La technique
Genèse et concrétisation des objets techniques dans
Du mode d’existence des objets techniques
de Gilbert Simondon
Jean-Yves Château
Philopsis : Revue numérique
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Le problème de la philosophie de la technique : par où commencer ?
Le problème premier, aussi bien qu'ultime, de la philosophie de la technique est de savoir
ce que c'est que la technique. Il s'agit, comme toujours en philosophie, de savoir affronter la
question : qu'est-ce que c'est ? quelque autre problème que l'on soit conduit à traiter -, car tout
en dépend; l'enjeu est tout bonnement de savoir ce que l'on dit. Mais cela n'a rien d'une règle
générale de méthode ou de bon sens qu'il suffirait de se rappeler à propos de chaque sujet;
chaque fois la difficulté a quelque chose de singulier et le problème est de savoir comment s'y
prendre pour suivre un conseil si sage.
Il n'est pas facile de dire ce que c'est que la technique, car la diversité de ce qu'on peut y
trouver est si grande, et parfois même si peu connue de nous, qu'il y a grand risque que l'on
profère des généralités hâtives, que l'on présente comme général (voire universel) ce qui ne
pourrait s'affirmer au mieux que de quelques cas, ce qui n'est que particulier. Mais la difficulté,
dans sa véritable et singulière nature, se marque à cela que même celui qui, pour éviter ce
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1
risque, choisirait de se limiter à une région, voire à un canton de la technique et avertirait que la
portée de son analyse s'y trouve assignée, volontairement et prudemment cantonnée dans sa
particularité, celui-là risquerait encore de se tromper sans le savoir, non pas seulement comme
celui qui prend une vertu particulière pour la vertu, ni comme celui qui en présente tout un
essaim alors qu'on lui demande une définition essentielle, mais comme celui qui, croyant qu'il y
a des colombes dans le colombier, plonge la main dedans et en retire, sans songer à le
soupçonner, autre chose que l'oiseau qu'il cherche. Où donc est la technique ? Où peut-on et
doit-on aller pour l'envisager, l'étudier, l'analyser ? A quoi faut-il s'intéresser comme type de
réalité pour s'instruire de ce qu'est la technique, si partiellement que ce soit ? Où trouver la
technique, lorsqu'on souhaite la définir ou en parler en connaissance de cause ? Tel est le
premier et l'ultime problème de toute philosophie de la technique. Tant que l'on n'a pas au moins
le soupçon que la technique soit d'abord peut-être introuvable, ou difficile à localiser, que ce qui
fait problème avant tout et au bout du compte est de savoir quoi interroger, vers où et vers quoi
regarder, tourner le regard, on risque un tel quiproquo ou bien un tel flou, qu'il semble
audacieux de prétendre avoir seulement commencé à faire de la philosophie sur ce sujet.
Le premier problème qui se pose à la philosophie qui veut s'occuper de la technique est de
savoir à quel type de réalité on peut appliquer le terme de « technique ». Il faut bien, au moins à
titre d'essai, prendre pour point de départ tel ou tel domaine de réalité, telle ou telle localisation.
Avant de savoir ce qu'est la technique et pour pouvoir s'en instruire, il faut d'abord se faire une
idée de sa localisation, de la où il conviendrait de tenter de la localiser : la région des outils,
comme cela semble aller de soi pour beaucoup ? ou bien, car ce n'est, peut-être, déjà pas la
même chose, les instruments ? ou bien, les machines, les complexes industriels, les réseaux, les
systèmes « technoéconomiques », les systèmes géo-économiques, le « système technique » de
Ellul ou de Gilles, le Gestell heideggerien, ou bien les filières techniques, l'organisation des
métiers (comme dans la technologie de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert ou la science
camérale enseignée dans la première chaire de « technologie » créée à Berlin pour Beckmann en
1777), ou encore l'organisation du travail, ou bien encore la méthode, en général ? Chacune de
ces réalités a pu servir d'objet fondamental pour l'étude des techniques ou de la technique, dans
des recherches positives (technologie, histoire des techniques) ou philosophiques ; et cela relève
d'abord, on le voit, d'une décision initiale. Or le sens, la portée, la valeur, que l'on peut attribuer
à la technique, ont toutes chances de varier sensiblement selon ce choix de départ. Il faut donc
que l'examen, pour être philosophique et échapper au préjugé, puisse, en se développant,
constituer une justification critique d'un tel point de départ : non seulement la démonstration du
bien-fondé d'un tel point de départ et d'abord de sa possibilité, mais aussi l'explicitation de sa
portée et de ses limites ; pour le dire en un mot : le traiter de part en part comme un problème.
