UNIVERSITE OMAR BONGO
FACULTE DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES
DEPARTEMENT DES SCIENCES DU LANGAGE, DES
SCIENCES DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION
COURS DE: Droit et Identités culturelles
Enseignant: Max Olivier Obame.
Niveau: Licence 3.
Introduction générale:
Prolégomènes aux notions de droit et identité
1- Identité et droit
Qu’est-ce que l’identité et comment le droit appréhende-t-il cette notion ?
L’identité dont il est question en droit se réduit-elle à la seule identification des
personnes ? Assurément non. Si le droit a longtemps pensé l’identité en terme
d’identification, ce n’est plus le seul sens qu’il lui accorde aujourd’hui. Les
dimensions sociologique et anthropologique de l’identité, la construction de
l’individu par rapport à l’autre, par rapport au groupe, par rapport à la culture
d’une société sont également présentes en droit. Sans se chasser l’une l’autre,
ces différentes dimensions de l’identité cohabitent aujourd’hui dans la
législation. Mais l’identité n’est plus seulement une notion en droit, elle est
devenue elle-même un droit : le droit à l’identité. On peine à en cerner les
contours et ils semblent si flous que l’on peut s’interroger sur les ramifications
que ce droit pourrait avoir. Peut-il servir de socle au pluralisme juridique ? Peut-
il servir de base à un droit à l’unité du statut personnel ? Peut-il permettre
d’imposer son statut personnel et patrimonial au-delà des frontières ?
La première partie proposera de rechercher la traduction dans le droit de ces
différents aspects de l’identité, en particulier dans la législation . La seconde
partie se concentrera sur le droit à l’identité et sur les prolongements qu’il est
envisageable de lui donner et dans les situations internationales.
2- Identité et culture
L'identité culturelle est ce par quoi se reconnaît une communauté humaine
(sociale, politique, régionale, nationale, ethnique, religieuse,... ) en termes de
valeurs, de pensées et d'engagement, de langue et de lieu de vie, de pratiques,
de traditions et de croyances, de vécu en commun et de mémoire historique.
L'identité culturelle d'une communauté est rarement statique, évoluant avec le cours de
l'histoire et de l'actualité, les mouvements migratoires, le cotôiement avec d'autres
identités culturelles et les avancées et reculs de la civilisation.
L'identité culturelle d'une personne est généralement plurielle...
L'identité individuelle de chaque individu comprend et réunit plusieurs identités
culturelles, dont celles de ses deux parents et des aïeux et celles rencontrées et
intégrées durant la vie. Cette identité culturelle plurielle de chaque personne est en
constante mouvance, et peut s'enrichir, ou pas, au fur et à mesure que la personne
grandit, murit, lit, voyage, dialogue, côtoie, se marie, socialise ou se heurte avec des
cultures multiples autres.
Cette identité culturelle plurielle est une des composantes essentielles de l'identité de
chaque individu : plus elle est plurielle, et ressentie comme telle par l'individu, et plus
celui-ci sera à même d'être à l'aise, efficace, voire heureux dans des situations
culturelles autres (sociale, politique, régionale, nationale, ethnique, religieuse,...).
La notion de mouvance de l'identité culturelle est étayée dans les textes suivants:
"... Avec la complexité des sociétés modernes, apparaît une conception de l'identité qui
se construit en interaction entre la personne et la société. Cette conception fait la
jonction entre ce qui est issu de l'intérieur et ce qui vient de l'extérieur. S'appuyant sur
un noyau identitaire central, elle est conçue de manière à ce qu'un dialogue permette
l'intégration de diverses identités présentes dans le monde externe. La personne qui les
intègre se trouve à avoir plusieurs identités qui peuvent être compatibles ou
contradictoires. De cette conception fragmentée de l'identité émerge la définition
postmoderne où la personne vit des transformations continuelles selon la façon dont elle
se représente les différents systèmes culturels. A mesure que ces systèmes se
multiplient, la personne est confrontée à redéfinir son identité et à créer un sens d'unité
qu'elle traduit dans une "histoire personnelle" ou un "récit du moi" (Brunet, 1991).
L'identité culturelle passe donc par de constantes redéfinitions, ce qui signifie qu'elle peut
être fréquemment sujette à révision."
Source: Mariette Théberge, Revue des sciences de l'éducation de McGill, vol 33,
automne 1998, pp. 267-268.
