Réflexions sur l’histoire économique du Maroc
contemporain : Problématiques et enjeux
historiographiques
Nejjari Zakaria
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Nejjari Zakaria. Réflexions sur l’histoire économique du Maroc contemporain : Problématiques et
enjeux historiographiques. 2024. �hal-04722917�
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Réflexions sur l’histoire économique du Maroc
contemporain : Problématiques et enjeux
historiographiques
NEJJARI ZAKARIA, Professeur d'économie à la Faculté Polydisciplinaire, Université Ibn Zohr.
Résumé :
Cet article examine les principales problématiques liées à l’histoire
économique du Maroc au XXe siècle, en mettant l’accent sur les dynamiques
de transformation qui ont façonné l'économie marocaine pendant et après la
période coloniale. Il s’intéresse d'abord à la question de la périodisation,
soulignant que l’année 1912, souvent considérée comme un tournant
politique avec l’instauration du protectorat, ne constitue pas une rupture
décisive sur le plan économique. Les crises financières précédant cette date
et l’emprise progressive des puissances étrangères à travers des traités
commerciaux ont amorcé un contrôle économique bien avant l’arrivée
officielle du protectorat.
Le texte explore ensuite la structure duale de l'économie marocaine,
marquée par une coexistence entre secteurs modernes contrôlés par les
colons et une économie traditionnelle maintenue en marge. L'analyse se
concentre sur le secteur agricole, où la modernisation a favorisé les grands
domaines européens au détriment des petits exploitants marocains, et sur
l'industrialisation, qui a surtout bénéficié aux intérêts de la métropole
coloniale.
La troisième section traite des méthodes et des sources pour l’étude de cette
histoire, en mettant en évidence les limites des archives coloniales et
l'importance de recourir à une approche interdisciplinaire. Enfin, l’article
souligne la nécessité d’une révision historiographique pour intégrer à la fois
les facteurs internes (structures sociales et politiques locales) et externes
(influences coloniales et impérialistes), tout en ouvrant des pistes de
recherche futures, notamment dans l’étude des inégalités régionales, des
dimensions sociales et environnementales de l’histoire économique du
Maroc.
Introduction
L’histoire économique, souvent reléguée au second plan dans les études
historiques au Maroc, mérite une attention particulière en tant que discipline
permettant de comprendre les dynamiques profondes qui ont façonné le
développement du pays. En effet, l’économie joue un rôle central dans la
structuration des sociétés et dans les transformations sociales, politiques et
culturelles. Pourtant, au Maroc, ce domaine a longtemps été négligé par les
historiens locaux au profit de l’histoire politique et militaire. Les études
historiques marocaines se sont surtout concentrées sur des événements
marquants tels que les luttes de libération nationale, les résistances armées
contre la colonisation, ou encore la gestion du pouvoir après l’indépendance.
Cela a conduit à une réduction de l’histoire du Maroc du XXe siècle à des
narrations centrées sur les figures politiques, les mouvements nationalistes,
et les enjeux de gouvernance post-coloniale.
Cependant, une vision trop étroite de l’histoire, qui laisse de côté les
déterminants économiques, manque de rendre compte des causes sous-
jacentes des transformations structurelles du pays. L’économie ne peut être
dissociée des événements politiques et sociaux. De nombreux facteurs
économiques, tels que la fiscalité, l’endettement, l’industrialisation, ou
encore les politiques commerciales, ont profondément influencé le cours de
l’histoire marocaine et ont façonné les trajectoires de développement du
pays.
Le Maroc du XXe siècle, à travers l’angle économique, nous offre un terrain
d’analyse riche et multidimensionnel. Depuis l’ouverture du pays au
commerce international au XIXe siècle jusqu’à l’instauration du protectorat
en 1912, le Maroc a été progressivement intégré dans le système
économique mondial. L’interaction entre les puissances coloniales et les
structures économiques locales a transformé en profondeur l’agriculture,
l’industrie, et le commerce du pays. Le XXe siècle est marqué par des
événements économiques majeurs tels que l’endettement croissant du pays
avant le protectorat, l'exploitation des ressources naturelles sous la
domination française, ou encore les tentatives de modernisation industrielle
post-indépendance. Chaque étape de cette histoire économique a des
répercussions directes sur les équilibres sociaux et politiques, qu’il s’agisse
de l'apparition de nouvelles classes sociales, de l’aggravation des inégalités
régionales, ou des tensions autour de la répartition des ressources.
