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Syndrome de l'intestin irritable et microbiote

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médecine/sciences 2021 ; 37 : 593-600

médecine/sciences Syndrome de
l’intestin irritable
Rôle du microbiote
intestinal
> Le syndrome de l’intestin irritable (SII) est un

REVUES
Frédérique Lajoie1, Guy Rousseau1,
trouble fonctionnel digestif dont la prévalence Stéphanie Blanquet-Diot2, Lucie Etienne-Mesmin2
est très élevée. Ce syndrome, et notamment
son sous-type diarrhéique (SII-D), est associé 1
Département de pharmacologie
à des perturbations de la composition et des et physiologie, Faculté de
fonctions du microbiote intestinal à l’origine médecine, université de
d’une dysbiose. Pourtant, la maladie est prin- Montréal, CP 6128 - Succursale
cipalement traitée en fonction des symptômes Centre-ville, H3C 3J7 Montréal

SYNTHÈSE
(Québec), Canada.
des patients atteints, sans que la perturbation 2
Université Clermont Auvergne,
de leur microbiote ne soit prise en compte. INRAe, UMR454 MEDIS
Dans cette revue, nous détaillerons les données (microbiologie, environnement
digestif et santé), 28 place
épidémiologiques de la maladie. Nous traite- Henri-Dunant, 63000, Clermont-
rons ensuite des principaux mécanismes phy- Ferrand, France.
siopathologiques, notamment de l’impact des [Link]-mesmin@[Link]
perturbations du microbiote intestinal. Le sous-
type diarrhéique (SII-D) étant le plus fréquent résilience de ce microbiote intestinal est importante, mais certains
[1], nous nous concentrerons principalement sur stress intenses, ou s’étalant sur de longues périodes, peuvent modifier
celui-ci. Nous introduirons enfin les thérapies sa composition et/ou son activité métabolique, (➜) Voir la Nouvelle de
actuelles utilisées. < induisant une perturbation de la population S. Normand et al., m/s
microbienne que l’on appelle dysbiose [4] (➜). n° 6-7, juin-juillet 2013,
page 586
La dysbiose est généralement associée à une
perte de diversité microbienne, marquée par une augmentation de
l’abondance des bactéries à potentiel pro-inflammatoire (comme les
Le côlon héberge entre 1013 à 1014 bactéries par gramme Enterobacteriaceae), s’accompagnant d’une diminution de l’abondance
de contenu luminal. Ces microorganismes commensaux, des bactéries dites bénéfiques (les Firmicutes et les Bacteroidetes).
qui constituent le microbiote intestinal, représentent la Cet état dysbiotique s’observe dans de nombreuses maladies diges-
communauté microbienne la plus riche et la plus diver- tives (maladies inflammatoires chroniques de l’intestin [MICI], cancers
sifiée que le corps humain héberge [2]. Les principales colorectaux et syndrome de l’intestin irritable), mais aussi extra-diges-
espèces bactériennes coliques sont majoritairement tives (polyarthrite rhumatoïde, obésité, diabète de type II) [3, 4].
anaérobies strictes, et les phyla qui s’y retrouvent prin- Le syndrome de l’intestin irritable (SII) est le trouble fonctionnel
cipalement chez un individu sain sont les Firmicutes et chronique du système gastro-intestinal dont la prévalence est la plus
les Bacteroidetes, suivis des Pro- importante. Il se caractérise par une altération de la motilité intesti-
➜) Voir le numéro
teobacteria, des Actinobacteria (thématique Le microbiote
nale, des ballonnements abdominaux et des douleurs viscérales [5].
et des Verrucomicrobia [3] (➜) cet inconnu qui réside Des travaux conduits au cours des dernières décennies ont permis
Le microbiote intestinal consiste en nous, m/s n° 11, de mettre en évidence une dysbiose du microbiote intestinal chez
en un écosystème dynamique, novembre 2016 les patients atteints de SII, suggérant un rôle de cette perturbation
dont le développement est dans la cause et le maintien des symptômes que l’on observe chez
influencé par de nombreux facteurs : génétique, mode les patients (Figure 1). Les manifestations cliniques étant variables
d’accouchement (par voie naturelle ou césarienne), entre les individus, la maladie a été classée en plusieurs sous-types
âge, situation géographique, stress, alimentation, selon la consistance des selles. Les critères de Rome1 (les premiers ont
exposition à des agents infectieux ou à des polluants,
ou encore prise d’antibiotiques [3]. La capacité de 1
La fondation de Rome est un organisme sans but lucratif, indépendant, soutenant les activités de
recherche scientifique et clinique et mettant à disposition des renseignements contribuant au diagnostic
et au traitement de troubles gastro-intestinaux fonctionnels. Des médecins du monde entier suivent les
Vignette (Photo © Inserm/Haffen, Katy). indications de cet organisme concernant le diagnostic du SII.

