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MCMILLAN
SHAKESPEARE LIBRARY.
PRESENTED TO THE
UNIVERSITY OF MICHIGAN .
BY
JAMES MCMILLAN ,
OF DETROIT .
9
:
2-76-447
det 84
HAMLET
TRADUIT DE
SHAKSPEARE
PAR
PIERRE DE GARAL .
PARIS
AL PHONSE LEMERRE , ÉDITEUR
47 , Passage Choiseul .
MDCCCLXVIII
Ind
HAMLET
Nantes, Imprimerie Ev. Mangin .
HAMLET 71214
TRADUIT DE
SHAKSPEARE
PAR
PIERRE DE GARAL .
PARIS
ALPHONSE LEMERRE , ÉDITEUR
47 , Passage Choiseul.
MDCCCLXVIII
La partition d'Hamlet , tragédie lyrique en 5 actes et 9 tableaux,
musique d'Aristide HIGNARD, se trouve chez M. E. Heu , éditeur,
10, rue de la Chausée - d'Antin.
+
Les vers précédés d'une * ont été supprimés dans la partition.
PERSONNAGES
CLAUDIUS, roi de Danemark.
GERTRUDE , reine de Danemark .
HAMLET, fils de Gertrude, neveu de Claudius.
POLONIUS, chambellan .
LAERTE , fils de Polonius .
OPHÉLIE , fille de Polonius
HORATIO, ami d'Hamlet.
LE SPECTRE du père d'Hamlet.
MARCEL , BERNARD, gardes.
ROSENCRANTZ , GUILDENSTERN , OSRIC, courtisans
FORTINBRAS, roi de Norwege.
Un Messager, un Interprète, un Prêtre, un Fossoyeur, deux
Ambassadeurs, un Officier, un Comédien , une Danseuse, le Roi
-
de la pièce, la Reine de la pièce — CHEURS : Seigneurs, Dames ,
Comédiens, Moines, jeunes filles, etc.
La scène est à Elseneur.
HAMLET
ACTE PREMIER .
1 er Tableau .
SCÈNE PREMIÈRE.
CLAUDIUS, GERTRUDE, POLONIUS, LAERTE , OPHÉLIE ,
AMBASSADEURS, les CHEURS , etc., -puis HAMLET.
CHEUR .
Vers nous le Roi s'avance ,
La Reine est avec lui ;
C'est un heureux jour qui commence ,
Dans leurs regards un doux éclair a lui .
Gloire au nouveau Roi qui s'avance !
La Reine est souriante et se penche vers lui .
C'est un heureux jour qui commence
Salut pour elle et gloire à lui !
Assez de regrets et d'alarmes ,
Il faut songer à l'avenir !
Que du Roi mort le souvenir
En fuyant sèche enfin nos larmes .
CLAUDIUS , à Gertrude .
Ecoutez -les , Madame !
Comme votre présence est bien venue ici !
Vos cris d'amour ont réjoui mon âme ,
Nobles seigneurs , merci !
Bien que le souvenir de notre Royal frère
0 HAMLET .
Vive à jamais dans notre cour,
Cependant la raison nous domine et fait taire
Une trop aveugle douleur .
Au gré de vos conseils j'ai pris pour femme et Reine
Celle qui fut ma scur longtemps,
Et partageant mon trône , elle est la souveraine
De peuples braves et constants.
Quand succédant si tôt au glas des funérailles
Les chants de noce ont commencé ,
La douleur par la joie , en ces mornes batailles ,
A vu son pouvoir balançé .
Les larmes dans nos yeux se mêlaient au sourire,
Mais en vain nous avons lutté ,
Il fallut obéir pour le bien de l'Empire,
Seigneurs, à votre volonté .
CHEUR .
Gloire au maître dont la vie
Pour son peuple s'est ravie
Aux jeux , au vin , au bonheur !
Gloire au maître dont la vie
Nous donne à tous le bonheur.
Déjà la raison austère
De la nature a fait taire
Le cri profond dans son caur ,
Et pour nous la Reine oublie
Son veuvage et sa douleur ,>
Et sous sa mélancolie
Elle paraît embellie,
Ainsi brille plus jolie
Après l'orage une fleur.
Gloire au maître, etc.
ACTE PREMIER . 7
CLAUDIUS .
Je vous ai rassemblés , Seigneurs , pour vous apprendre
Que l'ardent Fortinbras, neveu de mon cousin
Le vieux Roi de Norwège , ose aujourd'hui prétendre
Aux pays par Hamlet conquis sur son voisin ,
Et que nous ne voulons pas rendre ;
Mais l'insensé croyant , depuis la mort du Roi ,
Notre royaume en désarroi ,
De ses menaces nous fatigue.
Nous voulons dévoiler au vieux Roi cette intrigue
Et lui montrer pour quels projets
On vient enrôler ses sujets .
Aux Ambassadeurs .)
Nous vous chargeons de lui remettre ,
Seigneurs, cette pressante lettre ,
En suivant les avis que l'on vous a donnés .
LES AMBASSADEURS .
Nous agirons , grand Roi, comme vous l'ordonnez.
( Ils sortent.)
CLAUDIUS .
Et maintenant, de nous, que voulez - vous, Laerte ?
LAERTE .
Je voudrais, ô Roi redouté,
Que la route de France encor me fût ouverte .
J'ai , plein de respect , assisté
Sire , au couronnement de Votre Majesté,
Mais , ce devoir rempli, la France me rappelle.
8 HAMLET.
CLAUDIUS .
Tu peux y retourner si ton père y consent .
1
POLONICS .
Pour me débarrasser d'un supplice incessant , 1
A cette demande éternelle,
J'ai mis le sceau d'un froid consentement.
CLAUDIUS .
Pars à ton gré, Laerte, et choisis ton moment.
(A Hamlet.) ( Hamlet s'avance lentement. )
1
1
Hamlet , mon cher neveu ... mon fils...
1
1
HAMLET .
C'est trop, peut- être?
CLAUDIUS .
J'ai vu sur votre front des nuages paraître !
HAMLET .
Oh ! non , trop près de moi, Seigneur, le soleil luit .
GERTRUDE .
Dépouille cet air sombre, et, pareil à la nuit ,
Mon bon Hamlet , à ma prière,
Accorde au Roi le regard d'un ami .
Ne cherche pas toujours , les yeux clos à demi ;
1
Ton noble père en la poussière !
Hélas ! tout ce qui vit doit mourir emporté
Du monde dans l'éternité !
ACTE PREMIER . 9
HAMLET.
C'est la commune loi , Madame !!
GERTRUDE .
Pourquoi donc sembles-tu si navré ?
HAMLET .
Quoi , vraiment ,
Madame , je le semble ? Oh ! je le suis dans l'âme !
Larmes , soupirs , pâleur et sombre vêtement ,
7
Ne sauraient dire ma souffrance.
Oui ! ce sont des semblants qu'on imite , cela !
Mais on n'imite pas ce que je ressens là.
( Il frappe sur son cøur. )
GERTRUDE .
Ne trahis pas mon espérance !
CLAUDIUS .
Votre mère supplie , Hamlet , écoutez-la !
Trio .
LE ROI ET LA REINE .
La douleur que l'amour d'un père
Cause à votre âme solitaire,
Mon fils, ne doit durer qu'un temps .
Il faut subir la loi commune
Et songer que votre fortune
Aura des retours éclatants .
10 HAMLET
HAMLET .
La douleur dont la mort d'un père
A rempli mon coeur solitaire,
Ne doit-elle durer qu'un temps ?
Je subirai la loi commune ,
Et je méprise la fortune
Et tous ses retours éclatants .
GERTRUDE .
Oh ! ne quittez pas qui vous aime
Et ne retournez pas àà Wittemberg, mon fils.
HAMLET .
Je vous obéirai , madame !
CLAUDIUS .
O joie extrême !
Ici , vous régnerez , Hamlet , comme moi-même .
A table allons ſèter, par de joyeux défis,
Seigneurs, le jour heureux où je retrouve un fils.
LE CHEUR .
Gloire au maître dont la vie , etc.
1
( Ils sortent. )
SCENE II .
HAMLET, seul ; puis OPHÉLIE et LAERTE .
>
HAMLET .
1
Pourquoi , mon Dieu ! pourquoi défendre
Que la mort vienne à mon secours ?
ACTE PREMIER . 11
Tu ne pourras jamais me rendre
L'espoir englouti pour toujours .
Mon père vient de perdre l'àme ,
Il est oublié ! C'est trop tôt ! ...
Fragilité , ton nom est femme,
Et c'est bien le nom qu'il te faut !
Vous qui l'aimiez si bien , mon père ,
Sachez que dès le second mois,
Elle ose ouvrir à votre frère ,
Vos draps , même avant qu'ils soient froids !
Des larmes sur sa joue infâme
Le sel n'a pas encor séché ...
Fragilité ! ton nom est femme ,
Et Claudius près d'elle est couché .
* La bête , sans raisonner, reste
* Plus longtemps triste d'une mort.
* Courir au -devant de l'inceste
* Si vite , c'est tenter le sort !
Tais -toi mon cæur, cache ton blâme ,
Que ma bouche n'ait plus de voix !
Fragilité ! ton nom est femme !
O terre ! ô ciel ! à peine un mois !
( Ophélie entre
OPHÉLIE .
Ai-je troublé la rêverie
Qui vous poursuit partout , Seigneur ?
HAMLET .
Approchez , mon enfant chérie ,
Que la jeunesse me sourie
Şur vos lèvres en fleur,
12 HAMLET .
OPHÉLIE .
Mon père pourrait nous entendre
Et me gronder , Seigneur !
HAMLET .
Laissez vos yeux tièdes répandre
Leurs étincelles sur la cendre
Qui , déjà froide, emplit mon coeur .
OPHÉLIE .
Mon père veut qu'on se défie
De vos amours , de vos serments ;
Sombre est votre philosophie ,
Et votre bouche ne confie
Jamais, dit-il , vos sentiments.
HAMLET .
Enfant, votre joue est trop rose
Pour s'effrayer de mes pâleurs...
Votre père sait peu de chose
De ce chaste amour dont il cause
Comme un aveugle des couleurs .
OPHÉLIE .
Je ne suis qu'une pauvre fille
Et vous êtes le fils du Roi .
La grandeur de votre famille
Qui devant mes yeux toujours brille,
Pour l'avenir fait mon cflroi.
ACTE PREMIER . 13
HAMLET .
Il couche sous les toits de chaume
Des gens dont le sort vaut le mien .
Ma royauté n'est qu'un fantôme,
Et je vous donne mon royaume
Pour un baiser ...
OPHÉLIE .
Oh ! non !
HAMLET .
Pour rien !
( Ensemble . )
HAMLET .
Ma royauté n'est qu'un fantôme,
Mais si jamais j'ai ce royaume ,
Chère enfant, il sera le tien .
OPHÉLIE .
Mais que m'importe son royaume ,
Dans un palais où sous le chaume,
Auprès de lui je serais bien .
( Hamlet lui prend la main . )
OPHÉLIE .
Mon cher Seigneur , comme votre main tremble.
HAMLET .
Seule à mon coeur , votre voix sait parler .
14 HAMLET .
OPHÉLIE .
Si notre avenir nous rassemble ,
Oh ! puissé-je vous consoler.
( Laerte entre
HAMLET .
Si je règne jamais , nous régnerons ensemble.
LAERTE, à part .
Oh ! les frèles espoirs qu'un souffle fait crouler !
( Ensemble .)
HAMLET .
Ma royauté n'est qu'un fantôme,
Mais si jamais j'ai ce royaume,
Chère enfant, il sera le tien .
OPHÉLIE .
Mais que m'importe ce royaume ,
Dans un palais ou sous le chaume ,
Auprès de lui je serais bien .
LAERTE .
Ma scur a foi dans un fantôme,
Et déjà rêve d'un royaume
Qui ne sera jamais le sien.
On connaît l'amour sous le chaume ;
Dans un palais on n'en sait rien.
HAMLET >, apercevant Laerte .
Ici, que cherchez - vous ?
ACTE PREMIER . 15
LAERTE .
De ma scur Ophélie
J'attendais les adieux, Seigneur, mais elle oublic
Que l'heure du départ pour son frère a sonné.
OPHÉLIE.
Mon frère vous usez trop vite
Du congé qu'aujourd'hui le Roi vous a donné.
( Hamlet s'éloigne .)
LAERTE .
O ma soeur ! vois comme il m'évite !
A de trompeurs espoirs, ton cæur abandonné ,
A cru dans ses promesses !
OPHÉLIE .
Il m'aime !
LAERTE .
Il te l'a dit !
OPHÉLIE .
Et je le crois !
LAERTE .
Quel feu
Tu mets dans tes discours ! fuis ses fausses caresses,
Ma seur, et songe combien peu ,
Sous l'herbe du printemps , vivent les violettes,
Moins longtemps vit l'amour d'un roi pour ses sujettes.
OPHÉLIE .
Il croit à mon amour, j'ai foi dans son aveu .
16 HAMLET
LAERTE .
Quand cela serait vrai , quel fils de Roi dispose
Jamais à son gré , de sa main ?
Si le bien de l'Etat lui commande autre chose,
Songera -t-il à toi demain ?
Il ne s'appartient pas ; le Danemark est maître
De lui choisir sa femme ; il ne peut qu'obéir.
L'abandon ferait rejaillir
Sur nous le déshonneur peut-être !
OPHÉLIE .
Craignez-vous de me voir faillir ?
LAERTE .
Ah ! l'honneur d'une fille est la fleur étoilée,
C'est le bourgeon naissant qui meurt d'une gelée
Ou par un souffle est abattu .
Vous ignorez au seuil de l'enfance bénie ,
Qu'on trompe la candeur et que la calomnie
Ne respecte pas la vertu !
OPHÉLIE .
Je me rappellerai la voix qui me conseille,
O mon frère ! espérant qu'elle n'est pas pareille
A celle du mauvais pasteur
Qui nous montre du ciel la douloureuse route ,
Tandis que, méprisant sa parole, il écoute
La licence à l'écart dans les sentiers en fleur.
LAERTE .
Ne craignez rien pour moi , ma sæur.
ACTE PREMIER . 17
HAMLET, rentrant .
Seigneur , je vous souhaite un voyage prospère ,
Mais Polonius en vous perd un bon conseiller .
LAERTE .
Sur sa fille, je pense, il saura bien veiller.
Au revoir, monseigneur.
( Il sort avec Ophélie.)
HAMLET .
A bientôt ! je l'espère.
( Horatio entre.)
SCÈNE III .
HAMLET , HORATIO .
HAMLET .
Je n'avais pu , jusqu'à ce soir,
Mon cher Horatio, que vous apercevoir.
Qui vous a ramené de Wittemberg ?
HORATIO .
Mon maître,
Aimé de votre père autrefois, j'ai voulu
A ses funérailles paraître.
HAMLET .
De moi , cher camarade, aurais-tu résolu
De te moquer ? Tu viens aux noces de ma mère.
HORATIO .
Elles n'ont pas tardé, Seigneur, en vérité !
HAMLET .
Economie , enfant.
HAMLET .
19
HORATIO, à part .
Dérision amère !
HAMLET .
Les viandes qui restaient du banquet ſunéraire
Ont servi pour la noce . O mon père ! ô mon père !
A de telles horreurs , j'ai pourtant assisté !
Mon ami , je le vois qui m'en fait le reproche.
HORATIO .
Qui voyez -vous ?
HAMLET .
Mon père ! oui , muet , il s'approche.
HORATIO .
Où ?
HAMLET .
Là, dans mon idée !
HORATIO .
