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Immigrés algériens en France : enjeux et récits

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5z • juin 2010 • n°65

dossier

Venus d’Algérie :
des immigrés
pas comme les autres
p. 10 Le
 Mesnil-Amelot 2 : p. 26 L a Cimade et l’Algérie p. 30 R
 e nc on t re avec Ja n He uf t
le camp de la honte
VOUS L E DITES
Interrogations, témoignages, points de vue,
indignations, ces pages vous sont ouvertes !
causescommunes@[Link]
ou Causes communes, La Cimade, 64 rue Clisson, 75013 Paris

Charlatane Message
De mon miroir effacée, à nos lecteurs
Chers lecteurs de Causes communes, nous
Ton image partira ;
souhaitons par ce message vous inciter à prendre
Je détiens la panacée : votre plume et à contribuer encore plus activement
à alimenter cette chronique « Vous le dites » qui
Pas un seul ne s’en tira.
vous est dédiée. Les sujets de discussion ne
manquent pas et nous aimerions que cet espace
En regardant dans la glace, devienne un vrai lieu de débat et d’échange. Alors
n’hésitez plus à nous écrire !
Devinez qui vient dîner ; Le comité de rédaction
de Causes communes
Les autres, on les efface :
Il suffit d’éliminer.

Combien le regard se fane,


À classe qui nous croisons.
Mais la haine est charlatane :
Les panacées ? Des poisons.
François Wirth

Les immigrés
De leurs lointains pays, un jour ils sont venus. En silence
Bien souvent clandestins, ils ont dû se cache, Oh douleur,
Accepter des affronts, sans jamais se fâcher, Oh honte,
De peur d’être expulsés, ou pire, détenus. Ils parlent, silence
Ils décident, silence
Pour ne plus avoir faim, et cesser d’être nus Ils dessinent, silence
Ils ont franchi nos murs, en bravant le danger. Ils bâtissent, silence
Ils ont parlé « Travail, et puis salle à manger » Ils enferment, silence
Enfin de bien des mots, jusqu’alors inconnus ! C’est une bonne petite entreprise,
Qui casse des femmes, des enfants, des hommes
Ils ont effectué les plus sales travaux, Qui les casse terriblement, tous,
Ceux que nous refusions, parcequ’ils ne sont pas beaux ! Qui nous casse imperceptiblement, tous
Et puis des deux côtés, le racisme a germé. en silence.
Jeanne Vilbert (poème envoyé pour le cercle
Il est vrai que souvent ils ont fait des erreurs, de silence devant le futur centre de rétention
Que nous avons aussi gardé un cœur fermé : du Mesnil-Amelot 2)
Mais peut-on discuter des goûts et des couleurs ?
Paulouis Jehanne

Causes communes juin 2010 n°65


L E T R A I T DE … fau jour
Madame,
Monsieur, Près de 30% des demandes d’asile sont aujourd’hui
examinées en procédure prioritaire, c'est-à-dire dans
J’ai bien reçu votre un délai de quinze jours voire de 96h si le demandeur est
documentation détaillée comme placé en centre de rétention.
d’ailleurs quasi chaque semaine
quelques autres demandes
d’organisation de bienfaisance
(je réponds à une vingtaine).
Certes je sais que « tant qu’on
pas tout donné, on n’a rien
donné », mais permettez moi de
poser sous forme interrogative
la célèbre formule de Michel
Rocard, « la France peut-elle
accueillir toute la misère du
monde ? » Et les millions de
malheureux de tous continents ?
Est-il défendu d’aider les plus
proches avant les plus éloignés ?
Je souhaiterais avant tout un
commentaire évangélique : en
pratique que faire ?
Merci d’avance d’une approche
plus pragmatique. Agir d’abord
sur les causes pour réduire
les conséquences ! Certes tout
homme ou femme est mon frère
mais plus ou moins proche,
aurez vous le courage de le
reconnaître ?
Avec mes déférentes salutations,
Un donateur de La Cimade
qui s’interroge.

Le dossier de ce numéro a été


réalisé avec l'aide de l’association
Génériques, créée fin 1987 et ayant
pour objectif d’entreprendre et de
soutenir toute action permettant
d’améliorer la connaissance des
phénomènes migratoires en France
et dans le monde, par des activités
tant scientifiques que culturelles.

pour en savoir plus


[Link]

Causes communes juin 2010 n°65 Causes communes juin 2010 n°65
Sommaire

Regards Le dossier Trajectoires


6 Actualités  Venus d’Algérie,
14 26 Parcours
des immigrés
pas comme les autres.

Septième mois de grève des


travailleurs sans-papiers. Décryptage L’engagement de La Cimade en Algérie
du projet de loi sur l’immigration par raconté par Mireille Desrez, équipière
Claire Rodier, juriste au Gisti. Grèce : de La Cimade à Médéa pendant la
les autorités dépassées par le flot guerre.
de migrants. L’Europe sous la vague
Ils sont venus d’un pays proche. Un morceau de la
xénophobe. La force de résilience des
Haïtiens. France pendant plus d’un siècle. Avant 1962, ils 27 La chronique
n’étaient pas Algériens, ni non plus Français. Les Que faire de ce qu’on fait de nous ?
Algériens forment aujourd’hui la communauté
10 Point chaud 29 Carnets de justice
immigrée la plus importante de l’hexagone. Mais en
Contre l’ouverture du futur centre de La salle d’audience de Coquelles fut le
rétention du Mesnil-Amelot 2, le camp 2009, les Algériens ont aussi été les étrangers les
premier tribunal délocalisé de France.
de la honte. plus expulsés après les Roumains. Comment les Dans une salle banale, à quelques
Algériens immigrés en France ont-ils vu leur statut mètres des locaux de garde à vue et
11 Initiatives changer au fil d’une histoire commune qu’il reste à du centre de rétention, le juge des
Les ex-mineurs marocains voient enfin écrire ? libertés et de la détention décide de la
leur aboutir leur lutte pour pouvoir prolongation en centre de rétention ou
racheter leurs avantages en nature au 20 Actions non des étrangers sous le coup d’une
mesure d’éloignement.
même titre que leurs autres collègues. Travailleurs immigrés, harkis, pieds noirs, tous ont
Les associations réunies dans la connu le déracinement : témoignages. L’association
Confédération française pour le droit Ayyem Zamen à Belleville « veut sortir de l’oubli les
d’asile se mobilisent pour exiger un vieux migrants. »
accueil décent des demandeurs d’asile.

13 Juridique 22 Portrait
L’accueil des demandeurs d’asile : Fille de harki, Jeannette Bougrab a été nommée
des contentieux à régler présidente de la Halde (Haute autorité de lutte
contre les discriminations et pour l’égalité) au mois
d’avril 2010.

23 En débat
L’immigration algérienne est-elle une immigration à
part ? Benjamin Stora, historien, et Mehdi Lallaoui,
auteur-réalisateur, racontent l’histoire des
migrations algériennes en France..

[Link]
Vous pouvez actuellement sur le site de La Cimade

suivre les événements télécharger le rapport retrouver les reportages


des 70 ans de La Cimade d'observation Enquête et le diaporama photo
au fil des témoignages, sur les pratiques des réalisé par Vali sur le
photos et articles mis consulats de France en problème de l’hébergement
à jour régulièrement et matière de délivrance des des demandeurs d’asile à
découvrir les prochaines visas paru le 8 juillet 2010. Nantes.
dates des manifestations
prévues partout en France
jusqu'en novembre 2010.

Causes communes juin 2010 n°65


Édito
Projet de loi
Expressions sur l’immigration :
quand l’exécutif
30 Rencontre cherche à se
protéger des juges !
Une fois de plus, les parlementaires seront amenés dès
l’automne à examiner un projet de loi sur l’immigration. Avec
ses partenaires associatifs, et en lien avec les mouvements
d’Eglises, La Cimade se mobilise pour sensibiliser l’opinion
publique aux nouvelles régressions importantes contenues dans
ce projet, et qui auraient des conséquences concrètes si elles
L’association Rencontre et étaient adoptées pour des milliers de personnes qui vivent en
Développement (CCSA) apporte une France ou y demandent protection. Des actions se préparent
aide d’urgence aux migrants sub- pour la rentrée et des rendez-vous auront lieu avec les groupes
sahariens « coincés » en Algérie. parlementaires pour tenter de limiter autant que faire se peut
Rencontre avec Jan Heuft, président
de l’association. les effets négatifs des mesures envisagées.
Comme le décrypte dans ce numéro Claire Rodier, une des
31 À lire, à voir responsables du Gisti, ce projet de loi est marqué d’abord par
Des romans et des films pour changer la volonté du Gouvernement de se protéger de la Justice, en
le regard sur les migrations… réduisant le pouvoir de contrôle des magistrats ou en retardant
leur intervention. Cette méfiance de l’exécutif à l’égard des
34 Sur le web
Le collectif Justice et Liberté pour juges n’est pas nouvelle, mais elle s’aggrave et va venir renforcer
les Chibanis s’est doté d’un site pour encore ce sentiment d’arbitraire que ressentent de nombreux
informer sur les droits des migrants citoyens de ce pays, en premier lieu desquels ceux qui n’ont pas
âgés. la nationalité française.
Demande de justice, demande d’égalité : c’est en s’appuyant
sur ces notions que le formidable mouvement des travailleurs
sans-papiers se développe depuis des mois et des mois, avec
le soutien de plus en plus large des organisations syndicales,
des associations, et fait nouveau, d’un nombre non négligeable
d’organisations patronales. Des critères clairs et des règles
identiques de régularisation pour tous les travailleurs sans-
papiers, telle est la revendication commune. Il serait si simple
d’y répondre. Mais plutôt que de négocier pour édicter des
règles équitables, le Gouvernement semble jouer la montre en
«Causes communes» D irecte u r de p u b licati o n : misant sur l’affaiblissement d’un mouvement qui dure depuis
le journal trimestriel de Laurent Giovannoni
R é dacte u r en c h e f : Agathe Marin
des mois.
C o mi t é é d i t o rial : Françoise Ballanger, Demande de règles et de procédures claires : c’est aussi la
Dominique Chivot, Claire Maurel, Maya
Blanc, Didier Weil, Anette Smedley, principale revendication qu’il nous faut porter aussi en matière
La Cimade est une association de Laurent Tessier, Hugo Lattard, Nanon de délivrance des visas. Le rapport que La Cimade vient de
solidarité active avec les migrants, Gardin, Patrick Huby, Maru Eugenia
les réfugiés et les demandeurs d’asile. Garduño Barberena, Alain Le Goanvic rendre public à la suite de plusieurs missions d’observation
Avec ses partenaires à l’international I c o n o g rap h i e : Agathe Marin avec l’aide
et dans le cadre de ses actions précieuse de l’association Génériques
dans les consulats de France montre à quel point le caractère
en France et en Europe, elle agit pour o n t é g al e m e n t c o lla b o r é à c e n um é r o : aléatoire et hors de tout contrôle sérieux des conditions qui
le respect des droits et de la dignité Marion Huissoud Gachet, Cécile Poletti,
des personnes. Sarah Belaïsch, Aurélie Vaugrenard, entourent l’octroi des visas génère un sentiment d’humiliation
p r é s ident : Patrick Peugeot
Violaine Husson, M.F. Deburge, Agathe et d’iniquité ravageur.
Marin, Richard Moyon, Mireille Suveg,
64, rue Clisson 75013 Paris Mehdi Kara, Stéphane Lavignotte, Mireille Alors que monte de tous côtés cette attente de règles qui
tél.: 01 44 18 60 50 Besnard, Alain Le Goanvic.
[Link] permettent à tous de se sentir et d’être traités de façon juste et
P HOTO DE C O U V E R T U R E : © André Lejarre
égale, le Gouvernement défendra donc à l’automne un projet de
Abonnements c o ntact : causescommunes@[Link]
4 numéros - 1 an : 15 e C o n c e p t i o n g rap h i q u e , ©
loi dont la teneur générale est au contraire destiné à favoriser le
(étranger : 20 e) Magdalena Holtz bon vouloir du guichet et de la police, l’arbitraire, l’aléatoire.
Pour les changements d’adresse, prière M a q u e t t e : Romain Perrot
À travers les débats sur cette nouvelle loi, c’est bien de certaines
de retourner la dernière étiquette. I mpr e s s i o n : Cloître Imprimeurs - ZA voie
La reproduction des articles doit faire express RN 12 - 29800 Saint-Thonon des valeurs au cœur du « vivre ensemble » dont il sera question,
l’objet d’une autorisation. et notamment celles de « Justice » ou d’« Egalité », au fronton des
Les photos sont de droit réservé.
mairies depuis deux siècles, mais dont la traduction dans les
ISSN 1262 - 1218
C o mmi s s i o n pari t air e : en cours faits requiert encore, et toujours, un combat quotidien.
D é p ô t l é g al 2 er trimestre 2010
Laurent Giovannoni | secrétaire général
Causes communes juin 2010 n°65
Regards Actualité
6
4 que s t ion s à Claire Rodier, juriste au GISTI