m/s n° 6-7, vol. 37, juin-juillet 2021 593


[Link]
Figure 1. Le syndrome de l’intestin
Facteurs de risque irritable diarrhéique. Plusieurs fac-
teurs de risque ont un impact sur
le développement du syndrome de
l’intestin irritable diarrhéique chez
Mécanismes
Dysbiose l’homme (le sexe, l’âge, l’alimenta-
physiopathologiques
tion, le stress, le sommeil, la locali-
Altération de la motilité intestinale
sation géographique, la consomma-
Altération de la perméabilité intestinale tion d’alcool, l’activité physique, la
Altération des fonctions immunitaires génétique). La dysbiose intestinale
Fréquence de la défécation (notamment la perte de diversité
microbienne) joue un rôle prépondé-
rant dans la prévalence de la mala-
Symptômes die, et peut être accentuée par la
présence d’un ou plusieurs facteurs
Fréquence de défécation Douleurs abdominales de risque. Plusieurs mécanismes phy-
Selles diarrhéiques siopathologiques sont communs chez
les patients atteints : hypersensibi-
lité colique, altération de la motilité intestinale et altération des fonctions immunitaires. Cependant, il reste à établir si la dysbiose est la cause
de l’apparition de ces troubles ou l’inverse. L’ensemble de ces phénomènes sont impliqués dans l’apparition des symptômes gastro-intestinaux
(augmentation de la fréquence de défécation, selles molles et douleurs abdominales).

été établis en 1992 avec Rome I) sont, à ce jour, les plus utilisés pour les femmes que chez les hommes [8]. Les hormones
effectuer le diagnostic de la maladie [6]. Selon la plus récente version sexuelles féminines jouent un rôle crucial dans l’inci-
(Rome IV en 2016), les douleurs abdominales doivent être récurrentes dence de la maladie, principalement par leur action
(au moins une fois par semaine) et les symptômes présents depuis plus inhibitrice de la contraction des muscles lisses au
de six mois. L’altération des mouvements intestinaux est, quant à elle, niveau de l’intestin, ce qui peut ainsi diminuer la moti-
évaluée à l’aide de l’échelle de Bristol (élaborée en 1990), qui décrit lité intestinale [8]. Les œstrogènes, qui stimulent les
sept types de selles, dont la consistance passe de dure à liquide. On zones cérébrales impliquées dans les réponses émo-
distingue ainsi des individus qui sont constipés (SII-C), des patients tionnelles, sont également impliqués dans le maintien
diarrhéiques (SII-D), et ceux qui présentent des selles mixtes (SII-M) de la barrière épithéliale de l’intestin [9] : ils augmen-
ou des selles ne pouvant être classées (SII-U) [5, 7]. tent en effet l’expression des protéines de jonction par
les cellules intestinales épithéliales et diminuent la
Le syndrome de l’intestin irritable production de cytokines pro-inflammatoires par ces
cellules [10]. La progestérone intervient, quant à elle,
Épidémiologie et classification principalement au niveau du péristaltisme, par le biais
de la sérotonine (ou 5-hydroxytryptamine, 5-HT). Chez
Prévalence la femme, le SII-C (avec constipation) est le sous-type
Le SII touche environ 11 % de la population mondiale, avec, dans la de la maladie le plus fréquent, avec une prévalence
population française, une prévalence de 4 à 5 % caractérisée par des des symptômes variant fortement selon la phase du
variations géographiques qui peuvent être causées notamment par cycle menstruel. Certaines femmes présentent ainsi
le régime alimentaire local [7, 8]. Les manifestations cliniques sont préférentiellement un profil diarrhéique (SII-D) durant
variables entre individus. La maladie est ainsi souvent sous-diagnos- les menstruations. Chez l’homme, au contraire, le type
tiquée, confondue, dans environ 20 % des cas, avec d’autres atteintes SII-D est le plus fréquent [8].
du tractus gastro-intestinal (maladie cœliaque, dyspepsie, reflux
gastriques, MICI, intolérances alimentaires) [5]. Le SII peut également Influence de l’âge
être associé à des symptômes extra-intestinaux récurrents, notam- Le syndrome est présent dans tous les groupes d’âge,
ment des troubles psychiatriques (dépression, anxiété) [5]. mais les premiers symptômes se déclarent majoritai-
rement avant 35 ans [7, 11]. Chez la femme, la pré-
Influence du sexe valence est plus élevée entre le début de la puberté
Le sexe joue un rôle prépondérant dans l’apparition des symptômes. et l’âge de 40 ans. Elle diminue ensuite au moment
À travers le monde, la prévalence est de 2 à 2,5 fois plus élevée chez de la ménopause pour atteindre un taux similaire à

