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University of Virginia Library PQ: 2631 .63 A7 V.8 1929 ALD Le Temps Retrouve

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University of Virginia Library

PQ:2631 ;.63;A7;V.8; 1929


ALD Le temps retrouve.

AX 000 208 290


LIBRARY OF THE
UNIVERSITY OF VIRGINIA
UNIVERSIT

VIRGIN
Y

O
T

F
IA

1819

IN MEMORY OF

JAMES MATTHEW BOWCOCK


LE TEMPS RETROUVÉ
EDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE

CEUVRES DE MARCEL PROUST

LES PLAISIRS ET LES JOURS .... 1 volume

PASTICHES ET MÉLANGES ...... 1 volume

CHRONIQUES . 1 volume

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU :

DU COTÉ DE CHEZ SWANN , 2 volumes I

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES


EN FLEURS , 3 volumes .. II

LE COTÉ DE GUERMANTES . I , 1 vol-


lume ... III
LE COTÉ DE GUERMANTES . II , SO-
DOME ET GOMORRHE . I , 1 volume .. IV

SODOME ET GOMORRHE . II , 3 volumes . V

LA PRISONNIÈRE , 2 volumes .... VI

ALBERTINE DISPARUE , 2 volumes .... VII

LE TEMPS RETROUVÉ , 2 volumes .... VIII


MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU
TEMPS PERDU

TOME VIII

LE

TEMPS RETROUVÉ

37° édition

nrf

PARIS
Librairie Gallimard
EDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3 , rue de Grenelle (vi )

14247
L'ÉDITION ORIGINALE DE CET OUVRAGE A ÉTÉ TIRÉE A MILLE
TROIS CENT SOIXANTE-QUATORZE EXEMPLAIRES ET COMPREND :
CENT VINGT-NEUF EXEMPLAIRES RÉIMPOSÉS DANS LE FORMAT
IN- QUARTO TELLIÈRE , SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-
NAVARRE AU FILIGRANE n . r. f. , DONT DOUZE HORS COM-
MERCE MARQUÉS DE A A L ET QUATRE EXEMPLAIRES NOMI-
NATIFS TIRES SPÉCIALEMENT POUR LA FAMILLE DE MARCEL
PROUST , ET CENT TREIZE EXEMPLAIRES DESTINÉS AUX BIBLIO-
PHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE , NUMÉROTÉs de i a
CXIII , MILLE DEUX CENT QUARANTE- CINQ EXEMPLAIRES IN- OCTAVO
COURONNE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT
QUINZE HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A O , MILLE DEUX CENTS
DESTINÉS AUX amis de l'éDITION ORIGINALe numérotés de 1 a
1200 , ET TRENTE EXEMPLAIRES D'AUTEUR , HORS COMMERCE ,
NUMÉROTÉS DE 1201 A 1230.
IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE TRENTE EXEMPLAIRES IN-OCTAVO COU-
RONNE, SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE , DONT UN
EXEMPLAIRE NOMINATIF ET VINGT- NEUF EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
DE I A XXIX . CES EXEMPLAIRES SONT DESTINÉS AUX SOUSCRIP-
""
TEURS DE LA COLLECTION DE M. DE NORPOIS

ROBA7
v.8
1929

copy!

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS


POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE . COPYRIGHT . BY
LIBRAIRIE GALLIMARD , 1927
LE TEMPS RETROUVÉ

CHAPITRE I

TANSONVILIE

Toute la journée, dans cette demeure de Tanson-


ville un peu trop campagne qui n'avait l'air que d'un
lieu de sieste entre deux promenades ou pendant
l'averse, une de ces demeures où chaque salon a l'air
d'un cabinet de verdure, et où sur la tenture des
chambres, les roses du jardin dans l'une, les oiseaux
des arbres dans l'autre, vous ont rejoints et vous tien-
nent compagnie - isolés du moins car c'étaient de
vieilles tentures où chaque rose était assez séparée
pour qu'on eût pu si elle avait été vivante, la cueillir,
chaque oiseau le mettre en cage et l'apprivoiser, sans
rien de ces grandes décorations des chambres d'au-
jourd'hui où sur un fond d'argent, tous les pommiers
de Normandie sont venus se profiler en style japonais,
pour halluciner les heures que vous passez au lit,
toute la journée je la passais dans ma chambre qui
donnait sur les belles verdures du parc et les lilas
de l'entrée, sur les feuilles vertes des grands arbres
au bord de l'eau, étincelants de soleil et la forêt
de Méséglise. Je ne regardais en somme tout cela
7
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

avec plaisir que parce que je me disais, c'est joli


d'avoir tant de verdure dans la fenêtre de ma
chambre jusqu'au moment où dans le vaste tableau
verdoyant, je reconnus, peint lui au contraire en
bleu sombre, simplement parce qu'il était plus loin,
le clocher de l'église de Combray, non pas une figu-
ration de ce clocher, ce clocher lui- même, qui met-
tant ainsi sous mes yeux la distance des lieues et
des années, était venu, au milieu de la lumineuse
verdure et d'un tout autre ton, si sombre qu'il
paraissait presque seulement dessiné, s'inscrire dans
le carreau de ma fenêtre. Et si je sortais un moment
de ma chambre, au bout du couloir j'apercevais ,
parce qu'il était orienté autrement, comme une
bande d'écarlate, la tenture d'un petit salon qui
n'était qu'une simple mousseline mais rouge, et
prête à s'incendier, si un rayon de soleil y
donnait.
Pendant nos promenades Gilberte me parlait de
Robert comme se détournant d'elle, mais pour aller
auprès d'autres femmes. Et il est vrai que beau-
coup encombraient sa vie, et comme certaines cama-
raderies masculines pour les hommes qui aiment les
femmes, avec ce caractère de défense inutilement
faite et de place vainement usurpée qu'ont dans la
plupart des maisons les objets qui ne peuvent servir
à rien .
Une fois que j'avais quitté Gilberte assez tôt, je
m'éveillai au milieu de la nuit dans la chambre de
Tansonville, et encore à demi endormi j'appelai :
<< Albertine » . Ce n'était pas que j'eusse pensé à elle ,
ni rêvé d'elle, ni que je la prisse pour Gilberte . Ma
mémoire avait perdu l'amour d'Albertine, mais il
semble qu'il y ait une mémoire involontaire des
8
LE TEMPS RETROUVE

membres, pâle et stérile imitation de l'autre, quí


vive plus longtemps comme certains animaux ou
végétaux inintelligents vivent plus longtemps que
l'homme. Les jambes, les bras, sont pleins de sou-
venirs engourdis . Une réminiscence éclose en mon
bras m'avait fait chercher derrière mon dos la son-
nette comme dans ma chambre de Paris . Et ne la
trouvant pas, j'avais appelé : « Albertine » croyant
que mon amie défunte était couchée auprès de moi,
comme elle faisait souvent le soir et que nous nous
endormions ensemble, comptant au réveil sur le
temps qu'il faudrait à Françoise avant d'arriver,
pour qu'Albertine pût sans imprudence tirer la
sonnette que je ne trouvais pas.
Robert vint plusieurs fois à Tansonville pendant
que j'y étais. Il était bien différent de ce que je
l'avais connu . Sa vie ne l'avait pas épaissi, comme
M. de Charlus, tout au contraire, mais opérant en
lui un changement inverse lui avait donné l'aspect
désinvolte d'un officier de cavalerie - et bien qu'il
eût donné sa démission au moment de son mariage
à un point qu'il n'avait jamais eu. Au fur et à
mesure que M. de Charlus s'était alourdi, Robert
(et sans doute il était infiniment plus jeune mais
on sentait qu'il ne ferait que se rapprocher davan-
tage de cet idéal avec l'âge) , comme certaines femmes
qui sacrifient résolument leur visage à leur taille
et à partir d'un certain moment ne quittent plus
Marienbad (pensant que, ne pouvant espérer garder
à la fois plusieurs jeunesses, c'est encore celle de
la tournure qui sera la plus capable de représenter
les autres) était devenu plus élancé, plus rapide,
effet contraire d'un même vice. Cette vélocité avait
d'ailleurs diverses raisons psychologiques, la crainte
9
À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

d'être vu, le désir de ne pas sembler avoir cette


crainte, la fébrilité qui naît du mécontentement de
soi et de l'ennui. Il avait l'habitude d'aller dans
certains mauvais lieux, où comme il aimait qu'on
ne le vît ni entrer, ni sortir, il s'engouffrait pour
offrir aux regards malveillants des passants hypo-
thétiques le moins de surface possible, comme on
monte à l'assaut. Et cette allure de coup de vent
lui était restée . Peut-être aussi schématisait - elle
l'intrépidité apparente de quelqu'un qui veut mon-
trer qu'il n'a pas peur et ne veut pas se donner le
temps de penser.
Pour être complet il faudrait faire entrer en ligne
de compte le désir , plus il vieillissait, de paraître
jeune et même l'impatience de ces hommes, toujours
ennuyés, toujours blasés, que sont les gens trop
intelligents pour la vie relativement oisive qu'ils
mènent et où leurs facultés ne se réalisent pas .
Sans doute l'oisiveté même de ceux-là peut se tra-
duire par de la nonchalance. Mais, surtout depuis
la faveur dont jouissent les exercices physiques,
l'oisiveté a pris une forme sportive, même en dehors
des heures de sport et qui se traduit par une viva-
cité fébrile qui croit ne pas laisser à l'ennui le temps
ni la place de se développer.
Devenant beaucoup plus sec, il ne faisait presque
plus preuve vis - à-vis de ses amis, par exemple vis-
à-vis de moi, d'aucune sensibilité. Et en revanche
il avait avec Gilberte des affectations de sensible-
ries, poussées jusqu'à la comédie, qui déplaisaient .
Ce n'est pas qu'en réalité Gilberte lui fût indiffé-
rente. Non, Robert l'aimait. Mais il lui mentait
tout le temps, et son esprit de duplicité, sinon le
fond même de ses mensonges, était perpétuellement
10
LE TEMPS RETROUVÉ

découvert . Et alors il ne croyait pouvoir s'en tirer


qu'en exagérant dans des proportions ridicules,
la tristesse réelle qu'il avait de peiner Gilberte.
Il arrivait à Tansonville obligé, disait-il, de repartir
le lendemain matin pour une affaire avec un cer-
tain Monsieur du pays qui était censé l'attendre
à Paris et qui, précisément, rencontré dans la soirée
près de Combray, dévoilait involontairement le
mensonge au courant duquel Robert avait négligé
de le mettre, en disant qu'il était venu dans le
pays se reposer pour un mois et ne retournerait
pas à Paris d'ici là . Robert rougissait, voyait le
sourire mélancolique et fin de Gilberte, se dépê-
trait ― en l'insultant du gaffeur, rentrait avant
sa femme, lui faisait remettre un mot désespéré
où il lui disait qu'il avait fait un mensonge pour ne
pas lui faire de peine, pour qu'en le voyant repartir
pour une raison qu'il ne pouvait pas lui dire, elle ne
crût pas qu'il ne l'aimait pas ( et tout cela, bien qu'il
l'écrivit comme un mensonge, était en somme vrai) ,
puis faisait demander s'il pouvait entrer chez elle
et là, moitié tristesse réelle, moitié énervement de
cette vie, moitié simulation chaque jour plus auda-
cieuse, sanglotait, s'inondait d'eau froide, parlait
de sa mort prochaine, quelquefois s'abattait sur le
parquet comme s'il se fût trouvé mal. Gilberte ne
savait pas dans quelle mesure elle devait le croire,
le supposait menteur à chaque cas particulier, et
s'inquiétait de ce pressentiment d'une mort pro-
chaine, mais pensait que d'une façon générale elle
était aimée, qu'il avait peut-être une maladie qu'elle
ne savait pas et n'osait pas à cause de cela le contra-
rier et lui demander de renoncer à ses voyages. Je
comprenais du reste d'autant moins pourquoi il se
11
À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

faisait que Morel fût reçu comme l'enfant de la


maison, partout où étaient les Saint- Loup, à Paris,
à Tansonville.
Françoise qui avait déjà vu tout ce que M. de
Charlus avait fait pour Jupien et tout ce que Robert
de Saint-Loup faisait pour Morel n'en concluait
pas que c'était un trait qui reparaissait à certaines
générations chez les Guermantes, mais plutôt
comme Legrandin aimait beaucoup Théodore elle
avait fini, elle personne si morale et si pleine de
préjugés, par croire que c'était une coutume
que son universalité rendait respectable. Elle
disait toujours d'un jeune homme, que ce fût
Morel ou Théodore : « il a trouvé un Monsieur
qui s'est toujours intéressé à lui et qui lui a
bien aidé. » Et comme en pareil cas les protec-
teurs sont ceux qui aiment, qui souffrent, qui
pardonnent, Françoise, entre eux et les mineurs
qu'ils détournaient, n'hésitait pas à leur don-
ner le beau rôle, à leur trouver « bien du cœur ».
Elle blâmait sans hésiter Théodore qui avait joué
bien des tours à Legrandin, et semblait pourtant
ne pouvoir guère avoir de doutes sur la nature de
leurs relations car elle ajoutait : « Alors le petit
a compris qu'il fallait y mettre du sien et y a dit :
prenez-moi avec vous, je vous aimerai bien, je vous
cajolerai bien, et ma foi ce monsieur a tant de cœur
que bien sûr que Théodore est sûr de trouver près
de lui peut-être bien plus qu'il ne mérite, car c'est
une tête brûlée, mais ce Monsieur est si bon que j'ai
souvent dit à Jeannette (la fiancée de Théodore) :
« Petite, si jamais vous êtes dans la peine, allez vers
ce Monsieur. Il coucherait plutôt par terre et vous
donnerait son lit. Il a trop aimé le petit Théodore
12
LE TEMPS RETROUVE

pour le mettre dehors, bien sûr qu'il ne l'abandon-


nera jamais . »
C'est au cours d'un de ces entretiens, qu'ayant
demandé le nom de famille de Théodore qui vivait
maintenant dans le Midi, je compris brusquement
que c'était lui qui m'avait écrit pour mon article du
Figaro cette lettre d'une écriture populaire et d'un
langage charmant dont le nom du signataire m'était
alors inconnu .
De même estimait -elle plus Saint- Loup que Morel
et jugeait-elle que malgré tous les coups que Morel
avait faits, le marquis ne le laisserait jamais dans la
peine, car c'est un homme qui avait trop de cœur
ou alors il faudrait qu'il lui soit arrivé à lui-même de
grands revers .
Saint- Loup insistait pour que je restasse à Tan-
sonville et laissa échapper une fois, bien qu'il ne
cherchât visiblement plus à me faire plaisir, que ma
venue avait été pour sa femme une joie telle qu'elle
en était restée, à ce qu'elle lui avait dit, transportée
de joie tout un soir, un soir où elle se sentait si triste
que je l'avais, en arrivant à l'improviste, miracu-
leusement sauvée du désespoir, « peut- être du pire »,
ajouta-t-il . Il me demandait de tâcher de la persua-
der qu'il l'aimait, me disant que la femme qu'il
aimait aussi, il l'aimait moins qu'elle et romprait
bientôt . « Et pourtant », ajouta-t-il avec une telle
félinité et un tel besoin de confidence que je croyais
par moments que le nom de Charlie, allait malgré
Robert sortir » comme le numéro d'une loterie,
« j'avais de quoi être fier. Cette femme qui me donna
tant de preuves de sa tendresse et que je vais sacri-
fier à Gilberte, jamais elle n'avait fait attention
å un homme, elle se croyait elle- même incapable
13
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

d'être amoureuse . Je suis le premier. Je savais


qu'elle s'était refusée à tout le monde tellement
que quand j'ai reçu la lettre adorable où elle me
disait qu'il ne pouvait y avoir de bonheur pour elle
qu'avec moi, je n'en revenais pas . Evidemment,
il y aurait de quoi me griser, si la pensée de voir
cette pauvre petite Gilberte en larmes ne m'était
pas intolérable. Ne trouves-tu pas qu'elle a quelque
chose de Rachel ? » me disait-il. Et en effet j'avais
été frappé d'une vague ressemblance qu'on pouvait
à la rigueur trouver maintenant en elles . Peut-être
tenait-elle à une similitude réelle de quelques traits
(dûs par exemple à l'origine hébraïque pourtant si
peu marquée chez Gilberte) à cause de laquelle
Robert, quand sa famille avait voulu qu'il se mariât,
s'était senti attiré vers Gilberte. Elle tenait aussi
à ce que Gilberte ayant surpris des photographies
de Rachel, cherchait pour plaire à Robert à imiter
certaines habitudes chères à l'actrice, comme d'avoir
toujours des noeuds rouges dans les cheveux, un
ruban de velours noir au bras, et se teignait les
cheveux pour paraître brune. Puis sentant que ses
chagrins lui donnaient mauvaise mine, elle essayait
d'y remédier. Elle le faisait parfois sans mesure.
Un jour où Robert devait venir le soir pour vingt-
quatre heures à Tansonville, je fus stupéfait de la
voir venir se mettre à table si étrangement diffé-
rente de ce qu'elle était non seulement autrefois,
mais même les jours habituels, que je restai stupé-
fait comme si j'avais eu devant moi une actrice,
une espèce de Théodora . Je sentais que malgré
moi je la regardais trop fixement dans ma curiosité
de savoir ce qu'elle avait de changé. Cette curiosité
fut d'ailleurs bientôt satisfaite quand elle se moucha,
14
LE TEMPS RETROUVE

ear malgré toutes les précautions qu'elle y mit,


par toutes les couleurs qui restèrent sur le mou-
choir, en faisant une riche palette, je vis qu'elle était
complètement peinte. C'était cela qui lui faisait
cette bouche sanglante et qu'elle s'efforçait de rendre
rieuse en croyant que cela lui allait bien, tandis que
l'heure du train qui s'approchait sans que Gilberte
sût si son mari arriverait vraiment ou s'il n'enver-
rait pas une de ces dépêches dont M. de Guermantes
avait spirituellement fixé le modèle : « Impossible
venir, mensonge suit », pâlissait ses joues et cernait
ses yeux. « Ah ! vois-tu, me disait-il avec un accent
volontairement tendre qui contrastait tant avec sa
tendresse spontanée d'autrefois, avec une voix
d'alcoolique et des modulations d'acteur, Gilberte
heureuse, il n'y a rien que je ne donnerais pour cela.
Elle a tant fait pour moi. Tu ne peux pas savoir. »
Et ce qui était le plus déplaisant dans tout cela
était encore l'amour-propre, car Saint-Loup était
flatté d'être aimé par Gilberte, et sans oser dire
que c'était Morel qu'il aimait, donnait pourtant sur
l'amour que le violoniste était censé avoir pour lui
des détails qu'il savait bien exagérés sinon inventés
de toute pièce, lui à qui Morel demandait chaque
jour plus d'argent. Et c'était en me confiant Gil-
berte qu'il repartait pour Paris . J'eus du reste
l'occasion pour anticiper un peu, puisque je suis
encore à Tansonville, de l'y apercevoir une fois
dans le monde, et de loin, où sa parole, malgré
tout vivante et charmante, me permettait de
retrouver le passé . Je fus frappé de voir combien
il changeait. Il ressemblait de plus en plus à sa
mère. Mais la manière de sveltesse hautaine qu'il
avait hérité d'elle et qu'elle avait parfaite, chez lui,
15
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

grâce à l'éducation la plus accomplie, s'exagérait,


se figeait ; la pénétration du regard propre aux
Guermantes lui donnait l'air d'inspecter tous les
lieux au milieu desquels il passait, mais d'une façon
quasi inconsciente, par une sorte d'habitude et de
particularité animale ; même immobile, la couleur
qui était la sienne plus que de tous les Guermantes,
d'être seulement de l'ensoleillement d'une journée
d'or devenue solide, lui donnait comme un plu-
mage si étrange, faisait de lui une espèce si rare,
si précieuse qu'on aurait voulu la posséder pour
une collection ornithologique ; mais quand de plus
cette lumière changée en oiseau se mettait en mou-
vement, en action, quand par exemple je voyais
Robert de Saint- Loup entrer dans une soirée où
j'étais, il avait des redressements de sa tête si
joyeusement et si fièrement huppée sous l'aigrette
d'or de ses cheveux un peu déplumés, des mouve-
ments de cou tellement plus souples, plus fiers
et plus coquets que n'en ont les humains, que devant
la curiosité et l'admiration moitié mondaine, moitié
zoologique qu'il vous inspirait, on se demandait si
c'était dans le faubourg Saint -Germain qu'on se
trouvait ou au Jardin des Plantes et si on regardait
un grand seigneur traverser un salon, ou se pro-
mener dans sa cage un merveilleux oiseau. Pour
peu qu'on y mît un peu d'imagination le ramage
ne se prêtait pas moins à cette interprétation que
le plumage. ' Il disait ce qu'il croyait grand siècle
et par là imitait les manières des Guermantes .
Mais un rien d'indéfinissable faisait qu'elles deve-
naient les manières de M. de Charlus . « Je te quitte
un instant, me dit-il, dans cette soirée où Madame de
Marsantes était un peu plus loin . Je vais faire un
16
LE TEMPS RETROUVÉ

doigt de cour à ma nièce. » Quant à cet amour dont


il me parlait sans cesse, il n'était pas d'ailleurs que
celui pour Charlie, bien que ce fût le seul qui comp-
tât pour lui . Quel que soit le genre d'amours d'un
homme, on se trompe toujours sur le nombre des
personnes avec qui il a des liaisons, parce qu'on
interprète faussement des amitiés comme des liai-
sons, ce qui est une erreur par addition, mais aussi
parce qu'on croit qu'une liaison prouvée en exclut
une autre, ce qui est un autre genre d'erreur. Deux
personnes peuvent dire « la maîtresse de X...,
je la connais », prononcer deux noms différents et
ne se tromper ni l'un ni l'autre. Une femme qu'on
aime suffit rarement à tous nos besoins et on la
trompe avec une femme qu'on n'aime pas. Quant
au genre d'amours que Saint- Loup avait hérité
de M. de Charlus, un mari qui y est enclin fait habi-
tuellement le bonheur de sa femme . C'est une loi
générale à laquelle les Guermantes trouvaient le
moyen de faire exception parce que ceux qui avaient
ce goût voulaient faire croire qu'ils avaient au
contraire celui des femmes . Ils s'affichaient avec
l'une ou l'autre et désespéraient la leur. Les Cour-
voisier en usaient plus sagement . Le jeune vicomte
de Courvoisier se croyait seul sur la terre et depuis
l'origine du monde à être tenté par quelqu'un de
son sexe. Supposant que le penchant lui venait du
diable, il lutta contre lui, épousa une femme ravis-
sante, lui fit des enfants ... Puis un de ses cousins.
lui enseigna que ce penchant est assez répandu,
poussa la bonté jusqu'à le mener dans des lieux où
il pouvait le satisfaire . M. de Courvoisier n'en aima
que plus sa femme, redoubla de zèle prolifique et
elle et lui étaient cités comme le meilleur ménage de
17
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Paris . On n'en disait point autant de celui de Saint-


Loup, parce que Robert, au lieu de se contenter
de l'inversion , faisait mourir sa femme de jalousie
en cherchant sans plaisir des maîtresses !
Il est possible que Morel, étant excessivement
noir, fut nécessaire à Saint- Loup comme l'ombre
l'est au rayon de soleil . On imagine très bien dans
cette famille si ancienne un grand seigneur blond,
doré, intelligent, doué de tous les prestiges et recé-
lant à fond de cale un goût secret, ignoré de tous,
pour les nègres . Robert, d'ailleurs , ne laissait jamais
la conversation toucher à ce genre d'amours qui
était le sien. Si je disais un mot : « Oh ! je ne sais
pas, répondait-il avec un détachement si profond
qu'il en laissait tomber son monocle, je n'ai pas
soupçon de ces choses -là. Si tu désires des rensei-
gnements là- dessus. mon cher, je te conseille de
t'adresser ailleurs . Moi, je suis un soldat, un point
c'est tout. Autant ces choses - là m'indiffèrent, autant
je suis avec passion la guerre balkanique . Autrefois
cela t'intéressait, l'histoire des batailles . Je te disais
alors qu'on reverrait, même dans les conditions les
plus différentes , les batailles typiques, par exemple
le grand essai d'enveloppement par l'aile de la ba-
taille d'Ulm . Eh bien ! si spéciales que soient ces
guerres balkaniques, Lullé -Burgas c'est encore Ulm,
l'enveloppement par l'aile . Voilà les sujets dont tu
peux me parler. Mais pour le genre de choses aux-
quelles tu fais allusion, je m'y connais autant qu'en
sanscrit. » Ces sujets que Robert dédaignait ainsi,
Gilberte au contraire, quand il était reparti, les
abordait volontiers en causant avec moi . Non certes
relativement à son mari car elle ignorait, ou feignait
d'ignorer tout. Mais elle s'étendait volontiers sur
18
LE TEMPS RETROUVE

eux en tant qu'ils concernaient les autres, soit qu'elle


y vît une sorte d'excuse indirecte pour Robert,
soit que celui- ci, partagé comme son oncle entre
un silence sévère à l'égard de ces sujets et un besoin
de s'épancher et de médire, l'eût instruite pour
beaucoup . Entre tous, M. de Charlus n'était pas
épargné ; c'était sans doute que Robert, sans parler
de Morel à Gilberte, ne pouvait s'empêcher, avec
elle, de lui répéter, sous une forme ou sous une
autre ce que le violoniste lui avait appris . Et il
poursuivait son ancien bienfaiteur de sa haine . Ces
conversations que Gilberte affectionnait me per-
mirent de lui demander si dans un genre parallèle,
Albertine, dont c'est par elle que j'avais entendu la
première fois le nom, quand jadis elles étaient amies
de cours, avait de ces goûts. Gilberte refusa de me
donner ce renseignement. Au reste, il y avait long-
temps qu'il eût cessé d'offrir quelque intérêt pour
moi . Mais je continuais à m'en enquérir machinale-
ment comme un vieillard qui, ayant perdu la mé-
moire, demande de temps à autre des nouvelles du
fils qu'il a perdu .
Un autre jour je revins à la charge et demandai
encore à Gilberte si Albertine aimait les femmes .
« Oh ! pas du tout . — Mais vous disiez autrefois qu'elle
avait mauvais genre . - J'ai dit cela moi, vous
devez vous tromper. En tout cas si je l'ai dit,
mais vous faites erreur je parlais au contraire
d'amourettes avec des jeunes gens. A cet. âge- là
du reste cela n'allait d'ailleurs probablement pas
bien loin. »
>
Gilberte disait - elle cela pour me cacher qu'elle-
même, selon ce qu'Albertine m'avait dit, aimait les
femmes et avait fait à Albertine des propositions.

19
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Ou bien (car les autres sont souvent plus rensei-


gnés sur notre vie que nous ne croyons) savait - elle
que j'avais aimé, que j'avais été jaloux d'Albertine
et (les autres pouvant savoir plus de vérité que nous
ne croyons, mais l'étendre aussi trop loin et être
dans l'erreur par des suppositions excessives, alors
que nous les avions espérés dans l'erreur par l'ab-
sence de toute supposition) s'imaginait - elle que je
l'étais encore et me mettait - elle sur les yeux, par
bonté, ce bandeau qu'on a toujours tout prêt pour
les jaloux ? En tous cas, les paroles de Gilberte depuis
le mauvais genre » d'autrefois jusqu'au certificat
de bonne vie et mœurs d'aujourd'hui suivaient une
marche inverse des affirmations d'Albertine qui
avait fini presque par avouer des demi-rapports avec
Gilberte. Albertine m'avait étonné en cela, comme
sur ce que m'avait dit Andrée, car pour toute cette
petite bande j'avais d'abord cru avant de la con-
naître à sa perversité, je m'étais rendu compte de
mes fausses suppositions comme il arrive si souvent
quand on trouve une honnête fille et presque igno-
rante des réalités de l'amour dans le milieu qu'on
avait cru à tort le plus dépravé . Puis j'avais refait
le chemin en sens contraire, reprenant pour vraies
mes suppositions du début. Mais peut -être Alber-
tine avait - elle voulu me dire cela pour avoir l'air
pius expérimentée qu'elle n'était et pour m'éblouir
à Paris du prestige de sa perversité comme la pre-
mière fois à Balbec par celui de sa vertu . Et tout
simplement, quand je lui avais parlé des femmes
qui aimaient les femmes, pour ne pas avoir l'air de
ne pas savoir ce que c'était, comme dans une con-
versation on prend un air entendu si on parle de
Fourrier ou de Tobolsk encore qu'on ne sache pas
20
LE TEMPS RETROUVE

ce que c'est. Elle avait peut-être vécu près de l'amie


de Mlle Vinteuil et d'Andrée, séparée par une cloi-
son étanche d'elles qui, croyaient qu'elle n'en était
pas, ne s'était renseignée ensuite comme une
femme qui épouse un homme de lettres cherche
à se cultiver qu'afin de me complaire en se faisant
capable de répondre à mes questions , jusqu'au jour
où elle avait compris qu'elles étaient inspirées par
la jalousie et où elle avait fait machine en arrière,
à moins que ce ne fût Gilberte qui me mentît . L'idée
me vint que c'était pour avoir appris d'elle, au cours
d'un flirt qu'il aurait conduit dans le sens qui
l'intéressait, qu'elle ne détestait pas les femmes,
que Robert l'avait épousée, espérant des plaisirs
qu'il n'avait pas dû trouver chez lui puisqu'il les
prenait ailleurs . Aucune de ces hypothèses n'était
absurde, car chez des femmes comme la fille d'Odette
ou les jeunes filles de la petite bande, il y a une telle
diversité, un tel cumul de goûts alternants , si même
ils ne sont pas simultanés, qu'elles passent aisément
d'une liaison avec une femme à un grand amour
pour un homme, si bien que définir le goût réel et
dominant reste difficile. C'est ainsi qu'Albertine
avait cherché à me plaire pour me décider à l'épou-
ser, mais elle y avait renoncé elle - même à cause de
mon caractère indécis et tracassier. C'était en effet
sous cette forme trop simple que je jugeais mon
aventure avec Albertine, maintenant que je ne
voyais plus cette aventure que du dehors .
Ce qui est curieux et ce sur quoi je ne puis
m'étendre, c'est à quel point , vers cette époque - là,
toutes les personnes qu'avaient aimées Albertine,
toutes celles qui auraient pu lui faire faire ce qu'elles
auraient voulu, demandèrent, implorèrent, j'oserai
21
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

dire mendièrent, à défaut de mon amitié, quelques


relations avec moi . Il n'y aurait plus eu besoin
d'offrir de l'argent à Madame Bontemps pour qu'elle
me renvoyât Albertine. Ce retour de la vie se pro-
duisant quand il ne servait plus à rien, m'attristait
profondément, non à cause d'Albertine, que j'eusse
reçue sans plaisir si elle m'eût été ramenée , non
plus de Touraine, mais de l'autre monde, mais à
cause d'une jeune femme que j'aimais et que je ne
pouvais arriver à voir. Je me disais que si elle mou-
rait, ou si je ne l'aimais plus, tous ceux qui eussent
pu me rapprocher d'elle tomberaient à mes pieds .
En attendant, j'essayais en vain d'agir sur eux,
n'étant pas guéri par l'expérience qui aurait dû
m'apprendre -- si elle apprenait jamais rien
qu'aimer est un mauvais sort comme ceux qu'il y a
dans les contes contre quoi on ne peut rien jusqu'à
ce que l'enchantement ait cessé.
« Justement, reprit Gilberte, le livre que je tiens
parle de ces choses. C'est un vieux Balzac que je
pioche pour me mettre à la hauteur de mes oncles,
la Fille aux yeux d'Or . Mais c'est absurde, invrai-
semblable, un beau cauchemar.
<< D'ailleurs, une femme peut, peut - être, être
surveillée ainsi par une autre femme, jamais par un
homme . Vous vous trompez, j'ai connu une
femme qu'un homme qui l'aimait était arrivé véri-
tablement à séquestrer ; elle ne pouvait jamais voir
personne, et sortait seulement avec des serviteurs
dévoués. - Hé bien, cela devrait vous faire horreur
à vous qui êtes si bon. Justement nous disions avec
Robert que vous devriez vous marier. Votre femme
vous guérirait et vous feriez son bonheur. - Non,
parce que j'ai trop mauvais caractère . Quelle
22
LE TEMPS RETROUVE

idée ! Je vous assure ! J'ai du reste été fiancé,


mais je n'ai pas pu. »
Je ne voulus pas emprunter à Gilberte La Fille
aux yeux d'Or puisqu'elle le lisait . Mais elle me
prêta, le dernier soir que je passai chez elle, un
livre qui me produisit une impression assez vive et
mêlée . C'était un volume du journal inédit des
Goncourt.
J'étais triste ce dernier soir en remontant dans ma
chambre de penser que je n'avais pas été une seule
fois revoir l'église de Combray qui semblait m'at-
tendre au milieu des verdures dans une fenêtre
toute violacée. Je me disais « Tant pis , ce sera
pour une autre année si je ne meurs pas d'ici là »,
ne voyant pas d'autre obstacle que ma mort et
n'imaginant pas celle de l'église qui me semblait
devoir durer longtemps après ma mort comme elle
avait duré longtemps avant ma naissance.
Quand, avant d'éteindre ma bougie, je lus le pas-
sage que je transcris plus bas, mon absence de
disposition pour les lettres, pressentie jadis du côté
de Guermantes, confirmée durant ce séjour dont
c'était le dernier soir ce soir des veilles de départ
où l'engourdissement des habitudes qui vont finir
cessant, on essaie de se juger -me parut quelque
chose de moins regrettable, comme si la littérature
ne révélait pas de vérité profonde, et en même temps
il me semblait triste que la littérature ne fût pas ce
que j'avais cru. D'autre part, moins regrettable me
semblait l'état maladif qui allait me confiner dans
une maison de santé, si les belles choses dont parlent
les livres n'étaient pas plus belles que ce que j'avais
vu. Mais par une contradiction bizarre, maintenant
que ce livre en parlait, j'avais envie de les voir.
23
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Voici les pages que je lus jusqu'à ce que la fatigue


me fermât les yeux :
« Avant-hier tombe ici , pour m'emmener dîner
chez lui , Verdurin, l'ancien critique de la Revue,
l'auteur de ce livre sur Whistler où vraiment le faire,
le coloriage artiste de l'original Américain est sou-
vent rendu avec une grande délicatesse par l'amou-
reux de tous les raffinements, de toutes les joliesses
de la chose peinte qu'est Verdurin . Et tandis que
je m'habille pour le suivre, c'est, de sa part, tout un
récit où il y a par moments, comme l'épellement
apeuré d'une confession sur le renoncement à écrire
aussitôt après son mariage avec la « Madeleine >>
de Fromentin, renoncement qui serait dû à l'habitude
de la morphine et aurait eu cet effet au dire de
Verdurin, que la plupart des habitués du salon de
sa femme, ne sachant même pas que le mari eût
jamais écrit, lui parlaient de Charles Blanc, de
Saint - Victor, de Sainte-Beuve, de Burty, comme d'in-
dividus auxquels ils le croyaient, lui, tout à fait
inférieur. « Voyons, vous Goncourt, vous savez bien
et Gautier le savait aussi que mes salons étaient
autre chose que ces piteux Maîtres d'autrefois crus
un chef- d'œuvre dans la famille de ma femme. »
Puis, par un crépuscule où il y a près des tours du
Trocadéro comme le dernier allumement d'une
lueur qui en fait des tours absolument pareilles aux
tours enduites de gelée de groseille des anciens
pâtissiers, la causerie continue dans la voiture qui
doit nous conduire quai Conti où est leur hôtel que
son possesseur prétend être l'ancien hôtel des Am-
bassadeurs de Venise et où il y aurait un fumoir
dont Verdurin me parle comme d'une salle trans-
portée telle qu'elle, à la façon des Mille et une Nuits,
24
LE TEMPS RETROUVE

d'un célèbre palazzo, dont j'oublie le nom, palazzo


à la margelle du puits représentant un couronnement
de la Vierge que Verdurin soutient être absolument
du plus beau Sansovino et qui servirait pour leurs
invités, à jeter la cendre de leurs cigares . Et ma foi,
quand nous arrivons, dans le glauque et le diffus
d'un clair de lune vraiment semblable à ceux dont
le peinture classique abrite Venise, et sur lequel
la coupole silhouettée de l'Institut fait penser à la
Salute dans les tableaux de Guardi, j'ai un peu
l'illusion d'être au bord du Grand Canal . L'illusion
est entretenue par la construction de l'hôtel où
du premier étage on ne voit pas le quai et par le
dire évocateur du maître de maison affirmant que
le nom de la rue du Bac du diable si j'y avais
jamais pensé viendrait du bac sur lequel des
religieuses d'autrefois , les Miramiones, se rendaient
aux offices de Notre- Dame. Tout un quartier où
a flâné mon enfance quand ma tante de Courmont
l'habitait et que je me prends à « raimer » en retrou-
vant, presque contigu à l'hôtel des Verdurin, l'en-
seigne du Petit Dunkerque », une des rares bou-
tiques survivant ailleurs que vignettées dans le
crayonnage et les frottis de Gabriel de Saint - Aubin
où le xviiie siècle curieux venait asseoir ses moments
d'oisiveté pour le marchandage des jolités françaises
et étrangères et « tout ce que les arts produisent de
plus nouveau » , comme dit une facture de ce petit
Dunkerque, facture dont nous sommes seuls je
crois, Verdurin et moi, à posséder une épreuve et
qui est bien un des volants chefs- d'œuvre de papier
ornementé sur lequel le règne de Louis XV faisait
ses comptes, avec son en- tête représentant une mer
toute vagueuse, chargée de vaisseaux, une mer aux
25
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

vagues ayant l'air d'une illustration de l'Édition


des Fermiers Généraux de l'Huître et des Plaideurs .
La maîtresse de la maison qui va me placer à côté
d'elle me dit aimablement avoir fleuri sa table
rien qu'avec des chrysanthèmes japonais , mais des
chrysanthèmes disposés en des vases qui seraient
de rarissimes chefs - d'œuvre, l'un entre autres fait
de bronze sur lequel des pétales en cuivre rougeâtre
sembleraient être la vivante effeuillaison de la fleur.
Il y a là Cottard, le docteur et sa femme, le sculp-
teur polonais Viradobetski , Swann le collectionneur,
une grande dame russe, une princesse au nom en or
qui m'échappe et Cottard me souffle à l'oreille que
c'est elle qui aurait tiré à bout portant sur l'archiduc
Rodolphe et d'après qui j'aurais en Galicie et dans
tout le nord de la Pologne une situation absolument
exceptionnelle , une jeune fille ne consentant jamais
à promettre sa main sans savoir si son fiancé est
un admirateur de la Faustin .
« Vous ne pouvez pas comprendre cela, vous autres
Occidentaux, jette en manière de conclusion la prin-
cesse qui me fait l'effet ma foi d'une intelligence
tout à fait supérieure, cette pénétration par un
écrivain de l'intimité de la femme » . Un homme au
menton et aux lèvres rasés, aux favoris de maître
d'hôtel, débitant sur un ton de condescendance des
plaisanteries de professeur de seconde qui fraye
avec les premiers de sa classe pour la Saint- Charle-
magne et c'est Brichot, l'universitaire. A mon nom
prononcé par Verdurin il n'a pas une parole qui
marque qu'il connaisse nos livres et c'est en moi
un découragement colère éveillé par cette conspi-
ration qu'organise contre nous la Sorbonne, appor-
tant jusque dans l'aimable logis où je suis fêté la
26
LE TEMPS RETROUVE

contradiction, l'hostilité d'un silence voulu . Nous


passons à table et c'est alors un extraordinaire défilé
d'assiettes qui sont tout bonnement des chefs-
d'œuvre de l'art du porcelainier, celui dont, pendant
un repas délicat, l'attention chatouillée d'un ama-
teur, écoute le plus complaisamment le bavardage
artiste - des assiettes de Yung-Tsching à la cou-
leur capucine de leurs rebords, au bleuâtre, à l'ef-
feuillé turgide de leurs iris d'eau, à la traversée vrai-
ment décoratoire, par l'aurore d'un vol de martins-
pêcheurs et de grues, aurore ayant tout à fait ces
tons matutinaux qu'entreregarde quotidiennement,
-
boulevard Montmorency, mon réveil des assiettes
de Saxe plus mièvres dans le gracieux de leur faire,
à l'endormement, à l'anémie de leurs roses tournées
au violet, au déchiquetage lie - de -vin d'une tulipe,
au rococo d'un œillet ou d'un myosotis , des assiettes
de Sèvres engrillagées par le fin guillochis de leurs
cannelures blanches, verticillées d'or, ou que noue,
sur l'à- plat crémeux de la pâte, le galant relief d'un
ruban d'or, enfin toute une argenterie où courent
ces myrtes de Luciennes que reconnaîtrait la Du-
barry. Et ce qui est peut-être aussi rare, c'est la
qualité vraiment tout à fait remarquable des choses
qui sont servies là- dedans, un manger finement
mijoté, tout un fricoté comme les Parisiens , il faut
le dire bien haut, n'en ont jamais dans les plus
grands dîners, et qui me rappelle certains cordons
bleus de Jean d'Heurs . Même le foie gras n'a aucun
rapport avec la fade mousse qu'on sert habituelle-
ment sous ce nom, et je ne sais pas beaucoup d'en-
droits où la simple salade de pommes de terre est
faite ainsi de pommes de terre ayant la fermeté
de bouton d'ivoire japonais, le patiné de ces petites
27
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

cuillers d'ivoire avec lesquelles les Chinoises versent


l'eau sur le poisson qu'elles viennent de pêcher.
Dans le verre de Venise que j'ai devant moi, une
riche bijouterie de rouges est mise par un extraor-
dinaire Léoville acheté à la vente de M. Montalivet
et c'est un amusement pour l'imagination de l'œil
et aussi, je ne crains pas de le dire, pour l'imagina-
tion de ce qu'on appelait autrefois la gueule, de voir
apporter une barbue qui n'a rien des barbues pas
fraîches qu'on sert sur les tables les plus luxueuses
et qui ont pris dans les retards du voyage le modelage
sur leur dos de leurs arêtes, une barbue qu'on sert
non avec la colle à pâte que préparent sous le nom
de sauce blanche, tant de chefs de grande maison,
mais avec de la véritable sauce blanche, faite avec
du beurre à cinq francs la livre, de voir apporter
cette barbue dans un merveilleux plat Tching- Hon
traversé par les pourpres rayages d'un coucher de
soleil sur une mer où passe la navigation drôlatique
d'une bande de langoustes, au pointillis grumeleux,
si extraordinairement rendu qu'elles semblent avoir
été moulées sur des carapaces vivantes, plat dont le
marlî est fait de la pêche à la ligne par une petit
Chinois d'un poisson qui est un enchantement de
nacreuse couleur par l'argentement azuré de son
ventre. Comme je dis à Verdurin le délicat plaisir
que ce doit être pour lui que cette raffinée man-
geaille dans cette collection comme aucun prince
nen possède à l'heure actuelle derrière ses vitrines :
<< On voit bien que vous ne le connaissez pas, me jette
mélancoliquement la maîtresse de maison, et elle
me parle de son mari comme d'un original maniaque,
indifférent à toutes ces jolités, un maniaque, répète-
t - elle, oui, absolument cela , un maniaque qui

28
LE TEMPS RETROUVÉ

aurait plutôt l'appétit d'une bouteille de cidre,


bue dans la fraîcheur un peu encanaillée d'une ferme
normande. » Et la charmante femme à la parole
vraiment amoureuse des colorations d'une contrée,
nous parle avec un enthousiasme débordant de
cette Normandie qu'ils ont habitée, une Normandie
qui serait un immense parc anglais, à la fragrance
de ses hautes futaies à la Lawrence, au velours
cryptomeria, dans leur bordure porcelainée d'hor-
tensias roses , de ses pelouses naturelles, au chiffon-
nage de roses soufre dont la retombée sur une porte
de paysans où l'incrustation de deux poiriers enlacés
simule une enseigne tout à fait ornementale, à la
libre retombée d'une branche fleurie dans le bronze
d'une applique de Gouthière, une Normandie qui
serait absolument insoupçonnée des Parisiens en
vacances et que protège la barrière de chacun de
ses clos, barrières que les Verdurin me confessent
ne pas s'être fait faute de lever toutes . A la fin du
jour, dans un éteignement sommeilleux de toutes
les couleurs où la lumière ne serait plus donnée
que par une mer presque caillée ayant le bleuâtre
-
du petit lait mais non, rien de la mer que vous
connaissez , proteste ma voisine frénétiquement en
réponse à mon dire que Flaubert nous avait menés
mon frère et moi à Trouville, rien, absolument rien,
il faudra venir avec moi, sans cela vous ne saurez
jamais ils rentraient, à travers les vraies forêts
en fleurs de tulle rose que faisaient les rhododen-
drons, tout à fait grisés par l'odeur des jardineries
qui donnaient au mari d'abominables crises d'asthme,
oui, insista-t- elle, c'est cela, de vraies crises d'asthme.
Là- dessus, l'été suivant, ils revenaient, logeant
toute une colonie d'artistes dans une admirable