Ecoutez ! hier soir,
Je l'ai vu de mes yeux !
HAMLET .
Mon père ? ...
HORATIO .
Oui ! là , tout proche,
Comme ici je vous vois !
HAMLET .
Où ? je veux le savoir !
18
ACTE PREMIER .
HORATIO .
Déjà deux fois sur la terrasse
Où Marcel et Bernard sont de garde la nuit ,
Votrepère , portant son casque et sa cuirasse ,
Vers eux s'est avancé sans bruit.
Quand ils m'ont conté cette histoire
En secret , ils étaient encor transis d'effroi ;
A mon tour j'ai veillé , ne pouvant pas les croire ,
Et comme eux j'ai vu le vieux Roi .
La visière ouverte, et, sans cesse ,
Pendant qu'il s'avançait, les yeux fixés sur nous,
Il nous a contemplés avec plus de tristesse,
Dans ses regards, que de courroux .
Sa figure était morne et pâle ;
Il remuait la tête , il étendait la main
Pour nous parler... le coq de sa voix matinale
L'a fait évanouir soudain ...
HAMLET .
C'est étrange....
HORATIO .
C'est vrai !
HAMLET .
Retournez-vous encore
Ce soir sur la terrasse ?
HORATIO .
Oui , monseigneur.
HAMLET .
J'irai,
20 HAMLET .
Et sans prendre souci que l'enfer me dévore,
Au spectre de mon père, ami , je parlerai .
CHEUR , dans la salle voisine
Buvons ! avant que la nuit tombe ,
Et nous dormirons sans remords
A l'heure où de leur tombe
Sortent les morts .
HAMLET .
Dites à vos amis que j'irai les rejoindre
Sur la plate-forme à minuit.
Mais je crois que demain nous verrons le jour poindre
Sans que le spectre vienne, effrayé de ce bruit.
HORATIO .
Je vous le garantis , il viendra !
HAMLET .
Je l'espère !
Gardez bien le secret, vous trois !
HORATIO .
Comptez sur nous.
( Il sort . )
HAMLET , seul .
O ciel ! quoi ! je verrais le spectre de mon père ,
De ses armes vêtu , pâle et le front sévère !
Quel présage ! ô mon Dieu , de moi qu'attendez -vous ?
( Pendant qu'il s'éloigne les chants reprennent. )
ACTE PREMIER . 21
CHEUR .
Chantons avant que la nuit tombe ,
Et nous dormirons sans remords
A l'heure froide où de leur tombe
Sortent les morts .
Second tableau .
( Une plate - forme devant le château . )
HORATIO , MARCEL , BERNARD , puis le SPECTRE.
>
CHEUR , dans le château .
Veillons , quand le Roi veille encore
Il nous donne l'exemple à tous.
D'hydromel pur jusqu'à l'aurore
Enivrons -nous !
MARCEL .
Le temps est dur , la bise pince
Sur cette terrasse , à minuit.
BERNARD
C'est vrai.
HORATIO .
J'ai prévenu le prince ,
Messieurs , il viendra cette nuit .
MARCEL .
Une apparition est un fâcheux présage.
2
22 HAMLET ,
Cette figure armée et pareille au Roi mort ,
Par la démarche et le visage,
Me ſait croire à la guerre .
BERNARD .
Et ce n'est pas à tort.
HORATIO .
* La nature a toujours, par des choses étranges ,
* Prédit les grands événements .
* A Rome on vit les morts traîner la nuit leurs langes
* Par la ville, et pousser de longs gémissements,
* Les astres se troubler, les comètes paraître,
* Et ces présages-là disaient à l'univers :
* Avant peu l'on tuera Jules César ton maître.
MARCEL .
* Ce sont les messagers de nos malheurs divers.
BERNARD , à Horatio .
Regardez , il revient...
( Le spectre paraît .)
HORATIO .
Que le ciel me foudroie ,
Mais je lui parlerai. Fantôme, illusion ,
Réponds : En te voyant, que faut-il que l'on croie ?
Te puis-je donner une joie ,
Dis, par quelque bonne action ?
Viens-tu pour m'être utile , ou bien à ta patrie
Veux-tu donc éviter quelque malheur secret ?
Dis-moi ce qui t'arrache au tombeau , je te prie !
Arrête-le, Marcel .
23
ACTE PREMIER .
MARCEL .
A frapper je suis prêt.
HORATIO .
Frappe .
BERNARD .
Il passe.
HORATIO .
Il s'échappe !
( Le spectre disparaît .)
MARCEL .
Il a fui. J'ai regret
De l'avoir menacé de notre violence ,
Lui, si majestueux ! qu'est -ce qu'un coup de lance ,
D'ailleurs , pour un fantôme invulnérable au fer ?
C'est comme un coup frappé dans l'air !
BERNARD ,
Voici le prince Hamlet.
HORATIO .
Morne et sombre il s'avance.
HAMLET .
Salut, Messieurs ! le vent est froid par ce temps clair .
CHEUR, dans le château.
Aimons, aimons.
Buvons, chantons !
HORATIO .
Encor ces chants !
24 HAML .
ET
HAMLET .
Pendant que le Roi chante à table
Avec ses courtisans, pour charmer son ennui ,
Des femmes sans pudeur s'étalent devant lui,
Oh ! l'orgie est complète !
HORATIO .
Est - ce donc aujourd'hui
La coutume , Seigneur?
HAMLET .
Coutume détestable ,
* Qui nous vaut le mépris des peuples étrangers !
* Ces vassaux et leur Roi passent la nuit à boire ,
* Et leur corruption étouffe notre gloire
* Qui nous a tant coûté d'efforts et de dangers.
* Cette débauche horrible aa souillé notre histoire !
(Le spectre paraît.)
HORATIO .
Seigneur ! le spectre est près de vous !
HAMLET .
Ministres de pardon , anges , défendez -nous!
>
(Au spectre. )
Que tu sois un esprit bienfaisant ou coupable ,
Portant le divin souffle ou l'enſer déchaîné ,
Et que ton désir soit pervers ou charitable ,
Vers toi je me sens entraîné !
Oh ! réponds à ton fils, Danois royal , mon père !
Dis-moi pourquoi tes os ont percé ton linceul ,
Pourquoi la tombe, ouvrant ses machoires de pierre,
ACTE PREMIER . 25
Au monde t'a rejeté seul ?
O cadavre vêtu d'acier , au clair de lune ,
Pourquoi viens- tu nous rendre effroyables les nuits ?
Réponds ! explique-nous cette horreur importune ,
Dis-nous pourquoi tu nous poursuis ?
HORATIO ,
Il semble qu'il voudrait répondre...
MARCEL .
Il vous fait signe
Qu'il désire être seul avec vous.
HORATIO ,
N'allez-pas !
HAMLET .
Puisqu'il se tait ici , je vais suivre ses pas !
HORATIO .
N'en faites rien !
HAMLET .
Je vois le chemin qu'il désigne.
HORATIO .
Dans les flots il peut vous jeter ,
Ou du rocher qui sur eux plonge
Devant vos regards, agiter
Les fantômes qu'on voit en songe .
Par une horrible trahison ,
Soudain il peut changer de forme,
26 HAMLET .
Ou bien troubler votre raison
Du bruit que fait l'abîme énorme.
HAMLET .
Moi qui n'estime pas au prix
Le plus misérable ma tête ,
J'ai du danger trop de mépris ,
Pour que jamais la peur m'arrête !
Quant à mon âme, le pouvoir
D'un spectre se brise sur elle,
Je puis lui parler et le voir
Sans peur , mon âme est immortelle !
HORATIO .
Arrêtez !
HAMLET .
Mon destin me réclame, et je sens
Mes moindres muscles plus puissants
Que ceux du lion de Némée.
Le spectre me fait signe !
BERNARD
Il n'a plus son bon sens
Ni sa raison accoutumée !
HAMLET .
Tous arrière, ou je fais un spectre de celui
Qui voudrait m'arrêter. Adieu ! je vais à lui.
( Il sort , suivant le spectre .)
ACTE PREMIER . 27
MARCEL .
L'imagination à la fureur le porte .
HORATIO .
Mais nous ne pouvons pas l'abandonner ainsi !
MARCEL .
Suivons-le .
BERNARD
Je le vois revenir par ici ...
HORATIO .
Restons cachés et prêts à lui porter main forte.
( Ils se cachent. )
( Le Spectre et Hamlet rentrent.)
LE SPECTRE .
Ecoute, déjà l'heure est proche où je me doi
Aux tourments d'un enfer de flamme !
HAMLET .
O mon père , ô pauvre âme !
LE SPECTRE .
Ne me plains pas, écoute-moi.
HAMLET .
C'est mon devoir.
LE SPECTRE .
Après nos rencontres étranges,
Ce sera ton devoir aussi que tu me venges ,
28 HAMLET .
HAMLET
Que dites- vous ?
.
LE SPECTRE . i
Je suis
L'âme coupable de ton père,
Et pour mes fautes sur la terre ,
Dieu qui me punit veut que j'erre,
Jusqu'au pardon, toutes les nuits !
HAMLET .
Pauvre âme !
LE SPECTRE .
A tes yeux si j'avais le tort 1
D'ouvrir les secrets de la mort,
Oh ! tu frémirais de mon sort ! 4
Chaque jour me rend à la flamme!
L'aveu
De ces douleurs que je t'évite,
Ferait battre ton coeur trop vite,
Jaillir tes yeux de leur orbite
Et se dresser chaque cheveu !
Pour l'homme
Ce mystère est trop effrayant !
Ecoute un père suppliant ;
Le sang monte au ciel en criant,
Jusqu'à ce qu'un vengeur se nomme !
HAMLET ,
Quel sang ?
ACTE PREMIER . 29
LE SPECTRE .
Le mien !
HAMLET .
O ciel !
LE SPECTRE .
C'est un crime hideux !
HAMLET .
Le coupable ?
LE SPECTRE .
Es-tu prêt ?
HAMLET .
Oui ! mon père !
LE SPECTRE .
Ils sont deux !
Tu sais l'étrange histoire
Qu'au peuple on a fait croire :
Je dormais étendu
Sous le feuillage sombre,
Quand , se glissant dans l'ombre,
Un serpent m'a mordu .
Il faut que l'enfant sache
Où le serpent se cache,
Pour qu'il marche sur lui.
Celui qui fit le crime,
Porte de sa victime
La couronne aujourd'hui .
30 HAMLET .
HAMLET .
Mon âme prophétique en a rêvé d'avance !
LE SPECTRE .
Ce monstre incesteux par de honteux présents,
* Par son esprit perfide aux dehors séduisants,
Fascinant celle en qui j'avais ma confiance,
En aa fait sa complice , et depuis plusieurs ans !
* Comme une chaste épouse, à mes serments fidèle
*Je l'aimais noblement , croyant être aimé d'elle.
* Et pourtant près de moi cet homme n'était rien !
* Oh ! quelle chute , Hamlet , et quelle flétrissure !
* Ma femme, de son gré, par l'infâme luxure,
* Jetée inassouvie au lit de ce vaurien ! ...
* Mais le vent du matin, je crois , déjà se lève,
*
* Finissons-en ! tranquille et plongé dans un rêve
* Je prenais au jardin le repos que j'aimais.
* Se glissant près de moi , sans bruit , ce frère infâme
* Me versa dans l'oreille un peu de jusquiame
* Et mon cæur s'est glacé , là même où je dormais !
Il prit d'un coup ma vie et mon trône et ma femme
Et sans qu'au repentir pût se laver mon âme ,
* Sans que d'un sacrement je me ſusse approché,
Je parus devant Dieu couvert de mon péché.
Horrible ! Horrible ! Horrible !
Si ton cour n'est pas desséché ,
Brise ce lit royal où l'inceste est couché .
Mais quelque soit l'effet de ton courroux terrible,
Epargne au moins ta mère et laisse le remord
La punir dans sa vie et le ciel à sa mort.
Adieu ! le ver luisant plus pâle
ACTE PREMIER . 31
Annonce le retour de l'aube ... adieu pour toi...
Adieu , mon fils , adieu ! Souviens- toi bien de moi ...
(Le spectre sort .)
HAMLET , seul .
O puissances du ciel et de la terre ! ... et . quoi ?
T'évoquerai-je aussi , toi , puissance infernale ?
Horreur !.. mon coeur, sois calme ! Omes nerfs, toutà coup
Ne devenez pas vieux et tenez-moi debout !
Pauvre père , tu crains que ton fils ne t'oublie :
Tout autre souvenir est déjà mort pour moi !
Adieu ! mon noble espoir et l'amour d'Ophélie,
Ton malheur à venger est ma suprême loi .
Femme perfide entre les femmes ;
O Roi , vil assassin qui ris impudemment ,
Je n'oublierai pas plus vos actions infâmes , >
Que je n'oublierai mon serment !
HORATIO , en dehors .
Seigneur !
MARCEL .
Seigneur Hamlet !
HAMLET .
Ici !
( Ils entrent avec Bernard. )
HORATIO .
Quelles nouvelles ?
HAMLET .
Très étranges , Messieurs.
32 HAMLET .
MARCEL .
Dites-nous les , seigneur !
HAMLET .
Non , vous les rediriez.
TOUS .
Non ! Non !
HAMLET .
Elles sont telles
Qu'elles n'auraient jamais surgi dans votre coeur !
C'est un honnête spectre !
MARCEL .
Il divague !
HAMLET .
Adieu ! l'heure
Où l'on dort a sonné, mais qu'en vous pour jamais
Ce souvenir sinistre meure !
HORATIO .
Je le jure . -
BERNARD .
Aussi moi , seigneur.
MARCEL .
Je le promets !
TOUS .
Votre attente, seigneur, ne sera pas trompée,
Vous avez nos serments !
ACTE PREMIER . 33
HAMLET .
Jurez sur mon épée !
TOUS .
Nous le jurons !
LE SPECTRE , sous terre .
Jurez !
HAMLET .
Ah ! te voilà ,
Te remuant et parlant dans ta cave .
Ecoute leurs serments , mon brave !
Jurez d'être muets !
LE SPECTRE, plus loin .
Jurez !
HAMLET .
Il est donc là,
Maintenant ? Il nous suit, allons plus loin encore .
Au nom de l'amitié, Messieurs, je vous implore !
Etendez votre main sur ce fer et jurez
Que jamais vous ne parlerez .
TOUS .
Etendons notre main et jurons tous !
LE SPECTRE, plus loin encore.
Jurez !
HAMLET .
Il marche donc à présent sous la terre !
HORATIO .
Par le jour et la nuit, étrange est ce mystère !
34 HAMLET .
HAMLET , à Horatio ,
Il est tel ! De le bien accueillir c'est le cas .
Oh ! le ciel et la terre ont des secrets sans nombre
Que ta philosophie, ami , ne connaît pas !
( Aux autres . )
Perdez le souvenir de cette histoire sombre .
Les choses vont fort malau temps où nous vivons ,
Et tout remettre en ordre est une rude affaire.
Si je vous semble fou parfois, sachez vous taire,
Et gardez mon secret.
LE SPECTRE, loin .
Jurez !
TOUS .
Nous le jurons !
Votre attente, seigneur, ne sera pas trompée ,
Vous avez nos serments !
HAMLET .
Jurez sur mon épée.
TOUS .
Jurons encor sur son épée .
HAMLET ET LES AUTRES .
Cette promesse doit calmer
Ton ombre à toute heure outragée !
Cesse à présent de t'alarmer
En vain ! — Elle sera vengée !
ACTE DEUXIÈM E.
1 er Tableau .
( Un appartement dans le palais . )
SCÈNE PREMIÈRE.
