Histoire du développement durable interculturel
Histoire du développement durable interculturel
2 : IDD
Ingénierie du développement durable
interculturel
Presented by :
University of Padova
Department of Civil, Environmental and Architectural Engineering
Via Marzolo, 9 - 35131 Padova (Italy)
e-mail : [Link]@[Link].
Elamé Esoh, 2020, Histoire et fondements du concept de développement durable. : Unité 2 : Ingénierie du
développement durable interculturel, Università di Padova, publié le 14 janvier 2020, Master « Coopération
internationale, Action humanitaire et Développement durable ». URL : [Link]
dernière consultation :… (insérer la date appropriée) ……………………
1
Module 1 :
Histoire et Fondements
du développement durable
2
SOMMAIRE
3
LISTE DES FIGURES
4
Chapitre I:
5
1.1. Introduction
6
dégrader et les inégalités économiques, culturelles, environnementales et sociales se
sont accrues.
A l’aube du nouveau millénaire, le développement reste sans aucun doute un des plus
g r a n d s d é f i s que la communauté internationale doit affronter. Avant d’étudier
de façon spécifique les fondements théoriques du développement durable, il est
important de situer dans le contexte historique, la façon dont la pensée sur le
développement s’est construite, jusqu’à être appelée aujourd’hui « développement
durable ». Il s’agit également de s’interroger sur les conditions qui ont amené à passer
d’un développement synonyme de croissance économique (développement
néolibéral ou développement planifié) au développement durable.
1
[Link]
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7
usines de guerre pour les besoins de la consommation et de l'équipement. En France,
le manque de charbon paralyse la sidérurgie. En Allemagne, le manque de matières
premières, de main d'œuvre, l'absence d'une administration nationale et la limite des
transports provoquent une situation dramatique.
8
1.2.2 - Reconstruction de l’Europe face aux enjeux de la mise en place des Institutions
de Bretton Woods
La reconstruction va être lancée. Plusieurs actions concomitantes vont assoir les bases
pour cette reconstruction. La plus importante concerne l’organisation en 1944, de la
conférence de Bretton Woods, qui avait comme finalité principale d’une part de mettre
en place un nouvel ordre économique fondé sur la coopération monétaire,
commerciale et financière et d’autre part de favoriser la reconstruction et le
développement économique des pays touchés par la guerre. De cette conférence qui
s'est tenue au Mount Washington Hôtel, à Bretton Woods, dans le New Hampshire, du
1er au 22 juillet 1944, mobilisant pendant trois semaines des débats entre 730 délégués
représentant l’ensemble des 44 nations alliées et un observateur soviétique, d’où
naissent les fameux accords de Bretton Woods.
Deux organismes voient le jour lors de cette conférence, et sont toujours en activité :
Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) aujourd’hui
connue sous le nom de banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI).
Cling, J. & Roubaud, F. (2008), nous repellent que à la Banque internationale pour la
reconstruction et le développement (BIRD), chargée des prêts au secteur public, sont
progressivement venus s’ajouter l’Agence internationale pour le développement (AID)
et trois autres organismes : la Société financière internationale (SFI), responsable du
financement du secteur privé, l’Agence multilatérale de garantie des investissements
(AMGI) et le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux
investissements (CIRDI). Ces cinq organismes constituent le groupe de la Banque
mondiale.
D’après Cling, J. & Roubaud, F. (2008), La croissance de la taille de la Banque est allée
de pair avec un élargissement constant de son rôle et de ses missions : l’activité liée à
la reconstruction est vite devenue marginale (…) ; en sens inverse, l’aide au
développement est devenue prépondérante de sorte que l’influence de la Banque
mondiale dans la définition et la mise en œuvre des politiques de développement
dépasse aujourd’hui de très loin son poids.
Sur le plan opérationnel, il est constaté que la Banque mondiale se consacre selon Cling
& Roubaud (op cit) sous trois missions (…) :
- (1) La Banque est d’abord, comme son nom l’indique, une institution financière. La
principale activité du groupe consiste, à l’image d’une banque habituelle, à
emprunter sur les marchés financiers et à prêter aux États et aux entreprises des
pays en développement (PED) ;
- (2) Elle est aussi une banque de développement, qui aide les pays à financer leurs
9
politiques de développement. À travers son activité de prêts, la Banque doit ainsi
contribuer au développement des pays et ses prêts ne doivent donc pas avoir
seulement, à la différence d’une banque ordinaire, un objectif de rentabilité
financière ; c’est évidemment encore plus le cas pour les prêts concessionnels et les
dons apportés par l’AID, qui sont financés par des dons venant principalement des
pays riches.
- (3) Enfin, en tant que banque de savoirs, elle produit de la connaissance au service
des deux fonctions précédentes et de la communauté du développement en
général. Cette troisième activité a pris une importance croissante, de sorte que la
Banque détient aujourd’hui un véritable leadership en économie du
développement. La Banque considère qu’elle a un rôle majeur à jouer pour apporter
une « assistance technique » aux PED, du fait de la compétence qu’elle a acquise
par son expérience des politiques et par les résultats de ses recherches.
10
Encadré 1
Chronologie sommaire de la Banque Mondiale
Source: Cling, J. & Roubaud, F. (2008). Introduction. Dans : Jean-Pierre Cling éd., La Banque mondiale (pp. 3-6).
Paris : La Découverte.
1944 Création de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement à Bretton Woods en même
temps que le Fonds monétaire international.
1946 Eugene Meyer est nommé président et démissionne la même année. Démarrage des activités.
1947 John J. McCloy est nommé président. Premier prêt accordé (à la France).
1948 Premier prêt de développement (au Chili).
1949 Suite à la démission de John J. McCloy, Eugene R. Black est nommé président et effectue le plus long mandat
de tous les présidents de la Banque.
1952 Adhésion du Japon et de la République fédérale d’Allemagne.
1956 Création de la Société financière internationale (SFI).
1960 Création de l’Agence internationale pour le développement (AID).
1962 Le premier prêt à l’éducation est octroyé à la Tunisie pour financer la Construction d’écoles.
1963 George D. Woods est nommé président. 1966 Création du Centre international pour le règlement des
différends relatifs aux investissements (CIRDI).
1968 Robert S. McNamara est nommé président et effectue le deuxième plus long mandat de tous les présidents
de la Banque (il démissionne en 1981).
1973 Pour renforcer le rôle de la recherche à la Banque, McNamara crée un poste de chef économiste, confié à
Hollis B. Chenery.
1980 Le premier prêt d’ajustement structurel est accordé à la Turquie. La République populaire de Chine devient
membre de la BIRD et de l’AID, et devient rapidement un des premiers débiteurs. Le capital social autorisé de la
BIRD passe de 44 à 85 millions de dollars.
1981 Alden W. Clausen est nommé président. 1982 La Banque intervient avec le FMI pour aider le Mexique qui
subit une crise de la dette.
1986 Barber Conable est nommé président. 1988 Fondation de l’Agence multilatérale de garantie des
investissements (AMGI ou MIGA).
1991 Lewis Preston est nommé président. La Chine devient le plus grand débiteur de l’AID, dépassant l’Inde. 1992
La Fédération de Russie et douze autres républiques de l’ex-URSS deviennent membres de la BIRD et de l’AID.
1995 James D. Wolfensohn est nommé président.
1996 La Banque, le FMI et divers donateurs lancent l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE).
1997 La Banque intervient massivement de concert avec le FMI pour renflouer les pays asiatiques suite à la crise
financière.
1999 La Banque et le FMI lancent les stratégies de lutte contre la pauvreté. Démission de Joseph Stiglitz, chef
économiste, sous la pression du Trésor américain. Lancement de l’Initiative PPTE renforcée pour accélérer
l’allègement de dette.
2000 Pour la première fois en près de vingt ans, le taux de réussite des projets de la Banque achevés atteint les
75 % (contre 60 % pour 1996).
2001 La Banque se joint à d’autres organisations pour appeler à une réduction des subventions agricoles dans les
pays développés. 2005 Paul Wolfowitz est nommé président. 2006 L’Initiative d’annulation de la dette
multilatérale (IADM) bénéficie potentiellement à quarante-deux pays d’Afrique subsaharienne et d’Amérique
latine endettés auprès de la Banque, du FMI et de la Banque africaine de développement.
2007 Paul Wolfowitz démissionne suite à une affaire de népotisme dans laquelle sa responsabilité personnelle est
engagée. Il est remplacé par Robert B. Zoellick. L’initiative de recouvrement de l’argent détourné par les dirigeants
des PED (StAR pour Stolen Asset Recovery Initiative) est lancée par la Banque et les Nations unies.
11
1.2.3 - Le « European Recovery Program » (ERP) baptisé Plan Marshall
Les Etats Unis qui ont pris une part financière prépondérante dans la seconde guerre
mondiale, ont aussi attribué des prêts aux Etats européens pendant la guerre, tout
comme de crédits consentis pour des ventes de stocks de guerre, pour des livraisons de
vivres aux populations menacées par la famine, et pour des ventes de céréales. En 1946,
les Etats Unis annulent les dettes de guerre interalliées. Mais cela ne suffit pas pour
relancer l’Europe qui doit se reconstruire.
Les Etats Unis vont alors envisager de relever l'économie européenne via un
programme structurel d'envergure. Ce programme va redynamiser les échanges
commerciaux qui étaient ralentis par le manque de devises des pays européens et de
l'absence d'une organisation économique internationale capable de coordonner
efficacement le commerce mondial. Il va aussi contribuer à augmenter les exportations
américaines suite à une surproduction de leurs entreprises locales.
Sur le plan politique il va stopper d’une certaine manière une éventuelle expansion
communiste en Europe occidentale dans un climat de Guerre froide. Il est de plus en
plus admis aux Etats unis que la prolifération de la misère et la faim en Europe qui,
entretiennent le communisme. Pour cela, la reconstruction de l’Europe constitue une
priorité absolue. C’est sur la base de toutes ces considérations que va naitre le Plan
2
Le 1er janvier 1942 |La première utilisation de l'expression « Nations Unies » Suggérée par le Président des
États-Unis, Franklin D. Roosevelt, l'expression « Nations Unies » est apparue au cours de la Seconde guerre
mondiale. Elle fut utilisée pour la première fois dans la Déclaration des Nations Unies du 1er janvier 1942,
texte par lequel les représentants de 26 pays se sont engagés à poursuivre ensemble la guerre contre les
puissances de l'Axe. Le 24 octobre 1945, l 'Organisation des Nations Unies voit le jour. Au printemps 1945,
les représentants de 50 pays se sont rencontrés lors de la Conférence de San Francisco afin d'élaborer la
Charte des Nations Unies. Les propositions rédigées par les représentants de la Chine, des États-Unis, du
Royaume-Uni et de l'URSS entre août et octobre 1944 à Dumbarton Oaks (États-Unis), ont servi de base à
leurs travaux. La Charte fut finalement signée le 26 juin 1945 par les représentants des 50 futurs États
Membres. L'Organisation des Nations Unies a été instituée le 24 octobre 1945 à la suite de la ratification de
la Charte par la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, l'URSS et la majorité des autres pays
[Link] lors, la Journée des Nations Unies est célébrée le 24 octobre de chaque année.
Source : [Link]
12
Marshall ou le « European Recovery Program » (ERP) en français « Programme de
rétablissement européen ». Il s’agissait sur le plan opérationnel et pragmatique, d’un
programme américain de prêts accordés aux différents États de l'Europe pour aider à
la reconstruction de leurs villes et surtout des installations bombardées lors de la
Seconde Guerre mondiale. Ces prêts étaient assortis de la condition d'importer pour un
montant équivalent d'équipements et de produits américains.3 En quatre ans, les États-
Unis prêtent à l'Europe 16,5 milliards de dollars (l'équivalent de 173 milliards de dollars
de 2019). Le « European Recovery Program » (ERP) fut baptisé Plan Marshall par les
journalistes du nom du secrétaire d'État des États-Unis, le général George Marshall, qui,
lors d'un discours à l'université Harvard exactement le 5 juin 1947 où il exposa la
volonté du gouvernement des États-Unis de contribuer au rétablissement de l'Europe.
C’est lors de cet important et imposant discours que George Marshall affirma : « Il est
logique que les États-Unis fassent tout pour aider à rétablir la santé économique du
monde, sans laquelle il ne peut y avoir aucune stabilité politique et aucune paix assurée
». Le plan Marshall comportait deux caractéristiques essentielles. D'une part, les Etats-
Unis lanceraient un vaste plan d'aides et de crédits envers les pays d'Europe pour une
période de quatre ans. D'autre part, l'obtention de cette aide serait conditionnée à une
coordination entre pays européens quant à la définition de leurs besoins. Ce même 5
juin 1947, le président Truman signe le Européan Recovery Program.
« Qu’en juillet 1947, les ministres français et britannique des Affaires étrangères, Georges
Bidault et Ernest Bevin, convoquent une conférence tripartite avec le ministre soviétique
des Affaires étrangères, Viacheslav Molotov. Au cours de cette réunion, ce dernier fera
part aux occidentaux du refus soviétique de participer au plan Marshall. Comme la
recherche historique et les documents américains l'ont montré, l'invitation américaine
3
Sur les origines du plan Marshall, voir MJ. HOGAN, The Marshall Plan. America, Britain and the
Reconstruction of Western Europe, 1947-1952, Cambrige, Cambridge University Press, 1987 et A.S. MIL
WARD, The Reconstruction of Western Europe, London, Methuen, 1984.
13
adressée aux Soviétiques relevait davantage de la manœuvre diplomatique (de manière à
rejeter sur ces derniers la responsabilité de leur refus) que de l'invitation sincère et loyale.
A cet égard, le plan Marshall marquera la fin des illusions de toute coopération
économique entre Américains et Soviétiques ».
Il est aussi à souligner que les États-Unis adoptent en avril 1948 une loi d'assistance
étrangère qui crée l'Administration de coopération économique, l'Economic
Cooperation Administration (ECA) qui gère le plan Marshall. Ils décident d'envoyer un
représentant permanent en Europe et d'établir des missions spéciales auprès de
chacun des pays
En septembre 1948, seize nations4 participent au plan Marshall. Ces pays vont alors
s'entendre sur la création d'un Comité Européen de Coopération Economique (CECE)
destiné à coordonner la distribution de l'aide américaine. Le comité mis en place dresse
un rapport fixant les tâches prioritaires de l'économie européenne. Mais les Américains
exigent que ces pays assurent eux-mêmes la gestion et la redistribution des fonds. Le
CCEE prévoit alors la création d'un organisme permanent de coopération.
Le 16 avril 1948, les seize pays signent à Paris la Convention qui y établit l'Organisation
européenne de coopération économique (OECE). En 1960, après l'adhésion effective
des États-Unis et du Canada, elle devient l'Organisation de coopération et de
développement économique (OCDE) qui va connaître par la suite de nouveaux
élargissements.
Pour mieux parler du développement, il faut commencer par mieux cerner la notion de
4
Autriche, Belgique, Danemark (avec les îles Féroé et le Groenland), France, Grèce, Irlande, Islande, Italie (et
San Marin), Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Portugal (avec Madère et les Açores), Royaume-Uni, Suède,
Suisse (avec le Liechtenstein) et Turquie.
14
sous-développement (underdevelopment), concept aux origines particulières, mis en place dans
un contexte de guerre froide dans le but de relever les défis qui se posent aux peuples extra-
occidentaux, face à l’augmentation de la pauvreté, de la misère, du non-respect des
droits fondamentaux.
15
un fonctionnaire suggéra d'ajouter une extension de l'aide technique aux nations
défavorisées qui avait été jusqu'ici accordée à certains pays d'Amérique latine. Cette
idée nouvelle, fut finalement retenue et va constituer le point IV du discours.
16
Encadré 2 – Point IV du discours d’investiture du président Harry Truman du 20 janvier
1949
Quatrièmement, il nous faut lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui mette les
avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l'amélioration
et de la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié des gens de ce monde vivent
dans des conditions voisines de la misère. Leur nourriture est insatisfaisante. Ils sont victimes de
maladies. Leur vie économique est primitive et stationnaire. Leur pauvreté constitue un handicap
et une menace, tant pour eux que pour les régions les plus prospères. Pour la première fois de
l'histoire, l'humanité détient les connaissances techniques et pratiques susceptibles de soulager
la souffrance de ces gens.
Les Etats-Unis occupent parmi les nations une place prééminente quant au développement des
techniques industrielles et scientifiques. Les ressources matérielles que nous pouvons nous
permettre d'utiliser pour l'assistance à d'autres peuples sont limitées. Mais nos ressources en
connaissances techniques qui, physiquement, ne pèsent rien ne cessent de croître et sont
inépuisables.
Je crois que nous devrions mettre à la disposition des peuples pacifiques (4) les avantages de notre
réserve de connaissances techniques afin de les aider à réaliser la vie meilleure à laquelle ils
aspirent. Et, en collaboration avec d'autres nations, nous devrions encourager l'investissement de
capitaux dans les régions où le développement fait défaut.
Notre but devrait d'être d'aider les peuples libres du monde à produire, par leurs propres efforts,
plus de nourriture, plus de vêtements, plus de matériaux de construction, plus d'énergie
mécanique afin d'alléger leurs fardeaux.
Nous invitons les autres pays à mettre en commun leurs ressources technologiques dans cette
opération. Leurs contributions seront accueillies chaleureusement. Cela doit constituer une
entreprise collective à laquelle toutes les nations collaborent à travers les Nations unies et ses
institutions spécialisées pour autant que cela soit réalisable. Il doit s'agir d'un effort mondial pour
assurer l'existence de la paix, de l'abondance et de la liberté.
Avec la collaboration des milieux d'affaires, du capital privé, de l'agriculture et du monde du travail
de ce pays, ce programme pourra accroître grandement l'activité industrielle des autres nations
et élever substantiellement leur niveau de vie.
Ces développements économiques nouveaux devront être conçus et contrôlés de façon à profiter
aux populations des régions dans lesquelles ils seront mis en œuvre. Les garanties accordées à
l'investisseur devront être équilibrées par des garanties protégeant les intérêts de ceux dont les
ressources et le travail se trouveront engagés dans ces développements. L'ancien impérialisme
l'exploitation au service du profit étranger n'a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous
envisageons, c'est un programme de développement fondé sur les concepts d'une négociation
équitable et démocratique.
Tous les pays, y compris le nôtre, profiteront largement d'un programme constructif qui
permettra de mieux utiliser les ressources humaines et naturelles du monde. L'expérience montre
que notre commerce avec les autres pays s'accroît au fur et à mesure de leurs progrès industriels
et économiques."
17
1.3.3 - Les déclinaisons du point 4 du discours du président Harry Truman
Si le discours du président américain Harry Truman entre dans l’histoire pour avoir
prononcer pour la première fois l’expression régions sous-développées, qui à défaut
d'être bien connu, changera la géopolitique du monde, il est important de mieux
analyser les déclinaisons ou mieux l’impact que ce discours a eu dans l’opinion
publique, le monde universitaire et les Etats. Après ce discours, le monde a regard du
monde a radicalement changé sur certains aspects dont les répercussions restent
évidentes aujourd’hui. On peut rapidement relever que le discours de Truman du 20
janvier 1949 :
5. – conduit implicitement à considérer que tous les pays sont appelés à connaître
le même processus de développement économique que les Etats Unis et ses
alliés occidentaux : certains pays sont en avance, d’autres en retard. Le discours
de Truman renvoie indirectement à la promotion d’un développement
uniforme et universel, identique pour tous les pays, quels que soient leur
culture, leur histoire, le contexte national. Il n’est pas exagéré de dire que le
cheminement proposé par le président Truman a été plus tard conceptualisé
sur le plan scientifique par l’économiste Walt W. Rostow en 1960 lorsqu’il
souligne que toutes les sociétés humaines sont appelées à passer par cinq
phases de développement : la société traditionnelle sous-développée ; les
conditions préalables au décollage ; le décollage ; le progrès vers la maturité ;
l’ère de la consommation de masse. On est alors dans une lecture des
problèmes de développement qui voudrait que les pays pauvres doivent
rattraper les pays développés selon un modèle unique.
9. – propose une vision linéaire du développement calquée sur l’histoire des pays
19
capitalistes (« évolution » d’une société dite traditionnelle à une société de
consommation de masse en passant par le processus d’industrialisation). Les
théoriciens de la dépendance y voient pour leur part une totale contradiction
puisque les causes du « sous-développement » (pillage des ressources, termes
inégaux de l’échange, endettement, etc.) sont attribuables au développement
des puissances capitalistes. Selon cette lecture de l’économie mondiale, il ne
saurait y avoir de développement sans sous-développement.
10. Dans la même lignée, les adeptes de la décroissance mettent de l’avant les
limites écologiques de la croissance infinie pour dénoncer l’idée selon laquelle
l’ensemble de la population mondiale pourrait bénéficier de la société de
consommation.
1.4. En conclusion
5
[Link]
developpement/
21
estiment que la situation des pays sous-développés, loin d’être en retard vis-à-vis des
pays riches, est le produit d’une histoire particulière qui s’est imposée à eux avec
violence.
Bibliographie
Bairoch, P. (2017). Révolution industrielle et sous-développement (Vol. 9). Walter de
Gruyter GmbH & Co KG.
Bossuat, G. (1999). Aux origines du Plan Marshall. Histoire, économie et société, 275-
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reconstruction des économies européennes 1946-1951. In : Revue belge de philologie
et d'histoire, tome 82, fasc. 4, 2004. Histoire médiévale, moderne et contemporaine -
Middeleeuwse. Moderne en hedendaagse geschiedenis. pp. 995-1019 ; doit :
[Link]
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Tiers Monde, 103-134.
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KG.
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University Press, p. 189-198.
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développement : trajectoire et repères théoriques. Université du Québec à Chicoutimi.
Peyret, H. (1948). Le Plan Marshall peut-il sauver l’Europe ? Société d'éditions
françaises et internationales.
22
Chapitre II :
La conceptualisation
du sous-développement
« Allons camarades, il vaut mieux décider dès maintenant de changer de bord. La grande nuit dans
laquelle nous fumes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau qui déjà se lève doit
nous trouver fermes, avisés, résolus. Il nous faut quitter nos rêves, abandonner nos vieilles croyances
et nos amitiés d’avant la vie. (...)
« Le Tiers Monde est aujourd’hui en face de l’Europe comme une masse colossale dont le projet doit
être d’essayer de résoudre les problèmes auxquels cette Europe n’a pas su apporter de solutions. (...)
« Mais il importe de ne point parler rendement, de ne point parler intensification, de ne point parler
« Il s’agit pour le Tiers Monde de recommencer une histoire de l’homme qui tienne compte à la fois des
thèses quelquefois prodigieuses soutenues par l’Europe mais aussi des crimes de l’Europe. (...)
« Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité camarades, il faut faire peau neuve, développer
une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf.» Frantz Fanon3
3Frantz Fanon dans « les Damnés de la terre », cité par Yves Lacoste in « Unité&Diversité du Tiers Monde»-
p 21 - Ed la Découverte/Hérodote.
23
2.1. Introduction
Pour Yves Lacoste, «il ne suffit pas d’évoquer une représentation allégorique du
monde où les dominants formeraient un centre entouré d’une périphérie où seraient les
dominés car il est impossible de rendre compte par ce modèle des rapports de force qui
existent au sein de chaque état. Il est donc essentiel stratégiquement de pouvoir
localiser, sur les cartes, des différents phénomènes de domination à différentes échelles
car ils sont différents »6. Dans l’appréciation de ce géographe, il ressort une idée
très pertinente que nous partageons : « tous les pays dominés ne sont pas contrôlés et
exploités par des structures de domination approximativement comparables. Il
existerait une certaine différenciation »8.
6
YVES LACOSTE., 1981 - op cit - p 5.
7
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 54
24
Le sous-développement comme concept doit élucider une réalité bien précise : celle de
la pauvreté, de la malnutrition, de la sous-alimentation, de l’analphabétisme, d’une
forte croissance démographique et aussi la conquête des libertés individuelles et
collectives, la démocratie. Il doit exprimer une économie non compétitive, dépendante
de l’exportation et des importations, une économie fragilisée et entièrement dominée
par les puissances extérieures.
Yves Lacoste constate alors que le mot « sous-développement » en est venu à désigner,
« Non seulement des situations extrêmement différentes qui coexistent actuellement à la
surface du globe, mais aussi des conditions économiques et sociales qui ont existé à des
époques plus ou moins reculées »9. A titre d’exemple, il constate que : « De nombreux
auteurs appellent sous-développement la situation économique et sociale, selon eux, qui
existait en Europe bien avant la révolution industrielle ; pour certains, le sous-
développement existe depuis des millénaires, il est aussi ancien que l’humanité; dans la
plupart des réflexions, on associe aussi avec plus ou moins de rigueur sous-
développement et mise en place du système colonial»10.
9
YVES LACOSTE., 1981 - ibid.
10
YVES LACOSTE., 1981 - ibid.
25
La notion de sous-développement est devenue « une notion ubiquiste, multiforme,
susceptible d’être évoquée en tout temps et en tous lieux. (...) On finit par appeler sous-
développement n’importe quelle insuffisance, n’importe quelle inadaptation plus ou
moins fragmentaire dans quelque domaine que ce soit. L’expression, utilisée dans de
contexte varié, exprime toujours une inégalité, une insuffisance, une infériorité, c’est-à-
dire un rapport que l’on considère comme injuste, dangereux, gênant, ou un écart qui
doit être diminué, sinon supprimé »11.
Les considérations que fait Yves Lacoste ici permettent de clarifier la notion de sous-
développement qui ne doit pas être présentée par des clichés à la mode. « Le sous-
développement est habituellement perçu en termes de retard par rapport à une certaine
évolution historique, celle des pays industrialisés dont le processus d’industrialisation a
commencé avant la fin du XIX e siècle. Il est perçu en termes d’infériorité et de
dépendance. Autant on se réfère à tort ou à raison à une seule évolution historique, à un
seul modèle de développement, autant sont différenciées les références spatiales qui
sont associées aux divers usages de l’expression sous-développement. Il est
indispensable de distinguer nettement ces différentes échelles, ces différents niveaux de
référence spatiale car ils déterminent dans une grande mesure différents types de
discours et d’analyses. Pour disposer d’instruments d’analyse plus efficaces, il convient
de ne pas parler de sous-développement pour rendre compte des inégalités régionales
et de ne pas se contenter de reproduire le discours tiers-mondiste pour désigner la
situation d’une région qui fait partie d’un état dont les caractéristiques ne sont pas celles
des pays sous-développés tel qu’on pourra les définir au plan d’une analyse mondiale. Il
vaut sans doute mieux désigner les problèmes régionaux comme conséquences de
l’inégale répartition spatiale de la croissance et de ses contradictions. L’ambiguïté de la
notion de région fait qu’il ne faut pas l’ajouter à celle de sous-développement. C’est au
niveau d’analyse de l’état qu’il faut chercher à construire la définition du sous-
développement »12.
11
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 23.
12
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 49.
13
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 34
26
des causes internes et externes. Selon les contextes, les causes internes dominent sur
les causes externes et dans biens d’autres cas, c’est le contraire. La juxtaposition
de ces deux causes conduit à la complexité de la question et à une interprétation
parfois partisane des réels problèmes de développement que connaissent certaines
de ces nations.
« Les pays sous-développés sont ceux où les hommes ne disposent pas du nécessaire »14.