29
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

habitation moyenâgeuse que leur faisait un cloître


ancien loué par eux, pour rien. Et ma foi, en enten-
dant cette femme qui, en passant par tant de milieux
vraiment distingués, a gardé pourtant dans sa parole
un peu de la verdeur de la parole d'une femme du
peuple, une parole qui vous montre les choses
avec la couleur que votre imagination y voit, l'eau
me vient à la bouche de la vie qu'elle me confesse
avoir menée là-bas, chacun travaillant dans sa
cellule, et où dans le salon, si vaste qu'il possédait
deux cheminées, tout le monde venait avant le
déjeuner pour des causeries tout à fait supérieures,
mêlées de petits jeux, me refaisant penser à celles
qu'évoque ce chef- d'œuvre de Diderot, les lettres
à Mademoiselle Volland . Puis, après le déjeuner,
tout le monde sortait , même les jours de grains
dans le coup de soleil, le rayonnement d'une ondée
lignant de son filtrage lumineux les nodosités d'un
magnifique départ de hêtres centenaires qui met-
taient devant la grille le beau végétal affectionné
par le xvIIe siècle, et d'arbustes ayant pour bou-
tons fleurissants dans la suspension de leurs rameaux
des gouttes de pluie. On s'arrêtait pour écouter le
délicat barbotis, énamouré de fraîcheur, d'un bou-
vreuil se baignant dans la mignonne baignoire
minuscule de nymphembourg qu'est la corolle d'une
rose blanche . Et comme je parle à Mme Verdurin
des paysages et des fleurs de là-bas délicatement
pastellisés par Elstir : « Mais c'est moi qui lui ai fait
connaître tout cela, jette-t- elle avec un redresse-
ment colère de la tête, tout, vous entendez bien,
tout, les coins curieux, tous les motifs, je le lui
ai jeté à la face quand il nous a quittés, n'est - ce
pas , Auguste ? tous les motifs qu'il a peints . Les
30
LE TEMPS RETROUVÉ

objets, il les a toujours connus, cela il faut être


juste, il faut le reconnaître. Mais les fleurs , il n'en
avait jamais vues, il ne savait pas distinguer un
altéa d'une passe - rose . C'est moi qui lui ai appris
à reconnaître, vous n'allez pas me croire, à recon-
naître le jasmin . » Et il faut avouer qu'il y a quelque
chose de curieux à penser que le peintre des fleurs
que les amateurs d'art nous citent aujourd'hui
comme le premier, comme supérieur même à Fantin-
Latour, n'aurait peut-être jamais, sans la femme
qui est là, su peindre un jasmin. « Oui, ma parole,
le jasmin ; toutes les roses qu'il a faites, c'est chez
moi ou bien c'est moi qui les lui apportais . On ne
l'appelait chez nous que Monsieur Tiche, demandez
à Cottard, à Brichot, à tous les autres, si on le traitait
ici en grand homme. Lui-même en aurait ri . Je lui
apprenais à disposer ses fleurs, au commencement
il ne pouvait pas en venir à bout. Il n'a jamais su
faire un bouquet. Il n'avait pas de goût naturel
pour choisir, il fallait que je lui dise : « Non, ne
peignez pas cela, cela n'en vaut pas la peine, peignez
ceci. » Ah ! s'il nous avait écoutés aussi pour l'ar-
rangement de sa vie comme pour l'arrangement
de ses fleurs et s'il n'avait pas fait ce sale mariage ! »
Et brusquement, les yeux enfiévrés par l'absorption
d'une rêverie tournée vers le passé, avec le nerveux
taquinage, dans l'allongement maniaque de ses
phalanges, du floche des manches de son corsage,
c'est, dans le contournement de sa pose endolorie,
comme un admirable tableau qui n'a je crois jamais
été peint, et où se lirait toute la révolte contenue,
toutes les susceptibilités rageuses d'une amie outra-
gée dans les délicatesses, dans la pudeur de la femme.
Là-dessus elle nous parle de l'admirable portrait
31
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

qu'Elstir a fait pour elle, le portrait de la famille


Collard, portrait donné par elle au Luxembourg
au moment de sa brouille avec le peintre, confes-
sant que c'est elle qui a donné au peintre l'idée de
faire l'homme en habit pour obtenir tout ce beau
bouillonnement du linge et qui a choisi la robe de
velours de la femme, robe faisant un appui au
milieu de tout le papillotage des nuances claires
des tapis, des fleurs, des fruits, des robes de gaze
des fillettes pareilles à des tutus de danseuses .
Ce serait elle aussi qui aurait donné l'idée de ce
coiffage, idée dont on a fait ensuite honneur à l'ar-
tiste, idée qui consistait en somme à peindre la
femme, non pas en représentation, mais surprise
dans l'intime de sa vie, de tous les jours . « Je lui
disais, mais dans la femme qui se coiffe, qui s'essuie
la figure, qui se chauffe les pieds, quand elle ne croit
pas être vue, il y a un tas de mouvements intéres-
sants, des mouvements d'une grâce tout à fait
léonardesque ! » Mais sur un signe de Verdurin
indiquant le réveil de ces indignations comme
malsain pour la grande nerveuse que serait au fond
sa femme, Swann me fait admirer le collier de
perles noires porté par la maîtresse de la maison
et achetées par elle, toutes blanches, à la vente d'un
descendant de Mme de La Fayette à qui elles auraient
été données par Henriette d'Angleterre, perles deve
nues noires à la suite d'un incendie qui détruisit
une partie de la maison que les Verdurin habitaient
dans une rue dont je ne me rappelle plus le nom ,
incendie après lequel fut retrouvé le coffret où
étaient ces perles, mais devenues entièrement noires .
« Et je connais le portrait de ces perles, aux épaules
mêmes de Mme de La Fayette, oui, parfaitement,
32
LE TEMPS RETROUVÉ

leur portrait, insista Swann devant les exclamations


des convives un brin ébahis, leur portrait authen-
tique, dans la collection du duc de Guermantes . »
Une collection qui n'a pas son égale au monde,
proclame-t-il, et que je devrais aller voir, une collec-
tion héritée par le célèbre duc qui était son neveu
préféré, de Mme de Beausergent sa tante, de Ma-
dame de Beausergent, depuis Mme d'Hayfeld, la
sœur de la marquise de Villeparisis et de la prin-
cesse de Hanovre. Mon frère et moi nous l'avons
tant aimé autrefois sous les traits du charmant
bambin appelé Basin, qui est bien en effet le pré-
nom du duc. Là -dessus, le docteur Cottard, avec
une finesse qui décèle chez lui l'homme tout à fait
distingué, ressaute à l'histoire des perles et nous
apprend que des catastrophes de ce genre produisent
dans le cerveau des gens des altérations tout à fait
pareilles à celles qu'on remarque dans la matière
inanimée et cite d'une façon vraiment plus philo-
sophique que ne feraient bien des médecins le propre
valet de chambre de Mme Verdurin, qui dans l'épou-
vante de cet incendie où il avait failli périr, était
devenu un autre homme, ayant une écriture telle-
ment changée qu'à la première lettre que ses maîtres,
alors en Normandie, reçurent de lui leur annon-
çant l'événement, ils crurent à la mystification
d'un farceur. Et pas seulement une autre écriture,
selon Cottard, qui prétend que de sobre cet homme
était devenu si abominablement pochard que
Mme Verdurin avait été obligée de le renvoyer . Et la
suggestive dissertation passa, sur un signe gra-
cieux de la maîtresse de maison, de la salle à man-
ger au fumoir vénitien dans lequel Cottard me
dit avoir assisté à de véritables dédoublements de

33
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

la personnalité, nous citant le cas d'un de ses ma-


lades qu'il s'offre aimablement à m'amener chez
moi et à qui il suffisait qu'il touchât les tempes
pour l'éveiller à une seconde vie, vie pendant la-
quelle il ne se rappelait rien de la première , si bien
que, très honnête homme dans celle -là, il y aurait
été plusieurs fois arrêté pour des vols commis dans
l'autre où il serait tout simplement un abominable
gredin. Sur quoi Mme Verdurin remarque finement
que la médecine pourrait fournir des sujets plus
vrais à un théâtre où la cocasserie de l'imbroglio
reposerait sur des méprises pathologiques, ce qui,
de fil en aiguille, amène Mme Cottard à narrer qu'une
donnée toute semblable a été mise en œuvre par
un amateur qui est le favori des soirées de ses enfants ,
l'Écossais Stevenson, un nom qui met dans la bouche
de Swann cette affirmation péremptoire : « Mais
c'est tout à fait un grand écrivain, Stevenson,
je vous assure M. de Goncourt, un très grand ,
l'égal des plus grands . » Et comme sur mon émer-
veillement des plafonds à caissons écussonnés pro-
venant de l'ancien palazzo Barberini, de la salle
où nous fumons , je laisse percer mon regret du noir-
cissement progressif d'une certaine vasque par la
cendre de nos « londrès », Swann, ayant raconté
que des taches pareilles attestent sur les livres ayant
appartenu à Napoléon Ier, livres possédés, malgré
ses opinions antibonapartistes, par le duc de Guer-
mantes, que l'empereur chiquait, Cottard, qui se
révèle un curieux vraiment pénétrant en toutes
choses, déclare que ces taches ne viennent pas du
tout de cela, mais là, pas du tout, insiste - t - il avec
autorité, mais de l'habitude qu'il avait d'avoir
toujours dans la main, même sur les champs de
34
LE TEMPS RETROUVÉ

bataille, des pastilles de réglisse, pour calmer ses


douleurs de foie. Car il avait une maladie de foie
et c'est de cela qu'il est mort, conclut le docteur. »
Je m'arrêtai là, car je partais le lendemain et
d'ailleurs, c'était l'heure où me réclamait l'autre
maître au service de qui nous sommes chaque jour,
pour une moitié de notre temps. La tâche à laquelle
il nous astreint, nous l'accomplissons les yeux fer-
més. Tous les matins il nous rend à notre autre
maître, sachant que sans cela nous nous livrerions
mal à la sienne. Ĉurieux, quand notre esprit a rou-
vert ses yeux, de savoir ce que nous avons bien
pu faire chez le maître qui étend ses esclaves avant
de les mettre à une besogne précipitée, les plus
malins , à peine la tâche finie , tâchent de subrepti-
cement regarder. Mais le sommeil lutte avec eux
de vitesse pour faire disparaître les traces de ce
qu'ils voudraient voir. Et depuis tant de siècles,
nous ne savons pas grand'chose là- dessus . - Je
fermai donc le journal des Goncourt. Prestige de
la littérature ! J'aurais voulu revoir les Cottard,
leur demander tant de détails sur Elstir, aller voir
la boutique du petit Dunkerque si elle existait
encore, demander la permission de visiter cet hôtel
des Verdurin où j'avais dîné . Mais j'éprouvais un
vague trouble. Certes, je ne m'étais jamais dissi-
mulé que je ne savais pas écouter ni dès que je n'étais
plus seul, regarder ; une vieille femme ne montrait
à mes yeux aucune espèce de collier de perles et
ce qu'on en disait n'entrait pas dans mes oreilles .
Tout de même ces êtres-là, je les avais connus
dans la vie quotidienne, j'avais souvent diné avec
eux, c'étaient les Verdurin, c'était le duc de Guer-
mantes, c'étaient les Cottard, chacun d'eux m avait
35
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

paru aussi commun qu'à ma grand'mère ce Basin


dont elle ne se doutait guère qu'il était le neveu
chéri, le jeune héros délicieux, de Mme de Beau-
sergent, chacun d'eux m'avait semblé insipide ; je
me rappelais les vulgarités sans nombre dont chacun
était composé... Et que tout cela fit un astre
dans la nuit !!!

Je résolus de laisser provisoirement de côté les


objections qu'avaient pu faire naître en moi contre
la littérature ces pages des Goncourt . Même en met-
tant de côté l'indice individuel de naïveté qui est
frappant chez le mémorialiste, je pouvais d'ailleurs
me rassurer à divers points de vue. D'abord, en ce

qui me concernait personnellement, mon incapa-
cité de regarder et d'écouter, que le journal cité
avait si péniblement illustrée pour moi, n'était
pourtant pas totale . Il y avait en moi un personnage
qui savait, plus ou moins bien regarder, mais c'était
un personnage intermittent, ne reprenant vie que
quand se manifestait quelque essence générale,
commune à plusieurs choses, qui faisait sa nourri-
ture et sa joie . Alors le personnage regardait et
écoutait, mais à une certaine profondeur seulement ,
de sorte que l'observation n'en profitait pas . Comme
un géomètre qui, dépouillant les choses de leurs.
qualités sensibles ne voit que leur substratum li-
néaire, ce que racontaient les gens m'échappait,
car ce qui m'intéressait, c'était non ce qu'ils vou-
laient dire, mais la manière dont ils le disaient, en
tant qu'elle était révélatrice de leur caractère ou
de leurs ridicules ; ou plutôt c'était un objet qui
avait toujours été plus particulièrement le but de
ma recherche parce qu'il me donnait un plaisir
36
LE TEMPS RETROUVE

spécifique, le point qui était commun à un être


et à un autre. Ce n'était que quand je l'apercevais
que mon esprit jusque-là sommeillant même
derrière l'activité apparente de ma conversation
dont l'animation masquait pour les autres un total
engourdissement spirituel se mettait tout à coup
joyeusement en chasse, mais ce qu'il poursuivait
alors par exemple l'identité du salon Verdurin ,
dans divers lieux et divers temps était situé
à mi-profondeur, au delà de l'apparence elle- même,
dans une zone un peu plus en retrait . Aussi le charme
apparent, copiable, des êtres m'échappait parce
que je n'avais plus la faculté de m'arrêter à lui,
comme le chirurgien qui, sous le poli d'un ventre
de femme, verrait le mal interne qui le ronge.
J'avais beau dîner en ville, je ne voyais pas les
convives, parce que quand je croyais les regarder
je les radiographiais . Il en résultait qu'en réunis-
sant toutes les remarques que j'avais pu faire dans
un dîner sur les convives, le dessin des lignes tra-
cées par moi figurait un ensemble de lois psycho-
logiques où l'intérêt propre qu'avait eu dans ses
discours le convive ne tenait presque aucune place .
Mais cela enlevait-il tout mérite à mes portraits
puisque je ne les donnais pas pour tels ? Si l'un
de ces portraits dans le domaine de la peinture met
en évidence certaines vérités relatives au volume,
à la lumière, au mouvement, cela fait- il qu'il soit
nécessairement inférieur à tel portrait ne lui ressem-
blant aucunement de la même personne, dans lequel
mille détails qui sont omis dans le premier seront
minutieusement relatés, deuxième portrait d'où
l'on pourra conclure que le modèle était ravissant
tandis qu'on l'eût cru laid dans le premier, ce qui
37
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

peut avoir une importance documentaire et même


historique, mais n'est pas nécessairement une vérité
d'art . Puis ma frivolité, dès que je n'étais pas seul,
me faisait désirer de plaire, plus désireux d'amuser
en bavardant que de m'instruire en écoutant, à
moins que je ne fusse allé dans le monde pour inter-
roger sur quelque point d'art, ou quelque soupçon
jaloux qui m'avait occupé l'esprit avant ! Mais
j'étais incapable de voir ce dont le désir n'avait pas
été éveillé en moi par quelque lecture, ce dont je
n'avais pas d'avance désiré moi-même le croquis
que je désirais ensuite confronter avec la réalité .
Que de fois, je le savais bien même si cette page de
Goncourt ne me l'eût pas appris, je suis resté inca-
pable d'accorder mon attention à des choses ou à
des gens qu'ensuite , une fois que leur image m'avait
été présentée dans la solitude par un artiste, j'aurais
fait des lieues, risqué la mort pour retrouver. Alors
mon imagination était partie, avait commencé
à peindre. Et ce devant quoi j'avais bâillé l'année
d'avant, je me disais avec angoisse, le contemplant
d'avance, le désirant : « Sera -t -il vraiment impos-
sible de le voir ? Que ne donnerais-je pas pour cela ! »
Quand on lit des articles sur des gens, même sim-
plement des gens du monde, qualifiés de derniers
représentants d'une société dont il n'existe plus
aucun témoin », sans doute on peut s'écrier : « Dire
que c'est d'un être si insignifiant qu'on parle avec
tant d'abondance et d'éloges, c'est cela que j'aurais
déploré de ne pas avoir connu si je n'avais fait que
lire les journaux et les revues, et si je n'avais pas
vu « l'homme », mais j'étais plutôt tenté en lisant
de telles pages dans les journaux de penser : « Quel
malheur, alors que j'étais seulement préoccupé
38
LE TEMPS RETROUVE

de retrouver Gilberte ou Albertine - que je n'aie


pas fait plus attention à ce monsieur, je l'avais pris
pour un raseur du monde, pour un simple figurant,
c'était une figure ! » Cette disposition -là, les pages de
Goncourt que je lus me la firent regretter. Car
peut-être j'aurais pu conclure d'elles que la vie
apprend à rabaisser le prix de la lecture, et nous
montre que ce que l'écrivain nous vante ne valait
pas grand'chose ; mais je pouvais tout aussi bien en
conclure que la lecture au contraire nous apprend
à relever la valeur de la vie, valeur que nous n'avons
pas su apprécier et dont nous nous rendons compte
seulement par le livre combien elle était grande .
A la rigueur, nous pouvons nous consoler de nous
être peu plu dans la société d'un Vinteuil, d'un
Bergotte puisque le bourgeoisisme pudibond de
l'un, les défauts insupportables de l'autre ne prouvent
rien contre eux, puisque leur génie est manifesté
par leurs œuvres ; de même la prétentieuse vulgarité
d'un Elstir à ses débuts. Ainsi le journal des Goncourt
m'avait fait découvrir qu'Elstir n'était autre que
le « Monsieur Tiche » qui avait tenu jadis de si
exaspérants discours à Swann, chez les Verdurin.
Mais quel est l'homme de génie qui n'a pas adopté
les irritantes façons de parler des artistes de sa
bande, avant d'arriver (comme c'était venu pour
Elstir et comme cela arrive rarement) à un bon
goût supérieur . Les Lettres de Balzac, par exemple,
ne sont- elles pas semées de termes vulgaires que
Swann eût souffert mille morts d'employer ? Et
cependant il est probable que Swann, si fin, si purgé
de tout ridicule haïssable eût été incapable d'écrire
la Cousine Bette et le Curé de Tours . Que ce soit donc
les mémoires qui aient tort de donner du charme
39
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

à leur société alors qu'elle nous a déplu est un pro-


blème de peu d'importance, puisque même si c'est
l'écrivain de mémoires qui se trompe, cela ne prouve
rien contre la valeur de la vie qui produit de tels
génies et qui n'existait pas moins dans les œuvres de
Vinteuil, d'Elstir et de Bergotte .
Tout à l'autre extrémité de l'expérience, quand
je voyais que les plus curieuses anecdotes, qui font
la matière inépuisable, divertissement des soirées
solitaires pour le lecteur, du journal des Goncourt ,
lui avaient été contées par ces convives que nous
eussions à travers ces pages envié de connaître
et qui ne m'avaient pas laissé à moi trace d'un sou-
venir intéressant, cela n'était pas trop inexplicable
encore. Malgré la naïveté de Goncourt qui concluait
de l'intérêt de ces anecdotes à la distinction pro-
bable de l'homme qui les contait, il pouvait très bien
se faire que des hommes médiocres eussent eu dans
leur vie, ou entendu raconter, des choses curieuses
et les contassent à leur tour. Goncourt savait écou-
ter, comme il savait voir, je ne le savais pas . D'ail-
leurs, tous ces faits auraient eu besoin d'être jugés
un à un. M. de Guermantes ne m'avait certes pas
donné l'impression de cet adorable modèle des grâces
juvéniles que ma grand'mère eût tant voulu con-
naître et me proposait comme modèle inimitable
d'après les mémoires de Mme de Beausergent . Mais
il faut songer que Basin avait alors sept ans, que
l'écrivain était sa tante et que même les maris qui
doivent divorcer quelques mois après vous font un
grand éloge de leur femme ; une des plus jolies poé-
sies de Sainte-Beuve est consacrée à l'apparition
devant une fontaine d'une jeune enfant couronnée
de tous les dons et de toutes les grâces, la jeune

40
LE TEMPS RETROUVE

Mlle de Champlâtreux qui ne devait pas avoir alors


dix ans . Malgré toute la tendre vénération que le
poète de génie qu'est la comtesse de Noailles portait
à sa belle- mère, la duchesse de Noailles, née Cham-
plâtreux, il est possible, si elle avait eu à en faire le
portrait, que celui-ci eût contrasté assez vivement
avec celui que Sainte-Beuve en traçait cinquante ans
plus tôt.
Ce qui eût peut -être été plus troublant, c'était
l'entre -deux, c'étaient ces gens desquels ce qu'on dit
implique. chez eux, plus que la mémoire qui a su
retenir une anecdote curieuse, sans que pourtant
on ait, comme pour les Vinteuil, les Bergotte, le
recours de les juger sur leur œuvre ; ils n'en ont pas
créé, ils en ont seulement à notre grand étonne-
ment à nous qui les trouvions si médiocres - inspiré.
Passe encore que le salon qui, dans les musées,
donnera la plus grande impression d'élégance, depuis
les grandes peintures de la Renaissance, soit celui
de la petite bourgeoise ridicule que j'eusse, si je
ne l'avais pas connue, rêvé devant le tableau de
pouvoir approcher dans la réalité, espérant ap-
prendre d'elle les secrets les plus précieux que l'art
du peintre, que sa toile ne me donnait pas et de
qui la pompeuse traîne de velours et de dentelles
est un morceau de peinture comparable aux plus
beaux du Titien. Si j'avais compris jadis que ce n'est
pas le plus spirituel, le plus instruit, le mieux rela-
tionné des hommes, mais celui qui sait devenir
miroir et peut refléter ainsi sa vie, fût- elle médiocre,
qui devient un Bergotte (les contemporains le
tinssent-ils pour moins homme d'esprit que Swann
et moins savant que Bréauté) on peut souvent à plus
forte raison en dire autant des modèles de l'artiste.

41
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Dans l'éveil de l'amour, de la beauté, chez l'artiste


qui peut tout peindre, l'élégance où il pourra trou-
ver de si beaux motifs, le modèle lui en sera fourni
par des gens un peu plus riches que lui chez qui
il trouvera ce qu'il n'a pas d'habitude dans son
atelier d'homme de génie méconnu qui vend ses
toiles cinquante francs, un salon avec des meubles
recouverts de vieille soie, beaucoup de lampes , de
belles fleurs , de beaux fruits, de belles robes gens
modestes relativement ou qui le paraîtraient à des
gens vraiment brillants ( qui ne connaissent même
pas leur existence) mais qui, à cause de cela, sont
plus à portée de connaître l'artiste obscur, de l'ap-
précier, de l'inviter, de lui acheter ses toiles, que
les gens de l'aristocratie qui se font peindre comme
le Pape et les chefs d'Etat par les peintres acadé-
miciens. La poésie d'un élégant foyer et des belles
toilettes de notre temps ne se trouvera-t- elle pas
plutôt, pour la postérité, dans le salon de l'éditeur
Charpentier par Renoir que dans le portrait de la
princesse de Sagan ou de la comtesse de La Roche-
foucauld par Cotte ou Chaplin ? Les artistes qui
nous ont donné les plus grandes visions d'élégance
en ont recueilli les éléments chez des gens qui
étaient rarement les grands élégants de leur époque,
lesquels se font rarement peindre par l'inconnu
porteur d'une beauté qu'ils ne peuvent pas distin-
guer sur ses toiles, dissimulée qu'elle est par l'inter-
position d'un poncif de grâce surannée qui flotte
dans l'œil du public comme ces visions subjectives
que le malade croit effectivement posées devant
lui. Mais que ces modèles médiocres que j'avais
connus eussent en outre inspiré, conseillé certains
arrangements qui m'avaient enchanté, que la pré-
42
LE TEMPS RETROUVE

sence de tel d'entre eux dans les tableaux fût plus


que celle d'un modèle, mais d'un ami qu'on veut
faire figurer dans ses toiles , c'était à se demander
si tous les gens que nous regrettons de ne pas avoir
connus parce que Balzac les peignait dans ses livres
ou les leur dédiait en hommage d'admiration, sur
lesquels Sainte-Beuve ou Baudelaire firent leurs plus
jolis vers, si à plus forte raison toutes les Réca-
mier, toutes les Pompadour, ne m'eussent pas paru
d'insignifiantes personnes, soit par une infirmité
de ma nature, ce qui me faisait alors enrager d'être
malade et de ne pouvoir retourner voir tous les gens
que j'avais méconnus, soit qu'elles ne dussent leur
prestige qu'à une magie illusoire de la littérature,
ce qui forçait à changer de dictionnaire pour lire
et me consolait de devoir d'un jour à l'autre, à cause
des progrès que faisait mon état maladif, rompre
avec la société, renoncer au voyage, aux musées,
pour aller me soigner dans une maison de santé.
Peut-être pourtant ce côté mensonger, ce faux-jour
n'existe-t-il dans les mémoires que quand ils sont
trop récents, trop près des réputations, qui plus
tard s'anéantiront si vite, aussi bien intellectuelles
que mondaines (et si l'érudition essaye alors de
réagir contre cet ensevelissement, parvient - elle à
détruire un sur mille de ces oublis qui vont s'en-
tassant ?)
Ces idées tendant, les unes à diminuer, les autres
à accroître mon regret de ne pas avoir de dons pour
la littérature, ne se présentèrent plus à ma pensée
pendant les longues années que je passai à me soi-
gner, loin de Paris, dans une maison de santé où
d'ailleurs, j'avais tout à fait renoncé au projet
d'écrire, jusqu'à ce que celle- ci ne pût plus trouver
43
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

de personnel médical, au commencement de 1916 .


Je rentrai alors dans un Paris bien différent de celui
où j'étais déjà revenu une première fois comme on
le verra tout à l'heure, en août 1914, pour subir
une visite médicale, après quoi j'avais rejoint ma
maison de santé.

44
CHAPITRE IÌ

M. DE CHARLUS PENDANt la guerre ; SES OPINIONS,


SES PLAISIRS .

Un des premiers soirs dès mon nouveau retour à


Paris en 1916, ayant envie d'entendre parler de la
seule chose qui m'intéressait alors, la guerre, je
sortis, après le dîner, pour aller voir Mme Verdurin
car elle était avec Mme Bontemps une des Reines
de ce Paris de la guerre qui faisait penser au Direc-
toire . Comme par l'ensemencement d'une petite
quantité de levure en apparence de génération
spontanée, des jeunes femmes allaient tout le jour
coiffées de hauts turbans cylindriques comme aurait
pu l'être une contemporaine de Mme Tallien . Par
civisme, ayant des tuniques égyptiennes droites,
sombres, très « guerre » sur des jupes très courtes ,
elles chaussaient des lanières rappelant le cothurne
selon Talma, ou de hautes guêtres rappelant celles
de nos chers combattants ; c'est, disaient - elles,
parce qu'elles n'oubliaient pas qu'elles devaient
réjouir les yeux de ces combattants qu'elles se
paraient encore, non seulement de toilettes « floues »,
mais encore de bijoux évoquant les armées par leur
thème décoratif, si même leur matière ne venait
45
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

pas des armées , n'avait pas été travaillée aux ar-


mées ; au lieu d'ornements égyptiens rappelant la
campagne d'Egypte, c'étaient des bagues ou des bra-
celets faits avec des fragments d'obus ou des cein-
tures de 75, des allume - cigarettes composés de deux
sous anglais, auxquels un militaire était arrivé
à donner dans sa cagna, une patine si belle que le
profil de la reine Victoria y avait l'air tracé par
Pisanello ; c'est encore parce qu'elles y pensaient
sans cesse, disaient - elles, qu'elles portaient à peine
le deuil, quand l'un des leurs tombait, sous le pré-
texte qu'il était « mêlé de fierté », ce qui permettait
un bonnet de crêpe anglais blanc ( du plus gracieux
effet et autorisant tous les espoirs ), dans l'invincible
certitude du triomphe définitif et permettait ainsi
de remplacer le cachemire d'autrefois par le satin
et la mousseline de soie, et même de garder ses
perles, tout en observant le tact et la correction
qu'il est inutile de rappeler à des Françaises ».
Le Louvre, tous les musées étaient fermés et quand
on lisait en tête d'un article de journal : « Une
exposition sensationnelle », on pouvait être sûr
qu'il s'agissait d'une exposition non de tableaux,
mais de robes, de robes destinées d'ailleurs à éveiller
« ces délicates joies d'art dont les Parisiennes étaient
depuis trop longtemps sevrées » . C'est ainsi que l'élé-
gance et le plaisir avaient repris ; l'élégance à défaut
des arts, cherchait à s'excuser comme ceux -ci
en 1793, année où les artistes exposant au Salon
révolutionnaire proclamaient que ce serait à tort
qu'il paraîtrait étrange à d'austères républicains
que nous nous occupions des arts quand l'Europe
coalisée assiège le territoire de la liberté » . Ainsì
faisaient en 1916 les couturiers qui, d'ailleurs, avec
46
LE TEMPS RETROUVE

une orgueilleuse conscience d'artistes avouaient que


<< chercher du nouveau, s'écarter de la banalité,
préparer la victoire, dégager pour les générations
d'après la guerre une formule nouvelle du beau,
telle était l'ambition qui les tourmentait, la chimère
qu'ils poursuivaient , ainsi qu'on pouvait s'en rendre
compte en venant visiter leurs salons délicieusement
installés rue de la ...... où effacer par une note lumi-
neuse et gaie les lourdes tristesses de l'heure, semble
être le mot d'ordre, avec la discrétion toutefois
qu'imposent les circonstances . Les tristesses de
l'heure, il est vrai, pourraient avoir raison des
énergies féminines si nous n'avions tant de hauts
exemples de courage et d'endurance à méditer.
Aussi en pensant à nos combattants qui au fond de
leur tranchée rêvent de plus de confort et de co-
quetterie pour la chère absente laissée au foyer,
ne cesserons -nous pas d'apporter toujours plus de
recherche dans la création de robes répondant aux
nécessités du moment. La vogue, cela se conçoit,
est surtout aux maisons anglaises, donc alliées,
et on raffole cette année de la robe-tonneau dont le
joli abandon nous donne à toutes un amusant petit
cachet de rare distinction. « Ce sera même une des
plus heureuses circonstances de cette triste guerre, »
ajoutait le charmant chroniqueur (en attendant la
reprise des provinces perdues, le réveil du sentiment
national) , ce sera même une des plus heureuses
conséquences de cette guerre que d'avoir obtenu
de jolis résultats en fait de toilette, sans luxe incon-
sidéré et de mauvais aloi, avec très peu de chose,
d'avoir, créé de la coquetterie avec des riens . A la
robe du grand couturier éditée à plusieurs exem-
plaires, on préfère en ce moment les robes faites
47
LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

chez soi, parce qu'affirmant l'esprit , le goût et les


tendances indiscutables de chacun. » Quant à la
charité, en pensant à toutes les misères nées de
l'invasion, à tant de mutilés, il était bien naturel
qu'elle fût obligée de se faire « plus ingénieuse
encore », ce qui obligeait les dames à hauts turbans
à passer la fin de l'après -midi dans les thés autour
d'une table de bridge, en commentant les nouvelles
du « front », tandis qu'à la porte les attendaient
leurs automobiles ayant sur le siège un beau mili-
taire qui bavardait avec le chasseur. Ce n'était pas
du reste seulement les coiffures surmontant les
visages de leur étrange cylindre qui étaient nouvelles .
Les visages l'étaient aussi . Les dames à nouveaux
chapeaux étaient des jeunes femmes venues on ne
savait trop d'où et qui étaient la fleur de l'élégance,
les unes depuis six mois, les autres depuis deux ans,
les autres depuis quatre. Ces différences avaient
d'ailleurs pour elles autant d'importance qu'au
temps où j'avais débuté dans le monde, en avaient
entre deux familles comme les Guermantes et les
La Rochefoucauld, trois ou quatre siècles d'an-
cienneté prouvée . La dame qui connaissait les Guer-
mantes depuis 1914 regardait comme une parvenue
celle qu'on présentait chez eux en 1916, lui faisait
un bonjour de douairière, la dévisageait de son face-
à-main et avouait dans une moue qu'on ne savait
même pas au juste si cette dame était ou non ma-
riée . « Tout cela est assez nauséabond », concluait
la dame de 1914 qui eût voulu que le cycle des nou-
velles admissions s'arrêtât après elle . Ces personnes
nouvelles que les jeunes gens trouvaient fort an
ciennes, et que d'ailleurs certains vieillards qui
n'avaient pas été que dans le grand monde croyaient
48
LE TEMPS RETROUVE

bien reconnaître pour ne pas être si nouvelles que


cela, n'offraient pas seulement à la société les diver-
tissements de conversation politique et de musique
dans l'intimité qui lui convenaient ; il fallait encore
que ce fussent elles qui les offrissent, car pour que
les choses paraissent nouvelles, même si elles sont
anciennes , et même si elles sont nouvelles , il faut
en art, comme en médecine, comme en mondanité,
des noms nouveaux (ils étaient d'ailleurs nouveaux
en certaines choses) . Ainsi Mme Verdurin était
allée à Venise pendant la guerre, mais comme ces
gens qui veulent éviter de parler chagrin et senti-
ment, quand elle disait que c'était épatant, ce
qu'elle admirait ce n'était ni Venise, ni Saint- Marc,
ni les palais, tout ce qui m'avait tant plu et dont
elle faisait bon marché, mais l'effet des projecteurs
dans le ciel, des projecteurs sur lesquels elle donnait
des renseignements appuyés de chiffres . ( Ainsi
d'âge en âge renaît un certain réalisme en réaction
contre l'art admiré jusque-là) . Le salon Sainte-
Euverte était une étiquette défraîchie sous laquelle
la présence des plus grands artistes , des ministres
les plus influents, n'eût attiré personne . On courait
au contraire pour écouter un mot prononcé par le
secrétaire des uns, ou le sous- chef de cabinet des
autres, chez les nouvelles dames à turban dont
l'invasion ailée et jacassante emplissait Paris. Les
dames du Premier Directoire avaient une reine qui
était jeune et belle et s'appelait Madame Tallien .
Celles du second en avaient deux qui étaient vieilles
et laides et qui s'appelaient Mme Verdurin et Mme Bon-
temps . Qui eût pu tenir rigueur à Mme Bontemps
que son mari eût joué un rôle, âprement critiqué
par l'Echo de Paris, dans l'affaire Dreyfus ? Toute
49
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

la Chambre étant à un certain moment devenue


révisionniste, c'était forcément parmi d'anciens
révisionnistes comme parmi d'anciens socialistes ,
qu'on avait été obligé de recruter le parti de l'Ordre
social, de la Tolérance religieuse , de la Préparation
militaire. On aurait détesté autrefois M. Bontemps
parce que les antipatriotes avaient alors le nom de
dreyfusards . Mais bientôt ce nom avait été oublié
et remplacé par celui d'adversaire de la loi de trois
ans. M. Bontemps était au contraire un des auteurs
de cette loi, c'était donc un patriote . Dans le monde
(et ce phénomène social n'est d'ailleurs qu'une
application d'une loi psychologique bien plus géné-
rale) , les nouveautés coupables ou non n'excitent
l'horreur que tant qu'elles ne sont pas assimilées
et entourées d'éléments rassurants . Il en était du
dreyfusisme comme du mariage de Saint- Loup avec
la fille d'Odette, mariage qui avait d'abord fait crier.
Maintenant qu'on voyait chez les Saint- Loup tous
les gens qu'on connaissait », Gilberte aurait pu
avoir les mœurs d'Odette elle -même que malgré
cela, on y serait « allé » et qu'on eût approuvé Gil-
berte de blâmer comme une douairière des nouveautés
morales non assimilées . Le dreyfusisme était main-
tenant intégré dans une série de choses respectables
et habituelles . Quant à se demander ce qu'il valait
en soi, personne n'y songeait pas plus pour l'ad-
mettre maintenant qu'autrefois pour le condamner.
Il n'était plus « shoking ». C'était tout ce qu'il
fallait . A peine se rappelait - on qu'il l'avait été
comme on ne sait plus au bout de quelque temps
si le père d'une jeune fille fut un voleur ou non.
Au besoin on peut dire : « Non, c'est du beau-
frère, ou d'un homonyme que vous parlez , mais
50
LE TEMPS RETROUVE

contre celui-là il n'y a jamais eu rien à dire. » De


même il y avait certainement eu dreyfusisme et
dreyfusisme et celui qui allait chez la duchesse de
Montmorency et faisait passer la loi de trois ans ne
pouvait être mauvais . En tous cas à tout péché
miséricorde . Cet oubli qui était octroyé au drey-
fusisme l'était a fortiori aux dreyfusards. Il n'y
avait plus qu'eux du reste dans la politique, puisque
tous à un moment l'avaient été s'ils voulaient être
du Gouvernement , même ceux qui représentaient
le contraire de ce que le dreyfusisme, dans sa cho-
quante nouveauté avait incarné (au temps où
Saint- Loup était sur une mauvaise pente), l'anti-
patriotisme, l'irréligion, l'anarchie, etc. Ainsi le
dreyfusisme de M. Bontemps, invisible et contem-
platif comme celui de tous les hommes politiques,
ne se voyait pas plus que les os sous la peau. Per-
sonne ne se fût rappelé qu'il avait été dreyfusard,
car les gens du monde sont distraits et oublieux,
parce qu'aussi il y avait de cela un temps fort
long, et qu'ils affectaient de croire plus long, car
c'était une des idées les plus à la mode de dire que
l'avant- guerre était séparé de la guerre par quelque
chose d'aussi profond, simulant autant de durée
qu'une période géologique et Brichot lui-même, ce
nationaliste, quand il faisait allusion à l'affaire
Dreyfus, disait : « Dans ces temps préhistoriques . >>
A vrai dire, ce changement profond opéré par la
guerre était en raison inverse de la valeur des esprits
touchés, du moins à partir d'un certain degré, car,
tout en bas , les purs sots, les purs gens de plaisir
ne s'occupaient pas qu'il y eût la guerre. Mais tout
en haut, ceux qui se sont fait une vie intérieure
ambiante, ont peu d'égard à l'importance des événe-
51
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ments. Ce qui modifie profondément pour eux l'ordre


des pensées , c'est bien plutôt quelque chose qui
semble en soi n'avoir aucune importance et qui
renverse pour eux l'ordre du temps en les faisant
contemporains d'un autre temps de leur vie. Un
chant d'oiseau dans le parc de Montboissier, ou
une brise chargée de l'odeur de réséda , sont
évidemment des événements de moindre conséquence
que les plus grandes dates de la Révolution et de
l'Empire. Ils ont cependant inspiré à Chateaubriand
dans les Mémoires d'Outre- tombe, des pages d'une
valeur infiniment plus grande.
M. Bontemps ne voulait pas entendre parler de
paix avant que l'Allemagne eût été réduite au même
morcellement qu'au Moyen- Age, la déchéance de
la maison de Hohenzollern prononcée et Guillaume
ayant reçu douze balles dans la peau. En un mot
il était ce que Brichot appelait un « Jusquauboutiste » ,
c'était le meilleur brevet de civisme qu'on pouvait
lui donner. Sans doute les trois premiers jours
Mme Bontemps avait été un peu dépaysée au milieu
des personnes qui avaient demandé à Mme Ver-
durin à la connaître et ce fut d'un ton légèrement
aigre que Mme Verdurin répondit : « Le Comte,
ma chère », à Mme Bontemps qui lui disait : « C'est
bien le duc d'Haussonville que vous venez de me
présenter », soit par entière ignorance et absence
de toute association entre le nom Haussonville et
un titre quelconque, soit au contraire par excessive
instruction et association d'idées avec le « Parti
des Ducs », dont on lui avait dit que M. d'Hausson-
ville était un des membres à l'Académie. A partir
du quatrième jour elle avait commencé d'être
solidement installée dans le faubourg Saint- Germain.
52
LE TEMPS RETROUVE

Quelquefois encore on voyait autour d'elle les frag-


ments inconnus d'un monde qu'on ne connaissait
pas, et qui n'étonnaient pas plus que des débris
de coquille autour du poussin ceux qui savaient
l'œuf d'où Mme Bontemps était sortie. Mais dès le
quinzième jour, elle les avait secoués, et avant la
fin du premier mois quand elle disait je vais chez
les Lévi, tout le monde comprenait, sans qu'elle
eût besoin de préciser, qu'il s'agissait des Lévis-
Mirepoix, et pas une duchesse ne se serait couchée
sans avoir appris de Mme Bontemps ou de Mme Ver-
durin, au moins par téléphone, ce qu'il y avait
dans le communiqué du soir, ce qu'on y avait omis,
où on en était avec la Grèce, quelle offensive on
préparait, en un mot tout ce que le public ne sau-
rait que le lendemain ou plus tard, et dont on avait
ainsi comme une sorte de répétition des couturières .
Dans ' a conversation, Mme Verdurin, pour commu-
niquer les nouvelles, disait : « nous en parlant de
la France. « Hé bien, voici nous exigeons du roi
de Grèce qu'il se retire du Péloponèse, etc.; nous
lui envoyons, etc. » Et, dans tous ses récits revenait
tout le temps le G. Q. G. (j'ai téléphoné au G. Q. G.),
abréviation qu'elle avait à prononcer le même plai-
sir qu'avaient naguère les femmes qui ne connais-
saient pas le prince d'Agrigente à demander en sou-
riant quand on parlait de lui et pour montrer qu'elles
étaient au courant : « Grigri ? » un plaisir qui dans
les époques peu troublées n'est connu que par les
mondains mais que dans ces grandes crises le peuple
même connaît . Notre maître d'hôtel par exemple
si on parlait du roi de Grèce, était capable, grâce
aux journaux , de dire comme Guillaume II : « Tino »,
tandis que jusque- là sa familiarité avec les rois
53
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