C'est ce à quoi l'ouvrage de Simondon Du mode d'existence des objets techniques1 ne
déroge pas, loin de là. Mais ses lecteurs, souvent, quant à eux, n'ont pas eu le sens de cette
exigence ou n'ont pas soupçonné son influence dans l'organisation de sa réflexion : ils tiennent
alors son point de départ pour une évidence, ou pour une thèse indépassée dans son œuvre et
même susceptible de la caractériser, et non pas d'abord pour la position du problème. Nous
allons tenter d'examiner cela et de faire apparaître son sens véritable.
Ainsi, si nous ne nous trompons pas sur ce point, l'intérêt de l'étude de la philosophie de
la technique de Simondon est de constituer ce qui devrait être aussi la première réflexion du
professeur qui s'apprête à faire un cours sur la technique et qui songe à se demander : par où
commencer ? Où rechercher l'objet de ma réflexion et de mon enseignement ? Comment faire
que le commencement ne risque pas de compromettre la suite, voire de la rendre presqu'inutile ?
Question aussi bien « didactique » que philosophique, on le voit.
1 Noté MEOT dans la suite
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2
Une phénoménologie des objets techniques
Simondon part, quant à lui, de l'étude des objets techniques, comme le titre Du mode
d'existence des objets techniques semble bien l'annoncer sinon le promettre. Mais on sera
conduit à se demander ce que cet examen fait découvrir de l'essence de la technique elle-même.
Du moins apparaît-il d'emblée que l'étude de la technique ne se présente pas comme celle, par
exemple, des méthodes, de la raison qui calcule et qui s'applique, ni celle de l'organisation du
travail, ni celle de la satisfaction des besoins, celle de la fonctionnalité d'un organisme par
rapport à la nature, et l'on pourrait prendre encore d'autres exemples d'études, dont le point de
départ se donne comme une évidence qui détermine le développement de façon décisive, sans
que l'occasion ou la nécessité ne soit jamais rencontrée de l'examiner, de le justifier ou de le
discuter.
Ici, en revanche, dès le départ, la manière d'envisager le domaine retenu pour l'enquête
prend en compte cette difficulté de principe du commencement : on ne suppose pas que les
« objets techniques » soient une réalité clairement identifiable ou localisable. Même quand on
sait vaguement ce qu'on entend communément par « objet technique », il est délicat d'en choisir
aucun pour entreprendre son analyse : car à partir de quand est-il, devient-il technique ?
Comment s'y prendre, donc, pour faire reculer le plus possible le préjugé, sinon examiner l'objet
technique non pas seulement dans sa multiplicité et sa diversité mais encore dans son devenir
même, en s'efforçant de ne pas imposer précocement un critère de sa reconnaissance à l'objet
technique2 ? Essayer, en ce point de départ dont la pertinence n'en devra pas moins être
examinée, de saisir la spécificité de l'objet technique à partir des conditions caractéristiques de
son devenir (« les critères de la genèse »3) tel est le projet du livre Du mode d'existence des
objets techniques. C'est se réserver la possibilité, tout en choisissant l'objet technique comme
point de départ pour chercher « l'essence de la technicité » d'en trouver la « provenance »
ailleurs (par une étude de la genèse de la technicité elle-même, même, IIIe partie4).
