver. Un vieillard qui m'aperçut, et qui se nous rendîmes dans une autre île d'où ils
douta de mon dessein, me cria de toute sa étaient venus. Ils me présentèrent à leur roi,
force de revenir ; mais, au lieu de lui obéir, je qui était un bon prince. Il eut la patience
redoublai mes pas, et je fus bientôt hors de sa d'écouter le récit de mon aventure, qui le
vue. Il n'y avait alors que ce vieillard dans les surprit. Il me fit donner ensuite des habits et
habitations, tous les autres noirs s'étaient commanda qu'on eût soin de moi.
absentés et ne devaient revenir que sur la fin « L'île où je me trouvais était fort peuplée
du jour, ce qu'ils avaient coutume de faire et abondante en toutes sortes de choses, et
assez souvent. C'est pourquoi, étant assuré l'on faisait un grand commerce dans la ville
qu'ils ne seraient plus à temps de courir après où le roi demeurait. Cet agréable asile
moi lorsqu'ils apprendraient ma fuite, je commença à me consoler de mon malheur, et
marchai jusqu'à la nuit, que je m'arrêtai pour les bontés que ce généreux prince avait pour
moi achevèrent de me rendre content.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°9

En effet, il n'y avait personne qui fût mieux pouvoir absolu.


que moi dans son esprit, et par conséquent il – Je veux te marier, répliqua le roi, afin que
n'y avait personne dans sa cour ni dans la ville le mariage t'arrête en mes états et que tu ne
qui ne cherchât l'occasion de me faire plaisir. songes plus à ta patrie. » Comme je n'osais
Ainsi je fus bientôt regardé comme un résister à la volonté du prince, il me donna
homme né dans cette île, plutôt que comme pour femme une dame de sa cour, noble,
un étranger. belle, sage et riche. Après les cérémonies des
« Je remarquai une chose qui me parut bien noces, je m'établis chez la dame, avec laquelle
extraordinaire. Tout le monde, le roi même, je vécus quelque temps dans une union
montait à cheval sans bride et sans étriers. parfaite. Néanmoins je n'étais pas trop
Cela me fit prendre la liberté de lui demander content de mon état ; mon dessein était de
un jour pourquoi Sa Majesté ne se servait pas m'échapper à la première occasion et de
de ces commodités. Il me répondit que je lui retourner à Bagdad, dont mon établissement,
parlais de choses dont on ignorait l'usage en tout avantageux qu'il était, ne pouvait me
ses états. faire perdre le souvenir.
« J'allai aussitôt chez un ouvrier, et je lui fis « J'étais dans ces sentiments, lorsque la
dresser le bois d'une selle sur le modèle que je femme d'un de mes voisins, avec lequel j'avais
lui donnai. Le bois de la selle achevé, je le contracté une amitié fort étroite, tomba
garnis moi-même de bourre et de cuir, et malade et mourut. J'allai chez lui pour le
l'ornai d'une broderie d'or. Je m'adressai consoler, et le trouvant plongé dans la plus
ensuite à un serrurier, qui me fit un mors de vive affliction : « Dieu vous conserve, lui dis-
la forme que je lui montrai, et je lui fis faire je en l'abordant, et vous donne une longue
aussi des étriers. vie !
« Quand ces choses furent dans un état – Hélas ! me répondit-il, comment voulez-
parfait, j'allai les présenter au roi, et les essayai vous que j'obtienne la grâce que vous me
sur un de ses chevaux. Ce prince monta souhaitez ? Je n'ai plus qu'une heure à vivre.
dessus, et fut si satisfait de cette invention – Oh ! repris-je, ne vous mettez pas dans
qu'il m'en témoigna sa joie par de grandes l'esprit une pensée si funeste ; j'espère que
largesses. Je ne pus me défendre de faire cela n'arrivera pas, et que j'aurai le plaisir de
plusieurs selles pour ses ministres et pour les vous posséder encore longtemps.
principaux officiers de sa maison, qui me – Je souhaite, répliqua-t-il, que votre vie
firent tous des présents qui m'enrichirent en soit de longue durée ; pour ce qui est de moi,
peu de temps. J'en fis aussi pour les mes affaires sont faites, et je vous apprends
personnes les plus qualifiées de la ville, ce qui que l'on m'enterre aujourd'hui avec ma
me mit dans une grande réputation, et me fit femme. Telle est la coutume que nos ancêtres
considérer de tout le monde. ont établie dans cette île, et qu'ils ont
« Comme je faisais ma cour au roi très inviolablement gardée. Le mari vivant est
exactement, il me dit un jour : « Sindbad, je enterré avec la femme morte, et la femme
t'aime, et je sais que tous mes sujets qui te vivante avec le mari mort. Rien ne peut me
connaissent te chérissent à mon exemple. J'ai sauver ; tout le monde subit cette loi. »
une prière à te faire, et il faut que tu « Dans le temps qu'il m'entretenait de cette
m'accordes ce que je vais te demander. étrange barbarie, dont la nouvelle m'effraya
– Sire, lui répondis-je, il n'y a rien que je ne cruellement, les parents, les amis et les voisins
sois prêt de faire pour marquer mon arrivèrent en corps pour assister aux
obéissance à Votre Majesté ; elle a sur moi un funérailles. On revêtit le cadavre de la femme
de ses habits les plus riches, comme au jour patience, et m'en remettre à la volonté de
de ses noces, et on la para de tous ses joyaux. Dieu. Néanmoins, je tremblais à la moindre
On l'enleva ensuite dans une bière indisposition que je voyais à ma femme ;
découverte, et le convoi se mit en marche. Le mais, hélas ! j'eus bientôt la frayeur tout
mari était à la tête du deuil et suivait le corps entière. Elle tomba véritablement malade, et
de sa femme. On prit le chemin d'une haute mourut en peu de jours. »
montagne, et lorsqu'on y fut arrivé, on leva Schéhérazade, à ces mots, mit fin à son
une grosse pierre qui couvrait l'ouverture discours pour cette nuit. Le lendemain, elle
d'un puits profond, et l'on y descendit le en reprit la suite de cette manière :
cadavre, sans lui rien ôter de ses habillements
et de ses joyaux. Après cela, le mari embrassa 2 225e Nuit 2
ses parents et ses amis, et se laissa mettre
dans une bière sans résistance, avec un pot « Jugez de ma douleur ! poursuivit
d'eau et sept petits pains auprès de lui. Puis Sindbad. Être enterré tout vif ne me
on le descendit de la même manière qu'on paraissait pas une fin moins déplorable que
avait descendu sa femme. La montagne celle d'être dévoré par des anthropophages. Il
s'étendait en longueur et servait de bornes à fallait pourtant en passer par là. Le roi,
la mer, et le puits était très profond. La accompagné de toute sa cour, voulut honorer
cérémonie achevée, on remit la pierre sur de sa présence le convoi, et les personnes les
l'ouverture. plus considérables de la ville me firent aussi
« Il n'est pas besoin, messeigneurs, de vous l'honneur d'assister à mon enterrement.
dire que je fus un fort triste témoin de ces « Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie,
funérailles. Toutes les autres personnes qui y on posa le corps de ma femme dans une bière
assistèrent n'en parurent presque pas avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques
touchées, par l'habitude de voir souvent la habits. On commença la marche. Comme
même chose. Je ne pus m'empêcher de dire second acteur de cette pitoyable tragédie, je
au roi ce que je pensais là-dessus. « Sire, lui suivais immédiatement la bière de ma femme,
dis-je, je ne saurais assez m'étonner de les yeux baignés de larmes et déplorant mon
l'étrange coutume qu'on a dans vos États malheureux destin. Avant que d'arriver à la
d'enterrer les vivants avec les morts. J'ai bien montagne, je voulus faire une tentative sur
voyagé, j'ai fréquenté des gens d'une infinité l'esprit des spectateurs. Je m'adressai au roi
de nations, et je n'ai jamais entendu parler premièrement, ensuite à tous ceux qui se
d'une loi si cruelle. trouvèrent autour de moi, et, m'inclinant
– Que veux-tu, Sindbad ? me répondit le devant eux jusqu'à terre pour baiser le bord
roi, c'est une loi commune, et j'y suis soumis de leur habit, je les suppliais d'avoir
moi-même : je serai enterré vivant avec la compassion de moi : « Considérez, disais-je,
reine mon épouse, si elle meurt la première. que je suis un étranger qui ne doit pas être
– Mais, Sire, lui dis-je, oserais-je demander soumis à une loi si rigoureuse, et que j'ai une
à Votre Majesté si les étrangers sont obligés autre femme et des enfants dans mon pays »
d'observer cette coutume ? J'eus beau prononcer ces paroles d'un air
– Sans doute, repartit le roi, en souriant du touchant, personne n'en fut attendri ; au
motif de ma question, ils n'en sont pas contraire, on se hâta de descendre le corps de
exceptés lorsqu'ils sont mariés dans cette île. » ma femme dans le puits, et l'on m'y descendit
« Je m'en retournai tristement au logis avec un moment après dans une autre bière
cette réponse. La crainte que ma femme ne découverte, avec un vase rempli d'eau et sept
mourût la première et qu'on ne m'enterrât pains. Enfin cette cérémonie si funeste pour
tout vivant avec elle me faisait faire des moi étant achevée, on remit la pierre sur
réflexions très mortifiantes. Cependant, quel l'ouverture du puits, nonobstant l'excès de ma
remède apporter à ce mal ? Il fallut prendre douleur et mes cris pitoyables.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°10

« À mesure que j'approchais du fond, je vécus quelques jours de mon pain et de mon
découvrais, à la faveur du peu de lumière qui eau ; mais enfin, n'en ayant plus, je me
venait d'en haut, la disposition de ce lieu préparai à mourir... »
souterrain. C'était une grotte fort vaste, et qui Schéhérazade cessa de parler à ces derniers
pouvait bien avoir cinquante coudées de mots. La nuit suivante, elle reprit la parole en
profondeur. Je sentis bientôt une puanteur ces termes :
insupportable, qui sortait d'une infinité de
cadavres que je voyais à droite et à gauche ; je 2 226e Nuit 2
crus même entendre quelques-uns des Cinquième voyage de Sindbad le marin
derniers qu'on y avait descendus vifs pousser
les derniers soupirs. Néanmoins, lorsque je « Je n'attendais plus que la mort, continua
fus en bas, je sortis promptement de la bière Sindbad, lorsque j'entendis lever la pierre. On
et m'éloignai des cadavres en me bouchant le descendit un cadavre et une personne vivante.
