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Aberkan, Tijani
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ABERKAN, Tijani. L’exercice délicat du sous-titrage : de nombreuses difficultés, mais des solutions
théoriques et pratiques Illustration par une large sélection de films de Pedro Almodóvar. Master, 2012.
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TIJANI ABERKAN
Directeur de mémoire :
Monsieur Jean-Paul MISSIRE
Jurés :
Madame Mercedes NEAL-BRAVO
Monsieur Marco SABBATINI
Université de Genève
Juin 2012
Remerciements
Je souhaite tout d’abord remercier M. Missire, mon directeur de mon mémoire, pour son
intérêt pour le sujet, sa patience et ses précieux conseils.
Je remercie également Mme Neal-Bravo et M. Sabbatini qui ont accepté d’être les jurés de ce
mémoire et de me faire part de leurs commentaires.
Je tiens aussi à remercier tout particulièrement Mme Gaëlle Rousset, traductrice indépendante
et spécialiste du sous-titrage, qui a bien voulu répondre à mes questions.
Je remercie également M. Diaz-Cintas, expert reconnu de la traduction audiovisuelle, qui a
gentiment accepté de me fournir quelques renseignements au début de mes recherches.
Merci à Lucile Davier, assistante de l’unité de français de la FTI, qui m’avait reçu et donné
des conseils qui se sont avérés très utiles alors que ma réflexion n’en était qu’à ses premiers
balbutiements.
J’aimerais enfin remercier ma famille et mes proches qui m’ont apporté leur soutien pendant
ces longs mois de travail.
1
Avant-propos
Nous aimerions tout d'abord préciser que notre travail traite uniquement du sous-titrage le
plus couramment utilisé au cinéma, à savoir le sous-titrage interlinguistique monolingue.
Notre réflexion ne tiendra compte ni des sous-titres intralinguistiques (passage de l'oral à
l'écrit sans changer de langue) et ni des sous-titres bilingues (présence simultanée à l'écran de
sous-titres en deux langues).
Nous n'aborderons pas non plus le sous-titrage pour malentendants, le sous-titrage de
documentaires, le sous-titrage en direct, etc.
Notre travail ne portera pas non plus sur d’autres procédés audiovisuels tels le doublage, le
commentaire ou le voice-over*.
Par ailleurs, le genre masculin pour le terme « sous-titreur » est employé comme genre neutre.
* les dialogues originaux sont conservés, mais couverts par d'autres dialogues en langue cible
2
Introduction
En 1993, Pedro Almodóvar reçoit le César du meilleur film étranger pour le film Talons
aiguilles. Il s’agit du premier prix prestigieux que le cinéaste espagnol obtient à l’étranger.
D’autres suivront : notamment le Prix de la mise en scène et le Prix du scénario du Festival de
Cannes respectivement en 1999 pour Tout sur ma mère et en 2006 pour Volver, mais aussi et
surtout l’Oscar du meilleur film étranger en 2000 pour, de nouveau, Tout sur ma mère.
Les professionnels du cinéma ayant participé au vote à l’issue duquel ces récompenses ont été
attribuées n’étaient pas, pour la grande majorité d’entre eux, hispanophones. Ils ont donc
visionné les films dans leur version originale sous-titrée, comme il est coutume de le faire
dans ces cas-là.
Il semble donc que le sous-titrage ait contribué – ou tout du moins n’ait pas empêché – le
succès des œuvres de Pedro Almodóvar à l’étranger, en particulier en France et aux Etats-
Unis.
Nous pourrions élargir ce constat à toutes les œuvres cinématographiques qui reçoivent un
prix dans des pays où la langue parlée n’est pas celle utilisée dans le film.
1
MARLEAU Lucien, « Les sous-titres... un mal nécessaire », in Meta, vol. 27, n°3, 1982, p. 276
3
De cette gêne physique naît une certaine frustration psychologique : le spectateur a
l’impression de ne pas apprécier le film à sa juste valeur2.
Il nous a donc tout d’abord paru nécessaire de nous attarder sur ce qu’était vraiment le sous-
titrage. Nous nous sommes ainsi efforcés d’en donner une définition complète et précise,
avons retracé l’historique de cette discipline et étudié les différentes phases de son processus.
Nous avons également voulu mettre l’accent sur les nombreuses contraintes qui en font un
exercice particulièrement délicat.
Après avoir cerné les caractéristiques singulières de notre objet d’étude, nous nous sommes
attachés, dans notre deuxième partie, à relever les principales difficultés auxquelles était
confronté le sous-titreur au cours de son travail. Nous avons ainsi répertorié les problèmes
posés par le nécessité de concision, ceux liés au passage de l’oral à l’écrit, ceux de la
traduction des références culturelles et ceux posés par les situations humoristiques.
Dans la troisième et dernière partie de notre travail, nous avons voulu dégager des stratégies
ou procédés ponctuels permettant de résoudre ces problèmes. Nous nous sommes appuyés
pour cela sur les réflexions de traductologues, sur les analyses d’experts du sous-titrage et sur
certaines solutions trouvées par les praticiens.
2
Ibid.
4
Afin d’illustrer notre étude, nous avons choisi d’analyser des films réalisés par Pedro
Almodóvar. L’œuvre du cinéaste espagnol présente en effet l’avantage d’être prolifique et de
renfermer un large éventail de situations particulièrement intéressantes pour notre travail.
Nous avons ainsi visionné avec attention quatorze films de langue espagnole sous-titrés en
français.
5
Première partie :
I. Définition
Le sous-titre étant le résultat du sous-titrage, les deux termes sont inextricablement liés et la
définition de l'un nous mène naturellement à la définition de l'autre.
La définition du mot « sous-titre » énoncée par la plupart des dictionnaires généralistes est la
suivante : « traduction condensée du dialogue d'un film, en bas de l'image3 ».
Quatre éléments dans cette définition méritent notre attention.
Tout d'abord, le sous-titre est une « traduction ». Nous comprenons ici qu'il y a passage d'une
langue originale (ou langue source) à une langue cible.
L'élément suivant nous précise qu'il s'agit d'une forme de traduction particulière : « une
traduction condensée ». Il n'y a donc pas seulement transfert d'une langue à une autre, mais
aussi un effort de résumé des informations contenues dans la version originale.
La définition nous indique ensuite l'objet sur lequel porte cet exercice : « le dialogue du
film ». Si l'on s'en tient à la signification stricte du terme dialogue, le sous-titrage a donc pour
seul objet le « texte parlé et échangé par les acteurs »4.
Le dernier élément apporte une précision quant au positionnement des sous-titres sur l'écran.
Ils se situent en effet « au bas de l'image ».
C'est sur la nécessité de condensation qu'insiste Xosé Castro Roig, spécialiste espagnol et
praticien de la traduction audiovisuelle. Il inclut ainsi dans sa définition les limites techniques
qui doivent être respectées dans l'exercice du sous-titrage :
Ces explications nous permettent de nous faire une idée générale de ce qu'est un sous-titre : il
s'agirait d'une traduction, sous forme écrite et de manière condensée, des dialogues d'un film
projeté en langue étrangère.
Après visionnage de nombreux films sous-titrés, nous avons constaté que ces définitions
pouvaient néanmoins faire l'objet de plusieurs observations critiques.
6 Ibid.
7 Xosé Castro Roig, « Introducción a la subtitulación de películas », 50.° Congreso anual de la ATA, Nueva
York, 28 de octubre del 2009
7
La notion de condensation peut, elle aussi, faire l’objet d’une observation. Le résumé des
répliques des personnages est effectivement souvent inévitable pour des raisons d'ordre
technique sur lesquelles nous reviendrons. Qualifier le sous-titrage de « traduction
condensée » peut toutefois prêter à discussion. La condensation est en effet une conséquence
des contraintes techniques inhérentes au sous-titrage, mais n'en constitue pas une règle
obligatoire. Si le débit de paroles d'un personnage le permet (ce qui est rarement le cas), il
n'est pas interdit de fournir une traduction complète de ses répliques.
Jorge Diaz-Cintas présente une définition qui n'est pas sujette à ces remarques. Sa définition,
la plus complète, est celle que nous retiendrons:
Le premier avantage que présente cette définition est celui de ne pas trancher entre les termes
« traduction » et « adaptation » qui prêtent tous deux à discussion. L'auteur préfère en effet
employer l'expression plus générique de « pratique linguistique ».
De plus la définition de J. Diaz-Cintas indique bien que ce ne sont pas seulement les
8 Yves Gambier, « La traduction audiovisuelle : un genre en expansion » in Meta : journal des traducteurs /
Meta: Translators' Journal, Volume 49, numéro 1, avril 2004, p. 5
9 Jorge Diaz-Cintas, La traducción audiovisual: el subtitulado, Salamanca: Almar, 2000, p.23
8
dialogues qui sont traduits par les sous-titres, mais aussi d'autres éléments (« éléments
discursifs ») en langue originale qui ont leur importance pour la compréhension du film par le
spectateur.
Enfin, il est précisé dans cette définition que les sous-titres « s'attachent à restituer» les
dialogues et les éléments discursifs du film. La difficulté de l'exercice de sous-titrage est sous-
entendu dans cette formulation ; le sous-titreur s'efforce de transmettre du mieux qu'il le peut
les informations du film, mais cette opération n'est pas évidente. La nécessaire condensation,
ainsi que d'autres paramètres que nous étudierons, participe à la difficulté de la tâche proposée
au sous-titreur.
9
II. Historique et évolution
Depuis son apparition (à la toute fin des années 1920) à nos jours, le sous-titrage a connu de
nombreuses évolutions en raison notamment d’avancées techniques et d'une amélioration des
méthodes de travail.
Nous essaierons de voir dans cette partie comment est né le sous-titrage et quels ont été les
principaux progrès dont il a bénéficié.
A- Naissance du sous-titrage
Appelés aussi « cartons », les intertitres étaient utilisés pendant la période du cinéma muet
allant de la fin du XIXe siècle aux années 1920.
Contrairement aux sous-titres qui se « greffent » à l'image tout au long du film, les intertitres
occupaient la totalité de l'écran et interrompaient le déroulement du film pour donner des
indications au spectateur. S'ils étaient parfois utilisés pour retranscrire certains bouts de
dialogues importants, ils remplissaient avant tout une fonction narrative en situant l'action
dans l'espace et dans le temps.
Les considérant comme des éléments « anticinématographiques »10 , de nombreux réalisateurs
s'efforçaient de les utiliser le moins possible.
Leur traduction posait moins de problèmes que le sous-titrage car elle n'était pas sujette aux
diverses contraintes d'espace, de durée, et de relation directe à l'image. Les intertitres
originaux étaient simplement supprimés et remplacés par des intertitres en langue cible.
La fin des années 1920 correspond à une période de transition entre le cinéma muet et les
premiers films parlants. Les films Don Juan et The Jazz Singer, présentés par la firme Warner
respectivement en 1926 et 1927, furent ainsi les premiers dans lesquels les spectateurs purent
entendre une musique puis les voix des acteurs.
10 Ibid. p. 55
10
Avec l'arrivée du cinéma parlant, se posa alors la question de la compréhension des dialogues
par les spectateurs qui ne connaissent pas la langue originale du film.
Sorti en 1927 aux États-Unis, The Jazz Singer d'Alan Crosland fut, à l'occasion de sa sortie
en France en 192911 , le premier film sous-titré.
Le développement du cinéma parlant, aux États-Unis en particulier, fut accompagné par celui
du sous-titrage. En effet, les nombreux films parlants américains devaient alors passer par
l'étape du sous-titrage avant d'être projetés en Europe.
Cependant, il fut rapidement reproché aux sous-titres de rendre le cinéma, art populaire par
excellence à l'époque, moins ludique car ils obligeaient les spectateurs, dont un certain
nombre était analphabète, à un important effort de lecture12.
C'est ainsi que le doublage fit son apparition peu après, au cours des années 1930.
L'idée du sous-titrage constitua à l’époque un défi nouveau pour les techniciens du cinéma à
qui il fut demandé d'intégrer des éléments textuels à l'image.
B- Évolution technique
Le contretypage
Le premier procédé utilisé, dès les premières heures du sous-titrage, fut celui du contretypage.
J. F. Cornu nous en décrit la technique :
Il consiste à superposer, par contact photographique, les images successives de chacun des
sous-titres avec celles du film ou, plus précisément, avec les photogrammes individuels qui composent
l'ensemble d'un film.13
11 Pilar Orero, « Le format des sous-titres : les mille et une possibilités » in La traduction audiovisuelle :
Approche interdisciplinaire du sous-titrage de J.-M. Lavaur et A. Serban, Bruxelles, De Boeck, 2008, p. 56
12 J. Diaz-Cintas, op. cit., p. 61-62
13 J.F. Cornu, « Pratique du sous-titrage en France des années 1930 à nos jours » in Lavaur/Serban, La
traduction audiovisuelle : une approche interdisciplinaire, Bruxelles, De Boeck, 2008, p. 10
11
netteté qui poussèrent les techniciens à développer d’autres procédés.
Le sous-titrage chimique
Cette technique, qui fit son apparition au début des années 1930, se veut plus élaborée que la
première.
Il s'agit, lors de cette opération, de recouvrir la pellicule du film d'une couche de paraffine sur
laquelle seront frappés les caractères des sous-titres. La couche de paraffine est alors enlevée
là ou chaque caractère a été inscrit. La pellicule est ensuite plongée dans plusieurs bains
d'acides, mais reste protégée par la couche de paraffine, sauf aux emplacements des sous-
titres qui sont, eux, rongés par l'acide. Les sous-titres sont ainsi inscrits sur la pellicule et
peuvent être lus lors de la projection à l’écran.
Si ce procédé est plus difficile à mettre en œuvre, il assure cependant une meilleure qualité de
lisibilité des sous-titres.
L'impression au laser
C'est en 1988 que les premiers films sous-titrés au laser sont projetés dans les salles de
cinéma14. Cette technique permet de graver les sous-titres sur la pellicule du film au moyen
d'un rayon laser très fin. Offrant un meilleur confort de lecture et une plus grande discrétion,
elle est pratiquement la seule à être utilisée de nos jours.
Deux étapes ont progressivement été inclues dans le processus de sous-titrage : le repérage,
14 Ibid., p. 13
12
dans les années 1950, et la simulation, au cours des années 1980.
Le repérage
Des débuts du sous-titrage à la fin des années 1950, la traduction des dialogues est réalisée
sans opération préalable de repérage. C'est à dire que le traducteur-adaptateur ne connaît pas
le temps d'apparition à l'écran de chaque sous-titre et n'est tenu à aucune limite de longueur. Il
s'ensuit de nombreux défauts de synchronisme dans les films sous-titrés de l’époque.
Les premiers repérages sont réalisés dans les années 1956-195715 et les professionnels du
sous-titrage se rendront vite compte de l'importance de cette opération en tant qu'étape
préalable à la traduction.
La simulation
Cette étape, rendue possible par les avancées informatiques des années 1980, permet de
simuler une projection du film sous-titré.
Auparavant, les professionnels du sous-titrage ne découvraient le résultat final de leur travail
que lors de la projection officielle du film, en même temps que le public.
Grâce à cette opération durant laquelle un programme informatique permet d'insérer les sous-
titres sur une copie du film, il est possible d'effectuer les dernières corrections techniques et
linguistiques avant la phase finale d'impression.
Ces différentes évolutions ont permis de mettre en évidence différentes phases qui ont
chacune leur raison d’être et composent le délicat processus du sous-titrage.
15 Ibid., p. 12
13
III. Un processus en plusieurs étapes
Afin que les spectateurs puissent profiter d'un film en version originale, plusieurs tâches
aboutissant à l'élaboration des sous-titres doivent être menées à bien dans un certain ordre.
Elles font intervenir plusieurs professionnels et nécessitent des qualifications d'ordres
linguistique et technique.
J. Diaz-Cintas relève seize étapes16 allant de la commande faite par le client à la projection du
film à l'écran. L'auteur espagnol précise cependant que la plupart de ces étapes ne sont pas
respectées dans la pratique.
Les principales étapes par lesquelles passent véritablement les professionnels du sous-titrage,
résumées notamment par Xosé Castro Roig17, sont celles du repérage, de la traduction, de
l'adaptation, de la simulation et enfin de l'impression.
Le repérage
Une copie du film et la retranscription des dialogues en main, cette première phase consiste
principalement à déterminer la longueur de chaque sous-titre en fonction de la vitesse
d'énonciation de la réplique qui lui correspond. Le sous-titre doit en effet pouvoir être lu par
le spectateur en même temps que la phrase à laquelle il se rapporte est prononcée par l'acteur
ou l'actrice.
Il arrive que le repérage soit réalisé par le client du sous-titreur et figure déjà sur le document
où sont retranscrits les dialogues (« liste de dialogues »). Cette liste de dialogues sur laquelle
est déjà précisée la longueur de chaque sous-titre est appelée « spotting list ».
Comme le fait remarquer J. F. Cornu, cette phase de repérage constitue « la pierre angulaire
du sous-titrage »18 tant elle est indispensable à la conformité et au synchronisme des sous-
titres vis-à-vis des dialogues.
La traduction
Cette phase de traduction ne débute qu'une fois le travail de repérage réalisé et, de préférence,
si les tâches de repérage et de traduction sont toutes deux menées par la même personne. Si le
traducteur n'a pas lui-même réalisé l'opération du repérage, il doit passer par une étape
préalable de visionnage. Sans cette phase de visionnage, il est en effet difficile de s'imprégner
de l'atmosphère du film et donc de traduire correctement les dialogues.
Le travail de traduction consiste ensuite à traduire l'ensemble des répliques figurant sur la liste
de dialogues. Le traducteur ne doit pas tenir compte pour l'instant des limites de longueur
pour chaque sous-titre, ni de la relation à l'image, etc. Il doit se contenter de traduire la liste
de dialogues comme il le ferait pour tout autre texte.
Lorsqu'à chaque réplique est associée sa traduction, le traducteur peut alors passer à la phase
suivante : l'adaptation.
