NOTES DE LECTURE
les résultats des ER, qui permettent l’augmentation des investissements dans
Des résultats de mieux comprendre la réaction des l’infrastructure (en particulier dans les
parlants pauvres à diverses incitations, et en tirent
des conclusions quant aux politiques les
villages où vivent les pauvres) et de l’offre
de «bons emplois» pour que les intéressés
plus efficaces face à la pauvreté. puissent sortir du piège de la pauvreté.
La sortie de la pauvreté est-elle une Parce que les bons emplois se trouvent
évolution relativement linéaire : à mesure en général dans les villes, les auteurs
qu’ils deviennent moins pauvres, les indi- appellent non seulement à la création
vidus sont-ils plus à même d’améliorer d’emplois de cette nature (quoique, hor-
leur sort ou l’équivalent d’un «piège de la mis l’obligation faite aux banques d’accor-
pauvreté» nécessite-t-il une «forte pous- der des crédits aux PME, ils ne précisent
sée» pour franchir le seuil au-delà duquel pas comment), mais aussi à une migration
ils pourront progresser sans aide? Selon subventionnée vers les zones urbaines.
les auteurs, les résultats des ER confir- Comme, le plus souvent, les migrants
ment généralement la seconde théorie. sont plus nombreux que les bons emplois,
En s’appuyant sur leurs travaux, la validité macroéconomique de cette
Abhijit Banerjee et Esther Duflo Banerjee et Duflo formulent nombre de recommandation est contestable.
recommandations. Par exemple, s’agis- Nul doute que, s’ils étaient mis en
Poor Economics
sant de la santé publique, ils concluent œuvre, nombre des programmes recom-
A Radical Rethinking of the Way to que les techniques médicales «peu oné- mandés en vaudraient la peine. Mais
Fight Global Poverty reuses» (vaccination des enfants, vermi- il subsiste plusieurs questions, dont
Public Affairs, New York, 2011, 336 pages, fuges, piqûres contre le tétanos pour les deux importantes. Premièrement, ces
26,99 $ (toilé).
futures mères, vitamine B contre la cécité, politiques peuvent-elles être menées à
S
i l’on est parvenu, ces dernières pilules de fer et farine enrichie en fer bien dans un cadre budgétaire/macro-
années, à mieux comprendre contre l’anémie) sont les plus accessibles. économique stable? Dans la négative,
l’économie du développement, c’est La conclusion globale du livre sur les les questions habituelles concernant les
surtout grâce aux expériences rando- soins de santé mérite d’être citée : «Dans taux de rendement relatifs se posent,
misées (ER) réalisées pour connaître le les pays pauvres, la politique de santé mais elles ne reçoivent pas de solution
comportement des individus dans les publique devrait avoir pour principal but adéquate. Deuxièmement, étant donné
pays pauvres. Dans ce livre important de faciliter autant que possible l’accès aux que, jusqu’à présent, les gouvernements,
et de lecture facile, Abhijit Banerjee et soins de santé préventifs par les pauvres... les ONG et bien d’autres ont échoué dans
Esther Duflo, à qui l’on doit l’idée des Des distributeurs de chlore gratuit tous ces domaines, peut-on espérer que
ER, ont passé en revue de nombreux devraient être placés près des sources les mesures recommandées soient mises
résultats et en ont tiré des déductions d’eau; les parents qui font vacciner leurs en œuvre sans se heurter aux mêmes
pour les politiques visant à améliorer le enfants devraient être récompensés; des problèmes (par exemple, des effets posi-
sort des pauvres. vermifuges et des suppléments nutritifs tifs surtout pour les riches et le manque
Les ER consistent à étudier les réac- devraient être donnés gratuitement aux d’assiduité des enseignants)?
tions de particuliers ou d’entreprises à enfants dans les écoles et des investisse- La question occultée est celle du finan-
des circonstances nouvelles, après neu- ments publics devraient être faits dans cement de ces mesures dans l’intervalle
tralisation des effets d’autres éléments l’infrastructure de l’eau et de l’assainis- par les gouvernements (sans parler de
influençant leur comportement. Par sement.» l’imposition des revenus accrus futurs
exemple, au Kenya, les chercheurs ont Même si leur intérêt se limitait aux pour recouvrer une partie des coûts).
