Module 5
La liberté
La conception de la liberté selon Descartes
La conception de la liberté selon Descartes est centrée sur l'idée du libre arbitre, une faculté qu'il considère
comme essentielle à la nature humaine. Voici les principaux aspects de sa vision :
Descartes affirme que les êtres humains possèdent un libre arbitre, c'est-à-dire la capacité de faire des choix
libres. Cette liberté de la volonté est considérée comme illimitée et constitue une perfection qui rapproche
l'homme de Dieu.
Pour Descartes, la liberté est une réalité dont nous faisons l'expérience directe. Il affirme que "la liberté de
notre volonté se connaît sans preuve par la seule expérience que nous en avons". Nous n'avons pas besoin de
prouver notre liberté car nous en faisons constamment l'expérience dans nos choix quotidiens.
Différents degrés de liberté
Descartes distingue deux formes principales de liberté :
1. La liberté d'indifférence : C'est le plus bas degré de liberté, où l'on choisit sans avoir de connaissance
claire pour guider la décision. C'est néanmoins une forme de liberté.
2. La liberté éclairée : C'est une liberté plus élevée, guidée par la connaissance et la raison. Elle s'exerce
quand nous agissons en pleine connaissance de cause.
La conception cartésienne de la liberté implique une forte notion de responsabilité morale. Puisque l'homme
est libre de ses choix, il est également responsable de ses actes et de leurs conséquences.
La métaphore du voyageur
Descartes compare l'homme libre à un voyageur perdu dans une forêt, qui doit choisir une direction sans
certitude. Cette métaphore illustre à la fois la liberté de choix et l'incertitude qui l'accompagne souvent.
En conclusion, la liberté selon Descartes est une faculté fondamentale de l'être humain, qui s'exprime dans
notre capacité à faire des choix, qu'ils soient éclairés ou non, et qui nous confère une responsabilité morale.
Exemple : Jean Valjean dans Les Misérables de Victor Hugo
Au début de l'histoire, Jean Valjean, ancien forçat, est confronté à une décision cruciale lorsqu'il apprend qu'un homme innocent va être jugé à sa place sous son
identité. Il se trouve alors à un moment de "liberté d'indifférence" : il pourrait choisir de ne rien dire et laisser l'homme être condamné, ou révéler la vérité et
risquer de retourner en prison.
Initialement, il hésite car les deux options semblent également possibles, mais il est partagé entre la peur de perdre sa liberté et son devoir moral. Son hésitation
représente cette liberté d'indifférence cartésienne, où il n’a pas encore de raison claire d’agir d'une manière ou d'une autre.
Finalement, Jean Valjean fait le choix éclairé de se dénoncer, non pas par une impulsion, mais par une réflexion morale profonde. Il choisit de suivre sa conscience
et la vérité, même si cela lui coûte sa liberté personnelle. Cet acte, motivé par la connaissance de son devoir et une réflexion sur le bien et le mal, est un exemple
de la liberté éclairée de Descartes, où le choix est guidé par la raison et la vertu plutôt que par l'indifférence.
Dans ce cas, la vraie liberté de Jean Valjean ne réside pas dans la possibilité de choisir au hasard ou sans raison, mais dans la décision rationnelle qu’il prend en
toute connaissance des conséquences.
La conception de la liberté selon Spinoza
La conception de la liberté selon Spinoza est profondément déterministe et remet en question l'idée
commune du libre arbitre. Pour Spinoza, la véritable liberté n'appartient qu'à Dieu, tandis que l'homme,
comme toute chose dans la nature, est soumis à un déterminisme strict.
L'exemple de la pierre
Pour illustrer sa conception, Spinoza utilise l'exemple célèbre de la pierre dans sa Lettre à Schuller:
1. La pierre en mouvement: Spinoza imagine une pierre lancée qui continue son mouvement après
l'impulsion initiale. Ce mouvement est déterminé par des causes extérieures.
2. L'illusion de la conscience: Spinoza propose ensuite d'imaginer que cette pierre acquière soudainement
une conscience. La pierre, consciente de son mouvement mais ignorante de sa cause initiale, croirait alors
qu'elle se meut librement par sa propre volonté.