594 m/s n° 6-7, vol. 37, juin-juillet 2021


Lumière HSVC
Dysbiose
Activation des nocicepteurs
Neurones (muqueuse)
Médiateurs
inflammatoires
Voies de signalisation (stress)

REVUES
Activation du système
Perméabilité intestinale immunitaire
Cytokines pro-inflammatoires
Motilité intestinale Densité des espaces Cytokines anti-inflammatoires
Condensation du cytosquelette Infiltration par les mastocytes (muqueuse)
Sérotonine sanguine Expression de la claudine-2 Expression des TLR
Chromagranines + sécrétogranines Expression de l’occludine
Somatostatine + neuropeptide Y

Muqueuse

SYNTHÈSE
Cellule Cytokine pro-
Tryptases Microbiote
épithéliale inflammatoire
Cytosquelette
Mastocyte Cellule Macro-
entéro- molécule
Claudine-2
chromaffine
Circulation sanguine Occludine Cytokine anti-
5-HT inflammatoire
TLR
Neurone Muscle
Musculeuse entérique entérique

Figure 2. Physiopathologie du syndrome de l’intestin irritable diarrhéique. Le côlon des patients atteints de SII-D est caractérisé par une aug-
mentation de l’activation du système immunitaire, principalement par une infiltration accrue de mastocytes dans la muqueuse, ainsi que par
une augmentation des cytokines pro-inflammatoires et une diminution des cytokines anti-inflammatoires. On retrouve également un plus grand
nombre de récepteurs TLR (Toll-like receptor). Une hypersensibilité viscérale (HSVC) est également observée chez ces patients, notamment induite
par la présence accrue de médiateurs inflammatoires et par une augmentation des voies de signalisation du stress. Ces patients présentent une
suractivation des nocicepteurs et une augmentation du nombre de neurones dans la muqueuse intestinale. Les mastocytes produisent un grand
nombre de tryptases, qui influencent l’expression des protéines des jonctions serrées (augmentation de claudine-2 et diminution de l’occludine).
S’ajoutant à une condensation du cytosquelette, on retrouve une augmentation du nombre des espaces élargis (gaps) entre les cellules épithé-
liales et une perméabilité intestinale altérée, permettant le passage accru de macromolécules. Les éosinophiles (non représentés) présentent
également une propension accrue à libérer leurs granules cytoplasmiques, avec une augmentation du taux de corticolibérine dans ces granules
qui participe à l’augmentation de l’inflammation et de la perméabilité intestinale. Chez ces patients, une augmentation de la production de séro-
tonine, qui accentue le péristaltisme des cellules musculaires lisses coliques, est également observée. HSVC : Hypersensibilité viscérale colique ;
5-HT : sérotonine, TLR : Toll-like receptor.

celui de l’homme, vers 70 ans [8]. L’impact de l’âge est moindre chez portées, mais aucun lien de causalité n’a pu être clai-
l’homme, avec une prévalence constante de la maladie entre 20 et rement démontré. Toutefois, il apparaît que les inter-
70 ans [8]. ventions qui visent à moduler le microbiote intestinal
réduisent certains des symptômes. Elles représentent
Les principaux mécanismes physiopathologiques désormais une piste thérapeutique envisageable.
Le SII est une maladie multifactorielle caractérisée par de multiples
altérations fonctionnelles et métaboliques. Bien qu’elles puissent L’hypersensibilité viscérale
varier entre les sous-types du syndrome, les manifestations physio- L’hypersensibilité viscérale d’origine colique (HSCV) est
pathologiques peuvent généralement être regroupées en quelques reconnue comme une caractéristique importante du
catégories précises (Figure 2), identifiées par : 1) une altération SII. Elle reposerait, selon certaines études, sur l’acti-
quantitative et qualitative du microbiote intestinal [5] ; 2) une hyper- vation de nocicepteurs intestinaux [12]. Les patients
sensibilité viscérale d’origine colique (ou HSVC) ; 3) une altération de atteints de SII diarrhéique (SII-D) seraient en effet plus
la motilité et de la perméabilité intestinales et des fonctions immuni- sensibles à la distension rectale que des patients pré-
taires. Jusqu’à présent, certaines associations entre des modifications sentant un SII-C (constipation). Néanmoins, d’autres
du microbiote intestinal et les manifestations cliniques ont été rap- études n’ont pas révélé ces différences [13, 14].

