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Histoire du développement durable interculturel

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UE.

2 : IDD
Ingénierie du développement durable
interculturel

Presented by :

Pr. Esoh Elamé

University of Padova
Department of Civil, Environmental and Architectural Engineering
Via Marzolo, 9 - 35131 Padova (Italy)
e-mail : [Link]@[Link].

Facebook : esoh elame

Pour citer ce cours :

Elamé Esoh, 2020, Histoire et fondements du concept de développement durable. : Unité 2 : Ingénierie du
développement durable interculturel, Università di Padova, publié le 14 janvier 2020, Master « Coopération
internationale, Action humanitaire et Développement durable ». URL : [Link]
dernière consultation :… (insérer la date appropriée) ……………………

1
Module 1 :
Histoire et Fondements
du développement durable

2
SOMMAIRE

Chapitre I: Aux origines du concept de sous-développement ............................................ 5


Chapitre II : La conceptualisation du sous-développement ............................................. 23
Chapitre III : Du club de Rome, au rapport de Meadows : une remise en question des 30
glorieuses années. .......................................................................................................... 36
Chapitre IV : Le Tiers Monde : un concept qui résiste au temps ...................................... 62
Chapitre V: La première conférence des Nations unies sur l’environnement et
l’émergence de l’écodéveloppement ............................................................................. 89
Chapitre VI: De l’écodéveloppement au développement durable : histoire d’une mutation
sociétale ....................................................................................................................... 106
Chapitre VII: Le développement durable interculturel ................................................... 128

3
LISTE DES FIGURES

Figure 1 : Une création artistique en mémoire à l’accident de Bhopal ............................. 46


Figure 2 : Mémorial de Bhopal Catastrophe industrielle.................................................. 47
Figure 3 : L'usine Icmesa de Meda, en Italie, dans les années 1970. (AFP/Getty Images.) 49
Figure 4 : Manifestation de protestation des populations de Seveso............................... 50
Figure 5 : Aurelio PECCEI (à droite ) lors de la réunion des membres du "Club de Rome" à
Berlin le 14 octobre 1974. Rue des Archives / Picture Alliance/Rue des Archive .............. 55
Figure 6 : Le cofondateur du Club de Rome, Aurelio Peccei, entouré de l'économiste
Thierry de Montbrial et du professeur de mathématiques Mihajlo Mesarovic. - PHOTO :
AFP VIA GETTY IMAGES / ALDO BENNATI ........................................................................ 56
Figure 7 : Limites à la croissance – Modèle Words3 ........................................................ 58
Figure 8 : Maisons Teulek, ou case-obus dans la ville de Maga (Extrême Nord du
Cameroun), caractéristiques du peuple Mousgoum ......................................................... 17
Figure 9 : Les cinq dimensions de l’interculturalité (Esoh, 2008)...................................... 26
Figure 10 : Les quatre piliers du développement durable (D’après Elamé., 2004) ............. 29

LISTE DES TABLEAUX

Tableau 1 : Classement des essences les plus sur-exploitées en fonction du volume en


2002/2003 (Rapport Global Witness., 2005) ..................................... Erreur ! Signet non défini.

4
Chapitre I:

Aux origines du concept


de sous-développement

5
1.1. Introduction

L’usage du terme de développement s’est considérablement étendu depuis la fin de la


seconde guerre mondiale. Pendant ces cent dernières années, l’homme a généré plus
de changements dans les écosystèmes et de façon plus rapide, qu’à n’importe quelle
autre période comparable de l’histoire, en grande partie pour satisfaire l’augmentation
rapide de la demande en nourriture, eau, bois, fibres et énergie. La recherche du
développement a conduit à l’inexorable épuisement des ressources de la planète,
posant la question même de l’avenir des conditions de la vie sur terre. La plus grande
partie des changements qui ont eu lieu dans la planète au Nord comme au Sud du monde
a été la conséquence directe ou indirecte de l’interprétation donnée au concept de
développement. En effet, ce concept a représenté, depuis les années 50, la base sur
laquelle les politiques économiques et sociales de l’après seconde guerre mondiale, de
l’après colonialisme et du néocolonialisme se sont fondées. Dans les grandes lignes, la
réflexion sur le développement s’est structurée essentiellement autour de l’équation :
développement égale croissance économique néolibérale pour les pays capitalistes ou
croissance planifiée pour les pays communistes. Le lien entre croissance économique et
développement a aussi généré l’idée qu’avec la croissance constante de la population, il
y a l’augmentation encore plus rapide de la consommation, et donc besoin de plus
grandes quantités de ressources naturelles.

L’identification du développement avec la croissance économique a marqué toute une


génération de citoyens, en structurant les esprits, les modèles de consommation et
l’interprétation des faits de la société. La place prédominante de la croissance
économique, considérée comme un prérequis pour structurer des processus de
développement jusqu’à devenir la base de toute intervention, a conduit à penser le
développement de façon évolutionniste. Le développement est interprété et évalué
comme s’il s’agissait d’un processus à plusieurs étapes, cumulatif, difficilement
réversible et unilinéaire à partir du moment où certains facteurs de croissance
économique sont présents. On peut ajouter à tout ceci son caractère fortement
ethnocentrique fondé sur la prééminence du modèle occidental. De nombreuses études
théoriques et empiriques tendent à montrer que la perception du développement
assimilée à la croissance économique néolibérale ou planifiée (marxiste) ne peut être
durable dans la mesure où elle génère des pollutions, détruit les ressources naturelles
qui ne sont pas renouvelables. Depuis, la prise de conscience de l’urgence d’agir s’est
affirmée sans que pour autant cette évolution se soit traduite par des actions à la
hauteur des ambitions alors affichées. Les écosystèmes ont en effet continué à se

6
dégrader et les inégalités économiques, culturelles, environnementales et sociales se
sont accrues.

Au niveau international, le paysage juridique et institutionnel demeure à la fois très


éclaté et cloisonné alors que les enjeux, désormais globaux, exigent des approches et
des réponses transversales.

A l’aube du nouveau millénaire, le développement reste sans aucun doute un des plus
g r a n d s d é f i s que la communauté internationale doit affronter. Avant d’étudier
de façon spécifique les fondements théoriques du développement durable, il est
important de situer dans le contexte historique, la façon dont la pensée sur le
développement s’est construite, jusqu’à être appelée aujourd’hui « développement
durable ». Il s’agit également de s’interroger sur les conditions qui ont amené à passer
d’un développement synonyme de croissance économique (développement
néolibéral ou développement planifié) au développement durable.

1.2. Le plan Marshall : un exemple d’application linéaire du développement

Au sortir de la seconde guerre mondiale en 1945, l’Europe est détruite. La seconde


guerre mondiale laisse les pays de l’Europe et le Japon dévastés, plus encore qu’en
1918. Paxton, R. & Hessler, J. (2011) nous rappellent que :
La Seconde Guerre mondiale a fait relativement moins de victimes chez les soldats, mais
beaucoup plus parmi les civils. Les bombardements aériens et le déferlement des armées
motorisées ont transformé les villes en gigantesques champs de bataille ». Les villes ont
subi des bombardements et les tirs d’obus, qui ont généré des destructions très
importantes. Les destructions concernent les usines et voies de communication détruites,
échanges commerciaux traditionnels rompus, disparition du cheptel, pénuries de matières
premières et de biens de consommation1.

1.2.1 - L’Europe au crépuscule de l’après seconde guerre mondiale


L’économie mondiale et en particulier celle de l’Europe est très affectée par les
conséquences de la seconde guerre mondiale. Globalement en 1947, les niveaux de
production demeurent inférieurs à ceux d’avant la seconde guerre mondiale. L’après
seconde guerre mondiale se caractérise par le manque de main d'œuvre, par la faible
productivité du travail à cause de la sous-nutrition, par les pillages, les bombardements,
les sabotages qui ont affecté l'appareil de production. D'une manière générale,
l'économie des pays d'Europe orientale est plus affectée que celle des pays de l'Ouest,
car l'occupation nazie y fut plus dure et la tactique de la terre brûlée fut appliquée en
URSS. Après 1945, les gouvernements et les entrepreneurs doivent reconvertir les

1
[Link]
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7
usines de guerre pour les besoins de la consommation et de l'équipement. En France,
le manque de charbon paralyse la sidérurgie. En Allemagne, le manque de matières
premières, de main d'œuvre, l'absence d'une administration nationale et la limite des
transports provoquent une situation dramatique.

L'endommagement des réseaux de communication perturbe le transport des matières


premières et des produits finis. Dans tous les pays, on assiste à l'approvisionnement
irrégulier des industries. Sur le plan social, les destructions infligées à l'appareil de
production lors de la guerre engendrent un fort chômage technique et, par voie de
conséquence, de la baisse du pouvoir d'achat. On assiste à une forte augmentation de
la criminalité, la délinquance juvénile et de la prostitution. Devant une situation aussi
critique, les anciens courants commerciaux des Etats européens sont alors rompus, ceci
d’autant plus que leurs industries lourdes et des produits de première nécessité, sont
pour la plupart détruites, ou alors tournent au ralenti. A cela s’ajoute le nombre très
important de morts de bombardement, de maladie, de malnutrition ou d’épuisement,
et surtout les victimes de génocide.

En clair à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Europe est exsangue et à bout de


souffle. Elle est désormais reléguée au second plan sur la scène internationale par la
montée en puissance des États-Unis et de l'Union soviétique et par leur rivalité
grandissante. C’est aussi l’occasion pour l'Europe occidentale divisée de prendre
rapidement conscience que son salut passe par les chemins de l'unité et par la mise en
commun, fût-ce avec le soutien financier, matériel ou militaire des Américains, de ses
ressources économiques et par la création d'institutions communes et efficaces.

L'Europe est en effet confrontée à de graves pénuries alimentaires et doit maintenir


des systèmes de rationnement. Elle est également en manque de dollars, ce qui limite
fortement ses importations en produits d'équipement civil et militaire. La
reconstruction dans ces conditions, paraît extrêmement difficile. Epuisée par le conflit,
la première interrogation qui concerne la sortie de la seconde guerre mondiale
concerne la reconstruction des pays Européens et le Japon des dommages matériels de
la guerre et restaurer l'activité économique dans ces pays. En outre il faut aussi se
rassurer que plus jamais le conflit entre pays européen pourra se faire. Comment alors
empêcher définitivement le retour d'un conflit en terres européennes ? la
reconstruction concernait aussi la survie et la renaissance de la civilisation européenne
face au fort clivage idéologique de l’époque entre les américains et les soviétiques ?

8
1.2.2 - Reconstruction de l’Europe face aux enjeux de la mise en place des Institutions
de Bretton Woods

La reconstruction va être lancée. Plusieurs actions concomitantes vont assoir les bases
pour cette reconstruction. La plus importante concerne l’organisation en 1944, de la
conférence de Bretton Woods, qui avait comme finalité principale d’une part de mettre
en place un nouvel ordre économique fondé sur la coopération monétaire,
commerciale et financière et d’autre part de favoriser la reconstruction et le
développement économique des pays touchés par la guerre. De cette conférence qui
s'est tenue au Mount Washington Hôtel, à Bretton Woods, dans le New Hampshire, du
1er au 22 juillet 1944, mobilisant pendant trois semaines des débats entre 730 délégués
représentant l’ensemble des 44 nations alliées et un observateur soviétique, d’où
naissent les fameux accords de Bretton Woods.

Deux organismes voient le jour lors de cette conférence, et sont toujours en activité :
Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) aujourd’hui
connue sous le nom de banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI).

Cling, J. & Roubaud, F. (2008), nous repellent que à la Banque internationale pour la
reconstruction et le développement (BIRD), chargée des prêts au secteur public, sont
progressivement venus s’ajouter l’Agence internationale pour le développement (AID)
et trois autres organismes : la Société financière internationale (SFI), responsable du
financement du secteur privé, l’Agence multilatérale de garantie des investissements
(AMGI) et le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux
investissements (CIRDI). Ces cinq organismes constituent le groupe de la Banque
mondiale.

D’après Cling, J. & Roubaud, F. (2008), La croissance de la taille de la Banque est allée
de pair avec un élargissement constant de son rôle et de ses missions : l’activité liée à
la reconstruction est vite devenue marginale (…) ; en sens inverse, l’aide au
développement est devenue prépondérante de sorte que l’influence de la Banque
mondiale dans la définition et la mise en œuvre des politiques de développement
dépasse aujourd’hui de très loin son poids.

Sur le plan opérationnel, il est constaté que la Banque mondiale se consacre selon Cling
& Roubaud (op cit) sous trois missions (…) :
- (1) La Banque est d’abord, comme son nom l’indique, une institution financière. La
principale activité du groupe consiste, à l’image d’une banque habituelle, à
emprunter sur les marchés financiers et à prêter aux États et aux entreprises des
pays en développement (PED) ;

- (2) Elle est aussi une banque de développement, qui aide les pays à financer leurs
9
politiques de développement. À travers son activité de prêts, la Banque doit ainsi
contribuer au développement des pays et ses prêts ne doivent donc pas avoir
seulement, à la différence d’une banque ordinaire, un objectif de rentabilité
financière ; c’est évidemment encore plus le cas pour les prêts concessionnels et les
dons apportés par l’AID, qui sont financés par des dons venant principalement des
pays riches.

- (3) Enfin, en tant que banque de savoirs, elle produit de la connaissance au service
des deux fonctions précédentes et de la communauté du développement en
général. Cette troisième activité a pris une importance croissante, de sorte que la
Banque détient aujourd’hui un véritable leadership en économie du
développement. La Banque considère qu’elle a un rôle majeur à jouer pour apporter
une « assistance technique » aux PED, du fait de la compétence qu’elle a acquise
par son expérience des politiques et par les résultats de ses recherches.

10
Encadré 1
Chronologie sommaire de la Banque Mondiale
Source: Cling, J. & Roubaud, F. (2008). Introduction. Dans : Jean-Pierre Cling éd., La Banque mondiale (pp. 3-6).
Paris : La Découverte.

1944 Création de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement à Bretton Woods en même
temps que le Fonds monétaire international.
1946 Eugene Meyer est nommé président et démissionne la même année. Démarrage des activités.
1947 John J. McCloy est nommé président. Premier prêt accordé (à la France).
1948 Premier prêt de développement (au Chili).
1949 Suite à la démission de John J. McCloy, Eugene R. Black est nommé président et effectue le plus long mandat
de tous les présidents de la Banque.
1952 Adhésion du Japon et de la République fédérale d’Allemagne.
1956 Création de la Société financière internationale (SFI).
1960 Création de l’Agence internationale pour le développement (AID).
1962 Le premier prêt à l’éducation est octroyé à la Tunisie pour financer la Construction d’écoles.
1963 George D. Woods est nommé président. 1966 Création du Centre international pour le règlement des
différends relatifs aux investissements (CIRDI).
1968 Robert S. McNamara est nommé président et effectue le deuxième plus long mandat de tous les présidents
de la Banque (il démissionne en 1981).
1973 Pour renforcer le rôle de la recherche à la Banque, McNamara crée un poste de chef économiste, confié à
Hollis B. Chenery.
1980 Le premier prêt d’ajustement structurel est accordé à la Turquie. La République populaire de Chine devient
membre de la BIRD et de l’AID, et devient rapidement un des premiers débiteurs. Le capital social autorisé de la
BIRD passe de 44 à 85 millions de dollars.
1981 Alden W. Clausen est nommé président. 1982 La Banque intervient avec le FMI pour aider le Mexique qui
subit une crise de la dette.
1986 Barber Conable est nommé président. 1988 Fondation de l’Agence multilatérale de garantie des
investissements (AMGI ou MIGA).
1991 Lewis Preston est nommé président. La Chine devient le plus grand débiteur de l’AID, dépassant l’Inde. 1992
La Fédération de Russie et douze autres républiques de l’ex-URSS deviennent membres de la BIRD et de l’AID.
1995 James D. Wolfensohn est nommé président.
1996 La Banque, le FMI et divers donateurs lancent l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés (PPTE).
1997 La Banque intervient massivement de concert avec le FMI pour renflouer les pays asiatiques suite à la crise
financière.
1999 La Banque et le FMI lancent les stratégies de lutte contre la pauvreté. Démission de Joseph Stiglitz, chef
économiste, sous la pression du Trésor américain. Lancement de l’Initiative PPTE renforcée pour accélérer
l’allègement de dette.
2000 Pour la première fois en près de vingt ans, le taux de réussite des projets de la Banque achevés atteint les
75 % (contre 60 % pour 1996).
2001 La Banque se joint à d’autres organisations pour appeler à une réduction des subventions agricoles dans les
pays développés. 2005 Paul Wolfowitz est nommé président. 2006 L’Initiative d’annulation de la dette
multilatérale (IADM) bénéficie potentiellement à quarante-deux pays d’Afrique subsaharienne et d’Amérique
latine endettés auprès de la Banque, du FMI et de la Banque africaine de développement.
2007 Paul Wolfowitz démissionne suite à une affaire de népotisme dans laquelle sa responsabilité personnelle est
engagée. Il est remplacé par Robert B. Zoellick. L’initiative de recouvrement de l’argent détourné par les dirigeants
des PED (StAR pour Stolen Asset Recovery Initiative) est lancée par la Banque et les Nations unies.

11
1.2.3 - Le « European Recovery Program » (ERP) baptisé Plan Marshall

Un an après la création de ce qui deviendra alors la Banque mondiale, plus exactement


en 1945, à San Francisco, l’Organisation des Nations unies 2 est créée pour assurer la
paix et protéger les droits de l’homme. A la fin de la guerre, l'Organisation des Nations
unies (ONU), fournit diverses aides aux pays européens détruits. L'Europe est en effet
confrontée à de graves pénuries alimentaires et doit maintenir des systèmes de
rationnement. Elle est également en manque de dollars, ce qui limite fortement ses
importations en produits d'équipement civil et militaire. L'Administration des Nations
unies pour les secours et la reconstruction, l'United Nations Relief and Rehabilitation
Agency (UNRRA), créée dès novembre 1943, apporte des aides individuelles d'urgence
aux Etats européens, notamment sur le plan humanitaire.

Les Etats Unis qui ont pris une part financière prépondérante dans la seconde guerre
mondiale, ont aussi attribué des prêts aux Etats européens pendant la guerre, tout
comme de crédits consentis pour des ventes de stocks de guerre, pour des livraisons de
vivres aux populations menacées par la famine, et pour des ventes de céréales. En 1946,
les Etats Unis annulent les dettes de guerre interalliées. Mais cela ne suffit pas pour
relancer l’Europe qui doit se reconstruire.

Les Etats Unis vont alors envisager de relever l'économie européenne via un
programme structurel d'envergure. Ce programme va redynamiser les échanges
commerciaux qui étaient ralentis par le manque de devises des pays européens et de
l'absence d'une organisation économique internationale capable de coordonner
efficacement le commerce mondial. Il va aussi contribuer à augmenter les exportations
américaines suite à une surproduction de leurs entreprises locales.

Sur le plan politique il va stopper d’une certaine manière une éventuelle expansion
communiste en Europe occidentale dans un climat de Guerre froide. Il est de plus en
plus admis aux Etats unis que la prolifération de la misère et la faim en Europe qui,
entretiennent le communisme. Pour cela, la reconstruction de l’Europe constitue une
priorité absolue. C’est sur la base de toutes ces considérations que va naitre le Plan

2
Le 1er janvier 1942 |La première utilisation de l'expression « Nations Unies » Suggérée par le Président des
États-Unis, Franklin D. Roosevelt, l'expression « Nations Unies » est apparue au cours de la Seconde guerre
mondiale. Elle fut utilisée pour la première fois dans la Déclaration des Nations Unies du 1er janvier 1942,
texte par lequel les représentants de 26 pays se sont engagés à poursuivre ensemble la guerre contre les
puissances de l'Axe. Le 24 octobre 1945, l 'Organisation des Nations Unies voit le jour. Au printemps 1945,
les représentants de 50 pays se sont rencontrés lors de la Conférence de San Francisco afin d'élaborer la
Charte des Nations Unies. Les propositions rédigées par les représentants de la Chine, des États-Unis, du
Royaume-Uni et de l'URSS entre août et octobre 1944 à Dumbarton Oaks (États-Unis), ont servi de base à
leurs travaux. La Charte fut finalement signée le 26 juin 1945 par les représentants des 50 futurs États
Membres. L'Organisation des Nations Unies a été instituée le 24 octobre 1945 à la suite de la ratification de
la Charte par la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, l'URSS et la majorité des autres pays
[Link] lors, la Journée des Nations Unies est célébrée le 24 octobre de chaque année.
Source : [Link]
12
Marshall ou le « European Recovery Program » (ERP) en français « Programme de
rétablissement européen ». Il s’agissait sur le plan opérationnel et pragmatique, d’un
programme américain de prêts accordés aux différents États de l'Europe pour aider à
la reconstruction de leurs villes et surtout des installations bombardées lors de la
Seconde Guerre mondiale. Ces prêts étaient assortis de la condition d'importer pour un
montant équivalent d'équipements et de produits américains.3 En quatre ans, les États-
Unis prêtent à l'Europe 16,5 milliards de dollars (l'équivalent de 173 milliards de dollars
de 2019). Le « European Recovery Program » (ERP) fut baptisé Plan Marshall par les
journalistes du nom du secrétaire d'État des États-Unis, le général George Marshall, qui,
lors d'un discours à l'université Harvard exactement le 5 juin 1947 où il exposa la
volonté du gouvernement des États-Unis de contribuer au rétablissement de l'Europe.
C’est lors de cet important et imposant discours que George Marshall affirma : « Il est
logique que les États-Unis fassent tout pour aider à rétablir la santé économique du
monde, sans laquelle il ne peut y avoir aucune stabilité politique et aucune paix assurée
». Le plan Marshall comportait deux caractéristiques essentielles. D'une part, les Etats-
Unis lanceraient un vaste plan d'aides et de crédits envers les pays d'Europe pour une
période de quatre ans. D'autre part, l'obtention de cette aide serait conditionnée à une
coordination entre pays européens quant à la définition de leurs besoins. Ce même 5
juin 1947, le président Truman signe le Européan Recovery Program.

L'administration Harry Truman préféra le « European Recovery Program (ERP) » au plan


Morgenthau qui prévoyait de faire payer les réparations de la seconde guerre mondiale
par l'Allemagne. En effet, plusieurs experts estiment que la question de la réparation
de la première guerre mondiale à l’Allemagne a plutôt eu des effets désastreux. Elle a
énormément contribué à la création d'un sentiment d'injustice auprès de l’opinion
publique allemande facilitant ainsi la prise du pouvoir par les nazis

Comme le fait noter Crombois (2004, p 1007), « En 1947, les changements de la


situation stratégique en Europe, marquée par l'échec de la concertation entre les
grandes puissances sur l'avenir de l'Allemagne, par la décision d'aider la Grèce contre la
montée des communistes et le constat de crise économique en Europe occidentale posé
par les autorités américaines » sont autant de facteurs qui ont conduit l'administration
Truman à lancer cette nouvelle initiative d'aide, appelée plan Marshall. Gaddis (1997),
cité par Crombois (2004, op cit) nous rappelle :

« Qu’en juillet 1947, les ministres français et britannique des Affaires étrangères, Georges
Bidault et Ernest Bevin, convoquent une conférence tripartite avec le ministre soviétique
des Affaires étrangères, Viacheslav Molotov. Au cours de cette réunion, ce dernier fera
part aux occidentaux du refus soviétique de participer au plan Marshall. Comme la
recherche historique et les documents américains l'ont montré, l'invitation américaine

3
Sur les origines du plan Marshall, voir MJ. HOGAN, The Marshall Plan. America, Britain and the
Reconstruction of Western Europe, 1947-1952, Cambrige, Cambridge University Press, 1987 et A.S. MIL
WARD, The Reconstruction of Western Europe, London, Methuen, 1984.
13
adressée aux Soviétiques relevait davantage de la manœuvre diplomatique (de manière à
rejeter sur ces derniers la responsabilité de leur refus) que de l'invitation sincère et loyale.
A cet égard, le plan Marshall marquera la fin des illusions de toute coopération
économique entre Américains et Soviétiques ».

Il est aussi à souligner que les États-Unis adoptent en avril 1948 une loi d'assistance
étrangère qui crée l'Administration de coopération économique, l'Economic
Cooperation Administration (ECA) qui gère le plan Marshall. Ils décident d'envoyer un
représentant permanent en Europe et d'établir des missions spéciales auprès de
chacun des pays

Très intéressées, la France et la Grande-Bretagne convoquent trois semaines plus tard


à Paris une conférence à laquelle ils convient aussi l'URSS dans le but d'élaborer un
programme commun en réponse à l'offre du général Marshall. Mais Viatcheslav
Molotov, ministre russe des Affaires étrangères, refuse catégoriquement le moindre
contrôle international et s'oppose au relèvement économique de l'Allemagne. L'Union
soviétique rejette définitivement l'offre Marshall et dissuade ses pays satellites et la
Finlande voisine de solliciter l'aide américaine. Ce refus approfondit la coupure entre
l'Est et l'Ouest de l'Europe.

En septembre 1948, seize nations4 participent au plan Marshall. Ces pays vont alors
s'entendre sur la création d'un Comité Européen de Coopération Economique (CECE)
destiné à coordonner la distribution de l'aide américaine. Le comité mis en place dresse
un rapport fixant les tâches prioritaires de l'économie européenne. Mais les Américains
exigent que ces pays assurent eux-mêmes la gestion et la redistribution des fonds. Le
CCEE prévoit alors la création d'un organisme permanent de coopération.

Le 16 avril 1948, les seize pays signent à Paris la Convention qui y établit l'Organisation
européenne de coopération économique (OECE). En 1960, après l'adhésion effective
des États-Unis et du Canada, elle devient l'Organisation de coopération et de
développement économique (OCDE) qui va connaître par la suite de nouveaux
élargissements.

En réaction au programme Marshall, l'URSS institue, en janvier 1949, une coopération


économique avec les pays du bloc soviétique dans le cadre du Conseil d'assistance
économique mutuelle (CAEM ou Comecon).

1.3. Harry Truman et l’invention du sous-développement

Pour mieux parler du développement, il faut commencer par mieux cerner la notion de

4
Autriche, Belgique, Danemark (avec les îles Féroé et le Groenland), France, Grèce, Irlande, Islande, Italie (et
San Marin), Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Portugal (avec Madère et les Açores), Royaume-Uni, Suède,
Suisse (avec le Liechtenstein) et Turquie.
14
sous-développement (underdevelopment), concept aux origines particulières, mis en place dans
un contexte de guerre froide dans le but de relever les défis qui se posent aux peuples extra-
occidentaux, face à l’augmentation de la pauvreté, de la misère, du non-respect des
droits fondamentaux.

1.3.1 - Le sous-développement : une notion fondamentale qui a une origine


institutionnelle
La notion de sous-développement a été pour la première fois dans le monde utilisée et
adoptée comme une notion fondamentale avec une interprétation bien spécifique lui
donnant un contenu le plus communément admis le 20 janvier 1949. Cette notion qui
a eu un succès retentissant fut inventé par le président Harry S. Truman lors de son
discours d’investiture de son deuxième mandat à la Maison Banche au Congrès
américain, c'est-à-dire la Chambre des Représentants et le Sénat, le 20 janvier 1949.

Il s’agissait plus exactement du discours dans lequel le président Harry Truman


définit l'orientation générale de la politique étrangère américaine. Il place au centre
de sa politique la grande pauvreté qui affecte la moitié de l'humanité. Et ce 20 janvier
1949 constitue la date de naissance de la notion de sous-développement qui sert pour
décrire une situation planétaire où plus d’un milliard et demi d’humains vivent dans les
conditions de vie difficiles qu’on ne saurait accepter. Cette analyse vise à revenir sur
une idée qui a participé à l’apparition d’une certaine vision du monde dans les pays
industrialisés et a contribué à façonner les échanges politiques, économiques et
culturels entre une société dite « occidentale » et des sociétés décrétées par celle-ci
comme étant « périphériques ». Cette idée se base sur une conception de l’humanité
simpliste, inégalitaire et intéressée.

1.3.2 - Le texte fondateur du sous-développement


Le texte fondateur du sous-développement en fait a des origines particulières. Il
concerne plus exactement le " Point IV " du discours d’investiture du deuxième mandat
du président Truman à la Maison-Blanche du 20 janvier 1949, alors successeur de
Franklin Roosevelt. Il est bon de rappeler que à cette époque, la politique étrangère
américaine fait face à plusieurs situations conflictuelles et de positionnement
idéologique. Le rédacteur des discours présidentiels pour préparer le traditionnel
"discours sur l'état de l'Union" que le président Truman devait prononcer le 20 janvier
1949, organise plusieurs rencontres de travail. Lors d’une première réunion trois idées
principales et très conventionnelles firent rapidement l'unanimité à savoir : le soutien
des Etats-Unis à la nouvelle Organisation des Nations Unies qui substitue la Société
des Nations (Point I) ; la poursuite de l’effort de reconstruction européenne à travers
le plan Marshall (Point II) et, la création de l’organisation commune de défense
(l'OTAN) pour faire face à la menace soviétique (Point III). A ces trois premiers points,

15
un fonctionnaire suggéra d'ajouter une extension de l'aide technique aux nations
défavorisées qui avait été jusqu'ici accordée à certains pays d'Amérique latine. Cette
idée nouvelle, fut finalement retenue et va constituer le point IV du discours.

Le point IV de ce discours a constitué l’originalité du discours du président Harry


Truman avec d’importantes retombées positives sur le plan médiatique. Au
lendemain de ce discours, la presse américaine fit ses gros titres sur le "Point IV"
de ce discours.

16
Encadré 2 – Point IV du discours d’investiture du président Harry Truman du 20 janvier
1949
Quatrièmement, il nous faut lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui mette les
avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l'amélioration
et de la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié des gens de ce monde vivent
dans des conditions voisines de la misère. Leur nourriture est insatisfaisante. Ils sont victimes de
maladies. Leur vie économique est primitive et stationnaire. Leur pauvreté constitue un handicap
et une menace, tant pour eux que pour les régions les plus prospères. Pour la première fois de
l'histoire, l'humanité détient les connaissances techniques et pratiques susceptibles de soulager
la souffrance de ces gens.
Les Etats-Unis occupent parmi les nations une place prééminente quant au développement des
techniques industrielles et scientifiques. Les ressources matérielles que nous pouvons nous
permettre d'utiliser pour l'assistance à d'autres peuples sont limitées. Mais nos ressources en
connaissances techniques qui, physiquement, ne pèsent rien ne cessent de croître et sont
inépuisables.
Je crois que nous devrions mettre à la disposition des peuples pacifiques (4) les avantages de notre
réserve de connaissances techniques afin de les aider à réaliser la vie meilleure à laquelle ils
aspirent. Et, en collaboration avec d'autres nations, nous devrions encourager l'investissement de
capitaux dans les régions où le développement fait défaut.
Notre but devrait d'être d'aider les peuples libres du monde à produire, par leurs propres efforts,
plus de nourriture, plus de vêtements, plus de matériaux de construction, plus d'énergie
mécanique afin d'alléger leurs fardeaux.
Nous invitons les autres pays à mettre en commun leurs ressources technologiques dans cette
opération. Leurs contributions seront accueillies chaleureusement. Cela doit constituer une
entreprise collective à laquelle toutes les nations collaborent à travers les Nations unies et ses
institutions spécialisées pour autant que cela soit réalisable. Il doit s'agir d'un effort mondial pour
assurer l'existence de la paix, de l'abondance et de la liberté.
Avec la collaboration des milieux d'affaires, du capital privé, de l'agriculture et du monde du travail
de ce pays, ce programme pourra accroître grandement l'activité industrielle des autres nations
et élever substantiellement leur niveau de vie.
Ces développements économiques nouveaux devront être conçus et contrôlés de façon à profiter
aux populations des régions dans lesquelles ils seront mis en œuvre. Les garanties accordées à
l'investisseur devront être équilibrées par des garanties protégeant les intérêts de ceux dont les
ressources et le travail se trouveront engagés dans ces développements. L'ancien impérialisme
l'exploitation au service du profit étranger n'a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous
envisageons, c'est un programme de développement fondé sur les concepts d'une négociation
équitable et démocratique.
Tous les pays, y compris le nôtre, profiteront largement d'un programme constructif qui
permettra de mieux utiliser les ressources humaines et naturelles du monde. L'expérience montre
que notre commerce avec les autres pays s'accroît au fur et à mesure de leurs progrès industriels
et économiques."

17
1.3.3 - Les déclinaisons du point 4 du discours du président Harry Truman

Si le discours du président américain Harry Truman entre dans l’histoire pour avoir
prononcer pour la première fois l’expression régions sous-développées, qui à défaut
d'être bien connu, changera la géopolitique du monde, il est important de mieux
analyser les déclinaisons ou mieux l’impact que ce discours a eu dans l’opinion
publique, le monde universitaire et les Etats. Après ce discours, le monde a regard du
monde a radicalement changé sur certains aspects dont les répercussions restent
évidentes aujourd’hui. On peut rapidement relever que le discours de Truman du 20
janvier 1949 :

1. – incarne l’utilisation pour la première fois dans l’humanité, et notamment


dans un discours institutionnel de l’expression « régions sous-développées »,
qui va conduire à la notion de sous-développée et de sous-développement.

2. – le discours d’investiture de Truman fait ainsi naitre la notion institutionnelle


de « pays sous-développés », a implicitement et de manière concomitante
donné naissance au terme de pays développés. De là à parler de sous-
développement et de développement, il n’y a qu’un pas. Ainsi, à partir du
discours d’investiture du président Harry Truman, la lecture idéologique du
monde change radicalement : on considère alors que certains pays sont sous-
développés et d’autres sont développés. On peut alors dire sans se tromper
que l’intuition de Harry Truman en utilisant le mots de « sous-développé » a
produit ce que nous appelons le bipolarisme du développement donnant
naissance à une pensée dualiste selon laquelle les Etats du monde sont divisés
en pays développés et pays sous-développés.

3. – constitue la date de naissance de sous-développement. On peut estimer


alors que 1 milliard et demi de personnes qui étaient des pauvres, devenaient
désormais sur le plan géostratégique des citoyens des pays sous-développés.

4. – en incarnant la naissance fortuite de la notion de pays sous-développés, va


aussi entrainer une série de travaux de recherche pour une conceptualisation
de cette notion. C’est ce qui conduira à transformer le sous-développement de
notion institutionnelle en concept scientifique. Les travaux d’Yves Lacoste et
bien d’autres chercheurs ont été alors déterminants pour faire du sous-
développement, un concept mature, dynamique, ayant des indicateurs
spécifiques pour mieux analyser et interpréter l’évolution socioéconomique et
politique des pays pauvres. Au-delà des arguments favorables et critique à
l’utilisation institutionnelle et scientifique de ce concept, ce qu’on retient c’est
que le discours d’investiture du président Truman est à inscrire dans un débat
politique, idéologique et économique d’une période bien spécifique de
18
l’histoire de l’humanité.

5. – conduit implicitement à considérer que tous les pays sont appelés à connaître
le même processus de développement économique que les Etats Unis et ses
alliés occidentaux : certains pays sont en avance, d’autres en retard. Le discours
de Truman renvoie indirectement à la promotion d’un développement
uniforme et universel, identique pour tous les pays, quels que soient leur
culture, leur histoire, le contexte national. Il n’est pas exagéré de dire que le
cheminement proposé par le président Truman a été plus tard conceptualisé
sur le plan scientifique par l’économiste Walt W. Rostow en 1960 lorsqu’il
souligne que toutes les sociétés humaines sont appelées à passer par cinq
phases de développement : la société traditionnelle sous-développée ; les
conditions préalables au décollage ; le décollage ; le progrès vers la maturité ;
l’ère de la consommation de masse. On est alors dans une lecture des
problèmes de développement qui voudrait que les pays pauvres doivent
rattraper les pays développés selon un modèle unique.

6. – impulse une idéologie du sous-développement et de manière indirecte du


développement. Cette idéologie à bien voir, est de toute manière un pur
produit de la guerre froide dans la mesure où la lecture du monde qui se dégage
du point IV du discours du président Harry Truman, contient des visées
hégémoniques et de contrôle d’une vaste partie du monde. Les Etats Unis ne
souhaitent en aucun cas voir basculer les pays pauvres dans le bloc soviétique.
On peut donc comprendre que la lecture du monde qui se dégage du discours
du président Harry Truman s’inscrit d’une certaine manière dans la lignée du
plan Marshall, et va se transformer en des politiques publiques d’aide au
développement.

7. – la naissance de la notion de sous-développement va incarner une


métamorphose dans la géopolitique internationale. Le sous-développement
sur le plan des relations internationales va devenir le miroir inversé du
développement et vice-versa.

8. – en proposant l'idée de sous-développement comme un obstacle à enrailler


dans la planète, magnifie l’idéologie occidentale de progrès et de modernité.
Or dans les faits, on sait très bien que ces deux notions ont été très associées à
la fameuse " mission civilisatrice " destinée à justifier les entreprises coloniales.
D’une certaine manière, la lutte contre le sous-développement risque de
provoquer une forme de violence symbolique et imposer une nouvelle forme
de colonisation des esprits et des mentalités au nom cette fois ci du
développement.

9. – propose une vision linéaire du développement calquée sur l’histoire des pays
19
capitalistes (« évolution » d’une société dite traditionnelle à une société de
consommation de masse en passant par le processus d’industrialisation). Les
théoriciens de la dépendance y voient pour leur part une totale contradiction
puisque les causes du « sous-développement » (pillage des ressources, termes
inégaux de l’échange, endettement, etc.) sont attribuables au développement
des puissances capitalistes. Selon cette lecture de l’économie mondiale, il ne
saurait y avoir de développement sans sous-développement.

10. Dans la même lignée, les adeptes de la décroissance mettent de l’avant les
limites écologiques de la croissance infinie pour dénoncer l’idée selon laquelle
l’ensemble de la population mondiale pourrait bénéficier de la société de
consommation.

1.3.4 - La concrétisation de l’Aide publique au développement moderne et structurée

Le discours du président Harry Truman universalise la notion de pays sous-développé.


L'esprit qui a animé ce discours est surtout celui de lancer un nouveau programme qui
soit audacieux et qui mette les avantages de l’avancée scientifique et du progrès
industriel au service de l'amélioration et de la croissance des régions sous-développées.
Dans les faits, le discours de Truman :

1. Rénove la politique étrangère des Etats Unis et successivement des pays


occidentaux pour contrer l'influence du communisme dans ces pays d’autant
plus que ce discours s’inscrit dans une période où les tensions entre Etats-Unis
et l’Union soviétique sont déjà empreintes de méfiance.

2. Débouche en juin 1950 sur la signature de l'Act for International Development


(AID, Programme pour le Développement International). La prise de conscience
du « sous-développement » conduit les Etats Unis et ses alliés à développer
des réseaux d’aide financière et de coopération technique en direction des
pays pauvres. C’est en quelque sorte la phase de concrétisation officielle de
l’aide publique au développement, dominée par l’action américaine d’abord
en Europe et au Japon et ensuite dans les pays sous-développés. L’aide
publique parti des Etats Unis va concerner plusieurs autres pays occidentaux
qui deviendront des donateurs. Le Programme des Nations unies pour le
développement (PNUD) est créé en 1965 pour accompagner et soutenir
également l’aide publique bilatérale et multilatérale au développement. En
France, le ministère de la Coopération est créé en 1959. La Caisse centrale de
la France d’outre-mer devient la Caisse centrale de coopération économique
en 1958, puis en 1998 l’Agence française de développement. Le Comité d’aide
au développement (CAD) de l’OCDE, va définir officiellement « l’aide publique
au développement » (APD) comme l’aide fournie par les États dans le but
exprès de promouvoir le développement économique et d’améliorer les
20
conditions de vie dans les pays en développement. L’APD en d’autres termes
renvoie au soutien financier, sous forme de dons ou sous forme de prêts
consentis aux pays en développement par les pays membres du Comité d’aide
au développement (CAD) de l’OCDE5. Ces fonds ont pour objet de faire
progresser le développement dans des secteurs tels que la santé,
l’assainissement, l’éducation, les infrastructures ainsi que le renforcement des
systèmes fiscaux et des capacités de l’administration, parmi d’autres.

3. Le CAD mesure les apports de ressources vers les pays en développement


depuis 1961. Le CAD adopte officiellement en 1969 l’APD comme la norme de
référence en matière d’aide extérieure en lui donnant une définition précise
qui a d’ailleurs été revue en 1972. Aujourd’hui, l’APD demeure la principale
source de financement de l’aide au développement dans le monde.

1.4. En conclusion

La notion de sous-développement ainsi forgée dans le discours du président Harry Truman


avec du recul a eu le mérite de rappeler à la partie de l’humanité à l’abri de la pauvreté que les
trois quarts de la planète souffraient de la faim, et que leurs droits fondamentaux étaient
bafoués. Cette notion, au départ politique s’inscrit aussi dans le triple contexte où la
reconstruction de l’Europe et du Japon, la guerre froide et la décolonisation. Cette notion
n’a pas été pensée pour devenir un concept scie ntifi que, encore moi ns
opérationnel mais plutôt pour être un instrument de dénonciation de l’injustice
sociale qui règne dans le monde et imposer une solidarité politique des pays riches en
faveur de pays pauvres. C’est grâce à cette expression que l’opinion publique des pays
riches devait connaître l’existence de la faim, de la misère dans le monde. La notion de
sous-développement plonge alors ses racines dans la recherche d’une pensée humaniste
pragmatique qui s’inscrit on peut le dire ainsi à un modèle de développement synonyme
de libéralisme politique et économique.

Du discours politique de Truman se traduira progressivement dans des secteurs


d’étude, de recherche et d’applications opérationnelles. On verra une nouvelle
génération de théories sur le sous-développement et le développement apparaître à
partir des années 1950, dont certaines sont même radicales. C’est d’ailleurs dans cette
perspective qu’il faille analyser les travaux de Paul A. Baran, Andre Gunder Frank, pour
qui le sous-développement est un processus d’extraction du surplus des pays sous-
développés et de transfert de celui-ci dans les centres de capitalisme mondial. Dans
plusieurs travaux marxistes par exemple, La notion de dépendance et le thème de
l’échange inégal sont mis en avant par certains chercheurs marxistes. Certains travaux

5
[Link]
developpement/
21
estiment que la situation des pays sous-développés, loin d’être en retard vis-à-vis des
pays riches, est le produit d’une histoire particulière qui s’est imposée à eux avec
violence.

Bibliographie
Bairoch, P. (2017). Révolution industrielle et sous-développement (Vol. 9). Walter de
Gruyter GmbH & Co KG.
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296.
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reconstruction des économies européennes 1946-1951. In : Revue belge de philologie
et d'histoire, tome 82, fasc. 4, 2004. Histoire médiévale, moderne et contemporaine -
Middeleeuwse. Moderne en hedendaagse geschiedenis. pp. 995-1019 ; doit :
[Link]
De Bernis, G. D. (1974). Le sous-développement, analyses ou représentations. Revue
Tiers Monde, 103-134.
Gruyter, D. (2017). Le concept de sous-développement. Walter de Gruyter GmbH & Co
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University Press, p. 189-198.
Heilperin, M. A. (1950). Le point IV du président Truman. Politique étrangère, 15(2),
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Tremblay, S. (1999). Du concept de développement au concept de l'après-
développement : trajectoire et repères théoriques. Université du Québec à Chicoutimi.
Peyret, H. (1948). Le Plan Marshall peut-il sauver l’Europe ? Société d'éditions
françaises et internationales.

22
Chapitre II :

La conceptualisation
du sous-développement

« Allons camarades, il vaut mieux décider dès maintenant de changer de bord. La grande nuit dans
laquelle nous fumes plongés, il nous faut la secouer et en sortir. Le jour nouveau qui déjà se lève doit
nous trouver fermes, avisés, résolus. Il nous faut quitter nos rêves, abandonner nos vieilles croyances
et nos amitiés d’avant la vie. (...)

« Le Tiers Monde est aujourd’hui en face de l’Europe comme une masse colossale dont le projet doit

être d’essayer de résoudre les problèmes auxquels cette Europe n’a pas su apporter de solutions. (...)

« Mais il importe de ne point parler rendement, de ne point parler intensification, de ne point parler

rythmes. Non, il ne s’agit pas de retour à la nature. (...)

« Non, nous ne voulons rattraper personne. (...)

« Il s’agit pour le Tiers Monde de recommencer une histoire de l’homme qui tienne compte à la fois des
thèses quelquefois prodigieuses soutenues par l’Europe mais aussi des crimes de l’Europe. (...)

« Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité camarades, il faut faire peau neuve, développer

une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf.» Frantz Fanon3

3Frantz Fanon dans « les Damnés de la terre », cité par Yves Lacoste in « Unité&Diversité du Tiers Monde»-
p 21 - Ed la Découverte/Hérodote.

23
2.1. Introduction

La notion de sous-développement/under-development, née dans un contexte


politique bien spécifique, nécessitait une analyse et élaboration théorique pour en
faire un concept scientifique capable de servir comme élément d’analyse des questions
de développement. Plusieurs disciplines et scientifiques se sont penchés sur la
question pour apporter leur contribution à sa conceptualisation. Nous nous pencherons
de manière plus spécifique sur les analyses du géographe Yves Lacoste dont les travaux
sur la question sont forts intéressants et méritent une attention toute particulière.

2.2. La construction scientifique du concept de sous-développement

Dans son ouvrage « géographie du sous-développement », l’auteur tente de caractériser


la notion de sous-développement pour en faire un concept scientifique. Il essaie de faire
la « construction et l’explication d’une carte qui représenterait l’extension à la surface du
globe de l’ensemble (ou des ensembles) formé par ce que l’on appelle les pays sous-
développés»6. Pour l’auteur, il est question de donner à cette expression si commune,
devenue un cliché, une autre signification afin qu’elle devienne un outil permettant de mieux
comprendre le monde. Il s’agit alors de construire une définition du sous-développement qui
tienne effectivement compte de la réalité. Cette définition doit : « Transformer ce qui a
été et est encore un concept obstacle en un instrument d’analyse efficace »7. Elle doit
rendre compte des ambiguïtés et des contradictions de plus en plus nombreuses de
notre monde. Cette tentative voudrait insister sur la pertinence des problèmes en
jeu, d’ailleurs très vastes et les aspirations qui en sont causes.

