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Agir Justement : Réflexion et Urgence

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Leçon 8 : L’action juste


Agir sous le coup d’une impulsion irréfléchie semble la marque de
l’inconscience. On ne voit pas comment nous pourrions agir de manière juste,
sans avoir auparavant délibéré quant à la conduite à tenir, sans avoir décidé en
connaissance de cause et en faisant attention aux conséquences de notre
action.
Agir de manière correcte, c’est agir conformément à une juste réflexion, à la
suite d’une délibération correcte, dont l’action est le résultat concret. La
pensée doit précéder l’action. Il nous semble que les comportements
irresponsables et destructeurs procèdent d’une impulsivité irréfléchie qui ne
mesure pas la portée de l’action, ses causes et ses effets.
Dans la mesure où la pensée possède une maîtrise sur le champ de l’action,
c’est à elle d’en fonder la rectitude. Faire confiance à une simple impulsion,
c’est s’en remettre à l’arbitraire. C’est n’avoir aucune cohérence entre ce que
l’on pense et ce que l’on se doit de faire. Il conviendrait d’agir conformément à
une représentation la plus éclairée possible et non pas de se contenter de
réagir.
Pourtant, cette manière de voir reste largement théorique et très limitée. Elle
situe l’action dans une planification, sans tenir compte de l’urgence d’une
réponse immédiate à chaque circonstance de la vie. De plus, il n’y a pas de
division. Séparer délibération et volonté n’est possible que dans l’analyse. Pas
dans les faits. Ce genre de représentation ne recoupe pas le jeu de l’action.
Nous sommes bien souvent amenés à agir de manière immédiate, dans une
réponse juste, qui court-circuite l’itinéraire de la pensée réflexive.
Quand le danger et l’urgence sont là, l’action juste mobilise le sujet, qui ne peut
pas camper dans sa base arrière dans les conciliabules de la prudence.
Répondre intelligemment, c’est parer au risque, suivre l’élan de la compassion,
sans se livrer à de savants calculs sur ce qu’il est bon de faire et pourquoi.
L’acte juste est alors celui dans lequel en un sens « je perds la tête », pour
parer au danger, sauver une vie, redresser une situation. Il est une inspiration
heureuse qui n’a pas été précédée de la pensée. Délibérer indéfiniment, c’est
tergiverser, ce qui veut dire se couper de la situation d’expérience et ne pas y
répondre. Toutes les intuitions ne sont pas folles. Il en est d’heureuses et de
salvatrices. En un sens l’action juste est une inspiration qui me conduit à faire
exactement ce qu’il convenait de faire et au bon moment.
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Mais alors, Comment faire la part de l’étourdissement ahuri d’une fuite en


avant, d’une inspiration juste ? Et quelle est donc la place de la pensée dans
l’action ?
A. De la rationalité à l’écologie de l’action
De quel point de vue peut-on dire que la justesse de l’action dépend d’une
délibération rationnelle ? Il semble que la clé du problème tient à la prise en
compte de l’espace et du temps, au-delà de la situation d’expérience de
l’action elle-même. J’ai besoin de mesurer l’action quand je planifie dans une
durée qui s’étire vers l’avenir ; quand je tiens à m’assurer que les répercussions
de l’action ne seront pas dommageables, à partir de l’épicentre de mon
initiative actuelle. Et partout où s’effectue une mesure, il est évident que la
pensée a toute sa place, car le mental est fait pour cela, mesurer.
1) Ce que l’on appelle communément un comportement rationnel se
caractérise par la cohérence entre les moyens utilisés et les objectifs
poursuivis, les fins. Cette relation cohérente entre les moyens et les fins définit
le concept d’une action logique. La rationalité subjective de l’action est perçue
par l’acteur comme le raisonnement logique qui rend consciemment raison de
son comportement correct.
La rationalité objective de l’action est cette même cohérence, mais analysable
du point de vue d’observateurs extérieurs capables de s’entendre sur le
caractère effectif de cette cohérence. Quand nous observons que les moyens
vont à l’encontre de la fin poursuivie, nous disons que l’action est illogique,
irrationnelle. Si vous êtes à Bamako, que vous annoncez partir pour Gao, et
que vous prenez la route en direction de Kayes, l’action est irrationnelle,
puisque c’est dans la direction opposée à l’objectif que vous vous étiez fixé. On
se demande alors quelle est donc l’étrange logique qui vous conduit dans le
sens opposé et vous êtes vous-même obligé de vous poser la question. Ainsi,
un comportement rationnel suppose une cohérence entre les intentions
subjectives clairement affichées et les moyens objectifs employés.
Cependant, où les choses se compliquent, c’est que le lien entre la fin et les
moyens peut très bien être qualifié de non-rationnel ou de non-logique, sans
pour autant être irrationnel ou illogique. Comme Freud l’a très bien vu, le moi
conscient peut revêtir ses actes de rationalisations préconscientes, et donner
un vernis de logique à ses actions pour justifier une conduite qui, d’un point de
vue extérieur, semblera irrationnelle. Dans ce cas, l’acte conserve une certaine
logique, mais qui fait intervenir des motivations inconscientes, que justement
l’ego n’est pas à même de reconnaître, ce qui crée une complexité redoutable.
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Si on met pour l’instant de côté ce problème, il faut observer que l’action