Projet de loi Besson : ôter toute


marge de manoeuvre au juge
En quoi cette réforme constitue- jungle de Calais en septembre renvoyées dans leurs pays, seront
t-elle un recul du contrôle du 2009 et le débarquement d’un confrontées à des situations
juge et une modification de ses groupe de Kurdes syriens en justifiant qu’elles cherchent
pouvoirs ? Corse en janvier 2010. Le projet protection ailleurs. À cause de
Avec ce projet, un étranger de loi cherche à surmonter les l’interdiction de retour, il leur sera
placé en rétention pourra être obstacles alors rencontrés par impossible de revenir en Europe
éloigné sans que le juge ait pu des « tricheries » procédurales : pour y demander l’asile.
se prononcer sur l’opportunité en permettant par exemple
de cette mesure. Porter de à l’administration de définir Pour ce qui concerne l’aide aux
quarante-huit heures à cinq n’importe quel endroit comme étrangers en situation irrégulière
Claire Rodier jours cette période, c’est donner une « zone d’attente ». On a que modifie le projet de loi ?
est juriste au à l’administration trois jours de traduit cela par le concept de Soulignons d’abord le fait qu’avec
Gisti et fait plus pour organiser le départ, « zone d’attente sac-à-dos ». ce projet le gouvernement
partie des sans contrôle. Ce n’est pas tout : Cette législation du « n’importe reconnaît - puisqu’il essaie de le
fondateurs le projet prévoit que le juge ne où et n’importe quand » va corriger - l’existence d’un délit de
de Migreurop. pourra plus se saisir en appel fragiliser le droit des personnes. solidarité qu’il jusqu’ici nié. Mais
Elle décortique d’un élément qui n’aurait pas été la nuance introduite est en effet
invoqué en première instance, Pourquoi évoque-t-on une peine dérisoire, et n’entraînera pas de
pour « Causes
même s’il est susceptible de de bannissement à propos changement dans l’appréciation
communes » le
faire annuler la procédure. Et de l’interdiction de retour par les juges de ce délit. Et
nouveau projet désormais, il ne disposera plus sur l’ensemble du territoire c’est un leurre que de justifier
de loi relatif à que de vingt-quatre heures européen ? ce dispositif comme moyen
l’immigration. pour statuer. On lui ôte toute C’est la transposition de la pour lutter contre les passeurs.
marge de manœuvre pour faire « Directive retour » européenne, Nombre de ces « passeurs »,
de lui une sorte de chambre qui va provoquer des dégâts aujourd’hui condamnés, sont
d’enregistrement des décisions importants : pourront être des migrants qui ont aidé à
de l’administration. « interdites de retour » pendant passer moyennant finances,
cinq ans des personnes ayant afin de pouvoir s’offrir à leur
Comment ce projet leurs attaches en France, au tour le « passage ». Et si les
modifie-t-il les procédures mépris des principes inscrits dans réseaux de passeurs continuent
d’éloignement des migrants ? des conventions internationales, de prospérer, c’est grâce à la
Dans deux affaires récentes, notamment celui relatif au fermeture des frontières qui fait
la stratégie du gouvernement respect de la vie familiale. monter le prix – mais aussi la
visant à éloigner des migrants Par ailleurs, le dispositif dangerosité – du passage.
de façon expéditive a été mise ne prévoit pas la situation Propos recueillis par Dominique

45
en échec: l’éradication de la de personnes qui, une fois Chivot

jours, c’est la durée maximale de


rétention fixée par le projet de loi sur l’immigration.
Actuellement, elle est déjà de 32 jours. Or un étranger
ne peut être placé en rétention «que pour le temps
strictement nécessaire à son départ ». Le Comité
interministériel de contrôle de l’immigration estime,
qu’en moyenne, le délai nécessaire à l’organisation de
l’éloignement d’un étranger est de dix jours et demi. 32
jours de rétention c’est déjà excessif. Passer à 45 jours
©Vali/La Cimade

signifie faire de la rétention une véritable sanction à


l’égard des étrangers en situation irrégulière.
L’accompagnement des étrangers
pourrait être gravement remis en
cause avec ce projet de loi.
Causes communes juin 2010 n°65
7
Gr è v e d e s Travaill e ur s s a n s - papi e r s

Éric Besson s’entête


Au septième mois de la grève des sans-papiers, le ministère de l’Immigration persiste à présenter
la circulaire édictée par ses services en octobre dernier comme la solution du problème. Pourtant,
ce texte ne résout rien.

d’autres lacunes à la circulaire


Besson du 24 novembre.
Elle ne tient pas compte des
travailleurs non déclarés, et les
travailleurs tunisiens et algériens
sont exclus de son champ
d’application. Enfin, le texte
stipule que la régularisation doit
être subordonnée à la situation
de l’emploi dans les régions
concernées.
Pour les syndicats, il existe
pourtant déjà une base
pour arrêter des critères de
régularisation. C’est « l’approche
commune », négociée de
concert en mars dernier entre
syndicats et représentants des
employeurs (CGPME, ETHIC,
Véolia Propreté et le Syndicat
©Hugo Lattard

National des activités du déchet).


Reconnaissant que "l'emploi
d'étrangers sans titre de séjour
Travailleurs sans Plusieurs centaines de à la circulaire édictée le 24 est une réalité économique
papiers lors du
travailleurs sans-papiers novembre 2009. Un texte aujourd'hui dans notre pays", ce
rassemblement
métro Varenne occupaient toujours, vendredi censé arrêter les conditions de texte énonce des "propositions"
à Paris, vendredi 11 juin, le trottoir devant délivrance des cartes de séjour pour la définition des critères et
14 mai 2010 l'Opéra Bastille, à Paris. Malgré temporaire pour les salariés. des procédures de régularisation.
l'intervention de la police censée Pourtant, les onze organisations Au début du mois de juin, les
les en déloger une semaine soutenant le mouvement (CGT, quatre syndicats mandatés, CGT
plus tôt. Les grévistes sans- CFDT, FSU, Unsa, Solidaires, en tête, ont tout de même repris
papiers ont décidé, jeudi 27 mai, Droits devant !!, LDH, RESF, langue avec le gouvernement.
d'investir ces lieux, hautement Autremonde, Femmes Égalité et Avec le ministère duTravail,
symboliques pour affirmer La Cimade), ne cessent d’opposer notamment. Les discussions
leur détermination à obtenir que ce texte ne résout rien. ont porté sur une refonte de la
satisfaction sur leur principale Une circulaire n’est pas une loi, procédure de régularisation. Pour
revendication: la définition de rappellent-elles. Et le texte qui que, entre autre réforme, ce soit
critères clairs permettant la l’accompagne, une synthèse des la préfecture du lieu de travail,
régularisation par le travail. bonnes pratiques, n’a aucune et non du lieu de domicile, qui
Quelques jours, plus tôt, les valeur juridique. En outre, bien procède désormais à l'examen
quatre syndicats mandatés par avisé celui qui pourrait déceler, des dossiers. Ce qui empêcherait
le mouvement (CGT, CFDT, FSU, dans ces deux documents, déjà que des salariés d'une
Solidaires), conviés au ministère des critères de régularisation même entreprise voient leur
de l'Immigration pour un second précis, applicables par toutes les demandes instruites par des
rendez-vous, s'étaient heurtés à préfectures. Il laisse donc toute autorités différentes.
un mur, ou presque. Les services latitude à « l’arbitraire » dans À suivre…
d'Éric Besson se sont contentés l’examen des dossiers. Hugo Lattard
de renvoyer leurs interlocuteurs Les onze reprochent bien

Causes communes juin 2010 n°65


Regards Actualité
8
E n E u r o p e 

Grèce, « porte d’entrée » de l’Europe


Les autorités dépassées par les flots de migrants.

Pakistan… Au port de Patras, ils Papandréou, a annoncé une


tentent de se faufiler à bord des réforme du système d’accueil et
ferries partant vers l’Italie. Mais du droit d’asile. Le gouvernement
l’an dernier, le campement a été élu en octobre dernier envisage
rasé, avec son lot d’arrestations aussi une réforme du code de la
et d’expulsions. nationalité, fondé sur le droit du
Les autorités grecques se disent sang, et l’accord du droit de vote
dépassées. Elles ont arrêté au million d’immigrés en règle.
75 000 « illégaux » en 2006, le Un progrès attendu, d’autant
double en 2009. Et si les migrants que la crise économique et ses
cherchent à gagner le nord- tensions sociales font craindre
ouest de l’Europe, la majorité un regain du racisme. L’extrême
Sara Prestianni

échoue, restant en Grèce en droite a obtenu une quinzaine


errance ou dans un centre de de députés aux dernières
rétention souvent insalubre. élections.
campement afghan Soit entre 250 000 et un million Maya Blanc
à Patras, Quand ils n’ont pas chaviré de personnes, voire davantage.
octobre 2009 1 | L’Agence européenne aux frontières
dans la mer Égée, les navires Selon Frontex1, la Grèce est le extérieures (de l’Union européenne).
accostent à Samos, à trois pays européen le plus concerné 2 | Haut-Commissariat aux Réfugiés (de
kilomètres de la côte turque. par l'immigration clandestine. l’ONU).
Avec Lesbos et Chios, ces îles La police grecque délivre les
grecques sont devenues les permis de séjour, au compte-
destinations de dizaines de goutte. Le taux de demandes Pour la première fois, le Conseil
milliers de migrants. D’autres d’asile accepté – 1 à 2% – est d’État a suspendu, le 20 mai dernier,
une réadmission en Grèce, au
passent la frontière cachés si faible que le HCR2 y voit une
titre du règlement « Dublin II », qui
dans des camions. Ils viennent violation du droit des réfugiés. concernait une famille de réfugiés
d’Afghanistan, d’Irak, d’Iran, Pour 2010, le nouveau Premier palestiniens arrivés à Marseille fin
d’Égypte, du Soudan, du ministre socialiste, George 2009.

L’ Eur o p e s o u s la va g u e x é n o p h o b e

L’immigration, bouc émissaire de l’extrême-droite


16,5% des voix pour le parti Les partis d’extrême-droite ne aux juifs, aux roms ou même aux
Jobbik, en avril dernier, au connaissent pas pour autant de homosexuels à l’Est.
premier tour des élections poussée régulière et ample en Les formations d’extrême-droite
législatives hongroises : C’est un Europe ces dernières années. ne sont plus seulement de
nouveau record européen pour Mais certains bons scores ne simples partis contestataires.
un parti d’extrême-droite lors sont plus seulement enregistrés L’une appuie un gouvernement,
d’une élection à portée nationale. à l’occasion d’élections comme le Parti du peuple au
Entouré de sa « Garde hongroise » locales ou européennes. Une Danemark, l’autre participe à
toute vêtue de noir, son leader, vague xénophobe s’installe une coalition, comme la Ligue
Gabor Vona avait émaillé sa insidieusement sur le du Nord en Italie. D’autres
campagne d’attaques contre continent. Ce qui rassemble ces influencent les programmes des
la « criminalité rom ». Le même mouvements, c’est l’intolérance partis de droite. Ce fut le cas
mois en Autriche, la candidate à l’égard de l’étranger et le du Front national avec Nicolas
du FPO à l’élection présidentielle, refus de la « différence ». Leur Sarkozy en 2007. En Grande-
remarquée pour ses accents nationalisme et leur populisme Bretagne, le vainqueur David
antisémites, a obtenu 15,6%. Aux se nourrissent de tout ce qui Cameron n’a pas hésité à pointer
législatives de juin des Pays-Bas, ronge à leurs yeux l’identité l’immigration excessive et à
le Parti de la Liberté (PVV) de de leur pays. Face à la crise, prôner un système de quotas.
l’islamophobe Geert Wilders a l’immigration reste le meilleur L’Europe frileuse s’habitue.
plus que doublé son nombre de bouc émissaire. On s’en prend Dominique Chivot
députés. plutôt aux musulmans à l’Ouest,

Causes communes juin 2010 n°65


9
R e t o ur d e mi s s i o n

La force de résilience des Haïtiens


Le pays attend la mise en œuvre de mesures qui lui redonneront confiance.

Yolène était rentrée de l’école


vers 16 h 30, ce mardi 12 janvier,
comme d’habitude. Elle était
un peu excitée, et sa mère
lui a demandé d’aller jouer
dehors pour la laisser travailler.
Quelques minutes plus tard,
la terre se soulevait à Port-
Au-Prince et la gamine a vu sa
maison s’effondrer, écrasant sa
mère et tous ceux qui étaient à
l’intérieur. Des histoires comme
ça, ou de plus terribles encore,
comme celles de ces écoles,
de ces bâtiments publics,
de ces magasins qui se sont
transformés en tombeaux pour
des milliers de personnes en
trente-cinq secondes, nous en
avons entendu beaucoup.
Aujourd’hui, les plaies causées
Geneviève Jacques

par cette catastrophe sans


précédent sont encore ouvertes.
Il y a celles que l’on découvre,
avec stupeur, en parcourant
les quartiers du centre-ville où de leaders. De la communauté de constater que l’on n’est pas
s’enchevêtrent dans un chaos internationale ensuite. Toutes très bien parti ! Et pourtant, il
inimaginable des tas de gravats, les agences onusiennes, tout y a de vraies raisons de ne pas
de ferrailles, des immeubles ce que le monde compte d’ONG désespérer : le peuple haïtien
aplatis vautrés sur le sol et humanitaires ont débarqué très a fait preuve d’une incroyable
d’autres encore debout, mais pas rapidement à Port-Au-Prince, force de vie et de dignité
pour longtemps. Et puis, il y a les avec armes et bagages. Ils pendant et après le séisme. À
plaies que l’on ne voit pas, près ont assuré les tâches les plus l’intérieur du pays, et avec l’appui
de 300 000 morts, mais qui sont urgentes, mais sans coordination indispensable des familles
cachées au cœur de chaque avec les principaux intéressés, émigrées à l’extérieur, la vie
Haïtien. c'est-à-dire les Haïtiens et reprend le dessus, malgré tout.
leurs multiples organisations L’entraide et la solidarité jouent
À l’intérieur du pays, et (de femmes, de jeunes, de un rôle essentiel pour maintenir
syndicalistes, d’Églises, etc.). le tissu social et permettre aux
avec l’appui indispensable Cette absence de coopération gens de « tenir » debout, en
des familles émigrées est l’un des constats les plus dépit des difficultés sans nom
à l’extérieur, la vie reprend préoccupants que l’on peut faire de la survie quotidienne et de
le dessus, malgré tout. quatre mois après le séisme. l’angoisse pour l’avenir. Cette
Le plan de reconstruction et de « résilience » admirable et cette
La nation entière est ébranlée. développement, qui prévoit que intelligence d’adaptation sont
Et elle attend encore la mise pendant dix-huit mois les projets la plus grande chance pour
en œuvre de mesures qui seront placés sous l’autorité l’avenir de ce pays. Mais elles
lui redonneraient confiance d’un comité mixte donateurs- peuvent aussi se transformer en
et espoir. De son propre Haïtiens, a été élaboré par des désespérance, et éventuellement
gouvernement d’abord. Or, « experts », sans consultation ni en violence, si les gens ne
le président Préval et son participation de la société civile ! constatent pas rapidement que
gouvernement, tétanisés par Si l’enjeu est bien de « rebâtir une des mesures sont prises pour
l’écroulement, au sens propre Haïti nouvelle », et pas seulement eux et avec eux..
et au sens figuré, des symboles de reconstruire des bâtiments Geneviève Jacques
de l’État, n’ont pas joué leur rôle et des infrastructures, force est |envoyée en mission en Haïti pour la FIDH

Causes communes juin 2010 n°65


Regards Point chaud
10

Le camp de la honte
Le nouveau centre de rétention du Mesnil-Amelot contiendra deux structures de 120 places chacune