GERTRUDE, OPHÉLIE , CHEUR DE FEMMES .
CHEUR .
Quelles alarmes
Et quels tourments
Mouillent de larmes
Ses yeux charmants !
Pleure, Ophélie,
Triste et pâlie,
Hamlet oublie
Tous ses serments .
OPHÉLIE .
Lui , si calme et si tendre
Et qui semblait m'attendre,
Le rire dans les yeux,
Je l'ai vu , morne et sombre,
Me repousser dans l'ombre
D'un geste furieux !
36 HAMLET
CHEUR .
Quelles alarmes
Et quels tourments
Mouillent de larmes
Ses yeux charmants !
Pleure, Ophélie,
Triste et pâlie ,
Hamlet oublie
Tous ses serments.
OPHÉLIE .
* Lentement les jours passent ...
* Les nuits longues s'effacent
* Devant l'aube au ciel froid ,
* Et son triste délire
* Ne me laisse plus lire
* Dans ses yeux que l'effroi !
GERTRUDE .
Hélas ! ma chère fille ,
De toute sa famille
Il fait le désespoir !
Un rève affreux l'égare
Et de nous le sépare,
Il a peur de nous voir !
OPHÉLIE .
*Je passerais ma vie
*Sans regrets, sans envie ,
*A prendre soin de lui ,
* Mais je sens qu'il m'abhorre
ACTE DEUXIÈME . 37
* Et tout à l'heure encore,
* A ma vue, il a fui !
( Ensemble . )
GERTRUDE ET LE CHEUR .
Quelles alarmes
Et quels tourments
Mouillent de larmes
Ses yeux charmants !
Pleure, Ophélie,
Triste et pâlie ,
Hamlet oublie
Tous ses serments .
OPHÉLIE .
Tombez mes larmes ,
C'est trop d'alarmes
Et de tourments .
Hélas ! pauvre Ophélie,
Hamlet oublie
Tous ses serments !
( Ophélie et le cheur sortent.)
SCÈNE II .
GERTRUDE, CLAUDIUS, POLONIUS.
POLONIUS .
Sire , permettez-moi, — permettez-moi, Madame ,
De vous parler en courbant le genou ,
38 HAMELET .
Et la concision de l'esprit étant l'âme ,
De vous dire en deux mots que votre fils est ſou.
Sire , si je voulais définir la folie ,
Je serais fou moi -même ...
GERTRUDE .
Assez de tels discours !
POLONIUS .
Vous voulez que j'arrive au but, eh bien , j'y cours.
Obéissante et sage est ma fille Ophélie...
Je dis : « ma fille, » — elle est à moi jusqu'à présent .
Elle m'a donc remis cette lettre polie ,
-
Du prince Hamlet digne présent .
» A la belle Ophélie, à ma céleste idole ,
>>Que sous son blanc corsage elle cache ceci . »
GERTRUDE .
Hamlet n'a pu donner une lettre aussi folle
A votre fille !
POLONIUS .
Hélas ! avec ces phrases -ci :
* » Mets de l'astre en doute la flamme,
*
» Ou du soleil le mouvement ,
» Doute si la vérité ment ,
* » Ne doute pas de l'amour de mon âme !
* » Je ne parle pas aisément ,
» En vers je ne sais pas soupirer en mesure ,
» Mais j'aime ! sois toujours de mon amour bien sûre ,
» Chère Ophélie, adieu ! jusqu'à la mort
» Je serai tout à toi ,> ma Reine , je le jure ! »
ACTE DEUXIÈME . 39
Il voulait d'elle avoir un rendez-vous encore .
Elle m'a tout conté .
CLAUDIUS .
Qu'en pense votre fille ?
POLONIUS ,
Seigneur, de ma famille
Je surveille l'honneur.
» Souvent l'amour d'un Prince est un rêve trompeur, »
* - Lui disais -je , comme un bon père,
*
Ayant tout deviné déjà sans rien savoir ,
* Tant j'ai l'esprit subtil et tant je sais bien voir :
*
» Le noble prince Hamlet n'est pas de notre sphère ,
* » Ne te berce donc pas d'un décevant espoir ! » )
Ma fille l'a compris. Hamlet éloigné d'elle ,
D'abord fut pris d'une douleur cruelle,
Et maintenant il est devenu fou d'amour.
CLAUDIUS .
Cela m'étonne !
POLONIUS .
Eh bien , dans cette galerie
Nous allons nous cacher sous la tapisserie,
Et si je ne le prouve avant la fin du jour,
Renvoyez -moi trouver mes bouviers et ma ferme,
Je ne puis plus siéger aux conseils de mon Roi .
(Hamlet entre en lisant.)
GERTRUDE .
Le voici ! Qu'il est triste !
LET
HAM .
40
POLONIUS , bas .
Avec lui qu'on m'enferme,
Et vous, confiez -vous à moi .
(Claudius et Gertrude sortent.)
SCÈNE III .
POLONIUS , HAMLET.
POLONIUS .
Mon bon Seigneur Hamlet est-il bien ?
HAMLET .
Très bien , grâce
A Dieu !
POLONIUS .
Me connaît-il ?
HAMLET .
Oui . Vous êtes marchand
De poisson .
POLONIUS .
Non , Seigneur.
HAMLET .
Alors que Dieu vous fasse
Honnête comme si vous l'étiez . Si méchant
Est le monde qu'on trouve à peine un honnête homme
Sur dix mille .
ACTE DEUXIÈME . 41
POLONIUS .
C'est vrai, mon bon Seigneur.
HAMLET .
Tout comme
* Le soleil , ce vrai Dieu , fait produire des vers
* Aux cadavres des chiens, de ses baisers couverts !
* Avez-vous une fille ?
POLONIUS .
Oui, Seigneur.
HAMLET .
Prenez garde
* Sous les feux du soleil , alors qu'elle s'attarde
* Car la conception ...
POLONIUS .
Qu'entendez-vous par là ?
(A part.)
Il parle à tout propos de ma fille ! Il ne reste
Pourtant plus rien chez lui ! Je fus comme cela ,
Dans mes jours amoureux , pris d'un chagrin funeste.
(A Hamlet.)
Que lisez-vous !
HAMLET .
Des mots ! des mots ! des mots !
POLONIUS.
Que disent-ils ?
42 HAMLET .
HAMLET .
Que leur bêtise
Fait plus de tort aux vieux que tous leurs autres maux ,
* Yeux larmoyants, jarrets tremblants et barbe grise.
C'est vrai , mais est-ce bien qu'à leur face on le dise ?
POLONIUS, à part.
* La folie a parfois un bon raisonnement.
( A Hamlet.)
* Irez - vous changer d'air, Seigneur ?
HAMLET
Oui , dans ma tombe !
POLONIUS .
* Ce serait changer d'air, alors, complétement !
( A part. )
* La vérité nous fuit et naturellement
* Un fou sur elle tombe .
Il faudrait combiner une rencontre entre eux .
(A Hamlet.)
Je prends congé de vous humblement.
HAMLET .
Trop heureux ,
Monsieur, de vous laisser le prendre . Après ma vie,
C'est bien à quoi je tiens le moins ; après ma vie ,
Après ma vie !
POLONIUS .
Allons, Seigneur, guérissez- vous.
( Il sort. )
ACTE DEUXIÈME . 83
HAMLET .
Qu'ils sont ennuyeux ces vieux fous !
SCÈNE IV.
HAMLET, GUILDENSTERN , ROSENCRANTZ.
ROSENCRANTZ .
Prince, salut.
HAMLET .
Salut ! le maître a donc envie
Qu'on surveille un malade errant dans ce palais ?
ROSENCRANTZ .
Nous venons pour voir et non pour d'autres causes.
HAMLET .
Quoi ! voir un mendiant qui donne peu de choses ,
Rien qu'un remercîment ! à quoi bon ?
( A part .)
Je voulais
Savoir qui les envoie et leurs yeux me l'avouent !
(Aux seigneurs.)
Si d'anciens compagnons de jeunesse se jouent
De leurs vieux sentiments, à qui se confier ?
Le Roi vous a parlé, pourquoi me le nier ?
ROSENCRANTZ .
C'est vrai , Seigneur.
44 HAMLET .
HAMLET .
Messieurs, alors je vais vous dire
Sans vous interroger ce que j'ai pressenti .
Si c'est vrai , sur vos fronts, seul , je l'aurai su lire :
A la royale foi vous n'aurez pas menti .
AIR .
J'ai perdu ma gaîté , ma joie !
A tout noble délassement
En vain la raison me renvoie ;
Je n'y trouve qu'un long tourment !
La terre sans verdure et noire ,
Dépouillant l'éclat de sa gloire ,
Comme un stérile promontoire ,
S'étale à mes yeux tristement !
Le ciel , dans sa splendeur suprême,
Qui >, sur votre front étonné ,
Ruisselle de feux, le ciel même
N'est qu'un brouillard empoisonné !
Et l'admirable créature
Qui règne sur cette nature ,
L'homme enfin , c'est la fange impure,
Le corps par l'âme abandonné !
Son esprit tient de Dieu , son corps de l'ange , et l'homme
Pourtant ne me plaît pas ni la femme non plus.
Pourquoi souriez-vous ?
ROSENCRANTZ .
Prince, je songeais comme
Souvent nos meilleurs soins deviennent superflus,
ACTE DEUXIÈME . 45
Si plus rien ne vous plaît dans l'homme ,
Que faire des acteurs qu'en venant j'ai trouvés ?
C'étaient des danseurs et des grimes
Et des joueurs de pantomimes.
HAMLET .
vous voulez les faire entrer, vous le pouvez !
SCÈNE V.
LES MÊMES, LES COMÉDIENS .
CHEUR DE COMÉDIENS .
Salut au Prince qui protége
Les servants d'un art délaissé !
Quoique notre pauvre cortége ,
Dans ce palais soit déplacé ,
Dès que le Prince nous protége , >
Notre désir est exaucé.
HAMLET .
(A un comédien .)
Je t'ai vu quelque part.
LE COMÉDIEN .
Oui , Prince, en Allemagne .
HAMLET .
(A une danseuse . )
Et toi , ma belle enfant ?
LET
46 HAM .
LA DANSEUSE .
Moi, je cours la campagne,
Seigneur , depuis mes premiers ans !
HAMLET .
Votre présence ici réveille ma pensée,
Si vous m'obéissez d'une ardeur empressée ,
Je vous ferai de beaux présents .
LE COMÉDIEN .
Qu'à son gré, Monseigneur nous commande, nous sommes
Tous prêts à l'écouter.
HAMLET .
Pour mon dessein , il faut une femme et deux hommes
Qui viendront ce soir répéter.
LE COMÉDIEN .
Nous saurons vous jouer de belles pantomimes,
Tristes ou pleines de gaîté.
Vous verrez les tyrans étouffer leurs victimes
Les femmes vendre leur beauté .
HAMLET .
Vous changez de visage à votre fantaisie,
Quelle que soit par vous la passion choisie ,
Vous savez en remplir et vos cours et vos sens !
Et moi, pauvre âme en proie à la force fatale ,
Dans cette émotion factice qui s'étale,
Puissé-je retremper la fureur que je sens !
CHEUR .
Salut au Prince qui protége
Les servants d'un art délaissé !
ACTE DEUXIÈME . 47
Quoique notre pauvre cortége ,
Dans ce palais soit déplacé ,
Dès que le Prince nous protége
Notre désir est exaucé.
HAMLET , à part .
Infâme séducteur , malgré leurs railleries ,
Seul , je t'écraserai sous les planches pourries
Qui te servent de trône et feront ton cercueil .
O vil incestueux que nul remords n'assiége,
Si le spectre a dit vrai , je vais te prendre au piége
Et de l'enfer t'ouvrir le seuil !
LE CHEUR .
Quoique notre pauvre cortége,
Dans ce palais soit déplacé ,
Dès que le Prince nous protége , 2
Notre désir est exaucé .
me tableau .
( Dans le palais .)
CLAUDIUS, GERTRUDE, OPHÉLIE, POLONIUS,
ROSENCRANTZ, GUILDENSTERN , CHEUR .
CHEUR .
Comme notre Roi paraît triste !
Qui peut à ce point l'affliger ?
Quelle volonté lui résiste ?
Quelle crainte le fait songer ?
ET
ML
4to8o HA .
CLAUDIUS .
O ma Gertrude bien aimée,
Qui nous consolera jamais ?
La raison d'un fils que j'aimais
N'est plus qu'une vaine ſumée !
Qui nous consolera jamais ?
CHEUR .
Comme notre Roi paraît triste !
Qui peut à ce point l'affiiger ?
Quelle volonté lui résiste ?
Quelle crainte le fait songer ?
ROSENCRANTZ , à Claudius .
Seigneur, il nous a reçus comme
Un véritable gentilhomme ,
Calme et sensible à l'amitié.
Mais aux choses qu'on lui rappelle,
Sa mémoire est morte ou rebelle,
Et sa déraison ſait pitié !
CLAUDIUS .
Une occupation lui serait salutaire .
POLONIUS .
Devant votre douleur , Sire , j'ai dû me taire ,
>
Mais je dois , maintenant que vous m'interrogez ,
Vous dire qu'il a vu des acteurs étrangers,
De passage dans cette ville ,
Et les a , pour jouer ce jour même , engagés .
Il semble prendre à coeur cette chose ſutile ,
Il veut vous inviter , vous et toute la cour,
A leur spectacle de ce jour.
ACTE DEUXIÈME . 49
CLAUDIUS .
Tant mieux , qu'à ces jeux il s'amuse ,
Dites-lui que j'accepte et que je serai là.
OPHÉLIE , à part.
Ce doit être une ruse !
POLONIUS .
Les spectacles ! les fous aiment beaucoup cela !
CLAUDIUS .
O ma Gertrude bien aimée ,
Qui nous consolera jamais ?
La raison d'un fils que j'aimais
N'est plus qu'une vaine ſumée !
Qui nous consolera jamais ?
GERTRUDE .
Pauvre âme à tout espoir ſermée !
Qui nous consolera jamais ?
La raison d'un fils que j'aimais
N'est plus qu'une vaine ſumée !
Qui nous consolera jamais ?
OPHÉLIE .
Pauvre âme à tout rayon fermée ,
Qui pourra t'éclairer jamais ? etc.
POLONIUS, ROSENCRANTZ, GUILDENSTERN .
Il restera fou pour jamais, etc.
50 HAMLET .
CH@ UR .
Comme notre roi paraît triste !
Qui peut à ce point l'affliger ?
Quelle volonté lui résiste ?
Quelle crainte le fait songer ?
(Guildenstern, Rosencrantz et le cheur sortent. )
SCÈNE II .
CLAUDIUS , GERTRUDE , POLONIUS , OPHÉLIE .
CLAUDIUS .
Eloigne-toi , douce Gertrude ;
De notre longue inquiétude ,
Ne pouvant sortir autrement ,
Nous avons voulu qu'Ophélie ,
Pour tenter sa mélancolie ,
Ici rencontrât son amant .
Sous les rideaux , avec son père,
Nous nous cacherons et j'espère
En les surveillant tout savoir ,
Puisque Polonius suppose
Qu'Hamlet est fou d'amour, je n'ose
Le nier, mais je veux le voir.
GERTRUDE .
Ma chère enfant, je vous souhaite
Que , pour finir par une fête ,>
De lui vos charmes aient raison ,
Et que votre douceur ramène
Cette âme errant en peine
Dans sa prison
ACTE DEUXIÈME . 50
.
OPHÉLIE .
Ah ! Madame , je le souhaite ,
Car il n'est plus pour moi de fête
Tant qu'il n'aura pas sa raison ,
Mais je doute que je ramène
Cette âme errant en peine
Dans sa prison .
