Le petit Nicolas
Sempé/Goscinny
Chapitre 1
Un Souvenir qu'on va chérir
L
I
Ce matin, nous sommes tous arrivés à l'école bien contents, parce qu'on va prendre
une photo de la classe qui sera pour nous un souvenir que nous allons chérir tout notre
T vie, comme nous l'a dit la maitresse. Elle nous a dit aussi de venir bien propres et bien
coiffés.
T C'est avec plein de brillantine sur la tête que je suis entré dans la cour de
récréation. Tous les copains étaient déjà là et la maitresse était en train de gronder
É Geoffroy qui était venu habillé en martien. Geoffroy a un papa très riche qui lui
achète tous les jouets qu'il veut. Geoffroy disait à la maitresse qu'il voulait
R absolument être photographié en martien et que sinon il s'en irait.
A Le photographe était là, aussi, avec son appareil et la maitresse lui a dit qu'il fallait
faire vite, sinon, nous allions rater notre cours d'arithmétique. Agnan, qui est le
T premier de la classe et le chouchou de la maitresse, a dit que ce serait dommage de
ne pas avoir arithmétique, parce qu'il aimait ça et qu'il avait bien fait tous ses
U problèmes. Eudes, un copain qui est très fort, voulait donner un coup de poing sur le
nez d'Agnan, mais Agnan a des lunettes et on ne peut pas taper sur lui aussi souvent
R qu'on le voudrait. La maitresse s'est mise à crier que nous étions insupportables et
E
que si ça continuait il n'y aurait pas de photo et qu'on irait en classe. Le photographe,
alors, a dit: « Allons, allons, allons, du calme, du calme. Je sais comment il faut parler
aux enfants, tout va se passer très bien. » Le photographe a décidé que nous devions
nous mettre sur trois rangs; le premier rang assis par terre, le deuxième, debout
autour de la maitresse qui serait assise sur une chaise et le troisième, debout sur des
caisses. Il a vraiment de bonnes idées, le photographe.
Les caisses, on est allé les chercher dans la cave de l'école. On a bien rigolé, parce
qu'il n'y avait pas beaucoup de lumière dans la cave et Rufus s'était mis un vieux
sac sur la tête et il criait: « Ouh! Je suis le fantôme. »
Et puis, on a vu arriver la maitresse. Elle n'avait pas l'air contente, alors nous
sommes vite partis avec les caisses. Le seul qui est resté, c'est Rufus. Avec son
L sac, il ne voyait pas ce qui se passait et il a continué à crier: « Ouh! Je suis le
fantôme», et c'est la maitresse qui lui a enlevé le sac. Il a été drôlement étonné,
I Rufus.
De retour dans la cour, la maitresse a lâché l'oreille de Rufus et elle s'est frappé
T le front avec la main. « Mais vous êtes tout noir! » elle a dit. C'était vrai, en faisant
T les guignols dans la cave, on s'était un peu salis. La maitresse n'était pas contente,
mais le photographe lui a dit que ce n'était pas grave, on avait le temps de se laver
É pendant que lui disposait les caisses et la chaise pour la photo. A part Agnan, le seul
qui avait la figure propre, c'était Geoffroy, parce qu'il avait la tête dans son
R casque de martien, qui ressemble à un bocal. « Vous voyez, a dit Geoffroy à la
maitresse, s'ils étaient venus tous habillés comme moi, il n'y aurait pas
A d'histoires. » J'ai vu que la maitresse avait bien envie de tirer les oreilles de
T
Geoffroy, mais il n'y avait pas de prise sur le bocal. C'est une combine épatante, ce
costume de martien!
U Nous sommes revenus après nous êtres lavés et peignés. On était bien un peu
mouillés, mais le photographe a dit que ça ne faisait rien, que sur la photo ça ne se
R verrait pas.
« Bon, nous a dit le photographe, vous voulez faire plaisir à votre maitresse? »
E Nous avons répondu que oui, parce que nous l'aimons bien la maitresse, elle est
drôlement gentille quand nous ne la mettons pas en colère. « Alors, a dit le
photographe, vous allez sagement prendre vos places pour la photo. Les plus grands
sur les caisses, les moyens debout, les petits assis. » Nous on y est allés et le
photographe était en train d'expliquer à la maitresse qu'on obtenait tout des
enfants quand on était patient. Mais la maitresse n'a pas pu l'écouter jusqu'au
bout. Elle a du nous séparer, parce que nous voulions être tous sur les caisses.
