Adoption de l'Agriculture de Conservation
Adoption de l'Agriculture de Conservation
Une des premières analyses financières complètes de l'AC dans de grandes exploitations
des pays développés (Crosson, 1981) a comparé les coûts, au niveau de l'exploitation, du
labour conventionnel par rapport au labour de conservation aux États-Unis d'Amérique.
Des revues plus récentes tendent à renforcer la conclusion que l'AC a un petit avantage
de coût par rapport au labour conventionnel mais que les conditions spécifiques au site
pourraient modifier ce résultat de différentes manières (tableau 3). Les aspects suivants de
coût des intrants forment la base de ces conclusions générales.
C'est l'élément de coût le plus important pour les plus grands producteurs et donc l'impact
de l'AC sur ces éléments de dépenses est grand. La plupart des analyses suggèrent que
l'AC réduit les coûts d'équipements agricoles. Le non-labour ou le travail minimum
impliquent que les exploitants peuvent utiliser un plus petit tracteur et faire moins de
passages sur le terrain. Ceci a également comme conséquence des coûts inférieurs en
carburant et en réparations. Cependant, cette vue simplifiée masque certaines complexités
tout en faisant une comparaison juste. Par exemple, certains exploitants peuvent
considérer l'AC comme un complément plutôt que comme un produit de remplacement de
la totalité de leurs pratiques présentes. S'ils changent seulement partiellement pour l'AC
(par exemple dans quelques zones ou sur quelques années), alors leur coût de travail
mécanisé peut augmenter car ils doivent maintenant prévoir pour deux systèmes de
culture ou simplement utiliser leurs équipements existants, peu efficaces cependant sur
leurs zones d'AC.
Pour prendre en compte une telle complexité, les économistes distinguent les coûts à
court et long terme, les premiers ne supposant aucune adaptation de l'équipement existant
et les seconds prenant en compte une telle adaptation. Une étude comparative AC/labour
conventionnel dans le Wisconsin (Mueller et al., 1985) a constaté que les coûts moyens à
court terme en AC dépassaient d'environ 7 pour cent les coûts moyens à long terme. Les
coûts moyens à court terme par hectare pour l'AC étaient plus importants que pour le
labour conventionnel. Cependant, après ajustement au capital, les coûts de l'AC à long
terme tombent au-dessous de ceux du labour conventionnel.
En AC, les applications plus importantes d'herbicides semblent compenser les coûts
inférieurs en équipements, particulièrement au début de la période d'adoption et avec le
non-labour. En effet, les herbicides remplacent l'utilisation des machines pour le contrôle
des mauvaises herbes. Les facteurs spécifiques à la localisation sont importants car les
mauvaises herbes pérennes peuvent présenter des problèmes pour l'AC. Néanmoins, les
taux d'application d'herbicides et la possibilité de contrôler entièrement les mauvaises
herbes dans toutes les situations en AC demeurent des domaines controversés et
continus de recherches. Des évaluations récentes tendent à montrer que les applications
d'herbicide diminuent avec le temps et peuvent en fi n de compte tomber à un niveau égal
à celui utilisé en travail conventionnel (USDA, 1998). Le contrôle des insectes n'est pas
réellement une question dans les comparaisons entre agriculture conventionnelle et de
conservation. Comme la plupart des pesticides sont tirés du pétrole, les prix du pétrole brut
sont susceptibles d'affecter leurs coûts. Dans l'affirmative, un prix plus élevé du brut
signifierait des coûts plus élevés des herbicides, compensant partiellement l'avantage
relatif de coût de l'AC provenant des besoins inférieurs en carburant pour les machines
(ceci peut expliquer la faible réponse trouvée par Uri).
Coûts de main-d'œuvre
Les données comparatives du tableau 3 montrent une image cohérente des coûts de
l'agriculture de conservation aux États-Unis d'Amérique pour les récentes décennies. Des
évaluations plus récentes tendent à présenter une large gamme pour l'AC, reconnaissant
la variation des conditions spécifiques aux sites (par exemple drainage, précipitations). De
manière peut-être plus significative, les éléments de coût énumérés dans le tableau 3
représentent seulement un sous-ensemble des coûts totaux car d'autres facteurs de
production – ainsi que la terre – étaient supposés rester constants avec l'un ou l'autre des
systèmes de culture. En recadrant les économies attribuables à l'AC dans ces coûts
totaux, n'importe quel avantage en coût s'élève à environ 5–10 pour cent en 1979 et
probablement à peu près au même niveau dans les années 90.