rationnelle ainsi définie n’a précisément de contenu que formel. Aucune
précision n’est apportée quant à la valeur de la fin poursuivie. La fin, cela peut
désigner n’importe quel but : éliminer les « nuisibles » pour augmenter le profit
(comprenez comme vous le voulez en agriculture ou au niveau social !),
élaborer un moyen de torture chimique efficace, trouver un moyen pour
permettre à des populations isolées du désert de mieux survivre, faire de
l’argent en bourse, chercher des remèdes contre une maladie grave, doter une
communauté de moyens pour préserver sa sécurité, assurer le bon
fonctionnement d’une institution, chercher les moyens d’établir la paix dans le
monde etc.
Le but de l’action peut être économique, utilitaire au sens large, purement
égoïste, purement désintéressé, de caractère privé, ou de portée sociale, au
service d’une communauté, d’une tribu, d’une nation, d’un peuple, d’un État,
de l’Humanité etc. Les expérimentations des médecins nazis dans les camps de
concentration étaient « rationnelles », selon le critère précédent, il suffit de
concéder une fin, par exemple, « produire un poison, comme l’anthrax, très
puissant sur un champ de bataille », et de lier à cette fin, un moyen, la
nécessité de « faire des tests sur des cobayes humains ».
Cette fin est liée à une justification idéologique de la violence. Quand Gandhi
lutte pour l’indépendance de l’Inde, il pose une fin qui enveloppe un moyen, la
désobéissance civile à l’égard des lois de ségrégation ménageant des
avantages à l’occupant. La non-violence est une stratégie cohérente d’action.
La condition élémentaire d’une action rationnelle est l'existence d'un lien entre
la fin et les moyens, quels qu'ils soient, pourvu que ce lien soit perçu comme tel
par l'acteur (dans sa subjectivité) et par autrui (du point de vue de
l’intersubjectivité).
On voit bien que nous ne pouvons pas en rester à ce type d’analyse de la
rationalité de l’action.
Cependant, il faut le remarquer, c’est important, que dans notre conscience
collective actuelle, l’interprétation donnée à l’objectif de l’action est très
souvent réduite et ramenée à un calcul dans l’unique souci du profit. C’est très
caractéristique de la mentalité postmoderne. Il suffit d’ouvrir une page d’un
journal pour voir se déployer ce type de logique : objectifs économiques,
croissance, enrichissement, réduction des coûts, augmentation des marges,
calcul de rentabilité.
La conséquence en est que seuls ces objectifs, ces choix et les moyens
correspondants sont décrétés comme « rationnels », tout autre objectif, tout
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autre choix, étant dès lors stigmatisés comme « non rationnel », voire
carrément « irrationnel ». Ce qui réduit singulièrement le sens de la rationalité
à un utilitarisme économique. C’est une simplification abusive dont les
conséquences sont dramatiques.
En réalité, le choix rationnel est une catégorie complexe, dont la rationalité
économique n'est qu’un des éléments et non pas le seul. Nous savons, par
exemple, que la rationalisation du travail n’a pas conduit à une restauration de
sa valeur, mais que c’est exactement le contraire qui s’est produit, sous la
forme du travail à la chaîne. On peut craindre de la même manière les effets
pervers d’une rationalisation de l’éducation, d’une rationalisation de l’État,
d’une rationalisation de la recherche scientifique, une rationalisation de la
manipulation du vivant, une rationalisation de la santé, une rationalisation de
la maîtrise de la Nature etc.
2) D’autre part, cette représentation de la rationalisation de l’action implique
une conception très particulière de la causalité opérante dans la Nature. Le
schéma dans lequel nous fonctionnons d’ordinaire est celui de la causalité
linéaire. J’agis en étant cause et produit un phénomène à titre d’effet.
Je m’attends, en toute crédulité, à ce que ce schéma soit exactement décalqué
sur la relation entre mon intention, fixée dans un but, et la visée d’un résultat.
J’agis pour un résultat, en agençant les moyens permettant d’atteindre une fin.
C’est sur ce schéma que ce greffe le mythe du progrès, l’incitation furieuse au
travail et les sacrifices en vue du but final. C’est avec ce modèle que
fonctionnent les idéologies. Il donne en effet l’illusion d’une maîtrise de la
causalité, parce qu’il prétend l’aligner sur la finalité de la motivation
consciente. Il laisse croire que le processus de l’action reste entièrement sous
contrôle.
Le problème, c’est que ce schéma linéaire est très simpliste, car en réalité, ce
qui a lieu, c’est l’enveloppement global de toute action dans une causalité
circulaire. Il existe une écologie de l’action qui fait partie de l’écologie de la Vie
; et, du point de vue de l’écologie de l’action, la perspective est complètement
différente. Ce point a été particulièrement bien élucidé par Edgar Morin dans
La Méthode II.
Dès l’instant où une action est initiée dans la Nature, elle échappe à l’acteur et
entre dans des boucles d’interaction et de rétroaction qui n’étaient pas prévues
par l’acteur. Ainsi « les actions politiques, aléatoires par nature, entrent
rapidement dans le jeu d’inter-rétroactions écologiques qui les dirige dans un
sens imprévu, amortit le plus grandiose effort en un accident négligeable,
transforme une petite boulette de neige en avalanche, déclenche un contre-
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processus qui inverse le sens de l’histoire. Autrement dit, l’action entre des
processus qui échappent à la volonté, voire l’entendement et la conscience de
l’acteur ».
La perspective de décision logique qui préside à la rationalité première et
linéaire de l’action, cède toujours la place à des processus écologiques. Nous en
avons des exemples multiples dans la vie quotidienne. Le plus caricatural est
celui de l’amplification d’une parole sous la forme de rumeur. La parole
publique peut être comme un cri lancé dans une vallée, produisant un écho qui
au final revient étrangement déformé.
Entre l’intention première, l’action qui a suivie et l’enveloppement écologique
de l’action, le cours est déroutant. « Un fossé s’ouvre dès les premières
secondes entre l’acteur et l’action, et il va s’élargir de lui-même, à moins que
l’action puisse être sans cesse suivie, rattrapée, corrigée, mais cela dans une
course éperdue où l’action ira se perdre dans le fouillis des inter-rétroaction de
l’Umwelt social et naturel. L’action volontaire échappe presque aussitôt à la
volonté ; elle s’enfuit, commence à copuler avec d’autres actions par ... ».
Insondable est le cours de l’action dit très nettement la Bhagavad Gita. Sa
compréhension dépasse les possibilités de l’entendement humain. Penser que
nous puissions avoir une maîtrise totale du cours des choses est une vue de
l’esprit. Une illusion née de la projection du temps psychologique. Il n’y a pas
de cours des choses au sens linéaire du terme. Cela ne veut pas dire que toute
action soit chaotique dans la Nature, mais que toute action doit être pensée
comme un processus qui boucle au-delà de la volonté de l’acteur, dans un
processus global plus grand que lui. Il en résulte ce qu’Edgar Morin appelle le
premier principe de l’écologie de l’action : «Le niveau d’efficacité optimale
d’une action se situe au début de son développement.
Très tôt, nos actions sont emportées dans la dérive, c’est-à-dire dans un jeu
d’inter-rétroactions qui les arrachent à leur source organisatrice et à leur sens
finalisateur, pour les entraîner dans des processus et des directions autres,
voire contraires. Nous pouvons dès lors dégager le deuxième principe
d’écologie de l’action, qui est un principe d’incertitude : les ultimes
conséquences d’un acte donné son non prédictibles ».
B. Le sens du juste
Si une action n’était rationnelle que par sa cohérence logique, elle ne le serait
que de manière formelle, et non de manière matérielle. La seule logique ne
suffit pas pour donner un sens au mot « juste » dans le domaine de l’action. Ne
considérer l’action que dans sa forme logique, ce serait l’apprécier seulement
en tant que représentation théorique, mais justement l’action se situe dans la
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matérialité du monde, dans le champ de la pratique et non dans celui de la


