Étude des noms en langues bantu
Étude des noms en langues bantu
Sous la direction de
Dr. Koen BOSTOEN
Codirection de
Prof. Dr. SHANGO MUTAMBWE
Année académique
2009-2010
Les membres du jury:
I
rappelé l'importance écologique majeure, pour le Congo mais aussi pour la communauté
internationale, du massif forestier congolais. (…) La déforestation au Congo avance à un
rythme soutenu, et suit l'évolution de la perte de biodiversité dramatique qu'a connue la RDC
au cours de la dernière décennie. Plusieurs espèces animales rares et endémiques ont
quasiment disparu ou sont en train de disparaître. Certaines essences de bois précieux suivent
le même chemin. (…) Il y a donc urgence à agir si on veut éviter une catastrophe écologique
irréversible." (Croizer & Tréfon 2007: 4, 5).
Les taxonomistes populaires – les "ethnobiologistes" – pourraient nous reprocher de
vouloir utiliser la linguistique pour établir des listes de noms de plantes, d'animaux etc. dans
les langues et traditions non occidentales, ou simplement de chercher à décrire la
connaissance biologique de ces peuples; ce qui correspondrait à la première phase historique
de leur science. Loin de nous cette idée! Tout d'abord, même s'il en est question, là où ces
listes n'existent pas, en établir une revient à mettre des bases de données très importantes à la
disposition des chercheurs de différentes disciplines scientifiques. Ensuite, lorsqu'un linguiste
traite un corpus, il ne fait pas seulement de la description mais plus encore de l'analyse et cela
à différents niveaux.
II
REMERCIEMENTS
Nous n'aurions jamais pu poursuivre nos études de 3e cycle si notre sœur Claire Koni
aidée par l'abbé Robert Kuzwela n'avait pas obtenu notre première admission à l'ULB.
L'ambassade de la Belgique en RDC, qui nous l'avait déjà refusé deux fois, ne nous aurait pas
accordé de visa d'études sans la prise en charge accordée par la sœur Filomena Mazzeo à la
demande des sœurs Monique Pluymakers, Madeleine Pirson et Christine Richir. Ces dernières m'ont
accueilli chez elles pour mes tout premiers jours à Bruxelles. Nous ne pouvions pas nous acheter le
billet d'avion ni payer le minerval de la première année ni encore le loyer, si certaines personnes –
comme l'abbé Tryphon Mukwayakala, Yaya Victorine Djimbo, la sœur Séraphine Makutu et autres
qui ne veulent pas qu'on sache qui a fait quoi – n'avaient accepté de mettre la main à la poche soit
pour un prêt soit pour un don.
"Aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre d'années". N'eût été sa guidance, sa
disponibilité sans relâche, ses critiques, ses remarques et suggestions, son accompagnement, même
sur le terrain, son encadrement depuis notre mémoire de DEA jusqu'au bout du cycle, nous n'aurions
pu produire le travail qu'on lit aujourd'hui sans celui qui représente notre maître en tout, nous
voulons parler de Monsieur Koen Bostoen. Nous sommes également très reconnaissant à Madame
Bettie Vanhoudt qui nous a appris à bien décrire une langue bantu. Il y avait beaucoup de zones
d’ombres en nous et grâce à son souci du détail et de précision, nous avons pu y voir plus
clair. Nous remercions le Prof. Shango Mutambwe pour nous avoir encadré et facilité le travail au
sein l'ERAIFT à Kinshasa. Nous le remercions pour les discussions qu'il nous a permis d'avoir avec
les chercheurs de cette institution sur la biodiversité. Nous remercions Madame Paulette Roulon-
Doko du CNRS d'avoir accepté de lire et corriger certaines parties de cette thèse. Nous sommes
reconnaissant au Professeur Massens Da Musa d'avoir fait l'identification scientifique des plantes
dont nous lui présentions les herbiers ramenés du terrain. Notre reconnaissance va également à
Madame Yvonne Bastin, Madame Claire Grégoire, Monsieur Baudouin Janssens qui, malgré le fait
qu'ils soient tous retraités, ont eu le temps de lire et corriger certaines de nos publications balisant
ainsi notre voie vers la recherche en nous faisant profiter de leur expérience inégalée. Nous ne
dirons pas qu'ils sont même ceux qui ont joué un rôle décisif dans le choix du titre final de cette
thèse. Le responsable du Service de linguistique, Jacky Maniacky, homme fort dans l'ombre, et
tous les chercheurs du service de linguistique du MRAC ont tous participé très activement à
l'élaboration de ce travail. Muriel Garsou, Anneleen van der Veken, Yolande Nzang-Bie, Maud
Devos, Mark van de Velde, Jenneke van der Wal et Birgit Ricquier resteront inoubliables dans nos
pensées. Nous témoignons toute notre reconnaissance à Madame Dr Nicole Exertier qui non
seulement nous a logé pendant tout notre séjour à Bruxelles, mais qui a aussi pris le temps de lire et
relire ce travail afin de corriger les fautes de forme. Si le lecteur peut lire cette thèse dans un bon
niveau de langue française, c'est grâce à elle ainsi qu'à Muriel Garsou et Anneleen van der Veken.
C'est encore grâce à cette dernière que ce travail a été mis en forme. Jacqueline Renard, bien qu'à la
III
retraite, a accepté de réaliser toutes les cartes qui se trouvent dans ce travail. Nous exprimons notre
profonde gratitude à Gabrielle Bloes, Marie-Jeanne De Vos, Christiane Demesmaecker, Mamie
Djimbo, Henri Ekwalanga, Sr Edith Pirard, Cyrille Munduku et Léon Mundeke pour leur
soutien.
Ce travail n’aurait pu être réalisé sans l’apport financier et matériel inconditionné du
Musée Royal de l’Afrique Centrale, qui nous a donné l'occasion d’aller plusieurs fois sur le terrain
afin de réaliser nos recherches, après nous avoir équipé du matériel nécessaire pour mener à bien ces
investigations. Le MRAC nous a soutenu du début jusqu'à la fin de cette entreprise grâce à la bourse
d'études qu'il nous a accordée. Nos sincères remerciements vont à Monsieur Hans Beeckman,
promoteur-coordinateur du projet F.4.8., Muriel van Nuffel, Véronique Gilson.
En annexe 4, se trouve la liste des noms de tous nos informateurs qui méritent toute
notre reconnaissance. Ils sont les dépositaires de la science développée dans cette thèse. Sans
eux, aucun nom bantu n'aurait pu faire l'objet d'une quelconque étude.
Nous remercions enfin la Fondation Van Buuren qui, juste au moment où la bourse du
MRAC arrivait à son terme, a accepté de nous octroyer un fonds unique de fin de doctorat.
Nous réitérons notre amour à Françoise Matalatala, notre épouse, nos enfants Priscille et
Schadrac; à Me JB, Carlos, Françoise, Jolie, Liliane et Joël Koni, nos jeunes frères et soeurs. Que
les vieux Rex Mukobo, Coché Mvula, Bruno Mvula, Serka Mukobo, Rocka Mukobo et Demuto
Mvula trouvent ici l'expression de notre reconnaissance.
IV
SIGLES ET ABREVIATIONS
V
INTRODUCTION GÉNÉRALE
1 PROBLEMATIQUE
1
Introduction générale
effectuée par les Nations Unies, que celle de l’Union Internationale pour la protection de la
nature (IUCN), présentent un tableau alarmant (…) Nous savons que les biotopes les plus
menacés, les forêts tropicales et les îles, sont également les plus riches en invertébrés. La
FAO a calculé qu’un demi à un pour cent de la surface des forêts tropicales disparaît chaque
année" (Science Connection7, 2005:4). Des institutions internationales se mobilisent pour la
sauvegarder: World Wide for Nature (WWF), Green peace, United Nations Developement
Program (UNDP), UNESCO, Ecole Régionale d'Aménagement et de gestion Intégrée des
Forêts et territoires Tropicaux (ERAIFT) etc. Il suffit de se rappeler le dernier sommet de
Copenhague 2010 pour s'en rendre compte.
Autour de cette problématique, le Musée royal de l'Afrique centrale (MRAC) de
Tervuren a mis sur pied un projet pluridisciplinaire: "Soutien interdisciplinaire pour la
gestion durable des forêts et populations de poissons dans le bassin du Congo", financé par
l’accord-cadre entre le MRAC et la DGCD (Direction Générale de la Coopération au
Développement). Il part du principe que la lutte pour la conservation de la forêt en Afrique
centrale s’inscrit dans un contexte social de lutte contre la pauvreté et que cette conservation
dépend des connaissances locales existantes. En effet, il est important d’accéder au savoir
local sur cette région considérée avec l’Amazonie comme les poumons de la planète entière.
La survie de la forêt d’Afrique centrale est d’une grande utilité et ce, à l’échelle mondiale. La
prise en compte des connaissances locales favoriserait la protection et la gestion de cette forêt
en vue du développement durable et de la conservation des ressources naturelles. Comment
peut-on protéger, conserver et gérer ce que l’on ne connaît pas ? Comment peut-on savoir
quelle espèce biologique existe dans tel environnement s'il n'y a pas d'information ?
Malheureusement à ce stade, toutes ces connaissances existent mais restent encore orales.
C'est ici qu'entrent en jeu les aspects linguistiques et notre participation à ce projet. Notre
recherche n'est pas une entreprise isolée, néanmoins elle reste linguistique.
Le nsong (B85d), mpiin (B863), ngong (B864), mbuun (B87) et hungan (H42), ces
langues que nous avons choisi d'étudier tout en analysant leurs bionymes sont d'abord des
langues très peu décrites, peu documentées et très mal connues jusqu'à ce jour. Ces langues
bantu parlées en RD Congo, dans la province du Bandundu, district du Kwilu, classées par
Guthrie (1971) dans les groupes B80 et H40, méritent une attention particulière des
africanistes, parce qu'elles demeurent encore mal connues faute de descriptions approfondies.