Spinoza établit un parallèle direct entre cette pierre imaginaire et l'être humain:
1. Déterminisme universel: Tout comme la pierre, l'homme est déterminé par des causes extérieures à agir
d'une certaine manière. La complexité de l'être humain ne change rien à ce principe fondamental.
2. L'illusion du libre arbitre: Les hommes, conscients de leurs désirs et de leurs actions mais ignorants des
causes qui les déterminent, croient à tort être libres. Cette croyance n'est qu'une illusion née de notre
conscience limitée.
3. Liberté et connaissance : Pour Spinoza, la véritable liberté humaine ne réside pas dans un hypothétique libre
arbitre, mais dans la compréhension de notre propre nature et des causes qui nous déterminent.
Cette conception spinoziste de la liberté a des implications profondes:
- Elle remet en question la notion de responsabilité morale traditionnelle.
- Elle invite à une forme de sagesse basée sur la compréhension de notre place dans l'ordre naturel.
- Elle propose une vision de l'homme comme partie intégrante de la nature, et non comme "un empire dans un
empire".
En conclusion, pour Spinoza, la liberté humaine ne consiste pas à échapper au déterminisme, mais à
comprendre et à accepter notre place dans l'ordre nécessaire de la nature.
Cf. déterminisme social (Marx), déterminisme psychique (Freud).
Exemple : Michael Corleone dans Le Parrain de Mario Puzo, également adapté en film par Francis Ford Coppola.
Michael Corleone, au début de l'histoire, veut s'éloigner du monde criminel de sa famille et mener une vie normale et respectable. Il se croit libre de faire ses
propres choix, comme Spinoza décrit les êtres humains qui pensent être libres parce qu'ils sont conscients de leurs désirs. Michael, tout en souhaitant rester en
dehors des affaires mafieuses, croit pouvoir s'en tenir à cette décision par un libre arbitre personnel.
Cependant, au fil de l'intrigue, on découvre que ses actions et décisions sont de plus en plus influencées par des causes extérieures : la pression de sa famille, les
circonstances violentes dans lesquelles il est impliqué, les attentes de la tradition familiale et les événements tragiques. Progressivement, Michael devient le chef de
la mafia, malgré ses intentions initiales de mener une vie différente.
Spinoza dirait que Michael est déterminé par des causes extérieures à agir de cette manière, même s’il croit faire des choix libres. Sa trajectoire montre qu'il n'agit
pas par "libre nécessité", mais sous l'influence de nombreux facteurs extérieurs (les attentes de la famille, la nécessité de protéger ses proches, les rivalités entre
mafias). Il incarne cette illusion de liberté humaine : Michael a conscience de ses désirs, mais il ignore ou sous-estime les causes extérieures qui déterminent ses
actions.
En somme, Michael Corleone pense qu'il agit librement, mais sa "liberté" est en fait une forme de contrainte, car il est déterminé par des forces extérieures qui le
poussent à devenir le parrain de la mafia, tout comme la pierre de Spinoza qui continue à se mouvoir après avoir été poussée.
La conception de la liberté selon Épictète
La conception de la liberté selon Épictète, philosophe stoïcien, est centrée sur la maîtrise de soi et
l'acceptation de ce qui ne dépend pas de nous. Voici les principaux aspects de sa vision :
Épictète établit une distinction cruciale entre :
1. Ce qui dépend de nous : nos jugements, nos opinions, nos désirs et nos actions.
2. Ce qui ne dépend pas de nous : les événements extérieurs, les actions des autres, notre corps, nos
possessions.
Pour Épictète, la véritable liberté consiste à :
- Maîtriser ce qui dépend de nous, notamment nos jugements et nos réactions.
- Accepter sereinement ce qui ne dépend pas de nous.
La liberté n'est donc pas de faire ce que l'on veut, mais de vouloir ce qui arrive conformément à la nature.
Le rôle des représentations
Épictète insiste sur l'importance de nos représentations mentales :
- Ce ne sont pas les événements eux-mêmes qui nous troublent, mais nos jugements sur ces événements.
- La liberté réside dans notre capacité à modifier nos perceptions et nos jugements sur les choses.
L'exercice de la liberté
La liberté selon Épictète est une pratique, un exercice constant :
- Il faut s'entraîner à distinguer ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend pas.
- Il faut cultiver de bonnes habitudes mentales pour atteindre l'ataraxie (absence de troubles).