TABLEAU 3
Comparaison des coûts des travaux conventionnels et de conservation pour le maïs
et le soja aux États-Unis d'Amérique, en 1979 et 1992
1
En 1979, cela inclut les insecticides mais pas en 1992.
2
Inclut le travail au chisel, le billonnage et le non-travail; la gamme de coût total
reflète la somme des technologies individuelles.
3
Coefficient calculé sur la base des valeurs moyennes pour chaque gamme de
chiffres donnée.
Source: Crosson, 1981.
Une analyse des facteurs de risque manque également dans beaucoup de comparaisons
des coûts de travail, entre conventionnel et conservation. Un aspect du risque est la
reconnaissance du fait que les rendements pourraient changer selon les différents
systèmes de culture. Beaucoup de discussions se sont focalisées sur le fait de savoir si le
passage à l'AC entraîne des rendements supérieurs ou inférieurs. Comme les résultats
pour des climats tempérés sont souvent contradictoires, et que, s'il y a une différence, elle
n'est généralement pas statistiquement significative, la plupart des analystes considèrent
:
simplement que les rendements sont identiques. De même, l'impact de l'adoption de l'AC
sur la variabilité du rendement et le risque est controversé. Quelques études développent
l'argument que l'AC augmente la variabilité des rendements dans beaucoup de situations,
accroissant de ce fait les risques (Fox et al., 1991). En revanche, la recherche australienne
montre une variabilité des rendements réduite avec l'AC (Kirby et al., 1996), alors qu'une
étude au Canada indique que les revenus nets étaient plus élevés lors des mauvaises
années avec l'AC qu'avec des pratiques conventionnelles, mais inférieurs quand la
moyenne est faite sur une durée plus longue. Les conclusions sur le fait de savoir si le
risque est augmenté ou réduit avec l'AC demeurent évasives.
Plus sûrs sont les impacts de l'AC sur l'intensité de culture. Avec un temps réduit de
préparation du terrain, le cycle de culture est plus court, permettant de faire plus de
cultures dans une période donnée et même une double culture là où cela n'était pas
possible précédemment. Quand cet avantage est disponible avec l'AC, l'utilisation plus
efficace de la ressource fixe en sol a pour conséquence des revenus annuels nets plus
élevés par hectare. De plus, les exploitants peuvent ajuster leur stratégie de culture en
passant à l'AC. Par conséquent, les essais de rendement comparant la même culture sous
l'un ou l'autre des systèmes de culture peuvent ne pas représenter la réalité. En fait,
adopter intégralement l'AC implique de passer à une rotation appropriée de cultures qui
différera probablement de la stratégie conventionnelle de mise en culture utilisée
auparavant. Pour cette raison, certains auteurs ont demandé une approche plus large des
évaluations comparatives en agriculture tempérée, à l'échelle de l'exploitation entière
(Diebel et al., 1993).
Une des histoires à succès pour l'AC s'est passée en Amérique latine (encadré 2). Des
exploitations mécanisées de grande taille sont communes dans beaucoup de régions
d'Amérique latine et les exploitants ont adopté l'AC sur une grande partie de cette zone
cultivée. Alors que la majeure partie de l'analyse comparative de coût présentée ci-dessus
pour des régions tempérées de l'hémisphère Nord s'appliquerait ici, les bénéfices de l'AC
en Amérique latine ont été plus importants. Pour une part, ce plus grand avantage est le
fait des facteurs physiques et climatiques, mais reflète également les différences de nature
de la technologie adoptée. Tandis que la plupart des études aux États-Unis d'Amérique
examinent l'adoption du travail de conservation isolément, en Amérique latine, la
technologie est beaucoup plus proche du concept de l'AC décrit au chapitre 1; il est ainsi
possible d'inclure non seulement des adaptations dans le travail du sol mais aussi des
changements dans les cultures de couverture et les pratiques de paillage aussi bien que
l'incorporation des rotations de cultures et d'autres changements.