nez. Je me jetai par terre, où je demeurai Le mort était un homme. Il est naturel de
longtemps plongé dans les pleurs. Alors prendre des résolutions extrêmes dans les
faisant réflexion sur mon triste sort : « Il est dernières extrémités. Dans le temps qu'on
vrai, disais-je, que Dieu dispose de nous selon descendait la femme, je m'approchai de
les décrets de sa providence ; mais, pauvre l'endroit où sa bière devait être posée, et
Sindbad, n'est-ce pas par ta faute que tu te quand je m'aperçus que l'on recouvrait
vois réduit à mourir d'une mort si étrange ? l'ouverture du puits, je donnai sur la tête de la
Plût à Dieu que tu eusses péri dans quelqu'un malheureuse deux ou trois grands coups d'un
des naufrages dont tu es échappé ! tu n'aurais gros os dont je m'étais saisi. Elle en fut
point à mourir d'un trépas si lent et si terrible étourdie, ou plutôt je l'assommai, et comme
en toutes ses circonstances. Mais tu te l'es je ne faisais cette action inhumaine que pour
attiré par ta maudite avarice. Ah ! profiter du pain et de l'eau qui étaient dans la
malheureux, ne devais-tu pas plutôt demeurer bière, j'eus des provisions pour quelques
chez toi, et jouir tranquillement du fruit de jours. Au bout de ce temps-là, on descendit
tes travaux ! » encore une femme morte et un homme
« Telles étaient les inutiles plaintes dont je vivant ; je tuai l'homme de la même manière,
faisais retentir la grotte en me frappant la tête et comme, par bonheur pour moi, il y eut
et l'estomac de rage et de désespoir, et alors une espèce de mortalité dans la ville, je
m'abandonnant tout entier aux pensées les ne manquai pas de vivres en mettant toujours
plus désolantes. Néanmoins, vous le dirai-je ? en œuvre la même industrie.
au lieu d'appeler la mort à mon secours, « Un jour que je venais d'expédier encore
quelque misérable que je fusse, l'amour de la une femme, j'entendis souffler et marcher.
vie se fit encore sentir en moi, et me porta à J'avançai du côté d'où partait le bruit ; j'ouïs
prolonger mes jours. J'allai à tâtons, et en me souffler plus fort à mon approche, et il me
bouchant le nez, prendre le pain et l'eau qui parut entrevoir quelque chose qui prenait la
étaient dans ma bière, et j'en mangeai. fuite. Je suivis cette espèce d'ombre, qui
« Quoique l'obscurité qui régnait dans la s'arrêtait par reprises, et soufflait toujours en
grotte fût si épaisse que l'on ne distinguait pas fuyant à mesure que j'en approchais. Je la
le jour d'avec la nuit, je ne laissai pas toutefois poursuivis si longtemps, et j'allai si loin, que
de retrouver ma bière ; et il me sembla que la j'aperçus enfin une lumière qui ressemblait à
grotte était plus spacieuse et plus remplie de une étoile. Je continuai de marcher vers cette
cadavres qu'elle ne m'avait paru d'abord. Je lumière, la perdant quelquefois selon les
obstacles qui me la cachaient ; mais je la chaloupe pour me venir prendre. À la
retrouvais toujours; et, à la fin, je découvris demande que les matelots me firent, par
qu'elle venait par une ouverture du rocher, quelle disgrâce je me trouvais en ce lieu, je
assez large pour y passer. répondis que je m'étais sauvé d'un naufrage
« À cette découverte, je m'arrêtai quelque depuis deux jours, avec les marchandises
temps pour me remettre de l'émotion qu'ils voyaient. Heureusement pour moi, ces
violente avec laquelle je venais de la faire ; gens, sans examiner le lieu où j'étais et si ce
puis, m'étant avancé jusqu'à l'ouverture, j'y que je leur disais était vraisemblable, se
passai, et me trouvai sur le bord de la mer. contentèrent de ma réponse et
Imaginez-vous l'excès de ma joie ; il fut tel m'emmenèrent avec mes ballots.
que j'eus de la peine à me persuader que ce « Quand nous fûmes arrivés à bord, le
n'était pas une imagination. Lorsque je fus capitaine, satisfait en lui-même du plaisir qu'il
convaincu que c'était une chose réelle, et que me faisait et occupé du commandement du
mes sens furent rétablis en leur assiette navire, eut aussi la bonté de se payer du
ordinaire, je compris que la chose que j'avais prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je
ouïe souffler et que j'avais suivie était un lui présentai quelques-unes de mes pierreries,
animal sorti de la mer, qui avait coutume mais il ne voulut pas les accepter :
d'entrer dans la grotte pour s'y repaître de « Nous passâmes devant plusieurs îles, et,
corps morts. entre autres, devant l'île des Cloches, éloignée
« J'examinai la montagne, et remarquai de dix journées de celle de Serendib, par un
qu'elle était située entre la ville et la mer, sans vent ordinaire et réglé, et de six journées de
communication par aucun chemin, parce l'île de Kela, où nous abordâmes. Il y a des
qu'elle était tellement escarpée que la nature mines de plomb, des cannes d'Inde et du
ne l'avait pas rendue praticable. Je me camphre très excellent.
prosternai sur le rivage pour remercier Dieu « Le roi de l'île de Kela est très riche, très
de la grâce qu'il venait de me faire. Je rentrai puissant, et son autorité s'étend sur toute l'île
ensuite dans la grotte pour aller prendre du des Cloches, qui a deux journées d'étendue, et
pain, que je revins manger à la clarté du jour dont les habitants sont encore si barbares
de meilleur appétit que je n'avais fait depuis qu'ils mangent la chair humaine. Après que
que l'on m'avait enterré dans ce lieu nous eûmes fait un grand commerce dans
ténébreux. cette île, nous remîmes à la voile et
« J'y retournai encore et allai ramasser à abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin
tâtons dans les bières tous les diamants, les j'arrivai heureusement à Bagdad avec des
rubis, les perles, les bracelets d'or, et enfin richesses infinies, dont il est inutile de vous
toutes les riches étoffes que je trouvai sous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des
ma main. Je portai tout cela sur le bord de la faveurs qu'il m'avait faites, je fis de grandes
mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai aumônes, tant pour l'entretien de plusieurs
proprement avec des cordes qui avaient servi mosquées que pour la subsistance des
à descendre les bières, et dont il y avait une pauvres, et me donnai tout entier à mes
grande quantité. Je les laissai sur le rivage en parents et à mes amis, en me divertissant et
attendant une bonne occasion, sans craindre en faisant bonne chère avec eux. »
que la pluie les gâtât, car alors ce n'en était Sindbad finit en cet endroit le récit de son
pas la saison. quatrième voyage, qui causa encore plus
« Au bout de deux ou trois jours, j'aperçus d'admiration à ses auditeurs que les trois
un navire qui ne faisait que de sortir du port, précédents. Il fit un nouveau présent de cent
et qui vint passer assez près de l'endroit où sequins à Hindbad, qu'il pria, comme les
j'étais. Je fis signe de la toile de mon turban, autres, de revenir le jour suivant, à la même
et je criai de toute ma force pour me faire heure, pour dîner chez lui et entendre le détail
entendre. On m'entendit, et l'on détacha la de son cinquième voyage.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°11

Hindbad et les autres conviés prirent terre avec moi, cassèrent l'œuf à grands
congé de lui et se retirèrent. Le lendemain, coups de hache, et firent une ouverture par
lorsqu'ils furent tous rassemblés, ils se mirent où ils tirèrent le petit Roc par morceaux et le
à table, et, à la fin du repas, qui ne dura pas firent rôtir. Je les avais avertis sérieusement de
moins que les autres, Sindbad commença de ne pas toucher à l'œuf, mais ils ne voulurent
cette sorte le récit de son cinquième voyage : pas m'écouter.
