Texte du parcours Objet d'étude : Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle
Parcours associé : Mensonge et comédie
ROXANE, CHRISTIAN, CYRANO, d’abord caché sous ROXANE.
le balcon. C’est mieux !
ROXANE, entrouvrant sa fenêtre. CHRISTIAN, même jeu.
1 Qui donc m’appelle ? De sorte qu’il… strangula comme rien…
Les deux serpents… Orgueil et… Doute.
CHRISTIAN.
Moi. ROXANE, s’accoudant au balcon.
Ah ! c’est très bien.
ROXANE. 15 — Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
Qui, moi ? Auriez-vous donc la goutte à l’imaginative ?
CHRISTIAN. CYRANO, tirant Christian sous le balcon et se glissant à
Christian. sa place.
Chut ! Cela devient trop difficile !…
ROXANE, avec dédain.
C’est vous ? ROXANE.
Aujourd’hui…
CHRISTIAN. Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
Je voudrais vous parler.
CYRANO, parlant à mi-voix, comme Christian.
CYRANO, sous le balcon, à Christian. C’est qu’il fait nuit,
Bien. Bien. Presque à voix basse. Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
ROXANE. ROXANE.
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en ! 20 Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille.
CHRISTIAN. CYRANO.
De grâce !… Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi,
Puisque c’est dans mon cœur, eux, que je les reçois ;
ROXANE. Or, moi, j’ai le cœur grand, vous, l’oreille petite.
Non ! Vous ne m’aimez plus ! D’ailleurs vos mots à vous, descendent : ils vont vite,
25 Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !
CHRISTIAN, à qui Cyrano souffle ses mots.
M’accuser, — justes dieux ! — ROXANE.
5 De n’aimer plus… quand… j’aime plus ! Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
ROXANE, qui allait refermer sa fenêtre, s’arrêtant. CYRANO.
Tiens ! mais c’est mieux ! De cette gymnastique, ils ont pris l’habitude !
CHRISTIAN, même jeu. ROXANE.
L’amour grandit bercé dans mon âme inquiète… Je vous parle en effet d’une vraie altitude !
Que ce… cruel marmot prit pour… barcelonnette !
CYRANO.
ROXANE, s’avançant sur le balcon. Certes, et vous me tueriez si de cette hauteur
C’est mieux ! — Mais, puisqu’il est cruel, vous fûtes sot 30 Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !
De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau !
[...]
CHRISTIAN, même jeu.
10 Aussi l’ai-je tenté, mais… tentative nulle :
Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule.
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, 1897 ; début de l’acte III – scène 7, vers 1362 à 1389
Texte 1 Objet d'étude : Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle
Parcours associé : Mensonge et comédie
[…] DORANTE. DORANTE.
1 Mais de quoi parliez-vous ? Fort superbe ?
ALCIPPE. ALCIPPE.
D’une galanterie. Et fort bien ordonnée.
DORANTE. DORANTE.
D’amour ? Et vous ne savez point celui qui l’a donnée ?
ALCIPPE. ALCIPPE.
Je le présume. 15 Vous en riez !
DORANTE. DORANTE.
Achevez, je vous prie, Je ris de vous voir étonné
Et souffrez qu’à ce mot ma curiosité D’un divertissement que je me suis donné.
Vous demande sa part de cette nouveauté.
ALCIPPE.
ALCIPPE. Vous ?
5 On dit qu’on a donné musique à quelque dame.
DORANTE.
DORANTE. Moi-même.
Sur l’eau ?
ALCIPPE.
ALCIPPE. Et déjà vous avez fait maîtresse ?
Sur l’eau.
DORANTE.
DORANTE. Si je n’en avais fait, j’aurais bien peu d’adresse,
Souvent l’onde irrite la flamme. Moi qui depuis un mois suis ici de retour.
20 Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour :
PHILISTE. De nuit, incognito, je rends quelques visites ;
Quelquefois. Ainsi…
DORANTE. CLITON, à Dorante, à l’oreille.
Et ce fut hier au soir ? Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites.
ALCIPPE. DORANTE.
Hier au soir. Tais-toi ; si jamais plus tu me viens avertir…
DORANTE. CLITON.
Dans l’ombre de la nuit le feu se fait mieux voir : J’enrage de me taire et d’entendre mentir !
Le temps était bien pris. Cette dame, elle est belle ?
PHILISTE, à Alcippe, tout bas.
ALCIPPE. 25 Voyez qu’heureusement dedans cette rencontre
10 Aux yeux de bien du monde elle passe pour telle. Votre rival lui-même à vous-même se montre.
DORANTE. DORANTE, revenant à eux.
Et la Musique ? Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.
J’avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ;
ALCIPPE. Les quatre contenaient quatre chœurs de musique
Assez pour n’en rien dédaigner. 30 Capables de charmer le plus mélancolique ;
Au premier, violons ; en l’autre, luths et voix ;
DORANTE. Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois,
Quelque collation a pu l’accompagner ? Qui tour à tour dans l’air poussaient des harmonies
Dont on pouvait nommer les douceurs infinies.
ALCIPPE. 35 Le cinquième était grand, tapissé tout exprès
On le dit. De rameaux enlacés pour conserver le frais,
Dont chaque extrémité portait un doux mélange
De bouquets de Jasmin, de Grenade et d’Orange. [...]