théorie. « Action juste » ne veut pas dire justesse au seul sens de l’exactitude
d’un calcul correctement effectué. Le caractère opérationnel de l'action
suppose une réflexion sur les fins.
1) Que veut dire cette expression « action juste » ? La justesse de l’action
enveloppe la considération des fins poursuivies par l’acteur. Elle présuppose
que, celles-ci une fois admises, la justesse de l’action consiste dans le fait
même d’agir correctement, eu égard aux fins explicitement admises par
l’acteur. Si mon voisin découvre que mon tuyau d’arrosage coule en
abondance, alors que je suis parti le matin en vacances, et qu’il passe la clôture
pour fermer le robinet, nous dirons qu’il a agit de manière tout à fait juste.
La fin implicite est « il est bon d’économiser l’eau et de ne pas la gaspiller ».
L’initiative est « fermer le robinet ». L’action recourant à un moyen correspond
à une fin tout à fait admise : mon voisin a fait exactement ce qu’il convenait de
faire en pareil cas et je ne peux que le remercier. L’action bien ajustée à une
situation d’expérience donnée et à la manière générale dont nous admettons
qu’elle doit être gérée.
La petite fille qui décroche le téléphone pour appeler les secours, parce que sa
maman vient de tomber dans l’escalier et reste inconsciente, a agi de manière
tout à fait juste. Il y avait une fin, soigner maman eu égard à cette fin, l’usage
d’un moyen, l’appel aux services d’urgence. Supposons que mon voisin se dise :
« je vais en profiter pour arroser ma pelouse avec le tuyau du voisin » ! La fin
est franchement malhonnête. Je ne vais certainement pas dire « il a agi avec
justesse ». Je vais lui reprocher d’avoir abusé d’un avantage allant contre mon
intérêt. Il peut dire que c’était utile pour lui, mais comme cela n’est utile que
pour lui, au fond on ne peut pas vraiment dire que c’est réellement utile.
Ce qui est sûr, c’est que chacun croit agir en suivant ce qui lui semble être le
bien. Mais en pareil cas, je n’hésiterai pas à dire que franchement, profiter de
cette manière, « ce n’est pas bien », il aurait été bien plus juste de passer la
clôture pour fermer le robinet. Nous voyons donc que le sens du juste n’est pas
dissociable d’une évaluation en termes de bien/mal, donc en termes relevant
de la morale. C’est d’un point de vue qui est de prime abord moral que se fixe
le sens du devoir-être.
Nous jugeons du juste ou de l’injuste principalement en posant par avance un
devoir-être et en assignant le devoir-être à la responsabilité de l’acteur. Si
l’action entreprise correspond au devoir-être, nous parlons de justesse de
l’acte. Si elle comporte une négligence, à l’égard du devoir-être, nous sommes
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fondés de la juger en termes d’irresponsabilité. Si elle vise l’opposé que ce qui