« Ils eurent à peine achevé le régal qu'ils
CINQUIÈME VOYAGE venaient de se donner qu'il parut en l'air,
DE SINDBAD LE MARIN assez loin de nous, deux gros nuages. Le
capitaine, que j'avais pris à gages pour
« Les plaisirs, dit-il, eurent encore assez de conduire mon vaisseau, sachant par
charmes pour effacer de ma mémoire toutes expérience ce que cela signifiait, s'écria que
les peines et les maux que j'avais soufferts, c'étaient le père et la mère du petit roc, et il
sans pouvoir m'ôter l'envie de faire de nous pressa tous de nous rembarquer au plus
nouveaux voyages. C'est pourquoi j'achetai vite, pour éviter le malheur qu'il prévoyait.
des marchandises, je les fis emballer et Nous suivîmes son conseil avec
charger sur des voitures, et je partis avec elles empressement, et nous remîmes à la voile en
pour me rendre au premier port de mer. Là, diligence.
pour ne pas dépendre d'un capitaine et pour « Cependant les deux rocs approchèrent en
avoir un navire à mon commandement, je me poussant des cris effroyables, qu'ils
donnai le loisir d'en faire construire et redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on
équiper un à mes frais. Dès qu'il fut achevé, je avait mis l'œuf, et que leur petit n'y était plus.
le fis charger, je m'embarquai dessus, et Dans le dessein de se venger, ils reprirent leur
comme je n'avais pas de quoi faire une charge vol du côté d'où ils étaient venus, et
entière, je reçus plusieurs marchands de disparurent quelque temps, pendant que nous
différentes nations avec leurs marchandises. fîmes force de voiles pour nous éloigner et
« Nous fîmes voile au premier bon vent, et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.
prîmes le large. Après une longue navigation, « Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils
le premier endroit où nous abordâmes fut tenaient entre leurs griffes chacun un
une île déserte, où nous trouvâmes l'œuf d'un morceau de rocher d'une grosseur énorme.
roc d'une grosseur pareille à celui dont vous Lorsqu'ils furent précisément au-dessus de
m'avez entendu parler ; il renfermait un petit mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et, se soutenant
roc près d'éclore, dont le bec commençait à en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il
paraître. » tenait ; mais, par l'adresse du timonier qui
À ces mots, Schéhérazade se tut, parce que détourna le navire d'un coup de timon, elle ne
le jour se faisait déjà voir dans l'appartement tomba pas dessus ; elle tomba à côté, dans la
du sultan des Indes. La nuit suivante, elle mer, qui s'entrouvrit d'une manière que nous
reprit son discours. en vîmes presque le fond. L'autre oiseau,
pour notre malheur, laissa tomber sa roche si
2 227e Nuit 2 juste au milieu du vaisseau qu'elle le rompit et
le brisa en mille pièces. Les matelots et les
Sindbad le marin, dit-elle, continuant de passagers furent tous écrasés du coup, ou
raconter son cinquième voyage : « Les submergés. Je fus submergé moi-même ;
marchands, poursuivit-il, qui s'étaient mais, en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le
embarqués sur mon navire, et qui avaient pris bonheur de me prendre à une pièce du débris.
Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main, tantôt fois que j'y pense), ce vieillard qui m'avait
de l'autre, sans me dessaisir de ce que je paru décrépit, passa légèrement autour de
tenais, avec le vent et le courant qui m'étaient mon cou ses deux jambes, dont je vis que la
favorables, j'arrivai enfin à une île dont le peau ressemblait à celle d'une vache, et se mit
rivage était fort escarpé. Je surmontai à califourchon sur mes épaules, en me serrant
néanmoins cette difficulté, et me sauvai. si fortement la gorge qu'il semblait vouloir
« Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un m'étrangler. La frayeur me saisit en ce
peu de ma fatigue, après quoi je me levai et moment, et je tombai évanoui. »
m'avançai dans l'île pour reconnaître le Schéhérazade fut obligée de s'arrêter à ces
terrain. Il me sembla que j'étais dans un jardin paroles, à cause du jour qui paraissait. Elle
délicieux : je voyais partout des arbres, les uns poursuivit ainsi cette histoire sur la fin de la
chargés de fruits verts et les autres de mûrs, nuit suivante :
et des ruisseaux d'une eau douce et claire qui
faisaient d'agréables détours. Je mangeai de 2 228e Nuit 2
ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus
de cette eau qui m'invitait à boire. « Nonobstant mon évanouissement, dit
« La nuit venue, je me couchai sur l'herbe, Sindbad, l'incommode vieillard demeura
dans un endroit assez commode ; mais je ne toujours attaché à mon cou ; il écarta
dormis pas une heure entière, et mon seulement un peu les jambes pour me donner
sommeil fut souvent interrompu par la lieu de revenir à moi. Lorsque j'eus repris mes
frayeur de me voir seul dans un lieu si désert. esprits, il m'appuya fortement contre
Ainsi j'employai la meilleure partie de la nuit à l'estomac un de ses pieds, et, de l'autre me
me chagriner et à me reprocher l'imprudence frappant rudement le côté, il m'obligea de me
que j'avais eue de n'être pas demeuré chez relever malgré moi. Étant debout, il me fit
moi plutôt que d'avoir entrepris ce dernier marcher sous des arbres ; il me forçait de
voyage. Ces réflexions me menèrent si loin m'arrêter pour cueillir et manger les fruits que
que je commençai à former un dessein contre nous rencontrions. Il ne quittait point prise
ma propre vie ; mais le jour, par sa lumière, pendant le jour, et quand je voulais me
dissipa mon désespoir. Je me levai, et marchai reposer la nuit, il s'étendait par terre avec
entre les arbres, non sans quelque moi, toujours attaché à mon cou. Tous les
appréhension. matins, il ne manquait pas de me pousser
« Lorsque je fus un peu avant dans l'île, pour m'éveiller ; ensuite il me faisait lever et
j'aperçus un vieillard qui me parut fort cassé. marcher en me pressant de ses pieds.
Il était assis sur le bord d'un ruisseau. Je Représentez-vous, messeigneurs, la peine que
m'imaginai d'abord que c'était quelqu'un qui j'avais de me voir chargé de ce fardeau sans
avait fait naufrage comme moi. Je pouvoir m'en défaire.
m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit « Un jour que je trouvai en mon chemin
seulement une inclination de tête. Je lui plusieurs calebasses sèches qui étaient
demandai ce qu'il faisait là ; mais, au lieu de tombées d'un arbre qui en portait, j'en pris
me répondre, il me fit signe de le charger sur une assez grosse, et, après l'avoir bien
mes épaules et de le passer au-delà du nettoyée, j'exprimai dedans le jus de plusieurs
ruisseau, en me faisant comprendre que grappes de raisin, fruit que l'île produisait en
c'était pour aller cueillir des fruits. abondance, et que nous rencontrions à
« Je crus qu'il avait besoin que je lui chaque pas. Lorsque j'en eus rempli la
rendisse ce service : c'est pourquoi, l'ayant calebasse, je la posai dans un endroit où j'eus
chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. l'adresse de me faire conduire par le vieillard
« Descendez », lui dis-je alors, en me baissant plusieurs jours après.
pour faciliter sa descente. Mais, au lieu de se
laisser aller à terre (j'en ris encore toutes les
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°12

Là, je pris la calebasse, et, la portant à ma jours de navigation, nous abordâmes au port
bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit d'une grande ville dont les maisons étaient
oublier pour quelque temps le chagrin mortel bâties de bonnes pierres.
dont j'étais accablé. Cela me donna de la « Un des marchands du vaisseau, qui
vigueur. J'en fus même si réjoui que je me mis m'avait pris en amitié, m'obligea de
à chanter et à sauter en marchant. l'accompagner, et me conduisit dans un
« Le vieillard, qui s'aperçut de l'effet que logement destiné pour servir de retraite aux
cette boisson avait produit en moi et que je le marchands étrangers. Il me donna un grand
portais plus légèrement que de coutume, me sac ; ensuite, m'ayant recommandé à quelques
fit signe de lui en donner à boire : je lui gens de la ville qui avaient un sac comme
présentai la calebasse, il la prit, et comme la moi, et les ayant priés de me mener avec eux
liqueur lui parut agréable, il l'avala jusqu'à la amasser du coco : « Allez, me dit-il, suivez-
dernière goutte. Il y en avait assez pour les, faites comme vous les verrez faire, et ne
l'enivrer : aussi s'enivra-t-il, et bientôt la vous écartez pas d'eux, car vous mettriez
fumée du vin lui montant à la tête, il votre vie en danger. » Il me donna des vivres
commença de chanter à sa manière et de se pour la journée, et je partis avec ces gens.