Pour Yves Lacoste, «il ne suffit pas d’évoquer une représentation allégorique du
monde où les dominants formeraient un centre entouré d’une périphérie où seraient les
dominés car il est impossible de rendre compte par ce modèle des rapports de force qui
existent au sein de chaque état. Il est donc essentiel stratégiquement de pouvoir
localiser, sur les cartes, des différents phénomènes de domination à différentes échelles
car ils sont différents »6. Dans l’appréciation de ce géographe, il ressort une idée
très pertinente que nous partageons : « tous les pays dominés ne sont pas contrôlés et
exploités par des structures de domination approximativement comparables. Il
existerait une certaine différenciation »8.

6
YVES LACOSTE., 1981 - op cit - p 5.
7
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 54

7 YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 42.

24
Le sous-développement comme concept doit élucider une réalité bien précise : celle de
la pauvreté, de la malnutrition, de la sous-alimentation, de l’analphabétisme, d’une
forte croissance démographique et aussi la conquête des libertés individuelles et
collectives, la démocratie. Il doit exprimer une économie non compétitive, dépendante
de l’exportation et des importations, une économie fragilisée et entièrement dominée
par les puissances extérieures.

2.3. Le sous-développement, une notion fourre-tout

Le géographe Yves Lacoste nous apprend que si à l’origine, le mot « sous-développement


a servi pour l’essentiel à désigner globalement les causes et les aspects de la misère des
populations d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine »8, ce qui est fort impressionnant est
que peu à peu, ce concept a été utilisé pour qualifier des situations économiques et
sociales qui paraissent autres. Y. Lacoste affirme à cet effet que : « L’on en vient à parler
du sous-développement que présenteraient, en regard de la puissance des Etats-Unis,
de nombreux pays industriels d’Europe qui sont par ailleurs considérés comme des pays
développés.

- Certaines régions rurales européennes comme la Bretagne, le Massif Central, le


sud de l’Italie sont considérées comme sous-développées bien qu’il n’y ait aucune
commune mesure entre les conditions d’existence de ces pays et la misère qui
existe dans les pays du Tiers Monde.
- Certains n’hésitent pas à employer cette expression pour évoquer les difficultés
que connaissent aujourd’hui de vieilles régions industrielles et les bassins houillers
qui ont été le berceau de la révolution industrielle.
- On en arrive même, à considérer comme sous-développées, des contrées comme
le Nord du Canada, l’Alaska, la Sibérie dont les populations peu nombreuses,
connaissent pour la plupart de niveau de vie élevé, mais où les ressources minières
sont encore en grande partie inexploitées »9.

Yves Lacoste constate alors que le mot « sous-développement » en est venu à désigner,
« Non seulement des situations extrêmement différentes qui coexistent actuellement à la
surface du globe, mais aussi des conditions économiques et sociales qui ont existé à des
époques plus ou moins reculées »9. A titre d’exemple, il constate que : « De nombreux
auteurs appellent sous-développement la situation économique et sociale, selon eux, qui
existait en Europe bien avant la révolution industrielle ; pour certains, le sous-
développement existe depuis des millénaires, il est aussi ancien que l’humanité; dans la
plupart des réflexions, on associe aussi avec plus ou moins de rigueur sous-
développement et mise en place du système colonial»10.

9
YVES LACOSTE., 1981 - ibid.
10
YVES LACOSTE., 1981 - ibid.
25
La notion de sous-développement est devenue « une notion ubiquiste, multiforme,
susceptible d’être évoquée en tout temps et en tous lieux. (...) On finit par appeler sous-
développement n’importe quelle insuffisance, n’importe quelle inadaptation plus ou
moins fragmentaire dans quelque domaine que ce soit. L’expression, utilisée dans de
contexte varié, exprime toujours une inégalité, une insuffisance, une infériorité, c’est-à-
dire un rapport que l’on considère comme injuste, dangereux, gênant, ou un écart qui
doit être diminué, sinon supprimé »11.

Les considérations que fait Yves Lacoste ici permettent de clarifier la notion de sous-
développement qui ne doit pas être présentée par des clichés à la mode. « Le sous-
développement est habituellement perçu en termes de retard par rapport à une certaine
évolution historique, celle des pays industrialisés dont le processus d’industrialisation a
commencé avant la fin du XIX e siècle. Il est perçu en termes d’infériorité et de
dépendance. Autant on se réfère à tort ou à raison à une seule évolution historique, à un
seul modèle de développement, autant sont différenciées les références spatiales qui
sont associées aux divers usages de l’expression sous-développement. Il est
indispensable de distinguer nettement ces différentes échelles, ces différents niveaux de
référence spatiale car ils déterminent dans une grande mesure différents types de
discours et d’analyses. Pour disposer d’instruments d’analyse plus efficaces, il convient
de ne pas parler de sous-développement pour rendre compte des inégalités régionales
et de ne pas se contenter de reproduire le discours tiers-mondiste pour désigner la
situation d’une région qui fait partie d’un état dont les caractéristiques ne sont pas celles
des pays sous-développés tel qu’on pourra les définir au plan d’une analyse mondiale. Il
vaut sans doute mieux désigner les problèmes régionaux comme conséquences de
l’inégale répartition spatiale de la croissance et de ses contradictions. L’ambiguïté de la
notion de région fait qu’il ne faut pas l’ajouter à celle de sous-développement. C’est au
niveau d’analyse de l’état qu’il faut chercher à construire la définition du sous-
développement »12.

2.3.1 - Les grands types de définition ou de caractérisation du sous-


développement selon Yves Lacoste.

Yves Lacoste essaie de caractériser le sous-développement en partant des


représentations existant autour de ce concept fourre-tout. Selon lui, « certains voient le
sous-développement de « l’intérieur », et soulignent des causes qui paraissent internes au
pays ; d’autres appréhendent essentiellement le sous-développement de «l’extérieur» et
donnent un rôle primordial aux effets de domination exercés par les pays impérialistes
133
. Nous constatons cependant que l’auteur ne met pas en évidence l’avis de ceux qui,
comme nous, voient le sous-développement de « l’intérieur et de l’extérieur » avec

11
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 23.
12
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 49.
13
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 34
26
des causes internes et externes. Selon les contextes, les causes internes dominent sur
les causes externes et dans biens d’autres cas, c’est le contraire. La juxtaposition
de ces deux causes conduit à la complexité de la question et à une interprétation
parfois partisane des réels problèmes de développement que connaissent certaines
de ces nations.

« Les pays sous-développés sont ceux où les hommes ne disposent pas du nécessaire »14.
A ce propos, Yves Lacoste se demande ce que c’est que le nécessaire ? Il pense que c’est
une notion difficile à définir et elle «ne peut plus s’établir sur la base d’un minimum
nécessaire à la survie biologique. (...) le nécessaire, c’est-à-dire l’ensemble des besoins
que ressent une population, est fonction de l’évolution des structures économiques,
sociales et culturelles. (...) La référence au nécessaire, aux besoins, n’en est pas moins un
élément majeur, mais non suffisant, d’une définition de la situation de sous-
développement »15. Aussi, ce qui nous semble important de relever ici est la rigueur avec
laquelle ce géographe met en évidence la notion de nécessaire, qu’il relie d’ailleurs à la
notion de besoin. Cette pertinente réflexion de Yves Lacoste sur le concept de besoin est
justement aujourd’hui la notion maîtresse de la compréhension et l’élaboration du
concept de développement durable du rapport de Brundtland.

Yves Lacoste distingue deux types de besoins : les besoins individuels et les besoins
objectifs en rappelant toutefois le caractère subjectif de la notion de besoin. Il associe
indiscutablement le sous-développement à la notion de besoin. Il met en évidence
l’augmentation formidable des besoins, qui est fonction de l’évolution des structures
économiques, sociales et culturelles d’une population. Il considère le nécessaire comme
l’ensemble des besoins (...). Il cite parmi les besoins d’une population, la nutrition, la
santé, l’instruction. Analphabétisme et inculture des masses sont considérés comme
l’un des traits caractéristiques du sous-développement. Parmi les besoins qui doivent
faire partie du nécessaire, il y a le processus de déculturation, résultant de la destruction
du cadre traditionnel, de l’exode rural, la modernisation de la société et de
l’impérialisme culturel.

A notre avis, la notion de besoin ou de nécessaire, doit donc correspondre à chaque


réalité spatiale et ne doit nullement être un profond processus d’aliénation ni
d’assimilation. Pour certains, le besoin peut être l’acquisition d’une ration alimentaire
modeste, des soins gratuits, de l’instruction de base et le maintien des valeurs éthiques
et culturelles, tandis que pour d’autres il est en plus de tout cela, une instruction
culturelle de base, l’accès à des connaissances technologiques avancées. Les besoins ne
peuvent pas être forcement les mêmes dans tous les milieux mais pour la survie de tous,
il existe un seuil minimum du nécessaire.

Dans cette tentative de définir ou de caractériser le « sous-développement », Yves

14
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 34
27
Lacoste met en évidence le fait que chez certains auteurs, et surtout sous l’effet des
images propagées par les mass médias, la notion de sous-développement est liée à une
insuffisance des potentialités productives : les uns estiment que les ressources naturelles
sont insuffisantes au regard des effectifs de populations entassées dans certaines
contrées dont on invoque le surpeuplement. Cette thèse à notre avis n’est pas exacte
pour tous les pays sous-développés. Plusieurs pays sous-développés sont encore sous-
peuplés ; d’autres ne font pas seulement référence aux potentialités naturelles, mais
aussi aux diverses forces productives : moyens techniques, capitaux, main d’œuvre
qualifiée, etc.

Yves Lacoste présente aussi l’opinion d’autres auteurs, qui estiment que « les pays sous-
développés se caractérisent par une mise en valeur très insuffisante des ressources
existantes. Ceci serait vrai non seulement pour les ressources naturelles, mais aussi pour
des potentialités techniques en raison du chômage des hommes et de la sous-utilisation
des capitaux et du matériel existant »16.

Il s’en suit donc que la situation de sous- développement n’exclut pas les phénomènes
de surproduction. A notre avis, plutôt que de parler de la sous-utilisation des capitaux et
du matériel existant, il faudrait peut-être parler de la mal-utilisation des capitaux et du
matériel conduisant à la mal-gestion, au manque d’entretien des équipements, au non suivi
des politiques de développement. La sous-utilisation toute seule, n’expliquerait pas à notre
avis l’énorme dette de la plupart des pays sous-développés envers les Institutions Financières
Internationales et les pays riches. La mauvaise gestion, le transfert de mauvaises technologies
ou encore de technologies non viables dans ces pays, les mauvais conseils reçus des expertises
étrangères, ainsi que le clientélisme ont conduit à des choix et à des politiques non rentables.

Le sous-développement est aussi très fréquemment apprécié sur la base de l’évaluation


des produits nationaux par habitant et par an. A notre humble avis, s’il est certes vrai
que les pays considérés comme sous-développés se caractérisent par des valeurs de PNB
nettement inférieures à ceux des pays dits développés, cet indicateur à lui seul ne suffit
pas car il ne prend pas en compte les activités de l’économie populaire ou informelle
des pays sous-développés. Le PNB tel que conçu, est un outil de mesure de la
consommation en terme économique et non en terme socioculturel. Il repose sur des
approximations, des évaluations douteuses, des hypothèses réductrices qui ne tiennent
pas compte des diversités de civilisations, des appréciations différentes de l’espace avec
une élimination systématique de tout ce qui touche l’éthique, la solidarité
communautaire.

Nous notons une absence totale de prise en compte du patrimoine environnemental


que ce soit sur le plan sentimental, religieux ou de richesse naturelle en termes de
biodiversité, dans le calcul du PNB. L’utilisation des potentialités naturelles et culturelles
peut parfois conduire à la diminution du PNB puisqu’elle peut limiter la consommation.
Une telle approche aussi simpliste du sous-développement ou du développement
28
analysé sur la base du PNB, donne forcément une idée partielle, parfois erronée d’une
réalité que Yves Lacoste considère « complexe, aux capacités et atouts parfois
formidables ou aux symptômes multiples et multiplicateurs ». En lisant Yves Lacoste,
on comprend aussi que donner une articulation pertinente au concept de
« Sous-développement » est également « tenir compte, dans le monde entier, des hommes
et femmes qui luttent contre l’exploitation, pour la justice et les libertés individuelles ».
C’est une lutte à la fois collective et individuelle pour la revendication de leurs droits. Ce
sont les hommes et femmes qui prennent de grands risques pour leurs idées et opinions
méprisées.

La sévère crise économique, fille de l’exploitation et de la mauvaise gérance qui saigne


plusieurs états sous-développés, se transforme de plus en plus en crise sociale,
conduisant à la tourmente, à la turbulence. Il y a de plus en plus des agitations sociales
dans ces pays, qui s’accompagnent de fortes revendications pour davantage de
transparence, de démocratie et de liberté. Cela est vraisemblablement la démonstration
que le « sous-développement » ne peut donc être seulement une affaire de PNB. Il va bien
au delà. Il exprime pour nous, la conquête des libertés et de la dignité humaine,
l’effondrement et le contrôle des prix des produits de base sur les marchés mondiaux,
pour ne citer que ces quelques critères.

Les pays sous-développés, « se distinguent actuellement de la situation préindustrielle de


l’Europe par des différences primordiales tel le rôle économique considérable que
jouent les plus grandes firmes mondiales en Afrique, en Asie et en Amérique latine et la
très forte croissance démographique »17. Nous pensons que l’inégalité dans le
développement commence avec le commerce triangulaire donc inévitablement avec
l’internationalisation des échanges et la prise en compte de l’homme noir comme
marchandise humaine. A cette période, commencent les inégalités dans les échanges,
l’Afrique et l’Amérique latine deviennent les espaces d’exploitation et de l’impérialisme
économique et politique de l’Occident.

En outre, il faut faire attention de vouloir généraliser la forte croissance démographique


existant dans certains pays sous- développés. Cette croissance n’est pas partout la
même. Elle n’a pas partout la même ampleur. Il y a bien des pays sous-développés qui
ont longtemps amorcé la voie de la transition démographique. L’auteur conteste
d’ailleurs la thèse qui attribue l’origine du sous-développement à « l’étouffement de
l’essor économique sous l’avalanche démographique »18. La croissance démographique
dans ces pays est souvent jugée trop précoce et trop violente. Les pays sous-développés
ont un siècle de retard sur les pays dits développés pour ce qui est de la croissance
démographique. Le continent africain par exemple a plus de quatre siècles de retard sur
les autres : quatre siècles pour peupler le continent américain grâce à la traite des noirs
qui a soutiré à l’Afrique plus de 100 millions de vigoureux hommes et femmes,
abandonnant les personnes âgées et les handicapés. La traite des noirs, a conduit
29
inévitablement à une déstabilisation sociale, culturelle, politique et économique de
l’Afrique qui a vécu un autre siècle de travaux forcés et l’exploitation sans discernement
de ses ressources par les pays occidentaux lors de la colonisation.

Pendant cinq siècles, ce continent n’a cessé d’être oppressé par l’Occident. Ce n’est que
tout récemment qu’il a repris à vivre et le boom démographique qu’on y observe avec une
population tout aussi jeune, est à notre avis, la conséquence de ces faits historiques que
l’on ne saurait nier ni étouffer. La condition de l’Afrique n’est pas celle de l’Asie ni de
l’Amérique latine. La réalité africaine est de loin différente de celles des autres
continents. « Les pays aujourd’hui développés ont connu eux aussi au moment de la
révolution industrielle, une croissance démographique assez considérable »19. Yves
Lacoste prend l’exemple de l’Angleterre où le taux d’accroissement naturel a oscillé entre
1,1 et 1,4% durant le XIXe siècle avec un taux de croissance économique de l’ordre de
2% par an. L’accroissement démographique de nombreux pays européens au XIXe siècle
est comparable aux taux de croissance qu’ont eu, il y a quelques décennies, les pays du
Tiers Monde. La réduction des taux de natalité dans les pays industrialisés résulte
principalement des causes complexes qui ont modifié la signification économique de
l’enfant dans le cadre familial, cessant d’être une source de profit pour devenir une
charge. Cette majoration du coût de formation de l’individu qui a provoqué une réduction
considérable des taux de natalité, souligne l’auteur, a été la condition d’une très sensible
promotion de l’homme ; plus coûteux, il est aussi en meilleure santé, mieux instruit
et infiniment plus efficace.

Au Japon, souligne Yves Lacoste, le taux de natalité au lendemain de la guerre était de 34


pour 1000. Il est tombé à 17,5 pour 1000 en 1957 grâce à la diffusion massive des
méthodes contraceptives et à la multiplication des avortements réalisés sous surveillance
médicale. Ce succès japonais a été facilité par la présence d’un appareil sanitaire important
et la possibilité de réaliser une scolarisation complète et prolongée des enfants. A cela, il
faut ajouter la croissance économique. Ainsi, nous partageons pleinement la thèse de Yves
Lacoste selon laquelle « l’accroissement démographique n’est pas la cause première du
sous-développement, mais il contribue puissamment au développement des
contradictions économiques, sociales et politiques »15.

Nous pensons que l’accroissement démographique dans la plupart des pays sous-
développés, est la conséquence du sous-développement plutôt que sa cause. Il a été
constaté même dans les pays sous-développés que ce sont les couches vulnérables, les
plus pauvres qui font plus d’enfants. Où manque l’instruction, règnent la promiscuité
sexuelle, le chômage et l’exploitation des femmes et des enfants, où manquent de
médecins, le taux de natalité est élevé. La solution strictement démographique, basée sur
la seule limitation des naissances pour lutter contre le sous-développement est vouée à

15
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 103
30
l’échec. Une politique de limitation des naissances est cependant nécessaire pour
réduire à long terme l’essor démographique, mais justement elle ne peut être entreprise
efficacement sans de considérables progrès économiques, sociaux et culturels et des
changements politiques radicaux.

Le plus souvent, « le sous-développement est défini par l’absence d’industries. La


faiblesse de l’industrialisation est présentée dans ce cas comme la cause fondamentale
du sous-développement »16. Ainsi l’auteur se demande « où situer l’Afrique du Sud dans
ce cas » ? La réalité actuelle des pays souvent considérés comme sous-développés
demande une certaine prudence. Certains pays considérés comme sous-développés ont
pourtant aujourd’hui un tissu industriel parfois très compétitif dans certains domaines.
C’est le cas du Brésil, de l’Inde et même de la Chine. C’est aussi le cas des Nouveaux Pays
Industrialisés comme la Corée du sud, Taiwan, Singapour et bien d’autres états.

La question de la faiblesse de l’industrialisation qui était l’une des caractéristiques de


ces états dans les années 50, est aujourd’hui de loin remise en cause sinon
comment expliquer l’entrée du Mexique au sein des pays de l’OCDE ? L’idée du sous-
développement est parfois liée au blocage économique ayant des effets d’autant plus
graves que les effectifs de populations progressent très rapidement. Mais on constate
par exemple qu’il existe des pays où la croissance économique est assez importante,
supérieure à 7% par an et où le sort de la population ne s’améliore pas de manière
significative. Cela est dû au fait que les politiques de développement mises en place ne
conduisent pas à une distribution équitable des richesses. Ce qui est inévitable quand la
production est contrôlée en grande partie par les multinationales, qui investissent,
produisent et transfèrent les richesses financières obtenues dans les pays riches et les
paradis fiscaux. La solidarité internationale aurait bien voulu que les industries de
transformation des produits tropicaux comme le café, le cacao, soient localisées dans
les pays producteurs de ces produits. L’Occident dans ce cas exporterait non pas les
produits agricoles comme il le fait actuellement, mais plutôt de produits finis prêts pour
la consommation. Mais tel n’est pas le cas. L’Occident exporte les produits tropicaux qui
sont transformés directement sur son territoire. Pourtant malgré ce manque de volonté
de donner, à ces pays producteurs de produits tropicaux, une place clé dans l’économie
internationale, ces derniers ont tout de même développé de petites sociétés de
transformation qui n’arrivent malheureusement pas à trouver des débouchés en
Occident à cause des fortes barrières douanières.

De telles conditions ne peuvent favoriser le développement industriel des pays sous-


développés qui pour la plupart, sont condamnés à dépendre de l’Occident pour y
acheter des produits manufacturés. Et les prix des produits tropicaux comme des

16
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 36
31
matières premières ne cessent de baisser pendant que ne cessent d’augmenter les
prix des produits manufacturés. « Un sac de café de 60 kg en 1977 coûtait 310 dollars
USA. En 1989, il coûtait 143 dollars USA, en mars 1993, il valait à peine 79 dollars USA.
Entre 1982 et 1992, le coût réel d’un kg de cacao a diminué environ de 60%, celui du
coton environ de 40%, et celui de la gomme environ de 45%. Pendant ce temps, les prix
des produits finis importés de l’occident ont augmenté de 25% entre 1980 et 1988 »17.

2.3.2 - La carte des pays sous-développés.

Yves Lacoste tente de préciser une ébauche de la carte du sous-développement. Cette carte naît
d’une démarche géographique qui voudrait réduire l’ambiguïté de la notion de sous-
développement en essayant de construire un véritable concept profitable sur une carte du
monde de façon précise et non point en une représentation allégorique d’un espace abstrait.
Pour construire cette carte, l’auteur a en premier lieu passé sommairement en revue la liste
des états, et leurs caractéristiques statistiques les plus communément évoquées dans ce genre
de réflexion. Il fait un premier classement en prenant en considération un indicateur très
grossier, très discutable et pourtant communément admis : la valeur relativement faible du
produit intérieur par habitant et par an. Dans l’élaboration de cette carte, l’auteur abandonne
la représentation schématique d’un monde coupé en deux : les pays dits développés, le fameux
« centre » du monde, les pays du Nord et les pays sous-développés, la « périphérie » du monde,
les pays du Sud. Il préconise plutôt une représentation du monde plus complexe et finalement
sans doute plus efficace pour tenter de rendre compte de l’évolution des réalités comme pour
suggérer des stratégies réalistes. Il préfère utiliser le mot Tiers Monde pour désigner un
ensemble de dimension planétaire pour regrouper « d’une part, tous les pays qui sont actuellement
sous-développés, qui connaissent encore l’aggravation des contradictions capitalistes
spécifiques de la situation de sous- développés ; d’autre part, les pays qui ont connu les
contradictions du sous- développement, mais qui, depuis plusieurs décennies, se trouvent dans une
situation très différente, en raison de la liquidation de ces contradictions capitalistes. Le Tiers
Monde est l’ensemble spatial qui permet de regrouper des pays qui ont connu dans le passé les
mêmes contradictions fondamentales.

Ces contradictions ont d’une part freiné le développement des forces productives tout
en l’orientant vers des activités destinées à l’exportation et en fonction des intérêts
d’une minorité privilégiée étroitement liée à des pouvoirs étrangers. (...). Les pays du
Tiers Monde ont eu dans leur ensemble, à partir de l’expansion du capitalisme, des
évolutions historiques qui présentent des caractéristiques fondamentales communes.
Celles-ci déterminent dans une grande mesure le présent. Ils ont encore en commun,
pour le moment, une forte croissance démographique. Ils ont aussi en commun pour la
masse de leur population des niveaux de consommation très inférieurs à ceux qui
caractérisent les populations des pays dits développés »18

17
FAO ., 1995 - Necessità e risorse - p 74
18
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 243
32
Dans l’élaboration de cette cartographie, Yves Lacoste distingue deux grands types de situation
de sous-développement, qui se sont historiquement succédés dans un certain nombre de pays :

« - la première situation de sous-développement se caractérise par le début de la phase


de développement rapide des contradictions, signalée par le démarrage de la croissance
démographique et l’apparition du chômage qui s’accroît rapidement.

- la deuxième situation se caractérise non seulement par l’aggravation et la complication


des contradictions, mais aussi par les conséquences des politiques réformistes et
répressives mises en œuvre par les minorités privilégiées (autochtones et étrangers) pour
se maintenir au pouvoir tout en accroissant leurs profits»19

Le rôle des Institutions Financières Internationales, telles que la Banque Mondiale et le Fond
Monétaire International qui ont parfois facilité l’augmentation de ces contradictions à travers
le financement de certains projets qui n’ont nullement été avantageux aux populations
mais plutôt à la classe privilégiée et aux investisseurs étrangers, n’est pas à négliger. Il ne
faut pas non plus oublier les politiques d’ajustement structurel et de privatisation abusive des
années 80. On doit aussi tenir compte de la coopération bilatérale et multilatérale orientée le
plus souvent dans des secteurs profitables aux pays donateurs qu’aux pays aidés.

Yves Lacoste pense que « le taux élevé de la croissance démographique peut être
considéré comme un des indicateurs les plus significatifs de la situation de sous-
Développement »20. Il soutient l’idée selon laquelle « le taux de croissance des produits
intérieurs bruts et leur valeur per capita sont désormais des indicateurs de moins en
moins valables de la situation de sous-développement surtout pour les états gros
exportateurs de matières premières dont les prix ont été fortement majorés »21. A cela il
faut ajouter l’ensemble du processus de l’échange inégal qui défavorise les paysans des
pays sous-développés, obligés de cultiver les produits d’exportation qui sont ensuite
vendus à des prix dérisoires. Yves Lacoste insiste aussi sur le fait qu’il ne faut pas donner
de l’ampleur au processus d’industrialisation. Il ne peut être un indicateur spécifique de
la situation de développement. L’auteur par cette démarcation nette que nous jugeons
pertinente, met ici en évidence le flou même qui existe dans la définition du
développement. Quand nous parlons souvent de pays dits développés, ne faisons- nous
pas allusion aux pays industrialisés ? Si Yves Lacoste, «prend des distances sur l’ampleur
de l’industrialisation qui n’est pas selon lui un indicateur spécifique de la situation de
développement », nous critiquons l’utilisation du mot « pays développés » pour signifier
les états industrialisés. L’industrialisation doit être un critère de la situation de
développement. I l f a ut q u’ e l l e s o i t cependant une industrialisation propre,
compatible et non exagérée. Elle ne peut cependant pas à elle seule conditionner le
développement. L a puissance industrielle ne fait pas d’un pays être automatiquement
considéré un pays développé de notre point de vue. Le développement exige une
industrie propre, non polluante, qui soit compatible avec le respect de

19
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 246.
20
YVES LACOSTE., 1981 - [Link] - p 251
21
YVES LACOSTE., 1981 - ibid.
33
l’environnement. Ceci constitue un objectif à atteindre, un challenge pour tous les
pays industrialisés et en voie d’industrialisation.

En conclusion
Les analyses faites par Yves Lacoste à un moment donné de l’histoire de l’humanité et
sur une question qui était alors à la mode et qu’il est toujours d’ailleurs sont non
seulement exemplaires mais aussi très précises pour mieux comprendre comment se
construit un concept scientifique. A travers une véritable analyse globale du
phénomène, Yves Lacoste nous permet décrit avec une expressivité particulière les
principales caractéristiques du sous-développement depuis la sous-alimentation
jusqu'aux structures sociales paralysantes en passant par la démographie galopante et
divers handicaps économiques. Cette description débouche sur la recherche d'une
définition et à sa caractérisation. Une telle analyse à partir d’un raisonnement conduit
avec maîtrise et concision, restitue à la science le concept de sous-développement à
partir d’une analyse complète des caractères constitutifs de ce phénomène.

Bibliographie
Bairoch, P. (2017). Révolution industrielle et sous-développement (Vol. 9). Walter de Gruyter
GmbH & Co KG.

De Bernis, G. D. (1974). Le sous-développement, analyses ou représentations. Revue Tiers


Monde, 103-134.

Gruyter, D. (2017). Le concept de sous-développement. Walter de Gruyter GmbH & Co KG.

Lacoste, Y. (1962, May). Le sous-développement : quelques ouvrages significatifs parus depuis


dix ans. In Annales de géographie (Vol. 71, No. 385, pp. 247-278). Armand Colin.

Lacoste, Y. (1967, November). Le concept de sous-développement et la géographie. In Annales


de géographie (pp. 644-670). Armand Colin.

Lacoste, Y. (1976). Géographie du sous-développement ; géopolitique d'une crise-3.

Lacoste, Y. (1989). Les pays sous-développés. FeniXX.

Yves, L. (1984). Géographie du sous-développement, Géopolitique d'une crise, Paris, PUF, 1981-
Les pays sous-développés. Paris, PUF. Que sais-je.

Tremblay, S. (1999). Du concept de développement au concept de l'après-développement :


trajectoire et repères théoriques. Université du Québec à Chicoutimi.

Peyret, H. (1948). Le Plan Marshall peut-il sauver l'Europe ? Société d'éditions françaises et
internationales.

34
35
Chapitre III :

Du club de Rome, au rapport de Meadows : une


remise en question des 30 glorieuses années.

36
3.1. Introduction

La planète dans les années 60 et 70, a été marquée par les grandes ruptures à la fois
contextuelles et idéologique en matière de développement. Il s’est aussi développé
plusieurs formes de radicalisation de la pensée en matière de développement. Durant
les décennies 1960 et 1970, on a assisté surtout à l’hégémonie de la pensée capitaliste
du développement où la pensée libérale a commencé à occuper une place prééminente
en économie du développement. Elle a bien entendu privilégié davantage des
mutations structurelles dans le fonctionnement des économies des Etats qui a surtout
consisté à appliquer un corpus d’idées, d’orientations orthodoxes qu’il fallait
universaliser. La pensée dominante du développement n’a pas laissé place aux
questions environnementales, à la consommation raisonnable des ressources
naturelles, etc. ceci a conduit à la création de mouvements alternatifs de pensée
comme le club de Rome que nous allons présenter ici.

3.2. Les Trente glorieuses années et la montée en puissance du


développement néolibéral

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les pays européens victorieux de


l’Allemagne nazie sont considérablement affaiblis par la guerre. Les destructions liées
aux combats de la Libération, sont importantes. La reconstruction économique et
sociale des différents pays devient une priorité absolue. Les défis à relever sont
considérables. Il faut effacer les traces de la guerre, reconstruire, relancer la production
agricole et industrielle, satisfaire les aspirations à un mieux-être d’une population qui
veut en finir avec les privations.

3.2.1 - Les Trente glorieuses années et la naissance de la société de


consommation
Le plan Marshall mis en place par les États-Unis constitue pour ces pays une opportunité
exceptionnelle qui accélère la Reconstruction et fait amorcer une période de croissance
économique sans précédent. L’outil industriel s’est transformé et se trouve en mesure
de satisfaire une demande de plus en plus importante, dopée par des salaires à la
hausse et une soif de modernité en provenance des États-Unis. La société de
consommation et de loisirs se développe, les mentalités se transforment en
profondeur. Ce sont ces années 1945-1975 que l’économiste français Jean Fourastié22
appela, dès 1979, « Les Trente Glorieuses » dans son livre Les « Trente Glorieuses, ou
la révolution invisible de 1946 à 1975 ». Il fait une analogie avec les Trois Glorieuses,

22
Jean Fourastié est un économiste français né le 15 avril 1907 à Saint-Benin-d'Azy (Nièvre) et mort 25 juillet
1990 à Douelle (Lot). Il est à l’origine de l'expression les « Trente Glorieuses » utilisée pour désigner la période
prospère qu'ont connue la France et la plupart des pays industrialisés de la fin de la Seconde Guerre mondiale
au premier choc pétrolier (1947-1973).
37
ces trois jours de révolution de juillet 1830 qui ont installé une monarchie bourgeoise
et industrialiste en France. Ce chrononyme rétrospectif entend désigner avec subtilité
par son auteur, la période de forte croissance économique et d'amélioration des
conditions de vie qu’ont connue la grande majorité des pays développés entre 1946 et
1975. Pour Fourastié, les Trente glorieuses années ont surtout été une « révolution »
menée de façon consensuelle par des technocrates, nous dirons des planificateurs qui
ont su organiser ce changement structurel dans la société occidentale.

Cette extraordinaire période sur le plan économique, Fourastié la considère aussi


comme une révolution invisible qui ne s’est pas faite en un jour, mais a été permanente
pendant près de trois décennies. Elle s’est faite sans les à-coups des habituels cycles
économiques. Il s’est alors agit d’une révolution silencieuse, mais porteuse en réalité
de changements économiques et sociaux majeurs, qui ont marqué le passage de
l'Europe, quarante années après les États-Unis, à la société de consommation. Cette
dernière se met en place dans des pays occidentaux où le taux de croissance annuelle
est en moyenne de 4,6%. L’exode rural est important, les villes s’étendent et la
consommation se développe. Le rattrapage technologique vis-à-vis des États-Unis,
notamment le développement de la télévision, change les habitudes de vie. Le rêve
américain devient réalité. Les ménagères23 achètent des machines à laver le linge, puis
la vaisselle. Les Français s’enrichissent, le chômage tombe en Europe à 2,4% de la
population active et les premiers lotissements de maisons individuelles préfabriquées
se multiplient : à chacun son « home sweet home ». Une époque bénie qui sera
interrompue par le premier choc pétrolier de 1973. Le développement économique
ainsi amorcé a radicalement transformé l’économie des pays européens, en les rendant
une société de consommation avec de nouveaux

Les Trente Glorieuses se caractérisent par une identité forte des Etats européens dans
le domaine industriel qui se confirme comme la locomotive du développement. L’on
assiste aussi à une création d’entreprises qui sont nombreuses. Le tissu très dense de
PME-PMI qui travaillent souvent en sous-traitance pour les grands groupes se
développe. C’est tout ceci qui assure le plein emploi. La pénurie de main d’œuvre est la
crainte la plus importante des employeurs locaux au point où le recours à la main
d’œuvre féminine et immigrée est important et les salaires plutôt élevés. De
nombreuses zones industrielles sont créées pour accueillir ce mouvement, même dans
des centres urbains de faible importance. Les Trente glorieuses années ce sont en fait
une accélération de progrès technique qui requiert qu'une attention toute spéciale soit
accordée aux problèmes posés par les conversions d'activité et, notamment, par leurs
aspects humains. C’est la mise en place avec le concours des organisations
professionnelles et syndicales, la formation professionnelle. On voit aussi les petits
commerces se transformer et se moderniser pour s’adapter aux nouveaux goûts de leur

23
[Link]
38
clientèle.

Les trente glorieuses années se caractérisent aussi par une implantation importante de
grandes surfaces commerciales. Les hypermarchés ouvrent dans les villes et en fait leur
apparition constitue une révolution du mode de consommation et traduit des
tendances de fond de la société : la hausse du pouvoir d'achat, la volonté de disposer
d'un éventail accru de choix, la démocratisation de l'automobile. Les Trente glorieuses
années se caractérisent aussi dans les sociétés occidentales par l’acquisition de droits
politiques, essentielle pour l’amélioration de la condition des femmes et de leur
engagement dans le débat public au lendemain de la guerre. On parle de plus en plus
des droits sociaux et politiques.

Les Trente Glorieuses années voient l’entrée massive des femmes dans le salariat au
point de représenter le tiers de la population active en France. Dans l’industrie, elles
occupent le plus souvent des postes d’ouvrières spécialisées cantonnées à des travaux
monotones et minutieux. Le travail salarié des femmes contribue largement à
l’augmentation du niveau de vie des ménages. Les Trente glorieuses années sont en
réalité les vingt-huit ans qui séparent la fin de la Seconde Guerre mondiale, en 1945, du
choc pétrolier de 1973. Elles se caractérisent par la reconstruction des pays dévastés
par la guerre ; une industrialisation structurelle et ramifiée qui conduit vers une
situation de plein emploi dans la grande majorité des pays ; une forte croissance de la
production industrielle qui booste le taux de croissance et un capital humain important.
Il est important de rappeler que les trente glorieuses années ont aussi bénéficié dans
tous les pays, d’une véritable planification qu’il faut entendre comme un programme
de politique économique indiquant un certain nombre d'objectifs et de moyens
d'exécution. C’est un système de références pour la politique économique qui avait la
caractéristique d’être à court terme. Les plans à cette époque avaient une phase
technique, de grandes orientations et une élaboration détaillée.

3.2.2 - Les Trente glorieuses années et l’impulsion du développement


néolibéral
Les Trente glorieuses années sont également caractérisées comme une période de
croissance économique, d’expansion capitaliste dirigée, qu’a connu l’Occident jusqu’au
milieu des années 1970. Elles sont aussi la période où se façonne et se construit dans
les arènes scientifique, politique et économique, l’économie néolibérale qui va à son
tour impulser le développement néolibéral. Rappelons ici que le concept du
néolibéralisme est apparu dans les années 1940, sous l’impulsion d’économistes de
l’École des sciences économiques de Chicago, tels que Milton Friedman : « L’idée de
laisser libre cours au marché et aux individus, comme étant la meilleure façon de
favoriser le développement économique, vient de ce que certains craignent avant tout
la tyrannie des gouvernements ».

39
L’impulsion apportée par les Trente glorieuses années à création de la société de
consommation va progressivement faire prospérer la doctrine néolibérale qui prône
une réduction du rôle de l’État et le développement du marché dans tous les domaines.
Sur le plan socioculturel, dans les archanges de la société de consommation qui se met
en place, il émerge transversalement la promotion d’une idéologie individualiste et
hédoniste qui vise l’augmentation des droits individuels. Les mécanismes mis en place
pour réguler la société de consommation valorisent implicitement l’intérêt égoïste au
détriment du devoir collectif et des valeurs communes. Les Trente glorieuses années
vont construire progressivement l’idéologie du développement néolibéral. Elles vont
accentuer certains traits du libéralisme et en gomme d'autres. Certains économistes
qui sont comme des pères fondateurs de cette doctrine tels Milton Friedman, Friedrich
Hayek, Kenneth Arrow, Gérard Debreu et Garry Beker, vont encourager le
néolibéralisme en suggérant d'élargir la liberté de l’individu et des entreprises tout en
diminuant l’action collective et les règles communes. L’entrée en puissance de
l’idéologie néolibérale dans le développement conduit à relativiser et dans certains cas
à remettre en question le rôle à l’autorité publique, non seulement dans l’économie
proprement dite, mais encore dans l’éducation, la santé et même dans les
infrastructures collectives de développement.

Nous convenons avec Bourdieu (Bourdieu P., Anthropologie économique p. 145),


(Bourdieu P., Sociologie générale, p. 608) qu’avec le néolibéralisme on est en présence
d’un discours tout puissant qui prétend régir non seulement l’économie, mais aussi la
société. L'idéologie néolibérale qui trouve dans la consommation de masse des Trente
glorieuses années, ses racines, dépasse largement ce contexte. Elle s'est étendue,
transformée. Elle imprègne la pensée commune et diffuse dans le corps social, une
société de consommation irresponsable qui ne se préoccupe pas du fait que les
ressources sont limitées. Certains choix de développement et projets de société nous
amènent à dire que la doctrine néolibérale affirme la suprématie de l’économie et du
marché sur les valeurs humaines. La société de consommation s’est façonnée avec le
temps vers un modèle de société basé sur la compétitivité, la rentabilité. Avec le temps,
le modèle de développement qui a généré les Trente glorieuses années, a mis en place
un discours avec des maîtres-mots, où ce qui importe c’est d’aller vite, « travailler plus
pour gagner plus », être un « gagnant ». On voit bien dans plusieurs contextes, des
messages qui amènent à accepter que les inégalités sociales soient naturelles et ne sont
que la conséquence de la liberté individuelle. Le développement néolibéral qui s’est
emparé du développement, nous achemine vers une société qui valorise
l’individualisme, la compétition et méprise l’action collective et l’autorité publique,
puisqu’elles servent à instaurer des règles contraires à la liberté.

Nous convenons avec Juignet (2018) que le développement néolibéral est alors incarné
par un discours qui voudrait que l’économie n’ait nul besoin de règles, car elle
s’autorégule, le rôle de l'État est d'instaurer la concurrence. Ce développement
40
néolibéral va encore plus loin en remettant en cause les valeurs morales assez
spontanées communément partagées (entraide, réciprocité, justice) qui sont
déconsidérées en faveur de l’égoïsme, de l'individualisme, de la compétition, de la
liberté individuelle. L’idéologie néolibérale remet littéralement en question les valeurs
traditionnelles au nom de l'utilitarisme. Dans ces conditions, comme le souligne si bien
Juignet (op cit), on ne peut que se poser la question du bien-fondé d’un développement
néolibéral qui entre temps s’est profondément inséré dans le système de prise de
décision au point d’imposer à tous, dans la vie individuelle et collective la rentabilité, la
compétition, la nouveauté perpétuelle. Juignet (op cit) relève d’ailleurs que le
néolibéralisme nous impose de courir, s’agiter, faire à la hâte, travailler sans but, réagir
sans distance, répondre aux sollicitations incessantes, gagner toujours plus d'argent,
capitaliser, consommer un maximum, peu importe si les individus sont incultes, errants,
sans racine, sans histoire, pourvu qu'ils soient des agents de la machine productive. Elle
a fini par faire régresser l’humanisme dans nos sociétés, désormais guidées par la
marchandisation généralisée et le profit posés comme valeurs suprêmes.

Il apparaît, de manière assez évidente, qu’il faille une déconstruction culturelle de


l’idéologie néolibérale du développement économique. Il faut éviter que le
développement ne se transforme en un processus qui isole les individus, et crée une
économie de marché exacerbée qui n’est pas capable de créer des liens entre les
communautés humaines, mais plutôt de les défaire. Le développement ne peut pas se
limiter à produire une richesse qui produit à son tour la désagrégation de la société. Le
développement quelque soit les raisons, ne peut produire des individus isolés, sans
identité, sans repère, mis en concurrence les uns avec les autres.

Le néolibéralisme qui n’a été qu’une théorie jusqu’aux années 1970-1980 », fait son
irruption véritablement dans trois puissances économiques que sont les Etats unis, le
Royaume-Uni et l’Allemagne avec l’élection de gouvernements de droite dans ces trois
grandes puissances économiques où il y avait une forte inflation ainsi que d’importants
taux de chômage qui commençait à être important. Ce modèle a prospéré partout
augmentant les disparités entre riches et pauvres. Toutefois, les années de croissance
à 5 % d’avant le premier choc pétrolier ne peuvent pas s’analyser sur un plan purement
technique sans y intégrer des données d’analyse politique, économique et scientifique.
Une lecture dépolitisée de ces années est importante pour comprendre ce qui se cache
derrière la croissance et les nouvelles exigences qui nous interpellent pour que tout
aille mieux.

3.2.3 - Les conséquences environnementales des Trente glorieuses années


Les trente glorieuses années n’ont pas que signifier la croissance économique, et
l’amélioration des conditions de vie des populations. Pour les Etats Unis qui étaient déjà
dans ce processus depuis longtemps, l’industrialisation a aussi eu ses ravages sur le plan
environnemental. Les décennies de croissance en Europe, au japon, au Canada comme
41
aux Etats unis a eu des répercussions sur l’environnement qui n’ont pas toujours été
mis en évidence convenablement.

Du point de vue sanitaire, il y a eu, par exemple, plus de 75 000 morts de silicose entre
1946 et 1987. Des millions de mètres carrés de bâtiments ont été recouverts d’amiante,
le produit-phare de la modernité d’après-guerre. D’ici 2025, l’amiante aura fait plus de
100 000 morts. La belle époque se caractérise aussi par les méfaits du tabagisme de la
société de consommation, l’utilisation de l’amiante dans les constructions dont les
ravages sur le plan sanitaire sont désormais bien établis, les marées noires, les
molécules utilisées dans la chimie, l’agriculture, les médicaments, etc.

Les actions menées dans le cadre des Trente glorieuses années ont été prédatrices de
la nature. Elle a eu des conséquences négatives sur la nature. Elle a conduit à une
exploitation sans pitié des ressources naturelles jugées illimitées. La protection de
l’environnement n’est pas à l’ordre du jour générant plusieurs formes de pollutions
comme la saturation de l’air en particules fines et en perturbateurs endocriniens, la
mort des sources, des rivières dans les villes, la désertification et la désagrégation des
sols empoisonnés aux pesticides et engrais chimiques, etc. Tous ces effets visibles de
l’idéologie néolibérale de l’économie qui a accompagné les Trente glorieuses années
ont été à juste titre objet de critique par le club de Rome.

La recherche de la croissance perpétuelle conduit au recul de la protection de


l’environnement. Les Trente glorieuses années étant donné les pollutions qu’elles ont
générées, montrent qu’il y a une contradiction flagrante entre la croissance
économique continue et la protection de l’environnement.

La société de croissance est ainsi l’aboutissement de l’économie de production


capitaliste. Elle a conduit à promouvoir la production illimitée, et donc par voie de
conséquence, la prédation des ressources naturelles renouvelables et non
renouvelables. Elle a conduit à une illimitation de la consommation, et donc création
de nouveaux besoins artificiels et superflus. Elle a aussi conduit à une illimitation dans
la production des déchets, et donc de la pollution de l’air, de la terre et de l’eau. Dans
son ensemble, le modèle de société généré par les Trente glorieuses années, s’est
perpétué, est devenu la référence. Il a conduit à des effets désastreux tel le
dérèglement climatique avec les émissions de gaz à effet de serre, les questions
sanitaires importantes telles les pandémies de cancers, d’asthme, d’obésité, de
maladies pulmonaires, de troubles cardio-vasculaires. Le modèle de société en cours
de construction à cette époque en mobilisant la sphère technocratique a
continuellement fait la promotion de la croissance infinie. Ce modèle ne s’est jamais
questionné notamment dans sa démesure économique. Il s’est allié avec la philosophie
des Lumières prétendait, non sans bonnes raisons, émanciper l’homme de la
42
transcendance, de la tradition et de la révélation.