( Ensemble . )
CLAUDIUS ET GERTRUDE .
Ma chère enfant, je vous souhaite,
Que pour finir par une fête
De lui vos charmes aient raison ,
Et que votre douceur ramène
Cette âme errant en peine
Dans sa prison.
OPHÉLIE .
Ah ! Madame, je le souhaite,
Car il n'est plus pour moi de fête
Tant qu'il n'aura pas sa raison,
Mais je doute que je ramène
Cette âme errant en peine
Dans sa prison .
POLONIUS .
Ma chère fille, on vous souhaite
Que , pour finir par une fête ,
De lui vos charmes aient raison ,
Et que votre douceur ramène
Cette âme errant en peine
Dans sa prison .
(Gertrude sort.)
52 HAMLET
POLONIUS, à Ophélie.
Pour avoir une contenance ,
Lis dans ce livre, avec attention .
Un air de pieuse onction
Trompe si bien , et l'innocence
Met le diable en tentation .
CLAUDIUS, à part.
* Quel éclair a soudain percé ma conscience ?
* Mon crime est plus affreux , sous mes lâches discours ,
古
Que sous son plâtre peint une prostituée !
* O conscience , en vain tuée ,
* Tu renais donc toujours !
POLONIUS , à Claudius .
Seigneur, retirons-nous, le Prince va paraître.
( Ils sortent.)
SCÈNE III .
HAMLET , OPHÉLIE .
OPHÉLIE .
C'est lui !
HAMLET , sans voir Ophélie.
La question est d'être ou ne pas être !
De l'outrageux destin faut- il souffrir les coups
ACTE DEUXIÈME . 53
Ou , calme et fier, bravant une mer en courroux ,
Tacher d'en rester maître ?
OPHÉLIE, à mi-voix .
Seigneur !
HAMLET .
Mourir , dormir ! voilà tout, et pourtant,
Des douleurs dont la chair doit hériter pour vivre,
Et des transes du cour, si la mort nous délivre ,
Que l'espoir est tentant !
OPHÉLIE .
4555
Hamlet ! ..
HAMLET .
Mourir, dormir ! peut-être faire un rêve !
Que peut rêver l'esprit loin du corps emporté ?
L'homme a , toute sa vie , en y songeant , douté ,
Dans le doute il l'achève !
OPHÉLIE .
Seigneur !
HAMLET .
Douleurs d'orgueil ou d'amour méprisé !
Tyrannie ! injustice et dédains du vulgaire !
Pourquoi souſfrir ces maux quand on peut s'y soustraire
Par un fer aiguisé ?
OPHÉLIE.
Hamlet !
54
HAMLET .
HAMLET .
L'homme accablé sous le poids de la vie ,
Se tuerait si la mort ne cachait l'inconnu !
Mais de voir un pays dont nul n'est revenu ,
La peur ôte l'envie !
OPHÉLIE .
Seigneur !
HAMLET .
La peur nous plie aux jougs les plus blessants.
L'approche de la mort de nous tous fait des lâches ,
Et nos réflexions devant les grandes tâches
Nous rendent impuissants !
OPHÉLIE .
Seigneur!
HAMLET , la voyant, à part .
Silence , ô mes pensées !
>
C'est la noble Ophélie !
(A Ophélie.)
A mes fautes passées ,
Belle nymphe , en priant , veuillez songer toujours.
OPHÉLIE .
Comment se porte votre altesse ?
HAMLET .
Bien , je vous remercie.
OPHÉLIE .
Il faut que je vous laisse ,
7
ACTE DEUXIÈME . 55
En vous quittant , Hamlet , d'anciens gages d'amour
Que vous m'avez donnés .
HAMLET .
Quels gages ?
De moi vous n'avez rien reçu !
OPHÉLIE .
Les voici , Monseigneur. Jadis vous avez su
Que j'y lisais d'autres présages.
Mais leur parfum s'est dégagé .
L'âme noble 9, en ces dons , ne voit que des outrages ,
Quand le cæur de l'amant qui les ſit a changé.
HAMLET .
Vous êtes vertueuse ?
OPHÉLIE .
Oh ! Monseigneur !
HAMLET .
Et belle .
OPHÉLIE.
La vertu qui se lie à la beauté peut elle
Avoir tort ?
HAMLET .
Oui , souvent,
Car la vertu vous sert d'entremetteuse avant
Qu'elle ait fait la beauté chaste et pure comme elle.
Jadis je vous ai donc aimée ?
50 HAMLET .
OPHÉLIE .
En verité
Vous me l'avez fait croire !
HAMLET .
Bien à tort, cet amour n'a jamais existé .
OPHÉLIE .
Par une action aussi noire,
Mon esprit est épouvanté !
HAMLET .
Vite au couvent ! Veux - tu donc être
Une nourrice de méchants ?
Moi qui puis àa d'autres paraître
A moitié bon , j'eus tort de naître ,
J'ai le coeur plein d'affreux penchants .
Vite au couvent ! A quoi bon vivre
Avec des vauriens comme nous ?
De trahisons le monde est ivre ,
Que le couvent donc te délivre
Des trompeurs que nous sommes tous !
Où votre père est - il ?
OPHÉLIE .
Chez lui !
HAMLET .
Faites en sorte ,
En tenant bien close sa porte,
Qu'il n'aille pas jouer les niais autre part .
Au revoir !
ACTE DEUXIÈME . 57
OPHÉLIE.
Ciel clément ! aidez -le d'un regard .
HAMLET .
Sache bien , si tu te maries ,
Que , jusqu'à la mort, aurais-tu
Le pur éclat de ces prairies ,
D'éternelles neiges fleuries,
On douterait de ta vertu !
Entre au couvent ! Le mariage
Réunit des fous trop souvent .
Voyant son monstrueux ouvrage ,
De vous se garde l'homme sage !
Bonsoir, entre vite au couvent .
OPHÉLIE .
Oh ! guérissez-le , Dieu vivant !
*
HAMLET .
*Croyant vous rendre plus jolie,
* Vous fardez vos traits , votre cou ,
* Votre taille ondoie et se plie,
* Votre bouche trompe ou supplie
* Et tout cela m'a rendu fou .
* On ne mariera plus les hommes ;
* Sauf un, les mariés vivront.
* Nous resterons ce que nous sommes ,
* Les femmes au couvent iront...
* Va donc où les autres iront .
(Il sort. )
58 HAMLET .
SCÈNE IV.
OPHÉLIE, seule ; puis CLAUDIUS, POLONIUS, le CH@UR.
OPHÉLIE .
Hélas ! l'espoir de cet empire
N'est plus qu'un songe évanoui !
Dans mes souvenirs je respire
Le miel de cette âme en délire ,
Comme un bouquet épanoui !
Quels regrets la pitié m'inspire !
Hélas ! l'espoir de cet empire
N'est plus qu'un songe évanoui !
Science, courtoisie, épée ,
Il connaissait tout et si bien !
Pour régner, cette âme trempée ,
A me plaire était occupée,
A moi , pauvre fille de rien !
O chère espérance trompée !
Science, courtoisie , épée,
Il connaissait tout et si bien !
CH @ UR .
Quelle mélancolie
Fait pleurer Ophélie ?
Hamlet et sa folie
Troublent ce jeune cour.
Quoiqu'une belle fête,
Dans ce palais s'apprête ,
Elle n'a sur la tête
Ni diamant, ni fleur.
ACTE DEUXIÈME . 59
De la danse
Qui commence ,
Que le charme vainqueur
Vienne apaiser son cour !
CLAUDIUS .
Je prends part au chagrin que son amour lui cause ,
Mais Hamlet n'est pas fou d'amour. C'est autre chose
Que voile son égarement.
POLONIUS .
Il faut que notre Reine , en son appartement ,
Le décide à causer librement avec elle.
Il dira tout croyant n'être pas écouté.
CLAUDIUS .
Quoi que fasse la Reine, un surveillant fidèle
Doit toujours être à son côté.
OPHÉLIE .
O Prince ! à la démence en proie !
Espoirs dans leur printemps gelés !
Hamlet ! se peut-il qu'on te voie
Si jeune arrêté dans ta voie ?
La cloche rend des sons fêlés
Au lieu d'un carillon de joie.
O Prince ! à la démence en proie !
Espoirs dans leur printemps gelés !
CHEUR .
Quoiqu'une belle fête,
Dans ce palais s'apprête ,
Elle n'a sur la tête
Ni diamant , ni fleur, etc.
ACTE TROISIÈM E.
1 er Tableau .
(Grande salle . Théâtre préparé au fond. Trônes pour le Roi et
la Reine .)
SCÈNE PREMIÈRE .
HAMLET , HORATIO .
HAMLET .
Mon brave Horatio , tu sais combien je t'aime,
>
Je te tiens pour un juste , et te préfère à tous .
HORATIO ,
Je ne mérite pas cette faveur extrême .
HAMLET .
Que pour de beaux proſits on courbe les genoux ,
Qu'on ſlatte la toute puissance ,
C'est tout simple , mais toi , qui n'as pour te nourrir
Que ta charmante humeur et ton intelligence,
A quoi bon te ſlatter ? Je t'aime et vais t'ouvrir
L'abîme où plonge ma pensée !
Ami , songe au secret de notre nuit glacée
Et regarde mon oncle avec attention ;
ACTE TROISIÈME . 61
Par sa gorge oppressée et que l'eſfroi soulève ,
Si du crime inconnu ne jaillit pas l'aveu ,
C'est qu'un spectre infernal de nous s'est fait un jeu ,
Et mon soupçon n'est qu'un horrible rêve.
HORATIO .
Ah ! Seigneur , si je perds un de ses mouvements ,
Rendez-moi responsable !
HAMLET .
On vient, choisis ta place .
Par mon indifférence, il faut que je leur fasse
Illusion sur mes tourments !
SCÈNE II .
LES MÊMES, CLAUDIUS, GERTRUDE, OPHÉLIE, POLONIUS,
ROSENCRANTZ, GUILDENSTERN , CHEUR. -
Plus tard ,
danseurs et acteurs .
CLAUDIUS .
* Notre cousin Hamlet est bien ?
HAMLET .
* Certainement.
* Je vis d'air pur et d'espérance
* Comme un caméléon . Vous ne sauriez , je pense ,
* Engraisser des chapons avec cela .
CLAUDIUS .
* Vraiment,
62 HAMLET .
* Hamlet , pour moi je ne puis prendre
* Ces paroles.
HAMLET .
* Ni moi , maintenant les reprendre.
(A Polonius).
* Dans une tragédie, à l'Université ,
* On aimait autrefois, m'a-t-on dit , vous entendre.
POLONIUS .
* Parmi les bons acteurs je fus même cité.
HAMLET .
* Quel était votre rôle ?
POLONIUS ,
* Jules César ! J'étais au capitole ,
* Par la main de Brutus, frappé du coup fatal!
HAMLET .
* Quelle brute ! frapper un veau si capital !
(A Rosencrantz .)
Les acteurs sont- ils prêts ?
ROSENCRANTZ .
Oui ! Seigneur. Que leur dire ?
HAMLET .
Qu'ils entrent.
( Les acteurs et les danseurs entrent. )
GERTRUDE .
Mon cher fils, placez-vous près de moi.
ACTE TROISIÈME. 63
HAMLET , montrant Ophélie.
Un aimant plus puissant de ce côté m'attire.
POLONIUS , à Claudius.
Avez -vous entendu ce compliment , grand Roi ?
Ballet.
HAMLET, à Ophélie .
Puis-je, entre vos genoux, m'asseoir ?
OPHÉLIE .
Non !
HAMLET .
Je veux dire
Poser la tête.
OPHÉLIE .
Alors, oui , Seigneur.
HAMLET .
Pensiez -vous
Que je songeais à mal ?
OPHÉLIE .
Non !
HAMLET .
Entre les genoux
D'une fille on est bien .
64
OPHÉLIE .
Monseigneur aime à rire.
HAMLET .
Rien ne doit plaire autant
Que de voir rire un homme !
Riez-donc ! Voyez comme
Ma mère a l'air content !
Mon père est mort pourtant
Voilà deux heures , le pauvre homme !
OPHÉLIE .
Dites deux fois deux mois !
HAMLET .
Est-ce possible ? Autant ?
Au diable alors le deuil ! Qu'on me donne à l'instant,
+
De fourrure et de soie, un habit éclatant !
Est-ce possible ? Quoi , mon père est mort, Madame ,
* Depuis plus de deux mois , et n'est pas oublié !
*Mais le nom d'un grand homme à qui Dieu prend son âme,
* Doit donc, alors, par Notre- Dame ,
* Lui survivre six mois pourvu qu'il ait payé ,
* Beaucoup payé pour bâtir des églises !
Malgré les prières promises ,
* Qui n'aura pas payé
* Sera vite oublié ! ...
Ballet.
OPHÉLIE .
Que va-t-on nous jouer après cela ?
65
ACTE TROISIÈME .
HAMLET, montrant l'interprète.
Sans doute
A le conter ce gaillard est tout prêt.
Car un comédien aime tant qu'on l'écoute ,
Qu'il n'a jamais pu garder un secret.
Pour cet homme il n'est pas de détail trop intime ,
Il doit tout voir et dit tout ce qu'il voit .
Et, sans rougir , de votre pantomime ,
Il vous expliquera le sujet quel qu'il soit.
OPHÉLIE .
Oh ! Vous êtes méchant ! je veux suivre leur drame.
L'INTERPRÈTE .
Pour notre tragédie et pour nous , humblement ,
Nous réclamons , Seigneurs , votre accueil très clément.
OPHÉLIE .
C'est bref.
HAMLET .
Comme un amour de femme.
( Pantomime représentant le meurtre du père d'Hamlet par Claudius
et Gertrude. Pendant le sommeil du Roi, un temps d'arrêt).
CLAUDIUS .
Savez-vous le sujet et pouvez-vous me dire
S'il est inoffensif ?
HAMLET .
Tout à fait. Le poison
66 HAMLET
Est du poison pour rire,
Et c'est un jeu que cette trahison .
CLAUDIUS .
La pièce a - t -elle un nom ?
HAMLET .
Oui. C'est la Souricière,
C'est l'histoire d'un prince à Vienne empoisonné
Par son frère puîné.
Il épouse la veuve à la scène dernière .
C'est une histore infâme et très vraie. Au surplus ,
Que nous importe, à nous, consciences tranquilles,
Cet empoisonnement et ces actions viles !
Ce soir, nous n'y songerons plus.
OPHÉLIE .
- Vous expliquez les faits comme le cheur antique.
HAMLET .
Je dirais vos secrets et ceux de votre amant
Si je voyais le mouvement
Des marionnettes...
OPHÉLIE .
Vraiment !
Vous avez un esprit qui pique.
HAMLET .
Vous pourriez l'émousser, chère dame, aisément.
OPHÉLIE .
Eh bien , de mieux en pire !
ACTE TROISIÈME . 67
(La pantomime continue, un personnage entre et enlève la
couronne du Roi endormi) .
HAMLET , à l'acteur .
A l'ouvre , meurtrier ,ta victime respire !
L'INTERPRÈTE.
Noirs projets , mains promptes au mal !
Heure propice et drogue prête,
Calme instant où nul ceil n'arrête
Le crime infernal !
Herbe cueillie à la nuit close ,
Poison par Hécate infecté !
Frappe en sa force et sa santé
Ce Roi qui repose !
HAMLET .
Il le tue , il lui vole un royaume , et bientôt
Il obtiendra l'amour de son infâme veuve !