Le « Mesnil-Amelot II », qui Ce nouveau Mesnil a été divisé en camp vont s’ajouter des difficultés
va prochainement ouvrir près de l’aé- deux structures contiguës. Celles- concernant notre mission d’aide à
roport de Roissy, sera le plus grand ci seront cependant entourées d’une l’exercice effectif des droits des per-
centre de rétention administrative seule enceinte et reliées par une pas- sonnes retenues, pourtant rappelée
(CRA) de France. D’une capacité de serelle de quelques mètres, qui en- par le tribunal administratif de Pa-
deux cent quarante places, il pourra jambera une simple route. Cette sor- ris et par le Conseil d’État lors du
accueillir des hommes et des fem- te de mirador sera occupée par les contentieux qui a opposé La Cimade
mes ; mais aussi des enfants. Caméras forces policières. Il n'existera qu'un et ses partenaires associatifs au mi-
de surveillance, « portes hachoirs » seul chemin de ronde pour les deux nistère de l’Immigration. En effet, les
actionnées par une tour de contrô- structures et une entrée unique, dont personnes retenues ne pourront pas
le, détecteurs de mouvements sur les l'accès sera autorisé par un service circuler librement dans le camp. Pour
grillages, barbelés, interphones : tous de garde. Les deux chambres d’iso- pouvoir rencontrer les intervenants
ces moyens modernes de sécurité et lement se trouveront dans une seule de La Cimade, de l’OFII1 ou du ser-
de surveillance ne feront que renfor- structure. L’ensemble du camp sera vice médical, elles devront demander
cer la déshumanisation des lieux. placé sous la responsabilité d'une la permission aux policiers via un in-
Le décret du 30 mai 2005 limite la seule personne supervisant les forces terphone et une caméra. Et ce sont
capacité d'accueil des CRA à cent de police, qui auront vocation à inter- eux qui, depuis leur tour de contrô-
quarante personnes par centre. Or, venir dans les deux zones. le, décideront de l’ouverture des por-
le nouveau Mesnil contient deux Dans son rapport publié en 2008, tes. Tout cela pour deux cent quaran-
structures de cent vingt places cha- Jean-Marie Delarue, contrôleur géné- te personnes, ce qui signifie environ
cune que l'administration prétend ral des lieux de privation de liberté, sept mille étrangers par an, quaran-
être indépendantes l'une de l'autre. marquait son inquiétude pour ces ex- te nouvelles arrivées par jour, vingt
Mobilisation le 29 De nombreux indices montrent qu’il tensions et cette « fiction de plusieurs entretiens quotidiens pour chacun
mars 2010 contre s’agit pourtant d’un seul établisse- centres placés dans un même lieu ». des intervenants de La Cimade, soit
l’ouverture du
nouveau centre.
ment, d’un seul camp. À cette question de la légalité du seulement une dizaine de minutes à
consacrer à chaque retenu, pour ten-
ter de faire valoir ses droits.
Un tel camp ne pourra fonctionner
qu'au mépris du respect des droits
et de la dignité des personnes qui
vont y être enfermées. Son disposi-
tif carcéral va engendrer une déshu-
manisation des relations. Avec, par
conséquent, le risque d’un retour des
violences : automutilations, grèves
de la faim, tentatives de suicide. Ce
constat est déjà fait dans les autres
grands CRA de France.
S'opposer à l'ouverture de ce camp,
c'est défendre les droits fondamen-
taux des personnes retenues. C'est
dans ce contexte que La Cimade et
d'autres associations ont lancé une
campagne de dénonciation contre la
prochaine ouverture de ce camp au
Mesnil-Amelot .
Stefano Rega | intervenant de
La Cimade au centre du Mesnil-Amelot I

Pour en savoir plus


[Link]/mesnil2
Didier Weil

1 | Office français de l’immigration et de


l’intégration

Causes communes juin 2010 n°65


Initiatives Regards
11
é g alit é de s dr o it s

La longue lutte d’ex-mineurs


marocains pour l’égalité des droits
Depuis des années, des
ex-mineurs marocains
demandaient de pouvoir
racheter leurs avantages en
nature au même titre que
tous leurs collègues. Un
tribunal des prud’hommes
leur a donné gain de cause.

Le 19 mars dernier, le tribunal


des prud’hommes de Douai a
condamné l’Agence nationale
pour la garantie des droits
des mineurs (ANGDM) à
indemniser dix anciens mineurs
marocains des Charbonnages
de France à hauteur de 40 000
photo d’archive, med-inmarseille

euros, « au titre de la perte


de chance résultant de refus
discriminatoires ». Depuis
des années, ces ex-mineurs
réclamaient de pouvoir racheter
les avantages en nature que
constituaient la gratuité des
logements et la prime de
chauffage, au même titre que
tous leurs autres collègues
Mobilisation
qui travaillaient « au fond ». de mineurs
Ce rachat, sur la base d’une marocains du nord (AMMN). marocaines, qui voyaient marocains
estimation du loyer et de Ces derniers, parce que leurs d’un mauvais œil ce conflit
l’espérance de vie, a permis à enfants étaient scolarisés ici, susceptible de faire des émules
nombre d’entre eux d’empocher parce qu’ils ne se sentaient au Maroc.
un petit pécule lors de la plus d’attaches au Maroc, ont Dans un premier temps, les
fermeture des puits, à la fin des préféré demeurer en France, membres de l’AMMN, s’estimant
années 80. Pas de sommes établis autour de Maubeuge et lésés, ont saisi la Halde, qui
mirobolantes, mais de quoi se Valenciennes, Lens et Douai. a jugé discriminatoire le fait
lancer dans une autre activité ou Pourtant, les mineurs marocains de soumettre le rachat des
racheter son logement, alors que avaient déjà dû se battre, à l’orée avantages en nature à une
l’immobilier était bon marché. des années 80, pour que leur soit condition de nationalité et sommé
Parmi les quelque 78 000 reconnu le statut de mineur et l’ANGDM de les rencontrer. Mais
mineurs marocains venus les avantages afférents. Puis à cet organisme, chargé de garantir
prolonger l’activité des nouveau, en 1987, à l’approche les droits des mineurs après la
Charbonnages de France, après de la fermeture des puits, pour fermeture des Charbonnages
le choc pétrolier, ceux tentés négocier les conditions de la de France, ne s’est pas exécuté.
par le retour au Maroc y ont cessation d’activité, n’hésitant Aujourd’hui, l’ANGDM a fait appel
également eu droit. Mais « rien pas pour cela à bloquer la du jugement du tribunal des
pour ceux restés ici », rappelle production lors de trois mois de prud’hommes de Douai. Un appel
Abdallah Samate, président grève, et subissant les pressions qui est suspensif.
de l’Association des mineurs des autorités consulaires Hugo Lattard

Causes communes juin 2010 n°65


Regards Initiatives
12
a s ile

Pour un accueil décent


des demandeurs d’asile
En attendant de connaître leur sort, beaucoup de demandeurs d’asile se retrouvent trop
souvent à la rue.

proche de leur lieu de cesse où dormir le soir ?


résidence. Plutôt que Les associations qui
de devoir faire des accompagnent les demandeurs
allers-retours coûteux, d’asile se sont donc mobilisées
les demandeurs pour exiger de l’État qu’il leur
d’asile choisissent assure des conditions d’accueil
donc de rester là où se décentes : habillement,
trouve la préfecture nourriture et, surtout, un
de région. Dans ces hébergement tel qu’il en a
villes, les dispositifs l’obligation par la directive
d’hébergement des européenne de 2003. Elles
demandeurs d’asile dénoncent ainsi la situation
sont alors submergés de « quarantaine sociale »
de demandes dans laquelle sont placés les
et renvoient les demandeurs d’asile, interdits
demandeurs vers de travailler le temps d’examen
l’hébergement de leur demande, qui peut durer
d’urgence. En 2009, de longs mois. On peut voir
© Vali/La Cimade

seulement un quart des médecins, des avocats ou


des demandeurs des journalistes devenir des
d’asile a pu entrer en « assistés malgré eux ».
Mobilisation devant CADA. Un autre tiers a Le 3 mai 2010, dans de
l’Office Français de Aujourd’hui, la France compte pu obtenir l’allocation temporaire nombreuses villes de France,
l’Immigration et de
l’Intégration, lundi 48 000 demandeurs d’asile d’attente, soit 10,62 euros par lors de manifestations festives,
3 mai 2010, pour 20 400 places en centres jour, pour se loger, s’habiller, se plus d’une soixantaine de
d’accueil des demandeurs nourrir. référés ont ainsi été déposés
d’asile (CADA). À l’insuffisance Aujourd’hui donc, partout auprès de différents tribunaux
chronique des places disponibles en France, des centaines de administratifs. Les juges ont
s’ajoutent, depuis mai 2009, les demandeurs d’asile vivent dans la d’ailleurs considéré que les
effets de la régionalisation de la rue, condamnés à appeler chaque manquements de l’État en
procédure de demandes d’asile. jour le « 115 » pour espérer être matière d’hébergement des
Cette réforme oblige les acceptés le temps d’une nuit demandeurs d’asile constituaient
demandeurs d’asile à adresser ou deux dans un hébergement une atteinte manifeste et grave
leur demande à la préfecture d’urgence. Mais comment au droit constitutionnel
de région, seule compétente, et préparer son dossier de demande d’asile.
non plus à la préfecture la plus d’asile quand on doit penser sans Agathe Marin

Té m o i g n a g e Une attente insupportable


« J'ai honte de supplier, de demander tous en travaillant. Faire quelque chose. Il y a une
les jours un logement. C'est vexant pour moi. grande barrière dans le droit français.
Toujours attendre, toujours attendre, mais quoi ? C'est devenu insupportable ».
La vie, c'est se fatiguer physiquement

M. M. demandeur d’asile,
originaire d’Azerbaïdjan, en attente d’un hébergement.

Causes communes juin 2010 n°65


Juridique Regards
13
C O N diti o n s d 'acc u eil

L’accueil des demandeurs d’asile :


Des contentieux à régler
Entre le ministère, les préfets et le Conseil d’État, Mobilisation devant
l’Office Français de
la lecture de la Directive européenne n’est pas la même. l’Immigration et
de l’Intégration,
lundi 3 mai 2010,
Le contentieux des conditions doit être la plus courte
matérielles d'accueil est possible.
né en 2009. Par une série L’ordonnance de septembre
d'ordonnances, le Conseil 2009 indiquait que les
d'État a dégagé de la « Directive conditions devaient être
européenne sur l'accueil des fournies quelle que soit
demandeurs d'asile » 1 et de la procédure appliquée.
la loi un corollaire nouveau au Mais pour le ministère, les
droit d'asile. Celui-ci permet « Dublinés » (les demandeurs
de contester efficacement relevant du nouveau
les pratiques des préfectures règlement européen) ne
ou du pôle emploi de priver sont pas des demandeurs
d'hébergement ou d'allocation des d’asile en France. Les préfets
demandeurs d'asile. refusaient donc toujours
Le Conseil d’État avait déjà un hébergement à ces
reconnu2 que les conditions personnes.
matérielles d’accueil étaient Dans une nouvelle
un corollaire du droit d’asile. ordonnance5, le Conseil
Toutefois, il avait rejeté cette d’État va aller au-delà des
requête, car les intéressés espoirs les plus fous des
bénéficiaient de l’ATA (allocation associations. Il va en effet
temporaire d’attente). En considérer que les conditions

© Vali
revanche, il peut considérer matérielles d’accueil
qu’il y a une atteinte illégale doivent être fournies aux
quand aucune mesure n’est demandeurs d’asile sous le utilisé l’article 16 de la « Directive
prévue : avant l’enregistrement régime « Dublin II » jusqu’à la prise accueil » pour refuser les
de la demande par l’OFPRA en charge effective par le pays conditions d’accueil à un certain
(Office français de protection responsable. Cela veut dire non nombre de situations :
des réfugiés et apatrides) et les seulement lorsqu’ils sont placés 1° les personnes dont les
procédures « Dublin II »3. sous convocation, mais également empreintes sont illisibles,
Dans un autre avis4, il a dégagé après l’arrêté de réadmission, en considérant qu’elles
directement de la « Directive tant que le transfert n’est pas commettaient une fraude6.
accueil », et des mesures organisé. 2° les personnes qui ne se sont
prévues par la loi pour l’accueil pas présentées à des rendez-vous
des demandeurs d’asile, des Des limites posées pour un transfert « Dublin II »7.
obligations pour l’État : Le Conseil d’État a cependant 3° les personnes qui ont fait
1° Le demandeur d’asile doit confirmé sa jurisprudence du l’objet d’un refus de séjour pour
être admis au séjour le plus tôt mois de mars 2009 en considérant recours abusif, car elles se sont
possible pour avoir accès aux qu’il n’y avait pas violation du droit présentées tardivement après
conditions matérielles d’accueil. d’asile dès lors que le demandeur leur placement en rétention8.
2° Dans l’attente et quelle avait l’ATA, même s’il était dans Gérard Sadik
que soit la procédure qui est une situation de vulnérabilité 1 | Directive du 27 janvier 2003.
appliquée au demandeur, le particulière (malade, femme 2 | Ordonnance Gaghiev du 23 mars
préfet doit garantir des conditions enceinte). Il est allé plus loin en 2009.
3 | Règlement du 1er septembre 2003, qui
matérielles d’accueil assurant considérant qu’il n’y en avait pas établit la responsabilité de l’État membre
les besoins fondamentaux, à si l’on proposait au demandeur par lequel le migrant est entré dans
savoir l’habillement, la nourriture un hébergement et des bons l’espace européen.
4 | Ordonnance Salah du 17 septembre
et surtout l’hébergement. Ce alimentaires dans l’attente d’une 2009.
droit peut prendre des modalités admission rapide au séjour, ou si 5 | Avis du 20 octobre 2009.
6 | CE, 2 novembre 2009.
différentes que celle prévues par l’on séparait une famille. 7 | CE, 16 novembre 2009.
la loi, mais la période concernée Enfin et surtout, le Conseil d’État a 8 | CE, 6 janvier 2010.

Causes communes juin 2010 n°65


Le dossier
14

Collection Marcel Cerf

Rencontre des
membres de l'Etoile
Nord-Africaine dans
un café, en région
parisienne. Vers 1936.