trémousser sur mes épaules. Les secousses « Nous arrivâmes à une grande forêt d'arbres
qu'il se donnait lui firent rendre ce qu'il avait extrêmement hauts et fort droits, et dont le
dans l'estomac, et ses jambes se relâchèrent tronc était si lisse qu'il n'était pas possible de
peu à peu, de sorte que, voyant qu'il ne me s'y prendre pour monter jusqu'aux branches
serrait plus, je le jetai par terre, où il demeura où était le fruit. Tous les arbres étaient des
sans mouvement. Alors je pris une très grosse arbres de cocos, dont nous voulions abattre le
pierre et lui en écrasai la tête. fruit et en remplir nos sacs. En entrant dans
« Je sentis une grande joie de m'être délivré la forêt, nous vîmes un grand nombre de gros
pour jamais de ce maudit vieillard, et je et de petits singes, qui prirent la fuite devant
marchai vers le bord de la mer, où je nous dès qu'ils nous aperçurent, et qui
rencontrai des gens d'un navire qui venait de montèrent jusqu'au haut des arbres avec une
mouiller là pour faire de l'eau et prendre en agilité surprenante. »
passant quelques rafraîchissements. Ils furent Schéhérazade voulait poursuivre ; mais le
extrêmement étonnés de me voir et jour qui paraissait l'en empêcha. La nuit
d'entendre le détail de mon aventure. « Vous suivante, elle reprit son discours de cette
étiez tombé, me dirent-ils, entre les mains du sorte :
vieillard de la mer, et vous êtes le premier
qu'il n'ait pas étranglé. Il n'a jamais 2 229e Nuit 2
abandonné ceux dont il s'était rendu maître Sixième voyage de Sindbad le marin
qu'après les avoir étouffés ; et il a rendu cette
île fameuse par le nombre de personnes qu'il « Les marchands avec qui j'étais, continua
a tuées. Les matelots et les marchands qui y Sindbad, ramassèrent des pierres et les
descendaient n'osaient s'y avancer qu'en jetèrent de toute leur force au haut des arbres
bonne compagnie. » contre les singes. Je suivis leur exemple, et je
« Après m'avoir informé de ces choses, ils vis que les singes, instruits de notre dessein,
m'emmenèrent avec eux dans leur navire, cueillaient les cocos avec ardeur, et nous les
dont le capitaine se fit un plaisir de me jetaient avec des gestes qui marquaient leur
recevoir lorsqu'il apprit tout ce qui m'était colère et leur animosité. Nous ramassions les
arrivé. Il remit à la voile, et après quelques cocos, et nous jetions de temps en temps des
pierres pour irriter les singes. Par cette ruse, avec tous les autres convives. Le lendemain, la
nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il même compagnie se trouva chez le riche
nous eût été impossible d'avoir autrement. Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les
« Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, jours précédents, demanda audience, et fit le
nous nous en retournâmes à la ville, où le récit de son sixième voyage de la manière que
marchand qui m'avait envoyé à la forêt me je vais vous le raconter :
donna la valeur du sac de cocos que j'avais
apporté : « Continuez, me dit-il, et allez tous SIXIÈME VOYAGE
les jours faire la même chose jusqu'à ce que DE SINDBAD LE MARIN
vous ayez gagné de quoi vous reconduire
chez vous. » Je le remerciai du bon conseil « Messeigneurs, leur dit-il, vous êtes sans
qu'il me donnait, et insensiblement je fis un si doute en peine de savoir comment, après
grand amas de cocos que j'en avais pour une avoir fait cinq naufrages et avoir essuyé tant
somme considérable. de périls, je pus me résoudre encore à tenter
« Le vaisseau sur lequel j'étais venu avait la fortune et à chercher de nouvelles
fait voile avec des marchands qui l'avaient disgrâces. J'en suis étonné moi-même quand
chargé de cocos qu'ils avaient achetés. j'y fais réflexion, et il fallait assurément que j'y
J'attendis l'arrivée d'un autre qui aborda fusse entraîné par mon étoile. Quoi qu'il en
bientôt au port de la ville pour faire un pareil soit, au bout d'une année de repos, je me
chargement. Je fis embarquer dessus tout les préparai à faire un sixième voyage, malgré les
cocos qui m'appartenaient, et lorsqu'il fut prières de mes parents et de mes amis, qui
prêt à partir, j'allai prendre congé du firent tout ce qui leur fut possible pour me
marchand à qui j'avais tant d'obligation. Il ne retenir.
put s'embarquer avec moi parce qu'il n'avait « Au lieu de prendre ma route par le golfe
pas encore achevé ses affaires. Persique, je passai encore une fois par
« Nous mîmes à la voile, et primes la route plusieurs provinces de la Perse et des Indes,
de l'île où le poivre croît en plus grande et j'arrivai à un port de mer où je
abondance. De là nous gagnâmes l'île de m'embarquai sur un bon navire dont le
Comari, qui porte la meilleure espèce de bois capitaine était résolu à faire une longue
d'aloès, et dont les habitants se sont fait une navigation. Elle fut très longue, à la vérité,
loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de mais en même temps si malheureuse que le
souffrir aucun lieu de débauche. J'échangeai capitaine et le pilote perdirent leur route, de
mon coco en ces deux îles contre du poivre manière qu'ils ignoraient où nous étions. Ils la
et du bois d'aloès, et me rendis, avec d'autres reconnurent enfin ; mais nous n'eûmes pas
marchands, à la pêche des perles, où je pris sujet de nous en réjouir, tout ce que nous
des plongeurs à gages pour mon compte. Ils étions de passagers ; et nous fûmes un jour
m'en pêchèrent un grand nombre de très- dans un étonnement extrême de voir le
grosses et de très-parfaites. Je me remis en capitaine quitter son poste en poussant des
mer avec joie sur un vaisseau qui arriva cris. Il jeta son turban par terre, s'arracha la
heureusement à Balsora ; de là, je revins à barbe, et se frappa la tête comme un homme
Bagdad, où je fis de très grosses sommes à qui le désespoir a troublé l'esprit. Nous lui
d'argent du poivre, du bois d'aloès et des demandâmes pourquoi il s'affligeait ainsi : « Je
perles que j'avais apportés. Je distribuai en vous annonce, nous répondit-il, que nous
aumônes la dixième partie de mon gain, de sommes dans l'endroit de toute la mer le plus
même qu'au retour de mes autres voyages, et dangereux. Un courant très rapide emporte le
je cherchai à me délasser de mes fatigues dans navire, et nous allons tous périr dans moins
toutes sortes de divertissements. » d'un quart d'heure. Priez Dieu qu'il nous
Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit délivre de ce danger : nous ne saurions en
donner cent sequins à Hindbad, qui se retira échapper, s'il n'a pitié de nous. »
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°13

À ces mots, il ordonna de faire ranger les en ambre gris, que les vagues rejettent sur la
voiles ; mais les cordages se rompirent dans la grève, qui en est couverte. Il y croît aussi des
manœuvre et le navire, sans qu'il fût possible arbres, dont la plupart sont de bois d'aloès,
d'y remédier, fut emporté par le courant au qui ne cèdent point en bonté à ceux de
pied d'une montagne inaccessible, où il Comari.
échoua et se brisa, de manière pourtant qu'en « Pour achever la description de cet
sauvant nos personnes, nous eûmes encore le endroit, qu'on peut appeler un gouffre,
temps de débarquer nos vivres et nos plus puisque jamais rien n'en revient, il n'est pas
précieuses marchandises. possible que les navires puissent s'en écarter
« Cela étant fait, le capitaine nous dit : lorsqu'une fois ils s'en sont approchés à une
« Dieu vient de faire ce qui lui a plu. Nous certaine distance. S'ils y sont poussés par un
pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, vent de mer, le vent et le courant les perdent,
et nous dire le dernier adieu, car nous et s'ils s'y trouvent lorsque le vent de terre
sommes dans un lieu si funeste que personne souffle, ce qui pourrait favoriser leur
de ceux qui y ont été jetés avant nous ne s'en éloignement, la hauteur de la montagne
est retourné chez soi. » Ce discours nous jeta l'arrête, et cause un calme qui laisse agir le
tous dans une affliction mortelle, et nous courant qui les emporte contre la côte, où ils
nous embrassâmes les uns les autres les se brisent comme le nôtre y fut brisé. Pour
larmes aux yeux, en déplorant notre surcroît de disgrâce, il n'est pas possible de
malheureux sort. gagner le sommet de la montagne et se sauver
« La montagne au pied de laquelle nous par aucun endroit.