L'adaptation
C'est lors de cette étape que la traduction brute de la liste de dialogues va être transformée en
sous-titres d'un film. Le sous-titreur (ou adaptateur) devra alors veiller à ce que chaque sous-
titre respecte la limite d'espace déterminée lors de la phase de repérage. Il devra ainsi
modifier, la plupart de temps, la traduction obtenue lors de l'étape précédente afin de « faire
concorder les sous-titres avec le dialogue parlé [du film], dans l'espace et le temps
disponibles »19.
Pour mener à bien cette tâche, l'adaptateur devra faire preuve d'inventivité, se servira de
l'image en tenant compte notamment du jeu des acteurs, omettre certains détails, etc.
Il arrive que cette phase d'adaptation ne soit pas réalisée par le traducteur, mais par un autre
Nous en sommes maintenant arrivés au moment où chaque réplique apparaissant sur la liste
de dialogues est associée à un sous-titre respectant les contraintes d'espace et de temps. Reste
alors à vérifier ces sous-titres en les faisant défiler à l'écran en même temps que le film.
La simulation
Lors de cette étape, les sous-titres, obtenus jusqu'alors et enregistrés sur un fichier
informatique, sont diffusés en même temps que le film sur un moniteur. Le traducteur, un
technicien et un responsable du client assistent généralement à cette vérification.
Cette sorte de répétition générale permet de procéder aux derniers ajustements :
raccourcissement d'un sous-titre, allongement d'un autre, modification d'un terme, etc.
Le processus de sous-titrage arrive alors presque à son terme, seule une dernière opération,
purement technique, doit encore être accomplie.
L'impression
Cette ultime étape est celle durant laquelle les sous-titres, dans leur version finale, sont
imprimés sur la pellicule du film. De nos jours, cette impression se fait presque exclusivement
au laser.
Cette opération est irréversible et met fin au processus de sous-titrage. Le film sous-titré est
alors prêt pour sa projection à l’écran.
16
IV. Les contraintes
Les contraintes propres au sous-titrage sont nombreuses : elles sont pour la plupart d’ordre
technique ou professionnel.
Cette contrainte est liée d'une part aux limites physiques que constituent les dimensions de
l'écran et, d'autre part, à la nécessité de ne pas masquer excessivement l'image.
Il est généralement admis qu'un sous-titre doit être composé de deux lignes au maximum.
Cette contrainte d’espace exclut bien évidemment l'utilisation de notes de traducteur ou autres
commentaires auxquels il est parfois fait recours dans d'autres formes de traduction.
L'être humain perçoit plus rapidement un message émis oralement qu'il ne peut lire un texte.
C'est afin de respecter ce principe évident que les sous-titres sont limités à un certain nombre
de caractères.
Ainsi, une fois une vitesse de lecture moyenne déterminée, il est possible d'établir la longueur
d'un sous-titre en fonction du temps d'énonciation de la réplique qui lui correspond.
Il est important de préciser ici que les caractères ne correspondent pas seulement aux lettres,
mais aussi aux espaces et aux signes de ponctuation (point, virgule, apostrophe, point
d'interrogation, etc.)
Dans le milieu du sous-titrage, on évoque souvent la « règle des six secondes » selon laquelle
un spectateur moyen aurait besoin de six secondes pour lire deux lignes complètes à l'écran.
Si cette règle n'est pas encore complétement caduque, les spécialistes s'accordent de plus en
plus sur un temps de lecture moyen de cinq (voire de quatre) secondes pour ces deux lignes.
17
Si J. Diaz-Cintas estime qu'une ligne peut compter jusqu'à 40 caractères20, D. Becquemont
limite, lui, la longueur d'une ligne à 32 caractères21. Partant de l'idée qu'un spectateur moyen
nécessite une seconde pour lire 12 caractères, il fixe la longueur maximale d'un sous-titre, les
deux lignes comprises, à une soixantaine de caractères.
Un sous-titre ne doit pas être trop long, mais il ne doit pas non plus être trop court. Ainsi,
comme l'écrit L. Marleau, « Un sous-titre doit être le plus long possible, aussi long que le
permettent les données du repérage »22.
En effet, si un sous-titre est trop court, il risque d'être relu et de provoquer une certaine
confusion chez le spectateur. Une conséquence de cette règle est qu'un sous-titre de quelques
lettres seulement (2, 3) n'a que rarement une raison d'être. Le sous-titreur préfèrera l'intégrer
au sous-titre précédent ou suivant.
Pour la suite de nos observations, il est important de retenir que l'opération de sous-titrage
demande un important effort de précision, souvent au caractère près.
Daniel Becquemont ajoute ainsi : « Innombrables sont les traductions heureuses, les
trouvailles, les bonheurs d'expression auxquels le traducteur-adaptateur devra renoncer s'ils
dépassent le nombre autorisé de caractères »23.
Pour les exemples pratiques que nous allons analyser dans ce travail, nous ferons en sorte que
les améliorations éventuelles que nous proposerons ne dépassent pas le nombre de caractères
du sous-titre original.
L'une des règles d'or du sous-titrage est la synchronisation entre les sous-titres et les
changements de plans. Un plan correspond à l'ensemble des images qui résultent d'une même
prise de vue réalisée sans interruption ou coupure technique. Un sous-titre ne doit jamais
rester à l'écran sur deux plans qui se suivent afin de ne pas provoquer un « effet de
chevauchement ». Cet effet désoriente le spectateur qui va naturellement lire deux fois le
Comme le précise J. Diaz-Cintas, il est important d'observer une légère pause entre deux
sous-titres25. Si cette pause ne doit pas dépasser une seconde, elle doit néanmoins être
suffisamment marquée pour que le spectateur comprenne que le sous-titre précédent est
terminé et se prépare à lire le suivant.
Il ne s'agit pas ici de règles à proprement parler, mais d'un ensemble de dispositions rendues
courantes par la pratique et auxquelles les spectateurs se sont habitués. Sur demande du client,
le traducteur peut être amené à en contourner certaines, mais doit généralement les respecter.
Il faut veiller à ne pas séparer les unités syntaxiques d'une ligne à l'autre. On ne doit donc pas
Il faut éviter une symétrie parfaite entre les deux lignes du sous-titre : l'une doit être plus
longue que l'autre, en général c'est le cas de la deuxième ligne.
Les majuscules
Les majuscules sont très peu utilisés dans le sous-titrage car ce qu'elles sont censées exprimer
(cris, colère, etc.) l'est déjà par les acteurs. Elles sont généralement réservées pour la
traduction de pancartes, écriteaux, messages sur un ordinateur, etc., ainsi que pour traduire le
titre et les intertitres du film.
L'italique
L'emploi de l'italique est, lui, plus fréquent et intervient lorsqu'il s'agit de traduire tout
message qui n'est pas directement prononcé par un personnage : voix provenant de la
télévision ou de la radio, chansons, pensées d'un personnage, passage d'une lettre, voix-off,
etc. Il est également fait appel à l'italique pour traduire des répliques émises dans une autre
langue que celle employée majoritairement dans le film.
Les abréviations
Pour répondre à l'obligation de condensation, il est parfois fait recours aux abréviations de
type « Mme » pour « Madame ». Ces abréviations doivent toutefois être utilisées avec une
grande prudence tant elles peuvent désorienter le spectateur s'il ne les connaît pas. Seules les
abréviations les plus courantes et les moins sujettes à confusion peuvent donc être employées.
20
Les guillemets
Les guillemets français (« ... ») sont généralement délaissés au profit de ceux anglais ("...")
qui prennent moins de place à l'écran.
Les points de suspension, en début ou fin de phrase, sont à éviter dans la plupart des cas. Ils
peuvent exceptionnellement être utilisés en début de phrase lorsque un silence
particulièrement long précède la réplique et, en fin de phrase, pour marquer une ellipse.
Les chiffres
Les chiffres de 0 à 9 s'écrivent en toutes lettres. Les nombres à deux chiffres ou plus peuvent,
eux, être retranscrits en chiffres. Il faut éviter cependant de commencer un sous-titre par un
nombre écrit en chiffres.
Tous les éléments écrits du film qui ont la même orthographe et le même sens en français, un
panneau indiquant « Madrid » par exemple, n'ont pas besoin d'être sous-titrés. Il en est de
même pour les répliques brèves ayant pratiquement la même prononciation et la même
signification en français (par exemple : « no ») ou ne comprenant qu'un nom de personnage
(« Juan »).
B/ Contraintes professionnelles
Les traducteurs pratiquant le sous-titrage doivent souvent s'adapter à des conditions de travail
difficiles qui ont un effet indéniable sur la qualité des sous-titres obtenus. Ces contraintes sont
évoquées aussi bien par les espagnols J. Diaz-Cintas28 et X. Castro Roig29 que par Gaëlle
Pour réaliser son travail dans les meilleures conditions, le traducteur devrait recevoir, en plus
d'une copie du film, une liste des dialogues comprenant la retranscription de l'ensemble des
répliques, un glossaire des termes difficiles (termes techniques, argot, régionalisme, etc.),
ainsi qu'un manuel précisant les normes orthotypographiques que le client souhaite voir
respecter30.
Il n'en est malheureusement pas ainsi dans la pratique.
En effet, il est rare que les traducteurs bénéficient des deux derniers éléments cités. Le travail
se fait souvent avec une copie du film et la liste des dialogues. Il arrive également que le
traducteur soit en possession d'une copie de film uniquement et doive en retranscrire lui-
même l'ensemble des répliques31.
Le fait de ne pas bénéficier de ces outils précieux limite la qualité du travail du traducteur et
lui fait perdre du temps alors que les délais dont il dispose sont déjà très courts.
Si le délai généralement accordé au sous-titrage d'un film, toutes étapes confondues, est
d'environ deux semaines, G. Rousset nous fait remarquer que ces délais s'amenuisent
progressivement. Les traducteurs se voient ainsi soumis à un « rythme accéléré et
frénétique »32 qui a bien évidemment des conséquences négatives sur la qualité des sous-
titres.
La situation idéale serait celle où le traducteur est maître des étapes de repérage, traduction,
adaptation, simulation et relecture finale.
Ce n'est malheureusement pas toujours le cas dans la pratique.
Il arrive souvent que la liste de dialogues reçue par le traducteur contienne déjà les marques
d'un repérage réalisé par la société responsable de la transcription des dialogues ou par le
client lui-même.
Il arrive aussi que, par manque de temps, le client fasse appel à plusieurs traducteurs pour
traduire et adapter chacun des passages différents du film, entrainant inévitablement un
manque d'homogénéité de style des sous-titres.
Enfin, bien que le traducteur participe, dans la plupart des cas, aux phases de simulation et de
relecture finale, c'est le client qui a souvent le dernier mot concernant le choix d'un terme, la
tournure d'une phrase, etc.
Excepté le cas de certains pays du nord de l'Europe (Pays-Bas, Finlande, Suède, etc.) où des
chaines de télévision et des studios de sous-titrage emploient des traducteurs comme salariés
permanents, les traducteurs spécialisés dans le sous-titrage exercent leur activité en tant que
traducteurs indépendants.
Le constat fait par J. Diaz-Cintas sur la faible rémunération des sous-titreurs n'est pas propre à
l'Espagne puisque Gaëlle Rousset nous parle, elle aussi, d'une « dégringolade alarmante des
tarifs »33 qui, ajoutée à d'autres contrariétés du métier, la rend « assez pessimiste quant à
l'avenir de cette profession »34.
Les faibles revenus tirés de l'activité du sous-titrage amènent certains spécialistes à se tourner
vers d'autres genres de traduction et dissuadent souvent les plus jeunes de se lancer dans une
telle carrière. Cette situation a bien évidemment une incidence sur la qualité des sous-titres
proposés aux spectateurs.
Bien qu'au cours de ces dernières années, certaines écoles aient peu à peu commencé à
proposer des formations en traduction audiovisuelle, ces cursus restent néanmoins peu
nombreux, du moins en Europe35. Nous constatons ainsi que parmi les universités retenues
par la Direction générale de la traduction de la Commission européenne dans le cadre du
réseau EMT (master européen en traduction), moins de la moitié présente une filière, une
spécialité ou un cours d'initiation à la traduction audiovisuelle.36
Or un apprentissage sur le tas de cette forme de traduction très particulière ne participe pas à
l'amélioration de la qualité des sous-titres.
Nous constatons donc que le sous-titrage est une pratique linguistique caractérisée par de
nombreuses spécificités qui la distinguent de l’exercice traditionnel de traduction.
25
Deuxième partie :
Nous avons pu constater dans la première partie de notre travail que le sous-titrage était un
exercice comprenant de nombreuses contraintes.
Ces contraintes créent des difficultés propres au sous-titrage ou rendent encore plus difficile la
résolution des problèmes que pose généralement la traduction.
Nous avons choisi d’illustrer ces difficultés par des extraits tirés de films du célèbre cinéaste
espagnol Pedro Almodóvar.
Nous avons ainsi visionné quatorze films sortis à intervalle régulier au cours d’une période
d’une trentaine d’années :
- Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón (Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier),
1980
- Entre tinieblas (Dans les ténèbres), 1983
- ¿Qué he hecho yo para merecer esto? (Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?), 1984
- Matador (Matador), 1985
- La ley del deseo (La loi du désir), 1986
- Mujeres al borde de un ataque de nervios (Femmes au bord de la crise de nerfs), 1988
- ¡Átame! (Attache-moi), 1989
- Tacones lejanos (Talons aiguilles), 1991
- Carne trémula (En chair et en os), 1997
- Todo sobre mi madre (Tout sur ma mère), 1999
- Hable con ella (Parle avec elle), 2002
- La mala educación (La mauvaise éducation), 2004
- Volver (Volver), 2006
- Abrazos rotos (Étreintes brisées), 2009.
Notre objectif premier est non de procéder à une évaluation qualitative des sous-titres, mais
d’utiliser ces extraits pour expliquer les défis que le sous-titreur doit relever.
26
L’analyse de ces films et de leurs sous-titres respectifs nous ont ainsi permis de dégager
quatre principaux types de problèmes : ceux liés à la nécessité de concision, ceux dus au
passage de l’oral à l’écrit, ceux des références culturelles et, enfin, ceux en relation avec
l’humour.
27
I- Problèmes liés à la nécessité de concision
L’une des difficultés majeures rencontrées par les professionnels du sous-titrage est celle de
parvenir à une certaine concision des sous-titres.
Celle-ci est matérialisée par un nombre précis de caractères, déterminé lors de la phase de
repérage, que le sous-titreur doit respecter pour chaque sous-titre.
Si un tel exercice n’est jamais évident, certaines situations le rendent particulièrement
compliqué et obligent à faire certains choix qui peuvent entrainer des pertes plus ou moins
importantes par rapport aux dialogues originaux.
Des situations comprenant des dialogues particulièrement rapides ou de soudains
changements de plans rendent, par exemple, plus ardue la tâche du sous-titreur qui, pris dans
un effort de condensation plus important, doit tout de même veiller à transmettre au spectateur
francophone ce que disent les personnages et la manière dont ils le disent.
Un débit rapide
Parmi les illustrations de cette difficulté que nous avons constatées au cours de nos
visionnages, nous avons choisi de relever notamment une scène du film Hable con ella et un
passage de Tacones lejanos.
28
Au début du film Hable con ella, Benigno, l’un des personnages principaux, est en train de
s’occuper d’une patiente lorsque l’une de ses collègues infirmières entre dans la salle et
demande à Benigno s’il peut la remplacer ce soir-là, n’ayant trouvé personne pour garder ses
enfants. Le dialogue s’amorce et se déroule à une vitesse relativement rapide. Benigno
accepte de rendre service à sa collègue et dit :
- Tú no tienes la culpa que tu marido te haya - C'est pas de ta faute si ton mari t'a plaquée.
dejado colgada con los tres niños.
La phrase prononcée par Benigno contient trois éléments d’informations principaux : la non-
culpabilité de sa collègue, le fait que son mari l’ait abandonnée et les trois enfants dont elle
doit s’occuper.
En raison de la vitesse avec laquelle est dite cette réplique, le nombre de caractères du sous-
titre est relativement faible.
Le sous-titreur se voit ainsi dans l’impossibilité de restituer les trois éléments de la version
originale et choisit de n’évoquer que les deux premiers.
Cette difficulté de condensation est encore plus apparente lorsque les répliques du dialogue
sont nombreuses et se succèdent à un rythme très vif.
Le film Tacones lejanos nous en fournit un exemple révélateur lors d’un dialogue entre
Becky, chanteuse célèbre, et Letal, travesti travaillant dans un cabaret, à la fin du numéro de
ce dernier :
38
Ce symbole signifie qu’aucun sous-titre n’apparait à l’écran
29
- A mí, me halaga. Me hace sentir tan joven y - Ça me flatte et me fait sentir jeune
tan absurda
Nous observons ici aussi que plusieurs éléments de la discussion originale n’apparaissent pas
dans les sous-titres39. Le sous-titreur y est malheureusement contraint s’il ne veut pas
encombrer l’écran de sous-titres trop longs que le spectateur n’aura pas le temps de lire dans
leur intégralité.
La vitesse d’élocution des personnages n’est pas le seul paramètre qui accentue la difficulté
de condensation.
Un sous-titre ne pouvant pas « déborder » sur le plan suivant, comme nous l’avons vu dans la
première partie de notre travail, tout changement de plans brusque a pour effet de raccourcir
de manière significative la longueur du dernier sous-titre.
Parmi les exemples rencontrés, c’est une scène du film ¡Átame! qui, à notre sens, illustre le
mieux ce genre de situation.
Ricky, l’un des protagonistes du film, se rend dans une pharmacie pour quelques achats. La
scène se termine avec les répliques suivantes :
Un changement de plans intervient dès que le pharmacien a prononcé cette dernière phrase.
Le sous-titre qui lui correspond doit donc être très court afin que le spectateur puisse le lire
avant le plan suivant.
39
Nous les avons signalés en gras
30
Une phrase telle que « Quel type d’infection est-ce ? » ou même « Quelle infection ? » serait
trop longue. Le sous-titreur choisit donc de sous-entendre la question et de la remplacer par
une réponse.