Causes communes juin 2010 n°65


15

Venus d’Algérie :
Des immigrés
pas comme
les autres
Ils sont venus d’un pays proche. Un morceau de la France pendant plus d’un
siècle. Jusqu’à l’indépendance, ils n’étaient pas encore Algériens, mais pas
non plus Français. Les hommes sont d’abord venus seuls, une main-d’œuvre à
bon marché, originaire de Kabylie. Puis leurs familles ; puis des ouvriers plus
qualifiés, de plus en plus sensibles aux luttes syndicales et politiques. Avec,
pendant longtemps, le rêve du retour. Pour beaucoup, par la suite, l’envie de
s’intégrer.
Les Algériens forment aujourd’hui la communauté immigrée la plus importante
de l’hexagone. Ils côtoient d’autres déracinés comme eux, les pieds-noirs et
les harkis. Benjamin Stora explique dans ces pages qu’ils ont noué avec les
Français une relation bien particulière. Les témoignages de ce dossier se font
l’écho de cette ancienne histoire, forgée dans les larmes et le sang, qu’il faut
digérer. Ils montrent aussi qu’une nouvelle histoire se construit peu à peu.
De déboires en espoirs, et de génération en génération.

Causes communes juin 2010 n°65


Le dossier
16

France - Algérie
L’immigration algérienne est clairement particulière. Le statut de l’Algérien venant en
France a évolué, et évoluera encore. Sa spécificité vient de l’histoire complexe des relations
entre les deux pays, qui un temps n’en ont fait qu’un.
André Lejarre,

L ’immigration algérienne en France débuta


dans les dernières décennies du 19ème siè-
cle. Main-d'œuvre bon marché, les Algériens
répondaient aux besoins du secteur industriel - ils
furent notamment amenés pour casser les mouve-
ments de grève et de négociations salariales à Mar-
d’Afrique à fournir des hommes durant la 1ère guer-
re mondiale.

Une place à part


S'ils n'étaient pas appelés immigrés, puisque l'Algé-
rie était française, ces travailleurs n'étaient pas pour
seille. Il s’agissait alors d’hommes seuls, de milieux autant des citoyens français : leur statut était régi par
ruraux, principalement de Kabylie, que le séquestre le très discriminant code de l'indigénat instauré en
massif des terres par les colons français avait laissés 1881. Par ses liens particulièrement étroits avec la
dans un grand dénuement. En 1914, 13 000 Algériens métropole et parce qu'elle fut la seule colonie de peu-
résidaient en France et l'Algérie fut le principal pays plement (plus d'un million de Français, qu'on appel-

Causes communes juin 2010 n°65


17

l’immigration guerre de 1914


Tirailleurs algériens
devant la cathédrale
de Reims

Sur le bateau
entre Alger et Marseille.
mai 1972

lerait plus tard « pieds noirs », y vivaient en 1959),


l'Algérie occupait une place à part parmi les colo-
nies françaises, ce qui explique que les Algériens ne
dépendaient ni du ministère des Affaires étrangères
(comme le Maroc et la Tunisie qui étaient des pro-
tectorats) ni de celui des Colonies, mais du ministère
de l'Intérieur.

Entre 1946 et 1954 le nombre


d’Algériens en France passe
de 22 000 à plus de 210 000
Restreinte au sortir de la guerre, l'immigration de
travail, alors temporaire, fut encouragée dès 1919
pour la reconstruction et augmenta jusqu'à la crise
de 1930. Les conditions d'habitat étaient désastreu-
ses (bidonvilles, camps fermés, etc) et en 1925 fut
créée la SAINA (Service des Affaires Indigènes Nord-
Africaines) qui mit en place des foyers pour loger les
immigrés et centralisa l'intégralité des démarches de
ces travailleurs. Sa double mission de « surveillance
et police » et de « protection et assistance » reflète
un télescopage entre aide sociale et contrôle policier.
Les conditions d'accueil étaient conçues pour empê-
cher que cette immigration grandissante ne devien-
ne une immigration de peuplement et pour que les
travailleurs restent entre eux. Cette « ethnisation » de la population algérienne et l’explosion démogra-
du logement eut des effets non négligeables dans phique. Les immigrés viennent désormais de toute
l'émergence du mouvement nationaliste l'Algérie, même si l'immigration kabyle reste la plus
organisée et majoritairement transitoire. Le début
Des citoyens français des années 1950 marque aussi le commencement de
Le code de l’indigénat fut aboli en 1946 : les indi- l’immigration familiale.
gènes deviennent officiellement des citoyens fran- Le gouvernement continue à encadrer l'accueil et le
çais, sans bénéficier des mêmes droits. Les Algériens séjour des travailleurs algériens en France, notam-
bénéficient d'un statut à part : on leur octroie la ci- ment avec la SONACOTRA (Société nationale de
toyenneté et la libre circulation. Ce ne sont pas des construction pour les travailleurs algériens), fondée
immigrants étrangers ni des émigrants coloniaux, en 1956 suite à la médiatisation des conditions déplo-
mais des migrants régionaux. Ils seront cependant rables dans lesquelles ils vivaient. Une majorité habi-
de nouveau stigmatisés lors du recensement de 1954, tait les bidonvilles, qui avaient vu le jour entre 1950
avec l'apparition de la catégorie FMA, Français Mu- et 1955, d'autres étaient dans la rue (pendant l’hiver
sulmans d'Algérie. 1954, 67% des sans-abris sont des Algériens).
Entre 1946 et 1954 le nombre d’Algériens passe de L'immigration continue à un rythme très soutenu du-
22 000 à plus de 210 000, de loin la plus forte aug- rant la guerre d'indépendance qui se porte jusqu'en
mentation parmi les différentes populations de mi- métropole. On assiste à des répressions policières
grants. À l'origine de cette hausse, plus qu'un besoin d'une violence sans précédent, et les journaux asso-
de main d'œuvre, il y a la paupérisation croissante cient insécurité et immigration algérienne. •••

Causes communes juin 2010 n°65


Le dossier
18
« certificat de résidence » et non pas de cartes de sé-
jour. Toujours en vigueur, ces accords confèrent aux
Algériens un régime avantageux, différent du droit
commun dont il s'est cependant rapproché au fil de
nombreuses évolutions. Puis en 1974, le président
Boumédiène décide de l'arrêt total de l’émigration
algérienne en France officiellement à cause d'une va-
gue d'agressions racistes en France.
Cependant, entre 1962 et 1982, la population algé-
rienne vivant en France passe de 350 000 à 880 000
personnes. En 1982, elle devient la plus grande com-
munauté étrangère en France, devant les Portugais.
Elle est particulièrement visée lorsque la France réo-
riente brutalement sa politique migratoire dans les
années 70 : arrêt de l’immigration de travail en 1973,
arrêt du regroupement familial en 1974, qui repren-
dra cependant l’année suivante, puis dès 1977, dé-
but des renvois de force des migrants dans leur pays
d’origine. De 1982 à 1999 la population étrangère en

Pierre Ciot.
France baisse de 3,7 à 3,3 millions. C’est l'Algérie qui
enregistre la plus forte chute (475 000 personnes en
Marche des 1999) alors que l'immigration marocaine et subsa-
« Beurs ». Marche ••• Évolutions harienne augmente.
pour l'égalité, la En 1962, les accords d’Évian prévoient un régime En 2009, les Algériens ont été les plus expulsés après
dignité et contre
le racisme. spécial, qui privilégie les Algériens en termes d’en- les Roumains, tandis que les consulats français en Al-
Strasbourg. 1983 trée sur le territoire et de protection sociale. Une ré- gérie détiennent les records de refus de visa. Des né-
ciprocité de droits consentie par la France qui table gociations doivent avoir lieu très prochainement pour
alors sur une immigration temporaire. Mais face à réviser les accords de 68 et faire passer l'Algérie sous
des chiffres en hausse constante, la France cherche le régime du droit commun. Le statut des immigrés
rapidement à reprendre le contrôle du flux migra- algériens ne reflète plus l'histoire commune des deux
toire en provenance d'Algérie. Suivront les accords pays, à moins qu'il ne témoigne d'un passé encore oc-
de 1968 qui instaurent des quotas (35 000 par an, culté.
quota réduit à 25 000 en 1971) et un système de Claire Maurel

L u s u r le W e b

« Noces migratoires »
Je m'appelle Mme T.K. Je suis née en 1937 à Aïn ver un toit. Personne n'était là pour m'aider. Lui, il
Kercha en Algérie. Mon mari est venu en France travaillait, m'envoyait de l'argent et moi, je me dé-
en 1952 et, en 1957, il m'a demandée en mariage. brouillais avec.
Au début, je ne le connaissais pas. Par contre, lui, il […]
m'avait déjà vue et je lui plaisais. Sa mère est donc Ce qui m'ennuyait le plus, c'était que mon mari ne
venue demander ma main à mes parents et nous rentrait qu'une fois par an et pour un mois. Quand
nous sommes mariés. Il est resté trois mois avant j'ai eu mes deux premiers enfants, il m'a deman-
de repartir en France. J'étais alors enceinte de ma dée de l'accompagner, mais j'ai refusé. J'ai préféré
fille aînée. Quand il est rentré en vacances, elle avait rester là-bas pour m'occuper des enfants. Je voulais
6 ou 7 mois. Il rentrait une fois par an. Il m'arrivait qu'ils fassent des études, qu'ils soient bien nour-
de ne pas me rendre compte qu'il était déjà reparti. ris et qu'ils aient un bel avenir. J'ai eu 14 enfants.
Je vivais avec sa famille, chez ses parents. […].Com- 12 seulement ont survécu : huit garçons et quatre
me je ne m'entendais plus avec ma belle-mère, elle filles. À chaque fois, j'accouchais toute seule parce
m'a chassée. Alors, je suis partie de la maison fami- qu'il n'y avait pas d'hôpital à proximité.
liale. J'ai dû me débrouiller toute seule pour trou- […]

Causes communes juin 2010 n°65


19
point de vue

Ecrire l’exil,
les exils
algériens
Leïla Sebbar est écrivaine. Dans ses romans
et nouvelles, comme dans ses essais, ses
directions d’ouvrages collectifs, ses journaux
ou carnets de voyage, les liens entre l’Algérie et
la France et la question de la mémoire occupent
une place centrale.
Face aux silences de l’histoire, aux nécessité, liée à mon histoire
non-dits collectifs ou familiaux, personnelle : depuis ma naissance
à l’impossibilité d’une certaine (je suis née dans l’Algérie coloniale,
transmission, c’est l’écriture – et d’un père algérien et d’une mère
en particulier l’écriture de fiction française, tous deux instituteurs),
- qui me permet d’interroger les je connais la situation d’exil comme
rapports entre l’histoire coloniale et déchirure et comme rupture –
post-coloniale et l’expérience des géographique et linguistique. Cela
exilés algériens. Dans la dynamique me donne une certaine complicité
qu’instaure le récit par le jeu des avec tous les exilés, d’où qu’ils
allers et retours entre les époques viennent. C’est la raison pour
et les personnages, l’écrivain peut laquelle j’ai coordonné plusieurs
faire le lien entre le passé et le ouvrages collectifs (Une enfance
présent, l’intime et le politique. algérienne, C'était leur France,
C’est une manière de questionner en Algérie, avant l'indépendance,
l’histoire, de tenter de l’éclairer en Lettres parisiennes : autopsie de
mettant en scène la quête et les l’exil, Une enfance d’ailleurs) où des
représentations mémorielles et, voix singulières sont réunies pour
Les enfants ont grandi sans la présence de leur surtout, de les mettre en relation exprimer l’empreinte de l’ailleurs,
père. Comme ils ne le voyaient qu'une fois par an, avec l’époque contemporaine. Par de l’enfance et ce qu’on devient, ce
ils ne le craignaient pas. Il n'avait aucune autorité exemple, dans mon roman La Seine qu’on cherche, ce qu’on abandonne
sur eux. Quand les filles avaient atteint l'âge de se était rouge, Paris octobre1961, dans l’exil.
marier, c'était lui qui s'était occupé des cérémonies une adolescente est brutalement Dans le cas de l’Algérie, son histoire
de mariage. C'était son devoir. Je ne pouvais pas confrontée, 30 ans plus tard, aux particulière fait que la population
tout assumer toute seule. Pour les garçons, c'était événements d’octobre 1961 et à la algérienne en France est une
pareil, excepté une fois où il a demandé à son frè- part que sa famille y a prise, alors population plurielle, qui a connu
re de le remplacer. Il pouvait assister aux mariages que celle-ci ne lui en n’a jamais l’exil à des périodes et dans des
mais pas aux fiançailles. rien dit, la volonté d’ « oubli » circonstances très différentes : les
À présent, j'ai pris conscience que je n'avais pas d’une génération à l’autre venant immigrés, les harkis, les juifs, les
vécu longtemps avec lui. Disons que jusque-là, je redoubler le refoulement de la pieds-noirs… C’est pourquoi toute
vivais toute seule avec mes enfants comme si je mémoire collective. L’adolescente, une partie de mon travail est aussi
n'avais pas de mari. Cela dit, pendant une vingtai- pour se construire elle-même et de rechercher toutes ces présences,
ne d'années, je faisais des allers et retours entre là- faire le lien avec le présent, a besoin d’en rassembler des traces, des
bas et ici. Je venais le voir à Nice et je repartais. Il de savoir, d’entreprendre une images, des témoignages ou des
faut dire qu'à l'époque, la France n'exigeait pas le recherche, non sans violence… En écritures différentes.
visa. ce cas l’écriture est pour moi aussi Propos recueillis par Françoise
comme une quête, une conjuration Ballanger
du silence, dont j’éprouve la