m/s n° 6-7, vol. 37, juin-juillet 2021 595


L’altération de la motilité intestinale tème digestif [18]. Il existe cependant une impor-
La motilité intestinale est très perturbée chez les patients SII. Un tante variation inter-individuelle, sur laquelle repose
transit colique accéléré est en effet observé chez les patients diar- l’identité métagénomique de chaque individu. En plus
rhéique (SII-D), ce qui se traduit par une fréquence de défécation très des variations de diversité microbienne longitudinales,
augmentée. Chez certains de ces patients, des taux sériques élevés il existe également des différences qualitatives et
de sérotonine (5-HT), qui stimule la motilité intestinale [15], ont quantitatives transversales entre les communautés
d’ailleurs été mesurés. Les quantités de chromogranines et de sécréto- colonisant la muqueuse et la lumière colique. La paroi
granines (des peptides induisant la sécrétion d’hormones digestives2) du côlon est recouverte d’une importante couche de
sont également altérées chez les patients SII-D. Ainsi, l’expression de mucus directement au contact de la lumière intestinale
la somatostatine et du neuropeptide Y, connus pour faciliter l’absorp- [2]. Le gradient de dioxygène qui s’établit à ce niveau,
tion des fluides, est diminuée chez ces patients [1]. de même que la biodisponibilité en nutriments (au
niveau du mucus), créent un environnement propice
L’altération de la perméabilité intestinale au développement de bactéries aérotolérantes et/
Une altération de la perméabilité intestinale est retrouvée chez tous ou dégradant le mucus, telles que Lactobacillaceae,
les patients souffrant de SII. Dans une étude réalisée par Jean-Fran- Lachnospiraceae, Ruminococcaceae, Bacteroidaceae et
çois Turcotte et al., une augmentation du nombre des espaces élar- Verrucomicrobiaceae [19].
gis (gaps) entre les cellules épithéliales de l’intestin a été mise en
évidence, mais sans qu’il n’y ait de différences entre les sous-types Fonctions du microbiote intestinal
de SII concernant cette augmentation [16]. La présence d’espaces Le microbiote intestinal occupe une place primordiale
importants entre cellules épithéliales intestinales et une condensation dans le métabolisme des macromolécules endogènes
de leur cytosquelette, favorisant un passage excessif de macromo- et exogènes (composés alimentaires ingérés, composés
lécules, ont confirmé ces observations sur des biopsies de muqueuse chimiques et pharmaceutiques issus de l’environnement).
intestinale de patients présentant un SII-D [17]. L’expression, évaluée
par analyse de leurs ARN messagers, de la claudine-2 (augmentation) Métabolisme des carbohydrates
et de l’occludine (diminution), deux protéines qui contribuent à la La capacité de fermentation de polysaccharides com-
formation des jonctions entre cellules, est également altérée chez ces plexes est une caractéristique commune à tous les
patients. genres bactériens coliques (principalement Bacte-
roides, Bifidobacterium, Ruminococcus et Roseburia),
Le microbiote intestinal, la dysbiose mais le type de fibres métabolisées est spécifique à
et ses implications cliniques chaque espèce [2]. Ces réactions de fermentation
conduisent à la production de métabolites, notamment
Caractérisation du microbiote intestinal des gaz (principalement de l’hydrogène, du dioxyde
Chez l’homme, la densité et la composition du microbiote dans le trac- de carbone et du méthane, chez les individus dits
tus digestif dépendent des propriétés physiologiques du segment du méthano-excréteurs) et des produits de fermenta-
tractus gastro-intestinal que les bactéries colonisent (la concentration tion finaux, comme les acides gras à chaîne courte
locale en oxygène, le pH, la disponibilité en substrats). Elles sont ainsi (AGCC) que sont l’acétate, le butyrate et le propio-
stratifiées à la fois selon un axe longitudinal (de la bouche au rectum) nate. Ces acides gras constituent une source d’énergie
et transversal (de la lumière digestive vers l’épithélium intestinal). importante pour les cellules épithéliales coliques. Ils
Le microbiote intestinal est abondant surtout dans le compartiment participent, comme les Firmicutes, à l’induction de la
colique, où la diversité et la densité de la population bactérienne sont production et à la sécrétion de sérotonine, qui stimule
maximales. L’anaérobiose, des concentrations d’acides biliaires très la motricité intestinale et le transit [5].
faibles dues à leur réabsorption au niveau de l’intestin grêle distal, le
pH plus alcalin et le ralentissement du péristaltisme, favorisent en effet Métabolisme des sels biliaires
l’installation d’une flore microbienne complexe dans le côlon [3]. Ce métabolisme, qui débute au niveau des hépatocytes
sous l’action de la 7-D-hydroxylase, est à l’origine
Composition du microbiote colique de la formation d’acides biliaires primaires à partir
Environ 95 % des genres bactériens sont communs à tous les individus : du cholestérol. La majorité (95 à 97 %) de ces acides
ils constituent le cœur phylogénétique (ou « core » microbiote). Ce biliaires primaires sont réabsorbés au niveau des enté-
cœur pourrait être responsable des fonctions majeures de l’écosys- rocytes de l’iléon terminal, puis recyclés via la circula-
tion entéro-hépatique. Une faible proportion (5 à 10 %)
2
Les hormones peptidiques sécrétées sont par exemple la sérotonine, le neuropeptide Y, ou la
des acides biliaires primaires est déconjuguée par les
somatostatine. bactéries intestinales, notamment par des espèces