Le résultat obtenu est ainsi assez étrange lorsqu’on lit les sous-titres l’un après l’autre.
Malgré quelques pertes d’informations, le sens général des répliques originales est conservé
dans la grande majorité des cas. Il arrive cependant que la nécessité de concision pousse le
sous-titreur à faire certains choix qui entrainent un changement de sens plus ou moins
important.
Nous avons observé des situations présentant cette difficulté dans plusieurs films, dont
notamment Matador ou ¡Átame!, mais c’est un dialogue du film Hable con ella qui a le plus
attiré notre attention.
Lydia, femme torero, a été violemment percutée par un taureau et est hospitalisée. Pendant
que le corps médical s’occupe d’elle, ses proches attendent dans le couloir et échangent
notamment les mots suivants :
Dans les sous-titres, le spectateur francophone comprend seulement l’heure qu’il est, il ne
peut pas savoir que Lydia est aux mains des médecins depuis quatre heures.
31
La construction en espagnol permet d’exprimer la durée de l’opération en relativement peu de
mots, ce que la langue française peut plus difficilement faire. Un sous-titre tel que « Ils
l’opèrent depuis 4 heures » dépasserait le nombre de caractères autorisé.
En faisant ce choix, qui apparait logique au regard de la question posée « Quelle heure est-
il ? », le sous-titreur altère le sens original du dialogue de manière assez importante.
Alors que dans la version originale, c’est la pâleur de son visage lorsqu’elle était enfant que
Yolanda évoque, il est fait mention de sa maigreur dans le sous-titre.
Si la figure de style de la comparaison est conservée, un glissement de sens a lieu dans le
sous-titre.
Le sous-titreur a probablement eu des difficultés à trouver un surnom aussi court et se référant
à la même chose en français. Il a ainsi décidé de déplacer la comparaison sur une autre
caractéristique physique du personnage. Le résultat est cependant peu heureux car
l’expression consacrée est « maigre comme un manche à balai » et non « comme un balai ».
Ces deux exemples nous permettent de réaliser la difficulté qu’on peut avoir à restituer ce qui
est dit par le personnage lorsqu’on est engagé dans un important effort de condensation.
Au cours de cet exercice, le sous-titreur doit également tenir compte de la manière dont le
message est exprimé, en prêtant notamment attention au registre de langue employé.
32
Difficulté de ne pas changer de registre
Hormis le sens, qu’il faut bien sûr restituer dans les sous-titres, le registre de langue utilisé par
les personnages du film doit, lui, aussi être pris en compte par le sous-titreur.
Or, les contraintes auxquelles ce dernier est soumis le poussent parfois à recourir à un registre
de langue différent. Ce procédé, adopté sciemment ou par erreur, entraîne une perte pour le
spectateur francophone qui ne perçoit pas correctement la manière dont le personnage
s’exprime.
Nous avons remarqué, à plusieurs reprises, que les sous-titreurs des films que nous avons
visionnés optaient, volontairement ou non, pour un changement de registre.
Le film ¡Átame! nous en fournit un exemple assez flagrant.
Ricky, jeune homme déséquilibré, se rend compte que Marina, l’actrice qu’il a enlevée,
souffre atrocement d’une dent :
Le premier et le troisième sous-titres ont l’avantage d’utiliser des formules ramassées qui
permettent d’employer un nombre restreint de caractères.
Elles appartiennent en revanche à un registre de langue nettement plus élevé que celui des
répliques originales, en particulier la première qui contient notamment un juron.
Le même cas de figure apparait dans un dialogue du film La ley del deseo durant lequel Juan
décrit à Pablo le lieu où il va se rendre pendant l’été :
33
La formulation du sous-titre permet d’attribuer le même qualificatif (« d’une beauté folle »)
aux deux substantifs évoqués dans la phrase originale (« playa » et « faro »). Si ce qualificatif
s’associe bien au premier adjectif de la version originale, il est en revanche en net décalage
avec le second, beaucoup plus familier.
Tous ces exemples illustrent les problèmes liés à la nécessité de concision qu’on est amené à
rencontrer durant le processus de sous-titrage.
Ces problèmes peuvent être résumés par les questions suivantes : comment faire pour parvenir
à la concision nécessaire lorsque le débit de parole est particulièrement rapide ou lorsqu’un
changement de plans limite encore plus la marge de manœuvre du sous-titreur ? Comment
parvenir à cette nécessaire concision sans altérer le fond et la forme du message original ?
34
II- Problèmes liés au passage de l’oral à l’écrit
Le passage d’un discours oral à un texte écrit constitue une difficulté importante pour le sous-
titreur.
Certaines caractéristiques d’un échange sous forme orale ne sont tout simplement pas, ou
difficilement, transposables à l’écrit.
Nous avons ainsi pu nous en rendre compte à diverses reprises au cours de nos visionnages et
avons relevé quatre principaux types de situations particulièrement difficiles à gérer : celles
où plusieurs personnages s’expriment en même temps, celles où des insultes ou un langage
argotique sont utilisés, celles faisant intervenir un personnage ayant un accent particulier, et
celles comprenant des hésitations, des reprises ou des défauts de prononciation.
La simultanéité de parole
L’une des premières difficultés que nous avons constatée est celle de sous-titrer un dialogue
où plusieurs personnages parlent en même temps.
Si le spectateur est capable d’entendre que deux personnages s’expriment simultanément et de
percevoir ce qu’ils disent, il ne peut en revanche pas lire deux phrases en même temps.
Ce problème se pose notamment pour des scènes de conflit ou de débat durant lesquelles les
personnages ne cessent de s’interrompre les uns les autres.
C’est notamment le cas dans une scène du film Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón.
Pepi reçoit chez elle Luci qui lui donne une leçon de tricot :
- ¿Cómo que así no? pues es lo que me estabas explicando, - Pourquoi pas ?
¿no?
- Pues no, porque mira, te estás dando cuenta que antes estabas - Tu faisais le point à l'endroit...
haciendo el punto del derecho y ahora te has equivocado y estás et là, tu le fais à l'envers
35
haciendo el punto al revés
- ¿Y eso qué más da? ¿y eso qué más da si eso es una muestra? - J'apprends le point à l'endroit !
o sea... yo estoy aprendiendo ya a hacer el punto del derecho,
¿no? O sea a meter la derecha...
- Pero si lo sabías hacer él del derecho porque ya lo tienes... - Alors pourquoi le fais-tu à
así no, no se hace, pues no… l'envers ?
Les passages en gras correspondent aux répliques prononcées en même temps par les deux
personnages.
Hormis la vitesse de dialogue très élevée, l’autre difficulté à laquelle est confronté le sous-
titreur est celle du brouhaha crée par les deux personnages qui parlent en même temps.
Le sous-titreur est contraint de faire un choix entre ce qui est dit par un personnage plutôt que
par l’autre, ce qui conduit indéniablement à une perte pour le spectateur francophone.
36
Le sous-titreur choisit cette fois-ci de ne pas rendre compte du brouhaha crée par Luci et la
comédienne qui s’expriment en même temps. Il a probablement jugé que cet échange n’avait
pas une grande incidence sur le déroulement général du film.
Le spectateur francophone peut toutefois se sentir légitimement frustré voyant qu’on ne lui
donne pas la possibilité de comprendre une conversation à laquelle il assiste pourtant.
Le sous-titreur est parfois confronté à des scènes comprenant des insultes ou un langage
argotique difficile à retranscrire.
Or les termes grossiers sont souvent plus choquants lorsqu’ils apparaissent sous forme écrite
que lorsqu’ils sont prononcés au cours d’une conversation.
Le sous-titreur se retrouve ainsi devant une situation délicate, pris entre la nécessité de rendre
le sens et le respect d’une certaine bienséance.
Nous trouvons de nombreux exemples de cette difficulté dans les films de Pedro Almodóvar.
Les premières scènes du film Carne trémula en comprennent notamment plusieurs.
Une jeune femme, sur le point d’accoucher, est accompagnée par une dame plus âgée et toutes
deux cherchent un moyen de se rendre à l’hôpital alors que les rues de Madrid sont désertes
en raison de l’état d’urgence proclamé plus tôt par le gouvernement franquiste. Elles tentent
d’arrêter une voiture, mais le conducteur poursuit son chemin. L’une d’entre-elles s’écrie
alors :
On remarque ici que le sous-titre est moins virulent que l’insulte originale. Le sous-titreur a
choisi d’atténuer quelque peu les mots du personnage.
Une autre stratégie est employée quelques instants plus tard lorsque les deux protagonistes
parviennent à arrêter un bus et y montent malgré les protestations du chauffeur. Celui-ci finit
par accepter de les conduire à l’hôpital, mais hurle :
37
Version originale Sous-titre
- ¡Me cago en la leche! Ø
Nous pouvons nous demander si ces stratégies ne nuisent pas à la compréhension du film dans
toutes ces nuances et, surtout, comment est-ce que le sous-titreur doit agir dans ce genre de
situations.
L’argot pose le même genre de difficultés. Certains termes argotiques sont en effet très crus et
leur vulgarité peut être accentuée lorsqu’ils apparaissent sous forme écrite.
Ce type de langage pose aussi le problème de sa compréhension par le spectateur lambda.
Celui-ci n’a probablement pas connaissance de certains mots employés exclusivement par un
groupe social déterminé, parfois très restreint.
Une scène du film Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón a ainsi particulièrement attiré
notre attention. Il s’agit d’un dialogue entre deux jeunes amis pendant une fête organisée chez
l’un d’entre eux :
38
- Sí hombre, sabes que a mí, me encantan las - J’adore les vieilles casseroles
carrozas
[…] […]
¿Cuánto te ha dado por esto? Il t’a donné combien ?
- 20 talegos - 20 000 pesetas
Dans ce dialogue, les deux jeunes hommes emploient des termes appartenant à un type de
langage propre au groupe social qui est le leur, c’est-à-dire celui de jeunes madrilènes, plutôt
marginaux, du début des années 1980.
Le sous-titreur est ici placé devant un choix : doit-il restituer les termes argotiques par des
équivalents d’un argot français, quitte à créer une certaine confusion chez le spectateur, ou
doit-il faire appel à des mots plus courants afin qu’ils soient compris de tous, au risque de
dénaturer les propos originaux ?
Il semble que, dans cet exemple, le sous-titreur ait opté pour la deuxième possibilité.
Le parler particulier de certains personnages, caractérisé par un fort accent, est difficile, voire
impossible, à transposer correctement sous forme écrite. La prononciation non
conventionnelle de certains sons, le fait de placer l’accent tonique sur telle voyelle plutôt que
sur telle autre ou l’omission de la fin de certains mots peuvent être autant de caractéristiques
d’un accent que nous percevons à l’oreille, mais que nous ne pouvons pas lire.
Or l’accent d’un personnage, tout comme son physique, les vêtements qu’il porte, sa manière
de se tenir ou son statut social, participe à la construction du personnage, à la manière dont il
est perçu par le spectateur et éventuellement à la place qu’il occupe dans l’intrigue du film.
Dans les films que nous avons visionnés, Pedro Almodóvar utilise régulièrement des
personnages ayant un accent assez prononcé. Il peut s’agir de l’accent d’une région
d’Espagne, l’accent andalou notamment, de celui d’un pays d’Amérique latine, souvent
argentin, ou de celui de pays non hispanophones.
Ainsi dans le film Mujeres al borde de un ataque de nervios, le personnage de Candela, dont
la principale caractéristique est sans doute l’ingénuité, possède un fort accent andalou.
39
En témoigne notamment ce passage, que nous avons essayé de retranscrire tant bien que
mal, durant lequel elle raconte comment elle a appris que son amant et ses amis appartenaient
à une organisation terroriste :
L’accent de Candela échappera au spectateur francophone qui n’a pas, ou peu, de notions
d’espagnol alors qu’il donne une touche particulière au récit, exagérant notamment
l’innocence et la naïveté du personnage.
Malheureusement, le sous-titreur n’a pas la possibilité de faire profiter le public francophone
de ce détail.
Il est probable que ce même public francophone perçoive plus facilement l’accent d’un
personnage étranger, non hispanophone.
Si l’accent italien d’Helena dans Carne trémula est assez discret, celui britannique de
Katerina, chorégraphe interprétée par Geraldine Chaplin, l’est nettement moins, comme
l’illustre cet extrait pendant lequel elle explique son nouveau projet de spectacle :
40
Version originale Sous-titres
- Tengo una vieja idea para un ballet. Se llama - J’ai une idée de ballet.
« Trincheras ». Ça s’appelle Les tranchées.
Es de la segun… primera guerra mundial. Ça se passe pendant la première guerre.
Problema: hase falta muchos chicos, muchos Problème : il faudra beaucoup de danseurs.
bailarines.
Porque claro, en la guerra, hay muchos soldados, Parce que dans les guerres, il y a surtout des
lo siento. soldats.
Pero en Geneva, todo el mundo baila. Mais à Genève, tout le monde danse.
[…]
- Y tengo la música, - J’ai la musique
de la obra de Krysztof Penderecki, la pieza que Penderecki a écrite
para los victimas de Hiroshima. pour les victimes d’Hiroshima.
Es segunda guerra mundial, mais no importa. C’est la 2e guerre mondiale mais peu importe.
Ce que le spectateur francophone ne décèlera pas ici, ce sont les quelques erreurs d’espagnol
commise par le personnage (en gras dans le dialogue), qui emploie par exemple des mots
d’une autre langue, et certaines constructions de phrase peu naturelles pour un hispanophone
(soulignées dans le dialogue).
Le sous-titreur doit-il pour autant inclure volontairement des erreurs dans ses sous-titres ?
Le spectateur ne les comprendrait probablement pas et pourrait penser qu’elles sont dues à
une incompétence du sous-titreur.
Le fait de commencer une phrase d’une certaine manière, puis de s’interrompre pour la
construire autrement, de faire un « faux départ » en répétant les premiers mots de sa phrase
pour finalement aller au bout de celle-ci ou la tendance à balbutier, sous l’effet de l’émotion
notamment, sont des constantes du langage parlé.
Elles sont en revanche assez étrangères aux textes écrits qui obéissent à des règles de
construction plus rigides.
41
Ces moments pendant lesquels le personnage élabore ses phrases peuvent ainsi difficilement
apparaître dans les sous-titres, d’autant plus que ceux-ci doivent respecter une certaine limite
d’espace.
Nous trouvons de nombreux exemples de ce genre de situation dans les films que nous avons
visionnés, dont ce passage de Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón.
Les trois amies sont dans un bar très bruyant et Pepi s’adressent à une jeune femme qu’elles
viennent de rencontrer :
Pepi est obligée de s’y prendre à plusieurs reprises pour pouvoir poser sa question en raison
du bruit dans le bar. Le sous-titre n’apparait que lorsqu’elle finit par y parvenir.
Le spectateur francophone ne comprendra pas forcément que c’est la même phrase qui est
prononcée deux fois, en raison notamment de légères variations entre les deux, et pourrait être
déstabilisé par le fait que la première tentative de Pepi n’est pas sous-titrée.
Le sous-titreur doit-il ici reprendre les mêmes mots une deuxième fois ?
Le même genre de problème se pose lorsque ces hésitations sont d’ordre pathologique. C’est
le cas dans le film Mujeres al borde de un ataque de nervios où le personnage interprété par
Antonio Banderas est bègue.
Ce bégaiement, qui participe à la caractérisation du personnage, se remarque notamment dans
les passages suivants :
Version originale Sous-titre
- Es… es que está mu…y enferma de la - Elle n’a pas toute sa tête
cabeza
42
Ce défaut de prononciation est perceptible même si le spectateur n’a aucune connaissance de
la langue espagnole. Le même problème se pose toutefois en ce qui concerne la stratégie à
adopter pour le sous-titreur : doit-il reprendre ces hésitations, quitte à forcer le trait, ou doit-il
compter sur la capacité du spectateur à déceler lui-même cette particularité du personnage ?
L’ensemble de ces exemples illustre certaines spécificités du langage parlé qui vont souvent à
l’encontre des règles de l’écriture ou des contraintes propres au sous-titrage.
Le passage de dialogues parlés à des sous-titres écrits pose indéniablement le problème de la
gestion de ces éléments d’oralité.
Nous nous demandons ainsi comment est-ce nous pourrions rendre compte d’une
conversation lorsque plusieurs personnages s’expriment simultanément, quelle est l’attitude à
adopter face aux insultes ou à l’argot, comment ne pas perdre dans les sous-titres l’accent
particulier qui caractérise le parler d’un personnage, et si nous devons tenir compte des
tournures de phrase propres à l’oral lors du passage à l’écrit.
Outre les problèmes que posent la nécessité de concision et le passage de l’oral à l’écrit, le
sous-titreur est régulièrement confronté à une difficulté qui apparaît dans de nombreuses
formes de traduction, mais qui, dans le cas du sous-titrage, est accentué par les contraintes
propres à cet exercice.
Il s’agit de la traduction des références culturelles.
43
III- Sous-titrage des références culturelles
La référence à un élément propre à la culture d’un pays est toujours relativement difficile à
comprendre pour un public étranger.
Les films de Pedro Almodóvar comprennent de nombreuses références à la culture espagnole
qui constituent souvent autant de difficultés pour le sous-titreur qui doit essayer de transmettre
ces éléments d’une culture étrangère au spectateur francophone.
Le premier problème posé, commun à tout type de référence culturelle, est celui de l’arbitrage
entre ce qui est spécifique à une certaine zone géographique et ce qui est du domaine de la
culture générale. Mme Rousset s’interroge par exemple sur le coup d’État chilien : « savoir
que pour les Chiliens, le 11 septembre évoque le coup d'État du 11 septembre 1973, est-ce du
domaine de la culture générale ou est-il « normal » qu'un francophone l'ignore ? »40.
Vient ensuite la difficulté de la stratégie à adopter pour rendre compte de ces références.
Au cours des visionnages que nous avons effectués, les références culturelles que nous avons
relevées sont principalement de quatre types ; elles sont liées à l’histoire de l’Espagne, à ses
particularités sociales, à ses coutumes et traditions, ainsi qu’à son patrimoine artistique.