:
ENCADRÉ 2
EXPÉRIENCE LATINO-AMÉRICAINE SUR L'AGRICULTURE DE CONSERVATION
L'Amérique latine a le taux le plus élevé d'adoption des pratiques de non-travail du sol dans le
monde. Les premières tentatives consignées de non-labour mécanisé ont eu lieu dans la région
subtropicale du Brésil entre 1969 et 1972 et en 1981/2 dans la zone tropicale du Brésil. Le
premier test de non-labour sur le terrain a eu lieu dans l'état du Parana en 1972. En 1999, le
pourcentage de non-labour sur toute la zone cultivée atteignait 52 pour cent au Paraguay, 32
pour cent en Argentine et 21 pour cent au Brésil. Le non-labour représente 95 pour cent de
toutes les techniques de conservation en Amérique latine (44 pour cent aux États-Unis
d'Amérique). L'adoption du non-labour en Amérique latine a été progressive, ceci étant dû aux
restrictions sur les herbicides et les semoirs et à l'important accroissement des coûts d'adoption
(encadré 1). Cependant, comme les exploitants ont reçu l'assistance d'ONG, du secteur public
et d'intérêts privés, l'adoption s'est accrue sensiblement. Par exemple, les exploitants sur des
petites, moyennes et grandes surfaces au Paraguay ont exposé en détail les améliorations
considérables de la rentabilité au niveau de l'exploitation et de la réduction du risque. Les
études montrent également le rôle crucial du personnel entraîné pour la formation des
exploitants dans les nouvelles méthodes de gestion et l'importance de la disponibilité du crédit
pour l'achat de nouveaux équipements de non-labour. En fournissant une assistance financière
et institutionnelle, le gouvernement a joué un rôle crucial en créant des incitations pour
l'adoption de ces méthodes. Les petits exploitants ont été une cible particulière car ils n'ont pas
la capacité de mobiliser des fonds et de se recycler par eux-mêmes. La Banque mondiale a
réitéré ces observations dans son examen d'un projet au Brésil favorisant l'agriculture durable,
les formes modernes de gestion des terres et la conservation des sols et des eaux. Elle
considère la vulgarisation rurale comme étant un élément pivot du projet. De plus, les incitations
financières ont largement permis de motiver la formation de groupes parmi les exploitants,
amenant à une augmentation de capital social et coopération. Elle reconnaît que les retours
rapides et les incitations et supports financiers du gouvernement avaient une influence
considérable sur l'adoption des techniques d'agriculture de conservation.
Au Paraguay, les rendements en travail conventionnel ont diminué de 5 à 15 pour cent sur
une période de dix ans, alors que les rendements en non-labour augmentaient de 5 à 20
pour cent (Sorrenson et al., 1997 et 1998). L'utilisation d'intrants (engrais et herbicide) a
chuté en moyenne de 30 à 50 pour cent sur la même période. Au Brésil, sur une période
de 17 ans, les rendements en maïs et soja ont augmenté de 86 et 56 pour cent,
respectivement, alors que les apports d'engrais pour ces cultures chutaient de 30 et 50
pour cent, respectivement. En outre, l'érosion des sols au Brésil a baissé de 3,4 - 8,0 t/ha
en travail conventionnel à 0,4 t/ha en agriculture de conservation, et la perte d'eau est
passée d'approximativement 990 à 170 t/ha.
En conséquence, les avantages financiers pour les exploitants qui ont adopté l'AC en
Amérique latine ont été très importants. Cependant, cela a pris du temps pour se
concrétiser complètement. Sorrenson (1997) a comparé la rentabilité financière de l'AC
avec les pratiques conventionnelles sur 10 ans pour 18 exploitations, moyennes et
grandes, dans deux régions du Paraguay. Il a constaté que, en dixième année, le revenu
agricole net était passé dans les exploitations en AC de moins de 10 000 dollars EU à plus
de 30 000 dollars EU, alors que dans les exploitations conventionnelles, le revenu agricole
net a diminué, devenant même parfois négatif. Sur les exploitations de moyenne et grande
taille, ont pu être observés:
une moindre érosion des sols, des améliorations de structure des sols et une
augmentation de la teneur en matière organique, du rendement et de l'intensité des
cultures,
une diminution des risques sur la base d'une exploitation complète, en raison de
rendements améliorés et stabilisés et d'une diversification dans d'autres cultures de
rente.
En Amérique latine et dans d'autres régions en développement, l'AC est une technologie
ayant un attrait potentiel pour les petits exploitants. Cependant, adopter l'AC sur une petite
exploitation, peut-être non mécanisée, implique certaines prises en compte différentes par
rapport à une grande exploitation mécanisée. Par exemple, comme les petits exploitants
utilisent peu d'intrants commerciaux, les discussions sur la forte augmentation du coût des
herbicides peuvent ne pas être adaptées. Même si les petits exploitants reconnaissent le
besoin d'herbicides, ils peuvent ne pas pouvoir financer leur achat. De même, peu de
petits exploitants utilisent des quantités significatives d'engrais de sorte qu'une discussion
au sujet de l'impact de l'AC sur l'utilisation d'engrais ne sera généralement pas pertinente.