Causes communes juin 2010 n°65


Le dossier Témoignages
20

Filles de pieds-noirs ou de
harkis : un autre déracinement
Mais il y a cette Histoire à digé- Fatima Besnaci-Lancou ne conser-
rer. « Pour certains pieds-noirs, ve pas de souvenirs algériens chez
tout n’a pas été mauvais » dans elle. Toutefois, un tableau trône
le colonialisme, dans lequel s’ins- dans son salon : on la voit dans le
crivent des histoires personnelles, camp de Rivesaltes où elle a vécu,
celles des rapatriés, qui se sont cadeau d’un ami et souvenir de
sentis « trahis par la France ». Mi- son enfance.
chèle Baussant parle d’un « double Elle a parfois l’impression que la
exil », celui des pauvres de 1830,
partis immigrer de l’autre côté « Si l’on est harki,
de la Méditerranée, et celui des on ne peut pas retourner
« proscrits », chassés d’Algérie en en Algérie »
1960. Pour s’intégrer, il fallait « ne
pas dire d’où l’on vient et cacher guerre n’est pas finie, surtout du
son accent ». Et retrouver d’autres côté algérien « parce que si l’on
formes de racisme : « Mais tu n’es est harki, on ne peut pas retour-
pas typée comme une arabe ! », en- ner en Algérie ». « Ce qui est ter-
tendait-elle dans son enfance. rible en France, poursuit-elle, c’est
que l’État français ne reconnais-
« Moi aussi, je suis se pas cela. En 2005, une somme
d’Alger, peut dire le de vingt à trente mille euros a été
versée aux victimes de la tragé-
pied-noir à l’Algérien ». die. Mais quand vous perdez des
Pour elle, les relations entre pieds- membres de votre famille, l’argent
Fonds Comité national pour les Musulmans français (CNMF)

noirs et immigrés algériens gar- ne répare rien. Les harkis n’ont


dent leur part d’ambiguïté. Le pas besoin d’un traitement spé-
déracinement n’est pas le même, cial, mais seulement que cette tra-
puisque celui des premiers est dé- gédie soit reconnue ».
finitif. Cela n’exclut pas la conni- Fatima Besnaci-Lancou se sent plus
vence : il suffit d’utiliser une ex- citoyenne française, elle n’a pas en-
pression arabe ou l’ancien nom vie de retourner en Algérie : « j’y ai
d’une ville algérienne. « Moi aussi, des amis, de la famille. On s’envoie
je suis d’Alger, peut dire le pied- des mails… Mais la différence avec
noir à l’Algérien ». l’Algérie, c’est qu’en France, je peux
lire, écrire, dire et faire ce que je
Pour Fatima Besnaci-Lancou aussi, veux. Avec cette liberté, je me sens
« les vécus sont différents ». mieux ici ».
Une famille harki Cette fille de harkis préside l’asso- Maru Garduño Barberena
pose dans le mobil-
Michèle Baussant est fille de ciation Harkis et Droits de l’hom- et Dominique Chivot
home dans lequel
ils viennent de pieds-noirs. La mémoire, avec son me. Pour elle, « l’histoire des harkis
s'installer. cortège de douleurs et d’ambiguï- ne rentre pas dans celle de l’immi-
Après 1962. tés, elle connaît bien. Chargée de gration, puisqu’ils ont quitté l’Algé-
recherches en anthropologie au rie sous la menace de mort. Leurs en savoir plus
CNRS, elle a fait sa thèse sur No- familles ont été déchirées ». En re-
tre-Dame de Santa-Cruz à Nîmes. vanche, les immigrés économi-
Michèle Baussant, Pieds noirs,
Tous les ans à l’Ascension, les ra- ques repartent dans leur pays pres- mémoires d’exil, Stock, 2002
patriés y viennent en pèlerinage, que tous les ans : « Ils souffrent de
en souvenir du sanctuaire de la devoir aller travailler à l’étranger, Fatima Besnaci-Lancou (dir.),
Vierge à Oran. « La religion peut mais ils peuvent faire connaître Des vies, 62 enfants de harkis
être un ciment ». l’Algérie à leurs enfants ». se racontent, éd. Atelier, 2010

Causes communes juin 2010 n°65


Actions Le dossier
21

Le café des aînés


L’association Ayyem Zamen veut « sortir les vieux migrants de l’oubli ».
Àl’Est de Paris, beaucoup de retraités algériens fréquentent son Café Social.

C’est vendredi, jour de marché à


Belleville. Dès 9 h, l’arôme du café
se mêle au parfum du thé à la
menthe. Le salon au décor solaire
se remplit : jusqu’à 160 personnes
poussent la porte du café social
chaque jour. Les discussions
s’animent en français ou en
arabe…
« Ici, confie Siddik, le café est
moins cher, on rencontre des amis
et on peut poser des questions
sur ses papiers. » Arrivé en 1964,
« à l’âge de vingt ans à peine »,
il retrouve en ce lieu « une
solidarité qui existait avant entre
les ouvriers ». Siddik oeuvrait dans
le bâtiment. Retraité, il retourne
une fois par an en Algérie « voir
son fils, sa femme, ses frères, ses
sœurs ».
Habitant le quartier, Smaïl
fréquente le café depuis son
Vali/La Cimade

ouverture en 2003. Après


avoir travaillé 43 ans dans la
restauration, ce retraité partage sa
vie entre Paris et Setif qu’il rejoint Café social de Belleville
trois à quatre fois par an. Arizki, « Les liens familiaux et amicaux se sa permanence sociale, Myriam
lui, habite Annaba ; il est revenu sont délités. Soumah, conseillère en économie
en France le temps de recevoir des sociale et familiale, constitue
soins médicaux. S’il se déplace de Maintenant, retourner avec eux leur dossier de retraite.
Villejuif, c’est pour « trouver au café au pays prendrait le sens « Nous concevons ces rendez-vous
un peu de tranquillité et lire les d’une nouvelle émigration comme des rencontres », souligne
journaux. » André Lefebvre, qui organise des
Créée il y a dix ans par des À la retraite, beaucoup ne sorties et des animations. L’an
travailleurs sociaux et des retournent pas au pays de manière dernier, un festival a été consacré
militants, l’association Ayyem définitive », poursuit Moncef à l’Algérie. Les migrants ont pu
Zamen (« temps jadis » en arabe) Labidi. En France, ils ont acquis échanger, entre autres, avec le
réunit 700 adhérents de toutes des droits sociaux, des habitudes, jeune cinéaste Lyes Salem.
nationalités, dont une majorité de des repères. De l’autre côté de Maya Blanc
Tunisiens et de Marocains et 200 la Méditerranée, ils peinent à
Algériens. « Les Algériens sont les trouver leur place. « D’où leur
migrants de la première heure. sentiment d’avoir échoué dans Café Social, 7 rue de Pali Kao, Paris
Ceux que l’on est allé chercher leur projet migratoire. Ils n’avaient 20e. Du lundi au vendredi, 9h-18h.
au milieu de leurs troupeaux », pas songé à s’installer en France. Tél. 01 40 33 25 25.
rappelle Moncef Labidi, directeur Or, maintenant, retourner au pays
Aussi : 1 rue Dejean, Paris 18e.
de l’association. Des hommes prendrait le sens d’une nouvelle
Tel. 01 42 23 05 93.
partis pour faire vivre leur femme émigration ».
et leurs enfants restés au pays. Au café, les « aînés » font aussi [Link]
Une vie « entre deux rives » le point sur leur situation,
pendant plus de 30 ans… souvent précaire. Au cours de

Causes communes juin 2010 n°65


Le dossier Portrait
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Jeannette Bougrab
Fille de harki, Jeannette Bougrab a été nommée présidente de la Halde (Haute autorité de
lutte contre les discriminations et pour l’égalité) au mois d’avril 2010.

Parmi ses publications, on retient, entre autres,


« Le juge administratif français et les lois
nationales étrangères », « L’aide juridictionnelle,
un droit fondamental ? », « L’accès à la justice », et
« l’égalité à l’accès à l’emploi ».
Ses contributions, écrit-elle, tournent autour de
deux axes principaux : l’équilibre du pouvoir et
l’égalité.
Lycéenne, elle milite d’abord au sein de
l’association SOS Racisme. Plus tard elle s’engage
en politique à l’UMP, se revendiquant d’un
gaullisme social. Elle rend sa carte en 2007 après
son échec aux élections législatives, déçue d’avoir
Il paraît que ses parents l’avaient prénommée été cantonnée à un rôle d’animateur de réunions
« Djanet », ce sera Jeannette pour l’État français. communautaires par Nicolas Sarkozy. Elle quitte
Fille de Harkis, Jeannette Bougrab est née en 1973 alors la politique, déclarant : on peut servir l’intérêt
à Déol (Indre). Son père, ouvrier métallurgiste général autrement.
parlant mal le français, a poussé sa fille à faire des Elle s’inscrit contre la dilution de la Halde au
études et, pour elle, il y a l’école, l’école et l’école, sein du défenseur des droits, créé par la réforme
lieu privilégié de l’intégration. Pourtant, dès le constitutionnelle de 2008. Elle prend également
CP elle rencontre la discrimination. Sa maîtresse position pour l’égalité dans l’accès à l’emploi, car
la place au fond de la classe avec les « gens du c’est le seul moyen de lutter contre l’exclusion
voyage ». Plus tard, elle est humiliée, en butte au sociale. Elle est aussi contre les statistiques
racisme, contrôlée au faciès…et, malgré tout, ethniques et contre la discrimination positive.
son père lui donne l’amour de la France. Si je dois Jeannette Bougrab a été nommée présidente de
remercier quelqu’un aujourd’hui, reconnaît-elle, la Halde le 16 avril 2010. Au vu de son parcours,
c’est mon père. peut-on espérer qu’elle soit attentive à la défense
Elle fait des études de droit à Orléans, obtient des droits des expulsés ? ou qu’elle engage la Halde
un DEA, puis un doctorat en droit public à la dans la question des travailleurs sans papiers,
Sorbonne. Elle devient maître de conférence dans ou encore qu’elle s’exprime sur le nouveau projet
cette discipline à l’université de Paris1 Panthéon- de loi sur l’immigration, qui sera présenté au
Sorbonne. Elle quitte cette fonction en 2007. Parlement, et qui consacre le recul des juges sur
Elle occupe le même poste à l’Institut d’études les actes de l’administration ?
politiques de Paris, auquel elle vient de renoncer. Didier Weill

Causes communes juin 2010 n°65


En débat Le dossier
23

Ils venaient d’Algérie


En 1992, Benjamin Stora publie
Ils venaient d’Algérie. Tiré de sa
thèse d’État, c’est sans doute
le premier ouvrage historique
donnant une vision d’ensemble
de l’immigration algérienne.
Cet ouvrage a été réédité
récemment sous un nouveau
titre, Les immigrés algériens en
France. C’était l’occasion pour
Causes communes de rencontrer
l’un des meilleurs connaisseurs
de ces migrations algériennes.

« Plusieurs moments-clés n’y a pas de migration familiale


Entre 1919 et 1939, permettent de comprendre les à cette époque-là. Ils viennent
ils sont environ migrations algériennes en France. principalement de Kabylie,
100 000… comment les Le premier d’entre eux est la région qui a connu une très
appeler ? « Algériens » ? première guerre mondiale, qui forte dépossession foncière. Ces
Ça n’est pas le terme est un moment décisif puisque hommes vont essentiellement
« les coloniaux », comme on travailler dans la métallurgie,
qu’il faut utiliser. les appelait à l’époque, sont dans les zones industrielles
Indigènes ? emmenés en France pour françaises : Paris et la région
Musulmans ? combattre ou pour travailler dans parisienne bien sûr, mais aussi le
Nord-Africains ? les usines. Ils vont alors faire nord de la France, l’est et la région
l’apprentissage de la métropole, lyonnaise. Ces ouvriers n’ont pas
et découvrir la différence avec de statut juridique, l’Algérie étant
le statut qui est le leur dans la considérée comme la France. Ils
colonie. C’est l’apprentissage ne peuvent pas être considérés
et la découverte aussi de la comme « sujets », ce qui est le cas
fraternité du mouvement ouvrier, des Marocains et des Tunisiens,
du socialisme… Bref, quand la par exemple. D’où l’invisibilité de
guerre se termine et qu’ils sont ces hommes, qu’on ne voit pas
démobilisés, ils reviennent, pour dans le paysage social et politique
beaucoup d’entre eux, changés. français de cette époque. Ni
Ce sera aussi le coup d’envoi, le Français, ni sujets, ni citoyens,
signal d’une première « vague » ni immigrés, ni étrangers non
de départs. Même s’il y a déjà eu plus, contrairement aux Italiens
de « petites vagues » avant cela : ou aux Polonais par exemple, ou
des ouvriers kabyles, dès 1905… aux Espagnols qui arrivent à la
Mais la première grande vague même époque. C’est au sein de
c’est celle qui suit la première cette vague de migrants que va
guerre mondiale. Entre 1919 et naître la première organisation
1939, environ 100 000… comment politique indépendantiste
les appeler ? « Algériens » ? algérienne : l’Étoile Nord-
Ça n’est pas le terme qu’il faut Africaine, en 1926, portée par
utiliser. Indigènes ? Musulmans ? Messali Hadj. L’événement décisif
Nord-Africains ? Ce sont en est l’enracinement politique,
tous cas des hommes seuls. Il la conscience politique née en •••

Causes communes juin 2010 n°65


Le dossier En débat Le dossier
24
••• situation d’exil et d’immigration. des luttes syndicales et
L’apparition de la conscience politiques. L’immigration
nationale se produit ainsi loin de algérienne est alors très
la terre natale. engagée politiquement,
Pendant la seconde guerre très nationaliste. Elle va se
mondiale, il ne se passe pas déchirer, s’affronter. Plus
grand-chose du point de vue de de 4 000 morts et 12 000
l’immigration. C’est l’exode aussi blessés en métropole entre
pour les immigrés algériens, qui 1955 et 1962... Le « second
retournent au pays… La seconde âge » de cette immigration
vague d’immigration démarre est donc beaucoup plus
donc après la seconde guerre politisé, mais n’envisage sa
mondiale. On peut dire que vie que dans le retour en
cette seconde vague emprunte Algérie.
certains traits à la première : La troisième vague, celle
ce sont les mêmes régions de des années 1962-1980,
départ, et notamment la Kabylie. est en fait au diapason
Cependant, il existe également des autres immigrations
des différences notables. La magrébines. On fait parfois
première différence essentielle, démarrer l’histoire de
c’est le début de l’émigration l’immigration algérienne
familiale, à partir des années avec cette troisième vague.
1950. Second élément nouveau, Or cette période coïncide
l’apparition de ce que l’on peut plutôt avec les migrations
appeler des ouvriers qualifiés, des Tunisiens et des
dont certains sont passés par des Marocains. L’immigration
écoles d’apprentissage. Il y a donc algérienne était déjà là
un début de qualification, ce qui depuis très longtemps.
n’était pas le cas de la première Si on confond ces flux
vague, dont les protagonistes migratoires, si on avait
étaient pratiquement tous au alors le sentiment que
Paris-Match.
bas de l’échelle sociale. Là, on cette immigration algérienne grossir, à se développer, venant 28 octobre 1961
assiste à l’apparition d’une sorte venait juste d’arriver, c’est peut- de toutes les régions d’Algérie,
d’« aristocratie ouvrière ». Surtout, être parce que, jusque-là, cette du fait de la situation algérienne
ces hommes jouent un rôle très population vivait dans l’espoir bien sûr, de la dégradation
important dans le mouvement du retour. Il était évident, à économique en Algérie… Mais à
ouvrier et dans le mouvement partir de 1962, que ça n’était partir de la troisième génération
syndical. C’est là aussi une plus le retour qui allait dominer de l’immigration algérienne en
très grande différence avec la mais l’intégration, l’installation France, on s’interroge sur son
période de l’entre-deux-guerres. dans la société française. Cette identité, sur sa place dans la
Ces nouveaux migrants sont immigration algérienne va société française, on prend petit à
au premier plan des activités, par la suite encore continuer à petit ses distances avec l’Algérie,
même si cela n’est pas toujours
verbalisé, pas assumé aussi
clairement… »
Propos recueillis par Laurent
Tessier.