Le but : l'ataraxie
L'objectif ultime de cette conception de la liberté est l'ataraxie :
- Un état de tranquillité de l'âme, libre de passions et de souffrances.
- Cet état s'obtient en vivant en accord avec la nature et la raison.
La responsabilité morale
Malgré l'accent mis sur l'acceptation, Épictète maintient une forte notion de responsabilité morale :
- Nous sommes responsables de nos jugements et de nos actions.
- La vertu consiste à faire un bon usage de nos représentations et à agir de manière juste.
En conclusion, pour Épictète, la liberté n'est pas une absence de contraintes extérieures, mais une maîtrise
intérieure. Elle s'acquiert par un travail constant sur soi-même et mène à une vie vertueuse en harmonie avec
la nature.
Exemple : Nelson Mandela dans Invictus (2009), réalisé par Clint Eastwood, qui raconte l’histoire de Nelson Mandela après sa sortie de
prison et durant son mandat en tant que président de l’Afrique du Sud.
Dans ce film, Nelson Mandela, interprété par Morgan Freeman, incarne une figure de résilience et de liberté intérieure. Après avoir passé
27 ans en prison sous le régime de l'apartheid, Mandela sort de captivité sans ressentiment et avec un engagement profond envers la
réconciliation et la paix. Ce comportement reflète parfaitement la philosophie d’Épictète, qui enseigne que la véritable liberté ne dépend
pas des circonstances extérieures, mais de notre attitude face à celles-ci.
Mandela a été privé de sa liberté physique pendant des décennies, mais il a su conserver sa liberté intérieure. Il n'a jamais laissé sa
captivité le briser moralement ou spirituellement. Il a contrôlé sa réaction aux injustices qu'il a subies, en choisissant de pardonner plutôt
que de céder à la haine. Ce contrôle de ses émotions et de ses pensées, même face à l’oppression, reflète l’idée stoïcienne que nous
sommes libres lorsque nous maîtrisons ce qui dépend de nous : nos jugements, nos désirs, nos peurs.
Dans une scène emblématique du film, Mandela récite le poème Invictus de William Ernest Henley, qui symbolise cette liberté intérieure :
"Je suis le maître de mon destin, Je suis le capitaine de mon âme."
Ces vers résument bien l’idée d’Épictète : nous ne contrôlons pas les événements extérieurs, mais nous avons toujours la capacité de
contrôler notre esprit, nos réactions et nos choix, même dans les circonstances les plus dures.
Ainsi, Mandela incarne cette liberté stoïcienne, où, malgré l’emprisonnement et l’injustice, il conserve la maîtrise de lui-même et reste
fidèle à ses valeurs de pardon et de réconciliation.
La conception de la liberté selon Sartre
La conception de la liberté selon Sartre est centrale dans sa philosophie existentialiste. Voici les principaux
aspects de sa vision :
Pour Sartre, la liberté n'est pas un simple attribut de l'être humain, mais sa condition essentielle. L'homme
est "condamné à être libre", ce qui signifie que la liberté est inévitable et absolue.
Sartre affirme que "l'existence précède l'essence". Cela implique que l'homme n'a pas de nature prédéfinie et
qu'il se définit par ses choix et ses actions. La liberté est donc la capacité de se créer soi-même.
Cette liberté absolue entraîne une responsabilité totale. L'homme est entièrement responsable de ses choix
et de ses actes, sans pouvoir invoquer d'excuses ou de déterminismes.
Sartre reconnaît que la liberté s'exerce toujours dans un contexte donné, une "situation". Cependant, c'est
la liberté qui donne sens à cette situation et décide de la manière d'y faire face.
La liberté sartrienne s'exprime à travers le projet, c'est-à-dire la projection de soi-même dans l'avenir. Elle
implique un engagement constant dans le monde pour le modifier et se définir.
La conscience de cette liberté absolue peut provoquer l'angoisse, car l'homme doit assumer la responsabilité
de ses choix sans garantie de leur bien-fondé.
Sartre dénonce la "mauvaise foi", qui consiste à nier sa liberté en invoquant des déterminismes ou des
excuses pour fuir sa responsabilité.
Pour Sartre, la liberté ne se limite pas à la pensée ou à l'intention, mais se réalise pleinement dans l'action.
"Agir, c'est modifier la figure du monde".