était restée plus vulgaire ayant été inventée par


lui comme quand jadis pour parler du Roi d'Espagne,
→ il disait : « Fonfonse » . On peut remarquer d'ailleurs
qu'au fur et à mesure qu'augmenta le nombre des
gens brillants qui firent des avances à Mme Verdurin,
le nombre de ceux qu'elle appelait les « ennuyeux >>
diminua. Par une sorte de transformation magique,
tout ennuyeux qui était venu lui faire une visite
et avait sollicité une invitation devenait subitement
quelqu'un d'agréable , d'intelligent . Bref, au bout
d'un an le nombre des ennuyeux était réduit dans
une proportion tellement forte, que la peur et
l'impossibilité de s'ennuyer » qui avait tenu une si
grande place dans la conversation et joué un si
grand rôle dans la vie de Mme Verdurin, avait presque
entièrement disparu . On eût dit que sur le tard cette
impossibilité de s'ennuyer (qu'autrefois d'ailleurs
elle assurait ne pas avoir éprouvée dans sa prime
jeunesse) la faisait moins souffrir, comme certaines
migraines, certains asthmes nerveux qui perdent
de leur force quand on vieillit . Et l'effroi de s'ennuyer
eût sans doute entièrement abandonné Mme Verdu-
rin faute d'ennuyeux, si elle n'avait dans une faible
mesure remplacé ceux qui ne l'étaient plus par
ने d'autres recrutés parmi les anciens fidèles . Du reste
pour en finir avec les duchesses qui fréquentaient
maintenant chez Mme Verdurin, elles venaient y
chercher sans qu'elles s'en doutassent, exactement
la même chose que les dreyfusards autrefois, c'est-
à-dire un plaisir mondain composé de telle manière
que sa dégustation assouvît les curiosités politiques
et rassasiât le besoin de commenter entre soi les
incidents lus dans les journaux . Mme Verdurin disait :
« Vous viendrez à 5 heures parler de la guerre »,
54
LE TEMPS RETROUVE

comme autrefois « parler de l'affaire » et dans l'inter-


valle vous viendrez entendre Morel » . Or Morel
n'aurait pas dû être là pour la raison qu'il n'était
nullement réformé. Simplement il n'avait pas rejoint
et était déserteur, mais personne ne le savait. Une
autre étoile du salon était « dans les choux », qui
malgré ses goûts sportifs s'était fait réformer. Il était
devenu tellement pour moi l'auteur d'une œuvre
admirable à laquelle je pensais constamment que ce
n'est que par hasard quand j'établissais un courant
transversal entre deux séries de souvenirs que je
songeais qu'il était celui qui avait amené le départ
d'Albertine de chez, moi. Et encore ce courant trans-
versal aboutissait en ce qui concernait ces reliques
de souvenirs d'Albertine à une voie s'arrêtant en
pleine friche à plusieurs années de distance. Car je
ne pensais plus jamais à elle. C'était une voie non
fréquentée de souvenirs, une ligne que je n'emprun-
tais plus. Tandis que les œuvres de « dans les choux »
étaient récentes et cette ligne de souvenirs perpé-
tuellement fréquentée et utilisée par mon esprit.
Je dois du reste dire que la connaissance du mari
d'Andrée n'était ni très facile ni très agréable à faire,
et que l'amitié qu'on lui vouait était promise à bien
des déceptions . Il était en effet à ce moment déjà fort
malade et s'épargnait les fatigues autres que celles
qui lui paraissaient devoir peut- être lui donner du
plaisir. Or il ne classait parmi celles -là que les ren-
dez-vous avec des gens qu'il ne connaissait pas
encore et que son ardente imagination lui représen-
tait sans doute comme ayant une chance d'être
différents des autres. Mais pour ceux qu'il connaissait
déjà, il savait trop bien comment ils étaient, com-
ment ils seraient, ils ne lui paraissaient plus valoir
55
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

la peine d'une fatigue dangereuse pour lui et peut-


être mortelle . C'était en somme un très mauvais
ami. Et peut -être dans son goût pour des gens nou-
veaux se retrouvait-il quelque chose de l'audace
frénétique qu'il portait jadis à Balbec, aux sports,
au jeu, à tous les excès de table. Quant à Mme Ver-
durin, elle voulait à chaque fois me faire faire la
connaissance d'Andrée , ne pouvant admettre que
je l'eusse connue depuis longtemps. D'ailleurs Andrée
venait rarement avec son mari, mais elle était pour
moi une amie admirable et sincère . Fidèle à l'esthé-
tique de son mari qui était en réaction contre les
Ballets russes, elle disait du marquis de Polignac :
<< Il a sa maison décorée par Bakst ; comment peut- on
dormir là- dedans, j'aimerais mieux Dubufe. »
D'ailleurs les Verdurin, par le progrès fatal de
l'esthétisme qui finit par se manger la queue, disaient
ne pas pouvoir supporter le modern style ( de plus
c'était munichois) ni les appartements blancs et
n'aimaient plus que les vieux meubles français dans
un décor sombre.
On fut très étonné à cette époque, où Mme Ver-
durin pouvait avoir chez elle qui elle voulait, de
lui voir faire indirectement des avances à une per-
sonne qu'elle avait complètement perdue de vue,
Odette . On trouvait qu'elle ne pourrait rien ajouter
au brillant milieu qu'était devenu le petit groupe .
Mais une séparation prolongée, en même temps qu'elle
apaise les rancunes, réveille quelquefois l'amitié.
Et puis le phénomène qui amène non seulement les
mourants à ne prononcer que des noms autrefois
familiers, mais les vieillards à se complaire dans
leurs souvenirs d'enfance, ce phénomène a son équi-
valent social. Pour réussir dans l'entreprise de faire
56
LE TEMPS RETROUVE

revenir Odette chez elle, Mme Verdurin n'employa


pas bien entendu les « ultras », mais les habitués
moins fidèles qui avaient gardé un pied dans l'un
et l'autre salon. Elle leur disait : « Je ne sais pas
pourquoi on ne la voit plus ici. Elle est peut - être
brouillée, moi pas. En somme qu'est-ce que je lui
ai fait ? C'est chez moi qu'elle a connu ses deux
maris. Si elle veut revenir, qu'elle sache que les portes
lui sont ouvertes. » Ces paroles qui auraient dû coûter
à la fierté de la patronne si elles ne lui avaient pas
été dictées par son imagination, furent redites, mais
sans succès. Mme Verdurin , attendit Odette sans la
voir venir, jusqu'à ce que des événements qu'on
verra plus loin amenassent pour de toutes autres
raisons ce que n'avait pu l'ambassade pourtant zélée
des lâcheurs. Tant il est peu de réussites faciles,
et d'échecs définitifs .
Les choses étaient tellement les mêmes, tout en
paraissant différentes, qu'on retrouvait tout natu-
rellement les mots d'autrefois « bien pensants, mal
pensants ». Et de même que les anciens communards
avaient été antirévisionnistes , les plus grands dreyfu-
sards voulaient faire fusiller tout le monde et avaient
l'appui des généraux, comme ceux- ci au temps
de l'affaire avaient été contre Galliet . A ces réunions ,
Mme Verdurin invitait quelo es dames un peu ré-
centes, connues par les œuvres et qui les premières
fois venaient avec des toilettes éclatantes , de grands
colliers de perles qu'Odette qui en avait un aussi
beau, de l'exhibition duquel elle- même avait abusé,
regardait, maintenant qu'elle était en « tenue de
guerre » à l'imitation des dames du faubourg avec,
sévérité. Mais les femmes savent s'adapter. Au bout
de trois ou quatre fois elles se rendaient compte que
57
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

les toilettes qu'elles avaient crues chic étaient pré-


cisément proscrites par les personnes qui l'étaient,
elles mettaient de côté leurs robes d'or et se rési-
gnaient à la simplicité.
Mme Verdurin disait : c'est désolant, je vais télé-
phoner à Bontemps de faire le nécessaire pour
demain, on a encore « caviardé » toute la fin de l'ar-
ticle de Norpois et simplement parce qu'il laissait
entendre qu'on avait « limogé » Percin. Car la bêtise
courante faisait que chacun tirait sa gloire d'user
des expressions courantes, et croyait montrer qu'elle
était ainsi à la mode comme faisait une bourgeoise
en disant quand on parlait de M. de Breauté ou de
Charlus : « Qui ? Babel de Bréauté, Mémé de Char-
lus . » Les duchesses font de même d'ailleurs et
avaient le même plaisir à dire « limoger » car chez
les duchesses , c'est, pour les roturiers un peu poètes,
le nom qui diffère, mais elles s'expriment selon la
catégorie d'esprit à laquelle elles appartiennent et où
il y a aussi énormément de bourgeois. Les classes
d'esprit n'ont pas égard à la naissance
Tous ces téléphonages de Mme Verdurin n'étaient
pas d'ailleurs sans inconvénient. Quoique nous
ayons oublié de le dire, le « salon » Verdurin, s'il
continuait en esprit et en vérité, s'était transporté
momentanément dans un des plus grands hôtels de
Paris, le manque de charbon et de lumière rendant
plus difficiles les réceptions des Verdurin dans l'ancien
logis, fort humide, des Ambassadeurs de Venise .
Le nouveau salon ne manquait pas du reste d'agré-
ment. Comme à Venise, la place, comptée à cause
de l'eau, commande la forme des palais, comme un
bout de jardin dans Paris ravit plus qu'un parc en
province, l'étroite salle à manger qu'avait Mine Ver-
58
!
LE TEMPS RETROUVE

durin à l'hôtel faisait d'une sorte de losange aux


murs éclatants de blancheur comme un écran sur
lequel se détachaient à chaque mercredi, et presque
tous les jours, tous les gens les plus intéressants, les
plus variés, les femmes les plus élégantes de Paris,
ravis de profiter du luxe des Verdurin qui, grâce à
leur fortune, allait croissant à une époque où les
plus riches se restreignaient faute de toucher leurs
revenus. La forme donnée aux réceptions se trouvait
modifiée sans qu'elles cessassent d'enchanter Bri-
chot, qui au fur et à mesure que les relations des Ver-
durin allaient s'étendant, y trouvait des plaisirs
nouveaux et accumulés dans un petit espace comme
des surprises dans un chausson de Noël. Enfin cer-
tains jours les dîneurs étaient si nombreux que la
salle à manger de l'appartement privé était trop
petite, on donnait le dîner dans la salle à manger
immense d'en bas, où les fidèles, tout en feignant
hypocritement de déplorer l'intimité d'en haut,
étaient ravis au fond, - en faisant bande à part
comme jadis dans le petit chemin de fer, d'être
un objet de spectacle et d'envie pour les tables voi-
sines. Sans doute dans les temps habituels de la paix
une note mondaine subrepticement envoyée au
Figaro ou au Gaulois aurait fait savoir à plus de
monde que n'en pouvait tenir la salle à manger du
Majestic que Brichot avait dîné avec la duchesse de
Duras. Mais depuis la guerre les courriéristes mon-
dains ayant supprimé ce genre d'informations (ils
se rattrapaient sur les enterrements, les citations et
les banquets franco -américains), la ' publicité ne
pouvait plus exister que par ce moyen enfantin et
restreint, digne des premiers âges, et antérieur à la
découverte de Gutenberg, être vu à la table de
59
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Mme Verdurin . Après le dîner on montait dans les


salons de la Patronne, puis les téléphonages commen-
çaient. Mais beaucoup de grands hôtels étaient à
celte époque peuplés d'espions qui notaient les
nouvelles téléphonées par Bontemps avec une indis-
crétion que corrigeait seulement par bonheur le
manque de sûreté de ses informations toujours
démenties par l'événement .
Avant l'heure où les thés d'après-midi finissaient,
å la tombée du jour, dans le ciel encore clair, on voyait
de loin de petites taches brunes qu'on eût pu pren-
dre, dans le soir bleu, pour des moucherons, ou pour
des oiseaux. Ainsi quand on voit de très loin une
montagne, on pourrait croire que c'est un nuage.
Mais on est ému parce qu'on sait que ce nuage est
immense, à l'état solide, et résistant . Ainsi étais - je
ému parce que la tache brune dans le ciel d'été n'était
ni un moucheron, ni un oiseau, mais un aéroplane
monté par des hommes qui veillaient sur Paris .
Le souvenir des aéroplanes que j'avais vus avec
Albertine dans notre dernière promenade, près de
Versailles , n'entrait pour rien dans cette émotion,
car le souvenir de cette promenade m'était devenu
indifférent .
A l'heure du dîner les restaurants étaient pleins
et si, passant dans la rue, je voyais un pauvre per-
missionnaire, échappé pour six jours au risque per-
manent de la mort, et prêt à repartir pour les
tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les
vitrines illuminées, je souffrais comme à l'hôtel de
Balbec quand les pêcheurs nous regardaient dîner,
mais je souffrais davantage parce que je savais que la
misère du soldat est plus grande que celle du pauvre,
les réunissant toutes, et plus touchante encore parce

60
LE TEMPS RETROUVE

qu'elle est plus résignée, plus noble, et que c'est


d'un hochement de tête philosophe, sans haine,
que prêt à repartir pour la guerre il disait en voyant
se bousculer les embusqués retenant leurs tables
« On ne dirait pas que c'est la guerre ici . » Puis à
9 h. 1/2, alors que personne n'avait encore eu le
temps de finir de dîner, à cause des ordonnances de
police, on éteignait brusquement toutes les lumières
et la nouvelle bousculade des embusqués arrachant
leurs pardessus aux chasseurs du restaurant où
j'avais dîné avec Saint - Loup un soir de perme,
avait lieu à 9 h. 35 dans une mystérieuse pénombre
de chambre où l'on montre la lanterne magique,
ou de salle de spectacle servant à exhiber les films
d'un ce ces cinémas vers lesquels allaient se précipiter
dîneurs et dîneuses . Mais après cette heure-là, pour
ceux qui, comme moi, le soir dont je parle , étaient
restés à dîner chez eux, et sortaient pour aller voir
des amis, Paris était au moins, dans certains quar-
tiers, encore plus noir que n'était le Combray de mon
enfance ; les visites qu'on se faisait prenaient un
air de visites de voisins de campagne. Ah ! si Alber-
tine avait vécu, qu'il eût été doux, les soirs où j'au-
rais dîné en ville, de lui donner rendez- vous dehors,
sous les arcades. D'abord , je n'aurais rien vu , j'aurais
eu l'émotion de croire qu'elle avait manqué au ren-
dez-vous, quand tout à coup j'eusse vu se détacher
du mur noir une de ses chères robes grises, ses yeux
souriants qui m'auraient aperçu et nous aurions
pu nous promener enlacés sans que personne nous
distinguât, nous dérangeât et rentrer ensuite à la
maison. Hélas, j'étais seul et je me faisais l'effet d'al-
ler faire une visite de voisin à la campagne, de ces
visites comme Swann venait nous en faire après le
61
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

dîner, sans rencontrer plus de passants dans l'obs-


curité deTansonville, par ce petit chemin de halage,
jusqu'à la rue du Saint- Esprit, que je n'en rencon-
trais maintenant dans les rues devenues de sinueux
chemins rustiques de la rue Clotilde à la rue Bona-
parte. D'ailleurs, comme ces fragments de paysage
que le temps qu'il fait modifie n'étaient plus con-
trariés par un cadre devenu nuisible, les soirs où le
vent chassait un grain glacial, je me croyais bien
plus au bord de la mer furieuse dont j'avais jadis
tant rêvé que je ne m'y étais senti à Balbec ; et même
d'autres éléments de nature qui n'existaient pas
jusque-là à Paris faisaient croire qu'on venait, des-
cendant du train, d'arriver pour les vacances , en
pleine campagne par exemple le contraste de
lumière et d'ombre qu'on avait à côté de soi par
terre les soirs de clair de lune . Celui- ci donnait
de ces effets que les villes ne connaissent pas, même
en plein hiver ; ses rayons s'étalaient sur la neige
qu'aucun travailleur ne déblayait plus, boulevard
Haussmann, comme ils eussent fait sur un glacier
des Alpes . Les silhouettes des arbres se reflétaient
nettes et pures sur cette neige d'or bleuté, avec la
délicatesse qu'elles ont dans certaines peintures
japonaises ou dans certains fonds de Raphaël ; elles
étaient allongées à terre au pied de l'arbre lui -même,
comme on les voit souvent dans la nature au soleil
couchant quand celui- ci inonde et rend réfléchis-
santes les prairies où des arbres s'élèvent à inter-
valles réguliers . Mais par un raffinement d'une déli-
catesse délicieuse la prairie sur laquelle se dévelop
paient ces ombres d'arbres légères comme des âmes,
était une prairie paradisiaque, non pas verte mais
d'un blanc si éclatant à cause du clair de lune qui
62
LE TEMPS RETROUVÉ

rayonnait sur la neige de jade, qu'on aurait dit que


cette prairie était tissue seulement avec des pétales
de poiriers en fleurs . Et sur les places, les divinités
des fontaines publiques tenant en main un jet de
glace avaient l'air de statues d'une matière double
pour l'exécution desquelles l'artiste avait voulu
marier exclusivement le bronze au cristal . Par ces
jours exceptionnels, toutes les maisons étaient noires .
Mais au printemps au contraire, parfois de temps à
autre, bravant les règlements de la police, un hôtel
particulier, ou seulement un étage d'un hôtel, ou
même seulement une chambre d'un étage, n'ayant
pas fermé ses volets apparaissait, ayant l'air de se
soutenir toute seule sur d'impalpables ténèbres,
comme une projection purement lumineuse, comme
une apparition sans consistance. Et la femme qu'en
levant les yeux bien haut, on distinguait dans cette
pénombre dorée, prenait dans cette nuit où l'on
était perdu et où elle - même semblait recluse, le
charme mystérieux et voilé d'une vision d'Orient .
Puis on passait et rien n'interrompait plus l'hygié-
nique et monotone piétinement rythmique dans
l'obscurité .

Je songeais que je n'avais revu depuis bien long-


temps aucune des personnes dont il a été question
dans cet ouvrage. En 1914, pendant les deux mois
que j'avais passés à Paris, j'avais aperçu M. de Char-
lus et vu Bloch et Saint -Loup, ce dernier seulement
deux fois . La seconde fois était certainement celle
où il s'était le plus montré lui- même ; il avait effacé
toutes les impressions peu agréables de manque de
sincérité qu'il m'avait produites pendant le séjour
à Tansonville que je viens de rapporter et j'avais
63
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

reconnu en lui toutes les belles qualités d'autrefois.


La première fois que je l'avais vu après la déclara-
tion de guerre, c'est -à- dire au début de la semaine.
qui suivit, tandis que Bloch faisait montre des sen-
timents les plus chauvins, Saint- Loup n'avait pas
assez d'ironie pour lui-même qui ne reprenait pas
de service et j'avais été presque choqué de la vio-
lence de son ton. Saint-Loup revenait de Balbec .
« Non , s'écria -t - il avec force et gaîté, tous ceux qui
ne se battent pas, quelque raison qu'ils donnent,
c'est qu'ils n'ont pas envie d'être tués, c'est par
peur. » Et avec le même geste d'affirmation plus
énergique encore que celui avec lequel il avait souli-
gné la peur des autres, il ajouta : « Et moi, si je ne
reprends pas de service, c'est tout bonnement par
peur, na. J'avais déjà remarqué chez différentes
personnes que l'affectation des sentiments louables.
n'est pas la seule couverture des mauvais, mais
qu'une plus nouvelle est l'exhibition de ces mauvais,
de sorte qu'on n'ait pas l'air au moins de s'en cacher.
De plus, chez Saint - Loup cette tendance était forti-
fiée par son habitude quand il avait commis une
indiscrétion, fait une gaffe, et qu'on aurait pu les
lui reprocher, de les proclamer en disant que c'était
exprès . Habitude qui, je crois bien, devait lui venir
de quelque professeur à l'Ecole de Guerre dans l'inti-
mité de qui il avait vécu, et pour qui il professait
une grande admiration . Je n'eus donc aucun embar-
ras pour interpréter cette boutade comme la rati-
fication verbale d'un ; sentiment que Saint - Loup
aimait mieux proclamer, puisqu'il avait dicté sa
conduite et son abstention dans la guerre qui com-
mençait. « Est - ce que tu as entendu dire, demanda-
t-il en me quittant, que ma tante Oriane divorcerait ?
64
LE TEMPS RETROUVE

Personnellement je n'en sais absolument rien. On


dit cela de temps en temps et je l'ai entendu annoncer
si souvent que j'attendrai que ce soit fait pour le
croire. J'ajoute que ce serait très compréhensible ;
mon oncle est un homme charmant, non seulement
dans le monde, mais pour ses amis, pour ses parents .
Même d'une façon il a beaucoup plus de cœur
que ma tante qui est une sainte, mais qui le lui fait
terriblement sentir . Seulement c'est un mari terrible,
qui n'a jamais cessé de tromper sa femme, de l'insul-
ter, de la brutaliser, de la priver d'argent. Ce serait
si naturel qu'elle le quitte que c'est une raison pour
que ce soit vrai, mais aussi pour que cela ne le soit
pas parce que c'en est une pour qu'on en ait l'idée
et qu'on le dise . Et puis du moment qu'elle l'a sup-
porté si longtemps ... Maintenant je sais bien qu'il
y a tant de choses qu'on annonce à tort, qu'on
dément, et puis qui plus tard deviennent vraies . >>
Cela me fit penser à lui demander s'il avait jamais
été question avant son mariage avec Gilberte qu'il
épousât Mile de Guermantes . Il sursauta et m'assura
que non, que ce n'était qu'un de ces bruits du monde,
qui naissent de temps à autre on ne sait pourquoi,
s'évanouissent de même et dont la fausseté ne rend
pas ceux qui ont cru en eux plus prudents dès que
naît un bruit nouveau de fiançailles, de divorce, ou
un bruit politique pour y ajouter foi et le colporter.
Quarante- huit heures n'étaient pas passées que cer-
tains faits, que j'appris, me prouvèrent que je m'étais
absolument trompé dans l'interprétation des paroles
de Robert : << Tous ceux qui ne sont pas au front, c'est
qu'ils ont peur » . Saint - Loup avait dit cela pour
briller dans la conversation, pour faire de l'ori-
ginalité psychologique, tant qu'il n'était pas sûr
65 5
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

que son engagement serait accepté . Mais il faisait


pendant ce temps -là des pieds et des mains pour
qu'il le fût, étant en cela moins original, au sens
qu'il croyait qu'il fallait donner à ce mot, mais plus
profondément français de Saint- André- des - Champs,
plus en conformité avec tout ce qu'il y avait à ce
moment- là de meilleur chez les Français de Saint-
André- des- Champs, seigneurs, bourgeois et serfs
respectueux des seigneurs ou révoltés contre les
seigneurs, deux divisions également françaises de
la même famille, sous - embranchement Françoise et
sous -embranchement Sauton, d'où deux flèches se
dirigeaient à nouveau dans une même direction
qui était la frontière . Bloch avait été enchanté
d'entendre l'aveu de la lâcheté d'un nationaliste
(qui l'était d'ailleurs si peu) et comme Saint- Loup
avait demandé si lui- même devait partir, avait pris
une figure de grand - prêtre pour répondre : « myope ».
Mais Bloch avait complètement changé d'avis sur
la guerre quelques jours après où il vint me voir
affolé. Quoique « myope », il avait été reconnu bon
pour le service. Je le ramenais chez lui quand nous
rencontrâmes Saint - Loup qui avait rendez-vous ,
pour être présenté au Ministère de la Guerre à un
colonel, avec un ancien officier. « M. de Cambremer »> ,
me dit-il . « Ah ! c'est vrai, mais c'est d'une ancienne
connaissance que je te parle. Tu connais aussi bien
que moi Cancan. » Je lui répondis que je le connais-
sais en effet et sa femme aussi, que je ne les appré-
ciais qu'à demi . Mais j'étais tellement habitué
depuis que je les avais vus pour la première fois
à considérer la femme comme une personne malgré
tout remarquable , connaissant à fond Schopenhauer
et ayant accès en somme dans un milieu intellec-

66
LE TEMPS RETROUVE

tuel qui était fermé à son grossier époux, que je fus


d'abord étonné d'entendre Saint-Loup répondre :
< Sa femme est idiote, je te l'abandonne . Mais lui
est un excellent homme qui était doué et qui est
resté fort agréable. » Par l
' « idiotie » de la femme,
Saint- Loup entendait sans doute le désir éperdu de
celle- ci de fréquenter le grand monde, ce que le
grand monde juge le plus sévèrement. Par les qua-
lités du mari, sans doute quelque chose de celles que
lui reconnaissait sa nièce, quand elle le trouvait le
mieux de la famille . Lui du moins ne se souciait pas
de duchesses, mais à vrai dire c'est là une « intelli-
gence » qui diffère autant de celle qui caractérise
les penseurs, que « l'intelligence » reconnue par le
public à tel homme riche « d'avoir su faire sa for-
tune ». Mais les paroles de Saint - Loup ne me déplai-
saient pas en ce qu'elles rappelaient que la pré-
tention avoisine la bêtise et que la simplicité a un
goût un peu caché mais agréable. Je n'avais pas eu
il est vrai, l'occasion de savourer celle de M. de Cam-
bremer. Mais c'est justement ce qui fait qu'un être
est tant d'êtres différents selon les personnes qui le
jugent, en dehors même des différences de jugement.
De Cambremer, je n'avais connu que l'écorce. Et
sa saveur, qui m'était attestée par d'autres, m'était
inconnue. Bloch nous quitta devant sa porte, dé-
bordant d'amertume contre Saint- Loup, lui disant
qu'eux autres beaux fils galonnés, » paradant
dans les États - Majors ne risquaient rien, et que lui,
simple soldat de 2e classe n'avait pas envie de se
faire « trouer la peau » pour Guillaume. « Il paraît
qu'il est gravement malade. l'Empereur Guillaume » ,
répondit Saint - Loup. Bloch qui, comme tous les
gens qui tiennent de près à la Bourse, accueillait
67
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

avec une facilité particulière les nouvelles sensa-


tionnelles, ajouta : « On dit même beaucoup qu'il
est mort ». A la Bourse tout souverain malade,
que ce soit Édouard VII ou Guillaume II, est mort,
toute ville sur le point d'être assiégée est prise .
« On ne le cache, ajouta Bloch, que pour ne pas
déprimer l'opinion chez les Boches . Mais il est mort
dans la nuit d'hier. Mon père le tient d'une source
de tout premier ordre » . Les sources de tout premier
ordre étaient les seules dont tînt compte M. Bloch
le père, alors que, par la chance qu'il avait, grâce
à de « hautes relations », d'être en communication
avec elles, il en recevait la nouvelle encore secrète
que l'Extérieure allait monter ou la de Beers flé-
chir. D'ailleurs, si à ce moment précis se produisait
une hausse sur la de Beers , ou des « offres » sur
l'Extérieure, si le marché de la première était
<< ferme » et « actif », celui de la seconde << hésitant »> ,
<< faible », et qu'on s'y tînt « sur la réserve », la source
de premier ordre n'en restait pas moins une source
de premier ordre . Aussi Bloch nous annonça-t- il
la mort du Kaiser d'un air mystérieux et important,
mais aussi rageur. Il était surtout particulièrement
exaspéré d'entendre Robert dire l'Empereur Guil-
laume. Je crois que sous le couperet de la guillotine
Saint - Loup et M. de Guermantes n'auraient pas pu
dire autrement . Deux hommes du monde restant
seuls vivants dans une île déserte où ils n'auraient
à faire preuve de bonnes façons pour personne, se
reconnaîtraient à ces traces d'éducation, comme deux
latinistes citeraient correctement du Virgile. Saint-
Loup n'eût jamais pu, même torturé par les Alle-
mands, dire autrement que l'Empereur Guillaume.
Et ce savoir-vivre est malgré tout l'indice de grandes
68
LE TEMPS RETROUVÉ

entraves pour l'esprit. Celui qui ne sait pas les rejeter


reste un homme du monde. Cette élégante médiocrité
est d'ailleurs délicieuse ― surtout avec tout ce qui
s'y allie de générosité cachée et d'héroïsme inexprimé
- à côté de la vulgarité de Bloch, à la fois pleutre
et fanfaron qui criait à Saint- Loup : « Tu ne pour-
rais pas dire Guillaume tout court. C'est ça, tu as
la frousse, déjà ici tu te mets à plat ventre devant
lui ! Ah ! ça nous fera de beaux soldats à la fron-
tière, ils lècheront les bottes des Boches. Vous
êtes des galonnés qui savez parader dans un car-
rousel. Un point, c'est tout ». « Ce pauvre Bloch
veut absolument que je ne fasse que parader, me
dit Saint -Loup en souriant, quand nous eûmes
quitté notre camarade » . Et je sentais bien que
parader n'était pas du tout ce que désirait Robert,
bien que je ne me rendisse pas compte alors de ses
intentions aussi exactement que je le fis plus tard
quand, la cavalerie restant inactive, il obtint de
servir comme officier d'infanterie, puis de chasseurs
à pieds, et enfin quand vint la suite qu'on lira plus
loin. Mais du patriotisme de Robert, Bloch ne se
rendit pas compte, simplement parce que Robert
ne l'exprimait nullement . Si Bloch nous avait fait
des professions de foi méchamment antimilitaristes
une fois qu'il avait été reconnu « bon », il avait
eu préalablement les déclarations les plus chau-
vines quand il se croyait réformé pour myopie.
Mais ces déclarations, Saint - Loup eût été inca-
pable de les faire ; d'abord par une espèce de déli-
catesse morale qui empêche d'exprimer les senti-
ments trop profonds et qu'on trouve tout naturels .
Ma mère autrefois non seulement n'eût pas hésité
une seconde à mourir pour ma grand'mère, mais
69
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

aurait horriblement souffert si on l'avait empê-


chée de le faire. Néanmoins, il m'est impossible
d'imaginer rétrospectivement dans sa bouche une
phrase telle que : « Je donnerais ma vie pour ma
mère . » Aussi tacite était dans son amour de la
France, Robert qu'en ce moment je trouvais beau-
coup plus Saint -Loup (autant que je pouvais me
représenter son père ) que Guermantes . Il eût été
préservé aussi d'exprimer ces sentiments-là par la
qualité en quelque sorte morale de son intelligence .
y a chez les travailleurs intelligents et vraiment
sérieux une certaine aversion pour ceux qui mettent
en littérature ce qu'ils font, le font valoir . Nous
n'avions été ensemble ni au lycée, ni à la Sorbonne,
mais nous avions séparément suivi certains cours
des mêmes maîtres, et je me rappelle le sourire de
Saint- Loup en parlant de ceux qui, tout en faisant
un cours remarquable, voulaient se faire passer pour
des hommes de génie, en donnant un nom ambi-
tieux à leurs théories. Pour peu que nous en par-
lions, Robert riait de bon cœur . Naturellement notre
prédilection n'allait pas d'instinct aux Cottard
ou aux Brichot, mais enfin nous avions une cer-
taine considération pour les gens qui savaient à
fond le grec ou la médecine et ne se croyaient pas
autorisés pour cela à faire les charlatans . De même
que toutes les actions de maman reposaient jadis
sur le sentiment qu'elle eût donné sa vie pour sa
mère, comme elle ne s'était jamais formulé ce sen-
timent à elle-même en tous cas elle eût trouvé
non pas seulement inutile et ridicule, mais cho-
quant et honteux de l'exprimer aux autres ; de
même il m'était impossible d'imaginer Saint - Loup
(me parlant de son équipement, des courses qu'il
70
LE TEMPS RETROUVE

avait à faire , de nos chances de victoire , du peu de


valeur de l'armée russe , de ce que ferait l'Angle-
terre) prononçant une des phrases les plus élo-
quentes que peut dire le Ministre le plus sympathique
aux députés debout et enthousiastes. Je ne peux
cependant pas dire que dans ce côté négatif qui
l'empêchait d'exprimer les beaux sentiments qu'il
ressentait, il n'y avait pas un effet de l ' « esprit des
Guermantes » , comme on en a vu tant d'exemples
chez Swann. Car si je le trouvais Saint- Loup sur-
tout, il restait Guermantes aussi et par là , parmi
les nombreux mobiles qui excitaient son courage,
il y en avait qui n'étaient pas les mêmes que ceux
de ses amis de Doncières, ces jeunes gens épris de
leur métier avec qui j'avais dîné chaque soir et
dont tant se firent tuer à la bataille de la Marne
ou ailleurs en entraînant leurs hommes. Les jeunes
socialistes qu'il pouvait y avoir à Doncières quand
j'y étais , mais que je ne connaissais pas parce qu'ils
ne fréquentaient pas le milieu de Saint - Loup ,
purent se rendre compte que les officiers de ce milieu
n'étaient nullement des « aristos » dans l'acception
hautainement fière et bassement jouisseuse que le
« populo >» , les officiers sortis des rangs, les francs-
maçons donnaient à ce surnom. Et pareillement
d'ailleurs , ce même patriotisme, les officiers nobles
le rencontrèrent pleinement chez les socialistes que
je les avais entendus accuser , pendant que j'étais
à Doncières , en pleine affaire Dreyfus , d'être des
sans-patrie. Le patriotisme des militaires aussi
sincère, aussi profond, avait pris une forme définie
qu'ils croyaient intangible et sur laquelle ils s'indi-
gnaient de voir jeter « l'opprobre » , tandis que les
patriotes en quelque sorte inconscients, indépen-
71
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

dants, sans religion patriotique définie , qu'étaient


les radicaux - socialistes, n'avaient pas su comprendre
quelle réalité profonde vivait dans ce qu'ils croyaient
de vaines et haineuses formules . Sans doute Saint-
Loup comme eux s'était habitué à développer en
lui, comme la partie la plus vraie de lui- même, la
recherche et la conception des meilleures manœuvres
en vue des plus grands succès stratégiques et tac-
tiques de sorte que pour lui comme pour eux la
vie de son corps était quelque chose de relativement
peu important qui pouvait être facilement sacrifié
à cette partie intérieure, véritable noyau vital chez
eux autour duquel l'existence personnelle n'avait
de valeur que comme un épiderme protecteur.
Je parlai à Saint - Loup de son ami le directeur du
grand hôtel de Balbec qui, paraît-il, avait prétendu
qu'il y avait eu au début de la guerre dans certains
régiments français des défections qu'il appelait des
« défectuosités » et avait accusé de l'avoir provo-
qué ce qu'il appelait le « militariste prussien » disant
d'ailleurs en riant à propos de son frère : « Il est
dans les tranchées, ils sont à 30 mètres des Boches ! »
jusqu'à ce qu'ayant appris qu'il l'était lui- même
on l'eut mis dans un camp de concentration. « A pro-
pos de Balbec, te rappelles-tu l'ancien liftier de
l'hôtel ? » me dit en me quittant Saint - Loup sur le
ton de quelqu'un qui n'avait pas trop l'air de savoir
qui c'était et qui comptait sur moi pour l'éclairer .
« Il s'engage et m'a écrit pour le faire rentrer dans
l'aviation » . Sans doute le liftier était-il las de
monter dans la cage captive de l'ascenseur, et les
hauteurs de l'escalier du Grand Hôtel ne lui suffi-
saient plus . Il allait « prendre ses galons » autrement
que comme concierge, car notre destin n'est pas
72
LE TEMPS RETROUVE

toujours ce que nous avions cru . « Je vais sûre-


ment appuyer sa demande, me dit Saint- Loup .
Je le disais encore à Gilberte ce matin, jamais
nous n'aurons assez d'avions . C'est avec cela qu'on
verra ce que prépare l'adversaire. C'est cela qui
lui enlèvera le bénéfice le plus grand d'une attaque,
celui de la surprise, l'armée la meilleure sera peut-
être celle qui aura les meilleurs yeux. Eh bien et
la pauvre Françoise a-t -elle réussi à faire réformer
son neveu ? » Mais Françoise qui avait fait depuis
longtemps tous ses efforts pour que son neveu
fût réformé et qui, quand on lui avait proposé une
recommandation, par la voie des Guermantes, pour
le Général de Saint - Joseph, avait répondu d'un
ton désespéré : « Oh ! non, ça ne servirait à rien,
il n'y a rien à faire avec ce vieux bonhomme- là,
c'est tout ce qu'il y a de pis, il est patriotique »
>,
Françoise, dès qu'il avait été question de la guerre
et quelque douleur qu'elle en éprouvât, trouvait
qu'on ne devait pas abandonner les « pauvres
Russes », puisqu'on était « alliancé ». Le maître
d'hôtel, persuadé d'ailleurs que la guerre ne dure-
rait que dix jours et se terminerait par la victoire
éclatante de la France, n'aurait pas osé, par peur
d'être démenti par les événements, et n'aurait
même pas eu assez d'imagination pour prédire une
guerre longue et indécise. Mais cette victoire com-
plète et immédiate, il tâchait au moins d'en extraire
d'avance tout ce qui pouvait faire souffrir Fran-
çoise. « Ça pourrait bien faire du vilain, parce qu'il
paraît qu'il y en a beaucoup qui ne veulent pas
marcher, des gars de seize ans qui pleurent. » TI
tâchait aussi pour la « vexer » de lui dire des choses
désagréables, c'est ce qu'il appelait « lui jeter un
73
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

pépin, lui lancer une apostrophe, lui envoyer un


calembour ». « De seize ans, Vierge Marie », disait
Françoise, et un instant méfiante : « On disait pour-
tant qu'on ne les prenait qu'après vingt ans, c'est
encore des enfants . » — « Naturellement les journaux
ont ordre de ne pas dire cela . Du reste, c'est toute
la jeunesse qui sera en avant, il n'en reviendra pas
lourd . D'un côté, ça fera du bon, une bonne saignée,
là, c'est utile de temps en temps, ça fera marcher
le commerce. Ah ! dame, s'il y a des gosses trop
tendres qui ont une hésitation, on les fusille immé-
diatement, douze balles dans la peau, vlan. D'un
côté, il faut ça. Et puis les officiers qu'est - ce que
ça peut leur faire, ils touchent leurs pesetas, c'est
tout ce qu'ils demandent . » Françoise pâlissait
tellement pendant chacune de ces conversations
qu'on craignait que le maître d'hôtel ne la fît mourir
d'une maladie de cœur. Elle ne perdait pas ses
défauts pour cela . Quand une jeune fille venait me
voir, si mal aux jambes qu'eût la vieille servante,
m'arrivait -il de sortir un instant de ma chambre,
je la voyais au haut d'une échelle, dans la pen-
derie, en train, disait- elle, de chercher quelque
paletot à moi pour voir si les mites ne s'y mettaient
pas, en réalité pour nous écouter. Elle gardait malgré
toutes mes critiques sa manière insidieuse de poser
des questions d'une façon indirecte pour laquelle
elle avait utilisé depuis quelque temps un certain
« parce que sans doute ». N'osant pas me dire :
Est-ce que cette dame a un hôtel ? » elle me di-
sait, les yeux timidement levés comme ceux d'un
bon chien, « Parce que sans doute cette dame a un
hôtel particulier... », évitant l'interrogation ^fla-
grante moins pour être polie que pour ne pas sem-
74
LE TEMPS RETROUVE

bler curieuse . Enfin, comme les domestiques que


nous aimons le plus surtout s'ils ne nous rendent
presque plus les services et les égards de leur emploi
- restent hélas des domestiques et marquent plus
nettement les limites ( que nous voudrions effacer)
de leur caste au fur et à mesure qu'ils croient le
plus pénétrer la nôtre, Françoise avait souvent
à mon endroit (pour me piquer, eût dit le maître
d'hôtel) de ces propos étranges qu'une personne du
monde n'aurait pas avec une joie aussi dissimulée
mais aussi profonde que si c'eût été une maladie
grave, si j'avais chaud et que la sueur - je n'y
prenais pas garde - perlât à mon front mais
vous êtes en nage », me disait- elle, étonnée comme
devant un phénomène étrange, souriant un peu
avec le mépris que cause quelque chose d'indécent
« vous sortez, mais vous avez oublié de mettre votre
cravate » , prenant pourtant la voix préoccupée
qui est chargée d'inquiéter quelqu'un sur son état.
On aurait dit que moi seul dans l'univers avais
jamais été en nage. Car dans son humilité, dans sa
tendre admiration pour des êtres qui lui étaient
infiniment inférieurs, elle adoptait leur vilain tour
de langage . Sa fille s'étant plaint d'elle à moi et
m'ayant dit (je ne sais de qui elle l'avait appris) :
« Elle a toujours quelque chose à dire, que je ferme
mal les portes, et patatipatali et patatapatala »> ,
Françoise crut sans doute que son incomplète
éducation seule l'avait privé jusqu'ici de ce bel
usage . Et sur ses lèvres où j'avais vu fleurir jadis
le français le plus pur, j'entendis plusieurs fois
par jour « Et patati patali et patata patala . » Il
est du reste curieux combien non seulement les
expressions mais les pensées varient peu chez une
75
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

même personne . Le maître d'hôtel ayant pris l'ha-


bitude de déclarer que M. Poincaré était mal inten-
tionné, pas pour l'argent, mais parce qu'il avait
voulu absolument la guerre, il redisait cela, sept
à huit fois par jour devant le même auditoire habi-
tuel et toujours aussi intéressé . Pas un mot n'était
modifié, pas un geste, une intonation . Bien que cela
ne durât que deux minutes, c'était invariable, comme
une représentation. Ses fautes de français corrom-
paient le langage de Françoise tout autant que les
fautes de sa fille.
Elle ne dormait plus, ne mangeait plus, se faisait
lire les communiqués auxquels elle ne comprenait
rien, par le maître d'hôtel qui n'y comprenait
guère davantage, et chez qui le désir de tourmenter
Françoise était souvent dominé par une allégresse
patriotique ; il disait avec un rire sympathique,
en parlant des Allemands : « Ça doit chauffer,
notre vieux Joffre est en train de leur tirer des plans
sur la Comète. » Françoise ne comprenait pas trop
de quelle comète il s'agissait, mais n'en sentait pas
moins que cette phrase faisait partie des aimables
et originales extravagances auxquelles une per-
sonne bien élevée doit répondre, avec bonne hu-
meur, par urbanité, et haussant gaiement les épaules
d'un air de dire : « Il est bien toujours le même »,
elle tempérait ses larmes d'un sourire. Au moins
était-elle heureuse que son nouveau garçon boucher
qui, malgré son métier, était assez craintif (il avait
cependant commencé dans les abattoirs ) ne fût pas
d'âge à partir. Sans quoi elle eût été capable d'aller
trouver le Ministre de la Guerre.
Le maître d'hôtel n'eût pu imaginer que les com-
muniqués ne fussent pas excellents et qu'on ne se
76
!