Marche pour l'égalité, 1983

Causes communes juin 2010 n°65


25

Non-dits d’États en savoir plus

• Benjamin Stora , Ils


venaient d'Algérie.
Mehdi Lallaoui, auteur- réalisateur d’origine algérienne revient
L'immigration
sur les spécificités de l’immigration algérienne, marquée par le algérienne en France
poids des non-dits entre la France et l’Algérie. (1912-1992), Fayard
(4 mars 1992)
492 pages.
France, aujourd’hui il y a plus de 4 millions
de personnes concernées par cette
guerre. Il y a deux millions d’appelés,
près d’un million de rapatriés, quelques • Benjamin Stora, Les
centaines de milliers de harkis, tous les immigrés algériens en
Français d’origine algérienne et ne parlons France : une histoire
pas de leurs descendants ! Jusqu’à politique, 1912-1962,
aujourd’hui, cinquante après, cette guerre Hachette Littératures,
imprègne donc notre société. Regardez les 2009
crispations autour du film Hors la loi de
Rachid Bouchareb !

• Mehdi Lallaoui,
Il est temps d’écrire David Assouline, Un
notre histoire commune, siècle d’immigration
d’écrire un grand livre en France, éditions La
Découverte, collection
« L’immigration algérienne n’est pas de la fraternité Au nom de la mémoire,
une immigration à part. Comme tous 1996 ( trois tomes)
ceux qui se sont réfugiés en France, Or, parce que cette histoire n’a
comme les Arméniens, les Italiens ou pas été écrite, les tensions et les
les Polonais, les Algériens ont subi l’exil, incompréhensions perdurent. Ce n’est
• Leïla Sebbar, La
ont subi le déplacement, le refus, le qu’en 1999 que l’Assemblée Nationale Seine était rouge Paris,
racisme etc. Mais les Algériens ne sont renomme les événements d’Algérie, guerre octobre 1961, réédition
Algériens que depuis 1962, alors qu’en d’Algérie. Ce ne sont pas des non-dits 2009, Actes Sud (Babel)
réalité ils viennent en France depuis le diffus, latents, ce sont des non-dits
début du 20ème siècle. C’est dès 1905 d’États qui crispent jusqu’à aujourd’hui
que les Algériens arrivent en France, et les relations franco-algériennes et nos
s’installent à Marseille pour travailler sociétés. • Leïla Sebbar,Trilogie
dans les savonneries, les huileries ou les Aujourd’hui on refuse des visas à Mes Algéries en
briqueteries, etc. Ils ne sont pas Algériens des Algériens qui ont passé la moitié France : Carnet
alors. Ils ne sont pas non plus citoyens de leur vie en France. Pourquoi de voyages, 2004 ;
français, ils n’ont pas les mêmes droits. cette stigmatisation perdure ? C’est Journal de mes
Il leur faut des documents pour circuler. incompréhensible. Je ne connais pas plus Algéries en France,
Cependant, ils ont moins de difficultés que francophiles que les Algériens. C’est parce 2005 et Voyage en
Algéries autour de ma
les Africains ou les Asiatiques, à cause qu’ils ont été éduqués dans les principes
chambre : Abécédaire,
du statut particulier de l’Algérie jusqu’en de la République, qu’ils se sont révoltés 2008. Ed. Bleu autour
1962. À l’indépendance, ils deviennent et ont demandé l’indépendance. Il est
algériens et donc des immigrants comme temps d’écrire notre histoire commune,
les autres. d’écrire un grand livre de la fraternité. Ce … à voir
Mais de l’histoire tumultueuse entre la sera un grand livre avec tout ce qui a réuni • Mehdi Lallaoui En
France et l’Algérie, il persiste des tensions, et tout ce qui a opposé les Français et les finir avec la guerre,
des crispations. Cette histoire ne peut Algériens. Nous, les Français d’origine Coproduction :
pas être comparée à celle d’autres pays algérienne, nous faisons partie de ce Mémoires Vives
d’émigration comme le Portugal, le pays et nous sommes un lien avec l’autre Productions / France
3 Corse Année : 2008
Cameroun ou l’Italie. Entre la France et côté de la Méditerranée… Et on ne va pas
Format : 3 x 52’
l’Algérie, il y eut une guerre qui a duré près pouvoir nous mettre dehors, c’est comme
de 8 ans et qui a fait des centaines de ça, n’en déplaise aux nostalgiques de
milliers de morts en Algérie et des dizaines l’Algérie de Papa… Le silence du fleuve 52'
(documentaire) 1991
de milliers de morts côté français. En Propos recueillis par Agathe Marin.

Causes communes juin 2010 n°65


Trajectoires Parcours
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La Cimade et l’Algérie
Les positions politiques et théologiques de La Cimade ainsi que ses modes d’action ont été très
fortement marqués par son engagement auprès des Algériens pendant la guerre d’indépendance.
Mireille Desrez, équipière de La Cimade à Médéa en 1959 puis directrice des études du Centre
d’enseignement para-médical de Constantine après la guerre, retrace les grandes lignes de cette
histoire mouvementée et polémique.
Archives La Cimade

Distribution d'huile
à Belkitane,
décembre 1961

Le 1er novembre 1954, une insur- teurs français tels que Wesphal, avec des conseils, des textes théo-
rection à Constantine et dans les Boegner, Casalis, Maury puis logiques et des encouragements
Aurès se propage en grande Ka- par les thèses de Pomeyrol, etc. qui pouvaient aller jusqu’au
bylie. Cette « Toussaint rouge » Sans compter l’influence de l’Al- « refus d’obéissance » pour des
marquera, moins de dix ans après liance des équipes unionistes re- actes inhumains, dégradants,
la fin de la seconde guerre mon- groupant entre autres les respon- contraires à leur foi ou à leur
diale, le début de la guerre qu’on sables des cinq mouvements de déontologie.
nommera pudiquement pendant jeunesse protestants à l’origine de
de nombreuses années, « les évé- la création de La Cimade. Outre Outre les engagements
nements ». les engagements et les souvenirs et les souvenirs
Ce petit rappel pour souligner que marquants de la seconde guerre marquants de la seconde
les équipiers de La Cimade de cet- mondiale, les équipiers étaient guerre mondiale,
te époque, dont certains étaient fortement influencés par les té- les équipiers étaient
engagés dans les actions de La Ci- moignages des « appelés et des
made depuis 1939, avaient donc rappelés en Algérie » qui racon-
fortement influencés
connu la guerre et étaient mar- taient ce qui s’y passait, ce qu’ils par les témoignages des
qués par les exhortations au « de- avaient vu ou ce qu’ils avaient été « appelés et des rappelés
voir de résistance » au nazisme forcés de faire. Un livret à l’adres- en Algérie »
par des pasteurs allemands tels se des « appelés et rappelés en Al-
que Dietrich Bonhoeffer, Martin gérie » fut d’ailleurs édité par l’Al- Dès 1955, la commission socia-
Niemöller, Karl Barth, des pas- liance des Équipes Unionistes le de l’Église Réformée de Fran-

Causes communes juin 2010 n°65


L a c hr onique 27
Stéphane Lavignotte
ce, alarmée par des informations pasteur de la Mission
confirmées sur les violences, les populaire évangélique
« La Maison Verte » (Paris 18 e )
exactions et les tortures envers les
populations en Algérie, alerte les
paroisses en France et les autori-
tés civiles et militaires. En 1956,
le pasteur Vissert-Hoof président Que faire de ce qu'on
fait de nous ?
du Conseil œcuménique à Genè-
ve, revient d’un voyage en Algérie
et propose aux paroisses d’Algérie
de faire appel à La Cimade pour C'était lors d'une table-ronde sur la place des femmes en église,
les aider dans leurs actions de un homme a avancé cette idée simple : il n'y a pas de problème des
distribution et d’aide sociale aux femmes, mais des hommes. Mécaniquement, en défavorisant les
musulmans. Il fait son rapport à
Jacques Beaumont, nouvellement femmes dans la concurrence, les hommes la rende plus favorable
nommé secrétaire général de La pour eux-mêmes. Est-il possible de transposer cette remarque
Cimade, qui décide alors d’une évidente aux questions de discrimination ? Pierre Tévanian1, lors
stratégie, de la gouvernance et du d'une autre table ronde en 2006, après deux interventions sur être
développement de l’action de La noir et être arabe en France, devait répondre à cette question à
Cimade en Algérie.
première vue saugrenue : qu'est-ce qu'être blanc ? Etre blanc, c'est
Le conseil d’administration de La
Cimade de 1957 décide alors de d'abord l'habitude de ne pas se poser cette question, ne pas avoir à
prospecter sur les besoins et sur s'interroger sur son identité, et la place qu'on occupe dans la société,
les actions possibles en Algérie et contrairement à des personnes noires ou arabes. Cette place va de
envoie Isabelle Pelloux, ancien- soi. C'est ne pas subir de discrimination en raison de son identité
ne équipière pendant la seconde supposée : être blanc n'est pas d'abord une couleur de peau mais un
guerre mondiale, en mission de
reconnaissance. De cette mission rang, une certaine place sociale, plus tranquille que bien d'autres.
seront lancées les implantations Bien sûr, il faut croiser le genre (homme-femme, homo-hétéro), la
de La Cimade, d’abord à Alger en «race », la classe. Dans certains cas, la richesse annulera la couleur
1957, puis l’année d’après dans le de peau ou l'orientation sexuelle. Mais dans la rue, face à un policier,
bled, au milieu des expulsés ou re- un noir reste un noir, et s'il conduit une belle voiture, il est louche. Et
groupés par l’armée dans un cli-
pour moi, personnellement ? Sans être riche, être un homme blanc
mat de peur. Des postes Cimade
sont ainsi créées dans les monta- hétérosexuel, par un effet de système et non mon action volontaire,
gnes, dans le Titteri (Médéa, Sidi- me donne des avantages relatifs ; je dois travailler pour réussir
Naamane), dans les Aurès (Belki- mes projets, mais moins qu'une femme, un noir ou un prolo. Dans
tane ) et à Constantine. certains cas, par exemple dans la concurrence pour une ressource
Par ailleurs, Isabelle Pelloux rare comme un emploi, mon avantage se fait à leur détriment. « Que
est mandatée pour faire des vi-
sites dans les camps d’interne- faire de ce qu'on a fait de nous ? » demande Pierre Tévanian. Comme
ment sous direction militaire, lui, je veux rejeter la position cynique comme la mauvaise conscience
tant auprès des Algériens déte- et appeler à la traîtrise : assumer sa condition de blanc (d'homme,
nus qu’auprès des sympathisants d'hétéro...) sans l'assurer. Embrasser dans mon action militante la
Français à l’indépendance. « cause de l'autre » me permet d'essayer de me désidentifier de mon
En France, ce sont les équipiers
identité de départ, pour tenter de m'identifier à l'autre. Je sais que
du Service Prison, crée en 1953,
qui visitent les centres d’assigna- cette identification à l'autre est impossible : je ne serai jamais un
tion à résidence de Saint-Maurice juif allemand, une lesbienne algérienne, un sans-papiers sénéga-
l’Ardoise (Gard ), du Larzac (Avey- lais. Mais ce mouvement me fait éviter l'apitoiement et le cynisme
ron), de Thol (Ain) et de Mourme- pour faire naître une action politique, un espace politique qui met en
lon, Vadenay (Marne). À partir de crise l'assignation de chacun – moi comme l'autre - à sa place. Cette
1959 ils interviendront au centre
de tri de Vincennes. action ne fut-elle pas toujours celle de La Cimade, de l'internement
En effet, dès les années 50, des volontaire pendant la guerre à la lutte pour les étrangers, en passant
postes Cimade sont créés pour ac- par le soutien aux luttes d'indépendance ? Du rabbin juif Jésus quand
compagner les Algériens venus il prenait parti pour un « impur » ? Une trahison pour être fidèle à ce
travailler en France. On peut nom- qui compte, à ceux qui ne comptent pas.
mer ainsi le Service Nord-Africain
qui accompagnait les travailleurs 1 | « La question blanche », in La mécanique raciste, éditions Dilecta, 2008. Lire aussi
algériens immigrés, le Service Ar- Sylvie Tissot, Pierre Tévanian, Les mots sont importants, Libertalia, 2010
tisanat (1955-1964) qui donnait du
travail aux femmes algériennes •••