De ce fait, l’aboutissement de ce processus fait de la mondialisation le cœur du projet


néo-libéral, de plus en plus soumise à la dictature des marchés financiers et à la main
invisible de l’économie globalisée ainsi qu’aux lois de la technoscience. Il a produit la
mondialisation économique et financière, matrice du néo-libéralisme, en tant que
l’achèvement du programme individualiste du capitalisme. Une telle société est fondée
sur la démesure. Elle est aux antipodes d’une société juste et soutenable dans la mesure
où on ne tient pas compte du fait que la surcroissance économique se heurte aux limites
et à la finitude de la biosphère. La capacité régénératrice de la Terre n’est pas prise en
compte. L’homme à travers son style de vie, transforme les ressources en déchets plus
vite que la nature ne peut transformer ces déchets en nouvelles ressources.

3.3. Les accidents industriels : une conséquence du développement néolibéral

Dans les années 60, le développement fondé sur le paradigme de l’industrialisation


commence à montrer ses faiblesses dans les pays riches à économie de marché avec la
survenue d’une série de catastrophes naturelles et d’accidents industriels. C’est le cas
de graves accidents touchant l’environnement. De grands accidents industriels qui
renvoient à la gestion du risque majeur de type technologique ont toujours marqué
notre histoire. Ainsi, plusieurs grands accidents industriels sont survenus avec une
certaine constante ces deux derniers siècles accompagnés aussi de grandes
catastrophes naturelles qui témoignent de la nécessité de repenser le développement
industriel tout en mettant en place des politiques de prévention. Quelques exemples
d’accidents industriels de par leurs impacts sont importants à rappeler d’autant plus
qu’ils nous amènent dans la société du risque. Ainsi à partir d’un regard rétrospectif, on
voit bien que plusieurs accidents industriels ne cessent d’accompagner le processus
d’industrialisation aussi bien dans les pays industrialisés qu’en cours
d’[Link] n’est pas possible de parler de développement sans parler de
catastrophes industrielles. On voit bien que les dangers effectifs et potentiels de
l’industrialisation sont à bien appréhender. Les accidents industriels rendent compte
d’une société qui fait face à une réalité plus complexe, qu’elle ne maitrise pas toujours
parfaitement. Nous présentons ici une liste de sinistres à caractère industriel non
exhaustive dûment choisi par ordre chronologique entre 1900 et 2010. Le choix de ces
accidents est dû au fait qu’ils constituent un cas d'école pour les personnes intéressées
par les questions environnementales. En outre, certains ont un caractère exceptionnel
du fait de leurs impacts sur l’environnement, la santé publique. D’autres ont conduit à
mettre en place ou à renforcer la réglementation sur les activités industrielles. C’est
exactement le cas de la directive Seveso, qui tire son nom de la catastrophe de Seveso.

43
3.3.1 - L’accident de la mine de Courrières (Pas-de-Calais) dévastée le 10 mars
1906
La Compagnie des mines de Courrières qui exploite alors le gisement de charbon du
bassin minier du Nord-Pas-de-Calais dans le Pas-de-Calais plus précisément dans les
communes françaises de Billy-Montigny, Sallaumines, Méricourt et Noyelles-sous-Lens.
Elle fournit en 1900 près de 10% de la production nationale française de charbon.

Elle fut victime le 10 Mars 1906 d’une Catastrophe qui fit officiellement 1099 morts sur
près de 1 800 mineurs descendus ce jour-là. Le bilan réel est probablement supérieur à
1906 personnes en raison de la présence de plusieurs travailleurs « irréguliers » dont le
décès n'a pas été imputé à cet accident. Pris au piège, la plupart des ouvriers sont morts
asphyxiés ou brûlés par les nuées ardentes de gaz toxiques. En fin de journée,
seulement 576 mineurs étaient parvenus à s'échapper de la catastrophe. À ce bilan doit
encore être ajouté le décès d'au moins seize sauveteurs qui interviennent dans des
conditions de sécurité et d'hygiène précaires. La catastrophe de Courrières est la plus
importante catastrophe minière de tous les temps en Europe et la deuxième au monde
après celle de Benxi en Chine en 1942 (1 549 morts).

3.3.2 - Accident de Minimata : une catastrophe sanitaire et environnementale


Pendant des années, plus exactement 37 années, la Chisso Corporation (en), un
fabricant d'engrais, devenu ultérieurement une entreprise de pétrochimie fut tenue
pour responsable de la pollution de la baie de Minamata au Japon, en y déversant des
résidus de mercure ainsi que ceux d'autres métaux lourds. Ces rejets ont contaminé
tout l'écosystème et se sont accumulés dans la chaîne alimentaire. On estime à 400
tonnes le mercure déversé dans la baie de Minamata jusqu'en 1966, date à laquelle un
nouveau procédé de fabrication est mis en place. Ces rejets ont eu des conséquences
sanitaires et environnementales dramatiques. C’est entre 1932 et 1968 que la pollution
générée va se transformer en un véritable désastre emblématique appelé
« catastrophe de Minamata » due à l'impact de métaux toxiques sur la santé humaine.
La maladie est documentée, particulièrement chez les pêcheurs et les personnes
consommant du poisson : la pêche constituait une des principales ressources des
villages alentours. La maladie est officiellement reconnue en 1956 24. Des centaines de
personnes en sont mortes et des dizaines de milliers sont atteintes de troubles
neurologiques tandis que des enfants naissent avec des malformations, des handicaps,
des troubles mentaux. Les cas de leucémie sont également en augmentation. On estime
que plus de 3 000 victimes sont soit décédées, soit ont subi des déformations physiques
ou un empoisonnement sévère au mercure par ce qu'il a été convenu d'appeler la
maladie de Minamata.
Après plusieurs années de difficiles négociations, l'ONU a adopté, en janvier 2013, la
Convention de Minamata sur la protection de la santé humaine et de l'environnement
contre les rejets de mercure. L'objectif de ce texte contraignant est, d'ici à 2025, la

24
[Link]
44
fermeture des mines de mercure et l'interdiction de produits et procédés recourant ou
contenant du mercure pour lesquels il existe des alternatives. L'interdiction du mercure
est prévue d'ici à 2020 dans les thermomètres, instruments de mesure de la tension,
batteries, interrupteurs, crèmes et lotions cosmétiques et certaines lampes
fluorescentes. La convention de Minamata a été ouverte à signature les 10 et 11
octobre 2013 au Japon et elle est entrée en vigueur après sa ratification par 50 Etats.

3.3.3- La catastrophe de la mine de Benxihu du 26 avril 1942


Benxihu est une mine de charbon et de fer située dans la province du Liaoning en Chine.
Creusée conjointement par les Japonais et les Chinois en 1905, la mine tombe
progressivement sous le contrôle japonais jusqu'à l'invasion de la Chine par le Japon.
L'envahisseur force les Chinois à travailler à la mine dans des conditions indignes où
règnent typhus et choléra. Le 26 avril 1942, une explosion survient et tue 1 549 mineurs,
plus du tiers des mineurs travaillant ce jour-là. C'est la catastrophe minière la plus
meurtrière de l'histoire.

3.3.4 - Nuage de méthoxyméthane le 28 juillet 1948 à Ludwigshafen


(Allemagne)
Propriété de la BASF, qui est alors le plus grand groupe de chimie du monde, l'usine de
Ludwigshafen (Allemagne) est sous contrôle français. Le jour de la catastrophe, un
wagon-citerne rempli de 30 tonnes de méthoxyméthane explose. Resté au soleil
pendant plusieurs heures, au mépris des règles de sécurité, il contenait des gaz qui se
sont enflammés, provoquant l'explosion. Bilan: 207 morts et plus de 4.000 blessés,
brûlés ou intoxiqués par le nuage toxique.

3.3.5 - 18 Mars 1967: La marée noire de Torrey Canyon du 18 mars 1967


Un immense pétrolier de 300m de long en provenance du Koweït s'échoue aux larges
des îles Scilly (Royaume-Uni) et laisse à la mer 120.000 tonnes de pétrole brut qu'il
devait livrer en Angleterre. Selon le Centre de documentation, de recherche et
d’expérimentations sur les pollutions accidentelles des eaux (CEDRE) , près de 25.000
oiseaux seraient morts après ce naufrage dont une partie de la cargaison de pétrole a
dérivé jusqu'aux côtes françaises de Bretagne.
Ce naufrage sera le premier d'une tristement longue liste de marées noires mais sera à
l'origine des premières mesures de lutte contre la pollution des mers.

3.3.6 - La catastrophe de Flixborough 1er juin 1974 (Angleterre, Flixborough)


Flixborough est un village situé dans le Lincolnshire du Nordau nord de Scunthorpeen
Angleterre. La population est de 1 386 habitants. Flixborough a été le siège d'une grave
catastrophe industrielle le 1er juin 1974. Une usine chimique a été entièrement
détruite par une explosion de gaz; le bilan est de 28 morts mais il aurait pu être bien
plus grave, l'explosion ayant eu lieu durant le week-end. On a décelé des impacts
jusqu'à 3 km aux alentours. Le rapport d'enquête est accablant: le processus de
production avait été changé et la capacité de l'usine avait triplé, sans que les systèmes
45
de sécurité ne soient revus. Il n'y avait pas d'ingénieur d'entretien depuis six mois et les
capacités de stockage étaient 43 fois supérieures à celles autorisées. Des fuites récentes
avaient été réparées rapidement et personne ne prêta attention aux
dysfonctionnements qui s'étaient produits durant les quatre jours qui précédaient la
catastrophe.

3.3.7 - La catastrophe de Bhopal 3 décembre 1984 (Inde)


La ville de Bhopal, 800.000 habitants, capitale du Madhya Pradesh, au centre de l’Inde,
dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, va connaitre une explosion d’une cuve de
produits chimiques dans une usine de pesticides, filiale de la firme américaine Union
Carbide, qui a été rachetée par la suite par la multinationale Dow Chemical. L’accident
a dégagé 40 tonnes d'isocyanate de méthyle dans l'atmosphère de la ville, asphyxiant
en premier lieu le bidonville de Khasi Camp où les populations les plus pauvres sont
agglutinées. Le gaz ainsi libéré, attaque d’abord les yeux, entraînant une cécité,
provisoire dans les cas favorables, avant de s’engouffrer dans les poumons pour
provoquer de graves insuffisances respiratoires. La catastrophe fait suite à des
déficiences récurrentes du système de sécurité, connues mais occultées pour raison
d’économie. On est en face d’un mauvais entretien de matériel, d’une gestion
désinvolte peu soucieuse des questions de qualité, de sécurité et environnementales.
Il est attesté que la fuite majeure se déclare après de multiples incidents et déficiences
signalées.

Figure 1 : Une création artistique en mémoire à l’accident de Bhopal

Source :[Link]
Trust_05_%2814037592191%[Link]

46
Selon différentes sources, la catastrophe de Bhopal 25 a causé 3.800 personnes le 3
décembre, puis de 8.000 la première semaine, et de 25.000 personnes un peu plus tard
dans d’atroces souffrances. Mais il y a aussi de très nombreux blessés, malades et plus
de 200.000 personnes qui sont maintenant gravement handicapées à vie et autant de
personnes qui sont nées par la suite avec des malformations importantes. D’aucunes
estiment que la catastrophe de Bhopal est la plus grande catastrophe industrielle de
l’histoire humaine plus importante que les catastrophes de Tchernobyl et Fukushima
mises ensembles si on se réfère au nombre de morts et de blessés à vie. Une chose est
sure Bhopal ce sont aujourd’hui, des milliers d’invalides temporaires ou définitifs,
aveugles, tuberculeux, souffrants de pathologies respiratoires graves. Bhopal c’est
aujourd’hui un grand nombre d’enfants qui naissent encore malformés suite à la
consommation de l’eau des nappes phréatiques toujours contaminées. Le
gouvernement indien estime plus de 360 000 les victimes de l’accident de Bhopal.

Figure 2 : Mémorial de Bhopal Catastrophe industrielle


Source :[Link]
Union_Carbide_1.jpg

Aujourd’hui encore on peut voir les traces de la catastrophe, le site a été fermé mais
n’a pas été dépollué, les nappes phréatiques sont contaminées et les enfants du
bidonville voisin jouent toujours sur les déchets toxiques...

25
[Link]
47
Encadré 3 - La nuit tragique du 2 au 3 décembre 1984 :
Peu à peu les différents éléments du futur drame se mettent en place. Le premier incident significatif
a lieu dans la journée du 21 octobre 1984 durant laquelle les opérateurs échouent dans leur
tentative d’accroître la pression dans le réservoir 610 pour en extraire le MIC qui y est stocké. Il
semble que les causes de cet échec, tout à fait anormal, ne seront pas examinées en profondeur et
qu’aucune mesure ne va être prise, probablement par manque de personnel.
Arrive enfin la fatale nuit du dimanche 2 au lundi 3 décembre, alors que l’usine est partiellement
fermée et tourne au ralenti avec des effectifs encore plus réduits que de coutume.
21h15 : Un opérateur de MIC et son contremaître procèdent au lavage d’un tuyau à grande eau. Ce
tuyau communique avec le silo 610 et il semble malheureusement que la valve soit inexplicablement
restée ouverte, contrairement à toutes les consignes de sécurité. L’eau va donc couler pendant plus
de 3 heures et environ mille litres d’eau vont se déverser dans le réservoir. Ce premier fait fera
ensuite l’objet de nombreuses contestations (et nous verrons pourquoi), en revanche les faits
suivants sont, eux, incontestables.
22h20 : Le réservoir 610 est rempli de MIC à 70% de sa capacité. On y mesure une pression intérieure
de 2 psi ce qui est bien puisque la pression admissible est comprise entre 2 et 25 psi.
22h45 : La nouvelle équipe de nuit prend la relève.
23h00 : Un contrôleur note que la pression du réservoir 610 est de 10 psi, soit cinq fois plus qu’à
peine une heure auparavant. Étant habitué à ce que de nombreux appareils de contrôle ne
fonctionnent pas bien, il ne tient pas compte de ces 400% d’augmentation en une heure !!! Quelques
gènes ressentis par le personnel, telles que des picotements des yeux, signalent également une
petite fuite de MIC près de ce réservoir. Mais cela est également assez courant dans l’usine ;
personne ne se préoccupe donc de ces picotements des yeux pas plus que de la pression
anormalement élevée.
23h30 : La fuite est localisée et le contrôleur est prévenu. Celui-ci décide qu’il s’en occupera à minuit
et quart, après sa pause thé.
00h15 : La pression intérieure du réservoir 610 dépasse la limite admissible : elle atteint 30 psi et
semble continuer à augmenter.
00h30 : La pression atteint 55 psi. Le contrôleur, bravant les instructions reçues de ne pas déranger
inutilement son chef de service, se décide enfin à lui téléphoner pour le prévenir. Il sort ensuite pour
aller observer l’état du réservoir et entend celui-ci trembler alors qu’il ressent un fort dégagement
de chaleur. C’est la panique. Le couvercle en béton du réservoir se fend, puis la valve de sécurité
explose, laissant échapper un nuage mortel.
01h00 : Le chef de service arrive, constate rapidement les fuites de gaz toxiques du réservoir 610 et
fait sonner l’alarme.
02h30 : On réussit enfin à fermer la valve de sécurité du silo 610.
03h00 : Le directeur de l’usine arrive enfin et donne l’ordre de prévenir la police, ce qui n’avait pas
été fait jusqu’alors car la politique officieuse de l’usine était de ne jamais impliquer les autorités
locales dans les petits problèmes de fonctionnement.
Source : [Link]

3.3.8 - La catastrophe de Seveso 10 juillet 1976 (Italie, Seveso)


Seveso est une petite ville de 23 500 habitants à une vingtaine de kilomètres au nord
de Milan, en Lombardie. Près de cette ville à Meda, on avait l'usine chimique Icmesa,
située à Meda, qui appartenait au groupe chimique international du suisse Givaudan.
Le département B de l'établissement produit le 2,4,5-trichlorophénol (TCP) qui est
48
ensuite transporté sur un autre site du groupe pour la fabrication d’herbicides et
d’antiseptiques. L’unité de production du TCP regroupe 3 réacteurs de 10 000 l et divers
plate-formes, colonnes, condenseurs, pompes…Ces installations occupent une
superficie de 230 m.
L’accident se déroule le vendredi 9 juillet 1976. Selon l’ARIA n° 5620 (1976, p 3) « le
cycle de production du 1,2,4,5 TCP est initié à 16 h, avec 10 h de retard par rapport aux
conditions habituelles. Le samedi matin, à 5 h, le chauffage du réacteur est arrêté alors
que seulement 15 % du solvant est distillé. L’agitation est stoppée 15 min plus tard et le
réacteur est ramené à pression atmosphérique ». Nous sommes pleinement dans la
construction de l’accident chimique. Comme le souligne ARIA (op cit) :
les opérateurs quittent leur poste à 6h, laissant le réacteur sans surveillance pour
le week-end. A 12h3, soit 6h30 plus tard, le disque de sécurité du réacteur, taré à
3,8 bars, se rompt à la suite d'une augmentation de la température et de la pression
dans le réacteur. Un nuage rougeâtre s’échappe à l’atmosphère par la cheminée du
bâtiment, le panache s’élevant à plusieurs mètres de hauteur. Le rejet gazeux
contenant de la dioxine (2,3,7,8 tetrachlorodibenzodioxine (TCDD)) perdure
environ 1 h : l’intervention rapide du chef d’atelier se trouvant par hasard à
proximité de l’usine lors de l’accident a permis d’en limiter la durée. Selon les
différentes études, la quantité estimée de dioxine rejetée à l’atmosphère est
comprise entre 0,2 et 40 kg.

Figure 3 : L'usine Icmesa de Meda, en Italie, dans les années 1970. (AFP/Getty
Images.)

49
D’après ARIA (op cit, p 4), sur le plan environnemental, les conséquences sont
importantes :
- environ 2 000 ha de sols sont contaminés, 3 300 animaux (lapins, poulets, oiseaux)
sont morts. Beaucoup d’autres sont abattus. Au total, 81000 animaux seront ainsi tués.
Les conséquences sur la santé se traduisent essentiellement par des cas de brûlures
chimiques de la peau : 250 cas de chloracnée diagnostiqués concernant essentiellement
des enfants et des adolescents. Malgré une forte opposition des autorités morales et
religieuses, l’avortement est autorisé à titre exceptionnel face à l’ignorance et à
l’angoisse par crainte d’éventuelles malformations. Sans doute attribuable à l’anxiété
engendrée, un taux anormal de décès dus à des problèmes cardio-vasculaires est
enregistré dans la population atteinte.
Un grand désarroi atteint la population exposée à un problème qui dépasse les
autorités et auquel la science n’apporte pas de réponse claire. Pour cette population,
l’avenir est désormais synonyme de nombreuses craintes : malformations, cancers…
Les conséquences économiques sont également importantes : toute activité dans la
"zone A" est interdite ; 2 entreprises industrielles et 37 entreprises artisanales sont
concernées, 61 exploitations agricoles et 4 000 jardins potagers familiaux doivent être
abandonnés.

Figure 4 : Manifestation de protestation des populations de Seveso

Si l’accident de Seveso le 10 juillet 1976 est resté dans les mémoires, ce n’est pas tant
pour le nombre de ses victimes directes (seul est mort le directeur de l’usine, assassiné
par les brigades rouges), que pour l’inquiétude générée dans toute l’Europe quant aux
risques industriels et plus particulièrement chimiques. La conséquence directe est la
création de la directive Seveso qui impose aux États membres de l’Union européenne
50
d’identifier les sites industriels présentant des risques d’accidents majeurs et de
prendre toutes les précautions possibles pour limiter les risques.
-Réalisation d’études de danger par les industriels pour identifier tous les scénarios
possibles d’accident.
-Evaluation des conséquences et mise en place des moyens de prévention.
-Mise en place pour les établissements à risques d’un plan de prévention et d’un plan
d’urgence.
-Coopération entre exploitants pour limiter les effets domino.
-Maîtrise de l’urbanisation autour des sites.
-Information des riverains.
-Mise en place d’autorités compétentes pour l’inspection des sites à risques.

3.3.9 - Naufrage de l'«Amoco Cadiz» au large de la Bretagne le 16 mars 1978


Les larges de la Bretagne ont encore été concernés par une pollution de grande
ampleur. « Le 16 mars 1978, l'Amoco-Cadiz, pétrolier de plus de 230.000 tonnes de port
en lourd, battant pavillon libérien, s'échouait sur les hauts fonds situés à environ 4 milles
en face du petit port breton de Portsall, sur la côte du Nord-Finistère » (Sénat, 1987, p
4). Le fameux paquebot a été affrété par une filiale de la Standard Oil, le géant
américain fondé par Rockefeller. « Sa cargaison de 223.000 tonnes de pétrole brut se
répandait dans la mer, entraînant la pollution de plus de 400 kilomètres de rivage allant
de la Pointe Saint-Mathieu à l'ouest jusqu'à l'île de Bréhat à l'est » (Sénat, op cit).
Le pétrole transporté provenait du golfe Persique à destination de Rotterdam. Le
paquebot a connu une avarie de gouvernail. Après plusieurs tentatives d’intervention
par le remorqueur allemand Pacific, l’Amoco Cadiz émet à 23 h 18 un SOS bien trop
tardif, puisque rapidement il vient finalement se disloquer sur les rochers au large de
Portsall dans le Finistère. Les tonnes de pétrole brut vont se rependre au large de la
Bretagne. On assite à une gigantesque marée noire a au large des côtes bretonnes
française avec le pétrole brut se retrouve ainsi en mer, provoquant une des plus grosses
catastrophes écologiques au monde. Les dégâts sur la faune sont considérables puisque
10.000 cadavres d'oiseaux sont retrouvés sur les côtes du Finistère selon les chiffres
officiels. En quelques jours, quelque 400 kilomètres de plages et de rochers sont
englués dans un magma visqueux qui s’étend alors de Portsall dans le Finistère à l’île
de Bréhat dans les Côtes-du-Nord (aujourd’hui Côtes-d’Armor). Entre 19 000 et 37 000
oiseaux trouvent la mort dans la catastrophe, selon l’association « Bretagne vivante ».
Sur 1 300 km2, 30 % de la faune et 5 % de la flore marine sont détruits.

3.3.10 - Explosion du réacteur 4 de la centrale de Tchernobyl en URSS le 26 avril


1986
Le non-respect des règles de sécurité conduit à l'incendie d'un réacteur de la centrale

51
Lénine. Un nuage radioactif se forme alors, qui pollue la région. Selon Greenpeace, la
catastrophe serait à l'origine de centaines de milliers de cancers. Le confinement du
site ne sera achevé qu'en 2016.

3.3.11 - Explosion de l'usine chimique AZF à Toulouse le 21 septembre 2001


300 tonnes de nitrate d'ammonium ont explosé dans cette usine d'engrais azotés,
appartenant à la société Grande Paroisse, filiale de Total. Selon l'enquête, il s'agit d'un
accident causé par une mauvaise manipulation. 31 personnes seront tuées et 2.500
blessées. Les dégâts matériels au sud-ouest de Toulouse ont été chiffrés à plus de 2
milliards d'euros.

3.3.12 - Accident à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi au Japon le 11


mars 2011

Un séisme puis un tsunami provoquent la fusion des cœurs de deux réacteurs d'une
centrale. Des rejets nucléaires de niveau 7, le plus grave, s'ensuivent. 315.000 habitants
sont évacués. La décontamination et la reconstruction de la centrale devraient coûter 150
milliards d'euros.

3.3.13 - Effondrement du Rana Plaza, un immeuble de Dacca au Bangladesh le


24 avril 2013

5.000 ouvriers travaillaient dans ce bâtiment vétuste de 8 étages, dans des ateliers de
confection. La veille, des fissures étaient apparues dans plusieurs zones, mais les consignes
d'évacuation ont été ignorées. A 9 heures du matin, l'immeuble s'est effondré, faisant plus
de 1.100 victimes.

3.3.14 - Explosion d'un entrepôt à Tianjin en Chine le 15 août 2015

Un incendie s'est déclaré dans une société de produits chimiques et 700 tonnes de cyanure
de sodium ont explosé. Après avoir minimisé les conséquences, les autorités chinoises ont
avoué fin août un bilan provisoire de 146 morts, 26 disparus et 700 blessés. 6.000
personnes ont été évacuées de la zone et plus de 10.000 voitures neuves stockées à
proximité ont été détruites. L’émergence du risque industriel est désormais réelle malgré
l’amélioration de la technologie. Nous devons prendre des dispositions pour réduire de
manière significative les risques industriels. Ceci nous renvoie aussi à nous interroger sur
les accidents naturels qui progressent à un rythme important surtout avec l’ampleur que
prennent les changements climatiques. L’idée que la pollution est une menace sérieuse
pour notre survie commence à voir le jour. Une contestation apparaît vers le milieu des
années soixante, alors que vingt années de forte croissance basée sur le progrès
technique et la gestion « fordiste » du partage des fruits de la croissance ont abouti à une
consommation de masse mais ont sensiblement endommagé l’environnement.
L’inquiétude quant à l’avenir est accrue par le début du ralentissement de la croissance, par
les chocs pétroliers de 1974 et de 1981. Tout ceci conduit à la multiplication dans les pays
occidentaux, des groupes et mouvements opposés à la logique d’un développement fondé
sur une croissance illimitée. Certains de ces mouvements posent alors la question de
52
l’épuisement des ressources. Le progrès technologique commence à être remis en
question face aux désastres environnementaux qui se multiplient de plus en plus. Suite
aux conséquences environnementales évidentes de la pollution et à la prise de
conscience de son impact sur la santé de l’homme, une demande pour une modification
profonde et radicale des modèles de production et de consommation, est formulée non
seulement par certains groupes de pression minoritaires, mais aussi par de nombreuses
études qualifiées comme le rapport de l’UICN (Union Internationale pour la Conservation
de la Nature)26 en 1951. Ce rapport est un précurseur dans la recherche de conciliation
entre économie et écologie. Les années 60 également sont marquées par une prise de
conscience amère que les activités économiques provoquent des dommages à
l’environnement (déchets, fumée d’usine, pollution des cours d’eau, etc.).

Encadré 4 - Une brève histoire de l'UICN


Depuis sa création en 1948, l’UICN est devenue l’autorité mondiale pour ce qui concerne l’état du monde
naturel et les mesures nécessaires afin de le sauvegarder. Les connaissances et les outils fournis par
l’UICN jouent un rôle central afin que le progrès humain, le développement économique et la
conservation de la nature puissent avancer de concert.
L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a été créée le 5 octobre 1948 à
Fontainebleau (France). Première union environnementale à l’échelle mondiale, elle a réuni les
gouvernements et les organisations de la société civile dans le but partagé de protéger la nature. Elle
avait pour objectif d’encourager la coopération internationale et de fournir des connaissances et des
outils scientifiques pouvant orienter les mesures de conservation.
Pendant les premières décennies de son existence, l’UICN a surtout examiné les effets des activités
humaines sur la nature. Elle a signalé les effets nocifs des pesticides sur la diversité biologique et
encouragé les études d’impact sur l’environnement, qui allaient par la suite devenir la norme dans tous
les secteurs d’activité.
Dans les années 1960 et 1970, une partie importante du travail de l’UICN a été consacrée à la protection
des espèces et des milieux naturels nécessaires à leur survie. En 1964, elle a mis en place la Liste rouge
des espèces protégées de l’UICN™, devenue depuis la source de données la plus importante sur le risque
d’extinction des espèces à l’échelle mondiale.
L’UICN a joué un rôle central dans l’élaboration de plusieurs conventions internationales de premier plan,
dont la Convention de Ramsar sur les zones humides (1971), la Convention du patrimoine mondial (1972),
la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées
d’extinction (CITES, 1974) et la Convention sur la diversité biologique (1992).
En 1980, en partenariat avec le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) et le Fonds
mondial pour la nature (WWF), l’UICN a publié la Stratégie mondiale de la conservation, un jalon
historique qui a contribué à définir le concept de « développement durable » et a inspiré l’ensemble de
la démarche de conservation et de développement durable sur le plan mondial.
Une version ultérieure de la stratégie, Sauver la planète, a été publiée par les trois organisations lors des
préparatifs du Sommet de la Terre de 1992. Elle a servi de base aux politiques internationales en matière
d’environnement et orienté l’élaboration des Conventions de Rio sur la diversité biologique (CDB), les
changements climatiques (CCNUCC) et la désertification (CNULD).

26
L'Union internationale pour la protection de la nature (IUPN) fut instituée suite à la Conférence internationale de
Fontainebleau du 5 octobre 1948. L’organisation a changé de nom en 1956, devenant l’Union internationale pour la
conservation de la nature et des ressources naturelles. Nom qu’elle a abrégé en 1990 en IUCN – Union internationale
pour la conservation de la nature. L'IUCN est une organisation internationale non gouvernementale à laquelle
participent 140 pays, avec une représentation hétérogène de 77 états, 114 agences gouvernementales et plus de 800
ONG. Plus de 10.000 scientifiques et experts internationalement reconnus provenant de plus de 180 pays travaillent au
sein des commissions. Ses 1000 employés, déployés dans les différents bureaux disséminés dans le monde travaillent
sur plus de 500 projets, préparent des conférences internationales, définissent des standards généraux, diffusent la
connaissance scientifique. En 1999, les états membres de l’ONU ont accordé à l’IUCN le statut d’Observateur à
l’Assemblée Générale des Nations Unies
53
En 1999, les questions environnementales continuant de gagner en importance sur la scène
internationale, l'Assemblée générale des Nations Unies a octroyé le statut d'observateur officiel à l'UICN.
Au début des années 2000, l’UICN a mis au point une stratégie d’implication du secteur privé. Axée
principalement sur les secteurs ayant un fort impact sur la nature et les moyens de subsistance, tels que
l’exploitation minière et l’extraction pétrolière et gazière, elle a pour but de faire en sorte que toute
utilisation des ressources naturelles soit équitable et écologiquement durable.
Dans les années 2000, l’UICN a également lancé les « solutions fondées sur la nature », qui sont destinées
à sauvegarder la nature mais aussi à répondre aux grands enjeux mondiaux, comme la sécurité
alimentaire et de l’eau, le changement climatique et la réduction de la pauvreté.
Aujourd’hui, forte de l’expertise et du rayonnement de plus de 1300 membres, dont des États, des
organismes gouvernementaux, des ONG et des organisations de peuples autochtones, et de plus de 10 000
experts internationaux, l’UICN est le réseau environnemental le plus vaste et diversifié de la planète. Elle
continue de promouvoir les solutions fondées sur la nature comme éléments clés de la mise en œuvre
d’accords internationaux tels que l’Accord de Paris sur le climat et les Objectifs de développement durable
à l’horizon 2030.
Source : [Link]

3.4. Le club de Rome

En plus du rapport de l’IUCN et d’autres études sur les impacts environnementales du


modèle de développement néolibéral, on peut dire que les préoccupations liées à
l’environnement et à l’épuisement des ressources naturelles développées dès l’après-
guerre sont popularisées au début des années soixante-dix avec les travaux du Club de
Rome. Plus exactement, c’est en avril 1968, que le chef d’entreprise italien Aurelio
Peccei, le scientifique écossais Alexander King, des Prix Nobel, et des leaders politiques
et intellectuels dont Elisabeth Mann Borgese, fondèrent une ONG (organisation non
gouvernementale) non-profit, appelée Club de Rome. Cette association regroupait des
scientifiques, des économistes, des hommes d’affaire, des militants des droits civils, des
hauts dirigeants d’administrations internationales et des chefs d’état des cinq
continents. Le nom de l’association naquit du simple fait que la première réunion se
déroula à Rome, au siège de l’Académie des Lincei à la Farnésine.

54
Figure 5 : Aurelio PECCEI (à droite ) lors de la réunion des membres du "Club de Rome" à Berlin le 14 octobre 1974.
Rue des Archives / Picture Alliance/Rue des Archive

[Link]
croissance_4696958_3451060.html

55
Le club de Rome découle également des discussions ayant lieu au sein de
l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) à propos
des « problèmes de la société moderne » et d'une « crise planétaire » nais sante. Le
Club de Rome comprenait aussi des personnels de l'OCDE, afin d'introduire ces
idées dans la conscience publique.
La première rencontre du club eu lieu en avril 1968. La réunion suivante se met en
place avec l'appui de la Fondation Rockefeller à Bellagio, Italie. Jay Forrester, Hasan
Özbekhan (en), Dennis Gabor, et René Dubos adhèrent au Club à ce moment -là.
Cette conférence émet la « Déclaration de Bellagio », qui appelle à la planification
mondiale à long terme. L’interpellation du Club de Rome i ntervient à l'apogée de
la période dite des Trente Glorieuses, une période de croissance sans précédent
dans les pays développés et qui laissait penser que celle -ci était sans limite
imaginable. L'organisation acquiert une notoriété mondiale à l'occasion de la
publication en 1972, du rapport de Meadows intitulé « The limits of Growth, Halte
à la croissance », qui a constitué la première étude importante en matière de
prospective mettant en exergue les dangers, pour la Terre et l'humanité, de la
croissance économique et démographique que connaît alors le monde. L’objectif du
Club de Rome, était de stimuler les changements globaux en identifiant les principaux
problèmes que l’humanité devrait affronter, en les analysant dans un contexte mondial
et en cherchant des solutions alternatives basées sur différents scénarios possibles.
Autrement dit, le Club de Rome s’est défini comme une structure qui permet aux
penseurs et aux chercheurs de se dédier à l’analyse des changements de la société
contemporaine, en proposant des solutions adéquates pour remédier à certains des
problèmes que nous rencontrons.

Figure 6 : Le cofondateur du Club de Rome, Aurelio Peccei, entouré de l'économiste Thierry de Montbrial et du
professeur de mathématiques Mihajlo Mesarovic. - PHOTO : AFP VIA GETTY IMAGES / ALDO BENNATI

[Link]
56
rome-rapport-meadows-avertissement-ignore-laure-waridel

3.4.1 - Le club de Rome et l’initiation au modèle multicritère dans les


problématiques de développement

L'équipe du MIT sous la direction de Meadows, a modélisé un système très complexe, à


savoir l'humanité. Parmi les dizaines de variables : la population globale, la superficie
cultivable par individu, les ressources naturelles restantes, le quota alimentaire par
personne, la production industrielle par tête, le capital industriel global, le niveau de
pollution. Ce modèle d’analyse mise en place, définissait sans le dire puisque à cette
époque, le contexte n’existait pas encore, l’empreinte écologique de l'humanité en
s’interrogeant par rapport à la capacité de charge de la Terre. Il s’agissait d’un modèle
multicritère où les notions de limites, dépassement, d'effet de seuil, d'effondrement, de
démographie pour ne citer que ceux là avaient leur place.

Aussi imparfait soit-il, ce modèle avait reconstruit la planète dans son ensemble à travers
des indicateurs précis qu’il a essayer de mesurer. Le modèle considère qu’une croissance
soutenue ne peut être l’horizon de l’humanité. Les résultats de ce modèle ont conduit à
une publication significative qui a influencé plusieurs décideurs de l’humanité. Le modèle
produit des données et des orientations qui exigent des changements drastiques de
comportement. Ceci s’oppose bien entendu à l’approche classique qui consiste à vouloir
résoudre le problème immédiat en faisant des changements marginaux. Le message
principal qui provient de ce modèle fustige la prospérité matérielle illimitée dans ma
mesure où il abouti au “Productivisme illimitée”, au consumérisme, au
capitalisme néolibéral.

3.4.2 - Les résultats significatifs du rapport le Meadows


Le rapport met en évidence le fait que le manque de ressources, de terres
arables ou excès de pollution feront non seulement plafonner mais s’effondrer
production de biens, de services et population. Pour empêcher cette crise
globale d’arriver, le rapport recommande de substituer au “Productivisme” la
recherche d’un équilibre durable.

D’après le rapport, « En 10000 BC nous étions 5 millions sur Terre, à l'époque du Christ
150 à 250 millions, 300 millions en 1350, 600 millions en 1700, 1 milliard vers 1830, 2
milliards en 1940, 4 milliards en 1975, 6.1 milliards en 2000, 6.5 milliards en 2004, il
y en aura 8 milliards en 2020 ». D’après le rapport, « en profitant de son bien être,
l'homme moderne a proliféré comme les lapins et sa population n'a cessé de croître au
détriment des autres espèces.

Pour les auteurs du rapport, les boucles positives du système global conduisent à la
croissance exponentielle de toutes les grandeurs mises en jeu, mais les trois boucles
négatives (famine, pollution, épuisement des ressources) contribueront de toute façon
à l'arrêt de la croissance exponentielle suivi d'un "effondrement"... car nous sommes sur
57
une planète "finie".

Les auteurs du rapport croient que « l'effondrement » n'est pas nécessairement la fin
de l'humanité, mais se traduit par la diminution brutale de la population et la dégradation
des conditions de vie des survivants (baisse importante du produit industriel par tête,
du quota alimentaire par tête, etc) jusqu'à de nouveaux équilibres.

Figure 7 : Limites à la croissance – Modèle Words3

Ce « rapport Meadows » établit les conséquences dramatiques qu’aurait une croissance


économique et démographique exponentielle sur le long terme dans un monde fini :
raréfaction des ressources non renouvelables, épuisement des sols, pollutions aux
conséquences multiples et, pointent-ils déjà, des effets climatiques. Publié peu après les
mouvements de contestation de 1968, qui dénonçaient notamment la société de
consommation, il est diffusé à seize millions d’exemplaires et devient le bréviaire de
nombreux militants écologistes.

Le rapport a le mérite d’avoir attiré l’attention sur :


(i) Les limites d’un développement qui vise uniquement la croissance économique
exponentielle qui ne se donne pas de limites possibles ;
(ii) Sur la gravité du problème de la surpopulation ;
(iii) Sur la limite des ressources. En bref, la croissance économique ne peut pas
continuer à l’infini à cause de la disponibilité limitée des ressources naturelles (en
particulier du pétrole) et des capacités limitées de résorption des polluants par la
58
planète.

Avec le rapport de Meadows, l’humanité prend conscience qu'une crise écologique


globale menaçait, et qu'on ne peut aveuglément accepter une hypothèse de croissance
sans limite ni rester passif face à la spirale démographie/développement économique.
Il faut vite voir comment rendre compatible la croissance de la technologie et son
contrôle en vue de la préservation de l'écosystème planétaire. Comment orienter la
croissance dans le sens de la qualité de la vie ? A l'évidence, il y a une limite de la
croissance qu'il faut transformer. La religion de l'Expansion doit s'effacer au profit non
d'un arrêt de la croissance, mais d'une croissance contrôlée pour préparer de grands
équilibres écologiques. Ce rapport tant critiqué par les politiques et certains milieux
scientifiques pour un excès de pessimisme, met l’Homme en face d'une alternative :
trouver de nouveaux objectifs et prendre sa destinée en main ou bien se résigner et
accepter les conséquences inévitables et dures d'une croissance sans frein.
Il faut pour sortir de cette situation, une rupture avec le modèle de développement des
années 70. Des ruptures sont clairement attendues pour la défense d’autres modes de
développement et de consommation.

Le rapport qui a été réédité depuis dans de nombreuses langues, fut autant vivement
contesté que vivement apprécié par les adeptes aux causes environnementales dans les
années 70 et 80. Les modalités des calculs comme la dimension alarmiste du rapport ont
fait l’objet de nombreuses controverses. Ce travail précurseur implicite des analyses sur le
changement climatique a néanmoins contribué à une prise de conscience non seulement
de la fragilité de l’écosystème, mais aussi des « boucles de rétroaction » qui le régissent et
du poids des questions démographiques en matière d’environnement et de
développement. Le Club de Rome, lui, existe encore aujourd’hui. Il publie constamment des
rapports sur les questions planétaires.

L’année suivante de la publication de ce rapport en 1972, la planète entre dans son premier
choc pétrolier de 1973 qui marque d’ailleurs la fin des « trente glorieuses » et de la
croissance rapide en Occident.

Conclusion
Le club de Rome et le rapport de Meadows qui en découlent ont contribué de manière
significative à la prise de conscience par une grande partie de l'humanité des dangers que
court notre planète suite à la destruction de plus en plus rapide de son équilibre écologique.
Il est désormais admis que la rupture de l’équilibre écologique planétaire est causée par
une consommation irresponsable des ressources naturelles, les pollutions générées par les
activités industrielles et le transport. Le rapport de Meadow nous met devant nos
responsabilités et nous invite à une nouvelle conception de la vie comportant de nouvelles
59
valeurs individuelles et sociales. On voit très bien que le développement néolibéral a abouti
à la naissance d'une société dont les critères de développement essentiellement
quantitatifs avec au centre des préoccupations le culte de la production et celui de la
consommation. Le développement néolibéral qui se met en place partout dans la planète,
est né des possibilités qu'offre l'industrialisation capitaliste où il faut produire plus et
consommer plus. Aujourd’hui, nos chances de changer de modèle de société avant
l’effondrement annoncé de la planète par le rapport de Meadows dépend de nous. Une
chose est sure, les conditions actuelles sont nettement meilleures qu’en 1972 pour faire
émerger un nouveau projet de société capable de nous assurer un avenir durable. En effet,
les conséquences du développement néolibéral sont bien perceptibles aujourd’hui avec
l’accélération des changements climatiques. Il faut désormais susciter une prise de
conscience pour l'avènement d'une nouvelle période de l'histoire.

Bibliographie
Donella Meadows, Dennis Meadows, Jorgen Randers, Les limites à la croissance, préface
de Jean-Marc Jancovici, éditions Rue de l’Echiquier, parution le 24 mai 2012.

Kieken, H., & Mermet, L. (2005). Chapitre VIII Le rapport Meadows sur les limites de la
croissance Un exemple archétypal de débat prospectif fondé sur une
modélisation. Étudier des écologies futures : un chantier ouvert pour les recherches
prospectives environnementales, 5, 277.

Landry, D. (2014). Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers, Les limites à la
croissance (dans un monde fini). Le Rapport Meadows, 30 ans après, Montréal,
Écosociété, 2013, 426 p. Bulletin d'histoire politique, 22(2), 352-355.
Meadows, D. H., Meadows, D. L., Randers, J., & Behrens III, W. W. (1972). Rapport sur les
limites de la croissance. Halte à la croissance, 131-304.

Théry, D. (1974, June). Critique du modèle (limites à la croissance). -JW Forrester, World
Dynamics, Wright-Allen Press, 1971; Halte à la croissance, Fayard, 1972, traduction du
rapport du MIT de Meadows; Limits to Growth, MIT Press, 1972; Futures, Spécial
Issue,«The Limits to Growth Controversy», Université de Sussex, Science Policy Research
Unit, 1973, vol. 1 et 2. In Annales. Histoire, Sciences Sociales (Vol. 29, No. 3, pp. 668-671).
Cambridge University Press.

60
61
Chapitre IV :

Le Tiers Monde : un concept qui résiste au temps


• « Allons camarades, il vaut mieux décider dès maintenant de changer de bord. La
grande nuit dans laquelle nous fumes plongés, il nous faut la secouer et en sortir.
Le jour nouveau qui déjà se lève doit nous trouver fermes, avisés, résolus. Il nous
faut quitter nos rêves, abandonner nos vieilles croyances et nos amitiés d’avant la
vie. (...)

• « Le Tiers Monde est aujourd’hui en face de l’Europe comme une masse colossale
dont le projet doit être d’essayer de résoudre les problèmes auxquels cette Europe
n’a pas su apporter de solutions. (...) « Mais il importe de ne point parler
rendement, de ne point parler intensification, de ne point parler rythmes. Non, il
ne s’agit pas de retour à la nature. (...)

• « Non, nous ne voulons rattraper personne. (...)

• « Il s’agit pour le Tiers Monde de recommencer une histoire de l’homme qui tienne
compte à la fois des thèses quelquefois prodigieuses soutenues par l’Europe mais
aussi des crimes de l’Europe. (...)

• « Pour l’Europe, pour nous-mêmes et pour l’humanité camarades, il faut faire


peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme
neuf. »

Frantz Fanon

62
4.1. Origine du concept « Tiers Monde ».

La notion de « Tiers Monde » fut, en 1952, une formule imaginée, inventée, créée par
le français Alfred Sauvy, démographe et également journaliste dans un hebdomadaire
français de gauche, l’Observateur. Cette notion apparut à l’ultime phrase d’un de ses
articles, intitulé « Trois mondes, une planète »27. Cette expression telle qu’utilisée par
Sauvy, était au départ synonyme de sous-développement, caractéristique d’une
situation socio-économique considérée arriérée et dominée par la malnutrition,
l’analphabétisme, la carence de soins de santé et le chômage.
L’article en question se concluait comme suit : « car enfin ce Tiers Monde, ignoré, exploité,
méprisé, comme le tiers état, veut lui aussi être quelque chose ». Le Tiers Monde, était
donc présenté comme un monde de misère, aux cultures très anciennes. C’était le
troisième monde, oublié, abandonné et majoritaire au sein de l’humanité. Le Tiers
Monde était présenté comme l’autre monde qui commence à revendiquer, à
réclamer l’abolition des privilèges dont profitent le premier et le deuxième monde.
Cette notion utilisée maintenant pour désigner ce gigantesque ensemble géopolitique,
« en fait une force, une immense entité historique, le champion, le héros, la victime aussi
de luttes titanesques».