offert des moustiquaires à des prix en soins de santé, la liste des souhaits des Les auteurs montrent de façon
partie subventionnés et même gratuite- auteurs est si longue qu’elle soulève la convaincante qu’il y a beaucoup de
ment pour déterminer à quel point leur question des coûts. Mais Banarjee et gaspillage dans les programmes exis-
utilisation était sensible au prix et non au Duflo formulent aussi beaucoup de tants. Mais cela ne veut pas dire que
revenu des utilisateurs. recommandations sur d’autres aspects de des médecins compétents apparaîtront
Sont en outre décrits les compor- la politique sociale. Ils évoquent les gros du jour au lendemain et que la ferme-
tements observés dans de nombreux risques auxquels les pauvres sont exposés ture des dispensaires (sans personnel)
domaines, dont la santé publique, et l’absence de possibilités d’assurance libérera les ressources suffisantes pour
l’assiduité des enseignants, l’épargne pour eux et concluent que «l’État a donc financer leurs recommandations. Pour
et l’emprunt des ménages (surtout le clairement un rôle à jouer. Il devrait certaines d’entre elles, le problème est
microcrédit), la création et l’expansion payer une partie des primes d’assurance même plus criant : l’une des choses dont
des petites entreprises et la scolarisation pour les pauvres.» En outre, les auteurs les pays pauvres ont clairement besoin
des enfants. Les auteurs commencent prônent les transferts monétaires pour est un système financier qui fonctionne
souvent par une anecdote sur le compor- encourager la poursuite de la scolarité, mieux. Pourtant, les auteurs iraient dans
tement des pauvres (ou une description la réglementation des banques, pour les la direction opposée, avec l’apport de
des circonstances et problèmes auxquels obliger à accorder des prêts aux «secteurs crédits aux PME (pour créer de bons
ils sont confrontés). Ils présentent ensuite prioritaires», la scolarisation universelle, emplois) et à la microfinance. Mais,
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même lorsque les recommandations utiles pour orienter les dépenses vers des disponibles, mais il y a lieu de s’interro-
paraissent des plus raisonnables, compte programmes plus efficaces, ils recon- ger sur l’opportunité de donner suite à
tenu du manque de ressources, des choix naissent que les progrès ne pourront être nombre de leurs conclusions (notam-
difficiles s’imposent pour définir la que progressifs. ment le rationnement du crédit et les
quantité de biens publics à fournir. En résumé, ce livre est à lire par qui- subventions à l’assurance et à la migra-
Autre question, comment mettre conque s’intéresse à la pauvreté dans les tion), de même que sur les arbitrages
en œuvre ces politiques? Les auteurs pays en développement. Les conclusions qu’elles supposent, leurs coûts relatifs et
n’ignorent pas que les gouvernements que les auteurs tirent des ER et leurs leurs implications macroéconomiques.
n’arrivent pas à aider les pauvres avec critiques des politiques actuelles sont
leurs programmes actuels. Mais, même précieuses. Il est certain qu’il serait très Anne O. Krueger
si leurs recommandations (transparence, avantageux de traduire le résultat de Professeur d’économie internationale
présence accrue des femmes dans les leurs travaux en mesures concrètes par la à l’École des études internationales supé-
organes décisionnels, par exemple) sont réaffectation des ressources actuellement rieures, Université Johns Hopkins
Coût de bloquant l’accès de
nombreux citoyens
tique de l’Union européenne (UE). C’est
là qu’ils abordent le plus clairement les
langues aux principaux ser- aspects pratiques et répondent presque
vices juridiques. à leur question initiale : de combien de
Victor Ginsburgh et Shlomo Weber
Les utopistes langues avons-nous besoin?