Le point de départ de la pensée dans Du mode d'existence des objets techniques est donc
une « phénoménologie » de la technique, qui cherche à saisir fondamentalement la technique
dans son apparition sous forme d'objets : c'est dans la description de leur« mode d'existence »
(qui ne constitue pas les limites arbitrairement assignées à l'enquête menée mais son point de
départ phénoménologique) que l'on entreprendra de définir l'essence de la technicité : la
technique apparaît avant tout dans des objets, et le mode d'être de ces objets se caractérise
d'abord par l'individuation et la multiplicité. L'individuation et la multiplicité sont deux
expressions du même phénomène : les objets techniques sont individués de diverses façons, et il
faudra en décrire de près les modes propres (c'est l'objet de la première partie et notamment du
second chapitre) et non seulement multiples mais divers et variés (ce ne sont pas tous les
mêmes, en revanche ils se montrent partout, prêts à rendre service en des circonstances variées,
pour des usages divers, correspondant à toutes les fonctions possibles). Mais ce n'est pas
seulement la variété qui apparaît du côté des objets techniques, c'est la variation, que l'on est
porté à attribuer à l'objet individuel aussi bien qu'à l'ensemble ; ils ne se montrent pas seulement
multiples et divers, mais ils ont des ressemblances au-delà de leur diversité, comme ce qui varie
par rapport à un terme ou un thème de départ, des relations de proximité, de « familiarité »
dirait-on : une bonne part de ces ressemblances semble relever de relations de succession
causales, d'engendrement ; ces objets semblent pouvoir être dits « de la même famille »
(« frères » ou « cousins » en tout cas, « apparentés ») N'est-on pas porté, dans cette perspective,
à dire de certains qu'ils sont les « parents » des autres, les « ancêtres » ? Le moteur automobile
2 MEOT, pp19-20.
3 Id. p. 20.
4 Id., p. 154.
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3
de 1910 est « l'ancêtre » des moteurs actuels, dit-on parfois. A-t-on raison ? Cela a-t-il du sens ?
Qu'est-ce que cela peut vouloir dire ?
C'est cette phénoménologie descriptive, toute simple, en un sens d'autant moins
contestable qu'elle est peu originale, mais nullement définitive, qui correspond au point de
départ du livre Du mode d'existence des objets techniques; ce sont sa signification véritable et
effective et ses implications, dont la première partie pose dès ses premières lignes les
problèmes.
Car, curieusement, cette ressemblance entre les objets techniques est le symptôme d'une
difficulté essentielle pour leur étude, et elle fait obstacle paradoxalement à une enquête qui
partirait de leur individualité, aussi bien qu'à une connaissance de type classificatoire de leur
diversité : qu'est-ce, en effet, que tel ou tel objet individué, situé dans le temps et dans l'espace ?
Il est ce qu'il est d'abord par sa relation à une lignée d'objets caractérisés, par exemple, par la
même fonction (« ce à quoi on donne un nom unique, comme, par exemple celui de moteur,
peut être multiple dans l'instant et peut varier dans le temps en changeant d'individualité5 ; « le
moteur à essence n'est pas tel ou tel moteur donné dans le temps et dans l'espace, mais le fait
qu'il y a une suite, une continuité qui va des premiers moteurs à ceux que nous connaissons et
qui sont encore en évolution »6). La ressemblance entre les objets techniques est une
manifestation phénoménale qui correspond à l'impossibilité de les considérer hors de leur
relation à leur « famille », alors même qu'ils apparaissent incontestablement comme des
individualités. Or la même difficulté venant de la ressemblance des objets techniques entre eux
rend également problématique leur connaissance comme appartenant à une espèce, ce qui peut
paraître encore plus paradoxal : « on ne peut que difficilement définir les objets techniques par
leur appartenance à une espèce technique ; les espèces sont faciles à distinguer sommairement,
pour l'usage pratique, tant qu'on accepte de saisir l'objet technique par la fin pratique à laquelle
il répond ; mais il s'agit là d'une spécificité très illusoire, car aucune structure fixe ne correspond
à un usage défini. Un même résultat peut être obtenu à partir de fonctionnements et de structures
très différents ; un moteur à vapeur, un moteur à essence, une turbine, un moteur à ressort ou à
poids sont tous également des moteurs ; pourtant, il y a plus d'analogie réelle entre un moteur à
ressort et un arc ou une arbalète qu'entre ce même moteur et un moteur à vapeur ; une horloge à
poids possède un moteur analogue à un treuil, alors qu'une horloge à entretien électrique est
analogue à une sonnette ou à un vibreur »7.
