Sujet: le plaisir de lire "Manon Lescaut" ne tient-il qu'au récit d'une passion amoureuse ?
Introduction:
Manon Lescaut est un roman de l'abbé Prévost, paru en 1731. Jugé scandaleux, le roman
est condamné en 1733 et 1735. L'auteur publie alors une nouvelle édition de Manon
Lescaut, revue et corrigée. Mais en 1734, avant que Manon Lescaut soit corrigé,
Montesquieu affirma: "je ne suis pas étonné que ce roman, dont le héros est un fripon et
l’héroïne une catin qui est menée à la Salpêtrière, plaise, parce que toutes les actions du
héros, le chevalier Des Grieux, ont pour motif l’amour qui est toujours un motif noble,
quoique la conduite soit basse. Manon aime aussi, ce qui lui fait pardonner le reste de son
caractère." Il peut dès lors paraître opportun de se demander si ce roman est-il agréable à
lire uniquement car il narre une passion amoureuse. Si la passion amoureuse est un
élément central du roman, l'œuvre s'affirme cependant comme la production d'un
moraliste, qui finalement nous livre une vision complexe de l'amour.
Le plaisir de lire ce roman est bien lié à la passion amoureuse des personnages :
La cadre du roman est bien l'histoire des amours contrariées du chevalier des Grieux avec
la séduisante courtisane, Manon Lescaut. Le schéma narratif est aisément identifiable:
l'événement perturbateur est la rencontre entre un futur chevalier de Malte de dix-sept ans
et une jeune fille de seize ans que ses parents envoient au couvent. Le coup de foudre
réciproque va faire sortir les protagonistes de leur trajectoire religieuse programmée.
S'ensuivent des péripéties nombreuses et parfois invraisemblables courte liaison
enflammée, trahison et fuite de Manon; deux ans plus tard, le couple se reforme et
s'encanaille, lui dans la tricherie au jeu, elle dans la prostitution; le résultat est un
emprisonnement des comparses. Le rythme s'accélère avec des évasions, des meurtres,
des enlèvements, une séquestration, un nouvel emprisonnement, une déportation en
Louisiane, un duel malheureux, une fuite dans le désert. Survient le dénouement avec la
conversion et la mort de Manon qui laisse son amant désespéré et durablement
désemparé. Ces incessants retournements de situation, en forme de descente aux enfers
qui n'en finit plus, selon le style picaresque alors à la mode, placent l'aventure amoureuse
au premier plan.
L'auteur essaie aussi de séduire son lecteur en magnifiant les sentiments de ses
personnages. Des Grieux est tombé sous la coupe de Manon qui a une emprise totale et
immédiate sur la sensualité et l'affectivité de son amant: maîtresse de mon cœur, ma
chère reine, l'idole de mon cœur ». N'oublions pas que le récit des événements est une
production du chevalier. Cette focalisation interne favorise la complicité avec le lecteur.
Le narrateur colore abondamment ses propos par ses émotions et réactions impulsives.
Ajoutons qu'il relate les faits plusieurs années après leur fin tragique, à un moment de sa
vie où il s'est corrigé. Il est donc porté à amplifier la force de ses sentiments pour atténuer
sa responsabilité dans sa conduite chaotique et délictueuse. Il accuse cette sensibilité qui
le submerge: « Il y a peu de personnes qui connaissent la force de ces mouvements
particuliers du cœur. [...] Mais les personnes d'un caractère plus noble peuvent être
remuées de mille façons différentes; il semble qu'elles aient plus de cinq sens, et qu'elles
puissent recevoir des idées et des sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature
». Ajoutons que cette sensualité envahissante n'est pas étrangère aux expériences de
l'auteur. Prévost, alors moine et prêtre, a vécu un tel emportement lors de ses frasques
amoureuses à Londres, puis Amsterdam.
Mais le plaisir de la lecture est aussi lié aux quelques considérations humaines que
nous livrent l'abbé Prévost :
Au cours de leurs aventures, les deux jeunes gens fréquentent des milieux divers, selon
les recettes du roman picaresque. Le lecteur, à la suite de Manon et du chevalier, visite un
séminaire, des estaminets, des auberges, des hôtels particuliers, des prisons, une colonie
pénitentiaire. Ce lecteur, socialement installé, parcourt plaisamment des lieux très
contrastés et assez exotiques. Il peut jouir des fréquentations des personnages dans toutes
les couches de la société, des fripons et hommes de main jusqu'aux aristocrates.