Le manque de connaissances approfondies sur le système de fonctionnement général surtout
des langues du groupe B80, l'ignorance des relations d'apparentement linguistique entre ces
langues, la présupposition et la localisation d'une ou des protolangues de ce groupe ainsi que
la connaissance plus ou moins parfaite de l'histoire de ces peuples etc. sont des problèmes
linguistiques concrets. Il suffit d'observer les classifications de ces langues pour s'en rendre
compte: jusqu'à ce jour le mbuun est confondu avec le mpuono, le mpiin était considéré
comme la même langue que le kwese, le nsong est encore considéré dans ces classifications
2
Introduction générale
comme un dialecte du yans etc. Le manque de grammaires, d'histoires pour la plupart de ces
langues et de ces peuples, l'insuffisance de documentation de très bonne qualité sont autant
d'éléments qui attestent que ces problèmes existent. Excepté le boma, le ding, le tiene, le yans,
il y a très peu d'écrits sur les nombreuses autres langues du groupe B80. Quant au hungan
(H42), même si nous disposons de bonnes descriptions des langues de la zone H, cette langue
se situe géographiquement au milieu des langues du B80; sa structure et son fonctionnement
sont très différents de ceux des autres langues de la zone H. Tout d'abord il appartient à un
groupe flottant et très mitigé où il n'y a que deux langues: le hungan et le mbala. Ce dernier a
été reclassé par Bastin et al. (1983), et à juste titre, en zone K avec le sigle K51 à côté du
pende (K52) et du kwese (K53). Du coup, le groupe H40 ne compte plus qu'un seul membre!
Dès lors, peut-on encore parler d’un groupe ?
En référence à l'état des lieux à l’échelle mondiale et aux neuf critères permettant de
déterminer le degré de vitalité d’une langue qu'un groupe international de linguistes a dressé
en 20031, la plupart de ces langues sont considérées non seulement comme des langues en
danger mais encore comme gravement menacées. En effet, l’un des critères les plus
significatifs ne concerne pas le nombre de locuteurs de la langue, mais le degré de
transmission d’une langue d’une génération à l’autre. Si la majorité des locuteurs les plus
jeunes parlant encore quotidiennement la langue ont l’âge d’être parents, la langue est de
niveau 3, ce qui la catégorise comme langue en danger. Par contre, si la langue n’est plus
parlée que par la génération des grands-parents, elle est évaluée au niveau 2, ceci signifie que
la langue est gravement menacée. Or, quand une langue meurt, comme la moitié des langues
du monde menacées de disparition actuellement en Afrique, en Amérique ou en Asie, c’est
une vision du monde qui disparaît. Les rapports des populations locutrices de ladite langue
avec leur environnement, les catégorisations des éléments de cet environnement (plantes,
animaux, champignons), tout ceci échappera au reste de l'humanité et à la postérité. Nous ne
sommes pas fataliste, mais nous pensons qu'avec la mondialisation et la domination d'une ou
de quelques langues (de la science, des affaires, de l'industrie, de l'Internet) sur les autres
langues, de surcroît celles sans écriture, le danger est imminent. Aussi pensons-nous qu'à
défaut de sauver la barge qui coule, nous pouvons sauver ce qui s'y trouve. En clair, à défaut
d'enseigner ces langues, nous pouvons sauvegarder les savoirs qu'elles renferment avant qu'ils
ne disparaissent eux aussi. Ces connaissances se trouvent condensées dans les noms. Les
noms représentent les choses. La réflexion sur les noms des plantes, animaux, champignons
pose le problème des rapports entre langue, pensée et réalités extralinguistiques.
1
Site Internet de l’UNESCO : [Link] et pour plus de détail sur les langues en danger,
[Link]
3
Introduction générale
2 HYPOTHESES
4
Introduction générale
La question de l'étude bionymique que nous abordons dans cette dissertation n'a, à
notre connaissance, jamais été abordée dans ces langues, à l'exception de nos travaux
antérieurs sur l'une des cinq langues envisagées, à savoir le nsong. Il existe un mémoire de
DEA sur les phytonymes et zoonymes en nsong (Koni Muluwa 2006), il y a aussi un ouvrage
sur les noms et usages de plantes en nsong (Koni Muluwa & Bostoen 2008b), mais il n'y a
rien sur les quatre autres langues. Cependant, plusieurs travaux ont été faits sur cette matière
dans d'autres langues bantu. Nous ne pouvons pas les énumérer tous, mais nous pouvons citer
en exemples le travail de Hulstaert (1966) sur la botanique populaire mongo, Heine & Legère
(1995) sur les plantes en swahili, Legère (2008) sur les plantes en vidunda, Pakia (2006) sur la
connaissance traditionnelle des plantes en digo, Ngila Bompeti (2000) sur l'expérience
végétale bolia, Daeleman & Pauwels (1983) sur les plantes en ntandu, Latham (2004) sur les
plantes du Bas-Congo (un simple recueil de noms et d'usages), Mukalai Kabana (1988) sur la
zoonymie luba, etc. La liste est longue. Toutefois, on constate d'une part que la plupart des
travaux n'ont abordé que la phytonymie limitée à une seule langue, d'autre part qu'il n'y a pas
beaucoup de travaux en zoonymie. Ce qui est rare encore, ce sont des études comme celle de
Bancel (1986-1987) une étude comparée des noms de mammifères dans les langues bantu, ou
celle de Bastin (1994), une reconstruction formelle et sémantique de la dénomination de
quelques mammifères en bantou. Ce qui singularise notre recherche des recherches
antérieures sur ce plan, c'est le fait que nous abordons à la fois non seulement des noms de
plantes, d'animaux et de champignons, mais aussi que nous les étudions dans plusieurs
langues avec un regard comparatif. Ce dernier aspect offre beaucoup d'avantages. Par
exemple, un nom dont les locuteurs d'une langue A ou B ne se souviennent plus de son sens,
peut s'expliquer dans la langue C. Ce faisant, on peut observer facilement les différents
mécanismes de formation ou de création lexicale.
Le choix de ces cinq langues n’est pas le fruit du hasard, mais il est guidé par le fait
que ces langues sont peu décrites et peu documentées. De plus, en dépit de leur classification
par Guthrie dans différentes zones, nous pensons qu’il s’agirait de langues fortement
apparentées. Une autre raison qui a motivé notre choix, c'est aussi le constat que les
recherches sur les bionymes de la RD Congo sont encore à un stade embryonnaire, surtout
dans cette partie de la région du Bandundu, le Kwilu, où on observe pourtant une très forte
densité linguistique et des contacts entre langues de différentes zones. Il est intéressant
d'observer ce qui arrive avec ces contacts, comment se font des transferts linguistiques, des
emprunts et toutes sortes de phénomènes qui y sont liés. L'intérêt de la phytonymie et de la
zoonymie est évident, car les phytonymes et les zoonymes constituent un laboratoire
privilégié où le linguiste peut observer des procédés de langue dans la mesure où les référents
semblent moins difficiles à cerner. Les noms de plantes comme les noms d'animaux offrent au
5
Introduction générale
linguiste un terrain propice à une telle étude (Amigues 1993: 151; Fruyt 1993: 137). De plus,
Bastin (1994: 6) dit que "la plupart des termes zoologiques sont plus pertinents pour établir
des 'aires de contacts' que des liens généalogiques à proprement parler. Ceci n'est pas
dépourvu d'intérêt historique, en particulier dans les cas où la récurrence des faits semble
témoigner de contacts anciens entre des langues qui ne sont plus contiguës actuellement". En
effet, "une grande partie de la récupération du passé de l'Afrique équatoriale doit s'appuyer sur
le témoignage de la langue, et plus particulièrement, sur celui des mots" (Vansina 1991b: 8).
Enfin, le fait que nous soyons nous-même originaire de cette région sans pour autant
être locuteur de ces langues a motivé également notre choix. Les découvertes que nous avons
faites dans ces langues sont à l’image d’un homme assis sans le savoir sur une caisse remplie
de trésors, cherchant où en trouver un. Nous aimerions partager ces savoirs encyclopédiques
non seulement avec les habitants de cette région mais aussi avec tous ceux, touchés de près ou
de loin, par notre problématique.
Le but primordial de cette thèse est d'une part de documenter et préserver le savoir
traditionnel sur les plantes, animaux et champignons en voie de disparition, d'autre part de
poser les bases d'une bonne description des langues choisies. Ce but engendre des objectifs
d’ordre général et spécifique. A une échelle plus large, notre recherche est une contribution à
la gestion de l’écosystème forestier du bassin du Congo et à la lutte contre la pauvreté, avec
comme finalité aider à accroître le bien-être des populations locales. Les données que nous
publions ici pourraient servir à initier des projets d'exploitation des ressources naturelles pour
le développement de tous, tout en donnant des informations sur les usages socioculturels des
autochtones. En effet, pour de nombreux projets de développement, la participation
d’anthropologues (entre autres les linguistes) serait très utile, car on assiste à un gaspillage
énorme avec des projets qui ont été conçus en chambre par des ingénieurs, des agronomes ou
des médecins sans connaissances préalables des réalités sociales et symboliques (De Maret
2004: 64). Ce travail apporte ainsi une documentation et une analyse des lexiques spécialisés,
une contribution à la banque de données interdisciplinaire sur les produits forestiers du district
du Kwilu, province du Bandundu, RD Congo en Afrique Centrale.
Sur le plan linguistique, ce travail vise à mettre à la disposition des linguistes, de
courtes descriptions de base des langues envisagées. Il vise aussi à proposer d'éventuelles
proto-formes lexicales à reconstruire après une analyse plus approfondie, reconstructions
locales, régionales ou proto-bantu.
6
Introduction générale
5 METHODES DE TRAVAIL
Pour mener à bien cette étude, plusieurs méthodes et stratégies de recherche ont dû
s'imbriquer, partant de longues enquêtes sur le terrain par interviews et observation
participante, à l'analyse par la méthode comparative ou historique.
Comme on peut le remarquer, ce travail est essentiellement un travail de terrain qui n'a
pu se réaliser qu'après plusieurs années de recherche sur place. Les noms des plantes, animaux
et champignons traités dans cette thèse sont les résultats de cinq années (2005 – 2009)
d'enquêtes à raison de huit mois par an sauf la première année où nous avions passé trois mois
sur le terrain (de novembre 2005 à janvier 2006). Nos enquêtes se sont déroulées
essentiellement sur base d'entretien. Comme nous avions à comparer du vocabulaire dans cinq
langues, presque une année a été dévolue à chacune de ces langues. Nous allions de village en
village pour demander ce que les habitants connaissaient de leur environnement (plantes,
animaux et champignons) et ce qu’ils en faisaient. A propos des plantes, une fois le nom
donné, nous programmions une descente dans la forêt ou la brousse pour en recueillir un
échantillon d'herbier (feuilles, tige ou bois) en vue de son identification scientifique.