L’importance des structures économiques dans les processus de domination
coloniale
Le protectorat français, souvent perçu comme une domination
essentiellement politique, s'est en réalité fondé sur un contrôle économique
systématique. Dès le XIXe siècle, le Maroc avait conclu des traités
commerciaux inégaux qui ont ouvert la voie à une dépendance progressive
vis-à-vis des puissances étrangères. L’économie marocaine est ainsi
devenue un champ d’exploitation pour les colons, notamment à travers
l’agriculture de rente et l’exploitation des ressources minières. Cette
domination économique s’est accompagnée de politiques visant à intégrer
le Maroc dans les circuits économiques mondiaux, tout en conservant des
relations asymétriques avec la métropole française. L’introduction de
nouvelles technologies, l’urbanisation et le développement d’infrastructures
ont certes modernisé certains secteurs, mais au profit d’intérêts étrangers,
laissant de côté les populations locales.
Enjeux de la reconstruction économique après l’indépendance
Après l'indépendance en 1956, le Maroc s’est trouvé face à des défis
économiques considérables. Héritant d’une économie dualiste, avec un
secteur moderne contrôlé par des intérêts étrangers et un secteur
traditionnel marginalisé, l’État marocain a tenté de redresser la situation en
introduisant des réformes économiques. Cependant, ces réformes ont
souvent été marquées par des compromis entre la nécessité de maintenir
les investissements étrangers et celle de rétablir une autonomie économique
nationale. Les plans de développement, tels que le plan quinquennal (1960-
1964), témoignent de cette volonté d’équilibrer modernisation et
souveraineté économique, bien que ces efforts aient souvent été freinés par
des contraintes internes et externes.
Problématiques méthodologiques et lacunes historiographiques
Les lacunes historiographiques sur l’histoire économique du Maroc
s’expliquent en grande partie par le manque d’études locales et la
dépendance excessive aux sources coloniales. De nombreux travaux sur
l’histoire économique marocaine ont été réalisés par des chercheurs
étrangers, souvent avec un biais colonial. Ces études, bien que précieuses
pour la richesse de leurs données, doivent être analysées de manière
critique afin de dépasser les interprétations idéologiques de l’époque. Par
ailleurs, il est indispensable de multiplier les études multidisciplinaires qui
croisent l’économie avec la sociologie, la géographie et la politique pour offrir
une vision plus globale de l’évolution du Maroc au XXe siècle.
Objectifs de l’article
Cet article vise à explorer les principales problématiques soulevées par
l’écriture de l’histoire économique du Maroc au XXe siècle. En mobilisant
une approche critique et interdisciplinaire, nous chercherons à comprendre
comment les dynamiques économiques ont influencé l’histoire politique et
sociale du pays. Nous examinerons également les enjeux méthodologiques
et historiographiques liés à l’étude de l’histoire économique, notamment en
ce qui concerne l’utilisation des sources et la périodisation des événements
majeurs. L’objectif est de contribuer à une meilleure compréhension des
transformations économiques du Maroc contemporain, tout en soulignant
l’importance d’une approche historique intégrée, prenant en compte à la fois
les aspects économiques, sociaux et politiques.
1. La Périodisation en Histoire Économique
La question de la périodisation en histoire économique revêt une importance
cruciale pour comprendre les dynamiques de transformation structurelle de
l’économie marocaine. Contrairement à l’histoire politique, où la date de
1912 marque un tournant décisif avec l’instauration du protectorat, l’analyse
économique nécessite une réévaluation de cette chronologie. Les traités
commerciaux qui ont précédé la colonisation formelle, notamment ceux avec
la Grande-Bretagne (1856) et les États-Unis (1836), ont préparé le terrain à
une pénétration économique progressive des puissances étrangères,
rendant ainsi le Maroc de plus en plus dépendant économiquement.
1.1 Les Prémices d’une Domination Économique Avant 1912
La colonisation économique du Maroc n’a pas débuté en 1912, mais s’inscrit
dans un processus qui a commencé dès la seconde moitié du XIXe siècle.
