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Analyse de "Manon Lescaut" de Prévost

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Séquence 2 Premières

Objet d’étude : Le roman et le récit, du Moyen-Âge au 21ème siècle

Œuvre intégrale : Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, L’abbé Prévost

Corpus de textes

Explication Linéaire n°1

J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! Que ne le marquais-je un jour plus tôt !
j'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette
ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras,
et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif
que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort
jeune, qui s'arrêta seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir
de conducteur, s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante que
moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention,
moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un
coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être excessivement timide et facile à déconcerter ; mais
loin d'être arrêté alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu'elle
fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai
ce qui l'amenait à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit
ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L'amour me rendait déjà si
éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup
mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle
était bien plus expérimentée que moi. C'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter
sans doute son penchant au plaisir, qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la suite, tous ses
malheurs et les miens.
Explication linéaire n°2 :

Nous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster mes cheveux, et ma complaisance me faisait
céder à toutes ses volontés, lorsqu'on vint l'avertir que le prince de... demandait à la voir. Ce nom
m'échauffa jusqu'au transport. Quoi donc ? Quel prince ? Elle ne répondit point à mes questions.
Faites-le monter, dit-elle froidement au valet ; et se tournant vers moi : cher amant, toi que j'adore,
reprit-elle d'un ton enchanteur, je te demande un moment de complaisance, un moment, un seul
moment. Je t'en aimerai mille fois plus. Je t'en saurai gré toute ma vie.

L'indignation et la surprise me lièrent la langue. Elle répétait ses instances et je cherchais des
expressions pour les rejeter avec mépris. Mais, entendant ouvrir la porte de l'antichambre, elle
empoigna d'une main mes cheveux, qui étaient flottants sur mes épaules, elle prit de l'autre son
miroir de toilette ; elle employa toute sa force pour me traîner dans cet état jusqu'à la porte du
cabinet, et l'ouvrant du genou, elle offrit à l'étranger, que le bruit semblait avoir arrêté au milieu de la
chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu d'étonnement. Je vis un homme fort bien mis,
mais d'assez mauvaise mine. Dans l'embarras où le jetait cette scène, il ne laissa pas de faire une
profonde révérence. Manon ne lui donna pas le temps d'ouvrir la bouche. Elle lui présenta son
miroir : Voyez, monsieur, lui dit-elle, regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de
l'amour. Voici l'homme que j'aime, et que j'ai juré d'aimer toute ma vie. Faites la comparaison vous-
même. Si vous croyez lui pouvoir disputer mon cœur, apprenez-moi donc sur quel fondement, car je
vous déclare qu'aux yeux de votre servante très humble, tous les princes d'Italie ne valent pas un des
cheveux que je tiens.

Pendant cette folle harangue, qu'elle avait apparemment méditée, je faisais des efforts inutiles pour
me dégager, et prenant pitié d'un homme de considération, je me sentais porté à réparer ce petit
outrage par mes politesses. Mais, s'étant remis assez facilement, sa réponse, que je trouvai un peu
grossière, me fit perdre cette disposition. Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il, avec un sourire
forcé, j'ouvre en effet les yeux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me l'étais figuré. Il se
retira aussitôt sans jeter les yeux sur elle, en ajoutant, d'une voix plus basse, que les femmes de
France ne valaient pas mieux que celles d'Italie. Rien ne m'invitait, dans cette occasion, à lui faire
prendre une meilleure idée du beau sexe.

Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil, et fit retentir la chambre de longs éclats de rire.
Je ne dissimulerai pas que je fus touché, jusqu'au fond du cœur, d'un sacrifice que je ne pouvais
attribuer qu'à l'amour.

Explication linéaire n°3 :


Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie, et je
n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point
du jour, en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein
pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit
d'une voix faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce discours que pour une
expression ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par les tendres consolations que l'amour
inspire. Mais ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains dans
lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs
approchait. N'exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses
dernières expressions. Je la perdis, je reçus d'elle des marques d'amour au moment même qu'elle
expirait, c'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable évènement.

Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point sans doute assez rigoureusement puni. Il
a voulu que j'aie trainé depuis une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à en
mener jamais une plus heureuse. Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le
visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir mais je fis réflexion, au
commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture
des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l'enterrer, et d'attendre la mort sur sa fosse.

J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et la douleur m'avaient causé, que
j'eus besoin de quantité d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que
j'avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu’il en fallait pour le triste office que j'allais
exécuter. Il ne m'était pas difficile d'ouvrir la terre dans le lieu où je me trouvais. C'était une
campagne couverte de sable. Je rompis mon épée pour m'en servir à creuser ; mais j'en tirai moins de
secours que de mes mains.

J'ouvris une large fosse. J'y plaçai l'idole de mon cœur, après avoir pris soin de l'envelopper de tous
mes habits pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir
embrassée mille fois avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle. Je la
considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer sa fosse. Enfin mes forces recommençant à
s'affaiblir, et craignant d'en manquer tout-à-fait avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour
toujours dans le sein de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me
couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne
les ouvrir jamais, j'invoquai le secours du Ciel, et j'attendis la mort avec impatience.

Explication linéaire n°4 :


Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand m’avez-vous vue m’écarter
des règles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes ? Je dis mes principes, et je le dis à
dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen
et suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que
je suis mon ouvrage.

Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j’étais vouée par état au silence et à l’inaction,
j’ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu’on me croyait étourdie ou distraite, écoutant
peu à la vérité les discours qu’on s’empressait de me tenir, je recueillais avec soin ceux qu’on
cherchait à me cacher.

Cette utile curiosité, en servant à m’instruire, m’apprit encore à dissimuler ; forcée souvent de cacher
les objets de mon attention aux yeux qui m’entouraient, j’essayai de guider les miens à mon gré :
j’obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que vous avez loué si souvent. Encouragée par
ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je
quelque chagrin, je m’étudiais à prendre l’air de la sérénité, même celui de la joie ; j’ai porté le zèle
jusqu’à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l’expression du plaisir.
Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine, pour réprimer les symptômes d’une joie
inattendue. C’est ainsi que j’ai su prendre sur ma physionomie, cette puissance dont je vous ai vu
quelquefois si étonné.

J’étais bien jeune encore, et presque sans intérêt ; mais je n’avais à moi que ma pensée, et je
m’indignais qu’on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières
armes, j’en essayai l’usage : non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m’amusais à me montrer
sous des formes différentes ; sûre de mes gestes, j’observais mes discours ; je réglais les uns et les
autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant mes fantaisies : dès ce moment, ma
façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus que celle qu’il m’était utile de laisser voir.

Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l’expression des figures et le caractère des
physionomies ; et j’y gagnai ce coup d’oeil pénétrant, auquel l’expérience m’a pourtant appris à ne
pas me fier entièrement ; mais qui, en tout, m’a rarement trompée.

Je n’avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos Politiques
doivent leur réputation, et je ne me trouvais encore qu’aux premiers éléments de la science que je
voulais acquérir.

Choderlos de Laclos, Les liaisons dangereuses, Lettre 81, 1782

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