étions faisait la côte d'une île fort longue et « Nous demeurâmes sur le rivage comme
très vaste. Cette côte étant toute couverte de des gens qui ont perdu l'esprit, et nous
débris de vaisseaux qui y avaient fait attendions la mort de jour en jour. D'abord
naufrage ; et par une infinité d'ossements nous avions partagé nos vivres également :
qu'on y rencontrait d'espace en espace et qui ainsi, chacun vécut plus ou moins longtemps
nous faisaient horreur, nous jugeâmes qu'il s'y que les autres, selon son tempérament et
était perdu bien du monde. C'est aussi une suivant l'usage qu'il fit de ses provisions. »
chose presque incroyable, que la quantité de Schéhérazade cessa de parler, voyant que le
marchandises et de richesses qui se jour commençait à paraître. Le lendemain elle
présentaient à nos yeux de toutes parts. Tous continua de cette sorte le récit du sixième
ces objets ne servirent qu'à augmenter la voyage de Sindbad :
désolation où nous étions. Au lieu que
partout ailleurs les rivières sortent de leur lit 2 230e Nuit 2
pour se jeter dans la mer, tout au contraire
une grosse rivière d'eau douce s'éloigne de la « Ceux qui moururent les premiers,
mer, et pénètre dans la côte au travers d'une poursuivit Sindbad, furent enterrés par les
grotte obscure dont l'ouverture est autres : pour moi, je rendis les derniers
extrêmement haute et large. Ce qu'il y a de devoirs à tous mes compagnons, et il ne faut
plus remarquable dans ce lieu, c'est que les pas s'en étonner, car, outre que j'avais mieux
pierres de la montagne sont de cristal, de ménagé qu'eux les provisions qui m'étaient
rubis ou d'autres pierres précieuses. On y voit tombées en partage, j'en avais encore en
aussi la source d'une espèce de poix ou de particulier d'autres dont je m'étais bien gardé
bitume qui coule dans la mer, que les de faire part à mes camarades. Néanmoins,
poissons avalent, et rendent ensuite changé lorsque j'enterrai le dernier, il me restait si
peu de vivres que je jugeai que je ne pourrais moindre rayon de lumière. Je trouvai une fois
pas aller loin : de sorte que je creusai moi- la voûte si basse qu'elle pensa me blesser à la
même mon tombeau, résolu de me jeter tête, ce qui me rendit fort attentif à éviter un
dedans, puisque personne ne vivait pour pareil danger. Pendant ce temps-là, je ne
m'enterrer. Je vous avouerai qu'en mangeais des vivres qui me restaient
m'occupant de ce travail, je ne pus qu'autant qu'il en fallait naturellement pour
m'empêcher de me représenter que j'étais la soutenir ma vie. Mais, avec quelque frugalité
cause de ma perte, et de me repentir de que je pusse vivre, j'achevai de consumer mes
m'être engagé dans ce dernier voyage. Je n'en provisions. Alors, sans que je pusse m'en
demeurai pas même aux réflexions : je défendre, un doux sommeil vint saisir mes
m'ensanglantai les mains à belles dents, et peu sens. Je ne puis vous dire si je dormis
s'en fallut que je ne hâtasse ma mort. longtemps ; mais, en me réveillant, je me vis
« Mais Dieu eut encore pitié de moi, et avec surprise dans une vaste campagne, au
m'inspira la pensée d'aller jusqu'à la rivière qui bord d'une rivière où mon radeau était
se perdait sous la voûte de la grotte. Là, après attaché et au milieu d'un grand nombre de
avoir examiné la rivière avec beaucoup noirs. Je me levai dès que je les aperçus et je
d'attention, je dis en moi même : « Cette les saluai. Ils me parlèrent, mais je n'entendais
rivière qui se cache ainsi sous la terre en doit pas leur langage.
sortir par quelque endroit. En construisant « En ce moment, je me sentis si transporté
un radeau et m'abandonnant dessus au de joie que je ne savais si je devais me croire
courant de l'eau, j'arriverai à une terre habitée, éveillé. Étant persuadé que je ne dormais pas,
ou je périrai : si je péris, je n'aurai fait que je m'écriai, et récitai ces vers arabes :
changer de genre de mort ; si je sors au « Invoque la Toute-Puissance, elle viendra à
contraire de ce lieu fatal, non seulement ton secours. Il n'est pas besoin que tu
j'éviterai la triste destinée de mes camarades, t'embarrasses d'autre chose. Ferme l'œil, et,
je trouverai peut-être une nouvelle occasion pendant que tu dormiras, Dieu changera ta
de m'enrichir. Que sait-on si la fortune ne fortune de mal en bien. »
m'attend pas au sortir de cet affreux écueil « Un des noirs, qui entendait l'arabe,
pour me dédommager de mon naufrage avec m'ayant ouï parler ainsi, s'avança et prit la
usure ? » parole : « Mon frère, me dit-il, ne soyez pas
« Je n'hésitai pas de travailler au radeau surpris de nous voir. Nous habitons la
après ce raisonnement ; je le fis de bonnes campagne que vous voyez, et nous sommes
pièces de bois et de gros câbles, car j'en avais venus arroser aujourd'hui nos champs de
à choisir ; je les liai ensemble si fortement que l'eau de ce fleuve qui sort de la montagne
j'en fis un petit bâtiment assez solide. Quand voisine, en la détournant par de petits canaux.
il fut achevé, je le chargeai de quelques ballots Nous avons remarqué que l'eau emportait
de rubis, d'émeraudes, d'ambre gris, de cristal quelque chose ; nous sommes vite accourus
de roche et d'étoffes précieuses. Ayant mis pour voir ce que c'était, et nous avons trouvé
toutes ces choses en équilibre et les ayant que c'était ce radeau ; aussitôt l'un de nous
bien attachées, je m'embarquai sur le radeau s'est jeté à la nage et l'a amené. Nous l'avons
avec deux petites rames que je n'avais pas arrêté et attaché comme vous le voyez, et
oublié de faire, et me laissant aller au cours de nous attendions que vous vous éveillassiez.
la rivière, je m'abandonnai à la volonté de Nous vous supplions de nous raconter votre
Dieu. histoire, qui doit être fort extraordinaire.
« Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis Dites-nous comment vous vous êtes hasardé
plus de lumière, et le fil de l'eau m'entraîna sur cette eau, et d'où vous venez. » Je leur
sans que je pusse remarquer où il répondis qu'ils me donnassent premièrement
m'emportait. Je voguai quelques jours dans à manger, et qu'après cela je satisferais leur
cette obscurité, sans jamais apercevoir le curiosité.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°14

« Ils me présentèrent plusieurs sortes de reprit-il, comment vous trouvez-vous dans


mets, et, quand j'eus contenté ma faim, je leur mes états, et par ou y êtes vous venu ? »
fis un rapport fidèle de tout ce qui m'était « Je ne cachai rien au roi, je lui fis le même
arrivé, ce qu'ils parurent écouter avec récit que vous venez d'entendre, et il en fut si
admiration. Sitôt que j'eus fini mon discours : surpris et si charmé qu'il commanda qu'on
« Voilà, me dirent-ils par la bouche de écrivît mon aventure en lettres d'or pour être
l'interprète qui leur avait expliqué ce que je conservée dans les archives de son royaume.
venais de dire, voilà une histoire des plus On apporta ensuite le radeau et l'on ouvrit les
surprenantes ! Il faut que vous veniez en ballots en sa présence. Il admira la quantité de
informer le roi vous-même. La chose est trop bois d'aloès et d'ambre gris, mais surtout les
extraordinaire pour lui être rapportée par un rubis et les émeraudes, car il n'en avait point
autre que par celui à qui elle est arrivée. » Je dans son trésor qui en approchât.