Naturellement pour les animaux sauvages et les champignons, ce mode opératoire n’était pas
imaginable, comme ils ne sont pas gardés dans des jardins. Nous avions donc prévu des
guides (des mammifères, des oiseaux, des poissons, des champignons, un guide
entomologique) à partir desquels nos informateurs nommaient les animaux qu’ils
reconnaissaient dans leur environnement, et nous travaillions avec plusieurs informateurs pour
confirmer les données. Tous les entretiens étaient enregistrés sur des minidisques dans le but
de les réécouter afin de les transcrire phonologiquement. Toutefois, sur place, nous avons
toujours pris des notes de terrain.
L’identification botanique des plantes sur le terrain même a été faite pour la toute
première fois (en 2005), par un agronome, Kapeu Ndola, qui nous a servi de guide. Elle a été
corrigée et complétée par le Prof. Dr. Massens Da-Mussa, auteur d’une thèse de doctorat de
l'Université Libre de Bruxelles intitulée Etude phytosociologique de la région de Kikwit.
L’orthographe des noms botaniques a été revue par M. Wim Tavernier du département de
l’Economie agricole et forestière du MRAC. Le livre de F. Malaisse, Se nourrir en forêt
claire africaine, ainsi que d’autres ouvrages et guides comme The kingdom field guide to
African mammals de Jonathan Kingdom, nous ont été d’une grande utilité pour l’identification
scientifique des animaux et champignons grâce aux photographies et descriptions qui y sont
présentées. Nous avons également consulté des sites scientifiques, comme Aluka ou
Catalogue of life, sur Internet pour vérifier avec images à l’appui ce dont les chercheurs
parlaient. En effet, le problème d’identification est pertinent en ce qui concerne un corpus. Si
bien que nous reconnaissons qu’il y a dans notre corpus des identités sûres (les phytonymes,
myconymes et les grands mammifères), d’autres plus ou moins partielles (pour les zoonymes
7
Introduction générale
comprenant plusieurs espèces et dont on ne peut pas savoir exactement lesquelles sont
présentes dans la région, faute d’échantillon), et d’autres enfin nulles, pour les espèces qui
seraient peut-être inconnues. Nous avons eu à collaborer avec différentes institutions
scientifiques pour encadrer cette recherche: le service de linguistique africaine du Musée
royal de l'Afrique centrale (MRAC), la section d’économie agricole et forestière de cette
même institution et son département de zoologie africaine. Nous avons déposé des herbiers au
Jardin botanique national de Belgique (Meise). En RD Congo, cette recherche a été encadrée
à l'ERAIFT où travaillent différents experts forestiers. Nous nous sommes rendu plusieurs
fois à l'INERA/Kiyaka (Institut National d’Etudes et de Recherches agronomiques) pour
discuter avec les chercheurs de l'identification et des informations sur certaines plantes. La
première année (2005), la recherche était focalisée sur la langue nsong – notre langue
maternelle – nous avons fait une abondante collecte de termes bionymiques, les avons décrits
en les analysant morphologiquement et sémantiquement. Cette première étape a donné lieu à
un mémoire de DEA. La seconde étape du travail a consisté à recueillir les données des quatre
autres langues, à raison d'une langue par année (8 mois sur le terrain). Puis, il s'en est suivi
une longue et studieuse étude comparative de ces bionymes dans les cinq langues.
La méthode comparative, il est peut-être superflu d'en parler, est aussi appelée
méthode historique. Meillet (1925: 1-11) écrivait qu'il y a deux manières différentes de
pratiquer la comparaison; on peut comparer pour tirer de la comparaison soit des lois
universelles soit des indications historiques. Ces deux types de comparaison, légitimes l'un et
l'autre, diffèrent du tout au tout. La comparaison, disait-elle, est le seul instrument efficace
dont dispose le linguiste pour faire l'histoire des langues. On observe les résultats des
changements; à l'aide de combinaisons, on peut suivre le développement des langues.
Crowley (2003: 91) écrit: "This means that we compare cognate forms in two (or preferably
more) related languages in order to work out some original form from which these cognates
could reasonably be derived. In doing this, we have to keep in mind what is already known
about the kinds of sound changes that are likely, and the kinds of changes that are unlikely".
Nous avons pratiqué des comparaisons entre les formes actuelles entre les langues envisagées,
et nous avons aussi comparé ces dernières avec les reconstructions lexicales bantu proposées
dans Bastin & Schadeberg (2003). Nous avons également étendu nos comparaisons aux
données disponibles sur d'autres langues bantu.
Les mots et les choses. "Des étiquettes qui reproduisent le monde. Existent-elles ? Oui.
Ces étiquettes sont les mots que nous utilisons pour chaque chose (…) Quand les autres
sources font défaut, pourquoi ne pas débrouiller le passé à partir de la langue, et se tourner
vers les mots comme source d'histoire ?" (Vansina 1991b: 8-13). "La combinaison des
données linguistiques et ethnographiques, appelée l'étude des mots et des choses, est
complètement justifiée par cette propriété du mot. On peut donc finalement utiliser les
données ethnographiques pour les besoins historiques. C'est en fait une obligation dans l'étude
8
Introduction générale
de la sémantique", poursuit-il. Dans Des mots et des pots en bantou, Bostoen (2005: 9)
écrit: "L’étude des mots doit donc se faire en conjonction avec l’étude des choses, parce que
mieux l’on connaît les dernières, leur forme, leur emploi, leur mode de construction, mieux
l’on réussira à découvrir l’origine des premiers." En effet, naturellement, c’est la chose, en
l’occurrence la plante, l'animal ou le champignon qui précède le mot; mais
méthodologiquement, c’est par le mot que nous commençons pour connaître la chose. Dans
nos enquêtes sur le terrain, nous commencions aussi par le nom avant d’aboutir à la chose,
c’est-à-dire par le phytonyme, le zoonyme ou le myconyme puis la plante, l'animal ou le
champignon. Cette démarche est assurément sémasiologique dans la mesure où elle part du
"mot" et en étudie les différentes significations; mais elle est aussi onomasiologique pendant
qu'elle part de la "chose", du concept, et en étudie les dénominations dans différentes langues
et à l'intérieur de ces langues elles-mêmes (Blank 2003; Van der Veken 2008: 53).
L'outil statistique a été un instrument des plus précieux dans l'établissement et la
confirmation de certains faits, formes, structures dans cette thèse. Nous y avons eu recours
pour établir les évidences.
6 CONTENU DU TRAVAIL
L'étude du lexique relatif aux plantes, animaux et champignons chez les Nsong,
Ngong, Mpiin, Mbuun et Hungan a abouti à la création d'une base de données bionymiques de
plus ou moins 2500 lexèmes. Tout ceci se trouve dans le corpus en annexe 1. Les noms de
plantes, d'animaux et de champignons y sont donnés avec leurs usages spécifiques dans
chacun de ces peuples, accompagnés d'informations socioculturelles.
La dernière section de cette introduction générale donne la situation géographique et
les rapports historiques des langues et peuples étudiés ici.
• Le premier chapitre est une description élémentaire des langues étudiées. Nous y menons
une étude des systèmes phonologiques (vocalique, consonantique, tonal), des langues
envisagées; nous dégageons les règles morpho-phonologiques en usage, et étudions la
morphologie nominale de chacune des langues (systèmes de classes nominales,
d'appariements et d'accords, la dérivation et la composition d'une manière générale).
• Le deuxième chapitre est une approche historique des langues étudiées. Nous
commençons par une petite étude lexicostatistique pour observer le degré d'apparentement
des langues en étude, puis nous y abordons des aspects historiques: les correspondances
phonologiques régulières, les changements phonologiques réguliers et les changements
tonals diachroniques. L'issue de ce chapitre est l'établissement des rétentions et
innovations, communes, partagées ou isolées.
• Le troisième chapitre est une approche onomasiologique qui cherche non seulement à
savoir de quelles stratégies lexicales les communautés linguistiques envisagées disposent
9
Introduction générale
pour dénommer les plantes, les champignons ainsi que les animaux dans leur
environnement, mais encore à mettre en lumière les différentes sources d'acquisition
lexicale et les mécanismes morphosyntaxiques de formation lexicale des bionymes. Y sont
abordées de manière approfondie, les méthodes de dénomination des plantes, animaux et
champignons, ainsi que les différentes structures thématiques des bionymes.
• Le quatrième chapitre est une approche sémasiologique dont la question centrale est la
compréhension de la façon dont les phytonymes, les myconymes et les zoonymes sont
conçus et les principes et procédés sémantiques qui président à leur création.
• Le cinquième chapitre étudie comment les Nsong, Mpiin, Mbuun, Ngong et Hungan
catégorisent la diversité des éléments de leur environnement, en l'occurrence les plantes,
les animaux et les champignons: il présente leurs classifications populaires respectives.
• Puis viennent les conclusions.
• L'annexe 1 rassemble le corpus: noms et usages des plantes, animaux et champignons
dans ces langues.
• L'annexe 2 donne une vue comparative des bionymes étudiés sur l'aire bantu. On y
découvre la distribution de certains thèmes allant de l'Ouest à l'Est, d'autres dans un
domaine occidental restreint, d'autres encore du Nord-Ouest bantu jusqu'à la zone étudiée
avec des vides au milieu. Bref, une cartographie thématique de certaines plantes et
certains animaux.
Les Nsong étudiés dans le cadre de cette dissertation habitent au Sud de la ville de
2
Kikwit . Les autres Nsong, ceux qu’ont étudiés De Beaucorps (1941), Djo Kapay (1990) et
Kingala (2002), vivent plus au Nord de Kikwit, dans les secteurs de Gobari, Kwilu-Kimbata,
2
La ville de Kikwit elle-même se situe au centre du secteur de Kipuka (cf. cartes).