est moralement requis, nous n’hésitons pas à parler de faute.
2) Et s’il y a faute, il est tentant de l’associer immédiatement à une réprimande,
un reproche, voire à une sanction. Nous voyons donc que, du sens proprement
moral du juste, il est très facile de passer au sens légal du juste, c’est-à-dire à
l’idée même de justice, telle qu’elle est mise en pratique dans les tribunaux. Ce
n’est pourtant pas la même chose.
De manière générale, quand nous marquons notre accord avec quelqu’un en
disant : « très juste ! », « tout à fait juste !», nous ne sommes pas du tout dans
l’ordre de ce que la justice considère. Ce n’est qu’un accord d’opinion, ou au
mieux, un assentiment dans la reconnaissance de ce qui est vrai. Nous ne
parlons de juste, dans le champ propre de la justice, que par rapport au terme
contraire de l’injustice. Il y a des traitements injustes que l’on fait subir à des
êtres humains et ce que nous attendons, dans notre besoin de justice
subjective, c’est que l’institution de la justice, celle de la justice objective, fasse
son travail, corrige cet état de fait.
Nous nous servons de l’argument de la loi pour parer à toutes les déviances et
à tous les dysfonctionnements de notre société. Nous faisons voter un arsenal
de lois pour que la législation puisse encadrer, interdire des conduites qui
portent atteinte aux personnes humaines. Mais là encore, nous faisons erreur,
d’abord parce que ce n’est pas en faisant voter des lois que l’on règle un
problème de fond. La loi n’est qu’une régulation de surface, elle n’atteint
jamais les causes.
Multiplier les lois, c’est favoriser la démission du sens de la responsabilité en
demandant à la société de répondre à toutes les questions à notre place, sans
jamais nous les poser. C’est démissionner du poste de responsabilité que notre
liberté nous donne, précisément en restreignant encore la liberté. Il n’est pas
évident qu’une société éclairée comporterait d’avantage de lois. Ce serait
plutôt l’inverse, un niveau de conscience élevé rendrait les lois inutiles.
Les hommes de la police de Vichy pouvaient trouver « juste » de rassembler les
juifs pour les envoyer en wagon plombé en Allemagne. Juste, cela l’était du
point de vue du droit codifié, au sens de « conforme à la loi ». C’était légal.
Comme toutes les lois de l’apartheid, comme les lois nazies, comme toutes les
lois qui instaurent le privilège de quelques uns au dépend des intérêts de tous.
Légal ne veut pas dire nécessairement moral.
Lors de la période de Vichy, il pouvait, sans contradiction, paraître juste de
désobéir à la loi, de suivre les impératifs moraux, plutôt que le mimétisme d’un
comportement légal en apparence, mais complètement immoral sur le fond.
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Gandhi a montré aux indiens d’Afrique du Sud, qu’il était juste de brûler leurs
cartes de séjour : vu les conditions immorales auxquels ils étaient astreints,
cela n’avait guère de sens de suivre une loi inique. Il peut aussi arriver que l’on
se rende compte qu’une loi a des effets pernicieux qui vont à l’encontre du but
qui était recherché quand elle avait été votée. Le droit a ses lenteurs, mais il est
contraint à une évolution et le terme de cette évolution, c’est de pouvoir
s’accorder avec les prérogatives de la justice subjective.
La loi juridique n’est pas la loi morale, ni la loi naturelle et encore moins la loi
scientifique. Dans une société éclairée, certainement que de se fier à la loi pour
déterminer ce qui est juste pourrait constituer une bonne indication ce qu’il est
bien de faire et de ce quel mal il faudrait éviter. Dans ce monde chaotique qui
est le nôtre, la référence à la loi est une approximation très vague et un critère
insuffisant du bien et du mal.
Le comble, c’est qu’en plus, dans ce monde complètement déboussolé, où
l’absence de repères est patente, nous avons tendance à frileusement nous
replier sur la loi pour définir ce qui est juste ! Mais la loi n’a certainement pas
pour fonction de se substituer à la conscience morale, dont justement elle
dépend pour que son administration ne soit pas mécanique. Dans la pratique
de la justice, cela s’appelle l’équité, ce quine veut rien dire d’autre qu’une juste
application de la loi !
Comment voulez-vous dans ces conditions, mesurer le juste par la justice ? Il
faut revenir à la source de toute action dans le sujet. Ne confondons donc pas
l’« action juste » et l’« action en justice » ! On n’arrive pas à la compréhension
de la première en partant de la seconde. A la question qu’est ce que l’action
juste, il faut nécessairement répondre en des termes qui précèdent la
représentation juridique. Dans le bouddhisme, par exemple, l’action juste fait
partie des cinq injonctions. Elle n’a pas un contenu déterminé a priori par la loi
juridique. Elle est l’expression spontanée d’une vie libre et authentique et en
même temps, elle est une voie qu’il convient d’emprunter pour désobstruer les
conditionnements de l’esprit. Elle est aussi et surtout, une contribution
constante à la promotion de la Vie.
C. L’action sans motif et l'intemporel
Revenons maintenant sur ce premier principe de l’écologie de l’action.
L’efficacité de l’action est optimale à son tout début. Que veut dire « le tout
début du développement » ? Nécessairement ici et maintenant, et non pas
ailleurs et plus tard. Mais est-ce que cela n’implique pas aussi sans aucune
projection dans le temps et l’espace ? Est-ce que cela n’implique pas
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entièrement dans le présent et en réponse à la situation d’expérience telle


qu’elle est ?
1) C’est une piste à suivre et une piste très intéressante. Il est dans la nature de
la vigilance habituelle d’être portée par l’intentionnalité. L’intentionnalité peut
être décrite comme la visée par le sujet d’un objet. De là, il est très facile de
comprendre que l’intentionnalité structure la motivation. Dans la motivation
apparaît une division entre l’acteur, qui est l’ego, et le but de l’action, son
résultat éloigné dans le temps.
Cette division n’entre en scène que lorsque la pensée intervient, donnant une
forme au temps psychologique. La pensée fabrique littéralement l’identité de
l’acteur. Elle donne une consistance précise à l’ego. Moi, j’ai l’ambition de
devenir ceci ou cela, je me fixe un but à atteindre, puis je me donne les moyens
nécessaires et je me bagarre avec le réel dans la quête d’un résultat qui doit
survenir dans le futur. Entre le but et les résultats, il y a la planification de
l’action par la pensée. L’ego n’est pas séparable de cette volonté d’atteindre un
résultat dans le futur. La volonté et l’ego ne sont qu’une seule et même chose.
La volonté est l’ego sous la forme de l’identité de l’acteur. Ce qui est tout à fait
remarquable dans ce processus, c’est que l’ego donne naissance à un devenir.
Maintenant, la question qu’il faut se poser est celle-ci : « N’existe-t-il pas
d’action sans devenir ? N’existe-t-il pas d’action sans cette souffrance, sans
cette perpétuelle bataille ? S’il n’y a pas de but, il n’y a pas d’entité qui agit, car
nous avons vu que c’est le but qui la crée. Mais peut-il exister une action sans
but en vue, donc sans acteur, c’est-à-dire sans le désir d’un résultat ? Une telle
action ne serait pas un devenir » Une telle action ne serait pas un devenir, mais
seulement un état d’être. Elle serait une action sans motif, une action sans ego
agissant.
Et il faut répondre avec Krishnamurti qu’effectivement « … un tel état d’action
existe » et qu’il est même plus fréquent que nous le pensons, justement parce
que la pensée se justifie elle-même, en donnant à l’action sa propre réalité. Et
elle le fait en dessinant toute action sous la forme d’une planification de part
en part tissée par le mental. Que nous soyons identifiés à ce schéma, cela ne
fait aucun doute. Nous passons notre existence à faire des plans. Nous
raisonnons sans cesse en termes d’objectifs, de buts, de résultats et c’est
même ce mode de représentation qui sous-tend l’infatigable course au profit
de notre époque.
Ce n’était certes pas notre condition d’enfant. Pour l’enfant, l’action est un
jaillissement, l’action est spontanée. Un individu qui fait sans cesse des plans
est tout sauf spontané dans l’action. Il calcule. Il vit dans une tension constante
10