Finalement, la disponibilité du crédit joue un rôle important dans l'AC pour couvrir les
achats accrus d'intrants nécessaires. Si les petits exploitants louent le matériel de
préparation du sol, alors le passage à l'AC devrait être relativement simplifié du fait qu'il n'y
a aucune implication d'investissement dans la mécanisation. Les coûts à court terme
seraient ainsi proches des coûts à long terme en passant à l'AC.
TABLEAU 4
Comparaison des coûts de l'agriculture conventionnelle et de conservation pour des
petits exploitants dans deux zones du Paraguay
1
moyenne de 3 exploitations qui sont passées du conventionnel au non-travail
avec un système d'engrais vert.
2
moyenne de 2 exploitations qui sont passées du conventionnel au non-travail
avec un système d'engrais vert.
Source: Sorrensen et al., 1998.
Pour juger de l'attractivité de l'AC dans les systèmes de petites exploitations en Afrique,
Amérique latine et ailleurs, l'économie de main-d'œuvre est un des facteurs principaux. Un
nouveau point relatif au travail est que, comme la main-d'œuvre est économisée lors de la
préparation de la parcelle et pendant les étapes de sarclage (s'il y a utilisation d'herbicide),
il peut y avoir des implications dans la division du travail au sein de la famille. Dans la
plupart des systèmes de petites exploitations en Afrique, les membres masculins du
ménage sont responsables de la préparation de la parcelle (avec une contribution aux
semis), alors que les membres féminins du ménage sont responsables du sarclage.
L'utilisation d'herbicide peut exiger une certaine adaptation dans ces responsabilités parce
que ce sont habituellement les membres masculins du ménage qui manipulent les
pesticides. Les membres masculins du ménage peuvent s'opposer à la demande de travail
supplémentaire pendant la période de sarclage, créant ainsi un obstacle à l'adoption de
l'AC.
Pour examiner l'attractivité pour un petit exploitant de l'AC par rapport aux pratiques
alternatives en matière de conservation, une base de données de plus de 130 analyses
différentes de technologies de conservation des sols et des eaux a été compilée. Les
analyses se sont concentrées sur l'Afrique et l'Amérique latine avec toutes les
technologies codées selon qu'elles sont liées à l'AC (groupe 1) ou non (groupe 2), comme
indiqué par le système de classification des technologies du Panorama mondial des
approches et technologies de conservation (World Overview of Conservation Approaches
and Technologies = WOCAT). Le groupe 1 inclut des mesures visant principalement à
améliorer la couverture du sol et la matière organique, alors que les technologies du
groupe 2 sont généralement des approches linéaires, en travers de la pente, destinées à
réduire l'érosion éolienne ou le ruissellement. Des informations sur les revenus financiers
au niveau de l'exploitation ont été introduites dans la base de données pour chaque
technologie. Les résultats pour chacun des deux groupes de technologies ont été triés
:
selon que l'adoption de la technologie a fourni des valeurs actualisées nettes (VAN)
positives ou négatives. Le tableau 5 présente les résultats de cette procédure.
TABLEAU 5
Comparaison des valeurs actualisées nettes de l'agriculture de conservation avec
celles d'autres technologies de conservation des sols et des eaux
L'analyse présentée dans le tableau 5 est quelque peu brute vu que beaucoup d'études
utilisent des hypothèses différentes au sujet de la durée du projet, des taux d'escompte,
des coûts d'opportunité de la terre, etc. De plus, la classification des technologies n'est pas
exactement compatible avec la définition de l'AC présentée ci-dessus. Néanmoins, les
résultats du tableau 5 indiquent que l'AC et, plus largement, les améliorations
agronomiques tendent à entraîner des revenus nets plus élevés au niveau de l'exploitation
que d'autres techniques (par exemple améliorations du type de couvert végétal, des
infrastructures ou autres). On pourrait dire que cette attractivité relative de l'AC est plus
importante que dans le cas de la seule comparaison de l'AC et du travail conventionnel.
Ainsi, une fois confrontée à de nombreuses solutions de rechange par rapport à la pratique
conventionnelle, l'AC et les approches associées peuvent offrir les meilleures rentabilités
dans beaucoup de situations. Les facteurs spécifiques du lieu permettraient de déterminer
la technologie individuelle offrant les meilleurs revenus pour un exploitant particulier.