« Il y a un seul grand ici, c'est moi! » criait Eudes et il poussait ceux qui voulait
monter sur les caisses. Comme Geoffroy insistait, Eudes lui a donné un coup de poing
sur le bocal et il s'est fait très mal. On a du se mettre à plusieurs pour enlever le
bocal de Geoffroy qui s'était coincé. La maitresse a dit qu'elle nous donnait un
dernier avertissement, après ce serait l'arithmétique, alors, on s'est dit qu'il fallait
L se tenir tranquille et on a commencé à s'installer.
Geoffroy s'est approché du photographe: « C'est quoi, votre appareil? » il a
I demandé. Le photographe a souri et il a dit: « C'est une boite d'où va sortir un petit
oiseau, bonhomme. » « Il est vieux votre engin, a dit Geoffroy, mon papa il m'en a
T donné un avec para-soleil, objectif à courte focal, téléobjectif, et, bien sur, des
T écrans.... » Le photographe a paru surpris, il a cessé de sourire et il a dit à Geoffroy
de retourner à sa place. « Est-ce que vous avez au moins une cellule
É photoélectrique? » a demandé Geoffroy. « Pour la dernière fois, retourne à ta place! »
a crié le photographe qui, tout d'un coup, avait l'air très nerveux.
R
A
T On s'est installés. Moi, j'étais assis par terre, à côté d'Alceste. Alceste, c'est mon
U copain qui est très gros et qui mange tout le temps. Il était en train de mordre dans
une tartine de confiture et le photographe lui a dit de cesser de manger, mais Alceste
R a répondu qu'il fallait bien qu'il se nourrisse. « Lâche cette tartine! » a crié la
maitresse qui s'était assise juste derrière Alceste. Ca l'a tellement surpris, Alceste,
E qu'il a laissé tombé la tartine sur sa chemise. « C'est gagné », a dit Alceste, en
essayant de racler la confiture avec son pain. La maitresse a dit qu'il n'y avait plus
qu'une chose à faire, c'était de mettre Alceste au dernier rang pour qu'on ne voit pas
la tache sur sa chemise. « Eudes, a dit la maitresse, laissez votre place à votre
camarade. » « Ce n'est pas mon camarade, a répondu Eudes, il n'aura pas ma place et
il n'a qu'à se mettre de dos à la photo, comme ça on ne verra pas la tache, ni sa grosse
figure. »
La maitresse s'est fâchée et elle a donné comme punition à Eudes la conjugaison du
verbe: « Je ne dois pas refuser de céder ma place à un camarade qui a renversé sur sa
chemise une tartine de confiture. » Eudes n'a rien dit, il est descendu de sa caisse et il est
venu vers le premier rang, tandis qu'Alceste allait vers le dernier rang. Ça a fait un peu de
desordre, surtout quand Eudes a croisé Alceste et lui a donné un coup de poing sur le nez.
L Alceste a voulu donner un coup de pied à Eudes, mais Eudes a esquivé, il est très agile, et
c'est Agnan qui a reçu le pied, heureusement, là où il n'a pas de lunettes. Ça ne l'a pas
I empeché, Agnan, de se mettre à pleurer et à hurler qu'il ne voyait plus, que personne ne
T
l'aimait et qu'il voulait mourir. La maitresse l'a consolé, l'a mouché, l'a repeigné et a puni
Alceste, il doit écrire cent fois: « Je ne dois pas battre un camarade qui ne me cherche
T pas noise et qui porte des lunettes. » « C'est bien fait », a dit Agnan. Alors, la maitresse
lui a donné des lignes à faire, à lui aussi. Agnan, il a été tellement étonné qu'il n'a même
É pas pleuré.
La maitresse a commencé à les distribuer drôlement, les punitions, on avait tous des tas
R de lignes à faire et, finalement la maitresse nous a dit: « Maintenant, vous allez vous
décider à vous tenir tranquilles. Si vous êtes très gentils, je lèverai toutes les punitions.
A Alors, vous allez bien prendre la pose, faire un joli sourire et le Monsieur va nous prendre
T une belle photographie! » Comme nous ne voulions pas faire de la peine à la maitresse, on a
obéi. Nous avons tous souri et on a pris la pose.
U Mais, pour le souvenir que nous allions chérir toute notre vie, c'est raté, parce qu'on s'est
aperçus que le photographe n'était plus là. Il était parti sans rien dire.
R
E