Critères de vérité en philosophie antique
Critères de vérité en philosophie antique
La recherche savante de la vérité par différents critères dans l’histoire des doctrines retracée
par Sextus Empiricus.
Mayoro DIA
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Résumé : L’objectif de cet article est, d’une part, d’étudier le sens et la portée de l’opération
mentale exposée dans la recherche des critères et, d’autre part, de montrer les convergences et
les divergences entre les écoles philosophiques dans le choix des critères. Cette opération
mentale intervient dans la décision ou le jugement. En prenant cette opération comme centre
de gravité de cet article, nous avons divisé ce travail en deux sections. Il s'agit, d'abord,
d'étudier les emplois du terme « critère ». Ensuite, il est question d'analyser les différents
critères que les savants grecs de l'Antiquité utilisent pour chercher soit la vérité, soit le relatif
ou le subjectif. Ce sont les dogmatiques. Nous analysons aussi le « critère » pratique des
sceptiques qui consiste à suivre les apparences et à observer les règles de la vie quotidienne.
Nous remarquons ainsi que chaque école philosophique utilise le « critère », et l'usage qu'elle
en fait détermine ses caractéristiques. C'est pourquoi nous avons différents philosophes
appartenant à différentes écoles philosophiques : les dogmatiques et les sceptiques qui
divergent très souvent sur beaucoup de points et convergent parfois sur certains points.
Abstract : The purpose of this article is, firstly, to study the meaning and scope of the mental
operation exposed in the search for criteria and, secondly, to show the convergences and
divergences between philosophical schools in the choice of criteria. This mental operation is
involved in the decision or judgment. Taking this operation for the center of gravity of this
article, we divided this work into two sections. The first is to study the uses of the term
"criterion". Then, it's a question of analyzing the different criteria that the Greek scientists of
Antiquity use to seek either the truth, the relative or the subjective. These are the dogmatics.
We also analyze the skeptics' practical "criterion" that consists of following appearances and
observing the rules of daily life. We thus notice that each philosophical school uses the
"criterion", and the use that it makes of it determines its characteristics. This is why we've
different philosophers: the dogmatists and the skeptics who diverge very often on many points
and sometimes converge on certain points.
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INTRODUCTION
Nous étudions la question du critère qui intéresse beaucoup les spécialistes du scepticisme1
antique et les philosophes contemporains. En effet, nous remarquons que, pendant les quinze
dernières années, la nature et la possibilité de la recherche continue de la vérité 2 de la part du
pyrrhonien constituent un sujet qui a suscité une grande attention des spécialistes3. C’est pour
montrer ce grand intérêt des spécialistes pour le sujet en question que nous présentons notre
travail comme une analyse des différents types de critères de vérité que critique Sextus
Empiricus 4 et auxquels il oppose la conception du critère qui est un critère d’action des
sceptiques. L’objectif que nous poursuivons est de faire une nouvelle interprétation de la
discussion qui porte sur le critère de vérité et le critère d’action dans les livres de Sextus.
Il faut remarquer que certains savants grecs de l'Antiquité avaient affirmé avoir trouvé
un instrument de jugement ou une règle leur permettant de chercher et de découvrir la vérité 5.
Ils l'avaient appelé le critère de la connaissance de la vérité qui est un terme polysémique.
1
Voici des livres très importants qui nous ont beaucoup aidé à comprendre le scepticisme et les sceptiques :
Grenier. et Goron G., 1948, Œuvres choisies De Sextus Empiricus. Contre Les Physiciens, Contre Les
Moralistes, Hypotyposes Pyrrhoniennes. (Bibliothèque Philosophique) Paperback, Éditions Montaigne) ;
Brochard Victor, 1987, Les Sceptiques grecs, Paris, [réimpr. Paris, Livre de poche, 2002] ; Pellegrin P., 1997,
Sextus Empiricus. Esquisses pyrrhoniennes. Bilingue grec-français, Paris, Éditions du Seuil ; Pellegrin P., 1998,
Galien. Traités philosophiques et logiques : Des sectes pour les débutants, Esquisse empirique, De l'expérience
médicale, Des sophismes verbaux, Institution logique, trad. P., Dalimier, C, Levet et P. Pellegrin , intro. P.
Pellegrin, Garnier-Flammarion; Pellegrin Pierre, (dir.) 2002, Sextus Empiricus. Contre les professeurs.
Introduction, glossaire et index par Pierre Pellegrin, traduction par C. Dalimier, D. et J. Delattre, B. Pérez et P.
Pellegrin. Bilingue (grec-français). Éditions du Seuil.
2
En ce qui concerne les questions sur le critère de vérité, en voici des études de références : Long Anthony A.,
1978, « Sextus Empiricus on the criterion of truth », In: Bulletin of the Institute of Classical Studies No. 25, p.
35-49 ; Sharples Robert W., 1989, « The Criterion of Truth in Philo Judaeus, Alcinous and Alexander of
Aphrodisias », In : Pamela Huby et Gordon Neal (dir.), The Criterion of Truth, Liverpool University Press, p.
231-256 ; Brunschwig Jacques, 1995, « Le problème de l’héritage conceptuel dans le scepticisme : Sextus
Empiricus et la notion de ϰριτήριoν », In : Études sur les philosophies hellénistiques. Épicurisme, stoïcisme,
scepticisme. Paris, Presses Universitaires de France, « Épiméthée », p. 289-319, en particulier p. 297 sq. ; Striker
Gisela, 1996, « Kriterion Tes Aletheias », In Essays on Hellenistic Epistemology and Ethics, (collected papers),
Cambridge, Cambridge University Press, p. 22-76 ; Schwab Whitney, 2013, « Skepticism, Belief, and the
Criterion of Truth », In: Apeiron, 46(3), p. 327-344 ; Rashed Marwan, 2015/1, « Le ‘‘critère de vérité’’
(κριτήριον τῆς ἀληθείας) comme outil hellénistique de classification des systèmes philosophiques », In : Les
Études philosophiques, (n° 112), p. 65-82. Rashed Marwan fait remarquer qu’il existe deux vérités : il y a le
critère de vérité qui désigne une vérité immédiate ou directe permettant de (re-)connaître une vérité médiate ou
indirecte, p. 65, 68, 69, 70, 72.