LE TEMPS RETROUVÉ

rapprochât pas de Berlin, puisqu'il lisait : « Nous


avons repoussé avec de fortes pertes pour l'ennemi,
etc. », actions qu'il célébrait comme de nouvelles
victoires. J'étais cependant effrayé de la rapidité
avec laquelle le théâtre de ces victoires se rappro-
chait de Paris, et je fus même étonné que le maître
d'hôtel ayant vu dans un communiqué qu'une action
avait eu lieu près de Lens, n'eût pas été inquiet
en voyant dans le journal du lendemain que ses
suites avaient tourné à notre avantage à Jouy-
le- Vicomte, dont nous tenions solidement les abords .
Le maître d'hôtel savait, connaissait pourtant bien le
nom, Jouy-le- Vicomte, qui n'était pas tellement
éloigné de Combray . Mais on lit les journaux comme
on aime, un bandeau sur les yeux. On ne cherche
pas à comprendre les faits . On écoute les douces.
paroles du rédacteur en chef, comme on écoute les
paroles de sa maîtresse. On est battu et content
parce qu'on ne se croit pas battu, mais vainqueur.
Je n'étais pas du reste demeuré longtemps à Paris
et j'avais regagné assez vite ma maison de santé .
Bien qu'en principe le docteur nous traitât par
l'isolement, on m'y avait remis à deux époques
différentes une lettre de Gilberte et une lettre de
Robert. Gilberte m'écrivait (c'était à peu près en
septembre 1914) que quelque désir qu'elle eût de
rester à Paris pour avoir plus facilement des nou-
velles de Robert, les raids perpétuels de taubes
au-dessus de Paris lui avaient causé une telle épou-
vante, surtout pour sa petite fille, qu'elle s'était
enfuie de Paris par le dernier train qui partait
encore pour Combray, que le train n'était même
pas allé à Combray et que ce n'était que grâce à la
charrette d'un paysan sur laquelle elle avait fait
77
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

dix heures d'un trajet atroce, qu'elle avait pu ga-


gner Tansonville ! « Et là, imaginez-vous ce qui
attendait votre vieille amie, m'écrivait en finis-
sant Gilberte. J'étais partie de Paris pour fuir les
avions allemands, me figurant qu'à Tansonville
je serais à l'abri de tout. Je n'y étais pas depuis
deux jours que vous n'imaginerez jamais ce qui
arrivait les Allemands qui envahissaient la région
après avoir battu nos troupes près de La Fère,
et un Etat- Major allemand suivi d'un régiment qui
se présentait à la porte de Tansonville, et que
j'étais obligée d'héberger, et pas moyen de fuir,
plus un train, rien. » L'État- Major allemand s'était - il
bien conduit ou fallait-il voir dans la lettre de Gil-
berte un effet par contagion de l'esprit des Guer-
mantes, lesquels étaient de souche bavaroise, appa-
rentée à la plus haute aristocratie d'Allemagne,
mais Gilberte ne tarissait pas sur la parfaite édu-
cation de l'état - major et même des soldats qui lui
avaient seulement demandé « la permission de
cueillir un des ne-m'oubliez - pas qui poussaient
auprès de l'étang », bonne éducation qu'elle oppo-
sait à la violence désordonnée des fuyards français,
qui avaient traversé la propriété en saccageant tout,
avant l'arrivée des généraux allemands. En tous
cas si la lettre de Gilberte était par certains côtés
imprégnée de l'esprit des Guermantes d'autres
diraient de l'internationalisme juif, ce qui n'aurait
probablement pas été juste, comme on verra
la lettre que je reçus pas mal de mois plus_tard
de Robert était, elle, beaucoup plus Saint - Loup
que Guermantes, reflétant de plus toute la culture
libérale qu'il avait acquise, et, en somme, entiè-
rement sympathique . Malheureusement il ne
78
LE TEMPS RETROUVE

parlait pas de stratégie comme dans ses conver


sations de Doncières et ne me disait pas dans quelle
mesure il estimait que la guerre confirmât ou infir-
mât les principes qu'il m'avait alors exposés . Tout
au plus me dit -il que depuis 1914 s'étaient en réalité
succédé plusieurs guerres, les enseignements de
chacune influant sur la conduite de la suivante.
Et par exemple la théorie de la « percée » avait
été , complétée par cette thèse qu'il fallait avant de
percer bouleverser entièrement par l'artillerie le
terrain occupé par l'adversaire. Mais ensuite on
avait constaté qu'au contraire ce bouleversement
rendait impossible l'avance de l'infanterie et de
l'artillerie dans des terrains dont des milliers de
trous d'obus avaient fait autant d'obstacles . « La
guerre, disait- il, n'échappe pas aux lois de notre
vieil Hégel. Elle est en état de perpétuel devenir. »
C'était peu auprès de ce que j'aurais voulu savoir.
Mais ce qui me fâchait davantage encore c'est qu'il
n'avait plus le droit de me citer de noms de géné-
raux. Et d'ailleurs, par le peu que me disait le
journal, ce n'était pas ceux dont j'étais à Doncières
si préoccupé de savoir lesquels montreraient le plus
de valeur dans une guerre, qui conduisaient celle- ci.
Geslin de Bourgogne, Galliffet, Négrier étaient
morts. Pau avait quitté le service actif presque au
début de la guerre . De Joffre, de Foch, de Cas-
telnau , de Pétain, nous n'avions jamais parlé. « Mon
petit, m'écrivait Robert, si tu voyais tout ce monde,
surtout les gens du peuple, les ouvriers, les petits
commerçants qui ne se doutaient pas de ce qu'ils
recélaient en eux d'héroïsme et seraient morts dans
leur lit sans l'avoir soupçonné, courir sous les balles.
pour secourir un camarade, pour emporter un chef
79
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

blessé, et frappés eux- mêmes, sourire au moment


où ils vont mourir parce que le médecin - chef leur
apprend que la tranchée a été reprise aux Allemands,
je t'assure, mon cher petit, que cela donne une
belle idée du Français et que ça fait comprendre les
époques historiques qui nous paraissaient un peu
extraordinaires dans nos classes. L'épopée est telle-
ment belle que tu trouverais comme moi que les
mots ne sont plus rien. Au contact d'une telle gran-
deur, le mot poilu est devenu pour moi quelque
chose dont je ne sens pas plus s'il a pu contenir
d'abord une allusion ou une plaisanterie que quand
nous lisons « chouans » par exemple. Mais je sais
poilu déjà prêt pour de grands poètes comme les
mots déluge ou Christ, ou barbares qui étaient déjà
pétris de grandeur avant que s'en fussent servis
Hugo, Vigny, ou les autres . Je dis que le peuple
est ce qu'il y a de mieux, mais tout le monde est
bien. Le pauvre Vaugoubert, le fils de l'ambassa-
deur, a été sept fois blessé avant d'être tué, et
chaque fois qu'il revenait d'une expédition sans
avoir écopé, il avait l'air de s'excuser et de dire
que ce n'était pas sa faute. C'était un être char-
mant. Nous nous étions beaucoup liés, les pauvres
parents ont eu la permission de venir à l'enterre-
ment, à condition de ne pas être en deuil et de ne
rester que cinq minutes à cause du bombardement.
La mère, un grand cheval que tu connais peut-être,
pouvait avoir beaucoup de chagrin, on ne distin-
guait rien. Mais le pauvre père était dans un tel
état que je t'assure que moi qui ai fini par devenir
tout à fait insensible, à force de prendre l'habitude
de voir la tête du camarade qui est en train de me
parler subitement labourée par une torpille ou
80
LE TEMPS RETROUVÉ

même détachée du tronc, je ne pouvais pas me con-


tenir en voyant l'effondrement du pauvre Vaugou-
bert qui n'était plus qu'une espèce de loque. Le
Général avait beau lui dire que c'était pour la France,
que son fils s'était conduit en héros, cela ne faisait
que redoubler les sanglots du pauvre homme qui ne
pouvait pas se détacher du corps de son fils . Enfin,
et c'est pour cela qu'il faut se dire qu' « ils ne pas-
seront pas » , tous ces gens-là, comme mon pauvre
valet de chambre, comme Vaugoubert, ont empê-
ché les Allemands de passer. Tu trouves peut - être
que nous n'avançons pas beaucoup, mais il ne faut
pas raisonner, une armée se sent victorieuse par une
impression intime, comme un mourant se sent
foutu . Or nous savons que nous aurons la victoire
et nous la voulons pour dicter la paix juste, je ne
veux pas dire seulement pour nous, vraiment juste,
juste pour les Français, juste pour les Allemands . »
De même que les héros d'un esprit médiocre et
banal écrivant des poèmes pendant leur convalescence
se plaçaient pour décrire la guerre non au niveau
des événements qui en eux-mêmes ne sont rien,
mais de la banale esthétique, dont ils avaient suivi
les règles jusque-là, parlant comme ils eussent fait
dix ans plus tôt de la sanglante aurore, du vol
frémissant de la victoire, etc , Saint- Loup, lui,
beaucoup plus intelligent et artiste, restait intelli-
gent et artiste, et notait avec goût pour moi des
paysages, pendant qu'il était immobilisé à la lisière
d'une forêt marécageuse, mais comme si ç'avait
été pour une chasse au canard . Pour me faire com-
prendre certaines oppositions d'ombre et de lumière
qui avaient été « l'enchantement de sa matinée »
qui
il me citait certains tableaux que nous aimions
81
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

l'un et l'autre et ne craignait pas de faire allusion


à une page de Romain Rolland, voire de Nietzsche,
avec cette indépendance des gens du front qui
n'avaient pas la même peur de prononcer un nom
allemand que ceux de l'arrière, et même avec cette
pointe de coquetterie à citer un ennemi que mettait
par exemple le colonel du Paty de Clam dans la
salle des témoins de l'affaire Zola à réciter en pas-
sant devant Pierre Quillard, poète dreyfusard de
la plus extrême violence et que d'ailleurs il ne
connaissait pas, des vers de son drame symboliste :
La Fille aux mains coupées . Saint - Loup me parlait-il
d'une mélodie de Schumann, il n'en donnait le
titre qu'en allemand et ne prenait aucune circon-
locution pour me dire que quand à l'aube il avait
entendu un premier gazouillement à la lisière d'une
forêt, il avait été enivré comme si lui avait parlé
l'oiseau de ce sublime Siegfried » qu'il espérait
bien entendre après la guerre. Et maintenant
à mon second retour à Paris, j'avais reçu dès le
lendemain de mon arrivée, une nouvelle lettre de
Gilberte qui sans doute avait oublié celle, ou du
moins le sens de celle que j'ai rapportée, car son
départ de Paris à la fin de 1914 y était représenté
rétrospectivement d'une manière assez différente.
« Vous ne savez peut-être pas, mon cher ami, me
disait- elle, que voilà bientôt deux ans que je suis
à Tansonville. J'y suis arrivée en même temps que
les Allemands . Tout le monde avait voulu m'em-
pêcher de partir. On me traitait de folle. « Comment,
me disait-on, vous êtes en sûreté à Paris et vous
partez pour ces régions envahies, juste au moment
où tout le monde cherche à s'en échapper. » Je ne
méconnaissais pas tout ce que ce raisonnement
82
LE TEMPS RETROUVÉ

avait de juste . Mais que voulez - vous, je n'ai qu'une


seule qualité, je ne suis pas lâche, ou si vous aimez
mieux je suis fidèle et quand j'ai su mon cher Tan-
sonville menacé, je n'ai pas voulu que notre vieux
régisseur restât seul à le défendre . Il m'a semblé
que ma place était à ses côtés . Et c'est du reste
grâce à cette résolution que j'ai pu sauver à peu
près le château - quand tous les autres dans le
voisinage, abandonnés par leurs propriétaires affo-
lés, ont été presque tous détruits de fond en comble
- et non seulement le château, mais les précieuses
collections auxquelles mon cher Papa tenait tant. »
En un mot, Gilberte était persuadée maintenant
qu'elle n'était pas allée à Tansonville comme elle
me l'avait écrit en 1914 pour fuir les Allemands
et pour être à l'abri, mais au contraire pour les
rencontrer et défendre contre eux son château.
Ils n'étaient pas restés à Tansonville, d'ailleurs ,
mais elle n'avait plus cessé d'avoir chez elle un
va- et-vient constant de militaires qui dépassait de
beaucoup celui qui tirait les larmes à Françoise
dans la rue de Combray, et de mener, comme elle
disait cette fois en toute vérité, la vie du front.
Aussi parlait-on dans les journaux avec les plus
grands éloges de son admirable conduite et il était
question de la décorer. La fin de sa lettre était en-
tièrement exacte. « Vous n'avez pas idée de ce
que c'est que cette guerre, mon cher ami, et de
l'importance qu'y prend une route, un pont, une
hauteur. Que de fois j'ai pensé à vous, aux prome-
nades grâce à vous rendues délicieuses que nous
faisions ensemble dans tout ce pays aujourd'hui
ravagé, alors que d'immenses combats se livrent
pour la possession de tel chemin, de tel coteau
83
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

que vous aimiez, où nous sommes allés si souvent


ensemble. Probablement vous comme moi, vous ne
vous imaginiez pas que l'obscur Roussainville et
l'assommant Méséglise d'où on nous portait nos
lettres, et où on était allé chercher le docteur quand
vous avez été souffrant, seraient jamais des endroits
célèbres . Eh bien, mon cher ami, ils sont à jamais
entrés dans la gloire au même titre qu'Austerlitz
ou Valmy. La bataille de Méséglise a duré plus de
huit mois, les Allemands y ont perdu plus de cent
mille hommes , ils ont détruit Méséglise, mais ils
ne l'ont pas pris . Le petit chemin que vous aimiez
tant, que nous appelions le raidillon aux aubépines
et où vous prétendez que vous êtes tombé dans
votre enfance amoureux de moi, alors que je vous
assure en toute vérité que c'était moi qui étais
amoureuse de vous, je ne peux pas vous dire l'im-
portance qu'il a prise. L'immense champ de blé
auquel il aboutit c'est la fameuse cote 307 dont
vous avez dû voir le nom revenir si souvent dans
les communiqués . Les français ont fait sauter le
petit pont sur la Vivone qui, disiez- vous, ne vous
rappelait pas votre enfance autant que vous l'auriez
voulu, les Allemands en ont jeté d'autres, pendant
un an et demi, ils ont eu une moitié de Combray
et les Français l'autre moitié. » Le lendemain du
jour où j'avais reçu cette lettre, c'est-à - dire l'avant-
veille de celui où cheminant dans l'obscurité, j'en-
tendais sonner le bruit de mes pas, tout en remâ-
chant tous ces souvenirs, Saint- Loup venu du
front, sur le point d'y retourner, m'avait fait une
visite de quelques secondes seulement, dont l'an-
nonce seule m'avait violemment ému . Françoise
avait d'abord voulu se précipiter sur lui, espérant

84
LE TEMPS RETROUVÉ

qu'il pourrait faire réformer le timide garçon bou-


cher, dont, dans un an, la classe allait partir. Mais
elle fut arrêtée elle-même en pensant à l'inutilité
de cette démarche, car depuis longtemps le timide
tueur d'animaux avait changé de boucherie, et
soit que la patronne de la nôtre craignit de perdre
notre clientèle, soit qu'elle fût de bonne foi, elle
avait déclaré à Françoise qu'elle ignorait où ce gar-
çon, « qui d'ailleurs ne ferait jamais un bon boucher »,
était employé. Françoise avait bien cherché partout,
mais Paris est grand, les boucheries nombreuses,
et elle avait eu beau entrer dans un grand nombre,
elle n'avait pu retrouver le jeune homme timide et
sanglant .
Quand Saint- Loup était entré dans ma chambre,
je l'avais approché avec ce sentiment de timidité,
avec cette impression de surnaturel que donnaient
au fond tous les permissionnaires et qu'on éprouve
quand on est introduit auprès d'une personne
atteinte d'un mal mortel et qui cependantse lève,
s'habille, se promène encore. Il semblait (il avait
surtout semblé au début , car pour qui n'avait pas,
vécu comme moi loin de Paris, l'habitude était venue
qui retranche aux choses que nous avons vues plu-
sieurs fois la racine d'impression profonde et de
pensée qui leur donne leur sens réel) il semblait
presque qu'il y eût quelque chose de cruel dans ces
permissions données aux combattants. Aux pre-
mières, on se disait : « Ils ne voudront pas repartir,
ils déserteront . » Et en effet, ils ne venaient pas
seulement de lieux qui nous semblaient irréels
parce que nous n'en avions entendu parler que par
les journaux et que nous ne pouvions nous figurer
qu'on eût pris part à ces combats titaniques et
85
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

revenir seulement avec une contusion à l'épaule ;


c'était des rivages de la mort vers lesquels ils allaient
retourner qu'ils venaient un instant parmi nous,
incompréhensibles pour nous, nous remplissant de
tendresse, d'effroi, et d'un sentiment de mystère,
comme ces morts que nous évoquons, qui nous
apparaissent une seconde, que nous n'osons pas
interroger et qui du reste pourraient tout au plus
nous répondre : « Vous ne pourriez pas vous figurer. »
Car il est extraordinaire à quel point chez les res-
capés du front que sont les permissionnaires parmi
les vivants, ou chez les morts qu'un médium hyp-
notise ou évoque, le seul effet d'un contact avec le
mystère soit d'accroître s'il est possible l'insigni-
fiance des propos . Tel j'abordai Robert qui avait
encore au front une cicatrice plus auguste et plus
mystérieuse pour moi que l'empreinte laissée sur
la terre par le pied d'un géant . Et je n'avais pas
osé lui poser de question et il ne m'avait dit que
de simples paroles. Encore étaient- elles fort peu
différentes de ce qu'elles eussent été avant la guerre,
comme si les gens, malgré elle, continuaient à être
ce qu'ils étaient ; le ton des entretiens était le même,
la matière seule différait et encore .
Je crus comprendre que Robert avait trouvé aux
armées des ressources qui lui avaient fait peu à peu
oublier que Morel s'était aussi mal conduit avec
lui qu'avec son oncle . Pourtant il lui gardait une
grande amitié et était pris de brusques désirs de le
revoir qu'il ajournait sans cesse. Je crus plus délicat
envers Gilberte de ne pas indiquer à Robert que
pour retrouver Morel il n'avait qu'à aller chez
Mme Verdurin .
Je dis avec humilité à Robert combien on sentait

86
LE TEMPS RETROUVE

peu la guerre à Paris, il me dit que même à Paris


c'était quelquefois assez inouï » . Il faisait allusion
à un raid de zeppelins qu'il y avait eu la veille et
il me demanda si j'avais bien vu, mais comme il
m'eût parlé autrefois de quelque spectacle d'une
grande beauté esthétique . Encore au front comprend-
on qu'il y ait une sorte de coquetterie à dire : « C'est
merveilleux, quel rose, et ce vert pâle », au moment
où on peut à tout instant être tué, mais ceci n'exis-
tait pas chez Saint- Loup, à Paris, à propos d'un
raid insignifiant. Je lui parlai de la beauté des
avions qui montaient dans la nuit . « Et peut -être
encore plus de ceux qui descendent, me dit-il .
Je reconnais que c'est très beau le moment où ils
montent, où ils vont faire constellation et obéissent
en cela à des lois tout aussi précises que celles qui
régissent les constellations, car ce qui te semble
un spectacle est le raliiement des escadrilles, les
commandements qu'on leur donne, leur départ en
chasse, etc. Mais est - ce que tu n'aimes pas mieux
le moment où définitivement assimilés aux étoiles ,
ils s'en détachent pour partir en chasse ou rentrer
après la berloque, le moment où ils font apoca-
lypse , même les étoiles ne gardant plus leur place .
Et ces sirènes était- ce assez wagnérien, ce qui du
reste était bien naturel pour saluer l'arrivée des
Allemands, ça faisait très hymne national, très Wacht
am Rhein avec le Kronprinz et les princesses dans
la loge impériale ; c'était à se demander si c'était
bien des aviateurs et pas plutôt des Walkyries qui
montaient ». Il semblait avoir plaisir à cette assimi-
lation des aviateurs et des walkyries et l'expliquait
d'ailleurs par des raisons purement musicales :
Dame, c'est que la musique des sirènes était d'un
87
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Chevauchée . Il faut décidément l'arrivée des Alle-


mands pour qu'on puisse entendre du Wagner à
Paris . A certains points de vue la comparaison
n'était pas fausse. La ville semblait une masse in-
forme et noire qui tout d'un coup passait des profon-
deurs de la nuit dans la lumière et dans le ciel
où un à un les aviateurs s'élevaient à l'appel déchi-
rant des sirènes, cependant que d'un mouvement
plus lent, mais plus insidieux, plus alarmant, car
ce regard faisait penser à l'objet invisible encore
et peut- être déjà proche qu'il cherchait, les projec-
teurs se remuaient sans cesse, flairaient l'ennemi,
le cernaient dans leurs lumières jusqu'au moment
où les avions aiguillés bondiraient en chasse pour le
saisir. Et escadrille après escadrille chaque avia-
teur s'élançait ainsi de la ville transporté main-
tenant dans le ciel, pareil à une Walkyrie. Pourtant
des coins de la terre, au ras des maisons s'éclai-
raient et je dis à Saint- Loup que s'il avait été à la
maison la veille, il aurait pu, tout en contemplant
l'apocalypse dans le ciel, voir sur la terre comme
dans l'enterrement du comte d'Orgaz du Greco
où ces différents plans sont parallèles, un vrai vau-
deville joué par des personnages en chemise de nuit ,
lesquels à cause de leurs noms célèbres eussent mérité
d'être envoyés à quelque successeur de ce Ferrari
dont les notes mondaines nous avaient si souvent
amusés, Saint - Loup et moi, que nous nous amusions
pour nous -mêmes à en inventer. Et c'est ce que
nous aurions fait encore ce jour-là comme s'il n'y
avait pas la guerre, bien que sur un sujet fort
« guerre » La peur des Zeppelins reconnu la
duchesse de Guermantes superbe en chemise de nuit,
le duc de Guermantes inénarrable en pyjama rose et
88
LE TEMPS RETROUVÉ

peignoir de bain, etc. , etc. « Je suis sûr, me dit - il,


que dans tous les grands hôtels on a dû voir les
juives américaines en chemise , serrant sur leur sein
décati le collier de perles qui leur permettra d'épouser
un duc décavé. L'hôtel Ritz, ces soirs- là, doit res-
sembler à l'Hôtel du libre échange . »
Je demandai à Saint- Loup si cette guerre avait
confirmé ce que nous disions des guerres passées
à Doncières . Je lui rappelai des propos que lui-
même avait oubliés par exemple sur les pastiches
des batailles par les généraux à venir . « La feinte,
lui disais-je, n'est plus guère possible dans ces
opérations qu'on prépare d'avance avec de telles
accumulations d'artillerie. Et ce que tu m'as dit
depuis sur les reconnaissances par les avions , qu'évi-
demment tu ne pouvais pas prévoir, empêche
l'emploi des ruses napoléoniennes. >
» « Comme tu te
trompes, me répondit-il, cette guerre, évidemment,
est nouvelle par rapport aux autres et se compose
elle-même de guerres successives, dont la dernière
est une innovation par rapport à celle qui l'a pré-
cédée. Il faut s'adapter à une formule nouvelle de
l'ennemi pour se défendre contre elle, et alors lui-
même recommence à innover, mais, comme en
toute chose humaine, les vieux trucs prennent
toujours . Pas plus tard qu'hier au soir, le plus
intelligent des critiques militaires écrivait : « Quand
les Allemands ont voulu délivrer la Prusse orien-
tale, ils ont commencé l'opération par une puis-
sante démonstration fort au sud contre Varsovie ,
sacrifiant dix mille hommes pour tromper l'ennemi .
Quand ils ont créé au début de 1915 la masse de
manœuvre de l'archiduc Eugène pour dégager la
Hongrie menacée, ils ont répandu le bruit que cette
89
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

masse était destinée à une opération contre la


Serbie. C'est ainsi qu'en 1800 l'armée qui allait
opérer contre l'Italie était essentiellement qualifiée
d'armée de réserve et semblait destinée non à passer
les Alpes, mais à appuyer les armées engagées sur
les théâtres septentrionaux. La ruse d'Hindenburg
attaquant Varsovie pour masquer l'attaque véri-
table sur les lacs de Mazurie, est imitée d'un plan
de Napoléon de 1812. » Tu vois que M. Bidou repro-
duit presque les paroles que tu me rappelles et que
j'avais oubliées . Et comme la guerre n'est pas finie,
ces ruses -là se reproduiront encore et réussiront,
car on ne perce rien à jour, ce qui a pris une fois
a pris parce que c'était bon et prendra toujours . »
Et en effet bien longtemps, après cette conversation
avec Saint- Loup, pendant que les regards des Alliés
étaient fixés sur Pétrograd, contre laquelle capitale
on croyait que les Allemands commençaient leur
marche, ils préparaient la plus puissante offensive
contre l'Italie . Saint- Loup me cita bien d'autres
exemples de pastiches militaires, ou si l'on croit
qu'il n'y a pas un art mais une science militaire,
d'application de lois permanentes. « Je ne veux pas
dire, il y aurait contradiction dans les mots, ajouta
Saint- Loup, que l'art de la guerre soit une science.
Et s'il y a une science de la guerre, il y a diversité,
dispute et contradiction entre les savants . Diver-
sité projetée pour une part dans la catégorie du
temps . Ceci est assez rassurant, car pour autant
que cela est, cela n'indique pas forcément erreur
mais vérité qui évolue . » Il devait me dire plus tard :
Vois dans cette guerre l'évolution des idées sur
la possibilité de la percée par exemple. On y croit
d'abord, puis on vient à la doctrine de l'invulné
90
LE TEMPS RETROUVE

rabilité des fronts, puis à celle de la percée possible,


mais dangereuse, de la nécessité de ne pas faire un
pas en avant sans que l'objectif soit d'abord détruit
(un journaliste péremptoire écrira que prétendre le
contraire est la plus grande sottise qu'on puisse
dire) , puis au contraire à celle d'avancer avec une
très faible préparation d'artillerie, puis on en vient
à faire remonter l'invulnérabilité des fronts à la
guerre de 1870 et à prétendre que c'est une idée
fausse pour la guerre actuelle, donc une idée d'une
vérité relative. Fausse dans la guerre actuelle à cause
de l'accroissement des masses et du perfectionnement
des engins (voir Bidou du 2 juillet 1918 ) , accroisse-
ment qui d'abord avait fait croire que la prochaine
guerre serait très courte, puis très longue, et enfin
a fait croire de nouveau à la possibilité des décì-
sions victorieuses. Bidou cite les Alliés sur la Somme,
les Allemands vers Paris en 1918. De même à chaque
conquête des Allemands on dit : le terrain n'est rien,
les villes ne sont rien, ce qu'il faut c'est détruire
la force militaire de l'adversaire . Puis les Allemands
à leur tour adoptent cette théorie en 1918 et alors
Bidou explique curieusement (2 juillet 1918) com-
ment certains points vitaux, certains espaces essen-
tiels s'ils sont conquis décident de la victoire .
C'est d'ailleurs une tournure de son esprit . Il a
montré comment si la Russie était bouchée sur mer
elle serait défaite et qu'une armée enfermée dans
une sorte de camp d'emprisonnement est destinée
à périr ».
Il faut dire pourtant que si la guerre n'avait pas
modifié le caractère de Saint - Loup, son intelli-
gence conduite par une évolution où l'hérédité
entrait pour une grande part avait pris un brillant
91
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

que je ne lui avais jamais vu. Quelle distance entre


le jeune blondin qui jadis était courtisé par les
femmes chic ou aspirant à le devenir, et le discou-
reur, le doctrinaire qui ne cessait de jouer avec les
mots . A une autre génération sur une autre tige,
comme un acteur qui reprend le rôle joué jadis par
Bressant ou Delaunay, il était comme un succes-
seur rose blond et doré, alors que l'autre était
mi-partie très noir et tout blanc de M. de Charlus.
Il avait beau ne pas s'entendre avec son oncle sur
la guerre, s'étant rangé dans cette fraction de l'aris-
tocratie qui faisait passer la France avant tout.
tandis que M. de Charlus était au fond défaitiste.
il pouvait montrer à celui qui n'avait pas vu le
« créateur du rôle », comment on pouvait exceller
dans l'emploi de raisonneur. « Il paraît que Hinden-
bourg c'est une révélation », lui dis -je . « Une vieille
révélation, me répondit- il du « tac au tac », ou une
future révélation . » Il aurait fallu , au lieu de ména-
ger l'ennemi, laisser faire Mangin, abattre l'Autriche
et l'Allemagne et européaniser la Turquie au lieu
de montégriniser la France . « Mais nous aurons
l'aide des Etats - Unis », lui dis- je . « En attendant,
je ne vois ici que le spectacle des États désunis.
Pourquoi ne pas faire des concessions plus larges
à l'Italie par la peur de déchristianiser la France . »
« Si ton oncle Charlus t'entendait, lui dis - je . Au
fond tu ne serais pas fâché qu'on offense encore un
peu plus le Pape et lui pense avec désespoir au mal
qu'on peut faire au trône des François- Joseph.
Il se dit d'ailleurs en cela dans la tradition de Tal-
leyrand et du Congrès de Vienne . » « L'ère du Congrès
de Vienne est révolue, me répondit-il ; à la diplo-
matie secrète, il faut opposer la diplomatie concrète.
92
LE TEMPS RETROUVE

Mon oncle est au fond un monarchiste impénitent


à qui on ferait avaler des carpes comme Mme Molé
ou des escarpes comme Arthur Meyer, pourvu que
carpes et escarpes fussent à la Chambord . Par haine
du drapeau tricolore, je crois qu'il se rangerait
plutôt sous le torchon du Bonnet rouge qu'il pren-
drait de bonne foi pour le drapeau blanc. » Certes,
ce n'était que des mots et Saint- Loup était loin
d'avoir l'originalité quelquefois profonde de son
oncle. Mais il était aussi affable et charmant de
caractère que l'autre était soupçonneux et jaloux.
Et il était resté charmant et rose comme à Balbec,
sous tous ses cheveux d'or. La seule chose où son
oncle ne l'eût pas dépassé était cet état d'esprit
du faubourg Saint -Germain dont sont empreints
ceux qui croient s'en être le plus détachés et qui
leur donne à la fois ce respect des hommes intelli-
gents pas nés ( qui ne fleurit vraiment que dans la
noblesse et rend les révolutions si injustes) et cette
niaise satisfaction de soi. De par ce mélange d'hu-
milité et d'orgueil, de curiosités d'esprit acquises
et d'autorité innée, M. de Charlus et Saint- Loup
par des chemins différents et avec des opinions
opposées étaient devenus à une génération d'inter-
valle des intellectuels que tout idée nouvelle inté-
resse et des causeurs de qui aucun interrupteur ne
peut obtenir le silence . De sorte qu'une personne un
peu médiocre pouvait les trouver l'un et l'autre
selon la disposition où elle se trouvait, éblouissants
ou raseurs .
Tout en me rappelant la visite de Saint - Loup
j'avais marché, puis pour aller chez Mme Verdurin,
fait un long crochet ; j'étais presque au pont des
Invalides . Les lumières assez peu nombreuses (à

93
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

cause des gothas) étaient allumées un peu trop tôt,


car le changement d'heure avait été fait un peu
trop tôt quand la nuit venait encore assez vite mais
stabilisé pour toute la belle saison (comme les calo-
rifères sont allumés et éteints à partir d'une certaine
date) et au-dessus de la ville nocturnement éclairée
dans toute une partie du ciel du ciel ignorant
de l'heure d'été et de l'heure d'hiver, et qui ne dai-
gnait pas savoir que 8 h. 1/2 était devenu 9 h. 1/2
- dans toute une partie du ciel bleuâtre il conti-
nuait à faire un peu jour. Dans toute la partie de
la ville que dominent les tours du Trocadéro, le ciel
avait l'air d'une immense mer nuance de turquoise
qui se retire, laissant déjà émerger toute une ligne
légère de rochers noirs, peut -être même de simples
filets de pêcheurs alignés les uns auprès les autres,
et qui étaient de petits nuages. Mer en ce moment
couleur turquoise et qui emporte avec elle sans
qu'ils s'en aperçoivent, les hommes entraînés dans
l'immense révolution de la terre, de la terre sur la-
quelle ils sont assez fous pour continuer leurs révo-
lutions à eux, et leurs vaines guerres, comme celle
qui ensanglantait en ce moment la France . Du
reste, à force de regarder le ciel paresseux et trop
beau qui ne trouvait pas digne de lui de changer
son horaire et au- dessus de la ville allumée prolon-
geait mollement, en ces tons bleuâtres sa journée
qui s'attardait , le vertige prenait ce n'était plus
une mer étendue, mais une gradation verticale de
bleus glaciers. Et les tours du Trocadéro qui sem-
blaient si proches des degrés de turquoise devaient
en être extrêmement éloignées comme ces deux
tours de certaines villes de Suisse qu'on croirait
dans le lointain voisines avec la pente des cimes .
94
LE TEMPS RETROUVÉ

Je revins sur mes pas, mais une fois quitté le pont


des Invalides, il ne faisait plus jour dans le ciel,
il n'y avait même guère de lumières dans la ville
et butant çà et là contre des poubelles, prenant un
chemin pour un autre, je me trouvai sans m'en dou-
ter, en suivant machinalement un dédale de rues
obscures, arrivé sur les boulevards. Là , l'impression
d'Orient que je venais d'avoir se renouvela et
d'autre part à l'évocation du Paris du Directoire
succéda celle du Paris de 1815. Comme en 1815
c'était le défilé le plus disparate des uniformes des
troupes alliées ; et parmi elles des Africains en
jupe-culotte rouge, des Hindous enturbannés de
blanc suffisaient pour que de ce Paris où je me pro-
menais, je fisse toute une imaginaire cité exotique ,
dans un Orient à la fois minutieusement exact en
ce qui concernait les costumes et la couleur des
visages, arbitrairement chimérique en ce qui concer-
nait le décor, comme de la ville où il vivait Car-
paccio fit une Jérusalem ou une Constantinople
en y assemblant une foule dont la merveilleuse
bigarrure n'était pas plus colorée que celle - ci ,
Marchant derrière deux zouaves qui ne semblaient
guère se préoccuper de lui, j'aperçus un homme gras
et gros, en feutre mou, en longue houppelande et
sur la figure mauve duquel j'hésitai si je devais
mettre le nom d'un acteur ou d'un peintre également
connus pour d'innombrables scandales sodomistes .
J'étais certain en tous cas que je ne connaissais pas
le promeneur, aussi fus-je bien surpris quand ses
regards rencontrèrent les miens de voir qu'il avait
l'air gêné et fit exprès de s'arrêter et de venir à moi
comme un homme qui veut montrer que vous ne le
surprenez nullement en train de se liver à une
95
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

occupation qu'il eût préféré laisser secrète. Une


seconde je me demandai qui me disait bonjour :
c'était M. de Charlus. On peut dire que pour lui
l'évolution de son mal ou la révolution de son vice
était à ce point extrême où la petite personnalité
primitive de l'individu, ses qualités ancestrales,
sont entièrement interceptées par le passage en
face d'elles du défaut ou du mal générique dont ils
sont accompagnés . M. de Charlus était arrivé aussi
loin qu'il était possible de soi-même, ou plutôt il
était lui- même si parfaitement masqué par ce qu'il
était devenu et qui n'appartenait pas à lui seul,
mais à beaucoup d'autres invertis qu'à la première
minute je l'avais pris pour un autre d'entre eux,
derrière ces zouaves, en plein boulevard, pour un
autre d'entre eux qui n'était pas M. de Charlus ,
qui n'était pas un grand seigneur, qui n'était pas
un homme d'imagination et d'esprit et qui n'avait
pour toute ressemblance avec le baron que cet air
commun à eux tous , et qui maintenant chez lui, au
moins avant qu'on se fût appliqué à bien regarder,
couvrait tout. C'est ainsi qu'ayant voulu aller chez
Mme Verdurin j'avais rencontré M. de Charlus . Et
certes, je ne l'eusse pas comme autrefois trouvé
chez elle ; leur brouille n'avait fait que s'aggraver
et Mme Verdurin se servait même des événements
présents pour le discréditer davantage. Ayant dit
depuis longtemps qu'elle le trouvait usé, fini, plus
démodé dans ses prétendues audaces que les plus
pompiers, elle résumait maintenant cette condamna-
tion et dégoûtait de lui toutes les imaginations en
disant qu'il était « avant guerre ». La guerre avait
mis entre lui et le présent, selon le petit clan , une
coupure qui le reculait dans le passé le plus mort.
96
LE TEMPS RETROUVE

D'ailleurs et ceci s'adressait plutôt au monde


politique qui était moins informé - elle le repré-
sentait comme aussi « toc » , aussi « à côté » comme
situation mondaine que comme valeur intellectuelle .
Il ne voit personne, personne ne le reçoit, disait-
elle à M. Bontemps, qu'elle persuadait aisément.
Il y avait d'ailleurs du vrai dans ces paroles . La
situation de M. de Charlus avait changé. Se sou-
ciant de moins en moins du monde, s'étant brouillé
par caractère quinteux et ayant, par conscience de
sa valeur sociale, dédaigné de se réconcilier avec la
plupart des personnes qui étaient la fleur de la
société, il vivait dans un isolement relatif qui
n'avait pas comme celui où était morte Mme de Ville-
parisis, l'ostracisme de l'aristocratie pour cause ,
mais qui aux yeux du public paraissait pire pour
deux raisons . La mauvaise réputation maintenant
connue de M. de Charlus faisait croire aux gens peu
renseignés que c'était pour cela que ne le fréquen-
taient point les gens que de son propre chef il refu-
sait de fréquenter. De sorte que ce qui était l'effet
de son humeur atrabilaire semblait celui du mépris
des personnes à l'égard de qui elle s'exerçait . D'autre
part Mme de Villeparisis avait eu un grand rempart :
la famille. Mais M. de Charlus avait multiplié entre
elle et lui les brouilles . Elle lui avait d'ailleurs

- surtout côté vieux faubourg, côté Courvoisier
semblé inintéressante. Et il ne se doutait guère, lui
qui avait fait vers l'art, par opposition aux Cour-
voisier, des pointes si hardies que ce qui eût intéressé
le plus en lui un Bergotte par exemple, c'était sa
parenté avec tout ce vieux faubourg, c'eût été le pou-
voir de décrire la vie quasi provinciale menée par
ses cousines de la rue de la Chaise à la place du
97 7
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Palais-Bourbon et à la rue Garancière . Point de


vue moins transcendant et plus pratique, Mme Ver-
durin affectait de croire qu'il n'était pas Français .
« Quelle est sa nationalité exacte, est- ce qu'il n'est
pas Autrichien ? demandait innocemment M. Ver-
durin. «Mais non, pas du tout », répondait la comtesse
Molé, dont le premier mouvement obéissait plutôt au
bon sens qu'à la rancune . « Mais non, il est Prussien,
disait la Patronne, mais je vous le dis, je le sais,
il nous l'a assez répété qu'il était membre hérédi-
taire de la Chambre des Seigneurs de Prusse et
Durchlaucht. » « Pourtant la reine de Naples m'avait
dit... « Vous savez que c'est une affreuse espionne,
s'écriait Mme Verdurin qui n'avait pas oublié l'at-
titude que la souveraine déchue avait eue un soir
chez elle. Je le sais et d'une façon précise, elle ne
vivait que de ça . Si nous avions un gouvernement
plus énergique, tout ça devrait être dans un camp
de concentration. Et allez donc ! En tous cas, vous
ferez bien de ne pas recevoir ce joli monde, parce
que je sais que le Ministre de l'Intérieur a l'œil
sur eux, votre hôtel serait surveillé . Rien ne m'en-
lèvera de l'idée que pendant deux ans Charlus n'a
pas cessé d'espionner chez moi . » Et pensant pro-
bablement qu'on pouvait avoir un doute sur l'in-
térêt que pouvaient présenter pour le gouvernement
allemand les rapports les plus circonstanciés sur
l'organisation du petit clan, Mme Verdurin, d'un
air doux et perspicace, en personne qui sait que la
valeur de ce qu'elle dit ne paraîtra que plus pré-
cieuse si elle n'enfle pas la voix pour le dire : « Je
vous dirai que dès le premier jour j'ai dit à mon
mari ça ne me va pas, la façon dont cet homme
s'est introduit chez moi. Ça a quelque chose de
98
LE TEMPS RETROUVE

louche . Nous avions une propriété au fond d'une


baie, sur un point très élevé. Il était sûrement chargé
par les Allemands de préparer là une base pour leurs
sous-marins. Il y avait des choses qui m'étonnaient
et que maintenant je comprends. Ainsi au début
il ne pouvait pas venir par le train avec les autres
habitués. Moi je lui avais très gentiment proposé
une chambre dans le château . Hé bien non, il avait
préféré habiter Doncières où il y avait énormément
de troupe. Tout ça sentait l'espionnage à plein
nez ». Pour la première des accusations dirigées
contre le baron de Charlus, celle d'être passé de
mode, les gens du monde ne donnaient que trop
aisément raison à Mme Verdurin. En fait, ils étaient
ingrats, car M. de Charlus était en quelque sorte
leur poète, celui qui avait su dégager dans la mon-
danité ambiante une sorte de poésie où il entrait
de l'histoire, de la beauté, du pittoresque, du co-
mique, de la frivole élégance . Mais les gens du monde,
incapables de comprendre cette poésie, n'en voyant
aucune dans leur vie, la cherchaient ailleurs et
mettaient à mille pieds au- dessus de M. de Charlus
des hommes qui lui étaient infiniment inférieurs,
mais qui prétendaient mépriser le monde et , en
revanche, professaient des théories de sociologie
et d'économie politique. M. de Charlus s'enchantait
à raconter des mots involontairement lyriques,
et à décrire les toilettes savamment gracieuses de la
duchesse de X ..., la traitant de femme sublime, ce qui
le faisait considérer comme une espèce d'imbécile
par des femmes du monde qui trouvaient la duchesse
de X... une sotte sans intérêt, que les robes cont
faites pour être portées mais sans qu'on ait l'air
d'y faire aucune attention et qui elles , plus intelli-
99
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

gentes, couraient à la Sorbonne ou à la Chambre,


si Deschanel devait parler. Bref, les gens du monde
s'étaient désengoués de M. de Charlus, non pas
pour avoir trop pénétré, mais sans avoir pénétré
jamais sa rare valeur intellectuelle . On le trouvait
avant guerre », démodé, car ceux-là même qui
sont le plus incapables de juger les mérites, sont ceux
qui pour les classer adoptent le plus l'ordre de la
mode ; ils n'ont pas épuisé, pas même effleuré
les hommes de mérite qu'il y avait dans une géné-
ration et maintenant il faut les condamner tous en
bloc car voici l'étiquette d'une génération nouvelle
qu'on ne comprendra pas davantage. Quant à la
deuxième accusation, celle de germanisme, l'esprit
juste-milieu des gens du monde la leur faisait re-
pousser, mais elle avait trouvé un interprète inlas-
sable et particulièrement cruel en Morel qui, ayant
su garder dans les journaux et même dans le monde
la place que M. de Charlus avait, en prenant les
deux fois autant de peine réussi à lui faire obtenir,
mais non pas ensuite à lui faire retirer, poursuivait
le baron d'une haine implacable ; c'était non seu-
lement cruel de la part de Morel, mais doublement
coupable, car quelles qu'eussent été ses relations
exactes avec le baron, il avait connu de lui ce qu'il
cachait à tant de gens, sa profonde bonté. M. de
Charlus avait été avec le violoniste d'une telle
générosité, d'une telle délicatesse, lui avait montré
de tels scrupules de ne pas manquer à sa parole,
qu'en le quittant l'idée que Charlie avait emportée
de lui n'était nullement l'idée d'un homme vicieux
(tout au plus considérait-il le vice du baron comme
une maladie) mais de l'homme ayant le plus d'idées
élevées qu'il eût jamais connu, un homme d'une
100
LE TEMPS RETROUVE

sensibilité extraordinaire, une manière de saint.


