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Ciné-Bulles
Le cinéma d'auteur avant tout
La Sagesse devant soi
Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran
André Lavoie
Volume 22, numéro 2, printemps 2004
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Éditeur(s)
Association des cinémas parallèles du Québec
ISSN
0820-8921 (imprimé)
1923-3221 (numérique)
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Citer ce compte rendu
Lavoie, A. (2004). Compte rendu de [La Sagesse devant soi / Monsieur Ibrahim et
les fleurs du Coran]. Ciné-Bulles, 22(2), 2–5.
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Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran
La Sagesse devant soi
PAR ANDRE LAVOIE
Si le succès du dramaturge, essayiste et roman- Schmitt doit aujourd'hui remercier le ciel d'avoir
cier Eric-Emmanuel Schmitt apparaît incontes- croisé François Dupeyron. Le cinéaste ne fait
table, autant sur scène (ses pièces sont jouées pas encore partie de la cour des grands du
dans le monde entier) qu'en librairie (ses romans cinéma français, affichant une filmographie où
et ses récits se vendent à des centaines de se côtoient quelques films honnêtes, dont Drôle
milliers d'exemplaires, et pas seulement qu'en d'endroit pour une rencontre, et des échecs
France), le cinéma semble vouloir lui résister. retentissants, comme La Machine. Mais il ne faut
L'auteur de Variations énigmatiques, reconnu pas passer sous silence son œuvre la plus
pour son efficacité dramatique, ses répliques remarquable, La Chambre des officiers, histoire
qui font mouche et son habileté à vulgariser d'amour mais surtout tragédie abordant la
aussi bien la psychanalyse (te Visiteur), le souffrance physique et l'ostracisme de soldats
christianisme {L'Évangile selon Pilate) que le défigurés par les bombes lors de la Première
bouddhisme (Milarepa), a rarement trouvé un Guerre mondiale.
réalisateur capable de mettre en images son
univers où les personnages se plaisent à philo-
Ce qui était au départ un court récit devenu
sopher sur un ton souvent badin. Ses fidèles, et
monologue théâtral, pour l'acteur Bruno
ils sont nombreux, ont déjà pardonné, voire
Abraham-Kremer, qui en a fourni une partie de
oublié, ce ratage signé Gabriel Aghion, Le
la trame puisée à même sa propre enfance, est
Libertin, et personne ne s'est encore aventuré à
devenu une touchante fable cinématogra-
porter au grand écran ses meilleures pièces.
phique sur la tolérance et le métissage culturel.
A travers deux personnages attachants et
contrastés, Monsieur Ibrahim et les fleurs du
Coran tente d'établir une possible réconci-
liation entre une vie matérielle, avec son
caractère parfois impitoyable, et une spiritualité
qui cherche à donner un sens à la souffrance de
tous les jours. Porté par un art consommé de
l'épure, allant à l'essentiel sans pour autant
verser dans un simplisme didactique, le film ose
ce qu'aucun plan de paix, aucune feuille de
route ne pourrait réussir à accomplir au Moyen-
Orient à l'heure actuelle : l'amitié, sans condi-
tion, entre un vieil Arabe et un jeune juif, et le
partage d'une sagesse qui transcende les fron-
tières, les querelles, les religions, et le poids
parfois si lourd de l'Histoire.
La simplicité du récit d'Eric-Emmanuel Schmitt .1
rend bien imprécise l'époque où se situe l'action,
accentuant davantage ses allures de conte intem-
porel, même si l'évocation de l'Holocauste
pour expliquer la tristesse d'un des personnages
inscrit une marque temporelle facilement
repérable. Il en va tout autrement du film de
Momo aimerait bien « que sa virginité ne soit plus qu'un mauvais souvenir i
Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran
Omar Sharif interprète
« l'Arabe », « celui qui a lu
le Coran mais qui sait sur-
tout lire dans les âmes... ».