10
Introduction générale
Luniungu et Nko (cf. cartes). Ils sont si éparpillés qu’on pense qu’il s’agit d’un peuple
minuscule, et qu’on les confond avec leurs voisins plus nombreux. C’est ainsi qu’à Kwilu-
Kimbata, on les appelle « Tsong »3. On prétend qu’ils constituent un sous-groupe des Yans et
parlent un dialecte du yans, ce qui est faux à leur avis. Ils se considèrent différents des Yans
tant ethniquement que linguistiquement, mais plutôt apparentés aux Mpiin (Pindi). Les Nsong
du Sud (de la ville de Kikwit), forment un groupe homogène d’environ 7.080 membres
répartis en 8 villages: Bulumbu, Mbelo, Kisumba, Kiyaka, Mbushi, Kabamba, Kisala-
Kafumba et Kafumba (cf. cartes). Le secteur de Kipuka dont ils relèvent administrativement,
a été créé en 1938 ; il réunissait à l’époque deux chefferies: la chefferie Mangungu (Nsong) et
la chefferie Mbululunzimbu (Pindi)4 jusqu’alors séparées en deux entités administratives
distinctes (Muntu Mosi 1971: 7). C’est l’un des dix secteurs du territoire de Bulungu. Il en est
la limite méridionale. Il fait frontière avec le territoire de Gungu (Pende) au Sud par les
secteurs Mudikalunga (Kwese) et Mungindu (Pende), à l’Ouest avec le territoire de Masi-
Manimba (Mbala et Ngongo) par le secteur Kwenge (Hungan et autres) et au Nord avec le
secteur Nko (Nsong et autres). La frontière Est est constituée par le secteur d’Imbongo
(Mbuun). Les limites naturelles du secteur de Kipuka sont trois cours d’eau: à l’Est la rivière
Kwilu, à l’Ouest la rivière Kwenge, la rivière Longo au Sud. Le Kwenge qui constitue la
frontière septentrionale du secteur de Kipuka, se jette dans le Kwilu à Lusanga (ex-
Leverville). La ville de Kikwit – au centre du secteur – se situe entre le 5,02° parallèle Sud et
le 18,48° est ; la région s’intercale entre 5° et 5,20° Sud.
Le groupement Mangungu, fief des Nsong du Sud que nous avons étudiés, est borné
au Nord par le groupement Mudimuzinga et Ngulunzamba (Mbala), au Sud par la rivière
Longo qui le sépare du secteur Mungindu (Pende), territoire de Gungu, à l’Est par la rivière
Kwilu le séparant du secteur d’Imbongo (Mbuun) et une autre partie de Mungindu ; à l’Ouest
par la rivière Lwano qui le sépare des groupements Mudidiata, Mudikwiti et Mudimuzinga
(Mbala).
Le nsong décrit par Djo Kapay (1990: 1) est parlé dans le district du Kwilu, dans les
secteurs de Bulungu et de Masi-Manimba. Ce domaine nsong est borné au Nord-Est par la
rivière Kwilu, au Nord par les Hungan et les Yans, au Sud-Est par les Mbala, au Sud-Ouest
par les Ngongo et au Nord-Ouest par la rivière Gobari et à l'Est par les Mpiin (Pindi) et les
Yans. Durant son existence, dit-il, ce nsong a connu une évolution; celui-ci possède six
variantes souvent influencées par les langues voisines du point de vue tonologique et lexical.
Ces six variantes sont réparties dans le district du Kwilu dans les secteurs de Luniungu,
Kipuka, Kilunda, Mokamo, Kwilu-Kimbata et Mosango.
3
ts < ns : la chute de la nasale ayant transformé la fricative en affriquée.
4
Mbul-lodzim ‘qui garde de l’argent’ est écrit actuellement Mbululunzimbu.
11
Introduction générale
12
Introduction générale
13
Introduction générale
Les Mpiin que nous avons étudiés ici et que nous venons de mentionner dans la
section précédente sur les Nsong, vivent à l'Ouest de la ville Kikwit. Le groupement où nous
avons mené nos enquêtes est nommé Mbulu-lunzimbu, il compte selon le dernier recensement
de décembre 2005, fait en vue des élections présidentielles, 6.984 habitants répartis sur 18
villages. Les voisins directs des Mpiin sont les Hungan, au nord, les Mbala au Sud et à l'Est;
sur l'autre rive gauche de la rivière Kwenge à l'ouest, il y a des Hungan. D'autres Mpiin vivent
dans les secteurs de Nko, Kwenge, Imbongo.
Les Mbuun sont un peuple nombreux, près de 50.000 habitants d'après Mundeke
(2006), ils occupent le territoire qui s'étend sur les grandes steppes allant de la vallée de la
rivière Kwilu jusqu'à la rivière Lubwe, précisément entre les rivières Lubwe et Loandji à l'Est
et la rivière Kwilu, affluent du Kwango du Nord au Sud. Ils se trouvent répartis dans les
territoires d'Idiofa, de Bulungu et de Gungu. Dans le territoire de Bulungu, on les situe
seulement dans le secteur d'Imbongo. Ils ont pour voisins au Nord les Ding, au Nord-Ouest,
les Yans et les Ntsamban, à l'Ouest les Mbala et les Mpiin, au Sud les Pende, Kwese, et à l'Est
les Wongo. Les Mbuun d'Imbongo que nous avons étudiés, sont voisins des Yans de Nkara au
Nord-Est, des Pende au Sud, aux Mpiin et Mbala à l'Ouest; sur la rive gauche de la rivière
Kwilu, ils sont voisins des Nsong de Kipuka. Nous avons mené nos recherches dans deux
groupements, Minkwamwem et Mampungu.
Le territoire mbuun est situé entièrement au Sud de l'Equateur et à l'Est du GMT selon
les coordonnées suivantes: entre latitude 40°40' et 80°50', longitude 19° et 20° (Awak Ayom
1976: 21; Yome Aya 1997: 10).
Les Ngong dont il est question dans cette étude habitent le secteur de Kwenge dans les
groupements de Mudi-Kasanji et Kalamba. Ces deux groupements réunis comptent selon le
recensement de 2005, 11.028 membres. Ils sont voisins des Mbala, Saamba et Mpiin. Ils sont
plus nombreux dans le territoire de Masi-Manimba qui fait frontière avec celui de Bulungu où
ils habitent en forte concentration. On les trouve dans le secteur de Mokamo vers l'hôpital de
Bonga et de la mission catholique Yasa. Ils sont en moyenne densité dans les secteurs de
Kinzenga, de Pay-Kongila, chefferies de Mbulu-Kabala et Ngana-Zuku. Quelques villages
14
Introduction générale
Les Hungan que nous avons étudiés occupent la crête du secteur de Kipuka, entre deux
grandes rivières, le Kwilu et le Kwenge, dans le groupement dénommé Bahungana. On n'y
compte que 4.236 habitants d'après le recensement de 2005. Ils sont voisins des Mpiin au Sud,
d'autres Hungan à l'Ouest sur la rive gauche de la rivière Kwenge, des Mbala à l'Est, et des
Ntsamban au Nord sur la rive droite de la rivière Kwilu. Cependant la grande majorité des
Hungan se situent plus au Nord sur les deux rives de la rivière Kwilu jusqu'à la rivière
Kwango, entrecoupés par des voisins Mpiin, Mbala, Yans, Ngong, Nsong (du Nord) et
Saamba. Mwemfu (1996: 2) range les Hungan en trois principaux groupes: les Hungan de
Kwango (secteurs de Kolokoso, territoire de Kenge, district de Kwango); ceux de Kwenge
(secteurs Nko et Kwenge, territoire de Bulungu) et ceux de Vanga, secteurs de Kwilu-
Kimbata, Luniungu, Kilunda. Il omet ainsi le groupe que nous avons étudié habitant le secteur
de Kipuka.
15
Introduction générale
chargés d'organiser ledit territoire en chefferies selon des critères ethniques ou linguistiques,
documents que les chefs coutumiers nous sortaient gentiment de leurs archives.
Ici, nous voulons nous attarder beaucoup plus sur les anciens documents écrits et sur
les auteurs qui se sont donné pour tâche principale de reconstituer l'histoire avec des méthodes
plus appropriées, à l'instar des premiers missionnaires installés dans la région. Comme le
disaient Baumann & Westermann (1957), il est difficile de voir clair dans l'éparpillement de
tribus de la région du Kwilu plus à l'Est. Ces auteurs écrivent:
"Les tribus fragmentées des Samba, Songo et Ngongo sont évidemment la population
ancienne primitive. Les Bunda à l'Est du Kwilou et au Sud du Yanzi, tribu fortement négride,
paraissent aussi être des autochtones. Ces Yanzi et les Nguli, leurs parents, sont venus du
Nord chercher paisiblement des terres; leur tribu maternelle demeure encore aujourd'hui sur le
bas Kassaï d'où ils sont partis et d'où ils ont importé leur manière propre de préparer le manioc
(…) Les Pindis qui aiment la sculpture sur bois et le tissage ont pénétré dans leur habitat
actuel, poussés par Tchingouri le chef de Lounda qui les a attaqués en 1620; ils venaient du
haut Kwango (…) Les Mbala aussi furent chassés du Sud par les Louwas et divisés en trois
branches. Les Kwese sont aussi des immigrants venus du Sud et cela récemment. Enfin les
Huana sont venus du Nord" (Baumann & Westermann 1957: 177).
On lit presque la même chose chez Cornevin (1960) qui désigne ces peuples du Kwilu comme
des "présumés autochtones du Congo belge", lorsqu'il écrit:
"Ces tribus se trouvent dans la région du Kwilou. D'après Frobenius et Torday, les Samba,
Songo et Ngongo constituent la population ancienne primitive ainsi que les Bounda à l'est du
Kouilou et au Sud du Yanzi (...) Sur les diverses populations primitives sont venues jouer de
façons diverses des groupes ethniques de zones proches ou lointaines". Mais, aucune de ces
populations étudiées ne se dit autochtone du lieu qu'elles occupent actuellement; toutes se
disent avoir émigré d'ailleurs vers les lieux actuels. Ce qui rejoint ce que ce même auteur a dit
auparavant à savoir: "un certain nombre de centres refuges ont abrité ceux qui se disent
autochtones, mais les peuples africains dans leur immense majorité ne sont arrivés à leur
habitat actuel qu'après de longues pérégrinations à travers de vastes étendues" (Cornevin
1960: 139).