3
Il y a beaucoup de spécialistes dans ce domaine, cf. l’article de Marchand Stéphane, 2010, « Le sceptique
cherche-t-il vraiment la vérité ? » In : Revue de métaphysique et de morale, 65, (1), 2010, p. 125-141; l’article de
Perin Casey, 2010, « The Demands of Reason ». In : An Essay on Pyrrhonian Scepticism (Oxford University
Press).
4
Noter E. P. pour le titre d’Esquisses pyrrhoniennes ; H. P. pour le titre d’Hypotyposes pyrrhoniennes ; A. M. ou
Adv. Math. pour le titre d’Adversus mathematicos.
5
À propos de la doxographie du désaccord indécidable entre les savants sur les critères, voir E. P. (lire Esquisses
pyrrhoniennes), II, 16-96, 186 ; 186 ; III, 182, 241-242 ; Adv. Math., VII ; Diogène Laërce, VII et IX. Sur
l'histoire des théories de la connaissance et des critères des écoles philosophiques, voir Long A. et Sedley N. D.,
2001, Les philosophes hellénistiques, tomes I, II et III. Traduction française par Jacques Brunschwig et Pierre
Pellegrin, G. Flammarion, Paris : tome I, p. 164-187, 248-249, tome II, p. 61-61, 70-72, 174-222, tome III, p. 7-
95.
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Mais, les sceptiques doutent de son existence. Ainsi note-t-on qu'il y a des emplois et des
6
significations différents de ce terme chez les savants des différentes écoles. Nous
sélectionnerons les textes les plus importants et nous ciblerons certains critères généraux en
nous appuyant sur les sources de Sextus Empiricus et quelquefois des textes de Diogène
Laërce7.
Sans aucune ambiguïté, l'histoire de la philosophie montre que, depuis très longtemps, les
savants s'étaient posé les mêmes questions sur la vérité et le critère de vérité. Pour preuve,
Diogène Laërce (IX, 71-73) revient sur ce vieux débat à propos de la possibilité ou
l'impossibilité de connaître avec certitude les choses. Il donne la galerie des ancêtres du
scepticisme ou les penseurs considérés comme des pré-sceptiques ou des sceptiques. Citant
les anciens penseurs et leurs idées, il fait remarquer les propos de Xénophane (IX, 72)8 : «
[…] Xénophane dit : L'exacte (vérité), aucun homme ne l'a vue, et aucun ne la connaîtra ».
Anaxagore (fr. 20) affirme presque la même chose, mais avec des mots différents : « À
cause de la faiblesse de nos sens, nous sommes impuissants à distinguer la vérité9 ». Sextus
rapporte (Adv. Math., VIII, 87-88)10 :
Ils ne sont pas peu […] ceux qui ont dit que Métrodore, Anaxarque et Monime avaient aboli le
critère de la vérité, Métrodore parce qu'il a dit : "nous ne savons rien, nous ne savons même pas
ceci que nous ne savons rien", Anaxarque et Monime parce qu'ils comparaient les choses
existantes à un décor de théâtre, et les tenant pour comparables aux choses que nous
expérimentons en rêve ou en état de folie.
Ces savants n'avaient pas réfuté l'existence des choses, mais avaient nié la possibilité
de connaître la vérité11. Pour résoudre les problèmes des critères, connaître leur fondement et
6
Voici deux contributions excellentes sur le critère qui nous permettent de comprendre l’étymologie, les sens et
les emplois de « critère » (τὸ κριτήριον) : Striker G., 1996, « Kriterion Tes Aletheias », p. 22-76 ; Brunschwig J.,
1995, « Le problème de l’héritage conceptuel dans le scepticisme : Sextus Empiricus et la notion de ϰριτήριoν »,
p. 289-319.
7
Pour une vue d’ensemble des arguments sceptiques concernant l’existence des quatre critères spécifiques
dogmatiques et les réfutations sceptiques de ces critères, voir Wersinger A. G., 2008, « Sextus Empiricus et la
‘‘conséquence’’ inassignable : le scepticisme à l'épreuve de la logique », In : Cahiers philosophiques, volume 3,
n° 115, p. 46-62.
8
Goulet-Cazé M.-O., (Dir.), 1999, Diogène Laërce. Vies et doctrines des philosophes illustres, Librairie générale
française. Introductions, traductions et notes de Jean-François Balaudé, Luc Brisson, Jacques Brunschwig,
Tiziano Dorandi, Marie-Odile Goulet-Cazé, Richard Goulet et Michel Narcy, avec la collaboration de Michel
Patillon.
9
Voilquin Jean, 1964, Anaxagore de Clazomènes. Les penseurs grecs avant Socrate, de Thalès de Milet à
Prodicos, Garnier Frères - GF Flammarion, p. 147-150. Sur l'impossibilité de connaître la vérité par nos sens et
opinions, ou sur le mépris de l'humaine connaissance, voir E. P., III, 281 ; Adv. Math., I, 305-306 ; Adv. Math.,
VIII, 63 ; Aristoclès (cité par Eusèbe de Césarée, Préparation évangélique, XIV, 17-18).
10
Traduction française dans Long et Sedley, 2001, tome I.
11
Sur la longue liste des savants qui avaient nié la connaissance, voir, en plus des livres de Sextus Empiricus,
ceux-ci : Diogène Laërce, VII et IX ; Aristoclès (cité par Eusèbe de Césarée, Préparation évangélique, XIV, 17-
18) ; Cicéron, Académiques, I-II, en particulier I, 43-46 ; Photius, Bibliothèque, 169b18-170b35 ; Augustin,
Contre les Académiciens, II, 11.
