FICHE DE LECTURE
L’ INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
OU L’ENJEU DU SIÈCLE
Éric Sadin
(2021), L'échappée poche
avec la contribution de
PRÉSENTATION DE L'ÉDITEUR
C’est l’obsession de l’époque. Entreprises, politiques, chercheurs… ne jurent
que par elle, car elle laisse entrevoir des perspectives économiques
L’INTELLIGENCE DU CŒUR
illimitées ainsi que l’émergence d’un monde partout sécurisé, optimisé et
DANS LE TEXTE
fluidifié. L’objet de cet enivrement, c’est l’intelligence artificielle. Elle génère
pléthore de discours qui occultent sa principale fonction : énoncer la vérité.
Elle se dresse comme une puissance habilitée à expertiser le réel de façon
plus fiable que nous-mêmes. L’intelligence artificielle est appelée à imposer
sa loi, orientant la conduite des affaires humaines. Désormais, une
technologie revêt un « pouvoir injonctif » entraînant l’éradication
progressive des principes juridico-politiques qui nous fondent, soit le libre
exercice de notre faculté de jugement et d’action. Chaque énonciation de
la vérité vise à générer quantité d’actions tout au long de notre quotidien,
faisant émerger une « main invisible automatisée », une « data driven
society », où le moindre phénomène du réel se trouve analysé en vue d’être
monétisé ou orienté à des fins utilitaristes. Il s’avère impératif de s’opposer
à cette offensive antihumaniste et de faire valoir, contre une rationalité
normative promettant la perfection supposée en toute chose, des formes
de rationalité fondées sur la pluralité des êtres et l’incertitude inhérente à la
vie. Tel est l’enjeu politique majeur de notre temps. Ce livre procède à une
anatomie au scalpel de l’intelligence artificielle, de ses caractéristiques, de
ses domaines d’application, des intérêts en jeu, et constitue un appel à
privilégier des modes d’existence fondés sur de tout autres aspirations..
NOTRE LECTURE
Employée pour la première fois en 1955 par le Enfin, ce livre est fondamental dans le sens où il s’érige
mathématicien John McCarthy, l'expression “intelligence en ode à nos imperfections en tant qu’humains. Il
artificielle” est aujourd'hui au centre de tous les débats. constitue une célébration de la diversité des êtres dans
Dans son essai, Éric Sadin remet en cause une un monde où tout devient uniforme et contrôlé. Il met
conception commune de l’intelligence artificielle qu’il en avant notre libre arbitre, voué à disparaître si nous ne
juge erronée. Il estime que l'intelligence remettons pas en question ces avancées
computationnelle - a priori modélisée à l'image de technologiques. Tout au long de la lecture, nous
l’intelligence humaine - n'entretient finalement aucun pouvons constater que l’être humain joue un rôle au
rapport de similitude avec cette dernière. Pour lui, la sein de son propre processus de remplacement par les
technologie intelligente, censée recopier nos capacités machines. Ce livre est une critique construite et
cognitives et notre sensibilité, est aujourd’hui très innovante de notre plus grand défaut : cette troublante
éloignée de notre façon naturelle de penser, ce qui obsession que nous avons à vouloir créer des doubles de
constitue un problème majeur quant au rapport que nous-mêmes. Sadin voit en effet dans l’ambition d’une
nous entretenons avec ces machines dont nous ne reproduction anthropomorphe, le fantasme de créer
pouvons plus nous passer. Au fil des chapitres, Sadin une entité douée de pouvoirs supérieurs.
retrace le parcours de notre évolution vers une société
presque entièrement dirigée par une technologie qui a
envahi tous les aspects de notre vie quotidienne, tant au LES ÉMOTIONS DOMINANTES
niveau personnel que professionnel.
PAR LOVE FOR LIVRES
La force de ce livre profondément humaniste est de
remettre l’humain au centre de notre société tandis qu’il
s’est peu à peu laissé remplacer par la robotique et par
les nouvelles technologies. Sadin interroge l’évolution
des progrès technologiques depuis le début de la
révolution industrielle. Selon lui, ces avancées ont
souvent été réalisées en dépit de l’éthique qu’il définit
comme le respect inconditionnel de l’intégrité et de la
dignité humaines.
Cette course au progrès aurait progressivement conduit
l’Homme à renoncer à sa véritable nature en le
détournant des éléments qui font de lui un être sensible,
pensant et libre, au profit de machines insensibles et
hyper productives. Sadin montre comment ces outils
orientent l’action humaine par leur pouvoir
d’infléchissement des comportements. Nous avons peur
de la difficulté et de la prise de risques, ce qui nous
pousse à vouloir maîtriser intégralement le cours des
choses, et donc à nous servir massivement de
l’intelligence artificielle au lieu de recourir à nos
capacités humaines.
LES 3 IDÉES CLÉS POUR VOTRE
ENTREPRISE
La prise de risque et les erreurs font partie intégrante
01 du travail humain
Tout rassemblement de compétences requiert un système d’organisation qui, la
plupart du temps, se voudrait de la plus grande rigueur possible, mais dont les
caractéristiques varient au gré des secteurs d’activités, de chaque entité, de la
personnalité des individus, de leurs dirigeants qui décident en général de la
structuration d’ensemble. Mais nous avons beau tenter de rechercher le meilleur
ordonnancement possible, de nous efforcer de mettre en avant des savoir-faire,
d’avoir une vision stratégique, le doute demeure, tout comme l’erreur (minime ou plus
importante) qui peut survenir à tout moment. Il apparaît nécessaire d’accepter cette
incertitude - dans la mesure du possible - et d’ essayer de ne pas succomber à l’appel
des technologies minimisant ces erreurs : elles sont humaines.