Dès la parution de l'article, l'expression est largement reprise partout sur la planète, avec
bien entendu quelques polémiques tant ses contours et sujets à interprétations sont flous.
Toutefois, l’une principales interrogations soulevées par la notion de Tiers monde était sur
l’idée même de ses possibles relations avec les Etats industrialisés pour devenir par la suite
un élément structurant du système international. L’identification de certains Etats comme
des Etats du Tiers Monde par Alfred Sauvy, a été de nature à ramener ses pays au centre
des relations internationales. L’expression Tiers Monde qui regroupait dans la pensée de
Sauvy une catégorie de pays dépourvus d’intérêt aussi bien pour l’action politique que pour
l’analyse scientifique à cette époque bien spécifique de l’histoire de notre planète montre
tout simplement leur inexistence en tant que de possibles puissances émergentes. La
notion de Tiers monde de Alfred Sauvy en réalité n’est pas à considérer comme une notion
fourre tout et encore moins banale. Il ne traduit en rien une possible ascension de certains
de ses Etats en tant que de nouvelles puissances comme nous le constatons aujourd’hui
avec la Chine. Le Singapour, Taiwan, Hong Kong, Brésil, etc tellement l’écart
socioéconomique qui les séparait des désormais des autres pays industrialisés dits
développés était très important. Le Tiers Monde constituait en fait une lecture du monde
sur le plan économique qui permettait aussi une analyse géopolitique sur les possibilités et
options que les pays développés pouvaient réellement ouvrir les plans politique, militaire
et géopolitique pour l’émergence réelle de ses pays pauvres. Les deux mondes en présence
évoqués par Sauvy, ce sont bien sûr les deux blocs, les USA et leurs alliés d’une part, l’URSS
et ses alliés d’autre part. Ces deux blocs disposent de la richesse, de la puissance, de

27
publié dans l’Observateur du 14 Août 1952
63
privilèges hérités de leur histoire qui leur donnent, croient-ils, le droit de dominer les autres
peuples au nom de la "civilisation ».

Encadré 4

TROIS MONDES, UNE PLANÈTE

Alfred Sauvy

L'Observateur, 14 août 1952, n°118, page 14.

Nous parlons volontiers des deux mondes en présence, de leur guerre possible, de leur
coexistence, etc., oubliant trop souvent qu’il en existe un troisième, le plus important, et en somme, le
premier dans la chronologie. C’est l’ensemble de ceux que l’on appelle, en style Nations Unies, les pays
sous-développés.

Nous pouvons voir les choses autrement, en nous plaçant du point de vue du gros de la troupe : pour
lui, deux avant-gardes se sont détachées de quelques siècles en avant, l'occidentale et l'orientale. Faut-
il suivre l'une d'elles ou essayer une autre voie ?

Sans ce troisième ou ce premier monde, la coexistence des deux autres ne poserait pas de grand
problème. Berlin ? Allemagne ? Il y a longtemps qu'aurait été mis en vigueur le système d'occupation
invisible, qui laisserait les Allemands libres et que seuls les militaires épris de vie civile, peuvent
condamner. Les Soviétiques ne redoutent rien tant que voir l’Europe occidentale tourner au
communisme. Le plus fervent stalinien d’ici est considéré là-bas comme contaminé par l’Occident.
Parlez plutôt d’un bon Chinois, d’un Indien ayant fait ses classes à Moscou et ne connaissant la
bourgeoisie que par la vision correcte et pure qui est donnée là-bas. Mais les Anglais, les Suédois, les
Français, autant d’indésirables recrues.

Ce qui importe à chacun des deux mondes, c’est de conquérir le troisième ou du moins de l’avoir de
son côté. Et de là viennent tous les troubles de la coexistence.

Le capitalisme d’Occident et le communisme oriental prennent appui l’un sur l’autre. Si l’un d’eux
disparaissait, l’autre subirait une crise sans précédent. La coexistence des deux devrait être une marche
vers quelque régime commun aussi lointain que discret. Il suffirait à chacun de nier constamment ce
rapprochement futur et de laisser aller le temps et la technique. D’autres problèmes surgiraient qui
occuperaient suffisamment de place. Lesquels ? Gardons-nous de poser la question.

Transportez-vous un peu dans l’histoire : au cœur des guerres de religion, émettez négligemment
l’opinion que, peut-être un jour, catholiques et protestants auront d’autres soucis que l’Immaculée
Conception. Vous serez curieusement considéré et sans doute brûlé à un titre ou l’autre, peut-être
comme fou.

Malheureusement, la lutte pour la possession du troisième monde ne permet pas aux deux autres de
cheminer en chantant, chacun dans sa vallée, la meilleure bien entendu, la seule, la « vraie ». Car la
guerre froide a de curieuses conséquences : là-bas, c’est une cour morbide de l’espionnage, qui pousse
à l’isolement le plus farouche. Chez nous, c’est l’arrêt de l’évolution sociale. A quoi bon se gêner et se
priver, du moment que la peur du communisme retient sur la pente ceux qui voudraient aller de l’avant
? Pourquoi considérer quoi que ce soit, puisque la majorité progressiste est coupée en deux ? Jamais
période ne fut plus favorable à la législation de classe, nous le voyons bien. Absolvons-nous donc de
nos vols, par l’amnistie fiscale, amputons sans crainte les investissements vitaux, les constructions
d’écoles et de logements pour doter largement le fonds routier, de façon que se fassent plus aisément
les retours du dimanche soir dans les beaux quartiers. Renforçons les privilèges betteraviers et
alcooliers les moins défendables. Pourquoi se tourmenter, puisqu’il n’y a pas d’opposition ?

64
Ainsi l’évolution vers le régime lointain et inconnu a été stoppée dans les deux camps, et cet arrêt n’a
pas pour seule cause les dépenses de guerre. Il s’agit de prendre appui sur l’adversaire pour se fixer
solidement. Ce sont les durs qui l’emportent dans chaque camp, du moins pour le moment. Il leur suffit
de qualifier les autres de traîtres ; bataille facile et classique. Et ainsi ils s’unissent pour une cause en
somme commune : la guerre.

Et cependant, il y a un élément qui ne s’arrête pas, c’est le temps. Son action lente permet de prévoir
que l’ampleur des ruptures sera, comme toujours, en rapport avec l’artifice des stagnations. Comment
s’exerce cette lente action ?

Les pays sous-développés, le 3è monde, sont entrés dans une phase nouvelle : certaines techniques
médicales s’introduisent assez vite pour une raison majeure : elles coûtent peu. Toute une région de
l’Algérie a été traitée au D.D.T. contre la malaria : coût 68 francs par personne. Ailleurs à Ceylan, dans
l’Inde etc., des résultats analogues sont enregistrés. Pour quelques cents la vie d’un homme est
prolongée de plusieurs années. De ce fait, ces pays ont notre mortalité de 1914 et notre natalité du
XVIIIè siècle. Certes, une amélioration économique en résulte : moins de mortalité de jeunes, meilleure
productivité des adultes, etc. Néanmoins, on conçoit bien que cet accroissement démographique
devrait être accompagné d’importants investissements pour adapter le contenant au contenu. Or ces
investissements vitaux coûtent, eux, beaucoup plus de 68 francs par personne. Ils se heurtent alors au
mur financier de la guerre froide. Le résultat est éloquent : le cycle millénaire de la vie et de la mort est
ouvert, mais c’est un cycle de misère. N‘entendez-vous pas sur la Côte d’Azur, les cris qui nous
parviennent de l’autre bout de la Méditerranée, d’Egypte ou de Tunisie ? Pensez-vous qu’il ne s’agit
que de révolutions de palais ou de grondements de quelques ambitieux, en quête de place ? Non, non,
la pression augmente constamment dans la chaudière humaine. À ces souffrances d'aujourd'hui, à ces
catastrophes de demain, il existe un remède souverain ; vous le connaissez, il s'écoule lentement ici
dans les obligations du pacte atlantique, là-bas dans des constructions fébriles d'armes qui seront
démodées dans trois ans.

Il y a dans cette aventure une fatalité mathématique qu'un immense cerveau pourrait se piquer de
concevoir. La préparation de la guerre étant le souci n°1, les soucis secondaires comme la faim du
monde ne doivent retenir l'attention que dans la limite juste suffisante pour éviter l'explosion ou plus
exactement pour éviter un trouble susceptible de compromettre l'objectif n°1. Mais quand on songe
aux énormes erreurs qu'ont tant de fois commises, en matière de patience humaine, les conservateurs
de tout temps, on peut ne nourrir qu'une médiocre confiance dans l'aptitude des américains à jouer
avec le feu populaire. Néophytes de la domination, mystiques de la libre entreprise au point de la
concevoir comme une fin, ils n'ont pas nettement perçu encore que le pays sous-développé de type
féodal pouvait passer beaucoup plus facilement au régime communiste qu'au capitalisme
démocratique. Que l'on se console, si l'on veut, en y voyant la preuve d'une avance plus grande du
capitalisme, mais le fait n'est pas niable. Et peut-être, à sa vive lueur, le monde n°1, pourrait-il, même
en dehors de toute solidarité humaine, ne pas rester insensible à une poussée lente et irrésistible,
humble et féroce, vers la vie. Car enfin ce Tiers Monde ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers Etat,
veut, lui aussi, être quelque chose.

Note sur l’origine de l'expression « Tiers Monde » par Alfred Sauvy :

En 1951, j'ai, dans une revue brésilienne, parlé de trois mondes, sans employer toutefois l'expression
« Tiers Monde ». Cette expression, je l'ai créée et employée pour la première fois par écrit dans
l'hebdomadaire français « l'Observateur » du 14 août 1952. L'article se terminait ainsi : « car enfin, ce
Tiers Monde ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers Etat, veut lui aussi, être quelque chose ». Je
transposais ainsi la fameuse phrase de Sieyes sur le Tiers Etat pendant la Révolution française. Je n'ai
pas ajouté (mais j'ai parfois dit, en boutade) que l'on pourrait assimiler le monde capitaliste à la
noblesse et le monde communiste au clergé.

65
4.2. Définition du concept « Tiers Monde ».

Le Tiers Monde va alors se définir très simplement et sans ambiguïté comme étant dès les
années 1950, l’ensemble des Etats et peuples asiatiques, africains, océaniens, du continent
américain, qui décident à un moment de leur histoire, de n’appartenir ni au bloc occidental
ni au bloc soviétique. Le Tiers Monde contrairement à ce qui est souvent dit et écrit,
constituait avant tout une carte mentale, une représentation sociale du monde qui
rassemblait des Etats qui selon que l'on se place d'un point de vue économique,
démographique, politique ou géographique, les pays en voie de développement qui étaient
marginalisés sur la scène des relations internationales et géopolitiques. Ce sont des Etats
qui ont subis des pressions de plusieurs sortes pour se positionner par rapport aux deux
grandes idéologiques dominantes de l’époque.

Le Tiers Monde désigne d’une certaine manière donc l’ensemble des pays en
développement qui se considéraient marginalisés dans le processus de mondialisation,
et qui souhaitaient se distancier des rivalités entre grandes puissances lors de la guerre
froide.

4.3. Le Tiers Monde : un concept politique et pas économique.

Le Tiers Monde dès son invention hasardeuse par Sauvy, existait déjà comme entité
structurante qui rassemble par conviction commune des Etats qui font de la décolonisation
et de l’autodétermination leur existence. Ces Etats communément appelés pays non-
alignés. Le Tiers Monde n’a jamais existé dès le départ comme une entité économique,
encore moins un forum d’Etats revendiquant l’aide pour se développer. Il s’avère que dans
les années 1950 et 1980, tous les pays du Tiers Monde étaient aussi des pays
économiquement pauvres, des pays sous-développés. Ainsi l’expression Tiers Monde se
confondait de celle de pays pauvres ou pays sous-développés dans la mesure où les Etats
concernés étaient les mêmes. Ainsi l’expression Tiers monde et pays sous-développés se
confondaient et continuent d’ailleurs à se confondre surtout par les médias et dans
certaines productions scientifiques malgré le fait que les deux notions interprètent des faits
différents. Il est même constaté que dans le lexique de l'économie, la notion de Tiers
Monde est de moins en moins étudié ou quand on l’utilise on le confond à celui de pays
sous-développés. Il est alors erroné de croire que le Tiers Monde se rapporte aux pays
pauvres, sous-développés, endettés.

Le Tiers monde n’est en aucun cas un concept économique dans la mesure où appartenir
au Tiers Monde est un choix politique de non-alignement. Ce ne sont pas les conditions
économiques qui rendent un pays être du Tiers Monde. La preuve plusieurs pays du Tiers
Monde sont devenus des nouveaux pays industrialisés, des pays émergents. Les fameux

66
nouveaux pays industrialisés (NPI) qui ont amorcé un important décollage industriel à partir
des années 1960 sont des pays pleinement développés tels la Corée du Sud, le Singapour.
Ces pays comme on le constate clairement, ont démontré qu'il était possible, sous
certaines conditions, d'amorcer un véritable décollage industriel et rattraper les pays
développés tout en restant un pays non aligné. Il est même important de souligner que la
croissance économique de ces pays du Tiers Monde et le dynamisme de leur économie
dépasse même celui des anciens pays industriels. Ainsi la Corée du Sud a un PNB par
habitant proche de celui de la Grèce ou du Portugal. Singapour et Hong Kong figurent dans
le groupe des pays à revenu élevé depuis près de deux décennies au point de faire
concurrence à celui de la Finlande, de la France et même du Japon. Là aussi nous parlons
des entités étatiques qui revendiquent toujours leur appartenance au Tiers monde mais
qui ont domptés le sous-développement.

Aujourd’hui, il existe un groupe de pays du Tiers monde communément appelés les « cinq
bébés Tigres » à savoir : Malaisie, Indonésie, Thaïlande, Philippines, Viêt-Nam. Leur
transformation en cours démontre une fois de plus le dynamisme des Etats du Tiers Monde
du continent asiatique à savoir se prendre en charge pour sortir du sous-développement.
On a aussi les Etats « jaguars » à savoir le Mexique, le Chili, la Colombie, et l’Argentine. Ce
sont des Etats dont l’émergence est consolidée et le développement économique se
consolide. Les Etats comme la Turquie et ceux composant les BRICS : Brésil, Russie, Inde,
Chine et l'Afrique du Sud et constituent aussi une preuve supplémentaire que les Etats du
Tiers Monde ne sont pas statiques, mais très dynamiques pour faire face à leurs réalités
économiques contrairement à ce qu’on peut souvent imaginer. Le Tiers Monde n’est donc
pas une condition économique, c’est une erreur d’appréciation et d’analyse à éviter. Le
Tiers Monde est une entité géostratégique, une carte mentale, une représentation sociale
du monde essentiellement politique, qu’on peut critiquer, mais qu’on ne peut en aucun
moment confondre avec le sous-développement.

Il est donc bon de toujours se rappeler que les termes premier monde, second monde et
tiers monde ont été employés pour regrouper les nations de la Terre en trois grandes
catégories, plus particulièrement en période guerre froide. L’utilisation de ces termes
n'avaient rien d’économique mais plutôt d’idéologie politique. Ceux qui jugent obsolète
l’utilisation du concept de Tiers Monde ont tord de ne pas lire ni voir le changement
géostratégique en cours lorsque la première puissance économique du monde ne
proviendra ni du premier monde ni du deuxième mais bien du Tiers Monde. Le Tiers
Monde est objectivement une autre catégorie analytique des relations internationales et
de la géostratégie notamment pour les puissances émergentes qui a bel et bien sa place
dans l’économie mondiale. Déjà par le simple effet de la dimension économique que
commence à prendre les Etats du Tiers Monde à cause de leur industrialisation, les grands
enjeux planétaires en matière d’accès aux matières premières dont la plupart sont dans les
pays du Tiers Monde constitue un enjeu certain. Le Tiers Monde de notre point de vue, est
appelé à regrouper de grandes puissances majeures de l’économie mondiale dans les 30
prochaines années et pourra influencer les politiques étrangères compte tenu de
67
l’influence et du prestige que certains de ces Etats pourront avoir obtenus dans le monde
pour leur mérite sur le plan économique. Ainsi, le Tiers Monde ne rétréci pas, il se
développe plutôt, il s’industrialise, s’approprie de la technologie et se prépare à gouverner
le monde avant la fin du siècle.

4.4. Tiers Monde et non-alignement

Le Tiers Monde exploité, méprisé comme le Tiers Etat, fut plus tard, le symbole du
monde qui prit position contre les intérêts des deux superpuissances. Jusqu’à la fin des
années cinquante, le Tiers Monde économiquement veut assumer une démarche
neutraliste, évoquant une troisième voie qui ne serait ni le capitalisme ni le
communisme de modèle soviétique.
L’idée du non-alignement du Tiers Monde apparaît dès 1947 à la conférence des nations
asiatiques qui réunit à New Dehli les délégués de 25 états. La première grande
agrégation des pays du Tiers Monde s'est constituée à Bandoeng (Indonésie) du 13 au
14 avril 1955, qui rassembla vingt-neuf chefs d’Etats africains et asiatiques, y compris le
Japon, la Chine. Trois représentants de mouvements nationalistes d’Afrique du Nord
étaient également présents. Durant cette conférence afro-asiatique, ces pays
décidèrent de se présenter unis sur la scène politique internationale. L’idéologie du non-
alignement, à cette période de la guerre froide, est un désir des pays du Tiers Monde de
ne pas s’engager dans un conflit dont ils auraient à subir les conséquences.

En 1961, après la rupture de la Yougoslavie communiste avec l’URSS en 1948, se forme


le mouvement des pays non alignés à la conférence de Belgrade. Ce mouvement
revendiquait un espace politique neutre qui allait au delà de la contre-opposition
Est/Ouest, au refus des liens coloniaux et du néocolonialisme. Les pays non alignés
commencèrent ainsi à dénoncer le déséquilibre économique existant entre pays riches et
pays pauvres. Deux structures se formèrent : le mouvement des pays non alignés qui est
un mouvement politique et idéologique ; et le groupe des 77 qui est un mouvement
politique et économique qui doit opérer dans les différents organismes internationaux
pour défendre les intérêts économiques de ces pays. La cohésion initiale de ces deux
structures, rendait les pays du Tiers Monde un groupe important, au point qu’ils étaient
majoritaires à l'Assemblée Générale de l'ONU.
Le groupe des 77 (Colson.,1972) revendique sa position au sein de l'économie mondiale
comme partenaire incontournable puisque bon nombre de ses membres sont
producteurs de matières premières. L'un des résultats de ce groupe fut l’importante
hausse du prix du pétrole par ses membres producteurs de l'or noir. Cette opération avait
conduit à une instabilité économique de l'Occident, caractérisée par une dévaluation
constante du dollar et des autres monnaies fortes. Cela a conduit aussi par la suite à des
conséquences graves pour certains pays du groupe qui sont sans ressources naturelles et
en particulier sans pétrole. L'augmentation du prix de l'or noir correspondait à
l'augmentation des produits manufacturés. Cela confirmait aussi l'idée selon laquelle
68
les questions des pays du Tiers Monde doivent trouver des solutions à l'échelle
planétaire, au sein des Institutions Internationales à travers des actes concrets en faveur
d'un autre développement. A la quatrième conférence des pays non alignés en Algérie en
1973, le président Algérien Houari Boumediene demanda formellement au nom des pays
du Tiers Monde, que la négociation des rapports pays riches et pays pauvres soit traitée
au sein des Institutions Internationales, et proposa la création d'un Nouvel Ordre
Economique International (NOEI).

4.5. L’ONU face aux arguments du Tiers Monde en faveur du Nouvel Ordre
Economique International (NOEI)

Le « nouvel ordre économique international » est une approche de rééquilibre des


relations internationales proposée dans les années 1960 par les pays du Tiers Monde
pour exprimer leurs revendications dans le domaine des relations commerciales, afin que
les Etats qui le composent notamment ceux qui sont plus fragiles, puissent bénéficier
d'avantages spécifiques par rapport aux États déjà développés.

Les principales revendications des pays du Tiers Monde concernaient : le droit d'accéder
aux nouvelles technologies sans devoir payer les droits de brevet ; le droit de pouvoir
exporter en franchise douanière et de pouvoir se protéger à l'importation. L’assurance
d'obtenir des prêts à long terme et à faible taux d'intérêt ; mise en place de mécanismes
de stabilisation des cours des matières premières. Le Nouvel Ordre Economique
International dénonce la gravité des disparités pays riches/pays pauvres. Il opte pour
: la valorisation des ressources matérielles et humaines du Tiers Monde; la modification
radicale des rapports internationaux dans les échanges commerciaux pour faire justice
aux pays producteurs de matières premières ; la mise en place de réformes structurelles
nécessaires comme la réforme agraire, la réforme institutionnelle; la multiplication
des aides bilatérales, multilatérales ainsi que des ressources provenant des institutions
financières et de développement; le transfert technologique et la croissance des
échanges culturels qui respectent l'histoire et les traditions des pays du Tiers Monde;
la réglementation nationale et internationale des activités des multinationales; le droit
des populations pauvres de participer aux décisions politiques à tous les niveaux et en
particulier là où se joue leur destin.
L'expression « nouvel ordre économique international » est utilisée pour la première fois
officiellement par le Président algérien Houari Boumédiène à la tribune de l'Assemblée
générale des Nations unies en 1974 pour dénoncer l’échange inégal. Il est bon de rappeler
que à la Conférence d'Alger (5-9 septembre 1973), le Mouvement des non-alignés avait
esquissé les grandes lignes d'un programme d'action en faveur d'un « Nouvel Ordre
Economique International » pour faire face aux distorsions des échanges commerciales.
Ce programme proposait différentes orientations concernant les matières premières, le
financement du développement, l'industrialisation, les transferts de technologie, le
69
contrôle de l'activité des firmes multinationales. Bien qu'adoptée par consensus par
l'Assemblée générale des Nations unies en mai 1974 dans ses résolutions 3201 (S-VI)2 et
3202 (S-VI)3, cette initiative sera mise en échec par le contexte de crise qui sévit alors et
l'opposition de fait de plusieurs pays développés.

La proposition d'un Nouvel Ordre Economique Mondial s’appuyait aussi sur les
résultats du rapport de Meadows. Le contenu du rapport de Meadows et les injustices
économiques, culturelles et politiques que connaissent plusieurs pays du Tiers Monde.
Face aux fortes revendications des pays non alignés au sein de l'ONU, initia un grand
débat suite à l'appel formulé par Houari Boumediene d'autant plus que les résultats
du rapport du Meadows étaient très alarmants. L'ONU dédia deux assemblées
générales sur cette question en 1974 et en 1975. Lors de son intervention à la session
extraordinaire de l’ONU sur les matières premières et l’énergie, le 10 avril 1974, le
président algérien Houari Boumediene, « qualifiait l’ordre économique international
contemporain d’aussi injuste et aussi périmé que l’ordre colonial duquel il tire son
origine et sa substance. Il y voyait l’obstacle majeur à toute chance de développement
et de progrès pour l’ensemble des pays du Tiers Monde »29. Une déclaration fut
approuvée lors de ces deux assemblées extraordinaires ainsi qu'un programme d'action
pour la création d'un Nouvel Ordre Economique International et une charte des droits
et devoirs des états sur l'égalité entre les Etats, le droit à l'interdépendance contre
toute domination étrangère, la non ingérence dans les affaires d'un autre état. Les pays
du Tiers Monde firent des propositions concrètes en faveur d'un Nouvel Ordre
Economique International :
- augmentation des aides économiques et financières aux pays du Tiers Monde de la part
des pays riches; - naissance d'une structure industrielle autonome pour la transformation
des matières premières; - régularisation des activités des multinationales de manière à
les soumettre sous le contrôle des autorités gouvernementales; - modification radicale
des termes des échanges, avec immédiate augmentation des prix des matières
premières; - concession d'un traitement préférentiel aux pays du Tiers Monde sur les
marchés des pays industriels.

Les promoteurs du NOEI étaient convaincus qu'il était nécessaire d'apporter des
modifications importantes dans le système économique mondial afin d'éviter qu'il soit
sous la domination des libres forces du marché, ce qui accentuerait les disparités entre
pays riches/pays pauvres. L.S. Senghor disait à ce propos que « l’ordre que nous voulons
faire instaurer ne saurait être la prolongation, moyennant quelques aménagements, de
la situation présente des relations internationales; c’est un ordre révolutionnaire au sens
étymologique du mot, c’est-à-dire un ordre qui soit changement radical, sans être
anarchie.(..) Les peuples du Tiers Monde entendent participer, désormais, à la gestion
des affaires du monde et ne plus se contenter de subir les effets de décisions où ils n’ont
aucune part, mais qui, pourtant, les concernent au premier chef».30

70
4.6. La conférence de COCOYOC entre brefs espoirs et la fin des illusions des pays non-
alignés

La Déclaration de Cocoyoc au Mexique du 23 octobre 1974 est l'aboutissement des


travaux d'un colloque organisé par les Nations Unies. Elle a réuni des experts
internationaux pour débattre de l’utilisation des ressources de la planète, de
l’environnement également. Le groupe d'experts internationaux s ’ e s t i nt é re s s é du
Nouvel Ordre Economique International et comment y apporter des corrections qui
tiennent compte des problèmes quotidiens des personnes plus pauvres et
marginalisées de la planète. Ce groupe formula une déclaration qui insista sur la
nécessité pour tous les individus de pouvoir satisfaire leurs besoins fondamentaux à
caractère individuel (habitation, santé, instruction, aliments de base) et communautaire
(services sanitaires, éducatifs, transports publics, assainissement urbain) liés à leur
contexte social et environnemental. La déclaration de Cocoyoc est considérée comme la
déclaration la plus radicale sur l'environnement. Cette déclaration très ambitieuse fut
rejetée en totalité et unilatéralement par les Etats-Unis. Elle fut par la suite censurée par
les Nations Unies et très rarement elle est mise en exergue par les ONG
environnementales et encore moins les partis politiques écologistes. Une lecture
profonde de la Déclaration nous permet de constater qu’il s’agit pourtant d'un texte
important de l'histoire de l'écologie politique qui pose le problème de la souveraineté
nationale des Etats qui doivent garder la pleine maîtrise de leurs ressources naturelles,
assurer leur autonomie dans le processus de leur développement et de coopérer pour
gérer les ressources naturelles et répondre aux problèmes environnementaux.

La Déclaration s’inscrit dans un contexte particulier. Après la première Conférence


internationale sur l’environnement des Nations Unies à Stockholm en 1972, il a été
préconisé d’encourager le libre échange comme solution pour lutter contre la
pauvreté. Cette résolution entérine et adopte une position qui s’inscrit dans la
doctrine du GATT, avec des conséquences évidentes sur la relation entre le
commerce international et l’environnement. Cette approche conduit plutôt à la
mise en place des pratiques environnementales qui s’adaptent à la réalité de l’ordre
économique néolibéral qui est en train de se mettre en place. Plusieurs pays du
Tiers Monde vont revendiquer l’instauration d’un nouvel ordre économique
international. C’est dans cette perspective qu’un colloque de l’ONU, organisé par le
Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) et la Commission de s
Nations Unies pour le Commerce et le Développement (CNUCED), va se tenir dans
la ville de Cocoyoc (Mexique) pour débattre sur la question.
Les rapporteurs sont Barbara Ward pour les questions de ressources naturelles et
Johan Galtung pour les questions de développement. Barbara Ward est une
économiste britannique, imprégnée de valeurs chrétiennes et très impliquée dans
71
la défense des pays du Sud. Johan Galtrung est un chercheur norvégien, diplômé en
mathématiques et en sociologie, dont les prises de position sont plus radicales, il ne
croit pas aux vertus d’une économie de marché sans une forte régulation des Etats.
Le Président du Mexique, Luis Echevarria, participe aux travaux du groupe, on
retrouve également parmi les participants l’économiste franco -égyptien Samir
Amin 28.
La déclaration de Cocoyoc contient plusieurs éléments essentiels qui renvoient ò la
reconnaissance d’une double menace, celle qui pèse sur la satisfaction des besoins
humains fondamentaux et celle qui pèse sur l’intégrité physique et biologique de la
planète. La déclaration fait émerger clairement la nécessité de concilier à la fois les
besoins humains fondamentaux, la bonne utilisation des ressources naturelles et la
protection de l’environnement. La déclaration permet aussi de clairement constater
que les solutions à rechercher ne peuvent se limiter aux seules solutions
technologiques. Il y a une urgence pour la recherche d’un nouvel ordre économique
et social qui doit permettre de répondre aux enjeux du développement tout en
préservant le patrimoine de la planète. Ainsi on va bien noter que la déclaration fait
des propositions qui visent à satisfaire les besoins fondamentaux des plus pauvres, à
assurer la conservation des ressources et la protection de l’environnement. Les plus
significatives sont par exemple : la gestion des ressources et de l’environnement doit
s’envisager à un niveau global, mais en partant d’un principe de base qui est la
souveraineté nationale sur les ressources naturelles ; la mise en place de régimes
internationaux pour l’exploitation des biens communs ; l’accès aux biens communs par
la mise en place d’une taxation au bénéfice des pays les plus pauvres. La mise en œuvre
d’un système de taxation internationale permet des transferts de ressources pour l’aide
au développement ; l’éducation à l’environnement doit trouver sa place dans un projet
éducatif au lieu de culpabiliser l’individu (« chacun a le droit de comprendre pleinement
la nature du système dont il fait partie comme producteur, consommateur, et surtout
comme l’un des milliards d’habitants de la planète.... » ; une science et une technologie
orientées vers l’intérêt général (ex. agro-écologie, politiques de santé) et en évitant la
dégradation de l’environnement (ex. politique des brevets). (M’PEP.,2003) 29

28
[Link]

29
[Link]
72
Encadré 5 - LA DECLARATION DE COCOYOC, 23 octobre 1974
Traduction réalisée par Aurélien Bernier, Bénénice Bernier et Cécile Guillerme.
Source : [Link]

Trente ans ont passé depuis la signature de la Charte des Nations-Unies visant à établir un
nouvel ordre international. Aujourd’hui, cet ordre a atteint un moment critique. L’espoir de
créer une vie meilleure pour l’humanité toute entière a été largement démenti. Il s’est révélé
impossible d’atteindre les « limites intérieures » de la satisfaction des besoins humains
fondamentaux. Au contraire, les affamés, les sans abri et les illettrés sont plus nombreux
aujourd’hui que lorsque les Nations Unies ont été créées.

Dans le même temps, de nouvelles préoccupations ont commencé à assombrir les perspectives
internationales. La dégradation de l’environnement et la pression croissante sur les ressources
nous amènent à nous demander si un risque ne pèse pas sur les « limites extérieures » de
l’intégrité physique de la planète.

A ces préoccupations, nous devons ajouter que, dans les trente prochaines années, la
population mondiale va doubler. Un autre monde va s’ajouter à l’actuel, équivalent en nombre
d’habitants, en demande et en espoir.

Mais cette pression cruciale ne signifie pas que nous devons désespérer de l’entreprise
humaine, à partir du moment où nous entreprenons les changements nécessaires. Le premier
point à souligner est que l’échec de la société mondiale à procurer « une vie sûre et heureuse
» pour tous n’est pas dû à un manque de ressources physiques. Le problème aujourd’hui n’est
pas en premier lieu celui d’une pénurie physique absolue, mais d’une inéquité économique et
sociale et d’un mauvais usage ; la situation difficile dans laquelle se trouve l’humanité a pour
origines les structures économiques et sociales et les comportements à l’intérieur des pays et
entre les pays.

La plus grande partie du monde n’a pas encore émergé des conséquences historiques de près
de cinq siècles de contrôle colonial qui a massivement concentré le pouvoir économique entre
les mains d’un petit groupe de nations. A ce jour, au moins les trois quarts des richesses, des
investissements, des services et presque toute la recherche mondiale sont dans les mains d’un
quart de la population.

Les solutions à ces problèmes ne peuvent pas provenir de l’auto-régulation par les mécanismes
de marché. Les marchés classiques donnent un accès aux ressources à ceux qui peuvent payer
plutôt qu’à ceux qui en ont besoin, ils stimulent une demande artificielle et génèrent des
déchets dans le processus de production, et certaines ressources sont même sous-utilisées.
Dans le système international, les nations puissantes ont sécurisé leurs approvisionnements à
bas prix en matières premières en provenance des pays pauvres – par exemple, le prix du
pétrole a nettement chuté entre 1950 et 1970 – ont accaparé toute la valeur ajoutée de la
production et de la revente de biens manufacturés, souvent à des prix monopolistiques.

Dans le même temps, le prix très bas des matières a encouragé l’industrialisation des nations
et l’utilisation extravagante et sans précaution de matériaux importés. Encore une fois,
l’énergie est le meilleur exemple. Le pétrole à peine au dessus d’un dollar le baril a stimulé la
croissance de la consommation d’énergie entre 6 et 11% par an. En Europe, l’augmentatio n
annuelle des immatriculations de voitures a atteint 20%.

En fait, la mainmise des riches sur une part disproportionnée des ressources clé entre en
contradiction avec les intérêts à long terme des pauvres en réduisant l’accès aux ressources
nécessaires à leur développement et en augmentant leur coût. Autant de raisons pour créer un
nouveau système d’évaluation des ressources qui prenne en compte les bénéfices et les pertes
73
pour les pays en développement.

Le principal effet de relations économiques aussi biaisées s’observe dans les inégalités en
matière de consommation. Un enfant d’Amérique du Nord ou d’Europe consomme
outrageusement plus que son homologue Indien ou un Africain – un fait qui rend douteuse
l’attribution de la pression sur les ressources à la seule augmentation de la population du Tiers
monde. L’augmentation de la population est bien sûr une des raisons de l’augmentation de la
pression sur les ressources mondiales. La planète est finie et une multiplication infinie du
nombre d’habitants et de la demande ne peut être indéfiniment soutenable. De plus, d es
pénuries peuvent apparaître localement bien avant qu’on ne détecte un dégradation général
de certaines ressources.

Une politique de conservation des ressources et, d’une certaine façon, de gestion des
ressources rares menacées dans le cadre du nouvel ordre économique doit rapidement
remplacer la rapacité actuelle et l’absence de précaution. Mais le fait est que, dans le monde
actuel, l’énorme contraste entre la consommation par personne de la minorité riche et de la
majorité pauvre a bien plus d’impact que le nombre d’humains sur l’utilisation de ressources
et leur dégradation. Ce n’est pas tout.

Depuis la conférence de Bucarest sur la population, il est clairement établi que le manque de
ressources pour le développement humain est l’une des causes de l’explosion démographique,
l’absence de moyens pour le développement exacerbant les problèmes démographiques.

Ces relations économiques inégales contribuent directement à augmenter les pressions sur
l’environnement. La baisse des prix des matières premières a été un facteur de l’augmentation
des pollutions, a encouragé la production de déchets et une économie du jetable chez les
riches. La pauvreté qui perdure dans de nombreux pays en développement a souvent conduit
les gens à cultiver des terres nouvelles, provoquant d’énormes risques d’érosion des sols, ou à
migrer dans des villes surpeuplées et physiquement dégradées.

On ne compte pas les problèmes qui découlent d’une dépendance excessive au système de
marché, restreint aux relations internationales.

L’expérience des trente dernières années montre que la recherche exclusive de croissance
économique, voulue par le marché et poursuivie par les élites puissantes, a le même effet
désastreux à l’intérieur des pays en développement. Les 5% les plus riches acca parent tous les
profits tandis que les 20% les plus pauvres ne peuvent que s’appauvrir encore. Au niveau local
comme au niveau international, les maux de la pauvreté matérielle proviennent d’un manque
de participation des gens et de dignité humaine, et d’une absence totale de pouvoir pour
déterminer leur propre sort.

Rien ne peut illustrer plus clairement le besoin de réformer l’actuel ordre économique et la
possibilité de le faire que la crise qui a touché les marchés mondiaux ces deux dernières années.
Le triplement des prix des fertilisants agricoles et de produits manufacturés dans un contexte
d’inflation mondiale a frappé plus durement les populations les plus pauvres. De fait, le risque
d’une rupture complète d’approvisionnement menace la vie de millions de personnes du Tiers
monde. Mais on ne peut pas appeler ce phénomène une pénurie. Les récoltes existent, mais
sont consommées ailleurs, par des personnes très bien nourries. La consommation par
personne de céréales en Amérique du Nord a cru de 350 livres depuis 1965, principalement
pour la production animale, et atteint 1 900 livres aujourd’hui. Ce supplément de 350 livres est
quasiment égal à la consommation annuelle d’un Indien. Les Américains du Nord étaient
réellement affamés en 1965... Cette augmentation a contribué à une surconsommation qui va
jusqu’à menacer leur santé. Ainsi, d’un point de vue strictement physique, il n’y aura pas de
pénurie cet hiver. Il suffirait d’une petite partie des « surplus » des riches pour combler la
pénurie de toute l’Asie. Il existe un exemple encore plus frappant de ce qu’on peut appeler la
surconsommation dans les nations riches et de la sous-consommation qu’elle provoque dans
les pays pauvres. La multiplication par quatre du prix du pétrole grâce à l’action conjoin te des
pays producteurs affecte nettement le rapport de forces sur les marchés mondiaux et
redistribue massivement les ressources en faveur de certains pays du Tiers monde. Elle a permis
74
de renverser l’avantage dans le commerce du pétrole et de mettre près de 100 milliards par an
à la disposition de certaines nations du Tiers monde. Qui plus est, dans un domaine critique
pour les économies des Etats industrialisés, ce profond renversement des pouvoirs les expose
à ce que connaissent bien les pays du Tiers monde : l’absence de contrôle sur des décisions
économiques vitales.

Rien ne peut illustrer plus clairement la façon dont le marché mondial, qui a continuellement
opéré pour augmenter le pouvoir et la fortune des riches et maintenu le relatif dénuement des
pauvres, trouve ses racines non pas dans des circonstances physiques impossibles à changer
mais dans des relations politiques qui peuvent, dans leur nature profonde, subir de profonds
changements. Dans un sens, le combat pour un nouvel ordre économique est déjà engagé. La
crise du vieux système peut aussi être une opportunité pour en bâtir un nouveau.

Il est vrai que, pour l’instant, les perspectives se limitent à la confrontation, l’incompréhension,
les menaces et les conflits. Mais encore une fois, il n’y a pas de raison de désespérer. Les crises
peuvent aussi être des moments de vérité dans lesquels les nations apprennent à admettre la
faillite du vieux système et à rechercher un cadre pour un nouvel ordre économique.

Gouverner, c’est essayer de guider les nations, avec leurs intérêts divergents, leurs pouvoirs et
leurs richesses, vers un nouveau système qui soit capable de mieux articuler les « limites
intérieures » des besoins humains essentiels et de le faire sans violer les « limites extérieures
» des ressources planétaires et de l’environnement. C’est parce que nous croyons que cette
tâche est à la fois vitale et possible que nous demandons plusieurs changements dans la
conduite des politiques économiques, dans la direction prise en matière de dével oppement et
dans la conservation de la planète, qui nous apparaissent comme des composantes essentielles
du nouveau système.

Le but du développement
Notre première préoccupation est de redéfinir l’ensemble des buts du développement. Celui -
ci ne doit pas avoir pour but de développer les choses, mais les hommes. Les êtres humains ont
des besoins fondamentaux : la nourriture, la sécurité, l’habillement, la santé, l’éducation. Tout
processus de croissance qui ne permet par de les satisfaire – ou, encore pire, qui les perturbe
– est un travestissement de l’idée de développement. Nous sommes toujours dans une période
où le plus important en matière de développement est la satisfaction des besoins
fondamentaux pour les populations les plus pauvres de chaque société. Le but premier de la
croissance économique doit être d’améliorer les conditions de vie de ces groupes. Une
croissance qui bénéficie seulement à la minorité la plus riche et maintien ou accroît les
disparités entre et au sein des pays n’est pas du développement. C’est de l’exploitation. Le
temps est venu de lancer une véritable croissance économique qui conduise à une meilleure
répartition et à une satisfaction des besoins fondamentaux. Nous croyons que 30 ans
d’expérience, avec l’espoir qu’une croissance économique rapide bénéficiant à quelques uns
va irriguer la plus grande partie de la population, ont montré qu’il s’agissait d’une illusion. Par
conséquent, nous rejetons l’idée de la croissance d’abord et d’une juste répartition des
bénéfices ensuite.

Le développement ne doit pas être limité à la satisfaction des besoins fondamentaux. Il y a


d’autres besoins, d’autres buts et d’autres valeurs. Le développement inclut la liberté
d’expression et de publication, le droit de donner et de recevoir des idées et des impulsions. Il
y a un profond besoin social de participation pour poser les bases de sa propre existence et
pour contribuer à créer le monde futur. Par dessus tout, le développement englobe le droit de
travailler, ce qui ne signifie pas seulement le droit d’avoir un travail, mais celui d’y trouver un
accomplissement personnel, le droit de ne pas être aliéné à travers des procédés de production
qui utilisent les hommes comme des outils.

La diversité du développement
Au delà des besoins matériels, des buts et des valeurs, la plupart de ces choses dépend de la
satisfaction des besoins fondamentaux, qui est notre première préoccupation. Aujourd’hui, il
n’y a pas de consensus quant à la stratégie à suivre pour satisfaire ces besoins fondamentaux.
Mais nous avons de bons exemples, même dans les pays pauvres. Ils montrent que le point de
75
départ du développement varie considérablement d’un pays à l’autre, pour des raisons
historiques, culturelles et pour d’autres raisons. En conséquence, nous soulignons la nécessité
de suivre différentes routes vers le développement. Nous rejetons la pensée unique qui voit le
développement essentiellement et inévitablement comme l’effort fait pour imiter le modèle
historique de pays qui, pour différentes raisons, sont actuellement riches. C’est pourquoi nous
rejetons le concept « d’écarts » dans le développement. Le but n’est pas de « se mettre à niveau
», mais d’assurer une qualité de vie pour tous avec une base productive compatible avec les
besoins des générations futures.

Nous avons parlé de la satisfaction à minima des besoins fondamentaux. Mais il y a aussi un
niveau maximum : il y a des planchers mais aussi des plafonds. Les hommes doivent manger
pour vivre. Mais ils peuvent aussi trop manger. Cela ne sert à rien de produire et de consommer
de plus en plus s’il en résulte une augmentation des antidépresseurs consommés et des
hôpitaux psychiatriques. De la même manière que les hommes ont des capacités limitées pour
absorber la consommation matérielle, nous savons que la biosphère a une capacité limitée.
Certains pays prélèvent d’une manière qui est hors de proportion avec leur poids dans la
population mondiale. Ainsi, ils créent des problèmes environnementaux aux autres comme à
eux-mêmes.

En conséquence, le monde ne doit pas seulement faire face à l’anomalie du sous-


développement. Nous devons aussi parler de types de développement sur-consommateurs qui
violent les limites intérieures de l’homme et les limites extérieures de la nature. Vu de cette
manière, nous avons tous besoin de redéfinir nos buts, d’adopter de nouveaux modes de vie,
avec des comportements de consommation plus modestes chez les riches. Même si la priorité
est de sécuriser le minimum vital, nous devrions étudier ces stratégies de développement q ui
pourraient aussi aider les pays prospères, pour leur propre intérêt, à trouver des modes de vie
plus humains, exploitant moins la nature, les autres, et eux-mêmes.

L’autonomie
Nous croyons qu’une stratégie de base pour le développement passe par l’amélioration de
l’autonomie nationale. Ceci ne signifie pas l’autarcie. Cette autonomie implique des bénéfices
mutuels issus du commerce et de la coopération et une plus juste redistribution des ressources
pour satisfaire les besoins fondamentaux. Cela signifie avoir confiance en soi, dépendre de ses
propres ressources humaines et naturelles et avoir la capacité de fixer ses propres objectifs et
de décider par soi-même. Cela exclut toute dépendance vis à vis d’une influence et d’un pouvoir
extérieur qui pourrait se transformer en pression politique. Cela exclut des modèles
commerciaux d’exploitation privant les pays de leurs ressources naturelles pour leur propre
développement. C’est évidemment une ouverture pour le transfert de technologies, mais en se
concentrant sur l’adaptation et la diffusion des technologies locales. Cela implique de
décentraliser l’économie mondiale, et parfois aussi l’économie nationale pour favoriser la
participation personnelle. Mais cela implique également une coopération internationa le en
faveur de l’autonomie. Plus que tout, cela signifie avoir confiance dans les peuples et les
nations, dépendre de la capacité des peuples à inventer eux-mêmes et à générer de nouvelles
ressources et de nouvelles techniques pour améliorer leur capacité à les assimiler, de les mettre
au bénéfice de la société, de prendre en main les leviers économiques et de créer leur propre
mode de vie.

Dans ce processus, une éducation qui permette une véritable conscience sociale et la
participation joueront un rôle fondamental et il faudra s’interroger pour savoir si cela est
compatible avec le modèle scolaire actuel.

Pour atteindre cette autonomie, des changements économiques, sociaux et politiques


fondamentaux des structures de la société seront souvent nécessaires. De même, le
développement d’un système international compatible et capable de supporter les évolutions
vers plus d’autonomie est tout aussi nécessaire.

L’autonomie au niveau national implique aussi un détachement temporaire du système


économique actuel. Il est impossible de développer l’autonomie au travers de la participation
pleine et entière à un système qui perpétue la dépendance économique. Les plus grandes
76
parties du monde d’aujourd’hui sont composées d’un centre exploitant une vaste périphérie,
ainsi que notre héritage commun, la biosphère. L’idéal dont nous avons besoin est un mode de
coopération harmonieuse dans lequel chacun fait partie du centre, ne vivant aux dépends de
personne, en partenariat avec la nature et en étant solidaire des générations futures.

Il existe une structuration internationale du pouvoir qui résistera à de tels changements. Ses
méthodes sont bien connues : la volonté de maintenir les mécanismes biaisés de marché
existants au niveau international, d’autres formes de manipulation économique, la rétention
de capitaux, les embargos, les sanctions économiques, l’utilisation subversive de services de
renseignement, la répression et la torture, des opérations de contre-insurrection, et même des
interventions à plus grande échelle. A ceux qui envisagent de telles méthodes, nous disons : «
bas les pattes. Laissez les pays trouver leur propre chemin vers une vie plus épanouissante pour
leurs citoyens ». A ceux qui sont, parfois sans le vouloir, les outils de tels projets –
universitaires, hommes d’affaires, policiers, soldat, et beaucoup d’autres – nous disons : «
Refusez d’être utilisés pour nier le droit des autres nations à se développer ». Pour les
scientifiques travaillant dans le domaine de l’écologie ou des sciences sociales, q ui aident à
concevoir les instruments de cette oppression, nous disons : « le monde a besoin de vos talents
pour des projets constructifs, pour développer de nouvelles technologies au bénéfice des
hommes et qui n’endommagent pas l’environnement ».