On aperçoit ici l'incompatibilité de principe qu'il y a entre une recherche de ce qu'est la
technique à partir de l'idée d'usage, d'utilité, de fonctionnalité pratique, et celle qui tente de
partir de la considération des objets techniques : le premier point de vue confond les réalités
techniques objectives ; il ne permet pas de classer les objets pour ce qu'ils sont objectivement,
mais seulement les besoins et les usages. De ce point de vue, il n'y a pas de différences
objectives entre les objets techniques, et, généralisons, c'est une idée profonde, dans Du mode
d'existence des objets techniques, on ne voit pas comment il pourrait y en avoir, parmi les objets
en général, entre ceux qui seraient techniques et ceux qui ne le seraient pas : on peut, en effet, se
servir de toute chose à quelque usage ; tout objet peut être utilisé à quelque fin ; c'est ce en quoi
être « ustensile » selon le terme que Simondon reprend, dans une intention polémique, à
Heidegger (ou du moins à la traduction que certains ont donné de « Zeug » dans Être et temps (§
15), et à une certaine tradition phénoménologique - n'est pas un mode d'être caractéristique de
l'objet technique mais de toute chose en général en tant qu'elle est disponible : toute chose peut
être utilisée et considérée du point de vue de ses utilisations possibles ; inversement tout objet
technique peut ne pas être actuellement utilisé, cela n'affecte en rien ce qu'il est objectivement.
5 Id., p. 19.
6 Id., p. 20.
7 Id., p. 19.
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Voilà une difficulté de principe, dont les conséquences philosophiques et pédagogiques
mériteraient de ne pas être négligées comme c'est le cas bien souvent : l'idée d'usage, d'utilité,
de fonctionnalité pratique, ne permet en tout cas pas de rencontrer et d'identifier les objets
techniques comme tels. Cela ne conduit pas davantage, bien sûr, à penser que la considération
des structures physiques objectives permette à elle seule de reconnaître et de connaître l'objet
technique comme tel, ni d'en élaborer une classification satisfaisante d'un point de vue
technique : il resterait à découvrir en quoi il est un objet technique et comment il est devenu cet
objet. Ainsi les technologies fonctionnalistes aussi bien que structuralistes et physicalistes sont
insuffisantes à l'égard de l'objet technique ; celles qui le considèrent comme membre d'une
espèce (que la classification porte sur les fonctions ou sur les structures physiques), aussi bien
que celles qui tentent de l'étudier dans sa singularité actuelle. A tous ces points de vue s'oppose
une « pensée génétique », qui seule peut convenir pour saisir adéquatement la variation dans la
ressemblance caractéristique de l'objet technique, son caractère évolutif, génétique. Mais
reconnaître la nécessité d'une telle pensée de la genèse, ce n'est pas indiquer une tâche facile à
exécuter, mais encore un problème et il faut comprendre ce que cela veut dire au juste.