"La compression du temps et de l'espace contribue à la vie sociale et affecte l'identité
culturelle de la personne (Giddens, 1990). Il en résulte donc soit un désir
d'homogénéisation culturelle du monde postmoderne, soit une résistance à cette
homogénéisation par l'affirmation d'identités particulières, locales ou nationales, soit
l'émergence d'identités hybrides qui profitent du déclin des identités nationales".
Idem, p.268.
Les télévisions mondiales sont engluées dans des problématiques des quotas
identitaires. La télévision nationale est la voix du pays, la voix de sa politique mais aussi
de l’expression de sa culture. Comment s’interpénètrent les représentations ethniques
nationales et les flux culturels venant d’ailleurs. comment les télévisions nationales
assimilent-elles les cultures télévisuelles et s’en approprient? Comment le droit
détermine le cadre culturel des flux multiples qui sont offerts aux téléspectateurs? la
notion d’exception culturelle est-elle une solution?
I- PREMIERE PARTIE: LES NOTIONS D’IDENTITE ET DE CULTURE REVISITEES
PAR DES AUTEURS.
1- SAMUEL HUNTINGTON
Professeur à l’université Harvard, Samuel P. Huntington dirige le John M. Olin Institute
for Strategic Studies. Il a été expert auprès du Conseil National Américain de sécurité
sous l’administration Carter. Par ailleurs, il est le fondateur et l’un des directeurs de la
revue Foreign Policy.
Le sociologue américain nous montre que dans les années à venir, les relations entre
l’occident et le reste du monde seront des relations intercivilisationnelles. En effet nous
dit-il, les relations entre Etats et groupes appartenant à différentes civilisations ne seront
guère étroites, mais plutôt antagonistes. cependant, certaines relations
intercivilisationnelles porteront plus au conflit que d’autre. Au niveau régional, les lignes
de partage les plus violentes opposent l’islam et ses voisins orthodoxes, hindous,
africains et chrétiens d’occident.
Au niveau planétaire, c’est la division prépondérante entre l’occident et le reste du
monde qui prédomine, les affrontements les plus intenses ayant lieu entre les
musulmans et les sociétés asiatiques, d’un côté, et l’occident, de l’autre. les chocs
dangereux à l’avenir risquent de venir de l’interaction de l’arrogance occidentale, de
l’intolérance islamique et de l’affirmation de soi chinoise.
L’occident est la seule parmi les civilisations à avoir eu un impact important et
dévastateur sur toutes les autres. La relation entre la puissance et la culture de l’occident
et la puissance et les cultures des autres civilisations est ainsi une des clés du monde
civilisationnel. tandis que la puissance des autres civilisations s’accroit, l’attrait que
présente la culture occidentale s’estompe, et les non-occidentaux prennent confiance
dans leurs cultures indigènes et s’impliquent plus en elles. Le problème central dans les
relations entre l’occident et le reste du monde est par conséquent la discordance entre
les efforts de l’occident pour promouvoir une culture occidentale universelle et son
aptitude déclinante pour ce faire.
La chute du communisme a exacerbé ce phénomène en renforçant en occident l’idée
que son idéologie démocrate libérale aurait triomphé globalement et donc serait
universellement valide. L’occident, en particulier les Etats Unis, qui ont toujours été une
nation missionnaire, croit que les non occidentaux devraient adopter les valeurs
occidentales, la démocratie, le libre-échange, la séparations des pouvoirs, les droits de
l’homme, l’individualisme, l’Etat de droit, et conformer leurs institutions à ces valeurs.
Mais cette idée selon laquelle les peuples non occidentaux devraient adopter les valeurs,
les institutions et la culture occidentales est immorale dans ses conséquences. La
puissance quasi universelle des Européens à la fin du 19e siècle et la domination des
USA au 20e siècle ont contribué à l’expansion mondiale de la civilisation européenne .
La domination européenne n’est plus. L’hégémonie américaine n’est plus totale parce
qu’elle n’est plus nécessaire pour protéger les USA contre la menace soviétique, comme
ce fut le cas pendant la Guerre Froide.
La culture est liée à la puissance. Si les sociétés non occidentales sont une nouvelle fois
appelées à être façonnées par la culture occidentale, cela ne pourra résulter que de
l’expansion, du développement et de l’influente croissante de la puissance occidentale.