Causes communes juin 2010 n°65


Trajectoires Parcours
28
Archives La Cimade

Camp de
••• chefs de famille ou encore le Ser- munauté musulmane, des militai- de biens auxquelles participait La regroupement
vice Goods (1955-1963), un service res et des pieds noirs. Cimade avec la Croix-Rouge fran- de Sidi
de distribution de vivres et vête- Après l’indépendance, tous les çaise et les paroisses catholiques Naamane,
1962
ments qui provenaient essentiel- postes créés en Algérie pendant et protestantes. Pour Jean Carbo-
lement des États-Unis et de Suis- la guerre ont poursuivi leur mis- nare, équipier de La Cimade, ces
se. Malgré les bonnes volontés, sion dans un souci d’aide à la re- distributions faisaient perdre la
ces aides pouvaient être inutiles à construction et d’aide à la for- dignité à ceux qui les recevaient.
cause du manque de connaissan- mation des cadres et techniciens Le programme de reboisement vi-
ce de la culture algérienne. Ain- algériens. C’était l’époque de la sait à en terminer avec cette dis-
si, des équipiers passaient parfois tribution, tout en reboisant les
des nuits entières à trier les petits Avant et pendant la guerre, collines des Aurès dévastées par
suisses dont certains contenaient les équipiers vivront et les bombardements au napalm
du jambon ou encore on pouvait travailleront en équipe, de l’armée française. Les ouvriers
voir les boîtes de conserve termi- sont choisis parmi les chefs de fa-
ner directement à la poubelle, car au milieu de et avec la mille les plus nécessiteux des trois
il n’y avait aucun moyen de savoir population, tant en France départements, Constantine, Bat-
si elles étaient hallal. qu’en Algérie na, Sétif. 60 000 chefs de familles
Dans tous ces postes, avant et seront engagés chaque mois. 21
pendant la guerre, les équipiers réconciliation et du « développe- millions d’arbres seront plantés.
vivront et travailleront en équipe, ment durable ». En 1962, Made- Dans le même temps, on crée des
au milieu de et avec la population, leine Barot annonça dans une plantations d’arbres fruitiers, une
tant en France qu’en Algérie. Ils proclamation, très vivement re- scierie et une menuiserie. Il s’agis-
témoigneront auprès du siège de çue, que les équipes profession- sait de reconstruire l’Algérie dé-
La Cimade, des différents ministè- nelles de La Cimade seraient in- truite par la guerre et de former
res et organes officiels, des injusti- clues dans le comité chrétien de ses futurs cadres2.
ces, des actes humains dégradants service en Algérie (CCSA) mis Au fur et à mesure qu’elles pou-
et de toute autre exaction, contrai- en place par le Conseil œcuméni- vaient passer le flambeau aux na-
res à leur éthique et aux droits de que des Églises de Genève. Un ap- tionaux, les équipes de La Cimade
l’homme. pel fut alors lancé dans toutes les s’en allaient. La Cimade a quitté
Cependant, sur le terrain, en Al- paroisses européennes et de très l’Algérie en 1973.
gérie, les équipiers étaient placés nombreux équipiers allemands, Mireille Desrez
dans une position ambiguë. Il fal- anglais, néerlandais, suisses ou | ancienne équipière de La Cimade en
lait composer à la fois avec le FLN, norvégiens vinrent travailler soit, Algérie entre 1954 et 1969
les autorités locales et l’armée. avec les équipes professionnelles
C’est aussi grâce à cette position de La Cimade, soit dans les nou-
ambiguë, non marquée politique- veaux travaux lancés par Jean 1| Jean Carbonare, Ensemble, se remettre
debout, éditions Olivétan , Lyon, mars
ment, que les baraques Cimade Carbonare1 dont, son grand plan 2010
en Algérie pouvaient être de véri- de reboisement. Ce programme 2| Catherine Simon, Algérie, les années
tables lieux de rassemblement et avait pour but de mettre fin aux pieds rouges. Des rêves de l’indépen-
dance au désenchantement (1962-1969),
d’échange où se croisaient la com- distributions gratuites de vivres et Paris, La Découverte, 288 p.

Causes communes juin 2010 n°65


Carnets de justice Trajectoires
29

Tribunal d’exception,
tribunal pour étranger
La salle d’audience de Coquelles fut le premier tribunal délocalisé de France. Un
intervenant en rétention raconte ces audiences publiques, sans public.
Le juge des libertés et de la détention, qui doit Ce jour-là, le greffier m’informe qu’un
siéger dans un tribunal « indépendant », rend Vietnamien que j’ai vu la veille et qui avait
la justice dans une salle d’audience située à de grande chance de libération ne veut plus,
7 km de Calais et à 30 km du Tribunal de semble-t-il, l’assistance de l’avocat. Après un bref
Grande Instance de Boulogne-sur-mer. Ce local, entretien avec lui, il s’avère que c’est l’interprète
banal, sans signe distinctif, fait partie d’un qui l’a dissuadé de demander le concours de
complexe comprenant l’hôtel de Police, le local l’avocat.
des Renseignements généraux et le Centre de Finalement j’ai pu le convaincre de prendre
Rétention Administrative. l’avocat. Il sera libéré pour vice de procédure,
Travaillant au Centre de Rétention « nullité soulevée par l’avocat ».
Administrative de Coquelles, j’assiste très À 11h 15 l’audience commence enfin.
souvent aux audiences délocalisées. Chaque fois La salle est toujours vide, mis à part les policiers,
que j’entre dans la salle, je ne peux m’empêcher moi et deux, trois interprètes, personne dans la
de ressentir le malaise que me décrivent très salle. Audience publique mais sans public.
régulièrement les retenus. Le lieu est rempli de Inlassablement la juge répète les mêmes mots,
policiers, l’ambiance surréaliste : les policiers et rétention prolongée de 15 jours. Parfois elle
les interprètes se font la bise et discutent de leurs s’autorise certaines remarques et attitudes
vacances ou de leurs problèmes familiaux. totalement déplacées. Elle conseille par exemple
Les personnes retenues, assises en rang serré, aux Indiens de passer plutôt par la Belgique la
font face durant des heures à un bureau prochaine fois, car là-bas selon elle, les contrôles
totalement vide (celui du juge et du greffier) policiers sont moins rigoureux qu’à Calais.
L’audience qui théoriquement commence à 9h30, Ce jour-là, l’audience se termine à 16h30.
ne débute jamais avant 11h, car le juge n’arrive L’avocat de permanence soulève des nullités
qu’à 10h30. Les personnes retenues eux, sont de procédure, ce qui a le don d’agacer la juge,
dans la salle depuis 8h30 du matin. qui a l’habitude que les avocats de permanence
Nous les avons presque tous rencontrés la veille ne formulent aucune observation. Elle fait des
pour les préparer à cette audience, et surtout suspensions d’audience jusqu’en début d’après
pour leur conseiller de demander l’assistance midi, et quand l’avocat se plaint des suspensions
de l’avocat de permanence ; parfois cependant, trop longues, elle rétorque : « il ne fallait pas
certains retenus arrivés après 19 heures sont soulever des nullités ».
présentés au juge dès le lendemain matin. Plus tard, au centre de rétention, un retenu me
J’essaie alors de repérer ceux que nous n’avions confie qu’il n’a pas eu l’impression d’avoir été
pas vus la veille. Après m’être présenté, je dans un tribunal : mêmes policiers et même
regarde vite fait les documents qui justifient interprète qu’en garde à vue, salle d’audience à
leur rétention et leur précise qu’il y a un avocat quelques mètres du local de garde à vue. Je n’ai
« gratuit » qu’ils peuvent solliciter pour les pas osé lui dire que cette justice-là est rendue
assister. « au nom du Peuple Français…. »
Puis je propose de les rencontrer plus tard au De toutes les façons, cette mention est portée au
centre de rétention, ce qui les rassure un petit peu. début de chaque ordonnance rendue par le juge
Ils sont bien seuls face aux policiers et aux des libertés et de la détention.
interprètes, plus proches des policiers que des Andry Ramaherimanana | intervenant pour La Cimade
retenus. au centre de rétention de Coquelles en 2009.

Causes communes juin 2010 n°65


Expressions Rencontre
30
Jan He u f t

« Nous sommes une station


service au bord de cette route
de détresse »
Rencontre avec Jan Heuft, président de l’association algérienne Rencontre et Développement
qui accompagne les migrants sub-sahariens « stagnant » en Algérie.

La vie dans les

Sara Prestianni
ghettos de migrants
refoulés d'Algérie au
Mali, Tinzaouaten,
octobre 2009.

Comment en êtes-vous venus à agir auprès des migrants ces graves sur l’Algérie, qui a adopté une politique
sub-sahariens ? répressive de refoulement vers les pays d’origine.
Rencontre et Développement est une association Aujourd’hui, il y a donc moins de migrants en Algé-
œcuménique, fondée pour être aux côtés des Algé- rie, et ils se retrouvent dans des situations toujours
riens dans leur lutte pour l’indépendance de l’Algé- plus précaires. Il y a peu de temps, on dénombrait
rie. Elle a travaillé aussi pour l’indépendance des entre 3 000 et 6 000 migrants autour de la frontière
peuples de l’Afrique - dont le peuple Sahraoui. d’Oran mais tout ça a été « nettoyé » par la police.
Ensuite, dans les années 62-65, elle s’est occu- Il y a eu des razzias, on les a ramassés, mis dans
pée plutôt de développement, avec des petits pro- des camps et transportés à la frontière. Actuelle-
jets d’artisanat et de commerce pour que les gens ment, il reste près de 5 000 migrants autour d’Alger
puissent se développer eux-mêmes. Petit à petit, il et une plus grande concentration du côté de Taman-
y a eu des migrants sub-sahariens, qui sont venus rasset, au sud. Ils se cachent dans des grottes en
demander de l’aide à Rencontre et Développement. espérant monter vers le nord puis, pour certains,
On s’est lancé alors dans une aide ponctuelle, d’ur- atteindre l’Europe. On compte entre 5 000 et 10 000
gence, parce qu’il fallait être là, à côté, et les aider. migrants en situation irrégulière. Les plus nombreux
sont les Congolais puis les Camerounais et les Libé-
Quelle est aujourd’hui la situation des migrants en riens. Il y a aussi environ 700 demandeurs d’asile et
Algérie ? 110 réfugiés reconnus par le Haut Commissariat aux
La situation des migrants sub-sahariens en Algé- Réfugiés.
rie s’est aggravée depuis les années 90. Autrefois, Le drame c’est que l’Algérie n’est qu’une étape
après l’indépendance, l’Algérie était un moteur en pour ces migrants qui souhaitent gagner l’Europe.
Afrique, surtout du point de vue politique. Le pays Mais cela devient de plus en plus difficile car l’es-
accueillait de nombreux migrants, qui pouvaient pace Schengen garde bien ses frontières et l’Algérie
travailler et participer à la vie politique. Puis, petit à désormais garde bien ses côtes. Les migrants n’ar-
petit, la politique européenne a eu des conséquen- rivent plus à partir, alors ils traînent en Algérie où ils

Causes communes juin 2010 n°65


À lire, à voir Expressions
31

voyage
clandestin
De Kaboul à Calais, Wali Mohammadi,
Robert Laffont, 2010, 250 p., 19 €.

Jan Heuft (au


n’ont pas le droit travailler. Et après deux années,
centre) au siege
trois années passées en Algérie, ils ont beaucoup de de Rencontre et
mal à rentrer dans leur pays les mains vides. Ils se Développement
retrouvent dans une impasse.

En quoi consiste l’aide que Rencontre et Développe-


ment apporte à ces migrants ?
Nous sommes une station service au bord de cette
route de détresse qu'empruntent ceux qui cherchent
une vie meilleure. On aide à scolariser les enfants,
on donne des soins médicaux, on s’occupe aussi des
décès, on a eu malheureusement vingt-deux décès
en deux ans, dont dix-sept femmes. Mais on s’oc-
cupe aussi de choses plus joyeuses comme les actes
de naissance. Et puis on aide aussi ceux qui souhai-
tent rentrer. On a mis en place des relais de retour
sur la route d’Alger vers Bamako ou Cotonou. Ce sont
des points de ravitaillement pour les migrants sur la
route du retour. On accompagne aussi de petits pro-
jets d’insertion dans les pays d’origine.
Et puis on s’occupe aussi des harragas, ces Algé-
riens qui essayent de traverser la Méditerranée sur
de petits bateaux. Quand ils échouent, ils peuvent
être condamnés à la réclusion. Alors on les visite en
prison, on essaye aussi de leur assurer un accompa-
gnement psychologique. C’est une histoire comme celle de tant d’autres
Afghans, mais qui a le mérite de nous plonger
Après deux ou trois années dans la réalité quotidienne d’un voyage clan-
passées en Algérie, ils ont destin. Wali a quinze ans lorsqu’il tente pour
la seconde fois de fuir son pays : Kaboul et ses
beaucoup de mal à rentrer dans
attentats meurtriers dans lesquels il a perdu sa
leur pays les mains vides. Ils se mère et trois de ses frères ; les talibans et leurs
retrouvent dans une impasse. tortures qui l’ont déjà atteint, après avoir eu
raison de son père, un nationaliste tadjik. Il lui
Quel est l’apport du partenariat avec La Cimade ? faudra trois mois et deux semaines pour arri-
La Cimade est un partenaire historique, car de nom- ver à Calais, face au paradis britannique sup-
breux équipiers travaillaient pour le Comité Chré- posé. À crever de faim, de froid ou de peur dans
tien de Service en Algérie (CCSA) dont Rencontre et des camions, sur des bateaux ou des sentiers
Développement est aujourd’hui l’héritière. de montagne. À la merci des passeurs qu’il ne
Actuellement, le partenariat avec La Cimade nous faut « jamais regarder dans les yeux ». Un véri-
aide à répondre à l’urgence, à trouver des logements table « parcours initiatique » qui « affaiblit le
provisoires pour les migrants, à leur apporter des corps, mais rend l’esprit plus fort ». Et tout ça
soins, etc. pour retomber sur des rafles quotidiennes à
Mais surtout, La Cimade nous apporte le volet plai- Calais ? L’histoire de Wali a son rayon de soleil :
doyer. C’est-à-dire qu’elle nous rappelle qu’il ne une famille française qui le recueille, l’inscrit
suffit pas d’être sur le terrain, mais qu’il faut aussi au collège et lui permet de passer son BEP de
travailler au niveau du plaidoyer, de la défense des pâtissier. Aujourd’hui naturalisé français, Wali
droits de l’homme. Cependant l’Algérie est un pays travaille à Lille, a pu revoir sa sœur à Londres et
très fermé, la société civile n’est ni reconnue, ni faire venir en France son plus jeune frère.
organisée et c’est difficile. Travailler en Algérie pour Dominique Chivot
les migrants sub-sahariens, africains, c’est très dif-
ficile. On n’existe pas.
Propos recueillis par Agathe Marin

Causes communes juin 2010 n°65


Expressions À lire, à voir
32

La politique de l’immigration passée au crible


Cette France-là, volume II, édité Sarkozy, sous forme d’ouvrage l’Afghanistan. Les auteurs offrent
par l’association éponyme, dif- réunissant les contributions de une lecture politique originale et
fusion en librairie, La Décou- journalistes et d’universitaires. séduisante de ce qui a tout l’air
verte 2010 Début 2009, un premier opus d’une fuite en avant. Car la poli-
L’association Cette France-là, avait paru, qui couvrait la pre- tique de l’immigration est une
présidée par Michel Feher, phi- mière année du quinquennat. pièce maîtresse du sarkozysme,
losophe, ambitionne de soumet- Brice Hortefeux était alors minis- observent-ils. Synthétisée par
tre la politique de l’immigration tre de l’Immigration et de l’iden- l’objectif des 27 000 reconduites
de l’administration Sarkozy à un tité nationale. Le présent ouvrage aux frontières à atteindre chaque
examen argumenté, critique. Une reprend cette chronique, du 1er année, elle sert à figurer le volon-
critique qui ne porte pas seule- juillet 2008 au 30 juin 2009. Entre tarisme et l’efficacité gouverne-
ment sur le manque d’humanité temps, Éric Besson, transfuge du mentale dont se prévaut le chef
de cette politique, sa brutalité, PS, a hérité du ministère de l’im- de l’État. Alors que la crise a
mais bien plus sur ses contra- migration. Éric Besson va plus loin réduit sa marge de manœuvre, il
dictions internes, sa logique, sa que son prédécesseur : ainsi, le y a tout lieu de craindre que Nico-
cohérence. Pour ce faire, Cette « démantèlement » de la jungle de las Sarkozy ne cesse d’user de
France-là tient les « chroniques Calais ou l’expulsion d’étrangers cet expédient.
annuelles » du mandat de Nicolas vers des pays en guerre, comme Hugo Lattard

Jusque dans nos bras


Jusque dans nos bras, Alice Zeni- depuis l’époque de la maternelle, personnelle et convaincante des
ter, Albin Michel, 2010, 240 p., 16 € elle raconte pourquoi et comment effets destructeurs et/ou absur-
Une (très) jeune femme, de père tous deux assument ce choix et se des de la politique d’immigration
algérien et de mère normande, préparent à la « cérémonie », en actuelle, l’auteur – qui appartient
décide de contracter un mariage contournant tous les obstacles à la même génération que ses per-
blanc avec son copain d’enfance, aussi bien administratifs et politi- sonnages – montre comment des
Malien : c’est la seule solution pour ques que psychologiques. jeunes d’aujourd’hui, s’affrontent
qu’il obtienne la nationalité fran- Un excellent roman, au style toni- au racisme et quel sens ils don-
çaise et puisse rester en France. que et plein d’humour, pour une nent à des notions comme « iden-
Tout en évoquant les grands et lecture à la fois roborative et fine, tité, « altérité », « solidarité ».
petits souvenirs de leur amitié sans pathos. En offrant cette vision Françoise Ballanger

Ce roman vient de recevoir le Prix littéraire de la Porte dorée. Ce prix, créé cette année par La Cité natio-
nale de l'histoire de l'immigration, récompense un roman ou un récit (écrit en français dans l’année) trai-
tant du thème de l’exil ou de la migration.