02
L’importance de l’échange entre les membres des
équipes et la favorisation de ces échanges
Aujourd'hui, des opérations automatisées se substituent au contact et à l’action
menée en commun en provoquant la disparition progressive de l’échange, de la
relation entre les personnes et par conséquent de l’accord, du désaccord, du conflit et
de l’amitié. Il est donc essentiel de faire valoir la pluralité et le partage afin de lutter
contre un monde où tout revêt une valeur utilitaire. Les entreprises devraient faire
sentir aux membres de leurs équipes qu’ils ne sont pas les seuls rouages d’une
grande machine mais que leur rôle et leur implication au sein de la société possèdent
une véritable valeur. C’est en favorisant les échanges et le partage de savoirs au sein
d’une équipe, d’une entreprise, d’une association, etc., que l’être humain est valorisé
et que ses compétences sont mises en avant.
03 Le travail doit être source de bien-être
Comme le souligne Éric Sadin, le travail n’a pas à être une malédiction. Au contraire,
la réalisation de certaines tâches peut nous permettre de révéler nos capacités,
d’acquérir des savoir-faire, de développer notre sens critique et de parfaire nos
qualités. Le travail peut être une source de motivation lorsqu’il est réalisé dans de
bonnes conditions et lorsqu’il valorise les individus. Il demeure un élément que les
machines et autres intelligences artificielles ne sont pas parvenues à dérober à
l’humain : sa créativité. Or, la sensibilité humaine et l’imagination sont les véritables
clés de l’innovation.
EN QUOI CE LIVRE PEUT-IL APPROFONDIR LA
RÉFLEXION D’UN.E DIRIGEANT.E FACE AUX DÉFIS
DU 21E SIÈCLE ?
Le livre offre au lecteur une très bonne analyse des
processus qui ont mené à l'état actuel des choses.
Sadin remonte le temps jusqu’à la première
révolution industrielle et parfois même jusqu’à des
évènements plus anciens pour construire ses
arguments et les documenter. L’intelligence “Nous n’aurons plus d’autre
artificielle ou l’enjeu du siècle peut être utilisé existence que celle de pièces
comme un outil contre la déshumanisation des mécaniques ou de matériaux
entreprises et constitue un support qui permet la nécessaires à la machine : en
compréhension du contexte actuel. Les tant qu’être humain, nous
technologies intelligentes sont les héritières d’un
serons alors liquidés.”
processus mis en place il y a près de deux cent ans.
Elles ont tendance à traiter les êtres humains
comme des variables en les impliquant dans des
configurations qui génèrent des taux et des profits.
Cet ouvrage propose une formidable vue
d’ensemble autour de ce sujet.
Il faut repenser notre façon d’appréhender la
question sociale. En effet, elle ne doit plus être “Puisque le réel
pensée au seul prisme du gain, de l’acquisition disparaît, c’est alors
d’avantages, de salaires équilibrés ou de conditions notre besoin compulsif
de travail décentes, mais elle doit constituer, selon la de nous illusionner à son
formule de Sadin, une “revendication légitime de sujet, de nous raconter
bénéficier de la plus large marge d’expression de ses diverses circonstances
capacités dans l'exercice des tâches”. Comme nous des fictions à son propos
qui perd sa substance.”
l’avons précédemment souligné, la valorisation du
travail et de sa compatibilité avec la notion de bien-
être sont l’une des grandes forces de cet ouvrage.
Travail et bien-être sont souvent conçus comme des
concepts antinomiques tandis que des relations
équilibrées et bienveillantes au sein des équipes de
travail peuvent générer un véritable
épanouissement. Il faut pour cela expérimenter de
nouvelles façons d’enseigner et de travailler en se
focalisant sur l’appétit du savoir, le goût de la lecture
(facteur de réduction du stress), le développement
de la créativité en entreprise et la valorisation de
diverses tâches manuelles. “La machine, de même que
l’organisme vivant, peut être
Enfin, il faut défendre l’humanisme, celui qui considérée comme un dispositif qui
aujourd’hui est plus que jamais menacé par semble, localement et
l’intelligence artificielle. Il ne s’agit pas de penser un temporairement, résister à la tendance
humanisme orgueilleux qui cherche à augmenter générale de l’accroissement de
voire surpasser l’être humain - car tel semble être l’entropie. Par sa capacité à prendre
l’objectif premier de la technologie invasive des décisions, elle peut produire autour
aujourd’hui -, mais plutôt un humanisme vraiment d’elle une zone d’organisation dans un
tourné vers l’être humain, qui le prend en compte et monde dont la tendance générale est
l’accepte tel qu’il est, qui respecte les droits et la de se désorganiser.”
dignité de chacun en faisant l’apologie de la
différence et de la singularité. L’uniformité étouffe la
créativité alors que nous devrions l'exercer sans
restriction car elle est source d’échanges et rend
l’existence agréable. Il est nécessaire de laisser la
parole aux équipes et de les écouter, car une
ouverture aux suggestions peut engendrer la
création de projets innovants et surprenants qui
méritent d’être développés et peuvent faire évoluer
une entreprise.
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