Ces peuples qui sont tous situés géographiquement – mieux administrativement – dans la
province du Bandundu, district de Kwilu, territoire de Bulungu, n'ayant pas connu d'écriture,
racontent leurs histoires d'une façon orale. Nicolaï (1963) qui est l'un des premiers auteurs à
mieux étudier la fondation de la région du Kwilu, écrit quant à ses origines:
16
Introduction générale
"Si l'on interroge les habitants du Kwilu sur leur origine, ils déclarent généralement (sauf ceux
du Bas-Kwilu) qu'ils sont venus du “Kwango”. S'agit-il d'un pays mythique ou d'une région
géographiquement définie? (…) Quelques traditions donnent la liste des rivières traversées
depuis le départ du "Kwango" qui se situerait en Angola. Certains noms se reconnaissent dans
les noms actuels (…) Les habitants du Bas-Kwilu, les Boma et Yansi de Banningville, Dzing,
Ngoli et Lwer (Balori) d'Idiofa, Mputu de Kikwit, ne font pas du "Kwango" le lieu de départ
de leurs migrations. Ils se donnent une origine septentrionale, nord-occidentale ou même nord-
orientale (…) L'absence de traditions écrites n'est pas compensée par l'existence de témoins
archéologiques. Les vieilles civilisations centrafricaines n'édifiaient pas de monuments
durables"(Nicolaï 1963: 118-20).
La difficulté est énorme, écrit Ndaywel (1998: 263, 64) que nous paraphrasons dans ce
paragraphe, lorsque l'on sait qu'on ne peut pas se fier aveuglément à toutes ces déclarations.
Le langage populaire, dit-il, a ses clichés dont il faut connaître le secret. De toute façon, ces
récits relèvent de l'histoire consciente. Parmi les "frères des migrations", la tradition orale peut
avoir exclu certains autres frères considérés comme gênants ou encombrants, pour les
remplacer par des amis ou tout simplement par des "étrangers" colonisés culturellement. Ceci
est fréquent, affirme-t-il. Il conclut qu'à défaut d'être réellement historiques, les espaces
dégagés par les récits des migrations sont plutôt pseudo historiques. Ils reflètent une histoire
réelle mais qui n'exclut pas de possibilités de falsification. Cependant, ceci n'altère en rien
l'importance qu'on doit leur accorder en tant que modalité de regroupement des populations en
place. Dans ses grandes lignes, il dit ébauche comme suit la structuration des peuples du
Kwilu: "les peuples venus d'Angola, Pende, Mbuun, Mbala etc. (…) les peuples d'origine
occidentale (Gabon ? Côte atlantique ?), Yans, Ding etc." (Ndaywel è Nziem 1998: 263, 64).
Nicolaï (1963) qui a abordé précisément la question des migrations des peuples du
Kwilu écrit:
"Les migrations qui ont conduit les peuples du Kwilu à leur emplacement actuel ne furent
donc pas, du moins dans leurs derniers stades, des fuites éperdues. Il est probable qu'elles
s'échelonnèrent sur une période assez longue. Des groupes restèrent en arrière. Certains
seraient encore presque sur place. Les voies suivies ayant divergé parfois, des groupes jadis
voisins sont aujourd'hui séparés les uns des autres par de grandes distances. D'autres se
seraient écartelés (…) Les fortes densités du Kwilu appellent une remarque. Elles sont le fait
essentiellement de peuples qui se disent originaires du “Kwango”. Elles se placent en outre à
peu près au contact de ces peuples et de ceux qui s'attribuent un autre lieu d'origine (…) Sur
cette ligne d'arrêt, des vagues successives seraient venues s'accumuler. D'où l'étonnante
mosaïque ethnique qui caractérise les terroirs à l'Ouest de la rivière Kwilu et au Sud de son
confluent avec l'Inzia et qui s'oppose à une certaine homogénéité à l'est et au nord. Yansi (du
17
Introduction générale
nord) et Dinga forment en effet des taches plus vastes et plus continues malgré la présence de
petits groupes (Boma, Lori, Ngoli) au milieu d'eux" (Nicolaï 1963: 125, 26).
Vansina abonde dans le même sens lorsqu'il dit qu'"il convient de garder présent à l'esprit que
les descriptions des migrations s'appliquent à certains clans seulement, ceux des chefs actuels.
Il se peut que les mouvements d'autres parties de la population aient été très différents"
(Vansina 1965: 86). Nicolaï (1963: 126) ajoute que divers auteurs ont tenté de reconstituer
l'ordre des arrivées des populations du Kwilu:
"Ils placent ainsi dans une première vague les Pindi et les Tsamba. Puis seraient venus les
Songo, les Yansi du Sud, les Ngongo et sans doute aussi les Mbunda et les Pende. Les Mbala
seraient bons derniers peut-être parce qu'ils auraient traîné en route (…) La répartition des
terres entre Songo, Ngongo, Mbala et Hungana dans les territoires de Masimanimba et de
Kikwit s'explique certainement par l'ordre des arrivées. Elle est d'ailleurs conforme aux
indications de la géographie physique, les meilleures terres ayant été prises par les premiers
arrivés. Les terres des vallées boisées appartiennent ainsi aux Songo et aux Ngongo. Les
Mbala venus par la suite ont dû se contenter des plateaux sableux, couverts de steppes et de
savanes. Leur localisation n'est pas l'expression d'un choix volontaire."
Nous adoptons le point de vue de Nicolaï d'après lequel, au sujet des migrations, "la
linguistique peut sans doute fournir des indications utiles (…) Si la tradition orale ne peut
fournir aucune indication certaine sur le passé des peuples qui habitent aujourd'hui le Kwilu,
il y a, dans les récits des différents groupes, des similitudes si frappantes, des enchaînements
d'événements et de faits, des itinéraires si semblables qu'on ne peut refuser toute signification
au message transmis (Nicolaï 1963: 121, 22).
Koni Muluwa (2006) et, bien avant nous, De Beaucorps (1941), Muntu Mosi (1971),
Iliku Mimpya (1979), Djo Kapay (1990), Kingala Biyene (2002) ont tous abordé largement la
question historique de l'origine, des migrations et des occupations terriennes des Nsong
(Basongo) de Luniungu, Gobari et de Kipuka. Djo Kapay (1990: 2-5) écrit, citant Dalby
(1975) et Heine (1973), qu'en quittant la région de l'actuel Cameroun, les "Basongo" ainsi que
d'autres peuples faisant partie du "courant occidental" allèrent vers le Sud en Angola et en
Namibie septentrionale pour former le "western highland group". Dans les actes du colloque
international du CNRS tenu à Viviers en 1977 sur l'expansion bantoue, il est écrit: "Dalby et
Heine conviennent que les langues bantoues auraient d'abord été introduites en Angola et en
Namibie, engendrant des langues telles que l'herero et l'umbundu actuel. D'après Heine
18
Introduction générale
(1973), ces dernières langues forment le "western highland group". Des développements
ultérieurs auraient donné naissance à un foyer de divergence dans la région de Luba-haut
Kasaï" (Hyman & Voorhoeve 1980: 660). De Beaucorps (1941: 8-26) relate que les Nsong
sont membres de la sous-famille des "Bantous occidentaux", mais il ne cherche pas à savoir
leurs origines les plus lointaines. Toutefois, il les considère là où remontent leurs souvenirs
les plus anciens c'est-à-dire sur les rives du Kwango, aux confins de l'Angola actuel, point de
concentration d'où sont venues presque toutes les tribus qui peuplent actuellement le Kwango-
Kwilu. Ces derniers occupaient les deux rives du Kwango et quant au point précis, plusieurs
prononcent le nom de Kool sur la rive gauche. Et "Koola signifie Lunda (…) pays Lunda ou
Koola, de l’Angola du Nord" (Vansina 1965: 73). Sur les rives du Kwango, avant l'arrivée des
Miloa (Blancs), les Nsong coulaient des jours paisibles en bonnes relations avec leurs voisins
immédiats les Mpiin et les Ngong. Ils vivaient de cultures où figuraient l'arachide, le manioc,
le bananier et la courge; ils cherchaient leur substance dans la chasse à l'arc. Déjà à cette
époque, on reconnaît parmi les Nsong des forgerons; la poterie était également largement
pratiquée. Les Nsong se trouvaient voisins au Nord des Basuku, lesquels occupaient à
l’origine la région des sources du Kwango. Si on écoute les Nsong exposant le motif de leur
départ, selon De Beaucorps, on est frappé par l'unanimité avec laquelle tous – ou presque –
affirment qu'ils partirent sous la poussée des Eloa ou Miloa. Les Miloa étaient des Blancs
munis d'armes européennes. De l’organisation interne de l’Angola vers 1700, on sait grâce
aux écrits des historiens que:
"L’autorité générale de la colonie reposait sur le gouverneur, qui gouvernait en accord avec
les lignes générales des instructions (regimento) et autres ordres qu’il recevait du Portugal.
(…) Tous par conséquent, y compris le gouverneur et même l’Etat, avaient avantage à
intensifier le trafic des esclaves et à opprimer la population locale (…) Le système entier avait
donc pour caractéristiques marquantes une indifférence à toute autre ressource que la traite des
esclaves, une pression constante sur les frontières de manière à élargir la conquista en vue
d’acquérir de nouveaux esclaves (…) Du point de vue de ses sujets africains, l’Angola
signifiait une terreur sans mélange. (…) Il n’est d’histoire valable de l’Angola qu’une histoire
économique (…) Les statistiques commerciales montrent que l’exportation des esclaves
représentait 88,1%. L’existence de l’Angola dépendait donc entièrement du commerce des
esclaves. Comme il fallait toujours plus d’esclaves, les trafiquants faisaient sans cesse pression
pour que l’on entreprît des expéditions militaires, et la colonie était toujours lancée dans des
opérations belliqueuses." (Vansina 1965: 113, 39, 42).
19
Introduction générale
ans, de 1606 ou 1630. Sur le passage du Kwango par les Nsong de la rive gauche à la rive
droite, les témoignages parlent d'un pont de liane. Après avoir passé le Kwenge, les Nsong
voulurent d'abord s'installer à Feshi, mais ils poursuivirent leur marche vers le Nord-Est.
Bientôt ils se heurtèrent au Kwilu et s'installèrent dans les forêts qui bordent la rive gauche.
D'autres se replièrent et parvinrent à la rivière Gobari, affluent de la Nsay qui se jette dans le
Kwilu à Bagata. Au dire de certains témoins, les terres ainsi occupées se trouvaient désertes et
les Nsong purent s'installer sans coup férir. D'autres par contre affirment qu'il y avait des
populations sur ces terres, des "pygmées" mais qui durent se déplacer. Ce ne fut que plus tard
que les Mbala s'infiltrèrent par le Sud dans les terres vacantes ou peu occupées. Tel est dans
son ensemble le pays sur lequel les Nsong se sont fixés voilà quatre siècles. D'après De
Beaucorps (1941) et selon l'affirmation des Nsong eux-mêmes, ils sont les premiers
bantuphones à occuper la région de la Gobari et de la Luniungu. Cette situation leur étant
reconnue, les Nsong durent s'imposer à leurs voisins Mbala, Ngong, Mpiin, Yans et Hungan
tard venus pour leur payer des tributs. Pareillement pour les Nsong de Kipuka, ils disent – et
leurs voisins Mbala, Kwese et Hungan le reconnaissent – être les premiers à avoir occupé
cette région en compagnie de leurs frères Mpiin; ce qui explique le fait que les Mbala et les
Kwese leur paient encore des tributs jusqu'à ces jours.