Pierre Corneille, Le Menteur, 1644 ; extrait de l’acte I – scène 5, vers 237 à 274
Texte 2 Objet d'étude : Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle
Parcours associé : Mensonge et comédie
[…] CLARICE, à Lucrèce. CLARICE, à Lucrèce.
1 Chère amie, il en conte à chacune à son tour. On dirait qu’il est vrai, tant son effronterie
Avec naïveté pousse une menterie.
LUCRÈCE, à Clarice.
Il aime à promener sa fourbe et son amour. DORANTE.
25 Pour vous ôter de doute, agréez que demain
DORANTE. En qualité d’époux je vous donne la main.
À vos commandements j’apporte donc ma vie,
Trop heureux si pour vous elle m’était ravie ! CLARICE.
5 Disposez-en, Madame, et me dites en quoi Eh ! vous la donneriez en un jour à deux mille.
Vous avez résolu de vous servir de moi.
DORANTE.
CLARICE. Certes, vous m’allez mettre en crédit par la ville,
Je vous voulais tantôt proposer quelque chose ; Mais en crédit si grand, que j’en crains les jaloux.
Mais il n’est plus besoin que je vous la propose,
Car elle est impossible. CLARICE.
30 C’est tout ce que mérite un homme tel que vous,
DORANTE. Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
Impossible ? Ah ! pour vous Et n’en a vu qu’à coups d’écritoire ou de verre ;
10 Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous. Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
Que depuis une année il fait ici sa cour ;
CLARICE. 35 Qui donne toute nuit festin, musique, et danse,
Jusqu’à vous marier, quand je sais que vous l’êtes ? Bien qu’il l’ait dans son lit passée en tout silence ;
Qui se dit marié, puis soudain s’en dédit :
DORANTE. Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
Moi, marié ! ce sont pièces qu’on vous a faites ; Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu’on le nomme.
Quiconque vous l’a dit s’est voulu divertir.
CLITON, à Dorante.
CLARICE, à Lucrèce. 40 Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
Est-il un plus grand fourbe ?
DORANTE, à Cliton.
LUCRÈCE, à Clarice. Ne t’épouvante point, tout vient en sa saison. [...]
Il ne sait que mentir.
DORANTE.
15 Je ne le fus jamais ; et si par cette voie,
On pense…
CLARICE.
Et vous pensez encor que je vous croie ?
DORANTE.
Que le foudre à vos yeux m’écrase, si je mens !
CLARICE.
Un menteur est toujours prodigue de serments.
DORANTE.
Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée
20 Qui sur ce faux rapport puisse être balancée,
Cessez d’être en balance, et de vous défier
De ce qu’il m’est aisé de vous justifier.
Pierre Corneille, Le Menteur, 1644 ; extrait de l’acte III– scène 5, vers 955 à 995
Texte 3 Objet d'étude : Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle
Parcours associé : Mensonge et comédie
[…] CLARICE. LUCRÈCE, à Clarice.
1 Mais enfin vous n’avez que mépris pour Clarice ? Voyons le dernier point de son effronterie.
Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris.
DORANTE.
Mais enfin vous savez le nœud de l’artifice, CLARICE, à Dorante.
Et que pour être à vous je fais ce que je puis. 20 Comme elle est mon amie, elle m’a tout appris :
Cette nuit vous l’aimiez, et m’avez méprisée.
CLARICE. Laquelle de nous deux avez-vous abusée ?
Je ne sais plus moi-même, à mon tour, où j’en suis. Vous lui parliez d’amour en termes assez doux.
5 Lucrèce, écoute un mot.
DORANTE.
DORANTE, à Cliton. Moi ! depuis mon retour je n’ai parlé qu’à vous.
Lucrèce ! que dit-elle ?
CLARICE.
CLITON, à Dorante. 25 Vous n’avez point parlé cette nuit à Lucrèce ?
Vous en tenez, Monsieur : Lucrèce est la plus belle ;
Mais laquelle des deux ? J’en ai le mieux jugé, DORANTE.
Et vous auriez perdu si vous aviez gagé. Vous n’avez point voulu me faire un tour d’adresse ?
Et je ne vous ai point reconnue à la voix ?
DORANTE, à Cliton.
Cette nuit à la voix j’ai cru la reconnaître. CLARICE.
Nous dirait-il bien vrai pour la première fois ?
CLITON, à Dorante.
10 Clarice sous son nom parlait à sa fenêtre ; DORANTE.
Sabine m’en a fait un secret entretien. Pour me venger de vous j’eus assez de malice
30 Pour vous laisser jouir d’un si lourd artifice,
DORANTE, à Cliton. Et vous laissant passer pour ce que vous vouliez,
Bonne bouche, j’en tiens ; mais l’autre la vaut bien ; Je vous en donnai plus que vous ne m’en donniez.
Et comme dès tantôt je la trouvais bien faite, Je vous embarrassai, n’en faites point la fine :
Mon cœur déjà penchait où mon erreur le jette. 35 Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine.
15 Ne me découvre point ; et dans ce nouveau feu [...]
Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu.
Sans changer de discours changeons de batterie.
Pierre Corneille, Le Menteur, 1644 ; extrait de l’acte V – scène 6, vers 1713 à 1746