Références historiques
40
Entretien avec Mme Rousset
44
Au début du film Carne trémula, par exemple, un intertitre nous indique qu’un « état
d’exception » a été décrété par le gouvernement espagnol, puis lors de la première scène, une
voix provenant d’un poste de radio nous en explique les raisons :
Il est ici fait référence à l’état d’urgence proclamé par le gouvernement franquiste à la fin de
l’année 1969.
Le sous-titreur n’a malheureusement pas la possibilité d’apporter un éclairage plus précis sur
le contexte particulier dans lequel commence ce film. Il ne peut pas, par exemple, utiliser une
note de traducteur dans laquelle il préciserait que cet état d’urgence a été décrété à la suite de
l’agitation indépendantiste au Pays Basque et que la voix que l’on entend à la radio est celle
du ministre de l’Intérieur de l’époque, Manuel Fraga Irribarne41.
Si des références au passé du pays permettent parfois de placer le film dans un contexte
particulier, elles peuvent également servir à caractériser un personnage.
C’est le cas du personnage du mari policier dans Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón.
Celui-ci dit à son frère, qui a été victime d’une agression la veille, la chose suivante :
41
Thomas Sotinel, Pedro Almodóvar, le livre, Cahiers du cinéma, 2007, p. 61
45
Version originale Sous-titre
- Este país, con tanta democracia, no sé - Y’a trop de démocratie, dans ce pays
dónde vamos a llegar.
Hay que darles un escarmiento a estos Faut les tabasser ces communistes
comunistas.
L’intrigue du film se déroule au début des années 1980, pendant les premières années de la
démocratie post-franquiste. Par cette phrase, l’agent de police exprime ainsi sa nostalgie de
l’époque de la dictature de Franco, caractérisée notamment par une violente répression des
communistes.
Tout au long du film, le côté réactionnaire de ce personnage est entretenu. On lui découvre
d’autres traits, notamment la violence, l’autoritarisme, le mensonge, qui font que ce
personnage peut être perçu comme une personnification de la dictature.
Ainsi un spectateur peu au fait de l’histoire de l’Espagne sera certainement moins sensible à
ce que ce personnage peut représenter.
Références sociales
En raison notamment de son histoire que nous avons évoquée précédemment, la société
espagnole présente certains particularismes que nous retrouvons moins dans les sociétés
française ou suisse par exemple.
Les premiers films de Pedro Almodóvar font ainsi allusion à certaines notions assez largement
répandues dans la société espagnole, mais qui peuvent être assez étrangères à un spectateur
francophone.
Dans le film Matador, il est notamment fait référence à une organisation religieuse dont le
nom ne dira probablement rien au public francophone.
46
Ángel, l’un des personnages principaux du film, explique à son professeur de tauromachie sa
situation familiale :
Un peu plus tard dans le film, cette référence réapparait lorsque l’infirmière interprétée par
Carmen Maura évoque la mère d’Ángel. Le sous-titreur adopte alors une autre stratégie :
Le film La mala educación nous fournit un autre exemple d’un élément solidement ancré dans
le paysage social des Espagnols, mais que la grande majorité du public francophone ignore.
Il s’agit des noms de médias et, dans ce cas précis, de celui d’un journal quotidien.
En effet, lorsqu’Ignacio, travesti en Zahara, se rend chez le Père Manolo, il le menace de faire
publier une nouvelle qui mettrait gravement en cause l’homme d’église :
47
S’il est vrai que c’est avant tout la notion de publication qui importe ici, le nom Diario 16
évoque, pour un spectateur espagnol, un quotidien d’investigation sérieux et reconnu dans
tout le pays, ce qui amplifie l’idée de scandale qu’une telle parution pourrait engendrer.
Le spectateur francophone perçoit probablement moins la résonance qu’aurait cette
publication.
Tous ces éléments auxquels sont naturellement confrontés les citoyens espagnols au cours de
leur vie en société peuvent difficilement être expliqués à un public étranger tout en respectant
les normes du sous-titrage.
Il est tout aussi difficile d’expliquer, en quelques mots seulement, certaines coutumes du pays
à quelqu’un qui n’y a jamais vécu.
Les films que nous avons visionnés font référence à certaines traditions ou certains éléments
de folklore qui sont propres au peuple espagnol.
Si certaines de ces coutumes se sont peu à peu faites connaître hors des frontières espagnoles,
nombre d’entre-elles restent relativement méconnues du public francophone.
Il est en effet parfois difficile de comprendre certaines traditions si l’on ne possède pas une
connaissance minimale de la culture du pays.
Se pose alors pour le sous-titreur le problème de la gestion des références faites à ces
coutumes : comment parvenir à les transmettre aux lecteurs de ses sous-titres ?
Les films de Pedro Almodóvar, en particulier Matador et Hable con ella, comprennent des
références assez nombreuses au monde de la tauromachie.
Hormis dans certaines régions du sud de la France, ces combats ou courses de taureaux sont
très peu connus dans le monde francophone.
Ainsi, certains termes propres à cette tradition ne possèdent pas d’équivalent dans la langue
française.
48
Le film Matador nous fournit un exemple de problème posé au sous-titreur. Il s’agit d’une
scène durant laquelle l’assistant de l’ancien torero Diego Montes est interrogé par le
commissaire de police :
Nous retrouvons dans ce dialogue deux termes de tauromachie ayant chacun une signification
précise42 et connue de nombreux Espagnols.
Le sous-titreur choisit, dans le premier cas, de conserver novillero, ne disposant pas de terme
spécifique à cette fonction en français, même si la grande majorité du public francophone ne
saura pas de quoi il s’agit.
Dans le second cas, il préfère utiliser un terme générique en parlant d’ « accident », ce qui a
l’inconvénient d’être moins précis que le terme original et d’atténuer la violence du choc
qu’évoque cogida. Avec le mot castillan, un Espagnol visualise plus naturellement un torero
violemment renversé par un taureau.
Un autre type de tradition échappe au spectateur francophone qui n’a aucune connaissance de
l’Espagne : les traditions culinaires.
Il existe certains mets, certaines spécialités ou, plus généralement, certaines habitudes
alimentaires qui font partie du quotidien des Espagnols, mais que quelqu’un qui n’a jamais
mis les pieds en Espagne risque d’ignorer.
Ces mets peuvent avoir des connotations qui vont alors échapper au spectateur francophone.
Le même film, Matador, nous en fournit un exemple lorsque Eva, demande à Diego Montes si
elle peut emporter quelque chose au moment de rentrer chez elle :
42
Selon le dictionnaire en ligne de la RAE, novillero signifie « persona que cuida de los novillos [« Res vacuna
macho de dos o tres años, en especial cuando no está domada]» et cogida correspond à « Acto de coger el toro
a un torero »
49
Version originale Sous-titre
- Me das una restrilla de morcis, que a mi madre - Donne-moi du boudin, ma mère adore.
la privan.
Dans le film ¿Qué he hecho yo para merecer esto?, nous trouvons un autre exemple de
produit inscrit dans les habitudes alimentaires espagnoles.
Ce produit, moins lié au terroir que la morcilla mais très consommé, est évoqué par le père de
famille qui, après avoir dîné, demande à son épouse de lui apporter quelque chose à boire :
Il est ici fait référence à une boisson gazeuse, connue de tous en Espagne, qui s’apparente à de
la limonade.
Cette référence est évacuée dans le sous-titre, par souci de concision, mais certainement aussi
parce qu’un spectateur francophone ne la comprendrait pas.
Nous avons relevé, au cours de nos visionnages, un autre type de référence qui renvoie à un
certain patrimoine artistique, commun à la grande majorité des Espagnols.
50
Références artistiques
Il existe des types d’art, des œuvres ou des artistes que les Espagnols reconnaîtront
immédiatement ou dont ils se feront pour le moins une idée, mais dont le public francophone
n’a jamais entendu parler.
Ce dernier risque donc de voir les allusions faites à ce patrimoine artistique lui échapper ou,
pour le moins, ne pas comprendre tout ce à quoi elles peuvent renvoyer.
Les artistes espagnols ont par exemple créé des genres musicaux particuliers qui ne sont joués
et parfois écoutés qu’en Espagne, voire même que dans certaines régions d’Espagne.
Dans le film Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón, l’une de ces formes musicales
typiquement espagnoles est évoquée lorsque les trois amies, protagonistes du film, rencontrent
une jeune artiste dans un bar :
Il en est de même à la fin du film, lorsque Pepi conseille à son amie Bom de se tourner vers
un autre style de musique :
51
- ¿Boleros? ¿Como Olga Guillot? - Comme Olga Guillot ?
Le genre musical et l’artiste évoqués ici jouissent d’une certaine popularité dans le monde
hispanophone, mais sont méconnus du public francophone.
Le sous-titreur n’a malheureusement pas la possibilité d’expliquer ces références et le
spectateur francophone ne comprend donc pas qu’il s’agit d’un genre musical complétement
opposé à ce que chantait Bom jusqu’à présent.
Outre la musique, d’autres arts peuvent également être à l’origine de situations similaires.
C’est le cas du cinéma dans le film Carne trémula.
En effet, après une discussion téléphonique assez violente entre Victor et Helena, deux des
principaux personnages du film, un zoom est fait sur l’écran bleuté du téléviseur d’Helena sur
lequel apparait le titre suivant :
Le sous-titreur prend ici la peine d'employer le titre utilisé en France, à savoir « La vie
criminelle d'Archibald de la Cruz ». Cependant ce film de Luis Buñuel reste beaucoup moins
familier au public francophone qu'à des spectateurs espagnols.
Des extraits assez longs du film apparaissent au cours de l’une des scènes suivantes, mais le
spectateur francophone percevra difficilement le clin d’œil que Pedro Almodóvar fait à cette
œuvre du patrimoine cinématographique espagnol.
Tous ces extraits de films que nous avons retranscrits illustrent les difficultés auxquelles le
sous-titreur doit parfois faire face lorsqu’est évoqué un élément que seules les personnes qui
ont baigné dans la culture espagnole peuvent comprendre.
Comment peut-on tout de même, par l’intermédiaire de quelques courts sous-titres, les faire
comprendre au public francophone ?
Il s’agit là d’un exercice peu aisé, tout comme un autre type de situations rencontrées dans
d’autres formes de traductions que le sous-titrage : les situations humoristiques.
52
IV- Le sous-titrage de l’humour
Les jeux de mots ne manquent pas dans les différents films que nous avons analysés. Ainsi
nous en trouvons notamment un exemple dans le film La mala educación.
Lorsque Zahara et Paquito entrent dans l’église où officie Père Manolo, celui-ci est en train de
terminer sa prière :
53
En espagnol, un effet comique est créé par la réponse de Paquito qui au lieu du traditionnel
Amen, que l’on entend en arrière-fond, répond A ver, qui signifie « on verra, à voir ». Cet effet
comique s’appuie en grande partie sur le parallélisme phonétique entre Amen et A ver.
Il est difficile de reproduire ce parallélisme en français, mais avec « à voir », l’effet comique
n’est pas complétement perdu. Il est donc dommage que le Amen ait été sous-titré par
« Ainsi soit-il ».
Dans le film Carne trémula, nous avons relevé un autre jeu de mots qui s’appuie cette fois-ci
sur la double signification d’un terme.
Ce jeu de mots intervient dans un dialogue entre Victor, l’un des protagonistes du film, et
deux policiers alors que tous trois sont armés et se tiennent en joue les uns les autres :
Le jeu de mots vient ici des différents sens que peut avoir le terme huevos.
L’anecdote veut que Pedro Almodovar, plaisantant avec Frédéric Strauss, lui ait ainsi raconté
que ce mot représentait à lui seul la moitié du vocabulaire des hommes espagnols43.
Ici l’effet comique, qui naît du fait que huevos peut à la fois signifier « œufs » et
« testicules », est difficile à conserver en français. Le sous-titreur n’y parvient d’ailleurs pas.
La principale difficulté pour le sous-titreur dans ce genre de situation consiste à trouver dans
la langue cible un procédé qui aura le même effet humoristique que le jeu de mots de la
version originale.
43
Thomas Sotinel, op. cit., p.64
54
D’autres types de phrase qui produisent un effet comique sont particulièrement difficiles à
sous-titrer. Les visionnages que nous avons effectués nous ont notamment amenés à relever
de nombreux proverbes et expressions idiomatiques.
La première fonction des proverbes et des expressions idiomatiques n’est pas réellement de
créer un effet comique. Les proverbes sont des sentences plutôt courtes censées exprimer une
certaine vérité générale. Quant aux expressions idiomatiques, ce sont des locutions propres à
une langue qui expriment une idée de manière figurée.
Néanmoins ces deux constructions s’appuient très souvent sur des images qui prêtent à
sourire. Un certain effet comique naît donc de ces tournures.
Leur simple traduction littérale, si elle permet de conserver plus ou moins l’image originale,
n’aura cependant pas le même effet car l’une des caractéristiques principales de ces tournures
sera perdue ; celle d’être connues de tous et employées régulièrement.
Le problème posé au sous-titreur est donc celui de parvenir à conserver la même image,
souvent drôle, tout en restant dans le cadre d’un proverbe ou d’une expression idiomatique.
Les films que nous avons visionnés abondent de tournures imagées de ce genre.
Nous en avons notamment relevé un exemple dans le film Pepi, Luci, Bom y otras chicas del
montón.
Luci, au cours d’une conversation avec Pepi, utilise en effet le proverbe suivant :
La sentence employée par Luci est une légère déformation du proverbe espagnole « Dios da
pan al que no tiene dientes ».
Dans le sous-titre, le sens du proverbe est traduit, l’image est conservée, mais il ne s’agit pas
d’un proverbe en français, ce qui atténue l’effet de la réplique originale.
55
Un extrait du film Volver illustre également ce genre de situation, avec une expression
idiomatique cette fois-ci.
Il s’agit d’une scène durant laquelle Raimunda tente d’apaiser sa fille, visiblement
perturbée par la mort de son père :
Le sens de l’expression est conservé dans le sous-titre, mais l’image de la machine à laver, qui
la rend assez amusante, est malheureusement perdue.
Il n’existe en effet pas d’expression en français faisant appel à la même image.
Nous pouvons donc constater qu’il est souvent difficile pour le sous-titreur de restituer à la
fois le sens de la tournure employée, l’image employée tout en restant dans le cadre d’un
proverbe ou d’une expression idiomatique.
Quelle stratégie adopter alors dans ces cas-là ? Faudrait-il privilégier certains critères par
rapport à d’autres ?
Dans certains cas, les personnages portent des noms qui ont une signification particulière et
qui, suivant les circonstances, peuvent être à l’origine d’une situation comique.
Si dans les versions doublées des films, un personnage peut avoir un nom différent de celui
qui est le sien dans la version originale sans que le spectateur s’en aperçoive, ce n’est en
revanche pas le cas pour les versions sous-titrées car le public a directement accès aux
dialogues originaux.
Se pose alors un problème pour le sous-titreur qui dispose d’une marge de manœuvre
relativement étroite dans ce genre de situations.
56
Le film Entre tinieblas nous en fournit un premier exemple lorsque la mère supérieure
explique à son invitée le caractère particulier de la confrérie religieuse à laquelle elle
appartient :
L’effet comique porte ici sur les noms très saugrenus qu’ont adopté les membres de cette
communauté religieuse.
Si le sous-titreur ne les traduit pas, le spectateur ne comprendra pas en quoi ils sont étranges.
En choisissant de les traduire, l’effet comique est moindre par rapport à la version originale,
les noms choisis en français étant moins amusants que ceux en espagnol.
De plus, le sous-titreur doit ensuite veiller à employer ces mêmes noms pendant toute la durée
du film.
Le sous-titreur du film Todo sobre mi madre opte pour une autre stratégie lorsque Huma,
l’une des protagonistes du film, explique d’où lui vient ce nom de scène :
L’explication, qui dans sa version originale peut prêter à sourire, ne tient pas debout dans sa
version sous-titrée. Le spectateur francophone ne peut pas comprendre que Huma vient du
mot humo qui signifie « fumée ».
57
Le sous-titreur a probablement jugé que ce passage ne justifiait pas un changement du nom du
personnage alors que l’oreille du spectateur se familiarise tout au long du film avec le nom
Huma.
Ces exemples illustrent les choix difficiles que le sous-titreur doit opérer dans ces cas-là ;
doit-il traduire ces noms propres au risque de déstabiliser le spectateur ou doit-il conserver le
nom original quitte à passer à côté d’une situation comique ?
58
Troisième partie :
A/ Notions générales
Durant le travail de condensation qu’il doit réaliser, le sous-titreur doit avoir en tête certains
principes généraux qui lui rendront l’exercice plus facile et l’empêcheront de commettre
certaines incohérences.
Il doit ainsi veiller à la nécessaire discrétion des sous-titres, ne pas oublier qu’ils
accompagnent l’image et adopter une approche fonctionnelle et pragmatique.
Il est important de comprendre que, dans un film, le message n’est pas transmis uniquement
par les dialogues, mais également par les expressions des visages, les gestes des acteurs, les
décors, ou, en un mot, l’image.
Or, comme l’explique Daniel Becquemont, le sous-titrage « mutile quelque peu l’image »44.
44
Daniel Becquemont, op. cit., p. 146
59
Il faut donc veiller à ce que les sous-titres soient aussi discrets que possible afin que le
spectateur puisse apprécier au mieux les éléments visuels du film :
Il [le sous-titrage] respecte la voix, les rythmes, les intonations originales, mais il détruit une
certaine surface de l’image. D’où l’une des premières contraintes de la technique de sous-titrage : limiter le
nombre de lignes qui apparaissent sur l’écran afin de ne pas brouiller ce qui demeure pour tout cinéphile
l’essentiel, la lecture filmique.45
Le sous-titreur doit donc se demander si, pour telle ou telle scène, les sous-titres apportent
réellement quelque chose à la compréhension du film ou si, au contraire, ils risquent de
détourner le regard du spectateur d’un élément important apparaissant à l’écran.
Dans certaines situations, il est ainsi plus pertinent de ne pas sous-titrer une ou plusieurs
répliques afin de s’assurer que le spectateur « capte » au mieux certaines informations
visuelles importantes pour le déroulement du film.