GERTRUDE, à part.
Oh ! Puissances du ciel ! sous cette rude épreuve
Le Roi faiblit !
OPHÉLIE .
Le Roi se lève !
HAMLET .
C'est trop tôt !
Attendez donc la fin de cette histoire vraie !
Le Roi d'un feu follet s'effraie.
T
68 HAMLE
POLONIUS
Arrêtez, arrêtez !
CLAUDIUS , égaré
Des flambeaux !
GERTRUDE .
E
Il a peur !
CLAUDIUS .
Des lumières !
GERTRUDE .
Il va se trahir ! Oh ! malheur !
(Septuor .)
CLAUDIUS .
Par cette étrange scène,
Je me sens agité,
Et mon trouble m'entraîne
A prendre une ombre vaine
Pour la réalité.
GERTRUDE, OPHÉLIE, HAMLET, HORATIO et le CH@UR .
Par cette étrange scène
Il paraît agité ,
Et son trouble l'entraîne
A prendre une ombre vaine
Pour la réalité.
ACTE TROISIÈME . ون
HAMLET , à Horatio ,
L'as-tu vu , cher ami ? Je tiendrais mille livres
Sur le secret que le spectre m'a dit.
HORATIO .
Oui , j'ai tout vu .
HAMLET , au cheur.
Chantons , de gaîté soyons ivres.
GERTRUDE ,
Oh ! supplice maudit !
HORATIO, àà part.
L'horrible preuve est faite !
HAMLET, à Horatio .
Que dis-tu de ma fête ?
Tout se passe-t-il bien
Et suis-je , à ton avis , un bon comédien ?
(Montrant le Roi . )
Vois , son trouble l'entraîne
A prendre une ombre vaine
Pour la réalité !
GERTRUDE, POLONIUS, ROS ENCRANTZ .
Par cette étrange scène
Comme il est agité !
Hélas ! comme il est agité !
HAMLET .
Soufflez , les flageolets !
70 HAMLET .
CHEUR .
Par cette étrange scène
Ici le Roi paraît tout agité.
GERTRUDE ET OPHÉLIE .
Fuyons, fuyons ! il est trop agité .
HAMLET, s'exaltant de plus en plus .
Chantons, chantons ! soyons tous ivres de gaîté !
(Ophélie et Gertrude entraînent le Roi.
Rosencrantz et Polonius le suivent . )
HAMLET , HORATIO , CH@UR .
Par cette étrange scène
Il s'est enſui tout agité ,
Et son trouble l'entraîne
A prendre une ombre vaine
Pour la réalité .
Second tableau .
( La chambre de Gertrude . )
SCÈNE PREMIÈRE.
CLAUDIUS , ROSENCRANTZ , GUILDENSTERN .
CLAUDIUS .
Que devient Hamlet ? Sur lui que l'on veille
Sans perdre un moment.
71
ACTE TROISIÈME .
J'ai peur qu'un hasard soudain ne réveille
Son égarement.
GUILDENSTERN .
Il n'est pas permis qu'un Roi puissant craigne
Les fureurs des fous.
Les peuples nombreux sur lesquels il règne
En souffriraient tous !
CLAUDIUS .
N'osant habiter dans aucune ville
Où ce fou vivra ,
Jusqu'en Angleterre , amis , je l'exile .
Il vous y suivra .
ROSENCRANTZ .
* Un sujet ſuirait pareille démence ,
*Que doit faire un Roi
* Qui ne peut mourir sans qu'un peuple immense
*Gémisse d'effroi !
( Ils sortent.)
SCÈNE II .
CLAUDIUS seul, puis HAMLET.
CLAUDIUS , à son prie-Dieu .
* L'odeur de mon crime au ciel monte ,
* C'est le premier qu'ait puni Dieu !
* Caïn cachait sa honte !
* La mienne s'étale en ce lieu !
72 HAMLET .
* Les cieux n'ont pas assez de pluie
* Pour laver sur mes mains le sang !
N'importe où que je ſuie,
*Je souffre un martyre incessant !
En vain ma prière s'élève
Vers Dieu qui ne peut l'exaucer !
Je prie et mon caur rêve
Au remords qui vient le blesser.
Comment la bonté souveraine
Pourrait- elle écouter mes cris ?
Pouvoir , couronne et Reine ,
Du crime j'ai gardé le prix !
De la justice de la terre
Les arrêts par l'or sont défaits,
Mais qui donc fera taire
Là-haut, la voix de nos forfaits ?
A déposer contre nous-mêmes ,
Nous sommes contraints malgré nous ,
Et nos efforts suprêmes
S'énervent comme nos genoux .
Comment la bonté souveraine
Pourrait - elle écouter mes cris ?
Pouvoir , couronne et Reine ,
>
Du crime j'ai gardé le prix !
(Hamlet entre et s'approche du Roi. Il tire son épée. Silence,
Il remet son épée dans le fourreau. )
ACTE TROISIÈME . 73
HAMLET .
Pas maintenant ! il prie ! Il a tué mon père,
Et je le renverrais devant son créateur
Au moment où son âme en le pardon espère !
Ma vengeance n'aurait touché qu'un but menteur .
Non ! je veux contenir la rage qui m'emporte !
Songea -t-il, lui , qu'après ses jeux et ses repas
Mon père était coupable et qu'à peine ici morte
Notre âme , dans l'enfer, renaît par le trépas ?
Ainsi que tu l'as faite , on te fera justice !
Mon père ne veut pas que je te frappe en vain ,
Et, des draps de l'inceste à l'éternel supplice ,
Tu rouleras repu de débauche et de vin .
( Il sort. )
CLAUDIUS, se relevant .
Mes paroles pressées
S'envolent , mes pensées
Demeurent ici-bas !
Les mots sans les pensées
Au ciel ne montent pas !
Comment la bonté souveraine
Pourrait-elle écouter mes cris ?
Pouvoir , couronne et Reine ,
Du crime j'ai gardé le prix !
POLONIUS, entrant .
Sire , la Reine vient prête à la rude tâche
De dompter cet esprit malade et révolté !
74 HAMLET .
Le pouvoir d'une mère est toujours respecté.
Retirez-vous , mon maître , ici , moi je me cache ,
Et tout ce qu'ils diront vous sera rapporté.
( Polonius se cache sous une tapisserie. Claudius sort.)
SCÈNE III.
POLONIUS, caché; - GERTRUDE ; puis HAMLET.
GERTRUDE .
O mon fils ! vous avez offensé votre père !
HAMLET ,
Vous avez offensé mon père !
GERTRUDE .
Vous voulez
Eviter de répondre ...
HAMLET .
Allez , ma mère , allez !
Par une question très perfide, on espère
Quelquefois se sauver !
GERTRUDE .
Me reconnaissez-vous ?
HAMLET .
Oui ! vous êtes la Reine et la femme du frère
De votre noble époux !
ACTE TROISIÈME . 75
Et ... vous êtes ma mère !
Ah ! pourquoi l'êtes vous !
GERTRUDE .
Je vous ferai parler autrement !
HAMLET .
A ta place
Reste assise , ô ma mère ! et je vais dans la glace
D'un miroir te montrer , malgré tous ses détours,
Ton âme jusqu'au fond !
GERTRUDE .
Pourquoi cette menace ?
Voudrais-tu me tuer ? Au secours ! au secours !
POLONIUS, sous la tapisserie.
Qui m'appelle au secours ?
HAMLET .
Eh bien ! quel autre crie ?
( Il frappe la tapisserie de son épée . )
Un rat ! un rat ! oh ! je parie
Qu'il est mort !
POLONIUS, caché.
Ah ! je meurs .
GERTRUDE .
Qu'avez-vous fait ?
HAMLET .
Ma foi ,
76 HAMLET .
Je n'en sais rien , Madame. Etait-ce donc le Roi ?
( Il soulève la tapisserie et retire le corps de Polonius.)
GERTRUDE .
Horreur ! du sang versé ! quelle action cruelle !
HAMLET .
Oui , Madame ! et pourtant moins mauvaise que celle
D'assassiner un Roi
Pour épouser son frère !
LA REINE .
Assassiner un Roi !
HAMLET .
Oui , je l'ai dit, Madame !
(Silence . - Regardant Polonius.)
Ah ! pauvre diable, voi
Comme on a tort souvent de montrer tant de zèle .
Bon voyage ! on t'a pris pour un plus grand que toi,
Accepte ion destin, espion trop fidèle ...
(A Gertrude.)
Cessez de vous tordre les mains !
C'est votre cour que je vais tordre,
Et je verrai si crimes et désordre
L'ont fait de bronze à tous les maux humains .
GERTRUDE .
Qu'ai-je donc fait pour que ta voix cruelle
Frappe mon cour avec un bruit si dur ?
ACTE TROISIÈME . 77
HAMLET .
A la pudeur, femme rebelle,
Souillant la rose chaste, emblême d'un front pur,
Vous avez ri des vœux du mariage austère,
Comme un joueur de son serment !
Contrats, religion, vertu , pour vous tout ment.
Devant votre action le ciel brûle, et la terre,
Dans sa masse puissante, en a tremblé, ma mère ,
Comme à l'heure du jugement !
GERTRUDE .
Et pour quelle action cette parole amère,
Vient-elle évoquer mon tourment ?
HAMLET .
Vois ces deux portraits et compare
Chaque frère représenté.
Ici, la grandeur la plus rare ,
La grâce avec la majesté.
Hyperion , Mars et Mercure
Furent moins beaux , et la nature
Semble avoir fait de sa figure,
Le type de l'humanité !
Vous étiez sa femme ! Et cet autre
Est à présent votre mari !
Dans cette fange elle se vautre,
Celle a qui mon père a souri !
*O ciel ! une femme peut être
* Folle à ce point de reconnaître ,
* Après un tel homme , pour maître
* Ce gueux de débauche pourri !
LET
78 HAM
GERTRUDE .
Oh ! tais-toi, tu réveilles
·Les remords de mes nuits ! tes paroles pareilles
A des lames d'acier , déchirent mes oreilles !
Mon fils ne dis plus rien !
HAMLET .
Ton Claudius est un lâche , un voleur , rien qui vaille,
Car deux cents comme lui n'iraient pas à la taille
De ton premier seigneur dont il a pris le bien !
Et pourtant , pour complice ayant la Reine même ,
Dans sa poche il a mis le royal diadême...
GERTRUDE .
Assez !
HAMLET .
Et ce vrai roi de tréteaux , c'est le tien !
Duo.
HAMLET .
Vois ces deux portraits et compare
Chaque frère représenté .
Ici la grandeur la plus rare ,
La grâce avec la majesté .
Hypérion , Mars et Mercure
Furent moins beaux , et la nature
Semble avoir fait de sa figure
Le type de l'humanité !
ACTE TROISIÈME . 79
Vous étiez sa femme ! Et cet autre
Est à présent votre mari ?
Dans cette fange elle se vautre ,
Celle à qui mon père a souri !
* O ciel ! une femme peut être
* Folle à ce point de reconnaître,
* Après un tel homme , pour maître
* Ce gueux de débauche pourri !
GERTRUDE .
Je vois ces portraits et compare
Chaque frère représenté .
Ici la grandeur la plus rare ,
La grâce avec la majesté.
Mon Seigneur est mort , et cet autre
Devant le ciel est mon mari !
De tristesse comme le nôtre
Quel destin fut jamais nourri ?
( Entre le spectre. )
HAMLET .
Célestes légions , couvrez-moi de vos ailes !
Sauvez-moi !
(Au spectre. )
Que veux-tu , chère apparition ?
GERTRUDE .
Ciel ! il est fou .
HAMLET .
Tu viens aider ma passion
Trop lente à t'obéir , par des ardeurs nouvelles !
80 HAMLET .
LE SPECTRE .
Je crains qu'elle ne cède avant le but atteint.
Mais regarde ta mère, et , dans son cil éteint,
Vois la lutte entre elle et son âme !
Plus est faible le corps , plus la pensée agit.
Parle -lui !
HAMLET , à Gertrude .
Qu'avez -vous,, Madame ?
GERTRUDE .
Eh ! qu'as-tu donc toi-même? On dirait qu'il surgit
Une ombre dans le vide , et pendant qu'elle échange
Des plaintes avec toi , ton esprit vague, étrange ,
។
Tout effaré, regarde à travers ton ceil rond ,
Et tes cheveux , chose animée ,
Se redressent comme une armée
Réveillée en sursaut par le bruit du clairon !
O mon fils ! que vois-tu ?
HAMLET .
Regardez-le , ma mère ,
Contemplez sa pâleur. Sa vie et sa misère
Troubleraient les rochers en les attendrissant.
( Au spectre.)
Détournez -vous de moi ! la pitié qui s'attache
A mon cour , me rendrait impossible ma tâche ,
Je verserais des pleurs quand il vous faut du sang .
GERTRUDE , à Hamlet ,
A qui donc parlez- vous ?
ACTE TROISIÈME . 81
HAMLET .
Ne voyez-vous personne ?
GERTRUDE .
Personne !
HAMLET .
Et n'avez-vous pas entendu sa voix ?
GERTRUDE .
Je n'ai rien entendu que vous !
HAMLET .
Son heure sonne ,
Il va nous quitter , je le vois.
Ce sont ses vêtements de la terre qu'il porte.
Regardez donc là-bas , là-bas , près de la porte ,
Il sort... il est parti ...
(Le spectre sort.)
GERTRUDE .
C'est un rêve , je crois !
Ces apparitions sont l'oeuvre du délire !
HAMLET .
Que me parlez -vous de délire ?
Je suis calme et vous pouvez lire
Dans mes yeux la froide raison ,
Mais je sais votre trahison !
* Voudriez-vous me faire croire
* Que , dans un accès d'humeur noire,
*J'ai créé cette horrible histoire
* D'inceste impur et de poison ?
82 HAMLET .
* C'est se jouer de la victime ,
* Que de jeter sur votre crime
* Ce voile hypocrite et menteur !
* Si vous cachiez votre blessure,
* Plus âpre en serait la morsure ,
* Non ! non ! plus de voile menteur !
GERTRUDE .
Hamlet ! pitié je t'en conjure !
HAMLET.
Allons ! plus de voile menteur,
La seule rédemption sûre
Pour vous, est d'en punir l'auteur.
GERTRUDE .
Mon fils ! tu rouvres ma blessure,
Hamlet ! pitié, je t'en conjure !
Ah ! crois-moi ,
Par le ciel qui déchire
La nuit du coeur et jusqu'au fond sait lire,
Près de moi ,
Cher enfant, ton délire
Jamais, jamais ne reverra le Roi !
Oui, parle, ordonne ,
Et j'abandonne
A ta fureur ce Roi .
HAMLET .
Son heure sonne,
Qu'on abandonne
A ma fureur ce Roi .
ACTE TROISIÈME . 83
* Rejetez la moitié mauvaise
* De votre cour, pour que s'apaise
* Le ciel trop lent à s'irriter !
* Ecartez cette lèvre infâme,
* Dont le baiser souille une femme !
* Feignez la vertu , si votre âme
* N'est plus de force à la porter !
(Montrant Polonius mort.)
* Pour lui , c'est chose indifférente
* Que de sa mort je me repente.
(A la Reine.)
Je suis cruel pour ton bien seul !
Mais avant tout, la nuit venue,
Fuis cette couche devenue
Un impur et sanglant linceul !
GERTRUDE .
* Pitié ! mon fils, je te le jure,
* Par la divine majesté
*Qui, dans la conscience impure,
* Plonge un regard si redouté !
Jour et nuit je ſuirai cet homme,
Ce maudit qu'en tremblant on nomme.