En effet, une technologie soucieuse de ne pas limiter arbitrairement son objet mais de
saisir ce qu'il en est de la technicité, lors même que son enquête prend son point de départ dans
l'étude des objets techniques eux-mêmes, reconnaîtra que, « au lieu de partir de l'individualité de
l'objet technique, ou même de sa spécificité, qui est très instable, pour essayer de définir les lois
de sa genèse dans le cadre de cette individualité ou de cette spécificité, il est préférable de
renverser le problème : c'est à partir des critères de la genèse que l'on peut définir l'individualité
et la spécificité de l'objet technique : l'objet technique individuel n'est pas telle ou telle chose,
donnée hic et nunc, mais ce dont il y a genèse »8. Il ne s'agit pas, ici, seulement de partir des
objets eux-mêmes ; ni non plus de reconnaître leur individualité ; ni même leur genèse, si elle
est considérée comme évolution à partir d'une représentation statique et classificatrice des
individualités techniques (alors même que ces trois thèmes peuvent sembler tout-à-fait
caractéristiques de la pensée de Simondon). Il faut tenter de partir du caractère génétique de
l'objet technique, de saisir son individualité comme résultat d'une individuation opérée par cette
genèse, et de ne définir l'être de l'objet technique par aucun trait particulier mais seulement par
cette genèse, par « les modalités spécifiques » et les « critères » de cette genèse, comme « ce
dont il y a genèse ».
On le voit : la décision apparente de prendre les objets techniques comme point de départ
d'une réflexion sur la technique, loin d'être un parti-pris dogmatique qui engage la pensée en la
précédant, consiste, ici, à poser le problème de la nature et du mode d'être de l'objet technique,
mais, plus radicalement encore, du moyen de l'étudier, et même de le localiser et de l'identifier.
La nécessité de tenter de saisir la genèse de l'objet technique est fondée sur les difficultés de
principe que l'on rencontre quand on cherche à saisir la technicité directement dans l'objet
technique lui-même. Telles sont les difficultés de principe qu'affronte dès ses premières lignes le
premier chapitre du livre Du mode d'existence des objets techniques intitulé : «genèse de l'objet
technique: le processus de concrétisation ». L'objet technique n'est pas donné et identifiable
comme tel ; sa « genèse » ne peut être saisie comme le devenir qui affecterait son être une fois
qu'on le supposerait donné et identifié (sur le même mode que toute chose que l'on suppose
soumise au temps et affectée par lui) ; elle est, en revanche, ce par quoi proprement il accède à
son être. Entendre ainsi cette « genèse » comme « un processus de concrétisation et de
détermination fonctionnelle qui lui donne sa consistance au terme d'une évolution »9, c'est
prendre au sérieux cette expression, qui semble bien correspondre alors au sentiment qu'il y a
entre les objets techniques des ressemblances « familiales » et de « lignée ». Mais, précisément,
qu'est-ce que cela veut dire que d'affirmer, non pas certes comme une définition dogmatique
mais comme un principe de problématisation, que l'objet technique (individuel) ait une genèse ?
8 MEOT, pp. 19-20.
9 Id., introduction, p. 15.
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Est-ce une métaphore ou non ? Tel est le problème que pose la notion de concrétisation, si la
« concrétisation » est le processus de cette genèse au cours duquel l'objet technique acquiert sa
consistance et sa spécificité.
Car il y a plusieurs manières d'entendre qu'entre des êtres il y a « genèse », si ce n'est pas
en un sens rigoureusement biologique. Si, par exemple, on envisage plusieurs êtres qui ont des
ressemblances et des différences qu'on peut ordonner selon un ordre de succession (comme ce
pourrait être le cas en ce qui concerne les moteurs à essence entre 1910 et aujourd'hui), dans un
tel cas c'est d'un être collectif envisagé originairement dans son extension temporelle, dont on
dira, le cas échéant, qu'il y a genèse, ou, aussi bien, évolution, histoire. Mais une telle
affirmation risque de n'être pas très instructive : on ne prétend pas nécessairement par là qu'il y
ait véritablement engendrement de chaque être à partir d'un être semblable. C'est de l'idée de
moteur à essence qu'il y aurait genèse, mais non de chaque moteur individuel. On veut signifier
par là seulement qu'on peut penser comme un « genre » - au sens logique, mais non pas
biologique - une multiplicité d'objets ayant des traits communs caractéristiques qui permettent
de les distinguer d'autres ensembles et des différences entre eux qui apparaissent
successivement et d'une façon qui semble irréversible. Mais c'est par image que l'on peut dire
qu'il y a ici « genèse » ou « lignée », « famille », ou bien encore « évolution ». Quand on parle
de « l'évolution du moteur » au cours de l'histoire, on ne prétend pas, en général, que ce soit, en
toute rigueur, un moteur qui évolue, mais l'idée du moteur : c'est entre ses concepteurs ou ses
réalisateurs qu'il peut y avoir eu des relations de fécondation et de filiation intellectuelles (et
cela est à démontrer à chaque fois, cela correspond au problème constant de la comparaison en
ethno-technologie, comme on le voit chez Leroi-Gourhan), et non pas en réalité entre les objets
construits ; on ne peut le dire que par ellipse et métonymie.