En conclusion, la liberté selon Sartre est à la fois un fardeau et une opportunité. Elle est la condition même
de l'existence humaine, impliquant une responsabilité totale et la nécessité de se créer soi-même à travers
ses choix et ses actions dans le monde.
Exemple : Rick Blaine dans Casablanca (1942) de Michael Curtiz,
Dans le film, Rick, joué par Humphrey Bogart, est le propriétaire d'un café à Casablanca pendant la Seconde Guerre mondiale. Il se présente comme un homme
cynique, indifférent aux causes politiques et aux luttes qui l'entourent. Il préfère rester à l’écart et éviter de prendre parti. Cependant, sa rencontre avec Ilsa, une
ancienne amante, et Victor Laszlo, un leader de la résistance, le pousse à affronter un choix moral important : doit-il aider Laszlo à fuir les nazis en sacrifiant sa
propre sécurité et ses sentiments pour Ilsa, ou rester fidèle à son principe de ne jamais s'impliquer ?
Selon Sartre, l’homme est condamné à être libre, c’est-à-dire qu’il est toujours confronté à des choix, et même ne pas choisir est un choix en soi. La liberté
sartrienne repose sur l'idée que l'être humain n'a pas d'essence prédéterminée et qu'il se définit par ses actions. Chaque individu est responsable de ses choix et ne
peut échapper à cette responsabilité.
Rick incarne cette conception de la liberté : il commence par refuser de s'engager, mais au fur et à mesure que l'histoire progresse, il réalise qu'il ne peut pas fuir
sa responsabilité. Il doit choisir : rester indifférent ou s'impliquer. Finalement, Rick décide de sacrifier son amour pour Ilsa et aide Laszlo à fuir avec elle, malgré
les conséquences personnelles que cela implique. Il prend pleinement conscience de sa liberté et assume sa responsabilité, ce qui le définit comme un homme
d'action et de principe.
Ce choix incarne la philosophie de Sartre : la liberté n’est pas un privilège confortable, mais une responsabilité lourde, car chaque action que nous prenons ou
refusons de prendre nous engage et construit notre identité.
Exemple : Sophie Scholl et La Rose Blanche
Sophie Scholl, avec son frère Hans et d'autres étudiants de l'université de Munich, faisait partie du groupe de résistance non violent La Rose Blanche, qui
s'opposait au régime nazi. En 1942-1943, ils écrivaient et distribuaient des tracts appelant à la résistance contre Hitler et dénonçant les crimes du régime.
Conscients des risques qu'ils encouraient, ils ont continué à agir en dépit de la surveillance étroite et de la répression brutale du régime.
Selon Sartre, la liberté consiste à assumer ses choix et à en être responsable, même face à des forces oppressives. Sophie Scholl savait pertinemment qu’elle
risquait la prison, voire la mort, pour ses actions, mais elle a choisi de continuer à distribuer les tracts. Ce choix n’était pas déterminé par des circonstances
extérieures, mais par sa conviction morale, une liberté consciente et assumée.
Le 18 février 1943, Sophie et Hans Scholl furent arrêtés après avoir été pris en train de distribuer des tracts à l'université de Munich. Lors de son procès, Sophie
n'a montré aucun regret et a pleinement assumé ses actions, déclarant qu'elle agissait en conscience et en vertu de ce qu'elle pensait être juste. Même face à la
mort, elle a revendiqué sa liberté de penser et d'agir selon ses principes.
En ce sens, Sophie Scholl incarne la liberté existentielle selon Sartre : elle a pris la responsabilité de ses actes, en pleine conscience de leurs conséquences, sans se
réfugier derrière des excuses ou des déterminismes extérieurs. Elle a montré que la liberté est, avant tout, un acte de choix moral, même dans les circonstances les
plus difficiles.
Son exemple montre que, pour Sartre, la véritable liberté ne consiste pas à être libre de contraintes extérieures, mais à assumer pleinement la responsabilité de ses
choix et de ses actions, même face aux menaces les plus graves.
Mais la liberté ne se limite pas un conception « en fait » mais aussi « en droit » c’est pourquoi il faut
aussi examiner son rapport avec les lois et plus généralement l’Etat.
Termes à retenir et utiliser :
Contrainte / Obligation
Nécessaire /contingent
Déterminisme
En fait/en droit
Autonomie
Indépendance
Libre arbitre