En résumant l'évidence financière à l'appui de l'AC, quelques réserves sont de mise. Alors
qu'il est vrai que l'AC se conforme souvent à ce que Pampel et van Es (1977) nomment
une «pratique profitable pour l'environnement» (c.-à-d. bonne pour l'environnement et
rentable), il n'en est pas toujours ainsi. Les contraintes particulières de lieu peuvent avoir
comme conséquence des rendements réduits; par ailleurs, des facteurs institutionnels
peuvent favoriser des pratiques alternatives (Stonehouse, 1995).
Ainsi, il est nécessaire de considérer les conditions spécifiques du lieu pour déterminer
l'attractivité financière de l'AC. Même dans les cas où les incitations financières peuvent
sembler attrayantes, une prise en considération des facteurs non financiers est nécessaire
pour comprendre l'adoption réelle et potentielle de l'AC.
le risque perçu par rapport à l'adoption de l'AC peut être un obstacle (McNairn et
Mitchell; Stonehouse, 1996; 1992Uri, 1998b)
les longues périodes d'attente pour que les bénéfices de l'AC se matérialisent
peuvent être un obstacle pour les exploitants ayant une gestion à court terme
(Tweeten, 1995)
La nécessité de considérer des facteurs autres que les revenus nets reflète des objectifs
en concurrence chez les exploitants dans la gestion de leurs exploitations, par exemple la
rentabilité en comparaison avec des investissements faibles ou avec des besoins
alimentaires de subsistance minimum. Les technologies en concurrence peuvent répondre
à différents objectifs à des degrés divers. En terme de maximisation des revenus
financiers nets, les tableaux 3-5 suggèrent que l'AC peut fournir de meilleurs revenus nets
que les pratiques conventionnelles ou d'autres technologies de conservation, selon les
conditions locales. Le tableau 6 compare différentes caractéristiques des technologies
d'AC et d'autres techniques de conservation des sols au niveau de l'exploitation en Afrique
de l'Ouest. L'analyse qualitative utilise quatre critères représentant les différents objectifs
des petits exploitants, critères dont l'un est la rentabilité financière (tableau 5). Bien qu'en
accord avec l'analyse des revenus nets du tableau 5, les résultats du tableau 6 tiennent
compte d'une évaluation beaucoup plus large, montrant les imperfections ou les avantages
des différentes technologies qui peuvent ne pas être mis en évidence dans une analyse
financière seule.
Les influences, autres que les revenus nets, montrées dans le tableau 6 représentent
seulement un petit sous-ensemble des nombreux facteurs non financiers susceptibles
d'influencer l'adoption de technologies de conservation. Le tableau 7 liste ces autres
facteurs susceptibles d'influencer l'adoption de l'AC dans un sens statistiquement
significatif (basé sur un examen des résultats statistiques contenus en annexe 2). Un
examen des nombreuses études citées dans le tableau 7 suggère que les résultats sont
souvent non concluants. Les conditions sont peut-être trop spécifiques aux sites étudiés
pour permettre de beaucoup généraliser en se basant seulement sur des études
statistiques.
TABLEAU 6
Facteurs influençant l'attractivité des méthodes utilisées en agriculture de
conservation au niveau de l'exploitation en Afrique de l'Ouest
Note: Le tableau utilise une échelle +/- avec quatre notes possibles allant de -- à
++, cette dernière étant la meilleure note.
Les facteurs au niveau de l'exploitation changent d'une opération à l'autre et les facteurs
de niveau plus élevé sont également en cause, comme la transmission de l'information
(par l'intermédiaire des activités liées à la politique et des processus sociaux). En outre,
les variables présentées ci-dessous – et leurs catégories plus larges – n'agissent pas
indépendamment, mais interagissent plutôt pour influencer l'adoption.
Caractéristiques de l'exploitant
Depuis que Ryan et Gross (1943) ont prouvé pour la première fois que l'adoption des
innovations agricoles est en général variable d'un exploitant à l'autre, des chercheurs ont
attiré l'attention sur certaines caractéristiques des exploitants dans un effort d'expliquer
cette inégalité. Dans le cas de l'adoption de technologies de conservation du sol, Gould et
al. (1989) soulignent que la prise de conscience des dirigeants d'exploitation par rapport à
l'érosion ou d'autres problèmes concernant le sol est une condition préalable à l'adoption.