L’ouverture du Maroc au commerce international a marqué le début d'une
domination progressive des puissances européennes, surtout après la
signature du traité de commerce avec la Grande-Bretagne en 1856, qui a
permis aux Britanniques d'obtenir des droits commerciaux préférentiels. Ce
traité a ouvert le marché marocain aux marchandises européennes,
fragilisant ainsi les structures économiques locales traditionnelles,
notamment les artisans et commerçants, et rendant le pays dépendant des
importations.
Par ailleurs, la traite américaine de 1836, qui offrait aux citoyens américains
des privilèges fiscaux, a également renforcé l’influence étrangère sur le plan
économique. Cette dépendance accrue a mis en lumière l'incapacité du
Makhzen (le pouvoir central marocain) à maîtriser ses ressources
économiques et à protéger son marché contre l'infiltration étrangère.
1.2 Les Crises Financières et la Prise de Contrôle Progressif
L’impact des crises financières antérieures à 1912, telles que la faillite de
1901, est également essentiel pour comprendre l’évolution économique du
Maroc. La situation budgétaire catastrophique de l'État marocain à cette
époque l'a conduit à contracter des emprunts massifs auprès de banques
européennes, ce qui a mis encore plus sous pression les finances publiques.
Par exemple, l'emprunt de 1904, qui a hypothéqué une grande partie des
recettes douanières marocaines, témoigne de la perte de contrôle du pays
sur ses propres ressources. En hypothéquant 60 % des recettes douanières
pour garantir le remboursement de cet emprunt, le Maroc s’est vu contraint
de céder une part importante de sa souveraineté économique, ouvrant la
voie à l’intervention directe des puissances européennes dans sa gestion
financière.
Ainsi, la signature du Traité de Fès en 1912 ne constitue pas une véritable
rupture mais plutôt l’aboutissement d’un processus économique et financier
déjà largement en marche. Ce traité a simplement officialisé une domination
économique et politique qui s’était déjà installée progressivement par le biais
de mécanismes financiers, de prêts et de traités internationaux qui
affaiblissaient la capacité de l'État marocain à contrôler ses ressources.
1.3 La Continuité Après l’Indépendance et les Défis de la Souveraineté
Économique
L’indépendance en 1956 ne marque pas non plus une rupture nette dans la
structure économique du Maroc. L’économie du pays restait fortement
tributaire des investissements étrangers et des infrastructures mises en
place sous le protectorat. Le modèle économique colonial, qui avait façonné
le pays selon une logique extractiviste orientée vers la production de
matières premières pour les métropoles européennes, a perduré bien après
l’indépendance.
Les premières décennies après 1956 ont été caractérisées par une
continuité économique, où le nouveau gouvernement marocain a dû
composer avec l’héritage colonial tout en cherchant à mettre en place des
politiques de modernisation et de développement. Cependant, ces efforts
étaient limités par la forte dépendance vis-à-vis des capitaux étrangers,
notamment français, et par les structures socio-économiques héritées du
protectorat. Le débat politique interne oscillait entre deux orientations : d’une
part, la nécessité de conserver les investissements étrangers pour maintenir
la croissance économique, et d’autre part, l’ambition de promouvoir un
développement autocentré visant à garantir la souveraineté économique du
pays.
1.4 Les Étapes Clés du Développement Économique Sous le Protectorat
Sous le protectorat, l’économie marocaine a connu des transformations
profondes, notamment dans les secteurs de l'agriculture, des mines, et des
infrastructures. La conférence d’Algésiras de 1906 et le prêt de 1910 ont
renforcé l’intervention étrangère dans ces domaines, orientant l’économie
marocaine vers une spécialisation coloniale de type extractiviste. Le
développement des infrastructures, telles que les ports, les chemins de fer,
et les routes, avait pour principal objectif de faciliter l’exportation des
ressources marocaines vers les métropoles coloniales, notamment la
France.
Cependant, il convient de noter que ces investissements ont généré des
transformations socio-économiques inégales au niveau local. Certaines
régions, telles que les plaines fertiles du Gharb, ont bénéficié
d’investissements dans l’agriculture, tandis que d’autres zones rurales sont
restées en marge des bénéfices économiques, approfondissant les
inégalités socio-territoriales. Par exemple, l’agriculture modernisée et
mécanisée dans certaines zones côtières contrastait avec les méthodes
agricoles traditionnelles des régions de l’intérieur, où les petits agriculteurs
n'avaient pas accès aux nouvelles technologies introduites par les colons.