Sur le plan linguistique, Van Bulck (1949: 216) classe le "Itsong (kitsong, kinsongo
des Batsong, Bansongo, Basongo) parmi les Bantous du nord-Ouest, dans le groupe du Bas
Kwilu avec le Iyansi". Pour Vansina (1965: 85) et (1966: 129), le groupe yans-mbuun
comprend les Yans (ou Yey), les Tsong, les Lwer (Lori), les Ngul (Ngoli), les Ding, les
Dzing, les Mput (considérés souvent comme des Ding ou Yans) et les Mbuun. Djo Kapay
(1990: 5) et Kingala (2002: 12) mettent le "kisongo dans la zone H, sous le sigle 20".
Incontestablement, il s'agit là du songo (H20) de l'Angola du groupe Kimbundu et non de
celui de la RD Congo. Pour Vansina (1966), "tous les peuples du groupe (yans-ding) parlent
des langues bantoues appartenant à un groupe commun, très caractéristique par rapport aux
groupes mongo, kongo et luba qui l'entourent. L'unité culturelle du groupe était moins
évidente, car dans la région du Kwilu et dans celle du lac Léopold II, des emprunts avaient été
faits aux Mongo et aux peuples du Kwango voisins" (Vansina 1966: 132). Maho (2009: 24)
classe le "Tsong, Itsong, Songo" en B85d, comme dialecte du yans, dans le groupe B80 Tiene
- Yanzi qu'il présente comme suit, avec encore beaucoup d'hésitation sur le mbuun:
20
Introduction générale
Il y a trop peu d'écrits sur les Mpiin, pourtant souvent mentionnés "Pindi" dans de
nombreux vieux ouvrages sur les peuples de l'entre Kwilu-Kwango. Ils ont souvent été
confondus avec les Kwese (Guthrie 1971: 54; Johnston 1919: 427). D'après leurs traditions
orales, les Mpiin sont originaires de Kwango en Angola. Dans un texte que nous avons trouvé
dans les archives du chef de groupement Mbul-lundzim, un rapport d'enquête fait à Kikwit
(Province de Léopoldville, territoire du moyen Kwilu, district du Kwango) le 7 sept. 1937 par
l'administrateur chef de territoire, Hugen L. H. G., enquête relative à la constitution de la
chefferie des Bapindi, il est écrit:
"Les Bapindi sont de même origine que les Basongo réunis en une chefferie dénommée des
Basongo. Certaines délégations de pouvoir existant chez les Basongo émanent des chefs se
déclarant Bapindi. Les mêmes clans se retrouvent au sein de ces deux tribus de même que
parmi les Bayansi. Il semble bien que l'ancien nom des Bapindi soit Bayeye ou Bayaya qui
s'applique tant aux Basongo qu'aux Bayansi. Les Bapindi sont originaires de l'Angola qu'ils
durent quitter vraisemblablement pour se soustraire aux incursions des esclavagistes. Cet
exode se fit sous la direction de l'ancêtre de Danga-Danga dont le nom était Mbul-Ngub alias
Mbul-lunzimbu du nom de l'anneau de pouvoir qu'il avait reçu au Kwango et qui émanerait
soit de Kasongo-Lunda soit d'un chef mupindi resté sur les anciennes terres. Les Bapindi après
avoir occupé divers emplacements lors de leurs pérégrinations, s'installèrent à l'endroit occupé
actuellement par le groupement Tianza, chefferie des Baluwa-Basonde en territoire de Feshi.
Ensuite, ils résidèrent à Mashita-Mbanza. Le séjour des Bapindi dans le territoire du moyen
Kwilu remonte à de très nombreuses années. Le pouvoir sur l'ensemble de la tribu qui est
21
Introduction générale
caractérisé par la détention d'un anneau et de divers attributs émanant de l'ancêtre fondateur de
la tribu, est détenu par le descendant le plus proche de cet ancêtre. Pour la tribu bapindi, le
détenteur de ce pouvoir est le nommé Danga-Danga alias Mbul-lunzimbu du clan Mosenge.
Par suite de diverses circonstances et notamment les migrations, les guerres intestines, le
développement de la tribu, l'épuisement des terres fertiles en certains endroits, les ancêtres de
Danga-Danga déléguèrent des pouvoirs à des chefs de fractions importantes qui émigrèrent.
Ces chefs détenteurs d'anneaux de pouvoir déléguèrent à leur tour des anneaux de pouvoir au
sein de leurs groupements pour des raisons analogues. Il s'ensuit la formation de plusieurs
groupements des Bapindi. Il est vraisemblable qu'en cas de lutte contre d'autres tribus, les
divers pouvoirs soient résorbés par le pouvoir central d'où émanent les diverses délégations".
Van Bulck (1949: 181-87) parle des "Bapindi avec les Batsaamba et les Bahungana"
comme faisant partie de la section de la côte occidentale, les anciens forgerons éparpillés sous
influence de la conquista portugaise. Mutaba (2003: 2) parlant de l'origine des Mpiin,
reconnaît que les écrits sur le pindi sont rares mais parle de leurs origines angolaises. D'après
Yamba-Yamba (1985: 2), les Mpiin, les Yaka, les Hungan, les Nsong etc. vivaient jadis
ensemble à Kwango en Angola. Pour des raisons agricoles, les Yaka demandèrent des
semences à leurs compatriotes, ceux-ci leur donnèrent des arachides bien bouillies. Les Yaka
se vengèrent. Ainsi Pindi, Mbala et autres s'enfuirent du Kwango vers les lieux actuels. "Dans
le territoire de Kikwit, les Pindi sont cités fréquemment comme les premiers habitants"
(Nicolaï 1963: 126). Ndaywel (1998) situe l'origine des Mpiin sur la rive droite du Kwango,
la rive gauche constituait les terres du "Mwene Putu" (le roi du Portugal). Ils en sont partis
suite à l'expansion des Lunda:
Jusqu'au XIVe siècle, dit Ndaywel (1998: 257), on n'est pratiquement pas renseigné sur les
sociétés ethniques existantes au "Congo". Mais quelques termes ont subsisté, écrit-il, qui
attestent leur existence, même si les signifiants qui nous sont parvenus ne sont pas forcément
aussi archaïques que les réalités auxquelles ils renvoient: Bwatu (pays de l'entre-Congo-
Ubangi), Nsese (lac Maï-ndombe); d'autres, bien qu'archaïques, servent encore à désigner des
groupes actuellement existants: Mbundu (Côte occidentale), Tsaamba (Kwango), Pindi,
Hungaan et Ding (Kwilu).
22
Introduction générale
Sur le plan linguistique, Van Bulck (1948: 474-87) sépare les Tsamba, les Hungan et
les Mpiin du groupe des autres "vieux Bantous" à savoir les Ding, Mbun, Yans et Mput:
"Il n'en est nullement de même pour les trois autres: Batsaam, Bahuaan et Bapindi. Il est vrai
que souvent on veut les y ranger parce que certaines coutumes et certaines traditions leur sont
communes, mais il nous semble que toutes ces similitudes pourraient s'expliquer suffisamment
par simple acculturation de voisinage. Ce qui nous incline surtout à les en séparer, c'est le
critère linguistique. A ne juger que d'après la langue, ces trois groupes viennent en effet se
classer auprès des langues du substrat que nous avons décelé au Kwaanza (en Angola) et qui
est venu se fondre ultérieurement dans la strate du kikoongo. Dans notre classification
ultérieure nous voudrions dès lors les ranger plutôt comme sous-groupe du Kwango, près du
sous-groupe du Nzadi".
Selon Yamba-Yamba (1985: 5), les langues mpiin et nsong ont été classées dans ce groupe de
"vieux-bantous". Malgré son rapprochement, dit-il, avec les langues du Bas-Congo et de
l'ancien royaume du Kongo, le mpiin appartient au groupe des langues regroupant le nsong,
yans, ding de Muken et de la Kamtsa, le mpur, le lwel et le mbuun. Cela étant, il pense qu'il
conviendrait de la classer dans la zone B avec un sigle qui se situerait entre 45 et 80. Maho
(2009: 24) a classé le mpiin en B863. D'après Yamba-Yamba (1985: 4), la langue mpiin
connaît plusieurs variantes qui sont influencées par les langues voisines (le yans à l'Est, le
mbala à l'Ouest, le suku et le hungan au Sud, le nsong et le hungan au Nord).
Sur le terrain, nous avons écouté différents récits oraux. Pour les uns, les Mbuun
auraient vécu en Egypte avant Jésus-Christ, et l'auraient quittée par trois vagues: l'une alla du
Tchad jusqu'au Gabon, une autre passa par le Soudan, une autre encore passa par la
République Centrafricaine, longea le Nil jusqu'au Kasaï. Cette vague bâtit un royaume au
Kasaï avant d'aller retrouver ses frères de race vers l'Ouest (source orale: Kwaker Kul a Kul).
Une autre source (Mukubi, chef traditionnel) raconte que les Mbuun seraient partis du Gabon
et arrivèrent vers Brazzaville. Ils traversèrent le fleuve Congo plus en aval à un endroit où il y
avait des pierres, tandis que les Ding, leurs compagnons de route restèrent là. D'autres
compagnons de route étaient les Kuba, les Mput qui avaient chacun leur chef. Après la
traversée du fleuve, ils remontèrent la rivière Kwango jusqu'à sa source où ils trouvèrent déjà
installés les Yaka. Il y eut des problèmes avec les chefs Mwat Yamv et Kasongo Lunda au
sujet des tributs qu'ils devaient leur payer. En outre, ils eurent des problèmes avec des
Portugais autour d'une affaire d'arachides cuites vendues à ces derniers. Il y eut affrontement,
ce qui occasionna leur départ. Ils partirent à plusieurs jusqu'à la source de la rivière Kwenge
23
Introduction générale
où ils se séparèrent des Mbala qui longèrent la rive gauche, tandis que les Mbuun et les Pende
prirent la rive droite. Les Pende restèrent sur la rive droite de la rivière Kwilu en amont. Et de
là, les Mbuun avec différents anneaux essaimèrent la savane jusque vers la rivière Kamtsa.