A ce propos, Yves Lacoste se demande ce que c’est que le nécessaire ? Il pense que c’est
une notion difficile à définir et elle «ne peut plus s’établir sur la base d’un minimum
nécessaire à la survie biologique. (...) le nécessaire, c’est-à-dire l’ensemble des besoins
que ressent une population, est fonction de l’évolution des structures économiques,
sociales et culturelles. (...) La référence au nécessaire, aux besoins, n’en est pas moins un
élément majeur, mais non suffisant, d’une définition de la situation de sous-
développement »15. Aussi, ce qui nous semble important de relever ici est la rigueur avec
laquelle ce géographe met en évidence la notion de nécessaire, qu’il relie d’ailleurs à la
notion de besoin. Cette pertinente réflexion de Yves Lacoste sur le concept de besoin est
justement aujourd’hui la notion maîtresse de la compréhension et l’élaboration du
concept de développement durable du rapport de Brundtland.
Yves Lacoste distingue deux types de besoins : les besoins individuels et les besoins
objectifs en rappelant toutefois le caractère subjectif de la notion de besoin. Il associe
indiscutablement le sous-développement à la notion de besoin. Il met en évidence
l’augmentation formidable des besoins, qui est fonction de l’évolution des structures
économiques, sociales et culturelles d’une population. Il considère le nécessaire comme
l’ensemble des besoins (...). Il cite parmi les besoins d’une population, la nutrition, la
santé, l’instruction. Analphabétisme et inculture des masses sont considérés comme
l’un des traits caractéristiques du sous-développement. Parmi les besoins qui doivent
faire partie du nécessaire, il y a le processus de déculturation, résultant de la destruction
du cadre traditionnel, de l’exode rural, la modernisation de la société et de
l’impérialisme culturel.
14
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 34
27
Lacoste met en évidence le fait que chez certains auteurs, et surtout sous l’effet des
images propagées par les mass médias, la notion de sous-développement est liée à une
insuffisance des potentialités productives : les uns estiment que les ressources naturelles
sont insuffisantes au regard des effectifs de populations entassées dans certaines
contrées dont on invoque le surpeuplement. Cette thèse à notre avis n’est pas exacte
pour tous les pays sous-développés. Plusieurs pays sous-développés sont encore sous-
peuplés ; d’autres ne font pas seulement référence aux potentialités naturelles, mais
aussi aux diverses forces productives : moyens techniques, capitaux, main d’œuvre
qualifiée, etc.
Yves Lacoste présente aussi l’opinion d’autres auteurs, qui estiment que « les pays sous-
développés se caractérisent par une mise en valeur très insuffisante des ressources
existantes. Ceci serait vrai non seulement pour les ressources naturelles, mais aussi pour
des potentialités techniques en raison du chômage des hommes et de la sous-utilisation
des capitaux et du matériel existant »16.
Il s’en suit donc que la situation de sous- développement n’exclut pas les phénomènes
de surproduction. A notre avis, plutôt que de parler de la sous-utilisation des capitaux et
du matériel existant, il faudrait peut-être parler de la mal-utilisation des capitaux et du
matériel conduisant à la mal-gestion, au manque d’entretien des équipements, au non suivi
des politiques de développement. La sous-utilisation toute seule, n’expliquerait pas à notre
avis l’énorme dette de la plupart des pays sous-développés envers les Institutions Financières
Internationales et les pays riches. La mauvaise gestion, le transfert de mauvaises technologies
ou encore de technologies non viables dans ces pays, les mauvais conseils reçus des expertises
étrangères, ainsi que le clientélisme ont conduit à des choix et à des politiques non rentables.
Pendant cinq siècles, ce continent n’a cessé d’être oppressé par l’Occident. Ce n’est que
tout récemment qu’il a repris à vivre et le boom démographique qu’on y observe avec une
population tout aussi jeune, est à notre avis, la conséquence de ces faits historiques que
l’on ne saurait nier ni étouffer. La condition de l’Afrique n’est pas celle de l’Asie ni de
l’Amérique latine. La réalité africaine est de loin différente de celles des autres
continents. « Les pays aujourd’hui développés ont connu eux aussi au moment de la
révolution industrielle, une croissance démographique assez considérable »19. Yves
Lacoste prend l’exemple de l’Angleterre où le taux d’accroissement naturel a oscillé entre
1,1 et 1,4% durant le XIXe siècle avec un taux de croissance économique de l’ordre de
2% par an. L’accroissement démographique de nombreux pays européens au XIXe siècle
est comparable aux taux de croissance qu’ont eu, il y a quelques décennies, les pays du
Tiers Monde. La réduction des taux de natalité dans les pays industrialisés résulte
principalement des causes complexes qui ont modifié la signification économique de
l’enfant dans le cadre familial, cessant d’être une source de profit pour devenir une
charge. Cette majoration du coût de formation de l’individu qui a provoqué une réduction
considérable des taux de natalité, souligne l’auteur, a été la condition d’une très sensible
promotion de l’homme ; plus coûteux, il est aussi en meilleure santé, mieux instruit
et infiniment plus efficace.
Nous pensons que l’accroissement démographique dans la plupart des pays sous-
développés, est la conséquence du sous-développement plutôt que sa cause. Il a été
constaté même dans les pays sous-développés que ce sont les couches vulnérables, les
plus pauvres qui font plus d’enfants. Où manque l’instruction, règnent la promiscuité
sexuelle, le chômage et l’exploitation des femmes et des enfants, où manquent de
médecins, le taux de natalité est élevé. La solution strictement démographique, basée sur
la seule limitation des naissances pour lutter contre le sous-développement est vouée à
15
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 103
30
l’échec. Une politique de limitation des naissances est cependant nécessaire pour
réduire à long terme l’essor démographique, mais justement elle ne peut être entreprise
efficacement sans de considérables progrès économiques, sociaux et culturels et des
changements politiques radicaux.
16
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 36
31
matières premières ne cessent de baisser pendant que ne cessent d’augmenter les
prix des produits manufacturés. « Un sac de café de 60 kg en 1977 coûtait 310 dollars
USA. En 1989, il coûtait 143 dollars USA, en mars 1993, il valait à peine 79 dollars USA.
Entre 1982 et 1992, le coût réel d’un kg de cacao a diminué environ de 60%, celui du
coton environ de 40%, et celui de la gomme environ de 45%. Pendant ce temps, les prix
des produits finis importés de l’occident ont augmenté de 25% entre 1980 et 1988 »17.
Yves Lacoste tente de préciser une ébauche de la carte du sous-développement. Cette carte naît
d’une démarche géographique qui voudrait réduire l’ambiguïté de la notion de sous-
développement en essayant de construire un véritable concept profitable sur une carte du
monde de façon précise et non point en une représentation allégorique d’un espace abstrait.
Pour construire cette carte, l’auteur a en premier lieu passé sommairement en revue la liste
des états, et leurs caractéristiques statistiques les plus communément évoquées dans ce genre
de réflexion. Il fait un premier classement en prenant en considération un indicateur très
grossier, très discutable et pourtant communément admis : la valeur relativement faible du
produit intérieur par habitant et par an. Dans l’élaboration de cette carte, l’auteur abandonne
la représentation schématique d’un monde coupé en deux : les pays dits développés, le fameux
« centre » du monde, les pays du Nord et les pays sous-développés, la « périphérie » du monde,
les pays du Sud. Il préconise plutôt une représentation du monde plus complexe et finalement
sans doute plus efficace pour tenter de rendre compte de l’évolution des réalités comme pour
suggérer des stratégies réalistes. Il préfère utiliser le mot Tiers Monde pour désigner un
ensemble de dimension planétaire pour regrouper « d’une part, tous les pays qui sont actuellement
sous-développés, qui connaissent encore l’aggravation des contradictions capitalistes
spécifiques de la situation de sous- développés ; d’autre part, les pays qui ont connu les
contradictions du sous- développement, mais qui, depuis plusieurs décennies, se trouvent dans une
situation très différente, en raison de la liquidation de ces contradictions capitalistes. Le Tiers
Monde est l’ensemble spatial qui permet de regrouper des pays qui ont connu dans le passé les
mêmes contradictions fondamentales.
Ces contradictions ont d’une part freiné le développement des forces productives tout
en l’orientant vers des activités destinées à l’exportation et en fonction des intérêts
d’une minorité privilégiée étroitement liée à des pouvoirs étrangers. (...). Les pays du
Tiers Monde ont eu dans leur ensemble, à partir de l’expansion du capitalisme, des
évolutions historiques qui présentent des caractéristiques fondamentales communes.
Celles-ci déterminent dans une grande mesure le présent. Ils ont encore en commun,
pour le moment, une forte croissance démographique. Ils ont aussi en commun pour la
masse de leur population des niveaux de consommation très inférieurs à ceux qui
caractérisent les populations des pays dits développés »18
17
FAO ., 1995 - Necessità e risorse - p 74
18
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 243
32
Dans l’élaboration de cette cartographie, Yves Lacoste distingue deux grands types de situation
de sous-développement, qui se sont historiquement succédés dans un certain nombre de pays :
Le rôle des Institutions Financières Internationales, telles que la Banque Mondiale et le Fond
Monétaire International qui ont parfois facilité l’augmentation de ces contradictions à travers
le financement de certains projets qui n’ont nullement été avantageux aux populations
mais plutôt à la classe privilégiée et aux investisseurs étrangers, n’est pas à négliger. Il ne
faut pas non plus oublier les politiques d’ajustement structurel et de privatisation abusive des
années 80. On doit aussi tenir compte de la coopération bilatérale et multilatérale orientée le
plus souvent dans des secteurs profitables aux pays donateurs qu’aux pays aidés.
Yves Lacoste pense que « le taux élevé de la croissance démographique peut être
considéré comme un des indicateurs les plus significatifs de la situation de sous-
Développement »20. Il soutient l’idée selon laquelle « le taux de croissance des produits
intérieurs bruts et leur valeur per capita sont désormais des indicateurs de moins en
moins valables de la situation de sous-développement surtout pour les états gros
exportateurs de matières premières dont les prix ont été fortement majorés »21. A cela il
faut ajouter l’ensemble du processus de l’échange inégal qui défavorise les paysans des
pays sous-développés, obligés de cultiver les produits d’exportation qui sont ensuite
vendus à des prix dérisoires. Yves Lacoste insiste aussi sur le fait qu’il ne faut pas donner
de l’ampleur au processus d’industrialisation. Il ne peut être un indicateur spécifique de
la situation de développement. L’auteur par cette démarcation nette que nous jugeons
pertinente, met ici en évidence le flou même qui existe dans la définition du
développement. Quand nous parlons souvent de pays dits développés, ne faisons- nous
pas allusion aux pays industrialisés ? Si Yves Lacoste, «prend des distances sur l’ampleur
de l’industrialisation qui n’est pas selon lui un indicateur spécifique de la situation de
développement », nous critiquons l’utilisation du mot « pays développés » pour signifier
les états industrialisés. L’industrialisation doit être un critère de la situation de
développement. I l f a ut q u’ e l l e s o i t cependant une industrialisation propre,
compatible et non exagérée. Elle ne peut cependant pas à elle seule conditionner le
développement. L a puissance industrielle ne fait pas d’un pays être automatiquement
considéré un pays développé de notre point de vue. Le développement exige une
industrie propre, non polluante, qui soit compatible avec le respect de
19
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 246.
20
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 251
21
YVES LACOSTE., 1981 - ibid.
33
l’environnement. Ceci constitue un objectif à atteindre, un challenge pour tous les
pays industrialisés et en voie d’industrialisation.
En conclusion
Les analyses faites par Yves Lacoste à un moment donné de l’histoire de l’humanité et
sur une question qui était alors à la mode et qu’il est toujours d’ailleurs sont non
seulement exemplaires mais aussi très précises pour mieux comprendre comment se
construit un concept scientifique. A travers une véritable analyse globale du
phénomène, Yves Lacoste nous permet décrit avec une expressivité particulière les
principales caractéristiques du sous-développement depuis la sous-alimentation
jusqu'aux structures sociales paralysantes en passant par la démographie galopante et
divers handicaps économiques. Cette description débouche sur la recherche d'une
définition et à sa caractérisation. Une telle analyse à partir d’un raisonnement conduit
avec maîtrise et concision, restitue à la science le concept de sous-développement à
partir d’une analyse complète des caractères constitutifs de ce phénomène.
Bibliographie
Bairoch, P. (2017). Révolution industrielle et sous-développement (Vol. 9). Walter de Gruyter
GmbH & Co KG.
Yves, L. (1984). Géographie du sous-développement, Géopolitique d'une crise, Paris, PUF, 1981-
Les pays sous-développés. Paris, PUF. Que sais-je.
Peyret, H. (1948). Le Plan Marshall peut-il sauver l'Europe ? Société d'éditions françaises et
internationales.
34
35
Chapitre III :
36
3.1. Introduction
La planète dans les années 60 et 70, a été marquée par les grandes ruptures à la fois
contextuelles et idéologique en matière de développement. Il s’est aussi développé
plusieurs formes de radicalisation de la pensée en matière de développement. Durant
les décennies 1960 et 1970, on a assisté surtout à l’hégémonie de la pensée capitaliste
du développement où la pensée libérale a commencé à occuper une place prééminente
en économie du développement. Elle a bien entendu privilégié davantage des
mutations structurelles dans le fonctionnement des économies des Etats qui a surtout
consisté à appliquer un corpus d’idées, d’orientations orthodoxes qu’il fallait
universaliser. La pensée dominante du développement n’a pas laissé place aux
questions environnementales, à la consommation raisonnable des ressources
naturelles, etc. ceci a conduit à la création de mouvements alternatifs de pensée
comme le club de Rome que nous allons présenter ici.
22
Jean Fourastié est un économiste français né le 15 avril 1907 à Saint-Benin-d'Azy (Nièvre) et mort 25 juillet
1990 à Douelle (Lot). Il est à l’origine de l'expression les « Trente Glorieuses » utilisée pour désigner la période
prospère qu'ont connue la France et la plupart des pays industrialisés de la fin de la Seconde Guerre mondiale
au premier choc pétrolier (1947-1973).
37
ces trois jours de révolution de juillet 1830 qui ont installé une monarchie bourgeoise
et industrialiste en France. Ce chrononyme rétrospectif entend désigner avec subtilité
par son auteur, la période de forte croissance économique et d'amélioration des
conditions de vie qu’ont connue la grande majorité des pays développés entre 1946 et
1975. Pour Fourastié, les Trente glorieuses années ont surtout été une « révolution »
menée de façon consensuelle par des technocrates, nous dirons des planificateurs qui
ont su organiser ce changement structurel dans la société occidentale.
Les Trente Glorieuses se caractérisent par une identité forte des Etats européens dans
le domaine industriel qui se confirme comme la locomotive du développement. L’on
assiste aussi à une création d’entreprises qui sont nombreuses. Le tissu très dense de
PME-PMI qui travaillent souvent en sous-traitance pour les grands groupes se
développe. C’est tout ceci qui assure le plein emploi. La pénurie de main d’œuvre est la
crainte la plus importante des employeurs locaux au point où le recours à la main
d’œuvre féminine et immigrée est important et les salaires plutôt élevés. De
nombreuses zones industrielles sont créées pour accueillir ce mouvement, même dans
des centres urbains de faible importance. Les Trente glorieuses années ce sont en fait
une accélération de progrès technique qui requiert qu'une attention toute spéciale soit
accordée aux problèmes posés par les conversions d'activité et, notamment, par leurs
aspects humains. C’est la mise en place avec le concours des organisations
professionnelles et syndicales, la formation professionnelle. On voit aussi les petits
commerces se transformer et se moderniser pour s’adapter aux nouveaux goûts de leur
23
[Link]
38
clientèle.
Les trente glorieuses années se caractérisent aussi par une implantation importante de
grandes surfaces commerciales. Les hypermarchés ouvrent dans les villes et en fait leur
apparition constitue une révolution du mode de consommation et traduit des
tendances de fond de la société : la hausse du pouvoir d'achat, la volonté de disposer
d'un éventail accru de choix, la démocratisation de l'automobile. Les Trente glorieuses
années se caractérisent aussi dans les sociétés occidentales par l’acquisition de droits
politiques, essentielle pour l’amélioration de la condition des femmes et de leur
engagement dans le débat public au lendemain de la guerre. On parle de plus en plus
des droits sociaux et politiques.
Les Trente Glorieuses années voient l’entrée massive des femmes dans le salariat au
point de représenter le tiers de la population active en France. Dans l’industrie, elles
occupent le plus souvent des postes d’ouvrières spécialisées cantonnées à des travaux
monotones et minutieux. Le travail salarié des femmes contribue largement à
l’augmentation du niveau de vie des ménages. Les Trente glorieuses années sont en
réalité les vingt-huit ans qui séparent la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1945, du
choc pétrolier de 1973. Elles se caractérisent par la reconstruction des pays dévastés
par la guerre ; une industrialisation structurelle et ramifiée qui conduit vers une
situation de plein emploi dans la grande majorité des pays ; une forte croissance de la
production industrielle qui booste le taux de croissance et un capital humain important.
Il est important de rappeler que les trente glorieuses années ont aussi bénéficié dans
tous les pays, d’une véritable planification qu’il faut entendre comme un programme
de politique économique indiquant un certain nombre d'objectifs et de moyens
d'exécution. C’est un système de références pour la politique économique qui avait la
caractéristique d’être à court terme. Les plans à cette époque avaient une phase
technique, de grandes orientations et une élaboration détaillée.
39
L’impulsion apportée par les Trente glorieuses années à création de la société de
consommation va progressivement faire prospérer la doctrine néolibérale qui prône
une réduction du rôle de l’État et le développement du marché dans tous les domaines.
Sur le plan socioculturel, dans les archanges de la société de consommation qui se met
en place, il émerge transversalement la promotion d’une idéologie individualiste et
hédoniste qui vise l’augmentation des droits individuels. Les mécanismes mis en place
pour réguler la société de consommation valorisent implicitement l’intérêt égoïste au
détriment du devoir collectif et des valeurs communes. Les Trente glorieuses années
vont construire progressivement l’idéologie du développement néolibéral. Elles vont
accentuer certains traits du libéralisme et en gomme d'autres. Certains économistes
qui sont comme des pères fondateurs de cette doctrine tels Milton Friedman, Friedrich
Hayek, Kenneth Arrow, Gérard Debreu et Garry Beker, vont encourager le
néolibéralisme en suggérant d'élargir la liberté de l’individu et des entreprises tout en
diminuant l’action collective et les règles communes. L’entrée en puissance de
l’idéologie néolibérale dans le développement conduit à relativiser et dans certains cas
à remettre en question le rôle à l’autorité publique, non seulement dans l’économie
proprement dite, mais encore dans l’éducation, la santé et même dans les
infrastructures collectives de développement.
Nous convenons avec Juignet (2018) que le développement néolibéral est alors incarné
par un discours qui voudrait que l’économie n’ait nul besoin de règles, car elle
s’autorégule, le rôle de l'État est d'instaurer la concurrence. Ce développement
40
néolibéral va encore plus loin en remettant en cause les valeurs morales assez
spontanées communément partagées (entraide, réciprocité, justice) qui sont
déconsidérées en faveur de l’égoïsme, de l'individualisme, de la compétition, de la
liberté individuelle. L’idéologie néolibérale remet littéralement en question les valeurs
traditionnelles au nom de l'utilitarisme. Dans ces conditions, comme le souligne si bien
Juignet (op cit), on ne peut que se poser la question du bien-fondé d’un développement
néolibéral qui entre temps s’est profondément inséré dans le système de prise de
décision au point d’imposer à tous, dans la vie individuelle et collective la rentabilité, la
compétition, la nouveauté perpétuelle. Juignet (op cit) relève d’ailleurs que le
néolibéralisme nous impose de courir, s’agiter, faire à la hâte, travailler sans but, réagir
sans distance, répondre aux sollicitations incessantes, gagner toujours plus d'argent,
capitaliser, consommer un maximum, peu importe si les individus sont incultes, errants,
sans racine, sans histoire, pourvu qu'ils soient des agents de la machine productive. Elle
a fini par faire régresser l’humanisme dans nos sociétés, désormais guidées par la
marchandisation généralisée et le profit posés comme valeurs suprêmes.
Le néolibéralisme qui n’a été qu’une théorie jusqu’aux années 1970-1980 », fait son
irruption véritablement dans trois puissances économiques que sont les Etats unis, le
Royaume-Uni et l’Allemagne avec l’élection de gouvernements de droite dans ces trois
grandes puissances économiques où il y avait une forte inflation ainsi que d’importants
taux de chômage qui commençait à être important. Ce modèle a prospéré partout
augmentant les disparités entre riches et pauvres. Toutefois, les années de croissance
à 5 % d’avant le premier choc pétrolier ne peuvent pas s’analyser sur un plan purement
technique sans y intégrer des données d’analyse politique, économique et scientifique.
Une lecture dépolitisée de ces années est importante pour comprendre ce qui se cache
derrière la croissance et les nouvelles exigences qui nous interpellent pour que tout
aille mieux.
Du point de vue sanitaire, il y a eu, par exemple, plus de 75 000 morts de silicose entre
1946 et 1987. Des millions de mètres carrés de bâtiments ont été recouverts d’amiante,
le produit-phare de la modernité d’après-guerre. D’ici 2025, l’amiante aura fait plus de
100 000 morts. La belle époque se caractérise aussi par les méfaits du tabagisme de la
société de consommation, l’utilisation de l’amiante dans les constructions dont les
ravages sur le plan sanitaire sont désormais bien établis, les marées noires, les
molécules utilisées dans la chimie, l’agriculture, les médicaments, etc.
Les actions menées dans le cadre des Trente glorieuses années ont été prédatrices de
la nature. Elle a eu des conséquences négatives sur la nature. Elle a conduit à une
exploitation sans pitié des ressources naturelles jugées illimitées. La protection de
l’environnement n’est pas à l’ordre du jour générant plusieurs formes de pollutions
comme la saturation de l’air en particules fines et en perturbateurs endocriniens, la
mort des sources, des rivières dans les villes, la désertification et la désagrégation des
sols empoisonnés aux pesticides et engrais chimiques, etc. Tous ces effets visibles de
l’idéologie néolibérale de l’économie qui a accompagné les Trente glorieuses années
ont été à juste titre objet de critique par le club de Rome.
43
3.3.1 - L’accident de la mine de Courrières (Pas-de-Calais) dévastée le 10 mars
1906
La Compagnie des mines de Courrières qui exploite alors le gisement de charbon du
bassin minier du Nord-Pas-de-Calais dans le Pas-de-Calais plus précisément dans les
communes françaises de Billy-Montigny, Sallaumines, Méricourt et Noyelles-sous-Lens.
Elle fournit en 1900 près de 10% de la production nationale française de charbon.
Elle fut victime le 10 Mars 1906 d’une Catastrophe qui fit officiellement 1099 morts sur
près de 1 800 mineurs descendus ce jour-là. Le bilan réel est probablement supérieur à
1906 personnes en raison de la présence de plusieurs travailleurs « irréguliers » dont le
décès n'a pas été imputé à cet accident. Pris au piège, la plupart des ouvriers sont morts
asphyxiés ou brûlés par les nuées ardentes de gaz toxiques. En fin de journée,
seulement 576 mineurs étaient parvenus à s'échapper de la catastrophe. À ce bilan doit
encore être ajouté le décès d'au moins seize sauveteurs qui interviennent dans des
conditions de sécurité et d'hygiène précaires. La catastrophe de Courrières est la plus
importante catastrophe minière de tous les temps en Europe et la deuxième au monde
après celle de Benxi en Chine en 1942 (1 549 morts).
24
[Link]
44
fermeture des mines de mercure et l'interdiction de produits et procédés recourant ou
contenant du mercure pour lesquels il existe des alternatives. L'interdiction du mercure
est prévue d'ici à 2020 dans les thermomètres, instruments de mesure de la tension,
batteries, interrupteurs, crèmes et lotions cosmétiques et certaines lampes
fluorescentes. La convention de Minamata a été ouverte à signature les 10 et 11
octobre 2013 au Japon et elle est entrée en vigueur après sa ratification par 50 Etats.
Source :[Link]
Trust_05_%2814037592191%[Link]
46
Selon différentes sources, la catastrophe de Bhopal 25 a causé 3.800 personnes le 3
décembre, puis de 8.000 la première semaine, et de 25.000 personnes un peu plus tard
dans d’atroces souffrances. Mais il y a aussi de très nombreux blessés, malades et plus
de 200.000 personnes qui sont maintenant gravement handicapées à vie et autant de
personnes qui sont nées par la suite avec des malformations importantes. D’aucunes
estiment que la catastrophe de Bhopal est la plus grande catastrophe industrielle de
l’histoire humaine plus importante que les catastrophes de Tchernobyl et Fukushima
mises ensembles si on se réfère au nombre de morts et de blessés à vie. Une chose est
sure Bhopal ce sont aujourd’hui, des milliers d’invalides temporaires ou définitifs,
aveugles, tuberculeux, souffrants de pathologies respiratoires graves. Bhopal c’est
aujourd’hui un grand nombre d’enfants qui naissent encore malformés suite à la
consommation de l’eau des nappes phréatiques toujours contaminées. Le
gouvernement indien estime plus de 360 000 les victimes de l’accident de Bhopal.
Aujourd’hui encore on peut voir les traces de la catastrophe, le site a été fermé mais
n’a pas été dépollué, les nappes phréatiques sont contaminées et les enfants du
bidonville voisin jouent toujours sur les déchets toxiques...
25
[Link]
47
Encadré 3 - La nuit tragique du 2 au 3 décembre 1984 :
Peu à peu les différents éléments du futur drame se mettent en place. Le premier incident significatif
a lieu dans la journée du 21 octobre 1984 durant laquelle les opérateurs échouent dans leur
tentative d’accroître la pression dans le réservoir 610 pour en extraire le MIC qui y est stocké. Il
semble que les causes de cet échec, tout à fait anormal, ne seront pas examinées en profondeur et
qu’aucune mesure ne va être prise, probablement par manque de personnel.
Arrive enfin la fatale nuit du dimanche 2 au lundi 3 décembre, alors que l’usine est partiellement
fermée et tourne au ralenti avec des effectifs encore plus réduits que de coutume.
21h15 : Un opérateur de MIC et son contremaître procèdent au lavage d’un tuyau à grande eau. Ce
tuyau communique avec le silo 610 et il semble malheureusement que la valve soit inexplicablement
restée ouverte, contrairement à toutes les consignes de sécurité. L’eau va donc couler pendant plus
de 3 heures et environ mille litres d’eau vont se déverser dans le réservoir. Ce premier fait fera
ensuite l’objet de nombreuses contestations (et nous verrons pourquoi), en revanche les faits
suivants sont, eux, incontestables.
22h20 : Le réservoir 610 est rempli de MIC à 70% de sa capacité. On y mesure une pression intérieure
de 2 psi ce qui est bien puisque la pression admissible est comprise entre 2 et 25 psi.
22h45 : La nouvelle équipe de nuit prend la relève.
23h00 : Un contrôleur note que la pression du réservoir 610 est de 10 psi, soit cinq fois plus qu’à
peine une heure auparavant. Étant habitué à ce que de nombreux appareils de contrôle ne
fonctionnent pas bien, il ne tient pas compte de ces 400% d’augmentation en une heure !!! Quelques
gènes ressentis par le personnel, telles que des picotements des yeux, signalent également une
petite fuite de MIC près de ce réservoir. Mais cela est également assez courant dans l’usine ;
personne ne se préoccupe donc de ces picotements des yeux pas plus que de la pression
anormalement élevée.