De plus, la mise en valeur des ressources minières, en particulier dans les
régions du Sud et de l’Oriental, a permis aux puissances coloniales
d’exploiter les richesses naturelles du Maroc, telles que les phosphates et
autres minerais stratégiques. Toutefois, ces activités étaient menées
principalement au profit de la métropole, laissant une grande partie de la
population marocaine exclue des bénéfices économiques générés par ces
secteurs stratégiques.
1.5 L’Après-Indépendance : Rupture ou Continuité ?
Le tournant de l’indépendance en 1956 soulève la question de savoir si cette
date constitue réellement une rupture dans la trajectoire économique du
pays. En effet, bien que l’indépendance ait marqué la fin officielle du
protectorat, la structure économique héritée de la colonisation est restée en
grande partie intacte. Le secteur agricole, dominé par les grands
propriétaires fonciers et les capitaux étrangers, n'a pas subi de
transformation immédiate. De même, l’industrialisation du pays, amorcée
sous le protectorat, s'est poursuivie dans les mêmes lignes directrices, avec
une forte dépendance vis-à-vis des marchés européens.
L'État marocain a tenté de mettre en place des plans de développement
ambitieux, tels que le plan quinquennal 1960-1964, visant à moderniser
l’agriculture, développer l’industrie, et réduire la dépendance économique.
Cependant, ces plans se sont souvent heurtés à des obstacles internes
(comme l’absence d’une infrastructure suffisante ou d’un capital humain
qualifié) et externes (comme les fluctuations des prix internationaux des
matières premières). La tentative de concilier l’héritage colonial avec une
volonté de souveraineté économique a conduit à des tensions au sein des
politiques publiques, un dilemme qui continue de marquer l'économie
2. La Structure Économique et les Transformations Sociales
L’une des problématiques majeures dans l’histoire économique du Maroc au
XXe siècle concerne la structure de l’économie et ses interactions avec les
dynamiques sociales. Avant la colonisation, le Maroc disposait d’une
économie principalement agraire et artisanale, souvent qualifiée de pré-
capitaliste. Elle était marquée par des structures sociales complexes, où les
relations tribales, féodales et le pouvoir central (le Makhzen) jouaient un rôle
prépondérant dans l’organisation économique et politique. Avec
l’instauration du protectorat, ces structures n’ont pas disparu mais ont
évolué, coexistant avec l’introduction d’une économie moderne, souvent
contrôlée par les colons, créant ainsi une dualité économique marquée.
2.1 Le Secteur Agricole : Une Économie Dualiste
L’agriculture, moteur principal de l’économie marocaine avant et pendant la
colonisation, illustre parfaitement cette dualité. D’un côté, les colons
européens, notamment dans les plaines du Gharb, du Souss et d’autres
zones fertiles, ont introduit des techniques agricoles modernes, mettant en
place de grandes exploitations orientées vers l’exportation de produits
agricoles comme les agrumes, les légumes, et les céréales. Ces fermes
modernes étaient principalement gérées selon une logique capitaliste,
bénéficiant d’infrastructures développées par les autorités coloniales telles
que les systèmes d’irrigation et de transport.
De l’autre côté, la majorité des petits agriculteurs marocains, souvent des
paysans travaillant dans les zones rurales éloignées des grands centres
urbains, ont continué à utiliser des méthodes traditionnelles d’agriculture,
axées sur l’autosubsistance et des techniques ancestrales. Ces agriculteurs
ne bénéficiaient ni des investissements ni des ressources offertes aux
grands domaines européens. En conséquence, le fossé entre les deux
secteurs s’est creusé, renforçant les inégalités socio-économiques entre les
différentes régions du pays.
Après l’indépendance, cette dualité a persisté, malgré les efforts des
gouvernements successifs pour moderniser l’agriculture. Les grands
domaines agricoles, souvent détenus par les élites marocaines ou des
investisseurs étrangers, ont continué à dominer le secteur, tandis que les
petites exploitations souffraient de l’absence d’accès à des technologies
modernes et aux marchés internationaux. Cette division a exacerbé les
tensions sociales dans les zones rurales, où la pauvreté et l'exclusion
économique demeuraient préoccupantes.