How Many Languages pensent depuis Chaque année, les frais de traduction
Do We Need? longtemps que la et d’interprétation de l’UE dépassent lar-
technologie et la pla- gement un milliard d’euros. Interprètes
The Economics of Linguistic
nification politique et traducteurs constituent un dixième
Diversity mettront un jour des fonctionnaires de la Commission
Princeton University Press, Princeton, fin à la confusion et européenne. Avec l’arrivée de nouveaux
New Jersey, 2010, 232 pages, 35 $ (toilé). aux tensions linguis- membres, ces coûts vont s’accroître.
tiques. Aujourd’hui, Lorsqu’il y a un compromis linguistique,
D
ans cette l’idée de faire de c’est en général l’anglais qui est favorisé.
étude très l’anglais une lin- Mais ce qui est intéressant, c’est que dans
fouillée, l’éco- gua franca mondiale a le vent en poupe. cet environnement les anglophones
nomiste belge Victor Ginsburgh, dont D’ailleurs, beaucoup d’observateurs unilingues peuvent être inefficaces parce
la langue maternelle est le swahili, et le estiment que c’est déjà le cas. Pourtant, la qu’ils omettent de s’adapter aux nouvelles
spécialiste de la théorie des jeux Shlomo domination d’une langue entraîne l’éro- exigences linguistiques (utiliser moins
Weber, Canadien russophone, évaluent sion des autres, ce qui pourrait être catas- d’idiomes et d’archaïsmes) de ceux dont
les coûts et les avantages de l’utilisation trophique pour l’écosystème linguistique l’anglais n’est pas la langue maternelle.
d’un très grand nombre de langues. et culturel mondial. Ginsburgh et Weber Ginsburgh et Weber signalent à juste
On dit souvent qu’il serait plus effi- citent le dramaturge Ariel Dorfman, né au titre qu’il est difficile de trouver un
cace de réduire le nombre de langues. Chili mais de nationalité américaine : «La équilibre entre efficacité et respect des
Personne ne connaît le nombre exact montée en puissance de l’anglais, comme traditions culturelles. À leur avis, l’UE
de langues vivantes, mais on sait qu’il bien d’autres phénomènes associés à la ferait peut-être bien d’adopter six langues
est étonnamment élevé et se situe sans mondialisation, laisse trop de victimes de travail (allemand, anglais, espagnol,
doute entre 6.000 et 7.000. Or seules onze invisibles, réduit trop de gens au silence.» français, italien et polonais).
d’entre elles servent de langue maternelle Les auteurs utilisent souvent une Une réforme de cet ordre exige un
à la moitié de la population mondiale. terminologie très technique, passant en esprit de collaboration, ce qui touche
La plupart des pays développés sont revue des facteurs tels que la distance à un point fondamental du livre : la
monolingues; dans les pays où de nom- cladistique, la fractionalisation ethnolin- difficile question de ce que «nous» veut
breuses langues sont parlées, il y a aussi guistique et les indicateurs d’aliénation dire dans le titre de l’ouvrage (De com-
une grande bureaucratie et beaucoup de dichotomique. Pourtant, l’analyse est bien de langues avons-nous besoin?).
gaspillage. Selon l’organisation à but non claire et riche de citations bien choisies, Ce pronom renvoie au concept de
lucratif SIL International, qui répertorie notamment de Mario Vargas Llosa et communauté, mais il évoque aussi des
les langues du monde, 278 langues sont Amartya Sen. Elle englobe en vrac les formes de solidarité, des liens et des
actuellement utilisées au Cameroun; pour coûts de traduction et les tentatives bien priorités très différentes. Dès qu’il s’agit
le Nigéria, la Papouasie-Nouvelle-Guinée connues de quantification de la diversité de langues (ou de politique), le «nous»
et le Tchad, les chiffres sont respective- par Joseph Grinberg, et aussi les bizarre- a du mal à trouver une place, comme le
ment de 514, 830 et 131. Il est facile de ries de caractère des investisseurs privés démontre amplement ce livre.
voir comment cette diversité linguistique finlandais et le Concours de l’Eurovision.
peut freiner le développement écono- La partie du livre qui incite le plus à Henry Hitchings
mique; par exemple en faisant obstacle à la réflexion est la dernière, celle où les Auteur de plusieurs livres, dont
la mobilité géographique et sociale et en auteurs examinent la politique linguis- «La Guerre des langues».