23h30 : La fuite est localisée et le contrôleur est prévenu. Celui-ci décide qu’il s’en occupera à minuit
et quart, après sa pause thé.
00h15 : La pression intérieure du réservoir 610 dépasse la limite admissible : elle atteint 30 psi et
semble continuer à augmenter.
00h30 : La pression atteint 55 psi. Le contrôleur, bravant les instructions reçues de ne pas déranger
inutilement son chef de service, se décide enfin à lui téléphoner pour le prévenir. Il sort ensuite pour
aller observer l’état du réservoir et entend celui-ci trembler alors qu’il ressent un fort dégagement
de chaleur. C’est la panique. Le couvercle en béton du réservoir se fend, puis la valve de sécurité
explose, laissant échapper un nuage mortel.
01h00 : Le chef de service arrive, constate rapidement les fuites de gaz toxiques du réservoir 610 et
fait sonner l’alarme.
02h30 : On réussit enfin à fermer la valve de sécurité du silo 610.
03h00 : Le directeur de l’usine arrive enfin et donne l’ordre de prévenir la police, ce qui n’avait pas
été fait jusqu’alors car la politique officieuse de l’usine était de ne jamais impliquer les autorités
locales dans les petits problèmes de fonctionnement.
Source : [Link]
Figure 3 : L'usine Icmesa de Meda, en Italie, dans les années 1970. (AFP/Getty
Images.)
49
D’après ARIA (op cit, p 4), sur le plan environnemental, les conséquences sont
importantes :
- environ 2 000 ha de sols sont contaminés, 3 300 animaux (lapins, poulets, oiseaux)
sont morts. Beaucoup d’autres sont abattus. Au total, 81000 animaux seront ainsi tués.
Les conséquences sur la santé se traduisent essentiellement par des cas de brûlures
chimiques de la peau : 250 cas de chloracnée diagnostiqués concernant essentiellement
des enfants et des adolescents. Malgré une forte opposition des autorités morales et
religieuses, l’avortement est autorisé à titre exceptionnel face à l’ignorance et à
l’angoisse par crainte d’éventuelles malformations. Sans doute attribuable à l’anxiété
engendrée, un taux anormal de décès dus à des problèmes cardio-vasculaires est
enregistré dans la population atteinte.
Un grand désarroi atteint la population exposée à un problème qui dépasse les
autorités et auquel la science n’apporte pas de réponse claire. Pour cette population,
l’avenir est désormais synonyme de nombreuses craintes : malformations, cancers…
Les conséquences économiques sont également importantes : toute activité dans la
"zone A" est interdite ; 2 entreprises industrielles et 37 entreprises artisanales sont
concernées, 61 exploitations agricoles et 4 000 jardins potagers familiaux doivent être
abandonnés.
Si l’accident de Seveso le 10 juillet 1976 est resté dans les mémoires, ce n’est pas tant
pour le nombre de ses victimes directes (seul est mort le directeur de l’usine, assassiné
par les brigades rouges), que pour l’inquiétude générée dans toute l’Europe quant aux
risques industriels et plus particulièrement chimiques. La conséquence directe est la
création de la directive Seveso qui impose aux États membres de l’Union européenne
50
d’identifier les sites industriels présentant des risques d’accidents majeurs et de
prendre toutes les précautions possibles pour limiter les risques.
-Réalisation d’études de danger par les industriels pour identifier tous les scénarios
possibles d’accident.
-Evaluation des conséquences et mise en place des moyens de prévention.
-Mise en place pour les établissements à risques d’un plan de prévention et d’un plan
d’urgence.
-Coopération entre exploitants pour limiter les effets domino.
-Maîtrise de l’urbanisation autour des sites.
-Information des riverains.
-Mise en place d’autorités compétentes pour l’inspection des sites à risques.
51
Lénine. Un nuage radioactif se forme alors, qui pollue la région. Selon Greenpeace, la
catastrophe serait à l'origine de centaines de milliers de cancers. Le confinement du
site ne sera achevé qu'en 2016.
Un séisme puis un tsunami provoquent la fusion des cœurs de deux réacteurs d'une
centrale. Des rejets nucléaires de niveau 7, le plus grave, s'ensuivent. 315.000 habitants
sont évacués. La décontamination et la reconstruction de la centrale devraient coûter 150
milliards d'euros.
5.000 ouvriers travaillaient dans ce bâtiment vétuste de 8 étages, dans des ateliers de
confection. La veille, des fissures étaient apparues dans plusieurs zones, mais les consignes
d'évacuation ont été ignorées. A 9 heures du matin, l'immeuble s'est effondré, faisant plus
de 1.100 victimes.
Un incendie s'est déclaré dans une société de produits chimiques et 700 tonnes de cyanure
de sodium ont explosé. Après avoir minimisé les conséquences, les autorités chinoises ont
avoué fin août un bilan provisoire de 146 morts, 26 disparus et 700 blessés. 6.000
personnes ont été évacuées de la zone et plus de 10.000 voitures neuves stockées à
proximité ont été détruites. L’émergence du risque industriel est désormais réelle malgré
l’amélioration de la technologie. Nous devons prendre des dispositions pour réduire de
manière significative les risques industriels. Ceci nous renvoie aussi à nous interroger sur
les accidents naturels qui progressent à un rythme important surtout avec l’ampleur que
prennent les changements climatiques. L’idée que la pollution est une menace sérieuse
pour notre survie commence à voir le jour. Une contestation apparaît vers le milieu des
années soixante, alors que vingt années de forte croissance basée sur le progrès
technique et la gestion « fordiste » du partage des fruits de la croissance ont abouti à une
consommation de masse mais ont sensiblement endommagé l’environnement.
L’inquiétude quant à l’avenir est accrue par le début du ralentissement de la croissance, par
les chocs pétroliers de 1974 et de 1981. Tout ceci conduit à la multiplication dans les pays
occidentaux, des groupes et mouvements opposés à la logique d’un développement fondé
sur une croissance illimitée. Certains de ces mouvements posent alors la question de
52
l’épuisement des ressources. Le progrès technologique commence à être remis en
question face aux désastres environnementaux qui se multiplient de plus en plus. Suite
aux conséquences environnementales évidentes de la pollution et à la prise de
conscience de son impact sur la santé de l’homme, une demande pour une modification
profonde et radicale des modèles de production et de consommation, est formulée non
seulement par certains groupes de pression minoritaires, mais aussi par de nombreuses
études qualifiées comme le rapport de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation
de la Nature)26 en 1951. Ce rapport est un précurseur dans la recherche de conciliation
entre économie et écologie. Les années 60 également sont marquées par une prise de
conscience amère que les activités économiques provoquent des dommages à
l’environnement (déchets, fumée d’usine, pollution des cours d’eau, etc.).
26
L'Union internationale pour la protection de la nature (IUPN) fut instituée suite à la Conférence internationale de
Fontainebleau du 5 octobre 1948. L’organisation a changé de nom en 1956, devenant l’Union internationale pour la
conservation de la nature et des ressources naturelles. Nom qu’elle a abrégé en 1990 en IUCN – Union internationale
pour la conservation de la nature. L'IUCN est une organisation internationale non gouvernementale à laquelle
participent 140 pays, avec une représentation hétérogène de 77 états, 114 agences gouvernementales et plus de 800
ONG. Plus de 10.000 scientifiques et experts internationalement reconnus provenant de plus de 180 pays travaillent au
sein des commissions. Ses 1000 employés, déployés dans les différents bureaux disséminés dans le monde travaillent
sur plus de 500 projets, préparent des conférences internationales, définissent des standards généraux, diffusent la
connaissance scientifique. En 1999, les états membres de l’ONU ont accordé à l’IUCN le statut d’Observateur à
l’Assemblée Générale des Nations Unies
53
En 1999, les questions environnementales continuant de gagner en importance sur la scène
internationale, l'Assemblée générale des Nations Unies a octroyé le statut d'observateur officiel à l'UICN.
Au début des années 2000, l’UICN a mis au point une stratégie d’implication du secteur privé. Axée
principalement sur les secteurs ayant un fort impact sur la nature et les moyens de subsistance, tels que
l’exploitation minière et l’extraction pétrolière et gazière, elle a pour but de faire en sorte que toute
utilisation des ressources naturelles soit équitable et écologiquement durable.
Dans les années 2000, l’UICN a également lancé les « solutions fondées sur la nature », qui sont destinées
à sauvegarder la nature mais aussi à répondre aux grands enjeux mondiaux, comme la sécurité
alimentaire et de l’eau, le changement climatique et la réduction de la pauvreté.
Aujourd’hui, forte de l’expertise et du rayonnement de plus de 1300 membres, dont des États, des
organismes gouvernementaux, des ONG et des organisations de peuples autochtones, et de plus de 10 000
experts internationaux, l’UICN est le réseau environnemental le plus vaste et diversifié de la planète. Elle
continue de promouvoir les solutions fondées sur la nature comme éléments clés de la mise en œuvre
d’accords internationaux tels que l’Accord de Paris sur le climat et les Objectifs de développement durable
à l’horizon 2030.
Source : [Link]
54
Figure 5 : Aurelio PECCEI (à droite ) lors de la réunion des membres du "Club de Rome" à Berlin le 14 octobre 1974.
Rue des Archives / Picture Alliance/Rue des Archive
[Link]
croissance_4696958_3451060.html
55
Le club de Rome découle également des discussions ayant lieu au sein de
l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à propos
des « problèmes de la société moderne » et d'une « crise planétaire » nais sante. Le
Club de Rome comprenait aussi des personnels de l'OCDE, afin d'introduire ces
idées dans la conscience publique.
La première rencontre du club eu lieu en avril 1968. La réunion suivante se met en
place avec l'appui de la Fondation Rockefeller à Bellagio, Italie. Jay Forrester, Hasan
Özbekhan (en), Dennis Gabor, et René Dubos adhèrent au Club à ce moment -là.
Cette conférence émet la « Déclaration de Bellagio », qui appelle à la planification
mondiale à long terme. L’interpellation du Club de Rome i ntervient à l'apogée de
la période dite des Trente Glorieuses, une période de croissance sans précédent
dans les pays développés et qui laissait penser que celle -ci était sans limite
imaginable. L'organisation acquiert une notoriété mondiale à l'occasion de la
publication en 1972, du rapport de Meadows intitulé « The limits of Growth, Halte
à la croissance », qui a constitué la première étude importante en matière de
prospective mettant en exergue les dangers, pour la Terre et l'humanité, de la
croissance économique et démographique que connaît alors le monde. L’objectif du
Club de Rome, était de stimuler les changements globaux en identifiant les principaux
problèmes que l’humanité devrait affronter, en les analysant dans un contexte mondial
et en cherchant des solutions alternatives basées sur différents scénarios possibles.
Autrement dit, le Club de Rome s’est défini comme une structure qui permet aux
penseurs et aux chercheurs de se dédier à l’analyse des changements de la société
contemporaine, en proposant des solutions adéquates pour remédier à certains des
problèmes que nous rencontrons.
Figure 6 : Le cofondateur du Club de Rome, Aurelio Peccei, entouré de l'économiste Thierry de Montbrial et du
professeur de mathématiques Mihajlo Mesarovic. - PHOTO : AFP VIA GETTY IMAGES / ALDO BENNATI
[Link]
56
rome-rapport-meadows-avertissement-ignore-laure-waridel
Aussi imparfait soit-il, ce modèle avait reconstruit la planète dans son ensemble à travers
des indicateurs précis qu’il a essayer de mesurer. Le modèle considère qu’une croissance
soutenue ne peut être l’horizon de l’humanité. Les résultats de ce modèle ont conduit à
une publication significative qui a influencé plusieurs décideurs de l’humanité. Le modèle
produit des données et des orientations qui exigent des changements drastiques de
comportement. Ceci s’oppose bien entendu à l’approche classique qui consiste à vouloir
résoudre le problème immédiat en faisant des changements marginaux. Le message
principal qui provient de ce modèle fustige la prospérité matérielle illimitée dans ma
mesure où il abouti au “Productivisme illimitée”, au consumérisme, au
capitalisme néolibéral.
D’après le rapport, « En 10000 BC nous étions 5 millions sur Terre, à l'époque du Christ
150 à 250 millions, 300 millions en 1350, 600 millions en 1700, 1 milliard vers 1830, 2
milliards en 1940, 4 milliards en 1975, 6.1 milliards en 2000, 6.5 milliards en 2004, il
y en aura 8 milliards en 2020 ». D’après le rapport, « en profitant de son bien être,
l'homme moderne a proliféré comme les lapins et sa population n'a cessé de croître au
détriment des autres espèces.
Pour les auteurs du rapport, les boucles positives du système global conduisent à la
croissance exponentielle de toutes les grandeurs mises en jeu, mais les trois boucles
négatives (famine, pollution, épuisement des ressources) contribueront de toute façon
à l'arrêt de la croissance exponentielle suivi d'un "effondrement"... car nous sommes sur
57
une planète "finie".
Les auteurs du rapport croient que « l'effondrement » n'est pas nécessairement la fin
de l'humanité, mais se traduit par la diminution brutale de la population et la dégradation
des conditions de vie des survivants (baisse importante du produit industriel par tête,
du quota alimentaire par tête, etc) jusqu'à de nouveaux équilibres.
Le rapport qui a été réédité depuis dans de nombreuses langues, fut autant vivement
contesté que vivement apprécié par les adeptes aux causes environnementales dans les
années 70 et 80. Les modalités des calculs comme la dimension alarmiste du rapport ont
fait l’objet de nombreuses controverses. Ce travail précurseur implicite des analyses sur le
changement climatique a néanmoins contribué à une prise de conscience non seulement
de la fragilité de l’écosystème, mais aussi des « boucles de rétroaction » qui le régissent et
du poids des questions démographiques en matière d’environnement et de
développement. Le Club de Rome, lui, existe encore aujourd’hui. Il publie constamment des
rapports sur les questions planétaires.
L’année suivante de la publication de ce rapport en 1972, la planète entre dans son premier
choc pétrolier de 1973 qui marque d’ailleurs la fin des « trente glorieuses » et de la
croissance rapide en Occident.
Conclusion
Le club de Rome et le rapport de Meadows qui en découlent ont contribué de manière
significative à la prise de conscience par une grande partie de l'humanité des dangers que
court notre planète suite à la destruction de plus en plus rapide de son équilibre écologique.
Il est désormais admis que la rupture de l’équilibre écologique planétaire est causée par
une consommation irresponsable des ressources naturelles, les pollutions générées par les
activités industrielles et le transport. Le rapport de Meadow nous met devant nos
responsabilités et nous invite à une nouvelle conception de la vie comportant de nouvelles
59
valeurs individuelles et sociales. On voit très bien que le développement néolibéral a abouti
à la naissance d'une société dont les critères de développement essentiellement
quantitatifs avec au centre des préoccupations le culte de la production et celui de la
consommation. Le développement néolibéral qui se met en place partout dans la planète,
est né des possibilités qu'offre l'industrialisation capitaliste où il faut produire plus et
consommer plus. Aujourd’hui, nos chances de changer de modèle de société avant
l’effondrement annoncé de la planète par le rapport de Meadows dépend de nous. Une
chose est sure, les conditions actuelles sont nettement meilleures qu’en 1972 pour faire
émerger un nouveau projet de société capable de nous assurer un avenir durable. En effet,
les conséquences du développement néolibéral sont bien perceptibles aujourd’hui avec
l’accélération des changements climatiques. Il faut désormais susciter une prise de
conscience pour l'avènement d'une nouvelle période de l'histoire.
Bibliographie
Donella Meadows, Dennis Meadows, Jorgen Randers, Les limites à la croissance, préface
de Jean-Marc Jancovici, éditions Rue de l’Echiquier, parution le 24 mai 2012.
Kieken, H., & Mermet, L. (2005). Chapitre VIII Le rapport Meadows sur les limites de la
croissance Un exemple archétypal de débat prospectif fondé sur une
modélisation. Étudier des écologies futures : un chantier ouvert pour les recherches
prospectives environnementales, 5, 277.
Landry, D. (2014). Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, Les limites à la
croissance (dans un monde fini). Le Rapport Meadows, 30 ans après, Montréal,
Écosociété, 2013, 426 p. Bulletin d'histoire politique, 22(2), 352-355.
Meadows, D. H., Meadows, D. L., Randers, J., & Behrens III, W. W. (1972). Rapport sur les
limites de la croissance. Halte à la croissance, 131-304.
Théry, D. (1974, June). Critique du modèle (limites à la croissance). -JW Forrester, World
Dynamics, Wright-Allen Press, 1971; Halte à la croissance, Fayard, 1972, traduction du
rapport du MIT de Meadows; Limits to Growth, MIT Press, 1972; Futures, Spécial
Issue,«The Limits to Growth Controversy», Université de Sussex, Science Policy Research
Unit, 1973, vol. 1 et 2. In Annales. Histoire, Sciences Sociales (Vol. 29, No. 3, pp. 668-671).
Cambridge University Press.
60
61
Chapitre IV :
• « Le Tiers Monde est aujourd’hui en face de l’Europe comme une masse colossale
dont le projet doit être d’essayer de résoudre les problèmes auxquels cette Europe
n’a pas su apporter de solutions. (...) « Mais il importe de ne point parler
rendement, de ne point parler intensification, de ne point parler rythmes. Non, il
ne s’agit pas de retour à la nature. (...)
• « Il s’agit pour le Tiers Monde de recommencer une histoire de l’homme qui tienne
compte à la fois des thèses quelquefois prodigieuses soutenues par l’Europe mais
aussi des crimes de l’Europe. (...)
Frantz Fanon
62
4.1. Origine du concept « Tiers Monde ».
La notion de « Tiers Monde » fut, en 1952, une formule imaginée, inventée, créée par
le français Alfred Sauvy, démographe et également journaliste dans un hebdomadaire
français de gauche, l’Observateur. Cette notion apparut à l’ultime phrase d’un de ses
articles, intitulé « Trois mondes, une planète »27. Cette expression telle qu’utilisée par
Sauvy, était au départ synonyme de sous-développement, caractéristique d’une
situation socio-économique considérée arriérée et dominée par la malnutrition,
l’analphabétisme, la carence de soins de santé et le chômage.
L’article en question se concluait comme suit : « car enfin ce Tiers Monde, ignoré, exploité,
méprisé, comme le tiers état, veut lui aussi être quelque chose ». Le Tiers Monde, était
donc présenté comme un monde de misère, aux cultures très anciennes. C’était le
troisième monde, oublié, abandonné et majoritaire au sein de l’humanité. Le Tiers
Monde était présenté comme l’autre monde qui commence à revendiquer, à
réclamer l’abolition des privilèges dont profitent le premier et le deuxième monde.
Cette notion utilisée maintenant pour désigner ce gigantesque ensemble géopolitique,
« en fait une force, une immense entité historique, le champion, le héros, la victime aussi
de luttes titanesques».
Dès la parution de l'article, l'expression est largement reprise partout sur la planète, avec
bien entendu quelques polémiques tant ses contours et sujets à interprétations sont flous.
Toutefois, l’une principales interrogations soulevées par la notion de Tiers monde était sur
l’idée même de ses possibles relations avec les Etats industrialisés pour devenir par la suite
un élément structurant du système international. L’identification de certains Etats comme
des Etats du Tiers Monde par Alfred Sauvy, a été de nature à ramener ses pays au centre
des relations internationales. L’expression Tiers Monde qui regroupait dans la pensée de
Sauvy une catégorie de pays dépourvus d’intérêt aussi bien pour l’action politique que pour
l’analyse scientifique à cette époque bien spécifique de l’histoire de notre planète montre
tout simplement leur inexistence en tant que de possibles puissances émergentes. La
notion de Tiers monde de Alfred Sauvy en réalité n’est pas à considérer comme une notion
fourre tout et encore moins banale. Il ne traduit en rien une possible ascension de certains
de ses Etats en tant que de nouvelles puissances comme nous le constatons aujourd’hui
avec la Chine. Le Singapour, Taiwan, Hong Kong, Brésil, etc tellement l’écart
socioéconomique qui les séparait des désormais des autres pays industrialisés dits
développés était très important. Le Tiers Monde constituait en fait une lecture du monde
sur le plan économique qui permettait aussi une analyse géopolitique sur les possibilités et
options que les pays développés pouvaient réellement ouvrir les plans politique, militaire
et géopolitique pour l’émergence réelle de ses pays pauvres. Les deux mondes en présence
évoqués par Sauvy, ce sont bien sûr les deux blocs, les USA et leurs alliés d’une part, l’URSS
et ses alliés d’autre part. Ces deux blocs disposent de la richesse, de la puissance, de
27
publié dans l’Observateur du 14 Août 1952
63
privilèges hérités de leur histoire qui leur donnent, croient-ils, le droit de dominer les autres
peuples au nom de la "civilisation ».
Encadré 4
Alfred Sauvy
Nous parlons volontiers des deux mondes en présence, de leur guerre possible, de leur
coexistence, etc., oubliant trop souvent qu’il en existe un troisième, le plus important, et en somme, le
premier dans la chronologie. C’est l’ensemble de ceux que l’on appelle, en style Nations Unies, les pays
sous-développés.
Nous pouvons voir les choses autrement, en nous plaçant du point de vue du gros de la troupe : pour
lui, deux avant-gardes se sont détachées de quelques siècles en avant, l'occidentale et l'orientale. Faut-
il suivre l'une d'elles ou essayer une autre voie ?
Sans ce troisième ou ce premier monde, la coexistence des deux autres ne poserait pas de grand
problème. Berlin ? Allemagne ? Il y a longtemps qu'aurait été mis en vigueur le système d'occupation
invisible, qui laisserait les Allemands libres et que seuls les militaires épris de vie civile, peuvent
condamner. Les Soviétiques ne redoutent rien tant que voir l’Europe occidentale tourner au
communisme. Le plus fervent stalinien d’ici est considéré là-bas comme contaminé par l’Occident.
Parlez plutôt d’un bon Chinois, d’un Indien ayant fait ses classes à Moscou et ne connaissant la
bourgeoisie que par la vision correcte et pure qui est donnée là-bas. Mais les Anglais, les Suédois, les
Français, autant d’indésirables recrues.
Ce qui importe à chacun des deux mondes, c’est de conquérir le troisième ou du moins de l’avoir de
son côté. Et de là viennent tous les troubles de la coexistence.
Le capitalisme d’Occident et le communisme oriental prennent appui l’un sur l’autre. Si l’un d’eux
disparaissait, l’autre subirait une crise sans précédent. La coexistence des deux devrait être une marche
vers quelque régime commun aussi lointain que discret. Il suffirait à chacun de nier constamment ce
rapprochement futur et de laisser aller le temps et la technique. D’autres problèmes surgiraient qui
occuperaient suffisamment de place. Lesquels ? Gardons-nous de poser la question.
Transportez-vous un peu dans l’histoire : au cœur des guerres de religion, émettez négligemment
l’opinion que, peut-être un jour, catholiques et protestants auront d’autres soucis que l’Immaculée
Conception. Vous serez curieusement considéré et sans doute brûlé à un titre ou l’autre, peut-être
comme fou.
Malheureusement, la lutte pour la possession du troisième monde ne permet pas aux deux autres de
cheminer en chantant, chacun dans sa vallée, la meilleure bien entendu, la seule, la « vraie ». Car la
guerre froide a de curieuses conséquences : là-bas, c’est une cour morbide de l’espionnage, qui pousse
à l’isolement le plus farouche. Chez nous, c’est l’arrêt de l’évolution sociale. A quoi bon se gêner et se
priver, du moment que la peur du communisme retient sur la pente ceux qui voudraient aller de l’avant
? Pourquoi considérer quoi que ce soit, puisque la majorité progressiste est coupée en deux ? Jamais
période ne fut plus favorable à la législation de classe, nous le voyons bien. Absolvons-nous donc de
nos vols, par l’amnistie fiscale, amputons sans crainte les investissements vitaux, les constructions
d’écoles et de logements pour doter largement le fonds routier, de façon que se fassent plus aisément
les retours du dimanche soir dans les beaux quartiers. Renforçons les privilèges betteraviers et
alcooliers les moins défendables. Pourquoi se tourmenter, puisqu’il n’y a pas d’opposition ?
64
Ainsi l’évolution vers le régime lointain et inconnu a été stoppée dans les deux camps, et cet arrêt n’a
pas pour seule cause les dépenses de guerre. Il s’agit de prendre appui sur l’adversaire pour se fixer
solidement. Ce sont les durs qui l’emportent dans chaque camp, du moins pour le moment. Il leur suffit
de qualifier les autres de traîtres ; bataille facile et classique. Et ainsi ils s’unissent pour une cause en
somme commune : la guerre.
Et cependant, il y a un élément qui ne s’arrête pas, c’est le temps. Son action lente permet de prévoir
que l’ampleur des ruptures sera, comme toujours, en rapport avec l’artifice des stagnations. Comment
s’exerce cette lente action ?
Les pays sous-développés, le 3è monde, sont entrés dans une phase nouvelle : certaines techniques
médicales s’introduisent assez vite pour une raison majeure : elles coûtent peu. Toute une région de
l’Algérie a été traitée au D.D.T. contre la malaria : coût 68 francs par personne. Ailleurs à Ceylan, dans
l’Inde etc., des résultats analogues sont enregistrés. Pour quelques cents la vie d’un homme est
prolongée de plusieurs années. De ce fait, ces pays ont notre mortalité de 1914 et notre natalité du
XVIIIè siècle. Certes, une amélioration économique en résulte : moins de mortalité de jeunes, meilleure
productivité des adultes, etc. Néanmoins, on conçoit bien que cet accroissement démographique
devrait être accompagné d’importants investissements pour adapter le contenant au contenu. Or ces
investissements vitaux coûtent, eux, beaucoup plus de 68 francs par personne. Ils se heurtent alors au
mur financier de la guerre froide. Le résultat est éloquent : le cycle millénaire de la vie et de la mort est
ouvert, mais c’est un cycle de misère. N‘entendez-vous pas sur la Côte d’Azur, les cris qui nous
parviennent de l’autre bout de la Méditerranée, d’Egypte ou de Tunisie ? Pensez-vous qu’il ne s’agit
que de révolutions de palais ou de grondements de quelques ambitieux, en quête de place ? Non, non,
la pression augmente constamment dans la chaudière humaine. À ces souffrances d'aujourd'hui, à ces
catastrophes de demain, il existe un remède souverain ; vous le connaissez, il s'écoule lentement ici
dans les obligations du pacte atlantique, là-bas dans des constructions fébriles d'armes qui seront
démodées dans trois ans.