On aperçoit l'enjeu théorique considérable de l'affaire du point de vue de l'histoire de la
technique : le changement qui semble si caractéristique du monde de la technique justifie-t-il
qu'on le pense comme une histoire, ou, du moins, en quel sens ? Une histoire des techniques
rend-elle compte tout au plus d'une chronologie des réalisations techniques (si bien
documentées que l'on veuille, là n'est pas le problème) mais qui, en elles-mêmes, relèveraient en
fait d'une autre histoire : histoire des sciences, par exemple (dont les techniques ne seraient alors
que les « applications »), ou bien histoire du travail, histoire économique, histoire sociale, etc.,
histoire en général ? Ou bien y a-t-il une historicité effective de ces réalisations, et peut-on
espérer faire alors ce que Lucien Febvre appelle une histoire technique des techniques» ?
Naturellement, selon la représentation que l'on se fait de la nature de la technique, on procédera
différemment pour tenter de remplir ce programme (par lequel on pourrait caractériser, par
exemple, le projet central de l'œuvre de Leroi-Gourhan) ; mais il faut en tous les cas que l'on
puisse donner consistance à la technique et à son historicité, pour que son histoire» soit autre
chose que la dimension technique de quelque autre histoire. Dans cette perspective, on aperçoit
combien il est important de savoir s'il y a ou non une genèse propre des objets techniques : s'il y
en a véritablement, cela semble bien assurer la consistance propre et l'autonomie de la réalité
technique et, peut-être, de l'histoire qui la prend pour objet.
Mais est-ce vraiment au sens biologique, que l'on prétend penser la genèse des objets
techniques ? Veut-on, et, bien sûr, peut-on la penser comme un engendrement des uns à partir
des autres (et non comme un simple avènement résultant de causes variées n'ayant pas la
nécessité d'un processus biogénétique) ? Mais, si elle était pensée sur le modèle d'un processus
biologique, la nécessité de cette genèse, qui, certes, garantirait consistance et autonomie à l'objet
technique et à son devenir, ne risquerait-t-elle pas d'être trop forte pour convenir à la
constitution d'une histoire des techniques ? Si la genèse de l'objet technique est un cas de la
genèse des individus vivants, l'histoire des techniques ne risque-t-elle pas de perdre encore sa
possibilité, non plus par manque de nécessité propre et d'autonomie de son objet, cette fois-ci,
mais par excès ? Ce serait à vrai dire de l' histoire naturelle que relèverait alors « l'histoire de la
technique » ; les réalités techniques, leur avènement, leur développement, leur production, le cas
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échéant, par les hommes, pourraient faire l'objet d'une étude scientifique comme celle d'une
réalité naturelle, d'un canton de la nature où l'on trouve l'homme comme réalité naturelle, mais
non pas d'une histoire au sens humain du terme; la possibilité de l'intervention de l'homme,
c'est-à-dire d'un certain style de liberté et de nécessité, ne serait plus ménagée.
Le problème de la possibilité d'une genèse des objets techniques apparaît ainsi dans toute
son ampleur et sa complexité : comment penser cette genèse» de telle manière qu'elle ne se
confonde ni avec une représentation biologique ni avec une simple métaphore de tout devenir
quelconque, mais en sorte qu'elle permette d'assurer la consistance suffisante et le type de
nécessité interne qu'exige une historicité véritable des techniques ?
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