Mais toutes les civilisations passent par les mêmes étapes: l’émergence, le
développement et le déclin. L’occident diffère des autres civilisations non par la manière
dont il s’est développé, mais par le caractère particulier de ses valeurs et de ses
institutions: le christianisme, le pluralisme, l’individualisme, l’autorité de la loi ont permis à
l’occident d’inventer la modernité, de connaitre une expansion mondiale et de s’imposer
comme modèle aux autres sociétés.
2- ARJUN APPADURAI
Professeur d’anthropologie, civilisations et langues de l’Asie du Sud à l’Université de
Chicago où il dirige le Globalization project.
Pour Appadurai, la mondialisation a un un impact direct sur les structures politiques et la
vie culturelle des groupes humains. Tout se passe comme si ce changement d’échelle
était porteur d’une transformation en profondeur de nos modes de vivre et de penser, et
de l’organisation de nos sociétés.
d’un point de vue géopolitique, l’Etat-nation constituait un référent stable: en son sein, la
dimension du local prenait une extraordinaire importance, conférant aux membres de la
société leur point d’ancrage privilégié. dans ce contexte, les constructions identitaires se
produisaient dans un jeu permanent d’opposition entre soi et l’Autre, entre l’intérieur et
l’extérieur. or, les migrations, d’une part, les flux médiatiques, de l’autre, ont bouleversé
l’ordre régnant jusqu’alors. ce qui intéresse Appadurai, c’est la manière dont cette
situation ne modifie pas seulement la vie matérielle des populations, mais tend à donner
un rôle inédit à l’imagination. En introduisant la notion d’imaginaire, Appadurai se réfère à
Benedict Anderson qui a souligné l’importance de “la communauté imaginée” comme
élément essentiel dans la construction des Etats-Nations. Le projet d’Appadurai est donc
ambitieux. il consiste à montrer que la dimension culturelle est au centre du processus,
de par le rôle aujourd’hui imparti à l’imagination. A la différence des théoriciens de la
modernisation et des critiques de la culture de masse qui posaient comme inéluctable
une sécularisation du monde, Appadurai montre que l’explosion des médias a rendu
possibles de nouveaux et imprévisibles déploiements de l’imaginaire collectif. Les
mouvements religieux d’aujourd’hui témoignent, entre autres, de cette recherche de
nouvelles transcendances. En outre, la diffusion d’images qui peuvent apparaitre
totalement incongrues pour ceux qui les reçoivent est aussi prétexte à des modes
d’appropriation où se manifeste une inventivité remarquable. Stimulée par le flux
d’images et loin de céder à l’abrutissement que prédisaient les Cassandre critiques de la
modernité, l’imagination trouve de nouvelles perspectives. grâce à des images vidéo, des
groupes de migrants peuvent donner sens à leur expérience, se construire comme
communauté dans un environnement étranger. Appadurai s’intéresse à ces expériences
collectives liées aux médias, à la façon dont des publics se constituent autour de leaders
charismatiques, ou autour de grands événements sportifs qui les concernent directement
même s’ils vivent à des milliers de kilomètres. (ex: la communauté des supporters du FC
barcelone, du Réal de Madrid, de Liverpool, d’Arsenal, du PSG etc...
A travers les médias, transitent des images qui ont trait à des domaines très divers, de la
fiction à l’économie, de la politique au sport, et qui sont autant de récits en instance
d’appropriation possible par ces publics virtuels.
Avec Appadurai, l’identité n’est plus nécessairement réductible à l’Etat-nation. A travers
les médias, la culture dominée s’empare d’un contenu qui lui est imposée pour lui
imprimer un sens nouveau et mobilisateur. Ainsi, avec l’imagination, c’est l’idée
d’invention qui prévaut, dans un contexte où les médias occupent le devant de la scène,
qui non seulement diffusent, mais modèlent et infléchissent les processus culturels. A la
différence des théoriciens de la communication qui mettent l’accent sur les pouvoirs
aliénants de la communication de masse, Appadurai voit dans l’imagination une force
positive et émancipatrice. S’intéressant aux disporas, aux groupes qui subissent de plein
fouet la déterritorialisation, dans un monde de flux, marqué des migrations de toutes
sortes, Appadurai met en lumière le fait que celles-ci ne sont jamais synonymes d’une
perte d’identité, d’une absorption pure et simple dans l’anonymat d’une culture globale de
plus en plus homogénéisée. Ce n’est sans doute pas un hasard si Arjun Appadurai est si
sensible à cette question. lui même a connu de l’intérieur l’expérience de la
déterritorialisation. N’oublions pas qu’il est né en Inde, où il a passé ses jeunes années. Il
appartenait une famille de l’élite intellectuelle de Bombay. Ensuite, comme beaucoup de
jeunes de son âge, il a étudié en Angleterre, puis aux USA où il s’est fixé tout en
continuant à garder ses liens avec son pays d’origine. Il a donc toujours vécu entre deux
cultures et cette expérience diastolique constitue pour lui un objet pertinent de recherche.