Il y a dans cette aventure une fatalité mathématique qu'un immense cerveau pourrait se piquer de
concevoir. La préparation de la guerre étant le souci n°1, les soucis secondaires comme la faim du
monde ne doivent retenir l'attention que dans la limite juste suffisante pour éviter l'explosion ou plus
exactement pour éviter un trouble susceptible de compromettre l'objectif n°1. Mais quand on songe
aux énormes erreurs qu'ont tant de fois commises, en matière de patience humaine, les conservateurs
de tout temps, on peut ne nourrir qu'une médiocre confiance dans l'aptitude des américains à jouer
avec le feu populaire. Néophytes de la domination, mystiques de la libre entreprise au point de la
concevoir comme une fin, ils n'ont pas nettement perçu encore que le pays sous-développé de type
féodal pouvait passer beaucoup plus facilement au régime communiste qu'au capitalisme
démocratique. Que l'on se console, si l'on veut, en y voyant la preuve d'une avance plus grande du
capitalisme, mais le fait n'est pas niable. Et peut-être, à sa vive lueur, le monde n°1, pourrait-il, même
en dehors de toute solidarité humaine, ne pas rester insensible à une poussée lente et irrésistible,
humble et féroce, vers la vie. Car enfin ce Tiers Monde ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers Etat,
veut, lui aussi, être quelque chose.
En 1951, j'ai, dans une revue brésilienne, parlé de trois mondes, sans employer toutefois l'expression
« Tiers Monde ». Cette expression, je l'ai créée et employée pour la première fois par écrit dans
l'hebdomadaire français « l'Observateur » du 14 août 1952. L'article se terminait ainsi : « car enfin, ce
Tiers Monde ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers Etat, veut lui aussi, être quelque chose ». Je
transposais ainsi la fameuse phrase de Sieyes sur le Tiers Etat pendant la Révolution française. Je n'ai
pas ajouté (mais j'ai parfois dit, en boutade) que l'on pourrait assimiler le monde capitaliste à la
noblesse et le monde communiste au clergé.
65
4.2. Définition du concept « Tiers Monde ».
Le Tiers Monde va alors se définir très simplement et sans ambiguïté comme étant dès les
années 1950, l’ensemble des Etats et peuples asiatiques, africains, océaniens, du continent
américain, qui décident à un moment de leur histoire, de n’appartenir ni au bloc occidental
ni au bloc soviétique. Le Tiers Monde contrairement à ce qui est souvent dit et écrit,
constituait avant tout une carte mentale, une représentation sociale du monde qui
rassemblait des Etats qui selon que l'on se place d'un point de vue économique,
démographique, politique ou géographique, les pays en voie de développement qui étaient
marginalisés sur la scène des relations internationales et géopolitiques. Ce sont des Etats
qui ont subis des pressions de plusieurs sortes pour se positionner par rapport aux deux
grandes idéologiques dominantes de l’époque.
Le Tiers Monde désigne d’une certaine manière donc l’ensemble des pays en
développement qui se considéraient marginalisés dans le processus de mondialisation,
et qui souhaitaient se distancier des rivalités entre grandes puissances lors de la guerre
froide.
Le Tiers Monde dès son invention hasardeuse par Sauvy, existait déjà comme entité
structurante qui rassemble par conviction commune des Etats qui font de la décolonisation
et de l’autodétermination leur existence. Ces Etats communément appelés pays non-
alignés. Le Tiers Monde n’a jamais existé dès le départ comme une entité économique,
encore moins un forum d’Etats revendiquant l’aide pour se développer. Il s’avère que dans
les années 1950 et 1980, tous les pays du Tiers Monde étaient aussi des pays
économiquement pauvres, des pays sous-développés. Ainsi l’expression Tiers Monde se
confondait de celle de pays pauvres ou pays sous-développés dans la mesure où les Etats
concernés étaient les mêmes. Ainsi l’expression Tiers monde et pays sous-développés se
confondaient et continuent d’ailleurs à se confondre surtout par les médias et dans
certaines productions scientifiques malgré le fait que les deux notions interprètent des faits
différents. Il est même constaté que dans le lexique de l'économie, la notion de Tiers
Monde est de moins en moins étudié ou quand on l’utilise on le confond à celui de pays
sous-développés. Il est alors erroné de croire que le Tiers Monde se rapporte aux pays
pauvres, sous-développés, endettés.
Le Tiers monde n’est en aucun cas un concept économique dans la mesure où appartenir
au Tiers Monde est un choix politique de non-alignement. Ce ne sont pas les conditions
économiques qui rendent un pays être du Tiers Monde. La preuve plusieurs pays du Tiers
Monde sont devenus des nouveaux pays industrialisés, des pays émergents. Les fameux
66
nouveaux pays industrialisés (NPI) qui ont amorcé un important décollage industriel à partir
des années 1960 sont des pays pleinement développés tels la Corée du Sud, le Singapour.
Ces pays comme on le constate clairement, ont démontré qu'il était possible, sous
certaines conditions, d'amorcer un véritable décollage industriel et rattraper les pays
développés tout en restant un pays non aligné. Il est même important de souligner que la
croissance économique de ces pays du Tiers Monde et le dynamisme de leur économie
dépasse même celui des anciens pays industriels. Ainsi la Corée du Sud a un PNB par
habitant proche de celui de la Grèce ou du Portugal. Singapour et Hong Kong figurent dans
le groupe des pays à revenu élevé depuis près de deux décennies au point de faire
concurrence à celui de la Finlande, de la France et même du Japon. Là aussi nous parlons
des entités étatiques qui revendiquent toujours leur appartenance au Tiers monde mais
qui ont domptés le sous-développement.
Aujourd’hui, il existe un groupe de pays du Tiers monde communément appelés les « cinq
bébés Tigres » à savoir : Malaisie, Indonésie, Thaïlande, Philippines, Viêt-Nam. Leur
transformation en cours démontre une fois de plus le dynamisme des Etats du Tiers Monde
du continent asiatique à savoir se prendre en charge pour sortir du sous-développement.
On a aussi les Etats « jaguars » à savoir le Mexique, le Chili, la Colombie, et l’Argentine. Ce
sont des Etats dont l’émergence est consolidée et le développement économique se
consolide. Les Etats comme la Turquie et ceux composant les BRICS : Brésil, Russie, Inde,
Chine et l'Afrique du Sud et constituent aussi une preuve supplémentaire que les Etats du
Tiers Monde ne sont pas statiques, mais très dynamiques pour faire face à leurs réalités
économiques contrairement à ce qu’on peut souvent imaginer. Le Tiers Monde n’est donc
pas une condition économique, c’est une erreur d’appréciation et d’analyse à éviter. Le
Tiers Monde est une entité géostratégique, une carte mentale, une représentation sociale
du monde essentiellement politique, qu’on peut critiquer, mais qu’on ne peut en aucun
moment confondre avec le sous-développement.
Il est donc bon de toujours se rappeler que les termes premier monde, second monde et
tiers monde ont été employés pour regrouper les nations de la Terre en trois grandes
catégories, plus particulièrement en période guerre froide. L’utilisation de ces termes
n'avaient rien d’économique mais plutôt d’idéologie politique. Ceux qui jugent obsolète
l’utilisation du concept de Tiers Monde ont tord de ne pas lire ni voir le changement
géostratégique en cours lorsque la première puissance économique du monde ne
proviendra ni du premier monde ni du deuxième mais bien du Tiers Monde. Le Tiers
Monde est objectivement une autre catégorie analytique des relations internationales et
de la géostratégie notamment pour les puissances émergentes qui a bel et bien sa place
dans l’économie mondiale. Déjà par le simple effet de la dimension économique que
commence à prendre les Etats du Tiers Monde à cause de leur industrialisation, les grands
enjeux planétaires en matière d’accès aux matières premières dont la plupart sont dans les
pays du Tiers Monde constitue un enjeu certain. Le Tiers Monde de notre point de vue, est
appelé à regrouper de grandes puissances majeures de l’économie mondiale dans les 30
prochaines années et pourra influencer les politiques étrangères compte tenu de
67
l’influence et du prestige que certains de ces Etats pourront avoir obtenus dans le monde
pour leur mérite sur le plan économique. Ainsi, le Tiers Monde ne rétréci pas, il se
développe plutôt, il s’industrialise, s’approprie de la technologie et se prépare à gouverner
le monde avant la fin du siècle.
Le Tiers Monde exploité, méprisé comme le Tiers Etat, fut plus tard, le symbole du
monde qui prit position contre les intérêts des deux superpuissances. Jusqu’à la fin des
années cinquante, le Tiers Monde économiquement veut assumer une démarche
neutraliste, évoquant une troisième voie qui ne serait ni le capitalisme ni le
communisme de modèle soviétique.
L’idée du non-alignement du Tiers Monde apparaît dès 1947 à la conférence des nations
asiatiques qui réunit à New Dehli les délégués de 25 états. La première grande
agrégation des pays du Tiers Monde s'est constituée à Bandoeng (Indonésie) du 13 au
14 avril 1955, qui rassembla vingt-neuf chefs d’Etats africains et asiatiques, y compris le
Japon, la Chine. Trois représentants de mouvements nationalistes d’Afrique du Nord
étaient également présents. Durant cette conférence afro-asiatique, ces pays
décidèrent de se présenter unis sur la scène politique internationale. L’idéologie du non-
alignement, à cette période de la guerre froide, est un désir des pays du Tiers Monde de
ne pas s’engager dans un conflit dont ils auraient à subir les conséquences.
4.5. L’ONU face aux arguments du Tiers Monde en faveur du Nouvel Ordre
Economique International (NOEI)
Les principales revendications des pays du Tiers Monde concernaient : le droit d'accéder
aux nouvelles technologies sans devoir payer les droits de brevet ; le droit de pouvoir
exporter en franchise douanière et de pouvoir se protéger à l'importation. L’assurance
d'obtenir des prêts à long terme et à faible taux d'intérêt ; mise en place de mécanismes
de stabilisation des cours des matières premières. Le Nouvel Ordre Economique
International dénonce la gravité des disparités pays riches/pays pauvres. Il opte pour
: la valorisation des ressources matérielles et humaines du Tiers Monde; la modification
radicale des rapports internationaux dans les échanges commerciaux pour faire justice
aux pays producteurs de matières premières ; la mise en place de réformes structurelles
nécessaires comme la réforme agraire, la réforme institutionnelle; la multiplication
des aides bilatérales, multilatérales ainsi que des ressources provenant des institutions
financières et de développement; le transfert technologique et la croissance des
échanges culturels qui respectent l'histoire et les traditions des pays du Tiers Monde;
la réglementation nationale et internationale des activités des multinationales; le droit
des populations pauvres de participer aux décisions politiques à tous les niveaux et en
particulier là où se joue leur destin.
L'expression « nouvel ordre économique international » est utilisée pour la première fois
officiellement par le Président algérien Houari Boumédiène à la tribune de l'Assemblée
générale des Nations unies en 1974 pour dénoncer l’échange inégal. Il est bon de rappeler
que à la Conférence d'Alger (5-9 septembre 1973), le Mouvement des non-alignés avait
esquissé les grandes lignes d'un programme d'action en faveur d'un « Nouvel Ordre
Economique International » pour faire face aux distorsions des échanges commerciales.
Ce programme proposait différentes orientations concernant les matières premières, le
financement du développement, l'industrialisation, les transferts de technologie, le
69
contrôle de l'activité des firmes multinationales. Bien qu'adoptée par consensus par
l'Assemblée générale des Nations unies en mai 1974 dans ses résolutions 3201 (S-VI)2 et
3202 (S-VI)3, cette initiative sera mise en échec par le contexte de crise qui sévit alors et
l'opposition de fait de plusieurs pays développés.
La proposition d'un Nouvel Ordre Economique Mondial s’appuyait aussi sur les
résultats du rapport de Meadows. Le contenu du rapport de Meadows et les injustices
économiques, culturelles et politiques que connaissent plusieurs pays du Tiers Monde.
Face aux fortes revendications des pays non alignés au sein de l'ONU, initia un grand
débat suite à l'appel formulé par Houari Boumediene d'autant plus que les résultats
du rapport du Meadows étaient très alarmants. L'ONU dédia deux assemblées
générales sur cette question en 1974 et en 1975. Lors de son intervention à la session
extraordinaire de l’ONU sur les matières premières et l’énergie, le 10 avril 1974, le
président algérien Houari Boumediene, « qualifiait l’ordre économique international
contemporain d’aussi injuste et aussi périmé que l’ordre colonial duquel il tire son
origine et sa substance. Il y voyait l’obstacle majeur à toute chance de développement
et de progrès pour l’ensemble des pays du Tiers Monde »29. Une déclaration fut
approuvée lors de ces deux assemblées extraordinaires ainsi qu'un programme d'action
pour la création d'un Nouvel Ordre Economique International et une charte des droits
et devoirs des états sur l'égalité entre les Etats, le droit à l'interdépendance contre
toute domination étrangère, la non ingérence dans les affaires d'un autre état. Les pays
du Tiers Monde firent des propositions concrètes en faveur d'un Nouvel Ordre
Economique International :
- augmentation des aides économiques et financières aux pays du Tiers Monde de la part
des pays riches; - naissance d'une structure industrielle autonome pour la transformation
des matières premières; - régularisation des activités des multinationales de manière à
les soumettre sous le contrôle des autorités gouvernementales; - modification radicale
des termes des échanges, avec immédiate augmentation des prix des matières
premières; - concession d'un traitement préférentiel aux pays du Tiers Monde sur les
marchés des pays industriels.
Les promoteurs du NOEI étaient convaincus qu'il était nécessaire d'apporter des
modifications importantes dans le système économique mondial afin d'éviter qu'il soit
sous la domination des libres forces du marché, ce qui accentuerait les disparités entre
pays riches/pays pauvres. L.S. Senghor disait à ce propos que « l’ordre que nous voulons
faire instaurer ne saurait être la prolongation, moyennant quelques aménagements, de
la situation présente des relations internationales; c’est un ordre révolutionnaire au sens
étymologique du mot, c’est-à-dire un ordre qui soit changement radical, sans être
anarchie.(..) Les peuples du Tiers Monde entendent participer, désormais, à la gestion
des affaires du monde et ne plus se contenter de subir les effets de décisions où ils n’ont
aucune part, mais qui, pourtant, les concernent au premier chef».30
70
4.6. La conférence de COCOYOC entre brefs espoirs et la fin des illusions des pays non-
alignés
28
[Link]
29
[Link]
72
Encadré 5 - LA DECLARATION DE COCOYOC, 23 octobre 1974
Traduction réalisée par Aurélien Bernier, Bénénice Bernier et Cécile Guillerme.
Source : [Link]
Trente ans ont passé depuis la signature de la Charte des Nations-Unies visant à établir un
nouvel ordre international. Aujourd’hui, cet ordre a atteint un moment critique. L’espoir de
créer une vie meilleure pour l’humanité toute entière a été largement démenti. Il s’est révélé
impossible d’atteindre les « limites intérieures » de la satisfaction des besoins humains
fondamentaux. Au contraire, les affamés, les sans abri et les illettrés sont plus nombreux
aujourd’hui que lorsque les Nations Unies ont été créées.
Dans le même temps, de nouvelles préoccupations ont commencé à assombrir les perspectives
internationales. La dégradation de l’environnement et la pression croissante sur les ressources
nous amènent à nous demander si un risque ne pèse pas sur les « limites extérieures » de
l’intégrité physique de la planète.
A ces préoccupations, nous devons ajouter que, dans les trente prochaines années, la
population mondiale va doubler. Un autre monde va s’ajouter à l’actuel, équivalent en nombre
d’habitants, en demande et en espoir.
Mais cette pression cruciale ne signifie pas que nous devons désespérer de l’entreprise
humaine, à partir du moment où nous entreprenons les changements nécessaires. Le premier
point à souligner est que l’échec de la société mondiale à procurer « une vie sûre et heureuse
» pour tous n’est pas dû à un manque de ressources physiques. Le problème aujourd’hui n’est
pas en premier lieu celui d’une pénurie physique absolue, mais d’une inéquité économique et
sociale et d’un mauvais usage ; la situation difficile dans laquelle se trouve l’humanité a pour
origines les structures économiques et sociales et les comportements à l’intérieur des pays et
entre les pays.
La plus grande partie du monde n’a pas encore émergé des conséquences historiques de près
de cinq siècles de contrôle colonial qui a massivement concentré le pouvoir économique entre
les mains d’un petit groupe de nations. A ce jour, au moins les trois quarts des richesses, des
investissements, des services et presque toute la recherche mondiale sont dans les mains d’un
quart de la population.
Les solutions à ces problèmes ne peuvent pas provenir de l’auto-régulation par les mécanismes
de marché. Les marchés classiques donnent un accès aux ressources à ceux qui peuvent payer
plutôt qu’à ceux qui en ont besoin, ils stimulent une demande artificielle et génèrent des
déchets dans le processus de production, et certaines ressources sont même sous-utilisées.
Dans le système international, les nations puissantes ont sécurisé leurs approvisionnements à
bas prix en matières premières en provenance des pays pauvres – par exemple, le prix du
pétrole a nettement chuté entre 1950 et 1970 – ont accaparé toute la valeur ajoutée de la
production et de la revente de biens manufacturés, souvent à des prix monopolistiques.
Dans le même temps, le prix très bas des matières a encouragé l’industrialisation des nations
et l’utilisation extravagante et sans précaution de matériaux importés. Encore une fois,
l’énergie est le meilleur exemple. Le pétrole à peine au dessus d’un dollar le baril a stimulé la
croissance de la consommation d’énergie entre 6 et 11% par an. En Europe, l’augmentatio n
annuelle des immatriculations de voitures a atteint 20%.
En fait, la mainmise des riches sur une part disproportionnée des ressources clé entre en
contradiction avec les intérêts à long terme des pauvres en réduisant l’accès aux ressources
nécessaires à leur développement et en augmentant leur coût. Autant de raisons pour créer un
nouveau système d’évaluation des ressources qui prenne en compte les bénéfices et les pertes
73
pour les pays en développement.
Le principal effet de relations économiques aussi biaisées s’observe dans les inégalités en
matière de consommation. Un enfant d’Amérique du Nord ou d’Europe consomme
outrageusement plus que son homologue Indien ou un Africain – un fait qui rend douteuse
l’attribution de la pression sur les ressources à la seule augmentation de la population du Tiers
monde. L’augmentation de la population est bien sûr une des raisons de l’augmentation de la
pression sur les ressources mondiales. La planète est finie et une multiplication infinie du
nombre d’habitants et de la demande ne peut être indéfiniment soutenable. De plus, d es
pénuries peuvent apparaître localement bien avant qu’on ne détecte un dégradation général
de certaines ressources.
Une politique de conservation des ressources et, d’une certaine façon, de gestion des
ressources rares menacées dans le cadre du nouvel ordre économique doit rapidement
remplacer la rapacité actuelle et l’absence de précaution. Mais le fait est que, dans le monde
actuel, l’énorme contraste entre la consommation par personne de la minorité riche et de la
majorité pauvre a bien plus d’impact que le nombre d’humains sur l’utilisation de ressources
et leur dégradation. Ce n’est pas tout.
Depuis la conférence de Bucarest sur la population, il est clairement établi que le manque de
ressources pour le développement humain est l’une des causes de l’explosion démographique,
l’absence de moyens pour le développement exacerbant les problèmes démographiques.
Ces relations économiques inégales contribuent directement à augmenter les pressions sur
l’environnement. La baisse des prix des matières premières a été un facteur de l’augmentation
des pollutions, a encouragé la production de déchets et une économie du jetable chez les
riches. La pauvreté qui perdure dans de nombreux pays en développement a souvent conduit
les gens à cultiver des terres nouvelles, provoquant d’énormes risques d’érosion des sols, ou à
migrer dans des villes surpeuplées et physiquement dégradées.
On ne compte pas les problèmes qui découlent d’une dépendance excessive au système de
marché, restreint aux relations internationales.
L’expérience des trente dernières années montre que la recherche exclusive de croissance
économique, voulue par le marché et poursuivie par les élites puissantes, a le même effet
désastreux à l’intérieur des pays en développement. Les 5% les plus riches acca parent tous les
profits tandis que les 20% les plus pauvres ne peuvent que s’appauvrir encore. Au niveau local
comme au niveau international, les maux de la pauvreté matérielle proviennent d’un manque
de participation des gens et de dignité humaine, et d’une absence totale de pouvoir pour
déterminer leur propre sort.
Rien ne peut illustrer plus clairement le besoin de réformer l’actuel ordre économique et la
possibilité de le faire que la crise qui a touché les marchés mondiaux ces deux dernières années.
Le triplement des prix des fertilisants agricoles et de produits manufacturés dans un contexte
d’inflation mondiale a frappé plus durement les populations les plus pauvres. De fait, le risque
d’une rupture complète d’approvisionnement menace la vie de millions de personnes du Tiers
monde. Mais on ne peut pas appeler ce phénomène une pénurie. Les récoltes existent, mais
sont consommées ailleurs, par des personnes très bien nourries. La consommation par
personne de céréales en Amérique du Nord a cru de 350 livres depuis 1965, principalement
pour la production animale, et atteint 1 900 livres aujourd’hui. Ce supplément de 350 livres est
quasiment égal à la consommation annuelle d’un Indien. Les Américains du Nord étaient
réellement affamés en 1965... Cette augmentation a contribué à une surconsommation qui va
jusqu’à menacer leur santé. Ainsi, d’un point de vue strictement physique, il n’y aura pas de
pénurie cet hiver. Il suffirait d’une petite partie des « surplus » des riches pour combler la
pénurie de toute l’Asie. Il existe un exemple encore plus frappant de ce qu’on peut appeler la
surconsommation dans les nations riches et de la sous-consommation qu’elle provoque dans
les pays pauvres. La multiplication par quatre du prix du pétrole grâce à l’action conjoin te des
pays producteurs affecte nettement le rapport de forces sur les marchés mondiaux et
redistribue massivement les ressources en faveur de certains pays du Tiers monde. Elle a permis
74
de renverser l’avantage dans le commerce du pétrole et de mettre près de 100 milliards par an
à la disposition de certaines nations du Tiers monde. Qui plus est, dans un domaine critique
pour les économies des Etats industrialisés, ce profond renversement des pouvoirs les expose
à ce que connaissent bien les pays du Tiers monde : l’absence de contrôle sur des décisions
économiques vitales.
Rien ne peut illustrer plus clairement la façon dont le marché mondial, qui a continuellement
opéré pour augmenter le pouvoir et la fortune des riches et maintenu le relatif dénuement des
pauvres, trouve ses racines non pas dans des circonstances physiques impossibles à changer
mais dans des relations politiques qui peuvent, dans leur nature profonde, subir de profonds
changements. Dans un sens, le combat pour un nouvel ordre économique est déjà engagé. La
crise du vieux système peut aussi être une opportunité pour en bâtir un nouveau.
Il est vrai que, pour l’instant, les perspectives se limitent à la confrontation, l’incompréhension,
les menaces et les conflits. Mais encore une fois, il n’y a pas de raison de désespérer. Les crises
peuvent aussi être des moments de vérité dans lesquels les nations apprennent à admettre la
faillite du vieux système et à rechercher un cadre pour un nouvel ordre économique.
Gouverner, c’est essayer de guider les nations, avec leurs intérêts divergents, leurs pouvoirs et
leurs richesses, vers un nouveau système qui soit capable de mieux articuler les « limites
intérieures » des besoins humains essentiels et de le faire sans violer les « limites extérieures
» des ressources planétaires et de l’environnement. C’est parce que nous croyons que cette
tâche est à la fois vitale et possible que nous demandons plusieurs changements dans la
conduite des politiques économiques, dans la direction prise en matière de dével oppement et
dans la conservation de la planète, qui nous apparaissent comme des composantes essentielles
du nouveau système.
Le but du développement
Notre première préoccupation est de redéfinir l’ensemble des buts du développement. Celui -
ci ne doit pas avoir pour but de développer les choses, mais les hommes. Les êtres humains ont
des besoins fondamentaux : la nourriture, la sécurité, l’habillement, la santé, l’éducation. Tout
processus de croissance qui ne permet par de les satisfaire – ou, encore pire, qui les perturbe
– est un travestissement de l’idée de développement. Nous sommes toujours dans une période
où le plus important en matière de développement est la satisfaction des besoins
fondamentaux pour les populations les plus pauvres de chaque société. Le but premier de la
croissance économique doit être d’améliorer les conditions de vie de ces groupes. Une
croissance qui bénéficie seulement à la minorité la plus riche et maintien ou accroît les
disparités entre et au sein des pays n’est pas du développement. C’est de l’exploitation. Le
temps est venu de lancer une véritable croissance économique qui conduise à une meilleure
répartition et à une satisfaction des besoins fondamentaux. Nous croyons que 30 ans
d’expérience, avec l’espoir qu’une croissance économique rapide bénéficiant à quelques uns
va irriguer la plus grande partie de la population, ont montré qu’il s’agissait d’une illusion. Par
conséquent, nous rejetons l’idée de la croissance d’abord et d’une juste répartition des
bénéfices ensuite.
La diversité du développement
Au delà des besoins matériels, des buts et des valeurs, la plupart de ces choses dépend de la
satisfaction des besoins fondamentaux, qui est notre première préoccupation. Aujourd’hui, il
n’y a pas de consensus quant à la stratégie à suivre pour satisfaire ces besoins fondamentaux.
Mais nous avons de bons exemples, même dans les pays pauvres. Ils montrent que le point de
75
départ du développement varie considérablement d’un pays à l’autre, pour des raisons
historiques, culturelles et pour d’autres raisons. En conséquence, nous soulignons la nécessité
de suivre différentes routes vers le développement. Nous rejetons la pensée unique qui voit le
développement essentiellement et inévitablement comme l’effort fait pour imiter le modèle
historique de pays qui, pour différentes raisons, sont actuellement riches. C’est pourquoi nous
rejetons le concept « d’écarts » dans le développement. Le but n’est pas de « se mettre à niveau
», mais d’assurer une qualité de vie pour tous avec une base productive compatible avec les
besoins des générations futures.
Nous avons parlé de la satisfaction à minima des besoins fondamentaux. Mais il y a aussi un
niveau maximum : il y a des planchers mais aussi des plafonds. Les hommes doivent manger
pour vivre. Mais ils peuvent aussi trop manger. Cela ne sert à rien de produire et de consommer
de plus en plus s’il en résulte une augmentation des antidépresseurs consommés et des
hôpitaux psychiatriques. De la même manière que les hommes ont des capacités limitées pour
absorber la consommation matérielle, nous savons que la biosphère a une capacité limitée.
Certains pays prélèvent d’une manière qui est hors de proportion avec leur poids dans la
population mondiale. Ainsi, ils créent des problèmes environnementaux aux autres comme à
eux-mêmes.
L’autonomie
Nous croyons qu’une stratégie de base pour le développement passe par l’amélioration de
l’autonomie nationale. Ceci ne signifie pas l’autarcie. Cette autonomie implique des bénéfices
mutuels issus du commerce et de la coopération et une plus juste redistribution des ressources
pour satisfaire les besoins fondamentaux. Cela signifie avoir confiance en soi, dépendre de ses
propres ressources humaines et naturelles et avoir la capacité de fixer ses propres objectifs et
de décider par soi-même. Cela exclut toute dépendance vis à vis d’une influence et d’un pouvoir
extérieur qui pourrait se transformer en pression politique. Cela exclut des modèles
commerciaux d’exploitation privant les pays de leurs ressources naturelles pour leur propre
développement. C’est évidemment une ouverture pour le transfert de technologies, mais en se
concentrant sur l’adaptation et la diffusion des technologies locales. Cela implique de
décentraliser l’économie mondiale, et parfois aussi l’économie nationale pour favoriser la
participation personnelle. Mais cela implique également une coopération internationa le en
faveur de l’autonomie. Plus que tout, cela signifie avoir confiance dans les peuples et les
nations, dépendre de la capacité des peuples à inventer eux-mêmes et à générer de nouvelles
ressources et de nouvelles techniques pour améliorer leur capacité à les assimiler, de les mettre
au bénéfice de la société, de prendre en main les leviers économiques et de créer leur propre
mode de vie.