596 m/s n° 6-7, vol. 37, juin-juillet 2021


Figure 3. Altérations microbiennes chez les
Altérations du microbiote dans le SII-D patients atteints du syndrome de l’intestin
irritable diarrhéique et profil métabolique
FIRMICUTES BACTEROIDETES associé. Le microbiote colique des patients
Lachnospiraceae Diversité atteints du syndrome de l’intestin irritable
microbienne Clostridium
Gammaproteobacteria Streptococcus diarrhéique (SII-D) est caractérisé par une
Enterobacteriaceae

REVUES
Bifidobacterium perte de diversité microbienne associée à
Escherichia coli
Faecalibacterium une diminution globale des Firmicutes, plus
prausnitzii* précisément des Lachnospiraceae, Gamma-
proteobacteria, Enterobacteriaceae et de
l’espèce Escherichia coli. L’espèce Faecali-
Profil métabolique dans le SII-D bacterium prausnitzii est cependant géné-
ralement surreprésentée chez les patients
AGCC Acides biliaires atteints de SII-D, comparativement aux
AGCC totaux AB I sujets sains. Les Bacteroidetes sont globa-

SYNTHÈSE
Acétate et butyrate AB II
lement augmentés (surtout les genres Clos-
pH colique MAB (30 % des patients)
tridium, Streptococcus et Bifidobacterium).
Les bactéries intervenant directement dans
le métabolisme des nutriments, le profil métabolique des patients est également altéré, se caractérisant par une augmentation des acides gras
à chaîne courte, plus précisément de l’acétate et du butyrate, associée à une baisse du pH colique. Le ratio acides biliaires primaires/acides
biliaires secondaires est augmenté, dû en partie à une malabsorption des acides biliaires chez 30 % des patients. AB I : acide biliaire primaire ; AB
II : acide biliaire secondaire ; AGCC : acide gras à chaîne courte ; MAB : malabsorption.