Finances & Développement Juin 2011 55
NOTES DE LECTURE
équipe de chercheurs et de gros capitaux,
Adaptabilité et réussite que l’innovation soit un nouveau médica-
T
im Harford a, à juste titre, des Dans tous les exemples données, l’élé- ment ou un jeu vidéo. C’est ce qui rend, à
légions de «fans» grâce à sa chro- ment clé est l’exploitation d’informations son avis, les innovations parallèles, dont
nique dans le Financial Times et à largement dispersées — «un monde beaucoup sont vouées à l’échec, trop coû-
son émission de radio à la BBC, «More or complexe est plein de connaissances teuses. Cela est vrai dans de nombreux
Less», ainsi qu’à ses ouvrages antérieurs. localisées et fugaces». L’échec de la plani- cas, mais les exemples donnés ici sont
Adapt va sans doute lui valoir encore fication centrale, dû à son incapacité de ceux d’industries fortement concentrées
plus d’admirateurs. C’est un guide pour maîtriser toutes les informations perti- où le «coût» de l’innovation, sous la forme
l’application de modèles empruntés à des de réglementation ou de rentes, est un
domaines allant de la biologie au monde obstacle à l’entrée sur le marché qui béné-
des affaires et à l’économie, agrémentés ficie aux entités déjà en place.
de nombreux exemples divertissants Adapt change de cap dans la dernière
décrits par l’auteur avec l’habileté et le section, qui traite des modèles de réseaux
style qui le caractérisent. et de la contagion dans le contexte des
Les idées de l’auteur sur l’adaptation catastrophes (nucléaires ou pétrolières)
reposent sur la théorie de l’évolution et des activités bancaires. Il s’agit ici aussi
par variation et sélection ainsi que sur d’un domaine où les économistes uti-
la théorie des réseaux. Il existe bien des lisent des modèles appliqués en sciences
modèles formels d’économie évolu- naturelles — pour étudier la contagion
tionniste et, intuitivement, l’idée que la ou la dynamique démographique, par
pratique des affaires est une lutte pour la exemple. On devine que ces modèles
survie semble raisonnable. Tim Harford sont utiles pour expliquer certains phé-
En économie et en affaires, l’évolution Adapt nomènes économiques, ce que confirme
est une métaphore, mais je ne serais pas l’utilisation courante de l’expression
Why Success Always Starts with
surpris d’apprendre que le comporte- «écologie d’entreprise». La crise finan-
Failure
ment social humain dans ce domaine est cière se prête manifestement à ce type
Farrar, Straus and Giroux, New York, 2011,
étroitement lié aux règles fondamentales 320 pages, 27 $ (toilé). de modèle. Andrew Haldane, Directeur
de la vie. Il s’agit là d’un domaine d’étude pour la stabilité financière à la Banque
très intéressant pour les économistes. nentes, par opposition au succès de l’éco- d’Angleterre, et Sir Robert May, écolo-
La contribution de Harford est son nomie de marché, est bien connu. Plus giste et ex-Conseiller scientifique en chef
explication, par des exemples très divers, l’environnement est complexe, plus une du gouvernement britannique, ont tra-
du fonctionnement des processus de décision décentralisée est nécessaire. vaillé ensemble à l’analyse des faiblesses
variation, d’adaptation et de sélection. Cette leçon doit être constamment inhérentes au système financier (numéro
Il souligne qu’il importe d’accepter réapprise, vu la préférence manifeste des du 20 janvier 2001 de Nature).