Dans ce processus, une éducation qui permette une véritable conscience sociale et la
participation joueront un rôle fondamental et il faudra s’interroger pour savoir si cela est
compatible avec le modèle scolaire actuel.
Il existe une structuration internationale du pouvoir qui résistera à de tels changements. Ses
méthodes sont bien connues : la volonté de maintenir les mécanismes biaisés de marché
existants au niveau international, d’autres formes de manipulation économique, la rétention
de capitaux, les embargos, les sanctions économiques, l’utilisation subversive de services de
renseignement, la répression et la torture, des opérations de contre-insurrection, et même des
interventions à plus grande échelle. A ceux qui envisagent de telles méthodes, nous disons : «
bas les pattes. Laissez les pays trouver leur propre chemin vers une vie plus épanouissante pour
leurs citoyens ». A ceux qui sont, parfois sans le vouloir, les outils de tels projets –
universitaires, hommes d’affaires, policiers, soldat, et beaucoup d’autres – nous disons : «
Refusez d’être utilisés pour nier le droit des autres nations à se développer ». Pour les
scientifiques travaillant dans le domaine de l’écologie ou des sciences sociales, q ui aident à
concevoir les instruments de cette oppression, nous disons : « le monde a besoin de vos talents
pour des projets constructifs, pour développer de nouvelles technologies au bénéfice des
hommes et qui n’endommagent pas l’environnement ».
Nous considérons que cette tâche prioritaire serait facilitée en instituant un nouvel ordre
économique international plus coopératif et équitable.
Nous sommes conscients que le système mondial et les politiques nationales ne peuvent pas
être changées du jour au lendemain. A ce tournant de l’histoire, les changements majeurs qui
sont nécessaires pour répondre aux défis de l’humanité ont besoin d’acquérir une maturité.
Mais ils doivent être enclenchés immédiatement, pour que l’impulsion aille croissante. La
session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies sur le nouvel ordre
économique a lancé le processus et nous le soutenons totalement. Mais ceci n’est que l’étape
préliminaire qui doit se développer dans une déferlante d’activités internationales.
La Charte des Droits économiques et des devoirs des Etats, proposée par le président du
Mexique, M. Luis Echevarria, et mis en discussion aux Nations Unies devrait constituer un pas
important dans la bonne direction. Nous demandons à ce qu’elle soit adoptée aussi vite que
possible.
Dans un cadre qui assurerait la souveraineté nationale sur les ressources naturelles, les
gouvernements et les institutions internationales devraient placer la gestion des ressources et
de l’environnement à un niveau global. L’objectif premier serait de faire bénéficier ceux qui ont
le plus besoin de ces ressources et de le faire en respectant le principe de solidarité avec les
générations futures.
Nous soutenons la mise en place de régimes internationaux forts pour l’exploitation des biens
communs qui ne tombent pas sous le coup d’une juridiction nationale. Nous insistons sur
l’importance des fonds et des sous-sols marins, et éventuellement de l’eau qui les surplombe.
Un régime maritime doit être établi, chaque pays du monde étant représenté de manière à
n’en favoriser ni n’en léser aucun, et ce régime doit s’appliquer à un maximum de surface
océanique. Un tel régime devrait développer graduellement des mesures de conservation des
ressources et des technologies environnementales pour explorer, développer, traiter et
répartir les ressources des océans au bénéfice de ceux qui en ont le plus besoin.
77
L’accès aux biens communs devrait être taxé au bénéfice des couches les plus pauvres des pays
les plus pauvres. Ce serait une première étape vers la mise en œuvre d’un système de taxation
international qui génèrerait des transferts automatiques de ressources vers l’aide au
développement. Avec la création d’un fonds pour le désarmement, la taxation internationale
pourrait éventuellement remplacer des programmes d’aide traditionnels. En attendant la mise
en œuvre de ces nouveaux mécanismes, nous recommandons vivement que le flux de
ressources internationales vers les pays du Tiers monde soit largement augmenté et
strictement dédié aux besoins fondamentaux des couches les plus pauvres de la société.
La science et la technologie doivent répondre aux buts que nous cherchons à atteindre. La
recherche actuelle et les modèles de développement n’y contribuent pas. Nous appelons les
universités, les autres institutions d’enseignement supérieur, les organisations de recherche et
les associations scientifiques de par le monde à reconsidérer leurs priorités. Conscients des
bénéfices découlant d’une recherche libre et fondamentale, nous soulignons le fait qu’il existe
un réservoir d’énergie créative sous-utilisée dans l’ensemble de la communauté scientifique
mondiale, et qu’elle devrait être mieux centrée sur la recherche de la satisfaction des besoins
fondamentaux. Cette recherche devrait autant que possible être menée dans les pays pauvres,
de manière à endiguer la fuite de cerveaux.
Un système des Nations unies rajeuni devrait permettre de renforcer les capacités locales en
matière de recherche et de contrôle de la technologie dans les pays en développement, pour
promouvoir la coopération entre eux dans ces domaines et pour soutenir la recherche pour une
meilleure utilisation, plus innovante, de ressources potentiellement abondantes pour satisfaire
les besoins fondamentaux de l’humanité.
En même temps, de nouvelles approches des styles de développement doivent être introduites
au niveau national. Elles demandent des recherches originales sur des modèles de
consommation alternatifs, sur les types de technologies, les stratégies d’utilisation des terres,
autant que sur les exigences en matière d’éducation pour les soutenir. La surconsommation qui
absorbe des ressources et crée des déchets doit être réduite tandis que la productio n de biens
essentiels pour les plus pauvres doit être augmentée. Des technologies générant peu de
déchets et consommant peu d’eau devraient remplacer celles qui dégradent l’environnement.
Des circuits plus harmonieux de prise de décisions doivent être mis en œuvre pour éviter la
congestion des métropoles et la marginalisation des zones rurales.
Avec un ordre économique international plus équitable, une partie des problèmes d’accès aux
ressources et d’utilisation de l’espace pourront être pris en compte grâce à un changement de
la géographie industrielle mondiale. L’énergie, les ressources et les considérations
environnementales donnent une force nouvelle à l’aspiration légitime des pays pauvres qui
souhaitent voir considérablement augmenter leur part dans la production industrielle.
Des expériences concrètes sur le terrain sont également nécessaires. Nous considérons que
l’effort actuel du Programme des Nations unies pour l’environnement qui définit des stratégies
et soutient des projets en faveur d’un développement socio-économique et écologique (l’éco-
développement) au niveau local ou régional constitue une contribution importante. Les
conditions devraient être créées pour que les peuples apprennent par eux-mêmes au travers
de leurs pratiques comment utiliser au mieux les ressources spécifiques des écosystèmes dans
lesquels ils vivent, comment concevoir des technologies appropriées, comment s’organiser et
s’éduquer dans ce but.
78
Nous appelons les leaders d’opinion, les enseignants, toutes les parties concernées à contribuer
à augmenter la prise de conscience publique sur les origines et la sévérité de la situation à
laquelle l’humanité doit aujourd’hui faire face. Chaque personne a le droit de comprendre
pleinement la nature du système dont elle fait partie comme producteur, consommateur, et
surtout comme l’un des milliards d’habitants de la planète. Elle a le droit de connaître qui tire
les bénéfices de son travail, qui tire les bénéfices de ce qu’elle achète et vend, et l a façon dont
cela enrichit ou dégrade l’héritage planétaire.
Epilogue
Nous reconnaissons à la fois la menace des « limites intérieures » des besoins humains
fondamentaux et celle des « limites extérieures » de ressources planétaires. Mais nous croyons
également qu’un nouveau sens du respect pour les droits humains fondamentaux et pour la
préservation de notre planète progresse derrière les conflits et les confrontations de la période
actuelle. Nous avons foi dans le futur de l’humanité de cette planète. Nous croyons que ces
modes de vie et les systèmes sociaux peuvent évoluer pour devenir plus justes, moins arrogants
dans leurs exigences matérielles, plus respectueux de l’environnement planétaire dans son
ensemble. La voie à suivre ne passe pas par le désespoir, par la fin du monde, ou par un
optimisme béat devant les solutions technologiques successives. Elle passe au contraire par une
appréciation méticuleuse, sans passion, des « limites extérieures », par une recherche collective
des moyens d’atteindre les « limites intérieures » des droits fondamentaux, par l’édification de
structures sociales exprimant ces droits et par tout le travail patient qui consiste à élaborer des
techniques et des styles de développement qui améliorent et préservent notre patrimoine
planétaire. »
79
- d'une part, il y a la manipulation des puissances occidentales qui agissaient sur les ex -
colonies avec le problème de la dette extérieure, les prêts;
- d'autre part, les grands pays producteurs du pétrole du groupe des 77 ont vu leur PNB
augmenter, suite à la croissance continue du prix du baril. Ce groupe des pays
producteurs de pétrole s’est disloqué progressivement suite aux manipulations des
puissances occidentales, l'empêchant ainsi de conditionner l'économie mondiale dans
le domaine énergétique. Le prix du baril allait dès lors s'abaisser continuellement.
En outre, certains pays du groupe des 77 étaient devenus de petites puissances
industrielles, sorte de filiales des industries des pays riches. D'autres commençaient à
émerger grâce à une mise en place progressive des processus d'industrialisation.
Certains pays sont des paradis fiscaux tandis qu’un bon nombre continuait à s'enfoncer
dans le gouffre de la pauvreté à cause de leur économie locale plus fragile, sans
ressources importantes. Ces pays subissaient plus gravement les conséquences de la
récession économique en Occident. Les intérêts étaient partagés et la solidarité initiale
disparaissait progressivement. Le Nouvel Ordre Economique International (NOEI) tant
souhaité n’a pas vu le jour. L'Occident avait de nouveaux défis à affronter dans les
débuts des années 80 : récession économique, croissance de l'exclusion sociale, crises
sociales, etc. Aujourd’hui, selon Edmond Jouve, « les temps ont vraiment changé. A la
suite de l’effondrement de l’Union Soviétique et de la guerre du Golfe, les Etats-Unis
d’Amérique ont repris le dessus. Ils ont assuré la promotion d’un Nouvel Ordre
essentiellement favorable à leurs intérêts, aux antipodes du Nouveau Ordre Economique
International qu’ils avaient précédemment âprement combattu »31.
Il faut toutefois souligner qu’au delà de la désagrégation du groupe des 77 pour des
intérêts divers, le mouvement n’a cessé de s’étendre. Au fil des rencontres, la bataille
idéologique n’a cessé de prendre un tour militant. Aujourd’hui, ils sont 120 membres.
On ne peut parler d’une unité de ce groupe qui connaît des divergences au niveau
politique et économique. Mais il existe une unanimité en matière économique pour ce
qui concerne les relations pays riches/pays pauvres, pays pauvres/pays pauvres,
l’amélioration des mécanismes d’aide, le problème de la dette. On doit aussi reconnaître
que cette bataille en faveur du NOEI, a favorisé la démocratisation progressive des
relations internationales.
30
80
4.8. Le rapport de Willy Brandt et reconnaissance de l’interdépendance Nord – Sud
30
Les membres de la Commission Brandt était composé des personnalités suivantes :
Willy Brandt, ex-chancelier de la République fédérale d’Allemagne (1969-1974), lauréat du Prix Nobel de la
paix 1971, président de commission
Abdlatif Yousef Al-Hamad (Koweit), diplomate et banquier, Directeur général du Fonds koweïtien pour le
Développement économique arabe
Rodrigo Botero Montoya (Colombie), ancien ministre des finances de Colombie (1974-1976), éditeur et
rédacteur en chef du périodique Estrategia Economica y Financiera,
Antoine Kipsa Dakoure (Haute Volta), Ministre du Plan (1970-1976) et Ministre coordinateur de lutte contre
la sécheresse au Sahel (1973-1975)
Eduardo Frei Montalva (Chili), ancien président du Chili (1964-1970)
Katharine Graham (USA), Présidente du Conseil d’administration du Washington Post, éditeur du Washington
Post (1969-1979)
Edward Heath (Royaume-Uni), ancien Premier ministre (1970-1974),
Amir H. Jamal (Tanzanie), Ministre des Finances, membre du gouvernement depuis 1962,
Lakshmi Kant Jha (Inde), gouverneur de l’État de Jammu-et-Cachemire, ancien gouverneur de la Banque de
réserve de l'Inde (1967-1970), ancien ambassadeur aux États-Unis (1970-1973)
Khatijah Ahmad (Malaisie), économiste et banquier, fondatrice et Directrice générale de KAF Discounts Ltd
(société de crédit et services financiers) depuis 1974,
Adam Malik (Indonésie), vice-président de la République d’Indonésie (1978-1983), Président de l’Assemblée
nationale indonésienne (1977-1978), Ministre des affaires étrangères (1966-1977), président de l’Assemblée
générale des Nations unies (1971-1972)
Haruki Mori (Japon), ex-ambassadeur en Grande-Bretagne (1972-1975), vice-ministre des Affaires étrangères
(1970-1972), ambassadeur auprès de l’OCDE (1964-1967)
Joe Morris (en) (Canada), président émérite du Congrès du travail du Canada, Président du Conseil
d’Administration du Bureau International du Travail (1977-1978), Vice-Président de la Confédération
internationale des syndicats libres (1976-1978)
Olof Palme (Suède), ex-Premier ministre (1969-1978)
Peter G. Peterson (USA), Président du Conseil d’Administration de Lehmann Brothers-Kuhn, Loeb & Co,
Secrétaire d’État au commerce (1972-1973)
Edgard Pisani (France), sénateur, membre du Parlement européen, Ministre de l’Equipement (1966-1967),
Ministre de l’Agriculture (1961-1965) (M. Pisani remplaça M. Mendès-France, qui dut renoncer en 1978 pour
raisons personnelles)
81
La Commission ainsi mise en place avait pour mission de rechercher, en toute
indépendance, les initiatives politiques de nature à débloquer le dialogue Nord-Sud. La
commission se devait d’intervenir sur trois points principaux :
— analyse approfondie des problèmes d'ordre intérieur ou international, auxquels se
heurte le développement du Tiers-Monde ;
— propositions de la Commission pour un renouveau du dialogue Nord-Sud et des efforts
de développement ;
— plaidoyer pour un effort de coopération entre les pays du Nord et du Sud.
La commission s’est réunit à dix reprises aussi bien en Europe, Afrique, Amérique et en
Asie. La commission a remis le 22 février 1980 son rapport intitulé « Nord-Sud : un
programme de survie », après deux années de travail. L'originalité du rapport est de
proposer un certain nombre de recommandations dont l'ensemble constitue un
programme pour la survie » de l'humanité. Le rapport globalement milite pour la paix et
la survie de l'humanité. Le rapport tout en mettant en évidence une compréhension
profonde des différences radicales de développement entre pays du Nord et pays du Sud,
il propose aussi des mesures concrètes à mettre en œuvre pour réduire les disparités
économiques entre le nord et le sud.
Le rapport32 de Willy Brandt est venu renforcer l’idée de définir un Nouvel Ordre
Mondial qui reconnaît l'interdépendance planétaire entre les pays du Tiers Monde et
ceux habituellement appelés pays dits développés. Les propositions de ce rapport
étaient:
- contenir le problème de la faim de tant de millions d'êtres humains et mettre sur pied
un programme à l'échelle mondiale afin de résoudre définitivement le problème de la
faim et de la malnutrition.
- augmenter la teneur de vie des populations pauvres. Cela suppose insérer la question
démographique dans une plus ample politique de développement intégrée;
- renforcer l'ONU et ses organismes techniques comme point de rencontre et de décision
de la communauté internationale;
- approuver des lois internationales pour réglementer l'activité des multinationales dans
tous les domaines : marché, taxes, transfert de technologie et de capitaux, etc;
- réformer le système monétaire international pour améliorer le régime des taux
d'échange, le système de réserve, le processus d'assainissement de la balance de
paiement. Augmenter la capacité décisionnelle des pays pauvres au Fond Monétaire
International;
- augmenter le transfert des ressources dans les pays "émergents" dans le but de
financer des projets pour alléger la pauvreté et augmenter la production alimentaire en
stabilisant les prix et les entrées des exportations des produits de base.
Shridath Ramphal (Guyana), Secrétaire général du Commonwealth, Ministre des Affaires étrangères et de la
Justice (1972-1975), Procureur général et Ministre d’État pour les Affaires extérieurs (1966-1972)
Layachi Yaker (Algérie), Ambassadeur en URSS (1979-1982), vice-président de l'assemblée nationale (1977-
1979), ministre du commerce (1969-1977)
Jan Pronk (Pays-Bas), trésorier honoraire et membre ex officio de la commission, Ministre du Développement
et de la Coopération (1973-1977), maître-assistant auprès du professeur Jan Tinbergen (1965-1971)
Göran Ohlin (sv) (Suède), secrétaire exécutif et membre ex officio de la commission, Professeur d’économie
à l’Université d’Uppsala depuis 1969, employé de la Commission Pearson (en) (1968-1969)
Dragoslav Avramovic (en) (Yougoslavie), directeur du Secrétariat et membre ex officio de la commission, cadre
au sein de la Banque Mondiale (1965-1977), conseiller spécial auprès de la CNUCED sur la stabilisation des
cours des marchandises (1974-1975)
82
Enfin, la Commission et son Président appellent de leurs vœux la tenue d'un ou plusieurs
sommets restreints réunissant les chefs d'Etat les plus influents du Nord et du Sud afin de
donner à la concertation internationale l'impulsion politique qui leur paraît faire
actuellement défaut. Cependant, les propositions présentées par les membres éminents
et divers de la Commission n’ont jamais été adoptées par les gouvernements en raison
de la guerre froide et un manque de volonté politique collective parmi les dirigeants
mondiaux. Le rapport arriva aussi au pire moment possible où les troupes soviétiques
entraient en Afghanistan, en fin décembre 1979, bouleversant profondément le climat
politique international. Le rapport fut néanmoins remis au secrétaire général des Nations
Unies, Kurt Waldheim, le 12 février 1980. Le rapport Brandt fit alors l’objet d’une
consultation officielle au sein de l’ONU sans un impact réel sur l’Agenda onusien. Très
peu des propositions du rapport ont été mises en œuvre. Une conférence internationale
Nord Sud fut organisée à Cancun au Mexique en octobre 1981.
Dans son ouvrage inutilité «Unité & Diversité du Tiers Monde: des représentations
planétaires aux stratégies sur le terrain»34, Yves Lacoste s’intéresse du Tiers Monde en
réfléchissant sur ce qui fait non seulement son unité, mais aussi sa diversité. Notre
analyse a été construite en partant de l’idée et de la signification que Yves Lacoste
donne à cette notion de Tiers Monde. La dimension géographique que ce concept
prendra grâce à cette œuvre d’Yves Lacoste témoigne de sa pertinence dans l’analyse
de l’espace. Le Tiers Monde est : «un ensemble de très vaste dimension qui s’étend sur
différents continents, l’Afrique, une bonne moitié du continent américain et une grande
partie de l’Asie. Sur un planisphère, ce très vaste ensemble recoupe les différents
ensembles climatiques que les géographes distinguent traditionnellement à la surface
du globe(...). Les limites du Tiers Monde ne correspondent pas à celles de l’ensemble
tropical, pas plus que les limites du Tiers Monde n’englobent l’ensemble des déserts(...).
Le Tiers Monde s’étend sur une partie de l’ensemble de climat tempéré à hiver froid, de
même qu’il couvre une partie de l’ensemble climatique méditerranéen (...).Toujours sur
un planisphère, on constate que les limites du Tiers Monde recoupent celles de
l’ensemble formé, abstraction faite de leurs antagonismes politiques, par les ex – états
de régime socialiste, de même il recoupe les limites de l’ensemble des états d’économie
capitaliste»35. Cette description de Yves Lacoste montre déjà que le Tiers Monde est un
ensemble polymorphe, multiforme, complexe et géographiquement diversifié.
83
La démarche d’Yves Lacoste relève fondamentalement du raisonnement géographique
et accorde une attention sur la carte, au tracé des limites des divers ensembles pris en
considération, à la configuration particulière de chacun d’eux. Mais les intersections
d’ensembles ne sont pas celles «du diagramme de Venn qui sert de rudiments à la
théorie des ensembles, mais plutôt des ensembles définis chacun non seulement par des
éléments et par leurs rapports, mais par le tracé précis de ses contours cartographiques
particuliers»36. Dans cette démarche, chacun des ensembles ne fournit qu’une
connaissance extrêmement partielle de la réalité.
En effet, ces ensembles spatiaux sont des représentations abstraites des objets de
connaissance et des outils de connaissance produits par les diverses disciplines
scientifiques. Il ressort de cette approche que pour une bonne investigation et étude
de la réalité, à la surface du globe, ce n’est pas seulement ce que décrit le géologue,
le sociologue, l’économiste, le politologue, l’écologiste et bien d’autres qui compte, mais
c’est la combinaison de toutes ces représentations partielles qui permet d’en rendre
compte de la façon la moins imparfaite. Une articulation des différents niveaux
d’analyse est indispensable. Les descriptions et les raisonnements géographiques dans
ce cas, devraient reposer sur la prise en considération d’un très grand nombre
d’ensembles spatiaux concrets ou abstraits, classés habituellement selon les diverses
catégories de sciences. Yves Lacoste propose aussi de tenir compte des ordres de
grandeur et suggère que «les différents ensembles spatiaux dont il faut envisager les
relations spatiales les uns par rapport aux autres par inclusion, exclusion, coïncidence,
intersection, pour rendre compte de l’extrême diversité des configurations
géographiques soient de dimensions très dissemblables, depuis les hyper-unités qui
couvrent une grande partie de la planète jusqu’aux ensembles qui n’ont que quelques
mètres d’envergure et qu’il n’est pas moins important de prendre en considération, au
niveau local»37. Cette approche d’Yves Lacoste se rencontre aussi chez Robert Chapuis
et Thierry Brossard. C’est à notre avis la meilleure façon d’analyser et d’appréhender la
diversité du Tiers Monde.
La diversité, «tient dans ses grandes lignes beaucoup plus aux contrastes que l’on peut
reconnaître entre de grands types de situations rurales qu’aux dissemblances que l’on
peut constater au sein des phénomènes urbains. Inversement, c’est dans les grandes
villes et à partir d’elles qu’opèrent les processus de relative uniformisation du Tiers
Monde. Les villes forment un ensemble beaucoup moins différencié que celui des
situations rurales»38. Que ce soit dans les villes comme dans les campagnes, la diversité
dans le Tiers Monde est réelle et fondamentale. Cette diversité est l’identité même du
Tiers Monde. C’est ce qui explique sa complexité, sa difficulté de s’adapter au même
rythme aux méthodes, pratiques venues d’ailleurs. C’est cette diversité qui fait la
84
richesse de ce monde et qui explique tant de contrastes, tant de divergences et
d’incompréhensions.
Le problème de savoir s’il existait ou existe une solidarité politique du Tiers Monde s’est
toujours posé. Yves Lacoste pense quant à lui que «l’idée qu’il existe une solidarité
fondamentale entre les nombreux Etats dont les populations ont subi la domination
coloniale et continuent d’en subir les séquelles doit disparaître. Ce n’est pas le fait que
ces Etats ont lutté ensemble contre l’impérialisme colonial et parce qu’ils partageaient
parfois ensemble une idéologie commune qu’il existerait une parfaite solidarité entre -
eux puisque certains dirigeants de ces états se font la guerre»39. Loin d’une solidarité
parfaite, nous pensons qu’une solidarité des pauvres existe bel et bien entre certains
Etats du Tiers Monde même si certains se font la guerre. N’oublions pas toutefois, que
ces guerres ont dans la plupart des cas, des causes externes, dépendant des intérêts
économiques des colonisateurs d’hier.
Il est impensable de croire que tous les Etats du Tiers Monde devraient être solidaires
entre eux. Tous n’ont pas la même histoire, tous n’ont pas connu les mêmes formes
d’impérialisme et n’ont pas subi de la même façon l’impérialisme occidental. Si ces Etats
ont en commun le fait d’avoir été colonisés par les pays occidentaux, il est à noter que
certains connaissent des rapports d’antagonismes, conflictuels liés parfois à leur lointain
passé. On ne peut penser que tout d’un coup, ces Etats seront solidaires face à tous les
problèmes qui peuvent se poser. La solidarité du Tiers Monde n’est pas aveugle. Elle a
le plus souvent une certaine logique. La solidarité ne voudrait dire tout accepter, y
compris les erreurs politiques que font les autres Etats tout simplement parce qu’ils font
partie du Tiers-Monde. Même dans le monde occidental, il n’existe pas une solidarité
parfaite. Au sein même de l’Union européenne, il existe des conflits de leadership, des
conflits économiques sur la répartition des cotations, des conflits sur la distribution
des aides destinées aux régions les moins industrialisées. N’oublions pas que le Tiers
Monde ce sont des milliards d’hommes et femmes, des milliers de cultures et des
représentations bien différentes du concept même de solidarité.
C’est une solidarité pourtant indispensable pour le développement du Tiers Monde qui
commence seulement à se manifester véritablement ces dernières années. Les luttes
d’influence, de leadership au niveau régional, continental existent et existeront
85
toujours comme le problème de leadership a existé pendant longtemps entre les
Etats-Unis et l’Union Soviétique et aujourd’hui dans le domaine économique entre les
Etats-Unis et l’Union européenne.
Ces luttes d’influence régionales créent parfois une certaine compétition qui n’est pas
toujours négative en tant que telle. Elles conduisent parfois à une bonne gouvernance
pour mieux se distinguer dans la région et attirer les investissements étrangers. Elle ne
doit aucunement remettre en cause la validité et la pertinence du concept de Tiers
Monde. Ce concept n’a pas été conçu pour justifier la solidarité politique de ce grand
ensemble géopolitique qui est tout de même uni par certaines caractéristiques
communes. Il ne faut donc pas penser que la notion de Tiers Monde est «un mythe à
jeter aux poubelles de l’histoire, ni qu’il faille renoncer aux grandes représentations du
monde, à condition qu’elles soient plus soigneusement construites, pour essayer de
mieux comprendre ce qui est en train de se passer à la surface de notre planète»40. Il
importe surtout, «de mieux saisir ce qui fait aujourd’hui l’unité du Tiers Monde, quelles
sont effectivement les caractéristiques communes d’un si grand nombre d’états»41 sans
toutefois oublier ce qui fait sa grande diversité. «Trop longtemps, c’est seulement l’unité
du Tiers Monde qui a été évoquée, célébrée, alors qu’il est pourtant évident qu’il existe
une extrême diversité entre ces états aussi bien en raison des héritages historiques, des
contrastes de culture, des conditions naturelles, des structures économiques et sociales,
des régimes politiques, etc. L’idée du Tiers Monde qui a été surtout celle de son unité
fondamentale, de la solidarité supérieure de tous ces états, est en vérité une utopie»42
comme c’est utopique à notre avis de penser à la solidarité supérieure de tous les états
industriels.