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leurs différences, nous devons répondre aux questions que les anciens savants s'étaient posées
et qui nous ont conduit à faire cette étude. Deux questions jamais posées méritent d’être
soulevées, à savoir l’opération mentale mise à l’œuvre dans le critère. Cette opération mentale
intervient dans la décision ou le jugement. D’abord, que faut-il penser de cette opération
mentale? Pour quelle raison, selon Sextus, une telle opération n’est-elle pas la même pour la
question de la vérité et la question de l’action ? Nous voulons montrer l’intervention de
l’opération en question dans le critère de vérité et d’action. D'abord, en nous fondant surtout
sur les textes de Sextus, nous allons rappeler les différentes écoles philosophiques dont Sextus
parle, étudier les sens du « critère » (τὸ κριτήριον) chez les savants qui s'étaient livrés à des
conflits pour savoir si le critère existe ou n'existe pas du fait des difficultés rencontrées pour
accéder à la vérité souvent cachée. Comme ils n'étaient pas d'accord sur le choix d'un seul
critère fiable accepté par tous, un désaccord s'ajoute à ces conflits : qu'est-ce qui doit être
considéré comme critère? Ensuite, nous analyserons ce que certains savants avaient pris pour
critère de vérité. Cela nous permettra, enfin, de voir les différences entre les sens du critère
dogmatique, du critère académique12 et du critère sceptique (conflits entre écoles). Dans cette
partie, il sera question de montrer que, même si les philosophes appartenaient à des écoles
opposées, il leur arrivait souvent de recourir aux mêmes critères, surtout à « la sensation » et à
« la raison » qui constituent le socle des connaissances (points communs à certaines écoles).
Nous verrons qu’il arrivait parfois aussi à un philosophe d’être en désaccord avec lui-même
(conflits avec soi-même) et d’abandonner son ou ses premiers critères pour choisir un ou
plusieurs autres, ou de s’opposer à un autre philosophe appartenant à la même école que lui
(conflits à l’intérieur d’une même école ou conflits internes).
I. Les écoles philosophiques : l'étude des sens13 du terme « critère » (τὸ κριτήριον)
et le débat sur la possibilité ou l'impossibilité d'accéder à la vérité
Il est important de rapporter les explications de Sextus sur les positions des écoles
philosophiques sur la possibilité ou l'impossibilité de la recherche et de la découverte de la
vérité. Il ouvre ainsi le livre I (E. P., 1-4, I, 21)14 :
1- De la différence dominante entre les philosophies
12
Nous ferons une étude sur les moyens que les académiciens utilisent pour chercher la vérité.
13
Sur les emplois du terme « critère » (τὸ κριτήριον), nous renvoyons nos lecteurs à Striker Gisela, 1996,
« Kriterion Tes Aletheias »; à Brunschwig Jacques, 1995, qui cite souvent ce livre dans le chap. 11 de son
ouvrage : « Le problème de l’héritage conceptuel dans le scepticisme : Sextus Empiricus et la notion de
ϰριτήριoν », p. 289-319.
14
Traduction française par Pellegrin Pierre, 1997, Sextus Empiricus. Esquisses pyrrhoniennes. Bilingue grec-
français, Paris, Éditions du Seuil, p. 53.
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[1] Quand on mène une recherche sur un sujet déterminé, il s'ensuit apparemment soit qu'on fait
une découverte, soit qu'on dénie avoir fait une découverte et qu'on reconnaît que la chose est
insaisissable, soit qu'on continue la recherche. [2] C'est sans doute pourquoi en ce qui concerne
les objets de recherche philosophique eux aussi, certains ont déclaré qu'ils avaient découvert le
vrai, d'autres ont nié qu'il puisse être saisi, d'autres cherchent encore. [3] Ainsi pensent l'avoir
trouvé ceux qu'on appelle dogmatiques, au sens propre, par exemple les partisans d'Aristote,
d'Épicure, les stoïciens et quelques autres ; ont soutenu qu'il concerne les choses insaisissables
les partisans de Clitomaque et de Carnéade et les autres académiciens ; continuent de chercher
les sceptiques. [4] A partir de cela on estime raisonnablement que les philosophies dominantes
sont trois : dogmatique, académique, sceptique. […] en ce qui concerne la voie sceptique, nous
en traiterons sous forme d'esquisse dans le présent ouvrage, en ayant tout d'abord dit ceci : de
rien de ce qui sera dit nous n'assurons qu'il est complètement comme nous le disons, mais pour
chaque chose nous faisons en historien un rapport conformément à ce qui nous apparaît sur le
moment.
Dans ce texte sous forme de résumé, Sextus a exposé les points essentiels abordés dans
les trois livres de cet ouvrage et dans ses autres écrits. Il s'agit principalement des positions
prises par les écoles philosophiques dans le débat sur le vrai. Il y a trois positions avec
chacune son propre critère : le critère de vérité des dogmatiques qui ont cherché et découvert
le vrai ; celui du probable ou du plausible des académiciens qui ont cherché le vrai, mais qui
ont finalement trouvé le probable; celui des sceptiques qui se fondent sur les apparences.
Après avoir rappelé les différentes positions des philosophes sur la vérité, nous ferons ici un
petit rappel de l’étymologie et des différents sens du terme « critère », et des mots de la même
famille que lui. Il faut noter la parenté étymologique entre ces mots : « le critère » (τὸ
κριτήριον)15, « juger, apprécier, décider » (κρινεῖν/ ἐπικρινεῖν), « le jugement » (ἡ κρίσις), «
décidable » (ἐπικριτής), « indécidable » (ἀνεπίκριτος), « la critique » (ἡ κρίσις) qui se
rapportent au fait que nous jugeons en utilisant le critère comme mesure servant à discerner le
vrai du faux.
Ces mots de la même famille ont au moins deux poids (ou valeurs) différents dans les textes
de Sextus selon que l’on suit le scepticisme ou les autres écoles philosophiques. On peut
prendre n’importe quel pour modèle, dont l’analyse peut être appliquée à tous les autres
termes. Chez les sceptiques, chacun de ces termes a un poids (ou une valeur) faible et peut
signifier une simple déclaration (une simple assertion) sans assurer avec une forte conviction
que ce qu’ils disent est vrai ; autrement dit, c’est juste une confession, ou un aveu des affects
sans porter une affirmation sur la nature des objets dont les affects viennent. Chez les autres
philosophes, il a un poids ou (une valeur) fort et peut signifier un jugement (une appréciation,
15
Voir Bailly Anatole, 1950, Dictionnaire grec-français. Édition revue par L. Séchan et P. Chantraine,
Hachette ; Chantraine Pierre, 1968, Dictionnaire étymologique de la langue grecque.