3- ARMAND MATTELART: Penser le nouveau monde des altérités.
Armand Mattelart est professeur émérite des sciences de l’information et de la
communication à l’université Paris-VIII. Il a publié de nombreux ouvrages dont Histoire
de la société de l’information, Histoire des théories de la communication (avec Michèle
Mattelart), Introduction aux Cultural studies (avec Eric Neveu), La Communication
monde.
Mattelart s’intéresse au problème de diversité culturelle, des médiations et des usages.
Pour le sociologue français, pas de culture sans médiation, pas d’identité sans
traduction. chaque société dit-il retranscrit les signes transnationaux, les adapte, les
reconstruit, les réinterprète , les reterritorialise, et ce , à des degrés divers selon les
domaines, selon le coefficient d’internationalisation comme dirait Durkheim, des sociétés
et des groupes. l’idée d’appropriation individuelle et collective correspond à un
bouleversement de paradigme dans l’ensemble des sciences humaines qui ouvrent vers
de nouveaux objets de recherche, de nouvelles méthodes, de nouveaux référents
théoriques.
L’hypothèse générale est que la dimension dite globale participe à la reconfiguration des
identités, à la construction de nouveaux imaginaires au sein même du travail mental des
gens. De nouveaux paysages(capes) émergent, balayant toutes les sphères de la
société: “ethnoscapes, mediascapes, technoscapes, financescapes, ideoscapes”.
exemple: l’ethnopaysage est remodelé par les migrations, contraintes ou volontaires, qui
donnent naissance à des “communautés imaginées” transnationales d’un type nouveau,
organisées en sphères publiques diastoliques, irréductible à un seul Etat, même
lorsqu’elles revendiquent l’appartenance à une nation.
Le paysage médiatique occupe une place importante. La linguistique structurale, science
reine des années 1960 et 1970, avait enclavé les analyses sur les médias dans les
corpus clos des programmes et des discours. Les théories sur la massification portaient
à voir alors le récepteur comme un être passif. Les études sur la réception des séries de
télévision, type Dallas ou Dynasty, montrent que les lectures que font les audiences de
ces symboles globaux sont différenciées. Les téléspectateurs les resémantisent en
fonction d’inscriptions dans des cultures particulières, nationale, ethnique, familiale. etc...
C’est à travers leurs études sur la réception de la fiction télévisuelle transnationale que
l’influence de l’école britannique des cultural studies s’est internationalisée (MORLEY,
1992). Et c’est en essayant d’ouvrir la boîte noire de la réception que des anthropologues
se sont investis dans les études sur la culture médiatique depuis les années 1980
(DAYAN).
l’exploration du monde pénètre dans l’intimité de toutes les sociétés, du dehors comme
du dedans. Le milieu urbain, les quartiers, les banlieues, mais aussi les entreprises et les
administrations, deviennent des objets d’étude sur les rapports de pouvoir et les rapports
de sens.
II- DEUXIEME PARTIE: VERS UN NOUVEL ORDRE POST COLONIAL DE LA
COMMUNICATION
1- crise de l’idéologie du développement et réhabilitation des cultures
C’est sous les coups du butoir des processus d’indépendance et de libération
coloniaux que se légitiment au cours des années 1970 les cultures envahies et
humiliées. Une mutation qu’enregistre l’anthropologie structuraliste en posant
l’équivalence fonctionnelle des cultures, l’équivalence entre les cultures extra-
occidentales et la culture occidentale.