2.1.1 Les Réformes Post-Indépendance et les Défis du Secteur Agricole
Dans les décennies qui ont suivi l’indépendance, le Maroc a entrepris
plusieurs tentatives pour restructurer et moderniser son secteur agricole,
notamment à travers la mise en place de plans quinquennaux et de réformes
agraires. L’objectif principal de ces réformes était de réduire les disparités
régionales et de promouvoir l’accès des petits agriculteurs aux technologies
modernes, aux marchés, et aux infrastructures de soutien, telles que les
crédits agricoles.
Cependant, ces efforts ont souvent été freinés par des contraintes politiques
et économiques internes, ainsi que par la dépendance du pays vis-à-vis des
marchés internationaux pour certains produits agricoles. L’intégration du
Maroc dans l’économie mondiale a également exposé le secteur agricole
aux fluctuations des prix mondiaux, exacerbant les difficultés pour les petits
producteurs de maintenir une activité rentable. Par ailleurs, la pression
démographique et l’urbanisation croissante ont réduit les terres arables
disponibles, rendant la tâche de modernisation encore plus complexe.
2.2 L’Industrialisation et la Place de l’Indigène
L’industrialisation sous le protectorat s’est concentrée principalement autour
de l’exploitation des ressources naturelles du Maroc, notamment les mines
de phosphates, qui constituent encore aujourd’hui une des principales
richesses du pays. Les autorités coloniales ont mis en place un ensemble
d’industries légères et d’infrastructures nécessaires pour exploiter ces
ressources, mais ces efforts étaient avant tout destinés à servir les besoins
économiques de la métropole, créant un système d’exploitation économique
où le Maroc jouait le rôle de fournisseur de matières premières.
Il est cependant crucial de noter que cette industrialisation n’était pas
inclusive. Les grands projets industriels, bien que présents dans certaines
zones comme Khouribga pour les phosphates ou dans les ports pour les
activités liées au commerce, étaient en grande partie aux mains des
Européens. Le secteur industriel moderne cohabitait avec une petite
industrie locale qualifiée d’« indigène » (selon le vocabulaire colonial), qui
restait marginalisée. Ces petites entreprises, souvent artisanales, étaient
concentrées dans des secteurs traditionnels tels que la poterie, la confection
de textiles ou le travail du cuir. Loin d’être intégrées dans l’économie
formelle, ces industries étaient souvent considérées comme des vestiges du
passé, incapables de rivaliser avec les grandes industries européennes.
2.2.1 L’Exploitation Minière et les Inégalités Régionales
L’exploitation minière a représenté un pilier central de l’industrialisation
coloniale. Les ressources minières, notamment les phosphates, mais aussi
le plomb, le zinc, et d’autres minerais, ont joué un rôle crucial dans la
croissance économique sous le protectorat. Cependant, ces activités
minières ont généré de profondes inégalités régionales. Les régions riches
en ressources naturelles ont bénéficié d’investissements massifs en
infrastructures, tandis que d'autres parties du pays, notamment les zones
rurales éloignées des centres miniers et des grandes villes côtières, sont
restées sous-développées.
Après l’indépendance, le secteur minier est resté une source importante de
devises pour le Maroc, mais les inégalités dans la distribution des richesses
se sont maintenues. L’État marocain a nationalisé une partie des ressources
minières, mais les profits générés par ces activités n’ont pas toujours
bénéficié à l’ensemble de la population. Les régions riches en ressources
minières, comme Khouribga ou Bou-Azzer, ont continué à prospérer, tandis
que d’autres régions du pays n’ont pas bénéficié des retombées
économiques de l’exploitation des ressources naturelles.
2.3 L’Évolution de la Structure Économique Après l’Indépendance
Après 1956, le Maroc a hérité d’une structure économique duale, marquée
par un secteur moderne industriel et agricole largement aux mains d’élites
économiques et un secteur traditionnel marginalisé. Les autorités
marocaines ont tenté de réformer cette structure à travers des politiques de
développement économique, mais ces réformes ont souvent été entravées
par une série de facteurs, notamment la dépendance économique vis-à-vis
de l’étranger, les contraintes budgétaires et les défis liés à la redistribution
des terres et des richesses.