Il le niait si peu que même brouillé avec lui il disait
sincèrement à des parents : « Vous pouvez lui
confier votre fils, il ne peut avoir sur lui que la
meilleure influence. » Aussi quand il cherchait par
ses articles à le faire souffrir, dans sa pensée ce qu'il
bafouait en lui ce n'était pas le vice, c'était la vertu.
Un peu avant la guerre, de petites chroniques trans-
parentes pour ce qu'on appelait les initiés avaient
commencé à faire le plus grand tort à M. de Charlus,
De l'une intitulée : « Les mésaventures d'une douai-
rière en us, les vieux jours de la Baronne », Mme Ver-
durin avait acheté cinquante exemplaires pour
pouvoir la prêter à ses connaissances et M. Ver-
durin, déclarant que Voltaire même n'écrivait pas
mieux, en donnait lecture à haute voix. Depuis la
guerre le ton avait changé. L'inversion du baron
n'était pas seule dénoncée, mais aussi sa prétendue
nationalité germanique « Frau Bosch », « Frau von
den Bosch » étaient les surnoms habituels de M. de
Charlus . Un morceau d'un caractère poétique avait
ce titre emprunté à certains airs de danse dans
Beethoven : « Une Allemande ». Enfin deux nou-
velles Oncle d'Amérique et Tante de Franc-
fort » et « Gaillard d'arrière », lues en épreuves dans
le petit clan, avaient fait la joie de Brichot lui-
même qui s'était écrié : « Pourvu que très haute et
très puissante Anastasie ne nous caviarde pas . »
Les articles eux-mêmes étaient plus fins que ces
titres ridicules. Leur style dérivait de Bergotte
mais d'une façon à laquelle seul peut- être j'étais
sensible et voici pourquoi. Les écrits de Bergotte
n'avaient nullement influé sur Morel. La fécondation
s'était faite d'une façon toute particulière et si rare
101
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

que c'est à cause de cela seulement que je la rap-


porte ici . J'ai indiqué en son temps la manière si
spéciale que Bergotte avait quand il parlait de choisir
ses mots, de les prononcer. Morel qui l'avait long-
temps rencontré, avait fait de lui alors des « imi-
tations », où il contrefaisait parfaitement sa voix,
usant des mêmes mots qu'il eût pris . Or maintenant
Morel pour écrire transcrivait des conversations
à la Bergotte, mais sans leur faire subir cette trans-
position qui en eût fait du Bergotte écrit. Peu de
personnes ayant causé avec Bergotte, on ne recon-
naissait pas le ton, qui différait du style. Cette
fécondation orale est si rare que j'ai voulu la citer
ici. Elle ne produit d'ailleurs que des fleurs stériles.
Morel qui était au bureau de la presse et dont per-
sonne ne connaissait la situation irrégulière, affec
tait de trouver, son sang français bouillant dans ses
veines comme le jus des raisins de Combray, que
c'était peu de chose que d'être dans un bureau
pendant la guerre et feignait de vouloir s'engager
( alors qu'il n'avait qu'à rejoindre) pendant que
Mme Verdurin faisait tout ce qu'elle pouvait pour
lui persuader de rester à Paris . Certes, elle était
indignée que M. de Cambremer à son âge fût dans
un Etat- Major et de tout homme qui n'allait pas
chez elle, elle disait : « Où est - ce qu'il a encore trouvé
le moyen de se cacher celui-là ? » et si on affirmait
que celui-là était en première ligne depuis le premier
jour, répondait sans scrupule de mentir ou peut-
être par habitude de se tromper : « Mais pas du tout,
il n'a pas bougé de Paris, il fait quelque chose d'à
peu près aussi dangereux que de promener un
ministre, c'est moi qui vous le dis, je vous en ré-
ponds, je le sais par quelqu'un qui l'a vu » ; mais
102
LE TEMPS RETROUVE

pour les fidèles ce n'était pas la même chose, elle


ne voulait pas les laisser partir, considérant la guerre
comme une grande « ennuyeuse » qui les faisait la
lâcher ; aussi faisait- elle toutes les démarches pour
qu'ils restassent, ce qui lui donnerait le double
plaisir de les avoir à dîner et quand ils n'étaient pas
encore arrivés ou déjà partis de flétrir leur inaction.
Encore fallait-il que le fidèle se prêtât à cet embus-
quage, et elle était désolée de voir Morel feindre de
vouloir s'y montrer récalcitrant ; aussi lui disait-
elle « Mais si, vous servez dans ce bureau et plus
qu'au front. Ce qu'il faut, c'est être utile, faire
vraiment partie de la guerre, en être. Il y a ceux
qui en sont et les embusqués. Eh bien, vous, vous
en êtes, et soyez tranquille tout le monde le sait,
personne ne vous jette la pierre. » Telle dans des
circonstances différentes, quand pourtant les hommes
n'étaient pas aussi rares, et qu'elle n'était pas obli-
gée comme maintenant d'avoir surtout des femmes,
si l'un d'eux perdait sa mère, elle n'hésitait pas
à lui persuader qu'il pouvait sans inconvénient
continuer à venir à ses réceptions . « Le chagrin se
porte dans le cœur. Vous voudriez aller au bal ( elle
n'en donnait pas), je serais la première à vous le
déconseiller, mais ici, à mes petits mercredis ou
dans une baignoire, personne ne s'en étonnera.
On sait bien que vous avez du chagrin... » Maintenant
les hommes étaient plus rares, les deuils plus fré-
quents , inutiles même à les empêcher d'aller dans
le monde, la guerre suffisait . Elle voulait leur per-
suader qu'ils étaient plus utiles à la France en res-
tant à Paris, comme elle leur eût assuré autrefois
que le défunt eût été plus heureux de les voir se
distraire. Malgré tout elle avait peu d'hommes , peut-
103
A LA
LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

être regrettait- elle parfois d'avoir consommé avee


M. de Charlus une rupture sur laquelle il n'y avait
plus à revenir.
Mais si M. de Charlus et Mme Verdurin ne se fré-
quentaient plus , chacun avec quelques petites
différences sans grande importance - continuait,
comme si rien n'avait changé, Mme Verdurin à
recevoir, M. de Charlus à aller à ses plaisirs par
exemple chez Mme Verdurin, Cottard assistait main-
tenant aux réceptions dans un uniforme de colonel
de l'île du Rêve », assez semblable à celui d'un
amiral haïtien et sur le drap duquel un large ruban
bleu ciel rappelait celui des « Enfants de Marie » ;
quant à M. de Charlus, se trouvant dans une ville
d'où les hommes déjà faits qui avaient été jusqu'ici
son goût, avaient disparu, il faisait comme cer-
tains Français, amateurs de femmes en France
et vivant aux colonies : il avait, par nécessité d'abord,
pris l'habitude et ensuite le goût des petits garçons.
Encore le premier de ces traits caractéristiques
du salon Verdurin s'effaça -t-il assez vite, car Cot-
tard mourut bientôt « face à l'ennemi », dirent
les journaux, bien qu'il n'eût pas quitté Paris,
mais se fût en effet surmené pour son âge, suivi
bientôt par M. Verdurin, dont la mort chagrina
une seule personne qui fut, le croirait- on, Elstir.
J'avais pu étudier son œuvre à un point de vue
en quelque sorte absolu . Mais lui, surtout au fur
et à mesure qu'il vieillissait, la reliait supersti-
tieusement à la société qui lui avait fourni ses
modèles et après s'être ainsi par l'alchimie des
impressions, transformée chez lui en œuvres d'art,
lui avait donné son public, ses spectateurs . De
plus en plus enclin à croire matériellement qu'une
104
LE TEMPS RETROUVE

part notable de la beauté réside dans les choses,


ainsi que pour commencer, il avait adoré en Mme Els-
tir, le type de beauté un peu lourde qu'il avait
poursuivie, caressée dans des peintures, des tapis-
series, il voyait disparaître avec M. Verdurin un
des derniers vestiges du cadre social, du cadre
périssable, aussi vite caduc que les modes vesti-
mentaires elles-mêmes qui en font partie qui
soutient un art, certifie son authenticité, comme la
Révolution en détruisant les élégances du xvie
aurait pu désoler un peintre de Fêtes galantes ou
affliger Renoir la disparition de Montmartre et
du Moulin de la Galette ; mais surtout en M. Ver-
durin il voyait disparaître, les· yeux, le cerveau,
qui avaient eu de sa peinture la vision la plus juste,
où cette peinture à l'état de souvenir aimé, rési-
dait en quelque sorte. Sans doute des jeunes gens
avaient surgi qui aimaient aussi la peinture, mais
une autre peinture, et qui n'avaient pas comme
Swann, comme M. Verdurin, reçus des leçons de
goût de Whistler, des leçons de vérité de Monet, leur
permettant de juger Elstir avec justice. Aussi celui-
ci se sentait-il plus seul à la mort de M. Verdurin
avec lequel il était pourtant brouillé depuis tant
d'années et ce fut pour lui comme une peu de la
beauté de son œuvre qui s'éclipsait avec un peu de
ce qui existait dans l'univers de conscience de cette
beauté.
Quant au changement qui avait affecté les plaisirs
de M. de Charlus, il resta intermittent. Entretenant
une nombreuse correspondance avec « le front » >,
il ne manquait pas de permissionnaires assez mûrs .
En somme, d'une manière générale, Mme Verdurin
continua à recevoir et M. de Charlus à aller à ses

105
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

plaisirs comme si rien n'avait changé. Et pourtant


depuis deux ans l'immense être humain appelé
France et dont même au point de vue purement
matériel on ne ressent la beauté colossale que si
on aperçoit la cohésion des millions d'individus qui
comme des cellules aux formes variées le remplissent
comme autant de petits polygones intérieurs, jus-
qu'au bord extrême de son périmètre, et si on le
voit à l'échelle où un infusoire, une cellule, verrait
un corps humain, c'est- à-dire grand comme le
Mont Blanc, s'était affronté en une gigantesque
querelle collective, avec cet autre immense conglo-
mérat d'individus qu'est l'Allemagne. Au temps
où je croyais ce qu'on disait, j'aurais été tenté
en entendant l'Allemagne, puis la Bulgarie, puis la
Grèce protester de leurs intentions pacifiques, d'y
ajouter foi . Mais depuis que la vie avec Albertine
et avec Françoise m'avait habitué à soupçonner
chez elles des pensées, des projets qu'elles n'expri-
maient pas, je ne laissais aucune parole juste en
apparence de Guillaume II, de Ferdinand de Bul-
garie, de Constantin de Grèce, tromper mon instinct
qui devinait ce que machinait chacun d'eux . Et
sans doute mes querelles avec Françoise, avec
Albertine, n'avaient été que des querelles parti-
culières, n'intéressant que la vie de cette petite
cellule spirituelle qu'est un être. Mais de même qu'il
est des corps d'animaux, des corps humains, c'est-
à-dire des assemblages de cellules dont chacun
par rapport à une seule, est grand comme une mon-
tagne, de même il existe d'énormes entassements
organisés d'individus qu'on appelle nations ; leur
vie ne fait que répéter en les amplifiant la vie des
cellules composantes ; et qui n'est pas capable de
106
LE TEMPS RETROUVE

comprendre le mystère, les réactions, les lois de


celles- ci, ne prononcera que des mots vides quand il
parlera des luttes entre nations. Mais s'il est maître
de la psychologie des individus, alors ces masses
colossales d'individus conglomérés s'affrontant l'une
l'autre prendront à ses yeux une beauté plus puis-
sante que la lutte naissant seulement du conflit
de deux caractères ; et il les verra à l'échelle où ver-
raient le corps d'un homme de haute taille, des
infusoires dont il faudrait plus de dix mille pour
remplir un cube d'un millimètre de côté . Telles depuis
quelque temps , la grande figure France remplie
jusqu'à son périmètre de millions de petits polygones
aux formes variées, et la figure remplie d'encore plus
de polygones Allemagne, avaient entre elles deux une
de ces querelles, comme en ont, dans une certaine
mesure, des individus .
Mais les coups qu'elles échangeaient étaient réglés
par cette boxe innombrable dont Saint- Loup m'avait
exposé les principes ; et parce que même en les consi-
dérant du point de vue des individus elles en étaient
de géants assemblages, la querelle penait des formes
immenses et magnifiques, comme le soulèvement
d'un océan aux millions de vagues qui essaye de
rompre une ligne séculaire de falaises, comme des
glaciers gigantesques qui tentent dans leurs oscilla-
tions lentes et destructrices de briser le cadre de
montagne où ils sont circonscrits. Malgré cela , la
vie continuait presque semblable pour bien des
personnes qui ont figuré dans ce récit et notamment
pour M. de Charlus et pour les Verdurin, comme si
Îes Allemands n'avaient pas été aussi près d'eux, la
permanence menaçante bien qu'actuellement enrayée
d'un péril, nous laissant entièrement indifférents si
107
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

nous ne nous le représentons pas . Les gens vont


d'habitude à leurs plaisirs sans penser jamais que
si les influences étiolantes et modératrices venaient
à cesser, la prolifération des infusoires atteindrait
son maximum, c'est- à-dire faisant en quelques jours
un bond de plusieurs millions de lieues passerait
d'un millimètre cube à une masse un million de fois
plus grande que le soleil, ayant en même temps
détruit tout l'oxygène, toutes les substances dont
nous vivons et qu'il n'y aurait plus ni humanité, ni
animaux, ni terre, ou sans songer qu'une irrémé-
diable et fort vraisemblable catastrophe pourrait
être déterminée dans l'éther par l'activité incessante
et frénétique que cache l'apparente immutabilité
du soleil, ils s'occupent de leurs affaires sans penser
â ces deux mondes, l'un trop petit, l'autre trop grand
pour qu'ils aperçoivent les menaces cosmiques qu'ils
font planer autour de nous . Tels les Verdurin don-
naient des dîners (puis bientôt Mme Verdurin seule
après la mort de M. Verdurin) et M. de Charlus allait
à ses plaisirs sans guère songer que les Allemands
fussent ― immobilisés il est vrai par une sanglante
barrière toujours renouvelée à une heure d'auto-
mobile de Paris . Les Verdurin y pensaient pourtant,
dira-t-on, puisqu'ils avaient un salon politique, où
on discutait chaque soir de la situation, non seule-
ment des armées, mais des flottes. Ils pensaient en
effet à ces hécatombes de régiments anéantis, de
passagers engloutis, mais une opération inverse mul-
tiplie à tel point ce qui concerne notre bien -être
et divise par un chiffre tellement formidable ce qui
ne le concerne pas, que la mort de millions d'inconnus
nous chatouille à peine et presque moins désagréable-
ment qu'un courant d'air. Mine Verdurin souffrant
108
LE TEMPS RETROUVÉ

pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à


tremper dans son café au lait, avait obtenu de Cot-
tard une ordonnance qui lui permettait de s'en faire
faire dans certain restaurant, dont nous avons parlé.
Cela avait été presque ausi difficile à obtenir des
pouvoirs publics que la nomination d'un général.
Elle reprit son premier croissant, le matin où les
journaux narraient le naufrage du Lusitania . Tout en
trempant le croissant dans le café au lait et donnant
des pichenettes à son journal pour qu'il pût se tenir
grand ouvert sans qu'elle eût besoin de détourner
son autre main des trempettes, elle disait : « Quelle
horreur ! Cela dépasse en horreur les plus affreuses
tragédies ». Mais la mort de tous ces noyés ne devait
lui apparaître que réduite au milliardième, car tout
en faisant la bouche pleine ces réflexions désolées ,
l'air qui surnageait sur sa figure, amené probable-
ment là par la saveur du croissant, si précieux contre
la migraine, était plutôt celui d'une douce satisfac-
tion.

M. de Charlus allait plus loin que ne pas souhaiter


passionnément la victoire de la France ; il souhaitait
sans se l'avouer sinon que l'Allemagne triomphât,
du moins qu'elle ne fût pás écrasée comme tout le
monde le souhaitait . La cause en était que dans ces
querelles les grands ensembles d'individus appelés
nations se comportent eux- mêmes dans une certaine
mesure comme des individus . La logique qui les
conduit est toute intérieure et perpétuellement refon-
due par la passion comme celle de gens affrontés dans
une querelle amoureuse ou domestique, comme la
querelle d'un fils avec son père, d'une cuisinière avec
109
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

sa patronne, d'une femme avec son mari. Celle qui a


tort croit cependant avoir raison - comme c'était
le cas pour l'Allemagne - et celle qui a raison, donne
parfois de son bon droit des arguments qui ne lui
paraissent irréfutables que parce qu'ils répondent
à sa passion . Dans ces querelles d'individus pour
être convaincu du bon droit de n'importe laquelle
-
des parties le plus sûr est d'être cette partie-là,
un spectateur ne l'approuvera jamais aussi complè-
tement. Or, dans les nations, l'individu s'il fait vrai-
ment partie de la nation, n'est qu'une cellule de
l'individu nation. Le bourrage de crâne est un
mot vide de sens. Eût-on dit aux Français qu'ils
allaient être battus qu'aucun Français ne se fût
moins désespéré que si on lui avait dit qu'il allait
être tué par les Berthas. Le véritable bourrage de
crâne on se le fait à soi-même par l'espérance qui est
un genre de l'instinct de conservation d'une nation
si l'on est vraiment membre vivant de cette nation.
Pour rester aveugle sur ce qu'a d'injuste la cause de
l'individu Allemagne, pour reconnaître à tout instant
ce qu'a de juste la cause de l'individu France, le
plus sûr n'était pas pour un Allemand de n'avoir
pas de jugement, pour un Français d'en avoir, le
plus sûr pour l'un ou pour l'autre c'était d'avoir du
patriotisme. M. de Charlus qui avait de rares qualités
morales, qui était accessible à la pitié, généreux,
capable d'affection, de dévouement, en revanche,
pour des raisons diverses parmi lesquelles celle d'avoir
eu une mère duchesse de Bavière pouvait jouer un
rôle n'avait pas de patriotisme . Il était par consé-
quent du corps France comme du corps Alle-
magne . Si j'avais été moi - même dénué de patriotisme,
au lieu de me sentir une des cellules du corps France,
110
LE TEMPS RETROUVE

il me semble que ma façon de juger la querelle n'eût


pas été la même qu'elle eût pu être autrefois. Dans
mon adolescence où je croyais exactement ce qu'on
me disait, j'aurais sans doute, en entendant le gou-
vernement allemand protester de sa bonne foi, été
tenté de ne pas la mettre en doute, mais depuis long-
temps je savais que nos pensées ne s'accordent pas
toujours avec nos paroles .
Mais enfin, je ne peux que supposer ce que j'aurais
fait si je n'avais pas été acteur, si je n'avais pas été
une partie de l'acteur France, comme dans mes
querelles avec Albertine où mon regard triste et ma
gorge oppressée étaient une partie de mon individu
passionnément intéressé à ma cause, je ne pouvais
arriver au détachement . Celui de M. de Charlus était
complet. Or, dès lors qu'il n'était plus qu'un spec-
tateur, tout devait le porter à être germanophile,
du moment que n'étant pas véritablement français,
il vivait en France . Il était très fin, les sots sont en
tous pays les plus nombreux ; nul doute que vivant
en Allemagne les sots d'Allemagne défendant avec
sottise et passion une cause injuste ne l'eussent
irrité ; mais vivant en France les sots français
défendant avec sottise et passion une cause juste
ne l'irritaient pas moins. La logique de la passion,
fût-elle au service du meilleur droit, n'est jamais
irréfutable pour celui qui n'est pas passionné . M. de
Charlus relevait avec finesse chaque faux raisonne-
ment des patriotes. La satisfaction que cause à un
imbécile son bon droit et la certitude du succès vous
laissent particulièrement irrité . M. de Charlus l'était
par l'optimisme triomphant de gens qui ne connais-
saient pas comme lui l'Allemagne et sa force, qui
croyaient chaque mois à un écrasement pour le
111
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

mois suivant, et au bout d'un an n'étaient pas moins


assurés dans un nouveau pronostic, comme s'ils
n'en avaient pas porté avec tout autant d'assurance,
d'aussi faux, mais qu'ils avaient oubliés disant si,
on le leur rappelait, que « ce n'était pas la même
chose ». Or, M. de Charlus qui avait certaines pro-
fondeurs dans l'esprit, n'eût peut-être pas compris
en Art que le « ce n'est pas la même chose » opposé
par les détracteurs de Monet à ceux qui leur disent
<< on a dit la même chose pour Delacroix », répondait
à la même tournure d'esprit . Enfin M. de Charlus
était pitoyable, l'idée d'un vaincu lui faisait mal,
il était toujours pour le faible, il ne lisait pas les
chroniques judiciaires pour ne pas avoir à souffrir
dans sa chair des angoisses du condamné et de l'im-
possibilité d'assassiner le juge, le bourreau, et la foule
ravie de voir que « justice est faite » . Il était certain
en tous cas que la France ne pouvait plus être vain-
cue, et en revanche il savait que les Allemands souf-
fraient de la famine, seraient obligés un jour ou
l'autre de se rendre à merci . Cette idée elle aussi lui
était rendue plus désagréable par ce fait qu'il vivait
en France. Ses souvenirs de l'Allemagne étaient
malgré tout lointains, tandis que les Français qui
parlaient de l'écrasement de l'Allemagne avec une
joie qui lui déplaisait, c'était des gens dont les
défauts lui étaient connus, la figure antipathique.
Dans ces cas -là on plaint plus ceux qu'on ne connaît
pas, ceux qu'on imagine, que ceux qui sont tout
près de nous dans la vulgarité de la vie quotidienne,
à moins alors d'être tout à fait ceux-là, de ne faire
qu'une chair avec eux ; le patriotisme fait ce miracle,
on est pour son pays comme on est pour soi- même
dans une querelle amoureuse . Aussi la guerre était-
112
LE TEMPS RETROUVE

elle pour M. de Charlus une culture extraordinaire-


ment féconde de ces haines qui chez lui naissaient
en un instant, avaient une durée très courte mais
pendant laquelle il se fût livré à toutes les violences.
En lisant les journaux, l'air de triomphe des chroni-
queurs présentant chaque jour l'Allemagne à bas :
« La Bête aux abois, réduite à l'impuissance »> , alors
que le contraire n'était que trop vrai, l'enivrait de
rage par leur sottise allègre et féroce. Les journaux
étaient en partie rédigés à ce moment-là par des
gens connus qui trouvaient là une manière de
reprendre du service », par des Brichot, par des
Norpois, par des Legrandin, M. de Charlus rêvait
de les rencontrer, de les accabler des plus amers
sarcasmes. Toujours particulièrement instruit des
tares sexuelles , il les connaissait chez quelques -uns
qui, pensant qu'elles étaient ignorées chez eux, se
complaisaient à les dénoncer chez les souverains
des Empires de proie », chez Wagner, etc. Il brûlait
de se trouver face à face avec eux, de leur mettre
le nez dans leur propre vice devant tout le monde
et de laisser ces insulteurs d'un vaincu, déshonorés
et pantelants . M. de Charlus enfin avait encore des
raisons plus particulières d'être ce germanophile.
L'une était qu'homme du monde, il avait beaucoup
vécu parmi les gens du monde , parmi les gens hono-
rables , parmi les hommes d'honneur, les gens qui ne
serreront pas la main à une fripouille, il connaissait
leur délicatesse et leur dureté ; il les savait insensibles
aux larmes d'un homme qu'ils font chasser d'un
cercle ou avec qui ils refusent de se battre, dût leur
acte de propreté morale » amener la mort de la
mère de la brebis galeuse . Malgré lui, quelque admi-
ration qu'il eût pour l'Angleterre, cette Angleterre
113 8
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

impeccable, incapable de mensonge, empêchant le blé


et le lait d'entrer en Allemagne, c'était un peu cette
nation d'hommes d'honneur, de témoins patentés,
d'arbitres en affaires d'honneur ; tandis qu'il sayait
que des gens tarés, des fripouilles comme certains
personnages de Dostoïewski peuvent être meilleurs,
et je n'ai jamais pu comprendre pourquoi il leur iden-
tifiait les Allemands , le mensonge et la ruse ne leur
suffisant pas pour faire préjuger un bon cœur qu'il
ne semble pas que les Allemands aient montré . Enfin.
un dernier trait complètera cette germanophilie de
M. de Charlus, il la devait, et par une réaction très
bizarre, à son « charlisme ». Il trouvait les Allemands
fort laids, peut - être parce qu'ils étaient un peu trop
près de son sang, il était fou des marocains, mais
surtout des anglo - saxons en qui il voyait comme des
statues vivantes de Phidias . Or, chez lui le plaisir
n'allait pas sans une certaine idée cruelle dont je ne
savais pas encore à ce moment -là toute la force ;
l'homme qu'il aimait lui apparaissait comme un déli-
cieux bourreau. Il eût cru en prenant partie contre
les Allemands agir comme il n'agissait que dans les
heures de volupté, c'est-à-dire en sens contraire de
sa nature pitoyable, c'est-à- dire enflammée pour le
mal séduisant, et écrasant la vertueuse laideur.
Il en fut encore ainsi au moment du meurtre de Ras-
poutine (meurtre auquel on fut surpris d'ailleurs de
trouver un si fort cachet de couleur russe), dans un
souper à la Dostoïewski (impression qui eût été
encore bien plus forte si le public n'avait pas ignoré
de tout cela ce que savait parfaitement M. de Char-
lus), parce que la vie nous déçoit tellement que nous
finissons par croire que la littérature n'a aucun rap-
port avec elle et que nous sommes stupéfaits de
114
LE TEMPS RETROUVÉ

voir que les précieuses idées que les livres nous ont
montrées s'étalent, sans peur de s'abîmer, gratuite-
ment, naturellement, en pleine vie quotidienne et
par exemple, qu'un souper, un meurtre, événement
russe, ont quelque chose de russe.
La guerre se prolongeait indéfiniment et ceux qui
avaient annoncé de source sûre, il y avait déjà plu-
sieurs années, que les pourparlers de paix étaient
commencés, spécifiant les clauses du traité, ne pre-
naient pas la peine quand ils causaient avec vous de
s'excuser de leurs fausses nouvelles . Ils les avaient
oubliées et étaient prêts à en propager sincèrement
d'autres qu'ils oublieraient aussi vite . C'était l'époque
où il y avait continuellement des raids de gothas ;
l'air grésillait perpétuellement d'une vibration vigi-
lante et sonore d'aéroplanes français . Mais parfois
retentissait la sirène comme un appel déchirant de
Walkyrie, seule musique allemande qu'on eût enten-
due depuis la guerre ❤ jusqu'à l'heure où les pom-
piers annonçaient que l'alerte était finie tandis
qu'à côté d'eux la berloque, comme un invisible
gamin, commentait à intervalles réguliers la bonne
nouvelle et jetait en l'air son cri de joie.
M. de Charlus était étonné de voir que même des
gens comme Brichot qui avant la guerre avaient été
militaristes, reprochant surtout à la France de ne
pas l'être assez, ne se contentaient pas de reprocher
les excès de son militarisme à l'Allemagne mais
même son admiration de l'armée . Sans doute ils
changeaient d'avis dès qu'il s'agissait de ralentir
la guerre contre l'Allemagne et dénonçaient avec
raison les pacifistes . Mais par exemple Brichot ayant
accepté, malgré ses yeux, de rendre compte dans des
conferences de certains ouvrages parus chez les
115
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

neutres, exaltait le roman d'un Suisse où sont raillés


comme semence de militarisme, deux enfants tom-
bant d'une admiration symbolique, à la vue d'un
dragon. Cette raillerie avait de quoi déplaire pour
d'autres raisons à M. de Charlus lequel estimait
qu'un dragon peut être quelque chose de fort beau.
Mais surtout il ne comprenait pas l'admiration de
Brichot, sinon pour le livre, que le Baron n'avait pas
lu, du moins pour son esprit, si différent de celui qui
animait Brichot avant la guerre. Alors tout ce que
faisait un militaire était bien, fût - ce les irrégularités
du général de Boisdedeffre, les travestissements et
machinations du colonel de Paty du Clam, le faux
du colonel Henry. Par quelle volte-face extra-
ordinaire (et qui n'était en réalité qu'une autre face
de la même passion fort noble, la passion patrio
tique, obligée de militariste, qu'elle était quand elle
luttait contre le dreyfusisme, lequel était de ten-
dances antimilitaristes , à se faire presque antimi-
litariste puisque c'était maintenant contre la Ger-
manie , sur- militariste qu'elle luttait) Brichot s'écriait-
il : « Oh le spectacle bien mirifique et digne d'atti-
rer la jeunesse d'un siècle tout de brutalité, ne
connaissant que le culte de la force un dragon !
On peut juger de ce que sera la vile soldatesque d'une
génération élevée dans le culte de ces manifestations
de force brutale ! » « Voyons me dit M. de Charlus,
vous connaissez Brichot et Cambremer. Chaque fois
que je les vois ils me parlent de l'extraordinaire
manque de psychologie de l'Allemagne. Entre nous,
croyez- vous que jusqu'ici ils avaient eu grand souci
de la psychologie, et que même maintenant ils soient
capables d'en faire preuve . Mais croyez bien que je
n'exagère pas. Qu'il s'agisse du plus grand allemand,
116
LE TEMPS RETROUVE

de Nietsche, de Goethe, vous entendrez Brichot dire :


< avec l'habituel manque de psychologie qui carac-
térise la race teutonne ». Il y a évidemment dans la
guerre des choses qui me font plus de peine . Mais
avouez que c'est énervant. Norpois est plus fin je
le reconnais, bien qu'il n'ait pas cessé de se tromper
depuis le commencement . Mais qu'est - ce que ça veut
dire que ces articles qui excitent l'enthousiasme
universel. Mon cher Monsieur, vous savez aussi
bien que moi ce que vaut Brichot que j'aime beau-
coup même depuis le schisme qui m'a séparé de sa
petite église, à cause de quoi , je le vois beaucoup
moins. Mais enfin j'ai une certaine considération
pour ce régent de collège, beau parleur et fort ins-
truit, et j'avoue que c'est fort touchant qu'à son âge,
et diminué comme il est, car il l'est très sensiblement
depuis quelques années, il se soit remis comme il dit
à servir. Mais enfin la bonne intention est une chose,
le talent en est une autre et Brichot n'a jamais eu
de talent. J'avoue que je partage son admiration
pour certaines grandeurs de la guerre actuelle . Tout
au plus est-il étrange qu'un partisan aveugle de
l'Antiquité comme Brichot qui n'avait pas assez de
sarcasmes pour Zola trouvant plus de poésie dans un
ménage d'ouvriers, dans la mine , que dans les palais
historiques ou pour Goncourt mettant Diderot au-
dessus d'Homère, et Watteau au-dessus de Raphaël,
ne cesse de nous répéter que les Thermopyles,
qu'Austerlitz même, ce n'était rien à côté de Vau-
quois. Cette fois du reste le public qui avait résisté
aux modernistes de la littérature et de l'art suit ceux
de la guerre, parce que c'est une mode adoptée de
penser ainsi et puis que les petits esprits sont écrasés
non par la beauté, mais par l'énormité de l'action.
117
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

On n'écrit plus Kolossal qu'avec un K, mais au fond


ce devant quoi on s'agenouille c'est bien du colossal.
C'est du reste une étrange chose ajouta M. de Char-
lus de la petite voix pointue qu'il prenait par mo-
ments . J'entends des gens qui ont l'air très heureux
toute la journée, qui prennent d'excellents coktails,
déclarer qu'ils ne pourront aller jusqu'au bout de la
guerre, que leur cœur n'aura pas la force, qu'ils ne
peuvent pas penser à autre chose, qu'ils mourront
tout d'un coup et le plus extraordinaire, c'est que cela
arrive en effet, Comme c'est curieux ! Est- ce une
question d'alimentation, parce qu'ils n'ingèreront
plus que des choses mal préparées, ou parce que pour
prouver leur zèle, ils s'attellent à des besognes vaines
mais qui détruisent le régime qui les conservait .
Mais enfin j'enregistre un nombre étonnant de ces
étranges morts prématurées, prématurées au moins
au gré du défunt. Je ne sais plus ce que je vous disais,
que Brichot et Norpois admiraient cette guerre mais
quelle singulière manière d'en parler. D'abord avez-
vous remarqué ce pullulement d'expressions nou-
velles qu'emploie Norpois qui quand elles ont fini
par s'user à force d'être employées tous les jours
-car vraiment il est infatigable, et je crois que c'est
la mort de ma tante Villeparisis qui lui a donné une
seconde jeunesse -- sont immédiatement remplacées
par d'autres lieux communs . Autrefois je me rappelle
que vous vous amusiez à noter ces modes de langage
qui apparaissaient, se maintenaient, puis disparais-
saient celui qui sème le vent récolte la tempête,
les chiens aboient, la caravane passe, faites -moi de
bonne politique et je vous ferai de bonne finance
disait le baron Louis. Il y a des symptômes qu'il
serait exagéré de prendre au tragique mais qu'il
118
LE TEMPS RETROUVE

convient de prendre au sérieux, travailler pour le


roi de Prusse ( celle-là a d'ailleurs ressuscité, ce qui
était infaillible) . Hé bien depuis hélas que j'en ai
vu mourir, nous avons eu le chiffon de papier, les
empires de proie, la fameuse kultur qui consiste à
assassiner des femmes et des enfants sans défense,
la victoire appartient comme disent les Japonais à
celui qui sait souffrir un quart d'heure de plus que
l'autre, les Germano -Touraniens, la barbarie scien-
tifique si nous voulons gagner la guerre selon la
enfin ça
forte expression de M. Lloyd George
ne se compte plus, et le mordant des troupes, et le
cran des troupes. Même la syntaxe de l'excellent
Norpois subit du fait de la guerre une altération
aussi profonde que la fabrication du pain ou la rapi-
dité des transports. Avez- vous remarqué que l'excel-
lent homme tenant à proclamer ses désirs comme une
vérité sur le point d'être réalisée, n'ose pas tout de
même employer le futur pur et simple qui risquerait
d'être contredit par les événements mais a adopté
comme signe de ce temps le verbe savoir ». J'avouai à
M. de Charlus que je ne comprenais pas bien ce qu'il
voulait dire. Il me faut noter ici que le Duc de Guer-
mantes ne partageait nullement le pessimisme de
son frère. Il était de plus aussi anglophile que M. de
Charlus était anglophobe . Enfin il tenait M. Caillaux
pour un traître qui méritait mille fois d'être fusillé .
Quand son frère lui demandait des preuves de cette
trahison M. de Guermantes répondait que s'il ne
fallait condamner que les gens qui signent un papier
où ils déclarent « j'ai trahi » on ne punirait jamais
le crime de trahison. Mais pour le cas où je n'aurais
pas l'occasion d'y revenir, je noterai aussi que deux
ans plus tard, le Duc de Guermantes animé du plus
119
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

pur anticaillautisme, rencontra attaché mili-


un
taire anglais et sa femme, couple remarquablement
lettré avec lequel il se lia, comme au temps de
l'affaire Dreyfus avec les trois dames charmantes,
que dès le premier jour il eut la stupéfaction, parlant
de Caillaux dont il estimait la condamnation cer-
taine et le crime patent, d'entendre le couple char-
mant et lettré dire « Mais il sera probablement
acquitté, il n'y a absolumen t rien contre lui ».
M. de Guermante s essaya d'alléguer que M. de Nor-
pois, dans sa déposition, avait dit en regardant
Caillaux atterré : « Vous êtes le Gioliti de la France,
oui M. Caillaux vous êtes le Giolitti de la France ».
Mais le couple charmant avait souri, tourné M. de
Norpois en ridicule, cité des preuves de son gâtisme et
conclu qu'il avait dit cela devant M. Caillaux atterré
disait le Figaro, mais probablement en réalité devant
M. Caillaux narquois . Les opinions du Duc de Guer-
mantes n'avaient pas tardé à changer. Attribuer ce
changement à l'influence d'une anglaise n'est pas
aussi extraordinaire que cela eût pu paraître si
on l'eut prophétisé même en 1919, où les Anglais
n'appelaient les Allemands que les Huns et récla-
maient une féroce condamnation contre les coupables .
Leur opinion à eux aussi devait changer et toute déci-
sion être approuvée par eux qui pouvait contrister
la France et venir en aide à l'Allemagne . Pour reve-
nir à M. de Charlus. « Mais si, » répondit -il à l'aveu
que je ne le comprenais pas «< savoir dans les articles
de Norpois est le signe du futur, c'est- à- dire le
signe des désirs de Norpois et des désirs de nous tous
d'ailleurs, » ajouta - t -il peut -être sans une complète
sincérité. « Vous comprenez bien que si savoir n'était
pas devenu le simple signe du futur, on comprendrait
120
LE TEMPS RETROUVE

à la rigueur que le sujet de ce verbe pût être un pays,


par exemple chaque fois que Brichot dit : « L'Amé-
rique ne saurait rester indifférente à ces violations
répétées du droit » . « La Monarchie bicéphale ne
saurait manquer de venir à résipiscence ». Il est
clair que de telles phrases expriment les désirs de
Norpois (comme les siens, comme les vôtres) mais
enfin là le verbe peut encore garder malgré tout son
sens ancien, car un pays peut savoir », l'Amérique
peut savoir, la monarchie « bicéphale » elle -même
peut savoir (malgré l'éternel manque de psychologie) ,
mais le doute n'est plus possible quand Brichot écrit
• ces dévastations systématiques ne sauraient per-
suader aux neutres » « la région des lacs ne saurait
manquer de tomber à bref délai aux mains des alliés . »
Les résultats de ces élections neutralistes ne sau-
raient refléter l'opinion de la grande majorité du
pays ». Or il est certain que ces dévastations, ces
régions et ces résultats de votes sont des choses
inanimées qui ne peuvent pas « savoir » . Par cette
formule Norpois adresse simplement aux neutres
l'injonction (à laquelle j'ai le regret de constater
qu'ils ne semblent pas obéir) de sortir de la neutra-
lité ou aux régions des lacs de ne plus appartenir aux
Boches » (M. de Charlus mettait à prononcer le
mot boche le même genre de hardiesse que jadis
dans le train de Balbec à parler des hommes dont le
goût n'est pas pour les femmes) . D'ailleurs avez- vous
remarqué avec quelles ruses Norpois a toujours
commencé dès 1914 ses articles aux neutres. Il com-
mence par déclarer que certes la France n'a pas
à s'immiscer dans la politique de l'Italie ou de la
Roumanie ou de la Bulgarie, etc. Seules c'est à ces
puissances qu'il convient de décider en toute indé-
121
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

pendance et en ne consultant que l'intérêt national


si elles doivent ou non sortir de la neutralité . Mais
si ces premières déclarations de l'article (ce qu'on
eût appelé autrefois l'exorde) sont si remarquables
et désintéressées , le morceau suivant l'est générale-
ment beaucoup moins. Toutefois en continuant, dit
en substance Norpois, il est bien clair que seules
tireront un bénéfice matériel de la lutte , les nations
qui se seront rangées du côté du Droit et de la Jus-
tice . On ne peut attendre que les alliés récompensent,
en leur octroyant leurs territoires, d'où s'élève depuis
des siècles la plainte de leurs frères opprimés, les
peuples qui suivant la politique de moindre effort
n'auront pas mis leur épée au service des alliés . »
Ce premier pas fait vers un conseil d'intervention,
rien n'arrête plus Norpois, ce n'est plus seulement
le principe mais l'époque de l'intervention sur les-
quels il donne des conseils de moins en moins dégui-
sés . « Certes dit-il en faisant ce qu'il appellerait lui-
même le bon apôtre, c'est à l'Italie, à la Roumanie
seules de décider de l'heure opportune et de la forme
sous laquelle il leur conviendra d'intervenir. Elles
ne peuvent pourtant ignorer qu'à trop tergiverser
elles risquent de laisser passer l'heure. Déjà les sabots
des cavaliers russes font frémir la Germanie traquée
d'une indicible épouvante. Il est bien évident que les
peuples qui n'auront fait que voler au secours de la
victoire dont on voit déjà l'aube resplendissante
n'auront nullement droit à cette même récompense
qu'ils peuvent encore en se hâtant, etc. » C'est comme
au théâtre quand on dit : « Les dernières places qui
restent ne tarderont pas à être enlevées . Avis aux
retardataires . » Raisonnement d'autant plus stupide
que Norpois le refait tous les six mois, et dit périodi-
122
LE TEMPS RETROUVE

quement à la Roumanie : « L'Heure est venue pour


la Roumanie de savoir si elle veut ou non réaliser
ses aspirations nationales . Qu'elle attende encore
il risque d'être trop tard » . Or, depuis deux ans qu'il
le dit, non seulement le « trop tard » n'est pas encore
venu, mais on ne cesse de grossir les offres qu'on fait
à la Roumanie. De même il invite la France, etc.,
à intervenir en Grèce en tant que puissance protec-
trice parce que le traité qui liait la Grèce à la Ser-
bie n'a pas été tenu . Or, de bonne foi, si la France
n'était pas en guerre et ne souhaitait pas le concours
ou la neutralité bienveillante de la Grèce, aurait-
elle l'idée d'intervenir en tant que puissance protec-
trice, et le sentiment moral qui la pousse à se révol-
ter parce que la Grèce n'a pas tenu ses engagements
avec la Serbie, ne se tait-il pas aussi dès qu'il s'agit
de violation tout aussi flagrante de la Roumanie et
de l'Italie qui, avec raison, je le crois, comme la
Grèce aussi, n'ont pas rempli leurs devoirs, moins
impératifs et étendus qu'on ne dit d'alliés de l'Alle-
magne. La vérité c'est que les gens voient tout par
leur journal et comment pourraient -ils faire autre-
ment puisqu'ils ne connaissent pas personnellement
les gens ni les événements dont il s'agit. Au temps de
l'affaire qui passionnait si bizarrement à une époque
dont il est convenu de dire que nous sommes séparés
par des siècles , car les philosophes de la guerre ont
accrédité que tout lien est rompu avec le passé,
j'étais choqué de voir des gens de ma famille accor-
der toute leur estime à des anticléricaux, anciens
communards que leur journal leur avait présenté
comme antidreyfusards et honnir un général bien
né et catholique mais revisionniste. Je ne le suis pas
moins de voir tous les Français exécrer l'Empereur
123
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

François- Joseph qu'ils vénéraient, avec raison je


peux vous le dire moi qui l'ai beaucoup connu et
qu'il veut bien traiter en cousin. Ah, je ne lui ai
pas écrit depuis la guerre, ajouta -t-il comme avouant
hardiment une faute qu'il savait très bien qu'on
ne pouvait blâmer. Si, la première année, et une seule
fois. Mais qu'est- ce que vous voulez cela ne change
rien à mon respect pour lui, mais j'ai ici beaucoup
de jeunes parents qui se battent dans nos lignes et
qui trouveraient je le sais fort mauvais, que j'entre-
tienne une correspondance suivie avec le chef d'une
nation en guerre avec nous. Que voulez-vous, me
critique qui voudra, ajouta-t-il comme s'exposant
hardiment à mes reproches, je n'ai pas voulu qu'une
lettre signée Charlus arrivât en ce moment à Vienne .
La plus grande critique que j'adresserais au vieux
souverain, c'est qu'un seigneur de son rang, chef
d'une des maisons les plus anciennes et les plus
illustres d'Europe , se soit laissé mener par ce petit
hobereau fort intelligent d'ailleurs, mais enfin par
un simple parvenu comme Guillaume de Hohenzol
lern. Ce n'est pas une des anomalies les moins cho-
quantes de cette guerre ». Et comme dès qu'il se
replaçait au point de vue nobiliaire qui pour lui
au fond dominait tout, M. de Charlus arrivait à
d'extraordinaires enfantillages, il me dit du même
ton qu'il m'eût parlé de la Marne ou de Verdun qu'il
y avait des choses capitales et fort curieuses que
ne devrait pas omettre celui qui écrirait l'histoire
de cette guerre. « Ainsi, me dit-il, par exemple,
tout le monde est si ignorant que personne n'a fait
remarquer cette chose si marquante : le grand maître
de l'ordre de Malte, qui est un pur boche, n'en con-
tinue pas moins de vivre à Rome où il jouit en tant
124
LE TEMPS RETROUVE

grand maître de notre ordre, du privilège de


l'exterritorialité. C'est intéressant, » ajouta-t-il d'un
air de me dire « Vous voyez que vous n'avez pas
perdu votre soirée en me rencontrant ». Je le remer-
ciai et il prit l'air modeste de quelqu'un qui n'exige
pas de salaire. « Qu'est- ce que j'étais donc en train
de vous dire ? Ah ! oui que les gens haïssaient
maintenant François - Joseph, d'après leur journal.
Pour le roi Constantin de Grèce et le tzar de Bulgarie,
le public a oscillé, à diverses reprises, entre l'aversion
et la sympathie, parce qu'on disait tour à tour qu'ils
se mettaient du côté de l'Entente ou de ce que
Norpois appelle les Empires centraux. C'est comme
quand il nous répète à tout moment que l'« heure
de Venizelos va sonner ». Je ne doute pas que M. Veni-
zelos soit un homme d'état plein de capacité, mais
qui nous dit que les gens désirent tant que cela
Venizelos . Il voulait, nous dit - on, que la Grèce tînt
ses engagements envers la Serbie. Encore faudrait -il
savoir quels étaient ces engagements et s'ils étaient
plus étendus que ceux que l'Italie et la Roumanie
ont cru pouvoir violer. Nous avons de la façon dont
la Grèce exécute ses traités et respecte sa constitu-
tion un souci que nous n'aurions certainement pas
si ce n'était pas notre intérêt. Qu'il n'y ait pas eu
la guerre, croyez-vous que les puissances « garantes »
auraient même fait attention à la dissolution des
Chambres. Je vois simplement qu'on retire un à un
ses appuis au Roi de Grèce pour pouvoir le jeter
dehors ou l'enfermer le jour où il n'aura plus d'armée
pour le défendre. Je vous disais que le public ne juge
le Roi de Grèce et le Roi des Bulgares que d'après
les journaux. Et comment pourraient-ils penser,
sur eux autrement que par le journal puisqu'ils
125
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ne les connaissent pas . Moi je les ai vus énormément,


j'ai beaucoup connu, quand il était diadoque, Cons-
tantin de Grèce, qui était une pure merveille . J'ai
toujours pensé que l'Empereur Nicolas avait eu un
énorme sentiment pour lui. En tout bien tout hon-
neur bien entendu . La Princesse Christian en parlait
ouvertement mais c'est une gale. Quant au tzar des
Bulgares, c'est une fine coquine, une vraie affiche
mais très intelligent, un homme remarquable . Il
m'aime beaucoup » . \
M. de Charlus qui pouvait être si agréable deve-
nait odieux quand il abordait ces sujets. Il y appor-
tait la satisfaction qui agace déjà chez un malade
qui vous fait tout le temps valoir sa bonne santé.
J'ai souvent pensé que dans le tortillard de Balbec,
les fidèles qui souhaitaient tant les aveux devant
lesquels il se dérobait, n'auraient peut-être pas pu
supporter cette espèce d'ostentation d'une manie
et mal à l'aise, respirant mal comme dans une cham-
bre de malade ou devant un morphinomane qui
tirerait devant vous sa seringue, ce fussent eux qui
eussent mis fin aux confidences qu'ils croyaient dési-
rer. De plus on était agacé d'entendre accuser tout
le monde, et probablement bien souvent sans aucune
espèce de preuve , par quelqu'un qui s'omettait lui-
même de la catégorie spéciale à laquelle on savait
pourtant qu'il appartenait et où il rangeait si volon-
tiers les autres . Enfin, lui si intelligent, s'était fait
à cet égard une petite philosophie étroite (à la base
de laquelle il y avait peut-être un rien des curiosi-
tés que Swann trouvait dans « la vie » ) expliquant
tout par ces causes spéciales et où, comme chaque
fois qu'on verse dans son défaut, il était non seule.
ment au-dessous de lui-même mais exceptionnelle-
126
LE TEMPS RETROUVE

ment satisfait de lui. C'est ainsi que lui si grave,


si noble, eut le sourire le plus niais pour achever
la phrase que voici : «Comme il y a de fortes présomp-
tions du même genre que pour Ferdinand de Cobourg
à l'égard de l'Empereur Guillaume, cela pourrait
être la cause pr laquelle le Tsar Ferdinand s'est
mis du côté des Empires de proie » . Dame, au fond
c'est très compréhensible , on est indulgent pour
une sœur, on ne lui refuse rien. Je trouve que ce
serait très joli comme explication de l'alliance de
la Bulgarie avec l'Allemagne » . Et de cette explica-
tion stupide M. de Charlus rit longuement comme
s'il l'avait vraiment trouvée très ingénieuse et qui
même si elle avait reposé sur des faits vrais était
aussi puérile que les réflexions que M. de Charlus
faisait sur la gierre, quand il la jugeait en tant que
féodal ou que chevalier de Saint- Jean de Jérusalem.
Il finit par une remarque juste : « Ce qui est éton-
nant, dit-il, c'est que ce public qui ne juge ainsi des
hommes et des choses de la guerre que par les jour-
naux est persuadé qu'il juge par lui- même ». En cela
M. de Charlus avait raison. On m'a raconté qu'il
fallait voir le moments de silence et d'hésitation
qu'avait Mmee Forcheville, pareils à ceux qui sont
nécessaires, ron pas même seulement à l'énonciation,
mais à la rmation d'une opinion personnelle ,
avant de di , sur le ton d'un sentiment intime :
Non, je ne crois pas qu'ils prendront Varsovie ».
Je n'ai pas l'impression qu'on puissse passer un
second hiver ». « Ce que je ne voudrais pas, c'est
une paix boiteuse ». « Ce qui me fait peur, si vous vou-
lez que je vous le dise, c'est la Chambre » . « Si j'estime
tout de même qu'on pourrait percer ». Et pour dire
cela Odette prenait un air mièvre qu'elle poussait
127
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

à l'extrême quand elle disait : «Je ne dis pas que les


armées allemandes ne se battent pas bien, mais il
leur manque ce qu'on appelle le cran ». Pour pronon-
cer le cran (et même simplement pour le < mordant »)
elle faisait avec sa main le geste de pétrissage et
avec ses yeux le clignement des pins employant
un terme d'atelier . Son langage à elle était pourtant
plus encore qu'autrefois la trace de son admiration
pour les Anglais qu'elle n'était plus obligée de se
contenter d'appeler comme autrefois nos voisins
d'outre- Manche, ou tout au plus nos amis les An-
glais, mais nos loyaux alliés ! Inutile de dire qu'elle
ne se faisait pas faute de citer à tous propos l'expres-
sion de « fair play » pour montreres Anglais trou-
vant les Allemands des joueurs incorrects, et « ce
qu'il faut c'est gagner la guerre », come disent nos
braves alliés . Tout au plus associait elle assez mala-
droitement le nom de son gendre à out ce qui tou-
chait les soldats anglais et au plais qu'il trouvait
à vivre dans l'intimité des Australiens aussi bien que
des Ecossais, des Néo - Zélandais et des Canadiens.
« Mon gendre Saint- Loup connaît maintenant l'argot
de tous les braves « tommies », il sait se faire entendre
de ceux des plus lointaines « dominions » et aussi
bien qu'avec le général commandant la base, fra-
ternise avec le plus humble « private
Que cette parenthèse sur Mme de Forcheville
m'autorise, tandis que je descends les boulevards,
côte à côte avec M. de Charlus, à une autre plus
longue encore, mais utile pour décrire cette époque,
sur les rapports de Mme Verdurin avec Brichot.
En effet, si le pauvre Brichot était ainsi que Norpois
jugé sans indulgence par M. de Charlus (parce que
celui- ci était à la fois très fin et plus ou moins incons-
128
LE TEMPS RETROUVE

ciemment germanophile) il était encore bien plus


maltraité par les Verdurin . Sans doute ceux- ci
étaient chauvins, ce qui eût dû les faire se plaire
aux articles de Brichot, lesquels d'autre part n'étaient
pas inférieurs à bien des écrits où se délectait
Mme Verdurin . Mais d'abord on se rappelle peut - être
que déjà à la Raspelière, Brichot était devenu pour
les Verdurin du grand homme qu'il leur avait paru
être autrefois , sinon une tête de turc comme Saniette ,
du moins l'objet de leurs railleries à peine déguisées .
Du moins restait -il, à ce moment- là, un fidèle entre
les fidèles, ce qui lui assurait une part des avantages
prévus tacitement par les statuts à tous les membres
fondateurs associés du petit groupe. Mais au fur
et à mesure que, à la faveur de la guerre, peut - être,
ou par la rapide cristallisation d'une élégance si
longtemps retardée, mais dont tous les éléments
nécessaires et restés invisibles saturaient depuis
longtemps le salon des Verdurin, celui- ci s'était
ouvert à un monde nouveau et que les fidèles ,
appâts d'abord de ce monde nouveau, avaient ſini
par être de moins en moins invités, un phénomène
parallèle se produisait pour Brichot . Malgré la Sor-
bonne, malgré l'Institut, sa notoriété n'avait pas jus-
qu'à la guerre dépassé les limites du salon Verdurin .
Mais quand il se mit à écrire presque quotidiennement
des articles parés de ce faux brillant qu'on l'a vu si
souvent dépenser sans compter pour les fidèles,
riches d'autre part d'une érudition fort réelle, et
qu'en vrai sorbonien il ne cherchait pas à dissi-
muler de quelques formes plaisantes qu'il l'entourât,
le « grand monde » fut littéralement ébloui . Pour une
fois d'ailleurs il donnait sa faveur à quelqu'un qui
était loin d'être une nullité et qui pouvait retenir
129
9
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

l'attention par la fertilité de son intelligence et les


ressources de sa mémoire. Et pendant que trois
Duchesses allaient passer la soirée chez Mme Ver-
durin, trois autres se disputaient l'honneur d'avoir
chez elles à dîner le grand homme, lequel acceptait
chez l'une , se sentant d'autant plus libre que
Mme Verdurin , exaspérée du succès que ses articles
rencontraient auprès du faubourg Saint- Germain,
avait soin de ne jamais avoir Brichot chez elle, quand
il devait s'y trouver quelque personne brillante qu'il
ne connaissait pas encore et qui se hâterait de l'atti-
rer. Ce fut ainsi que le journalisme dans lequel
Brichot se contentait en somme de donner tardive-
ment, avec honneur et en échange d'émoluments
superbes, ce qu'il avait gaspillé toute sa vie gratis
et incognito dans le salon des Verdurin, ( car ses arti-
cles ne lui coûtaient pas plus de peine, tant il était
disert et savant, que ses causeries ) eût conduit, et
parut même un moment conduire Brichot à une gloire
incontestée , s'il n'y avait pas eu Mme Verdurin .
Certes, les articles de Brichot étaient loin d'être
aussi remarquables que le croyaient les gens du
monde. La vulgarité de l'homme apparaissait à
tout instant sous le pédantisme du lettré. Et à côté
d'images qui ne voulaient rien dire du tout (les
Allemands ne pourront plus regarder en face la
statue de Beethoven , Schiller à dû frémir dans son
tombeau, l'encre qui avait paraphé la neutralité
de la Belgique était à peine séchée, Lénine parle,
mais autant en emporte le vent de la steppe ), c'étaient
des trivialités telles que : « Vingt mille prisonniers,
c'est un chiffre ». « Notre commandement saura
ouvrir l'œil et le bon » . « Nous voulons vaincre, un
point c'est tout ». Mais mêlé à tout cela, tant de
130
LE TEMPS RETROUVÉ

savoir, tant d'intelligence, de si justes raisonnements .