les petits échecs pour éviter les échecs entreprises prédominantes de n’importe Le dernier chapitre, «Adapting and
catastrophiques qui peuvent résulter quel marché et des chefs d’entreprise You» est décevant. À n’en pas douter,
de la prise de décision centralisée. Les pour un pouvoir centralisé. En tant il a été demandé par l’éditeur : ce type
exemples vont du domaine militaire — la qu’ancien membre de la Commission de de conseil «fait maison» est censé faire
tactique de l’armée américaine en Iraq — la concurrence du Royaume-Uni, j’aurais vendre. J’aurais préféré «L’adaptation et
au secteur commercial — compagnies de aimé que l’auteur montre clairement l’action publique», car le livre ne traite
voyage spatial dans le Désert de Mojave que l’expérimentation et les petits échecs des conséquences pour la politique
et industrie biotechnique. Ainsi, par donnent toute son importance à la poli- publique que dans le contexte des expé-
exemple, l’état-major central ne disposait tique de la concurrence. C’est ainsi que riences de développement. Mais passons.
pas, au sujet des conditions sur le terrain, voient le jour les structures de variation C’est vraiment un don que de pouvoir
des informations nécessaires au succès et de gouvernance qui permettent que faire connaître ces modèles nouveaux
de sa tactique en Iraq, mais les com- s’expriment les désaccords. (pour l’économie) par des histoires
mandants sur place ont pu adapter leur Harford modère toutefois son enthou- vivantes, et Harford a en quelque sorte le
tactique aux conditions locales. siasme pour l’innovation débridée en talent de Malcom Gladwell pour donner
L’auteur traite aussi le rôle des expé- faisant observer que l’innovation requiert l’impression que ce qui est complexe est
riences en économie, notamment en de plus en plus des financements et une non seulement simple mais inévitable.
matière de développement. Il recom- organisation importantes. Facebook, Adapt est un livre passionnant.
mande une approche expérimentale qui qui a notoirement démarré dans une Diane Coyle
fournit aux chercheurs des renseigne- chambre de dortoir de Harvard avec peu Auteur de The Economics of Enough :
ments détaillés et instille en eux l’humi- de capitaux, fait exception à la règle. Plus How to Run the Economy as if the Future
lité de reconnaître ce qui marche et ce qui souvent, les inventions aboutissant à de Matters et Directrice du cabinet d’experts-
ne marche pas. nouveaux brevets requièrent une grande conseils Enlightenment Economics
56 Finances & Développement Juin 2011
Maîtres de l'univers pas d’analyse comparable du rôle qu’a
joué Friedman pour mettre en évidence
profondeur et de l’impact de l’apport de
Friedman à la recherche.
l’importance de bons travaux empiriques, Le livre fait abstraction du fait que,
de la vérification et de la falsifiabilité pendant une grande partie de cette
des propositions économiques, ou pour période, le monde subissait une idéologie
doter l’Université de Chicago d’excellents économique étatiste dont de très grands
chercheurs et de futurs lauréats du Nobel. pays comme l’URSS et la Chine était pra-
Il n’est pas fait mention non plus des tiquement esclaves et qui, sous une forme
nombreuses fois où il a changé d’avis sur atténuée, a failli être la ruine d’autres
des questions économiques, notamment pays tels que la Grande-Bretagne et une
sur la théorie et la politique monétaires. grande partie du monde en développe-
Friedman était beaucoup plus un scien- ment. Beaucoup des personnages décrits,
tifique et un sceptique que ce chapitre ne en particulier les premiers d’entre eux, ne
le laisse penser. peuvent être compris hors de ce contexte.
Il y a en outre des erreurs et des omis- Les parties les moins intéressantes sont
Jeff Madrick sions. La volonté de Friedman d’éliminer celles qui sont consacrées aux personnali-
les programmes sociaux y est mention- tés les mieux connues. Reste-t-il vraiment
Age of Greed née, mais non son désir de les remplacer quelque chose à dire sur Jimmy Carter,
The Triumph of Finance and the par la garantie d’un revenu annuel. Richard Nixon ou Alan Greenspan en
Decline of America, 1970 to the Il n’est pas vrai que «l’instabilité de la quelques pages? Ted Turner, Sam Walton
Present vitesse de circulation de la monnaie est et Steve Ross méritent-ils d’être entassés
Alfred A. Knopf, New York, 2011, 496 pages, ce qui a fini par avoir raison du monéta- dans un seul chapitre?