Le plan quinquennal 1960-1964 était l’un des premiers efforts du
gouvernement marocain pour moderniser l’économie et atténuer les
déséquilibres hérités de la période coloniale. Ce plan visait à encourager
l’industrialisation, la modernisation de l’agriculture, et à favoriser une
croissance plus inclusive. Cependant, les résultats ont été mitigés, car de
nombreuses réformes ont été freinées par des résistances politiques et
économiques internes.
Aujourd’hui, la structure économique marocaine continue de refléter cette
dualité historique. Si des progrès significatifs ont été réalisés dans des
secteurs comme l’agriculture de rente et les services, le pays reste marqué
par de profondes inégalités sociales et régionales. L’agriculture traditionnelle
subsiste toujours, tout comme les petits secteurs industriels qui peinent à se
moderniser. L’inclusion économique et la redistribution des richesses restent
des défis majeurs pour le Maroc contemporain, qui doit également faire face
à de nouvelles dynamiques mondiales, notamment la mondialisation et les
effets du changement climatique sur l’agriculture et les ressources
naturelles.
3. Méthodologie et Sources pour l’Étude de l’Histoire Économique du
Maroc
L’étude de l’histoire économique du Maroc pose plusieurs défis
méthodologiques, notamment en ce qui concerne la diversité, la fiabilité et
la disponibilité des sources. En raison du caractère fragmentaire des
documents marocains traditionnels et de la prédominance des archives
coloniales, les chercheurs se trouvent souvent confrontés à des lacunes
dans les sources historiques locales. De plus, l’utilisation des sources
coloniales doit être abordée avec prudence, car elles peuvent véhiculer des
biais idéologiques et minimiser l’impact destructeur de la colonisation sur les
structures économiques et sociales du pays.
3.1 Les Sources Coloniales et le Défi de l’Objectivité
Les archives coloniales françaises constituent une grande partie des
sources disponibles pour l’étude de l’histoire économique du Maroc au XXe
siècle. Ces archives comprennent des rapports administratifs, des études
économiques, des relevés statistiques, et des correspondances officielles
produits par les autorités du protectorat. Parmi ces documents, on trouve
des travaux de chercheurs et administrateurs français tels que René Hœfer
et Charles André Julien, qui ont largement documenté les transformations
économiques sous le protectorat.
Cependant, ces sources sont souvent imprégnées d’une vision idéologique
qui valorise les bienfaits de la colonisation tout en occultant ou minimisant
ses effets négatifs sur les populations locales. L’objectif de ces rapports était
en grande partie de justifier les politiques coloniales auprès des autorités
métropolitaines et de montrer que la colonisation avait apporté des bénéfices
économiques, tels que le développement des infrastructures, l’introduction
de nouvelles techniques agricoles et la modernisation des industries. En
réalité, la colonisation a souvent exacerbé les inégalités sociales,
économiques et régionales, concentrant les richesses entre les mains des
colons et des élites locales coopérantes.
Ainsi, il est essentiel pour les chercheurs d’adopter une approche critique
lorsqu’ils utilisent ces archives. Une lecture croisée avec d'autres types de
sources et une analyse approfondie des biais présents dans ces documents
permettent de corriger les angles morts laissés par la vision coloniale. Il est
également nécessaire de replacer ces sources dans leur contexte historique
et politique afin d’éviter de reproduire les narrations coloniales.
3.2 L’Apport des Chercheurs Marocains et la Multidisciplinarité
Au cours des dernières décennies, plusieurs chercheurs marocains ont
contribué à renouveler l’historiographie de l’histoire économique du pays, en
particulier en s’intéressant aux transformations postcoloniales. Des figures
comme Mohammed Salah Eddine, Azzedine Belal, Habib El Malki, et
d’autres chercheurs ont entrepris des études sur la transition économique
après 1956, en mettant en lumière les choix économiques de l’État marocain,
les réformes agraires, l’industrialisation, et les plans de développement.
Leurs travaux ont permis de corriger certaines visions issues des sources
coloniales et d’introduire de nouvelles perspectives.