"Okó o lung" d'après les différents traducteurs ou interprètes dans la tradition orale
mbuun que nous avons rencontrés, et d'autres chercheurs comme Mwense (2000), Iketsh
Mbung (2003), reste leur origine. Personne n'arrive, cependant, à situer avec précision ce
"okoo olung" dit Iketsh (2003). Pour Kosman Mokoso (1987: 18), "okoo-olung" se situe sur
les plateaux de Lunda et il soutient qu'il ne serait que Muza Mulungu ou Muko-Mulungu où
vivait un chef mbuun Ngola et qui buvait l'eau de la rivière Luvutshi. Yongo (1994: 21) et
Yome (1997: 9) disent que le mot "okoo" signifie 'pont', une passerelle ou exactement un
tronc d'arbre qui enjambe une rivière afin de faciliter la traversée; olung désigne un arbre –
nos informateurs sur le terrain, plusieurs vieux Mbuun, ont confirmé cette explication. Pour
Awak Ayom (1976), okoo-olung s'identifierait à Golungo. Il serait un lieu ou une localité où
habitait le grand chef mbuun. Ils se sont déplacés "à partir de Kwango en traversant la rivière
Kwango aux chutes Saka-mbundu actuellement chute Tembo, jusqu'à occuper les territoires
actuels du Congo (Awak Ayom 1976: 5). Pour le père Jean-Marie De Decker (1948: 14):
"Les clans seraient venus du Nord du Zaïre et passeraient entre Matadi et Léopoldville et ne
connaîtraient guère en Angola de longues périodes de paix. Au début du XVe siècle, les
populations qui s'étaient fixées à l'Est du Kwango en Kasongo-Lunda et Popokabaka,
traversèrent le fleuve pour arriver dans la vallée du Kwilu et de la Tawaa. Quelques décades
plus tard, les Portugais font leur apparition à l'Ouest. Cette double invasion détermine une
marche constante des Babounda vers le Sud jusqu'au moment où ils se heurtèrent aux Balunda
au XVIIe siècle. Ils quittèrent alors définitivement l'Angola. L'Angola reste la source de
provenance des Babounda. La non existence des griots et le défaut des sources écrites ou
documents archéologiques rendent difficile la reconstitution de l'histoire bounda".
Deux années plus tard, De Decker (1950: 13) écrit que "les Mbùùn viennent du Kwango et
appartiennent au groupe Congo où ils vécurent ensemble avec les Pende". Awak Ayom (1976:
19) et Yome (1997: 9) disent que selon la tradition orale, tous les Mbuun sont unanimes qu'ils
seraient venus du Gabon en passant par le Congo-Brazzaville pour se fixer en Angola.
L'entrée en RDC se serait faite par l'amont de la rivière Kwango. La trajectoire continuerait
jusqu'à Okul-Oti. De là, ils seraient partis pour Makala-Kawungu et Pépé Kalini. D'autres
lieux qu'ils citent sont: Mashita-Mbanza5, Bwele, Kwilu-Lufuku, Mukulu". D'après Vansina
(1965: 87):
5
Les Nsong mentionnent aussi ce toponyme dans leurs migrations. Cet endroit était un lieu par où sont passés
tous les peuples qui partaient du Kwango vers l'actuel Kwilu. Pour les informations sur ce lieu, lire Maes (1935).
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Introduction générale
"La tradition tribale prétend que les Mbuun vinrent du Kwango (…) Du Kwango, ils se
dirigèrent vers les chutes de Kwenge où ils vécurent près des Pende sous l'autorité d'un seul
chef Angung (…) Il semble qu'encore en 1930 les Mbuun n'avaient qu'un seul chef, qui
détenait le mpio ou kaolin, emblème de l'institution de chef. Ce kaolin était censé être
d'origine Lunda (...) A partir des sources du Kwenge, les Mbuun auraient émigré vers le Nord
jusqu'à Mashita Mbanza où ils se séparèrent des Pende pour occuper le pays où ils demeurent
encore à présent. Ils trouvèrent dans la région les Tsong, les Pindi et les Ngongo (...) Nous
donnons toutes ces opinions en détail parce qu'elles s'accordent toutes à attribuer aux Mbuun
une origine angolaise."
Le mbuun, B87 dans la classification de Guthrie, est une langue à plusieurs variantes.
Mundeke (1979) et Ibanga (1996) disent que cette langue est formée de six variantes dont
quatre sont parlées à Idiofa, une dans Lukamba (territoire de Gungu / Pende), et une dernière
à Imbongo. Ebun-e-nken (1982: 9) établit une quinzaine de parlers, situation qui n'empêche
pas l'intercompréhension entre les différents parlers. Yome (1997: 8) parle de 17 parlers
(Uten, Ladzun, Nsam, Usang, Ngon, Ilyop (Idiofa), Lakwa, Oten, Ukul, Ngyets, Ungaa,
Lawal, Ampung, Kimpundi, Itum, Eban et Ntango). A propos du parler mbuun de Ntango, il
dit que celui-ci est marqué par des influences du yans, mpur, mpiin, ding, nsamban, lingala,
kikongo et français.
Un résumé des récits de traditions orales que nous avons réunis sur le terrain donne le
Kwango en Angola comme origine des Ngong de Kwenge que nous avons étudiés. Ils étaient
des tisserands. Une querelle avec les Portugais à cause d'une histoire d'adultère aurait été la
cause de leur départ de l'Angola à une date qu'ils ne peuvent certes pas préciser. Un Portugais
(Muhↄ́l) avait pris pour femme Métik, une femme ngong née d'une union entre un Ngong et
un Nsong. Métik trompa son mari avec un Ngong et tomba enceinte. Le conflit se généralisa.
D'autres sources orales parlent d'une querelle avec les Portugais à cause d'une vente
d'arachides cuites. Sous la conduite de Mbul Kabal, les Ngong durent quitter le Kwango. Ils
traversèrent la rivière Wamba, arrivèrent chez Mangung (Nsong) où ils vécurent ensemble
jusqu'au jour où celui-ci leur demanda de lui payer des tributs. Ils se reconnaissent comme
frères de même "clan" qu'eux, les Nsong de Luniungu, les Mpiin et les Mbuun. D'autres
sources disent qu'ils quittèrent l'Angola tous au même moment, Mbul Kabal (Ngong), Mbul
Lundzim (Mpiin), Mangung (Nsong), des Mbuun, des Nsamban et des Pende etc. Ils se
séparèrent à Mashita-Mbanza.
Pokoso (1986: 5) a tenté de donner la signification du terme "ngóngo" en disant que ce
mot désignait une sorte d'arachides à grosses graines souvent blanches. Ces derniers en étaient
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Introduction générale
les plus grands cultivateurs, ainsi les peuples voisins les ont appelés par ce nom qui est
devenu dès lors leur identité linguistique et ethnique. Les Ngong, d'après les sources orales
relatées par Luweso (1985: 1,2) sont originaires de l'Angola:
"Ils débouchèrent du Haut-Kwango, précisément dans la région de Kola en Angola, avec leurs
voisins de tout temps, les Pindi, Mbala, Songo et Hungana. Ce fut suite aux nombreuses
razzias d'Imbangala qu'ils durent quitter l'Angola pour immigrer vers les terres Yaka à l'Est.
La traversée se fit au moyen d'une grosse liane appelée "mushing wa fu-fubu" ou "fus-a-fus"
qui enjambait la rivière Kwango. Sur le chemin de leurs migrations, de petits groupes se
détachaient du grand groupe ngong au fur et à mesure qu'ils essaimaient. Le détachement d'un
groupe était presque conditionné par le besoin que les membres éprouvaient de rester vivre à
l'endroit choisi. Par la suite, l'ensemble se fractionna en trois grands groupes. Le premier
gagna le Kwenge. Arrivés simultanément avec les Pindi et les Hungana, les Ngongo lotirent
entre eux les terres ainsi occupées. Ils vendront le reste de leurs terrains aux immigrés Mbala
qui les rejoignirent un peu plus tard. Le deuxième groupe afflua vers Pay-Kongila, l'ancienne
chefferie de Bulu Kabala. Enfin, le troisième groupe –le plus important – s'infiltra en terres de
Bukanga et de Nzundu, dans les confins de l'actuelle mission catholique de Lumbi. Si les
raisons migratoires des Ngongo de Kwenge et de Pay restent encore insoupçonnées, celles des
Ngongo du dernier groupe se justifient par la présence des ressources alimentaires
intarissables: des mares poissonneuses, des forêts giboyeuses et favorables à la cueillette etc.
Certains facteurs comme les noyades massives et fréquentes des enfants engagèrent à de
nouvelles migrations. Dès lors, un groupe descendit vers le Nsay ou Inzia dans le secteur de
Kolokoso, un autre débarqua à Fatundu sur la rivière Wamba à proximité de la ville de
Bandundu, un autre groupe encore immigra dans les basses régions de la Lukula".
Les sources orales, écrit Ngulu Kibiakam (1986: 2-5), s'accordent sur le fait que les
Ngong sont originaires de la région de Kola en Angola; suite à la traite des négriers et la loi
des "Miluwa" (les Portugais) au XVIe siècle, ils partirent en terre yaka vers le haut Kwango
qu'ils abandonneront plus tard pour progresser, sous la conduite de Mbul Kabal, vers l'Est.