entre un présent qu’il juge déficient et un futur chargé de promesse. Il a pris


l’habitude d’être indifférent à la nouveauté de l’instant, il vit par procuration
dans la séduction d’un futur. Alors il planifie. Il ne sait plus faire autrement que
de tout planifier.
Si on lui demande simplement de s’arrêter, d’être là, ici et maintenant et
d’observer attentivement cette vie qui illumine son horizon, il panique. Il se
sent perdu. Il a perdu ses repères mentaux habituels et il a peur. La pensée est
tout à fait soluble dans l’instant, mais elle résiste, elle résiste, parce qu'elle a
peur de ne pas penser. Et pourtant, cette Vacuité est divinement pleine, elle
n’est pas un néant. C’est une merveille d’être simplement être là, avec passion,
dans un état de présence attentionnée au monde environnant et à soi-même.
Il faut bien distinguer la pensée, comme production du mental et l’intelligence
qui est capable de voir avec clarté et en toute lucidité. L’action qui suit une
perception directe de l’intelligence est immédiate, sans délai, parce qu’elle se
tient dans le présent. Ce n’est pas une action qui a été préparée par une idée.
Une telle action est radicalement neuve, parce que le présent lui-même est
neuf à chaque instant.
Elle n’est pas du tout écervelée, stupide, au contraire, elle porte en elle un
potentiel de conscience très élevé. Elle n’est pas motivée par une récompense
située dans l’avenir. Ce genre d’appât dont nous nous servons parfois pour
acheter le comportement d’autrui. On dit ainsi à l’enfant : « si tu fais bien tes
devoir, je te donne un bonbon ». Ou encore « si tu fais mal tes devoirs, tu seras
puni » ! Ainsi, l’action sans motif est sans rapport au temps psychologique et sa
provenance est donc intemporelle. Prenons un exemple simple :
« Si je vois la nécessité d’être propre, c’est bien simple, je me lave. Mais si j’ai
comme idéal que je ‘devrais’ être propre, qu’arrive-t-il ? Il arrive que le
nettoyage soit remis à plus tard ou pratiqué superficiellement. L’action basée
sur une idée est très superficielle. L’action qui nous transforme en tant qu’être
humain, qui régénère, n’est pas basée sur l’idée. Une telle action ne tient pas
compte des récompenses et des châtiments.
Une telle action est intemporelle parce que l’esprit, qui est le processus du
temps, le processus calculateur qui divise et isole, n’y participe pas ». Elle est
intelligente, parce qu’elle procède d’une vision directe. Elle est la lucidité en
action. Dans l’action sans motif, il y a une réponse immédiate, une réponse
spontanée à la situation d’expérience ; et c’est ce que nous annoncions en
introduction : une inspiration qui « me conduit à faire exactement ce qu’il
convenait de faire et au bon moment ».
11

Sauf que nous comprenons maintenant que le « me » de « me conduit », était


de trop, car précisément dans pareil cas, l’identité de l’ego n’a pas le temps de
se former. C’est une action sans ego, où littéralement, ce qui revient au même,
le mental a perdu la tête. Ce qui ne veut pas dire faire n’importe quoi. Ce qui
était imprévu n’est pas nécessairement absurde ou insensé. L’excentricité
délibérée est précisément délibérée et pas du tout spontanée. cf. Jean Klein La
compulsion qui me porte à répéter un comportement rituel, en face d’une
situation que je n’accepte pas n’est pas spontanée, elle est une réaction
conditionnelle.
Agir dans l’emportement poussé par une pulsion, d’une pulsion d’achat dans
une boutique, d’une pulsion violente, d’une pulsion sexuelle, c’est encore ré-
agir, ce n’est pas agir. Cela n’a rien à voir avec la spontanéité de l’action sans
motif. Elle est un ajustement exact à ce que la situation d’expérience attend de
moi. Tel est le sens du mot juste dans « action juste ». Une réponse adéquate.
Le mot qu’il fallait prononcer pour qu’une situation se dénoue. La porte qu’il
fallait passer pour aider l’enfant à sortir de l’immeuble en flamme. La réduction
de la vitesse, le détour qu’il fallait opérer pour éviter l’accident.
Le sourire et le petit mot qui a été droit au cœur. La dernière phrase
improvisée pour conclure une conférence longuement préparée. La visite
imprévue, portée par la nécessité intérieure d’une intuition qui tombe à pic. Ce
qui a été fait sans calcul, mais que l’on dit par après, « j’aurais voulu faire
exprès que je n’aurais pas mieux fait ».
Contraire, il est l’intelligence en action. Dans la représentation, ce qui domine,
c’est l’intellect et ses constructions mentales. Ce qui est demandé ici, c’est de
faire un pas en arrière, de l’intellect vers l’intelligence ; et parce que
l’intelligence pure n’est pas distincte de la sensibilité la plus vraie, il s’agit ni
plus ni moins de faire un pas en arrière de la tête au cœur. C’est exactement ce
vers quoi conduisent les observations précédentes. Ce n’est pas mystérieux, ni
mystique. Nous trouverons tous dans notre expérience des exemples
nombreux de ces réponses justes à une situation d’expérience, qui n’avaient
pas été préméditées par la pensée.
Allons encore plus loin. Que se passerait-il si notre manière d’être coïncidait en
permanence avec l’action sans motif ? Cela ne ressemblerait pas à notre mode
d’exister habituel, tout entier tourné vers la planification. Mais cela vaut la
peine de s’aventurer dans cette direction rarement explorée par la philosophie.
On sait que Platon, dans le Charmide, montre que la sagesse, ne saurait
s’enseigner, parce qu’il y a en elle une inspiration heureuse qui permet à
l’homme de faire le bien. Et tout le travail de la maïeutique chez Socrate
montre abondamment qu’on en saurait enseigner la sagesse, on ne peut
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qu’inciter à être sage. La sagesse n’est pas un savoir portatif qu’il suffirait
d’apprendre pour devenir un sage. Ainsi, sur le chemin de la sagesse, ce qui
compte, c’est d’abord l’éveil à Soi.
Il est intéressant de remarquer que l’action sans motif peut devenir une
manière d’exister à part entière, celle d’une vie vécue entièrement dans le don
de soi, car elle est par excellence l’expression de la compassion. L’amour ne
calcule pas. Il donne. Il n’est pas intentionnel, au sens de la division du sujet et
de l’objet, au sens de la planification en vue d’un résultat. Il s’achève dans
l’acte de donner où il trouve sa joie.
L’amour est jaillissement du cœur, sans motif, sans attente, sans imposition de
soi à l’autre, sans autre cause que Soi. L’amour sait sauvegarder la liberté de
l’autre. Parce que l’amour est l’expression de l’être, il laisse être. Il précède la
logique du faire de l’intellect. L’action fondée sur l’amour n’est pas une action
fondée sur l’intellect. Elle est l’action sans motif. L’action fondée sur le faire est
toujours motivée par la recherche d’un résultat. Entre les deux, il y aussi la
différence d’un élan où la présence de l’ego est effacée et au second plan et
celui d’une manifestation de la volonté de puissance où l’ego se met au
premier plan. Mais concrètement, cela veut dire quoi ?
Et sur cette question, parmi les nombreux exemples que l’on pourrait fournir,
le plus remarquable est certainement, ce météore tout à fait stupéfiant qu’a
été Ma Ananda Moyi. Il faut lire la préface de Jean Herbert de L’Enseignement
de Ma Ananda Moyi pour comprendre les implications radicales de l’action
sans motif. Ma Ananda Moyi vivait cela de manière permanente.
Douée d’une affection sans borne, elle était dans ses actes complètement
imprévisibles. Et ce que les témoignages montrent en abondance, en deçà de
toute rationalité d’organisation de l’action, c’est pourtant l’extrême précision
de chacune de ses paroles, de chacun de ses actes : en permanence dans un
jaillissement où le don va directement là où il devait aller.
Très peu de personnes ont pu toucher aussi directement un si grand nombre de
gens dans le monde en allant droit vers chacun dans sa singularité propre. Chez
elle, jamais de plan, pas de règle générale. Parce que chaque instant est
différent, parce que chaque personne est très différente, elle pouvait donner
un conseil à l’un (se retirer de la vie active) et le conseil inverse à un autre
(s’engager à fond dans la vie active).
A situation différente, à personne différente, réponse différente, mais
adéquate justement. Quand on lui posait des questions, elle répondait
immédiatement, comme si la question déclenchait en elle un écho, sans la
moindre réflexion. « Vous posez la question, j’entends la réponse et
13