Dupeyron, frappé du sceau de la nostalgie des entre la solitude dans un vaste logement trop
années « yé-yé » en France alors que l'appareil sombre et rempli de livres, et un père (Gilbert
radio de Moïse, que tous appellent Momo, Melki) qui ne s'efforce même plus de dissimuler
vibre au son de l'émission phare de cette épo- sa tristesse (après le départ de sa femme et de
que, Salut les copains!, véritable cri de rallie- son fils adoré, Popol) et sa misanthropie (à
ment de toute une génération. Mais ce ne sont l'égard de tous, y compris de Momo). L'amer-
pas nécessairement les chansons de Chuck tume du père est d'ordre sentimental et familial
Berry ou de Bruce Channel qui trottent dans la dans le film mais, chez Schmitt, elle s'explique
tête de Momo, dont l'appartement de la rue aussi par la mort de ses parents dans les camps
Bleue, au cœur d'un quartier populaire et de concentration, ayant fait de lui un homme
grouillant de Paris, offre une vue imprenable qui « ne se remettait pas d'avoir échappé à tout
sur les allées et venues des prostituées des ça ». Et celui qui permettra à Momo de
environs. À 13 ans, Momo est prêt à tout, comprendre un peu mieux son père, à défaut de
mentir sur son âge ou flamber ses économies, lui pardonner sa froideur, son intransigeance et,
pour que, dans les bras d'une putain au grand plus tard, son abandon dans un geste d'une
Monsieur Ibrahim
cœur — personnage récurrent, et mythique, du profonde lâcheté, se présente sous les traits et les fleurs du Coran
cinéma français... —, sa virginité ne soit plus d'un vieil épicier qui semble avoir passé sa vie
entière derrière un comptoir. 35 m m / coul. / 95 min /
qu'un mauvais souvenir. L'heure est au
2003 / fict. / France
dépucelage mais, alors que le plus puritain des
cinéastes américains prendrait deux heures Le seul nom que l'on connaît à monsieur Ibrahim, Réal. : François Dupeyron
Scén. : François Dupeyron
pour nous en raconter les péripéties, François c'est « l'Arabe », même s'il est aussi Parisien et Eric-Emmanuel Schmitt
i Dupeyron règle la chose en quelques regards et que Momo puisse l'être. Originaire de Turquie d'après son œuvre
Image : Remy Chevrin
trois grincements d'un vieux lit en fer forgé, une et musulman — plus précisément soufi, un
I M o n t . : Dominique Faysse
scène dépourvue de romantisme et de la plus courant mystique de l'Islam mettant l'accent sur Prod. : Michèle
S infime parcelle de culpabilité. la religion intérieure —, pour ce vieux sage,
et Laurent Petin
Dist. : TVA Films
être « Arabe », cela veut surtout dire être un Int. : O m a r Sharif,
Pierre Boulanger, Gilbert
Ces moments de jouissance ne sont qu'un petit épicier « ouvert de huit heures du matin Melki, Isabelle Renauld,
o baume sur une existence sans joie, partagée jusqu'à minuit et même le dimanche ». Pour Lola Naynmark
,,f Jfe ,,;•
Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran
Une scène de M o n s i e u r
I b r a h i m et les fleurs du
C o r a n qui illustre bien
l'attention que porte le vieil
Arabe au jeune juif.
Momo, cela tombe drôlement bien, car, liaison particulière les allures non pas d'un
déambulant à toute heure du jour entre les conte mais d'une intrigue digne du plus
allées étroites de ce lieu mal éclairé, il peut audacieux récit de science-fiction...
ainsi piquer à son aise et économiser quelques
francs pour aller voir les putes, qui ne deman- Avec ses airs d'Antoine Doinel neurasthénique,
dent pas mieux que de contenter le jeune Momo, merveilleusement campé par Pierre
homme de la rue Bleue. Boulanger, aurait tout aussi bien pu être le
héros d'un des premiers films de François
Momo n'a pas plus d'aptitudes au bonheur qu'il Truffaut. La comparaison s'avère pertinente au
n'en a pour le vol à l'étalage. C'est pourtant regard de la première partie du film, tout entière
« Car monsieur Ibrahim, de grâce à son amateurisme, et une tristesse sur concentrée dans les quelques rues, ruelles,
l'avis général, passait pour
son visage en voie de devenir aussi grande que escaliers et trottoirs de ce Paris où même une
un sage. Sans doute parce
q u ' i l était depuis au moins celle de son père, qu'Ibrahim préfère qu'il vole star qui pourrait être Brigitte Bardot (Isabelle
quarante ans l'Arabe d'une dans son commerce plutôt qu'ailleurs... Cette
rue juive. Sans doute parce Adjani) s'y égare pour tourner une production
q u ' i l souriait beaucoup et boutade entame le début d'une relation plus
vaguement Nouvelle Vague. Quant à François
parlait peu. Sans doute filiale que seulement fraternelle, s'inspirant
parce q u ' i l semblait échap- Dupeyron, sa reconstitution « historique » se
per à l'agitation ordinaire
d'une des plus belles, parce que trop rares,
limite surtout aux vêtements et voitures d'épo-
des mortels, surtout des mor- amitiés entre Juifs et Arabes, La Vie devant soi
tels parisiens, ne bougeant que, préférant opter pour une caméra à l'épaule
de Moshen Mizhari, d'après le roman de Romain
jamais, telle une branche qui suit, pas à pas, les déplacements fébriles de
greffée sur son tabouret, ne Gary (ou plutôt Emile Ajar...), représentant
rangeant jamais son étal l'incarnation la plus émouvante de ce que Momo du bordel à l'appartement, de l'apparte-
devant q u i que ce soit, et
certains pourraient qualifier d'utopie. Et ce n'est ment à l'épicerie. Tout cela en plus d'épouser le
disparaissant on ne sait où
entre m i n u i t et huit heures sans doute pas un hasard si Dupeyron insiste point de vue des personnages et de farcir la
du matin. »
tellement pour inscrire le récit dans les années trame sonore de chansons américaines. Le
(SCHMITT, Eric-Emmanuel.
M o n s i e u r I b r a h i m et les 1960 plutôt que de l'ancrer dans la réalité fantôme de Jean Seberg serait apparu sur les
fleurs d u Coran, Paris, Édi- d'aujourd'hui — les tensions actuelles au pavés de la rue Bleue que cela n'aurait surpris
tions A l b i n M i c h e l , 2 0 0 1 ,
p. 13) Moyen-Orient donneraient peut-être à cette personne.
Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran
Les déboires sentimentaux de Momo ne présen- à son Ibrahim un charme qui n'opère pas « Christophe Carrière : N'avez-
vous pas peur de décevoir
tent finalement qu'un intérêt limité, les véritables seulement qu'auprès du jeune Momo. vos fans égyptiens, qui vous
moments d'émotion étant ceux partagés avec apprécient davantage dans
des rôles de héros flam-
Ibrahim, celui qui a lu le Coran mais qui sait D'une œuvre intimiste, succession de vignettes boyant?
surtout lire dans les âmes, trouvant que celle du tantôt tristes tantôt nostalgiques, mais toujours
« O m a r Sharif : M a crainte
jeune homme présente des signes de vieillis- d'une grande justesse de ton, Monsieur Ibrahim était ailleurs, vis-à-vis des
sement avancé. Cette amitié naissante offre aussi et les fleurs du Coran se transforme en lumi- islamistes intégristes q u i
auraient p u s'énerver à
l'occasion d'émailler les dialogues de petites neux road movie alors que le déraciné décide
cause de certains dialogues
perles portant toutes la marque du dramaturge de mettre un terme à son exil, de prendre le ou réactions de m o n per-
aux effets calculés, celle dont Eric-Emmanuel large pour retrouver ses racines. Un voyage qui sonnage. Par exemple, quand
i l répète : " l e sais ce q u ' i l y
Schmitt ne saurait se départir. Entre la laideur donne au film une nouvelle respiration, une a dans m o n Coran ", c'est
des autoroutes (« C'est pour les imbéciles qui amplitude dans le regard, l'imprégnant des dangereux. Dans la religion
musulmane, le Coran n'ap-
veulent aller le plus vite d'un point à un autre. arômes de l'Orient et de la Méditerranée de partient à personne, c'est la
Nous, on fait pas de la géométrie, on voyage. ») manière plus palpable, plus charnelle, moins parole de Dieu. Mais, à la
Mostra de Venise, la presse
et la nécessité des prostituées (« Les premières théorique. Entre les vagues qui caressent les égyptienne a très bien réagi.
fois, il faut toujours aller chez des profes- rives d'Istanbul et la danse hypnotique des C'est bon signe.
sionnelles, des femmes qui connaissent bien le derviches tourneurs, François Dupeyron rompt
« Christophe Carrière : Ce
métier. Après, quand tu y mettras des compli- avec le côté étouffant de la première partie du film vous réconcilie-t-il avec
cations, des sentiments, tu pourras te contenter film pour s'élancer sur des chemins exotiques et le c i n é m a !
d'amateurs. »), Ibrahim ressemble tout autant à poussiéreux. Tout comme ces deux person- « O m a r Sharif : le n'ai
un vieux sage qu'à un mauvais garnement. Et nages que tout semblait séparer au départ, le jamais été fâché avec le
ici, il ne faut pas passer sous silence la formi- cinéaste contemple cet univers de calme, de cinéma. C'est l u i qui l'était
avec m o i . Pas facile de
dable interprétation que livre Omar Sharif, un mystères millénaires et de spiritualité, cher- trouver des rôles d'étranger!
acteur dont on croyait que le meilleur était chant à s'y imprégner de part en part, à en saisir Alors j e ne tournais que des
conneries. Q u a n d o n est
maintenant loin derrière lui, ayant passé plus de toute la sagesse, loin de ceux qui veulent en jeune, star, et qu'on attire le
temps ses dernières années dans les casinos que pervertir le message, en trahir l'essence. Avec public, on adapte les per-
sonnages pour vous. Mais,
sur les plateaux de cinéma. Cette désinvolture, intelligence et sensibilité, Schmitt et Dupeyron,
à m o n âge, on ne vous pro-
ce regard malicieux et cet air indolent de celui formant un vrai tandem cinématographique, pose que des participations.
qui n'a plus rien à prouver ne font que donner préfèrent leur répliquer avec des fleurs... • Q u a n d le rôle était impor-
tant, le film était con. Et
c'est pénible de passer trois
mois à dire des dialogues
avec des idiots mis en scène
par un âne. Un comédien
q u i a l'Oscar ne mérite pas
q u ' o n l'admire: son rôle
était forcément à la portée
de n'importe q u e l g r a n d
acteur, parce que c'était
bien écrit et bien réalisé.
Alors que défendre un mau-
vais personnage dans un
mauvais film, ça, c'est diffi-
cile, l'ai préféré arrêter, ne
serait-ce que pour ne pas
décevoir mes petits-enfants. »
(CARRIÈRE, Christophe. Inter-
view avec Omar Sharif :
« j'étais ravi de trouver un
rôle de vieil Arabe », L'Ex-
press, n" 2723, 11 septem-
bre 2003, p. 60)
L'épicier, « qui semble avoir
passé sa vie entière derrière
un comptoir », ferme bouti-
que pour aller faire décou-
vrir son pays d'origine à son
protégé.