Or, Mme Verdurin ne commençait jamais un article
de Brichot sans la satisfaction préalable de penser
qu'elle allait y trouver des choses ridicules, et le
lisait avec l'attention la plus soutenue pour être
certaine de ne les pas laisser échapper. Or, il était
malheureusement certain qu'il y en avait quelques-
unes . On n'attendait même pas de les avoir trouvées .
La citation la plus heureuse d'un auteur vraiment
peu connu, au moins dans l'œuvre à laquelle Brichot
se reportait, était incriminée comme preuve du pédan-
tisme le plus insoutenable et Mme Verdurin attendait
avec impatience l'heure du dîner pour déchaîner
les éclats de rire de ses convives . « Hé bien, qu'est- ce
que vous avez dit du Brichot de ce soir ? J'ai pensé
à vous en lisant la citation de Cuvier. Ma parole,
je crois qu'il devient fou » . « Je ne l'ai pas encore lu,
disait un fidèle » « Comment, vous ne l'avez pas encore
lu. Mais vous ne savez pas les délices que vous vous
refusez. C'est-à- dire que c'est d'un ridicule à mourir ».
Et contente au fond que quelqu'un n'eût pas encore
lu le Brichot pour avoir l'occasion d'en mettre elle-
même en lumière les ridicules , Mme Verdurin disait
au Maître d'hôtel d'apporter le Temps et faisait
elle-même la lecture à haute voix, en faisant sonner
avec emphase les phrases les plus simples . Après le
dîner, pendant toute la soirée, cette campagne anti-
Brichotiste continuait, mais avec de fausses réserves .
« Je ne le dis pas trop haut parce que j'ai peur que
là-bas, disait -elle en montrant la Comtesse Molé,
on n'admire assez cela . Les gens du monde sont
plus naïfs qu'on ne croit . » Mme Molé , à qui on
tâchait de faire entendre en parlant assez fort qu'on
parlait d'elle, tout en s'efforçant de lui montrer
131
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

par des baissements de voix, qu'on n'aurait pas


voulu être entendu d'elle, reniait lâchement Bri
chot qu'elle égalait en réalité à Michelet . Elle
donnait raison à Mme Verdurin, et pour terminer
pourtant par quelque chose qui lui paraissait incon-
testable, disait : « Ce qu'on ne peut pas lui retirer,
c'est que c'est bien écrit ». « Vous trouvez çà bien
écrit vous, disait Mme Verdurin, moi je trouve çà
écrit comme par un cochon », audace qui faisait
rire les gens du monde, d'autant plus que Mme Ver-
durin, effarouchée elle- même par le mot de cochon,
l'avait prononcé en le chuchotant la main rabattue
sur les lèvres. Sa rage contre Brichot croissait d'au-
tant plus que celui- ci étalait naïvement la satisfac-
tion de son succès, malgré les accès de mauvaise
humeur que provoquait chez lui la censure, chaque
fois que, comme il le disait avec son habitude d'em-
ployer les mots nouveaux pour montrer qu'il
n'était pas trop universitaire, elle avait « caviardé »
une partie de son article. Devant lui Mme Verdurin
ne laissait pas trop voir, sauf par une maussaderie
qui eût averti un homme plus perspicace, le peu de
cas qu'elle faisait de ce qu'il écrivait . Elle lui repro-
cha seulement une fois d'écrire si souvent « je ».
Et il avait en effet l'habitude de l'écrire continuelle-
ment d'abord parce que par habitude de profes-
seur il se servait constamment d'expressions comme
« j'accorde que », « je veux bien que l'énorme déve-
loppement des fronts nécessite », etc. , mais surtout
parce qu'ancien antidreyfusard militant qui flairait
la préparation germanique bien longtemps avant la
guerre, il s'était trouvé écrire très souvent : « J'ai
dénoncé dès 1897. J'ai signalé en 1901 , j'ai averti
dans ma petite brochure aujourd'hui rarissime
132
LE TEMPS RETROUVE

(habent sua fata libelli) » et ensuite l'habitude lui


était restée. Il rougit fortement de l'observation de
Mme Verdurin qui lui fut faite d'un ton aigre . « Vous
avez raison, Madame, quelqu'un qui n'aimait pas
plus les Jésuites que M. Combes, encore qu'il n'ait
pas eu de préface de notre doux maître en scepti-
cisme délicieux, Anatole France, qui fut si je ne
me trompe mon adversaire... avant le Déluge, a
dit que le moi est toujours haïssable. » A partir de ce
moment Brichot remplaça je par on, mais on n'em-
pêchait pas le lecteur de voir que l'auteur parlait
de lui et permit à l'auteur de ne plus cesser de parler
de lui, de commenter la moindre de ses phrases, de
faire un article sur une seule négation, toujours à
l'abri de on . Par exemple, Brichot avait -il dit , fût - ce
dans un autre article, que les armées allemandes
avaient perdu de leur valeur, il commençait ainsi :
« On ne camoufle pas ici la vérité. On a dit que les
armées allemandes avaient perdu de leur valeur.
On n'a pas dit qu'elles n'avaient plus une grande
valeur. Encore moins écrira-t- on qu'elles n'ont plus
aucune valeur. On ne dira pas non plus que le ter-
rain gagné s'il n'est pas , etc. ». Bref, rien qu'à énoncer
tout ce qu'il ne dirait pas, à rappeler tout ce qu'il
avait dit il y avait quelques années, et ce que
Clausewitz, Ovide, Appollonius de Tyane avaient dit
il y avait plus ou moins de siècles, Brichot aurait pu
constituer aisément la matière d'un fort volume .
Il est à regretter qu'il n'en ait pas publié, car ces
articles si nourris sont maintenant difficiles à retrou-
ver. Le Faubourg Saint - Germain, chapitré par
Mme Verdurin, commença par rire de Brichot chez
elle, mais continua une fois sorti du petit clan à
admirer Brichot. Puis se moquer de lui devint une
133
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

mode comme ç'avait été de l'admirer, et celles mêmes


qu'il continuait d'intéresser en secret, dès le temps
qu'elles lisaient son article, s'arrêtaient et riaient
dès qu'elles n'étaient plus seules, pour ne pas avoir
l'air moins fines que les autres . Jamais on ne parla
tant de Brichot qu'à cette époque dans le petit clan,
mais par dérision . On prenait comme critérium de
l'intellignece de tout nouveau ce qu'il pensait des
articles de Brichot ; s'il répondait mal la première
fois, on ne se faisait pas faute de lui apprendre à
quoi l'on reconnaît que les gens sont intelligents
<< Enfin, mon pauvre ami, continua M. de Charlus,
tout cela est épouvantable et nous avons plus que
d'ennuyeux articles à déplorer. On parle de vanda-
lisme, de statues détruites . Mais est- ce que la des-
truction de tant de merveilleux jeunes gens, qui
étaient des statues polychromes incomparables, n'est
pas du vandalisme aussi . Est- ce qu'une ville qui
n'aura plus de beaux hommes ne sera pas comme une
ville dont toute la statuaire aurait été brisée . Quel
plaisir puis -je avoir à aller dîner au restaurant quand
j'y suis servi par de vieux bouffons moussus qui
ressemblent au Père Didon, si ce n'est pas par des
femmes en cornette qui me font croire que je suis
entré au bouillon Duval. Parfaitement, mon cher,
et je crois que j'ai le droit de parler ainsi parce que
le Beau est tout de même le Beau dans une matière
vivante. Le grand plaisir d'être servi par des êtres
rachitiques, portant binocle, dont le cas d'exemption
se lit sur le visage . Contrairement à ce qui arrivait
toujours jadis , si l'on veut reposer ses yeux sur
quelqu'un de bien dans un restaurant, il ne faut plus
regarder parmi les garçons qui servent mais parmi
les clients qui consomment. Mais on pouvait revoir
134
LE TEMPS RETROUVÉ

un servant, bien qu'ils changeassent souvent, mais


allez donc savoir qui est et quand reviendra ce lieu-
tenant anglais qui vient pour la première fois et
sera peut-être tué demain. Quand Auguste de
Pologne, comme raconte le charmant Morand,
l'auteur délicieux de Clarisse, échangea un de ses
régiments contre une collection de potiches chinoises ,
il fit à mon avis une mauvaise affaire. Pensez que
tous ces grands valets de pied qui avaient deux
mètres de haut et qui ornaient les escaliers monu-
mentaux de nos plus belles amies ont tous été tués,
engagés pour la plupart parce qu'on leur répétait
que la guerre durerait deux mois . Ah ! ils ne savaient
pas comme moi la force de l'Allemagne, la vertu de
la race prussienne, dit-il en s'oubliant . Et puis remar-
quant qu'il avait trop laissé voir son point de vue,
ce n'est pas tant l'Allemagne que je crains pour la
France que la guerre elle -même. Les gens de l'arrière
s'imaginent que la guerre est seulement un gigan-
tesque match de boxe auquel ils assistent de loin,
grâce aux journaux . Mais cela n'a aucun rapport.
C'est une maladie qui quand elle semble conjurée
sur un point reprend sur un autre. Aujourd'hui
Noyon sera délivré, demain on n'aura plus ni pain
ni chocolat, après - demain celui qui se croyait tran-
quille et accepterait au besoin une balle qu'il n'ima-
gine pas s'affolera parce qu'il lira dans les journaux
que sa classe est rappelée. Quant aux monuments
un chef- d'œuvre unique comme Reims par la qualité,
n'est pas tellement ce dont la disparition m'épou-
vante, c'est surtout de voir anéantis une telle quantité
d'ensembles qui rendaient le moindre village de
France instructif et charmant . » Je pensai aussitôt
à Combray et qu'autrefois j'aurais cru me diminuer
135
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

aux yeux de Mme de Guermantes en avouant la


petite situation que ma famille occupait à Combray.
Je me demandai si elle n'avait pas été révélée aux
Guermantes et à M. de Charlus, soit par Legrandin,
ou Swann, ou Saint- Loup, ou Morel . Mais cette
prétérition même était moins pénible pour moi que
des explications rétrospectives . Je souhaitai seu-
lement que M. de Charlus ne parlât pas de Combray.
« Je ne veux pas dire de mal des Américains , Mon-
sieur, continua -t-il, il paraît qu'ils sont inépuisa-
blement généreux et comme il n'y a pas eu de chef
d'orchestre dans cette guerre, que chacun est entré
dans la danse longtemps après l'autre, et que les
Américains ont commencé quand nous étions quasi-
ment finis, ils peuvent avoir une ardeur que quatre
ans de guerre ont pu calmer chez nous . Même avant
la guerre ils aimaient notre pays, notre art, ils
payaient fort cher nos chefs - d'œuvre . Beaucoup sont
chez eux maintenant . Mais précisément cet art déra-
ciné, comme dirait M. Barrès, est tout le contraire
de ce qui faisait l'agrément délicieux de la France.
Le château expliquait l'église qui , elle-même, parce
qu'elle avait été un lieu de pèlerinage, expliquait
la chanson de geste. Je n'ai pas à surfaire l'illustra-
tion de mes origines et de mes alliances et d'ailleurs
ce n'est pas de cela qu'il s'agit . Mais dernièrement
j'ai eu à régler une question d'intérêts, et malgré
un certain refroidissement qu'il y a entre le ménage
et moi, à aller faire une visite à ma nièce Saint- Loup
qui habite à Combray. Combray n'était qu'une toute
petite ville comme il y en a tant . Mais nos ancêtres
étaient représentés en donateurs dans certains
vitraux, dans d'autres étaient inscrites nos armoi-
ries . Nous y avions notre chapelle, nos tombeaux.
136
LE TEMPS RETROUVE

Cette église a été détruite par les Français et par


les Anglais parce qu'elle servait d'observatoire aux
Allemands. Tout ce mélange d'histoire survivante
et d'art qui était la France se détruit, et ce n'est
pas fini. Et bien entendu je n'ai pas le ridicule de
comparer, pour des raisons de famille, la destruction
de l'église de Combray à celle de la cathédrale de
Reims qui était comme le miracle d'une cathédrale
gothique retrouvant naturellement la pureté de la
statuaire antique, ou de celle d'Amiens . Je ne sais
si le bras levé de Saint - Firmin est aujourd'hui brisé.
Dans ce cas la plus haute affirmation de la foi et de
l'énergie a disparu de ce monde ». « Son symbole,
Monsieur, lui répondis-je . Et j'adore autant que vous
certains symboles. Mais il serait absurde de sacrifier
au symbole la réalité qu'il symbolise . Les cathé-
drales doivent être adorées jusqu'au jour où pour les
préserver il faudrait renier les vérités qu'elles en-
seignent . Le bras levé de Saint - Firmin dans un geste
de commandement presque militaire, disait : que
nous soyons brisés si l'honneur l'exige. Ne sacrifiez
pas des hommes à des pierres dont la beauté vient
justement d'avoir un moment fixé des vérités
humaines. » « Je comprends ce que vous voulez dire,
me répondit M. de Charlus , et M. Barrès qui nous
a fait hélas trop faire de pèlerinages à la Statue de
Strasbourg et au tombeau de M. Déroulède a été
touchant et gracieux quand il a écrit que la cathé-
drale de Reims elle-même nous était moins chère que
la vie de nos fantassins . Assertion qui rend assez
ridicule la colère de nos journaux contre le général
allemand qui commandait là- bas et qui disait que
la Cathédrale de Reims lui était moins précieuse
que celle d'un soldat allemand . C'est du reste ce
137
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

qui est exaspérant et navrant, c'est que chaque pays


dit la même chose. Les raisons pour lesquelles les
associations industrielles de l'Allemagne déclarent
la possession de Belfort indispensable à préserver
leur nation contre nos idées de revanche, sont les
mêmes que celles de Barrès exigeant Mayence pour
nous protéger contre les velléités d'invasion des
Boches . Pourquoi la restitution de l'Alsace- Lorraine
a- t -elle paru à la France un motif insuffisant pour
faire la guerre, un motif suffisant pour la conti-
nuer, pour la redéclarer à nouveau chaque année .
Vous avez l'air de croire que la victoire est désor
mais promise à la France , je le souhaite de tout mon
cœur, vous n'en doutez pas, mais enfin depuis qu'à
tort ou à raison les Alliés se croient sûrs de vaincre,
(pour ma part je serais naturellement enchanté de
cette solution mais je vois surtout beaucoup de
victoires sur le papier, de victoire à la Pyrrhus avec
un coût qui ne nous est pas dit) , et que les Boches
ne se croient plus sûrs de vaincre on voit l'Alle-
magne chercher à hâter la paix, la France à pro-
longer la guerre, la France qui est la France juste
et a raison de faire entendre des paroles de justice,
mais est aussi la douce France et devrait faire
entendre des paroles de pitié, fût- ce seulement pour
ses propres enfants et pour qu'à chaque printemps
les fleurs qui renaîtront aient autre chose à éclairer
que des tombes . Soyez franc mon cher ami, vous-
même m'aviez fait une théorie sur les choses qui
n'existent que grâce à une création perpétuellement
recommencée. La création du monde n'a pas eu
lieu une fois pour toutes, me disiez -vous, elle a
nécessairement lieu tous les jours. Hé bien si vous
êtes de bonne foi, vous ne pouvez pas excepter la

138
LE TEMPS RETROUVE

guerre de cette théorie . Notre excellent Norpois


a beau écrire ( en sortant un des accessoires de rhé-
torique qui lui sont aussi chers que l'aube de la
victoire et le Général Hiver) « maintenant que l'Al-
lemagne a voulu la guerre, les dés en sont jetés »,
la vérité c'est que chaque matin on déclare à nou-
veau la guerre. Donc celui qui veut la continuer
est aussi coupable que celui qui l'a commencée,
plus peut -être car ce premier n'en prévoyait peut-
être pas toutes les horreurs . Or rien ne dit qu'une
guerre aussi prolongée même si elle doit avoir une
issue victorieuse ne soit pas sans péril. Il est diffi-
cile de parler de choses qui n'ont point de précédent
et des répercussions sur l'organisme d'une opéra-
tion qu'on tente pour la première fois . Générale-
ment, il est vrai, ces nouveautés dont on s'alarme se
passent fort bien . Les républicains les plus sages
pensaient qu'il était fou de faire la séparation de
Î'Eglise . Elle a passé comme une lettre à la poste.
Dreyfus a été réhabilité. Picquart ministre de la
Guerre, sans qu'on crie ouf. Pourtant que ne peut-
on pas craindre d'un surmenage pareil à celui d'une
guerre ininterrompue pendant plusieurs années .
Que feront les hommes au retour, seront - ils las,
la fatigue les aura-t-elle rompus ou affolés ? Tout
cela pourrait mal tourner sinon pour la France,
au moins pour le gouvernement, peut-être même
pour la forme du gouvernement. Vous m'avez fait
lire autrefois l'admirable Aimée de Coigny de Maur-
ras . Je serais fort surpris que quelque Aimée de
Coigny n'attendit pas du développement de la
guerre que fait la République ce qu'en 1812 Aimée
de Coigny attendit de la guerre que faisait l'Empire .
Si l'Aimée actuelle existe , ses espérences se réali-
139
Α LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

seront-elles ? Je ne le désire pas . Pour en revenir


à la guerre elle - même, ce premier qui l'a commen-
cée est-il l'empereur Guillaume ? J'en doute fort .
Et si c'est lui qu'a-t-il fait autre chose que Napo-
léon par exemple, chose que moi je trouve abomi-
nable mais que je m'étonne de voir inspirer tant
d'horreurs aux thuriféraires de Napoléon, aux gens
qui le jour de la déclaration de guerre se sont écriés
comme le Général X. : « J'attendais ce jour-là depuis
quarante ans. C'est le plus beau jour de ma vie ».
Dieu sait si personne a protesté avec plus de force
que moi quand on a fait dans la société une place
disproportionnée aux nationalistes, aux militaires
quand tout ami des arts était accusé de s'occuper de
choses funestes à la patrie, toute civilisation qui
n'était pas belliqueuse était délétère. C'est à peine
si un homme du monde authentique comptait
auprès d'un général. Une folle faillit me présenter
à M. Syveton. Vous me direz que ce que je m'effor-
çais de maintenir n'était que les règles mondaines .
Mais malgré leur frivolité apparente elles eussent
peut- être empêché bien des excès. J'ai toujours
honoré ceux qui défendent la grammaire, ou la
logique. On se rend compte cinquante ans après
qu'ils ont conjuré de grands périls . Or nos natio-
nalistes sont les plus germanophobes, les plus jus-
qu'auboutistes des hommes ... Mais après quinze ans
leur philosophie a changé entièrement . En fait ils
poussent bien à la continuation de la guerre. Mais
ce n'est que pour exterminer une race belliqueuse
et par amour de la paix . Car une civilisation guer-
rière, ce qu'ils trouvaient si beau il y a quinze ans
leur fait horreur ; non seulement ils reprochent à la
Prusse d'avoir fait prédominer chez elle l'élément
140
LE TEMPS RETROUVE

militaire, mais en tout temps ils pensent que les


civilisations militaires furent destructrices de tout
ce qu'ils trouvent maintenant précieux, non seule-
ment les arts, mais même la galanterie . Il suffit, qu'un
de leurs critiques se soit converti au nationalisme
pour qu'il soit devenu du même coup un ami de la
paix... Il est persuadé que dans toutes les civili-
sations guerrières, la femme avait un rôle humilié
et bas. On n'ose lui répondre que les « Dames »
des Chevaliers, au moyen âge et la Béatrice de Dante
étaient peut -être placées sur un trône aussi élevé
que les héroïnes de M. Becque. Je m'attends un de
ces jours à me voir placé à table après un révolu-
tionnaire russe ou simplement après un de nos géné-
raux faisant la guerre par horreur de la guerre et
pour punir un peuple de cultiver un idéal qu'eux-
mêmes jugeaient le seul tonifiant il y a quinze ans .
Le malheureux Tzar était encore honoré il y a
quelques mois parce qu'il avait réuni la conférence
de La Haye . Mais maintenant qu'on salue la Russie
libre, on oublie le titre qui permettait de la glori-
fier. Ainsi tourne la Roue du Monde. Et pourtant
l'Allemagne emploie tellement les mêmes expressions
que la France que c'est à croire qu'elle la cite, elle
ne se lasse pas de dire qu'elle « lutte pour l'exis-
tence ». Quand je lis « nous luttons contre un ennemi
implacable et cruel jusqu'à ce que nous ayons obtenu
une paix qui nous garantisse l'avenir de toute
agression et pour que le sang de nos braves soldats
n'ait pas coulé en vain », ou bien « qui n'est pas pour
nous est contre nous », je ne sais pas si cette phrase
est de l'Empereur Guillaume ou de M. Poincaré,
car ils l'ont, à quelques variantes près, prononcée
vingt fois l'un et l'autre, bien qu'à vrai dire je doive
141
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

confesser que l'Empereur ait été en ce cas l'imita-


teur du Président de la République . La France
n'aurait peut-être pas tenu tant à prolonger la guerre
si elle était restée faible, mais surtout l'Allemagne
• n'aurait peut-être pas été si pressée de la finir
si elle n'avait pas cessé d'être forte. D'être aussi
forte, car forte, vous verrez qu'elle l'est encore . »
Il avait pris l'habitude de crier très fort en parlant,
par nervosité, par recherche d'issue pour des im-
pressions dont il fallait - n'ayant jamais cultivé
aucun art qu'il se débarrassât, comme un avia-
teur de ses bombes, fût- ce en plein champ, là où
ses paroles n'atteignaient personne, et surtout dans
le monde où elles tombaient au hasard et où il
était écouté par snobisme, de confiance, et tant il
tyrannisait les auditeurs , on peut dire de force et
même par crainte . Sur les boulevards cette harangue
était de plus une marque de mépris à l'égard des
passants pour qui il ne baissait pas plus la voix
qu'il n'eût dévié son chemin. Mais elle y détonnait,
y étonnait et surtout rendait intelligible à des gens
qui se retournaient des propos qui eussent pu nous
faire prendre pour des défaitistes . Je le fis remar-
quer à M. de Charlus sans réussir qu'à exciter son
hilarité. « Avouez que ce serait bien drôle, dit -il .
Après tout, ajouta-t-il, on ne sait jamais, chacun
de nous risque chaque soir d'être le fait divers du
lendemain. En somme, pourquoi ne serais -je pas
fusillé dans les fossés de Vincennes ? La même chose
est bien arrivée à mon grand -oncle le duc d'Enghien.
La soif du sang noble affole une certaine populace
qui en cela se montre plus raffinée que les lions.
Vous savez que pour ces animaux il suffirait pour
qu'ils se jetassent sur elle que Mme Verdurin eût une
142
LE TEMPS RETROUVE

écorchure sur son nez . Sur ce que dans ma jeunesse


on eût appelé son pif ! » Et il se mit à rire à gorge
déployée comme si nous avions été seuls dans un
salon. Par moments, voyant des individus assez
louches extraits de l'ombre par le passage de M. de
Charlus et se conglomérer à quelque distance de lui,
je me demandais si je lui serais plus agréable en le
laissant seul ou en ne le quittant pas. Tel celui qui
a rencontré un vieillard sujet à de fréquentes crises
épileptiformes et qui voit par l'incohérence de la
démarche l'imminence probable d'un accès , se de-
mande si sa compagnie est plutôt désirée comme
celle d'un soutien, ou redoutée comme celle d'un
témoin à qui on voudrait cacher la crise et dont la
présence seule peut-être, quand le calme absolu
réussirait à l'écarter, suffira à la hâter. Mais la pos-
sibilité de l'événement auquel on ne sait si l'on doit
s'écarter ou non est révélée, chez le malade, par
les circuits qu'il fait comme un homme ivre . Tandis
que pour M. de Charlus les diverses positions diver-
gentes, signe d'un incident possible dont je n'étais
pas bien sûr s'il souhaitait ou redoutait que ma pré-
sence l'empêchât de se produire, étaient par une
ingénieuse mise en scène, occupées non par le baron
lui-même qui marchait fort droit mais par tout
un cercle de figurants. Tout de même, je crois qu'il
préférait éviter la rencontre, car il m'entraîna dans
une rue de traverse, plus obscure que le boulevard
e où celui- ci ne cessait de déverser des soldats
de toute arme et de toute nation, influx juvénile,
compensateur et consolant pour M. de Charlus
de ce reflux de tous les hommes à la frontière qui
avait fait frénétiquement le vide dans Paris aux
premiers temps de la mobilisation . M. de Charlus

143
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ne cessait pas d'admirer les brillants uniformes qui


passaient devant nous et qui faisaient de Paris une
ville, aussi cosmopolite qu'un port, aussi irréelle
qu'un décor de peintre qui n'a dressé quelques
architectures que pour avoir un prétexte à grouper
les costumes les plus variés et les plus chatoyants .
Il gardait tout son respect et toute son affection
à de grandes dames accusées de défaitisme, comme
jadis à celles qui avaient été accusées de dreyfusisme.
Il regrettait seulement qu'en s'abaissant à faire
de la politique elles eussent donné prise « aux polé
miques des journalistes ». Pour lui, à leur égard,
rien n'était changé . Car sa frivolité était si systé-
matique, que le naissance unie à la beauté et à
d'autres prestiges était la chose durable et la
guerre, comme l'affaire Dreyfus, des modes vulgaires
et fugitives . Eût- on fusillé la duchesse de Guer-
mantes pour essai de paix séparée avec l'Autriche
qu'il l'eût considérée comme toujours aussi noble
et pas plus dégradée que ne nous apparaît aujour-
d'hui Marie- Antoinette d'avoir été condamnée à la
décapitation. En parlant à ce moment -là, M. de
Charlus, noble comme une espèce de Saint- Vallier
ou de Saint - Mégrin, était droit, rigide, solennel,
parlait gravement, ne faisait pour un moment
aucune des manières où se révèlent ceux de sa
sorte. Et pourtant pourquoi ne peut-il y en avoir
aucun dont la voix soit jamais absolument juste ...
Même en ce moment où elle approchait le plus du
grave, elle était fausse encore et aurait eu besoin
de l'accordeur. D'ailleurs M. de Charlus ne savait
littéralement où donner de la tête et il la levait
souvent avec le regret de ne pas avoir une jumelle
qui d'ailleurs ne lui eût pas servi à grand'chose,
144
LE TEMPS RETROUVE

car en plus grand nombre que d'habitude, à cause


du raid de zeppelins de l'avant-veille qui avait
réveillé la vigilance des pouvoirs publics, il y avait
des militaires jusque dans le ciel . Les aréoplanes
que j'avais vu quelques heures plus tôt faire comme
des insectes des taches brunes sur le soir bleu pas-
saient maintenant dans la nuit qu'approfondissait
encore l'extinction partielle des réverbères comme
de lumineux brûlots. La plus grande impression
de beauté que nous faisaient éprouver ces étoiles
humaines et filantes était peut-être surtout de faire
regarder le ciel vers lequel on lève peu les yeux
d'habitude dans ce Paris dont en 1914, j'avais vu
la beauté presque sans défense, attendre la menace
de l'ennemi qui se rapprochait. Il y avait certes
maintenant comme alors la splendeur antique in-
changée d'une lune cruellement, mystérieusement
sereine, qui versait aux monuments encore intacts
l'inutile beauté de sa lumière, mais comme en 1914,
et plus qu'en 1914 il y avait aussi autre chose, des
lumières différentes et des feux intermittents , que
soit de ces aréoplanes, soit des projecteurs de la
Tour Eiffel on savait dirigés par une volonté intelli-
gente, par une vigilance amie qui donnait ce même
genre d'émotion, inspirait cette même sorte de re-
connaissance et de calme que j'avais éprouvés dans
la chambre de Saint- Loup, dans la cellule de ce
cloître militaire où s'exerçaient, avant qu'ils con-
som massent un jour, sans une hésitation, en pleine
jeunesse, leur sacrifice, tant de cœurs fervents et
disciplinés.
Après le raid de l'avant- veille, où le ciel avait été
plus mouvementé que la terre, il s'était calmé
comme la mer après une tempête. Mais comme la
145 ΤΟ
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

mer après une tempête il n'avait pas encore repris


son apaisement absolu . Des aréoplanes montaient
encore comme des fusées rejoindre les étoiles et
des projecteurs promenaient lentement dans le
ciel sectionné, comme une pâle poussière d'astres,
d'errantes voies lactées. Cependant les aréoplanes
venaient s'insérer au milieu des constellations et
on aurait pu se croire dans une autre hémisphère
en effet, en voyant ces « étoiles nouvelles » . M. de
Charlus me dit son admiration pour ces aviateurs
et comme il ne pouvait pas plus s'empêcher de
donner libre cours à sa germanophilie qu'à ses
autres penchants tout en niant l'une comme l'autre .
« D'ailleurs j'ajoute que j'admire autant les Alle-
mands qui montent dans des gothas . Et sur des
zeppelins, pensez le courage qu'il faut. Mais ce
sont des héros tout simplement. Qu'est-ce que ça
peut faire que ce soit sur des civils qu'ils lancent
leurs bombes puisque ces batteries tirent sur eux .
Est-ce que vous avez peur des gothas et du canon ?
J'avouai que non et peut -être je me trompais .
Sans doute ma paresse m'ayant donné l'habitude
pour mon travail de le remettre jour par jour au
lendemain, je me figurais qu'il pouvait en être de
même pour la mort. Comment aurait - on peur d'un
canon dont on est persuadé qu'il ne vous frappera
pas ce jour- là. D'ailleurs formées isolément ces idées
de bombes lancées, de mort possible n'ajoutèrent
pour moi rien de tragique à l'image que je me
faisais du passage des aéronefs allemands jusqu'à
ce que j'eusse vu de l'un d'eux ballotté, segmenté
à mes regards par les flots de brume d'un ciel agité,
d'un aéroplane que bien que je le susse meurtrier,
je n'imaginais que stellaire et céleste, j'eusse vu
146
LE TEMPS RETROUVE

un soir le geste de la bombe lancée vers nous , Car


la réalité originale d'un danger n'est perçue que de
cette chose nouvelle, irréductible à ce qu'on sait
déjà, qui s'appelle une impression et qui est souvent,
comme ce fut le cas là, résumée par une ligne,
une ligne qui découvrait une intention, une ligne
où il y avait la puissance latente d'un accomplisse-
ment qui la déformait tandis que sur le pont de la
Concorde, autour de l'aréoplane menaçant et tra-
qué et comme si s'étaient reflétées dans les nuages
les fontaines des Champs -Élysées, de la place de
la Concorde et des Tuileries, les jets d'eau lumineux
des projecteurs s'infléchissaient dans le ciel, lignes
pleines d'intentions aussi, d'intentions prévoyantes
et protectrices, d'hommes puissants et sages aux-
quels comme la nuit au quartier de Doncières,
j'étais reconnaissant que leur force daignât prendre
avec cette précision si belle la peine de veiller sur
nous.
La nuit était aussi belle qu'en 1914, comme Paris
était aussi menacé. Le clair de lune semblait comme
un doux magnésium continu permettant de prendre
une dernière fois des images nocturnes de ces beaux
ensembles comme la place Vendôme, la place de la
Concorde auxquels l'effroi que j'avais des obus
qui allaient peut-être les détruire, donnait par
contraste, dans leur beauté encore intacte , une sorte
de plénitude, et comme si elles se tendaient en
avant, offrant aux coups leurs architectures sans
défense. « Vous n'avez pas peur, répéta M. de Char-
lus . Les Parisiens ne se rendent pas compte. On
me dit que Mme Verdurin donne des réunions tous
les jours . Je ne le sais que par les on- dit, moi je ne
sais absolument rien d'eux, j'ai entièrement rompu,

147
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ajouta-t-il en baissant non seulement les yeux


comme si avait passé un télégraphiste, mais aussi
la tête, les épaules, et en levant le bras avec le geste
qui signifie sinon je m'en lave les mains, du moins
je ne peux rien vous dire » ( bien que je ne lui
demandasse rien) . Je sais que Morel y va toujours
beaucoup me dit-il (c'était la première fois qu'il
m'en reparlait) . « On prétend qu'il regrette beau-
coup le passé, qu'il désire se rapprocher de moi »,
ajouta -t-il, faisant preuve à la fois de cette même
crédulité d'homme du faubourg qui dit : « On dit
beaucoup que la France cause plus que jamais
avec l'Allemagne et que les pourparlers sont même
engagés » et de l'amoureux que les pires rebuffades
n'ont pas persuadé. « En tous cas s'il le veut il n'a
qu'à le dire, je suis plus vieux que lui, ce n'est
pas à moi à faire les premiers pas ». Et sans doute
il était bien inutile de le dire tant c'était évident .
Mais de plus ce n'était même pas sincère et c'est
pour cela qu'on était si gêné pour M. de Charlus
car on sentait qu'en disant que ce n'était pas à lui
de faire les premiers pas, il en faisait au contraire
un et attendait que j'offrisse de me charger du rap-
prochement. Certes, je connaissais cette naïve ou
feinte crédulité des gens qui aiment quelqu'un,
ou simplement ne sont pas reçus chez quelqu'un,
et imputent à ce quelqu'un un désir qu'il n'a pour-
tant pas manifesté, malgré des sollicitations fasti-
dieuses .
Malheureusement, dès le lendemain, disons - le
tout de suite, M. de Charlus se trouva dans la rue
face à face avec Morel ; celui- ci pour exciter sa jalou
sie le prit par le bras, lui raconta des histoires plus
ou moins vraies et quand M. de Charlus éperdu,
148
LE TEMPS RETROUVÉ

ayant besoin que Morel restât cette soirée auprès


de lui, le supplia de ne pas aller ailleurs, l'autre aper-
cevant un camarade dit adieu à M. de Charlus qui,
de colère, espérant que cette menace que bien
entendu il semblait ne devoir exécuter jamais, ferait
rester Morel, lui dit : « Prends garde, je me venge-
rai », et Morel, riant, partit en tapotant sur le cou
et en enlaçant par la taille son camarade étonné.
A l'accent soudain tremblant avec lequel M. de
Charlus avait, en me parlant de Morel, scandé
ses paroles, au regard trouble qui vacillait au fond
de ses yeux, j'eus l'impression qu'il y avait autre
chose qu'une banale insistance. Je ne me trompais
pas et je dirai tout de suite les deux faits qui me
le prouvèrent rétrospectivement (j'anticipe de beau-
coup d'années pour le second de ces faits, postérieur
à la mort de M. de Charlus . Or elle ne devait se.
produire que bien plus tard, et nous aurons l'oc-
casion de le revoir plusieurs fois bien différent de
ce que nous l'avons connu, et en particulier la der-
nière fois, à une époque où il avait entièrement
oublié Morel) . Quant au premier de ces faits , il se
produisit deux ans seulement après le soir où je
descendai ainsi les boulevards avec M. de Char-
lus. Donc environ deux ans après cette soirée, je
rencontrai Morel. Je pensai aussitôt à M. de Charlus ,
au plaisir qu'il aurait à revoir le violoniste et j'in-
sistai auprès de lui pour qu'il allât le voir, fût - ce
une fois. « Il a été bon pour vous », dis -je à Morel.
« Il est déjà vieux, il peut mourir, il faut liquider
les vieilles querelles et effacer les traces de la brouille »
Morel parut entièrement de mon avis quant à un
apaisement désirable, mais il n'en refusa pas moins
catégoriquement de faire même une seule visite

149
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

à M. de Charlus . « Vous avez tort, lui dis - je . Est- ce


par entêtement, par paresse, par méchanceté , par
amour -propre mal placé, par vertu (soyez sûr
qu'elle ne sera pas attaquée), par coquetterie ? »
Alors le violoniste tordant dans son visage pour un
aveu qui lui coûtait sans doute extrêmement, me
répondit en frissonnant : « Non, ce n'est pour rien
de tout cela, la vertu je m'en fous, la méchanceté ,
au contraire, je commence à le plaindre, ce n'est
pas par coquetterie, elle serait inutile, ce n'est pas
par paresse, il y a des journées entières où je reste
à me tourner les pouces, non, ce n'est à cause de
rien de tout cela ; c'est, ne le dites jamais à personne
et je suis fou de vous le dire, c'est, c'est ... c'est ...
par peur ! » Il se mit à trembler de tous ses membres.
Je lui avouai que je ne le comprenais pas . « Non ,
ne me demandez pas, n'en parlons plus, vous ne lè
connaissez pas comme moi, je peux dire que vous
ne le connaissez pas du tout. » « Mais quel tort peut-
il vous faire, il cherchera d'ailleurs d'autant moins
à vous en faire qu'il n'y aura plus de rancune entre
vous. Et puis au fond, vous savez qu'il est très
bon. » « Parbleu si , je le sais qu'il est bon ! Et la
délicatesse et la droiture. Mais laissez -moi , ne m'en
parlez plus je vous en supplie, c'est honteux à dire,
j'ai peur ! » Le second fait date d'après la mort de
M. de Charlus . On m'apporta quelques souvenirs
qu'il m'avait laissés et une lettre à triple enveloppe,
écrite au moins dix ans avant sa mort . Mais il
avait été gravement malade, avait pris ses dispo-
sitions, puis s'était rétabli avant de tomber plus
tard dans l'état où nous le verrons le jour d'une
matinée chez la princesse de Guermantes et la
lettre restée dans un coffre avec les objets qu'il
150
LE TEMPS RETROUVE

léguait à quelques amis, était restée là sept ans,


sept ans pendant lesquels il avait entièrement oublié
Morel . La lettre tracée d'une écriture fine et ferme
était ainsi conçue : « Mon cher ami, les voies de la
Providence sont inconnues . Parfois c'est du défaut
d'un être médiocre, qu'elle use pour empêcher de
faillir la suréminence d'un juste. Vous connaissez
Morel, d'où il est sorti, à quel faîte j'ai voulu l'éle-
ver, autant dire à mon niveau. Vous savez qu'il a
préféré retourner non pas à la poussière et à la
cendre d'où tout homme, c'est -à- dire le véritable
phoenix, peut renaître, mais à la boue où rampe
la vipère. Il s'est laissé choir, ce qui m'a préservé
de déchoir. Vous savez que mes armes contiennent
la devise même de Notre- Seigneur Inculcabis
super leonem et aspidem avec un homme repré-
senté comme ayant à la plante de ses pieds, comme
support héraldique, un lion et un serpent. Or si
j'ai pu fouler ainsi le propre lion que je suis, c'est
grâce au serpent et à sa prudence qu'on appelle
trop légèrement parfois un défaut, car la profonde
sagesse de l'Evangile en fait une vertu, au moins
une vertu pour les autres. Notre serpent aux siffle-
ments jadis harmonieusement modulés, quand il
- fort charmé, du reste, 444 n'était
avait un charmeur ―
pas seulement musical et reptile, il avait jusqu'à
la lâcheté, cette vertu que je tiens maintenant pour
divine, la Prudence . C'est cette divine prudence
qui l'a fait résister aux appels que je lui ai fait
transmettre de revenir me voir, et je n'aurai de paix
en ce monde et d'espoir de pardon dans l'autre,
que si je vous en fais l'aveu . C'est lui qui a été
en cela l'instrument de la Sagesse divine, car je
l'avais résolu, il ne serait pas sorti de chez moi
151
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

vivant. Il fallait que l'un de nous deux disparût.