Ah ! crois- moi ,
Par le ciel qui déchire
La nuit du caur et jusqu'au fond sait lire,
Près de moi ,
Cher enfant, ton délire
Jamais ne reverra le Roi !
Hamlet, mon fils, ordonne
Et j'abandonne
A ta fureur ce Roi .
84 HAML .
ET
HAMLET .
Son heure sonne ,
Qu'on abandonne
A ma fureur ce Roi !
GERTRUDE .
* Pitié mon fils !
HAMLET .
* Adieu .
( Regardant Polonius. )
* Ce conseiller me semble
* Bien grave maintenant, et surtout bien discret,
* Lui qui, vivant, jamais n'a gardé de secret.
Allons, mon cher Monsieur, nous arranger ensemble
* Dans la chambre voisine, en évitant le bruit.
( A la Reine.)
* Pas un mot là-dessus, ma mère , et bonne nuit.
( Il sort, traînant le corps de Polonins. )
ACTE QUATRIÈME .
SCÈNE PREMIÈRE.
(Grande salle du Château) .
CLAUDIUS, GERTRUDE, CHEUR. >
CHEUR , au dehors .
Sur un vaisseau , pour l'Angleterre ,
Pourquoi le Prince est-il parti ?
Est-ce un voyage volontaire ?
Le peuple qui ne peut se taire
A-t- il menti ?
CLAUDIUS .
Cette mer, douce Reine,
Qui loin de vous entraîne
Votre cher fils, à peine
Depuis huit jours,
Dans ses flots puisse-t - elle
Engloutir la querelle
De ce peuple rebelle ,
Et ses discours !
GERTRUDE .
Pour bien longtemps, hélas ! loin de sa mère ,
86 HAMLET .
Mon fils est seul
Et l'onde amère ,
Autour de lui , s'étend comme un linceul !
CLAUDIUS .
Hamlet était coupable
D'un crime détestable !
A la loi redoutable
Je l'ai soustrait !
Et leur colère prompte ,
Comme le fot qui monte ,
Vient me demander compte
De son forfait.
CHEUR .
A-t-il frappé , comme on l'assure ,
Polonius, le vieux bouffon ,
Et regardé, dans sa blessure ,
Deux jours 7, en secret , la morsure
Que les vers font ?
CLAUDIUS .
Pour m'ôter la moindre espérance
D'échapper à cette souffrance,
On dit que Laerte de France
Vient sans retard .
Nous ne saurons que lui répondre
Quand nous le verrons sur nous fondre
Comme l'orage et nous confondre
Par un regard !
ACTE QUATRIÈME . 87
GERTRUDE .
Dites-lui : - c'est dans sa folie,
Au lieu du père d'Ophélie ,
Moi-même que voulait
Frapper le bras d'Hamlet !
CLAUDIUS .
Il répondra : – votre étrange justice
Vous accuse aujourd'hui ,
Et me croira du crime le complice ,
Car mes témoins en Angleterre ont fui.
LE CHEUR .
Sur un vaiscau , pour l'Angleterre,
Pourquoi le Prince est-il parti ?
Est -ce un voyage volontaire ?
Le peuple qui ne peut se taire,
A-t-il menti ?
( Ensemble. )
GERTRUDE .
Pour bien longtemps, hélas ! loin de sa mère,
Mon fils est seul ,
Et l'onde amère
Autour de lui , s'étend comme un linceul !
CLAUDIUS , à part .
Ah ! que le fils meure loin de sa mère,
Maudit et seul !
Que l'onde amère,
Pour mon repos, lui serve de linceul.
88 HAMLET .
SCÈNE II .
LES MÊMES, HORATIO , puis OPHÉLIE.
HORATIO .
Ophélie en pleurant demande ,
Reine, la grâce de vous voir.
GERTRUDE .
Que veut -elle de moi ?
HORATIO .
Je ne puis le savoir ,
Mais sa tristesse est grande !
GERTRUDE .
Elle est importune. -
HORATIO .
Et pourtant
Elle serait ici bien mieux en cet instant,
Car le peuple s'agite auprès d'elle , on l'écoute ,
Et ses vagues discours sément déjà le doute
Sur un sujet très important.
GERTRUDE .
Qu'elle vienne !
(Horatio sort .)
Un malheur suit l'autre .
Au cœur déjà saignant il aime à s'attacher .
( A part. )
D'ailleurs , qu'importe ? un crime aussi grand que le nôtre,
Trahirait son secret en voulant le cacher.
( Horatio rentre avec Ophélie.)
ACTE QUATRIÈME . 89
OPHÉLIE.
Où donc du Danemark est la charmante Reine ?
GERTRUDE .
Qu'avez-vous , Ophélie ?
HORATIO .
Hélas ! pauvre âme en peine !
OPHÉLIE .
Qui vous fera voir qu'un amant,
Plutôt qu'un autre aime vraiment ?
Est-ce à son chapeau la coquille,
Ou sa sandale, ou sa béquille ?
GERTRUDE .
A quoi bon ce que vous chantez ?
OPHÉLIE .
Vous voulez le savoir, chère Dame, écoutez !
Il est mort et parti , Madame,
Mort et parti, bien loin est l'âme !
Son front dort sous les gazons verts ,
Ses pieds d'un marbre sont couverts.
Oh ! oh ! oh !
(Elle sanglote.)
GERTRUDE .
Maintenant, qu'avez-vous, Ophélie ?
OPHÉLIE .
Ecoutez-donc !
ET
90 HAML .
GERTRUDE .
Oh ! la triste folie !
OPHÉLIE.
Plus blanc que la neige des monts ,
Semé des fleurs que nous aimons,
Est son linceul , mais sur sa tombe
Nulle averse de pleurs ne tombe !
CLAUDIUS .
Qu'avez-vous, belle enfant ?
OPHÉLIE .
Ici-bas notre cour
Sait ce qu'il est, mais non ce qu'il sera...
CLAUDIUS .
J'ai peur
De quelque allusion à la mort de son père !
OPHÉLIE .
N'en parlons plus. A ceux qui veulent, Monseigneur,
Tout savoir, vous direz j'espère :
Demain, jour de saint Valentin ,
On s'accoste de grand matin .
Elle lui dit à sa fenêtre :
Ta Valentine je veux être.
Et lui , joyeux, se lève et vient
Ouvrir à la Vierge sa porte ,
Et dans sa chambre il la retient
Ne voulant que Vierge elle en sorte .
ACTE QUATRIÈME . 91
Hélas ! par sainte Charité !
Bien méchant vous avez été !
Mais, sans craindre remords ou blâmes,
Les jeunes gens trompent les femmes.
Pour me séduire, vous mentiez,
Vous vouliez m'épouser, - dit-elle,
— Je l'aurais fait, si vous n'étiez
Sitôt venue à moi , ma belle ....
On s'accoste de grand matin ,
Demain, jour de saint Valentin !
GERTRUDE .
Depuis quand donc a-t-elle
Perdu l'esprit ?
OPHÉLIE .
Un peu de patience ici ;
Il faudra bien que tout s'arrange,
Mais n'est-ce pas trop triste et trop étrange
Que dans la terre froide on l'abandonne ainsi ?
Mon frère saura tout. Moi , j'ai reconnaissance
De vos conseils ! Holà ! que ma voiture avance .
Douces Dames, adieu ! Mesdames, bonne nuit.
( Elle sort .)
CLAUDIUS .
Horatio, veillez et suivez -la sans bruit.
(Horatio sort . )
92
HAMLET t
SCÈNE III .
CLAUDIUS, GERTRUDE, puis un MESSAGER et LAERTE .
CHEUR .
CLAUDICS .
C'est l'effet du poison de sa douleur, Gertrude !
Et des maux qu'elle a vus sur son cæur épuisé
Fondre avec tant de promptitude !
Son père mort, ton fils parti, l'inquiétude
Qui soulève un peuple abusé ,
Laerte, à son retour, accueillant de la foule
Tous les bruits dans son cour amer ,
Comme si les galets que son flot sombre roule
Disaient les secrets de la mer,
Tous ces coups ont troublé la pauvre jeune fille,
Et d'elle séparé son noble jugement.
Le malheur qui m'atteint dans toute ma famille,
Vingt fois me tue en un moment .
(Un officier entre Bruit au dehors.
Pourquoi ces cris ? holà ! venez ! où sont mes Suisses ?
Qu'ils défendent ma porte !
(A l'officier. )
Eh bien, que voulez - vous ?
L'OFFICIER .
Fuyez , Seigneur !
GERTRUDE , à part .
Dieu veuille encor que tu le puisses !
L'OFFICIER .
Roi , fuyez ! l'Océan qui déborde en courroux
Moins vite a recouvert la plaine,
93
ACTE QUATRIÈME .
Que Laerte porté par l'émeute aux cent bras
N'a balayé devant ses pas ,
Ainsi qu'une poussière humaine ,
Vos officiers et vos soldats !
Oui ! la populace l'acclame !
Au mépris de vos droits et de l'usage ancien ,
Chacun demande un maître et le veut pour le sien .
La foule qui n'a plus qu'une voix et qu'une âme ,
Crie en narguant vos gardes pleins d'effroi :
Laerte sera Roi ! Laerte sera Roi !
GERTRUDE .
Infidèles Danois, quelle ardeur les emporte
Sur la piste menteuse ?
(Laerte entre suivi des Danois révoltés.)
LAERTE , aux Danois .
Amis, gardez la porte !
LES DANOIS .
Nous vous obéirons !
LAERTE , à Claudius .
Toi , maintenant , rends -moi
Mon père !
CLAUDIUS .
Bon Laerte, écoute et calme- toi.
LAERTE .
Moi, me calmer ! ô quelle moquerie !
Chaque goutte de mon sang crie
Toi , le fils d'une mère, exemple de vertu ,
Pour être lâche ainsi, quel vil bâtard es-tu ?
94 HAMLET
CLAUDIUS .
Votre rébellion d'un géant prend l'allure !
- Ne craignez rien, Gertrude! – Oh ! la divinité ,
Entre sa trahison et notre majesté ,
Saura dresser toujours une barrière sûre .
Que voulez-vous ?
LAERTE .
Mon père !
CLAUDIUS .
Il est mort !
GERTRUDE .
Ce n'est pas
De la faute du Roi .
CLAUDIUS .
Laissez- le, qu'il avoue
Tout ce qu'il ose croire !
LAERTE .
Expliquez son trépas !
Je ne permettrai pas que de moi l'on se joue !
Au diable donc pitié, conscience et serment !
Dussé-je être damné, de mon âme et la vôtre
Advienne que pourra, dans ce monde et dans l'autre,
Mais je te vengerai, mon père, et largement !
CLAUDIUS .
Laerte, voudrais -tu frapper tes amis comme
Tes ennemis ?
LAERTE .
Non pas!
ACTE QUATRIÈME . 95
CLAUDIUS .
Bien ! c'est d'un gentilhomme
Et d'un bon fils, cela . Je vais te faire voir
Que loin d'avoir pris part au meurtre de ton père
J'en ai le plus grand désespoir !
LES DANOIS, au dehors .
Oui , qu'elle entre ! qu'elle entre !
LAERTE .
Oh ! qu'allons-nous savoir ?
(Ophélie, suivie des amis de Laerte, entre bizarrement
coiffée de paille et de fleurs.)
O pleurs trois fois salés, brûlez ma vue ! — ô flamme
Embrase mon cerveau ! Douce rose de mai ,
Tendre soeur, chère vierge, Ophélie, est -ce vrai ?
Quoi ! des jours d'un vieillard, la mort brise la trame
Moins vite qu'elle n'a dévoré ta raison !
Mais ils me paîeront tout, ma soeur! et ma vengeance
Pèsera plus dans la balance
Que ta folie avec leur trahison !
OPHÉLIE .
On l'a mis , tête découverte ,
Sur le brancard,
Et des pleurs ont mouillé bien tard
Sa tombe ouverte !
Hey no nonny, nonny, hey nonny !
Adieu ma tourterelle !
LAERTE .
O ma chère Ophélie !
T
96 HAMLE
Ta raison me viendrait ordonner de punir,
Que j'en serais ému moins que par ta ſolie .
OPHÉLIE .
Voici du romarin , la fleur du souvenir.
Souviens -toi, cher ami , de nos amours passées !
Et voici des pensées,
Elles en font d'autres venir !
LAERTE .
Dans ses conseils elle doit être crue
Quand elle unit pensée et souvenir.
OPHÉLIE .
( A Claudius ).
Pour vous c'est du fenouil.
(A Gertrude !
Et pour vous de la rue,
C'est l'herbe du pardon , je vous l'offre, ai-je tort ?
Voilà toutes mes fleurs données ,
Car depuis que mon père est mort,
Mes violettes sont fanées !
Mon père a fait, dit-on , une très bonne fin !
« Et mon bonheur sera d'aimer le bon Robin ! »
LAERTE .
Oh ! tristesse et souffrance, et colère, mélange
Infernal et maudit !
Elle donne une grâce étrange
A tout ce qu'elle dit !
OPHÉLIE .
Reviendra -t- il celui que j'aime ?
ACTE QUATRIÈME . 97
Reviendra-t-il ? Jamais, hélas !
Va dans ton lit mourir comme lui-même ,
Il ne reviendra pas !
Sa barbe était couleur de neige,
Sa tête était couleur de lin .
Il est parti ! Pourquoi donc gémirais -je,
Si je gémis en vain ?
Ainsi qu'à toute âme chrétienne ,
Que Dieu fasse paix à la sienne !
Et qu'il soit avec lui , je le souhaite ! Adieu !
(Elle sort avec Gertrude. )
LAERTE .
Avez-vous vu cela, grand Dieu !
CLAUDIUS .
Je comprends ta douleur, Laerte et ta colère,
Permets -moi de les partager .
LAERTE .
Si vous aviez regret du meurtre de mon père,
Pourquoi tarder à le venger ?
CLAUDIUS .
Pour de graves raisons dussent-elles paraître,
A ton esprit, d'un faible poids.
LAERTE .
Il faut, quand le sujet attente aux jours du maître,
Le livrer au glaive des lois .
ET
ML
98 HA .
CLAUDIUS .
Sa mère ne vit plus qu'en lui ; moi comme l'astre
Dans sa sphère, au ciel retenu,
Je partage avec elle espoir, joie et désastre,
Le passé comme l'inconnu !
LAERTE .
Ainsi, ma seur qui fit du monde entier l'envie,
N'est plus qu'une insensée, hélas !
Ainsi mon noble père aura perdu la vie,
Et je ne les vengerais pas !
CLAUDIUS .
Ils sont vengés ! J'ai craint du peuple la colère ,
S'il me voyait ici frapper,
Mais la mort >, sur mon ordre, attend en Angleterre,
Hamlet qui n'y peut échapper !
(Entre un messager .)
LE MESSAGER .
De Monseigneur Hamlet, c'est un message, Sire !
CLAUDIUS .
D'Hamlet ! Par qui donc l'a-t-il fait porter ?
LE MESSAGER .
Par des marins.
CLAUDIUS .
C'est bien .
(Le messager sort. )
Qu'est-ce qu'il peut me dire ?
ACTE QUATRIÈME . 99
Laerte, venez l'écouter !
( Il lit.
« Roi très-puissant, sachez, sur votre noble terre ,
))
Que nu je viens d'être jeté .
» Demain me présentant à votre Majesté,
» Je lui dirai par quel mystère,
»
Seul, je suis revenu . »
LAERTE .
Est-ce écrit de sa main ?
CLAUDIUS .
Oui ! c'est un vrai mystère,
En effet, de le voir revenir seul et nu !
LAERTE .
Il est le bien venu !