Le roman dépeint ainsi toute une société où l'appartenance et les conventions sociales
conditionnent les choix et le parcours des individus. Manon, issue d'un milieu populaire,
ne peut s'unir à un noble ce serait une mésalliance insupportable pour la famille du jeune
homme. Dans cette société, les enfants doivent se soumettre aux parents. Leur rébellion
condamnable au propre et au figuré. Enfin, toujours dans la tradition du roman
picaresque, Prévost se livre à la critique acerbe d'une société aristocratique hypocrite et
libertine. La fortune permet de petites vilenies en toute impunité derrière un masque de
respectabilité. Alors que le vieux monarque dépérit à Versailles, la noblesse a quitté
l'ennui dévot et le servage courtisan. Elle est revenue à Paris, lieu de tous les plaisirs,
auxquels elle se livrera sans retenue au cours de la Régence qui va suivre. Des Grieux la
dépeint cyniquement pour assurer sa propre défense face à son père.
Cependant, ces sages déclarations préliminaires ne correspondent pas tout à fait à
l'impression générale que le lecteur éprouve lorsqu'il referme le roman:
En effet, l'abbé Prévost nous présente une image ambivalente de la passion amoureuse.
Manon et des Grieux sont violemment attirés l'un par l'autre, lors de leur première
rencontre. Ils vivent ensuite une relation intense et enivrante, du moins pour le chevalier.
Cette passion s'est imposée à eux et les comble. Des Grieux ne peut désormais vivre sans
elle. Mais cet amour fou est destructeur dans sa monomanie. Il prive les jeunes gens de
leur liberté et obscurcit leur sens moral. Ainsi, les amants sont-ils prêts à tout sacrifier
pour rester ensemble, allant jusqu'à défier les conventions sociales et à commettre des
actes condamnables comme trahir, voler et tuer. Finalement, chez le lecteur, il y a cette
rémanence de l'intensité des émotions vécues, malgré les épreuves, les souffrances et les
désillusions du chevalier. Le retour du jeune homme dans les voies de "l'honneur" pour « réparer,
par une vie sage et réglée, le scandale de sa conduite " paraît plaqué. Prévost aurait-il voulu donner une
fin convenable et moralisatrice au récit en faisant intervenir explicitement "le Ciel?".
Conclusion:
Ainsi, Manon Lescaut plaît essentiellement par son récit d'une passion amoureuse
tumultueuse et subversive. L'auteur utilise une intrigue où abondent les rebondissements
surprenants et parfois invraisemblables. Il renforce l'intérêt pour cette passion par
l'emploi de divers registres d'abord le registre lyrique pour magnifier les sentiments des
personnages d'autant plus que le récit recourt à la focalisation interne ensuite le registre
pathétique, celui des souffrances dues à la vulnérabilité des jeunes gens, qui suscite la
compassion du lecteur. Prévost cultive également le plaisir tragique pour installer la
"terreur et la pitié" flattant le goût du public pour les amours malheureuses.
Cependant le roman ne se limite pas au récit de cette relation intense et contrariée. Il
constitue également une critique de la société de l'époque, qui cadenasse la destinée des
individus et se révèle vénale, hypocrite et libertine, derrière une façade de respectabilité.
Mais Prévost se montre aussi moraliste en peignant les passions comme des forces
destructrices qui abîment l'homme, tout en faisant preuve d'une certaine indulgence
envers la passion amoureuse. Il souhaite pour elle plus de liberté et de tolérance, allant
jusqu'à émettre des idées féministes et quasi libertines qui scandalisèrent.
Ce roman constitue ainsi un point de passage remarquable dans la manière dont la
passion amoureuse a été considérée. Sous l'influence du jansénisme, au Grand Siècle, elle
est souffrance par la perte de la paix intérieure, et danger mortel pour le salut de l'âme.
Ainsi en va-t-il avec La Princesse de Clèves. Avec Manon, elle devient digne d'être
vécue. Signe d'élection, elle serait promesse d'un bonheur éprouvé dans les tourments du
désir. Prévost suggère même, qu'avec la conversion de son héroïnes, elle peut être
rédemptrice. Laclos reprendra cette ouverture dans Les Liaisons dangereuses avec le
sacrificeinconsidéré de la Présidente, soucieuse du salut de Valmont. Ces étapes
préparent les revendications romantiques qui prétendent la rechercher comme une valeur
donnant du prix à la vie.