immédiatement, je vous la donne. C’est vous qui y trouvez de l’érudition


sophistiquée, pour moi ce sont des paroles qui ne sont pas préparées. Je
découvre cela avec vous ». Dans une inspiration continue et créatrice.
Exactement le contraire de la gestion rationnelle de l’action dont nous parlions
plus haut en termes de planification.
Et si la planification est la conséquence logique de la structure intentionnelle de
la vigilance, il faut bien parler ici de tout à fait autre chose que la vigilance
ordinaire, mais bien d’une conscience plus élevée, ou mieux encore de l’Eveil.
Ce n’est visiblement pas le même état de conscience que celui dans lequel nous
fonctionnons d’ordinaire. Alors, c’est peut être cela l’Eveil, une vie vécue dans
le jaillissement, une Passion sans motif qui s’épanche dans une qualité
particulière de l’acte, l’acte sans motif.
Ce qui est frappant de ce point de vue, qui n’est plus un point de vue situé dans
la division, mais celui de la conscience d'unité, c’est l’insistance sur la
dimension simple, infinitésimale, d’actes quotidiens, dans leur relation vivante
avec ce qui est. L’acte juste ici n’est pas un acte d’exception, une excentricité
artistique, un héroïsme, une performance sportive, ou une grandiose
planification, mais une réponse juste et spontanée dans les petites choses.
Essentiellement dans le territoire de la relation.
D. L’action juste et les décisions pour l’humanité à venir
Tout ceci est un peu déroutant par rapport à notre fonctionnement mental
habituel, mais d’une formidable pertinence en ce qui concerne la
compréhension du présent vivant dans la vie quotidienne. Il reste cependant
que l’action juste doit aussi être considérée sur une large échelle, quand elle
comporte une décision dont la perspective s’étend sur toute la Terre et
l’humanité à venir et surtout qu’elle met en jeu une puissance considérable. Et
là, il faut bien à nouveau faire intervenir le temps. Ceux qui ont entrepris de
grandes choses en ce monde, sont ceux qui ont accordé une grande
importance au temps en ouvrant l’espace des possibles de manière
responsable.
1) Remarquons que dans le domaine technique, il est indispensable de laisser à
l’action sa pleine rationalité, car l’usage de la technique requiert des
procédures qui séquencent l’action dans des étapes ordonnées. Si mon
ordinateur tombe en panne, le réparateur pourrait intuitivement aller droit à la
faille, mais dans la pratique, il suit un protocole de détection d’erreurs. Le
protocole est un diagnostic rationnel permettant de mettre à jour la nature de
l’incident. Si j’achète une armoire en kit, il est plus efficace de suivre la
procédure indiquée pour la monter.
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De même, partout dans le domaine scientifique s'effectue une procédure