Président du jury : Mohamed Kacimi, écrivain


Membres du jury : Mehdi Charef, écrivain et cinéaste, Arlette Farge, historienne, Mehdi Lallaoui,
cinéaste, Florence Lorrain, libraire, Alain Mabanckou, écrivain, Valérie Marin La Meslée, critique
littéraire, Léonora Miano, écrivain, Jacques Toubon, président du conseil d’orientation de la CNHI
et Henriette Walter, linguiste.

Comme suggestions de lecture, les 9 autres titres « nominés » :

-L’Arabe, d’Antoine Audouard (L’Olivier)


-Le Tombeau de Tommy, d’Alain Blottière (Gallimard)
-Missak, de Didier Daeninckx (Perrin)
-Murmures à Beyoglu, de David Boratav (Gallimard)
- La Mer noire, de Kéthévane Davrichewy (Sabine Wespieser)
- En direction du vent, de Fawaz Hussain (Non-Lieu)
- Le silence des esprits de Wilfried N’Sondé (Actes Sud)
- Ru, de Kim Thúy (Liana Levi)
-Tâche de ne pas devenir folle, de Vanessa Schneider (Stock)

Causes communes juin 2010 n°65


33

Les invités de mon père


Lucien Paumelle, médecin retraité, informations sur les réactions d’une famille plutôt évo-
est un homme d’action aux fortes luée, en tout cas désireuse de faire du bien vis-à-vis des
convictions humanitaires. Son sans-papiers. Ce n’est pas un cours sur comment faire
engagement le conduit jusqu’au avec des sans papiers, mais l’atmosphère générale est
mariage blanc avec une jeune bien dépeinte : la dureté réglementaire, la menace sur
femme moldave, Tatiana, pour lui les gens qui « aident » les clandestins, et même la déla-
éviter l’expulsion. Mais cela n’est tion…Tatiana la trop belle immigrée moldave est révéla-
pas du goût des enfants, Babette trice malgré elle des névroses familiales. Le portrait de
et Arnaud, dont la vie est sérieu- Tatiana, qui obtient un mariage « blanc » avec Lucien, est
sement dérangée par la présence celui d’une immigrée déterminée à donner à sa fille les
de Tatiana et de sa fille dans la vie moyens de s’en sortir par les études. Ses professeurs
du père. Sur le registre de la comé- soulignent que l’intégration passe par là. Politique intel-
die, Anne Le Ny, la réalisatrice, nous brosse un portrait ligente car c’est la fille qui a plus de chances de s’intégrer
plutôt corrosif d’une certaine société française, dans la à la vie française qu’elle-même. La fin du film est dure. Le
catégorie « nouveaux riches » plutôt que « petits-bour- retour à la réalité pour Lucien (les lois actuelles sur l’im-
geois » comme le définit Arnaud, le fils de Lucien. Dans le migration) interdit le happy end…
domaine de l’immigration, le film nous apporte quelques Alain Le Goanvic | Pro-Fil

Pro-Fil est une


association d’inspiration protestante, mais ouverte
à tous, qui entend promouvoir le film comme témoin de notre temps et dont les activités
reposent sur plusieurs groupes locaux, répartis à travers toute la France. Pro-Fil organise également des rencontres
entre théologiens, professionnels du cinéma et cinéphiles sur le rôle et l’importance de l’expression
cinématographique dans la connaissance du monde contemporain.

Échos du festival de Cannes…


Hors la loi
de R achid B ouchareb ( A lg érie )
Tant de bruit déjà sur ce film !… des détracteurs l’ont mis en cause, en fonction d’a -priori politi-
ques… et sans l’avoir vu ! Au début, on se sent emporté par le vent de l’histoire, celle de la lutte
pour l’indépendance du peuple algérien. Les rappels historiques sont importants, de 1925 à 1962,
période d’un long cheminement de libération du joug colonialiste. L’image est belle, la musique éga-
lement. Le principe de raconter la Révolution algérienne au travers de la vie de trois frères (inter-
prétés par des acteurs qui se donnent à fond) est le fil rouge qui nous aide à sentir le côté humain
de toute action politique. Complaisant dans certaines séquences de fusillades, le film a le mérite
d’évoquer une époque peu glorieuse de notre histoire coloniale.

Biutiful
d ’A lejandro G on z á les Iñ á rritu ( E spagne )
C’est une plongée dans notre monde actuel, à Barcelone, où coexistent des populations immi-
grées : Noirs d’Afrique, Chinois et Asiatiques, Sud-Américains. Un monde de souffrances et d’ex-
ploitation au sein de l’Europe. Uxbal évolue dans l’illégalité et "gagne" sa vie en exploitant des
groupes de clandestins, corvéables et vulnérables. Il n’est pas directement impliqué, car il a des
intermédiaires. Le style de cinéma est à la fois réaliste et lyrique. Uxbal est un personnage très
complexe (il parle avec les morts, a des visions) mais il prend conscience qu’il doit mettre « ses
affaires en ordre ». Il se met à agir dans le sens du bien : vis-à-vis de ses enfants, de sa femme, des
dealers, des immigrés.
Alain Le Goanvic | Pro-Fil

Causes communes juin 2010 n°65


Expressions À lire, à voir | Sur le web
34
C o n c e r t mili ta n t

Rock Sans Papiers. Appel du 18 septembre


« Nous, artistes, musiciens, comédiens, réalisateurs, écrivains,
plasticiens, professionnels de la musique, du spectacle, du cinéma,
de l’information, de la culture, avec la majorité des citoyens
français, nous déclarons solidaires des milliers de sans-papiers qui
grandissent, étudient, et vivent à nos côtés dans notre pays.
Nous refusons que des enfants, souvent nés et scolarisés en France,
soient expulsés avec leurs parents vers des pays qu'ils ne connaissent
pas ou plus et dont certains ne parlent même pas la langue.
Nous refusons que des parents soient arrêtés, menottés, rudoyés,
humiliés et enfermés dans des Centres de Rétention Administrative
sous les yeux de leurs enfants.
Nous refusons que des familles, parce qu'elles n'ont pas de papiers,
soient séparées, le père brutalement expulsé à des milliers de
kilomètres, tandis que la mère et les enfants restent ici, souvent dans
la misère et traumatisés à vie.
Nous refusons que des travailleurs, qui bien souvent exercent leur
métier dans des conditions pénibles, car sans droit, dont la plupart
cotisent (retraites, maladie, chômage...) et paient des impôts en
France vivent en permanence dans la peur et la clandestinité.
Nous refusons les lois Besson sur l'immigration qui bafouent le droit
d'asile français et font honte au pays des Droits de l'Homme.
Comme certains l’ont fait en d’autres périodes de l’histoire, en accord avec les principes du droit
international qui protègent les migrants, en accord avec les droits de l'homme et de l'enfant, comme
avec les valeurs universelles de fraternité, d’égalité, de liberté et d’accueil de notre République, nous
appelons à résister à ces pratiques indignes et inhumaines. »

Avec le soutien de RESF, LDH, La Cimade, AutreMonde, CFDT, FSU, CGT, Solidaires et UNSA sera
organisé un grand concert festif le 18 septembre à Bercy, réunissant plus de 20 artistes dont Jacques
Higelin, les Têtes Raides et No One Is Innocent.

Pour signer l’appel du 18 septembre ou trouver plus d’informations sur le concert


[Link]

www. c h i b ani . o r g

Justice pour les Chibanis


Le collectif Justice et Liberté pour les Chibanis s’est doté d’un site, [Link].
org. Les Chibanis, ce sont les anciens, en arabe. Littéralement, les « cheveux grison-
nants ». Car ce site a pour vocation d’informer sur les droits des migrants âgés : les
travailleurs immigrés de la première heure, essentiellement maghrébins. Puis tous
les autres venus à leur suite, d’Afrique ou d’ailleurs, qui voient à présent leurs tempes
blanchir. Le site veille à la garantie de leurs droits et tout particulièrement celui de
vivre dans la dignité. Ces derniers temps, au nom de la lutte contre la fraude, les
contrôles de l’administration se multiplient. Nombre de prestations que reçoivent les
Chibanis, retraite, aides au logement, sont conditionnées à une présence en France
supérieure à six mois. Les caisses, qui versent ces prestations, veillent au grain. Mais
selon les Chibanis, elles dépassent parfois les bornes. C’est aussi l’avis de la Halde.
Dans une délibération, elle a jugé discriminatoires des contrôles effectués par la CAF
à leur encontre.
Hugo Lattard

Causes communes juin 2010 n°65


Publications
35
Ra p p o r t d ’ o b s e r vat i o n

Enquête sur les pratiques


des consulats de France
en matière de délivrance
des visas
« Ça m’a fait trop mal, je ne du coût d’une demande de visa
pensais que la France pouvait et son non remboursement
faire ça. J’avais tous les en cas de refus, la fusion du
documents, j’avais confiance. visa long séjour et du titre de
Quand on sort de là, on se sent séjour, l’usage de la biométrie,
vide, nul, grugé. L’esprit humain l’externalisation du traitement
a besoin de comprendre, de des demandes ou encore la
s’accrocher à quelque chose. mise en place de la formation
Mais là on n’explique rien, pas linguistique et civique dans les
d’indication, pas d’explication. pays d’origine.
On prend ton argent et on te Depuis novembre 2008 en effet,
refuse sans rien t’expliquer ». Ce le service des visas est placé
témoignage, recueilli à la sortie sous tutelle du 64Ministère
rue Clisson de
du consulat de Bamako, illustre l’Immigration et non
75013 Paris
Tél. : 01 44 18 60 50 plus sous
l’incompréhension, l’humiliation celle du Ministère des Affaires
[Link]
ISBN : 978-2-900595-20-6

et parfois la colère ressenties étrangères ce qui se traduit


ISSN : 1956-5410
5E + 2E de frais de port

par ceux qui sont confrontés aux par le passage à une logique
refus silencieux des consulats véritablement sécuritaire, de anti-français, ça va finir par
français. gestion des flux migratoires. provoquer une émeute. Il y a
Pourtant le Ministère trois mois qu’ils ont monté les
de l’Immigration brandit barrières, ils doivent sentir la
régulièrement devant les « Ça m’a fait trop mal, je colère qui monte » (témoignage
médias le fort taux de visas ne pensais que la France recueilli à Bamako)
accordés par la France, autour pouvait faire ça. J’avais Ce travail d’observation et
de 90 % en moyenne. Mais tous les documents, d’analyse a permis aussi à La
sans jamais évoquer ni les j’avais confiance. Quand Cimade d’élaborer un certain
disparités importantes d’un nombre de propositions
pays à l’autre (le taux de refus
on sort de là, on se sent pour améliorer le système
est de 48 % à Annaba contre vide, nul, grugé. » de délivrance des visas. Elle
1,6% à Saint-Pétersbourg) ni propose notamment que les
la nette diminution du dépôt De plus, depuis juin 2009 une consulats soient obligés de
de demande de visas observée partie des tâches jusque là répondre aux demandeurs
ces deux dernières années. assumées par les préfectures dans un délai maximal au lieu
Comment les évolutions de la ont été déléguées aux consulats de les laisser dans l’attente et
politique de délivrance des visas ce qui leur donne encore plus le silence, qui au bout de deux
conduit-elle au découragement de pouvoir alors même que mois actuellement signifie un
des candidats au départ ? leur fonctionnement reste très refus implicite. Elle demande
Face au peu d’informations opaque. aussi que les demandeurs soient
disponibles sur les pratiques À partir des observations de informés de la cause du refus
des consulats, qui disposent terrain menées dans six pays et des possibilités de contester
d’une marge de manœuvre aux profils différents (Ukraine, cette décision.
considérable, La Cimade publie Turquie, Maroc, Algérie, Sénégal, Ce rapport constitue donc un
un rapport rendant compte des Mali), ce rapport illustre outil essentiel pour comprendre
dysfonctionnements comme d’ailleurs le piètre accueil qui la politique d’immigration
des bonnes pratiques de cette est fait à ceux qui souhaitent française et pouvoir interpeller
administration. se rendre en France. « Ca m’a les pouvoirs publics.
,Ce rapport s’attache à analyser fait du mal, ce n’est pas correct
les évolutions récentes en qu’on ne t’explique pas. Moi Téléchargez ce rapport sur
matière de délivrance des j’ai changé d’avis sur la France. [Link]
visas, comme l’augmentation Et ça va générer un sentiment

Causes communes juin 2010 n°65


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