45
Ibid.
60
La prière est sous-titrée dans un premier temps, puis les dernières phrases ne le sont pas. Ce
qui importe alors est l’image où l’on voit Paquito et Zahara s’échanger des regards pour
préparer le vol qu’ils ont planifié (ils volent ensuite plusieurs objets de valeur de la chapelle).
On retrouve également le même genre de situation dans le film Todo sobre mi madre
lorsqu’Esteban est renversé par le taxi et que sa mère se précipite alors vers lui en pleurant :
Hormis le fait que la mère prononce à plusieurs reprises les mêmes mots, « Hijo mío », et
qu’il est donc inutile de les sous-titrer à chaque fois, les sous-titres doivent de plus se faire
aussi discrets que possible au cours de ce passage tant le jeu de l’actrice suffit à exprimer la
détresse de la mère.
Si, comme nous l’avons observé dans les exemples précédents, les sous-titres peuvent
s’effacer au profit de l’image, le sous-titreur doit dans tous les cas tenir compte de
l’information véhiculée par les éléments visuels apparaissant à l’écran au moment de faire son
travail.
61
Dans certains cas, il pourra ainsi raccourcir de manière significative ses sous-titres en évitant
de « répéter » une information déjà transmise par le jeu des acteurs ou tout autre effet visuel.
Daniel Becquemont énonce ainsi un autre principe que le sous-titreur doit avoir à l’esprit :
Le langage de l’image peut parfois suffire à la compréhension de ce qui est dit. D’où l’une des
règles de toute adaptation cinématographique : ne pas traduire ce qui est déjà explicité par l’image […].46
On voit Enrique tendre la main en attendant les clefs, le sous-titreur peut alors faire
l’économie de plusieurs caractères en évitant un sous-titre tel que « rend-moi les clés ».
Il en est de même dans une scène du film Tacones lejanos au cours de laquelle Becky, qui
vient de faire son retour à Madrid après une longue absence, discute avec sa fille dans le taxi :
Sans l’aide l’image, on ne saurait pas de quoi Becky est en train de parler, mais en la voyant
regarder par la fenêtre en prononçant cette phrase, le spectateur comprend bien que c’est
l’évolution de la ville qu’elle évoque.
Ici aussi, le sous-titreur évite un sous-titre plus long : « Mon Dieu, comme cette ville a
changé ! ».
46
Ibid., p. 152
62
Approche pragmatique et fonctionnelle
Comme l’explique Adriana Serban, la traduction audiovisuelle doit se faire en tenant compte
de la fonction du texte d’arrivée et de son but (skopos) :
Dans une approche fonctionnelle de la traduction, le texte de départ (dans notre cas, le dialogue
filmique […]) n’est plus considéré en tant qu’élément déterminant de la stratégie traductive, mais
seulement comme un des facteurs que l’on doit prendre en considération à l’heure de traduire. D’autres
facteurs qui jouent ou qui devraient jouer un rôle essentiel dans tout acte de traduction sont la fonction du
texte d’arrivée, qui peut être différente de celle du texte source, ainsi que le skopos (un mot d’origine grec
qui signifie « but ») des participants à l’acte de traduction. 47
À l’heure de réaliser l’effort de condensation que lui imposent souvent les contraintes du
sous-titrage, le traducteur doit donc tenir compte de la fonction du film ou de tel passage du
film (divertissement, information, persuasion, etc.), ainsi que du but de la traduction. Selon A.
Serban, ce skopos peut être de « faciliter la compréhension du programme par un public qui
ne parle pas la langue d’origine »48, mais aussi « de faciliter l’apprentissage d’une langue
étrangère, ou de promouvoir une langue ou dialecte en train de disparaître »49.
Teresa Tomaszkiewicz partage cette idée en invitant le traducteur à s’interroger sur « le rôle
du texte qu’il traduit »50 et à adopter par conséquent « une approche fonctionnelle et
pragmatique »51.
En faisant preuve d’une telle approche, les sous-titreurs sont amenés à hiérarchiser les
informations du dialogue filmique et, suivant l’espace dont ils disposent, à éliminer les
informations jugées secondaires.
C’est ce qu’explique notamment Daniel Becquemont qui précise qu’ainsi, les termes à
fonction phatique (servant à établir ou prolonger un dialogue sans transmettre de message) et
les images (comparaisons, métaphores, etc.) ont tendance à disparaître dans les sous-titres.
47
Adriana Serban, « Les aspects linguistiques du sous-titrage » in Jean-Marc Lavaur et Adriana Serban, La
traduction audiovisuelle : approche interdisciplinaire du sous-titrage, 2008, p. 90
48
Ibid., p. 91
49
Ibid.
50
Teresa Tomaszkiewicz, « La structure des dialogues filmiques » in Michel Ballard, Oralité et traduction, 2000,
p. 382
51
Ibid.
63
Le sous-titreur du film ¡Átame! emploie par exemple ce type d’approche pour une scène au
cours de laquelle Pepe, un des techniciens du film dont Marina est la protagoniste, donne
quelques instructions à celle-ci, qui vit dans le même immeuble que lui, avant de partir en
vacances :
Malgré le débit rapide de cet échange, et donc le peu de caractères dont il dispose pour chaque
sous-titre, le sous-titreur parvient néanmoins à conserver les principales informations du
dialogue et à rendre compte de l’essentiel de l’échange. Seuls quelques éléments peu
pertinents ont été éliminés.
Il en est de même dans le film Tacones lejanos lors d’un dialogue entre le juge et Rebecca
après la mort de Manuel :
64
Version originale Sous-titres
- Su marido había comprado comida y bebida Votre mari s'est installé seul
al mediodía... dans la maison
y se instaló en el chalet solo... [Ø]
ni siquiera llamó a la servidumbre... Sans personne
¿Por qué? Pourquoi ?
- Por la mañana habíamos discutido On a eu une violente dispute,
violentamente… le matin
Él me pido el divorcio e yo me negué, le dije Il voulait divorcer
que nunca se lo concedería… et j'avais refusé
él me amenazó con abandonarme, yo le Il m'a menacée de me quitter
amenacé con suicidarme si me abandonaba et moi de me suicider
Ici aussi, un bel effort de résumé est réalisé par le sous-titreur qui parvient à transmettre
l’essentiel du dialogue en hiérarchisant les éléments d’information et en supprimant ceux
jugés secondaires.
Outre ces notions générales que le sous-titreur doit avoir en permanence à l’esprit au cours de
son travail, nous avons observé, au cours de nos visionnages, plusieurs procédés ponctuels
permettant d’obtenir des sous-titres plus courts.
Nous avons en effet remarqué de nombreuses techniques qui souvent n’étaient pas
répertoriées dans les lectures que nous avons effectuées, mais qui sont utilisées par les
praticiens et s’avèrent efficaces.
À diverses reprises et dans plusieurs films, les sous-titreurs font appel aux abréviations
communes de certains termes alors que, dans la version originale, les mots sont employés
dans leur intégralité.
65
Ainsi dans le film Hable con ella, les mots espagnols « profesora »,
« psiquíatra » et « casa » sont sous-titrés par « prof », « psy » et « appart » dans la version
française.
Il en est de même dans Todo sobre mi madre où « psicóloga » est sous-titré par « psy »,
« encefalograma » par « encéphalo » et « intelectual » par « intello ».
Le sous-titreur peut aussi choisir d’utiliser des sigles qui lui permettent d’économiser de la
place.
C’est le cas dans le film Los abrazos rotos, lorsqu’un personnage s’évanouit et qu’un autre
s’écrit alors:
Un autre type d’abréviation a attiré notre attention et nous a paru plus étonnant car
grammaticalement incorrecte. Il s’agit d’une technique consistant à tronquer la négation.
L’une des normes admises dans le sous-titrage est de respecter les règles de grammaire,
d’orthographe, etc., mais il semble que, dans certains cas, les sous-titreurs décident de passer
outre afin de raccourcir leurs sous-titres.
On trouve notamment un exemple de cette pratique dans le film Hable con ella, lors d’un
dialogue entre le Docteur Roncero, psychiatre, et Benigno :
66
- Pues ahora no me acuerdo. - Je me rappelle plus.
Pero supongo. Oui, je suppose.
Pero ahora estoy muy bien. Mais là, ça va.
- ¿Tienes pareja? - Tu as quelqu’un ?
- Más o menos. - Plus ou moins.
Ya no estoy solo. Je suis plus seul.
Ya no tengo este problema. J’ai plus ce problème.
Il ne s’agit pas là d’un exemple isolé puisque nous retrouvons ce procédé dans d’autres films
tels que La mala educación ou Abrazos rotos.
Nous avons remarqué que les sous-titreurs choisissaient parfois d’employer dans leurs sous-
titres un autre temps verbal que celui de la version originale.
Il s’agit, le plus souvent, d’éviter en français des temps tels que l’imparfait ou le passé
composé qui nécessitent de nombreux caractères. Les sous-titreurs font alors appel au présent
de narration.
C’est par exemple le cas dans le film Volver, lorsqu’Augustina raconte comment quelqu’un
l’a, semble-t-il, prévenue de la mort de tante Paula :
67
La version originale est au passé, mais les sous-titres sont au présent de l’indicatif, ce qui
permet d’obtenir une plus grande concision.
Outre la plus grande brièveté des sous-titres qu’entraine cette stratégie, l’emploi d’un présent
de narration permet également d’obtenir un récit mieux adapté à la langue cible.
Nous avons également observé ce procédé lors de la première scène du film La mala
educación où on voit Enrique, jeune scénariste en mal d’inspiration, lire à haute voix un fait-
divers :
Dans ce même film, nous avons remarqué un autre type de changement de forme verbal
permettant une économie de place.
Ce changement intervient pendant une scène durant laquelle l’assistant d’Enrique lui explique
qu’un visiteur l’attend :
68
Version originale Sous-titre
- Dice que fue compañero tuyo del colegio. - Il te connaîtrait du collège.
Au cours de nos visionnages, nous avons remarqué que les sous-titreurs optaient parfois pour
une forme verbale différente de celle utilisée dans les dialogues originaux, passant par
exemple de la forme affirmative à celle interrogative, de la forme négative à celle
affirmative, etc.
Ce procédé permet en effet d’obtenir parfois une plus grande concision.
C’est notamment le cas dans le film Tacones lejanos, lors d’une discussion entre Becky et sa
fille :
Nous remarquons que les quatre questions de la version originale sont transformées en
phrases affirmatives dans les sous-titres.
La conservation de la forme interrogative aurait effectivement eu pour conséquences des
sous-titres plus longs.
Il en va de même pendant un dialogue entre Becky et son assistante tiré du même film :
69
Version originale Sous-titre
- ¿Por qué no me dejas que te acompañe? - Laisse-moi venir
Nous avons également observé des passages de la forme affirmative à celle interrogative.
C’est notamment le cas dans le film La ley del deseo lorsque Tina s’adresse à un policier :
Le dernier type de changement de forme verbale que nous ayons constaté est celui du passage
de la forme négative à celle affirmative.
Ce procédé est, par exemple, utilisé dans le film Tacones lejanos lorsque Becky s’adresse au
juge :
Un sous-titre tel que « vous, vous n’êtes pas en prison » aurait été nettement plus long et
aurait certainement dépassé le nombre de caractère autorisé.
Le même cas de figure se présente lors d’un échange entre Benigno et Marco dans le film
Hable con ella :
70
Ici aussi, le passage à la forme affirmative permet de réaliser une grande économie de place
en transformant deux propositions négatives en une seule affirmative.
Le procédé consistant à omettre la fin d’un énoncé en utilisant des points de suspension est
assez rarement utilisé dans le sous-titrage.
Il arrive toutefois que, lorsque le dialogue est particulièrement rapide, le sous-titreur choisisse
d’y recourir.
Outre le passage de La mala educación que nous avons évoqué précédemment (au cours
duquel une partie de la prière du Père Manolo n’est pas sous-titrée), nous avons relevé
l’emploi de ce procédé à deux autres reprises au cours de nos visionnages.
Dans le film ¡Átame! , cette technique est utilisée lorsque Lola fait part à sa sœur de la
difficulté de son travail à cause du comportement du réalisateur avec qui elle travaille :
Même si une partie de l’information est perdue, les points de suspension reflètent une certaine
suite logique d’actions. De plus, l’exaspération du personnage est perceptible grâce au jeu de
l’actrice.
Les points de suspension sont également utilisés par le sous-titreur du film Todo sobre madre
pour l’œuvre au nom assez long « Un tramway nommé désir », lorsque Manuela s’adresse à
Huma et Nina :
71
Le nom de l’œuvre revient plusieurs fois dans le film et le spectateur comprend tout à fait
qu’il y est fait référence cette fois-ci aussi.
Nous avons relevé un certain nombre de passages pour lesquels la difficulté de concision nous
a paru particulièrement bien résolue par les sous-titreurs.
Il s’agit de procédés qui n’appartiennent pas véritablement aux catégories présentées au
préalable et que nous avons choisis de regrouper sous l’appellation Astuces et trouvailles du
traducteur.
Les exemples que nous avons observés sont assez nombreux, nous avons donc essayé de
retenir ceux qui nous ont semblé les plus parlants.
Il arrive ainsi que le sous-titreur trouve une formulation qui permette d’englober plusieurs
éléments de la réplique originale.
C’est notamment le cas dans le film Entre tinieblas lorsque l’une des sœurs explique à sa
supérieure son mal-être :
Ici le recours à deux adjectifs qualificatifs, au lieu des substantifs de la version originale,
facilite la concision du sous-titre.
Un exemple similaire se présente dans le film Tacones lejanos lors d’un dialogue entre
Rebecca et le juge :
72
Le sous-titreur parvient ici à obtenir un sous-titre très court en optant pour une construction de
phrase différente de la réplique originale du personnage.
Le même type d’opération est effectué dans le film Matador au cours d’une scène entre Diego
Montes et son avocate :
Dans une scène du film ¡Átame! durant laquelle le réalisateur Máximo répond aux questions
d’une journaliste, c’est en utilisant un verbe exprimant une répétition de l’action que le sous-
titreur parvient à utiliser un nombre restreint de caractères :
Le sous-titreur du film La ley del deseo, dans un dialogue où Pablo s’adresse à Antonio qui
l’avait préalablement insulté dans une lettre, réussit à trouver le terme correspondant à une
définition énoncée dans la version originale :
73
Le mot « satyre » peut effectivement avoir le sens de « corruptor de menores »52, mais
présente l’avantage d’être bien plus court.
Nous citerons un dernier exemple d’opération particulièrement bien menée avec un passage
du film Mujeres al borde de un ataque de nervios.
Il s’agit d’une scène durant laquelle Pepa évoque la dangerosité de l’ex-épouse d’Ivan :
Alors que le débit de paroles est particulièrement rapide au cours de ce dialogue, le sous-
titreur parvient tout de même à restituer les propos de Pepa dans les limites d’espace qui lui
sont imposées.
Pour y parvenir, il recourt notamment à l’aide de l’image (dans la deuxième phrase), regroupe
plusieurs phrases en une seule (pour la troisième phrase) et réalise un important effort de
synthèse.
Il nous semble que les difficultés liées à la nécessité de concision que nous avons évoquées
dans la deuxième partie de notre travail, à savoir un débit particulièrement rapide, de brusques
changements de plans, ainsi que les difficultés de ne pas altérer le sens ou changer de registre,
doivent être appréhendées en ayant à l’esprit certaines notions générales que nous avons
décrites préalablement et en ayant recours, suivant les cas, aux différents procédés ponctuels
analysés ci-dessus.
52
Dictionnaire en ligne de l’Académie française : « Homme lubrique, obsédé qui recherche des relations
sexuelles avec des inconnues, notamment des petites filles, ou qui se livre à des actes répréhensibles
(exhibitionnisme, voyeurisme). », consulté le 19.01.2012.
74
Le sous-titreur doit en effet adopter une approche fonctionnelle et pragmatique en
s’interrogeant sur la fonction et le but du passage qu’il traduit. Il privilégiera ainsi certains
choix plutôt que d’autres.
Il ne doit pas perdre de vue le fait que l’image joue un rôle essentiel dans son travail. Il faut
donc que les sous-titres restent discrets et accompagnent au mieux ce qui se déroule à l’écran.
Il doit enfin disposer d’une palette de procédés ponctuels qui lui permettent de raccourcir ses
sous-titres suivant les situations qui se présentent à lui.
75
II. Problèmes liés au passage de l’oral à l’écrit
Nous avons constaté, dans la deuxième partie de notre travail, que la particularité du sous-
titrage consistant à passer d’un discours oral à un texte écrit était à l’origine de nombreuses
difficultés.
Nous avions alors relevé les problèmes liés à la simultanéité de paroles, aux accents et
variations dialectales, aux gros mots, jurons et termes argotiques, ainsi que ceux posés par les
répétitions, faux-départs et autres incohérences du langage parlé.
Les lectures et les visionnages que nous avons faits nous ont permis de dégager certaines
réflexions et stratégies qui permettent de mieux appréhender ces difficultés.
Nous avons ainsi observé que le sous-titrage ne pouvait pas se permettre de reproduire les
incohérences de l’oral, que, mises à part quelques solutions pragmatiques, une certaine
standardisation de la langue était inévitable et, enfin, que les sous-titres devaient être
envisagés comme un complément d’information et non comme l’unique ou principale source
d’information pour le spectateur.
Comme nous l’avons expliqué plus tôt dans notre travail, lorsque deux personnes conversent,
elles ont tendance à commencer une phrase puis à s’arrêter pour la reprendre d’une autre
manière, à répéter les premiers mots plusieurs fois, à chercher leurs mots tout en continuant à
parler, etc.
Si les dialogues de films sont écrits à l’avance et ne correspondent pas exactement à ces
conversations spontanées, les acteurs tentent tout de même de recréer cette même naturalité en
agrémentant leurs répliques de ces mêmes éléments caractéristiques de l’oralité.
C’est alors le jeu de l’acteur, son intonation notamment, qui donne sens à ce qui est dit.