Sur le critère servant de base à un jugement, voir E. P., I et II ; Adv. Math., VII et VIII ; Diogène Laërce, VII et
IX.
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une décision, une assertion) ferme qu’ils donnent des choses en assurant avec une forte
conviction que ce qu’ils disent à propos de ces choses est vrai. Les différences entre les
sceptiques et les autres philosophes par rapport au jugement, c’est la conviction et l’absence
de conviction sur l’existence et l’inexistence des objets, par exemple c’est le fait de donner
des affirmations fermes avec une forte conviction sur l’ontologie ou l’essence des objets (voir
surtout E. P., I, 222 sq.). Nous sommes fortement inspiré par Jacques Brunschwig16, car il a
montré qu’il existe deux sens différents dans le terme ϰατάληψɩς (perception, saisie,
compréhension). En analysant des sections parallèles dans les livres (E. P., II, Ad. Math.,
VIII), il a ressorti et expliqué le sens faible de ce terme chez les sceptiques et son sens fort
chez les dogmatiques, en particulier chez les stoïciens. Car ces derniers donnent des
affirmations fermes sur la nature des objets, contrairement aux sceptiques qui se limitent à la
simple perception des objets.
Les sceptiques essaient donc d’annihiler toutes les formes du dogmatisme liées aux sens de
ces mots cités supra, en particulier du terme critère 17 ; mais ils en ont accepté des sens
opposés au dogmatisme.
En ce qui concerne la simple occurrence du terme « critère », il faut noter que son sens
(ainsi que les sens des mots de la même famille que ce terme) occupe une très bonne place
dans les écrits de Sextus. Nous y remarquons un emploi18 en quantité de cette famille de
termes, dans un contexte où ce terme signifie surtout un jugement que l’on fait soit par les
sens, soit par la raison, soit par les deux.
Dans E. P., I, 21-23, Sextus rappelle les sens du critère. Il explique clairement deux
critères ayant des sources différentes : les opinions pour l'un et les apparences pour l'autre. Le
critère de certains savants dogmatiques permet ou prétend permettre de découvrir la vérité.
Ces dogmatiques adoptent cette démarche leur permettant de partir des choses apparentes
observées pour découvrir des choses cachées. Ils s'intéressent aux deux catégories des choses :
les choses apparentes et les choses cachées. Cependant, le critère d'action permet aux
sceptiques de se conduire dans la vie quotidienne. Ainsi, les sceptiques adoptent cette
démarche leur permettant de passer des choses apparentes pour découvrir des choses
apparentes. Ils s'appuient seulement sur les choses apparentes.
16
Brunschwig J., 1995, « Le problème de l’héritage conceptuel dans le scepticisme : Sextus Empiricus et la
notion de ϰριτήριoν », p. 295-296.
17
Cf. Bondu B., 15 | 2015, « Le problème du critère sceptique », In Philosophie antique, p. 56 et note 5 de cet
article.
18
Voir aussi E. P., I, 24, 237-239. Sextus emploie souvent l'adverbe « sans soutenir d'opinions » (ἀδοξάστως)
pour dire que les sceptiques se contentent d'avouer et de rapporter seulement les affects subis sans se prononcer
sur les choses cachées, comme leur nature, leurs causes… E. P., I, 15, 24, 226, 231, 239-240 ; ΙΙ, 102, 246, 254 ;
ΙΙΙ 235.
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19
Sur la distinction des trois savoirs, cf. Brunschwig J., 1995, « Le problème de l’héritage conceptuel dans le
scepticisme : Sextus Empiricus et la notion de ϰριτήριoν », p. 297 sq.
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différentes écoles philosophiques sur le seul critère à choisir, il arrive parfois qu’il y ait des
points communs et fondamentaux que partagent ces écoles et aussi les philosophes
appartenant à une même école. Ces points constituent le plus souvent l’instrument ou le point
de départ pour aller à la cherche des connaissances et de la vérité. Tout cela montre que leurs
désaccords se trouvent davantage dans leurs doctrines que dans les mots employés ou les
notions. Jacques Brunschwig a fait allusion à cela en y apportant des arguments convaincants
:
[…] le sceptique doit poser en principe que les dogmatiques, quand ils se querellent à propos
de leurs doctrines antagonistes, ont tous les mêmes notions et se servent des mêmes mots pour
les exprimer ; c’est à cette seule condition qu’il peut prétendre comprendre sur quoi portent
leurs débats et attaquer leurs doctrines en connaissance de cause20.
II.1. Le critère « du relatif » (τὸ πρὸς τι) de Protagoras et « les critères de vérité »
(τὰ κριτήρια ἀληθείας) des autres dogmatiques
II.1.1. Le critère de Protagoras : « l'homme » (ὁ ἄνθρωπος)
20
Brunschwig J., 1995, « Le problème de l’héritage conceptuel dans le scepticisme : Sextus Empiricus et la
notion de ϰριτήριoν », p. 291.
21
Brunschwig J., 1995, « Le problème de l’héritage conceptuel dans le scepticisme : Sextus Empiricus et la
notion de ϰριτήριoν », p. 300, nous fait remarquer le schéma de présentation des trois savoirs : « La conception
prodélique du ϰρɩτήρɩoν et la distinction entre savoir médiat et immédiat, dont elle est solidaire, constitue la base
véritable de la structure d’ensemble des livres M VII-VIII — avec cette nuance que, la notion de ϰρɩτήρɩoν étant
spécifiée comme ϰρɩτήρɩoν de vérité, la première partie de ces livres se divisera en deux sections, correspondant
aux deux moitiés de l’expression en question. Nous obtenons ainsi le schéma suivant, tel que Sextus va
l’élaborer : 1.1) le ϰρɩτήρɩoν (M VII 27-446) ; 1.2) le vrai et la vérité (M VIII 1-140) ; 2. 1) les signes (M VIII
141-299) ; 2.2) les démonstrations (M VIII 300-481). Dans PH, le schéma est à peu près le même. Quelques
différences intéressantes peuvent être relevées. » Il donne, à la note 16, p. 300, p. 300, un schéma parallèle au
premier : « Κρɩτήρɩoν : PH II 14-79. La vérité et le vrai : 80-96. Les signes : 97-133. Les démonstrations : 134-
203. »
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22
E. P., I, 216, Pellegrin P., 1997, p. 179.
23
Diogène Laërce, IX, 95.