30 $ (toilé). risme dans les années 80», où la volatilité La genèse du livre me rend perplexe.
J eff Madrick, l’un des auteurs écono-
miques populaires les plus énergiques
et divertissants, applique son talent
à une série de portraits économiques et
des taux d’intérêt a posé un problème
beaucoup plus grave et où, dans les éco-
nomies ouvertes comme la Suisse, le taux
de change est devenu la question cruciale
Beaucoup de chapitres sont entière-
ment fondés sur des sources de seconde
main, et bien connues. Pourquoi ne pas
se concentrer sur les personnages que
financiers s’étalant sur les 40 dernières l’auteur a interviewés lui-même ou étu-
années. Les sujets en sont Walter Wris- Le lecteur notera un diés en fouillant les archives? En même
ton, Milton Friedman, Richard Nixon, temps, le livre n’est pas assez polémique
Alan Greenspan, Paul Volcker, George thème commun : le pour servir utilement de galerie de
Soros et Angelo Mozilo. Le lecteur portraits d’anticonformistes. Il n’y a pas
notera un thème commun : le penchant penchant déraisonnable suffisamment de liens entre les thèmes et
déraisonnable de l’Amérique, tant sur le les tendances pour que nous ayons ici un
plan intellectuel que sur le plan pratique,
de l’Amérique, tant sur texte utile ou une bonne introduction à la
période, et ces chapitres auraient pu être
à l’adoration injustifiée de la finance, et
l’abandon de l’idée que le gouvernement
le plan intellectuel que publiés séparément.
fédéral est notre ami. Cela dit, chaque sur le plan pratique, à Assurément, on peut s’accorder avec
Madrick sur le caractère peu souhaitable
chapitre est indépendant des autres.
Le chapitre sur Milton Friedman est l’adoration injustifiée de l’ascension économique et politique de
celui qui m’a le plus intéressé, parce que la finance. Mais j’aurais préféré qu’il com-
je suis économiste et qu’il n’y a pas de de la finance. mence par quelques faits simples. Quand
bonne biographie de cet homme. Côté s’est-elle produite? (Elle commence au
positif : il est engageant et Madrick nous (la vitesse de circulation de la monnaie début des années 80 par des mesures sur
brosse le portrait captivant d’un entre- évolue de façon étrange, mais elle le fait le revenu). Pourquoi s’est-elle produite
preneur de la politique économique. J’ai lentement). Peu d’économistes affirme- et quelles forces générales et non per-
dévoré ce chapitre et j’aurai voulu qu’il raient comme Madrick que «Friedman sonnelles l’ont encouragée? Pourquoi les
soit plus long. et Schwartz ... n’ont presque rien apporté politiques ont-ils été conciliants à l’égard
Cela dit, il y a de nombreux aspects de nouveau», ou que leur Histoire moné- de la finance au lieu de la craindre? Avec
regrettables. Le chapitre, intitulé «Milton taire n’a guère de base empirique. Au en toile de fond une histoire simple,
Friedman, Proselytizer», contient beau- contraire, il est maintenant largement l’importance de chaque personnage serait
coup d’informations (passionnantes) accepté que l’inflation — ou au moins manifeste. Ce livre est un récit vivant
sur les premières années de Friedman l’inflation en cours, comme le précise avec quelques parties intéressantes, mais
en tant que «fanatique religieux» juif. Friedman — est toujours un phénomène on ne voit pas bien où il veut aller.
L’impression qui s’en dégage est celle d’un monétaire. Il ne s’agit pas ici de simples Tyler Cowen
simplificateur et d’un dogmatique plutôt erreurs d’inadvertance. Elles contribuent Professeur d’économie,
intelligent, mais irresponsable. Il n’y a à une dévalorisation systématique de la Université George Mason
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