20 juin 2024 à 18:37
LES FRASQUES D'EBINTO
Lettre de Monique à Ebinto
Ebinto chéri,
Quand cette lettre te parviendra, j’aurai mis à exécution la
décision la plus grave de ma [Link] serai partie.
Ces lignes, je les ai écrites au fil des jours passés auprès
de toi. Pourtant, ce n'était pas dans l’intention que tu les
lises un jour. Je me disais que tu pourrais les lire après
ma mort. Aujourd'hui, je suis partie, c’est comme si j'étais
morte et c'est pour cela que je t’envoie cette espèce de
journal.
Il vaut mieux te le dire tout de suite, tu ne m’as pas
comprise, Ebinto, toi seul à qui j’avais cru pouvoir confier
mes joies et mes peines. Une dernière fois, j’essaie de
t’ouvrir les yeux en te livrant mon cœur aussi
sincèrement que possible.
Je vais remonter très loin dans le passé, je vais remonter
au jour où tu arrivas à Bassam pour le première fois. Tu
faisais alors la classe de 6ème et moi, le cours moyen
2ème année. J’étais encore une petite fille ignorant
même jusqu'au mot amour. Dans la cour de mon père,
nous nous amusions sur le sable comme un garçonnet
et sa sœur. Près de toi, je me trouvais bien, étrangement
bien. Je me sentais protégée par toi et j étais fière de
marcher à tes cotés; Ce que j’éprouvais pour toi, c'était
une admiration, une estime profond. Dès ce moment là,
tu étais déjà à moi.
Pendant trois ans, nous avons vécu presque ensemble,
continuant toujours à jouer. Pourtant, nos jeux n’étaient
plus les mêmes. Tu ne me prenais plus à califourchon
comme un bébé; nous ne luttions plus sur le sable. Nous
avions grandi et commencions à être sérieux, et à penser
profondément. Nos jeux n’étaient plus source de joie
spontanée et éclatante, mais étaient faits de paroles
douces, quelquefois de sous-entendus qui nous faisaient
baisser les yeux ou même d’un merveilleux silence dans
lequel chacun de nous se plaisait à imaginer les pensées
de l’autre.
Je crois que ce fut au début de la 3ème que toute la
vérité se fit jour dans mon esprit. Je me rappelle encore
ce soir où tu me dis : “Bonjour Monique, comme tu es
jolie!”. J’étais si heureuse que tu eusses remarqué cela
parce que je savais que tu allais me traiter désormais
comme une jeune fille et non comme une gamine. Moi je
te croyais déjà un homme. Et quand le dimanche je
regagnais Abidjan après vous avoir rendu visite, j’étais
obsédée par ta pensée. La nuit, je n’arrivais à dormir
qu’après avoir longuement pensé à toi. Les idées que je
me faisais n’étaient plus celles d’une gamine mais celles
d’une jeune fille amoureuse. Je t’aimais : telle m’apparut
la réalité. J’étais fière de cet amour dont je te trouvais
digne.
Mon Dieu, comment ne pas me rappeler ces doux
souvenirs, seuls beaux ornements de ma vie? Je rêvais à
notre vie future. je crois que j'avais rêvé d'une vie simple
ou l'argent n’aurait aucune importance, où seul l'amour
profond de deux êtres sincères dominerait toutes les
difficultés auxquelles tout ménage est en butte. Près de
toi, j’avais espéré la compréhension, une affection que
mon père, veuf aigri, n'avait jamais pu me donner. J’avais
cru au bonheur. J’avais une totale confiance en l’avenir et
mes désillusions n’allaient être que plus amères.
Le samedi soir quand je venais à Bassam, tu te montrais
gentil à mon égard et je croyais à ton amour. J’étais
aveugle et j’ignorais que ma passion était à sens unique.
Mais toi, peut être voyais tu déjà en moi cet intense
besoin d'être aimée. Est ce pour une jeune fille une faute
que d’aimer et de désirer l’affection de l’être chéri?
Enfant, j’étais de ceux qui acceptent le reste après le
partage des cadeaux. Enfant, je n’ai eu le loisir d'être
capricieuse. Enfant, j’ai même accepté ce que l’on
accepte rarement. Orpheline, de mère dès ma naissance,
nantie d’un père négligeant, j'ai été très vite livrée à
l’école de la vie. Dans la souffrance, je n’ai pas éprouvé le
besoin de me révolter. Contre qui me révolter? Personne
n’était cause de mon infortune. Dans la souffrance j’ai
appris humblement, dignement. J’ai fait un pari, celui de
gagner dans la vie par mon travail. Toi tu étais apparu
dans mon existence comme un soutien solide, garant de
la réussite, du bonheur.