En effet, la conscience de l'exploitant ou sa perception des problèmes concernant le sol
s'avère fréquemment corrélée positivement à l'adoption de l'AC (Stonehouse, 1991). De
même, le point central d'information et de connaissance sur l'adoption de l'AC, pour être
au courant des problèmes de sol et des solutions potentielles, devrait amener le niveau
d'éducation d'un gestionnaire d'exploitation à se corréler positivement à l'adoption.
L'adoption des pratiques en matière d'AC est généralement corrélée positivement avec
l'éducation, qu'elle soit spécifique ou générale, malgré quelques résultats non significatifs
ou même avec une corrélation négative (Rahm et Huffman, 1984; Marra et Ssali, 1990;
Warriner et Moul, 1992).
TABLEAU 7
Facteurs statistiquement significatifs affectant la décision de l'exploitant d'adopter
une technologie de conservation
Facteurs
Caractéristiques de Facteurs
Caractéristiques de Facteurs d'information techniques et
l'exploitation sociaux
biophysiques
Éducation Taille de l'exploitation Contact avec les Intensité Capital
vulgarisateurs d'utilisation de social
la terre
Santé Type de l'exploitation Présence aux Taux d'érosion
démonstrations au du sol
champ et sur les
parcelles de tests, etc.
Expérience Régime foncier Système de
culture
Conscience/perception Adapté aux objectifs Type de sol
de l'érosion du sol de production
comme un problème
:
Degré de contrôle Source d'information Climat
dans la prise de (ex. autres exploitants)
décision
Conscience de Propriété de Facilité d'accessibilité Pluviosité
l'érosion du sol l'équipement de à l'information
travail conventionnel Disponibilité de
l'assistance
Note: les variables listées ici montrent une signification statistique dans au moins
une des études empiriques citées en annexe 2.
L'âge et/ou l'expérience sont des facteurs difficiles à relier à l'adoption de l'AC, étant donné
que les études ont montré une corrélation positive et négative. A partir d'une étude
d'adoption du travail de conservation dans le Wisconsin, Gould et al. (1989) ont prouvé
que des exploitants plus âgés et plus expérimentés identifiaient plus facilement des
problèmes de sol que leurs collègues plus jeunes. Cependant, ils étaient moins
susceptibles que leurs plus jeunes collègues de s'attaquer aux problèmes une fois
identifiés. En revanche, plusieurs études ont constaté que l'adoption des pratiques de
contrôle de l'érosion du sol est positivement corrélée avec le revenu (Okoye, 1998; Wandel
et Smithers, 2000).
Caractéristiques de l'exploitation
Les études sur l'adoption du travail de conservation et autres pratiques de type AC ont
souvent porté une attention significative à la taille de l'exploitation (ou parfois à la surface
plantée). Beaucoup d'études ont constaté que l'adoption de l'AC est positivement corrélée
avec la taille de l'exploitation (Westra et Olson, 1997). Cependant, d'autres études n'ont
montré aucune relation significative (Agbamu, 1995; Uri, 1999b) ou même une corrélation
négative (Shortle et Miranowski, 1986). Par conséquent, l'influence globale de la taille de
l'exploitation sur l'adoption est peu concluante.
Certaines études ont constaté que l'adoption du travail de conservation est corrélée
positivement avec la présence d'érosion et d'autres problèmes de sol sur l'exploitation
(Stonehouse, 1991). Cependant, la prise de conscience par l'exploitant et son souci par
rapport aux problèmes de sol sont probablement les facteurs les plus cruciaux affectant
l'adoption. Une autre caractéristique importante de l'exploitation est la productivité de sa
terre. Dans le cas d'un non-travail avec paillis, Uri (1997) montre que, aux États-Unis
d'Amérique, l'adoption est plus envisageable sur les exploitations avec des faibles niveaux
de productivité du sol plutôt qu'avec les plus élevés. En outre, un bon ajustement entre
l'AC et les objectifs de production de l'exploitation encourage l'adoption.