L’approche multidisciplinaire de ces chercheurs a été particulièrement
fructueuse, car elle permet d’aborder l’histoire économique sous différents
angles. En mobilisant la géographie, la sociologie, la science politique et
l’anthropologie, ils ont pu saisir la complexité des interactions entre les
dynamiques économiques et les réalités sociales du Maroc. Par exemple,
l’étude des inégalités régionales et de la répartition des ressources au Maroc
postcolonial a révélé les tensions entre les élites urbaines et rurales, ainsi
que les défis liés à la redistribution des richesses économiques héritées de
la période coloniale.
De plus, des chercheurs comme Azzedine Belal ont analysé les implications
politiques des choix économiques de l’État marocain après l’indépendance,
en soulignant les contradictions entre la modernisation économique voulue
par les élites et les besoins socio-économiques de la majorité de la
population. Ces travaux soulignent l'importance d'une approche critique des
politiques de développement et des réformes entreprises, qui ont souvent
renforcé les inégalités au lieu de les atténuer.
3.3 L’Importance de l’Approche Interdisciplinaire
Dans le cadre de l’étude de l’histoire économique du Maroc, l’adoption d’une
approche interdisciplinaire est devenue incontournable. L’histoire
économique ne peut être étudiée de manière isolée ; elle doit tenir compte
des interactions avec d’autres disciplines, telles que la sociologie, la
géographie, l’anthropologie et même la science politique. Ces approches
permettent d’apporter une analyse plus nuancée des transformations
économiques, en reliant les structures économiques aux dynamiques
sociales, culturelles et politiques.
• Les outils statistiques : L’utilisation des outils statistiques et
économétriques, en particulier dans l’étude des données quantitatives
comme les exportations, les niveaux de production industrielle ou les
revenus agricoles, permet de retracer les évolutions des secteurs
économiques au fil du temps. Par exemple, l'analyse des données sur
les échanges commerciaux durant la période du protectorat offre une
vision plus précise de la manière dont les puissances coloniales ont
structuré l’économie marocaine pour répondre aux besoins de la
métropole.
• L’analyse cartographique : L’analyse spatiale et l'utilisation de cartes
historiques permettent d’étudier les inégalités régionales et de
visualiser la concentration des investissements dans certaines zones,
comme les régions côtières et les grandes villes, au détriment des
zones rurales et montagneuses. Cela met en lumière les dynamiques
spatiales de l’économie marocaine et les conséquences des choix
coloniaux sur le développement économique.
• La modélisation économique : La modélisation économique est un outil
précieux pour comprendre les mécanismes de croissance et les
déséquilibres structurels au Maroc. Par exemple, la modélisation du
secteur agricole permet de mieux appréhender les impacts des
réformes agraires postcoloniales et les défis posés par la
modernisation des techniques de production. En combinant la
modélisation économique avec des études de terrain, les chercheurs
peuvent analyser les facteurs socio-économiques qui ont influencé
l’efficacité de ces réformes.
• Les enquêtes de terrain : En complément des sources écrites, les
enquêtes de terrain et les entretiens avec les acteurs locaux
(notamment les paysans, les travailleurs et les entrepreneurs) offrent
des perspectives souvent absentes des documents officiels. Ces
enquêtes permettent de recueillir des témoignages directs sur les
effets des transformations économiques, en particulier dans les zones
rurales marginalisées. Les chercheurs peuvent ainsi explorer la
manière dont les populations locales ont perçu et vécu les politiques
économiques mises en place pendant et après la période coloniale.
3.4 L’Émergence des Sources Orales
Un autre développement méthodologique important dans l'étude de l’histoire
économique du Maroc est l'émergence des sources orales. En raison des
lacunes dans les archives officielles, de plus en plus de chercheurs se
tournent vers les témoignages oraux pour compléter les documents écrits.
Ces témoignages, souvent collectés auprès des générations plus âgées,
offrent un aperçu précieux des réalités économiques locales et des
expériences vécues par les populations marginalisées, notamment dans le
monde rural.
Ces histoires orales permettent de documenter des pratiques économiques
informelles, des savoir-faire artisanaux, et des systèmes d’échange locaux
qui ne sont pas toujours enregistrés dans les archives officielles. Elles
apportent également une perspective bottom-up qui permet de mieux
comprendre les effets des politiques économiques sur le quotidien des
Marocains ordinaires.