Propositions pour l’action


Nous appelons les leaders politiques, les gouvernements, les organisations internationales et
la communauté scientifique à utiliser leur imagination et leurs moyens pour élaborer et
commencer à mettre en œuvre, aussi vite que possible, des programmes visant à satisfaire les
besoins fondamentaux des plus pauvres partout dans le monde, ce qui implique, partout où
cela s’impose, des distributions d’aide en nature. Ces programmes doivent être conçus de façon
à ce que la conservation des ressources et la protection de l’environnement soient assurés.

Nous considérons que cette tâche prioritaire serait facilitée en instituant un nouvel ordre
économique international plus coopératif et équitable.

Nous sommes conscients que le système mondial et les politiques nationales ne peuvent pas
être changées du jour au lendemain. A ce tournant de l’histoire, les changements majeurs qui
sont nécessaires pour répondre aux défis de l’humanité ont besoin d’acquérir une maturité.
Mais ils doivent être enclenchés immédiatement, pour que l’impulsion aille croissante. La
session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies sur le nouvel ordre
économique a lancé le processus et nous le soutenons totalement. Mais ceci n’est que l’étape
préliminaire qui doit se développer dans une déferlante d’activités internationales.

La Charte des Droits économiques et des devoirs des Etats, proposée par le président du
Mexique, M. Luis Echevarria, et mis en discussion aux Nations Unies devrait constituer un pas
important dans la bonne direction. Nous demandons à ce qu’elle soit adoptée aussi vite que
possible.

Dans un cadre qui assurerait la souveraineté nationale sur les ressources naturelles, les
gouvernements et les institutions internationales devraient placer la gestion des ressources et
de l’environnement à un niveau global. L’objectif premier serait de faire bénéficier ceux qui ont
le plus besoin de ces ressources et de le faire en respectant le principe de solidarité avec les
générations futures.

Nous soutenons la mise en place de régimes internationaux forts pour l’exploitation des biens
communs qui ne tombent pas sous le coup d’une juridiction nationale. Nous insistons sur
l’importance des fonds et des sous-sols marins, et éventuellement de l’eau qui les surplombe.
Un régime maritime doit être établi, chaque pays du monde étant représenté de manière à
n’en favoriser ni n’en léser aucun, et ce régime doit s’appliquer à un maximum de surface
océanique. Un tel régime devrait développer graduellement des mesures de conservation des
ressources et des technologies environnementales pour explorer, développer, traiter et
répartir les ressources des océans au bénéfice de ceux qui en ont le plus besoin.

77
L’accès aux biens communs devrait être taxé au bénéfice des couches les plus pauvres des pays
les plus pauvres. Ce serait une première étape vers la mise en œuvre d’un système de taxation
international qui génèrerait des transferts automatiques de ressources vers l’aide au
développement. Avec la création d’un fonds pour le désarmement, la taxation internationale
pourrait éventuellement remplacer des programmes d’aide traditionnels. En attendant la mise
en œuvre de ces nouveaux mécanismes, nous recommandons vivement que le flux de
ressources internationales vers les pays du Tiers monde soit largement augmenté et
strictement dédié aux besoins fondamentaux des couches les plus pauvres de la société.

La science et la technologie doivent répondre aux buts que nous cherchons à atteindre. La
recherche actuelle et les modèles de développement n’y contribuent pas. Nous appelons les
universités, les autres institutions d’enseignement supérieur, les organisations de recherche et
les associations scientifiques de par le monde à reconsidérer leurs priorités. Conscients des
bénéfices découlant d’une recherche libre et fondamentale, nous soulignons le fait qu’il existe
un réservoir d’énergie créative sous-utilisée dans l’ensemble de la communauté scientifique
mondiale, et qu’elle devrait être mieux centrée sur la recherche de la satisfaction des besoins
fondamentaux. Cette recherche devrait autant que possible être menée dans les pays pauvres,
de manière à endiguer la fuite de cerveaux.

Un système des Nations unies rajeuni devrait permettre de renforcer les capacités locales en
matière de recherche et de contrôle de la technologie dans les pays en développement, pour
promouvoir la coopération entre eux dans ces domaines et pour soutenir la recherche pour une
meilleure utilisation, plus innovante, de ressources potentiellement abondantes pour satisfaire
les besoins fondamentaux de l’humanité.

En même temps, de nouvelles approches des styles de développement doivent être introduites
au niveau national. Elles demandent des recherches originales sur des modèles de
consommation alternatifs, sur les types de technologies, les stratégies d’utilisation des terres,
autant que sur les exigences en matière d’éducation pour les soutenir. La surconsommation qui
absorbe des ressources et crée des déchets doit être réduite tandis que la productio n de biens
essentiels pour les plus pauvres doit être augmentée. Des technologies générant peu de
déchets et consommant peu d’eau devraient remplacer celles qui dégradent l’environnement.
Des circuits plus harmonieux de prise de décisions doivent être mis en œuvre pour éviter la
congestion des métropoles et la marginalisation des zones rurales.

Dans beaucoup de pays en développement, de nouveaux styles de développement


impliqueraient une utilisation bien plus rationnelle de la force de travail disponible pour mettre
en œuvre des programmes centrés sur la conservation des ressources naturelles, l’amélioration
de l’environnement, la création des infrastructures nécessaires et des services pour augmenter
la production alimentaire et pour renforcer les capacités domestiques de production
industrielle pour produire des marchandises destinées à la satisfaction des besoins
fondamentaux.

Avec un ordre économique international plus équitable, une partie des problèmes d’accès aux
ressources et d’utilisation de l’espace pourront être pris en compte grâce à un changement de
la géographie industrielle mondiale. L’énergie, les ressources et les considérations
environnementales donnent une force nouvelle à l’aspiration légitime des pays pauvres qui
souhaitent voir considérablement augmenter leur part dans la production industrielle.

Des expériences concrètes sur le terrain sont également nécessaires. Nous considérons que
l’effort actuel du Programme des Nations unies pour l’environnement qui définit des stratégies
et soutient des projets en faveur d’un développement socio-économique et écologique (l’éco-
développement) au niveau local ou régional constitue une contribution importante. Les
conditions devraient être créées pour que les peuples apprennent par eux-mêmes au travers
de leurs pratiques comment utiliser au mieux les ressources spécifiques des écosystèmes dans
lesquels ils vivent, comment concevoir des technologies appropriées, comment s’organiser et
s’éduquer dans ce but.

78
Nous appelons les leaders d’opinion, les enseignants, toutes les parties concernées à contribuer
à augmenter la prise de conscience publique sur les origines et la sévérité de la situation à
laquelle l’humanité doit aujourd’hui faire face. Chaque personne a le droit de comprendre
pleinement la nature du système dont elle fait partie comme producteur, consommateur, et
surtout comme l’un des milliards d’habitants de la planète. Elle a le droit de connaître qui tire
les bénéfices de son travail, qui tire les bénéfices de ce qu’elle achète et vend, et l a façon dont
cela enrichit ou dégrade l’héritage planétaire.

Nous appelons les gouvernements à se préparer à agir lors de la Session extraordinaire de


l’assemblée générale des Nations Unies pour que les dimensions et les concepts du
développement soient étendus, pour qu’une juste place soit donnée aux buts du
développement dans le système des Nations Unies et que les changements nécessaires soient
initiés. Nous croyons fermement que, puisque les sujets du développement, de
l’environnement et de l’utilisation des ressources sont des problèmes globaux essentiels et qui
concernent le bien-être de toute l’humanité, les gouvernements devraient utiliser pleinement
les mécanismes des Nations unies pour les résoudre et que le système des Nations unies devrait
être rénové et renforcé pour faire face à ses nouvelles responsabilités.

Epilogue
Nous reconnaissons à la fois la menace des « limites intérieures » des besoins humains
fondamentaux et celle des « limites extérieures » de ressources planétaires. Mais nous croyons
également qu’un nouveau sens du respect pour les droits humains fondamentaux et pour la
préservation de notre planète progresse derrière les conflits et les confrontations de la période
actuelle. Nous avons foi dans le futur de l’humanité de cette planète. Nous croyons que ces
modes de vie et les systèmes sociaux peuvent évoluer pour devenir plus justes, moins arrogants
dans leurs exigences matérielles, plus respectueux de l’environnement planétaire dans son
ensemble. La voie à suivre ne passe pas par le désespoir, par la fin du monde, ou par un
optimisme béat devant les solutions technologiques successives. Elle passe au contraire par une
appréciation méticuleuse, sans passion, des « limites extérieures », par une recherche collective
des moyens d’atteindre les « limites intérieures » des droits fondamentaux, par l’édification de
structures sociales exprimant ces droits et par tout le travail patient qui consiste à élaborer des
techniques et des styles de développement qui améliorent et préservent notre patrimoine
planétaire. »

4.7. La conférence de Paris sur le développement économique international

La conférence de Paris sur le développement économique international en 1975 a mis


en évidence le manque de volonté des pays riches à renoncer à des acquis pour financer
une approche alternative de développement. Les pays riches estimaient les
revendications des pays du Tiers Monde énormes et dans la plupart des cas non
réalisables, surtout dans le contexte de crise, voire de récession dans lequel se
retrouvaient bon nombre de pays. Les pays qui revendiquaient un NOEI se rendaient
compte de la non-disponibilité des pays industrialisés à véritablement négocier. Ce
mouvement commença alors à perdre sa force revendicatrice puisque le temps des
négociations s'allongeait. Les conditions qui ont permis aux pays du Tiers Monde de
devenir pour quelque temps protagonistes sur la scène internationale au même titre que
les pays riches se sont détériorées. La bataille pour un Nouvel Ordre Economique
International était perdue. Le groupe des 77 se fragmenta continuellement pour
diverses raisons:

79
- d'une part, il y a la manipulation des puissances occidentales qui agissaient sur les ex -
colonies avec le problème de la dette extérieure, les prêts;
- d'autre part, les grands pays producteurs du pétrole du groupe des 77 ont vu leur PNB
augmenter, suite à la croissance continue du prix du baril. Ce groupe des pays
producteurs de pétrole s’est disloqué progressivement suite aux manipulations des
puissances occidentales, l'empêchant ainsi de conditionner l'économie mondiale dans
le domaine énergétique. Le prix du baril allait dès lors s'abaisser continuellement.
En outre, certains pays du groupe des 77 étaient devenus de petites puissances
industrielles, sorte de filiales des industries des pays riches. D'autres commençaient à
émerger grâce à une mise en place progressive des processus d'industrialisation.
Certains pays sont des paradis fiscaux tandis qu’un bon nombre continuait à s'enfoncer
dans le gouffre de la pauvreté à cause de leur économie locale plus fragile, sans
ressources importantes. Ces pays subissaient plus gravement les conséquences de la
récession économique en Occident. Les intérêts étaient partagés et la solidarité initiale
disparaissait progressivement. Le Nouvel Ordre Economique International (NOEI) tant
souhaité n’a pas vu le jour. L'Occident avait de nouveaux défis à affronter dans les
débuts des années 80 : récession économique, croissance de l'exclusion sociale, crises
sociales, etc. Aujourd’hui, selon Edmond Jouve, « les temps ont vraiment changé. A la
suite de l’effondrement de l’Union Soviétique et de la guerre du Golfe, les Etats-Unis
d’Amérique ont repris le dessus. Ils ont assuré la promotion d’un Nouvel Ordre
essentiellement favorable à leurs intérêts, aux antipodes du Nouveau Ordre Economique
International qu’ils avaient précédemment âprement combattu »31.

Il faut toutefois souligner qu’au delà de la désagrégation du groupe des 77 pour des
intérêts divers, le mouvement n’a cessé de s’étendre. Au fil des rencontres, la bataille
idéologique n’a cessé de prendre un tour militant. Aujourd’hui, ils sont 120 membres.
On ne peut parler d’une unité de ce groupe qui connaît des divergences au niveau
politique et économique. Mais il existe une unanimité en matière économique pour ce
qui concerne les relations pays riches/pays pauvres, pays pauvres/pays pauvres,
l’amélioration des mécanismes d’aide, le problème de la dette. On doit aussi reconnaître
que cette bataille en faveur du NOEI, a favorisé la démocratisation progressive des
relations internationales.

30

80
4.8. Le rapport de Willy Brandt et reconnaissance de l’interdépendance Nord – Sud

La conférence sur la coopération économique internationale (CCEI) de Paris a été un


échec. Le président de la Banque mondiale Robert McNamara est conscient et préoccupé
par cet échec qui aura des répercussions sur l’économie mondiale. L’arrêt des
négociations entre les pays industriels et les pays en voie de développement qui ont
pourtant commencé depuis trois ans d’abord avec la recherche d’un nouvel ordre
économique international et ensuite dans le cadre de la conférence sur la coopération
économique internationale de Paris est à corriger. McNamara a une idée : constituer une
commission indépendante de haut niveau pour créer un dialogue Nord-Sud. Il va alors
contacter par courrier en 1976, Willy Brandt à peine élu à la tête de l’Internationale
socialiste, pour qu’il assure la présidence de cette Commission et en identifie les
membres. Il s’agit plus précisément de mettre en place une Commission indépendante
pour l'Etude des Problèmes internationaux du Développement (Commission Brandt).
Après l'acceptation de ce dernier le 14 janvier 1977 de diriger cette commission, il va fera
face à une forte résistance du cercle du G77. Il faudra alors attendre une aspre
négociation avec certains des partenaires internationaux, pour que la Commission
indépendante sur les problèmes de développement international, plus couramment
nommée « commission Nord-Sud » ou « Commission Brandt » se mette en place. Elle était
composée de 21 personnalités du Tiers-Monde et du monde occidental30

30
Les membres de la Commission Brandt était composé des personnalités suivantes :
Willy Brandt, ex-chancelier de la République fédérale d’Allemagne (1969-1974), lauréat du Prix Nobel de la
paix 1971, président de commission
Abdlatif Yousef Al-Hamad (Koweit), diplomate et banquier, Directeur général du Fonds koweïtien pour le
Développement économique arabe
Rodrigo Botero Montoya (Colombie), ancien ministre des finances de Colombie (1974-1976), éditeur et
rédacteur en chef du périodique Estrategia Economica y Financiera,
Antoine Kipsa Dakoure (Haute Volta), Ministre du Plan (1970-1976) et Ministre coordinateur de lutte contre
la sécheresse au Sahel (1973-1975)
Eduardo Frei Montalva (Chili), ancien président du Chili (1964-1970)
Katharine Graham (USA), Présidente du Conseil d’administration du Washington Post, éditeur du Washington
Post (1969-1979)
Edward Heath (Royaume-Uni), ancien Premier ministre (1970-1974),
Amir H. Jamal (Tanzanie), Ministre des Finances, membre du gouvernement depuis 1962,
Lakshmi Kant Jha (Inde), gouverneur de l’État de Jammu-et-Cachemire, ancien gouverneur de la Banque de
réserve de l'Inde (1967-1970), ancien ambassadeur aux États-Unis (1970-1973)
Khatijah Ahmad (Malaisie), économiste et banquier, fondatrice et Directrice générale de KAF Discounts Ltd
(société de crédit et services financiers) depuis 1974,
Adam Malik (Indonésie), vice-président de la République d’Indonésie (1978-1983), Président de l’Assemblée
nationale indonésienne (1977-1978), Ministre des affaires étrangères (1966-1977), président de l’Assemblée
générale des Nations unies (1971-1972)
Haruki Mori (Japon), ex-ambassadeur en Grande-Bretagne (1972-1975), vice-ministre des Affaires étrangères
(1970-1972), ambassadeur auprès de l’OCDE (1964-1967)
Joe Morris (en) (Canada), président émérite du Congrès du travail du Canada, Président du Conseil
d’Administration du Bureau International du Travail (1977-1978), Vice-Président de la Confédération
internationale des syndicats libres (1976-1978)
Olof Palme (Suède), ex-Premier ministre (1969-1978)
Peter G. Peterson (USA), Président du Conseil d’Administration de Lehmann Brothers-Kuhn, Loeb & Co,
Secrétaire d’État au commerce (1972-1973)
Edgard Pisani (France), sénateur, membre du Parlement européen, Ministre de l’Equipement (1966-1967),
Ministre de l’Agriculture (1961-1965) (M. Pisani remplaça M. Mendès-France, qui dut renoncer en 1978 pour
raisons personnelles)
81
La Commission ainsi mise en place avait pour mission de rechercher, en toute
indépendance, les initiatives politiques de nature à débloquer le dialogue Nord-Sud. La
commission se devait d’intervenir sur trois points principaux :
— analyse approfondie des problèmes d'ordre intérieur ou international, auxquels se
heurte le développement du Tiers-Monde ;
— propositions de la Commission pour un renouveau du dialogue Nord-Sud et des efforts
de développement ;
— plaidoyer pour un effort de coopération entre les pays du Nord et du Sud.
La commission s’est réunit à dix reprises aussi bien en Europe, Afrique, Amérique et en
Asie. La commission a remis le 22 février 1980 son rapport intitulé « Nord-Sud : un
programme de survie », après deux années de travail. L'originalité du rapport est de
proposer un certain nombre de recommandations dont l'ensemble constitue un
programme pour la survie » de l'humanité. Le rapport globalement milite pour la paix et
la survie de l'humanité. Le rapport tout en mettant en évidence une compréhension
profonde des différences radicales de développement entre pays du Nord et pays du Sud,
il propose aussi des mesures concrètes à mettre en œuvre pour réduire les disparités
économiques entre le nord et le sud.
Le rapport32 de Willy Brandt est venu renforcer l’idée de définir un Nouvel Ordre
Mondial qui reconnaît l'interdépendance planétaire entre les pays du Tiers Monde et
ceux habituellement appelés pays dits développés. Les propositions de ce rapport
étaient:
- contenir le problème de la faim de tant de millions d'êtres humains et mettre sur pied
un programme à l'échelle mondiale afin de résoudre définitivement le problème de la
faim et de la malnutrition.
- augmenter la teneur de vie des populations pauvres. Cela suppose insérer la question
démographique dans une plus ample politique de développement intégrée;
- renforcer l'ONU et ses organismes techniques comme point de rencontre et de décision
de la communauté internationale;
- approuver des lois internationales pour réglementer l'activité des multinationales dans
tous les domaines : marché, taxes, transfert de technologie et de capitaux, etc;
- réformer le système monétaire international pour améliorer le régime des taux
d'échange, le système de réserve, le processus d'assainissement de la balance de
paiement. Augmenter la capacité décisionnelle des pays pauvres au Fond Monétaire
International;
- augmenter le transfert des ressources dans les pays "émergents" dans le but de
financer des projets pour alléger la pauvreté et augmenter la production alimentaire en
stabilisant les prix et les entrées des exportations des produits de base.

Shridath Ramphal (Guyana), Secrétaire général du Commonwealth, Ministre des Affaires étrangères et de la
Justice (1972-1975), Procureur général et Ministre d’État pour les Affaires extérieurs (1966-1972)
Layachi Yaker (Algérie), Ambassadeur en URSS (1979-1982), vice-président de l'assemblée nationale (1977-
1979), ministre du commerce (1969-1977)
Jan Pronk (Pays-Bas), trésorier honoraire et membre ex officio de la commission, Ministre du Développement
et de la Coopération (1973-1977), maître-assistant auprès du professeur Jan Tinbergen (1965-1971)
Göran Ohlin (sv) (Suède), secrétaire exécutif et membre ex officio de la commission, Professeur d’économie
à l’Université d’Uppsala depuis 1969, employé de la Commission Pearson (en) (1968-1969)
Dragoslav Avramovic (en) (Yougoslavie), directeur du Secrétariat et membre ex officio de la commission, cadre
au sein de la Banque Mondiale (1965-1977), conseiller spécial auprès de la CNUCED sur la stabilisation des
cours des marchandises (1974-1975)

82
Enfin, la Commission et son Président appellent de leurs vœux la tenue d'un ou plusieurs
sommets restreints réunissant les chefs d'Etat les plus influents du Nord et du Sud afin de
donner à la concertation internationale l'impulsion politique qui leur paraît faire
actuellement défaut. Cependant, les propositions présentées par les membres éminents
et divers de la Commission n’ont jamais été adoptées par les gouvernements en raison
de la guerre froide et un manque de volonté politique collective parmi les dirigeants
mondiaux. Le rapport arriva aussi au pire moment possible où les troupes soviétiques
entraient en Afghanistan, en fin décembre 1979, bouleversant profondément le climat
politique international. Le rapport fut néanmoins remis au secrétaire général des Nations
Unies, Kurt Waldheim, le 12 février 1980. Le rapport Brandt fit alors l’objet d’une
consultation officielle au sein de l’ONU sans un impact réel sur l’Agenda onusien. Très
peu des propositions du rapport ont été mises en œuvre. Une conférence internationale
Nord Sud fut organisée à Cancun au Mexique en octobre 1981.

4.9. Unité et Diversité du Tiers Monde d’après Y. Lacoste.

Dans son ouvrage inutilité «Unité & Diversité du Tiers Monde: des représentations
planétaires aux stratégies sur le terrain»34, Yves Lacoste s’intéresse du Tiers Monde en
réfléchissant sur ce qui fait non seulement son unité, mais aussi sa diversité. Notre
analyse a été construite en partant de l’idée et de la signification que Yves Lacoste
donne à cette notion de Tiers Monde. La dimension géographique que ce concept
prendra grâce à cette œuvre d’Yves Lacoste témoigne de sa pertinence dans l’analyse
de l’espace. Le Tiers Monde est : «un ensemble de très vaste dimension qui s’étend sur
différents continents, l’Afrique, une bonne moitié du continent américain et une grande
partie de l’Asie. Sur un planisphère, ce très vaste ensemble recoupe les différents
ensembles climatiques que les géographes distinguent traditionnellement à la surface
du globe(...). Les limites du Tiers Monde ne correspondent pas à celles de l’ensemble
tropical, pas plus que les limites du Tiers Monde n’englobent l’ensemble des déserts(...).
Le Tiers Monde s’étend sur une partie de l’ensemble de climat tempéré à hiver froid, de
même qu’il couvre une partie de l’ensemble climatique méditerranéen (...).Toujours sur
un planisphère, on constate que les limites du Tiers Monde recoupent celles de
l’ensemble formé, abstraction faite de leurs antagonismes politiques, par les ex – états
de régime socialiste, de même il recoupe les limites de l’ensemble des états d’économie
capitaliste»35. Cette description de Yves Lacoste montre déjà que le Tiers Monde est un
ensemble polymorphe, multiforme, complexe et géographiquement diversifié.

83
La démarche d’Yves Lacoste relève fondamentalement du raisonnement géographique
et accorde une attention sur la carte, au tracé des limites des divers ensembles pris en
considération, à la configuration particulière de chacun d’eux. Mais les intersections
d’ensembles ne sont pas celles «du diagramme de Venn qui sert de rudiments à la
théorie des ensembles, mais plutôt des ensembles définis chacun non seulement par des
éléments et par leurs rapports, mais par le tracé précis de ses contours cartographiques
particuliers»36. Dans cette démarche, chacun des ensembles ne fournit qu’une
connaissance extrêmement partielle de la réalité.

En effet, ces ensembles spatiaux sont des représentations abstraites des objets de
connaissance et des outils de connaissance produits par les diverses disciplines
scientifiques. Il ressort de cette approche que pour une bonne investigation et étude
de la réalité, à la surface du globe, ce n’est pas seulement ce que décrit le géologue,
le sociologue, l’économiste, le politologue, l’écologiste et bien d’autres qui compte, mais
c’est la combinaison de toutes ces représentations partielles qui permet d’en rendre
compte de la façon la moins imparfaite. Une articulation des différents niveaux
d’analyse est indispensable. Les descriptions et les raisonnements géographiques dans
ce cas, devraient reposer sur la prise en considération d’un très grand nombre
d’ensembles spatiaux concrets ou abstraits, classés habituellement selon les diverses
catégories de sciences. Yves Lacoste propose aussi de tenir compte des ordres de
grandeur et suggère que «les différents ensembles spatiaux dont il faut envisager les
relations spatiales les uns par rapport aux autres par inclusion, exclusion, coïncidence,
intersection, pour rendre compte de l’extrême diversité des configurations
géographiques soient de dimensions très dissemblables, depuis les hyper-unités qui
couvrent une grande partie de la planète jusqu’aux ensembles qui n’ont que quelques
mètres d’envergure et qu’il n’est pas moins important de prendre en considération, au
niveau local»37. Cette approche d’Yves Lacoste se rencontre aussi chez Robert Chapuis
et Thierry Brossard. C’est à notre avis la meilleure façon d’analyser et d’appréhender la
diversité du Tiers Monde.

La diversité, «tient dans ses grandes lignes beaucoup plus aux contrastes que l’on peut
reconnaître entre de grands types de situations rurales qu’aux dissemblances que l’on
peut constater au sein des phénomènes urbains. Inversement, c’est dans les grandes
villes et à partir d’elles qu’opèrent les processus de relative uniformisation du Tiers
Monde. Les villes forment un ensemble beaucoup moins différencié que celui des
situations rurales»38. Que ce soit dans les villes comme dans les campagnes, la diversité
dans le Tiers Monde est réelle et fondamentale. Cette diversité est l’identité même du
Tiers Monde. C’est ce qui explique sa complexité, sa difficulté de s’adapter au même

rythme aux méthodes, pratiques venues d’ailleurs. C’est cette diversité qui fait la
84
richesse de ce monde et qui explique tant de contrastes, tant de divergences et
d’incompréhensions.

Le problème de savoir s’il existait ou existe une solidarité politique du Tiers Monde s’est
toujours posé. Yves Lacoste pense quant à lui que «l’idée qu’il existe une solidarité
fondamentale entre les nombreux Etats dont les populations ont subi la domination
coloniale et continuent d’en subir les séquelles doit disparaître. Ce n’est pas le fait que
ces Etats ont lutté ensemble contre l’impérialisme colonial et parce qu’ils partageaient
parfois ensemble une idéologie commune qu’il existerait une parfaite solidarité entre -
eux puisque certains dirigeants de ces états se font la guerre»39. Loin d’une solidarité
parfaite, nous pensons qu’une solidarité des pauvres existe bel et bien entre certains
Etats du Tiers Monde même si certains se font la guerre. N’oublions pas toutefois, que
ces guerres ont dans la plupart des cas, des causes externes, dépendant des intérêts
économiques des colonisateurs d’hier.

Il est impensable de croire que tous les Etats du Tiers Monde devraient être solidaires
entre eux. Tous n’ont pas la même histoire, tous n’ont pas connu les mêmes formes
d’impérialisme et n’ont pas subi de la même façon l’impérialisme occidental. Si ces Etats
ont en commun le fait d’avoir été colonisés par les pays occidentaux, il est à noter que
certains connaissent des rapports d’antagonismes, conflictuels liés parfois à leur lointain
passé. On ne peut penser que tout d’un coup, ces Etats seront solidaires face à tous les
problèmes qui peuvent se poser. La solidarité du Tiers Monde n’est pas aveugle. Elle a
le plus souvent une certaine logique. La solidarité ne voudrait dire tout accepter, y
compris les erreurs politiques que font les autres Etats tout simplement parce qu’ils font
partie du Tiers-Monde. Même dans le monde occidental, il n’existe pas une solidarité
parfaite. Au sein même de l’Union européenne, il existe des conflits de leadership, des
conflits économiques sur la répartition des cotations, des conflits sur la distribution
des aides destinées aux régions les moins industrialisées. N’oublions pas que le Tiers
Monde ce sont des milliards d’hommes et femmes, des milliers de cultures et des
représentations bien différentes du concept même de solidarité.

Nous constatons que les actions humanitaires, de coopération scientifique,


technologique, économique ou culturelle entre les Etats du Tiers Monde sont encore
très peu développées. Mais le processus est en cours et dans bien des cas, il a donné des
fruits. La coopération chinoise par exemple est très sollicitée en Afrique subsahélienne à
cause de sa simplicité, et son coût très raisonnable.

C’est une solidarité pourtant indispensable pour le développement du Tiers Monde qui
commence seulement à se manifester véritablement ces dernières années. Les luttes
d’influence, de leadership au niveau régional, continental existent et existeront
85
toujours comme le problème de leadership a existé pendant longtemps entre les
Etats-Unis et l’Union Soviétique et aujourd’hui dans le domaine économique entre les
Etats-Unis et l’Union européenne.

Ces luttes d’influence régionales créent parfois une certaine compétition qui n’est pas
toujours négative en tant que telle. Elles conduisent parfois à une bonne gouvernance
pour mieux se distinguer dans la région et attirer les investissements étrangers. Elle ne
doit aucunement remettre en cause la validité et la pertinence du concept de Tiers
Monde. Ce concept n’a pas été conçu pour justifier la solidarité politique de ce grand
ensemble géopolitique qui est tout de même uni par certaines caractéristiques
communes. Il ne faut donc pas penser que la notion de Tiers Monde est «un mythe à
jeter aux poubelles de l’histoire, ni qu’il faille renoncer aux grandes représentations du
monde, à condition qu’elles soient plus soigneusement construites, pour essayer de
mieux comprendre ce qui est en train de se passer à la surface de notre planète»40. Il
importe surtout, «de mieux saisir ce qui fait aujourd’hui l’unité du Tiers Monde, quelles
sont effectivement les caractéristiques communes d’un si grand nombre d’états»41 sans
toutefois oublier ce qui fait sa grande diversité. «Trop longtemps, c’est seulement l’unité
du Tiers Monde qui a été évoquée, célébrée, alors qu’il est pourtant évident qu’il existe
une extrême diversité entre ces états aussi bien en raison des héritages historiques, des
contrastes de culture, des conditions naturelles, des structures économiques et sociales,
des régimes politiques, etc. L’idée du Tiers Monde qui a été surtout celle de son unité
fondamentale, de la solidarité supérieure de tous ces états, est en vérité une utopie»42
comme c’est utopique à notre avis de penser à la solidarité supérieure de tous les états
industriels.

L’étude de la diversité du Tiers Monde conduit à le présenter comme un vaste


ensemble polysémique, pluraliste et polyvalent. Cet espace souffre de préjugés, de
stéréotypes et bien d’autres connotations. Pourtant sa diversité ne doit être qu’un atout
pour notre univers et une passerelle qui mène vers la pluralité des idées et des
approches. L’étude de cette diversité doit aussi être menée à différents niveaux, à
différentes échelles. On ne peut penser se limiter à des spécificités générales de
l’Amérique latine ou de l’Afrique tropicale ni sur des particularités de tel ou tel état pour
comprendre les problèmes du Tiers Monde. L’analyse régionale, locale est importante
pour pouvoir agir efficacement sur le terrain. Elle ne peut se limiter à l’identification tout
court des problèmes. Il faut aller au delà du diagnostic en réfléchissant sur les
mécanismes de prise de décision, de participation des populations concernées à la
définition des priorités de leur milieu. C’est la meilleure façon de construire le territoire,
de penser localement le développement avec et pour les hommes. Cela demande une
intervention efficace qui fait appel à une solidarité internationale.

86
Le plus souvent, le concept de Tiers Monde empêche de mieux comprendre les pays de
ce vaste ensemble géopolitique. Il devient souvent un concept masquant la réalité,
créant ambiguïtés et incertitudes. Il cesse d’être le résultat d’un effort de rationalisation,
«un outil relativement efficace pour comprendre le monde, en saisissant tel ou tel de ses
aspects, tel ou tel processus, pour devenir peu à peu un concept obstacle qui empêche de
nous rendre compte de sa complexité et de ses contradictions(...). On oublie souvent que
ce concept n’est qu’une représentation qui a été construite pour être un moyen de
comprendre et non pas des occasions de croire». C’est une notion qui doit nous permettre
de connaître et de comprendre le monde dans lequel nous vivons. Elle doit réveiller nos
consciences sur nos responsabilités directes ou indirectes sur les conditions de millions
d’êtres humains qui souffrent de la faim dans le monde. La notion de Tiers Monde doit
nous obliger à comprendre et vivre dans le respect et la responsabilité,
l’interdépendance planétaire. Elle doit nous conduire à comprendre la nécessité et
l’urgence d’une solidarité entre les générations d’aujourd’hui et celles de demain,
l’urgence de respecter les civilisations et cultures qu’hier nous avons considérées
primitives, barbares. Elle doit nous pousser à restituer la dignité humaine à ceux qui ont été
et sont parfois encore exploités, ignorés et maltraités dans le monde.

Yves Lacoste délimite le Tiers Monde d’après le critère du taux élevé d’excédent naturel.
Ce taux « a l’avantage de lever un certain nombre d’ambiguïtés ou d’incertitudes et
surtout de souligner la rapidité avec laquelle se développent les contradictions dans les
différents Etats, du fait même de leur rapide croissance démographique (...). C’est bien
la forte croissance démographique qui est la caractéristique commune majeure des Etats
du Tiers Monde, et c’est aussi leur problème le plus difficile dans la mesure où il ne peut
pas être réglé avant plusieurs décennies»43 soutient fortement Yves Lacoste. Cette
croissance démographique rapide permet aussi de considérer les Etats du Tiers Monde,
nonobstant leur différenciation croissante, comme un ensemble dont la signification est
considérable. Toutefois, sauf dans le cas des pays d’Afrique noire, le processus de
réduction des taux de natalité est amorcé, mais il n’est pas assez marqué, dans la
plupart des cas, pour réduire de manière significative, le taux d’accroissement naturel.

En conclusion
Les analyses du rapport de Meadows (1970) et de celui de Willy Brandt (1980), mettent
en évidence de façon formelle la situation de dépendance réciproque entre pays riches
et pays pauvres: que feront les pays riches sans les ressources naturelles et certains
produits spécifiques des pays en voie d'industrialisation? que feront les pays en voie
d'industrialisation sans certains produits manufacturés et la coopération technique et
scientifique des pays industrialisés? Il en résulte alors une stricte interdépendance entre
ces deux mondes économiquement opposés mais dont le destin est le même : quelle
terre, nous habitants de cette planète voulons-nous laisser aux générations futures ?
Cette reconnaissance de l’interdépendance pays riches/pays pauvres doit à notre avis,
conduire à un véritable changement de mentalités et de stratégie de développement.
87
Les pays du Sud gagneraient à apprendre à compter d’abord sur leur propre force
comme le veut la self reliance31.

Bibliographie
Aulin, R. (1984). Ethnocide, tiers monde et ethnodéveloppement. Revue Tiers Monde,
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tiers-monde. Éditions Écosociété.

88
Chapitre V:

La première conférence des Nations Unies


sur l’environnement et l’émergence de
l’écodéveloppement

89
5.1. Historique de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement

[Link]

Face à l’émergence des problèmes environnementaux qui se sont d’abord constitués


aux États-Unis et ensuite dans les pays européens dans les années 1950 et 1960, il s’est
développé progressivement un climat fortement influencé par certains acteurs
sociopolitiques à travers un activisme politique. Il s’agissait pour ces acteurs, de faire
reconnaitre le rôle central que les éléments naturels jouent dans notre développement.
L’écologie moderne est en pleine gestation. En 1962, la zoologiste Rachel Carson publie
Silent Spring qui accuse certains pesticides d'être dangereux pour les oiseaux et pour
l'homme. Entre 1960 et 1970, on enregistre de nombreux travaux accusant et preuves
de plus en plus précises de pollution chimique des milieux. La multiplication des alertes
et des travaux qui placent l'écologie au centre de leur propos fait surgir, dans les pays
industrialisés, un nouveau paradigme, marqué par l'idée de "complexité". Dans les pays
en développement, le cercle vicieux entre pauvreté et dégradation de l'environnement
est résumé par Indira Gandhi à la conférence de Stockholm (en tant que Premier
Ministre de l'Inde) « La pauvreté est la forme la plus grave de pollution ».
La mobilisation de certains acteurs sociaux et politiques sur les questions
environnementales devient un enjeu sociétal. Plus concrètement, « cette prise de
conscience triomphe le 22 avril 1970 avec le premier Earth Day, l’une des plus grandes
manifestations jamais organisées aux États-Unis, réunissant 20 millions de
personnes » (Sale, 1976, p 24). Cet intérêt de plus en plus marqué d’une partie de la
société civile américaine et européenne qui n’était pas encore connue comme telle, ne
laisse pas indifférent les institutions. Ainsi, le Gouvernement suédois, dans une lettre
datée du 20 mai 1968, demande au Conseil économique et social d’inscrire à l’ordre du
jour de sa session du milieu de l’année 1968 la question de la convocation d’une
conférence internationale sur l’environnement [lettre datée du 20 mai 1968 adressée
au Secrétaire général par le Représentant permanent de la Suède auprès de
l’Organisation des Nations Unies (E/4466/Add.1)].
Dans la note explicative jointe à ladite lettre, il était indiqué que les changements
apportés par l’homme à son milieu naturel posaient désormais aux pays développés
comme aux pays en développement des problèmes dont il était urgent de s’occuper et
que la coopération internationale était la seule voie possible. Le Gouvernement suédois
proposait de convoquer une conférence sous les auspices de l’Organisation des Nations
Unies afin de trouver des solutions aux problèmes environnementaux.
Pour faciliter l’examen de la question par le Conseil économique et social, le Secrétaire
général a établi un rapport décrivant les activités et programmes des divers organes de
la famille des Nations Unies ayant trait aux problèmes environnementaux (E/4553).
Lors de la session de la mi-1968, un projet de résolution intitulé « Question de la
convocation d’une conférence internationale sur l’environnement » a été soumis au
Conseil économique et social (E/L.1226). Après avoir apporté des modifications à ce
projet, le Conseil économique et social a adopté la résolution 1346 (XLV), en date du 30
juillet 1968, par laquelle il recommandait à l’Assemblée générale d’inscrire à l’ordre du
jour de sa vingt-troisième session la question intitulée « Problèmes du milieu humain »
et d’examiner s’il convenait de convoquer une conférence sur l’environnement.
90
À sa vingt-troisième session, l’Assemblée générale réunie en plénière a examiné la
question intitulée « Problèmes du milieu humain » le 3 décembre 1968. Elle était saisie
du rapport du Conseil économique et social (A/7203), d’une note du Secrétaire général
(A/7291), ainsi que d’un projet de résolution parrainé par 55 États Membres (A/L.553
et Add.1 à 4). L’Assemblée générale a adopté la résolution 2398 (XXIII) du 3 décembre
1968, dans laquelle elle a décidé de réunir une Conférence des Nations Unies sur le
milieu humain et prié le Secrétaire général de lui présenter un rapport concernant
notamment la nature, la portée et l’état d’avancement des travaux en cours dans le
domaine du milieu humain, les principaux problèmes dans ce domaine et les méthodes
à suivre éventuellement pour préparer la Conférence. À sa quarante-septième session
en 1969, le Conseil économique et social a examiné un rapport sur les problèmes ayant
trait à l’environnement établi par le Secrétaire général en réponse à la résolution 2398
(XXIII) de l’Assemblée générale (E/4667). Un projet de résolution parrainé par 17 États
Membres a été présenté et adopté sous la cote 1448 (XLVII) le 6 août 1969 par le Conseil
économique et social. Dans cette résolution, le Conseil recommandait la constitution
d’un comité préparatoire et la création d’un petit secrétariat de la conférence, en
chargeant le Secrétaire général de superviser l’organisation de la Conférence (A/7603).
À la vingt-quatrième session de l’Assemblée générale en 1969, la question a été
renvoyée devant la Deuxième Commission, qui était saisie d’une note du Secrétaire
général (A/7707), avec la résolution du Conseil économique et social, recommandant
l’adoption d’une résolution sur la question. Le 12 novembre 1969, la Deuxième
Commission a approuvé, par acclamation, un projet de résolution présenté par le Chili,
l’Éthiopie, la Finlande, l’Inde, l’Iran, la Jamaïque, le Mexique, le Nigéria, le Pakistan, les
Philippines, la Suède et la Yougoslavie (A/C.2/L.1069 et Add.1). Sur recommandation de
la Deuxième Commission (A/7866), l’Assemblée générale a adopté à l’unanimité la
résolution 2581 (XXIV) le 15 décembre 1969, par laquelle elle a créé le Comité
préparatoire de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et prié le
Secrétaire général de présenter un rapport sur l’état d’avancement des travaux à
l’Assemblée générale à sa vingt-cinquième session, par l’intermédiaire du Conseil
économique et social.

Le Comité préparatoire a tenu sa première session du 10 au 20 mars 1970 et présenté


son rapport à l’Assemblée générale (A/CONF.48/PC/6). Le 19 juin 1970, à la demande
de l’Assemblée générale, le Secrétaire général a présenté un rapport d’activité au
Conseil économique et social (E/4828). Le Conseil économique et social a pris note de
ce rapport d’activité par sa résolution 1536 (XLIX), du 27 juillet 1970.
À sa vingt-cinquième session, l’Assemblée générale a examiné le point intitulé «
Conférence des Nations Unies sur l’environnement » et adopté la résolution 2657
(XXV), du 7 décembre 1970, sur la question. Le Comité préparatoire a tenu sa deuxième
session du 8 au 19 février 1971 (A/CONF.48/PC/9) et sa troisième session du 13 au 24
septembre 1971 (A/CONF.48/PC/13). Lors de ces sessions, il a créé un groupe de travail
intergouvernemental chargé d’établir un projet de déclaration sur l’environnement et
quatre autres groupes de travail chargés respectivement des questions de la pollution
marine, des sols, de la surveillance et de la conservation.

91
À sa vingt-sixième session, la Deuxième Commission de l’Assemblée générale a examiné
le point intitulé « Conférence des Nations Unies sur l’environnement » (A/8577), en
prenant comme point de départ un rapport établi par le Secrétaire général sur la
question (A/8509). À la même session, l’Assemblée générale a adopté, sur la
recommandation de la Deuxième Commission, la résolution 2849 (XXVI), du 20
décembre 1971, dans laquelle elle définissait les conditions que devaient remplir le plan
d’action et les propositions d’action qui seraient présentés à la Conférence.
Le même jour, l’Assemblée générale a également adopté la résolution 2850 (XXVI), par
laquelle elle a approuvé l’ordre du jour provisoire et le projet de règlement intérieur de
la Conférence présenté par le Comité préparatoire et prié le Secrétaire général de
conclure les travaux préparatoires de la Conférence et de diffuser à l’avance un projet
de déclaration sur l’environnement. La quatrième et ultime session du Comité
préparatoire s’est déroulée du 6 au 10 mars 1972. Le Comité préparatoire a approuvé
un projet de préambule et de principes pour une déclaration sur l’environnement qui
lui avait été présenté par un groupe de travail intergouvernemental (A/CONF.48/PC/16)
et a décidé de transmettre le projet de déclaration à la Conférence pour examen
(A/CONF.48/PC/17).

5.2. Le comité préparatoire de la première conférence des Nations Unies sur


l’environnement

Le Comité préparatoire a entrepris, en 1971, le travail d’élaboration de la déclaration,


dont il a confié la rédaction à un groupe de travail intergouvernemental. La lenteur des
travaux – malgré le consensus sur le fait de ne pas formuler la déclaration de façon
juridiquement contraignante – s’explique par les divergences d’opinion entre les États
à propos du niveau de précision à donner aux lignes directrices et aux principes de la
déclaration et sur la question de savoir s’il convenait de reconnaître « le droit
fondamental de l’individu à un environnement satisfaisant » (A/CONF.48/C.9), ou s’il
fallait dresser une liste des principes généraux précisant les droits et obligations des
États en matière d’environnement et, dans l’affirmative, sous quelle forme.

En tout état de cause, en janvier 1972, le groupe de travail a réussi à produire un projet
de déclaration, qu’il jugeait cependant inabouti. Cependant, le Comité préparatoire,
craignant d’ébranler l’équilibre délicat du texte de compromis, a transmis sans les
retoucher, le préambule et les 23 principes à la Conférence en partant du principe que,
si elles le souhaitaient, les délégations pourraient modifier le texte à Stockholm.

5.3. Les objectifs de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement

La première Conférence des Nations Unies sur l’environnement s’est tenue à Stockholm
du 5 au 16 juin 1972.
La devise de la conférence de Stockholm était « une seule Terre ». Elle a rassemblé pas
moins de 6’000 participants. 113 États Membres de l’Organisation des Nations Unies y
92
ont participé, ainsi que de membres des institutions spécialisées United Nations. 700
observateurs y ont été envoyés, 400 organisations non gouvernementales y étaient
représentées et environ 1’500 journalistes étaient présents. A partir de ce moment, le
thème de la protection de l’environnement devient une préoccupation internationale.

Le but principal de la conférence est de « servir de moyen pratique d’encourager les


gouvernements et les organisations internationales à agir et de leur fournir des
indications en vue de cette action destinée à protéger et à améliorer le milieu humain
ainsi qu’à remédier à cette détérioration ou l’empêcher » (résolution 2581 (XXIV)). Ceci
implique l’adoption d’une déclaration de principes sur l’environnement humain, dans
le droit-fil de l’idée de déclaration universelle sur la protection et la préservation du
milieu humain lancée par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science
et la culture (UNESCO).
À Stockholm, a été dressé le tout premier bilan des conséquences des activités
humaines sur l’environnement à l’échelle du monde. Ce fut aussi l’occasion de
commencer à esquisser su le plan international, une conception commune des moyens
d’assurer la difficile tâche de préserver et d’améliorer ce qu’on appelait alors
l’environnement humain.

5.4. Les résultats de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement

Les textes adoptés à l’issue de la Conférence ont été établis sur la base des nombreux
documents communiqués par les gouvernements et les organisations
intergouvernementales et non gouvernementales, dont 86 rapports nationaux sur les
problèmes concernant l’environnement (Rapport de la Conférence des Nations Unies sur
l’environnement, Stockholm, 5 au 16 juin 1972, A/CONF.48/14).
La Conférence a vu la constitution :

- d’un Groupe de travail de la Déclaration sur l’environnement


- ainsi que de trois grandes commissions chargées d’examiner les six questions de fond à
son ordre du jour, à savoir :
1) l’aménagement et la gestion des établissements humains en vue d’assurer la
qualité de l’environnement;
2) les aspects éducatifs, sociaux et culturels des problèmes de l’environnement et
la question de l’information;
3) la gestion des ressources naturelles du point de vue de l’environnement;
4) le développement de l’environnement;
5) la détermination des polluants d’importance internationale et la lutte contre ces
polluants;
6) et les incidences internationales, sur le plan de l’organisation, des propositions
d’action.