Un facteur plus complexe susceptible d'affecter l'adoption est le régime foncier. En termes
:
simples, la privatisation de la terre devrait entraîner de meilleures incitations pour
l'adoption des technologies de conservation. Cependant, les études sur la privatisation de
la terre ou la remise d'un titre de propriété n'ont pas prouvé que ces actions sont
nécessaires pour motiver des pratiques durables et, parfois, cela a eu l'effet opposé. Ainsi,
il s'avère que les producteurs peuvent recevoir un titre de propriété parce que cela garantit
des droits sur la terre, mais cela ne provoque pas nécessairement des changements dans
leur gestion des terres. En revanche, de nombreuses études montrent que les institutions
traditionnelles régissant l'accès aux ressources en terres dans des régions en
développement sont souples et tiennent compte des pressions, internes ou externes. Le
tableau 8 récapitule les évidences empiriques fournies par un certain nombre d'études en
Afrique s'intéressant au titre de propriété et au régime foncier coutumier. Il est prouvé que
le premier mode institutionnel n'accorde aucun avantage par rapport au second, en termes
d'incitations à l'investissement. Ainsi, la revendication générale du fait que le titre de
propriété entraînera un investissement accru dans des améliorations foncières devrait être
considérée avec prudence.
TABLEAU 8
Effet du régime foncier agricole et de la perception de sécurité de ce régime foncier
sur l'investissement dans les technologies de conservation en Afrique
Note: + effet positif sur l'investissement pour des améliorations; - effet négatif sur
l'investissement; x neutre ou pas d'effet sur l'investissement (statistiquement non
significatif).
Source: FAO/FIDA (1999) pour une liste des études indiquées ci-dessus.
Information
Sans connaissance des pratiques associées à l'AC par l'intermédiaire d'un certain mode
de communication ou d'information, l'adoption est improbable. En effet, les études sur
l'adoption d'une innovation et la diffusion ont longtemps identifié l'information comme
variable principale, et l'adoption est généralement corrélée avec la disponibilité
d'information (de Harrera et Sain, 1999). L'information devient particulièrement importante
quand le degré de complexité des technologies de conservation augmente (Nowak, 1987).
Les sources d'informations qui influencent positivement l'adoption des pratiques de type
AC peuvent inclure: d'autres exploitants, des médias, des réunions et des agents de
vulgarisation. Cependant, en ce qui concerne cette dernière source, Agbamu (1995)
montre que le contact seul ne favorisera pas l'adoption si la diffusion de l'information est
inefficace, imprécise ou inadéquate. Les études n'ont pas toujours prouvé que l'adoption
est corrélée avec la facilité d'obtenir l'information.
Facteurs sociaux
L'adoption de l'AC est rarement une stricte fonction de maximisation des bénéfices
individuels, mais peut également refléter des intérêts non-individuels ou de société. Plus
spécifiquement, Lynne (1995) indique que la prise de décision de l'exploitant reflète
habituellement un compromis entre l'utilité économique personnelle et l'utilité collective.
Les producteurs identifient souvent ce dernier point comme «la bonne chose à faire», au
moins dans les endroits où la bonne gestion fait partie de la norme culturelle. L'argument
indique que, pour beaucoup de producteurs, la fierté associée à la bonne gestion
compense les récompenses financières limitées (Campbell et al., 1999). Les exemples de
tels motifs de bonne gestion régissant des arrangements de gestion de la terre incluent le
mouvement Landcare en Australie (Sobels et al., 2001). En revanche, Van Kooten et al.
(1990) ont modélisé les compensations entre gestion et revenus nets sur les exploitations
en blé-jachère au Saskatchewan, Canada. Leur étude a constaté que les exploitants
apportent des changements aux pratiques agronomiques pour améliorer la qualité du sol
seulement pour des degrés extrêmes de prise de conscience (par exemple conduite d'un
leader). Ce résultat s'avère vrai même si de telles pratiques ne représentent pas plus
qu'un sacrifice de 5 pour cent des revenus nets.
En plus des motifs de saine gestion, l'action collective peut être nécessaire pour mettre en
application l'AC sur une base régionale. Les arrangements de coopération régissent de
nombreuses activités dans les systèmes agricoles de village. Bien que la discussion se
concentre habituellement sur les ressources communes, même l'utilisation de la terre
privée peut être couverte par des arrangements de coopération régissant les divers
aspects de gestion de l'exploitation (Pretty, 1995). Par exemple, le labour en courbe de
niveau, les lignes de pierres et d'autres travaux structuraux, exigent la coopération de
plusieurs - ou même de beaucoup - d'exploitants afin d'être des stratégies efficaces de
conservation. Beaucoup d'aspects de l'AC s'adaptent bien au modèle coopératif, y compris
la formation et le fonctionnement des groupes d'exploitants, la diffusion de l'information, le
contrôle des parasites et l'achat d'intrants agrochimiques. L'encadré 3 fournit une
discussion plus générale sur l'action collective en relation avec l'agriculture durable.