86
Le plus souvent, le concept de Tiers Monde empêche de mieux comprendre les pays de
ce vaste ensemble géopolitique. Il devient souvent un concept masquant la réalité,
créant ambiguïtés et incertitudes. Il cesse d’être le résultat d’un effort de rationalisation,
«un outil relativement efficace pour comprendre le monde, en saisissant tel ou tel de ses
aspects, tel ou tel processus, pour devenir peu à peu un concept obstacle qui empêche de
nous rendre compte de sa complexité et de ses contradictions(...). On oublie souvent que
ce concept n’est qu’une représentation qui a été construite pour être un moyen de
comprendre et non pas des occasions de croire». C’est une notion qui doit nous permettre
de connaître et de comprendre le monde dans lequel nous vivons. Elle doit réveiller nos
consciences sur nos responsabilités directes ou indirectes sur les conditions de millions
d’êtres humains qui souffrent de la faim dans le monde. La notion de Tiers Monde doit
nous obliger à comprendre et vivre dans le respect et la responsabilité,
l’interdépendance planétaire. Elle doit nous conduire à comprendre la nécessité et
l’urgence d’une solidarité entre les générations d’aujourd’hui et celles de demain,
l’urgence de respecter les civilisations et cultures qu’hier nous avons considérées
primitives, barbares. Elle doit nous pousser à restituer la dignité humaine à ceux qui ont été
et sont parfois encore exploités, ignorés et maltraités dans le monde.
Yves Lacoste délimite le Tiers Monde d’après le critère du taux élevé d’excédent naturel.
Ce taux « a l’avantage de lever un certain nombre d’ambiguïtés ou d’incertitudes et
surtout de souligner la rapidité avec laquelle se développent les contradictions dans les
différents Etats, du fait même de leur rapide croissance démographique (...). C’est bien
la forte croissance démographique qui est la caractéristique commune majeure des Etats
du Tiers Monde, et c’est aussi leur problème le plus difficile dans la mesure où il ne peut
pas être réglé avant plusieurs décennies»43 soutient fortement Yves Lacoste. Cette
croissance démographique rapide permet aussi de considérer les Etats du Tiers Monde,
nonobstant leur différenciation croissante, comme un ensemble dont la signification est
considérable. Toutefois, sauf dans le cas des pays d’Afrique noire, le processus de
réduction des taux de natalité est amorcé, mais il n’est pas assez marqué, dans la
plupart des cas, pour réduire de manière significative, le taux d’accroissement naturel.
En conclusion
Les analyses du rapport de Meadows (1970) et de celui de Willy Brandt (1980), mettent
en évidence de façon formelle la situation de dépendance réciproque entre pays riches
et pays pauvres: que feront les pays riches sans les ressources naturelles et certains
produits spécifiques des pays en voie d'industrialisation? que feront les pays en voie
d'industrialisation sans certains produits manufacturés et la coopération technique et
scientifique des pays industrialisés? Il en résulte alors une stricte interdépendance entre
ces deux mondes économiquement opposés mais dont le destin est le même : quelle
terre, nous habitants de cette planète voulons-nous laisser aux générations futures ?
Cette reconnaissance de l’interdépendance pays riches/pays pauvres doit à notre avis,
conduire à un véritable changement de mentalités et de stratégie de développement.
87
Les pays du Sud gagneraient à apprendre à compter d’abord sur leur propre force
comme le veut la self reliance31.
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tiers-monde. Éditions Écosociété.
88
Chapitre V:
89
5.1. Historique de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement
[Link]
91
À sa vingt-sixième session, la Deuxième Commission de l’Assemblée générale a examiné
le point intitulé « Conférence des Nations Unies sur l’environnement » (A/8577), en
prenant comme point de départ un rapport établi par le Secrétaire général sur la
question (A/8509). À la même session, l’Assemblée générale a adopté, sur la
recommandation de la Deuxième Commission, la résolution 2849 (XXVI), du 20
décembre 1971, dans laquelle elle définissait les conditions que devaient remplir le plan
d’action et les propositions d’action qui seraient présentés à la Conférence.
Le même jour, l’Assemblée générale a également adopté la résolution 2850 (XXVI), par
laquelle elle a approuvé l’ordre du jour provisoire et le projet de règlement intérieur de
la Conférence présenté par le Comité préparatoire et prié le Secrétaire général de
conclure les travaux préparatoires de la Conférence et de diffuser à l’avance un projet
de déclaration sur l’environnement. La quatrième et ultime session du Comité
préparatoire s’est déroulée du 6 au 10 mars 1972. Le Comité préparatoire a approuvé
un projet de préambule et de principes pour une déclaration sur l’environnement qui
lui avait été présenté par un groupe de travail intergouvernemental (A/CONF.48/PC/16)
et a décidé de transmettre le projet de déclaration à la Conférence pour examen
(A/CONF.48/PC/17).
En tout état de cause, en janvier 1972, le groupe de travail a réussi à produire un projet
de déclaration, qu’il jugeait cependant inabouti. Cependant, le Comité préparatoire,
craignant d’ébranler l’équilibre délicat du texte de compromis, a transmis sans les
retoucher, le préambule et les 23 principes à la Conférence en partant du principe que,
si elles le souhaitaient, les délégations pourraient modifier le texte à Stockholm.
5.3. Les objectifs de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement
La première Conférence des Nations Unies sur l’environnement s’est tenue à Stockholm
du 5 au 16 juin 1972.
La devise de la conférence de Stockholm était « une seule Terre ». Elle a rassemblé pas
moins de 6’000 participants. 113 États Membres de l’Organisation des Nations Unies y
92
ont participé, ainsi que de membres des institutions spécialisées United Nations. 700
observateurs y ont été envoyés, 400 organisations non gouvernementales y étaient
représentées et environ 1’500 journalistes étaient présents. A partir de ce moment, le
thème de la protection de l’environnement devient une préoccupation internationale.
5.4. Les résultats de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement
Les textes adoptés à l’issue de la Conférence ont été établis sur la base des nombreux
documents communiqués par les gouvernements et les organisations
intergouvernementales et non gouvernementales, dont 86 rapports nationaux sur les
problèmes concernant l’environnement (Rapport de la Conférence des Nations Unies sur
l’environnement, Stockholm, 5 au 16 juin 1972, A/CONF.48/14).
La Conférence a vu la constitution :
93
5.4.1 - Résultat 1 : la Déclaration de Stockholm
À la Conférence, à la demande de la Chine, un groupe de travail spécial a examiné le
texte, auquel il a retiré deux principes et en a ajouté quatre nouveaux. À la suite
d’objections exprimées par le Brésil, le groupe de travail a supprimé un projet de
principe relatif à l’information préalable qu’il a renvoyé à l’Assemblée générale pour
qu’elle le réexamine. En séance plénière, la Conférence a ajouté à son tour un vingt-
sixième principe, portant sur les armes nucléaires.
Le 16 juin 1972, après examen des rapports des grandes commissions et du Groupe de
travail, les participants à la Conférence de Stockholm ont adopté par acclamation, sans
préjuger des observations ou réserves dont elle pourrait faire l’objet, la Déclaration sur
l’environnement,32 plus communément appelée Déclaration de Stockholm33 composée
d’un préambule et de 26 principes.
32
Au cours des débats tenus à la Deuxième Commission, plusieurs pays ont émis des réserves sur
certaines dispositions mais n’ont pas fondamentalement remis en cause la déclaration même. Ce fut
notamment le cas de l’Union des Républiques socialistes soviétiques et de ses alliés, qui avaient boycotté
la Conférence de Stockholm. Finalement, l’Assemblée générale a pris acte « avec satisfaction » du rapport
de la Conférence de Stockholm, y compris de la Déclaration, par 112 voix contre zéro, avec 10 abstentions
[résolution 2994 (XXVII)]. Elle a en outre adopté la résolution 2995 (XXVII) dans laquelle elle affirme
implicitement que les États ont, à l’égard de leurs homologues, une obligation d’information préalable
visant à éviter de provoquer d’importantes atteintes à l’environnement dans des zones se trouvant hors
de leur juridiction ou de leur contrôle. Dans la résolution 2996 (XXVII), enfin, l’Assemblée générale a
déclaré qu’aucune résolution adoptée à sa vingt-septième session ne pouvait porter atteinte aux
principes 21 et 22 de la Déclaration, relatifs à la responsabilité internationale des États en ce qui concerne
l’environnement.
33
Le texte en a été établi sur la base du projet de déclaration présenté par le Comité préparatoire, tel que
révisé et modifié par le Groupe de travail de la Déclaration sur l’environnement et par la Conférence en
plénière.
94
Nairobi au Kenya. Le PNUE a été la première organisation de l'ONU basée dans un pays
en développement.
Dans cette optique, il faut penser le développement dans une perspective locale et
régionale, en utilisant les ressources disponibles sur le territoire de façon planifiée. La
participation effective des dynamiques sociales locales est une priorité.
L’écodéveloppement est en quelque sorte l’existence d’une économie traditionnelle,
écologiquement équilibrée, qui veut fournir un modèle de développement propre qui
n’est pas basé sur une croissance qui gaspille les ressources. L’écodéveloppement prône
la recherche de l’harmonie entre l’homme et la nature, entre les objectifs économiques
et sociaux du développement et la gestion écologique prudente des ressources et de
l’environnement. L’écodéveloppement veut instaurer une logique de nécessité (et non
de rendement), de respect de la nature et d’autonomie locale. Dans ce sens,
l’écodéveloppement intègre les principes du développement endogène dépendant de
ses propres forces ; du développement autocentré dont les objectifs et les moyens sont
librement déterminés ; du développement intégré qui vise toutes les dimensions de la
vie humaine ; du développement participatif, dans lequel les forces de l’état, du marché
et de la société civile tendent à s’équilibrer.
Le concept d’écodéveloppement fut repris par le chercheur français Ignacy Sachs. Dans
l’approche de Sachs (1980), il est clairement établi qu’il est indispensable de considérer
l’écodéveloppement comme une opportunité extraordinaire de concilier le
développement et l’environnement, vus comme indissociables l’un de l’autre. Sachs
pense que l’émergence des problèmes environnementaux, suite à une phase de
croissance intense qui a caractérisé nos économies, requiert de façon encore plus
évidente une nouvelle perspective pour penser le développement, non seulement à
cause de la portée de cette nouvelle perspective, mais aussi parce qu’une conscience
scientifique du caractère systémique des phénomènes s’est affirmée. Ignacy Sachs
donna à l’écodéveloppement une visibilité scientifique à travers plusieurs publications.
Il définit l’écodéveloppement comme « un développement des populations par elles-
mêmes, utilisant au mieux les ressources naturelles, s’adaptant à un environnement
qu’elles transforment sans le détruire » (I. Sachs, 1980, p 140). Sachs pense qu’on doit
95
considérer simultanément cinq dimensions de durabilité dans la planification du
développement : les dimensions «sociale, économique, écologique, spatiale et
culturelle » (I. Sachs, 1993, p 29-31).
La durabilité économique dépend d’une répartition et d’une gestion plus efficace des
ressources et d’un flux constant d’investissements privés et publics. Cela nécessite de
résoudre les contraintes externes actuelles : le fardeau de la dette et les flux nets des
ressources financières du Sud vers le Nord, les termes défavorables de l’échange, les
barrières protectrices imposées par les pays industrialisés, et enfin, l’accès limité à la
science et à la technique. De plus, il est nécessaire d’évaluer l’efficacité économique en
termes macro-sociaux au lieu de l’évaluer uniquement à travers des critères macro-
économiques de profit d’entreprise.
Dans cette perspective, il est clair que le développement doit être toujours considéré en fonction
d’un territoire limité et de projets concrets et pertinents que les communautés locales sont
capables de gérer seules pour une requalification urbaine ou rurale adaptée et compatible avec
les besoins locaux. L’écodéveloppement, grâce à l’attention qu’il porte au local, au territoire,
contribue de façon importante à la requalification de la ville. Cette approche, qui encourage la
ville à se donner comme objectif l’élimination des injustices les plus évidentes, est la plus
efficace. La requalification de la ville doit partir La durabilité écologique peut être possible si
on:
Dans cette perspective, il est clair que le développement doit être toujours considéré en
fonction d’un territoire limité et de projets concrets et pertinents que les communautés
locales sont capables de gérer seules pour une requalification urbaine ou rurale adaptée
et compatible avec les besoins locaux. L’écodéveloppement, grâce à l’attention qu’il
porte au local, au territoire, contribue de façon importante à la requalification de la ville.
Cette approche, qui encourage la ville à se donner comme objectif l’élimination des
injustices les plus évidentes, est la plus efficace. La requalification de la ville doit partir
de la ville elle-même, qu’elle soit grande ou petite, rurale ou urbaine. Elle doit être un
engagement pris par tous les habitants qui ont envie d’apporter des changements
positifs sur leur propre territoire, à travers un nouveau pacte de développement conçu
autour de la participation et avec une attention particulière aux besoins fondamentaux
de l’individu. Malgré les résultats positifs qu’il a apportés dans la compréhension du lien
entre développement et environnement, le concept d’écodéveloppement n’a pas pu
émerger dans le discours institutionnel des Nations Unies. Ce terme fut abandonné par
les Nations Unies.
99
5.5.2 : Les 26 principes de la Déclaration de Stockholm
La Déclaration de Stockholm stipule les 26 principes suivants :
Principe 1
La liberté est un droit fondamental pour l'Homme, l'égalité et des conditions de vie
satisfaisantes aussi, dans un environnement dont la qualité lui permette de vivre dans
la dignité et le bien-être. Il a doit protéger et améliorer l'environnement pour les
générations actuelles et futures. De ce fait, les politiques qui encouragent le racisme,
l'apartheid, la discrimination, les formes coloniales et autres oppression et domination
étrangères doivent être éliminées après condamnation.
Principe 2
Les ressources naturelles du globe, y compris l'air, l'eau, la terre, la flore et la faune, et
particulièrement les échantillons représentatifs des écosystèmes naturels, doivent être
préservés dans l’interêt des générations présentes et à venir par une planification ou
une gestion attentive selon que de besoin.
Principe 3
Principe 4
L'Homme a une responsabilité particulière dans la sauvegarde et la sage gestion
patrimoine constitué par la flore et la faune sauvage et leur habitat, qui sont
aujourd'hui gravement menacés par un concours de facteurs défavorable. La
conservation de la nature, et notamment de la flore et de la faune sauvages, doit donc
tenir une place importante dans la planification pour le développement économique.
Principe 5
Les ressources non renouvelables du globe doivent être exploitées de telle façon
qu'elles ne risquent pas de s'épuiser et que les avantages retirés de leur utilisation
soient partagé par toute l'humanité.
Principe 6
Principe 8
Le développement économique et sociale est indispensable si l'on veut assurer un
environnement propice à l'existence et au travail de l'homme et créer sur la terre des
conditions nécessaires à l'amélioration de la qualité de la vie.
Principe 9
Principe 10
Pour les pays en voie de développement, la stabilité des prix et une rémunération
adéquate pour les produits de base et les matières premières sont essentielles pour la
gestion de l'environnement, les facteurs économiques devant être retenus au même
titre que les processus écologiques.
Principe 11
Las politiques nationales d'environnement devraient renforcer le potentiel de progrès
actuel et futur des pays en voie de développement, et non l'affaiblir ou faire obstacle à
l'instauration de meilleures conditions de vie pour tous. Les États et les organisations
internationales devraient prendre les mesures voulues pour s'entendre sur les moyens
de parer aux conséquences économiques que peut avoir, au niveau national et
international, l'application de mesures de protection de l'environnement.
Principe 12
Il faudrait dégager des ressources pour préserver et améliorer l'environnement,
compte tenue de la situation et des besoins particuliers des pays en voie de
développement et des dépenses que peut entraîner l'intégration de mesures de
préservation de l’environnement dans la planification de leur développement, et aussi
101
de la nécessité de mettre à leur disposition à cette fin, sur leur amande, une assistance
internationale supplémentaire, aussi bien technique que financière.
Principe 13
Afin de rationaliser la gestion de ressources et ainsi d'améliorer l'environnement, les
États devraient adopter une conception intégrée et coordonnée de leur planification
du développement, de façon que de leur développement soit compatible avec
nécessité de protéger et d'améliorer l'environnement dans l’intérêt de leur population.
Principe 14
Une planification rationnelle est un instrument essentiel si l'on veut concilier les
impératifs du développement et la nécessité de préserver et d'améliorer
l'environnement.
Principe 15
Principe 16
Dans les régions ou le taux d'accroissement de la population ou sa concentration
excessive sont de nature à exercer une influence défavorable sur l'environnement ou
le développement, et dans celles ou la faible densité de population risque d’empêcher
toute amélioration de l'environnement et de faire obstacle au développement, il
faudrait mettre en œuvre des politiques démographiques qui respectent les droits
fondamentaux de l'homme et qui soient jugées adéquates par les gouvernements
intéressés.
Principe 17
Principe 18
Il convient de recourir à la science et la technique, dans le cadre de leur contribution au
développement économique et social, pour déceler, éviter ou limiter les dangers qui
102
menacent l'environnement et résoudre les problèmes qu'il pose, et d'une manière
générale pour le bien de l'humanité.
Principe 19
Il est essentiels de dispenser un enseignement sur les questions d’environnement aux
jeunes génération aussi bien qu'aux adultes, tenant dûment compte des moins
favorisés, afin de développer les base nécessaires pour éclairer l'opinion publique et
donner aux individus, aux entreprises et aux collectivités le sens de leurs
irresponsabilités en ce qui concerne la protection et l'amélioration de l’environnement
dans sa dimension humaine. il est essentiel aussi que les moyens d'information de
masse évitent de contribuer à la dégradation de l'environnement et, au contraire,
diffusent des informations de caractère éducatif sur la nécessité de protéger et
d'améliorer l'environnement afin de permettre à l'homme de se développer à tous
égards.
Principe 20
On devra encourager dans tous les pays, notamment dans les pays en voie de
développement, la recherche scientifique et les activités de mise au point technique,
dans le contexte des problèmes d'environnement, nationaux et multinationaux. A cet
égard, on devrait encourager et faciliter la libre circulation des informations les plus
récentes et le transfert des données d'expérience, en vue d'aider à la solution des
problèmes d'environnement ; on devra mettre les techniques intéressant
l'environnement à la disposition des pays en voie de développement, à des conditions
qui en encouragent une large diffusion sans constituer pour eux une charge
économique.
Principe 21
Conformément à la charte des Nations unies et aux principes du droit international, les
États ont le droit souverain d'exploiter leurs propres ressources selon leur politique
d'environnement et ils ont le devoir de faire en sorte que les activités exercées dans les
limites de leur juridiction ou sous leur contrôle ne causent pas de dommage à
l'environnement dans d'autres États ou dans les régions ne relevant d'aucune
juridiction nationale.
Principe 22
Les États doivent coopérer pour développer encore le droit international en ce qui
concerne la responsabilité et l'indemnisation des victimes de la pollution et d'autres
dommages écologiques que les activités menées dans les limites de la juridiction de ces
États ou sous leur contrôle causent à des régions situées au-delà des limites de leur
juridiction.
103
Principe 23
Sans préjudice des critères qui pourront être retenus par la communauté
internationale, ni des normes qui devront être définies à l'échelon national, il faudra
dans tous les cas tenir compte des échelles de valeurs prévalant dans chaque pays et
de l'applicabilité de normes qui sont valables pour les pays les plus avancés mais qui
peuvent ne pas être adaptés aux pays en voie de développement, et être pour ces pays
d'un coût social injustifié.
Principe 24
Les questions internationales se rapportant à la protection et à l'amélioration de
l'environnement devraient abordés dans un esprit de coopération par tous les pays,
grands ou petits sur un pied d'égalité. Une coopération par voie d'accords multilatéraux
ou bilatéraux ou par d'autres moyens appropriés est indispensable pour limiter
efficacement, prévenir, réduire et éliminer les atteintes à l'environnement résultats
d'activités exercées dans tous les domaines, et ce dans le respect de la souveraineté et
des intérêts de tous les États.
Principe 25
Les États doivent veiller à ce que les organisations internationales jouent un rôle
coordonné, efficace et dynamique dans la préservation et l'amélioration de
l'environnement.
Principe 26
Il faut épargner à l'Homme et à son environnement les effets des armes nucléaires et
tout autre moyen de destruction massive. Les États doivent se forcer d'arriver aux
meilleurs délais aux accords pour l'élimination complète de telles armes.
Conclusion
Bibliographie
Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, 30 octobre 1947, Nations Unies,
Recueil des Traités, vol. 55, p. 187.
Déclaration de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement, Rapport de la
Conférence des Nations Unies sur l’environnement, Nations Unies, (Déclaration de
Stockholm) A/CONF.48/14, 2 et Corr.1 (1972
Kirkpatrick SALE, The Green Revolution. The American Environmental Movement 1962-
1992, New York, Hill and Wang 1993, p. 24.
Kiss Alexandre Charles, Sicault Jean-Didier. La Conférence des Nations Unies sur
l'environnement (Stockholm, 5/16 juin 1972). In: Annuaire français de droit
international, volume 18, 1972. pp. 603-628;
doi : [Link]
[Link]
Résolution 2398 (XXIII) de l’Assemblée générale du 3 décembre 1968 (Problèmes du
milieu humain).
Résolution 2581 (XXIV) de l’Assemblée générale du 15 décembre 1969 (Conférence des
Nations Unies sur le milieu humain).
Rapport du Comité préparatoire de la Conférence des Nations Unies sur
l’environnement, deuxième session, 1971 (A/CONF.48/PC.9).
Résolution 2994 (XXVII) de l’Assemblée générale du 15 décembre 1972 (Conférence des
Nations Unies sur l’environnement).
Résolution 2995 (XXVII) de l’Assemblée générale du 15 décembre 1972 (Coopération
entre les États dans le domaine de l’environnement).
Résolution 2996 (XXVII) de l’Assemblée générale du 15 décembre 1972 (Responsabilité
internationale des États en ce qui concerne l’environnement).
Résolution 37/7 de l’Assemblée générale du 28 octobre 1982 (Charte mondiale de la
nature).
105
Chapitre VI:
De l’écodéveloppement au développement
durable : histoire d’une mutation sociétale
106
6.1. De l’écodéveloppement au développement durable: la deuxième reconversion
du développement néolibéral.
durable
L’Assemblée Générale des Nations Unies adopta en 1983 la résolution 38/16, qui créa la
Commission mondiale sur l’environnement et le développement. La commission était
chargée d’établir un rapport qui aurait été présenté à l’Assemblée Générale des Nations
Unies lors de sa 42ème session, en automne 1987. Le mandat de la commission était de :
réexaminer les grandes questions concernant l’environnement et le développement et
formuler à ce sujet des solutions réalistes; proposer de nouvelles modalités de
coopération en mesure d’orienter les politiques et les événements vers les changements
indispensables; relever le niveau de compréhension et d’engagement de la part des
personnes privées, des organismes de volontariat, des entreprises, des institutions et des
gouvernements. Madame Gro Harlem Brundtland, alors premier ministre de la Norvège,
présidait la Commission mondiale des Nations Unies sur l’environnement et le
développement. Le travail de la commission se conclut avec un rapport sur l’état de
notre planète appelé rapport Brundtland, qui fut publié en 1987. Le rapport identifie les
problèmes environnementaux les plus importants posant des obstacles au
développement : croissance démographique, pauvreté, déforestation, réchauffement
climatique, etc.. Le rapport approfondit et propose dans une version renouvelée, le
concept de développement durable défini comme un processus qui consiste à
«répondre aux besoins du présent sans compromettre les capacités des générations
futures de répondre aux leurs » (CMED, 1987).
108
Les trois piliers ont la même valeur. Aucun d’eux ne peut se développer au détriment
des deux autres. Si un seul des piliers manque, la durabilité finit inexorablement par être
remise en question. En termes opérationnels, le pilier environnemental est
classiquement associé à l’état des matrices environnementales : atmosphère,
géosphère, hydrosphère, biosphère. Le pilier économique concerne le modèle de
production et de consommation et la performance du système économico-financier. Le
troisième pilier, celui de la société, concerne l’équité et les problèmes liés à la pauvreté
et à la discrimination, à la question de l’emploi et à la connaissance, avec les aspects liés
à la formation et à la recherche, à la qualité de la vie et enfin, aux conditions qui
déterminent le développement de la population. Avec cette approche à trois
dimensions, le développement durable apporte une valeur ajoutée évidente au
processus de développement en contribuant à la recherche de l’harmonie entre société,
économie et environnement. Jusqu’alors, on n’avait pas encore apporté une telle
organisation sur le plan opérationnel. Si on veut l’exprimer en termes économiques, le
développement durable nous enseigne à savoir vivre d’intérêts, sans toucher au capital
accumulé qui doit être sauvegardé pour les générations futures. A partir du moment où
le développement durable se concentre sur la justice entre les générations à travers une
révision des actions économiques et de la façon de penser la société et les questions
environnementales, l’accent doit être mis entièrement sur le sens qu’on peut donner au
terme durabilité.
LE CAPITAL DURABILITE
Dans l’élaboration théorique du développement durable, la durabilité est considérée
comme un appel à laisser à nos enfants un héritage qui ne soit pas pire que celui que
nous avons reçu des générations précédentes. Il s’agit d’une durabilité qui considère le
« capital naturel » présent sur Terre comme un bien public, patrimoine de l’humanité
qui ne peut donc pas être simplement dilapidé, mais qui doit être renouvelé de façon
continue pour le bien des générations futures. La durabilité cependant ne se limite pas
uniquement au patrimoine naturel que nous devrions laisser en héritage aux
générations futures, mais implique également une nouvelle vision de l’économie qui
prend en considération l’éthique et l’environnement, qui reconnaît les institutions
sociales de notre société comme l’expression démocratique de la volonté de cette
société, et qui recherche la résolution pacifique des conflits. Dans une nouvelle
dialectique où le futur est évalué à l’avance, le capital de la durabilité (Cd) est constitué
de la somme des ressources environnementales, des ressources économiques et des
ressources de la société. Capital Durabilité (Cd)=Capital environnement + Capital
économie + Capital Société. La durabilité ainsi considérée donne une vision du
développement dans laquelle les générations humaines sont au centre, mais dans un
contexte où on garantit également la survie de l’écosystème.
109
LE DEVELOPPEMENT DURABLE ET LA QUESTION DE L’EQUITE
Le concept de développement durable met au premier plan le problème de l’équité, en
cherchant à assurer une juste répartition dans l’espace et dans le temps, des charges et
des bénéfices et cela pour chaque action politique et dans chaque secteur. Avec le
principe d’équité, on entrevoit la nécessité de rompre avec l’idéologie du
développement synonyme d’accumulation et de déséquilibres, pour s’orienter vers un
modèle de développement qui impose la redistribution à travers la lutte contre les
inégalités. Cette nouvelle conception du développement intègre les critères éthiques de
la justice sociale et de la responsabilité à l’égard des générations présentes et futures.
De plus, l’équité intra-générationnelle et intergénérationnelle que la nouvelle vision du
développement impose, nous pousse à nous projeter vers une durabilité sociale basée
sur la solidarité intra et intergénérationnelle. La recherche de l’équité, toujours dans le
cadre de la satisfaction des besoins élémentaires de chacun et de la possibilité d’aspirer
à une vie meilleure, impose de reconcevoir le développement pour redistribuer les
richesses. Cela signifie qu’il faut s’orienter vers un processus de changement dans lequel
l’exploitation des ressources, le choix des investissements, l’orientation du
développement technique et les changements institutionnels sont déterminés en
fonction des besoins présents et futurs. Le développement durable implique donc une
transformation progressive de l’économie et de la société.