J'étais décidé à le tuer. Dieu lui a conseillé la pru-
dence pour me préserver d'un crime. Je ne doute pas
que l'intercession de l'Archange Michel, mon saint
patron, n'ait joué là un grand rôle et je le prie de
me pardonner de l'avoir tant négligé pendant
plusieurs années et d'avoir si mal répondu aux
innombrables bontés qu'il m'a témoignées tout
spécialement dans ma lutte contre le mal. Je dois
à ce serviteur, je le dis dans la plénitude de ma foi
et de mon intelligence que le Père céleste ait inspiré
à Morel de ne pas venir. Aussi, c'est moi maintenant
qui me meurs. Votre fidèlement dévoué Semper,
idem P. G. Charlus ». Alors je compris la peur de
Morel ; certes il y avait dans cette lettre bien de
l'orgueil et de la littérature. Mais l'aveu était vrai.
Et Morel savait mieux que moi que le « côté presque
fou » que Madame de Guermantes trouvait chez son
beau-frère, ne se bornait pas, comme je l'avais cru
jusque-là, à ces dehors momentanés de rage super-
>
ficielle et inopérante .
Mais il faut revenir en arrière . Je descends les
boulevards à côté de M. de Charlus lequel vient de
me prendre comme vague intermédiaire pour des
ouvertures de paix entre lui et Morel . Voyant que
je ne lui répondais pas, il continua ainsi : « Je ne
sais pas du reste pourquoi il ne joue pas, on ne fait
plus de musique sous prétexte que c'est la guerre,
mais on danse, on dîne en ville . Les fêtes rem-
plissent ce qui sera peut-être, si les Allemands
avancent encore, les derniers jours de notre Pompéï.
Pour peu que la lave de quelque Vésuve allemand
(leurs pièces de marine ne sont pas moins terribles
qu'un volcan) vienne les surprendre à leur toilette
152
LE TEMPS RETROUVE

et éternise leur geste en l'interrompant, les enfants


s'instruiront plus tard en regardant dans des livres
de classes illustrés Mme Molé qui allait mettre une
dernière couche de fard avant d'aller dîner chez
une belle- sœur, ou Sosthène de Guermantes finis-
sait de peindre ses faux sourcils ; ce sera matière
à cours pour les Brichot de l'avenir ; la frivolité
d'une époque quand dix siècles ont passé sur elle
est digne de la plus grave érudition surtout si elle
a été conservée intacte par une éruption volcanique
ou des matières analogues à la lave projetées par
bombardement. Quels documents pour l'histoire
future ; quand les gaz asphyxiants analogues à
ceux qu'émettaient le Vésuve et des écroulements
comme ceux qui ensevelirent Pompéï garderont
intactes toutes les dernières imprudentes qui n'ont
pas fait encore filer pour Bayonne leurs tableaux
et leurs statues . D'ailleurs , n'est- ce pas déjà depuis
un an Pompéi par fragments , chaque soir , que ces
gens se sauvant dans les caves, non pas pour en
rapporter quelque vieille bouteille de Mouton Roth-
schild ou de Saint -Émilion, mais pour cacher avec
eux ce qu'ils ont de plus précieux, comme les prêtres
d'Herculanum surpris par la mort au moment où
ils emportaient les vases sacrés . C'est toujours
l'attachement à l'objet qui amène la mort du pos-
sesseur. Paris, lui, ne fut pas comme Herculanum ,
fondé par Hercule. Mais que de ressemblances s'im-
posent ; et cette lucidité qui nous est donnée n'est
pas que de notre époque, chacune l'a possédée . Si
je pense que nous pouvons avoir demain le sort des
villes du Vésuve, celles- ci sentaient qu'elles étaient
menacées du sort des villes maudites de la Bible.
On a retrouvé sur les murs d'une des maisons de
153
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Pompéï cette inscription révélatrice Sodoma,


Gomora ». Je ne sais si ce fut ce nom de Sodome
et les idées qu'elles éveillèrent en lui, soit celle du
bombardement, qui firent que M. de Charlus leva
un instant les yeux au ciel, mais il les ramena
bientôt sur la terre . « J'admire tous les héros de
cette guerre, dit -il. Tenez, mon cher, les soldats
anglais que j'ai un peu légèrement considérés au
début de la guerre comme de simples joueurs de
foot-ball assez présomptueux pour se mesurer avec
des professionnels et quels professionnels , hé
bien, rien qu'esthétiquement ce sont des athlètes
de la Grèce, vous entendez bien de la Grèce, mon
cher, ce sont les jeunes gens de Platon, ou plutôt
des Spartiates . J'ai un ami qui est allé à Rouen
où ils ont leur camp, il a vu des merveilles, de pures
merveilles dont on n'a pas idée . Ce n'est plus Rouen,
c'est une autre ville. Evidemment il y a aussi
l'ancien Rouen, avec les Saints émaciés de la cathé-
drale. Bien entendu, c'est beau aussi, mais c'est
autre chose . Et nos poilus ! je ne peux pas vous dire
quelle saveur je trouve en nos poilus, aux petits
Parigots, tenez, comme celui qui passe là, avec son
air dessalé, sa mine éveillée et drôle . Il m'arrive
souvent de les arrêter, de faire un brin de causette
avec eux, quelle finesse, quel bon sens ; et les gars
de province comme ils sont amusants et gentils
avec leur roulement d'r et leur jargon patoiseur ...
Moi, j'ai toujours beaucoup vécu à la campagne,
couché dans les fermes, je sais leur parler, mais
notre admiration pour les Français ne doit pas nous
faire déprécier nos ennemis, ce serait nous diminuer
nous -mêmes . Et vous ne savez pas quel soldat est
le soldat allemand, vous qui ne l'avez pas vu comme
154
LE TEMPS RETROUVE

moi défiler au pas de parade, au pas de l'oie, « unter


den Linden ». En revenant à l'idéal de virilité qu'il
m'avait esquissé à Balbec et qui avec le temps avait
pris chez lui une forme philosophique usant d'ailleurs
de raisonnements absurdes, qui par moments, même
quand il venait d'être supérieur, laissaient voir la
trame trop mince du simple homme du monde ,
bien qu'homme du monde intelligent : « Voyez - vous,
me dit-il, le superbe gaillard qu'est le soldat boche
est un être fort, sain, ne pensant qu'à la grandeur
de son pays, « Deutschland uber alles », ce qui n'est
pas si bête et tandis qu'ils se préparent virilement,
nous nous sommes abîmés dans le dilettantisme . ».
Ce mot signifiait probablement pour M. de Charlus
quelque chose d'analogue à la littérature car aussi-
tôt se rappelant sans doute que j'aimais les lettres
et avais eu un moment l'intention de m'y adonner,
il me tapa sur l'épaule (profitant du geste pour s'y
appuyer jusqu'à me faire aussi mal qu'autrefois
quand je faisais mon service militaire le recul
contre l'omoplate du « 76 ») il me dit comme pour
adoucir le reproche : « Oui, nous nous sommes abi-
més dans le dilettantisme, nous tous, vous aussi,
rappelez - vous, vous pouvez faire comme moi votre
mea culpa, nous avons été trop dilettantes . » Par
surprise du reproche, manque d'esprit de répar
tie, déférence envers
· mon interlocuteur et atten-
drissement pour son amicale bonté, je répondis
comme si, ainsi qu'il m'y invitait, j'avais aussi
à me frapper la poitrine, ce qui était parfaitement
stupide car je n'avais pas l'ombre de dilettantisme
à me reprocher. « Allons, me dit-il, je vous quitte
(le groupe qui l'avait escorté de loin ayant fini par
nous abandonner) . Je m'en vais me coucher comme
155
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

un très vieux Monsieur, d'autant plus qu'il paraît


la guerre a changé toutes nos habitudes, un
que
de ces aphorismes qu'affectionne Norpois ». Je savais
du reste qu'en rentrant chez lui, M. de Charlus ne
cessait pas pour cela d'être au milieu des soldats
car il avait transformé son hôtel en hôpital mili-
taire, cédant du reste, je le crois, aux besoins bien
moins de son imagination que de son bon cœur.
Il faisait une nuit transparente et sans un souffle,
j'imaginais que la Seine coulant entre ses ponts
circulaires, faits de leur plateau et de son reflet
devait ressembler au Bosphore . Et symbole soit de
cette invasion que prédisait le défaitisme de M. de
Charlus, soit de la coopération de nos frères musul-
mans avec les armées de la France, la lune étroite
et recourbée comme un sequin semblait mettre le
ciel parisien sous le signe oriental du croissant.
Pour un instant encore il resta en arrêt devant un
Sénégalais en me disant adieu et en me serrant la
main à me la broyer, ce qui est une particularité
allemande chez les gens qui sentent comme le baron
et en continuant pendant quelque temps à me la
malaxer, eût dit jadis Cottard, comme si M. de
Charlus avait voulu rendre à mes articulations une
souplesse qu'elles n'avaient point perdues. Chez
certains aveugles, le toucher supplée dans une cer-
taine mesure à la vue. Je ne sais trop de quel sens
il prenait la place ici. Il croyait peut -être seulement
me serrer la main comme il crut sans doute ne faire
que voir le Sénégalais qui passait dans l'ombre et
ne daigna pas s'apercevoir qu'il était admiré .
Mais dans ces deux cas, le baron se trompait, -il
péchait par excès de contact et de regards. « Est - ce
que tout l'Orient de Decamps de Fromentin, d'Ingres,
156
LE TEMPS RETROUVE

de Delacroix n'est pas là -dedans, me dit-il, encore


immobilisé par le passage du Sénégalais. Vous savez
moi, je ne m'intéresse jamais aux choses et aux
êtres qu'en peintre, en philosophe. D'ailleurs je
suis trop vieux. Mais quel malheur pour compléter
le tableau que l'un de nous deux ne soit pas une
odalisque ». Ce ne fut pas l'Orient de Decamps,
ni même de Delacroix qui commença de hanter
mon imagination quand le baron m'eut quitté.
mais le vieil Orient de ces Mille et une Nuits que
' avais tant aimées , et me perdant peu à peu dans
le lacis de ces rues noires, je pensais au Calife Haroun
Al Raschid en quête d'aventures dans les quartiers
perdus de Bagdad . D'autre part la chaleur du temps
et de la marche m'avaient donné soif, mais depuis
longtemps tous les bars étaient fermés, et à cause
de la pénurie d'essence les rares taxis que je ren-
contrais, conduits par des Levantins ou des Nègres,
ne prenaient même pas la peine de répondre à mes
signes . Le seul endroit où j'aurais pu me faire servir
à boire et reprendre des forces pour rentrer chez
moi, eût été un hôtel. Mais dans la rue assez éloi-
gnée du centre où j'étais parvenu, tous depuis
que sur Paris les gothas lançaient leurs bombes
avaient fermé. Il en était de même de presque toutes
les boutiques de commerçants, lesquels faute d'em-
ployés ou eux-mêmes pris de peur avaient fui à la
campagne et laissé sur la porte un avertissement
habituel écrit à la main et annonçant leur réouver-
ture pour une époque éloignée et d'ailleurs pro-
blématique. Les autres établissements qui avaient
pu survivre encore annonçaient de la même manière
qu'ils n'ouvraient que deux fois par semaine On
sentait que la misère, l'abandon, la peur habi

157
А LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

taient tout ce quartier. Je n'en fus que plus surpris,


de voir qu'entre ces maisons délaissées, il y en avait
une où la vie au contraire semblait avoir vaincu
l'effroi, la faillite, entretenait l'activité et la richesse.
Derrière les volets clos de chaque fenêtre la lumière
tamisée à cause des ordonnances de police décelait
pourtant un insouci complet de l'économie . Et à
tout instant la porte s'ouvrait pour laisser entrer
ou sortir quelque visiteur nouveau. C'était un hôtel
par qui la jalousie de tous les commerçants voisins
(à cause de l'argent que ses propriétaires devaient
gagner) devait être excitée ; et ma curiosité le fut
aussi quand je vis sortir rapidement, à une quin-
zaine de mètres de moi, c'est - à-dire trop loin pour
que dans l'obscurité profonde je pusse le reconnaître.
un officier.
Quelque chose pourtant me frappa qui n'était
pas sa figure que je ne voyais pas, ni son uniforme
dissimulé dans une grande houppelande, mais la
disproportion éxtraordinaire entre le nombre de
points différents par où passa son corps et le petit
nombre de secondes pendant lesquelles cette sortie,
qui avait l'air de la sortie tentée par un assiégé,
s'exécuta. De sorte que je pensai, si je ne le recon-
nus pas formellement - je ne dirai pas même à la
tournure ni à la sveltesse, ni à l'allure, ni à la vélo-
cité de Saint - Loup mais à l'espèce d'ubiquité
qui lui était si spéciale. Le militaire capable d'occu-
per en si peu de temps tant de positions différentes
dans l'espace avait disparu sans m'avoir aperçu
dans une rue de traverse, et je restais à me demander
si je devais ou non entrer dans cet hôtel dont l'ap-
parence modeste me fit fortement douter que ce
fût Saint- Loup qui en fut sorti . Je me rappelai
158
LE TEMPS RETROUVÉ

involontairement que Saint - Loup avait été injus-


tement mêlé à une affaire d'espionnage parce qu'on
avait trouvé son nom dans les lettres saisies par un
officier allemand . Pleine justice lui avait d'ailleurs
été rendue par l'autorité militaire. Mais malgré moi
je rapprochai ce fait de ce que je voyais . Cet hôtel
servait-il de lieu de rendez - vous à des espions .
L'officier avait depuis un moment disparu quand je
vis entrer de simples soldats de plusieurs armes ,
ce qui ajouta encore à la force de ma supposition .
J'avais d'autre part extrêmement soif. « Il est pro-
bable que je pourrai trouver à boire ici », me dis - je,
et j'en profitai pour tâcher d'assouvir, malgré l'in-
quiétude qui s'y mêlait, ma curiosité . Je ne pense
donc pas que ce fut la curiosité de cette rencontre
qui me décida à monter le petit escalier de quelques
marches au bout duquel la porte d'une espèce de
vestibule était ouverte sans doute à cause de la
chaleur. Je crus d'abord que cette curiosité je ne
pourrais la satisfaire car je vis plusieurs personnes
yenir demander une chambre à qui on répondît
qu'il n'y en avait plus une seule. Mais je compris
ensuite qu'elles n'avaient évidemment contre elles
que de ne pas faire partie du nid d'espionnage car
un simple marin s'étant présenté un moment après
on se hâta de lui donner le n° 28. Je pus apercevoir
sans être vu grâce à l'obscurité, quelques militaires
et deux ouvriers qui causaient tranquillement dans
une petite pièce étouffée, prétentieusement ornée
de portraits en couleurs de femmes découpés dans
des magazines et des revues illustrées . Ces gens
causaient tranquillement, en train d'exposer des
idées patriotiques : « qu'est - ce que tu veux on fera
comme les camarades », disait l'un. « Ah ! pour sûr
159
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

que je pense bien ne pas être tué » répondait à un


vœu que je n'avais pas entendu, un autre qui à ce
que je compris repartait le lendemain pour un poste
dangereux. Par exemple, à vingt-deux ans, en
n'ayant encore fait que six mois ce serait fort »,
criait-il avec un ton où perçait encore plus que le
désir de vivre longtemps la conscience de raisonner
juste et comme si le fait de n'avoir que vingt- deux
ans devait lui donner plus de chances de ne pas être
tué et que ce dût être une chose impossible qu'il le fût .
« A Paris c'est épatant, disait un autre ; on ne dirait
pas qu'il y a la guerre. Et toi, Julot, tu t'engages
toujours ? » « Pour sûr que je m'engage, j'ai envie
d'aller y taper un peu dans le tas à tous ces sales
boches ». « Mais Joffre c'est un homme qui couche
avec les femmes des Ministres, c'est pas un homme
qui a fait quelque chose » . « C'est malheureux d'en-
tendre des choses pareilles, dit un aviateur un peu
plus âgé en se tournant vers l'ouvrier qui venait
de faire entendre cette proposition ; je vous conseil-
lerais pas de causer comme ça en première ligne,
les poilus vous auraient vite expédié » . La bana-
lité de ces conversations ne me donnait pas grande
envie d'en entendre davantage et j'allais entrer
ou redescendre quand je fus tiré de mon indiffé-
rence en entendant ces phrases qui me firent frémir.
« C'est épatant, le patron qui ne revient pas, dame,
à cette heure - ci je ne sais pas trop où il trouvera
des chaînes » . « Mais puisque l'autre est déjà atta-
ché ». « Il est attaché bien sûr, il est attaché et il
ne l'est pas, moi je serais attaché comme ça que je
pourrais me détacher ». « Mais le cadenas est fermé ».
C'est entendu qu'il est fermé, mais ça peut s'ou-
vrir à la rigueur. Ce qu'il y a c'est que les chaînes
160
LE TEMPS RETROUVE

ne sont pas assez longues. Tu vas pas m'expliquer


à moi ce que c'est, j'y ai tapé dessus hier pendant
toute la nuit que le sang m'en coulait sur les mains ».
<< C'est toi qui tapera ce soir » . « Non, c'est pas moi,
c'est Maurice. Mais ça sera moi dimanche, le patron
me l'a promis » . Je compris maintenant pourquoi
on avait eu besoin des bras solides du marin. Si
on avait éloigné de paisibles bourgeois , ce n'était
donc pas qu'un nid d'espions que cet hôtel . Un
crime atroce allait y être consommé, si on n'arrivait
pas à temps pour le découvrir et faire arrêter les
coupables. Tout cela pourtant dans cette nuit pai-
sible et menacée gardait une apparence de rêve,
de conte, et c'est à la fois avec une fierté de justi-
cier et une volupté de poète que j'entrai délibérément
dans l'hôtel . Je touchai légèrement mon chapeau
et les personnes présentes sans se déranger, répon-
dirent plus ou moins poliment à mon salut . « Est - ce
que vous pourriez me dire à qui il faut m'adresser ?
Je voudrais avoir une chambre et qu'on m'y monte
à boire ». « Attendez une minute, le patron est
sorti ». « Mais il y a le chef là-haut », insinua un des
causeurs . « Mais tu sais bien qu'on ne peut pas le
déranger ». « Croyez- vous qu'on me donnera une
chambre ? » « J' crois ». « Le 43 doit être libre »,
dit le jeune homme qui était sûr de ne pas être tué
parce qu'il avait vingt- deux ans . Et il se poussa
légèrement sur le sofa pour me faire place . « Si on
ouvrait un peu la fenêtre, il y a une fumée ici », dit
l'aviateur ; et en effet chacun avait sa pipe ou sa
cigarette. « Oui, mais alors, fermez d'abord les volets,
vous savez bien que c'est défendu d'avoir de la
lumière à cause des Zeppelins ». « Il n'en viendra plus
de Zeppelins . Les journaux ont même fait allusion
161 II
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

sur ce qu'ils avaient été tous descendus . » « Il n'en


viendra plus, il n'en viendra plus, qu'est - ce que tu
en sais ? Quand tu auras comme moi quinze mois
de front et que tu auras abattu ton cinquième avion
boche, tu pourras en causer. Faut pas croire les
journaux. Ils sont allés hier sur Compiègne, ils ont
tué une mère de famille avec ses deux enfants ».
« Une mère de famille avec ses deux enfants » , dit
avec des yeux ardents et un air de profonde pitié
le jeune homme qui espérait bien ne pas être tué
et qui avait du reste une figure énergique, ouverte
et des plus sympathiques . « On n'a pas de nou-
velles du grand Julot. Sa marraine n'a pas reçu
de lettre de lui depuis huit jours et c'est la première
fois qu'il reste si longtemps sans lui en donner ».
« Qui c'est sa marraine ? » « C'est la dame qui tient
le chalet de nécessité un peu plus bas que l'Olym-
pia ». « Ils couchent ensemble ? » « Qu'est- ce que tu
dis là ; c'est une femme mariée, tout ce qu'il y a
de sérieuse . Elle lui envoie de l'argent toutes les
semaines parce qu'elle a bon cœur. Ah ! c'est une
chique femme » . « Alors tu le connais le grand Ju-
lot ? » « Si je le connais ! reprit avec chaleur le
jeune homme de vingt- deux ans. C'est un de mes
meilleurs amis intimes. Il n'y en a pas beaucoup que
j'estime comme lui, et bon camarade, toujours prêt
à rendre service, ah ! tu parles que ce serait un rude
malheur s'il lui était arrivé quelque chose ». Quel-
qu'un proposa une partie de dés et à la hâte fébrile
avec laquelle le jeune homme de vingt- deux ans
retournait les dés et criait les résultats, les yeux
hors de la tête , il était aisé de voir qu'il avait un
tempérament de joueur. Je ne saisis pas bien ce
que quelqu'un lui dit ensuite mais il s'écria d'un ton
162
LE TEMPS RETROUVE

de profonde pitié : « Julot un maquereau ! C'est-


à-dire qu'il dit qu'il est un maquereau . Mais il n'est
pas foutu de l'être. Moi je l'ai vu payer sa femme,
oui la payer. C'est-à-dire que je ne dis pas que
Jeanne l'Algérienne ne lui donnait pas quelque
chose, mais elle ne lui donnait pas plus de cinq
francs, une femme qui était en maison, qui gagnait
plus de cinquante francs par jour. Se faire don-
ner que cinq francs il faut qu'un homme soit trop
bête. Et maintenant qu'elle est sur le front, elle
a une vie dure, je veux bien, mais elle gagne ce
qu'elle veut, eh bien elle ne lui envoie rien. Ah !
un maquereau Julot . Il y en a beaucoup qui pour-
raient se dire maquereaux à ce compte- là . Non
seulement ce n'est pas un maquereau mais à mon
avis c'est même un imbécile ». Le plus vieux de
la bande et que le patron avait sans doute à cause
de son âge chargé de lui faire garder une certaine
tehue, n'entendit étant allé un moment jusqu'aux
cabinets que la fin de la conversation . Mais il ne
put s'empêcher de me regarder et parut visiblement
contrarié de l'effet qu'elle avait dû produire sur moi.
Sans s'adresser spécialement au jeune homme de
vingt- deux ans qui venait pourtant d'exposer cette
théorie de l'amour vénal, il dit, d'une façon générale :
« Vous causez trop et trop fort, la fenêtre est ouverte,
il y a des gens qui dorment à cette heure- ci. Vous
savez bien que si le patron rentrait et vous entendait
causer comme ça , il ne serait pas content. » Préci-
sément en ce moment on entendit la porte s'ouvrir
et tout le monde se tut croyant que c'était le patron,
mais ce n'était qu'un chauffeur d'auto étranger
auquel tout le monde fit grand accueil . Mais en
voyant une chaîne de montre superbe qui s'étalait
163
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

sur la veste du chauffeur, le jeune homme de vingt-


deux ans lui lança un coup d'œil interrogatif et rieur,
suivi d'un froncement de sourcil et d'un clignement
d'œil sévère dirigé de mon côté. Et je compris que
le premier regard voulait dire : « Qu'est- ce que ça ?
tu l'as volée ? Toutes mes félicitations ». Et le se-
cond : « Ne dis rien à cause de ce type que nous ne
connaissons pas. » Tout à coup le patron entra
chargé de plusieurs mètres de grosses chaînes ca-
pables d'attacher plusieurs forçats, suant, et dit :
« J'en ai une charge, si vous tous vous n'étiez pas
si fainéants, je ne devrais pas être obligé d'y aller
moi- même » . Je lui dis que je demandais une chambre.
« Pour quelques heures seulement , je n'ai pas trouvé
de voiture et je suis un peu malade . Mais je vou
drais qu'on me monte à boire ». « Pierrot, va à la
cave chercher du cassis et dis qu'on mette en état
le numéro 43. Voilà le 7 qui sonne . Ils disent qu'ils
sont malades . Malades je t'en fiche, c'est des gens
à prendre de la coco, ils ont l'air à moitié piqués ,
il faut les foutre dehors . A- t - on mis une paire de
draps au 22 ? Bon, voilà le 7 qui sonne encore,
cours- y voir. Allons, Maurice, qu'est- ce que tu fais
là , tu sais bien qu'on t'attend, monte au 14 bis.
Et plus vite que ça ». Et Maurice sortit rapidement
suivant le patron qui un peu ennuyé que j'eusse
vu ses chaînes disparut en les emportant. « Comment
que tu viens si tard ? » demande le jeune homme de
vingt- deux ans au chauffeur. « Comment, si tard, je
suis d'une heure en avance . Mais il fait trop chaud
marcher. J'ai rendez-vous qu'à minuit » . « Pour qui
donc est-ce que tu viens ? » « Pour Pamela la char-
meuse », dit le chauffeur oriental dont le rire décou-
vrit les belles dents blanches . « Ah ! » dit le jeune
164
LE TEMPS RETROUVÉ

homme de vingt- deux ans . Bientôt on me fit monter


dans la chambre 43, mais l'atmosphère était si désa-
gréable et ma curiosité si grande que mon « cassis »
bu je redescendis l'escalier, puis pris d'une autre idée ,
je remontai et dépassai l'étage de la chambre 43, allai
jusqu'en haut. Tout à coup, d'une chambre qui était
isolée au bout d'un couloir me semblèrent venir des
plaintes étouffées. Je marchai vivement dans cette
direction et appliquai mon oreille à la porte. « Je
vous en supplie, grâce, grâce, pitié, détachez -moi, ne
me frappez pas si fort, disait une voix . Je vous baise
les pieds, je m'humilie, je ne recommencerai pas .
Ayez pitié » . « Non, crapule, répondit une autre voix,
et puisque tu gueules et que tu te traînes à genoux,
on va t'attacher sur le lit , pas de pitié », et j'entendis
le bruit du claquement d'un martinet probablement
aiguisé de clous car il fut suivi de crís de douleur.
Alors je m'aperçus qu'il y avait dans cette chambre
un œil de boeuf latéral dont on avait oublié de tirer
le rideau ; cheminant à pas de loup dans l'ombre,
je me glissai jusqu'à cet œil de bœuf, et là enchaîné
sur un lit comme Prométhée sur son rocher , rece-
vant les coups d'un martinet en effet planté de clous
que lui infligeaient Maurice, je vis, déjà tout en
sang, et couvert d'ecchymoses qui prouvaient que le
supplice n'avait pas lieu pour la première fois, je
vis devant moi M. de Charlus. Tout d'un coup la
porte s'ouvrit et quelqu'un entra qui heureusement
ne me vit pas, c'était Jupien . Il s'approcha du baron
avec un air de respect et un sourire d'intelligence :
« Hé bien, vous n'avez pas besoin de moi ? » Le baron
pria Jupien de faire sortir un moment Maurice .
Jupien le mit dehors avec la plus grande désinvol-
ture. On ne peut pas nous entendre ? » dit le baron
165
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

à Jupien qui lui affirma que non . Le baron savait


que Jupien, intelligent comme un homme de lettres,
n'avait nullement l'esprit pratique, parlait toujours
devant les intéressés avec des sous- entendus qui ne
trompaient personne et des surnoms que tout le
monde connaissait . « Une seconde », interrompit
Jupien qui avait entendu une sonnette retentir
à la chambre nº 3. C'était un député de l'Action
Libérale qui sortait. Jupien n'avait pas besoin de
voir le tableau car il connaissait son coup de son-
nette, le député venant en effet tous les jours après
déjeuner. Il avait été obligé ce jour-là de changer
ses heures, car il avait marié sa fille à midi à Saint-
Pierre de Chaillot . Il était donc venu le soir, mais
tenait à partir de bonne heure à cause de sa femme,
vite inquiète quand il rentrait tard, surtout par ces
temps de bombardement . Jupien tenait à accom-
pagner sa sortie pour témoigner de la déférence
qu'il portait à la qualité d'honorable, sans aucun
intérêt personnel d'ailleurs . Car bien que ce député
répudiant les exagérations de l'Action Française
(il eut d'ailleurs été incapable de comprendre une
ligne de Charles Maurras ou de Léon Daudet)
fût bien avec les ministres flattés d'être invités
à ses chasses, Jupien n'aurait pas osé lui demander
le moindre appui dans ses démêlés avec la police.
Il savait que s'il s'était risqué de parler de cela au
législateur fortuné et froussard, il n'aurait pas
évité la plus inoffensive des « descentes » mais eût
instantanément perdu le plus généreux de ses
clients. Après avoir reconduit jusqu'à la porte le
député qui avait rabattu son chapeau sur ses yeux,
relevé son col, et glissant rapidement comme il
faisait dans ses programmes électoraux. croyait
166
LE TEMPS RETROUVE

cacher son visage, Jupien remonta près de M. de


Charlus à qui il dit : « C'était M. Eugène » . Chez
Jupien, comme dans les maisons de santé, on n'ap-
pelait les gens que par leur prénom tout en ayant
soin d'ajouter à l'oreille pour satisfaire la curiosité
des habitués, ou augmenter le prestige de la maison,
leur nom véritable. Quelquefois cependant Jupien
ignorait la personnalité vraie de ses clients, s'ima-
ginait et disait que c'était tel boursier, tel noble,
tel artiste, erreurs passagères et charmantes pour
ceux qu'on nommait à tort, et finissait par se rési-
gner à ignorer toujours qui était Monsieur Victor.
Jupien avait aussi l'habitude pour plaire au baron
de faire l'inverse de ce qui est de mise dans certaines
réunions. « Je vais vous présenter Monsieur Lebrun
(à l'oreille : il se fait appeler M. Lebrun mais en
réalité c'est le grand- duc de Russie). Inversement,
Jupien sentait que ce n'était pas encore assez de
présenter à M. de Charlus un garçon laitier. Il lui
murmurait en clignant de l'oeil il est garçon lai-
tier mais au fond c'est surtout un des plus dange-
reux apaches de Belleville (il fallait voir le ton gri-
vois dont Jupien disait « apache ») . Et comme si
ces références ne suffisaient pas, il tâchait d'ajouter
quelques citations » . Il a été condamné plusieurs
fois pour vol et cambriolage de villas, il a été à
Fresnes pour s'être battu (même air grivois ) avec des
passants qu'il a à moitié estropiés et il a été au bat.
d'Af. Il a tué son sergent .
Le baron en voulait même légèrement à Ju-
pien car il savait que dans cette maison qu'il avait
chargé son factotum d'acheter pour lui et de faire
gérer par un sous-ordre, tout le monde, par les mala-
dresses de l'oncle de Mlle d'Oloron, feue Mme de
167
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Cambremer, connaissait plus ou moins sa per-


sonnalité et son nom (beaucoup seulement croyaient
que c'était un surnom et le prononçant mal l'avaient
déformé de sorte que la sauvegarde du baron avait
été leur propre bêtise et non la discrétion de Ju-
pien ) . Mais il trouvait plus simple de se laisser rassu-
rer par ses assurances, et tranquillisé de savoir qu'on
ne pouvait les entendre, le baron lui dit : « Je ne
voulais pas parler devant ce petit qui est très gentil
et fait de son mieux . Mais je ne le trouve pas assez
brutal . Sa figure me plaît, mais il m'appelle crapule
comme si c'était une leçon apprise ». « Oh ! non,
personne ne lui a rien dit, répondit Jupien sans
s'apercevoir de l'invraisemblance de cette asser-
tion . Il a du reste été compromis dans le meurtre
d'une concierge de la Villette ». « Ah ! cela c'est
assez intéressant », dit le baron avec un sourire .
<< Mais j'ai justement là le tueur de bœufs , l'homme
des abattoirs qui lui ressemble ; il a passé par ha-
sard. Voulez-vous en essayer ? » « Ah ! oui, volon-
tiers » . Je vis entrer l'homme des abattoirs , il res-
semblait en effet un peu à « Maurice », mais, chose
plus curieuse, tous deux avaient quelque chose d'un
type que personnellement je n'avais jamais dégagé,
mais qu'à ce moment je me rendis très bien compte
exister dans la figure de Morel sinon dans la figure de
Morel tel que je l'avais toujours vue, du moins dans
voyant Morel
un certain visage que des yeux aimants voyant
autrement que moi, auraient pu composer avec ses
traits . Dès que je me fus fait intérieurement avec
des traits empruntés à mes souvenirs de Morel,
cette maquette de ce qu'il pouvait représenter à un
autre, je me rendis compte que ces deux jeunes gens
dont l'un était un garçon bijoutier et l'autre un
168
LE TEMPS RETROUVE

employé d'hôtel étaient de vagues succédanés de


Morel. Fallait -il en conclure que M. de Charlus
au moins en une certaine forme de ses amours était
toujours fidèle à un même type et que le désir qui
lui avait fait choisir l'un après l'autre ces deux
jeunes gens, était le même que celui qui lui avait
fait arrêter Morel sur le quai de la gare de Don-
cières, que tous trois ressemblaient un peu à l'éphèbe
dont la forme intaillée dans le saphir qu'étaient les
yeux de M. de Charlus donnait à son regard ce quelque
chose de si particulier qui m'avait effrayé le premier
jour à Balbec. Ou que son amour pour Morel ayant
modifié le type qu'il cherchait, pour se consoler
de son absence, il cherchait des hommes qui lui
ressemblassent . Une supposition que je fis aussi
fut que peut-être il n'avait jamais existé entre Morel
et lui, malgré les apparences, que des relations d'ami-
tié, et que M. de Charlus faisait venir chez Jupien
des jeunes gens qui ressemblassent assez a Morel
pour qu'il pût avoir auprès d'eux l'illusion de prendre
du plaisir avec lui . Il est vrai qu'en songeant à
tout ce que M. de Charlus a fait pour Morel, cette
supposition eût semblé peu probable si l'on ne savait
que l'amour nous pousse non seulement aux plus
grands sacrifices pour l'être que nous aimons mais
parfois jusqu'au sacrifice de notre désir lui- même
qui d'ailleurs est d'autant moins facilement exaucé
que l'être que nous aimons sent que nous aimons
davantage. Ce qui enlève aussi à une telle suppo-
sition l'invraisemblance qu'elle semble avoir au
premier abord (bien qu'elle ne corresponde sans
doute pas à la réalité) est dans le tempérament
nerveux, dans le caractère profondément passionné
de M. de Charlus, pareil en cela à celui de Saint-
169
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Loup et qui avait pu jouer au début de ses rela-


tions avec Morel le même rôle et plus décent et
négatif qu'au début des relations de son neveu
avec Rachel. Les relations avec une femme qu'on
aime (et cela peut s'étendre à l'amour pour un
jeune homme) peuvent rester platoniques pour une
autre raison que la vertu de la femme ou que la
nature peu sensuelle de l'amour qu'elle inspire-
Cette raison peut être que l'amoureux trop impa-
tient par l'excès même de son amour ne sait pas
attendre avec une feinte suffisante d'indifférence
le moment où il obtiendra ce qu'il désire . Tout le
temps il revient à la charge, il ne cesse d'écrire
à celle qu'il aime, il cherche tout le temps à la voir,
elle le lui refuse, il est désespéré . Dès lors elle a
compris que si elle lui accorde sa compagnie, son
amitié, ces biens paraîtront déjà tellement consi-
dérables à celui qui a cru en être privé qu'elle peut
se dispenser de donner davantage et profiter d'un
moment où il ne peut plus supporter de ne pas la
voir où il veut à tout pris terminer la guerre en lui
imposant une paix qui aura pour première condi-
tion le platonisme des relations . D'ailleurs, pendant
tout le temps qui a précédé ce traité, l'amoureux
tout le temps anxieux, sans cesse à l'affût d'une
lettre, d'un regard, a cessé de penser à la possession
physique dont le désir l'avait tourmenté d'abord
mais qui s'est usé dans l'attente et a fait place à des
besoins d'un'autre ordre plus douloureux d'ailleurs
s'ils ne sont pas satisfaits. Alors le plaisir qu'on
avait le premier jour espéré des caresses , on le
reçoit plus tard tout dénaturé sous la forme de
paroles amicales, de promesses de présence qui,
après les effets de l'incertitude, quelquefois sim-
170
LE TEMPS RETROUVE

plement après un regard enbrumé de tous les brouil .


lards de la froideur et qui recule si loin la personne
qu'on croit qu'on ne la reverra jamais, amènent
de délicieuses détentes. Les femmes devinent tout
cela et savent qu'elles peuvent s'offrir le luxe de
ne se donner jamais à ceux dont elles sentent,
s'ils ont été trop nerveux pour le leur cacher les
premiers jours, l'inguérissable désir qu'ils ont d'elles
La femme est trop heureuse que, sans rien donner,
elle reçoive beaucoup plus qu'elle n'a d'habitude
quand elle se donne. Les grands nerveux croient
ainsi à la vertu de leur idole. Et l'auréole qu'ils
mettent autour d'elle est aussi un produit, mais
comme on voit fort indirect, de leur excessif amour
Il existe alors chez la femme ce qui existe à l'état
inconscient chez les médicaments à leur insu rusés,
comme sont les soporifiques, la morphine. Ce n'est
pas à ceux à qui ils donnent le plaisir du sommeil
ou un véritable bien- être qu'ils sont absolument
nécessaires . Ce n'est pas par ceux-là qu'ils seraient
achetés à prix d'or, échangés contre tout ce que le
malade possède, c'est par ces autres malades (d'ail-
leurs peut-être les mêmes, mais à quelques années
de distance devenus autres) que le médicament ne
fait pas dormir, à qui il ne cause aucune volupté,
mais qui, tant qu'ils ne l'ont pas, sont en proie
à une agitation qu'ils veulent faire cesser à tout
prix, fût- ce en se donnant la mort. Pour M. de
Charlus, dont le cas en somme, avec cette légère
différenciation due à la similitude du sexe, rentre
dans les lois générales de l'amour, il avait beau
appartenir à une famille plus ancienne que les Capé-
tiens, être riche, être vainement recherché par une
société élégante. et Morel n'être rien, il aurait eu
171
A LE RECHERCHE DU TEMPS PERDU

beau dire à Morel comme il m'avait dit à moi-


même : « Je suis prince, je veux votre bien », encore
était - ce Morel qui avait le dessus s'il ne voulait pas
se rendre. Et pour qu'il ne le voulût pas , il suffi-
sait peut-être qu'il se sentît aimé. L'horreur que
les grands ont pour les snobs qui veulent à toute
force se lier avec eux, l'homme viril l'a pour l'in-
verti, la femme pour tout homme trop amoureux.
M. de Charlus non seulement avait tous les avan-
tages mais en eût proposé d'immenses à Morel .
Mais il est possible que tout cela se fût brisé contre
une volonté. Il en eût été dans ce cas de M. de
Charlus comme de ces Allemands, auxquels il
appartenait du reste par ses origines, et qui, dans
la guerre qui se déroulait à ce moment, étaient bien
comme le baron le répétait un peu trop volontiers,
vainqueurs sur tous les fronts . Mais à quoi leur
servait leur victoire, puisqu'après chacune ils trou-
vaient les Alliés plus résolus à leur refuser la seule
chose qu'eux, les Allemands, eussent souhaité d'ob-
tenir, la paix et la réconciliation . Ainsi Napoléon
entrait en Russie et demandait magnanimement aux
autorités de venir vers lui . Mais personne ne se pré-
sentait.
Je descendis et rentrai dans la petite antichambre
où Maurice, incertain si on le rappellerait et à qui
Jupien avait à tout hasard dit d'attendre était
en train de faire une partie de cartes avec un de
ses camarades . On était très agité d'une croix de
guerre qui avait été trouvée par terre et on ne savait
pas qui l'avait perdue, à qui la renvoyer pour éviter
au titulaire un ennui . Puis on parla de la bonté
d'un officier qui s'était fait tuer pour tâcher de
sauver son ordonnance. « Il y a tout de même du
172
LE TEMPS RETROUVE

bon monde chez les riches . Moi je me ferais tuer


avec plaisir pour un type comme ça », dit Maurice,
qui, évidemment, n'accomplissait ses terribles fus-
tigations sur le baron que par une habitude méca-
nique, les effets d'une éducation négligée, le besoin
d'argent et un certain penchant à le gagner d'une
façon qui était censée donner moins de mal que le
travail et en donnait peut-être davantage . Mais
ainsi que l'avait craint M. de Charlus, c'était peut-
être un très bon cœur et c'était paraît-il, un garçon
d'une admirable bravoure. Il avait presque les
larmes aux yeux en parlant de la mort de cet offi-
cier et le jeune homme de vingt - deux ans n'était pas
moins ému. « Ah ! oui, ce sont de chics types . Des
malheureux comme nous encore ça n'a pas grand'-
chose à perdre, mais un Monsieur qui à des tas de
larbins, qui peut aller prendre son apéro tous les
jours à 6 heures, c'est vraiment chouette. On peut
charrier tant qu'on veut mais quand on voit des
types comme ça mourir, ça fait vraiment quelque
chose. Le bon Dieu ne devrait pas permettre que des
riches comme ça meurent ; d'abord ils sont trop utiles
à l'ouvrier. Rien qu'à cause d'une mort comme ça
faudra tuer tous les Boches jusqu'au dernier ; et
ce qu'ils ont fait à Louvain, et couper des poignets
de petits enfants ; non je ne sais pas moi, je ne suis
pas meilleur qu'un autre, mais je me laisserais
envoyer des pruneaux dans la gueule plutôt que
d'obéir à des barbares comme ça ; car c'est pas
des hommes, c'est des vrais barbares, tu ne diras
pas le contraire ». Tous ces garçons étaient en somme
patriotes. Un seul, légèrement blessé au bras, ne
fut pas à la hauteur des autres car il dit, comme il
devait bientôt repartir : « Dame, ça n'a pas été
173
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

« la bonne blessure » (celle qui fait réformer) , comme


Mme Swann disait jadis : « j'ai trouvé le moyen
d'attraper la fâcheuse influenza ». La porte se rou-
vrit sur le chauffeur qui était allé un instant prendre
l'air. « Comment, c'est déjà fini ? ça n'a pas été
long », dit- il en apercevant Maurice qu'il croyait
en train de frapper celui qu'on avait surnommé,
par allusion à un journal qui paraissait à cette
époque « l'Homme enchaîné ». « Ce n'est pas long
pour toi qui est allé prendre l'air, répondit Maurice,
froissé qu'on vît qu'il avait déplu là- haut . Mais si tu
étais obligé de taper à tour de bras comme moi
par cette chaleur. Si c'était pas les cinquante francs
qu'il donne ». « Et puis, c'est un homme qui cause
bien ; on sent qu'il a de l'instruction . Dit-il que ce
sera bientôt fini ? » « Il dit qu'on ne pourra pas
les avoir, que ça finira sans que personne ait le
dessus ». « Bon sang de bon sang, mais c'est donc
un Boche... » « Je vous ai dit que vous causiez
trop haut, dit le plus vieux aux autres en m'aper-
cevant. Vous avez fini avec la chambre ? » « Ah !
ta gueule, tu n'es pas le maître ici » . « Oui, j'ai fini,
et je venais pour payer ». « Il vaut mieux que vous
payez au patron . Maurice, va donc le chercher ».
Mais je ne veux pas vous déranger ». « Ça ne me
dérange pas » . Maurice monta et revint en me di-
sant « Le patron descend ». Je lui donnai deux
francs pour son dérangement . Il rougit de plaisir.
<< Ah ! merci bien . Je les enverrai à mon frère qui
est prisonnier. Non il n'est pas malheureux, ça
dépend beaucoup des camps ». Pendant ce temps,
deux clients très élégants , en habit et cravate
blanche sous leurs pardessus deux Russes me
sembla-t-il à leur très léger accent, se tenaient sur
174
LE TEMPS RETROUVE

le seuil et délibéraient s'ils devaient entrer. C'était


visiblement la première fois qu'ils venaient là,
on avait dû leur indiquer l'endroit et ils semblaient
partagés entre le désir, la tentation et une extrême
frousse. L'un des deux un beau jeune homme —
répétait toutes les deux minutes à l'autre avec un
sourire mi-interrogateur, mi-destiné à persuader :
« Quoi ! Après tout on s'en fiche ? » Mais il avait
beau vouloir dire par là qu'après tout on se fichait
des conséquences, il est probable qu'il ne s'en fichait
pas tant que cela car cette parole n'était suivie
d'aucune mouvement pour entrer, mais d'un nou-
veau regard vers l'autre, suivi du même sourire
et du même « après tout, on s'en fiche ». C'était ce
après tout on s'en fiche ! » un exemplaire entre
mille de ce magnifique langage, si différent de celui
que nous parlons d'habitude, et où l'émotion fait
dévier ce que nous voulions dire et épanouir à la
place une phrase tout autre, émergée d'un lac
inconnu où vivent des expressions sans rapport
avec la pensée et qui par cela même la révèlent. Je
me souviens qu'une fois Albertine comme Fran-
çoise que nous n'avions pas entendue, entrait au
moment où mon amie était toute nue contre moi,
dit malgré elle, voulant me prévenir : « Tiens,
voilà la belle Françoise ». Françoise, qui n'y voyait
pas très clair et ne faisait que traverser la pièce
assez loin de nous, ne se fut sans doute aperçue de
rien . Mais les mots si anormaux de « belle Fran-
çoise qu'Albertine n'avait jamais prononcés de sa
vie, montrèrent d'eux-mêmes leur origine ; elle les
sentit cueillis au hasard par l'émotion, n'eut pas
besoin de regarder rien pour comprendre tout et
s'en alla en murmurant dans son patois le mot de
175
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