Que m'importe qui le ramène !
De ma douleur la coupe est pleine !
Du crime il portera la peine.
Armé de pied en cap, ou nu,
Que m'importe qui le ramène ,
Il est le bien venu !
CLAUDIUS .
Hamlet, le destin te ramène
Au supplice inconnu !
Montrant Laerte. )
Il croit sa vengeance certaine,
A ma voix il s'arrête à peine,
Et mon pouvoir est méconnu !
100 HAMLET .
CHEUR D'AMIS DE LAERTE.
Qu'il soit le bien venu !
Le destin vers toi le ramène,
De ta douleur la coupe est pleine !
LAERTE .
Du crime il portera la peine !
Que m'importe qui le ramène,
Qu'il soit le bien venu !
CLAUDIUS .
Hamlet, ici , le destin te ramène
Au supplice inconnu !
(Entrent Gertrude et ses femmes.)
CLAUDIUS .
Vous pleurez ! quel chagrin est le vôtre, ma Reine ?
GERTRUDE .
C'est encore un nouveau malheur !
Laerte, votre scur n'est plus !
LAERTE .
Comment ! ma soeur !
GERTRUDE .
Votre seur est noyée !
LAERTE .
Où donc ? Horrible peine !
Ah ! j'ai perdu deux fois ma soeur !
ACTE QUATRIÈME . 101
GERTRUDE .
Auprès du ruisseau qui baigne les saules,
Elle allait cueillant des fleurs dans le pré,
Mêlant l'iris pâle à l'aillet pourpré,
Auprès du ruisseau qui baigne les saules.
Elle avait trop bas penché ses épaules,
En se retenant au frêle rameau ,
Quand il s'est brisé , l'entraînant dans l'eau ,
Elle avait trop bas penché ses épaules .
LAERTE .
Hélas ! pauvre seur !
Hélas ! le ciel a comblé mon malheur !
GERTRUDE .
Puis elle flottait sur l'eau , soutenue
Par les plis légers de son vêtement !
Sa voix redisait des airs vaguement,
Quand elle flottait par l'eau soutenue .
Hélas ! de sa mort l'heure était venue,
L'eau du vêtement augmentant le poids,
Sirène et chanson , tout sombre à la fois...
Hélas ! de sa mort l'heure était venue !
LE CHEUR .
Hélas ! de sa mort l'heure était venue !
LAERTE .
Noyée et je te pleure ! En vérité , pour toi
C'est trop d'eau ! La nature encore vit en moi !
102 HAMLET
Par moment notre cæur a des larmes de femme !
J'étoufferai ce lâche émoi !
Si ces pleurs n'éteignaient l'incendie en mon âme ,
J'aurais des paroles de flamme!
CLAUDIUS .
Soyez calme !
LAERTE .
Oh ! celui qui seul a fait le mal ,
Dussé-je empoisonner la pointe de ma lame ,
L'égorger dans l'église, .. à l'abîme infernal,
Je rejetterai cet infâme ! -
Il est le bien venu !
Que m'importe qui le ramène !
De ma douleur la coupe est pleine !
Du crime il portera la peine !
Armé de pied en cap ou nu ,
Qu'il soit le bien venu !
GERTRUDE , à Claudius .
Dans sa colère, il est à peine
Par ma présence retenu !
Ah ! que votre voix le ramène ,
Au bon sens méconnu !
CHEUR DES FEMMES .
Ah ! que votre voix le ramène,
Au bon sens méconnu !
CLAUDIUS .
Hamlet , ici , le destin te ramène
Au supplice inconnu !
ACTE QUATRIÈME . 103
CHUR DES AMIS DE LAERTE .
Oui , de son crime il portera la peine !
Ici vers toi le destin le ramène ;
De ta douleur la coupe est pleine !
Du crime il portera la peine !
Qu'il soit le bien venu !
CLAUDIUS ET GERTRUDE .
De menaces pour nous, pour nous, sa bouche est pleine,
Dans sa colère, il est à peine
Par ma présence retenu !
CLAUDIUS .
A ma voix il s'arrête à peine ,
Et mon pouvoir est méconnu !
LAERTE ET LE CHEUR .
Que m'importe qui le ramène !
Il est le bien venu !
ACTE CINQUIÈME.
1er Tableau .
( Le Cimetière . )
HAMLET, HORATIO, FOSSOYEURS
SCÈNE PREMIÈRE.
UN FOSSOYEUR .
« Lorsque j'aimais , tout jeune encore,
» Lorsque j'aimais, j'étais content .
» Pour mieux jouir, je rappelais l'aurore,
» Et rien pour moi n'était trop éclatant . »
»
HAMLET .
De son travail, ce gaillard -là se gausse,
Ou n'en a pas le sentiment !
Il chante en creusant une fosse !
HORATIO .
Oui , grâce à l'habitude, on prend tout aisément.
LE FOSSOYEUR .
« Mais s'approchant avec mystère,
» L'âge a mis sa griffe sur moi ,
» Et m'a soudain embarqué sous la terre,
» Sans m'écouter, ni me dire pourquoi ! »
) »
ACTE CINQUIÈML . 105
HAMLET
On pendra Rosencrantz et l'autre en Angleterre,
De ma vengeance ils ne se doutent pas .
Les traîtres avaient su me taire
Que le Roi les chargeait de presser mon trépas.
Ce sont eux, si ma ruse est bonne,
Que , sur l'ordre que je lui donne,
L'Anglais doit mettre à mort là -bas.
HORATIO .
Oui , vous devez rendre grâce au pirate
Qui , sur la mer, vous a pris à son bord .
HAMLET .
Tous les Princes n'ont pas la conscience ingrate,
Il crut que je serais pour lui d'un bon rapport.
LE FOSSOYEUR .
« Allons , ma pioche et ma bêche !
« Pour drap un linceul qu'on étend ,
« Pour lit, ce trou dans l'argile qui sèche,
« Cela suffit à l'hôte que j'attend ! »»
HAMLET .
Il heurte ces débris avec indifférence !
Ce crâne était celui d'un courtisan
Ou d'un homme d'État !
HORATIO .
Peut- être !
HAMLET .
En le brisant :
106 HAMLET .
Ce rustre fait passer dans mes os une transe !
Madame la vermine a dévoré la chair
De ces fils orgueilleux des plus nobles familles !
Regarde , un fossoyeur se fait un jeu de quilles
De ces os qui coûtaient, pour les nourrir, si cher !
Mais je veux lui parler .
( Au fossoyeur.)
A qui la tombe fraîche
Que tu creuses ?
LE FOSSOYEUR .
A moi, Monseigneur, pour l'instant
Il chante )
Pour lit, un trou creusé dans l'argile qui sèche ,
« Cela suffit à l'hôte que j'attend ! »
HAMLET .
Cette tombe est à toi sans doute ,
Pendant que tu la creuseras ,
Mais quel mort en prendra la route
Quand du logis tu sortiras?
LE FOSSOYEUR .
La créature était femme pendant sa vie ,
Et n'est plus qu'une morte .
HAMLET .
Il faut jouer serré,
Car ce maraud paraît avoir l'envie
D'équivoquer sur ce que je dirai .
* Je vois les paysans ,7 dans le siècle où nous sommes
* Du train dont nous allons ,
ACTE CINQUIÈME . 107
* Marcher si près des gentilhommes ,
* Qu'ils leur écorchent les talons .
Quand as-tu commencé ce beau métier ?
LE FOSSOYEUR .
L'année
Que notre vieux monarque a vaincu Fortimbras .
HAMLET .
Est-ce depuis longtemps?
LE FOSSOYEUR .
Qu'elle tête bornée !
Un enfant le dirait , et tu ne le sais pas !
Enfin depuis le jour qu'est venu sur la terre
Ce jeune fou d'Hamlet , par son oncle interdit,
Et qui vogue vers l'Angleterre.
HAMLET .
Et pourquoi l'envoyer si loin ?
LE FOSSOYEUR .
Le Roi s'est dit :
S'il en guérit, tant mieux ! et dans le cas contraire ,
Là-bas, cela n'importe guère,
Car les Anglais sont tous,
Ainsi que lui , des fous !
HAMLET .
Combien de temps faut- il pour détruire un cadavre ?
L
108 HAMLET .
LE FOSSOYEUR .
C'est du mort que dépend cela !
Ces os depuis vingt ans sont là.
HAMLET .
Les os de qui ?
LE FOSSOYEUR .
D'un fou ! Son souvenir me nâvre !
Soulevant un flacon de vin du Rhin, il l'a
Fait couler sur ma tête, un jour qu'il voulait rire ,
Le stupide farceur !
HAMLET .
Qui ?
LE FOSSOYEUR .
S'il faut tout vous dire,
Ce crâne était celui d'Yorick, bouſſon du Roi.
HAMLET .
Ce crâne !
LE FOSSOYEUR .
Oui , bien !
HAMLET .
Hélas ! pauvre Yorick ! je le voi
Toujours, Horatio, comme en mes jours d'enfance !
Que de ſois, sur son dos, alors il m'a porté !
Il avait un esprit rempli de pétulance,
De fantaisie et de gaité .
ACTE CINQUIÈME . 109
* Dans leurs orbites brisées,
* L'éclat des yeux s'est éteint.
* Ses lèvres que j'ai baisées,
*
Aux vers servent de ſestin .
* Qu'as -tu donc fait de ce rire,
* Surexcitant le délire
* Des banquets où tout expire ,
* Force et pudeur, le matin ?
O bouffon ! la mort te sèvre
De tous tes biens, mais, hélas !
Plus jamais , faute de lèvre,
De ton sort tu ne riras !
A la dame qui s'attarde
A sa toilette et se farde,
Va dire qu'elle regarde
Ce qu'on devient ici-bas !
( Iljette le crane .)
* Dans sa grandeur souveraine ,
* Alexandre - le -Divin ,
*A la destinée humaine
* Voudrait résister en vain ...
* Et de ce maitre du monde ,
* Je vois la poussière immonde
* Qui sert à fermer la bonde
* D'un fût de bière ou de vin .
(Cheur de moines, au loin ) .
LES MOINES .
A porta inferi erue, Domine, animam ejus.
HAMLET .
Silence ! cachons -nous, voici le Roi, la Reine,
Et tous les courtisans,
LIO HAMLET .
HORATIO .
!
C'est un mort qu'on amène .
( Ils se cachent derrière un grand tombeau .)
SCÈNE II .
LES MÊMES, CLAUDIUS, GERTRUDE, LAERTE , JEUNES FILLES
portant le corps d'Ophélie. -
MOINES, COURTISANS , UN PRÊTRE .
LES MOINES .
Domine exaudi orationem meam ,
Et clamor meus ad te veniat !
HAMLET , caché.
Pas de croix , un seul prêtre . Est-ce un suicidé ?
Restons là , ce mort vaut la peine , >
A coup sûr, d'être regardé.
LES JEUNES FILLES .
Dans le Seigneur repose ,
Douce enfant, pâle rose ,
Que notre amour arrose
De pleurs !
LES MOINES .
In paradisum deducant te angeli !
LES JEUNES FILLES .
De la céleste voûte ,
Où les anges, sans doute,
ACTE CINQUIÈME . III
Vont t'accueillir, écoute
Tes scurs !
LES MOINES .
In tuo adventu suscipiant te martyres,
Et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem .
Chorus angelorum te suscipiat
Et cum Lazaro quondam paupere æternam habeas requiem.
( Long silence . )
LAERTE , au prêtre.
N'avez -vous pas d'autres prières ?
LE PRÊTRE .
Non , Seigneur, ce sont les dernières .
Sans un royal commandement ,
Dans une terre non bénite et sans prières,
Elle aurait attendu , sous l'injure et les pierres,
Le jour du dernier jugement !
LAERTE .
Hélas ! tout est fini !
LE PRÊTRE .
Malgré sa mort suspecte,
Sur sa tête, on respecte
Ces fleurs, doux attribut de sa virginité,
Les moines et la cour encombrent cette enceinte ,
Et son corps dans la terre sainte,
Au son des cloches est porté !
LAERTE .
Ainsi tout est ſini!
II2 HAMLET .
LE PRÊTRE .
Tout est fini pour elle !
Chanter le Requiem serait le profaner,
Car on doit implorer une paix éternelle,
Pour ceux qui meurent bien , Laerte, et non pour celle
Qu'au désespoir on vit s'abandonner.
LAERTE .
Rentre donc dans la terre, ô pauvre désolée !
Et de ta chair immaculée,
A l'aurore on verra
Des violettes naître !
Et tu hurleras, toi , dans l'enfer, méchant prêtre,
Quand aux anges gardiens, ma soeur ressemblera.
HAMLET caché , à Horatio .
Quoi ! la belle Ophélie !
GERTRUDE .
( Jetant des fleurs sur le corps d'Ophélie .)
Des fleurs sur une fleur ! Adieu donc ! de te voir
Unie à mon Hamlet, je nourrissais l'espoir.
Hier, j'avais rêvé, par mes mains embellie ,
Ta couche nuptiale au milieu de ces fleurs,
Et c'est dans une fosse, ô ma chère Ophélie,
Qu'elles tombent sur toi, ce soir, avec mes pleurs !
CHEUR (hommes et femmes .)
Adieu donc ! adieu donc ! sur une fleur des fleurs !
ACTE CINQUIÈME . 113
LAERTE .
Ah ! qu'un triple malheur, dix fois triplé, retombe
Sur celui qui t'a pris ta raison , douce enſant!
Retenez un instant la terre sur sa tombe !
Que je la serre encor sur mon cœur qui se fend .
(Il saute dans la fosse ).
A l'ouvre maintenant ! Recouvrez de poussière
Le vivant et la morte , et jetez -en sur nous
Autant que vous pourrez, fossoyeurs, dussiez-vous
Elever dans ce cimetière,
Aussi haut que l'Olympe, une montagne altière !
HAMLET s'avance brusquement .
Pourquoi ces élans forcenés ?
Qui donc de son chagrin parle avec tant d'emphase ?
Qui donc arrête au bruit d'une pompeuse phrase,
Dans leurs cercles divins, les astres étonnés ?
Assez, je suis Hamlet le Danois !
( Il saute dans la fosse ).
LAERTE .
Que le diable
Prenne ton âme , alors !
( Il le saisit à la gorge ).
HAMLET .
C'est mal prier , cela !
De ma gorge ôte ces doigts- là,
Car bien que je ne sois hargneux ni ſormidable ,
J'ai quelque chose en moi , dont on doit avoir peur
Quand on est sage ! A bas cette main !
114 HAMLET .
HORATIO .
Monseigneur,
Calmez - vous !
CLAUDIUS .
Oh ! Messieurs, séparez ces deux hommes !
GERTRUDE .
Hamlet ! mon fils !
HORATIO .
Songez, Monseigneur, où nous sommes !
LES COURTISANS, les séparant .
Holà ! Messieurs , cessez !
GERTRUDE .
O mon fils, quelle horreur !
HAMLET .
Tant que vivront mes yeux , pour mon amour profonde,
Je lutterai , mon cœur contre le sien !
Oui, je l'aimais ! tous les frères du monde
Unissant leur amour n'atteindraient pas au mien .
( A Laerte).
Pour elle montre-nous ce que tu saurais faire.
CLAUDIUS .
O Laerte, il est fou !
GERTRUDE , à Laerte.
Ne lui répondez rien !
ACTE CINQUIÈME . 115
HAMLET .
Par Dieu ! fais voir de quoi serait capable un frère !
* Veux -tu jeûner ou bien
* Manger un crocodile et boire une rivière ?
* Viens-tu pour te moquer, gémir sur sa civière ?