Un autre point fort du développement durable est celui d’avoir conduit à la création
d’un mouvement de citoyens sortant de la logique habituelle des partis politiques. Le
mouvement No Global est désormais une réalité internationale qui ne cesse de favoriser
la renaissance des communautés locales et des mouvements de citoyens des peuples
111
autochtones et allogènes. Il permet une réapparition des collaborations transnationales
revendiquant la suprématie des communautés et cultures locales, l’intégrité socio-
économique, culturelle et écologique dans le processus de développement durable. Le
succès du forum social européen de Florence, celui du forum social mondial de Porto
Alegre au Brésil et surtout celui de Bombay le démontrent. Les problèmes posés par le
mouvement No Global sont pertinents et ne laissent pas les hommes politiques, qui
commencent à participer de plus en plus aux grands rassemblements, indifférents. Il
faut cependant tenir compte des dérives parfois dangereuses qui l’accompagnent
comme la volonté exaspérée d’indépendance et une vision parfois radicale sur certaines
questions planétaires qui, de par leur complexité, ont conduit le mouvement des No
Global dans des actions violentes, contraires aux valeurs et aux principes de la culture de
la non violence.
Malgré les lenteurs, on remarque que le concept de développement durable est en train
de s’implanter chez ceux qui s’occupent de développement. Les administrateurs des
institutions internationales commencent à faire de ce concept l’élément de base pour
l’orientation de leur politique concernant les stratégies d’aide au développement. Cela
permet au développement durable d’acquérir de plus en plus de pouvoir à l’intérieur
des ONG des pays du Sud du Monde. Le développement durable continue à
révolutionner l’architecture institutionnelle et financière mondiale. La nécessité de
réorganiser certaines institutions internationales et multinationales, afin qu’elles soient
en mesure de mieux répondre aux exigences du monde, ne cesse de se poser comme
une préoccupation mondiale.
«Le développement durable doit donc permettre aujourd’hui de repenser les différentes
façons d’impliquer les citoyens. Cela requiert d’avoir une bonne capacité de négociation
112
et de gestion des situations conflictuelles et une vision culturelle et interculturelle du
développement à tous les niveaux territoriaux » (Elamé.,2004b). L’absence des
dimensions culturelles et interculturelles dans l’analyse des questions concernant le
développement durable a une incidence sur la lecture des problèmes de l’humanité. En
effet, on ne prend presque jamais en considération «le culturel et l’interculturel quand
on aborde les questions environnementales et de développement qui renvoient
directement aux problèmes de la société, comme l’eau, les déchets, la qualité de l’air, le
bruit, la santé, l’éducation» (Elamé.,2004).
4
Terme emprunté à PEREZ DE CUELLAR, Javier, Notre diversité créatrice. Rapport de la Commission mondiale sur culture et
développement, présidée par Javier Pérez de Cuéllar. Paris, UNESCO, 1995.
114
Mais il est nécessaire de s’arrêter sur la dimension interculturelle du développement
car tout territoire visant le développement doit se confronter avec les problèmes de
l’intégration des minorités autochtones ou allogènes. Le dialogue interculturel
constitue aujourd’hui un paramètre indiscutable dans l’analyse et dans la mesure du
degré de développement d’un territoire. Le respect du droit des minorités, les échanges
interculturels, le respect de l’altérité, représentent des éléments importants qui
permettent de mesurer le degré de durabilité d’un processus de développement. Le
développement apparaît donc comme un grand jeu d’harmonisation, où la poursuite
des objectifs socio-économiques doit s’effectuer en respectant la prudence écologique
et en valorisant les différentes identités. L’environnement ne peut donc être conçu
qu’en relation avec le développement durable qui, à son tour, ne peut reléguer au
second plan les problèmes interculturels. La finalité de la prise en considération de
l’environnement dans une approche interculturelle est l’obtention de la meilleure
condition possible de développement. Un développement qui ne tient pas compte
des questions environnementales et interculturelles n’est pas un vrai développement.
115
protection de l’environnement et le développement économique émerge davantage. Le
fait que l’environnement constitue en soi un facteur fondamental de développement
cessa d’être sous-évalué. L’idée que, étant donné que les situations sont
considérablement différentes d’un territoire à l’autre, la réalisation du développement
doit tenir compte de la réalité locale, fit son chemin.
Le sommet de la terre de Rio a offert une image historique à l’humanité avec un total de
4000 représentants dont 117 chefs d’état et de gouvernement, 178 pays représentés et
la présence de 760 organisations non gouvernementales. Le fait de débattre de l’avenir
de la planète et de ses habitants alors que la guerre froide était terminée est
symbolique. Ce n’était plus tant la sécurité militaire qui inquiétait les pays industrialisés,
que les menaces d’un double déséquilibre : l’explosion démographique accompagnée
de son cortège de misères dans les pays pauvres d’une part et l’érosion inéluctable des
ressources naturelles sous la pression humaine, en particulier des multinationales des
pays riches. Une conférence mondiale pour marquer cette prise de conscience était
donc nécessaire.
Le “Sommet de la terre” qui s’est déroulé à Rio de Janeiro (Brésil), n’a pas représenté
seulement le vingtième anniversaire de la première Conférence Internationale « sur
l’environnement humain » de Stockholm (1972). En ce qui concerne les accords en
matière environnementale, il a symbolisé un bouleversement, puisqu’il a marqué de
façon définitive la prise de conscience de la nécessité de gérer les questions
environnementales à l’échelle globale, et a reconnu que les questions écologiques et
climatiques et les activités humaines doivent être considérées de façon interdépendante
et non pas comme des secteurs séparés. La Conférence de Rio a donc permis à la
116
communauté internationale d’établir des stratégies ambitieuses pour répondre aux
défis environnementaux à travers une coopération mondiale visant la durabilité
environnementale, économique et sociale.
119
- Le deuxième accord, l’Agenda 21 appelé également “Action 21”, est un
document non contraignant de 800 pages, un vrai plan d’action détaillé pour le
développement durable, contenant 115 secteurs de programmation dont la
réalisation est confiée aux gouvernements. L’Agenda 21, à réaliser à l’échelle
mondiale, fait de la durabilité le principe phare de la politique de développement
de chaque pays. On trouve quatre thèmes principaux : les questions sociales et
économiques, la conservation et la gestion des ressources, la participation et la
responsabilité des personnes, les moyens d’action. L’Agenda 21 sert
d’instrument opérationnel pour l’application de la Déclaration de Rio et
considère le développement durable comme une perspective que tous les
peuples du monde doivent suivre. Vu l’ampleur de l’Agenda 21, il est nécessaire
de relever le rôle opérationnel que jouent les institutions internationales pour
soutenir sa réalisation et faisabilité. On peut citer à ce sujet la FAO, surtout pour
ce qui concerne la lutte contre la pauvreté et la faim, les politiques agricoles, la
gestion du territoire et la conservation des ressources naturelles. Pour la
réalisation des différents objectifs de l’Agenda 21, de nombreuses sources de
financement sont prévues : le secteur public et privé des pays signataires et, dans
le cas des pays en voie de développement, les aides économiques allouées par
des organismes internationaux gérés par la Banque Mondiale, par les
programmes des Nations Unies pour le développement (UNDP) et par le
Programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP).
- Le troisième accord est la Déclaration des principes de gestion des forêts qui
garantit le droit des Etats à utiliser les forêts selon leurs propres nécessités, sans
en léser les principes de conservation et de développement. Il s’agit du premier
accord mondial définissant les lignes guides sur la gestion des bois et sur la
conservation et le développement durable des activités de sylviculture. Il
démontre une prise de conscience que des forêts dépendent toutes les autres
formes de vie. La déclaration des principes n’a pas de valeur juridique, mais elle
sert de référence pour la définition des politiques forestières à l’échelle
mondiale.
121
émissions de 5,2% d’ici 2008-2012 (pourcentage calculé sur la base des émissions
de 1990 ou de 1995 suivant le gaz considéré).
Bien que les accords de la Convention de Rio aient une grande valeur historique,
beaucoup auraient voulu qu’ils soient approuvés par tous les Etats et qu’ils aient une
valeur contraignante pour tous. Malgré la déception ressentie par ceux qui attendaient
de Rio toute une série d’engagements concrets, il faut reconnaître que la Conférence de
Rio a représenté l’entrée définitive et en puissance des thèmes environnementaux dans
la vie politique, économique et sociale du monde. On a assisté à une prise de conscience
de la classe politique mondiale et de l’opinion publique sur le sens du concept de
122
développement durable et sur son lien avec l’environnement. Une urgence partagée
dans le souci de chercher à préserver l’environnement naturel, considéré comme base
et partie intégrante du développement, s’est fait sentir. Beaucoup de richesses sont
considérées comme des biens planétaires, des biens de l’humanité, ce qui permet de
passer d’une vision localisée de certains biens à une vision mondiale qui tienne compte
des risques qui menacent les écosystèmes.
L’après RIO
RIO + 5
Du Sommet de Rio + 5 (Earth summit +5) appelé également Sommet sur la terre +5, qui
s’est déroulé à New York du 23 au 27 juin 1997 avec une session spéciale de l’Assemblée
Générale des Nations Unies pour la révision et l’évaluation de la réalisation de l’Agenda
21 du sommet de Rio. Le sommet avait pour but d’attirer l’attention des chefs d’état et
de gouvernement pour revoir et évaluer la réalisation de l’Agenda 21 et des autres
engagements adoptés à la Conférence de l’ONU sur l’environnement et le
développement qui s’était déroulé à Rio de Janeiro, au Brésil en 1992. Le sommet a
permis : d’évaluer les progrès concernant le développement durable, réalisés au niveau
global depuis Rio; de montrer que le développement durable fonctionne en mettant en
évidence les activités qui ont eu du succès; d’identifier les raisons pour lesquelles les
objectifs posés par la Conférence de Rio n’avaient pas tous été atteints et de suggérer
des actions correctives; de mettre en évidence certains aspects particuliers (comme le
transfert de fonds et de technologies ; les modèles de production et de consommation;
l’utilisation d’énergie et le transport; le manque d’eau douce) et d’identifier les priorités
pour les actions futures ; de solliciter les gouvernements, les organisations
internationales et les principaux groupes à revoir leur engagement pour le
développement durable. Le sommet a été également l’occasion : de montrer les succès
en présentant l’histoire de personnes venant du monde entier, qui ont fait des avancées
pour réaliser l'Agenda 21 et rendre leur communauté plus durable; de faire une
estimation des résultats atteints et des échecs, en identifiant les priorités qui émergent
pour le prochain siècle; d’obtenir un profil des pays, à travers les descriptions de ce que
chaque pays a fait pour transformer les accords pris au Sommet mondial de Rio en
actions.
123
Sommet du millénaire
Du Sommet du millénaire (New York, 20 septembre 2000) au cours duquel 189 chefs
d’état et de gouvernement ont adopté la Déclaration du Millénaire (Millennium
Development Goals, MDG), qui réaffirme les objectifs internationaux pour le
développement (OID) face aux grands problèmes qui affligent l’humanité. Avec la
déclaration du Millénaire, les chefs d’état et de gouvernement se sont engagés à
atteindre d’ici 2015, les 8 objectifs suivants : 1. Eradiquer l’extrême pauvreté et la faim;
2. Garantir l’éducation primaire universelle; 3. Promouvoir la parité homme femme et
l’autonomie des femmes; 4. Réduire la mortalité infantile; 5. Améliorer la santé
maternelle; 6. Combattre l'HIV/SIDA, le paludisme et autres maladies; 7. Garantir la
durabilité environnementale; 8. Développer un partenariat mondial pour le
développement.
Rio + 10
Le Sommet mondial sur le développement durable de Rio + 10 qui s’est déroulé du 24
août au 4 septembre 2002 à Johannesburg, 10 ans après le Sommet de la terre de Rio.
Le sommet a représenté une opportunité importante pour le monde entier pour aller
vers un futur durable. Le sommet avait pour objectif principal celui de renforcer
l’engagement politique en faveur du développement durable, à travers l’élaboration de
la Déclaration de Johannesburg qui répète l’engagement des gouvernements à travailler
dans ce sens. A été élaboré en outre un plan de réalisation qui esquisse les actions
prioritaires nécessaires au développement durable. De plus, les gouvernements, la
société civile et le monde des affaires ont été encouragés à mener des initiatives en
collaboration, qui abordent des problèmes spécifiques et apportent des résultats
mesurables sur l’amélioration des conditions de vie des peuples du monde.
Rio + 20
Rio + 20 c’est le nom abrégé de la Conférence des Nations Unies sur le développement
durable qui s’est tenue à Rio de Janeiro, au Brésil, en juin 2012. Cette conférence a été
une occasion historique de dégager des pistes pouvant mener à un monde plus sûr, plus
juste, moins pollué, plus vert et plus prospère pour tous. Vingt ans après le Sommet
planète Terre de 1992 à Rio, où les pays participants avaient adopté Action 21 — un
programme d’action pour un développement durable visant à repenser la croissance
économique, promouvoir la justice sociale et assurer la protection de l’environnement,
la Conférence Rio + 20 organisée par l’ONU réunit de nouveau les gouvernements, les
institutions internationales et les grands groupes pour les inciter à se mettre d’accord
sur une série de mesures ingénieuses qui permettraient de réduire la pauvreté tout en
encourageant les emplois offrant un revenu convenable, une énergie non polluante et
une utilisation des ressources naturelles plus juste et plus durable. L’intérêt de la
conférence ne fait nul doute, dans un contexte où les dérèglements climatiques et les
124
risques de pénurie en eau, énergie et alimentation rendront l’avenir de plus en plus
incertain, amplifiant les lignes de fracture économiques et sociales qui traversent le
monde. Comme beaucoup d’études le démontrent, les dysfonctionnements du modèle
économique global fondé sur des modes de production et de consommation trop
souvent incompatibles avec des ressources limitées, sur un partage inéquitable de la
richesse ainsi que sur une dérégulation financière qui exacerbe la spéculation et la
concurrence pour le « moins disant » social et environnemental, exige une gouvernance
mondiale de l’avenir de notre planète. Cette gouvernance planétaire est désormais
urgente si nous nous référons aux récentes données onusiennes qui montrent qu’en
2012, le monde compte désormais 7 milliards d’habitants — d’ici à 2050, il y en aura 9
milliards. Une personne sur cinq — soit 1,4 milliard — vit actuellement avec 1,25 dollar
américain par jour ou moins. Un milliard et demi de personnes n’a pas accès à l’électricité.
Deux milliards et demi n’ont pas de toilettes. Et près d’un milliard souffre
quotidiennement de la faim. Les émissions de gaz à effet de serre continuent
d’augmenter et plus d’un tiers de toutes les espèces connues pourraient disparaître si le
changement climatique n’est pas combattu. Pour ne pas laisser un monde invivable à nos
enfants et petits-enfants, les défis de la pauvreté et de la destruction de
l’environnement à l’échelle mondiale doivent être relevés immédiatement. Si nous ne
faisons pas face maintenant à ces défis cruciaux, nous devrons à l’avenir supporter des
coûts bien supérieurs — notamment en termes de pauvreté et d’instabilité accrues et de
dégradation de la planète. La Conférence de Rio + 20 avait cet objectif. Il a été surtout
question de promouvoir l’idée d’une une économie verte, durable, qui préserve la santé de
l’environnement tout en soutenant la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le
Développement par le biais d’une hausse des revenus, de la création d’emplois
convenables et de l’éradication de la pauvreté. Les résultats de cette conférence restent
mitigés. Sa déclaration finale ne permet pas de prendre des engagements qui soient en
rupture avec le modèle actuel, responsable de la crise multiple que nos différents pays
traversent, d’aucun depuis des décennies pour ne pas dire depuis leur indépendance. La
déclaration de Rio +20 est un texte purement déclaratif, sans aucune contrainte. Pourtant
la société civile avait des attentes concrètes sur certaines questions telles le cas du droit
à l’eau, bien à ne pas privatiser, l’humanisation de la mondialisation, la sauvegarde des
forêts, etc. Des ruptures étaient clairement attendues pour la défense d’autres modes de
développement socialement justes, culturellement responsables et écologiquement
durables.
125
Conclusion
Le concept de développement durable a fini par être introduit dans notre langage et
représente l’occasion pour un territoire, de faire émerger ses propres problématiques
auprès de l’opinion locale et mondiale mais aussi et surtout, il amène à ne plus se
désintéresser de l’environnement. Ce que le développement durable nous offre de plus
important est sans doute le principe selon lequel développement et environnement sont
liés par un fil commun et qu’un développement durable pour la planète est impossible
sans l’élimination de la pauvreté. Le chemin qui part de Rio, avec la reconnaissance
politique du développement durable, sera certainement long, difficile et décisif pour le
destin de la terre. En tant que concept opérationnel, le développement durable
encourage à adopter de nouveaux styles de vie et de gouvernance. Il reste cependant
un concept critiqué et dans un sens, un peu affaibli à cause de l’absence d’une réflexion
pertinente sur la dimension culturelle et interculturelle.
Bibliographie
Marchisio Sergio, Raspadori Fabio e Maneggia Amina, (a cura di), Rio cinque anni dopo.
Franco Angeli, Milano, 1998, pp 144
Strong Maurice F, Ranimer la flamme. In : Écodécision - dossier Rio, cinq ans plus tard,
n°24, p.18-19, printemps 1997
Sachs Ignacy, Initiation à l’Écodéveloppement. Editions Privart, Collection regard,
Toulouse, 1981
126
Sachs Ignacy, Stratégies de l’Écodéveloppement. Editions Économie et Humanisme et
éditions Ouvrières, Paris, 1980
127
Chapitre VII:
7
7.1. Introduction
9
Une autre définition extensionnelle du terme « culture » plus proche de notre souci
de montrer que culture et développement durable devraient se recouvrir et se
conjuguer mutuellement est celle proposée par le ministère de la Communauté
française belge (2002). La culture est ici « l’ensemble des solutions qu’une communauté
hérite, adopte ou invente pour relever les défis de son environnement. Elle comporte les
dimensions symbolique, sociale et technique. Par ailleurs, la culture donne aux
individus et à la communauté : l’estime de soi, la conscience de sa valeur et de ses
capacités ; la capacité de sélectionner librement les apports du passé et les influences
extérieures ; des stratégies de lutte et de solidarité ; la capacité de recherche de sens,
individuel et collectif, qui débouche sur des alternatives économiques et sur le politique
». Le concept de culture touche là le caractère mouvant et dynamique des éléments qui
le sous-tendent. Une telle définition correspond aux exigences du développement
durable de part les échanges, la réélaboration permanente qu’elle promeut, à partir
d’une démarche socioconstructiviste d’appropriation de pratiques citoyennes issues de
différentes cultures. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que la culture a aussi une
vitalité économique, écologique, sociale et politique.
11
- L’idéologie culturelle constructiviste du développement durable. Il s’agit
ici de revendiquer, suivant une approche postcoloniale, le culturel comme
un pilier fondamental du développement au même titre que le social,
l’économie et l’environnement. Dans cette idéologie, la culture est
valorisée en tant que point de départ de tout changement social. On
s’emploie à intégrer la culture dans toutes les politiques de
développement, de manière systématique à tous les niveaux, en vue de
créer des conditions propices à des modèles de développement durable
valorisant les diversités culturelles. Toutefois, on prend en compte les
points positifs et négatifs d’une culture en dépassant la vision angélique
consistant à faire croire que tout ce qui a trait à la culture est forcément
bon et mérite d’être accepté ou valorisé au nom de la diversité culturelle.
Le développement d’une conscience critique permet de recontextualiser
la culture, de renoncer quand il le faut aux pratiques et modes
d’interprétation de certains aspects culturels pouvant nuire durablement
au développement. Le développement de la conscience critique permet
aussi de ne transposer que ce qui est adapté à la réalité culturelle en
question et de favoriser la conscience de l’existence des pratiques
citoyennes tout en favorisant leur échange dans une perspective
interculturelle. Notre discours se situe dans cette approche affirmant
l’utilité de la culture dans le développement durable pour permettre un
dialogue constructif entre communautés culturelles et une vision
humaine de l’économie et de l’écologie.
([Link]
12
Conférence mondiale des politiques culturelles au Mexique en 1982, la Décennie
Mondiale pour le développement culturel (1988-1997), le Rapport de la Commission
mondiale de la culture et du développement (Notre diversité créatrice, 1996), la
Conférence intergouvernementale sur les politiques culturelles pour le
développement (Stockholm, 1998), la Déclaration Universelle de l’Unesco sur la diversité
culturelle (2005), la mise en chantier d’une Convention sur la protection de la diversité
des contenus culturels et des expressions artistiques. Nous pouvons également citer les
travaux de la Commission française du Développement Durable (2002) estimant que,
comme les éléments naturels, la culture est un bien commun de l’humanité qui ne
saurait être l’objet d’un marchandage généralisé. Elle souhaite pour cela que soit pris
en compte l’aspect inaliénable du domaine culturel. Elle estime que la diversité
culturelle est à protéger pour les générations futures. Elle doit même être enrichie
par une dynamique d’échanges interculturels et de création, qui permette à chaque
être humain de construire son rapport aux autres, son rapport au monde. La
Francophonie porte, elle aussi, une attention particulière au lien entre culture et
développement. C’est ce qui illustre sa forte implication dans le projet de Convention sur
la diversité culturelle préparé par l’Unesco.
Afin de montrer les limites des idéologies culturelles de type libéral et utilitariste
du développement durable, nous nous limiterons à prendre deux exemples dans la
réalité camerounaise.
Le Moabi joue un rôle important dans les traditions des peuples Bantoues et Pygmées.
Il est par exemple considéré comme un arbre sacré pour les populations bantoues
de la région du Dja et les pygmées Baka. Cette sacralité ne peut se comprendre que
dans le système de pensée négro-africain. Ainsi chez les communautés autochtones
du Dja, les anciens le considèrent comme un arbre symbole à cause de ses dimensions
et son âge, et portant l’histoire de l’ethnie de part son âge. Il est le point de repère
du lignage, unité sociale de référence pour chaque membre au sein de la
communauté autochtone. Il interfère sur les rapports de filiation qui déterminent les
lignages. On distingue ainsi des Moabi de lignage, de clan et d’ethnie. Le Moabi est
aussi le siège des pratiques magico- religieuses du culte des ancêtres. Son caractère
ancestral associé à l’ombrage naturel de sa large frondaison fait de lui le siège du
tribunal traditionnel et des débats publics. Il est aussi célébré par les pratiques
linguistiques notamment dans de nombreux chants religieux, les contes et même dans
l’appellation des villages. Ainsi par exemple, les noms des villages Adjap et Medjoh
signifient Moabi en langues locales. Cet arbre joue un rôle important dans la
pharmacopée locale et est au centre de l’économie domestique dans la mesure où il
fournit beaucoup d’aliments complémentaires qui accompagnent la base des repas
notamment les graines, de feuilles, une huile extraite de la transformation de ses
graines. Enfin, sur le plan historique, les graines de Maobi ont servi autrefois de
monnaie dans les tractations entre les communautés autochtones.
Les pygmées Bakas justifient la sacralité du Moabi de plusieurs manières. Ils estiment
que les esprits des ancêtres fondateurs l’habitent depuis des siècles, faisant de lui un
lieu de refuge par excellence des bons esprits. Pour ce peuple, il existe une interaction
entre les bons esprits habitant le Moabi et l’éléphant puisque ce dernier consomme
les fruits du Moabi et rejette les graines dans ses excréments. Le passage des graines
des fruits du Moabi dans l’intestin de l’éléphant accélère leur germination. En
outre, les chasseurs pygmées Bakas prennent les grands Moabi comme points de
repère pour s’orienter en forêt car selon leurs traditions Jengi, le bon esprit de la
forêt, n’apparaît qu’à la mort d’un éléphant et guide les chasseurs sur les traces du
gibier. Le Jengi s’incarne de façon symbolique dans tout l’écosystème et en particulier
dans le Moabi. D’après les traditions de ce peuple, il est aussi admis que, lors d’une
cérémonie traditionnelle appelée « yeyi », les prêtres traditionnels réduisent en
poudre des fragments d’écorce de Moabi et concoctent une potion de camouflage
dont les chasseurs se recouvrent le corps pour devenir invisibles. Enfin, sa dimension
spatio-temporelle est mémorable puisqu’il faut en moyenne 90 à 100 ans pour qu’un
Moabi commence à produire des fruits de manière régulière. Ce qui est largement
supérieur à l’échelle temporelle de l’espérance de vie des pygmées Baka.
12
Or dans la pratique, le Moabi, malgré toute la valeur symbolique qu’il a auprès
des populations Bantoues du Dja et Baka, reste un arbre exploitable comme tous les
autres arbres par les entreprises forestières. Ces dernières recherchent et abattent les
essences demandées par le marché. Selon le rapport3 de l’Observateur indépendant
(Global Witness.,2005), la recherche effrénée des essences à haute valeur
commerciale, a conduit lors de l’exercice 2002/2003, à une exploitation dépassant de
73.000 m3 le volume total autorisé pour la production industrielle forestière au
Cameroun. D’après ce rapport, certaines sociétés telles Pallisco, SFF, Assene Nkou,
SCTB, ont surexploité jusqu’à plus de 6.000 m3 de bois. Parmi les essences à haute
valeur commerciale surexploitées, figure en premier lieu le Sapelli (12,736 m3), suivi
de l’Ayous (12.067 m3), du Tali (8.897 m3), Fraké (6.685 m3), Iroko (4.533 m3) et du
Moabi (4.469 m3).
3
Ce rapport de l’Observateur indépendant est élaboré à partir d’un Système Informatique de Gestion
de l’Information Forestière (SIGIF) du MINEF. Le SIGIF est une banque de données comprenant entre
autres les volumes et nombres de tiges par essence qu’un exploitant est annuellement autorisé à extraire
d’un titre d’exploitation. Il comprend toutes les données sur les volumes et tiges déclarés par essence.
Le SIGIF constitue ainsi un instrument puissant de contrôle de l’exploitation forestière. Il sert à
identifier des cas d’exploitation illégale des forêts camerounaises.
13
Tableau 1: Classement des essences les plus sur-exploitées en fonction du
volume en 2002/2003 (Rapport Global Witness.,2005)
Code Nom commun de Volume sur-exploité par essence
l’essence [m3]
14
1207 Aningré 319
4
Loi n° 94/01 du 20 janvier 1994 portant régime des forêts, de la faune et de la pêche et Décret fixant
les
15
l’Etat et est affecté définitivement à la conservation à travers l’institution d’aires
protégées ou à la production à travers les Unités Forestières d’Aménagement (UFA).
Ces aménagements, compliqués dans leur mise en pratique sur le terrain, obéissent
plus à la rationalité européenne et aux normes de l’économie néolibérale. Ils ne
tiennent en aucun cas compte du droit foncier coutumier dans la mesure où la forêt
n’est pas considérée comme un bien culturel pour les populations autochtones.
L’exemple de l’appropriation du Moabi par les communautés autochtones du Dja et
les Baka le démontre très bien. Les dispositions légales et réglementaires sur la gestion
de la forêt au Cameroun ne peuvent donc pas nier le droit d’usage ou coutumier des
populations autochtones. Une telle non-reconnaissance a des conséquences
importantes dans l’aliénation culturelle et le déracinement de ces peuples, obligés
d’adhérer à la logique culturelle de la pensée dominante européenne. L’étude de cas
que nous avons présenté montre bien que les communautés Baka et bantoues du
Dja, en raison de leur longue expérience de vie en forêt, ont développé des
connaissances et des pratiques traditionnelles compatibles avec la conservation et
la gestion durable des ressources biologiques forestières. Une gestion forestière suivant
une approche néolibérale, conduira à la disparition de ces pratiques et à considérer
ces populations illégaux dans le territoire de leurs ancêtres fondateurs.