leur repartis que j'étais prêt à faire ce qu'ils « Remarquant qu'il considérait mes
voudraient. pierreries avec plaisir, et qu'il en examinait les
« Les noirs envoyèrent aussitôt chercher un plus singulières les unes après les autres, je
cheval que l'on amena peu de temps après. Ils me prosternai et pris la liberté de lui dire :
me firent monter dessus ; et, pendant qu'une « Sire, ma personne n'est pas seulement au
partie marcha devant moi pour me montrer le service de Votre Majesté, la charge du radeau
chemin, les autres, qui étaient les plus est aussi à elle, et je la supplie d'en disposer
robustes, chargèrent sur leurs épaules le comme d'un bien qui lui appartient. » Il me
radeau tel qu'il était avec les ballots, et dit en souriant : « Sindbad, je me garderai
commencèrent à me suivre. » bien d'en avoir la moindre envie, ni de vous
Schéhérazade, à ces paroles, fut obligée ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin
d'en demeurer là parce que le jour parut. Sur de diminuer vos richesses, je prétends les
la fin de la nuit suivante, elle reprit le fil de sa augmenter, et je ne veux point que vous
narration, et parla dans ces termes : sortiez de mes états sans emporter avec vous
des marques de ma libéralité. » Je ne répondis
2 231e Nuit 2 à ces paroles qu'en faisant des vœux pour la
prospérité du prince et qu'en louant sa bonté
« Nous marchâmes tous ensemble, et sa générosité. Il chargea un de ses officiers
poursuivit Sindbad, jusques à la ville de d'avoir soin de moi, et me fit donner des gens
Serendib, car c'était dans cette île que je me pour me servir à ses dépens. Cet officier
trouvais. Les noirs me présentèrent à leur roi. exécuta fidèlement les ordres de son maître,
Je m'approchai de son trône où il était assis, et fit transporter dans le logement où il me
et le saluai comme on a coutume de saluer les conduisit tous les ballots dont le radeau avait
rois des Indes, c'est-à-dire que je me été chargé.
prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce « J'allais tous les jours, à certaines heures,
prince me fit relever, et me recevant d'un air faire ma cour au roi, et j'employais le reste du
très obligeant, il me fit avancer et prendre temps à voir la ville et ce qu'il y avait de plus
place auprès de lui. Il me demanda digne de ma curiosité.
premièrement comment je m'appelais. Lui « L'île de Serendib est située justement
ayant répondu que je me nommais Sindbad, sous la ligne équinoxiale : ainsi les jours et les
surnommé le Marin à cause de plusieurs nuits y sont toujours de douze heures ; et elle
voyages que j'avais faits par mer, j'ajoutai que a quatre-vingts parasanges de longueur et
j'étais citoyen de la ville de Bagdad. « Mais, autant de largeur. La ville capitale est située à
l'extrémité d'une belle vallée, formée par une Haroun Alrachid :
montagne qui est au milieu de l'île, et qui est Quoique le présent que nous vous
bien la plus haute qu'il y ait au monde. En envoyons soit peu considérable, ne laissez pas
effet, on la découvre en mer de trois journées néanmoins de le recevoir en frère et en ami,
de navigation. On y trouve le rubis, plusieurs en considération de l'amitié que nous
sortes de minéraux, et tous les rochers sont, conservons pour vous dans notre cœur, et
pour la plupart, d'émeril, qui est une pierre dont nous sommes bien aise de vous donner
métallique dont on se sert pour tailler les un témoignage. Nous vous demandons la
pierreries. On y voit toutes sortes d'arbres et même part dans le vôtre, attendu que nous
de plantes rares, surtout le cèdre et le coco. croyons la mériter, étant d'un rang égal à celui
On pêche aussi les perles le long de ses que vous tenez. Nous vous en conjurons en
rivages et aux embouchures de ses rivières, et qualité de frère. Adieu. »
quelques-unes de ses vallées fournissent le « Le présent consistait premièrement en un
diamant. Je fis aussi par dévotion un voyage à vase d'un seul rubis, creusé et travaillé en
la montagne, à l'endroit où Adam fut relégué coupe, d'un demi-pied de hauteur et d'un
après avoir été banni du paradis terrestre, et doigt d'épaisseur, rempli de perles très
j'eus la curiosité de monter jusqu'au sommet. rondes, et toutes du poids d'une demi-
« Lorsque je fus de retour dans la ville, je drachme ; secondement, en une peau de
suppliai le roi de me permettre de retourner serpent qui avait des écailles grandes comme
en mon pays ; ce qu'il m'accorda d'une une pièce ordinaire de monnaie d'or, et dont
manière très obligeante et très honorable. Il la propriété était de préserver de maladie
m'obligea de recevoir un riche présent, qu'il ceux qui couchaient dessus ; troisièmement,
fit tirer de son trésor, et, lorsque j'allai en cinquante mille drachmes de bois d'aloès
prendre congé de lui, il me chargea d'un autre le plus exquis, avec trente grains de camphre
présent bien plus considérable, et en même de la grosseur d'une pistache ; et enfin tout
temps d'une lettre pour le commandeur des cela était accompagné d'une esclave d'une
croyants, notre souverain seigneur, en me beauté ravissante, et dont les habillements
disant : « Je vous prie de présenter de ma part étaient couverts de pierreries.
ce régal et cette lettre au calife Haroun « Le navire mit à la voile ; et, après une
Alrachid, et de l'assurer de mon amitié. » Je longue et très heureuse navigation, nous
pris le présent et la lettre avec respect, en abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à
promettant à Sa Majesté d'exécuter Bagdad. La première chose que je fis après
ponctuellement les ordres dont elle me faisait mon arrivée fut de m'acquitter de la
l'honneur de me charger. Avant que je commission dont j'étais chargé. »
m'embarquasse, ce prince envoya quérir le Schéhérazade n'en dit pas davantage, à
capitaine et les marchands qui devaient cause du jour qui se faisait voir. Le
s'embarquer avec moi, et leur ordonna d'avoir lendemain, elle reprit ainsi son discours :
pour moi tous les égards imaginables.
« La lettre du roi de Serendib était écrite 2 232e Nuit 2
sur la peau d'un certain animal fort précieux à Septième et dernier voyage
cause de sa rareté, et dont la couleur tire sur de Sindbad le marin
le jaune. Les caractères de cette lettre étaient
d'azur, et voici ce qu'elle contenait en langue « Je pris la lettre du roi de Serendib,
indienne : continua Sindbad, et j'allai me présenter à la
« Le roi des Indes, devant qui marchent porte du Commandeur des croyants, suivi de
mille éléphants, qui demeure dans un palais la belle esclave et des personnes de ma famille
dont le toit brille de l'éclat de cent mille rubis, qui portaient les présents dont j'étais chargé.
et qui possède en son trésor vingt mille Je dis le sujet qui m'amenait, et aussitôt l'on
couronnes enrichies de diamants, au calife me conduisit devant le trône du calife.
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°15

Je lui fis la révérence en me prosternant, et, observent d'eux-mêmes exactement la justice,


après lui avoir fait une harangue très concise, et ne s'écartent jamais de leur devoir. Ainsi les
je lui présentai la lettre et le présent. Lorsqu'il tribunaux et les magistrats sont inutiles chez
eut lu ce que lui mandait le roi de Serendib, il eux. » Le calife fut fort satisfait de mon
me demanda s'il était vrai que ce prince fût discours : « La sagesse de ce roi, dit-il, paraît
aussi puissant et aussi riche qu'il le marquait en sa lettre, et, après ce que vous venez de me
par sa lettre. Je me prosternai une seconde dire, il faut avouer que sa sagesse est digne de
fois, et, après m'être relevé : « Commandeur ses peuples, et ses peuples dignes d'elle. » À
des croyants, lui répondis-je, je puis assurer ces mots, il me congédia et me renvoya avec
Votre Majesté qu'il n'exagère pas ses richesses un riche présent. »
et sa grandeur, j'en suis témoin. Rien n'est Sindbad acheva de parler en cet endroit, et
plus capable de causer de l'admiration que la ses auditeurs se retirèrent ; mais Hindbad
magnificence de son palais. Lorsque ce prince reçut auparavant cent sequins. Ils revinrent
veut paraître en public, on lui dresse un trône encore le jour suivant chez Sindbad, qui leur
sur un éléphant où il s'assied, et il marche au raconta son septième et dernier voyage dans
milieu de deux files composées de ses ces termes :
ministres, de ses favoris et d'autres gens de sa
cour. Devant lui, sur le même éléphant, un SEPTIÈME ET DERNIER VOYAGE
officier tient une lance d'or à la main, et DE SINDBAD.