L’ébranlement du paradigme du développement/modernisation, rejeton de
l’idéologie du progrès infini, concorde avec la reconnaissance de la singularité
des cultures, comme source de l’identité, du sens, de la dignité et de l’innovation
sociale. La faillite de la vision linéaire de la transmission des valeurs consacre la
diversité comme condition nécessaire d’une voie de sortie du sous-
développement autre que celle guidée par l’idéologie du calcul et le
déterminisme technique. La réhabilitation de la créativité des cultures a pour
contrepartie la mise en avant de la solidarité à la fois au niveau local, à l’échelle
nationale et mondiale, la valorisation du “génie lieu”, l’impératif catégorique de
la participation citoyenne et le souci pour la biodiversité. Cette nouvelle
philosophie de la croissance permet de redécouvrir une mémoire historique
enfouie, nourrie par les penseurs du couple unité/diversité issus du tiers-monde,
de Gandhi au pédagogue brésilien Paulo Freire. elle est aussi une mise en garde
à l’encontre des usages pervers de la quête de la diversité culturelle: retrait par
rapport à la responsabilité globale partagée; fragmentation chaotique sans égard
aux nombreuses iniquités basées sur les systèmes de privilège enracinés dans la
caste, la race, la classe, le genre et la nation.
l’entrée dans l’ère post-coloniale inverse dans l’ensemble du système des
Nations Unies le rapport de force Nord/Sud. L’Unesco devient l’épicentre des
débats sur l’échange inégal des flux d’information et de communication. Le
plaidoyer du mouvement des pays non alignés pour un nouvel ordre mondial
dans ce domaine est parallèle aux efforts déployés par le groupe des 77 pour
changer les termes de l’échange commercial à travers “un nouvel ordre
économique mondial”. La revendication d’un droit à la communication, sous ses
deux aspects, accès et participation, dérange l’ordre médiatique. C’est l’impasse.
Les Etats Unis s’accrochent à leur vision strictement mercantile du free flow of
information et voient dans cette demande la négation de la liberté d’expression.
L’Union Soviétique utilise les doléances du tiers-monde pour consolider le
verrouillage de son espace informationnel face à l’ingérence des flux
internationaux.
De ces controverses, la grande presse transmet une version qui réduit l’enjeu à
un combat entre la démocratie et un projet d’enregimentement des moyens
d’expression par des apprentis sorciers. Une vision qui contraste avec la
complexité des rapports entre les cultures mise en évidence aussi bien par les
études en provenance d’une vaste communauté de chercheurs et d’experts que
par les travaux de la commission internationale pour l’étude des problèmes de
communication, mise en place en 1977 par l’Unesco, placée sous la présidence
prix Nobel de la Paix, l’irlandais Sean MacBride, composée de personnalités
comme Hubert Beuve-Méry, fondateur du quotidien Le Monde, et l’écrivain
colombien, prix Nobel de Littérature, Gabriel Garcia Marquez. La
Déréglementation de la décennie suivante précipitera au purgatoire le rapport dit
MacBride(&Ç!À), tandis que les USA de Ronald Reagan et la Grande Bretagne de
Margaret Thatcher claquaient la porte de l’Unesco, respectivement en 1985 et
1986, sous prétexte de politisation des débats.
2- la déstabilisation du secteur public des médias
Les signaux avant coureurs émis par les pays du tiers-monde ne trouvent que
peu d’écho auprès de sphères gouvernementales et communautaires en Europe.
Le discours du Président François Mitterrand au sommet de Versailles en juin
1982 est une des rares prises de position officielles des pays les plus
industrialisés pour l’adoption d’une stratégie qui favorise ensemble
l’épanouissement des cultures. Au même moment, à la tribune de la conférence
mondiale organisée par l’Unesco à Mexico sur les politiques culturelles, le
ministre français de la culture, jack Lang appelle à une véritable résistance
culturelle, à une véritable croisade contre cette domination, ce que Mattelart
désigne par impérialisme financier et intellectuel.
Pendant la décennie 1970, les pays européens sont pourtant obligés, eux aussi,
de repenser leur marge de manoeuvre. Les politiques culturelles
traditionnellement menées par l’Etat, qui s’adressent à des publics restreints,
sont concurrencées par les produits industriels destinées à un public de masse.