93
5.4.1 - Résultat 1 : la Déclaration de Stockholm
À la Conférence, à la demande de la Chine, un groupe de travail spécial a examiné le
texte, auquel il a retiré deux principes et en a ajouté quatre nouveaux. À la suite
d’objections exprimées par le Brésil, le groupe de travail a supprimé un projet de
principe relatif à l’information préalable qu’il a renvoyé à l’Assemblée générale pour
qu’elle le réexamine. En séance plénière, la Conférence a ajouté à son tour un vingt-
sixième principe, portant sur les armes nucléaires.

Le 16 juin 1972, après examen des rapports des grandes commissions et du Groupe de
travail, les participants à la Conférence de Stockholm ont adopté par acclamation, sans
préjuger des observations ou réserves dont elle pourrait faire l’objet, la Déclaration sur
l’environnement,32 plus communément appelée Déclaration de Stockholm33 composée
d’un préambule et de 26 principes.

5.4.2 - Adoption d’un plan d’actions de 109 résolutions


Les participants ont également adopté 109 recommandations d’action au niveau
international.

5.4.3 - Création du PNUE


Il en ressort aussi la recommandation de créer, au sein de l’ONU, un secrétariat qui
centraliserait l’action en matière d’environnement et réaliserait la coordination entre les
organismes des Nations Unies ; le Programme des Nations Unies pour l’Environnement
(PNUE) en anglais United Nations Environment Program, (UNEP) voit ainsi le jour au cours
de l’année 1972. C’est une organisation dépendante de l'Organisation des Nations unies,
créée et ayant pour but de : coordonner les activités des Nations unies dans le domaine
de l'environnement ; assister les pays dans la mise en œuvre de politiques
environnementales. Son siège se trouve à l'office des Nations unies à Gigiri au nord de

32
Au cours des débats tenus à la Deuxième Commission, plusieurs pays ont émis des réserves sur
certaines dispositions mais n’ont pas fondamentalement remis en cause la déclaration même. Ce fut
notamment le cas de l’Union des Républiques socialistes soviétiques et de ses alliés, qui avaient boycotté
la Conférence de Stockholm. Finalement, l’Assemblée générale a pris acte « avec satisfaction » du rapport
de la Conférence de Stockholm, y compris de la Déclaration, par 112 voix contre zéro, avec 10 abstentions
[résolution 2994 (XXVII)]. Elle a en outre adopté la résolution 2995 (XXVII) dans laquelle elle affirme
implicitement que les États ont, à l’égard de leurs homologues, une obligation d’information préalable
visant à éviter de provoquer d’importantes atteintes à l’environnement dans des zones se trouvant hors
de leur juridiction ou de leur contrôle. Dans la résolution 2996 (XXVII), enfin, l’Assemblée générale a
déclaré qu’aucune résolution adoptée à sa vingt-septième session ne pouvait porter atteinte aux
principes 21 et 22 de la Déclaration, relatifs à la responsabilité internationale des États en ce qui concerne
l’environnement.

33
Le texte en a été établi sur la base du projet de déclaration présenté par le Comité préparatoire, tel que
révisé et modifié par le Groupe de travail de la Déclaration sur l’environnement et par la Conférence en
plénière.

94
Nairobi au Kenya. Le PNUE a été la première organisation de l'ONU basée dans un pays
en développement.

5.4.4 - Emergence du concept d’écodéveloppement


Le troisième acte important concerne la formulation du concept d’écodéveloppement
(considéré comme un développement fondé sur l’utilisation judicieuse des ressources
humaines et naturelles au niveau local et régional) qui fut développé sous la direction
de Maurice Strong, alors secrétaire général de la Conférence des Nations Unies sur
l’environnement à Stockholm. L’écodéveloppement introduisit un modèle
économiquement compatible avec l’équité sociale et la prudence écologique, basé sur
la satisfaction des besoins et non sur l’augmentation incontrôlée de l’offre.

Dans cette optique, il faut penser le développement dans une perspective locale et
régionale, en utilisant les ressources disponibles sur le territoire de façon planifiée. La
participation effective des dynamiques sociales locales est une priorité.
L’écodéveloppement est en quelque sorte l’existence d’une économie traditionnelle,
écologiquement équilibrée, qui veut fournir un modèle de développement propre qui
n’est pas basé sur une croissance qui gaspille les ressources. L’écodéveloppement prône
la recherche de l’harmonie entre l’homme et la nature, entre les objectifs économiques
et sociaux du développement et la gestion écologique prudente des ressources et de
l’environnement. L’écodéveloppement veut instaurer une logique de nécessité (et non
de rendement), de respect de la nature et d’autonomie locale. Dans ce sens,
l’écodéveloppement intègre les principes du développement endogène dépendant de
ses propres forces ; du développement autocentré dont les objectifs et les moyens sont
librement déterminés ; du développement intégré qui vise toutes les dimensions de la
vie humaine ; du développement participatif, dans lequel les forces de l’état, du marché
et de la société civile tendent à s’équilibrer.

Le concept d’écodéveloppement fut repris par le chercheur français Ignacy Sachs. Dans
l’approche de Sachs (1980), il est clairement établi qu’il est indispensable de considérer
l’écodéveloppement comme une opportunité extraordinaire de concilier le
développement et l’environnement, vus comme indissociables l’un de l’autre. Sachs
pense que l’émergence des problèmes environnementaux, suite à une phase de
croissance intense qui a caractérisé nos économies, requiert de façon encore plus
évidente une nouvelle perspective pour penser le développement, non seulement à
cause de la portée de cette nouvelle perspective, mais aussi parce qu’une conscience
scientifique du caractère systémique des phénomènes s’est affirmée. Ignacy Sachs
donna à l’écodéveloppement une visibilité scientifique à travers plusieurs publications.
Il définit l’écodéveloppement comme « un développement des populations par elles-
mêmes, utilisant au mieux les ressources naturelles, s’adaptant à un environnement
qu’elles transforment sans le détruire » (I. Sachs, 1980, p 140). Sachs pense qu’on doit
95
considérer simultanément cinq dimensions de durabilité dans la planification du
développement : les dimensions «sociale, économique, écologique, spatiale et
culturelle » (I. Sachs, 1993, p 29-31).

La durabilité sociale requiert un processus de développement basé sur une autre


croissance, alimentée par une autre vision de la société. Le but est de construire une
civilisation du bien-être basée sur une division plus égale des richesses afin d’améliorer
de façon substantielle l’accès au bien-être et de réduire l’écart entre le niveau de vie des
riches et celui des pauvres. Le développement doit être vu dans la dimension qui couvre
tout le champ des besoins matériels.

La durabilité économique dépend d’une répartition et d’une gestion plus efficace des
ressources et d’un flux constant d’investissements privés et publics. Cela nécessite de
résoudre les contraintes externes actuelles : le fardeau de la dette et les flux nets des
ressources financières du Sud vers le Nord, les termes défavorables de l’échange, les
barrières protectrices imposées par les pays industrialisés, et enfin, l’accès limité à la
science et à la technique. De plus, il est nécessaire d’évaluer l’efficacité économique en
termes macro-sociaux au lieu de l’évaluer uniquement à travers des critères macro-
économiques de profit d’entreprise.

La durabilité écologique peut être possible si on:

• Augmente la capacité de charge de la Terre en faisant en sorte de valoriser


davantage le potentiel des ressources des différents écosystèmes pour des fins
utiles et en ne minimisant pas les attaques portées aux systèmes naturels
desquels dépendent la vie sur notre planète;
• Limite la consommation des combustibles fossiles et des autres ressources et
produits qui peuvent s’épuiser facilement ou qui sont nocifs pour
l’environnement, en les substituant à d’autres ressources renouvelables et/ou
abondantes et qui sont sans dommage pour l’environnement ;
• Intensifie la recherche sur les « technologies propres et efficaces » sur le plan de
l’utilisation des ressources naturelles pour le développement urbain, rural et
industriel;
• Définit les règles pour une protection adéquate de l’environnement, crée dans ce
but des dispositifs institutionnels nécessaires et choisit la bonne combinaison
d’instruments économiques, légaux et administratifs.

La durabilité spatiale demande un meilleur équilibre ville-campagne et une répartition


spatiale des constructions humaines et des activités économiques, en mettant l’accent
sur les problèmes suivants: la concentration excessive dans les métropoles; la
destruction par l’homme des écosystèmes fragiles mais importants; le besoin de
96
promotion d’une agriculture moderne régénératrice et de l’agrosylviculture auprès des
petits paysans, en leur fournissant les moyens techniques appropriés, des fonds et un
accès au marché; le développement d’une industrialisation liée à la nouvelle génération
des technologies propres, en particulier des industries de transformations de la biomasse
en mesure de créer des emplois ruraux non agricoles; l’établissement d’un réseau de
réserves naturelles et de biosphères pour protéger la biodiversité.

La durabilité culturelle recherche des racines endogènes aux modèles de modernisation


et aux systèmes intégrés de production. Il s’agit de promouvoir un changement dans la
continuité culturelle, en traduisant le concept normatif d’écodéveloppement en une
pluralité de solutions locales, adaptées à chaque écosystème, contexte culturel et site.

Dans cette perspective, il est clair que le développement doit être toujours considéré en fonction
d’un territoire limité et de projets concrets et pertinents que les communautés locales sont
capables de gérer seules pour une requalification urbaine ou rurale adaptée et compatible avec
les besoins locaux. L’écodéveloppement, grâce à l’attention qu’il porte au local, au territoire,
contribue de façon importante à la requalification de la ville. Cette approche, qui encourage la
ville à se donner comme objectif l’élimination des injustices les plus évidentes, est la plus
efficace. La requalification de la ville doit partir La durabilité écologique peut être possible si
on:

• Augmente la capacité de charge de la Terre en faisant en sorte de valoriser


davantage le potentiel des ressources des différents écosystèmes pour des fins
utiles et en ne minimisant pas les attaques portées aux systèmes naturels
desquels dépendent la vie sur notre planète;
• Limite la consommation des combustibles fossiles et des autres ressources et
produits qui peuvent s’épuiser facilement ou qui sont nocifs pour
l’environnement, en les substituant à d’autres ressources renouvelables et/ou
abondantes et qui sont sans dommage pour l’environnement ;
• Intensifie la recherche sur les « technologies propres et efficaces » sur le plan de
l’utilisation des ressources naturelles pour le développement urbain, rural et
industriel;
• Définit les règles pour une protection adéquate de l’environnement, crée dans ce
but des dispositifs institutionnels nécessaires et choisit la bonne combinaison
d’instruments économiques, légaux et administratifs.

La durabilité spatiale demande un meilleur équilibre ville-campagne et une répartition


spatiale des constructions humaines et des activités économiques, en mettant l’accent
sur les problèmes suivants: la concentration excessive dans les métropoles; la
destruction par l’homme des écosystèmes fragiles mais importants; le besoin de
promotion d’une agriculture moderne régénératrice et de l’agrosylviculture auprès des
petits paysans, en leur fournissant les moyens techniques appropriés, des fonds et un
97
accès au marché; le développement d’une industrialisation liée à la nouvelle génération
des technologies propres, en particulier des industries de transformations de la biomasse
en mesure de créer des emplois ruraux non agricoles; l’établissement d’un réseau de
réserves naturelles et de biosphères pour protéger la biodiversité.

La durabilité culturelle recherche des racines endogènes aux modèles de modernisation


et aux systèmes intégrés de production. Il s’agit de promouvoir un changement dans la
continuité culturelle, en traduisant le concept normatif d’écodéveloppement en une
pluralité de solutions locales, adaptées à chaque écosystème, contexte culturel et site.

Dans cette perspective, il est clair que le développement doit être toujours considéré en
fonction d’un territoire limité et de projets concrets et pertinents que les communautés
locales sont capables de gérer seules pour une requalification urbaine ou rurale adaptée
et compatible avec les besoins locaux. L’écodéveloppement, grâce à l’attention qu’il
porte au local, au territoire, contribue de façon importante à la requalification de la ville.
Cette approche, qui encourage la ville à se donner comme objectif l’élimination des
injustices les plus évidentes, est la plus efficace. La requalification de la ville doit partir
de la ville elle-même, qu’elle soit grande ou petite, rurale ou urbaine. Elle doit être un
engagement pris par tous les habitants qui ont envie d’apporter des changements
positifs sur leur propre territoire, à travers un nouveau pacte de développement conçu
autour de la participation et avec une attention particulière aux besoins fondamentaux
de l’individu. Malgré les résultats positifs qu’il a apportés dans la compréhension du lien
entre développement et environnement, le concept d’écodéveloppement n’a pas pu
émerger dans le discours institutionnel des Nations Unies. Ce terme fut abandonné par
les Nations Unies.

5.4.5 : Création de la journée mondiale de l’environnement


La conférence débouche aussi à la création de la journée mondiale de l’environnement.
En effet, l’année 1972 a constitué un tournant dans le développement de la politique
environnementale internationale, avec la première conférence majeure sur les questions
environnementales : la Conférence des Nations Unies sur l’environnement ou la
Conférence de Stockholm (5-16 juin 1972). Quelques mois plus tard, le 15 décembre,
l’Assemblée générale adoptait la résolution (A/RES/2994 (XXVII), désignant le 5 juin
comme Journée mondiale de l’environnement et demandant instamment « aux
gouvernements et aux organismes des Nations Unies d’entreprendre chaque année ce
jour-là des activités de caractère mondial réaffirmant l’intérêt qu’ils attachent à la
protection et à l’amélioration de l’environnement en vue d’approfondir la prise de
conscience des problèmes de l’environnement ».
L'Organisation des Nations Unies, consciente que la protection et l’amélioration de
l’environnement est devenue désormais une question d’importance majeure qui affecte
le bien-être des populations et le développement économique à travers le monde, a
98
désigné le 5 juin comme Journée mondiale de l’environnement en référence à la
pérennisation de la conférence de Stockholm. La célébration de cette journée nous
permet de développer les bases nécessaires pour éclairer l'opinion publique et donner
aux individus, aux entreprises et aux collectivités le sens de leurs responsabilités en ce
qui concerne la protection et l'amélioration de l'environnement.

5.5. La déclaration de Stockholm comportant 26 principes

La Déclaration de Stockholm adopte surtout des objectifs généraux de politique


environnementale, et non des dispositions normatives précises. Elle déclenche sur le
plan mondial, une prise de conscience spectaculaire des questions d’environnement
qui débouche à l’émergence du droit international de l’environnement.
La Déclaration de Stockholm impulse un mouvement international de défense de
l’environnement, dépassant progressivement les grandes questions mondiales et
transfrontières, a commencé à s’intéresser à la réglementation – de tel ou tel milieu ou
intersectorielle – et à envisager la prise en compte, dans les décisions ayant trait à
l’environnement, de considérations relatives à l’économie et au développement.
Au moment de la Conférence de Stockholm, la communauté internationale découvrait
l’importance des problèmes d’environnement et la nécessité de les codifier et de
disposer d’une normative internationale dans le domaine de l’environnement. La
conférence de Stockholm a été d’une certaine manière une plate-forme innovative
d’aborder les questions planétaires et de jeter avec audace les fondements politiques
et juridiques d’une autre manière d’envisager le développement prenant en compte
l’environnement.
Le texte définitif de la Déclaration sur l'environnement comporte un préambule en sept
points suivi de 26 principes.

5.5.1 Le préambule de la Déclaration de Stockholm


Le préambule part de la constatation que l'homme est à la fois créature et créateur de
son environnement : les deux éléments de celui-ci, l'élément naturel et celui qu'il a lui-
même créé, sont indispensables à son bien-être et à la pleine jouissance de ses droits
fondamentaux, y compris le droit à la vie même. Kiss, Sicault (1972, p 611) font relever
que dans le préambule de la Déclaration de Stockholm, la protection de
l'environnement affecte le bien-être des populations et le développement économique
dans le monde entier. Dans les pays en voie de développement, la plupart des
problèmes de l'environnement sont causés par le sous-développement. Les pays
industrialisés doivent s'efforcer de réduire l'écart entre eux et les pays. La déclaration
reconnaît que l'augmentation naturelle de la population pose sans cesse de nouveaux
problèmes pour la préservation de l'environnement mais affirme la conviction qu'avec
le progrès social et l'évolution de la production, de la science et de la technique,
l'aptitude de l'homme à améliorer son environnement se renforce chaque jour.

99
5.5.2 : Les 26 principes de la Déclaration de Stockholm
La Déclaration de Stockholm stipule les 26 principes suivants :
Principe 1

La liberté est un droit fondamental pour l'Homme, l'égalité et des conditions de vie
satisfaisantes aussi, dans un environnement dont la qualité lui permette de vivre dans
la dignité et le bien-être. Il a doit protéger et améliorer l'environnement pour les
générations actuelles et futures. De ce fait, les politiques qui encouragent le racisme,
l'apartheid, la discrimination, les formes coloniales et autres oppression et domination
étrangères doivent être éliminées après condamnation.

Principe 2
Les ressources naturelles du globe, y compris l'air, l'eau, la terre, la flore et la faune, et
particulièrement les échantillons représentatifs des écosystèmes naturels, doivent être
préservés dans l’interêt des générations présentes et à venir par une planification ou
une gestion attentive selon que de besoin.

Principe 3

La capacité du globe de produire des ressources renouvelables essentiellement doit


être préservée et, partout ou cela est possible, rétablie ou améliorée.

Principe 4
L'Homme a une responsabilité particulière dans la sauvegarde et la sage gestion
patrimoine constitué par la flore et la faune sauvage et leur habitat, qui sont
aujourd'hui gravement menacés par un concours de facteurs défavorable. La
conservation de la nature, et notamment de la flore et de la faune sauvages, doit donc
tenir une place importante dans la planification pour le développement économique.

Principe 5
Les ressources non renouvelables du globe doivent être exploitées de telle façon
qu'elles ne risquent pas de s'épuiser et que les avantages retirés de leur utilisation
soient partagé par toute l'humanité.

Principe 6

Les rejets de matière toxiques ou d'autres matière et les dégagements de chaleur en


qualités ou sous des concentrations telles que l'environnement ne puisse plus en
neutraliser les effets doivent être interrompus de façon à éviter que les écosystèmes
ne subissent des dommages graves ou irréversibles. La lutte légitime des peuples de
tous les pays contre la pollution doit être encouragée.
100
Principe 7
Les États devront prendre toutes les mesures possibles pour empêcher la pollution des
mers par des substances qui risquent de mettre en danger la santé de l'homme, de
nuire aux ressources biologiques et à la vie des organismes marines marins, de porter
atteinte aux agrément naturels ou de nuire à d'autres utilisations légitimes de la mer.

Principe 8
Le développement économique et sociale est indispensable si l'on veut assurer un
environnement propice à l'existence et au travail de l'homme et créer sur la terre des
conditions nécessaires à l'amélioration de la qualité de la vie.

Principe 9

Les déficiences de l'environnement imputable à des conditions de sous-développement


et à des catastrophes naturelles posent des problèmes graves, et le meilleur moyen d'y
remédier est d'accélérer le développement par le transfert d'une aide financière et
technique substantielle pour compléter l'effort national des pays en voie de
développement et l'assistance fournie en tant que besoin.

Principe 10

Pour les pays en voie de développement, la stabilité des prix et une rémunération
adéquate pour les produits de base et les matières premières sont essentielles pour la
gestion de l'environnement, les facteurs économiques devant être retenus au même
titre que les processus écologiques.

Principe 11
Las politiques nationales d'environnement devraient renforcer le potentiel de progrès
actuel et futur des pays en voie de développement, et non l'affaiblir ou faire obstacle à
l'instauration de meilleures conditions de vie pour tous. Les États et les organisations
internationales devraient prendre les mesures voulues pour s'entendre sur les moyens
de parer aux conséquences économiques que peut avoir, au niveau national et
international, l'application de mesures de protection de l'environnement.

Principe 12
Il faudrait dégager des ressources pour préserver et améliorer l'environnement,
compte tenue de la situation et des besoins particuliers des pays en voie de
développement et des dépenses que peut entraîner l'intégration de mesures de
préservation de l’environnement dans la planification de leur développement, et aussi
101
de la nécessité de mettre à leur disposition à cette fin, sur leur amande, une assistance
internationale supplémentaire, aussi bien technique que financière.

Principe 13
Afin de rationaliser la gestion de ressources et ainsi d'améliorer l'environnement, les
États devraient adopter une conception intégrée et coordonnée de leur planification
du développement, de façon que de leur développement soit compatible avec
nécessité de protéger et d'améliorer l'environnement dans l’intérêt de leur population.

Principe 14
Une planification rationnelle est un instrument essentiel si l'on veut concilier les
impératifs du développement et la nécessité de préserver et d'améliorer
l'environnement.

Principe 15

En planifiant les établissements humains et l'urbanisation, il faut veiller à éviter les


atteintes à l'environnement et obtenir le maximum d'avantages sociaux, économiques
et écologiques pour tous. A cet égard, les projets conçus pour maintenir la domination
du colonialisme et du racisme doivent être abandonnés.

Principe 16
Dans les régions ou le taux d'accroissement de la population ou sa concentration
excessive sont de nature à exercer une influence défavorable sur l'environnement ou
le développement, et dans celles ou la faible densité de population risque d’empêcher
toute amélioration de l'environnement et de faire obstacle au développement, il
faudrait mettre en œuvre des politiques démographiques qui respectent les droits
fondamentaux de l'homme et qui soient jugées adéquates par les gouvernements
intéressés.

Principe 17

Il convient que des institutions nationales appropriées soient chargées de planifier, de


gérer ou de réglementer l'utilisation des ressources de l'environnement dont disposent
les États, en vue d'améliorer la qualité de l'environnement.

Principe 18
Il convient de recourir à la science et la technique, dans le cadre de leur contribution au
développement économique et social, pour déceler, éviter ou limiter les dangers qui

102
menacent l'environnement et résoudre les problèmes qu'il pose, et d'une manière
générale pour le bien de l'humanité.

Principe 19
Il est essentiels de dispenser un enseignement sur les questions d’environnement aux
jeunes génération aussi bien qu'aux adultes, tenant dûment compte des moins
favorisés, afin de développer les base nécessaires pour éclairer l'opinion publique et
donner aux individus, aux entreprises et aux collectivités le sens de leurs
irresponsabilités en ce qui concerne la protection et l'amélioration de l’environnement
dans sa dimension humaine. il est essentiel aussi que les moyens d'information de
masse évitent de contribuer à la dégradation de l'environnement et, au contraire,
diffusent des informations de caractère éducatif sur la nécessité de protéger et
d'améliorer l'environnement afin de permettre à l'homme de se développer à tous
égards.

Principe 20

On devra encourager dans tous les pays, notamment dans les pays en voie de
développement, la recherche scientifique et les activités de mise au point technique,
dans le contexte des problèmes d'environnement, nationaux et multinationaux. A cet
égard, on devrait encourager et faciliter la libre circulation des informations les plus
récentes et le transfert des données d'expérience, en vue d'aider à la solution des
problèmes d'environnement ; on devra mettre les techniques intéressant
l'environnement à la disposition des pays en voie de développement, à des conditions
qui en encouragent une large diffusion sans constituer pour eux une charge
économique.

Principe 21
Conformément à la charte des Nations unies et aux principes du droit international, les
États ont le droit souverain d'exploiter leurs propres ressources selon leur politique
d'environnement et ils ont le devoir de faire en sorte que les activités exercées dans les
limites de leur juridiction ou sous leur contrôle ne causent pas de dommage à
l'environnement dans d'autres États ou dans les régions ne relevant d'aucune
juridiction nationale.

Principe 22
Les États doivent coopérer pour développer encore le droit international en ce qui
concerne la responsabilité et l'indemnisation des victimes de la pollution et d'autres
dommages écologiques que les activités menées dans les limites de la juridiction de ces
États ou sous leur contrôle causent à des régions situées au-delà des limites de leur
juridiction.

103
Principe 23
Sans préjudice des critères qui pourront être retenus par la communauté
internationale, ni des normes qui devront être définies à l'échelon national, il faudra
dans tous les cas tenir compte des échelles de valeurs prévalant dans chaque pays et
de l'applicabilité de normes qui sont valables pour les pays les plus avancés mais qui
peuvent ne pas être adaptés aux pays en voie de développement, et être pour ces pays
d'un coût social injustifié.

Principe 24
Les questions internationales se rapportant à la protection et à l'amélioration de
l'environnement devraient abordés dans un esprit de coopération par tous les pays,
grands ou petits sur un pied d'égalité. Une coopération par voie d'accords multilatéraux
ou bilatéraux ou par d'autres moyens appropriés est indispensable pour limiter
efficacement, prévenir, réduire et éliminer les atteintes à l'environnement résultats
d'activités exercées dans tous les domaines, et ce dans le respect de la souveraineté et
des intérêts de tous les États.

Principe 25
Les États doivent veiller à ce que les organisations internationales jouent un rôle
coordonné, efficace et dynamique dans la préservation et l'amélioration de
l'environnement.

Principe 26
Il faut épargner à l'Homme et à son environnement les effets des armes nucléaires et
tout autre moyen de destruction massive. Les États doivent se forcer d'arriver aux
meilleurs délais aux accords pour l'élimination complète de telles armes.

Conclusion

Sans véritablement remettre en cause la notion de progrès, la Conférence de Stockholm


a été le premier moment fort important où la planète entière à travers les dirigeants
étatiques se sont interrogés sur l’avenir de l’humain et sa relation avec notre
écosystème. Parmi les résultats de la Conférence, il est important de souligner en
particulier la Déclaration de Stockholm avec ses 26 principes dont le premier est
extrêmement significatif quant aux tendances qui se sont manifestées à Stockholm :
« L'homme a un droit fondamental à la liberté, à l'égalité et à des conditions de vie
satisfaisantes, dans un environnement dont la qualité lui permette de vivre dans la
dignité et le bien-être. Il a le devoir [Link] protéger et d'améliorer
l'environnement pour les générations présentes et futures. A cet égard, les
104
politiques qui encouragent ou perpétuent l'apartheid, la ségrégation raciale, la
discrimination, les formes, colonialistes et autres, d'oppression et de domination
étrangères, sont condamnées et doivent être éliminées ».

La Déclaration souligne ensuite qu'une planification rationnelle est un instrument


essentiel si l'on veut concilier les impératifs du développement et la nécessité de
préserver et d'améliorer l'environnement en ce sens et que les mesures visant à la
gestion des ressources et à la protection de l'environnement doivent être intégrées
dans les plans de développement, d'aménagement et d'urbanisation (principes 13 à
15). Grâce à la Conférence de Stockholm on a vu petit à petit, se mettre en place et
s’intensifier une collaboration internationale entre les Etats en matière de
développement et de prise en compte de l’environnement.

Bibliographie
Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, 30 octobre 1947, Nations Unies,
Recueil des Traités, vol. 55, p. 187.
Déclaration de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement, Rapport de la
Conférence des Nations Unies sur l’environnement, Nations Unies, (Déclaration de
Stockholm) A/CONF.48/14, 2 et Corr.1 (1972
Kirkpatrick SALE, The Green Revolution. The American Environmental Movement 1962-
1992, New York, Hill and Wang 1993, p. 24.
Kiss Alexandre Charles, Sicault Jean-Didier. La Conférence des Nations Unies sur
l'environnement (Stockholm, 5/16 juin 1972). In: Annuaire français de droit
international, volume 18, 1972. pp. 603-628;
doi : [Link]
[Link]
Résolution 2398 (XXIII) de l’Assemblée générale du 3 décembre 1968 (Problèmes du
milieu humain).
Résolution 2581 (XXIV) de l’Assemblée générale du 15 décembre 1969 (Conférence des
Nations Unies sur le milieu humain).
Rapport du Comité préparatoire de la Conférence des Nations Unies sur
l’environnement, deuxième session, 1971 (A/CONF.48/PC.9).
Résolution 2994 (XXVII) de l’Assemblée générale du 15 décembre 1972 (Conférence des
Nations Unies sur l’environnement).
Résolution 2995 (XXVII) de l’Assemblée générale du 15 décembre 1972 (Coopération
entre les États dans le domaine de l’environnement).
Résolution 2996 (XXVII) de l’Assemblée générale du 15 décembre 1972 (Responsabilité
internationale des États en ce qui concerne l’environnement).
Résolution 37/7 de l’Assemblée générale du 28 octobre 1982 (Charte mondiale de la
nature).

105
Chapitre VI:

De l’écodéveloppement au développement
durable : histoire d’une mutation sociétale

106
6.1. De l’écodéveloppement au développement durable: la deuxième reconversion
du développement néolibéral.

Après la première conférence des Nations Unies sur l’environnement à Stockholm en


1972, les changements attendus en matière de développement ne se sont pas réalisés.
Un nouvel Sommet de la Terre humide s'est tenu à Nairobi (Kenya) du 10 au 18 mai
1982. Mais malheureusement les événements de l'époque (Guerre froide) et le
désintérêt du président des États-Unis, Ronald Reagan ont fait de ce sommet a été une
occasion manquée pour la communauté internationale de s’intéresser de nouveau des
questions d’environnement liées au développement. Cet échec a d’ailleurs marqué les
nations Unies au point que la Conférence de Nairobi n'est d'ailleurs même pas évoquée
comme un sommet de la Terre officiel.

Toutefois, l’industrialisation non environnementale marquée par la consommation et


la croissance illimitées ne cessent de nous conduire vers un univers où les exigences
environnementales sont devenues récurrentes. De plus en plus la qualité de la vie est
recherchée dans un retour à la nature, sans doute aussi bien par une soif d'authenticité
que sous l'effet de la découverte que notre planète est en danger. C'est bien la première
fois depuis un siècle et demi que l'idéal que l'humanité se fixe ne se situe pas devant
elle mais derrière elle. Dès lors, le problème des finalités de la croissance économique
et de la croissance elle-même est posé pour les pays industrialisés en particulier. L’autre
partie de l'humanité, sensiblement plus nombreuse mais moins puissante, n'en est pas
encore à ce point et sa préoccupation primordiale est quantitative : comment nourrir
tous les individus, comment les vêtir, comment les éduquer, en un mot, comment se
développer pour que disparaisse la pauvreté.
Au-delà qu’on soit pays industrialisés ou pauvres, on constate aussi que la pollution
transfrontalière augmente, les changements climatiques sont de plus en plus réels et
concernent à des rythmes différents, toute la planète. Les questions environnementales
sont de plus en plus actuelles et au centre de l’attention.

6.1.1 - Le Rapport de l’UICN et la naissance du concept de développement

durable

Contrairement à ce qu’on affirme souvent, la notion de développement durable ne


naquit pas avec le rapport de Brundtland. C’est le rapport de l’UICN en 1980 qui proposa
pour la première fois le terme de développement durable, en relation avec les
préoccupations sur la conservation des espèces. L’utilisation de ce terme dans le rapport
de l’UICN passa cependant inaperçu. C’est le rapport de Brundtland « notre futur
107
commun » qui, sept ans après, donnera une visibilité inattendue à ce terme.

6.1.2 - Le Rapport de Brundtland et le concept de développement durable

L’Assemblée Générale des Nations Unies adopta en 1983 la résolution 38/16, qui créa la
Commission mondiale sur l’environnement et le développement. La commission était
chargée d’établir un rapport qui aurait été présenté à l’Assemblée Générale des Nations
Unies lors de sa 42ème session, en automne 1987. Le mandat de la commission était de :
réexaminer les grandes questions concernant l’environnement et le développement et
formuler à ce sujet des solutions réalistes; proposer de nouvelles modalités de
coopération en mesure d’orienter les politiques et les événements vers les changements
indispensables; relever le niveau de compréhension et d’engagement de la part des
personnes privées, des organismes de volontariat, des entreprises, des institutions et des
gouvernements. Madame Gro Harlem Brundtland, alors premier ministre de la Norvège,
présidait la Commission mondiale des Nations Unies sur l’environnement et le
développement. Le travail de la commission se conclut avec un rapport sur l’état de
notre planète appelé rapport Brundtland, qui fut publié en 1987. Le rapport identifie les
problèmes environnementaux les plus importants posant des obstacles au
développement : croissance démographique, pauvreté, déforestation, réchauffement
climatique, etc.. Le rapport approfondit et propose dans une version renouvelée, le
concept de développement durable défini comme un processus qui consiste à
«répondre aux besoins du présent sans compromettre les capacités des générations
futures de répondre aux leurs » (CMED, 1987).

LES TROIS PILIERS DU DEVELOPPEMENT DURABLE


On observe que le développement durable proposé par le Rapport Brundtland s’appuie
sur trois piliers (ou dimensions): la solidarité sociale (société), l’efficacité économique
(économie) et la responsabilité écologique (environnement). Il est représenté à travers
trois cercles pour illustrer son articulation sur les trois domaines : économie, société et
environnement.

108
Les trois piliers ont la même valeur. Aucun d’eux ne peut se développer au détriment
des deux autres. Si un seul des piliers manque, la durabilité finit inexorablement par être
remise en question. En termes opérationnels, le pilier environnemental est
classiquement associé à l’état des matrices environnementales : atmosphère,
géosphère, hydrosphère, biosphère. Le pilier économique concerne le modèle de
production et de consommation et la performance du système économico-financier. Le
troisième pilier, celui de la société, concerne l’équité et les problèmes liés à la pauvreté
et à la discrimination, à la question de l’emploi et à la connaissance, avec les aspects liés
à la formation et à la recherche, à la qualité de la vie et enfin, aux conditions qui
déterminent le développement de la population. Avec cette approche à trois
dimensions, le développement durable apporte une valeur ajoutée évidente au
processus de développement en contribuant à la recherche de l’harmonie entre société,
économie et environnement. Jusqu’alors, on n’avait pas encore apporté une telle
organisation sur le plan opérationnel. Si on veut l’exprimer en termes économiques, le
développement durable nous enseigne à savoir vivre d’intérêts, sans toucher au capital
accumulé qui doit être sauvegardé pour les générations futures. A partir du moment où
le développement durable se concentre sur la justice entre les générations à travers une
révision des actions économiques et de la façon de penser la société et les questions
environnementales, l’accent doit être mis entièrement sur le sens qu’on peut donner au
terme durabilité.

LE CAPITAL DURABILITE
Dans l’élaboration théorique du développement durable, la durabilité est considérée
comme un appel à laisser à nos enfants un héritage qui ne soit pas pire que celui que
nous avons reçu des générations précédentes. Il s’agit d’une durabilité qui considère le
« capital naturel » présent sur Terre comme un bien public, patrimoine de l’humanité
qui ne peut donc pas être simplement dilapidé, mais qui doit être renouvelé de façon
continue pour le bien des générations futures. La durabilité cependant ne se limite pas
uniquement au patrimoine naturel que nous devrions laisser en héritage aux
générations futures, mais implique également une nouvelle vision de l’économie qui
prend en considération l’éthique et l’environnement, qui reconnaît les institutions
sociales de notre société comme l’expression démocratique de la volonté de cette
société, et qui recherche la résolution pacifique des conflits. Dans une nouvelle
dialectique où le futur est évalué à l’avance, le capital de la durabilité (Cd) est constitué
de la somme des ressources environnementales, des ressources économiques et des
ressources de la société. Capital Durabilité (Cd)=Capital environnement + Capital
économie + Capital Société. La durabilité ainsi considérée donne une vision du
développement dans laquelle les générations humaines sont au centre, mais dans un
contexte où on garantit également la survie de l’écosystème.
109
LE DEVELOPPEMENT DURABLE ET LA QUESTION DE L’EQUITE
Le concept de développement durable met au premier plan le problème de l’équité, en
cherchant à assurer une juste répartition dans l’espace et dans le temps, des charges et
des bénéfices et cela pour chaque action politique et dans chaque secteur. Avec le
principe d’équité, on entrevoit la nécessité de rompre avec l’idéologie du
développement synonyme d’accumulation et de déséquilibres, pour s’orienter vers un
modèle de développement qui impose la redistribution à travers la lutte contre les
inégalités. Cette nouvelle conception du développement intègre les critères éthiques de
la justice sociale et de la responsabilité à l’égard des générations présentes et futures.
De plus, l’équité intra-générationnelle et intergénérationnelle que la nouvelle vision du
développement impose, nous pousse à nous projeter vers une durabilité sociale basée
sur la solidarité intra et intergénérationnelle. La recherche de l’équité, toujours dans le
cadre de la satisfaction des besoins élémentaires de chacun et de la possibilité d’aspirer
à une vie meilleure, impose de reconcevoir le développement pour redistribuer les
richesses. Cela signifie qu’il faut s’orienter vers un processus de changement dans lequel
l’exploitation des ressources, le choix des investissements, l’orientation du
développement technique et les changements institutionnels sont déterminés en
fonction des besoins présents et futurs. Le développement durable implique donc une
transformation progressive de l’économie et de la société.

LES PRINCIPES DE PRECAUTION ET DE SUBSIDIARITE


Le développement durable recommande la précaution, afin que les activités humaines
ne dépassent pas les limites imposées par l’environnement naturel. Il est nécessaire de
savoir évaluer à l’avance l’impact des actions de développement sur les générations
présentes et futures pour adapter notre conduite présente aux résultats attendus et
espérés. En tant qu’instrument dynamique de planification voué à gérer les exigences
en les réduisant ou en les réorientant plutôt qu’en les satisfaisant à tout prix (ou bien
voué à rechercher un compromis optimal entre des exigences opposées), le
développement durable ne peut donc pas se soustraire au respect de la logique du
principe de précaution. En insérant ce principe dans la lecture des problèmes de
développement, on cherche à satisfaire les nécessités du présent, en évaluant les
impacts négatifs sur les générations futures, indépendamment des retombées
économiques immédiates. Les aspirations des sociétés humaines à évoluer, progresser,
améliorer leurs conditions de vie pour un plus grand bien-être doivent donc être
conciliées avec la nécessité de garantir des conditions de vie meilleures aux générations
futures.

La biosphère a subi de telles transformations jusqu’ici qu’il est nécessaire d’agir


immédiatement en modifiant nos propres habitudes préconçues pour éviter de créer
pour nos enfants des problèmes impossibles à résoudre. Cela signifie que pour les
110
générations présentes, le développement durable ne peut pas se réduire à un slogan. Il
doit se traduire dans le quotidien par des actions qui, au lieu d’aggraver les problèmes,
permettent de contribuer à leur solution. De ce point de vue, le développement durable
devient une façon de faire, de penser, d’élaborer des actions et des stratégies politiques
en dépassant la dimension abstraite qui réduit le développement durable à une
expression servant uniquement à la réflexion et à faire de grandes déclarations sans
impact réel sur la vie et sur les aspirations de l’être humain. C’est un défi
particulièrement stimulant pour les individus et pour la collectivité. Il est synonyme de
révolution urgente des mentalités. Plus on retarde les décisions nécessaires à la
réalisation d’un développement durable, plus elles deviennent difficiles à prendre.
Le développement durable pose aussi la question de la limite des ressources. Le principe
de subsidiarité garantit la coopération de toutes les autorités et des structures
gouvernementales en faveur de la survie sociale et écologique et pour la défense des
droits de l’homme et de la santé. Avec la subsidiarité, les citoyens sont impliqués dans
les processus décisionnels et le développement durable se construit donc à partir du bas
en impliquant tous les acteurs selon l’approche de la “responsabilité” commune mais
différenciée.

LES POINTS FORTS DU DEVELOPPEMENT DURABLE


Un des points forts du développement durable est le fait d’avoir pris en considération
les questions environnementales dans les stratégies de développement.
L’environnement s’insère progressivement au cœur des processus décisionnels, en
obligeant la politique, les services publics et les personnes privées à s’interroger sur
l’incidence de leurs actions sur notre planète. On remarque cependant qu’autrefois, les
éventuelles mesures étaient vécues comme une autre obligation règlementaire imposée
aux entreprises par les autorités publiques, alors que maintenant l’environnement est
en train de devenir un élément de la stratégie de « management ». On tend aujourd’hui
à tenir compte des critères écologiques à l’intérieur du développement socio-
économique; les entreprises commencent à concevoir ce qui était perçu auparavant
comme une obligation ultérieure, comme un aspect important de leur stratégie d’action.
On remarque cependant que dans la réalité on est encore loin de l’écologisation de
l’ensemble des opérations des services publics et privés. On ne retrouve pas encore le
développement durable dans tous les secteurs de la politique publique et privée. On
privilégie souvent l’approche sectorielle. Le développement durable n’est pas intégré
comme un processus continu, comme un élément de référence commun aux différentes
politiques nationales et locales, avec des objectifs quantitatifs pour un contrôle efficace.

Un autre point fort du développement durable est celui d’avoir conduit à la création
d’un mouvement de citoyens sortant de la logique habituelle des partis politiques. Le
mouvement No Global est désormais une réalité internationale qui ne cesse de favoriser
la renaissance des communautés locales et des mouvements de citoyens des peuples
111
autochtones et allogènes. Il permet une réapparition des collaborations transnationales
revendiquant la suprématie des communautés et cultures locales, l’intégrité socio-
économique, culturelle et écologique dans le processus de développement durable. Le
succès du forum social européen de Florence, celui du forum social mondial de Porto
Alegre au Brésil et surtout celui de Bombay le démontrent. Les problèmes posés par le
mouvement No Global sont pertinents et ne laissent pas les hommes politiques, qui
commencent à participer de plus en plus aux grands rassemblements, indifférents. Il
faut cependant tenir compte des dérives parfois dangereuses qui l’accompagnent
comme la volonté exaspérée d’indépendance et une vision parfois radicale sur certaines
questions planétaires qui, de par leur complexité, ont conduit le mouvement des No
Global dans des actions violentes, contraires aux valeurs et aux principes de la culture de
la non violence.

Malgré les lenteurs, on remarque que le concept de développement durable est en train
de s’implanter chez ceux qui s’occupent de développement. Les administrateurs des
institutions internationales commencent à faire de ce concept l’élément de base pour
l’orientation de leur politique concernant les stratégies d’aide au développement. Cela
permet au développement durable d’acquérir de plus en plus de pouvoir à l’intérieur
des ONG des pays du Sud du Monde. Le développement durable continue à
révolutionner l’architecture institutionnelle et financière mondiale. La nécessité de
réorganiser certaines institutions internationales et multinationales, afin qu’elles soient
en mesure de mieux répondre aux exigences du monde, ne cesse de se poser comme
une préoccupation mondiale.

LES POINTS FAIBLES DU DEVELOPPEMENT DURABLE


Parmi les faiblesses et limites du développement, on trouve la question culturelle. En
effet, « le culturel ne trouve pas sa place dans les problématiques de développement. Le
fait que le développement durable est entravé non seulement par les effets de
l’interaction entre environnement et économie, mais aussi par les interactions
systématiques entre environnement et culture, et entre économie et culture, n’est pas
reconnu » (Elamé.,2004). De façon générale, on ne trouve pas « une considération
systématique de la diversité culturelle et de l’interculturel à tous les niveaux
d’intervention des politiques de développement » (Elamé.,2004). Si le principal objectif
du développement durable est la protection de l’environnement et la lutte contre la
pauvreté, il ne faut pas perdre de vue le fait qu’il existe différentes représentations
socioculturelles de l’environnement et de la pauvreté (Elame.,2003). Il existe une grande
diversité d’approches, sur les questions économiques, sociales et surtout
environnementales du développement, qui dépendent des différentes aires culturelles.

«Le développement durable doit donc permettre aujourd’hui de repenser les différentes
façons d’impliquer les citoyens. Cela requiert d’avoir une bonne capacité de négociation

112
et de gestion des situations conflictuelles et une vision culturelle et interculturelle du
développement à tous les niveaux territoriaux » (Elamé.,2004b). L’absence des
dimensions culturelles et interculturelles dans l’analyse des questions concernant le
développement durable a une incidence sur la lecture des problèmes de l’humanité. En
effet, on ne prend presque jamais en considération «le culturel et l’interculturel quand
on aborde les questions environnementales et de développement qui renvoient
directement aux problèmes de la société, comme l’eau, les déchets, la qualité de l’air, le
bruit, la santé, l’éducation» (Elamé.,2004).

Nous pensons au contraire que la responsabilité interculturelle peut être considérée


comme le quatrième pilier du développement durable (Elamé.,2004b). Cela permettrait
de reconnaître les questions liées à la paix, au dialogue entre les peuples, à la diversité
culturelle, à l’immigration et à la lutte contre le racisme comme des problématiques de
développement qui ont la même dignité et importance que les questions économiques,
sociales et écologiques.

Cela nous permettrait également d’interpréter, de comprendre et de trouver des


solutions aux questions sociales, écologiques et économiques de nos sociétés en
prenant en compte l’aspect culturel. La négation des identités culturelles dans les
processus de développement est un crime contre le développement. En effet, chaque
fois qu’on cherche à bâillonner une identité culturelle, on crée des conditions de
résistance qui conduisent très souvent à un repli identitaire. C’est pourquoi l’intégration
des immigrés et la lutte contre les discriminations dans le Nord du monde ne peuvent
pas se réaliser sur la base d’un renoncement total de soi.

Si on considère que l’homme est générateur et porteur de culture, «n’importe quel


développement se faisant sans la culture conduirait à un appauvrissement de l’homme,
privé de cette façon de paix, de progrès, de justice sociale et pire encore, de dignité ».
Pour sauvegarder la culture, il faut la reconnaître dans chaque processus de
développement durable. Pour mieux valoriser les cultures, il faut faire dialoguer les
hommes, les faire interagir: la communication interculturelle doit viser ce but. Une
interaction entre développement durable et communication interculturelle est donc
nécessaire si nous voulons construire des sociétés à mesure d’homme dans sa

« diversité créatrice »4.