Si les hésitations, faux-départs et autres incohérences de l’oral sont reproduites dans les sous-
titres, il faudrait également que le spectateur perçoive exactement les intonations de l’acteur
pour comprendre ses propos.
Or il s’agit-là d’une tâche ardue pour le spectateur confronté à une langue qu’il ne connaît
pas.
76
C’est ce qu’explique Stephen Smith :
And while the audience will be able to hear whispers and shouts and usually understand their
significance, at least between European languages, it is surely too much to expect them to pick up the
subtleties of intonation. This means that subtitles will need to interpret what is being said and avoid
ambiguities, unless the original is deliberately ambivalent. And even then it will often be necessary to
simplify.53
S. Smith invite ainsi les sous-titreurs à reformuler les propos des personnages pour ne pas
reproduire les incohérences du langage parlé et, dans certains cas, à en simplifier le contenu.
Il les met également en garde contre la tentation de vouloir reproduire certaines erreurs
caractéristiques de l’oral :
I would caution against reflecting mistaken formulations in the original with errors in the subtitles.
[…] Deliberate mistakes in the subtitles may not be perceived as such. They may well be attributed to an
error on the subtitler part or, worse still, they may mean the audience will not grasp what is going on.54
Ainsi dans la deuxième partie de notre travail, nous nous demandions comment gérer le sous-
titrage de l’extrait ci-dessous :
Nous évoquions alors le fait que le spectateur francophone puisse être déstabilisé par le fait
qu’un unique et court sous-titre soit utilisé pour rendre compte d’une réplique prononcée en
un temps relativement long.
Le spectateur non hispanophone pourrait cependant être encore plus désorienté si la même
phrase apparaissait deux fois dans le sous-titre. Il penserait en effet probablement qu’il s’agit
d’une erreur technique comme nous l’indique S. Smith :
53
SMITH Stephen, « The language of subtitling » in GAMBIER Yves, Translating for the media, 1998, p. 145
54
Ibid., p. 146
77
[…] consecutive subtitles should not be identical since they might give the impression of technical
interference. At least if they are, there should be a reasonable number of frames between them.55
As long as the speaker talks continuously, such redundancies can actually be a godsend since the
extra time can be used, within certain limits, to explain what is being said.56
En recourant à une telle stratégie, ce passage pourrait être sous-titré de la façon suivante :
Le sous-titre proposé présente ainsi l’avantage de ne pas répéter deux fois la même phrase ni
de laisser le spectateur dans le flou pendant quelques secondes en ne lui proposant aucun
sous-titre.
De plus il s’insère parfaitement dans le dialogue puisque l’interlocutrice de Pepa explique
juste après qu’elle est à la fois artiste et serveuse dans un bar.
55
Ibid.
56
Ibid.
78
Standardisation de la langue
La langue écrite répondant à des normes plus rigides que le langage parlé, le passage d’une
réplique d’un personnage à un sous-titre passe le plus souvent par une « normalisation » de la
langue.
Cette standardisation a pour effet d’éviter les incohérences du langage oral, comme nous
venons de le voir, mais aussi de neutraliser les accents et variations dialectales, ainsi que
d’atténuer, voire d’éliminer, les jurons, gros mots et termes argotiques.
Lorsque nous avions évoqué le problème des accents et des variations dialectales dans la
deuxième partie de notre travail, nous avions nous-même eu du mal à retranscrire l’accent
andalous de Candela dans Mujeres al borde de un ataque de nervios.
Nous avions alors fait usage de nombreuses approximations orthographiques pour tenter de
rendre compte de la manière particulière dont le personnage s’exprime :
Or ces approximations ne peuvent pas être employées dans le sous-titrage, ce qui conduit
assez inéluctablement à une neutralisation des accents, comme l’explique encore une fois S.
Smith :
79
In practice it is usually the best bet to subtitle even the strongest of dialects in a standard form of
the target language. Otherwise irregularities may be seen as mistakes by the subtitler or simply not
understood.57
La opinión generalizada es que las palabras gruesas son más ofensivas en letra impresa y aunque,
en principio, no debería haber problemas de censura, la tónica general es la discreción en su uso y se suelen
convertir en los candidatos favoritos cuando hay que eliminar material del original.58
L’auteur espagnol ajoute que dans certains cas, ce sont les distributeurs des films qui exigent
que la version sous-titrée ne comporte pas de termes grossiers (términos malsonantes59).
57
Ibid., p. 145
58
Jorge DIAZ-CINTAS, op. cit., p. 130
59
Ibid., p. 131
80
Version originale Sous-titre
- Paula, ponte bien, cierra estas piernas, - Paula, enfin, assieds-toi comme il faut !
¡coño!
Parfois les termes grossiers ne sont pas éliminés, mais subissent tout de même une
atténuation.
C’est notamment le cas lorsque Raimunda explique à un client de son restaurant que les
portions seront plus abondantes la prochaine fois :
On remarque que la formulation du sous-titre est moins grossière que dans la phrase originale.
Le film Todo sobre mi madre nous en fournit aussi un exemple lorsque Huma répond à Nina
qui se plaint d’être traitée comme si elle vivait dans un couvent :
On remarque ici que si le sous-titreur atténue le langage vulgaire de l’original, il prend tout de
même soin de conserver un niveau de langue très familier.
C’est en effet l’un des moyens d’éviter une trop grande standardisation de la langue.
81
Comme l’explique Mme Rousset, que ce soit concernant les accents ou les termes grossiers,
« L’on peut parfois jouer sur le niveau de langue, l’emploi de termes régionaux ou de
tournures de phrases inusuelles »60.
Dans un dialogue tiré du film Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón, que nous avions pris
pour exemple dans notre deuxième partie, deux jeunes madrilènes utilisent un langage
particulièrement familier comprenant notamment de nombreux termes argotiques.
Malheureusement les sous-titres de cette scène ne rendent pas assez bien compte de ce parler
spécifique en s’en tenant à un niveau de langue très courant.
Sans recourir à un argot que de nombreux spectateurs ne comprendraient pas, il est toutefois
possible d’employer un vocabulaire appartenant à un registre nettement plus familier pour
sous-titrer cette scène :
- Sí hombre, sabes que a mí, - J’adore les vieilles - J’adore les vieilles peaux
me encantan las carrozas casseroles
[…] […]
60
Entretien avec Mme Rousset, op. cit.
82
- ¿Cuánto te ha dado por - Il t’a donné combien ? - Il t’a filé combien ?
esto?
- 20 talegos - 20 000 pesetas - 20 000 pesetas
Le fait d’utiliser un niveau de langue très familier permettrait ici de mieux transmettre le ton
de la discussion et l’atmosphère générale de la scène.
Il existe également des situations pour lesquelles un équivalent du mot grossier existe en
français et n’est pas – pour reprendre le terme de J. Diaz-Cintas – trop « offensants ».
Nous en avons trouvé de nombreux exemples dans les films que nous avons visionnés et
pouvons notamment citer une discussion téléphonique entre Lucia et Pepa dans le film
Mujeres al borde de un ataque de nervios :
Ou encore cette scène de ¿Qué he hecho yo para merecer esto? où le père de famille se plaint
de ne même pas pouvoir boire un verre de vin en rentrant chez lui :
Il faut alors s’interroger sur le rôle des sous-titres et comprendre qu’ils sont un élément
d’information parmi d’autres.
83
Le sous-titre : un élément d’information parmi d’autres
Il est en effet important d’avoir à l’esprit que le spectateur a accès à d’autres éléments
d’information dans le film et qu’il dispose de compétences qui lui permettent de savoir ce qui
se passe à l’écran et de suivre le déroulement de l’intrigue.
Le contenu du film n’est pas transmis uniquement par les phrases que prononcent les acteurs
et encore moins par les seuls sous-titres.
Comme le souligne T. Tomaszkiewicz, « Le sens au cinéma [...] n'est pas exprimé
uniquement par les éléments linguistiques, comme c'est le cas dans d'autres types de textes,
mais il parvient au récepteur par cinq canaux »61. Elle reprend ensuite les canaux cités par
James Monaco, à savoir « l'image visuelle, les graphèmes et les mots imprimés, la parole, la
musique, les bruits et autres effets sonores »62.
L. Marleau répertorie lui aussi plusieurs formes de langage dans un film. Il distingue ainsi
notamment le langage sous sa forme sonore, à savoir le dialogue original parlé, et le langage
figuratif qui est un système non-verbal fait de gestes, attitudes et mimiques63.
Il est ainsi nécessaire de comprendre que les sous-titres ne représentent qu’un élément
d’information parmi d’autres et ne sont même que le complément d’une information
véhiculée principalement par l’image et la bande son.
Cette constatation est d’autant plus vraie qu’il ne faut en aucun cas minimiser la capacité du
public à compenser les éventuelles carences du sous-titrage.
Comme le suggère notamment T. Tomaszkiewicz, le spectateur dispose d’une « connaissance
[…] de l’organisation structurale des conversations et du côté rituel des interactions »64 qui lui
permet de comprendre le déroulement d’un dialogue sans que certains éléments de celui-ci
n’apparaissent forcément dans les sous-titres.
Fréderic Chaume relève lui aussi plusieurs compétences du spectateur qui lui permettent de
suivre le film dans de bonnes conditions malgré certaines limites du sous-titrage.
Il souligne tout d’abord ses compétences textuelles et linguistiques grâce auxquelles il peut
percevoir le lien entre certaines phrases ou reconstruire mentalement certains sens cachés.
61
TOMASZCIEWICZ Teresa, op. cit.
62
MONACO James in TOMASZCIEWICZ Teresa, op. cit., p. 382
63
MARLEAU Lucien, op. cit., p. 273
64
TOMASZKIEWICZ Teresa, op. cit.
84
Il attire également notre attention sur sa capacité à utiliser l’image pour résoudre d’éventuelles
ambigüités créées par le sous-titre.
Il évoque aussi une plus grande familiarité du public, de nos jours, avec les films sous-titrés et
par conséquent une certaine prise de conscience des limites du sous-titrage.
Il met en évidence, enfin, la capacité du spectateur à utiliser la redondance du texte
audiovisuel que permet la transmission de l’information par deux canaux : celui acoustique et
celui visuel.65
Ces différents constats nous permettent d’aborder certains problèmes du passage de l’oral à
l’écrit d’une autre manière.
Le lieu d’origine et parfois une certaine manière de voir les choses que suggère un accent, par
exemple, peuvent être perçus par le spectateur grâce à d’autres éléments du film que les sous-
titres.
Le public francophone regardant le film Todo sobre mi madre ne percevra probablement pas,
ni à l’oreille ni grâce aux sous-titres, l’accent argentin de Manuela, mais connaîtra sans
aucune difficulté l’origine du personnage qui est évoquée à plusieurs reprises dans le film.
Il en est de même pour Marco et Katerina dans Hable con ella, Regina dans Volver ou
Candela dans Mujeres al borde de un ataque de nervios.
Le problème de la simultanéité de paroles peut lui aussi être abordé avec la même approche.
Dans le film Volver, par exemple, nous assistons à une scène au cours de laquelle de
nombreuses femmes d’un village, en tenue de deuil, embrassent Soledad, qui vient de perdre
sa mère, et lui présentent leurs condoléances dans un brouhaha général.
On entend alors des « Lo siento hija mía », « Qué pena » ou « Te acompaño en tu
sentimiento ». Néanmoins aucun sous-titre n’apparait à l’écran non seulement parce qu’il
serait impossible de sous-titrer la totalité des phrases prononcées pratiquement en même
temps, mais surtout parce que le contexte suffit pour que le spectateur comprenne ce qui se
passe sous ses yeux.
65
CHAUME Frederic, « Discourse Markers in Audiovisual Translating » in Meta, 2004, 49, 4, pp. 843-855
85
Nous avons donc pu constater qu’au moment de traiter les problèmes liés au passage de l’oral
à l’écrit, certains écueils étaient à éviter, en particulier la tentation de reproduire les erreurs ou
incohérences du langage parlé, et que la standardisation de la langue qu’imposent les règles de
l’écrit était en général inéluctable.
Nous avons surtout pu nous rendre compte que ces difficultés devaient être abordées en ayant
à l’esprit que le sous-titre n’est pas l’unique élément d’information dont le spectateur dispose.
86
III- Sous-titrage des références culturelles
La deuxième partie de notre travail nous a permis de souligner les problèmes que peuvent
poser les références culturelles durant le processus de sous-titrage.
En nous appuyant sur les films que nous avions visionnés, nous avions alors relevé plusieurs
types de références culturelles inhérentes à l’histoire de l’Espagne, à sa société, à ses
coutumes et traditions, ainsi qu’à son patrimoine artistique.
Pour essayer de résoudre ces difficultés, il nous a tout d’abord paru nécessaire de démontrer
que la traduction des éléments culturels était du domaine du possible, puis de présenter
certaines stratégies permettant d’y parvenir.
66
MOUNIN Georges, Les problèmes théoriques de la traduction, 1998, p. 53
87
fournissent forcément des significations référentielles communes – si minimales soient-elles –
à tous les hommes, à toutes les langues. »67
En se référant à Burt et Ethel Aginsky, G. Mounin explique également qu’il existe des
universaux linguistiques tels qu’un nombre limité de phonèmes, la division des énoncés en
morphèmes, l’usage des morphèmes en séquences, etc.
Eugène Nida, que cite G. Mounin, va dans le même sens en évoquant les universaux
grammaticaux :
[…] les langues ont nettement tendance à présenter toujours les quatre groupes principaux
suivants : nomination des objets (grossièrement équivalente à une classe de noms), nomination des
événements (grossièrement équivalente à celle des verbes), abstraits (modificateurs des noms d’objets ou
d’événements) et relationnels (grossièrement équivalents aux propositions et conjonctions des langues
indo-européennes).68
Ces différents éléments communs nous conduisent naturellement vers un certain type
d’universaux de culture. En s’appuyant sur le travail des Aginsky, G. Mounin relève qu’il
existe certains aspects qu’on rencontre dans toutes les cultures : le pouvoir, la religion,
l’éducation, la technologie, le langage.69
G. Mounin mentionne alors deux phénomènes qui renforcent ces universaux de culture : la
convergence des cultures et la convergence linguistique.
Il explique en effet que grâce aux progrès des conditions de communication, plus aucune
culture n’est véritablement isolée, ce qui favorise la diffusion de « traits de culture
universels »70.
Ces même progrès ont pour conséquence davantage de contact entre les langues et, comme
l’écrit A. Martinet que cite G. Mounin, « Le contact [des langues] engendre l’imitation, et
l’imitation engendre la convergence linguistique. »71
Nous observons donc que les nombreux traits communs que partage l’ensemble de l’humanité
et les contacts de plus en plus nombreux entre différents peuples rendent possible une certaine
67
Ibid, p. 202
68
NIDA Eugène dans MOUNIN Georges, op. cit, p. 211
69
MOUNIN Georges, op. cit., p. 214
70
Ibid, p. 219
71
MARTINET André, dans MOUNIN Georges, op. cit, p. 221
88
interaction entre les cultures et posent les bases d’une possible traduction des éléments
culturels.
Il serait maintenant intéressant d’étudier quelles sont les stratégies concrètes permettant de
transmettre certaines références culturelles d’une langue à l’autre.
Nous considérerons ainsi les procédés énoncés d’une part par J.P. Vinay et J. Darbelnet et
d’autre part par S. Hervey et I. Higgins.
Nous retrouvons chez ces deux duos d’auteurs plusieurs procédés communs ou très
semblables.
Nous n’aborderons cependant pas deux procédés cités par Vinay et Darbelnet, à savoir la
transposition et la modulation, qui consistent principalement en des changements d’ordre
grammatical et qui apportent peu de solutions aux problèmes posés par la traduction des
références culturelles.
Ce procédé, présenté par les deux duos d’auteurs, consiste à conserver le terme du texte
source tel quel dans le texte d’arrivée.
Vinay et Darbelnet expliquent que le traducteur y fait recours pour créer un effet de style ou
« introduire une couleur locale »72.
Hervey et Higgins précisent que ce procédé est souvent employé lorsqu’on ne trouve pas de
terme équivalent dans la langue cible73.
72
VINAY J.P. et DARBELNET J., Stylistique comparée du français et de l’anglais, 1977, p. 47
73
HERVEY S. et HIGGINS I., Thinking French Translation, 1992, p. 35
89
Le calque ou calque
Comme l’indique Vinay et Darbelnet, il s’agit d’un « emprunt d’un genre particulier »74.
Hervey et Higgins en donnent une définition très claire :
SL TL
Il n’est pire eau que l’eau qui dort. There is no water worse than the water
that sleeps.76
Ce procédé est utilisé, selon Vinay et Darbelnet, lorsque les traducteurs souhaitent « éviter un
emprunt tout en comblant une lacune »77.
Vinay et Darbelnet expliquent que nous pouvons parler d’équivalence lorsque « deux textes
rendent compte d’une même situation en mettant en œuvre des moyens stylistiques et
structuraux entièrement différents »78.
Ils ajoutent que les proverbes illustrent particulièrement bien les équivalences, ce que
confirment Hervey et Higgins :
[…] communicative translation is often adopted for all those clichés, idioms, proverbs, etc. which
have readily identifiable communicative equivalents in the TL.79
74
VINAY J.P. et DARBELNET J, op. cit., p. 47
75
HERVEY S. et HIGGINS I., op. cit., 1992, p. 35
76
Ibid
77
VINAY J.P. et DARBELNET J., op. cit., p. 48
78
Ibid, p.52
79
HERVEY S. et HIGGINS I., op. cit., p. 36
90
Ils citent alors l’exemple de « Sens interdit » qui devient « No entry » ou celui de « Maigre
comme un clou » que l’on traduit par « As thin as a rake »80.
[…] cultural transplantation, whose extreme forms are hardly translations at all, but more likely
adaptations – the wholesale transplanting of the ST setting, resulting in the entire text being rewritten in a
target culture setting.82
Ces deux procédés ne sont pas exactement les mêmes, mais possèdent tout de même des
caractéristiques communes.