Conclusion
L’histoire économique du Maroc contemporain et actuel constitue un
domaine de recherche crucial pour comprendre les transformations
profondes qu’a connues le pays au XXe siècle. Bien que ce champ soit
encore relativement sous-exploré, il offre des perspectives prometteuses
pour analyser les dynamiques économiques qui ont façonné non seulement
le développement du Maroc, mais aussi ses structures sociales et politiques.
L'étude de ces dynamiques est essentielle pour comprendre les inégalités
régionales, la répartition des ressources, et les politiques de développement
qui ont marqué le Maroc pendant et après la période coloniale.
Cependant, plusieurs défis méthodologiques persistent. Le premier réside
dans la dépendance excessive aux sources coloniales, qui, bien qu’elles
fournissent une abondante documentation, présentent un biais idéologique
important. Le second défi est la manque de diversité des sources locales et
la rareté des documents marocains détaillant les aspects économiques
durant cette période. En conséquence, l’historien doit adopter une approche
critique et multidisciplinaire pour analyser ces documents avec la rigueur
nécessaire, en croisant les archives coloniales avec d’autres types de
sources, telles que les récits oraux, les enquêtes de terrain, et les données
économiques contemporaines.
Pour que l’histoire économique du Maroc puisse être étudiée de manière
plus complète et nuancée, il est impératif de réviser les paradigmes
historiographiques dominants. Une telle révision doit mettre l'accent sur les
interactions entre les facteurs internes (tels que les structures sociales, la
stratification économique, et les politiques locales) et externes (les
influences coloniales, les impératifs impérialistes et la mondialisation
économique). Ces interactions sont au cœur des transformations
économiques et sociales qui ont caractérisé le Maroc au XXe siècle, en
particulier dans les domaines de l’agriculture, de l’industrie, et des
infrastructures.
Nouvelles Pistes de Recherche et Enjeux pour l'Avenir
L'avenir de la recherche sur l’histoire économique du Maroc présente
plusieurs pistes prometteuses. Tout d'abord, il est nécessaire de développer
davantage les études régionales, afin de mieux comprendre comment les
différentes régions du Maroc ont vécu et réagi aux transformations
économiques, tant sous le protectorat qu’après l’indépendance. Les
inégalités socio-économiques régionales, qui se sont exacerbées durant la
période coloniale et continuent de poser des défis aujourd’hui, doivent être
au centre de ces recherches.
En outre, la dimension sociale de l’histoire économique mérite d’être
approfondie. Comment les politiques économiques ont-elles influencé les
classes sociales émergentes, les mouvements de migration interne, ou les
rapports entre les élites économiques et les travailleurs ruraux et urbains ?
Ces questions exigent une exploration des conséquences sociales des
politiques économiques, qu’il s’agisse de la modernisation de l’agriculture,
de l'industrialisation ou des réformes post-indépendance.
L'intégration des perspectives environnementales dans l'histoire
économique est également un axe de recherche qui gagne en importance.
Les politiques coloniales et postcoloniales ont eu un impact profond sur les
écosystèmes marocains, notamment en termes de gestion des ressources
naturelles, de déforestation, de développement agricole intensif, et
d’épuisement des sols. Ces aspects environnementaux ont un lien direct
avec les politiques économiques, et il est crucial d'examiner comment
l'économie marocaine a interagi avec son environnement naturel au fil des
décennies.
Vers une Révision Critique des Politiques de Développement
Enfin, une réflexion critique sur les politiques de développement mises en
œuvre après l'indépendance est nécessaire. Le Maroc a tenté de concilier
modernisation économique et autonomie politique, mais souvent au prix de
compromis qui ont maintenu des structures héritées de l’époque coloniale.
Les plans quinquennaux, les réformes agraires, et les politiques industrielles
post-coloniales doivent être réévalués à la lumière des échecs et des succès
qu’ils ont générés, tout en tenant compte des influences internationales qui
ont façonné ces choix, comme les institutions financières internationales et
la mondialisation.
En définitive, l’étude de l’histoire économique du Maroc contemporain
constitue un chantier vaste et fertile, qui offre l’opportunité d’enrichir notre
compréhension des liens entre économie, politique et société. En combinant
des approches multidisciplinaires, critiques et innovantes, les chercheurs
pourront non seulement combler les lacunes actuelles de l’historiographie,
mais aussi proposer des analyses qui éclaireront les défis économiques et
sociaux auxquels le Maroc est confronté aujourd’hui et demain.
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