anaérobies appartenant aux genres Bacteroides, Eubacterium et Clos- pèce bénéfique Faecalibacterium prausnitzii, produc-
tridium, et forment les acides biliaires secondaires, plus hydrophobes, trice de butyrate, est également diminuée [20, 21], une
et dont l’excrétion fécale est facilitée3. diminution corrélée à l’augmentation de la sévérité des
ballonnements abdominaux [25]. La perte de bactéries
La dysbiose des patients souffrant de SII méthanogènes, qui consomment l’hydrogène, pourrait
expliquer partiellement l’excès de gaz et les diarrhées
Profil microbien des patients SII-D observés chez les patients SII-D [26].
Les recherches des dernières décennies ont révélé une dysbiose intes-
tinale chez les patients atteints de SII. Celle-ci pourrait jouer un rôle Acides gras à chaînes courtes et SII-D
important dans le développement de la maladie (Figure 3). Les don- Le profil fécal en acides gras à chaînes courtes (AGCC)
nées de la littérature ne s’accordent cependant pas, d’autant qu’une est très variable chez les patients atteints de SII-D.
grande différence existe entre les différents sous-types de SII [20]. Aucun consensus n’a été établi concernant la quan-
Néanmoins, certaines modifications de microbiote intestinal caracté- tité totale, de ces acides gras dans les selles. Giorgio
ristiques ont pu être décrites chez les patients SII-D : une diminution Gargari et al. ont cependant montré une différence
globale de la diversité du microbiote intestinal colique luminal (indice de leur taux au niveau du côlon chez les patients, en
Shannon4), associée cependant à une densité de populations bacté- particulier si l’on distingue les sous-types de SII. Chez
riennes similaire chez les sujets SII-D et chez les sujets sains [20-22]. les patients présentant un SII-D, une augmentation des
Le microbiote des patients SII-D se caractérise par une diminution AGCC coliques totaux, associée à une diminution du pH
de l’abondance des Firmicutes avec, en parallèle, une augmentation colique, a en effet été notée, plus précisément en ce qui
relative de l’abondance des Bacteroidetes ; les Lachnospiraceae, concerne les proportions d’acétate et de butyrate [27].
les Gammaproteobacteria et les Enterobacteriaceae avec, notam-
ment, l’espèce Escherichia coli, sont plus abondantes [3, 20, 23]. En Acides biliaires et SII-D
revanche, une diminution des genres Clostridium, Streptococcus et Chez les patients atteints de SII, la quantité totale
Bifidobacterium a été mise en évidence chez ces patients [5, 24]. L’es- d’acides biliaires excrétée dans les selles reste inchan-
gée par rapport à celle mesurée chez des sujets sains
3
Les acides biliaires primaires libérés sont réabsorbés ou transformés par les bactéries, respectivement
[24, 28]. Néanmoins, Henri Duboc et al. ont mis en évi-
en acide désoxycholique et en acide lithocholique, qui sont les acides biliaires secondaires, éliminés dans dence des taux d’acides biliaires significativement aug-
les selles.
4
Indice servant à mesurer la biodiversité dans un milieu donné (nombre d’espèces dans ce milieu et
mentés (pour les acides biliaires primaires) et diminués
répartition des individus au sein de ces espèces). (pour les acides biliaires secondaires) dans les selles