Veux-tu pleurer ? te battre ? ou mieux encor, mourir ?
Descendre dans sa fosse ? aussi bien que toi-même,
-
Moi je saurai rester avec celle que j'aime,
Dût-on du mont Ossa tous deux nous recouvrir !
Tu ne veux que crier ! Je crierai , je le jure,
Plus haut que toi !
GERTRUDE .
Messieurs, ces cris vous font souffrir,
Mais son égarement jamais longtemps ne dure.
Calme et silencieux, bientôt vous le verrez ,
Comme la tourterelle,
Qui couvre de son aile
Son jeune couple aux plumages dorés.
HAMLET , à Laerte.
Ecoutez-moi, Monsieur, j'ignore
Pourquoi si mal vous me traitez ,
Car, moi , je vous aimais ! n'importe ! l'homme implore
En vain les cieux quand ils sont irrités !
Mais que le chat miaule,
Bientôt le chien aura son tour .
( Il sort. )
CLAUDIUS .
Mon bon Horatio , suivez-le .
( Horatio sort.)
116 HAMLET .
( A Laerte .)
Notre rôle
Est tracé maintenant, je ne puis, un seul jour ,
De cette épouvantable affaire,
Laerte, retarder le secret dénouement !
(A Gertrude. )
Pour éviter le mal que votre fils peut faire,
O Gertrude ! veillez , veillez à tout moment .
(A Laerte .)
Toute crainte bientôt en nous devra se taire,
Mais avec patience, agissons jusque-là .
( A Gertrude .)
Adieu , bonne Gertrude.
(Gertrude sort. )
( Aux fossoyeurs.)
Et vous, enterrez -la .
( Il sort avec Le)
LES JEUNES FILLES .
Amante solitaire,
Tu détournes de terre
Tes yeux du grand mystère
Surpris !
LES MOINES
Domine exaudi orationem meam
Et clamor meus ad te veniat .
LES JEUNES FILLES .
Les séraphins de flamme,
A Dieu mènent ton âme ,
Car ta vertu réclame
Son prix !
ACTE CINQUIÈME . 117
2me Tableau.
( Vestibule du Palais . Changement à vue. )
HAMLET, HORATIO, puis OSRIC .
HAMLET .
Mon cher Horatio, songe à la peur du Roi ,
En apprenant comment j'ai dénoué la trame
Ourdie autour de moi !
HORATIO .
O trahison infâme !
HAMLET .
Tu comprends , n'est-ce pas,
Qu'une autre cuvre réclame
Mon courage et mon bras.
* Il a tué mon père
* Et débauché ma mère,
* Entre le peuple et mes veux il s'est mis !
* Sans relàche il assiége,
* Avec un nouveau piége ,
* Mes tristes jours à ses ſureurs soumis !
* Sans que ma conscience,
* Se mette en défiance,
* Je châtirai cet impur animal,
* Cet être méprisable
* Que je serais coupable
* De laisser vivre et faire encor le mal !
HORATIO .
Mais il saura bientôt que sa ruse avortée,
Aura causé la mort de ses deux confidents .
118 HAMLET .
HAMLET .
Oui , bientôt ; mais il est sans cesse à ma portée ,
Couvert par mes regards ardents !
Une vie est plus tôt par la mort emportée
Qu'un mot ne passe entre les dents .
J'ai mal traité Laerte, ami , je le regrette ;
Nos destins sont pareils . Il était condamné
A venger, comme moi , son père assassiné .
Mais ses pleurs et ses cris m'avaient troublé la tête .
( Entre Osric ) .
Quel est cet importun ?
OSRIC .
Prince , à votre retour,
Soyez le bien venu dans le pays fidèle .
HAMLET, à Horatio .
Quel est ce moucheron de cour ?
HORATIO .
Je l'ignore.
HAMLET ,
才
* Tant pis, il pourrait, chaque jour,
* Ce beau flatteur musqué, de quelque odeur nouvelle ,
* Vous enivrer .
OSRIC , à Hamlet .
Le Roi près de lui vous appelle.
Prince, il a parié six chevaux devant nous
Et six poignards sculptés comme de vrais bijoux,
ACTE CINQUIÈME . 119
Que Laerte, en faisant des armes avec vous ,
Sur les douze , aurait plus de sept passes mauvaises .
HAMLET .
Et quand le Roi veut-il risquer tant de chevaux ?
OSRIC .
Dès aujourd'hui .
HAMLET .
Laerte est un rude adversaire ,
Et je crois que le Roi , Monsieur, dans cette affaire,
M'estime plus que je ne vaux .
Mais j'accepte, - après tout, je ne risquerai guère
Que la honte des coups , c'est peu ,
Quand du Roi , mon patron , si terrible est l'enjeu .
(Osric sort . )
HORATIO .
Vous n'aurez pas beau jeu ,
Seigneur, avec Laerte, il connaît bien son arme.
HAMLET .
Tous les jours je m'exerce et je n'en ai pas peur ! -
C'est un défi bien prompt quand son père et sa seur
Sont à peine enterrés, – cela me donne au coeur
Un trouble étrange et qui m'alarme.
HORATIO .
Il suffit, Monseigneur, je vais le prévenir
Que vous remettez la partie.
120 HAMLET .
HAMLET .
Non ! l'indécision de mon âme est sortie !
* Quand même je saurais qu'elle est, de l'avenir,
* Par ce pressentiment, à dessein , avertie,
* Ayant fait un pari , j'irai le soutenir !
Pour moi, l'heure est venue, ou l'heure est à venir,
Ami , je n'y puis rien . Pour qu'un passereau meure ,
La providence doit avoir marqué son heure.
Puisque nous ignorons quel sera notre sort
Qu'importe de quitter un peu plus tôt la vie ?
L'incertain ne vaut pas la peine qu'on l'envie
Et tout est d'être prêt quand arrive la mort .
( Le fond du théâtre s'ouvre . Le Roi, Laerte, la Reine et toute
la cour dans la salle d'armes) .
SCÈNE II .
LES MÊMES, CLAUDIUS, GERTRUDE, LAERTE, OSRIC
GARDES, DAMES, etc.
LE CHEUR .
Salut au jeune Hamlet, il est notre espérance,
Pour lui bat notre cour .
Son adresse au combat nous donne confiance.
Il sera le vainqueur !
GERTRUDE .
Mon fils, Laerte
Ici vous tend
Sa main ouverte
Et vous attend !
ACTE CINQUIÈME . 121
LAERTE .
Oui , viens la prendre
Su tu te crois
Fait pour défendre
L'honneur Danois .
LE CHEUR .
Nous avons dans Hamlet placé notre espérance ,
Il nous vengera bien
Des bretteurs orgueilleux qui reviennent de France ,
Sans plus douter de rien .
CLAUDIUS .
Hamlet, voici Laerte
Qui vous tend
Sa main ouverte
Et vous attend .
HAMLET .
Je vais la prendre,
Car je me crois
Fait pour défendre
L'honneur Danois !
LAERTE .
Oui , viens la prendre ,
Si tu te crois
Fait pour défendre
L'honneur Danois !
122 HAMLET .
LE CH @ UR .
Il saura bien défendre
L'honneur Danois !
Nous avons dans Hamlet placé notre espérance,
Il nous vengera bien
es bretteurs orgueilleux qui reviennent de France ,
Sans plus douter de rien .
HAMLET , à Laerte .
Vous, m'excuserez, vous, un gentilhomme,
Si je vous poursuis
De mon désespoir et vous parle comme
Un fou que je suis !
Hamlet n'a jamais insulté Laerte !
Sa fureur, un soir,
De Polonius a causé la perte ,
Mais sans le vouloir .
* Je suis innocent comme, en sa misère,
* Un frère qui croit
* Tirer au hasard et frappe son frère
* Par-dessus un toit !
En me pardonnant ma sombre folie,
Digne de pitié,
Ne me privez plus, je vous en supplie ,
De votre amitié .
LAERTE .
Mon honneur attaqué demande
Entre nous deux un jugement,
Et des experts âgés, dont la science est grande,
Sur cette question diront leur sentiment.
ACTE CINQUIÈME . 123
Echangeons aujourd'hui nos paroles loyales,
Comme des frères, franchement !
HAMLET .
Devant leurs majestés royales,
Combattons de franc jeu, Laerte, et bravement .
CHEUR .
Nous avons dans Hamlet placé notre espérance ,
Il nous vengera bien
Des bretteurs orgueilleux qui reviennent de France ,
Sans plus douter de rien .
CLAUDIUS .
Mettez les coupes sur la table,
Et si mon cher Hamlet est vainqueur le premier,
Je jette dans ce vin une perle admirable,
Qui de nos Rois ornait le précieux cimier !
Et sur mon ordre les timbales
Apprendront aux échos , dans ces profondes salles ,
Et les clairons bruyants aux canons des remparts ,
Et les canons aux cieux et les cieux à la terre ,
Que le Roi vient de boire au Prince héréditaire !
GERTRUDE .
Hamlet, les veux pour toi , viennent de toutes parts !
CHUR .
Que le Roi boive au Prince héréditaire ,
Et les clairons aux canons des remparts ,
Et les canons aux cieux et les cieux à la terre ,
Le rediront de toutes parts !
( Ils se mettent en garde.)
I 24 HAMLET .
HAMLET .
A vous, Monsieur !
LAERTE .
A vous, Monseigneur.
HAMLET , le frappant.
Une !
LAERTE .
Non !
HAMLET .
Qu'on juge le coup.
OSRIC .
Le coup a bien porté .
LAERTE .
Alors , recommençons .
HAMLET .
Une autre !
LAERTE .
Oui !
CLAUDIUS .
La fortune
Est pour nous, cher Hamlet, vous avez mérité
La perle que voici.
( Il lui envoie une coupe et boit dans l'autre.)
Donc, à votre santé !
(A Hamlet. ) (Clairons et canons .)
Vous , videz cette coupe !
ACTE CINQUIÈME . 125
HAMLET .
Après une autre passe,
Le voulez-vous, Laerte ?
LAERTE .
Oui , Prince !
GERTRUDE , à Hamlet .
En attendant
J'essuirai la sueur sur ton visage ardent .
CLAUDIUS .
1
Hamlet triomphera.
GERTRUDE, prenant la coupe d'Hamlet .
Dieu lui fasse la grâce
D'être vainqueur ! je bois, Hamlet, à ta valeur.
( Elle boit !
CLAUDIUS, à mi-voix et se précipitant vers elle .
Elle boit le poison ! - Ah ! c'est trop tard !
OSRIC .
En place ,
Messeigneurs !
HAMLET .
Poussez -moi, Laerte, avec vigueur.
LAERTE .
Vous vous moquez, Seigneur !
126 HAMLET
GERTRUDE .
Quelle fureur !
CLAUDIUS .
Serait-ce une bataille vraie ?
HORATIO , à Hamlet
J'ai vu le sang couler !
HAMLET .
Non .
CLAUDIUS ,
La Reine s'effraie !
HORATIO .
Elle craint pour vos jours , Seigneur !
HAMLET .
La Reine a tort .
( Leurs épées sautent en l'air, et ils en changent dans la lutte.)
LAERTE, àà part, regardant la Reine qui s'affaisse .
Elle meurt du poison , et la perfide épée ,
Dans un venin mortel, par ce monstre trempée ,
Est dans la main d'Hamlet !
HAMLET , furieux.
Défends -toi !
LAERTE , tombant .
Je suis mort .
(Osric le soutient.)
ACTE CINQUIÈME . 127
HORATIO, arrêtant Hamlet .
Seigneur , voyez le sang qui sort de sa blessure.
LAERTE , à Hamlet .
Vous êtes mort aussi !
HAMLET, montrant son poignet .
C'est une égratignure !
LAERTE .
Mais le fer qui l'a faite était empoisonné,
Comme le vin maudit à la Reine donné !
HAMLET , voyant sa mère qui meurt .
Ma mère est morte , hélas ! O ſer vengeur travaille
Encore une autre fois !
(Hamlet se jette sur le Roi et le frappe de l'épée empoisonnée.)
LES SEIGNEURS .
Trahison ! trahison !
HAMLET .
A mort , traître , canaille ,
Incestueux Danois !
CLAUDIUS .
Je ne suis que blessé , mes amis , à mon aide !
HAMLET ,
lançant au visage du Roi la coupe où sa mère a bu .
Bois cela sans crier !
Si la perle est dedans , ce sera ton remède ,
Odamné meurtrier !
( Claudius meurt.
T
128 HAMLE .
LAERTE .
Il avait préparé ce poison pour vous même,
Et le ciel l'a puni !
LE CHEUR .
Oui ! le ciel l'a puni !
LAERTE .
Hamlet , je vais mourir ; à cette heure suprême ,
Toute haine a fini.
LE CHEUR .
Toute haine a fini !
LAERTE .
Oh ! que sur toi ma mort et celle de mon père ,
Ne retombe jamais.
LE CHEUR .
Ne retombe jamais !
LAERTE .
Ni la tienne sur moi qui t'aimais comme un frère.
HAMLET .
Aussi moi, je t'aimais !
LE CHEUR .
Oui ! Prince , tu l'aimais !
( Laerte meurt. )
HAMLET .
Que le ciel nous absolve ! Adieu , je vais te suivre .
( Fanfares.)
ACTE CINQUIÈME . 129
Quels sont ces bruits mêlés aux fanfares de cuivre ?
UN MESSAGER .
Le jeune Fortinbras , vainqueur des Polonais ,
Qui retourne en Norvége,
Demande à visiter le Roi dans son palais.
HAMLET , à Horatio ,
Ami , répondez - lui !
HORATIO .
Seigneur, que lui dirai-je ?
HAMLET .
Dites-lui qu'il n'est plus en Danemark de Rois ;
Un souffle de malheur les a fait disparaître.
Mais si le peuple veut élire un nouveau maître,
J'appuirai Fortinbras de ma mourante voix .
( Il meurt. )
HORATIO .
Un noble coeur se brise ! hélas ! qu'un essaim d'anges
L'emporte, le doux Prince , où le repos l'attend !
( Entrée de Fortinbras et de sa suite. Marche norvégienne.)
FORTINBRAS .
On m'annonce en ces lieux des spectacles étranges.
HORATIO .
Si vous avez souci d'un prodige éclatant,
Si du crime et du mal les horribles mélanges
Plaisent à vos regards, noble Prince, un instant
Arrêtez-vous ici !
130 HAMLET .
FORTINBRAS .
Quel festin se prépare
Dans ton antre éternel , ô mort , ivre d'orgueil !
O mort, pourquoi viens-tu dans leurs palais en deuil ,
Du sang de tous ces Rois , faire une large mare ?
HORATIO .
Prince, vous frémirez devant la vérité ,
Quand pour conter leur vie , au peuple épouvanté,
J'entasserai ces morts sur une estrade neuve !
FORTINBRAS .
Si le ciel avait mis ses talents à l'épreuve ,
Cet Hamlet aurait fait un Roi noble et puissant.
Qu'il lui soit préparé de grandes funérailles.
Mais éloignez ces corps ; j'aime dans les batailles
Et non dans un palais, à voir couler le sang
(On emporte les corps. Fortinbras et Horatio sortent après .)
CHEUR .
Ces Princes étaient grands , cette Reine était belle ,
Le sort n'a pas voulu qu'ils vécussent heureux .
Le poison et le fer, dans leur main criminelle,
Ont attiré du ciel , le tonnerre sur eux !
Ces Princes étaient grands , cette Reine était belie ,
Le sort n'a pas voulu qu'ils vécussent heureux !
Nantes , imprimerie Ev . Mangin.
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NOV 30 1899