24
Moysan-Lapointe H., 2010, « La vérité chez Protagoras. Laval théologique et philosophique», In :
Revue Laval théologique et philosophique, volume 66, numéro 3, p. 531.
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est individuel et particulier. Ainsi, telles les choses m’apparaissent, telles elles sont pour moi,
tout en étant différentes pour un autre individu, qui les mesurerait autrement. 25»
Après avoir étudié le critère protagoréen, nous nous intéresserons à celui des
sensualistes.
II.1.2. « Les critères de vérité » (τὰ κριτήρια ἀληθείας) des autres dogmatiques
II.1.2.1. Les critères des sensualistes : « les affects » (τὰ πάθη)/ « les sens » (αἱ
αἰσθήσεις), « la représentation » (ἡ φαντασία), « l'évidence » (ἡ ἐνάργεια)
Les sensualistes sont surtout les cyrénaïques et les épicuriens. Selon les sensualistes
dans les écrits de Sextus, seuls les affects de nos sens ébranlant les objets extérieurs
constituent le critère de vérité. Mais les sceptiques s'opposent à une telle affirmation ferme sur
ces objets et leur nature. Traitant des différences entre la voie cyrénaïque et le scepticisme,
Sextus rapporte ce qui distingue ces deux voies (E. P., I, 215). En plus du fait d'affirmer
fermement que les affects constituent un critère de vérité26, les cyrénaïques assurent aussi
deux thèses dogmatiques contraires au scepticisme : les objets extérieurs et leur nature. Ils
donnent deux affirmations sur des choses cachées : ils se prononcent sur les objets extérieurs à
nous et aussi sur une autre chose cachée, à savoir la nature de ces objets dont ils disent qu'elle
est insaisissable (φύσιν αὐτὰ ἔχειν ἀκατάληπτον). Le terme « insaisissable » (ἀκατάληπτον)
est considéré comme un « métadogmatisme négatif 27 », car les cyrénaïques donnent des
affirmations sur l'impossibilité de saisir ou de connaître la nature, les qualités ou les propriétés
de ces objets. Selon Sextus, les sceptiques s'opposent à de telles affirmations, car ils ont espoir
qu'un jour il leur sera possible de connaître la nature de ces objets à force de mener des
recherches et des examens bien approfondis même s'ils n'ont pas présentement d'instrument
ou de critère efficace pouvant leur permettre d'y accéder (E. P., I, 1, 3, 20, 226). Outre ces
difficultés rencontrées pour accéder aux choses cachées, comme les objets et leur nature,
25
Moysan-Lapointe H., 2010, « La vérité chez Protagoras. Laval théologique et philosophique », p. 532.
26
Aux critères de vérité généraux des épicuriens, nous pouvons ajouter ceux qui sont spécifiques comme :
attestation et non-contestation ; non-attestation et contestation (Adv. Math., VII, 211-216). Dans ce livre, Sextus
dit à ce propos ceci (paragraphe 216, Long et Sedley, 2001, p. 187-189) : « … attestation et non-contestation
sont le critère de ce que quelque chose est vrai, tandis que non-attestation et contestation sont celui de ce que
quelque chose est faux. Le socle et le fondement de toutes ces choses, c'est l'évidence. » Diogène Laërce (X, 31)
et Cicéron (Académiques, II, 142) donnent la liste des critères de vérité que proposent Épicure et les épicuriens :
les sensations, les préconceptions, les sentiments (le plaisir et la douleur), les focalisations de la pensée sur une
impression, voir Long et Sedley, 2001, p. 179-180.
27
Sur le « dogmatisme négatif » et le « méta-dogmatisme négatif », cf. Pellegrin Pierre, 1998, Galien. Traités
philosophiques et logiques : Des sectes pour les débutants, Esquisse empirique, De l'expérience médicale, Des
sophismes verbaux, Institution logique, trad. P. Dalimier, C, Levet et P. Pellegrin, intro. P. Pellegrin, Garnier-
Flammarion, p. 77, n. 1 ; Marchand S., 2015, « La vérité chez Protagoras. Laval théologique et philosophique » ;
Giovacchini J., octobre 2008, « Le "dogmatisme négatif" des médecins empiriques : Sextus et Galien à la
recherche d’une médecine sceptique », In Le Scepticisme-Cahiers Philosophiques, n°115, p. 63-80.
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Sextus tout comme Diogène Laërce nous invitent à savoir que la réalité n'est pas telle qu'elle
apparaît (Sextus, E. P., II, 19- 20 ; Adv. Math., VII, 29, 72-73), car les sensations se trompent
(Diogène, IX, 95).
Une remarque s'impose ici sur les savants qui se fondent sur les affects. En effet, ce ne
sont pas seulement les cyrénaïques qui recourent au critère des affects. Par exemple,
Démocrite, Épicure et Zénon de Citium soutiennent que, parmi les choses saisies par les
affections de nos sens, certaines existent et d'autres n'existent pas (Adv. Math., VIII, 355). En
ce qui concerne Épicure, Diogène Laërce (X, 31) soutient que son critère de vérité est triple :
ce sont les sensations, les prénotions et les affections28.
Il faut faire la différence entre les apparences et le monde extérieur, car les sceptiques
ne s'opposent pas aux apparences elles-mêmes, mais aux affirmations fermes selon lesquelles
les apparences correspondent exactement aux objets réels du monde extérieur, comme en
témoigne ce passage (Adv. Math., VII 194) : « […] s’il faut dire la vérité, seulement l’affect
nous est apparent, mais ce qui est extérieur et productif de l’affect est peut-être existant, mais
il ne nous est pas apparent. 29» Diego Machuca revient largement sur ce point, en mettant en
relief l'importance de faire la distinction entre les apparences et le monde extérieur30.