La plaine n’a pas échappé aux choix discutables du développement des années 1980, à
travers des aménagements hydrauliques du Logone. Mais en réalité, ces aménagements
commencent vers la fin de la période coloniale, entre 1950 et 1970. Il s’agissait alors des
premiers travaux d’endiguement sur les deux rives du Logone, étendus sur un
cinquantaine de kilomètres en aval de la localité de Bongor, afin de maîtriser les crues du
fleuve. Le but de l’opération était de protéger les populations riveraines et les
périmètres rizicoles le long du fleuve (Roupsard, 1984, Sighomnou, D., Naah, E.,1997
Sighomnou.,2003). D’après Sighomnou (2003), ces travaux se sont poursuivis jusqu’en
1979 où ils ont été parachevés, côté camerounais, par la construction du barrage hydro-
agricole Maga et par la construction des 20 derniers kilomètres de digue entre les localités
de Pouss et Tékélé, dans le cadre du projet SEMRY-II. Cette dernière phase de
l’aménagement hydraulique d’une ampleur importante avait pour finalité de résoudre
le problème de famine dans la Province de l’Extrême-Nord Cameroun, à travers un
projet ambitieux de promotion de la culture irriguée rizicole, pour faire face à la pression
démographique et à l’avancée du désert. L’objectif de cette dernière phase
d’aménagement était donc de promouvoir un développement agricole important
17
capable de répondre aux exigences locales et sous-régionales en matière d’auto-
suffisance alimentaire. Pour la bonne marche de ce projet, il a été mis en place un
barrage de retenue des eaux des monts Mandara. Quelques 7000 hectares de rizières
irriguées, en maîtrise complète de l’eau grâce à un système d’irrigation par gravitation,
ont ensuite été réalisés au nord du barrage (Brunet-Jailly,1982).
18
Cependant, pour ce barrage, aucune étude d’impact n’a été réalisée au préalable par
le maître d’ouvrage afin d’en mesurer les conséquences environnementales. Elle aurait
dû faire nécessairement partie du dossier pour l’obtention de l’autorisation
d’engager les travaux, dès lors que l’opération d’aménagement proposée présentait
des risques pour l’environnement. Le projet n’a non plus été soumis à enquête publique.
Une fois l’ouvrage réalisé, toute la partie située en amont du barrage, y compris le Parc
National de Waza (qui bénéficiait de ces eaux), a été asséchée avec des conséquences
irréversibles pour toute la zone en générale et le Parc National de Waza en
particulier. D’après l’IUCN (2000), ceci se traduisit par le déclin de la faune sauvage et de
la diversité biologique de la plaine d'inondation, la chute de l'activité de pêche, la
raréfaction des pâturages, une baisse sensible de la capacité de charge pastorale, et
des déficits d'eau douce de surface pendant la saison sèche. Plus concrètement on a
assisté à : - l’assèchement précoce des mares du Parc ; - l’invasion du Parc par les
herbacés annuelles non appétées par les animaux sauvages ; - la mort par soif des
animaux du Parc ; - la divagation des pachydermes (éléphants) dans les cultures avec
souvent atteinte aux vies humaines. A cela, il faut ajouter le fait que « la présence des
digues limite les débordements du Logone vers la plaine, alors que la rétention des eaux
chargées en limons des mayo Tsanaga et Boula dans le barrage de Maga prive la plaine
des limons et autres minéraux dissous qui jouent un rôle important sur sa fertilité. De
plus, une analyse du fonctionnement hydraulique du barrage montre que le volume
moyen des eaux déviées vers le Logone chaque année est relativement important. Avec
une moyenne supérieure à 0,5 milliards de m3, il dépasse de loin certaines années, le
volume total des eaux que les mayo Tsanaga et Boula drainaient vers la plaine par le
passé. L'analyse des hydrogrammes enregistrés à diverses stations du fleuve avant et
après les aménagements de 1979 le confirme » (Sighomnou.,2003). En outre, la
construction du barrage de Maga qui se positionnait comme un aménagement devant
apporter la prospérité à la région, a contraint une bonne partie de la population à l’exode
rural vers d’autres villes camerounaises. Pour les populations restées, Emma Belal (2003)
signale que si les conflits liés à l’exploitation des ressources de la plaine ont de tout temps
existé, ils étaient moins fréquents dans les années où la plaine était suffisamment inondée.
La construction du barrage de Maga, avec la perturbation du régime hydrologique qu’elle
fait subir à la plaine se traduisant surtout par une réduction drastique des inondations, a
augmenté les conflits entre différents acteurs dans l’accès aux ressources. L’auteur (2003)
signale à cet effet six types de conflits notamment les conflits pêcheurs-pêcheurs,
pêcheurs-éleveurs, pêcheurs- agriculteurs, conservation-pêcheurs, agriculteurs-leveurs, et
enfin conservation-éleveurs.
Sur le plan culturel, deux problèmes majeurs sont à souligner. Le premier concerne
le patrimoine culturel immatériel avec la disparition de certaines mares, englouties
par le barrage. La construction du barrage a marqué la perte de sites et monuments
historiques naturels pour leur beauté et utilité socioculturelle. C’est précisément le
cas des mares magico-religieuses. Du fait de la construction du barrage de Maga, il
est important de signaler la perte de la plus importante mare sacrée, où se déroulait
annuellement le culte des ancêtres. Toute la communauté autochtone venait s’y
recueillir, se mettant en contact avec les ancêtres à travers un rituel lignager dans le
but de se protéger et d’obtenir leur aide dans la vie quotidienne. Ce culte s’articulait
aussi bien autour de rituels agraires pour fêter la moisson, que de rituels thérapeutiques.
21
Ce culte a par la suite bien coexisté avec d'autres croyances, tels l’islam et le
christianisme. Il s’agit d’un culte ayant toujours joué un rôle important dans
l’organisation de la royauté chez les Mousgoum et reposait sur une hiérarchie sociale
gouvernée par des obligations et interdits. Les objets culturels, les sacrifices réalisés
dans la mare, les différents rites, vus dans leurs ensemble, constituait un système
religieux lié à la royauté Mousgoum. La perte des mares sacrées a donc conduit
aussi à la perte de vestiges, d’objets précieux notamment sculptures, statuettes, faute
de conservation, de ventes et achats illicites par des touristes peu scrupuleux.
Les deux exemples ici présentés et tirés du contexte camerounais, laissent bien
apparaître que quand la culture n’est pas considérée comme un tout intégrateur
servant de base pour toute politique de développement, les conséquences peuvent
être dramatiques pour les populations locales. Ils ont aussi le mérite de nous montrer
que les éléments naturels tels les forêts et l’eau par exemple, ont une forte emprise
culturelle pour les populations autochtones. Dans ces deux exemples camerounais,
les politiques de développement ont échoué parce qu’on a sous-estimé l’importance
du facteur culturel, avec les relations complexes de croyances, valeurs et de références
identitaires dont il est porteur. Toutefois, il nous semble important de rappeler que
dans une culture, certaines pratiques peuvent aussi être une limite pour le
développement. D’où l’importance de bâtir le développement à travers une vitalité
créatrice de la culture dépossédée de ses pratiques inefficaces. Pour cela, la perception
et la caractérisation du culturel dans le développement sont à mettre en évidence de
plusieurs manières. Il est pour cela impératif de savoir les débusquer et les interpréter
de manière à conjuguer les bonnes pratiques de chaque culture avec les priorités de
développement.
La littérature scientifique sur le développement durable s’est aussi très peu attardée sur
la question de savoir s’il « existe un seul ou plusieurs modèles de développement
durable ». Si nous partons en effet du principe que toute réalité culturelle, à travers ses
spécificités et contradictions internes, mérite une approche de développement
durable contextualisée s’enracinant dans son substrat culturel, alors on peut dire que
le développement durable est à penser au pluriel. Aborder la question du
développement durable dans une approche interculturelle suppose reconnaître la
diversité culturelle, biologique, et les échanges entre communautés culturelles comme
des éléments essentiels de tout processus d’ancrage territorial du développement.
C’est obéir à une logique d’idéal égalitaire à travers des politiques de
développement ayant une vision universaliste tout en respectant l’épanouissement
identitaire du groupe. On peut retrouver dans la littérature sur la coopération au
développement, des centaines d’exemples montrant à quel point les mêmes problèmes
de développement ne correspondent pas forcément aux mêmes solutions selon les
contextes et les cultures. Une expérience qui fonctionne dans une culture peut ne
pas fonctionner dans une autre. Il est dès lors nécessaire d’avoir une vision plurielle
du développement durable. En règle générale, la planification du développement
est appelée à être flexible, contextualisée et réceptive pour mieux répondre aux
besoins culturels et interculturels des personnes concernées. La pluralité du
développement durable est donc une question sérieuse si l’on tient effectivement
compte de la diversité culturelle et des dynamiques interculturelles.
23
Une autre question qui fait débat auprès de la communauté scientifique concerne
l’utilité de clarifier les référents conceptuels et le vocable qui sous-tendent
aujourd’hui le développement durable. Avec l’émergence du développement durable,
on a plutôt assisté à un recyclage de vocabulaire, sans une véritable analyse critique
des termes et expressions, pour certains déconnectés de la réalité actuelle. Le
discours a très peu changé sur le plan linguistique. On continue à utiliser les concepts
d’hier, sans toutefois les adapter au contexte actuel. C’est ainsi qu’on prône le
développement durable en restant dans la logique d’une partition du monde entre
pays développés et pays en développement. Si les pays riches se sentent concernés
par le développement durable, y a-t-il encore un sens à les considérer comme des
pays développés? De quel développement parle-t-on? Si la communauté internationale
a opté pour le développement durable en tant qu’unité de mesure de quête du bien-
être, cela suppose que les pays riches sont eux aussi des pays en voie de
développement durable, notamment avec des problèmes et exigences différents des
pays économiquement pauvres. Notre conviction est que l’utilisation abusive des
termes pays développés et pays en développement, en faisant référence au
développement durable, ne nous permet pas de donner un sens réel à la complexité
du développement. Cette utilisation masque la réalité et peut d’ailleurs être lue comme
une manière de continuer à croire que le développement durable est synonyme de
rattrapage des pays riches par les pays pauvres. Pourtant, en ajoutant aux critères
économiques, d’autres indicateurs d’évaluation tels l’empreinte écologique, la diversité
culturelle et biologique, les discriminations, le dialogue interculturel, le capital
culturel, le capital humain, il est fort possible d’avoir une autre représentation de l’état
de développement durable des pays de notre planète.
24
7.3. LA FINALITE EMANCIPATRICE DE L’INTERCULTURALITE
Si les démarches interculturelles deviennent plus courantes, elles demeurent jusqu’ici trop
centrées sur les questions liées à l’immigration, au racisme et, dans une moindre mesure,
servent aussi de paravent dans les relations internationales et commerciales. Pourtant
l’interculturalité pourrait servir à renouveler l’approche des processus d’échanges de
techniques, de technologies, de savoirs savants et profanes. On peut donc s’interroger sur
le sens à donner à cette notion en référence au développement durable. D’une manière
générale, l’interculturalité renvoie à «l’existence et à l’interaction équitable de diverses
cultures ainsi qu’à la possibilité de générer des expressions culturelles partagées par le
dialogue et le respect mutuel» (Unesco, 2005). Nous convenons avec J. Demorgon (1999) que
« l’interculturel doit être posé comme engendrement des cultures, qui détermine à la fois
des ajustements voulus ou contraints, des innovations bénéfiques ou des chocs et
conflits durables. Qu’il soit idéologique (voulu, soucieux d’harmonisation, de synergie...),
stratégique (fait de chocs et d’arrangements entre les stratégies des acteurs) ou global
(constitué de chocs et d’arrangements entre les stratégies des acteurs), l’interculturel doit
être pensé comme source du devenir des cultures». Les processus dynamiques des
sociétés contemporaines permettent aussi de définir l’interculturel comme « toute
entreprise en vue de construire une articulation entre porteurs de cultures différentes,
visant au moins à prévenir les inconvénients de leur coexistence et au mieux, à les faire
bénéficier des avantages qui en sont attendus» (Carmel Camillieri, 1999). Il s’agit là d’une
définition fonctionnelle pour le développement durable, tout du moins pour ce qui est de
sa fonction régulatrice des valeurs contradictoires présentes dans les différentes
cultures. Pour notre part, dans une perspective de développement durable,
l’interculturalité est à définir comme un processus éco-socioculturel dynamique,
mettant les cultures en interaction, à travers un échange de pratiques citoyennes
d’emprunt mutuel sur le plan social, économique, culturel, et écologique.
L’interculturel perçu dans une optique de développement durable est à envisager en
tant que processus favorisant d’une part une interpénétration entre cultures s’influençant
positivement les unes les autres, et d’autre part entre porteurs de cultures différentes pour
apprendre à vivre et construire ensemble un monde meilleur.
L’interculturalité est partie intégrante du discours scientifique sur l’avenir de notre planète et
pour cela ne peut pas être exclu du débat sur le développement durable. Elle intervient dans
l’explication et dans la justification du développement durable. Elle a une application écologique
car elle permet de mieux se représenter les questions d’environnement en tenant compte
des éléments culturels. Elle contient les clés permettant d’approcher les questions
environnementales dans ses différents angles (objet, image, figure, symbole, perception, vision
fonctionnelle du monde). Il paraît donc intéressant d’examiner l’interculturalité sous l’angle
écologique afin de comprendre qu’elle est fortement liée à l’environnement tout comme
interculturalité et développement durable. L’interculturalité a également une application
biologique car elle permet d’accepter toutes les créations humaines dans leur diversité. Elle a
aussi une application économique, sociale et culturelle. C’est ce qui nous amène à reconnaître
à ce terme des traits sémantiques de type économique, social, biologique, culturel, écologique.
25
Figure 9 : Les cinq dimensions de l’interculturalité (Esoh, 2008)
26
La théorisation de l’interculturalité que nous proposons repose sur une vision élargie de
la culture d’un peuple englobant la totalité de son cadre de référence existentiel. C’est
une théorisation se fondant sur le fait que l’interculturalité tire son essence de la
culture des peuples et est la déclinaison positive de la conception que chaque peuple
se fait de son monde et du monde. Ainsi, toute culture a une âme écologique et
biologique et s’exprime par des systèmes de valeurs, croyances, traditions, modes
de vie qui influencent les conceptions de la nature, des faits naturels, de la gestion
des biens naturels et des questions écologiques. L’ensemble de ces préceptes
culturels donne aux individus un sens à leurs conduites, orientent leurs
comportements sur les questions environnementales, influent sur la manière donc ils
interprètent la réalité du monde qui les entoure et mesurent les limites de leur
modèle de pensée. Cela permet de situer les individus et les groupes dans le champ
environnemental, d’élaborer leur identité environnementale qui se trouve comprise
dans leur identité culturelle.
Construire des sociétés justes et accueillantes signifie aussi respecter les profondes
sensibilités écologiques, biologiques et sociales de l’Autre. Mais il ne faut pas perdre
de vue que le respect de l’Autre n’exclut pas une analyse critique de ses pratiques,
une remise en cause constructive de ses modes de pensées dans une perspective de
l’aider à s’améliorer, à adapter ses pratiques aux nouvelles exigences de notre
monde. L’interculturalité apparaît donc intrinsèquement liée à l’environnement. Elle
ne peut non plus rester étrangère aux débats entourant la notion et le contenu
du développement durable. Les responsabilités de la gestion, à l’échelle locale et
mondiale du développement durable ainsi que les menaces qui pèsent sur la paix et la
sécurité internationale, sont à partager entre les nations et peuples du monde dans
une approche d’interdépendance interculturelle. L’application de l’interculturalité
comme démarche, processus et valeur du développement durable est une nécessité
si nous voulons répondre aux exigences culturelles, sociales, écologiques, spatiales et
économiques des générations actuelles en pensant aux générations futures. Cela nous
invite à comprendre que le développement d’un pays ou d’un continent ne peut se
réaliser qu'en s'appuyant sur la mentalité et la vision du monde des personnes qui
l'habitent, en d'autres termes, en s’appuyant sur leurs cultures.
Ce sont ces cultures qu'il faut d'abord connaître et aider leurs dépositaires à pouvoir
être capables de capitaliser leurs savoirs traditionnels qui intéressent directement
le développement, le respect de l’environnement et la culture de la paix. L’ancrage du
développement dans les cultures des peuples est donc indispensable afin de pouvoir
agir sur elles avec l'efficacité souhaitée et préparer ceux qui les vivent à un véritable
développement harmonieux. Si les besoins urgents justifient des actions immédiates,
seule une prise de conscience culturelle, accompagnée d’une reconnaissance de la
contribution que chaque peuple peut apporter dans le concert des nations de
demain, pourra permettre un développement autocentré et coopératif.
27
7.4. LA RESPONSABILITE INTERCULTURELLE COMME QUATRIEME PILIER DU
DEVELOPPEMENT DURABLE
28
Responsabilité Responsabilité
Nos pays sont multiculturels, soit à l’origine de leur création d’Etat souverain soit du
fait de l’immigration. Ce contexte légitime toute démarche se fondant sur la diversité
culturelle. Mais comme le dit Witch (2004), « la diversité culturelle ne connaît
pas de solutions universelles. Elle découle d’une connaissance approfondie des
conditions locales propres à chaque pays et à chaque société ». Pour cela, l’approche
de compréhension mutuelle, d’échange, de dialogue et de valeurs partagées est
indispensable pour mieux comprendre les particularismes culturels et les faire évoluer
s’il le faut. Le dialogue entre les diversités culturelles a un impact direct sur le
développement de chaque communauté culturelle dans la mesure où il permet
d’acquérir de nouvelles pratiques, techniques, savoir-faire apportant ainsi des
innovations et comportements citoyens. En définitive, l’approche de la compréhension
des problématiques du développement par le biais de la diversité culturelle dans
une perspective interculturelle résume à elle seule tout l’enjeu du développement
durable.
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33
TABLE DES MATIERES
Chapitre I:..................................................................................................................................... 5
Aux origines du concept .............................................................................................................. 5
1.1. Introduction ........................................................................................................................... 6
1.2. Le plan Marshall : un exemple d’application linéaire du développement.................................... 7
1.2.1 - L’Europe au crépuscule de l’après seconde guerre mondiale .......................................... 7
1.2.2 - Reconstruction de l’Europe face aux enjeux de la mise en place des Institutions de
Bretton Woods ......................................................................................................................... 9
1.2.3 - Le « European Recovery Program » (ERP) baptisé Plan Marshall ................................... 12
1.3. Harry Truman et l’invention du sous-développement ........................................................... 14
1.3.1 - Le sous-développement : une notion fondamentale qui a une origine institutionnelle . 15
1.3.2 - Le texte fondateur du sous-développement ................................................................. 15
1.3.3 - Les déclinaisons du point 4 du discours du président Harry Truman ............................. 18
1.3.4 - La concrétisation de l’Aide publique au développement moderne et structurée ........... 20
1.4. En conclusion ....................................................................................................................... 21
Bibliographie .............................................................................................................................. 22
Chapitre II : ................................................................................................................................. 23
La conceptualisation du sous-développement ............................................................................ 23
2.1. Introduction ......................................................................................................................... 24
2.2. La construction scientifique du concept de sous-développement .......................................... 24
2.3. Le sous-développement, une notion fourre-tout................................................................... 25
34
2.3.1 - Les grands types de définition ou de caractérisation du sous- développement selon
Yves Lacoste. ........................................................................................................................... 26
2.3.2 - La carte des pays sous-développés. .............................................................................. 32
En conclusion .............................................................................................................................. 34
Bibliographie............................................................................................................................... 34
Chapitre III : Du club de Rome, au rapport de Meadows : une remise en question des 30
glorieuses années. ...................................................................................................................... 36
3.1. Introduction ......................................................................................................................... 37
3.2. Les Trente glorieuses années et la montée en puissance du développement néolibéral ......... 37
3.2.1 - Les Trente glorieuses années et la naissance de la société de consommation ............... 37
3.2.2 - Les Trente glorieuses années et l’impulsion du développement néolibéral ................... 39
3.2.3 - Les conséquences environnementales des Trente glorieuses années............................ 41
3.3. Les accidents industriels : une conséquence du développement néolibéral ........................... 43
3.3.1 - L’accident de la mine de Courrières (Pas-de-Calais) dévastée le 10 mars 1906 .............. 44
3.3.2 - Accident de Minimata : une catastrophe sanitaire et environnementale ...................... 44
3.3.3- La catastrophe de la mine de Benxihu du 26 avril 1942 ................................................. 45
3.3.4 - Nuage de méthoxyméthane le 28 juillet 1948 à Ludwigshafen (Allemagne) .................. 45
3.3.5 - 18 Mars 1967: La marée noire de Torrey Canyon du 18 mars 1967 ............................... 45
3.3.6 - La catastrophe de Flixborough 1er juin 1974 (Angleterre, Flixborough) ........................ 45
3.3.7 - La catastrophe de Bhopal 3 décembre 1984 (Inde) ....................................................... 46
3.3.8 - La catastrophe de Seveso 10 juillet 1976 (Italie, Seveso)............................................... 48
3.3.9 - Naufrage de l'«Amoco Cadiz» au large de la Bretagne le 16 mars 1978......................... 51
3.3.10 - Explosion du réacteur 4 de la centrale de Tchernobyl en URSS le 26 avril 1986 ........... 51
3.3.11 - Explosion de l'usine chimique AZF à Toulouse le 21 septembre 2001 .......................... 52
3.3.12 - Accident à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi au Japon le 11 mars 2011 ....... 52
3.3.13 - Effondrement du Rana Plaza, un immeuble de Dacca au Bangladesh le 24 avril 2013 . 52
3.3.14 - Explosion d'un entrepôt à Tianjin en Chine le 15 août 2015 ........................................ 52
3.4. Le club de Rome ................................................................................................................... 54
3.4.1 - Le club de Rome et l’initiation au modèle multicritère dans les problématiques de
développement ...................................................................................................................... 57
3.4.2 - Les résultats significatifs du rapport le Meadows ......................................................... 57
Conclusion .................................................................................................................................. 59
Bibliographie............................................................................................................................... 60
Chapitre IV : Le Tiers Monde : un concept qui résiste au temps ................................................... 62
4.1. Origine du concept « Tiers Monde ». .................................................................................... 63
4.2. Définition du concept « Tiers Monde ». ................................................................................ 66
4.3. Le Tiers Monde : un concept politique et pas économique. ................................................... 66
4.4. Tiers Monde et non-alignement............................................................................................ 68
35
4.5. L’ONU face aux arguments du Tiers Monde en faveur du Nouvel Ordre Economique
International (NOEI) .................................................................................................................... 69
4.6. La conférence de COCOYOC entre brefs espoirs et la fin des illusions des pays non-alignés.... 71
4.7. La conférence de Paris sur le développement économique international .............................. 79
4.8. Le rapport de Willy Brandt et reconnaissance de l’interdépendance Nord – Sud.................... 81
4.9. Unité et Diversité du Tiers Monde d’après Y. Lacoste. ........................................................... 83
En conclusion .............................................................................................................................. 87
Bibliographie............................................................................................................................... 88
Chapitre V: La première conférence des Nations Unies sur l’environnement et l’émergence de
l’écodéveloppement ................................................................................................................... 89
5.2. Le comité préparatoire de la première conférence des Nations Unies sur l’environnement ... 92
5.3. Les objectifs de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement ................... 92
5.4. Les résultats de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement ................... 93
5.4.1 - Résultat 1 : la Déclaration de Stockholm ....................................................................... 94
5.4.2 - Adoption d’un plan d’actions de 109 résolutions .......................................................... 94
5.4.3 - Création du PNUE......................................................................................................... 94
5.4.4 - Emergence du concept d’écodéveloppement ............................................................... 95
5.4.5 : Création de la journée mondiale de l’environnement ................................................... 98
5.5. La déclaration de Stockholm comportant 26 principes .......................................................... 99
5.5.1 Le préambule de la Déclaration de Stockholm ................................................................ 99
5.5.2 : Les 26 principes de la Déclaration de Stockholm ......................................................... 100
Conclusion ................................................................................................................................ 104
Bibliographie............................................................................................................................. 105
Chapitre VI: De l’écodéveloppement au développement durable : histoire d’une mutation
sociétale ................................................................................................................................... 106
6.1. De l’écodéveloppement au développement durable: la deuxième reconversion du
développement néolibéral. ....................................................................................................... 107
6.1.1 - Le Rapport de l’UICN et la naissance du concept de développement .......................... 107
durable ................................................................................................................................. 107
6.1.2 - Le Rapport de Brundtland et le concept de développement durable .......................... 108
LES TROIS PILIERS DU DEVELOPPEMENT DURABLE .......................................................... 108
LE CAPITAL DURABILITE .................................................................................................... 109
LE DEVELOPPEMENT DURABLE ET LA QUESTION DE L’EQUITE ......................................... 110
LES PRINCIPES DE PRECAUTION ET DE SUBSIDIARITE ....................................................... 110
LES POINTS FORTS DU DEVELOPPEMENT DURABLE ......................................................... 111
LES POINTS FAIBLES DU DEVELOPPEMENT DURABLE ....................................................... 112
6.2. La conférence de Rio sur l’environnement et le développement ......................................... 115
6.2.1 - UNE CONFERENCE QUI A PERMIS UNE PRISE DE CONSCIENCE MONDIALE DE
L’INTERACTION ENTRE ENVIRONNEMENT ET DEVELOPPEMENT .......................................... 115
36
6.2.2 - PRINCIPAUX RESULTATS ATTEINTS A LA CONFERENCE DE RIO .................................... 116
L’après RIO............................................................................................................................ 123
RIO + 5 .............................................................................................................................. 123
Rio + 10 ............................................................................................................................. 124
Rio + 20 ............................................................................................................................. 124
Conclusion ................................................................................................................................ 126
Bibliographie............................................................................................................................. 126
Chapitre VII: Le développement durable interculturel ................................................................... 7
7.1. Introduction ........................................................................................................................... 8
7.2. CULTURE, DIVERSITE CULTURELLE : DES DEFINITIONS AUX TEXTES PROGRAMMATIQUES
INTERNATIONAUX ......................................................................................................................... 9
7.2.1. Les limites des approches liberales et utilitaristes de l’interrelation developpement
durable/culture....................................................................................................................... 11
[Link]. La gestion forestière face aux représentations cosmogoniques des autochtones:
le cas du Moabi chez les communautés bantoues du Dja et les pygmées Baka .................... 11
[Link]. Le barrage de Maga: un exemple de projet de mal développement ........................ 16
7.2.2. Développement durable ou développements durables ? ............................................... 23
7.2.3. Pour un développement durable qui soit aussi interculturel ? ....................................... 24
7.3. LA FINALITE EMANCIPATRICE DE L’INTERCULTURALITE ........................................................... 25
7.4. LA RESPONSABILITE INTERCULTURELLE COMME QUATRIEME PILIER DU DEVELOPPEMENT
DURABLE..................................................................................................................................... 28
37