d’analyse, de test, de vérification expérimentale, de mesure, il est évident que
c’est bien la logique rationnelle de l’action qui s’impose. C’est sur elle qu’est
fondée l’exactitude. De fait, ce à quoi on entraîne les étudiants dans les travaux
pratiques de physique, de chimie, ce n’est rien d’autre que cela. Faire usage
d’une procédure rigoureuse permettant d’obtenir un résultat fiable, valide,
objectif.
Il s’agit de recommencer une expérimentation dont on connaît par avance le
résultat et de trouver par là confirmation des lois qui sont enseignées dans les
manuels. Cela ne rendra certainement pas un étudiant créatif et inventif d’un
pur point de vue théorique, car l’invention d’une hypothèse nouvelle requiert
des qualités très différentes, mais du moins, cela le formera à la rigueur du
raisonnement expérimental ; raisonnement qui s’inscrit en clair dans la logique
de l’action rationnelle. L’épistémologie contemporaine a très bien compris que
l’invention d’une théorie nouvelle dans les sciences ne se réduit pas à un
processus rationnel. Par contre, la vérification oui.
La pensée scientifique et la pensée technique appellent directement un mode
de pensée qui repose sur la logique rationnelle de l’action. La représentation
de la techno-science repose tout entière sur la rationalité de l’action. D’un
côté, dans la mesure où notre existence est passivement encadrée, harnachée,
liée à l’empire de la technique, nous sommes par avance soumis à sa logique.
D’un autre côté, dans la mesure où son usage peut être intelligent et maîtrisé,
nous pouvons activement en faire une utilisation rationnelle.
Mais lui laisser la place qui lui revient ne veut pas dire que pour autant elle
doive occuper toute la place. Ce qui de toute manière est immédiatement
contredit par les faits. On peut être très rigoureux dans l’espace du laboratoire
et être complètement inconséquent et irrationnel dans la vie. C’est un fait que
personne ne peut contester et que l’on peut même défendre, car après tout,
l’homme ne serait pas humain sans une dose d’imagination libre, de sentiment
vivant et d’imprévisibilité qui en fait justement bien plus qu’une simple
machine. (Il faudrait aussi ajouter deux mots sur la pathologie du
comportement pour percevoir cette question dans toute son étendue.
Ceux qui ont eu affaire à des personnes souffrants de troubles obsessionnels
compulsifs (TOC), ont pu observer ce qu'il advient d'une existence d'où toute
spontanéité a entièrement disparu, d'une existence où la rationalité pure et
dure règne de façon tyrannique dans un comportement extrêmement planifié
et planifié dans le détail, du matin au soir!). Et là dessus, il faut être clair, la
rationalité pure de l’action a un caractère mécanique.
15

D’une manière générale, la planification de l’action a tout son sens là où existe


un projet s’étendant dans la durée. Si je veux faire construire une maison, il est
important de ne pas prendre des décisions à la légère. La place du terrain
compte. Son orientation aussi. La proximité de l’eau, d’une centrale électrique,
d’une autoroute, etc. Tout cela est à prendre en compte, pour éviter de devoir
dans quelques années constater que cette maison est invivable, qu’elle a été
mal pensée dès le début et n’a été qu’une source de tracas pour tous ceux qui y
ont vécu.
2) A fortiori, la question se pose avec gravité quand il s’agit de prendre une
décision politique d’envergure. On a souvent dit que gouverner, c’est prévoir,
parce que gouverner, c’est prendre des décisions. Pour la prévision du futur en
politique, le facteur temps est indispensable, comme la prise en compte de
l’incertitude dans laquelle se meut l’action.
Malheureusement, on fait assez peut de cas de l’incertitude et les motivations
immédiates de profit ont tôt fait de la balayer d’un revers de main. Nous vivons
une époque dans laquelle l’individu à tendance à se dessaisir de sa
responsabilité, pour la reporter sur des entités telles que la «société», «l’État»
ou même « la religion ». Un technicien qui travaille sur le vivant ne se propose
pas a priori de limites dans ses manipulations. Ou bien, c’est très rare. Dans la
pratique courante, une immense majorité de techniciens disent : « c’est à l’État
de fixer dans la loi les limites de ce que nous pouvons faire et de ce que nous
ne devons pas faire.
Nous, on est au service des industriels qui recherchent des nouveaux produits
et des nouveaux marchés. On ne peut pas décider sur ces questions. On fait ce
que l’on nous demande de faire ». C’est au pouvoir de décider si on peut
mettre telle produit dans une crème de beauté, si peut cultiver des embryons,
fabriquer des cellules génétiquement modifiées, utiliser l’énergie nucléaire ou
lui substituer une autre énergie etc.
C’est aux collectivités locales de décider si elles acceptent une implantation
d’usine au beau milieu d’un site classé, si elles autorisent la construction d’un
complexe hôtelier qui doit barrer tout accès à l’océan etc. Mais comme le
pouvoir politique n’est pas vraiment indépendant du pouvoir de l’argent, au
bout du compte, ce sont les intérêts financiers qui triomphent. Et nos
protestations sont avalées par l’engouement de la nouveauté, la glorification
du progrès et la lutte pour le triomphe économique des plus forts et des plus
aptes. Ce que l’on a le culot d’appeler « la rationalité économique » !
Mais tout calcul n’est pas nécessairement cynique. Une juste décision en
matière politique ne se justifie pas par la seule rétribution économique qu’elle
16