Dans ses explications sur cette distinction, Sextus s'attaque à ceux qui disent que les
sceptiques s'opposent aux choses apparentes, car ils ne s'opposent pas aux apparences, mais
n'affirment pas qu'elles sont telles qu'elles leur apparaissent. Il fait une différence entre les
deux verbes « être » qui renvoie à l'existence réelle des choses et « apparaître » qui renvoie à
ce que nous savons des choses à travers les affects de nos sens (E. P., I, 19-20, 22). La
distinction est donc claire entre les apparences et le monde extérieur. En effet, nos sens sont
28
Pour avoir des explications sur le critère triple d'Épicure, voir Rashed M., 2015/1, « Le ‘‘critère de vérité’’
(κριτήριον τῆς ἀληθείας) comme outil hellénistique de classification des systèmes philosophiques », I. Le critère
de vérité et les quatre écoles de l’Antiquité, 1) Épicurisme, p. 67. Sur l’origine et le sens de la « prénotion », voir
Brunschwig J., 1995, « Le problème de l’héritage conceptuel dans le scepticisme : Sextus Empiricus et la notion
de ϰριτήριoν », p. 292, note 5 : « Il n’est pas surprenant de voir les Epicuriens spécifiquement mentionnés dans
ce contexte (c’est-à-dire Adv. Math., VII, 300-337) : selon eux, comme on sait, toute enquête, discussion ou
recherche présuppose une πρóληψις de son sujet (cf. Epicure Ep. Hdt. 37-38, Cicéron ND I 43, Sextus M I 57, XI
21, D.L. X 33). Diotime (dans Sextus M VII 140 attribue la même doctrine à Démocrite, avec l’appui inattendu
d’une citation platonicienne (Phaedr. 237 b) qui, comme le fameux problème du Ménon 80 e, semble avoir joué
un rôle dans la fortune de cette idée (cf. Cicéron Fin. II 4). »
29
Sur les apparences, affects et objets extérieurs dans le monde, Machuca Diego E., 2013, « La critique du
critère de vérité épicurien chez Sextus Empiricus : un scepticisme sur le monde extérieur ? », In S. Marchand &
F. Verde (eds.), Épicurisme et scepticisme. Sapienza Università Editrice, 2013: la partie : 4. Apparences et
monde extérieur, p. 119-124.
30
Machuca Diego E., 2013, « La critique du critère de vérité épicurien chez Sextus Empiricus : un scepticisme
sur le monde extérieur ? », p. 116.
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ébranlés par les affects des objets extérieurs31. Sextus donne les raisons pour lesquelles le
sceptique est contraint de suspendre son jugement sur l’existence des objets extérieurs. En
effet, ce dernier se trouve dans un désaccord indécidable en opposant soit les apparences aux
apparences, soit les pensées aux pensées, soit les unes aux autres (E. P., I, 8-10)32.
Il faut noter que le critère de « la sensation » est considéré comme un élément
fondamental de la philosophie par Épicure et les épicuriens, alors qu’il n’en est que
l’instrument ou le point de départ pour d’autres comme Platon et les platoniciens (le monde
sensible), Aristote et les aristotéliciens (les choses évidentes, sensibles, perceptibles par les
sens), les stoïciens, etc. Après avoir analysé le critère des sensualistes, nous étudierons celui
des rationalistes.
31
Machuca Diego E., dans cet article cité, 2013, p. 108, a très bien expliqué le sens de l'expression « monde
extérieur » chez Sextus et y a fait la distinction entre « les apparences » ou les choses qui se présentent devant
nous et « les opinions » ou les pensées que nous faisons des apparences chez Sextus, p. 109.
32
Sur cette contrainte, voir Machuca Diego E., 2013, « La critique du critère de vérité épicurien chez Sextus
Empiricus : un scepticisme sur le monde extérieur ? », p. 116.
33
Pour avoir une liste des savants qui ont mis en avant la raison, voir E. P., II ; Adv. Math., VII ; Diogène
Laërce, VII, IX. Sur la raison dans le scepticisme, voir Perin Casey, 2010, « The Demands of Reason ».
34
ἡ διάνοια (E. P., II, 59, 64), νοητός (Diogène Laërce, IX, 93), ὁ λόγος, ὁ νοῦς ποικίλως τρέπεται (Diogène
Laërce, IX, 95).
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ou successeurs comme Théophraste qui ont introduit le critère à son système. En se fondant
sur les écrits de Sextus, Marwan Rashed a bien expliqué cette position :
Il y a donc un apparent paradoxe à évoquer une théorie aristotélicienne du critère.
L’intégration de cette notion à son système par ses successeurs n’en est que plus intéressante. Il faut
partir, pour la comprendre, de la célèbre doxographie de Sextus Empiricus, Adv. Math., VII, 217-226,
où celui-ci identifie le critère aristotélicien comme « la raison et la sensation »35.
Nous apercevons, à la lecture de ces paragraphes, que la sensation qui se trouve dans
la situation de l’instrument devance l’intelligence qui se trouve dans la situation de l’artisan.
Sextus range ainsi ces deux critères (Adv. Math., VII, 217) : « Selon l’ordre, le critère
irrationnel et indémontrable, à savoir la perception, est premier, tandis que selon la puissance,
c’est l’intelligence, même si elle paraît venir en second, après la perception, pour ce qui est de
l’ordre.36 » Comme nous le voyons, les partisans d’Aristote partagent donc le critère de « la
sensation ou la perception sensible » avec les sensualistes, et le critère de « la raison ou la
perception intellectuelle37 » avec certains stoïciens et certains académiciens.
35
Sur ce point, voir l’étude de Rashed M., 2015/1, « Le ‘‘critère de vérité’’ (κριτήριον τῆς ἀληθείας) comme
outil hellénistique de classification des systèmes philosophiques », p. 73.
36
Traduction de Rashed M., 2015/1, « Le ‘‘critère de vérité’’ (κριτήριον τῆς ἀληθείας) comme outil
hellénistique de classification des systèmes philosophiques », p. 73.
37
Sur les académiciens, cf. Adv. Math., VII, 141-143.
38
Cette expression se traduit aussi par « représentation compréhensive ».
39
Pour comprendre les différents critères de vérité des stoïciens, voir l’article cité de Rashed Marwan, 2015/1 :
« Le ‘’critère de vérité’’ (κριτήριον τῆς ἀληθείας) comme outil hellénistique de classification des systèmes
philosophiques », p. 71.