derrière le trône un autre est debout, qui
porte une colonne d'or au haut de laquelle est « Au retour de mon sixième voyage,
une émeraude longue d'environ un demi-pied j'abandonnai absolument la pensée d'en faire
et grosse d'un pouce. Il est précédé d'une jamais d'autres. Outre que j'étais dans un âge
garde de mille l'hommes habillés de drap d'or qui ne demandait plus que du repos, je
et de soie et montés sur des éléphants m'étais bien promis de ne plus m'exposer aux
richement caparaçonnés. périls que j'avais tant de fois courus. Ainsi je
Pendant que le roi est en marche, l'officier ne songeais qu'à passer doucement le reste de
qui est devant lui sur le même éléphant crie ma vie. Un jour que je régalais nombre
de temps en temps à haute voix : « Voici le d'amis, un de mes gens me vint avertir qu'un
grand monarque, le puissant et redoutable officier du calife me demandait. Je sortis de
sultan des Indes, dont le palais est couvert de table et allai au-devant de lui : « Le calife, me
cent mille rubis, et qui possède vingt mille dit-il, m'a chargé de venir vous dire qu'il veut
couronnes de diamants. Voici le monarque vous parler. » Je suivis au palais l'officier, qui
couronné, plus grand que ne furent jamais le me présenta à ce prince, que je saluai en me
grand Solima et le grand Mihrage. » prosternant à ses pieds. « Sindbad, me dit-il,
« Après qu'il a prononcé ces paroles, j'ai besoin de vous ; il faut que vous me
l'officier qui est derrière le trône crie à son rendiez un service : que vous alliez porter ma
tour : « Ce monarque si grand et si puissant réponse et mes présents au roi de Serendib. Il
doit mourir, doit mourir, doit mourir. » est juste que je lui rende la civilité qu'il m'a
L'officier de devant reprend et crie ensuite : faite. »
« Louange à celui qui vit et ne meurt pas ! » « Le commandement du calife fut un coup
« D'ailleurs, le roi de Serendib est si juste de foudre pour moi : « Commandeur des
qu'il n'y a pas de juges dans sa capitale, non croyants, lui dis-je, je suis prêt à exécuter tout
plus que dans le reste de ses États ; ses ce que m'ordonnera Votre Majesté ; mais je la
peuples n'en ont pas besoin : ils savent et ils supplie très humblement de songer que je
suis rebuté des fatigues incroyables que j'ai de Cufa et d'Alexandrie ; un autre lit cramoisi,
souffertes ; j'ai même fait vœu de ne sortir et un autre encore d'une autre façon ; un vase
jamais de Bagdad. » De là je pris occasion de d'agate plus large que profond, épais d'un
lui faire un long détail de toutes mes doigt et ouvert d'un demi-pied, dont le fond
aventures, qu'il eut la patience d'écouter représentait en bas-relief un homme un
jusques à la fin. genou en terre qui tenait un arc avec une
« D'abord que j'eus cessé de parler : flèche, prêt à tirer contre un lion ; et lui
« J'avoue, dit-il, que voilà des événements envoyait enfin une riche table que l'on croyait,
bien extraordinaires ; mais pourtant il ne faut par tradition, venir du grand Salomon. La
pas qu'ils vous empêchent de faire pour lettre du calife était conçue en ces termes :
l'amour de moi le voyage que je vous « Salut, au nom du souverain guide du droit
propose. Il ne s'agit que d'aller à l'île de chemin, au puissant et heureux sultan, de la part
Serendib, vous acquitter de la commission d'Abdallah Haroun Alrachid, que Dieu a placé
que je vous donne. Après cela, il vous sera dans le lieu d'honneur après ses ancêtres d'heureuse
libre de vous en revenir ; mais il faut y aller, mémoire !
car vous voyez bien qu'il ne serait pas de la Nous avons reçu votre lettre avec joie, et nous vous
bienséance et de ma dignité d'être redevable envoyons celle-ci, émanée du conseil de notre Porte, le
au roi de cette île. » Comme je vis que le jardin des esprits supérieurs. Nous espérons qu'en
calife exigeait cela de moi absolument, je lui jetant les yeux dessus vous connaîtrez notre bonne
témoignai que j'étais prêt à lui obéir. Il en eut intention, et que vous l'aurez pour agréable. Adieu. »
beaucoup de joie, et me fit donner mille « Le roi de Serendib eut un grand plaisir de
sequins pour les frais de mon voyage. voir que le calife répondait à l'amitié qu'il lui
« Je me préparai en peu de jours à mon avait témoignée. Peu de temps après cette
départ, et sitôt qu'on m'eut livré les présents audience, je sollicitai celle de mon congé, que
du calife avec une lettre de sa propre main, je je n'eus pas peu de peine à obtenir. Je l'obtins
partis et pris la route de Balsora, où je enfin, et le roi, en me congédiant, me fit un
m'embarquai. Ma navigation fut très présent très considérable. Je me rembarquai
heureuse : j'arrivai à l'île de Serendib. Là, aussitôt, dans le dessein de m'en retourner à
j'exposai aux ministres la commission dont Bagdad ; mais je n'eus pas le bonheur d'y
j'étais chargé, et les priai de me faire donner arriver comme je l'espérais, et Dieu en
audience incessamment : ils n'y manquèrent disposa autrement.
pas. On me conduisit au palais avec honneur ; « Trois ou quatre jours après notre départ,
j'y saluai le roi en me prosternant selon la nous fûmes attaqués par des corsaires, qui
coutume. eurent d'autant moins de peine à s'emparer de
« Ce prince me reconnut d'abord, et me notre vaisseau qu'on n'y était nullement en
témoigna une joie toute particulière de me état de se défendre. Quelques personnes de
revoir : « Ah ! Sindbad, me dit-il, soyez le l'équipage voulurent faire résistance, mais il
bienvenu. Je vous jure que j'ai songé à vous leur en coûta la vie ; pour moi et tous ceux
très souvent depuis votre départ. Je bénis ce qui eurent la prudence de ne pas s'opposer au
jour, puisque nous nous voyons encore une dessein des corsaires, nous fûmes faits
fois. » Je lui fis mon compliment, et, après esclaves. »
l'avoir remercié de la bonté qu'il avait pour Le jour qui paraissait imposa silence à
moi, je lui présentai la lettre et le présent du Schéhérazade. Le lendemain, elle reprit la
calife, qu'il reçut avec toutes les marques suite de cette histoire.
d'une grande satisfaction.
« Le calife lui envoyait un lit complet de
drap d'or, estimé mille sequins ; cinquante
robes d'une très riche étoffe ; cent autres de
toile blanche, la plus fine du Caire, de Suez,
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTEFeuille n°16

2 233e Nuit 2 enfin il en tomba un par terre. Les autres se


retirèrent aussitôt, et me laissèrent la liberté
Sire, dit-elle au Sultan des Indes, Sindbad, d'aller avertir mon patron de la chasse que je
continuant de raconter les aventures de son venais de faire. En faveur de cette nouvelle, il
dernier voyage : « Après que les corsaires, me régala d'un bon repas, loua mon adresse
poursuivit-il, nous eurent tous dépouillés et et me caressa fort. Puis nous allâmes
qu'ils nous eurent donné de méchants habits ensemble à la foret où nous creusâmes une
au lieu des nôtres, ils nous emmenèrent dans fosse dans laquelle nous enterrâmes
une grande île fort éloignée, où ils nous l'éléphant que j'avais tué. Mon patron se
vendirent. proposait de revenir lorsque l'animal serait
« Je tombai entre les mains d'un riche pourri et d'enlever les dents pour en faire
marchand, qui ne m'eut pas plutôt acheté commerce.
qu'il me mena chez lui, où il me fit bien « Je continuai cette chasse pendant deux
manger et habiller proprement en esclave. mois, et il ne se passait pas de jour que je ne
Quelques jours après, comme il ne s'était pas tuasse un éléphant. Je ne me mettais pas
encore bien informé qui j'étais, il me toujours à l'affût sur un même arbre ; je me
demanda si je ne savais pas quelque métier. Je plaçais tantôt sur l'un et tantôt sur l'autre. Un
lui répondis, sans me faire mieux connaître, matin que j'attendais l'arrivée des éléphants, je
que je n'étais pas un artisan, mais un m'aperçus avec un extrême étonnement qu'au
marchand de profession, et que les corsaires lieu de passer devant moi en traversant la
qui m'avaient vendu m'avaient enlevé tout ce forêt comme à l'ordinaire, ils s'arrêtèrent, et
que j'avais. « Mais dites-moi, reprit-il, si vous vinrent à moi avec un horrible bruit et en si
ne pourriez pas tirer de l'arc ? » Je lui repartis grand nombre que la terre en était couverte et
que c'était un des exercices de ma jeunesse, et tremblait sous leurs pas. Ils s'approchèrent de
que je ne l'avais pas oublié depuis. l'arbre où j'étais monté et l'environnèrent
Alors il me donna un arc et des flèches, et tous, la trompe étendue et les yeux attachés
m'ayant fait monter derrière lui sur un sur moi. À ce spectacle étonnant, je restai
éléphant, il me mena dans une forêt éloignée immobile et saisi d'une telle frayeur, que mon
de la ville de quelques heures de chemin, et arc et mes flèches me tombèrent des mains.
dont l'étendue était très vaste. Nous y « Je n'étais pas agité d'une crainte vaine.