Si l'AC exige une action collective ou des niveaux élevés d'organisation sociale pour l'aider
à gagner du terrain, alors l'accroissement de l'adoption peut être relié à un capital social
d'une société. Le rôle du capital social, en stimulant ou en retardant l'action collective
nécessaire pour favoriser la nouvelle technologie de conservation, est d'un intérêt
croissant (encadré 3). Dans le sens le plus large, le capital social se réfère à la
communication entre les individus dans la société et considère les relations comme un
type d'avantages. Plusieurs études ont examiné l'influence du capital social sur l'adoption
de technologie dans les pays développés ou en développement. Par exemple, la parenté,
ou plus exactement les relations avec les autres, peut influencer l'adoption de la
technologie de conservation. Quelques études ont prouvé que l'attente de la transmission
de surfaces cultivables peut influer sur le comportement de conservation parmi des
exploitants, alors que d'autres études sur le même sujet n'ont pas montré une corrélation
positive. De même, des niveaux plus élevés de capital social permettent d'expliquer
l'adoption des pratiques en matière d'engrais et de conservation des sols au Pérou (Isham,
:
2000; Swinton, 2000), alors qu'une étude a associé le succès des comités ruraux dans des
villages paraguayens au niveau du capital social dans ces communautés (Molinas, 1998).
De telles institutions au niveau local ont été un catalyseur important dans l'adoption et la
diffusion de l'AC.
ENCADRÉ 3
ACTION COLLECTIVE ET CAPITAL SOCIAL DANS LA CONSERVATION DES SOLS ET DES
EAUX
L'action collective peut donner des bénéfices supérieurs à ceux issus d'une prise de décision
individuelle quand les tâches à effectuer exigent l'activité coordonnée d'un groupe (pour
diverses pratiques agricoles et de conservation). Par exemple, les coûts des transactions
répétées entre beaucoup d'individus peuvent être réduits en établissant un ensemble simple de
règles et en évitant les négociations et les transactions individualisées. Cependant, l'action
collective n'est pas automatique dans la diffusion des technologies améliorées telles que l'AC,
particulièrement quand l'information manque et que les processus physiques sous-jacents de la
dégradation des terres sont lents et à peine perceptibles. De plus, quelques individus peuvent
tirer bénéfice de l'action collective sans y contribuer, et ceci peut avoir comme conséquence un
manque de motivation collective. En utilisant la théorie des jeux pour modéliser le comportement
dans des situations collectives d'action, les chercheurs ont essayé de comprendre quels
facteurs peuvent stimuler le comportement collectif. Par exemple, si la répétition et
l'observabilité caractérisent les activités de groupe, il peut en résulter une coopération, mais
seulement si:
Les autres individus sont capables d'exercer des représailles dans l'avenir, si un individu
ne coopère pas, par exemple réduire les avantages que cet individu pourra obtenir dans
le futur,
Les menaces de représailles sont crédibles et pas trop coûteuses à mettre en application
– ainsi, la revanche peut être vue comme une action collective en soi, et
Les avantages à venir sont assez substantiels et suffisamment stables à long terme pour
fournir une incitation à coopérer au présent - dans ce cas, les rencontres en tête à tête
prouvent leur importance car elles assurent que les aspects de réputation et de
confiance rentrent dans la structure des incitations.
En général, les variables principales influençant le succès potentiel de l'action collective sont: le
nombre de décideurs, particulièrement le nombre minimum nécessaire pour parvenir à un
avantage collectif; les taux d'escompte, qui agissent sur l'importance des futurs bénéfices de
l'action collective, une similitude d'intérêts parmi les agents, et la présence de quelques
individus leaders ou ayant d'autres avantages. La Banque mondiale (1998) a passé en revue
diverses définitions de ce terme qui s'étendent d'une vue assez étroite concernant la
communication entre des individus, par l'intermédiaire d'associations, sociétés, etc., à une vue
beaucoup plus globale incluant l'environnement social et politique entier. En termes simples, si
l'activité de conservation exige une coopération, alors le degré d'interconnexion et
l'environnement social peuvent être un point déterminant crucial. Les différents indicateurs de
niveau du capital social d'une communauté ou nation incluent le nombre et le type
d'associations, l'homogénéité dans les communautés, le niveau de confiance dans les autres, la
confiance dans les réseaux d'assistance, la présence de leaders naturels, etc.