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Laërce sur les critères des stoïciens, nous pensons que le critère de « la représentation
compréhensive » est le plus important et le plus partagé par les stoïciens. D’ailleurs, parmi
tous les critères des stoïciens cités, c’est ce critère auquel s’oppose surtout Sextus, tout en ne
faisant pas grand cas des autres critères stoïciens auxquels il accorde peu de place dans ses
écrits.
Après ce rappel, nous donnons la définition de « l'impression cognitive » que propose
Sextus (E. P., livre II, 4) : « […] une impression cognitive étant celle qui vient de quelque
chose d'existant, imprimée et marquée conformément à l'existant lui-même, et qui est telle
qu'elle ne pourrait naître de quelque chose qui n'existe pas […].40 » Cette définition nous
permet de mieux comprendre le sens du critère des stoïciens : l'impression (ἡ φαντασία) qui
est une empreinte (ἡ τύπωσις) 41 ou une trace (un indice, une marque d'un sceau, une
altération, une affection) qui se produit dans la partie ou la faculté directrice de l'âme (ἐν
ἡγεμονικῷ/ τὸ ἡγεμονικὸν). Comme tous les savants ne sont pas d'accord sur l'impression, car
ils disent qu'elle est insaisissable et inconcevable, le critère stoïcien est donc inconnaissable
(E. P., II, 70-71, 81 ; III, 169-170, 189). Diogène Laërce rapporte que ce critère n'est pas
valide, car il se fonde sur l'intellect, et que l'intellect se tourne dans des directions très variées
(ὁ νοῦς ποικίλως τρέπεται, IX, 95). Pour ces raisons, les sceptiques s'opposent au critère de la
vérité des stoïciens qui est inconnaissable et ne permet pas de connaître la vérité.
Nous allons étudier les critères des sceptiques opposés aux critères de vérité et aux
critères relatifs.
II.2. Le critère des sceptiques : « ce qui nous apparaît sur le moment » (κατὰ τὸ
νῦν φαινόμενον ἡμῖν) considéré comme guide dans la vie pratique
Rappelons que le critère de Protagoras qui se fonde sur les choses apparentes semble
s'approcher de ce qui fonde le critère sceptique, mais qu’il y a des différences entre les deux.
Pour preuve, nous pouvons lire le fondement du critère sceptique chez Sextus (E. P., I, 14 -
15). Dans ces paragraphes, nous notons que le critère des sceptiques s'éloigne de celui de
Protagoras, car les sceptiques ne donnent pas des affirmations fermes sur les choses cachées et
ne disent pas que seules les choses qui leur apparaissent existent, alors que les autres choses
n'existent pas. Ils ne disent pas non plus que les choses sont telles qu'elles leur apparaissent.
Ils ont des affects qu'ils rapportent et dont ils rendent compte sans soutenir d'opinions sur la
40
Sur cette définition et la partie directrice de l'âme, cf. E. P., livre II, 70-71 ; III, 241 sq. ; et beaucoup de
passages dans Adv. Math., VII, 151-157, 247-260, 370-379, 402-410, 416, 424 ; VIII, 63, 85-86, 409, 416 ; XI,
23.
41
À propos de l'empreinte des stoïciens, voir aussi Diogène Laërce, VII, 50.
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nature et l'existence des réalités auxquelles peuvent correspondre les affects de leurs sens 42.
En effet, il se peut que nos sens ne saisissent pas exactement les objets extérieurs en raison de
nombreux obstacles entre les objets et les affects. C'est pourquoi il y a très souvent des
désaccords entre les personnes dans leurs jugements. En voici une preuve qui fonde la
position sceptique sur les objets extérieurs, car le sceptique « […] dit ce qui lui apparaît à lui-
même et rapporte son propre affect sans soutenir d'opinions, en n'assurant rien sur les objets
extérieurs.43»
L'apparence présente ou l'expérience de la vie quotidienne44 fonde donc le critère qui
guide les sceptiques dans la vie pratique; autrement dit, le critère pratique du scepticisme se
fonde sur l’observation de la vie quotidienne sans soutenir d’opinions45. En confrontant les
écrits de Sextus et de Diogène Laërce, nous pouvons comprendre que les sceptiques
s'appuient sur les affects et qu’ils prennent les apparences comme un critère leur permettant
de mener une vie pratique tout en respectant les règles de la vie quotidienne. Mais les deux
versions de Sextus et de Diogène Laërce sur la position ou l’attitude (ἡ ἀγωγή) sceptique
paraissent incohérentes et incompatibles. Par exemple, d’une part, chez Sextus, nous
comprenons que la philosophie pyrrhonienne ne recherche pas la vérité, mais qu’elle cherche
à trouver les moyens d'atteindre la fin ou la « tranquillité en matière d’opinions » et la
42
E. P., I, 13, Pellegrin P., 1997, p. 61 : « […] le sceptique donne son assentiment aux affects qui s'imposent à
lui à travers une impression… Le pyrrhonien, en effet, ne donne son assentiment à aucune des choses obscures. »
Sextus donne de nombreux exemples des affects et impressions passives que suivent les sceptiques, cf. E. P., I,
17, 19-25, 29-30, 190-193, 196-203, 208, 226, 231, 237-240 ; II, 10, 13-14, 102, 246, 254 ; III, 235-236 ; Adv.
Math., XI, 158-160. Dans tous ces passages, les sceptiques avouent et rapportent ce qui leur est apparent et ne
donnent pas des affirmations sur la nature des objets extérieurs.
43
E. P., I, 15, Pellegrin P., 1997. Sur d'autres passages pertinents où Sextus soutient que les sceptiques évitent de
faire des affirmations sur les objets extérieurs qui sont au-delà des apparences ou des affects, cf. E. P., I., I, 21-
24, 208 ; II, 51, 48- 56, 72-75 ; Adv. Math., VII, 354 et 357 ; Diogène Laërce (IX, 103-108) qui dit que, selon
les sceptiques, il y a un critère qui est le phénomène.