apporte ; elle ne se justifie vraiment que comme une contribution à la


promotion de la Vie et d’une existence digne et décente pour l’humanité à
venir. Cf. Jonas. L’incertitude dans laquelle prend place une décision
d’envergure commande la prudence.
La prudence veut dire avoir une pondération constante de l’action, être
capable de pouvoir à tout moment rectifier une décision si un déséquilibre se
manifeste, pour apporter la correction nécessaire. La prudence signifie que,
pas un instant dans l’action, l’acteur ne se dessaisit de sa responsabilité et qu’il
reste vigilant pour corriger une erreur. Il ne s’agit pas de tergiverser et de ne
rien faire, mais de décider, tout en prenant en compte l’incertitude.
C’est une erreur, dans le sens commun d’associer l’incertitude et l’hésitation.
La volonté n’est pas la velléité. La situation dans laquelle nous nous trouvons
collectivement ne commande pas le repli, mais une réponse juste et des
décisions justes. Toutes les décisions d’importance se prennent dans
l’incertitude, autrement on ne déciderait pas ; mais cela ne veut pas dire qu’il
faille en faire un pari au hasard. Comme l’a dit très fortement Hans Jonas, dans
Le Principe Responsabilité, en raison de l’empire même de la techno-science, le
monde et son avenir sont désormais entre nos mains. Ce n’est pas le moment
de se retirer du jeu. Nous sommes embarqués.
Il fut un temps où l’existentialisme pouvait se permettre de parler de gratuité
de toute décision. Mais on ne peut pas parler de gratuité dans un monde où
tout est intimement lié. Aucune action n’est sans conséquence. Et puis, cela
évoque une idée sinistre, bien trop en vogue, selon laquelle, la liberté, c’est
« faire tout ce que je veux ». Quand on serine cela dans les média et la
publicité, on a le monde dans lequel nous sommes : un monde dangereux, une
planète salie et au bord de l’asphyxie. Il ne faudrait pas confondre les fantaisies
que l’on peut se donner en rêve, avec la responsabilité que l’on est en droit
d’attendre de chacun de nous à l’état de veille. Ce n’est pas le même monde.
Ceux qui tiennent en main les responsabilités de cette planète doivent veiller,
pas rêver les yeux ouverts.
Inversement, s’en tenir à la fatalité est une autre erreur symétrique, celle qui
consiste à se démettre de notre pouvoir pour en appeler au destin, (cela veut
dire quoi ou juste ?) ou à la volonté de Dieu (et selon quelle religion s’il vous
plaît ?). Selon Jonas, nous voilà, que nous le voulions ou non, chargés de notre
propre providence. Nous ne devons compter que sur nous-mêmes et trouver
en nous la sagesse la plus élevée, l’idée la plus grande, l’amour le plus
généreux. La question est : que décidons-nous pour l’humanité à venir ? En
vertu de quel projet ? Nous sommes responsables, pour le meilleur et pour le
pire, de l'humanité de demain. Les pouvoirs qui sont les nôtres peuvent semer
17

des catastrophes, mais ils peuvent aussi juguler les calamités déjà en cours et
surtout ouvrir l’espace du possible d’une véritable promotion de la vie pour le
futur.

Source : Serge Carfantan, philosophie et spiritualité.

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L'écologie humaine est tributaire de la science qui a pour objet les relations des
êtres vivants avec l'environnement. C'est la sphère de l'écologie associée à
l'histoire de l'espèce Homo sapiens, de ses déplacements et lieux de vie
géographiques ainsi qu'à celle de l'être humain contemporain.
Au croisement de l'écologie humaine et de la sociologie, certains auteurs
définissent une discipline connexe appelée écosociologie.
Éléments de définition :
Une définition d'Ernst Haeckel (1834-1919) s'applique à l'espèce humaine,
définissant l'écologie humaine comme étant la partie de l'écologie qui étudie
l'espèce humaine, l'activité organisée, sociale et individuelle de cette espèce, sa
culture et son environnement dans la biosphère.
L’actuelle Société d'écologie humaine depuis 1987 définit l’écologie humaine
comme « un questionnement où la relation entre l’humanité et la nature est
abordée essentiellement à partir de la relation entre les populations humaines
et leur environnement ».
Cibles, objectifs :
L'étude de l'écologie humaine a plusieurs objectifs scientifiques :
Tout d'abord, elle étudie la biologie d'une espèce, l'être humain, Homo sapiens,
qui constitue en lui-même un écosystème en relation. Ensuite, elle considère
l'environnement biophysique et les modes de vie des humains, à diverses
échelles (par exemple, en étudiant l'habitat humain avec la biosphère.
 l'écosystème urbain - la ville et l'écologie urbaine,
 l'écosystème rural - la campagne, la brousse et ses milieux cultivés, semi-
naturels plus ou moins intensivement exploités par l'Homme
 l'écosystème terrestre - le territoire et ses matrices écopaysagères
L'être humain et son mode d'action sont considérés par les écologistes et
d'autres comme un facteur écologique important dans l'évolution de l'écologie.
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Le Principe responsabilité (en allemand Das Prinzip Verantwortung) est


l'ouvrage le plus connu de Hans Jonas (1979). Notamment en Allemagne, il a
connu une réception qui a dépassé le cercle philosophique et a même été cité
au Bundestag allemand.
Dans ce livre, Hans Jonas part de la question « pourquoi l'humanité doit
exister ? » L'existence de l'humanité dont l'impératif semble aller de soi, n'est
plus du tout un fait assuré de nos jours. Au contraire, par son énorme pouvoir
qu'il a avant tout grâce à la technique moderne, l'homme a désormais les
capacités de s'autodétruire en peu de temps — c'est pourquoi il y a ici une
nouvelle question qui doit entrer dans le domaine des considérations
éthiques.
En se référant à sa philosophie de la biologie, Hans Jonas fonde l'impératif que
l'homme doit exister, vu qu'il a, comme tout être vivant, une valeur absolue qui
lui est inhérente et qu'il s'agit par conséquent de protéger quoi qu'il en coûte.
Dans la pratique, cela signifie que doit être interdite toute technologie qui
comporte le risque — aussi improbable soit-il — de détruire l’humanité ou la
valeur particulière en l'homme qui fait qu'il doit exister. Hans Jonas désigne cet
impératif par la formule in dubio pro malo. Cela veut dire que s'il y a plusieurs
conséquences possibles de l'emploi d'une technologie, il faut décider en
fonction de l'hypothèse la plus pessimiste.
Fondamentalement, Hans Jonas pense qu'il faut refonder l'éthique ancestrale,
basée sur l'homme vivant en "cités", citadelles autonomes où l'homme crée
son monde et sa morale, sans toucher vraiment à l'être du monde (la nature
versus la cité grecque). Cette morale ancienne était morale du présent et du
rapport interpersonnel. Elle est dépassée.
L'emprise technico-scientifique change la donne: l'homme et ses cités,
mondialisées aujourd'hui, dominent le monde (la nature) et la changent sans
cesse vers on ne sait où. L'éthique doit donc abandonner le présent et
l'interpersonnel et se projeter sur l'avenir et le collectif, en particulier sur
l'avenir de l'humain, être qui, ontologiquement, selon Jonas, doit continuer à
exister.
Source : Serge Carfantan, philosophie et spiritualité

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