Tu avais fini par devenir tout mon univers. Je me sentais
célestement liée à toi et je ne pouvais pas imaginer que
tu ne m’aimasses pas. Il était inimaginable que ta vie se
détachât de la mienne et la pensée que tu fusses un jour
à une autre ne m’avait jamais effleuré l’esprit.
Et pourtant à un moment je te trouvais triste. Ton ami
Koula m’apprit sue tu étais amoureux d’une autre fille :
Muriel.
Ô Ebinto, as-tu jamais imaginé l’être aimé (si tu as une
fois aimé) dans les bras d’une autre personne? As-tu
jamais senti ce coup de poignard qui pénètre dans le
flanc frémissant et saigne le cœur? Ton cœur n’a donc
jamais été pressé par les griffes acérées de la jalousie?
Ô Ebinto, tu ne peux pas savoir combien ma blessure a
été cruelle de savoir que ton cœur n’était pas tout à moi
et que tu l’offrais désespérément à une autre. Combien
de fois, dans une petite chambre d’internat, ai-je pleuré
de me savoir “trahie” comme une femme mariée?
Et pour une fois, j’ai refusé qu’on se serve à mes dépens.
J’ai décidé de lutter pour défendre mon amour.
J’ai essayé de conserver mon calme, de te faire
comprendre que je t’aimais et que nous deux, nous nous
complétions pour faire un tout plein de force capable de
réussir n’importe quoi. Je t’ai fait comprendre que j’avais
besoin de ton amour, de ton affection, de ta protection, et
j’étais dépitée de voir que tu me regardais seulement
avec compassion. J’ai cherché tous les moyens
honnêtes pour te faire comprendre où était mon intérêt
pour te lier à moi. Tu te trompes vraiment, Ebinto, si tu
crois que j’avais trouvé la solution du problème dans les
rapports sexuels entre toi et moi. Crois-moi ou bien
doute de cela aussi comme tu as toujours douté de moi.
Cette nuit là, je n’avais aucune idée de derrière la tète
quand je suis entrée dans ta chambre. Je n’ai pas fait
exprès de te provoquer tout comme je n’ai pas fait exprès
de t’aimer. Quand tu t’étais réveillé, tu m’avais regarder
intensément et pour la première fois j’avais cru lire dans
tes yeux l’assurance de ton amour pour moi. J’a compris
plus tard que ce n’était que du désir. Cette nuit fatale, je
n’ai pu te résister. D’ailleurs, pourquoi t’aurai-je résisté?
J’avais cru être à toi. J’étais une chose que tu pouvais
prendre à volonté. Je n’avais jamais pensé à une
conséquence quelconque de notre nuit d’amour.
Et pourtant il est arrivé un moment où je ne sentais pas
bien. Je consultai le docteur , il me dit que j’étais en état
de grossesse.
Dans mes rêves, j’avais bien entendu désiré un enfant,
surtout de toi. J’imaginais avec quel bonheur je
caresserais ce petit être, fruit de mon amour, sorti du
plus profond de moi même. Mais Ebinto, je ne désirais
pas un enfant à cette époque de ma vie. Je n’ai pas
compris tout à coup que notre situation était plutôt
tragique. Brusquement, il m’était apparu que notre vie
d’enfance était finie, nos études gâchées, nos ambitions
devenues des chimères. Nous étions obligés de faire
face à une situation que le hasard avait créée. Je savais
que tu allais souffrir et je n’eus d’abord de peine que pour
toi. Apres j’eus le temps de me plaindre moi même.
A Bassam, quand on fut au courant de mon état, on me
regarda avec dédain. J’étais une fille dégradée et mes
amies mêmes se trouvaient mal à l’aise en ma
compagnie. Il fallait essuyer les allusions pleines de
sarcasmes, les commérages de vieilles femmes à l’affût
de scandales. J’ai essayé de conserver ma dignité. je me
suis moquée de toutes les mesquineries.
Un seul coté de ma propre situation m’inquiétait : à peine
sortie de l’enfance et plongée dans l’adolescence, je
devais immédiatement me considérer comme une
femme et faire face aux multiples problèmes qui se
posent à une jeune maman. Mais j’avais la foi en toi,
j’avais de l’espoir. Car je croyais à l’amour vainqueur de
toute adversité. Tu allais me protéger, tu allais