Les stratégies de développement appliquées jusqu’à maintenant ont toujours eu


tendance à séparer les questions interculturelles des préoccupations
environnementales et du développement. L’idée de construire et de pratiquer le
développement, en partant de la gestion durable des ressources locales, de la lutte
radicale contre les formes de pollution et de la gestion pacifique des diversités humaines
présentes sur le territoire, constitue la priorité de tout bon processus de
113
développement. Il existe de plus des liens évidents entre les problèmes
environnementaux des pays économiquement riches et ceux des pays pauvres de la
planète. Certaines menaces planétaires, comme l’effet de serre et la réduction de la
couche d’ozone, démontrent que les dommages causés dans une région peuvent avoir
des répercussions dans les autres parties du globe. Certains problèmes
environnementaux sont généralement causés par des facteurs liés au développement,
qui sont eux-mêmes liés à certaines réalités culturelles. C’est pour cette raison que les
solutions techniques, juridiques ou financières ne sont pas suffisantes pour résoudre les
problèmes environnementaux s’il n’y a pas une mobilisation aussi bien culturelle. Les
problèmes environnementaux atteignent de plus en plus des proportions mondiales, à tel
point qu’il convient d’élaborer une approche commune de lutte à l’échelle mondiale,
avec des interventions spécifiques au niveau local. Environnement et développement
sont étroitement liés et vont de pair, tout comme l’environnement et la culture et le
développement et la culture.

4
Terme emprunté à PEREZ DE CUELLAR, Javier, Notre diversité créatrice. Rapport de la Commission mondiale sur culture et
développement, présidée par Javier Pérez de Cuéllar. Paris, UNESCO, 1995.

114
Mais il est nécessaire de s’arrêter sur la dimension interculturelle du développement
car tout territoire visant le développement doit se confronter avec les problèmes de
l’intégration des minorités autochtones ou allogènes. Le dialogue interculturel
constitue aujourd’hui un paramètre indiscutable dans l’analyse et dans la mesure du
degré de développement d’un territoire. Le respect du droit des minorités, les échanges
interculturels, le respect de l’altérité, représentent des éléments importants qui
permettent de mesurer le degré de durabilité d’un processus de développement. Le
développement apparaît donc comme un grand jeu d’harmonisation, où la poursuite
des objectifs socio-économiques doit s’effectuer en respectant la prudence écologique
et en valorisant les différentes identités. L’environnement ne peut donc être conçu
qu’en relation avec le développement durable qui, à son tour, ne peut reléguer au
second plan les problèmes interculturels. La finalité de la prise en considération de
l’environnement dans une approche interculturelle est l’obtention de la meilleure
condition possible de développement. Un développement qui ne tient pas compte
des questions environnementales et interculturelles n’est pas un vrai développement.

6.2. La conférence de Rio sur l’environnement et le développement

C’est également en 1987, suite au fameux rapport Brundtland, que l’Assemblée


Générale décida, avec la résolution 44/228, de convoquer en 1992 une conférence sur
l’environnement et le développement, 20 ans après Stockholm. L’idée était de réunir
tous les peuples de la terre pour redéfinir une stratégie globale de développement qui
prenne en considération les spécificités de tous les peuples et les relations intra et
intergénérationnelles.

6.2.1 - UNE CONFERENCE QUI A PERMIS UNE PRISE DE CONSCIENCE MONDIALE


DE L’INTERACTION ENTRE ENVIRONNEMENT ET DEVELOPPEMENT

La conférence des Nations Unies sur l’Environnement et le Développement (CNUED) de


1992 à Rio, eut un impact sans précédent, supérieur à celui de la Conférence de
Stockholm de 1972. Il émergea de cette conférence une nette réconciliation entre
tutelle de l’environnement et développement économique, deux notions qui étaient
considérées jusqu’alors en conflit. Le caractère complémentaire existant entre la

115
protection de l’environnement et le développement économique émerge davantage. Le
fait que l’environnement constitue en soi un facteur fondamental de développement
cessa d’être sous-évalué. L’idée que, étant donné que les situations sont
considérablement différentes d’un territoire à l’autre, la réalisation du développement
doit tenir compte de la réalité locale, fit son chemin.

Le sommet de la terre de Rio a offert une image historique à l’humanité avec un total de
4000 représentants dont 117 chefs d’état et de gouvernement, 178 pays représentés et
la présence de 760 organisations non gouvernementales. Le fait de débattre de l’avenir
de la planète et de ses habitants alors que la guerre froide était terminée est
symbolique. Ce n’était plus tant la sécurité militaire qui inquiétait les pays industrialisés,
que les menaces d’un double déséquilibre : l’explosion démographique accompagnée
de son cortège de misères dans les pays pauvres d’une part et l’érosion inéluctable des
ressources naturelles sous la pression humaine, en particulier des multinationales des
pays riches. Une conférence mondiale pour marquer cette prise de conscience était
donc nécessaire.

La deuxième Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement à


Rio di Janeiro a eu le mérite, avec l’émergence du concept de développement durable,
d’introduire deux thèses potentiellement objets de négociations, au centre de la
politique internationale: 1/ le mode de vie des pays riches n’est pas généralisable; 2/ on
ne peut pas combler l’écart entre les pays riches et les pays pauvres et arriver à un
équilibre entre écologie, progrès social et développement en pratiquant uniquement une
diminution radicale de l’exploitation des matières premières et de la pollution qui y est
liée. Dans ce secteur, la responsabilité retombe en premier lieu sur les pays industrialisés
qui sont les premiers pollueurs et destructeurs des ressources naturelles. C’est donc
avant tout à eux d’adopter des mesures convaincantes. Chaque ville, petite ou grande,
riche ou pauvre a également le devoir de créer des conditions internes conduisant à une
(re)distribution de la richesse sur le territoire et à une solidarité entre tous ses citoyens.

6.2.2 - PRINCIPAUX RESULTATS ATTEINTS A LA CONFERENCE DE RIO

Le “Sommet de la terre” qui s’est déroulé à Rio de Janeiro (Brésil), n’a pas représenté
seulement le vingtième anniversaire de la première Conférence Internationale « sur
l’environnement humain » de Stockholm (1972). En ce qui concerne les accords en
matière environnementale, il a symbolisé un bouleversement, puisqu’il a marqué de
façon définitive la prise de conscience de la nécessité de gérer les questions
environnementales à l’échelle globale, et a reconnu que les questions écologiques et
climatiques et les activités humaines doivent être considérées de façon interdépendante
et non pas comme des secteurs séparés. La Conférence de Rio a donc permis à la
116
communauté internationale d’établir des stratégies ambitieuses pour répondre aux
défis environnementaux à travers une coopération mondiale visant la durabilité
environnementale, économique et sociale.

Résultat 1: Confirmation politique et idéologique du concept de développement


durable
Le concept de développement durable, résultat du travail d’une commission sur le
thème environnement et développement demandé par les Nations Unies, a amené à la
rédaction du rapport Brundtland « Notre avenir à tous ». La Conférence de Rio fut
conçue sur la base de ce rapport, et avait pour tâche d’élaborer des mesures et des
stratégies pour arrêter et inverser les effets de la dégradation environnementale et pour
promouvoir le développement durable. Ce fut l’occasion de transformer le concept de
développement durable en instrument idéologique et politique visant à repenser la
politique, l’économie, l’écologie et la société dans son ensemble.
Grâce à la Conférence de Rio, le concept de développement durable devint un
instrument de gouvernance nationale et internationale. Afin de traduire l’âme
écologique du développement durable sur le plan opérationnel, la lecture des
problèmes de développement amena à ne plus considérer l’effet de serre comme un
sujet uniquement scientifique mais également comme une question politique et sociale.

Résultat 2: Processus de participation


Le deuxième élément intéressant de la Conférence de Rio concerne le processus qui a
conduit à la reconnaissance idéologique et politique du concept de développement
durable. La participation fut à trois niveaux:
• La préparation de la Conférence :
- La conception du concept se réalisa à travers une Commission très
représentative dans laquelle ont participé de nombreux chercheurs et
scientifiques. C’est un point positif qui rappelle l’esprit des institutions
internationales, en particulier de l’ONU.
- La conférence fut préparée par quatre rencontres du Comité préparatoire,
respectivement à Nairobi en aout 1989, à Genève en mars 1991, à Genève en
aout 1991, à New York en avril 1992. Les quatre rencontres préparatoires ont
servi à préparer la signature de 5 documents, objets de débat pendant la
Conférence de Rio.
• La mobilisation mondiale pour l’événement avec un total de 4000 représentants
dont 117 chefs d’état et de gouvernement, 178 pays représentés et la présence
de 760 organisations non gouvernementales. Le processus d’accord sur la
question du développement est allé bien au-delà des attentes en dépassant de
façon remarquable les résultats de la Conférence de Stockholm. Grâce à la
Conférence de Rio, une nouvelle stratégie d’action environnementale pour le
développement durable à l’échelle mondiale a été mise au point et une grande
117
volonté des Etats à collaborer pour accroître la vigilance, surtout sur les aspects
environnementaux du problème du développement durable, s’est affirmée.
• Une nouvelle vision de la participation dans les processus de développement :
on assista lors du sommet de Rio, à la plus grande participation jamais vue
jusqu’alors d’organisations non gouvernementales et de groupes associatifs, à
une manifestation organisée par les Nations Unies. Leur implication donna un
nouvel avenir à l’importance attribuée au rôle joué par la société civile dans le
processus de développement durable. A ce sujet, l'Agenda 21 du sommet de Rio
identifia 9 groupes principaux, destinés à être partenaires des gouvernements
dans la réalisation des accords de Rio au niveau mondial : les femmes, les
agriculteurs, les jeunes, les syndicats, le monde des affaires et de l’industrie, les
autorités locales, les scientifiques et les populations indigènes. Le concept de
développement durable permet donc de lancer un processus impliquant plus la
société civile dans les processus de développement. Le rôle de la société civile
est crucial non seulement dans la réalisation et dans le monitoring des politiques
des gouvernements pour atteindre les objectifs du développement, mais
également dans l’alimentation du débat politique, national et international sur
le développement, à travers des contenus et propositions novateurs.

Résultat 3: les cinq Conventions globales

Au cours du sommet de Rio, cinq accords internationaux furent signés : la Déclaration


de Rio sur l’environnement et le développement (mieux connue sous le nom de “Charte
de la Terre”), l’Agenda 21, la Déclaration des principes de gestion des forêts, la
Convention sur la diversité biologique et la Convention-cadre sur les changements
climatiques (FCCC, Framework Convention on Climate Change), plus connue sous le nom
de Convention de Rio.
- La Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement appelée
également “Charte de la Terre” se base sur la thèse simple en soi selon laquelle
l’environnement est en train de se dégrader progressivement et que ce
phénomène est incompatible avec le développement et la survie de l’humanité
toute entière. La Charte de la Terre identifie 27 principes de base. Elle affirme en
particulier que les êtres humains doivent être au centre de la discussion sur le
développement et sur l’économie des nations, et que tous ont droit à une vie
saine et productive, en harmonie avec l’environnement; Elle affirme en outre
que la protection de l’environnement doit devenir partie intégrante du
processus de développement et ne peut pas être considérée comme une
question isolée des autres thématiques. La Charte définit alors les objectifs et les
responsabilités dont chaque nation doit tenir compte dans ses propres décisions
politiques, pour contribuer au progrès et au bien-être de toute l’humanité; elle
insiste surtout sur la nécessité de garantir la paix entre les peuples et de réaliser
des programmes visant l’élimination de la pauvreté. Les articles n’ont pas de
valeur normative mais ils représentent des lignes guides dont les pays signataires
118
doivent s’inspirer.

119
- Le deuxième accord, l’Agenda 21 appelé également “Action 21”, est un
document non contraignant de 800 pages, un vrai plan d’action détaillé pour le
développement durable, contenant 115 secteurs de programmation dont la
réalisation est confiée aux gouvernements. L’Agenda 21, à réaliser à l’échelle
mondiale, fait de la durabilité le principe phare de la politique de développement
de chaque pays. On trouve quatre thèmes principaux : les questions sociales et
économiques, la conservation et la gestion des ressources, la participation et la
responsabilité des personnes, les moyens d’action. L’Agenda 21 sert
d’instrument opérationnel pour l’application de la Déclaration de Rio et
considère le développement durable comme une perspective que tous les
peuples du monde doivent suivre. Vu l’ampleur de l’Agenda 21, il est nécessaire
de relever le rôle opérationnel que jouent les institutions internationales pour
soutenir sa réalisation et faisabilité. On peut citer à ce sujet la FAO, surtout pour
ce qui concerne la lutte contre la pauvreté et la faim, les politiques agricoles, la
gestion du territoire et la conservation des ressources naturelles. Pour la
réalisation des différents objectifs de l’Agenda 21, de nombreuses sources de
financement sont prévues : le secteur public et privé des pays signataires et, dans
le cas des pays en voie de développement, les aides économiques allouées par
des organismes internationaux gérés par la Banque Mondiale, par les
programmes des Nations Unies pour le développement (UNDP) et par le
Programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP).

- Le troisième accord est la Déclaration des principes de gestion des forêts qui
garantit le droit des Etats à utiliser les forêts selon leurs propres nécessités, sans
en léser les principes de conservation et de développement. Il s’agit du premier
accord mondial définissant les lignes guides sur la gestion des bois et sur la
conservation et le développement durable des activités de sylviculture. Il
démontre une prise de conscience que des forêts dépendent toutes les autres
formes de vie. La déclaration des principes n’a pas de valeur juridique, mais elle
sert de référence pour la définition des politiques forestières à l’échelle
mondiale.

- La Convention-cadre sur les changements climatiques, qui précèdera la


Convention sur la désertification, donne des obligations à caractère général qui
visent à contenir et à stabiliser la production de gaz qui contribuent à créer l’effet
de serre. La Convention-cadre sur les changements climatiques (FCCC) définit la
réduction des émissions de gaz que chaque pays doit réaliser pour limiter et
inverser le réchauffement global progressif de la planète. La Convention vise à
« stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un
niveau en mesure d’éviter de dangereuses interférences anthropogéniques avec
le système climatique. Le Traité, ratifié par 159 Etats, se concrétisa dans le
120
protocole de Kyoto en 1997, qui contraint les pays industrialisés à réduire leurs

121
émissions de 5,2% d’ici 2008-2012 (pourcentage calculé sur la base des émissions
de 1990 ou de 1995 suivant le gaz considéré).

- Le cinquième accord concerne la Convention sur la diversité biologique. On


reconnaît pour la première fois que la conservation de la diversité biologique est
“un problème commun de l’humanité” et qu’elle fait partie intégrante du
processus de développement. Elle a pour objectif de sauvegarder les espèces
dans leurs habitats naturels et de réhabiliter celles en voie d’extinction. En
vigueur depuis 1993, elle fait partie des deux conventions de la Conférence de
Rio (la deuxième étant la Convention sur le climat) à avoir une valeur juridique.
L’accord met en évidence d’un côté la “valeur intrinsèque” de la variété des
espèces, et de l’autre la conservation de la biodiversité considérée comme un
aspect sur lequel se fonde le développement durable. Il se donne comme
objectifs : la protection de la biodiversité (définie comme « synonyme de
richesse ») ; l’utilisation durable des éléments de cette diversité ; une gestion
coordonnée à l’échelle internationale des espèces et des écosystèmes ; un
rééquilibrement entre les bénéfices obtenus par les pays industrialisés (capables
d’étudier et de transformer les ressources naturelles grâce aux biotechnologies)
et les bénéfices obtenus par les pays pauvres (qui fournissent ces ressources) ;
le partage des acquisitions scientifiques et économiques qui viennent de
l’utilisation des ressources génétiques. Signée par 153 pays, elle fut refusée par
les Etats-Unis, avec la motivation que certaines dispositions auraient limités la
recherche biotechnologique.
Rio représenta un moment important de consolidation effective des accords au niveau
international. Le sommet a permis d’adopter tout de suite après deux conventions qui
confirment l’engagement commun des Etats à affronter ensemble les questions
environnementales : l’adoption du protocole de Carthagène sur la biosécurité qui
comprend également l’étiquetage des produits pouvant contenir des OGM, et la
Convention sur la lutte contre la désertification dans les pays gravement touchés par la
sécheresse et/ou la désertification, en particulier en Afrique. Il s’agit d’un document
faiblement contraignant, adopté dans l’esprit de la Convention de Rio en 1994, qui
engage la communauté internationale à affronter à long terme le problème de la
désertification, avec des stratégies différenciées selon les régions.

Bien que les accords de la Convention de Rio aient une grande valeur historique,
beaucoup auraient voulu qu’ils soient approuvés par tous les Etats et qu’ils aient une
valeur contraignante pour tous. Malgré la déception ressentie par ceux qui attendaient
de Rio toute une série d’engagements concrets, il faut reconnaître que la Conférence de
Rio a représenté l’entrée définitive et en puissance des thèmes environnementaux dans
la vie politique, économique et sociale du monde. On a assisté à une prise de conscience
de la classe politique mondiale et de l’opinion publique sur le sens du concept de
122
développement durable et sur son lien avec l’environnement. Une urgence partagée
dans le souci de chercher à préserver l’environnement naturel, considéré comme base
et partie intégrante du développement, s’est fait sentir. Beaucoup de richesses sont
considérées comme des biens planétaires, des biens de l’humanité, ce qui permet de
passer d’une vision localisée de certains biens à une vision mondiale qui tienne compte
des risques qui menacent les écosystèmes.

Résultat 4: La Commission de l’ONU sur le développement durable


Pour assurer la réalisation et le monitoring de l’Agenda 21 du sommet de Rio, les Nations
Unies ont institué une Commission de l’ONU sur le développement durable (CSD).

L’après RIO

Après la Conférence de Rio, plusieurs autres conférences internationales ont approfondi


et développé les questions liées à l’Agenda 21 de Rio. Nous présentons ici seulement
celles qui ont un lien direct avec le monitorage des engagements pris à Rio.

RIO + 5
Du Sommet de Rio + 5 (Earth summit +5) appelé également Sommet sur la terre +5, qui
s’est déroulé à New York du 23 au 27 juin 1997 avec une session spéciale de l’Assemblée
Générale des Nations Unies pour la révision et l’évaluation de la réalisation de l’Agenda
21 du sommet de Rio. Le sommet avait pour but d’attirer l’attention des chefs d’état et
de gouvernement pour revoir et évaluer la réalisation de l’Agenda 21 et des autres
engagements adoptés à la Conférence de l’ONU sur l’environnement et le
développement qui s’était déroulé à Rio de Janeiro, au Brésil en 1992. Le sommet a
permis : d’évaluer les progrès concernant le développement durable, réalisés au niveau
global depuis Rio; de montrer que le développement durable fonctionne en mettant en
évidence les activités qui ont eu du succès; d’identifier les raisons pour lesquelles les
objectifs posés par la Conférence de Rio n’avaient pas tous été atteints et de suggérer
des actions correctives; de mettre en évidence certains aspects particuliers (comme le
transfert de fonds et de technologies ; les modèles de production et de consommation;
l’utilisation d’énergie et le transport; le manque d’eau douce) et d’identifier les priorités
pour les actions futures ; de solliciter les gouvernements, les organisations
internationales et les principaux groupes à revoir leur engagement pour le
développement durable. Le sommet a été également l’occasion : de montrer les succès
en présentant l’histoire de personnes venant du monde entier, qui ont fait des avancées
pour réaliser l'Agenda 21 et rendre leur communauté plus durable; de faire une
estimation des résultats atteints et des échecs, en identifiant les priorités qui émergent
pour le prochain siècle; d’obtenir un profil des pays, à travers les descriptions de ce que
chaque pays a fait pour transformer les accords pris au Sommet mondial de Rio en
actions.
123
Sommet du millénaire
Du Sommet du millénaire (New York, 20 septembre 2000) au cours duquel 189 chefs
d’état et de gouvernement ont adopté la Déclaration du Millénaire (Millennium
Development Goals, MDG), qui réaffirme les objectifs internationaux pour le
développement (OID) face aux grands problèmes qui affligent l’humanité. Avec la
déclaration du Millénaire, les chefs d’état et de gouvernement se sont engagés à
atteindre d’ici 2015, les 8 objectifs suivants : 1. Eradiquer l’extrême pauvreté et la faim;
2. Garantir l’éducation primaire universelle; 3. Promouvoir la parité homme femme et
l’autonomie des femmes; 4. Réduire la mortalité infantile; 5. Améliorer la santé
maternelle; 6. Combattre l'HIV/SIDA, le paludisme et autres maladies; 7. Garantir la
durabilité environnementale; 8. Développer un partenariat mondial pour le
développement.

Rio + 10
Le Sommet mondial sur le développement durable de Rio + 10 qui s’est déroulé du 24
août au 4 septembre 2002 à Johannesburg, 10 ans après le Sommet de la terre de Rio.
Le sommet a représenté une opportunité importante pour le monde entier pour aller
vers un futur durable. Le sommet avait pour objectif principal celui de renforcer
l’engagement politique en faveur du développement durable, à travers l’élaboration de
la Déclaration de Johannesburg qui répète l’engagement des gouvernements à travailler
dans ce sens. A été élaboré en outre un plan de réalisation qui esquisse les actions
prioritaires nécessaires au développement durable. De plus, les gouvernements, la
société civile et le monde des affaires ont été encouragés à mener des initiatives en
collaboration, qui abordent des problèmes spécifiques et apportent des résultats
mesurables sur l’amélioration des conditions de vie des peuples du monde.

Rio + 20
Rio + 20 c’est le nom abrégé de la Conférence des Nations Unies sur le développement
durable qui s’est tenue à Rio de Janeiro, au Brésil, en juin 2012. Cette conférence a été
une occasion historique de dégager des pistes pouvant mener à un monde plus sûr, plus
juste, moins pollué, plus vert et plus prospère pour tous. Vingt ans après le Sommet
planète Terre de 1992 à Rio, où les pays participants avaient adopté Action 21 — un
programme d’action pour un développement durable visant à repenser la croissance
économique, promouvoir la justice sociale et assurer la protection de l’environnement,
la Conférence Rio + 20 organisée par l’ONU réunit de nouveau les gouvernements, les
institutions internationales et les grands groupes pour les inciter à se mettre d’accord
sur une série de mesures ingénieuses qui permettraient de réduire la pauvreté tout en
encourageant les emplois offrant un revenu convenable, une énergie non polluante et
une utilisation des ressources naturelles plus juste et plus durable. L’intérêt de la
conférence ne fait nul doute, dans un contexte où les dérèglements climatiques et les
124
risques de pénurie en eau, énergie et alimentation rendront l’avenir de plus en plus
incertain, amplifiant les lignes de fracture économiques et sociales qui traversent le
monde. Comme beaucoup d’études le démontrent, les dysfonctionnements du modèle
économique global fondé sur des modes de production et de consommation trop
souvent incompatibles avec des ressources limitées, sur un partage inéquitable de la
richesse ainsi que sur une dérégulation financière qui exacerbe la spéculation et la
concurrence pour le « moins disant » social et environnemental, exige une gouvernance
mondiale de l’avenir de notre planète. Cette gouvernance planétaire est désormais
urgente si nous nous référons aux récentes données onusiennes qui montrent qu’en
2012, le monde compte désormais 7 milliards d’habitants — d’ici à 2050, il y en aura 9
milliards. Une personne sur cinq — soit 1,4 milliard — vit actuellement avec 1,25 dollar
américain par jour ou moins. Un milliard et demi de personnes n’a pas accès à l’électricité.
Deux milliards et demi n’ont pas de toilettes. Et près d’un milliard souffre
quotidiennement de la faim. Les émissions de gaz à effet de serre continuent
d’augmenter et plus d’un tiers de toutes les espèces connues pourraient disparaître si le
changement climatique n’est pas combattu. Pour ne pas laisser un monde invivable à nos
enfants et petits-enfants, les défis de la pauvreté et de la destruction de
l’environnement à l’échelle mondiale doivent être relevés immédiatement. Si nous ne
faisons pas face maintenant à ces défis cruciaux, nous devrons à l’avenir supporter des
coûts bien supérieurs — notamment en termes de pauvreté et d’instabilité accrues et de
dégradation de la planète. La Conférence de Rio + 20 avait cet objectif. Il a été surtout
question de promouvoir l’idée d’une une économie verte, durable, qui préserve la santé de
l’environnement tout en soutenant la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le
Développement par le biais d’une hausse des revenus, de la création d’emplois
convenables et de l’éradication de la pauvreté. Les résultats de cette conférence restent
mitigés. Sa déclaration finale ne permet pas de prendre des engagements qui soient en
rupture avec le modèle actuel, responsable de la crise multiple que nos différents pays
traversent, d’aucun depuis des décennies pour ne pas dire depuis leur indépendance. La
déclaration de Rio +20 est un texte purement déclaratif, sans aucune contrainte. Pourtant
la société civile avait des attentes concrètes sur certaines questions telles le cas du droit
à l’eau, bien à ne pas privatiser, l’humanisation de la mondialisation, la sauvegarde des
forêts, etc. Des ruptures étaient clairement attendues pour la défense d’autres modes de
développement socialement justes, culturellement responsables et écologiquement
durables.

125
Conclusion

Le concept de développement durable a fini par être introduit dans notre langage et
représente l’occasion pour un territoire, de faire émerger ses propres problématiques
auprès de l’opinion locale et mondiale mais aussi et surtout, il amène à ne plus se
désintéresser de l’environnement. Ce que le développement durable nous offre de plus
important est sans doute le principe selon lequel développement et environnement sont
liés par un fil commun et qu’un développement durable pour la planète est impossible
sans l’élimination de la pauvreté. Le chemin qui part de Rio, avec la reconnaissance
politique du développement durable, sera certainement long, difficile et décisif pour le
destin de la terre. En tant que concept opérationnel, le développement durable
encourage à adopter de nouveaux styles de vie et de gouvernance. Il reste cependant
un concept critiqué et dans un sens, un peu affaibli à cause de l’absence d’une réflexion
pertinente sur la dimension culturelle et interculturelle.

Bibliographie

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Avenir à tous. Editions du Fleuve, Les publications du Québec, Montréal, pp 434
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126
Sachs Ignacy, Stratégies de l’Écodéveloppement. Editions Économie et Humanisme et
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Truman H. S, Inaugural Address, 20.1.1949, reprise sur le site :


[Link]

Vaillancourt, Jean-Guy, L’histoire du concept de développement durable. In Franc-Vert,


vol.9 n°5, p. 30-32, 1992

127
Chapitre VII:

Le développement durable interculturel

7
7.1. Introduction

Le concept de développement durable issu de la Conférence de Rio nous a offert une


nouvelle grille de lecture des mutations accélérées que connaît notre planète, en
s’identifiant comme un processus conciliant l’écologique, l’économique et le social. Son
universalité semble s’imposer à tous, des scientifiques aux politiques en passant par les
mouvements associatifs. Malgré sa popularisation, il nous semble juste de relever aussi
les oppositions parfois féroces qui l’accompagnent. Au côté des idées altermondialistes,
émerge désormais une idée plus radicale visant à défaire complètement la notion de «
développement » et dénonçant son imposture coloniale, son ethnocentrisme avec ses
ambitions d’occidentalisation du monde. D’après Serge Latouche (2004), l’un des plus
célèbres protagonistes du M.A.U.S.S (Mouvement anti-utilitariste dans les sciences
sociales), il faut sortir de bon gré du développement avant qu’il ne soit trop tard et que
l’on soit forcé de le faire. Pour Latouche, le développement est à refuser à cause de ses
contradictions, notamment le paradoxe écologique de la croissance, laquelle implique la
création des besoins et l’accumulation. C’est dans ce contexte qu’il propose d’impulser,
plutôt qu’un retour en arrière, une stratégie de décroissance.
Sans toutefois vouloir transformer ce texte en débat pour ou contre le développement
durable, nous souhaitons partir d’un constat consensuel : la culture reste pour l’instant
absente de toute élaboration théorique du développement durable. L’unité totalisante du
développement durable dans sa trilogie « social, économie, environnement » considère
de manière implicite la culture comme un élément constitutif des piliers social et
économique. La non-reconnaissance, sans équivoque, de la perspective culturelle du
développement durable a pour conséquence de faire passer sous silence d’autres besoins
tout aussi fondamentaux, à savoir la paix, le dialogue interculturel, la non-
discrimination, etc. Il ressort clairement de la conception actuelle du développement
durable, que l’on peut se passer de la culture pour se développer. Atanilas Spero Adotevi
(2004) souligne justement qu’il y a des questions jusqu’ici oubliées ou écartées qui doivent
être mises à jour : quels sont les facteurs culturels et socioculturels qui influent sur le
développement? Quel est l’impact du développement économique et social sur la
culture? Comment combiner les aspects positifs d’une culture traditionnelle avec la
modernisation? Quelles sont les dimensions culturelles du bien-être individuel et
collectif? Ces questionnements peuvent nous renseigner sur les motivations de l’absence
de la problématique culturelle dans les discours théoriques définissant le
développement durable.

Notre propos vise à montrer en quoi les ajustements culturel et interculturel du


développement durable sont indispensables pour contribuer à en faire un concept
fédérateur, d'échange de pratiques citoyennes, de partage et de construction d’un
8
monde meilleur. Il s’agit modestement de proposer un fondement conceptuel du
développement durable permettant de mieux apprécier le rôle de la diversité culturelle
dans toute stratégie de développement durable à l’aune de la mondialisation.

Pourquoi une conception culturelle et interculturelle du développement

A l’aube du troisième millénaire, la notion de développement est au centre des


préoccupations des êtres humains. La Déclaration du Millénaire et les résolutions de
la Conférence de Johannesburg (Rio + 10) en témoignent. Malgré les transformations
que cette notion a subi, le développement peine à se reformuler en s’appuyant sur la
prise en compte de toutes les sensibilités culturelles de la planète. Il n’arrive pas à
être porteur d’une vision du monde plurielle où les différences sont affirmées et
s’inscrivent dans l’innovation de nos sociétés.

7.2. CULTURE, DIVERSITE CULTURELLE : DES DEFINITIONS AUX TEXTES


PROGRAMMATIQUES INTERNATIONAUX

Dans la littérature technique, les définitions de la notion de « culture » sont


multiples. D’après Meunier (2007), «celles-ci sont souvent de types sémantiques, c’est-
à-dire qu’elles se présentent sous des formes lexicales synthétiques ou des paraphrases
qui ne sont en fait que des propositions qui découlent de l’ensemble de théories où
opère le concept de culture. Autrement dit, ces définitions reposent sur la
compréhension globale de la théorie qui l’utilise». Ainsi, lorsque nous utilisons le
terme « culture », nous nous référons à la signification qu’on lui attribue
habituellement en sciences sociales en tant qu’ensemble des traits distinctifs spirituels
et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social
(Tylor, 1871, Panoff, Perrin., 1973). Elle englobe outre les arts et les lettres, les modes
de vie, les façons de vivre ensemble, les systèmes de valeurs, les traditions et les
croyances. Nous prenons en compte aussi des définitions extensionnelles de la culture
comme celle proposée par Roland de Bodt (1998) où la culture est " l'ensemble des
productions imaginaires, des représentations du monde, des constructions symboliques,
des expressions du langage et des comportements de vie individuels et collectifs qui y
sont liés ". Cette acception, loin de réduire le domaine culturel à l'activité artistique,
englobe " tout ce qui relève des sentiments, des peurs, des espoirs, des attentes, des
déceptions de la pensée. Tout ce qui nourrit les spéculations individuelles sur l'avenir.
Tout ce qui forme le substrat culturel déterminant dans les attitudes et les choix
individuels et collectifs ". Une telle définition d’après Cathy Legros (2000), considère
la culture comme un travail de l’imaginaire permettant au citoyen de devenir acteur
de sa vie, qu'il s'autorise à " penser l'avenir " et s'investit du pouvoir " d'inventer
les formes futures de la démocratie qui permettront de faire face aux défis
scientifiques, économiques et sociaux ".

9
Une autre définition extensionnelle du terme « culture » plus proche de notre souci
de montrer que culture et développement durable devraient se recouvrir et se
conjuguer mutuellement est celle proposée par le ministère de la Communauté
française belge (2002). La culture est ici « l’ensemble des solutions qu’une communauté
hérite, adopte ou invente pour relever les défis de son environnement. Elle comporte les
dimensions symbolique, sociale et technique. Par ailleurs, la culture donne aux
individus et à la communauté : l’estime de soi, la conscience de sa valeur et de ses
capacités ; la capacité de sélectionner librement les apports du passé et les influences
extérieures ; des stratégies de lutte et de solidarité ; la capacité de recherche de sens,
individuel et collectif, qui débouche sur des alternatives économiques et sur le politique
». Le concept de culture touche là le caractère mouvant et dynamique des éléments qui
le sous-tendent. Une telle définition correspond aux exigences du développement
durable de part les échanges, la réélaboration permanente qu’elle promeut, à partir
d’une démarche socioconstructiviste d’appropriation de pratiques citoyennes issues de
différentes cultures. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que la culture a aussi une
vitalité économique, écologique, sociale et politique.

Nous prendrons comme définition de référence de la diversité culturelle, celle de


l'Unesco concernant la convention sur la protection et la promotion de la diversité des
expressions culturelles et celle de la Déclaration de Fribourg. Pour l’Unesco (2005), la
diversité culturelle renvoie à la « multiplicité des formes par lesquelles les cultures des
groupes et des sociétés trouvent leur expression. Ces expressions se transmettent
au sein des groupes et des sociétés et entre eux. La diversité culturelle se manifeste
non seulement dans les formes variées à travers lesquelles le patrimoine culturel de
l’humanité est exprimé, enrichi, et transmis grâce à la variété des expressions culturelles,
mais aussi à travers divers modes de création artistique, de production, de diffusion,
de distribution et de jouissance des expressions culturelles, quels que soient les moyens
et les technologies utilisées ». Deux concepts sous-tendent la notion de diversité
culturelle telle qu’elle est déclinée ici. Il y a la dimension de « contenu culturel » qui
renvoie au sens symbolique, à la dimension artistique et aux valeurs culturelles qui
ont pour origine ou expriment des identités culturelles et celle d’« expressions
culturelles » relatives à la créativité des individus, des groupes et des sociétés, et qui
ont un contenu culturel. Dans la Déclaration de Fribourg (2007), la diversité culturelle
est définie en tant qu’«ensemble des références culturelles par lequel une personne ou
un groupe se définit, se manifeste et souhaite être reconnu ». Il s’agit d’une diversité
culturelle liée d’une part aux différences existantes entre les cultures et d’autre part à
la manière dont chaque culture organise ses contenus, les hiérarchisent ainsi que les
systèmes de représentations du monde qui en découlent. D’après Meyer-Bisch
(1993), « pour comprendre le culturel, il faut faire référence à l’identité culturelle. Sans
la culture, l’homme ne manque pas seulement d’épanouissement, il n’est pas ». La
diversité culturelle se positionne dans le débat sur la perspective culturelle du
développement durable comme un aspect important appelé à s’imposer face à la
volonté globalisante de l’économie. La diversité culturelle au sens idéal fait référence à
une reconnaissance de fait du multiculturalisme et des particularismes culturels la
sous-tendant. A ce propos, la défense de la diversité culturelle constitue un impératif
éthique concret, inséparable du respect de la dignité de la personne humaine. La
question de la diversité culturelle est donc fondamentale pour reconnaître le droit
de chaque culture à s’approprier du développement. Elle incarne le besoin de
10
reconnaissance des valeurs culturelles lors du processus de planification du
développement. La diversité culturelle ne consiste pas seulement en la sauvegarde des
patrimoines traditionnels, mais également de tous les secteurs de la création artistique
et culturelle contemporaine. Source de grande richesse pour nos sociétés, elle ne peut
en effet être pleinement crédible que si elle permet à tout peuple, quel que soit son
niveau de développement, d’exprimer sa propre identité. Le respect et la mise en valeur
de la diversité culturelle renforcent le dynamisme social et économique et constituent
des facteurs positifs dans la promotion du développement durable.

En définissant ici « culture » et « identité culturelle » dans une perspective de


développement, nous voulons nous interroger sur un éventuel fondement culturel
du développement durable. La culture, enrichit-elle, complète-t-elle, améliore-t-elle ou
est-elle un frein au développement durable? Notre propos vise ici à en éclairer la
portée à la lumière d'une compréhension plus appropriée de la nature et du rôle de la
culture dans toute problématique de développement. Toutefois, pour s’en convaincre, il
convient de ne pas nier non plus le fait que certains aspects culturels puissent aussi par
moment constituer un obstacle au développement. Pour notre part, trois formes
d’idéologie culturelle du développement sont à prendre en compte:
- L’idéologie culturelle libérale du développement durable. Elle privilégie
l’économie et s’intègre davantage à la conception dure de la mondialisation qui
domine actuellement. De manière générale la notion de développement
durable, de part ses trois piliers (économie, social, environnement), est conçue
suivant une approche libérale dans la mesure où la culture est dominée par
l’économie. Elle n’existe que si elle sert l’économie. La culture est ici
déstabilisée, au point de s’auto-détruire, car rien ne la protège. Le
développement est atteint à travers la valorisation de ce qui est
économiquement rentable pour la croissance. Or, à titre d’exemples, le bois
sacré des communautés autochtones bantoues, la musique traditionnelle, la
promotion et la valorisation des 6700 langues du monde, la culture de la paix
et de la non-violence, la lutte contre le racisme ne sont pas immédiatement
rentables. Par conséquent, il ne s’agit pas de priorités de développement.
Dans cette idéologie, c’est la pensée rationnelle européenne qui domine le
discours sur le développement durable.
- L’idéologie culturelle utilitariste du développement durable. Dans ce cas, la
culture est utilisée comme prétexte pour réaliser certains types de projets et faire
passer un discours dominant sur le développement durable conduisant à
l’assimilation et faisant le jeu de la globalisation de l’économie. On se sert
de la culture sans vraiment la prendre en considération. C’est le schéma
dominant utilisé actuellement par plusieurs bailleurs de fonds et ONG dans les
projets de développement dans les pays du Sud.

11
- L’idéologie culturelle constructiviste du développement durable. Il s’agit
ici de revendiquer, suivant une approche postcoloniale, le culturel comme
un pilier fondamental du développement au même titre que le social,
l’économie et l’environnement. Dans cette idéologie, la culture est
valorisée en tant que point de départ de tout changement social. On
s’emploie à intégrer la culture dans toutes les politiques de
développement, de manière systématique à tous les niveaux, en vue de
créer des conditions propices à des modèles de développement durable
valorisant les diversités culturelles. Toutefois, on prend en compte les
points positifs et négatifs d’une culture en dépassant la vision angélique
consistant à faire croire que tout ce qui a trait à la culture est forcément
bon et mérite d’être accepté ou valorisé au nom de la diversité culturelle.
Le développement d’une conscience critique permet de recontextualiser
la culture, de renoncer quand il le faut aux pratiques et modes
d’interprétation de certains aspects culturels pouvant nuire durablement
au développement. Le développement de la conscience critique permet
aussi de ne transposer que ce qui est adapté à la réalité culturelle en
question et de favoriser la conscience de l’existence des pratiques
citoyennes tout en favorisant leur échange dans une perspective
interculturelle. Notre discours se situe dans cette approche affirmant
l’utilité de la culture dans le développement durable pour permettre un
dialogue constructif entre communautés culturelles et une vision
humaine de l’économie et de l’écologie.

La culture, malgré ses différentes acceptions, reste conceptuellement hors du champ


du développement. Pourtant plusieurs travaux ont été réalisés sur la conjonction
de ces enjeux, pour comprendre les interactions entre culture et développement,
notamment promus par l’Unesco2. Les principaux temps forts de la contribution de
l’Unesco sont : la

2 Déclaration des principes de la coopération culturelle (UNESCO – 4 novembre 1966),


([Link] Recommandation 1134 relative aux droits des
minorités (Conseil de l’Europe / 1er / oct 1990)
([Link] Déclaration sur les droits des hommes
qui ne possèdent pas la nationalité du pays dans lequel ils vivent (AG ONU – 13 décembre 1985)
([Link] Convention 169 concernant les peuples
indigènes et tribaux dans les pays indépendants (OIT – 27 juin 1989)
([Link] Recommandation 1134 relative aux droits des
minorités (Conseil de l’Europe – 1er octobre 1990) -
([Link] Résolution 232 sur l’autonomie, les
minorités, les nationalismes et l’Union Européenne (Conférence permanente des pouvoirs locaux et régionaux
de l’Europe – mars 1992) ([Link] Déclaration des
droits des personnes appartenant à des minorités nationales ou ethniques, religieuses ou linguistiques (AG
ONU – décembre 1992) ([Link] Projet de déclaration
des droits des peuples autochtones (ONU – août 1993)

([Link]

12
Conférence mondiale des politiques culturelles au Mexique en 1982, la Décennie
Mondiale pour le développement culturel (1988-1997), le Rapport de la Commission
mondiale de la culture et du développement (Notre diversité créatrice, 1996), la
Conférence intergouvernementale sur les politiques culturelles pour le
développement (Stockholm, 1998), la Déclaration Universelle de l’Unesco sur la diversité
culturelle (2005), la mise en chantier d’une Convention sur la protection de la diversité
des contenus culturels et des expressions artistiques. Nous pouvons également citer les
travaux de la Commission française du Développement Durable (2002) estimant que,
comme les éléments naturels, la culture est un bien commun de l’humanité qui ne
saurait être l’objet d’un marchandage généralisé. Elle souhaite pour cela que soit pris
en compte l’aspect inaliénable du domaine culturel. Elle estime que la diversité
culturelle est à protéger pour les générations futures. Elle doit même être enrichie
par une dynamique d’échanges interculturels et de création, qui permette à chaque
être humain de construire son rapport aux autres, son rapport au monde. La
Francophonie porte, elle aussi, une attention particulière au lien entre culture et
développement. C’est ce qui illustre sa forte implication dans le projet de Convention sur
la diversité culturelle préparé par l’Unesco.

Dans la même mouvance, le Rapport Mondial sur le Développement Humain (2004)


du PNUD propose le concept de liberté culturelle, défini en tant que faculté donnée
aux individus de vivre et d’être ce qu’ils choisissent. Le rapport met en évidence deux
types d’exclusion culturelle: l’exclusion fondée sur le mode de vie et qui insiste sur
le fait que tous doivent vivre exactement comme les autres dans la société; et
l’exclusion basée sur la participation lorsque les individus sont victimes de
discrimination ou de désavantage en terme de possibilités sociales, politiques,
économiques en raison de leur identité culturelle.

7.2.1. Les limites des approches libérales et utilitaristes de l’interrelation développement


durable/culture

Afin de montrer les limites des idéologies culturelles de type libéral et utilitariste
du développement durable, nous nous limiterons à prendre deux exemples dans la
réalité camerounaise.

[Link]. La gestion forestière face aux représentations cosmogoniques des


autochtones: le cas du Moabi chez les communautés bantoues du Dja et les pygmées
Baka

Le Moabi est un arbre caractéristique de la forêt tropicale dense humide du Bassin


du Congo. Son aire de répartition naturelle s'étend du Nord du Gabon et de la
République du Congo au sud du Nigeria: le Sud du Cameroun et la Guinée Equatoriale
sont au centre de cette aire (Angerand., 2006). Plusieurs études sur le terrain,
concernant le Moabi (Angerand., 2006, Betti., 2001, Debroux., 1998, Scheemann.,
1995) et tenant compte aussi des savoirs des populations autochtones, montrent bien
que la taille moyenne des Moabi varie entre 20 et 40 mètres. Toutefois, certains grands
Moabi peuvent atteindre 70 mètres de hauteur. Le Moabi a un tronc massif dont le
diamètre moyen mesure environ 2 mètres et peut atteindre suivant l’âge jusqu’à 5
11
mètres. Leur moyenne d’âge varie de 600 à 700 ans. Certains parviendraient même
à atteindre 2500 ans. D’après Angerand (2006), le Moabi est assez rare en forêt au
point où on trouve en moyenne un arbre en âge de fructifier pour 20 hectares.
Toutefois, cette répartition n'est pas homogène, car les populations de Moabi ont une
structure à tendance agrégative, d'où des concentrations ponctuelles de 5 à 50
individus appelées « bouquets » ou « sites » par les bantous.

Le Moabi joue un rôle important dans les traditions des peuples Bantoues et Pygmées.
Il est par exemple considéré comme un arbre sacré pour les populations bantoues
de la région du Dja et les pygmées Baka. Cette sacralité ne peut se comprendre que
dans le système de pensée négro-africain. Ainsi chez les communautés autochtones
du Dja, les anciens le considèrent comme un arbre symbole à cause de ses dimensions
et son âge, et portant l’histoire de l’ethnie de part son âge. Il est le point de repère
du lignage, unité sociale de référence pour chaque membre au sein de la
communauté autochtone. Il interfère sur les rapports de filiation qui déterminent les
lignages. On distingue ainsi des Moabi de lignage, de clan et d’ethnie. Le Moabi est
aussi le siège des pratiques magico- religieuses du culte des ancêtres. Son caractère
ancestral associé à l’ombrage naturel de sa large frondaison fait de lui le siège du
tribunal traditionnel et des débats publics. Il est aussi célébré par les pratiques
linguistiques notamment dans de nombreux chants religieux, les contes et même dans
l’appellation des villages. Ainsi par exemple, les noms des villages Adjap et Medjoh
signifient Moabi en langues locales. Cet arbre joue un rôle important dans la
pharmacopée locale et est au centre de l’économie domestique dans la mesure où il
fournit beaucoup d’aliments complémentaires qui accompagnent la base des repas
notamment les graines, de feuilles, une huile extraite de la transformation de ses
graines. Enfin, sur le plan historique, les graines de Maobi ont servi autrefois de
monnaie dans les tractations entre les communautés autochtones.