m/s n° 6-7, vol. 37, juin-juillet 2021 597


des patients atteints de SII-D, par rapport aux sujets sains (Figure 3). anti-inflammatoire), auxquelles la dysbiose pourrait
Ces altérations métaboliques sont corrélées à la sévérité des symp- contribuer [36-38]. L’abondance des Protéobactéries,
tômes (la fréquence et la consistance des selles), et sont à mettre en qui inclut des bactéries pathogènes, est augmentée chez
relation avec une diminution des réactions de déconjugaison par le les patients atteints de SII-D. Ces bactéries pourraient
microbiote intestinal chez ces patients [24]. Soixante-huit pour cent ainsi contribuer à cette inflammation [36].
des patients avec un SII-D présentent une augmentation des acides
biliaires fécaux totaux, ou une malabsorption des acides biliaires Traitements et pistes de recherche
[29], ainsi qu’une augmentation de la perméabilité de la paroi intesti-
nale, ce qui provoque des altération de la réabsorption, notamment au Aucun algorithme de diagnostic n’ayant été défini à
niveau de l’iléon terminal. Des modifications de la structure et/ou de ce jour, les spécialistes orientent principalement le
la composition du microbiote intestinal, ainsi que le métabolisme des traitement de la maladie vers le soulagement des symp-
acides biliaires, participeraient ainsi à la pathogenèse du SII-D [29]. tômes dominants : douleurs abdominales, consistance
des selles [39]. Aucun traitement n’a démontré une
Hypersensibilité viscérale, perméabilité intestinale et SII-D efficacité à long terme, bien que les recommandations
Des études récentes, conduites dans des modèles murins d’hypersensibilité associent des traitements pharmacologiques et non
viscérale induite et/ou dont la flore a été humanisée avec des selles de pharmacologiques [3].
patients souffrant de SII-D, ont révélé que l’augmentation de la sensibilité
viscérale était directement liée à la présence accrue de Clostridium sensu Les traitements pharmacologiques
stricto (cluster I), ou de Fusobacterium nucleatum [30, 31]. La perméabi- Les médicaments les plus couramment utilisés dans le
lité intestinale accrue, qui est retrouvée chez tous les patients atteints de traitement du SII sont les antispasmodiques, les anti-
SII, s’améliore avec la prise de Bifidobacterium longum et de Lactobacillus diarrhéiques, les chélateurs d’acides biliaires (chez les
rhamnosus [32]. La prise de Faecalibacterium prausnitzii permet éga- patients atteints de malabsorption des acides biliaires),
lement de normaliser la perméabilité colique [33]. La diminution de ces et les antidépresseurs. Les douleurs abdominales peuvent
bactéries observée chez les patients diarrhéiques pourrait contribuer aux être contrôlées à court terme par la prise de paracétamol
altérations de leur barrière intestinale [34]. ou d’anti-inflammatoires non stéroïdiens (ibuprofène,
aspirine) [11]. Un traitement par un antibiotique non
Sur-activation du système immunitaire et inflammation chez les absorbable et à large spectre (rifamixine, 550 mg trois fois
patients atteints d’un SII-D par jour), durant 2 semaines, est également efficace : une
La dysbiose microbienne observée chez les patients présentant un diminution significative des principaux symptômes de SII-D
SII-D peut également entraîner une activation du système immu- a en effet été observée, par rapport aux patients recevant
nitaire, notamment celle des granulocytes éosinophiles, au niveau un placebo, dans deux essais randomisés contrôlés de
de la muqueuse intestinale [35]. Chez ces patients, les éosinophiles phase III [40]. Ces résultats soutiennent ainsi l’hypothèse
présentent une propension accrue à libérer leurs granules cytoplas- qu’une modification du microbiote intestinal pourrait avoir
miques, avec une augmentation du taux de corticolibérine dans ces un rôle important dans les SII-D.
granules. La corticolibérine, via son récepteur de type I, est associée
aux symptômes des patients atteints d’un SII-D. Elle participe en effet Les traitements non pharmacologiques
à l’augmentation de l’inflammation et de la perméabilité intestinale, en
particulier avec la production de cytokines, comme l’IL(interleukine)-6, Alimentation et prébiotiques
le TNF(tumor necrosis factor)-D, et l’IL-1E [35, 36]. Les mastocytes De nombreux traitements non pharmacologiques font
présents dans la muqueuse intestinale produisent également un grand actuellement l’objet d’études pour le traitement du SII.
nombre de tryptases, qui influencent l’expression des protéines de Notamment, plusieurs études se sont focalisées sur une
jonctions serrées. Une augmentation de la densité des espaces entre les adaptation du régime alimentaire des patients. Une
cellules épithéliales est ainsi observée chez les patients, induisant une amélioration de leurs symptômes a été obtenue grâce
altération de la perméabilité intestinale qui permet le passage accru à des régimes réduits en hydrates de carbone à chaîne
de macromolécules. L’expression, par les cellules de la paroi colique, courte et en polyols, les FODMAP (fermentable oligo-,
de certains récepteurs de l’immunité innée à l’origine d’une réponse di- and mono-saccharides and polyols), qui sont fré-
inflammatoire, les Toll-like receptors (TLR), comme le TLR-4 et le TLR-5, quemment retrouvés dans l’alimentation de type occi-
qui reconnaissent des composants bactériens, a été démontrée [37]. dental moderne et dans les régimes riches en gluten. Ces
Les résultats de plusieurs études sont également en faveur d’un rôle FODMAP ne sont pas absorbés par l’intestin grêle. Ils se
possible d’une inflammation de bas grade chez les patients atteints de retrouvent au niveau du côlon où ils sont fermentés par
SII. Celle-ci serait caractérisée par une augmentation de la production les microorganismes. Dans certaines études réduisant les
de TNF-D, d’IL-6, et par une diminution de celle d’IL-10 (une cytokine FODMAP, une diminution de la fermentation colique a pu

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être observée. Elle se traduit par une réduction de la production de gaz de proposer une stratégie thérapeutique unique. Néan-
et de la quantité d’eau arrivant au niveau du côlon, limitant ainsi les moins, la présence d’une dysbiose intestinale, par perte de
phénomènes de distension colique et les symptômes d’inconfort digestif diversité microbienne, est une caractéristique commune à
associés (ballonnement, douleurs abdominales et diarrhées). Ce régime tous les sous-types. Plus spécifiquement, chez les patients
pauvre en FODMAP peut cependant diminuer la richesse microbienne à atteints de SII-D, cette dysbiose se caractérise par une
long terme. Son innocuité reste donc à démontrer [41]. Une autre caté- augmentation des Bifidobactéries, au détriment des Firmi-