entrâmes fort avant, et lorsqu'il jugea à Après que les éléphants m'eurent regardé
propos de s'arrêter, il me fit descendre. quelque temps, un des plus gros embrassa
Ensuite, me montrant un grand arbre : l'arbre par le bas avec sa trompe, et fit un si
« Montez sur cet arbre, me dit-il, et tirez sur puissant effort qu'il le déracina et le renversa
les éléphants que vous verrez passer ; car il y par terre. Je tombai avec l'arbre ; mais l'animal
en a une quantité prodigieuse dans cette me prit avec sa trompe, et me chargea sur son
forêt. S'il en tombe quelqu'un, venez m'en dos, où je m'assis plus mort que vif avec le
donner avis. » Après m'avoir dit cela, il me carquois attaché à mes épaules. Il se mit
laissa des vivres, reprit le chemin de la ville, et ensuite à la tête de tous les autres qui le
je demeurai sur l'arbre à l'affût pendant toute suivaient en troupe, et me porta jusqu'à un
la nuit. endroit où, m'ayant posé à terre, il se retira
« Je n'en aperçus aucun pendant tout ce avec tous ceux qui l'accompagnaient.
temps là ; mais le lendemain, d'abord que le Concevez, s'il est possible, l'état où j'étais ; je
soleil fut levé, j'en vis paraître un grand croyais plutôt dormir que veiller. Enfin, après
nombre. Je tirai dessus plusieurs flèches, et avoir été quelque temps étendu sur la place,
ne voyant plus d'éléphants, je me levai, et je dans le monde pour le bien que vous y devez
remarquai que j'étais sur une colline assez faire. Vous me procurez un avantage
longue et assez large, toute couverte incroyable : nous n'avons pu avoir d'ivoire
d'ossements, et de dents d'éléphants. Je vous jusqu'à présent qu'en exposant la vie de nos
avoue que cet objet me fit faire une infinité esclaves ; et voilà toute notre ville enrichie par
de réflexions. J'admirai l'instinct de ces votre moyen. Ne croyez pas que je prétende
animaux. Je ne doutai point que ce ne fût là vous avoir assez récompensé par la liberté
leur cimetière, et qu'ils ne m'y eussent que vous venez de recevoir ; je veux ajouter à
apporté exprès pour me l'enseigner, afin que ce don des biens considérables. Je pourrais
je cessasse de les persécuter, puisque je le engager toute la ville à faire votre fortune ;
faisais dans la vue seule d'avoir leurs dents. Je mais c'est une gloire que je veux avoir moi
ne m'arrêtai pas sur la colline ; je tournai mes seul. »
pas vers la ville, et après avoir marché un jour « À ce discours obligeant, je répondis :
et une nuit, j'arrivai chez mon patron. Je ne « Patron, Dieu vous conserve ! La liberté que
rencontrai aucun éléphant sur ma route, ce vous m'accordez suffit pour vous acquitter
qui me fit connaître qu'ils s'étaient éloignés envers moi ; et, pour toute récompense du
plus avant dans la forêt, pour laisser la liberté service que j'ai eu le bonheur de vous rendre
d'aller sans obstacle à la colline. à vous et à votre ville, je ne vous demande
« Dès que mon patron m'aperçut : « Ah ! que la permission de retourner en mon pays.
Pauvre Sindbad, me dit-il, j'étais dans une – Hé bien ! répliqua-t-il, le moçon nous
grande peine de savoir ce que tu pouvais être amènera bientôt des navires qui viendront
devenu. J'ai été à la forêt : j'y ai trouvé un charger de l'ivoire. Je vous renverrai alors, et
arbre nouvellement déraciné, un arc et des vous donnerai de quoi vous conduire chez
flèches par terre ; et après t'avoir inutilement vous. » Je le remerciai de nouveau de la liberté
cherché, je désespérais de te revoir jamais. qu'il venait de me donner et des bonnes
Raconte-moi, je te prie, ce qui t'est arrivé. Par intentions qu'il avait pour moi. Je demeurai
quel bonheur es-tu encore en vie ? » chez lui en attendant le moçon, et pendant ce
Je satisfis sa curiosité ; et le lendemain temps-là, nous fîmes tant de voyages à la
étant allés tous deux à la colline, il reconnut colline que nous remplîmes ses magasins
avec une extrême joie la vérité de ce que je lui d'ivoire. Tous les marchands de la ville qui en
avais dit. Nous chargeâmes l'éléphant sur négociaient firent la même chose ; car cela ne
lequel nous étions venus de tout ce qu'il leur fut pas longtemps caché. »
pouvait porter de dents, et lorsque nous À ces paroles, Schéhérazade, apercevant la
fûmes de retour : « Mon frère, me dit-il, car je pointe du jour, cessa de poursuivre son
ne veux plus vous traiter en esclave, après le discours.
plaisir que vous venez de me faire par une Elle le reprit la nuit suivante et dit au sultan
découverte qui va m'enrichir, Dieu vous des Indes :
comble de toutes sortes de biens et de 2 234e Nuit 2
prospérités. Je déclare devant lui que je vous
donne la liberté. Je vous avais dissimulé ce Sire, Sindbad continuant le récit de son
que vous allez entendre. septième voyage : « Les navires, dit-il,
« Les éléphants de notre forêt nous font arrivèrent enfin, et mon patron, ayant choisi
périr chaque année une infinité d'esclaves que lui-même celui sur lequel je devais
nous envoyons cherche de l'ivoire. Quelques m'embarquer, le chargea d'ivoire à demi pour
conseils que nous leur donnons, ils perdent mon compte. Il n'oublia pas d'y faire mettre
tôt ou tard la vie par les ruses de ces animaux. aussi des provisions en abondance pour mon
Dieu vous a délivré de leur furie et n'a fait passage, et de plus, il m'obligea d'accepter des
cette grâce qu'à vous seul. C'est une marque régals de grand prix et des curiosités du pays.
qu'il vous chérit, et qu'il a besoin de vous
Cycle 3
Lecture Sindbad le marin CONTE Feuille n°17

Après que je l'eus remercié autant qu'il me fut quelqu'un ait souffert autant que moi, ou
possible de tous les bienfaits que j'avais reçus qu'aucun mortel se soit trouvé dans des
de lui, je m'embarquai. Nous mîmes à la voile, embarras si pressants ? N'est-il pas juste
et comme l'aventure qui m'avait procuré la qu'après tant de travaux je jouisse d'une vie
liberté était fort extraordinaire, j'en avais agréable et tranquille ? » Comme il achevait
toujours l'esprit occupé. ces mots, Hindbad s'approcha de lui, et dit en
« Nous nous arrêtâmes dans quelques îles lui baisant la main : « Il faut avouer, seigneur,
pour y prendre des rafraîchissements. Notre que vous avez essuyé d'effroyables périls. Mes
vaisseau étant parti d'un port de terre ferme peines ne sont pas comparables aux vôtres :
des Indes, nous y allâmes aborder, et là, pour si elles m'affligent dans le temps que je les
éviter les dangers de la mer jusqu'à Balsora, je souffre, je m'en console par le petit profit que
fis débarquer l'ivoire qui m'appartenait, résolu j'en tire. Vous méritez non seulement une vie
de continuer mon voyage par terre. Je tirai de tranquille, vous êtes digne encore de tous les
mon ivoire une grosse somme d'argent : j'en biens que vous possédez, puisque vous en
achetai plusieurs choses rares pour en faire faites un si bon usage et que vous êtes si
des présents, et, quand mon équipage fut généreux. Continuez donc de vivre dans la
prêt, je me joignis à une grosse caravane de joie jusqu'à l'heure de votre mort. »
marchands. Je demeurai longtemps en Sindbad lui fit donner encore cent sequins,
chemin, et je souffris beaucoup ; mais je le reçut au nombre de ses amis, lui dit de
souffrais avec patience en faisant réflexion quitter sa profession de porteur, et de
que je n'avais plus à craindre ni les tempêtes, continuer de venir manger chez lui ; qu'il
ni les corsaires, ni les serpents, ni tous les aurait lieu de se souvenir toute sa vie de
autres périls que j'avais courus. Sindbad le Marin.
« Toutes ces fatigues finirent enfin ; j'arrivai Schéhérazade, voyant qu'il n'était pas
heureusement à Bagdad. J'allai d'abord me encore jour, continua de parler, et commença
présenter au calife, et lui rendre compte de une autre histoire.
mon ambassade. Ce prince me dit que la
longueur de mon voyage lui avait causé de Conte extrait des Mille et unes nuits,
l'inquiétude, mais qu'il avait pourtant toujours traduit de l’arabe par Antoine Galland.
espéré que Dieu ne m'abandonnerait point.
Quand je lui appris l'aventure des éléphants, il
en parut fort surpris, et il aurait refusé d'y
ajouter foi si ma sincérité ne lui eût pas été
connue. Il trouva cette histoire et les autres
que je lui racontai si curieuses, qu'il chargea
un de ses secrétaires de les écrire en
caractères d'or pour être conservées dans son
trésor. Je me retirai très content de l'honneur
et des présents qu'il me fit ; puis je me donnai
tout entier à ma famille, à mes parents et à
mes amis. »
Ce fut ainsi que Sindbad acheva le récit de
son septième et dernier voyage ; et s'adressant
ensuite à Hindbad : « Hé bien ! mon ami,
ajouta-t-il avez vous jamais ouï dire que

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