Les pygmées Bakas justifient la sacralité du Moabi de plusieurs manières. Ils estiment
que les esprits des ancêtres fondateurs l’habitent depuis des siècles, faisant de lui un
lieu de refuge par excellence des bons esprits. Pour ce peuple, il existe une interaction
entre les bons esprits habitant le Moabi et l’éléphant puisque ce dernier consomme
les fruits du Moabi et rejette les graines dans ses excréments. Le passage des graines
des fruits du Moabi dans l’intestin de l’éléphant accélère leur germination. En
outre, les chasseurs pygmées Bakas prennent les grands Moabi comme points de
repère pour s’orienter en forêt car selon leurs traditions Jengi, le bon esprit de la
forêt, n’apparaît qu’à la mort d’un éléphant et guide les chasseurs sur les traces du
gibier. Le Jengi s’incarne de façon symbolique dans tout l’écosystème et en particulier
dans le Moabi. D’après les traditions de ce peuple, il est aussi admis que, lors d’une
cérémonie traditionnelle appelée « yeyi », les prêtres traditionnels réduisent en
poudre des fragments d’écorce de Moabi et concoctent une potion de camouflage
dont les chasseurs se recouvrent le corps pour devenir invisibles. Enfin, sa dimension
spatio-temporelle est mémorable puisqu’il faut en moyenne 90 à 100 ans pour qu’un
Moabi commence à produire des fruits de manière régulière. Ce qui est largement
supérieur à l’échelle temporelle de l’espérance de vie des pygmées Baka.

12
Or dans la pratique, le Moabi, malgré toute la valeur symbolique qu’il a auprès
des populations Bantoues du Dja et Baka, reste un arbre exploitable comme tous les
autres arbres par les entreprises forestières. Ces dernières recherchent et abattent les
essences demandées par le marché. Selon le rapport3 de l’Observateur indépendant
(Global Witness.,2005), la recherche effrénée des essences à haute valeur
commerciale, a conduit lors de l’exercice 2002/2003, à une exploitation dépassant de
73.000 m3 le volume total autorisé pour la production industrielle forestière au
Cameroun. D’après ce rapport, certaines sociétés telles Pallisco, SFF, Assene Nkou,
SCTB, ont surexploité jusqu’à plus de 6.000 m3 de bois. Parmi les essences à haute
valeur commerciale surexploitées, figure en premier lieu le Sapelli (12,736 m3), suivi
de l’Ayous (12.067 m3), du Tali (8.897 m3), Fraké (6.685 m3), Iroko (4.533 m3) et du
Moabi (4.469 m3).

3
Ce rapport de l’Observateur indépendant est élaboré à partir d’un Système Informatique de Gestion
de l’Information Forestière (SIGIF) du MINEF. Le SIGIF est une banque de données comprenant entre
autres les volumes et nombres de tiges par essence qu’un exploitant est annuellement autorisé à extraire
d’un titre d’exploitation. Il comprend toutes les données sur les volumes et tiges déclarés par essence.
Le SIGIF constitue ainsi un instrument puissant de contrôle de l’exploitation forestière. Il sert à
identifier des cas d’exploitation illégale des forêts camerounaises.

13
Tableau 1: Classement des essences les plus sur-exploitées en fonction du
volume en 2002/2003 (Rapport Global Witness.,2005)
Code Nom commun de Volume sur-exploité par essence
l’essence [m3]

1129 Sapelli 12,284

1211 Ayous/Obeche 12,067

1131 Tali 8,897

1220 Fraké 6,685

1116 Iroko 4,533

1121 Moabi 4,469

1118 Kossipo 3,665

1130 Sipo 3,087

1229 Lotofa / Nkanang 2,509

1344 Fromager 1,452

1128 Padouk blanc 1,233

1310 Ako / Aloa 1,175

1216 Ekaba 1,160

1127 Padouk rouge 969

1218 Eyong 916

1124 Okan/Adoum 911

1111 Dibétou 658

1318 Bilinga 590

1232 Movingui 442

1346 Ilomba 425

1234 Naga 395

1132 Tali Yaoundé 378

1122 Mukulungu 331

14
1207 Aningré 319

1334 Emien 285

1226 Koto 260

1108 Bossé foncé 251

1345 Iatandza/Evouvouss 247

1135 Tiama 230

1103 Acajou de Bassam 212

Comme on le voit, l’impact de l’exploitation forestière sur le Moabi est important.


Pourtant cet arbre a des caractéristiques écologiques exceptionnelles et des valeurs
culturelles symboliques pertinentes. Plusieurs études (Esoh Elamé.,2008a, 2008b,
Angerand.,2006) documentent les conflits autour du Moabi entre exploitants
forestiers et peuples autochtones au Cameroun.
Pourtant le Cameroun, sous la pression des Institutions de Bretton Woods, a entrepris
la mise en place d’une politique forestière dans le début des années 90 afin d’assainir
son secteur forestier dans le cadre de sa politique nationale de lutte contre la pauvreté
et de bonne gouvernance. Les engagements politiques pris localement se sont
matérialisés immédiatement par : la création du Ministère de l’Environnement et des
Forêts (MINEF) en 1992 ; l’adoption d’une loi4 régissant le secteur forestier, promulguée
en janvier 199 ; la mise en place en 1999 d’un Programme de Sécurisation des Recettes
Forestières (PSRF) et le Plan Sectoriel Forêt Environnement (PSFE) ; la mise en place en
2000, d’un Observateur Indépendant au contrôle et au suivi des infractions forestières a
été institué et en 2005, la création d’une Brigade Nationale de contrôle, l’institution
d’une Stratégie Nationale de Contrôles Forestiers et Fauniques (SNCFF), et d’une
fiscalité forestière ; l’introduction du plan de zonage du massif forestier national divisant
la forêt en deux types, à savoir la forêt non permanente et la forêt permanente. Les
premières peuvent être exploitées et transformées en vue d'une autre utilisation
des sols notamment agricole, pastorale, forestière, etc. Elles peuvent être soumises à
l’exploitation par vente de coupes, par permis d’exploitation ou encore devenir des
forêts communautaires. Le domaine forestier permanent quant à lui, appartient à

4
Loi n° 94/01 du 20 janvier 1994 portant régime des forêts, de la faune et de la pêche et Décret fixant
les

modalités d’application du régime des forêts (Décret 95/531 PM du août 1995).

15
l’Etat et est affecté définitivement à la conservation à travers l’institution d’aires
protégées ou à la production à travers les Unités Forestières d’Aménagement (UFA).
Ces aménagements, compliqués dans leur mise en pratique sur le terrain, obéissent
plus à la rationalité européenne et aux normes de l’économie néolibérale. Ils ne
tiennent en aucun cas compte du droit foncier coutumier dans la mesure où la forêt
n’est pas considérée comme un bien culturel pour les populations autochtones.
L’exemple de l’appropriation du Moabi par les communautés autochtones du Dja et
les Baka le démontre très bien. Les dispositions légales et réglementaires sur la gestion
de la forêt au Cameroun ne peuvent donc pas nier le droit d’usage ou coutumier des
populations autochtones. Une telle non-reconnaissance a des conséquences
importantes dans l’aliénation culturelle et le déracinement de ces peuples, obligés
d’adhérer à la logique culturelle de la pensée dominante européenne. L’étude de cas
que nous avons présenté montre bien que les communautés Baka et bantoues du
Dja, en raison de leur longue expérience de vie en forêt, ont développé des
connaissances et des pratiques traditionnelles compatibles avec la conservation et
la gestion durable des ressources biologiques forestières. Une gestion forestière suivant
une approche néolibérale, conduira à la disparition de ces pratiques et à considérer
ces populations illégaux dans le territoire de leurs ancêtres fondateurs.

[Link]. Le barrage de Maga: un exemple de projet de mal développement


Situé à l'extrême nord-est du Cameroun, le barrage de Maga se trouve dans la
plaine d'inondation de Waza Logone. Encore appelée Yaéré (ou plaine
périodiquement inondable en langue locale), le barrage de Maga couvre une superficie
environ de 800 000 ha. Il est limité au Nord par la ville de Kousseri, au Sud par le
cordon dunaire Limani- Yagoua, à l’Est par le fleuve Logone et à l’Ouest par la
République Fédérale du Nigeria. D’après Sighomnou (2003), l’ensemble de la région
abrite une flore et une faune très riches, et offre un cadre propice où les oiseaux
d’eau d’Europe viennent séjourner pendant la période hivernale. En outre, cet ensemble
écologique particulier se compose en effet de formations végétales d’une rare variété :
on peut citer entre autres : le Calotropis procera, le palmier rônier (Borassus flabellifer),
exploité pour la vannerie et le palmier doum (Hyphaene thebaica). Les bourrelets, les
terres exondées et les cordons dunaires sont le domaine de la savane à Acacia,
Balanites, Ziziphus et Tamarindus (Sighomnou.,2003).

Sur le plan ethnologique, les premières communautés autochtones à s’installer dans


la plaine, il y a de cela plusieurs siècles, sont les Kotoko et les Mousgoum qui vivaient
au départ de pêche et de chasse. Par la suite, l’agriculture et l’élevage se sont ajoutés à
leurs pratiques de vie compte tenu surtout de la création dans la région de deux parcs
nationaux importants: le parc de Waza (1700 km2) et le parc de Kalamaloué (400
km2). Ces deux parcs dont le premier est considéré comme une réserve mondiale de
la Biosphère, sont les dernières extensions en Afrique Centrale de l’aire de distribution
des girafes et lions. Etant donné que l’inondation saisonnière de la plaine est
propice au développement d’activités de pêche, d’élevage, notamment le pâturage,
et d’agriculture, d’autres communautés sédentaires s’y sont progressivement installées
y compris les bergers nomades venant des différents pays limitrophes pour y faire
paître leurs animaux en saison sèche. La plaine est également riche en patrimoine
culturel matériel et immatériel se traduisant par des festivités magico-religieuses, des
16
centaines de vestiges du patrimoine culturel immatériel de niveau national et
international, des objets précieux, et l’existence d’individus œuvrant pour la
promotion du patrimoine culturel immatériel. A noter surtout l’architecture
traditionnelle de la région, unique en son genre, caractérisée par des maisons
appelées “cases obus”, véritable travail de potiers. Ces maisons dont la forme est
conique, disposent de nombreuses cannelures servant à la fois d’échafaudage pendant
la construction, de contreforts et de systèmes ingénieux d’évacuation des eaux. Elles
étaient, il y a quelques dizaines d’années, l’habitat usuel des Mousgoum.
Aujourd’hui, avec regret, le développement économique transforme les coutumes
sociales actuelles. La quête du modernisme à l’occidental remplace rapidement les
traditions et les modes de vie anciens. Les superproductions occidentales dominent de
plus en plus la vie des jeunes. Avec l'accélération de l'urbanisation, les pratiques
traditionnelles associées aux modes de vie ruraux sont désormais considérées comme
arriérées et archaïques.

Figure 8 : Maisons Teulek, ou case-obus dans la ville de Maga (Extrême Nord du


Cameroun), caractéristiques du peuple Mousgoum

La plaine n’a pas échappé aux choix discutables du développement des années 1980, à
travers des aménagements hydrauliques du Logone. Mais en réalité, ces aménagements
commencent vers la fin de la période coloniale, entre 1950 et 1970. Il s’agissait alors des
premiers travaux d’endiguement sur les deux rives du Logone, étendus sur un
cinquantaine de kilomètres en aval de la localité de Bongor, afin de maîtriser les crues du
fleuve. Le but de l’opération était de protéger les populations riveraines et les
périmètres rizicoles le long du fleuve (Roupsard, 1984, Sighomnou, D., Naah, E.,1997
Sighomnou.,2003). D’après Sighomnou (2003), ces travaux se sont poursuivis jusqu’en
1979 où ils ont été parachevés, côté camerounais, par la construction du barrage hydro-
agricole Maga et par la construction des 20 derniers kilomètres de digue entre les localités
de Pouss et Tékélé, dans le cadre du projet SEMRY-II. Cette dernière phase de
l’aménagement hydraulique d’une ampleur importante avait pour finalité de résoudre
le problème de famine dans la Province de l’Extrême-Nord Cameroun, à travers un
projet ambitieux de promotion de la culture irriguée rizicole, pour faire face à la pression
démographique et à l’avancée du désert. L’objectif de cette dernière phase
d’aménagement était donc de promouvoir un développement agricole important
17
capable de répondre aux exigences locales et sous-régionales en matière d’auto-
suffisance alimentaire. Pour la bonne marche de ce projet, il a été mis en place un
barrage de retenue des eaux des monts Mandara. Quelques 7000 hectares de rizières
irriguées, en maîtrise complète de l’eau grâce à un système d’irrigation par gravitation,
ont ensuite été réalisés au nord du barrage (Brunet-Jailly,1982).

18
Cependant, pour ce barrage, aucune étude d’impact n’a été réalisée au préalable par
le maître d’ouvrage afin d’en mesurer les conséquences environnementales. Elle aurait
dû faire nécessairement partie du dossier pour l’obtention de l’autorisation
d’engager les travaux, dès lors que l’opération d’aménagement proposée présentait
des risques pour l’environnement. Le projet n’a non plus été soumis à enquête publique.
Une fois l’ouvrage réalisé, toute la partie située en amont du barrage, y compris le Parc
National de Waza (qui bénéficiait de ces eaux), a été asséchée avec des conséquences
irréversibles pour toute la zone en générale et le Parc National de Waza en
particulier. D’après l’IUCN (2000), ceci se traduisit par le déclin de la faune sauvage et de
la diversité biologique de la plaine d'inondation, la chute de l'activité de pêche, la
raréfaction des pâturages, une baisse sensible de la capacité de charge pastorale, et
des déficits d'eau douce de surface pendant la saison sèche. Plus concrètement on a
assisté à : - l’assèchement précoce des mares du Parc ; - l’invasion du Parc par les
herbacés annuelles non appétées par les animaux sauvages ; - la mort par soif des
animaux du Parc ; - la divagation des pachydermes (éléphants) dans les cultures avec
souvent atteinte aux vies humaines. A cela, il faut ajouter le fait que « la présence des
digues limite les débordements du Logone vers la plaine, alors que la rétention des eaux
chargées en limons des mayo Tsanaga et Boula dans le barrage de Maga prive la plaine
des limons et autres minéraux dissous qui jouent un rôle important sur sa fertilité. De
plus, une analyse du fonctionnement hydraulique du barrage montre que le volume
moyen des eaux déviées vers le Logone chaque année est relativement important. Avec
une moyenne supérieure à 0,5 milliards de m3, il dépasse de loin certaines années, le
volume total des eaux que les mayo Tsanaga et Boula drainaient vers la plaine par le
passé. L'analyse des hydrogrammes enregistrés à diverses stations du fleuve avant et
après les aménagements de 1979 le confirme » (Sighomnou.,2003). En outre, la
construction du barrage de Maga qui se positionnait comme un aménagement devant
apporter la prospérité à la région, a contraint une bonne partie de la population à l’exode
rural vers d’autres villes camerounaises. Pour les populations restées, Emma Belal (2003)
signale que si les conflits liés à l’exploitation des ressources de la plaine ont de tout temps
existé, ils étaient moins fréquents dans les années où la plaine était suffisamment inondée.
La construction du barrage de Maga, avec la perturbation du régime hydrologique qu’elle
fait subir à la plaine se traduisant surtout par une réduction drastique des inondations, a
augmenté les conflits entre différents acteurs dans l’accès aux ressources. L’auteur (2003)
signale à cet effet six types de conflits notamment les conflits pêcheurs-pêcheurs,
pêcheurs-éleveurs, pêcheurs- agriculteurs, conservation-pêcheurs, agriculteurs-leveurs, et
enfin conservation-éleveurs.
Sur le plan culturel, deux problèmes majeurs sont à souligner. Le premier concerne
le patrimoine culturel immatériel avec la disparition de certaines mares, englouties
par le barrage. La construction du barrage a marqué la perte de sites et monuments
historiques naturels pour leur beauté et utilité socioculturelle. C’est précisément le
cas des mares magico-religieuses. Du fait de la construction du barrage de Maga, il
est important de signaler la perte de la plus importante mare sacrée, où se déroulait
annuellement le culte des ancêtres. Toute la communauté autochtone venait s’y
recueillir, se mettant en contact avec les ancêtres à travers un rituel lignager dans le
but de se protéger et d’obtenir leur aide dans la vie quotidienne. Ce culte s’articulait
aussi bien autour de rituels agraires pour fêter la moisson, que de rituels thérapeutiques.

21
Ce culte a par la suite bien coexisté avec d'autres croyances, tels l’islam et le
christianisme. Il s’agit d’un culte ayant toujours joué un rôle important dans
l’organisation de la royauté chez les Mousgoum et reposait sur une hiérarchie sociale
gouvernée par des obligations et interdits. Les objets culturels, les sacrifices réalisés
dans la mare, les différents rites, vus dans leurs ensemble, constituait un système
religieux lié à la royauté Mousgoum. La perte des mares sacrées a donc conduit
aussi à la perte de vestiges, d’objets précieux notamment sculptures, statuettes, faute
de conservation, de ventes et achats illicites par des touristes peu scrupuleux.

Le deuxième problème concerne la manipulation politique. Afin de faire accepter le


projet aux populations autochtones, les autorités politiques et les hauts dignitaires
du Nord Cameroun l’ont présenté comme une solution pour lutter durablement contre
la faim.
Au regard des travaux scientifiques menés jusqu’ici pour comprendre l’évolution passée
et actuelle de la plaine de Waza-Logone, on peut s’étonner du faible intérêt accordé
au contexte socio-anthropologique. Les études, abordant les impacts du barrage de Maga,
ne tiennent compte ni des pertes du patrimoine culturel matériel et immatériel, ni des
incidences dans les systèmes de production traditionnels. D’une manière générale,
le projet est venu transformer l'équilibre qu'entretenait les communautés avec le rythme
de la nature aussi bien sur le plan culturel, économique qu’écologique. Nous convenons
avec Madiodio Niasse et Birguy Lamizana (2002) pour qui l'aménagement du Logone a
été un exemple de vision parcellaire de la gestion des ressources en eau. Si
l'aménagement (barrages, endiguement) visait bien le développement et l'amélioration
des conditions de vie des populations locales, il a perdu de vue une des dimensions
essentielles d'une prospérité durable: la conservation et l'utilisation rationnelle des
ressources des écosystèmes existants et nous ajouterons la valorisation des potentialités
culturelles matérielles et immatérielles du territoire. Le cas du Waza-Logone est
l’illustration d'une démarche très commune dans les politiques de développement
libérales et utilitaristes consistant à essayer de substituer des activités jugées désuètes
par celles considérées performantes à partir des critères européens. Dans le cas de
Waza-Logone, l’exploitation traditionnelle de la plaine d'inondation, substrat des
traditions locales est modifiée par la culture irriguée. On a assisté à une importante
fragilisation de l’économie locale et à des conséquences écologiques de grande
importance, difficiles à évaluer. Dans le soucis de limiter les dégâts, s’est mis en place
un projet de réhabilitation hydrologique de la plaine Waza-Logone. Une vaste
intervention corrective de (re)-inondation de la plaine du Waza- Logone a été menée
de 1990 à 2004 par l’Union Mondiale pour la Nature (UICN) à la demande du
gouvernement camerounais avec l’appui des donateurs dont les plus en vue sont la
coopération néerlandaise (DGIS) et l’Union européenne (Noupa.,2006). Ce programme
de réhabilitation a consisté à ouvrir des canaux dans les digues afin de reconnecter
le fleuve Logone et la plaine. Ceci s'est très vite traduit par une amélioration rapide de
l'état de l'environnement naturel (végétation, faune sauvage, poissons) et par une
reprise spectaculaire de l'activité économique liée à la crue. Plus concrètement, les
principaux résultats appréciables concernent : la restauration des pâturages et
recolonisation de la plaine par les pasteurs ; l’augmentation du cheptel dans la plaine
et changements du mode de transhumance avec séjours plus longs dans la plaine ;
22
augmentation de la surface, de la qualité et productivité des pâturages de saison sèche
; augmentation de la surface de pêche suite à la restauration de plusieurs mares ;
utilisation des herbes de la plaine d’inondation pour en faire de la chaume et les paniers
de pêche ; réhabilitation de plusieurs festivités traditionnelles (Noupa.,2006).

Les deux exemples ici présentés et tirés du contexte camerounais, laissent bien
apparaître que quand la culture n’est pas considérée comme un tout intégrateur
servant de base pour toute politique de développement, les conséquences peuvent
être dramatiques pour les populations locales. Ils ont aussi le mérite de nous montrer
que les éléments naturels tels les forêts et l’eau par exemple, ont une forte emprise
culturelle pour les populations autochtones. Dans ces deux exemples camerounais,
les politiques de développement ont échoué parce qu’on a sous-estimé l’importance
du facteur culturel, avec les relations complexes de croyances, valeurs et de références
identitaires dont il est porteur. Toutefois, il nous semble important de rappeler que
dans une culture, certaines pratiques peuvent aussi être une limite pour le
développement. D’où l’importance de bâtir le développement à travers une vitalité
créatrice de la culture dépossédée de ses pratiques inefficaces. Pour cela, la perception
et la caractérisation du culturel dans le développement sont à mettre en évidence de
plusieurs manières. Il est pour cela impératif de savoir les débusquer et les interpréter
de manière à conjuguer les bonnes pratiques de chaque culture avec les priorités de
développement.

7.2.2. Développement durable ou développements durables ?

La littérature scientifique sur le développement durable s’est aussi très peu attardée sur
la question de savoir s’il « existe un seul ou plusieurs modèles de développement
durable ». Si nous partons en effet du principe que toute réalité culturelle, à travers ses
spécificités et contradictions internes, mérite une approche de développement
durable contextualisée s’enracinant dans son substrat culturel, alors on peut dire que
le développement durable est à penser au pluriel. Aborder la question du
développement durable dans une approche interculturelle suppose reconnaître la
diversité culturelle, biologique, et les échanges entre communautés culturelles comme
des éléments essentiels de tout processus d’ancrage territorial du développement.
C’est obéir à une logique d’idéal égalitaire à travers des politiques de
développement ayant une vision universaliste tout en respectant l’épanouissement
identitaire du groupe. On peut retrouver dans la littérature sur la coopération au
développement, des centaines d’exemples montrant à quel point les mêmes problèmes
de développement ne correspondent pas forcément aux mêmes solutions selon les
contextes et les cultures. Une expérience qui fonctionne dans une culture peut ne
pas fonctionner dans une autre. Il est dès lors nécessaire d’avoir une vision plurielle
du développement durable. En règle générale, la planification du développement
est appelée à être flexible, contextualisée et réceptive pour mieux répondre aux
besoins culturels et interculturels des personnes concernées. La pluralité du
développement durable est donc une question sérieuse si l’on tient effectivement
compte de la diversité culturelle et des dynamiques interculturelles.
23
Une autre question qui fait débat auprès de la communauté scientifique concerne
l’utilité de clarifier les référents conceptuels et le vocable qui sous-tendent
aujourd’hui le développement durable. Avec l’émergence du développement durable,
on a plutôt assisté à un recyclage de vocabulaire, sans une véritable analyse critique
des termes et expressions, pour certains déconnectés de la réalité actuelle. Le
discours a très peu changé sur le plan linguistique. On continue à utiliser les concepts
d’hier, sans toutefois les adapter au contexte actuel. C’est ainsi qu’on prône le
développement durable en restant dans la logique d’une partition du monde entre
pays développés et pays en développement. Si les pays riches se sentent concernés
par le développement durable, y a-t-il encore un sens à les considérer comme des
pays développés? De quel développement parle-t-on? Si la communauté internationale
a opté pour le développement durable en tant qu’unité de mesure de quête du bien-
être, cela suppose que les pays riches sont eux aussi des pays en voie de
développement durable, notamment avec des problèmes et exigences différents des
pays économiquement pauvres. Notre conviction est que l’utilisation abusive des
termes pays développés et pays en développement, en faisant référence au
développement durable, ne nous permet pas de donner un sens réel à la complexité
du développement. Cette utilisation masque la réalité et peut d’ailleurs être lue comme
une manière de continuer à croire que le développement durable est synonyme de
rattrapage des pays riches par les pays pauvres. Pourtant, en ajoutant aux critères
économiques, d’autres indicateurs d’évaluation tels l’empreinte écologique, la diversité
culturelle et biologique, les discriminations, le dialogue interculturel, le capital
culturel, le capital humain, il est fort possible d’avoir une autre représentation de l’état
de développement durable des pays de notre planète.

7.2.3. Pour un développement durable qui soit aussi interculturel ?

D’après notre analyse, on peut dire qu’actuellement, la culture n’obtient qu’une


reconnaissance implicite dans la notion de développement durable. Malgré la
mobilisation de certaines institutions pour sa prise en compte dans le
développement, la logique dominante la considère comme un facteur de croissance
économique, un sous-ensemble du social. Il devient impératif de reconsidérer la
culture, de l’ériger comme une dimension importante du développement durable et de
l’étudier aussi en relation avec les questions écologiques. Il faut créer les conditions
permettant aux cultures de se régénérer, d’innover et d’apporter le meilleur d’elles-
mêmes dans la construction des processus conduisant au développement. Cela ne
peut être possible que si l’interculturalité est définie et appréhendée comme un
concept-clé du développement.

24
7.3. LA FINALITE EMANCIPATRICE DE L’INTERCULTURALITE

Si les démarches interculturelles deviennent plus courantes, elles demeurent jusqu’ici trop
centrées sur les questions liées à l’immigration, au racisme et, dans une moindre mesure,
servent aussi de paravent dans les relations internationales et commerciales. Pourtant
l’interculturalité pourrait servir à renouveler l’approche des processus d’échanges de
techniques, de technologies, de savoirs savants et profanes. On peut donc s’interroger sur
le sens à donner à cette notion en référence au développement durable. D’une manière
générale, l’interculturalité renvoie à «l’existence et à l’interaction équitable de diverses
cultures ainsi qu’à la possibilité de générer des expressions culturelles partagées par le
dialogue et le respect mutuel» (Unesco, 2005). Nous convenons avec J. Demorgon (1999) que
« l’interculturel doit être posé comme engendrement des cultures, qui détermine à la fois
des ajustements voulus ou contraints, des innovations bénéfiques ou des chocs et
conflits durables. Qu’il soit idéologique (voulu, soucieux d’harmonisation, de synergie...),
stratégique (fait de chocs et d’arrangements entre les stratégies des acteurs) ou global
(constitué de chocs et d’arrangements entre les stratégies des acteurs), l’interculturel doit
être pensé comme source du devenir des cultures». Les processus dynamiques des
sociétés contemporaines permettent aussi de définir l’interculturel comme « toute
entreprise en vue de construire une articulation entre porteurs de cultures différentes,
visant au moins à prévenir les inconvénients de leur coexistence et au mieux, à les faire
bénéficier des avantages qui en sont attendus» (Carmel Camillieri, 1999). Il s’agit là d’une
définition fonctionnelle pour le développement durable, tout du moins pour ce qui est de
sa fonction régulatrice des valeurs contradictoires présentes dans les différentes
cultures. Pour notre part, dans une perspective de développement durable,
l’interculturalité est à définir comme un processus éco-socioculturel dynamique,
mettant les cultures en interaction, à travers un échange de pratiques citoyennes
d’emprunt mutuel sur le plan social, économique, culturel, et écologique.
L’interculturel perçu dans une optique de développement durable est à envisager en
tant que processus favorisant d’une part une interpénétration entre cultures s’influençant
positivement les unes les autres, et d’autre part entre porteurs de cultures différentes pour
apprendre à vivre et construire ensemble un monde meilleur.

L’interculturalité est partie intégrante du discours scientifique sur l’avenir de notre planète et
pour cela ne peut pas être exclu du débat sur le développement durable. Elle intervient dans
l’explication et dans la justification du développement durable. Elle a une application écologique
car elle permet de mieux se représenter les questions d’environnement en tenant compte
des éléments culturels. Elle contient les clés permettant d’approcher les questions
environnementales dans ses différents angles (objet, image, figure, symbole, perception, vision
fonctionnelle du monde). Il paraît donc intéressant d’examiner l’interculturalité sous l’angle
écologique afin de comprendre qu’elle est fortement liée à l’environnement tout comme
interculturalité et développement durable. L’interculturalité a également une application
biologique car elle permet d’accepter toutes les créations humaines dans leur diversité. Elle a
aussi une application économique, sociale et culturelle. C’est ce qui nous amène à reconnaître
à ce terme des traits sémantiques de type économique, social, biologique, culturel, écologique.

25
Figure 9 : Les cinq dimensions de l’interculturalité (Esoh, 2008)

Notre perception de l’interculturalité comme partie intégrante du discours scientifique


contemporain sur le développement durable est possible à partir du moment où ce dernier
est utilisé pour rendre compte des représentations du développement dans chaque
civilisation. Cela suppose qu’elle ait pour finalité de mieux exprimer la reconnaissance des
particularismes culturels dans les différentes façons de concevoir le développement. Elle
permet aussi de constituer des réseaux pertinents liant des expériences de pratiques
efficaces et réussies concernant différentes questions de développement. La prise de
conscience de la diversité culturelle et biologique dans les problématiques de
développement témoigne de l’ouverture à la diversité et permet de promouvoir
l’harmonie interethnique, les échanges entre humains et entre communautés
culturelles dans le respect mutuel. Il va donc de soi que la culture, en tant que
caractéristique fondamentale de l’être humain, se renouvèle durablement à travers
l’interculturalité permettant d’aller du singulier à l’universel, du local au global.

26
La théorisation de l’interculturalité que nous proposons repose sur une vision élargie de
la culture d’un peuple englobant la totalité de son cadre de référence existentiel. C’est
une théorisation se fondant sur le fait que l’interculturalité tire son essence de la
culture des peuples et est la déclinaison positive de la conception que chaque peuple
se fait de son monde et du monde. Ainsi, toute culture a une âme écologique et
biologique et s’exprime par des systèmes de valeurs, croyances, traditions, modes
de vie qui influencent les conceptions de la nature, des faits naturels, de la gestion
des biens naturels et des questions écologiques. L’ensemble de ces préceptes
culturels donne aux individus un sens à leurs conduites, orientent leurs
comportements sur les questions environnementales, influent sur la manière donc ils
interprètent la réalité du monde qui les entoure et mesurent les limites de leur
modèle de pensée. Cela permet de situer les individus et les groupes dans le champ
environnemental, d’élaborer leur identité environnementale qui se trouve comprise
dans leur identité culturelle.

Construire des sociétés justes et accueillantes signifie aussi respecter les profondes
sensibilités écologiques, biologiques et sociales de l’Autre. Mais il ne faut pas perdre
de vue que le respect de l’Autre n’exclut pas une analyse critique de ses pratiques,
une remise en cause constructive de ses modes de pensées dans une perspective de
l’aider à s’améliorer, à adapter ses pratiques aux nouvelles exigences de notre
monde. L’interculturalité apparaît donc intrinsèquement liée à l’environnement. Elle
ne peut non plus rester étrangère aux débats entourant la notion et le contenu
du développement durable. Les responsabilités de la gestion, à l’échelle locale et
mondiale du développement durable ainsi que les menaces qui pèsent sur la paix et la
sécurité internationale, sont à partager entre les nations et peuples du monde dans
une approche d’interdépendance interculturelle. L’application de l’interculturalité
comme démarche, processus et valeur du développement durable est une nécessité
si nous voulons répondre aux exigences culturelles, sociales, écologiques, spatiales et
économiques des générations actuelles en pensant aux générations futures. Cela nous
invite à comprendre que le développement d’un pays ou d’un continent ne peut se
réaliser qu'en s'appuyant sur la mentalité et la vision du monde des personnes qui
l'habitent, en d'autres termes, en s’appuyant sur leurs cultures.

Ce sont ces cultures qu'il faut d'abord connaître et aider leurs dépositaires à pouvoir
être capables de capitaliser leurs savoirs traditionnels qui intéressent directement
le développement, le respect de l’environnement et la culture de la paix. L’ancrage du
développement dans les cultures des peuples est donc indispensable afin de pouvoir
agir sur elles avec l'efficacité souhaitée et préparer ceux qui les vivent à un véritable
développement harmonieux. Si les besoins urgents justifient des actions immédiates,
seule une prise de conscience culturelle, accompagnée d’une reconnaissance de la
contribution que chaque peuple peut apporter dans le concert des nations de
demain, pourra permettre un développement autocentré et coopératif.

27
7.4. LA RESPONSABILITE INTERCULTURELLE COMME QUATRIEME PILIER DU
DEVELOPPEMENT DURABLE

Pour notre part, le développement durable et interculturel est un développement


permettant de répondre aux besoins économiques, écologiques, sociaux, culturels et
interculturels du présent sans compromettre la possibilité pour les générations futures
de satisfaire les leurs. Il s’agit clairement d’un développement où, pour atteindre ses
objectifs qualitatifs liés à la solidarité sociale, à l’efficacité économique et à la
responsabilité écologique, il faut ajouter la responsabilité interculturelle (Esoh, 2004).

La notion de responsabilité interculturelle repose sur la possibilité d’assurer la


couverture de « besoins » culturels et interculturels dans tout processus de
développement. Elle incorpore la masse de ressources culturelles à prendre en
considération dans l’analyse des questions écologiques, économiques et sociales
afin de satisfaire les besoins du développement. Elle implique de nécessairement
tenir compte de la dimension interculturelle du développement, supposant
l’identification et l’échange de bonnes pratiques porteuses d’identités, de valeurs
et de sens sur toutes questions concernant l’épanouissement de l’humain. Elle
assure donc la diffusion et la dissémination de méthodes, procédés, approches
compatibles avec la culture locale en permettant innovation et transformation, dans
le respect des spécificités.

Nous estimons que la proposition de certaines études, émanant notamment de


l’Unesco, des travaux de la Commission française du développement, qui insistent
sur l’approche actuelle du développement durable en y intégrant une dimension
culturelle au même titre que les dimensions économique, sociale et
environnementale, reste insuffisante. En effet un simple pilier culturel tiendra compte
de la culture du lieu où s’opère le processus de développement sans nécessairement
prendre en compte la dynamique de reconnaissance culturelle, d’échange entre les
cultures, de la culture des populations issues de l’immigration. La simple
perspective culturelle peut se traduire en un instrument d’assimilation culturelle
des minorités ethniques et peuples autochtones. Elle peut se transformer en un
outil d’homogénéisation culturelle, comme c’est le cas dans plusieurs pays riches et
pauvres où les minorités ethniques ne sont pas reconnues en tant que telles et
disposent de peu de droits en termes d’expression de leur diversité. A l’heure où les
spectres du racisme, des discriminations, du fondamentalisme surgissent, il faut aller
au-delà de la perspective culturelle du développement durable en optant pour une
vision où le dialogue interculturel et la reconnaissance culturelle sont au centre des
préoccupations. Dans cette optique, la responsabilité interculturelle en tant que
quatrième pilier nous semble plus justifiée dans la mesure où elle met en dialogue
diversité culturelle et économie, diversité culturelle et environnement, diversité
culturelle et le social.

28
Responsabilité Responsabilité

Figure 10 : Les quatre piliers du développement durable (D’après Elamé., 2004)

Nos pays sont multiculturels, soit à l’origine de leur création d’Etat souverain soit du
fait de l’immigration. Ce contexte légitime toute démarche se fondant sur la diversité
culturelle. Mais comme le dit Witch (2004), « la diversité culturelle ne connaît
pas de solutions universelles. Elle découle d’une connaissance approfondie des
conditions locales propres à chaque pays et à chaque société ». Pour cela, l’approche
de compréhension mutuelle, d’échange, de dialogue et de valeurs partagées est
indispensable pour mieux comprendre les particularismes culturels et les faire évoluer
s’il le faut. Le dialogue entre les diversités culturelles a un impact direct sur le
développement de chaque communauté culturelle dans la mesure où il permet
d’acquérir de nouvelles pratiques, techniques, savoir-faire apportant ainsi des
innovations et comportements citoyens. En définitive, l’approche de la compréhension
des problématiques du développement par le biais de la diversité culturelle dans
une perspective interculturelle résume à elle seule tout l’enjeu du développement
durable.

L’interculturalité dans une optique de développement durable, permet d’éveiller la


conscience collective sur les spécificités culturelles, et de renforcer les capacités
des acteurs locaux quant aux différences culturelles et à leur prise en compte dans
l’élaboration des solutions aux problèmes de développement. C’est à travers une
perspective interculturelle du développement durable qu’on pourra en finir avec le
mythe du développement à sens unique, en reconnaissant les bienfaits des techniques
et savoir- faire locaux, et en respectant l’organisation socioculturelle locale à travers
une approche holistique reposant sur une participation de la population dans
l’élaboration et l’exécution de la planification.

Cette rapide réflexion sur un modèle de développement durable interculturel montre


29
l’intérêt de la diversité culturelle et du dialogue entre les cultures dans toutes les
étapes, aspects et problématiques de développement. La prise en compte de ces
aspects permet de donner du sens au réel sans masquer les autres façons de voir le
monde. L’intérêt premier d’une telle approche est de rendre possible le passage de
l’implicite à l’explicite de la diversité culturelle et du dialogue interculturel dans les
problématiques de développement. On souhaite pouvoir identifier dans quel but et
sur quelles bases les interventions sur le développement peuvent se construire par
une prise en compte systématique du culturel et du dialogue entre les cultures. Il s’agit
d’éviter que le développement durable, de manière implicite, ne contribue à faire
disparaître certaines cultures, notamment celles ne s’appuyant pas sur un pouvoir
économique, en les érodant ou les engloutissant.

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33
TABLE DES MATIERES
Chapitre I:..................................................................................................................................... 5
Aux origines du concept .............................................................................................................. 5
1.1. Introduction ........................................................................................................................... 6
1.2. Le plan Marshall : un exemple d’application linéaire du développement.................................... 7
1.2.1 - L’Europe au crépuscule de l’après seconde guerre mondiale .......................................... 7
1.2.2 - Reconstruction de l’Europe face aux enjeux de la mise en place des Institutions de
Bretton Woods ......................................................................................................................... 9
1.2.3 - Le « European Recovery Program » (ERP) baptisé Plan Marshall ................................... 12
1.3. Harry Truman et l’invention du sous-développement ........................................................... 14
1.3.1 - Le sous-développement : une notion fondamentale qui a une origine institutionnelle . 15
1.3.2 - Le texte fondateur du sous-développement ................................................................. 15
1.3.3 - Les déclinaisons du point 4 du discours du président Harry Truman ............................. 18
1.3.4 - La concrétisation de l’Aide publique au développement moderne et structurée ........... 20
1.4. En conclusion ....................................................................................................................... 21
Bibliographie .............................................................................................................................. 22
Chapitre II : ................................................................................................................................. 23
La conceptualisation du sous-développement ............................................................................ 23
2.1. Introduction ......................................................................................................................... 24
2.2. La construction scientifique du concept de sous-développement .......................................... 24
2.3. Le sous-développement, une notion fourre-tout................................................................... 25
34
2.3.1 - Les grands types de définition ou de caractérisation du sous- développement selon
Yves Lacoste. ........................................................................................................................... 26
2.3.2 - La carte des pays sous-développés. .............................................................................. 32
En conclusion .............................................................................................................................. 34
Bibliographie............................................................................................................................... 34
Chapitre III : Du club de Rome, au rapport de Meadows : une remise en question des 30
glorieuses années. ...................................................................................................................... 36
3.1. Introduction ......................................................................................................................... 37
3.2. Les Trente glorieuses années et la montée en puissance du développement néolibéral ......... 37
3.2.1 - Les Trente glorieuses années et la naissance de la société de consommation ............... 37
3.2.2 - Les Trente glorieuses années et l’impulsion du développement néolibéral ................... 39
3.2.3 - Les conséquences environnementales des Trente glorieuses années............................ 41
3.3. Les accidents industriels : une conséquence du développement néolibéral ........................... 43
3.3.1 - L’accident de la mine de Courrières (Pas-de-Calais) dévastée le 10 mars 1906 .............. 44
3.3.2 - Accident de Minimata : une catastrophe sanitaire et environnementale ...................... 44
3.3.3- La catastrophe de la mine de Benxihu du 26 avril 1942 ................................................. 45
3.3.4 - Nuage de méthoxyméthane le 28 juillet 1948 à Ludwigshafen (Allemagne) .................. 45
3.3.5 - 18 Mars 1967: La marée noire de Torrey Canyon du 18 mars 1967 ............................... 45
3.3.6 - La catastrophe de Flixborough 1er juin 1974 (Angleterre, Flixborough) ........................ 45
3.3.7 - La catastrophe de Bhopal 3 décembre 1984 (Inde) ....................................................... 46
3.3.8 - La catastrophe de Seveso 10 juillet 1976 (Italie, Seveso)............................................... 48
3.3.9 - Naufrage de l'«Amoco Cadiz» au large de la Bretagne le 16 mars 1978......................... 51
3.3.10 - Explosion du réacteur 4 de la centrale de Tchernobyl en URSS le 26 avril 1986 ........... 51
3.3.11 - Explosion de l'usine chimique AZF à Toulouse le 21 septembre 2001 .......................... 52
3.3.12 - Accident à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi au Japon le 11 mars 2011 ....... 52
3.3.13 - Effondrement du Rana Plaza, un immeuble de Dacca au Bangladesh le 24 avril 2013 . 52
3.3.14 - Explosion d'un entrepôt à Tianjin en Chine le 15 août 2015 ........................................ 52
3.4. Le club de Rome ................................................................................................................... 54
3.4.1 - Le club de Rome et l’initiation au modèle multicritère dans les problématiques de
développement ...................................................................................................................... 57
3.4.2 - Les résultats significatifs du rapport le Meadows ......................................................... 57
Conclusion .................................................................................................................................. 59
Bibliographie............................................................................................................................... 60
Chapitre IV : Le Tiers Monde : un concept qui résiste au temps ................................................... 62
4.1. Origine du concept « Tiers Monde ». .................................................................................... 63
4.2. Définition du concept « Tiers Monde ». ................................................................................ 66
4.3. Le Tiers Monde : un concept politique et pas économique. ................................................... 66
4.4. Tiers Monde et non-alignement............................................................................................ 68

35
4.5. L’ONU face aux arguments du Tiers Monde en faveur du Nouvel Ordre Economique
International (NOEI) .................................................................................................................... 69
4.6. La conférence de COCOYOC entre brefs espoirs et la fin des illusions des pays non-alignés.... 71
4.7. La conférence de Paris sur le développement économique international .............................. 79
4.8. Le rapport de Willy Brandt et reconnaissance de l’interdépendance Nord – Sud.................... 81
4.9. Unité et Diversité du Tiers Monde d’après Y. Lacoste. ........................................................... 83
En conclusion .............................................................................................................................. 87
Bibliographie............................................................................................................................... 88
Chapitre V: La première conférence des Nations Unies sur l’environnement et l’émergence de
l’écodéveloppement ................................................................................................................... 89
5.2. Le comité préparatoire de la première conférence des Nations Unies sur l’environnement ... 92
5.3. Les objectifs de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement ................... 92
5.4. Les résultats de la première Conférence des Nations Unies sur l’environnement ................... 93
5.4.1 - Résultat 1 : la Déclaration de Stockholm ....................................................................... 94
5.4.2 - Adoption d’un plan d’actions de 109 résolutions .......................................................... 94
5.4.3 - Création du PNUE......................................................................................................... 94
5.4.4 - Emergence du concept d’écodéveloppement ............................................................... 95
5.4.5 : Création de la journée mondiale de l’environnement ................................................... 98
5.5. La déclaration de Stockholm comportant 26 principes .......................................................... 99
5.5.1 Le préambule de la Déclaration de Stockholm ................................................................ 99
5.5.2 : Les 26 principes de la Déclaration de Stockholm ......................................................... 100
Conclusion ................................................................................................................................ 104
Bibliographie............................................................................................................................. 105
Chapitre VI: De l’écodéveloppement au développement durable : histoire d’une mutation
sociétale ................................................................................................................................... 106
6.1. De l’écodéveloppement au développement durable: la deuxième reconversion du
développement néolibéral. ....................................................................................................... 107
6.1.1 - Le Rapport de l’UICN et la naissance du concept de développement .......................... 107
durable ................................................................................................................................. 107
6.1.2 - Le Rapport de Brundtland et le concept de développement durable .......................... 108
LES TROIS PILIERS DU DEVELOPPEMENT DURABLE .......................................................... 108
LE CAPITAL DURABILITE .................................................................................................... 109
LE DEVELOPPEMENT DURABLE ET LA QUESTION DE L’EQUITE ......................................... 110
LES PRINCIPES DE PRECAUTION ET DE SUBSIDIARITE ....................................................... 110
LES POINTS FORTS DU DEVELOPPEMENT DURABLE ......................................................... 111
LES POINTS FAIBLES DU DEVELOPPEMENT DURABLE ....................................................... 112
6.2. La conférence de Rio sur l’environnement et le développement ......................................... 115
6.2.1 - UNE CONFERENCE QUI A PERMIS UNE PRISE DE CONSCIENCE MONDIALE DE
L’INTERACTION ENTRE ENVIRONNEMENT ET DEVELOPPEMENT .......................................... 115

36
6.2.2 - PRINCIPAUX RESULTATS ATTEINTS A LA CONFERENCE DE RIO .................................... 116
L’après RIO............................................................................................................................ 123
RIO + 5 .............................................................................................................................. 123
Rio + 10 ............................................................................................................................. 124
Rio + 20 ............................................................................................................................. 124
Conclusion ................................................................................................................................ 126
Bibliographie............................................................................................................................. 126
Chapitre VII: Le développement durable interculturel ................................................................... 7
7.1. Introduction ........................................................................................................................... 8
7.2. CULTURE, DIVERSITE CULTURELLE : DES DEFINITIONS AUX TEXTES PROGRAMMATIQUES
INTERNATIONAUX ......................................................................................................................... 9
7.2.1. Les limites des approches liberales et utilitaristes de l’interrelation developpement
durable/culture....................................................................................................................... 11
[Link]. La gestion forestière face aux représentations cosmogoniques des autochtones:
le cas du Moabi chez les communautés bantoues du Dja et les pygmées Baka .................... 11
[Link]. Le barrage de Maga: un exemple de projet de mal développement ........................ 16
7.2.2. Développement durable ou développements durables ? ............................................... 23
7.2.3. Pour un développement durable qui soit aussi interculturel ? ....................................... 24
7.3. LA FINALITE EMANCIPATRICE DE L’INTERCULTURALITE ........................................................... 25
7.4. LA RESPONSABILITE INTERCULTURELLE COMME QUATRIEME PILIER DU DEVELOPPEMENT
DURABLE..................................................................................................................................... 28

37

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