Le concept d’exoticism, expliqué par Hervey et Higgins, consiste à utiliser des constructions
grammaticales et des termes de la langue source dans le texte cible afin de volontairement
ajouter une touche « exotique » au texte d’arrivée :
A TT [target text] marked by exoticism is one which consistently uses grammatical and cultural
features imported from the ST [source text] with minimal adaptation, thereby constantly signalling the
exotic source culture and its cultural strangeness.83
80
Ibid
81
VINAY J.P. et DARBELNET J., op. cit., p. 52-53
82
HERVEY S. et HIGGINS I., op. cit., p. 33
83
Ibid
91
Le procédé de traduction littérale (ou traduction mot à mot), énoncé par Vinay et Darbelnet,
se rapproche de ce concept car une telle stratégie de traduction a forcément pour résultat un
texte d’arrivée fortement imprégné des caractéristiques de la langue source.
L’ensemble de ces procédés nous permet d’avoir un premier aperçu des stratégies auxquelles
le traducteur peut faire appel lorsqu’il est confronté à des références culturelles.
Néanmoins ces divers procédés s’appliquent à la traduction en général et non au sous-titrage
en particulier.
De plus, comme le fait remarquer B. Nedergaard-Larsen, ces stratégies ne sont pas suffisantes
face à des situations nécessitant une explicitation de ce que P. Newmark appelle le subtext, à
savoir « what is implied but not said, the meaning behind the meaning »84.
Le travail de Birgit Nedergaard-Larsen a pour but de combler ces lacunes.
Afin de dégager les stratégies permettant de résoudre les problèmes liés au sous-titrage des
références culturelles, Nedergaard-Larsen insiste tout d’abord sur les spécificités de l’exercice
de sous-titrage.
Elle explique ainsi qu’il s’agit d’un processus confronté non seulement aux problèmes de la
traduction en général, mais aussi à des difficultés supplémentaires dues aux contraintes
spécifiques de ce type de traduction audiovisuelle :
The problems that apply to translation in general also, to some degree, apply to subtitling. But the
problems are not always of the same score, and in subtitling there are some additional, media-related
problems that must be confronted and solved.85
Elle parvient ainsi à énoncer six stratégies que nous avons tenté d’illustrer par des extraits des
films que nous avons visionnés.
84
NEDERGAARD-LARSEN B., « Cultural-bound problems in subtitling » in Perspectives: studies in translatology,
1993, Vol. 2, pp. 207-241
85
Ibid., p. 212
92
Le transfert ou emprunt (transfer/loan)
Le fait de conserver les termes « torero » et « banderillero » permet d’ajouter une touche
d’exotisme en faisant directement référence à la culture espagnole d’où est issue la
tauromachie.
Le second procédé, à savoir l’imitation, se rapproche davantage de la stratégie du calque
évoquée par les auteurs précédents.
Nous n’avons malheureusement pas relevé d’extrait de film illustrant ce genre de procédé.
Nedergaard-Larsen cite l’exemple de « secrétaire d’Etat » sous-titré par « Secretary of State ».
Il est vrai que ce type de stratégie peut être particulièrement bien adapté aux noms de
fonctions.
93
Ainsi, dans le film Carne trémula, lorsque le film Ensayo de un crimen est diffusé sur un
écran de télévision, le sous-titreur parvient à retrouver le titre utilisé lors de la projection de ce
film en France :
Il en est de même dans le film Abrazos rotos lorsque Matteo demande à José de chercher un
film parmi sa collection :
L’explicitation (explicitation)
Comme son nom l’indique, ce procédé consiste à reformuler la réplique originale de façon à
ce qu’elle soit plus facilement comprise par le public cible.
Il s’agit d’expliquer plus précisément ce qui semblerait assez évident à un spectateur de
langue et culture sources.
Les contraintes d’espace et de temps du sous-titrage rendent souvent l’emploi de ce procédé
délicat. Le sous-titreur doit alors faire preuve de beaucoup d’habileté pour l’utiliser.
Nous trouvons plusieurs exemples d’explicitation dans les films que nous avons visionnés.
L’un d’eux apparait dans le film Hable con ella lorsque le beau-frère de Lydia explique à son
épouse que l’hôpital madrilène où est hospitalisé la femme-torero n’est pas si loin de leur
domicile cordouan :
94
Version originale Sous-titre
- Hoy en día, con el AVE, en dos horas estás - En 2 heures de train, tu es ici
aquí.
L’allusion à l’AVE (Alta Velocidad Española) est ici explicitée ; il s’agit d’un train.
Il en est de même dans le film ¡Átame! lorsque Máximo laisse un message sur le répondeur
de Marina et fait une comparaison avec le monde de la tauromachie :
95
La paraphrase (paraphrase)
Ce procédé est assez semblable à celui de l’adaptation énoncé par Vinay et Darbelnet ou à
celui de cultural transplantation expliqué par Hervey et Higgins.
Il s’agit donc d’employer dans le sous-titre un élément culturel parallèle à celui de la version
originale, mais qui soit connu du public cible.
Nedergaard-Larsen fait une distinction entre l’adaptation situationnelle (situational
adaptation) et l’adaptation culturelle (cultural adaptation).
96
Dans le premier cas, elle cite l’exemple de « agrégé d’histoire » sous-titré par « M. A. in
History ».
Nous pourrions également illustrer ce procédé par un extrait du film La mala educación au
cours duquel l’assistant d’Enrique explique à son chef que quelqu’un demande à le voir :
Le terme espagnol « colegio » ne correspond pas exactement à celui de « collège » que ce soit
en France ou en Suisse – l’âge auquel les enfants entrent et sortent de ces établissements
n’étant notamment pas les mêmes – mais le sous-titreur choisit d’adapter l’élément de la
version originale à une institution familière au public francophone.
Pour illustrer le deuxième cas, l’adaptation culturelle, nous pourrions réutiliser un exemple
cité dans la deuxième partie de notre travail :
Comme nous l’avions expliqué, les deux produits évoqués ici ne sont pas exactement les
mêmes et n’ont pas exactement les mêmes connotations pour le public hispanophone et celui
francophone.
Néanmoins, le parallélisme entre les deux spécialités culinaires existe et le type de charcuterie
auquel fait référence le sous-titre est connu de tout spectateur francophone.
Nous pouvons citer aussi un exemple tiré du film ¿Qué he hecho yo para merecer esto?.
Gloria, la mère de famille, ne retrouve plus sa boite de tranquillisants :
97
Les deux marques de médicaments ne correspondent peut-être pas exactement au même
produit, mais le sous-titreur choisit d’utiliser une marque connue du public francophone.
L’omission (omission)
Cette stratégie, consistant à ne pas transmettre la référence culturelle dans le sous-titre, est
utilisée lorsqu’aucun des procédés énoncés précédemment ne peut être employé.
Les contraintes propres au sous-titrage poussent malheureusement les sous-titreurs à faire
appel à cette stratégie plus souvent qu’ils ne le souhaiteraient.
Il s’agit donc d’une stratégie par défaut que nous avons constatée dans des exemples cités
précédemment.
C’est ainsi le cas lors d’une scène du film Matador au cours de laquelle une infirmière évoque
la situation familiale particulière d’Angel, accusé de viol :
Il est en est de même dans le film ¿Qué he hecho yo para merecer esto? lorsque le père de
famille réclame à boire :
98
Cette palette de procédés en main, le sous-titreur doit ensuite décider quelle stratégie utiliser
suivant les cas qui se présentent à lui.
Nedergaard-Larsen nous invite à tenir compte pour cela de certaines considérations d’ordre
général et d’autres plus spécifiques86.
Outre les considérations générales qui s’appliquent à l’ensemble du film, le sous-titreur doit
également tenir compte de certains éléments spécifiques suivant les cas qui se présentent à lui.
Trois de ces considérations spécifiques, à savoir la fonction de tel dialogue, réplique ou scène,
les possibles connotations de tel terme ou expression, ainsi que l’attente du public, sont liées
aux considérations générales présentées ci-dessus.
Le sous-titreur doit saisir l’effet créé par une réplique et s’efforcer de le transmettre au
spectateur cible en tenant compte des connaissances de la culture source de ce dernier.
Les trois autres considérations spécifiques sont liées aux particularités du sous-titrage que
nous avons déjà évoquées en détail : le passage de l’oral à l’écrit, les limites d’espace et de
temps, ainsi que le rôle de l’image et de la bande son.
86
Ibid. p. 221
87
Ibid. p. 222
99
Ces trois derniers éléments peuvent en effet contraindre le sous-titreur à opter pour un
procédé au détriment d’un autre.
Grâce à G. Mounin, nous avons donc pu constater, dans un premier temps, que des universaux
de langage et de culture rendaient la traduction des éléments culturels possible.
Nous avons ensuite pu répertorier certaines stratégies à la disposition du traducteur en
général, tout d’abord les procédés de Vinay et Darbelnet et ceux de Hervey et Higgins, puis
ceux adaptés plus spécifiquement au sous-titrage, énoncés par Nedergaard-Larsen.
100
IV- Le sous-titrage de l’humour
Nous avons pu observer au cours de la deuxième partie de notre travail que le sous-titrage des
situations humoristiques constituait souvent un exercice délicat.
Aux difficultés traditionnelles de la traduction de l’humour s’ajoutent en effet les contraintes
spécifiques du sous-titrage qui rendent, par exemple, impossible l’utilisation d’une note de
bas de page ou d’une longue paraphrase.
Nous avions alors relevé trois principaux types de problème : la traduction des jeux de mots,
celle des proverbes et des expressions idiomatiques, ainsi que celle de certains noms propres.
Les visionnages et lectures que nous avons effectués nous ont permis de dégager certaines
stratégies et méthodes visant à résoudre ces difficultés.
Wordplay is the general name for the various textual phenomena in which structural features of
the language(s) used are exploited in order to bring about a communicatively significant confrontation of
two (or more) linguistic structures with more or less similar forms and more or less different meanings.88
Le jeu de mots naîtrait donc de la « confrontation » entre des structures linguistiques qui se
ressemblent, mais qui ont des significations différentes.
La similarité entre les structures linguistiques en question peut se présenter sous la forme
d’une homonymie (mêmes sons et même graphie), d’une homophonie (mêmes sons mais
graphie différente), d’une homographie (sons différents mais même graphie) ou d’une
paronymie (légères différences phonétiques et graphiques)89.
88
DELABASTITA Dirk, « Introduction », The translator, Volume 2, Number 2, 1996, p. 128
89
Ibid.
101
Delabastita énonce par la suite un certain nombre de méthodes de traduction à la disposition
du traducteur lorsqu’il est confronté à un jeu de mots.
Nous ne retiendrons par le dernier procédé évoqué par l’auteur belge, à savoir les « Editorial
techniques » qui consistent en l’emploi de notes ou de commentaires et qu’on ne peut pas
utiliser en sous-titrage.
Le sous-titreur peut en revanche, selon les cas qui se présentent à lui, recourir aux sept autres
méthodes.
PUN → PUN
Le jeu de mots du texte source est traduit par un jeu de mots en langue cible qui peut être plus
ou moins différent du jeu de mots original au niveau de la structure formelle, de la structure
sémantique ou de la fonction textuelle90.
Cette méthode peut, par exemple, être employée pour une scène du film ¿Qué he hecho yo
para merecer esto? pour laquelle le jeu de mots n’a pas été conservé dans le sous-titrage.
Il s’agit d’une scène au cours de laquelle deux policiers inspectent l’appartement de Gloria
après que celle-ci a assassiné son mari :
Le second policier relève le couvercle de la marmite de soupe lorsqu’il dit « Pues este caldo
no huele nada mal ».
L’effet humoristique naît ici du jeu entre les différents sens que peut avoir le verbe « oler ».
Un effet similaire peut être créé en français avec le verbe « sentir ».
90
Ibid., p. 134
102
La même méthode de traduction peut être utilisée pour un dialogue entre Angel et sa mère
dans le film Matador :
L’effet comique créé par la similitude entre le nom « tormenta » et le verbe « atormentar » est
perdu dans le sous-titre.
La proposition de sous-titre, si elle ne peut pas reproduire le même procédé que la version
originale, parvient tout de même à conserver un certain effet comique.
Il s’agit ainsi de ce que J. Henry appelle une traduction hétéromorphe, c’est-à-dire qu’un jeu
de mots d’un autre type que celui de la version originale est employé dans la traduction91.
Henry distingue en effet la traduction hétéromorphe de la traduction isomorphe (« traduction
par transcodage, c’est-à-dire reprenant à la fois les mots qui correspondent à ceux de l’original
et le type de jeux de mots utilisé »92) et de la traduction homomorphe (« procédé de traduction
d’un jeu de mots par lequel l’original est rendu par le même (homos) procédé, c’est-à-dire un
anagramme par un anagramme, […], etc. »93).
Le jeu de mots est remplacé par un procédé rhétorique (répétition, allitération, rythme, ironie,
paradoxe, etc.) censé reproduire le même effet que le jeu de mots94.
Ce procédé pourrait être appliqué à l’extrait du film Carne trémula que nous avons relevé
dans la deuxième partie de notre travail :
91
HENRY Jacqueline, La traduction des jeux de mots, Presses Sorbonne Nouvelle, 2003, p. 183
92
Ibid., p. 177
93
Ibid.
94
Ibid.
103
Version originale Sous-titres Proposition de sous-titres
- Vale, ¡pero que ese deje de - Oui, mais dis-lui de pas - Oui, mais dis-lui de pas
apuntarme los huevos! braquer mes couilles braquer mes couilles
- Como no sueltes a la chica, - Si tu ne la lâches pas, je - Lâche-la ou je m’en fais
voy a hacer tortilla francesa m’en fais une omelette un plat de nouilles
con ellos.
Ici, le jeu de mots n’est pas conservé, mais la rime créée dans le sous-titre permet de
conserver, au moins en partie, l’effet comique.
PUN → NON-PUN
Le jeu de mots est rendu par une phrase qui ne constitue pas un jeu de mots. Cette phrase peut
transmettre les deux messages (ou plus) du jeu de mots ou en choisir un au détriment de
l’autre (ou des autres)95.
Il arrive en effet que la ressemblance entre deux termes à l’origine du jeu de mots ne puisse
pas être reproduite dans la langue cible.
Nous avons notamment observé ce genre de situation dans une scène de Todo sobre mi
madre, que nous avons déjà évoquée, durant laquelle Huma, explique pourquoi elle a choisi
ce pseudonyme :
95
DELABASTITA Dirk, op. cit., p. 134
104
Dans cet extrait, c’est non seulement le jeu de mots qui est perdu, mais également son
message. Le dialogue perd alors de son sens.
Le spectateur francophone aura probablement beaucoup de mal à comprendre pourquoi la
comédienne a choisi ce nom de scène et l’enchainement des répliques pourra lui paraître
étrange.
Lorsqu’il n’est pas possible d’employer un jeu de mots dans la langue cible, le sous-titreur
doit tout de même veiller à transmettre le sens du jeu de mots original ou, tout du moins, à
conserver la cohésion du dialogue.
Pour cet extrait de Todo sobre mi madre, nous pourrions donc envisager les sous-titres
suivants :
Si le jeu de mots n’est pas conservé, ces sous-titres permettent tout de même au spectateur
francophone de mieux comprendre le dialogue original.
NON-PUN → PUN
Le traducteur introduit un jeu de mots là où le texte source n’en contient pas afin de
compenser des jeux de mots perdus précédemment96.
Nous avons relevé l’emploi de cette stratégie dans une scène du film ¡Átame! :
96
Ibid.
105
Version originale Sous-titres
- Voy a salir un momento para antibióticos y - Je vais acheter des antibiotiques et un joint.
de paso compro una zapata.
- ¿Una zapata? - Un joint ?
- Sí, para el grifo de la cocina que se ha roto. - Pour le robinet de l’évier.
Dans les sous-titres, un jeu de mots est créé à partir de la polysémie du terme « joint » qui
appartient aussi bien au champ lexical de la plomberie qu’à celui des drogues. Ce jeu de mots
s’insère d’autant plus facilement dans le dialogue que les drogues, comme dans de
nombreuses œuvres d’Almodovar, sont très présentes dans ce film et que Ricky était déjà sorti
acheter de l’héroïne au cours d’une scène précédente.
Le jeu de mots n’existe en revanche pas dans le dialogue original. Le terme espagnol zapata
ne se réfère en effet aucunement à quelque chose qui se fume.
Le sous-titreur utilise donc ce procédé pour compenser la perte d’un ou plusieurs jeux de mots
dans le reste du film.
Nous constatons effectivement que dans une scène précédente, le sous-titreur n’avait pas été
en mesure de reproduire un jeu de mots présent dans une réplique du réalisateur Maximo :
PUN ST = PUN TT
Le traducteur reproduit le jeu de mots du texte source dans sa formulation originale sans
véritablement le traduire97.
Il s’agit d’un procédé comparable à ceux de l’emprunt ou du transfert direct que nous avons
évoqués pour la traduction des références culturelles.
Nous n’en avons pas relevé d’exemple au cours de nos visionnages.
97
Ibid.
106
D. Delabastita précise en effet que ce procédé est souvent employé dans des notes de bas de
page (qui n’existent pas en sous-titrage) ou pour certains types de textes en particulier
(journalistique, publicitaire)98.
Dans le premier cas, le passage contenant le jeu de mots est omis. Dans le second cas, le
traducteur introduit un nouveau passage, contenant un jeu de mots, qui ne correspond à aucun
extrait du texte source dans un but de compensation99.
Nous n’avons pas relevé non plus d’exemples de ce type de méthode au cours de nos
visionnages.
Delabastita nous propose ainsi toute une palette de stratégies auxquelles le traducteur peut
recourir en fonction des situations qu’il doit traiter.
L’observation de ces divers procédés nous pousse à dégager un certain ordre de priorité que le
sous-titreur doit respecter lorsqu’il est confronté à un jeu de mots.
Il semble que la meilleure solution soit de trouver un jeu de mots, plus ou moins semblable,
dans la langue cible (PUN → PUN).
S’il n’y parvient pas, il doit alors essayer de reproduire un certain effet comique (PUN →
RHETORICAL DEVICE).