44
Sextus parle ainsi des sceptiques : « Donc en nous attachant aux choses apparentes, nous vivons en observant
les règles de la vie quotidienne sans soutenir d’opinions, puisque nous ne sommes pas capables d’être
complètement inactifs. » (Τοῖς φαινομένοις οὖν προσέχοντες κατὰ τὴν βιωτικὴν τήρησιν ἀδοξάστως βιοῦμεν,
ἐπεὶ μὴ δυνάμεθα ἀνενέργητοι παντάπασιν εἶναι.), dans E. P., I, 23, traduction par Pellegrin Pierre, 1997, p. 68 -
69. Sur l’apparence et la vie quotidienne considérées comme fondements du critère pratique des sceptiques qui
est différent du critère de vérité, nous renvoyons nos lecteurs aux excellents articles de Brennan Tad, 1994,
« Criterion and Appearance in Sextus Empiricus : the scope of sceptical doubt, the status of sceptical belief », In
Bulletin of the Institute of Classical Studies, 39, p. 151-169 ; de Baptiste Bondu, 15 | 2015, « Le problème du
critère sceptique », p. 53-90 ; de Marchand S., 2015, « Sextus Empiricus, scepticisme et philosophie de la vie
quotidienne », In Philosophie antique, 15, p. 91 - 119.
45
À propos de cette expérience pratique, voir Caujolle-Zaslazsky Françoise, 1980, « Sophistique et scepticisme :
l’image de Protagoras dans l’œuvre de Sextus Empiricus », In Barbara Cassin (éd.), Positions de la sophistique,
Paris, Vrin (coll. "Bibliothèque d'histoire de la philosophie"), p. 164. Sur « l’observation empirique qui
accompagne et régit la vie quotidienne », cf. Spinelli E., 2008/3, « Sextus Empiricus, l'expérience sceptique et
l'horizon de l'éthique », Cahiers philosophiques, (N° 115), p. 34. [Link]
[Link] [en ligne] consulté le 13 juin 2021.
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« modération des affects dans les choses qui s’imposent à nous » (E. P., I, 25-31)46. D’autre
part, chez Diogène Laërce (IX, 70), nous comprenons que la philosophie zététique tire son
nom du fait qu’elle mène une recherche continue de la vérité. Au-delà des deux versions, nous
pensons que les sceptiques évitent d’avancer des affirmations fermes sur la possibilité ou non
de connaître la vérité. Ils continuent la recherche avec leur propre instrument.
Voilà ce que nous pouvons dire sur les critères des savants grecs antiques. Comme le
sujet est étendu, nous avons choisi des éléments précis pour enrichir notre intervention et pour
ne pas déborder sur des éléments, certes, importants, mais qui nous éloignent de l’objectif
fixé.
Conclusion
Après avoir étudié les différents critères auxquels les savants recourent pour en tirer
des connaissances, nous pouvons remarquer que ces critères sont différents d’une école à une
autre. Nous constatons que certains savants affirment que leurs critères leur permettent de
s’approcher du vrai, alors que d’autres soutiennent fermement que leurs critères leur
permettent de trouver le vrai. Cela montre que le terme « critère » a des sens différents selon
les écoles. Le critère se rapporte au jugement ou à la décision que l'on prend ; autrement dit, il
repose sur une opération mentale qui diffère d’un philosophe à un autre. Les résultats de tout
cela, ce sont les désaccords sur le critère à choisir et qui doit être commun à tout le monde. En
effet, l’étude que nous avons menée montre clairement qu’il est impossible aux savants de
s’accorder sur un seul critère.
Le terme de « critère » est polysémique, car beaucoup de savants l'ont employé
différemment et lui ont donné des sens différents. À cause de ces différents sens et emplois,
des savants antiques avaient eu des critères différents, ce qui explique les résultats différents
auxquels ils parvenaient à la suite des recherches qu’ils menaient. En effet, certains savants
avaient eu des critères leur permettant ou prétendant leur permettre de chercher et de
découvrir le relatif ou le subjectif, la vérité et le raisonnable. Mais les sceptiques, eux,
s'opposent à cette prétention et proposent le critère d'action comme guide dans la vie
pratique : un tel critère se fonde sur les phénomènes ou les choses qui leur apparaissent sur le
moment. Nous remarquons que, même si les sceptiques empruntent parfois les terminologies
des autres savants, ils leur donnent des sens différents dans leur emploi. C'est pourquoi
certaines écoles philosophiques semblent être proches du scepticisme, mais s'en éloignent
46
Marchand S., 2010, « Le sceptique cherche-t-il vraiment la vérité ? », p. 125-141 ; Aubenque Pierre, 1985,
« Scepticisme et vérité », in : Diogène, no 132, p. 101.
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parce qu'elles dogmatisent en donnant des affirmations fermes sur des choses obscures, alors
que, pour les sceptiques, il ne faut accorder une confiance absolue à aucun critère.
Nous avons largement vu que, parfois, des philosophes appartenant à des écoles
opposées divergent sur certains critères et qu’ils convergent souvent sur d’autres critères.
Nous avons aussi vu qu’il existe des critères au sein d’une même école. De tels critères
constituent le dénominateur commun à plusieurs écoles philosophiques opposées ou à
plusieurs philosophes appartenant à une même école, car il arrivait parfois à des philosophes
appartenant à une même école de s’opposer sur le ou les critères à choisir. Dans ce cas de
figure, ils choisissaient un ou des critères soit pour remplacer le ou les premiers critères, soit
pour le (les) renforcer sans nécessairement procéder à un remplacement pur et simple.
Nous avons constaté qu’il arrivait parfois à un philosophe de se contredire lui-même
sur le critère qu’il avait déjà choisi et qu’il y a des désaccords sur les moyens à utiliser pour
chercher et découvrir la vérité et que de tels moyens ne permettent pas toujours de remplir la
mission que les savants leur assignent. Tout cela explique la position des sceptiques consistant
à suspendre leurs jugements pour ne pas donner des affirmations fermes sur la nature des
choses.
Comme nous l’avons déjà fait remarquer, nous n’avons pas analysé les moyens
auxquels les académiciens recourent pour chercher la vérité. C’est pourquoi il serait très
intéressant d’y revenir pour étudier de façon plus approfondie de tels moyens permettant aux
académiciens de rechercher et de trouver la vérité. Cela permettrait de mieux connaître leurs
emplois.
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