REVUES
gorie d’aliments, des saccharides indigestibles classés comme prébio- cutes et des Protéobactéries. Les thérapies actuellement
tiques favorisent la croissance et/ou l’activité de bactéries potentiel- disponibles visent à diminuer la fréquence de défécation,
lement bénéfiques (les bifidobacteries). Des essais testant l’effet d’une en ciblant les métabolites coliques et les douleurs abdo-
prise quotidienne de ces prébiotiques ont révélé une augmentation de la minales. Les travaux les plus récents s’orientent vers un
qualité de vie des patients souffrant de SII, associée à une diminution rétablissement de la composition du microbiote intestinal
de leurs symptômes typiques (flatulences et douleurs abdominales). des patients diarrhéiques par des méthodes non pharma-
Néanmoins, les doses et les durées de traitement restent à établir pour cologiques (alimentation, probiotiques et transplantation
le SII-D [36]. de microbiote fécal), dont les effets sont bénéfiques,
Probiotiques. De nombreuses études cliniques visent à tester l’effet mais sans qu’il soit possible de savoir pour l’instant si la

SYNTHÈSE
de certaines souches de bactéries sur l’homéostasie intestinale des perturbation du microbiote intestinal observée est une
patients [5]. Kenzie Preston et al. ont ainsi évalué, dans un essai ran- conséquence de la maladie ou un facteur déclencheur. ‡
domisé contrôlé, différentes souches de Lactobacillus (L. acidophilus
CL1285, L. casei LBC80R et L. rhamnosus CLR2) consommées par voie SUMMARY
orale à dose quotidienne de 50 x 109 UFC (unité formant colonie) par Irritable bowel syndrome: Role of gut microbiota
jour. Une amélioration de la qualité de vie a été notée chez les patients Irritable Bowel Syndrome (IBS) is a functional disorder
souffrant de SII-D (principalement ceux de sexe féminin). Une diminu- of the gastrointestinal tract with high prevalence. IBS,
tion de la fréquence et une amélioration de la consistance des selles in particular the diarrheic subtype, is associated with
ont également été observées chez les deux sexes [42]. D’autres études alterations in gut microbiota composition and functio-
utilisant diverses combinaisons de probiotiques ont rapporté une dimi- nality, called dysbiosis. However, the treatment of this
nution des symptômes avec une amélioration de la consistance des disease mainly relies on the patient’s symptoms without
selles et de la fonction mucosale chez les patients atteints de SII-D considering the gut microbiota perturbations. In this
[29, 43]. Il est important de mentionner que tous les probiotiques review, we present epidemiological data about IBS-D.
n’ont pas le même effet, et une meilleure caractérisation de ces effets Then, we describe the main pathophysiological mecha-
reste à faire pour bien cibler cette population de patients. nisms associated with this disease, by focusing on gut
microbiota alterations. We end up discussing the current
Transplantation de microbiote fécal therapies now available. ‡
La transplantation de microbiote fécal (TMF), qui consiste à rétablir
la communauté bactérienne par une transplantation de microbiote REMERCIEMENTS
provenant de selles d’un individu sain, a été récemment testée dans Les auteurs remercient le Dr Annick Bernallier-Donadille (UMR MEDIS)
pour les discussions enrichissantes sur le syndrome de l’intestin irri-
un essai randomisé contrôlé chez les patients atteints de SII-D et de
table, et tous les membres du laboratoire MEDIS et de la duck family
SII-M (à prédominance diarrhéique, selon Rome III), mais dans une pour les discussions sur le microbiote intestinal.
analyse unicentrique effectuée sur un petit groupe d’individus (n=90)
[44]. Une amélioration significative des symptômes, après trois mois LIENS D’INTÉRÊT
de traitement, a été observée chez les patients transplantés, com- Les auteurs déclarent n’avoir aucun lien d’intérêt concernant les don-
parativement au groupe témoin ne recevant pas de transplantation nées publiées dans cet article.
fécale. L’amélioration n’a néanmoins pas été maintenue à long terme
RÉFÉRENCES
[44]. À ce jour, aucun essai randomisé contrôlé réalisé sur une cohorte
composée exclusivement de patients atteints de SII-D n’a été publié. 1. Camilleri M. Intestinal secretory mechanisms in irritable bowel syndrome-
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LA FONDATION PREMUP : UN OPÉRATEUR DE TERRAIN EN PÉRINATALITÉ


RECONNU POUR SON EXCELLENCE ET SON INTERDISCIPLINARITÉ
La Fondation de coopération scientifique PremUp, unique en Europe, intervient sur la pré-
vention du handicap à la naissance, par la protection de la santé de la femme enceinte et du
nouveau-né.

600 m/s n° 6-7, vol. 37, juin-juillet 2021

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