Les Ngong, dans les sources écrites, se disent originaires de Kwango en Angola; ils
s'enfuirent devant l'homme blanc appelé Miluwa (Plancquaert 1932: 80). Gusimana (1977: 1)
dit que "l'histoire des Ngongo commence avec le mariage d'un Lunda, Kingudia kia Konde,
avec une sœur d'un grand chef coutumier, Angunga. De ce mariage naquit un fils connu chez
les Pende sous le nom de Kasandji ka Kingudi et fondateur d'un petit royaume riverain du
Kwango en Angola". Vansina (1966: 146) écrit qu'après avoir chassé en 1620 les Pende des
territoires d'Angola, les Imbangala – sous la poussée de Kasanje – commencèrent à razzier
leurs voisins du Nord et forcèrent une migration mbala et ngong vers les terres Yaka. Mais
aux XVIIIe et XIXe siècles, à cause de l'extension du royaume Yaka vers le nord, et surtout
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Introduction générale
des attaques et vexations continuelles dont ils étaient l'objet de la part des Bayaka, les Basuku,
les Bapende, les Bambala, les Ngong etc. abandonnèrent encore une fois leurs forêts et leurs
brousses pour poursuivre vers le Nord-Est l'exode commencé quelque cent ans plus tôt. C'est
ainsi que certaines tribus se fractionnèrent et se dispersèrent dans des directions opposées. De
Beaucorps (1941: 22) relate que les Ngong ayant quitté la région du Kwango peu après les
Nsong se dirigèrent également vers l'Est et le Nord-Est. Dans le Masi-Manimba, les Nsong et
les Ngong occupaient le pays avant les Mbala (Nicolaï 1963: 125).
Sur le plan linguistique, Vansina (1966: 146) écrit que leur langue est apparentée au
kikongo, groupe des langues du Bas-Congo et de l'ancien royaume du Kongo, au même titre
que les Mbala, avec qui ils vivaient près du Kwango au XVIe siècle. Vansina (1966:145)
distingue des groupes linguistiques comme le groupe Yaka avec les Pelende, Holo et Suku, le
groupe Mbala avec les Tsamba, Ngongo, Hungan et Pindi, le groupe Pende avec les Kwese et
le groupe Lunda avec les Sonde et les Cokwe. Guthrie (1967-71) n'a pas classé le ngong.
Luweso (1985: 4) a pensé rapprocher le ngong du mpiin, du hungan et même du nsong, parce
que dit-il, d'après De Beaucorps (1941:4) ces tribus venues des régions occidentales de
l'Afrique présentent entre elles de frappantes ressemblances de dialectes aussi bien que de
traditions. De Beaucorps (1941:21-2) dit que "les Bangongo ne devaient pas être éloignés des
Basongo. Plusieurs témoignages reçus tant chez les Basongo que chez les Bangongo,
affirment qu'ils étaient voisins". Pour Luweso (1985:4), "le hungan, le pindi et le songo
(Tsong) présentent actuellement un certain nombre d'affinités d'ordre lexical, phonologique et
morphologique plus observables entre eux plutôt qu'avec le mbala. L'intercommunication
entre le mbala et le ngongo s'expliquerait par la position géographique généralement étroite
du gimbala avec le gingongo plutôt qu'avec les autres langues". Ngulu (1986: 6) pense
"insérer le gingongo dans la zone B avec le yans, le mbuun, le ding etc. en se basant sur des
ressemblances linguistiques très frappantes d'ordre phonétique, lexical, phonologique,
morphologique et syntagmatique". Le ngong présente plusieurs parlers: le ngong de Mbul-
Kabal ou de Pay-Kongila, de Kwenge (que nous avons étudié pour cette thèse et qui serait le
prototype du ngong); le parler de Lukula (avec une forte influence du yans, du nsong, du
hungan et du mbala; le parler de Kinzenga assimilé au yans et au nsong; le parler de
Kinzenzengo influencé par le suku; le parler de Mosango près des Mbala (Ngulu Kibiakam
1986: 7).
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Introduction générale
D'après les sources orales que nous avons entendues, les Hungan du groupement
Kimputu dans le secteur de Kipuka sont originaires de l'Angola où ils avaient pour chef
Tákamba. Ils étaient de grands forgerons. La cause de leur départ serait liée aux désordres ou
aux conflits familiaux. Ils disent être passés par Mashita-Mbanza. Taputu, envoyé par
Takamba, aurait découvert le lieu qu'ils occupent actuellement et l'aurait reçu des Mpiin en
1850 en remerciement pour des travaux de forge. Dans un document écrit datant du 22 février
1925 trouvé dans les archives du chef du groupement Kimputu, signé par le commissaire de
district du Kwango, territoire de Kikwit, chefferies indigènes, Province du Kwango-Kasaï,
Congo belge, le commissaire de district, vu le décret du 2 mai 1910 sur les chefferies et sous-
chefferies indigènes, vu les articles 1 et 2 de l'ordonnance de l'administration générale du 23
août 1910, vu le rapport du 31 décembre 1924 de l'administrateur territorial de Kikwit, arrêtait
la délimitation de ladite chefferie de Mboko. L'histoire des Hungan qui y est relatée donne un
bref historique du groupement général des Hungan de Takamba et de la généalogie des chefs
Hungan. Toutes les tribus hungan, dit ce document, sont originaires de l'Angola avec les
Basuku de Meni Kongo. Elles dépendaient toutes de Kasongo Lunda. Les Hungan sont
essentiellement forgerons, ils tentèrent de s'installer partout où ils trouvaient des minerais de
fer. C'est ainsi qu'on les trouve éparpillés partout dans les Yans, Mbala etc. Ils quittèrent
Kwango pour s'installer à la rivière Nko où se trouvent actuellement les Hungan de l'ex-
chefferie de Kindondo. Ils essaimèrent de la Nko où le chef Taputo qui était à leur tête lors de
l'exode du Kwango laissa ses descendants détenant l'anneau très important dénommé
"Taputo". Il y eut à cette époque de nombreuses remises d'anneaux dont les chefs s'installèrent
à divers endroits parmi lesquels Kwenge. Les Taputo sont les plus anciens occupants des
terres hungan, mais inférieurs hiérarchiquement à Takamba, chef le plus important de tous les
Hungan, restés en arrière en Angola. Dans un autre rapport d'enquête sur la chefferie Mboko,
tribu hungan, un procès-verbal fait à Kikwit le 31 décembre 1924 par l'administrateur
territorial stipule que les Hungan de Kipuka sont originaires du territoire de Bulungu. Une
partie de ce peuple aurait émigré de là vers 1854 pour s'établir de force sur cette terre dont les
Mpiin étaient propriétaires. Le déplacement s'était fait en si grand nombre que les Mpiin
étaient incapables de les expulser de leurs terres. D'après les renseignements obtenus, cette
migration eut lieu à cause des désaccords dans leurs clans.
Tous les Hungan, selon Mwemfu (1996: 3,4), gardent la même histoire suivant la
tradition orale. Ils seraient venus du Nord – allusion faite aux grandes migrations d'avant leur
installation en Angola – auraient suivi l'océan atlantique pour atteindre l'Angola. Ils auraient
habité cette contrée jusqu'à l'arrivée des Portugais vers le XVIe siècle. A la suite d'une grande
guerre qui les opposa aux Portugais à cause d'une vente d'arachides bouillies, ils auraient
quitté le territoire. L'invasion des Lunda venus du Sud serait aussi une autre cause qui les
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Introduction générale
obligea à quitter le Kwango pour le Kwilu. Le chef hungan, Kiamfu, avait été soumis au chef
lunda, Mwata Yamvo. Leurs voisins les avaient précédés: les Mpiin, Samba, Ngong, Mbala.
De plus, pour les besoins du travail de la forge, les hungan mènent une vie de nomades. Afin
de trouver la matière première (généralement à la source des rivières) nécessaire à la
fabrication des outils, ils se sont subdivisés en petits groupes dans la région dans la région.
Les autres tribus avaient besoin d'eux pour se fournir en instruments utiles pour la guerre ou
les cultures: c'est l'une des raisons de la pénétration de ce peuple dans plusieurs contrées qui
correspondent à leurs implantations actuelles. Ce sont des forgerons, fondeurs de fer 'mbↄkↄ',
les scories des fours, les 'mákԑts' marquent l'emplacement de leurs anciens villages. Ils
fabriquaient aussi de la poterie (Mwemfu Manzamful 1996: 4).
Selon Vansina (1966: 130), "les peuples du groupe yans-ding se disent originaires des
régions de Kintamo (Léopoldville) pour les Yans et du Bas-Kasaï pour les Ding, les Lwer et
les Ngul. Outre les peuples mentionnés dans ce groupe, les Hungaan de la région du Kwango-
Kasaï se disent également originaires du Kwa et même du royaume des Tio". Pour Lamal
(1965: 89, 90), "les Bahungana immigrés au Kwenge savent qu'ils furent jadis en région
Kingungi sur Lukula, et se disent tous d'origine Kongo. Ils savent en tant que forgerons, ils
aidèrent le Meni Kongo Musuku (…) Notons toutefois qu'au Mayombe existent des
BaVungana (…) “Hunga” signifie la forge; “bahungana” peut dès lors, ne signifier que
forgerons et pourrait ne pas être un nom ethnique dans toute la région Sud jusqu'à Panzi".
Ndaywel (1998: 154) situe l'origine des Hungan sur la rive droite du Kwango vers Kasongo
Lunda, où ils étaient autochtones avec les Tsamba, Suku, Holo, Pindi; ils quittèrent le lieu au
tout début du XVIIe siècle suite à l'expansion du royaume Lunda. Ndaywel (1998: 257)
compte les Hungan parmi les anciens occupants des terres "congolaises" jusqu'au XIVe siècle
avec les Mbundu (Côte occidentale), Tsaamba (Kwango), Pindi et Ding (Kwilu) et autres.
Sur le plan linguistique, Lamal (1965) trouve que "le dialecte hungan est étroitement
apparenté au kisuku". Van Bulck (1949: 187) classe le hungan dans le sous-groupe refoulé
dans l'entre-Kwango-Kwilu sous l'influence de la conquista portugaise. Vansina (1965: 158)
présume qu' "il se pourrait que ce soit une population composite, originaire pour moitié des
Yans et des Tsong, et pour une autre moitié des Ngongo, étroitement apparentés eux-mêmes
aux Mbala, quant à la culture et l'histoire". Les Hungan auraient des affinités culturelles et
linguistiques avec les Yaka, Mbala et Nsong (Nzamba Kiamfu 2003: 3). Le hungan présente
plusieurs modifications dues aux contacts subis suivant les contrées avec d'autres langues
voisines; actuellement cette langue parlée dans les contrées de Kwenge et de Vanga constitue
deux variantes distinctes suite à l'influence subie du mpiin, mbala et saamba d'une part et celle
du nsong, yans et du kikongo de l'autre (Mwemfu Manzamful 1996: 1). Le hungan a été
classé en H42 par Guthrie (1971) et Maho (2009) à côté du mbala; mais nous croyons
personnellement que sa place serait mieux dans le groupe Yaka-Suku en H30.
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