La rubrique “industries culturelles” fait son apparition à la fois chez les
chercheurs en économie politique de la communication et de la culture et dans
les nomenclatures des gouvernements et du conseil de l’Europe qui organise les
premières réunions d’experts sur le sujet. Elle n’entretient aucune filiation directe
avec la notion d’industrie culturelle (au singulier) forgée par les philosophes
Adorno et Horkheimer dans les années 1940. Elle identifie un ensemble diversifié
(livre, presse, disque, radio, télévision, cinéma, nouveaux produits et supports
audiovisuels, photographie, reproduction d’art, publicité) d’un nouveau vecteur
de la démocratisation de la culture transitant désormais par le marché et à
caractère transnational. c’est sur les implications de l’internationalisation et de la
concentration de ce secteur industriel quant aux politiques culturelles qui se
réunissent à Athènes en 1978, invitant les Etats membres du Conseil de l’Europe
à effectuer une étude sur le sujet. Si les pouvoirs publics veulent intervenir en
connaissance de cause, il leur faut connaitre le fonctionnement de ces industries:
analyser les processus de production, pour chacune d’elle, avec les différentes
phases création-conception, édition, promotion, diffusion, vente aux
consommateurs; ainsi que les structures des branches industrielles( formes et
degré de concentration, la stratégie des firmes).
Des facteurs de nature politique, financière et technologique expliquent la
déstabilisation du secteur public: érosion de la base financière (redevance,
ressources publicitaires autorisées) sur laquelle reposait la télévision de service
public; élargissement des marchés commandés par les nouvelles technologies et
multiplication des canaux qui suscitent l’entrée en force du secteur privé;
fragmentation des intérêts des usagers qui entrent en conflit avec le profil
d’audience de masse.
3- l’interdépendance forcée des cultures
Le rapport du culturel à l’international, lui aussi, change. D’une part, la
fissuration du service public s’accompagne d’une internationalisation croissante
de l’approvisionnement en programmes de fiction, et donc d’une dépendance à
l’égard des stocks, largement amortis, des séries et des films en provenance des
pôles de production tradionnels, en particulier les USA. De l’autre, au niveau des
politiques de relations culturelles extérieures, les stratèges se voient en demeure
de tenir compte des industries culturelles dans un cadre concurrentiel. Dans un
rapport adressé au ministre au ministre des affaires étrangères français, on peut
y lire que l’interdépendance des cultures est une réalité historique et actuelle
dont il importe de tirer toutes les conséquences dans la définition et la mise en
oeuvre d’une politique de relations culturelles extérieures. Il n’est plus question
de penser ces relations en termes de diffusion de notre culture. Aussi, ajoute
Jacques Rigaud, l’un des rédacteurs de ce rapport” nos industries culturelles sont
exagérément tournées vers le marché intérieur. trop commerciales pour ce
qu’elles ont de culturel, trop culturelles pour ce qu’elles ont de commercial”.
La toile de fond des changements structurels est la crise déclenchée par le
premier choc pétrolier. Cette crise fut diagnostiquée par les grands pays
industriels comme une crise du modèle de croissance et de la gouvernabilité des
démocraties occidentales. Pour palier l’épuisement du mode d’accumulation du
capital et des mécanismes de la formation de la volonté générale, les politiques
de sortie de crise mobilisent les technologies de l’information et de la
communication. C’est l’époque des rapports gouvernementaux sur
l’informatisation de ladite société de l’information qui, postulant la convergence
entre audiovisuel et télécommunications , défendent la décentralisation par
l’entremise des nouveaux réseaux télématiques (Nora et Minc, en 1978).
La conférence mondiale de l’Unesco sur les politiques culturelles de Mexico en
1982 couronne un processus amorcée douze ans plus tôt à la conférence de
Venise sur le même sujet et scandé par des conférences régionales aussi bien sur
les politiques culturelles que sur les politiques de la communication. Elle souligne
le lien entre économie et culture, entre le développement économique et
culturel. Elle tend des passerelles entre le concept de politique culturelle et celui
de politique de la communication, posant le principe d’une politique publique qui,
se donnant pour objet d’accroitre les facultés créatrices, tant individuelles que
collectives, ne se borne plus au seul domaine des arts pour s’étendre aux autres
formes d’invention...
III- TROISIEME PARTIE: DE L’EXCEPTION CULTURELLE UNIVERSELLE
1- Préservation des identités nationales
2- Des flux culturels à la culture choisie: un enjeu civilisationnel
IV- QUATRIEME PARTIE: LA NECESSAIRE RÉGULATION
1- Les nouveaux écosystèmes culturels
2- Le nouvel ordre culturel local/global
a- la propriété intellectuelle
b- les métiers de l’immatériel.
CONCLUSION GENERALE