Il a également la possibilité de créer un jeu de mots ailleurs dans le film pour compenser une
perte (NON-PUN → PUN).
Si l’emploi d’aucun de ces procédés n’est possible, le sous-titreur doit tout de même
s’efforcer de transmettre le message du jeu de mots et de conserver la cohérence du dialogue
(PUN → NON-PUN).
La deuxième partie de notre travail nous avait également permis de soulever les difficultés
liées à la traduction des proverbes et des expressions idiomatiques.
98
DELABASTITA Dirk, There’s a double tongue, 1993, p. 210-211
99
DELABASTITA Dirk, « Introduction », The translator, Volume 2, Number 2, 1996, p. 134
107
B/ Traduction des proverbes et expressions idiomatiques
Nous avions précisé, dans notre deuxième partie, que si la fonction première des proverbes et
expressions idiomatiques n’est pas de faire rire, leur formulation imagée invitait cependant,
dans de nombreux cas, à sourire.
Les proverbes et expressions idiomatiques ont également la particularité de refléter une
certaine manière de voir le monde propre à une communauté et d’être donc profondément
ancrés dans la culture d’un peuple.
Il nous semble ainsi que pour traduire ces sentences et expressions, il faille se référer à la fois
aux procédés que nous avons évoqués pour la traduction des références culturelles qu’à ceux
énoncés pour la traduction des jeux de mots.
L’équivalence idiomatique
Ce procédé qu’énoncent Vinay et Darbelnet, mais aussi Hervey et Higgins sous l’appellation
communicative translation, est semblable à la méthode que Delabastita appelle PUN → PUN.
Concernant les proverbes et expressions idiomatiques, il s’agit de trouver dans la langue cible
une formule qui a la même signification que celle de la langue source.
Parmi les nombreux exemples illustrant cette stratégie que nous avons observés, nous
pouvons citer une scène du film ¡Átame! au cours de laquelle Lola conclut la proposition
qu’elle fait à sa sœur de la manière suivante :
Le sous-titreur parvient alors à trouver en français une expression qui a le même sens que
celle de la version originale, même si l’image utilisée n’est pas la même.
Il en est de même dans la scène du film Todo sobre mi madre que nous avons évoquée
précédemment :
108
Version originale Sous-titre
- A los 18 años ya fumaba como un - A 18 ans, je fumais déjà comme un
carretero. pompier.
Ici aussi, il existe une expression équivalente en français, même si le charretier espagnol se
transforme en pompier.
Nous pouvons illustrer cette stratégie par un dernier exemple tiré d’un dialogue du film Pepi,
Luci, Bom y otras chicas del montón au cours duquel Bom utilise aussi une expression
particulière en s’adressant à Pepi :
Lorsqu’un équivalent n’est pas trouvé – ou n’existe pas – la priorité est alors donné au sens du
proverbe ou de l’expression idiomatique.
Le sous-titreur peut alors recourir à une traduction directe – pour employer la formule de
Vinay et Darbelnet – comme dans cette réplique de Luci dans Pepi, Luci, Bom y otras chicas
del montón :
109
Il serait probablement plus juste de la traduire par « Dieu donne faim à ceux qui n’ont pas de
dents ».
Les expressions françaises « Donner des noisettes à ceux qui n’ont plus de dents » ou
« Donner de l’avoine aux cochons » auraient également pu être employées.
On pourrait penser à utiliser pour ce sous-titre une expression telle que « C’est elle qui mène
la barque ici », mais les contraintes d’espace ont probablement contraint le sous-titreur à
recourir à une formulation plus ramassée.
La compensation
Nous n’avons malheureusement pas observé d’exemples précis qui illustrent ce type de
procédé au cours de nos visionnages.
110
Nous pouvons tout de même penser que, de la même manière que pour les jeux de mots avec
la méthode NON-PUN → PUN énoncée par Delabastita, ce procédé peut être employé pour
les proverbes et expressions idiomatiques.
Le sous-titreur peut en effet introduire un adage ou une expression particulière dans les sous-
titres alors que la formulation originale est plus banale.
Il peut ainsi compenser la perte de certaines images survenue ailleurs dans le film.
Nous avions également soulevé, dans notre deuxième partie, le problème de la traduction de
certains noms propres qui peuvent être à l’origine de situations humoristiques.
100
HERVEY Sandor et HIGGINS Ian, op. cit., p. 31-32
111
Les spécificités du sous-titrage, qui font notamment que le spectateur à accès aux dialogues
originaux et que les noms propres parviennent donc directement à ses oreilles, limitent la
marge de manœuvre du sous-titreur.
Dans la très grande majorité des cas, les noms propres ne sont pas modifiés ou ne subissent
qu’une simple translitération conventionnelle.
Ainsi dans l’exemple tiré de Todo sobre mi madre que nous avons évoqué, il serait malvenu
de modifier le nom d’un des personnages principaux du film, Huma, dans le seul but de
reproduire un jeu de mots.
En revanche, concernant les noms des sœurs du film Entre tinieblas, le sous-titreur se doit de
traduire ces noms propres afin que le spectateur comprenne la spécificité de la congrégation
religieuse à laquelle elles appartiennent et en perçoive l’incongruité, à l’origine d’un certain
effet comique.
Ce sont alors la créativité et le sens de l’humour du sous-titreur qui sont mis à contribution.
Nous avons donc pu constater que si les situations humoristiques sont souvent délicates à
traiter dans le cadre du sous-titrage, il existe cependant un ensemble de stratégies permettant
d’y faire face de la meilleure des manières.
Delabastita nous propose ainsi un ensemble de méthodes permettant de mieux aborder les
problèmes de la traduction des jeux de mots et d’essayer de les résoudre.
Des procédés tirés à la fois de la traduction de l’humour et de celle des références culturelles
sont également à la disposition du sous-titreur pour les proverbes et les expressions
idiomatiques.
Les noms propres n’offrent en revanche qu’une possibilité d’intervention limitée, en raison
des particularités du sous-titrage.
112
Conclusion
Le sous-titrage est un exercice singulier caractérisé par des contraintes strictes, notamment en
matière d’espace et de temps, qui rendent sa pratique difficile et le distinguent de l’activité
traditionnelle de traduction.
Les spécificités de cette pratique linguistique sont à l’origine de problèmes tels que la
nécessité de concision ou le passage de l’oral à l’écrit que ne rencontre généralement pas le
traducteur lorsqu’il travaille sur un texte.
Le sous-titreur doit, quant à lui, résoudre certaines difficultés communes à de nombreux
genres de traduction, mais dans le cadre stricte des normes du sous-titrage, ce qui rend son
travail relativement délicat.
Nous avons pu constater qu’il existait cependant des solutions à ces divers problèmes.
Pour les difficultés spécifiques à l’exercice du sous-titrage, à savoir la nécessité de concision
et le passage de l’oral à l’écrit, il nous est apparu indispensable d’une part d’avoir à l’esprit
que le sous-titre n’est pas le seul élément d’information dont dispose le spectateur et, d’autre
part, d’adopter une approche fonctionnelle et pragmatique.
Le sous-titreur doit en effet constamment se souvenir que l’image joue un rôle essentiel dans
la compréhension du film et ainsi veiller à une nécessaire discrétion des sous-titres. Il doit
également s’interroger sur le but et la fonction de la réplique ou du dialogue qu’il traduit afin
de recourir à la stratégie la plus adaptée.
En ce qui concerne les difficultés communes à d’autres types de traduction, notamment les
références culturelles et l’humour, nous avons été en mesure de relever un ensemble de
procédés énoncés par des experts du sous-titrage et employés, pour la plupart d’entre eux,
dans les films que nous avons visionnés.
Nous avons également observé que si le sous-titreur devait connaître ces différents procédés,
il devait aussi faire preuve d’une très bonne culture générale, d’un bon sens de l’humour, de
beaucoup de créativité et d’une aptitude à se documenter efficacement.
Un bon sous-titreur est donc avant tout un bon traducteur.
Il doit, de plus, connaître les spécificités du sous-titrage sur le bout des doigts et porter une
attention particulière à tout détail qui pourrait avoir une influence sur ses choix.
113
Il doit ainsi visionner les films de manière très précise et vérifier avec attention la conformité
de ses sous-titres avec l’image et la bande son.
Cette rigueur est d’autant plus importante que la juxtaposition entre l’œuvre originale et les
sous-titres fait que le travail du sous-titreur peut être immédiatement sujet à critique.
Contrairement au doublage ou à d’autres formes de traduction audiovisuelle, le sous-titrage
permet en effet l’accès direct aux dialogues originaux.
J. Diaz-Cintas qualifie ainsi le sous-titrage de « traduction vulnérable » (traducción
vulnerable)101 car elle offre la possibilité au spectateur de s’adonner à un jeu du type
« chercher l’erreur ».
Nous avons voulu réaliser ce travail afin de mieux connaître cette pratique linguistique qui a
été peu – ou pas du tout – abordée au cours de nos études de traduction à la FTI.
Nous avons ainsi pu nous faire une idée relativement globale de ce qu’était le sous-titrage et
réaliser un tour d’horizon des difficultés inhérentes à cet exercice.
Cette étude n’est évidemment pas exhaustive et pourrait être approfondie de bien des
manières.
Nous pourrions par exemple élargir notre réflexion à d’autres procédés de traduction
audiovisuelle, tels que le doublage, le voice-over ou le commentaire, et comparer leurs
avantages et inconvénients respectifs. Dans cette optique, il serait intéressant de tenir compte
d’un nouveau phénomène apparu récemment : le surtitrage au théâtre ou à l’opéra.
Il serait également judicieux de réfléchir aux conséquences qu’ont (ou que pourraient avoir)
les avancées technologiques sur le sous-titrage. La généralisation de l’usage du DVD rend par
exemple possible l’offre d’un large choix de pistes de sous-titres adaptées au profil du
spectateur (vitesse de lecture moyenne, connaissance de la langue et de la culture sources,
etc.).
Une autre idée à approfondir serait celle de l’influence du sous-titrage sur la manière de faire
du cinéma. Nous pourrions en effet nous demander si les réalisateurs pourraient être tentés
d’éviter de rendre certains passages trop difficiles à traduire afin de favoriser une meilleure
réception de leur travail à l’étranger. Nous pourrions ainsi faire référence au film muet
101
DIAZ-CINTAS Jorge, op. cit., p. 133
114
The Artist de Michel Hazanavicius qui connaît un succès international notamment parce qu’il
ne nécessite pas de traduction.
115
Bibliographie
Monographies :
HENRY, Jacqueline. La traduction des jeux de mots. Presses Sorbonne Nouvelle, 2003,
297 p.
116
Articles de périodiques :
DELABASTITA, Dirk. Introduction. The translator. 1996, Volume 2, Numéro 2, pp. 127-
139.
Contributions :
ORERO, Pilar. Le format des sous-titres : les mille et une possibilités. In LAVAUR, Jean-
Marc et SERBAN, Adriana. La traduction audiovisuelle : Approche interdisciplinaire du
sous-titrage. Bruxelles, De Boeck, 2008, pp. 55-66.
CORNU, Jean-François. Pratique du sous-titrage en France des années 1930 à nos jours. In
LAVAUR, Jean-Marc et SERBAN, Adriana. La traduction audiovisuelle : Approche
interdisciplinaire du sous-titrage. Bruxelles, De Boeck, 2008, pp. 9-15.
117
SERBAN, Adriana. Les aspects linguistiques du sous-titrage. In LAVAUR, Jean-Marc et
SERBAN, Adriana. La traduction audiovisuelle : Approche interdisciplinaire du sous-titrage.
Bruxelles, De Boeck, 2008, pp. 85-98.
VANDERSCHELDEN, Isabelle. Le sous-titrage des classes sociales dans La vie est un long
fleuve tranquille. In BALLARD, Michel. Oralité et traduction. Arras : Artois Presses
Université, 2001, pp. 361-379
SMITH, Stephen. The language of subtitling. In GAMBIER, Yves. Translating for the media.
Turku: University of Turku, Centre for translation and interpreting, 1998, pp. 139-149.
Mémoires inédits :
ROBERT-CHARRUE, Julie, Totò, principe delle risate en Italie et... illustre inconnu en
France : étude de la version doublée de " Totò cerca casa" et de la version sous-titrée de
"Guardie e ladri", Licence en traduction, Université de Genève, 2007, 101 p.
Sources orales :
Sites internet :
119
Annexe 1 : Entretien avec Mme Rousset
Problèmes de traduction
Quelles sont les situations les plus difficiles à sous-titrer selon vous?
Les jeux de mots sont en général difficiles à sous-titrer, tout d'abord bien évidemment car il
faut trouver un jeu de mots en français et là, tout est à inventer ; mais aussi car les jeux de
mots ne doivent pas « sortir » le spectateur du film. Si le jeu de mots trouvé ne se comprend
pas immédiatement, le spectateur risque de perdre le fil de l'intrigue durant quelques
secondes. Or, les sous-titres ne doivent jamais prendre le pas sur le film. L'on dit souvent
qu'un bon sous-titre ne se remarque pas.
Les références culturelles posent aussi parfois problème, car il revient à l'adaptateur de fixer
la limite entre le domaine de la culture générale et celui de la culture propre à un pays. Ainsi,
savoir que pour les Chiliens, le 11 septembre évoque le coup d'État du 11 septembre 1973,
est-ce du domaine de la culture générale ou est-il « normal » qu'un francophone l'ignore ? La
frontière entre ces deux domaines n'est jamais clairement définie, est ténue et poreuse, et
l'adaptateur doit faire le choix d'expliciter ou non, d'adapter ou non, ce genre de références.
Bien sûr, d'autres références sont facilement identifiables comme trop obscures, trop
spécifiques à la culture d'un pays, ou au contraire, très connues.
Y-a-t-il des difficultés que les films en espagnol présentent davantage que de films en
d'autres langues?
Ces variations dialectales ou d'accents sont un régal pour l'oreille de l'adaptateur comme de
toute personne connaissant et appréciant la culture du pays concerné, et il m'arrive souvent de
penser : « Quel dommage, les spectateurs ne connaissant pas ce pays vont passer à côté de ça
!»
L'on peut parfois jouer sur le niveau de langue, l'emploi de termes régionaux ou de tournures
de phrases inusuelles, pour pallier un minimum cette perte inévitable. Mais la standardisation
est effectivement malheureusement assez inéluctable.
A l'effet comique. Si la scène a été écrite pour faire rire le public, le public francophone doit
rire aussi !
Sous-titrer la scène en faisant des dialogues est une bonne solution, car souvent, il est difficile
de déterminer un début de réplique clair. Et il s'agit de privilégier les répliques les plus
importantes pour le déroulement de l'intrigue, les répliques les plus « percutantes » ou drôles
si c'est une scène comique, ainsi que les répliques les plus générales, représentatives des
autres répliques que l'on sera obligés de supprimer.
121
Aspects professionnels
Je suis française, et après une maîtrise d'anglais et une maîtrise d'espagnol, j'ai fait un DESS
de traduction, option « traduction audiovisuelle ». J'ai donc suivi une formation spécifique au
sous-titrage et à la voice over.
Je suis une littéraire. J'ai toujours aimé les mots. La traduction m'a donc toujours passionnée,
mais la traduction littéraire, pour son côté créatif, pour son côté littéraire, justement. J'aime
jouer avec les niveaux de langue, trouver le mot juste, essayer de rendre la poésie ou l'ironie
d'un texte, me documenter sur un sujet, etc. La traduction de textes politiques ou économiques
par exemple, est une activité trop « froide », trop « austère » à mon goût, voire rébarbative.
J'ai donc préféré opter pour la traduction audiovisuelle.
Quelles sont les étapes du processus de sous-titrage dans lesquelles vous êtes
directement impliquée en tant que traductrice?
Faîtes-vous le repérage vous-même?
Oui, le plus souvent. Il arrive que l'on se fasse imposer un terme par un client, mais il est aussi
possible de défendre son point de vue.
122
Êtes-vous la seule traductrice employée pour le sous-titrage d'un film ou est-ce parfois
un travail où interviennent plusieurs traducteurs?
Chacun ayant son propre style, il me semble peu judicieux, pour une question de cohérence
ainsi que de respect de l'œuvre, de se « partager » la traduction d'un film. En revanche, il est
bon de se faire relire par un autre traducteur dont on estime le travail et l'avis. Un « œil neuf »
est très utile.
Quel est le délai qui vous est généralement accordé pour un film?
Je fais du sous-titrage et de la voice over et traduis donc toutes les sortes de documents
audiovisuels : fictions, documentaires, émissions de divertissement, etc.
Cela devient malheureusement de plus en plus difficile, dû à une dégringolade alarmante des
tarifs, qui s'accompagne d'un amenuisement des délais et de la qualité des sous-titres que l'on
peut voir un peu partout. Je suis assez pessimiste quant à l'avenir de cette profession.
Avez-vous remarqué une évolution dans la manière de sous-titrer les films depuis vos
débuts dans le métier?
J'ai débuté en 2005. La manière de sous-titrer les films n'a pas évolué depuis.
Commentaires:
J'ai répondu à ces questions en tant que traductrice indépendante.
123
Annexe 2 : Responsables du sous-titrage pour chaque film visionné
Films Sous-titrage
Remerciements ....................................................................................................................................... 1
Introduction............................................................................................................................................. 3
I. Définition .......................................................................................................................................... 6
Le contretypage ................................................................................................................................. 11
Le repérage ........................................................................................................................................ 13
125
La simulation ..................................................................................................................................... 13
Le repérage ........................................................................................................................................ 14
La traduction ..................................................................................................................................... 15
L'adaptation....................................................................................................................................... 15
La simulation ..................................................................................................................................... 16
L'impression....................................................................................................................................... 16
126
Deuxième partie : les difficultés rencontrées par le sous-titreur ......................................................... 26
Un débit rapide.................................................................................................................................. 28
127
Troisième partie : les solutions proposées par les théoriciens et les praticiens ................................... 59
128
C/ Les procédés pour le sous-titrage de B. Nedergaard-Larsen .................................................... 92
Bibliographie........................................................................................................................................ 116
129