« poutana » . Une autre fois, bien plus tard, quand


Bloch devenu père de famille eut marié une de ses
filles à un catholique, un monsieur mal élevé dit
à celle- ci qu'il croyait avoir entendu dire qu'elle était
fille d'un Juif et lui en demanda le nom. La jeune
femme, qui avait été Mile Bloch depuis sa naissance,
répondit en prononçant Bloch à l'allemande comme
eût fait le duc de Guermantes, c'est -à- dire en pro-
nonçant le ch non pas comme un c ou un k mais
avec le rh germanique.
Le patron, pour en revenir à la scène de l'hôtel
(dans lequel les deux Russes s'étaient décidés à
pénétrer : « après tout on s'en fiche » ) n'était pas
encore revenu que Jupien entra se plaindre qu'on
parlait trop fort et que les voisins se plaindraient .
Mais il s'arrêta stupéfait en m'apercevant . « Allez-
vous-en tous sur le carré ». Déjà tous se levaient
quand je lui dis : « Il serait plus simple que ces jeunes
gens restent là et que j'aille avec vous un instant
dehors ». Il me suivit fort troublé . Je lui expliquai
pourquoi j'étais venu . On entendait des clients qui
demandaient au patron s'il ne pouvait pas leur faire
connaître un valet de pied , un enfant de chœur,
un chauffeur nègre . Toutes les professions intéres-
saient ces vieux fous ; dans la troupe, toutes les armes
et les alliés de toutes nations. Quelques - uns récla-
maient surtout des Canadiens, subissant peut -être
à leur insu le charme d'un accent si léger qu'on ne
sait pas si c'est celui de la vieille France ou de
l'Angleterre . A cause de leur jupon et parce que
certains rêves lacustres s'associent souvent à de
tels désirs, les Écossais faisaient prime . Et comme
toute folie reçoit des circonstances des traits par-
ticuliers, sinon même une aggravation , un vieillard
176
LE TEMPS RETROUVE

dont toutes les curiosités avaient été assouvies


demandait avec insistance si on ne pourrait pas
lui faire faire la connaissance d'un mutilé. On enten-
dait des pas lents dans l'escalier. Par une indiscré-
tion qui était dans sa nature Jupien ne put se retenir
de me dire que c'était le baron qui descendait,
qu'il ne fallait à aucun prix qu'il me vît, mais que si
je voulais entrer dans la petite chambre contiguë
au vestibule où étaient les jeunes gens, il allait
ouvrir les vasistas, truc qu'il avait inventé pour
que le baron pût voir et entendre sans être vu,
et qu'il allait, me disait-il, retourner en ma faveur
contre lui. « Seulement, ne bougez pas ». Et après
m'avoir poussé dans le noir, il me quitta. D'ailleurs,
il n'avait pas d'autre chambre à me donner, son hôtel,
malgré la guerre, étant plein. Celle que je venais de
quitter avait été prise par le vicomte de Courvoisier
qui, ayant pu quitter la Croix- Rouge de X... pour
deux jours, était venu se délasser une heure à Paris
avant d'aller retrouver au château de Courvoisier
la vicomtesse à qui il dirait n'avoir pas pu prendre
le bon train. Il ne se doutait guère que M. de Charlus
était à quelques mètres de lui et celui - ci ne s'en
doutait pas davantage, n'ayant jamais rencontré
son cousin chez Jupien lequel ignorait la personna-
lité du vicomte soigneusement dissimulée. Bientôt
en effet le baron entra, marchant assez difficilement
à cause des blessures dont il devait sans doute
pourtant avoir l'habitude. Bien que son plaisir fût
fini et qu'il n'entrât d'ailleurs que pour . donner
à Maurice l'argent qu'il lui devait, il dirigeait en
cercle sur tous ces jeunes gens réunis un regard
tendre et curieux et comptait bien avoir avec chacun
le plaisir d'un bonjour tout platonique mais amou-
177 13
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

reusement prolongé . Je lui retrouvai de nouveau,


dans toute la sémillante frivolité dont il fit preuve
devant ce harem qui semblait presque l'intimider,
ces hochements de taille et de tête, ces affinements
du regard qui m'avaient frappé le soir de sa première
entrée à La Raspelière, grâces héritées de quelque
grand'mère que je n'avais pas connue et que dissi-
mulaient dans l'ordinaire de la vie sur sa figure
des expressions plus viriles, mais qui y épanouissait
coquettement, dans certaines circonstances où il
tenait à plaire à un milieu inférieur, le désir de
paraître grande dame. Jupien les avait recommandés
à la bienveillance du baron en lui disant que c'étaient
tous des « barbeaux » de Belleville et qu'ils mar-
cheraient avec leur propre sœur pour un louis . Au
reste, Jupien mentait et disait vrai à la fois . Meilleurs,
plus sensibles qu'il ne disait au baron, ils n'appar-
tenaient pas à une race sauvage. Mais ceux qui
les croyaient tels leur parlaient néanmoins avec la
plus entière bonne foi comme si ces terribles eussent
dû avoir la même . Un sadique a beau se croire avec
un assassin, son âme pure à lui sadique n'est pas
changée pour cela et il reste stupéfait devant le
mensonge de ces gens, pas assassins du tout, mais
qui désirent gagner facilement une « thune » et dont
le père, ou la mère, ou la sœur ressuscitent et re-
meurent tour à tour en paroles, parce qu'ils se cou
pent dans la conversation qu'ils ont avec le client
à qui ils cherchent à plaire. Le client est stupéfié,
dans sa naïveté, car dans son arbitraire conception .
du gigolo, ravi des nombreux assassinats dont il
le croit coupable, il s'effare d'une contradiction
et d'un mensonge qu'il surprend dans ses paroles .
Tous semblaient le connaître et M. de Charlus

178
LE TEMPS RETROUVE

s'arrêtait longuement à chacun leur parlant ce qu'il


croyait leur langage, à la fois par une affectation
prétentieuse de couleur locale et aussi par un plaisir
sadique de se mêler à une vie crapuleuse . Toi,
c'est dégoûtant, je t'ai aperçu devant l'Olympia
avec deux cartons. C'est pour te faire donner du
pèze. Voilà comme tu me trompes ». Heureusement
pour celui à qui s'adressait cette phrase il n'eut pas
le temps de déclarer qu'il n'eût jamais accepté de
« pèze » d'une femme, ce qui eût diminué l'exci-
tation de M. de Charlus et réserva sa protestation
pour la fin de la phrase en disant : « Oh non ! je ne
vous trompe pas ». Cette parole causa à M. de Char-
lus un vif plaisir et comme malgré lui le genre
d'intelligence qui était naturellement le sien res-
sortait d'à travers celui qu'il affectait, il se retourna
vers Jupien « Il est gentil de me dire ça . Et comme
il le dit bien. On dirait que c'est la vérité . Après
tout, qu'est - ce que ça fait que ce soit la vérité
ou non puisque il arrive à me le faire croire . Quels
jolis petits yeux il a . Tiens, je vais te donner deux
gros baisers pour la peine mon petit gars ». « Tu
penseras à moi dans les tranchées . C'est pas trop
dur ? » « Ah ! dame, il y a des jours quand une
grenade passe à côté de vous ». Et le jeune homme
se mit à faire des imitations du bruit de la grenade,
des avions , etc. « Mais il faut bien faire comme
les autres, et vous pouvez être sûr et certain qu'on
ira jusqu'au bout ». « Jusqu'au bout ! Si on savait
seulement jusqu'à quel bout », dit mélancoliquement
le baron qui était « pessimiste ». « Vous n'avez pas
vu que Sarah-Bernhardt l'a dit sur les journaux :
La France elle ira jusqu'au bout, Les Français
ils se feront tuer plutôt jusqu'au dernier » . « Je ne
Coute pas un seul instant que les Français ne se
179
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

fassent bravement tuer jusqu'au dernier », dit


M. de Charlus comme si c'était la chose la plus simple
du monde et bien qu'il n'eût lui-même l'intention
de faire quoi que ce soit, mais pensait par là corriger
l'impression de pacifisme qu'il donnait quand il
s'oubliait. « Je n'en doute pas, mais je me demande
jusqu'à quel point Madame Sarah-Bernhardt est
qualifiée pour parler au nom de la France. Mais,
ajouta-t-il, il me semble que je ne connais pas ce
charmant, ce délicieux jeune homme », en avisant
un autre qu'il ne reconnaissait pas ou qu'il n'avait
peut-être jamais vu . Il le salua comme il eût salué
un prince à Versailles et pour profiter de l'occasion
d'avoir en supplément un plaisir gratis , comme
quand j'étais petit et que ma mère venait de faire
une commande chez Boissier ou chez Gouache, je
prenais, sur l'offre d'une des dames du comptoir
un bonbon extrait d'un des vases de verre entre
lesquels elle trônait, prenant la main du charmant
jeune homme et la lui serrant longuement à la
prussienne, le fixant des yeux en souriant pendant le
temps interminable que mettaient autrefois à nous
faire poser les photographes quand la lumière était
mauvaise. << Monsieur, je suis charmé, je suis enchanté
de faire votre connaissance » . « Il a de jolis cheveux » ,
dit-il en se tournant vers Jupien. Il s'approcha ensuite
de Maurice pour lui remettre ses cinquante francs
mais le prenant d'abord par la taille : «Tu ne m'avais
jamais dit que tu avais suriné une pipelette de
Belleville ». Et M. de Charlus râlait d'extase et appro-
chait sa figure de celle de Maurice. « Oh ! Monsieur le
Baron, dit en protestant le gigolo qu'on avait oublié
de prévenir ; pouvez -vous croire une chose pareille ? »
Soit qu'en effet le fait fût faux, ou que, vrai, son
180
LE TEMPS RETROUVE

auteur le trouvât pourtant abominable et de ceux


qu'il convient de nier . « Moi toucher à mon semblable,
à un Boche, oui, parce que c'est la guerre, mais à
une femme, et à une vieille femme encore ». Cette
déclaration de principes vertueux fit l'effet d'une
douche d'eau froide sur le baron qui s'éloigna sèche-
ment de Maurice en lui remettant toutefois son
argent mais de l'air dépité de quelqu'un qu'on a
floué, qui ne veut pas faire d'histoires, qui paye,
mais n'est pas content.
La mauvaise impression du baron fut d'ailleurs
accrue par la façon dont le bénéficiaire le remercia
car il dit : « Je vais envoyer ça à mes vieux et j'en
garderai aussi un peu pour mon frangin qui est sur
le front ». Ces sentiments touchants désappoin-
tèrent presque autant M. de Charlus que l'agaçait
l'expression d'une paysannerie un peu convention-
nelle. Jupien parfois les prévenait qu ' « il fallait
être plus pervers ». Alors l'un d'eux, de l'air de con-
fesser quelque chose de satanique aventurait :
« Dites donc, baron, vous n'allez pas me croire mais
quand j'étais gosse, je regardais par le trou de la
serrure mes parents s'embrasser. C'est vicieux, pas ?
Vous avez l'air de croire que c'est un bourrage de
crâne, mais non je vous jure, tel que je vous le dis ».
Et M. de Charlus était à la fois désespéré et exaspéré
par cet effort factice vers la perversité qui n'abou-
tissait qu'à révéler tant de sottise et tant d'inno-
cence. Et même le voleur, l'assassin le plus déter-
minés ne l'eussent pas contenté car ils ne parlent
pas de leur crime ; et il y a d'ailleurs chez le sadique
-si bon qu'il puisse être, bien plus, d'autant meilleur
qu'il est, une soif de mal que les méchants agis-
sant dans d'autres buts ne peuvent contenter.

181
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Le jeune homme eut beau, comprenant trop tard


son erreur, dire qu'il ne blairait pas les flics et pousser
l'audace jusqu'à dire au baron : « Fous - moi un ran-
cart » (un rendez-vous ) le charme était dissipé.
On sentait le chiqué comme dans les livres des au-
teurs qui s'efforcent pour parler argot . C'est en
vain que le jeune homme détailla toutes les « salo-
peries » qu'il faisait avec sa femme . M. de Charlus
fut seulement frappé combien ces saloperies se
bornaient à peu de chose... Au reste, ce n'était pas
seulement par insincérité . Rien n'est plus limité que
le plaisir et le vice . On peut vraiment dans ce sens-
là et en changeant le sens de l'expression, dire qu'on
tourne toujours dans le même cercle vicieux .
<< Comme il est simple, jamais on ne dirait un
prince », dirent quelques habitués quand M. de
Charlus fut sorti, reconduit jusqu'en bas par Jupien
auquel le baron ne laissa pas de se plaindre de la
vertu du jeune homme. A l'air mécontent de Ju-
pien qui avait dû styler le jeune homme d'avance ,
on sentit que le faux assassin recevrait tout à l'heure
un fameux savon . « C'est tout le contraire de ce que
tu m'as dit, » ajouta le baron pour que Jupien
• profitât de la leçon pour une autre fois. « Il a l'air
d'une bonne nature, il exprime des sentiments de
respect pour sa famille ». « Il n'est pourtant pas bien
avec son père » , objecta Jupien, pris au dépourvu ,
«< ils habitent ensemble, mais ils servent chacun dans
un bar différent . » . C'était évidemment faible comme
crime auprès de l'assassinat, mais Jupien se trou-
vait pris au dépourvu . Le baron n'ajouta rien car
s'il voulait qu'on préparat ses plaisirs il voulait se
donner à lui -même l'illusion que ceux- ci n'étaient
pas préparés ». « C'est un vrai bandit, il vous a
182
LE TEMPS RETROUVE

dit cela pour vous tromper, vous êtes trop naïf »


ajouta Jupien pour se disculper et ne faisant que
froisser l'amour- propre de M. de Charlus .
En même temps qu'on croyait M. de Charlus
Prince , en revanche on regrettait beaucoup dans
l'établissement la mort de quelqu'un dont les gigo-
los disaient : « je ne sais pas son nom, il paraît que
c'est un baron » et qui n'était autre que le Prince
de Foux (le père de l'ami de Saint- Loup) . Passant
chez sa femme pour vivre beaucoup au cercle, en
réalité il passait des heures chez Jupien à bavarder,
à raconter des histoires du monde devant des voyous.
C'était un grand bel homme comme son fils. Il est
extraordinaire que M. de Charlus sans doute parce
qu'il l'avait toujours connu dans le monde, ignorât
qu'il partageait ses goûts . On allait même jusqu'à
dire qu'il les avait autrefois portés jusque sur son
fils encore collégien (l'ami de SaintLoup ) ce qui était
probablement faux. Au contraire très renseigné
sur des mœurs que beaucoup ignorent, il veillait
beaucoup aux fréquentations de son fils. Un jour
qu'un homme d'ailleurs de basse extraction, avait
suivi le jeune prince de Foux jusqu'à l'hôtel de son
père où il avait jeté un billet par la fenêtre, le père
l'avait ramassé. Mais le suiveur, bien qu'il ne fût
pas aristocratiquement du même monde que M. de
Foux le père, l'était à un autre point de vue. Il n'eut
pas de peine à trouver dans de communs complices
un intermédiaire qui fit taire M. de Foux en lui
prouvant que c'était le jeune homme qui avait
provoqué cette audace d'un homme âgé. Et c'était
possible . Car le prince de Foux avait pu réussir
à préserver son fils des mauvaises fréquentations au
dehors mais non de l'hérédité. Au reste le jeune
183
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

prince de Foux resta comme son père ignoré à ce


point de vue des gens du monde bien qu'il allât
plus loin que personne avec ceux d'un autre.
« Il paraît qu'il a un million à manger par jour »,
dit le jeune homme de vingt - deux ans auquel l'asser-
tion qu'il émettait ne semblait pas invraisemblable .
On entendit bientôt le roulement de la voiture qui
était venue chercher M. de Charlus . A ce moment
j'aperçus avec une démarche lente, à côté d'un mili-
taire qui évidemment sortait avec elle d'une chambre
voisine, une personne qui me parut une dame assez
âgée en jupe noire. Je reconnus bientôt mon erreur,
c'était un prêtre . C'était cette chose si rare et en France
absolument exceptionnelle qu'est un mauvais prêtre.
Evidemment le militaire était entrain de railler
son compagnon, au sujet du peu de conformité que
sa conduite offrait avec son habit, car celui - ci d'un
air grave, et levant vers son visage hideux un doigt
de docteur en théologie, dit sentencieusement :
« Que voulez- vous, je ne suis pas (j'attendais un
saint) une ange ». D'ailleurs il n'avait plus qu'à s'en
aller et prit congé de Jupien qui ayant accompagné
le baron venait de remonter, mais par étourderie
le mauvais prêtre oublia de payer sa chambre.
Jupien que son esprit n'abandonnait jamais agita
le tronc dans lequel il mettait la contribution de
chaque client, et le fit sonner en disant : « Pour les
frais du culte, M. l'Abbé ! » Le vilain personnage
s'exci sa, donna sa pièce et disparut . Jupien vint me
chercher dans l'antre obscur où je n'osais faire un
mouvement . « Entrez un moment dans le vestibule
où mes jeunes gens font banquette, pendant que je
monte fermer la chambre, puisque vous êtes loca
taire, c'est tout naturel ». Le patron y était, je le
184
LE TEMPS RETROUVE

payai . A ce moment un jeune homme en smoking


entra et demanda d'un air d'autorité au patron :
« Pourrai-je avoir Léon demain matin à onze heures
moins le quart, au lieu de onze heures parce que je
déjeune en ville » . « Cela dépend, répondit le patron ,
du temps que le gardera l'abbé » . Cette réponse ne
parut pas satisfaire le jeune homme en smoking
qui semblait déjà prêt à invectiver contre l'abbé,
mais sa colère prit un autre cours quand il m'aper-
çut ; marchant droit au patron : « Qui est - ce ? Qu'est
ce que ça signifie, murmura -t-il d'une voix basse
mais courroucée ». Le patron très ennuyé expliqua
que ma présence n'avait aucune importance, que
j'étais un locataire. Le jeune homme en smoking
ne parut nullement apaisé par cette explication.
Il ne cessait de répéter : « C'est excessivement
désagréable, ce sont des choses qui ne devraient
pas arriver, vous savez que je déteste çà et vous
ferez si bien que je ne remettrai plus les pieds ici ».
L'exécution de cette menace ne parut pas cependant
imminente car il partit furieux mais en recomman-
dant que Léon tâchât d'être libre à 11 h. moins 1/4,
10 h. 1/2 si possible . Jupien revint me chercher
et descendit avec moi. « Je ne voudrais pas que
vous me jugiez mal, me dit-il, cette maison ne me
rapporte pas autant d'argent que vous croyez, je
suis forcé d'avoir des locataires honnêtes, il est vrai
qu'avec eux seuls on ne ferait que manger de l'ar-
gent. Ici c'est le contraire des Carmels, c'est grâce
au vice que vit la vertu . Non, si j'ai pris cette mai-
son, ou plutôt si je l'ai fait prendre au gérant que
vous avez vu, c'est uniquement pour rendre service
au Baron et distraire ses vieux jours ». Jupien ne
voulait pas parler que de scènes de sadisme comme
185
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

celles auxquelles j'avais assisté et de l'exercice


même du vice du Baron. Celui - ci, même pour la
conversation, pour lui tenir compagnie, pour jouer
aux cartes, ne se plaisait plus qu'avec des gens du
peuple qui l'exploitaient. Sans doute le snobisme
de la canaille peut aussi bien se comprendre que
l'autre . Ils avaient d'ailleurs été longtemps unis,
alternant l'un avec l'autre, chez M. de Charlus qui
ne trouvait personne d'assez élégant pour ses rela-
tions mondaines, ni de frisant assez l'apache pour
les autres . Je déteste le genre moyen, disait- il, la
comédie bourgeoise est guindée, il me faut ou les
princesses de la tragédie classique ou la grosse farce.
Pas de milieu, Phèdre ou les Saltimbanques . Mais
enfin l'équilibre entre ces deux snobismes avait été
rompu. Peut- être fatigue de vieillard, ou extension
de la sensualité aux relations les plus banales , le
Baron ne vivait plus qu'avec des « inférieurs »,
prenant ainsi sans le savoir la succession de tel de ses
grands ancêtres, le duc de La Rochefoucauld , le
prince d'Harcourt, le duc de Berry que Saint - Simon
nous montre passant leur vie avec leurs laquais
qui tiraient d'eux des sommes énormes, partageant
leurs jeux, au point qu'on était gêné pour ces grands
seigneurs quand il fallait les aller voir, de les trouver
installés familièrement à jouer aux cartes ou à
boire avec leur domesticité . « C'est surtout, ajouta
Jupien, pour lui éviter des ennuis, parce que,
voyez-vous, le Baron c'est un grand enfant . Même
maintenant qu'il a ici tout ce qu'il peut désirer il
va encore à l'aventure faire le vilain. Et généreux
comme il est, ça pourrait souvent, par le temps qui
court, avoir des conséquences . N'y a-t-il pas l'autre
jour un chasseur d'hôtel qui mourait de peur à
186
LE TEMPS RETROUVE

cause de tout l'argent que le baron lui offrait pour


venir chez lui. Chez lui, quelle imprudence ! Ce gar-
çon qui pourtant aime seulement les femmes a été
rassuré quand il a compris ce qu'on voulait de lui.
En entendant toutes ces promesses d'argent, il
avait pris le Baron pour un espion . Et il s'est senti
bien à l'aise quand il a vu qu'on ne lui demandait
pas de livrer sa patrie, mais soL corps ce qui n'est
peut-être pas plus moral, mais ce qui est moins
dangereux, et surtout plus facile » . Et en écoutant
Jupien, je me disais : quel malheur que M. de Charlus
ne soit pas romancier ou poète, non pas pour décrire
ce qu'il verrait, mais le point où se trouve un Charlus
par rapport au désir, fait naître autour de lui les
scandales, le force à prendre la vie sérieusement,
à mettre des émotions dans le plaisir, - l'empêche
de s'arrêter, de s'immobiliser, dans une vue ironique
et extérieure des choses, rouvre sans cesse en lui
un courant douloureux. Presque chaque fois qu'il
adresse une déclaration il essuie une avanie, s'il
ne risque pas même la prison. Ce n'est pas que
l'éducation des enfants, c'est celle des poètes qui
se fait à coups de gifles. Si M. de Charlus avait été
romancier, la maison que lui avait aménagée Jupien,
en réduisant dans de telles proportions les risques, du
moins (car une descente de police était toujours à
craindre) les risques à l'égard d'un individu des
dispositions duquel, dans la rue, le Baron n'eût pas
été assuré eût été pour lui un malheur. Mais M. de
Charlus n'était en art qu'un dilettante qui ne son-
geait pas à écrire, et n'était pas doué pour cela.
D'ailleurs, vous avouerais-je reprit Jupien, que je
n'ai pas un grand scrupule à avoir ce genre de gains.
La chose elle-même qu'on fait ici, je ne peux plus
187
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

vous cacher que je l'aime, qu'elle est le goût de ma


vie. Or, est -il défendu de recevoir un salaire pour des
choses qu'on ne juge pas coupables . Vous êtes plus
instruit que moi et vous me direz sans doute que
Socrate ne croyait pas pouvoir recevoir d'argent
pour ses leçons. Mais de notre temps les professeurs
de philosophie ne pensent pas ainsi, ni les médecins,
ni les peintres, ni les dramaturges, ni les directeurs
de théâtre . Ne croyez pas que ce métier ne fasse
fréquenter que des canailles . Sans doute le Direc-
teur d'un établissement de ce genre, comme une
grande cocotte, ne reçoit que des hommes, mais il
reçoit des hommes marquants dans tous les genres
et qui sont généralement , à situation égale, parmi
les plus fins, les plus sensibles, les plus aimables
de leur profession . Cette maison se transformerait
vite je vous l'assure, en un bureau d'esprit et une
agence de nouvelles » . Mais j'étais encore sous l'im-
pression des coups que j'avais vu recevoir à M. de
Charlus. Et à vrai dire quand on connaissait bien
M. de Charlus , son orgueil , sa satiété des plaisirs
mondains, ses caprices, changés facilement en pas-
sions pour des hommes de dernier ordre et de la pire
espèce, on peut très bien comprendre que la même
grosse fortune qui échue à un parvenu l'eût charmé
en lui permettant de marier sa fille à un duc, et
d'inviter des altesses à ses chasses, M. - de Charlus
était content de la posséder parce qu'elle lui per-
mettait d'avoir ainsi la haute main sur un, peut-
être sur plusieurs établissements ou étaient en per-
manence des jeunes gens avec lesquels il se plaisait.
Peut -être n'y eut-il même pas besoin de son vice
pour cela . Il était l'héritier de tant de grands sei-
gneurs, princes du sang ou ducs, dont Saint - Simon

188
LE TEMPS RETROUVE

nous raconte qu'ils ne fréquentaient personne « qui


se put nommer » . « En attendant, dis-je à Jupien,
cette maison est tout autre chose, plus qu'une
maison de fous, puisque la folie des aliénés qui y
habitent est mise en scène , reconstituée visible,
c'est un vrai pandemonium. J'avais cru comme le
calife des Mille et une Nuits arriver à point au
secours d'un homme qu'on frappait et c'est un autre
conte des Mille et une Nuits que j'ai vu réaliser
devant moi, celui ou une femme transformée en
chienne, se fait frapper volontairement pour retrou-
ver sa forme première » . Jupien paraissait fort trou-
blé par mes paroles car il comprenait que j'avais vu
frapper le Baron . Il resta un moment silencieux,
puis tout d'un coup avec le joli esprit qui m'avait
si souvent frappé chez cet homme qui s'était fait
lui-même quand il avait pour m'accueillir, Fran-
çoise ou moi dans la cour de notre maison, de si
gracieuses paroles : « Vous parlez de bien des contes
des Mille et une Nuits, me dit- il . Mais j'en connais un
qui n'est pas sans rapport avec le titre d'un livre que
je crois avoir aperçu chez le baron (il faisait allusion
à une traduction de Sésame et les Lys de Ruskin
que j'avais envoyée à M. de Charlus ). Si jamais vous
étiez curieux, un soir, de voir je ne dis pas quarante,
mais une dizaine de voleurs , vous n'avez qu'à venir
ici ; pour savoir si je suis là vous n'avez qu'à
regarder là - haut, je laisse ma petite fenêtre ouverte
et éclairée, cela veut dire que je suis venu, qu'on peut
entrer ; c'est mon Sésame à moi . Je dis seulement
Sésame. Car pour les Lys, si c'est eux que vous vou-
lez, je vous conseille d'aller les chercher ailleurs . »
Et me saluant assez cavalièrement, car une clientèle
aristocratique et une clique de jeunes gens qu'il
* 189
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

menait comme un pirate , lui avaient donné une cer-


taine familiarité, il prit congé de moi. Il m'avait
à peine quitté que la sirène retentit immédiatement
suivie de violents tirs de barrage. On sentait que
c'était tout auprès, juste au dessus de nous que
l'avion allemand se tenait, et soudain le bruit d'une
forte détonation montra qu'il venait de lancer une
de ses bombes .
Dans une même salle de la maison de Jupien beau-
coup d'hommes qui n'avaient pas voulu fuir, s'étaient
réunis . Ils ne se connaissaient pas entre eux, mais
étaient pourtant à peu près du même monde, riche
et aristocratique . L'aspect de chacun avait quelque
chose de répugnant qui devait être la non résistance
à des plaisirs dégradants. L'un, énorme, avait la
figure couverte de taches rouges, comme un ivrogne .
J'avais appris qu'au début il ne l'était pas et prenait
seulement son plaisir à faire boire des jeunes gens .
Mais effrayé par l'idée d'être mobilisé (bien qu'il
semblât avoir dépassé la cinquantaine) comme il
était très gros, il s'était mis à boire sans arrêter
pour tâcher de dépasser le poids de cent kilos, au-
dessus duquel on était réformé . Et maintenant ce
calcul s'étant changé en passion, où qu'on le quittât,
tant qu'on le surveillait, on le retrouvait chez un
marchand de vin. Mais dès qu'il parlait on voyait
que médiocre d'ailleurs d'intelligence, c'était un
hoinme de beaucoup de savoir, d'éducation et de
culture. Un autre homme du grand monde, celui - là
fort jeune et d'une extrême distinction physique,
était entré. Chez lui, à vrai dire, il n'y avait encore
aucun stigmate extérieur d'un vice, mais , ce qui
était plus troublant , d'intérieurs . Très grand, d'un
visage charmant, son élocution décelait une toute
190
LE TEMPS RETROUVÉ

autre intelligence que celle de son voisin l'alcoo


lique, et sans exagérer, vraiment remarquable.
Mais à tout ce qu'il disait était ajouté une expres-
sion qui eût convenu à une phrase différente ,
Comme si tout en possédant le trésor complet des
expressions du visage humain il eût vécu dans un
autre monde, il mettait à jour ces expressions dans
l'ordre qu'il ne fallait pas , il semblait effeuiller au
hasard des sourires et des regards sans rapport
avec le propos qu'il entendait. J'espère pour lui
si comme il est certain il vit encore, qu'il était non
la proie d'une maladie durable mais d'une intoxi-
cation passagère . Il est probable que si l'on avait
demandé leur carte de visite à tous ces hommes on
eût été surpris de voir qu'ils appartenaient à une
haute classe sociale , Mais quelque vice, et le plus
grand de tous , le manque de volonté qui empêche
de résister à aucun les réunissait là, dans des cham-
bres isolées il est vrai, mais chaque soir me dit- on ,
de sorte que si leur nom était connu des femmes du
monde, celles - ci avaient peu à peu perdu de vue leur
visage, et n'avaient plus jamais l'occasion de rece-
voir leur visite . Ils recevaient encore des invitations
mais l'habitude les ramenait au mauvais lieu com-
posite . Ils s'en cachaient peu du reste, au contraire
des petits chasseurs, ouvriers, etc. , qui servaient à
leur plaisir. Et en dehors de beaucoup de raisons
que l'on devine cela se comprend par celle- ci . Pour
un employé d'industrie, pour un domestique, aller
là c'était comme pour une femme qu'on croyait
honnête, aller dans une maison de passe . Certains
qui avouaient y être allés se défendaient d'y être
plus jamais retournés et Jupien lui-même mentant
pour protéger leur réputation ou éviter des concur-
191
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

rences affirmait : « Oh ! non , il ne vient pas chez


moi, il ne voudrait pas y venir ». Pour des hommes
du monde, c'est moins grave, d'autant plus que les
autres gens du monde qui n'y vont pas, ne savent
pas ce que c'est et ne s'occupent pas de votre vie.
Dès le début de l'alerte, j'avais quitté la maison
de Jupien. Les rues étaient devenues entièrement
noires . Parfois seulement, un avion ennemi qui volait
assez bas éclairait le point où il voulait jeter une
bombe . Je ne retrouvais plus mon chemin, je pensais
à ce jour où allant à la Raspelière j'avais rencontré
comme un Dieu qui avait fait se cabrer mon cheval,
un avion. Je pensais que maintenant la rencontre
serait différente et que le Dieu du mal me tuerait . Je
pressais le pas pour le fuir comme un voyageur pour-
suivi par le mascaret, je tournais en cercle autour
des places noires d'où je ne pouvais plus sortir . Enfin
les flammes d'un incendie m'éclairèrent et je pus
retrouver mon chemin cependant que crépitaient
sans arrêt les coups de canons . Mais ma pensée
s'était dérournée vers un autre objet . Je pensais
à la maison de Jupien, peut - être réduite en cendres
maintenant, car une bombe était tombée tout près
de moi, comme je venais seulement d'en sortir,
cette maison sur laquelle M. de Charlus eût pu pro-
phétiquement écrire « Sodoma » comme avait fait
avec non moins de prescience ou peut - être au début
de l'éruption volcanique et de la catastrophe déjà
commencée l'habitant inconnu de Pompéï . Mais
qu'importaient sirène et gothas à ceux qui étaient
venus chercher leur plaisir. Le cadre social, le cadre
de la nature , qui entoure nos amours, nous n'y
pensons presque pas. La tempête fait rage sur mer,
le bateau tangue de tous côtés , du ciel se précipitent
192
LE TEMPS RETROUVE

des avalanches tordues par le vent et tout au plus


accordons-nous une seconde d'attention pour parer
à la gêne qu'elle nous cause, à ce décor immense
où nous sommes si peu de chose, et nous et le corps
que nous essayons d'approcher. La sirène annoncia-
trice des bombes ne troublait pas plus les habitués
de Jupien que n'eût fait un iceberg. Bien plus le
danger physique menaçant les délivrait de la
crainte dont ils étaient maladivement persécutés
depuis longtemps . Or, il est faux de croire que
l'échelle des craintes corrspond à celle des dangers
qui les inspirent . On peut avoir peur de ne pas dor-
mir, et nullement d'un duel sérieux, d'un rat et
pas d'un lion . Pendant quelques heures les agents
de police ne s'occuperaient que de la vie des habi-
tants, chose si peu importante et ne risqueraient
pas de les déshonorer .
Certains des habitués plus que de retrouver leur
liberté morale furent tentés par l'obscurité qui
s'était soudain faite dans les rues . Quelques - uns de
ces pompéiens sur qui pleuvait déjà le feu du ciel
descendirent dans les couloirs du métro, noirs comme
des catacombes . Ils savaient en effet n'y être pas
seuls . Or l'obscurité qui baigne toute chose comme
un élément nouveau a pour effet, irrésistiblement ten-
tateur pour certaines personnes, de supprimer le
premier stade du plaisir et de nous faire entrer de
plain pied dans un domaine de caresses où l'on
n'accède d'habitude qu'après quelque temps . Que
l'objet convoité soit en effet une femme ou un homme
même à supposer que l'abord soit simple, et inutiles
les marivaudages qui s'éterniseraient dans un salon,
du moins en plein jour, le soir même dans une rue
si faiblement éclairée qu'elle soit , il y a du moins
193 13
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

un préambule où les yeux seuls mangent le blé en


herbe, où la crainte des passants , de l'être recherché
lui-même, empêchent de faire plus que de regarder,
de parler. Dans l'obscurité tout ce vieux jeu se trouve
aboli, les mains, les lèvres, les corps peuvent entrer
en jeu les premiers . Il reste l'excuse de l'obscurité
même et des erreurs qu'elle engendre si l'on est mal
reçu. Si on l'est bien cette réponse immédiate du
corps qui ne se retire pas, qui se rapproche, nous
donne de celle ou celui à qui nous nous adressons
silencieusement une idée qu'elle est sans préjugés ,
pleine de vice, idée qui ajoute un surcroît au bonheur
d'avoir pu mordre à même le fruit sans le convoiter
des yeux et sans demander de permission . Et cependant
l'obscurité persiste. Plongés dans cet élément nou-
veau, les habitués de Jupien croyaient avoir voyagé,
être venus assister à un phénomène naturel comme
un mascaret ou comme une éclipse, et goùtant au lieu
d'un plaisir tout préparé et sédentaire celui d'une
rencontre fortuite dans l'inconnu, célébraient, aux
grondements volcaniques des bombes, comme dans
un mauvais lieu pompéien, des rites secrets dans les
ténèbres des catacombes . Les peintures pompéiennes
de la maison de Jupien convenaient d'ailleurs bien ,
en ce qu'elles rappelaient la fin de la Révolution
française, à l'époque assez semblable au Directoire
qui allait commencer. Déjà anticipant sur la paix,
se cachant dans l'obscurité pour ne pas enfreindre
trop ouvertement les ordonnances de la police,
partout des danses nouvelles s'organisaient, se
déchaînaient dans la nuit . A côté de cela, certaines
opinions artistiques, moins antigermaniques que
pendant les premières années de la guerre se don-
naient cours pour rendre la respiration aux esprits
194
LE TEMPS RETROUVE

étouffés mais il fallait pour qu'on les osât présenter


un brevet de civisme. Un professeur écrivait un
livre remarquable sur Schiller et on en rendait compte
dans les journaux . Mais avant de parler de l'auteur
du livre on inscrivait comme un permis d'imprimer
qu'il avait été à la Marne, à Verdun, qu'il avait eu
cinq citations, deux fils tués . Alors on louait la clarté,
le profondeur de son ouvrage sur Schiller qu'on
pouvait qualifier de grand, pourvu qu'on dît au
lieu de ce grand Allemand, ce grand Boche.
C'était le même mot d'ordre pour l'article, et aussi-
tôt on le laissait passer .
Tout en me rapprochant de ma demeure, je son-
geais combien la conscience cesse vite de collaborer
à nos habitudes qu'elle laisse à leur développement
sans plus s'occuper d'elles et combien dès lors nous
pouvons être étonnés si nous constatons simplement
du dehors et en supposant qu'elles engagent tout
l'individu, les actions d'hommes dont la valeur
morale ou intellectuelle peut se développer indé-
pendamment dans un sens tout différent. C'était
évidemment un vice d'éducation, ou l'absence de
toute éducation, joints à un penchant à gagner de
l'argent de la façon sinon la moins pénible (car
beaucoup de travaux devaient en fin de compte
être plus doux, mais le malade par exemple ne se
tisse-t-il pas avec des privations et des remèdes, une
existence beaucoup plus pénible que ne la ferait
la maladie souvent légère contre laquelle il croit ainsi
lutter), du moins la moins laborieuse possible, qui
avait amené ces jeunes gens » à faire pour ainsi
dire en toute innocence et pour un salaire médiocre
des choses qui ne leur causaient aucun plaisir et
avaient dû leur inspirer au début une vive répu-
195
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

gnance. On aurait pu les croire d'après cela foncière-


ment mauvais, mais ce ne furent pas seulement à
la guerre des soldats merveilleux, d'incomparables
braves », ç'avaient été aussi souvent dans la vie
civile de bons cœurs sinon tout à fait de braves gens.
Ils ne se rendaient plus compte depuis longtemps de
ce que pouvait avoir de moral ou d'immoral la vie
qu'ils menaient, parce que c'était celle de leur entou-
rage. Ainsi quand nous étudions certaines périodes
de l'histoire ancienne, nous sommes étonnés de voir
des êtres individuellement bons, participer sans
scrupule à des assassinats en masse, à des sacrifices
humains, qui leur semblaient probablement des
choses naturelles . Notre époque sans doute pour celui
qui en lira l'histoire dans deux mille ans ne sem-
blera pas moins laisser baigner certaines consciences
tendres et pures, dans un milieu vital qui appa-
raîtra alors comme monstrueusement pernicieux et
dont elles s'accommodaient . D'autre part, je ne con-
naissais pas d'homme qui sous le rapport de l'intelli-
gence et de la sensibilité fût aussi doué que Jupien ;
car cet acquis » délicieux qui faisait la trame spi-
rituelle de ses propos, ne lui venait d'aucune de
ces instructions de collège, d'aucune de ces cultures
d'université qui auraient pu faire de lui un homme
si remarquable quand tant de jeunes gens du monde
ne tirent d'elles aucun profit . C'était son simple
sens inné, son goût naturel, qui, de rares lectures
faites au hasard, sans guide, à des moments perdus,
lui avaient fait composer ce parler si juste ou toutes
les symétries du langage se laissaient découvrir et
montraient leur beauté. Or, le métier qu'il faisait
pouvait à bon droit passer, certes pour un des plus
lucratifs , mais pour le dernier de tous . Quant à
196
LE TEMPS RETROUVE

M. de Charlus quelque dédain que son orgueil aris-


tocratique eût pu lui donner pour le « qu'en dira-
t-on », comment un certain sentiment de dignité
personnelle et de respect de soi- même ne l'avait- il
pas forcé à refuser à sa sensualité certaines satisfac-
tions dans lesquelles il semble qu'on ne pourrait
avoir comme excuse que la démence complète.
Mais chez lui comme chez Jupien, l'habitude de
séparer la moralité de tout un ordre d'actions (ce
qui du reste doit arriver aussi dans beaucoup de
fonctions, quelquefois celle de juge, quelquefois celle
d'homme d'Etat et bien d'autres encore) devait
être prise depuis si longtemps qu'elle était allée , sans
plus jamais demander son opinion au sentiment
moral, en s'aggravant de jour en jour jusqu'à celui
où ce Prométhée consentant s'était fait clouer par
la Force, au Rocher de la pure matière. Sans doute
je sentais bien que c'était là un nouveau stade de
la maladie de M. de Charlus, laquelle depuis que je
m'en étais aperçu, et à en juger par les diverses
étapes que j'avais eues sous les yeux, avait poursuivi
son évolution avec une vitesse croissante. Le pauvre
baron ne devait pas être maintenant fort éloigné
du terme, de la mort, si même celle- ci n'était pas
précédée, selon les prédictions et les vœux de
Mme Verdurin, par un empoisonnement qui à son
âge ne pourrait d'ailleurs que hâter la mort . Pour-
tant j'ai peut-être inexactement dit : Rocher de la
pure matière. Dans cette pure matière il est possible
qu'un peu d'esprit surnageât encore. Ce fou savait
bien malgré tout qu'il était fou, qu'il était la proie
d'une folie dans ces moments -là, puisqu'il savait
bien que celui qui le battait n'était pas plus méchant
que le petit garçon qui dans les jeux de bataille est
197
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

désigné au sort pour faire le « Prussien , et sur lequel


tout le monde se rue dans une ardeur de patriotisme
vrai et de haine feinte . La proie d'une folie où entrait
tout de même un peu de la personnalité de M. de
Charlus . Même dans ses aberrations , la nature
humaine (comme elle fait dans nos amours , dans nos
voyages) trahit encore le besoin de croyance par
des exigences de vérité . Françoise quand je lui par
lais d'une église de Milan - ville ou elle n'irait
probablement jamais - ou de la cathédrale de Reims
fût- ce même de celle d'Arras ! qu'elle ne pour-
rait voir puisqu'elles étaient plus ou moins détruites,
enviait les riches qui peuvent s'offrir le spectacle
de pareils trésors, et s'écriait avec un regret nostal-
gique : « Ah ! comme cela devait être beau ! » elle
qui habitant Paris depuis tant d'années n'avait
jamais eu la curiosité d'aller voir Notre- Dame.
C'est que Notre - Dame faisait précisément partie
de Paris , de la ville ou se déroulait la vie quotidienne
de Françoise et où en conséquence il était difficile
à notre vieille servante - comme il l'eût été à moi
si l'étude de l'architecture n'avait pas corrigé en
---
moi sur certains points les instincts de Combray
de situer les objets de ses songes . Dans les personnes
que nous aimons, il y a, immanent à elles, un certain
rêve que nous ne savons pas toujours discerner mais
que nous poursuivons . C'était ma croyance en Ber
gotte, en Swann qui m'avait fait aimer Gilberte,
ma croyance en Gilbert le Mauvais qui m'avait fait
aimer Mme de Guermantes . Et quelle large étendue
de mer avait été réservée dans mon amour, même le
plus douloureux, le plus jaloux, le plus individuel
semblait-il, pour Albertine. Du reste déjà , à cause jus-
tement de cet individuel auquel on s'acharne , les
198
LE TEMPS RETROUVE

amours pour les personnes sont déjà un peu des


aberrations . Et les maladies du corps elles - mêmes,
du moins celles qui tiennent d'un peu près au sys-
tème nerveux ne sont- elles pas des espèces de goûts
particuliers ou d'effrois particuliers contractés par
nos organes, nos articulations, qui se trouvent
ainsi avoir pris pour certains climats une horreur
aussi inexplicable et aussi têtue que le penchant
que certains hommes trahissent pour les femmes
par exemple qui portent un lorgnon, ou pour les
écuyères . Ce désir que réveille chaque fois la vue
d'une écuyère, qui dira jamais à quel rêve durable
et inconscient il est lié, inconscient et aussi mysté-
rieux que l'est par exemple pour quelqu'un qui avait
souffert toute sa vie de crises d'asthme, l'influence
d'une certaine ville, en apparence pareille aux autres
et où pour la première fois, il respire librement .
Or, les aberrations sont comme des amours où
la tare maladive a tout recouvert, tout gagné. Même
dans la plus folle , l'amour se reconnaît encore .
L'insistance de M. de Charlus à demander on
lui passât aux pieds et aux mains des anneaux qu'or
d'une
solidité éprouvée, à réclamer la barre de justice,
et à ce que me dit Jupien des accessoires féroces
qu'on avait la plus grande peine à se procurer même
en s'adressant à des matelots, car ils servaient à
infliger des supplices dont l'usage est aboli même
là où la discipline est la plus rigoureuse, à bord des
navires, au fond de tout cela il y avait chez M. de
Charlus tout son rêve de virilité, attestée au besoin
par des actes brutaux, et toute l'enluminure inté-
rieure, invisible pour nous, mais dont il projetait
ainsi quelques reflets, de croix de justice, de tor-
tures féodales, que décorait son imagination moyen-
199
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

âgeuse. C'est dans le même sentiment que chaque fois


qu'il arrivait, il disait à Jupien : « Il n'y aura pas
d'alerte ce soir au moins, car je me vois d'ici calciné
par ce feu du ciel comme un habitant de Sodome » .
Et il affectait de redouter les gothas non qu'il en
éprouvât l'ombre de peur mais pour avoir le prétexte
dès que les sirènes retentissaient de se précipiter
dans les abris du métropolitain où il espérait quel-
que plaisir des frôlements dans la nuit, avec de vagues
rêves de souterrains moyen-âgeux et d'in pace.
En somme son désir d'être enchaîné, d'être frappé,
trahissait dans sa laideur un rêve aussi poétique que
chez d'autres le désir d'aller à Venise ou d'entretenir
des danseuses . Et M. de Charlus tenait tellement à
ce que ce rêve lui donnât l'illusion de la réalité, que
Jupien dût vendre le lit de bois qui était dans la
chambre 43 et le remplacer par un lit de fer qui
allait mieux avec les chaînes .
Enfin la berloque sonna comme j'arrivais à la
maison. Le bruit des pompiers était commenté par
un gamin. Je rencontrai Françoise remontant de
la cave avec le maître d'hôtel . Elle ne croyait mort.
Elle me dit que Saint - Loup était passé en s'excusant
pour voir s'il n'avait pas dans la visite qu'il m'avait
faite le matin, laissé tomber sa croix de guerre .
Car il venait de s'apercevoir qu'il l'avait perdue et
devant rejoindre son corps le lendemain matin, avait
voulu à tout hasard voir si ce n'éait pas chez moi.
Il avait cherché partout avec Françoise et n'avait
rien trouvé. Françoise croyait qu'il avait dû la per-
dre avant de venir me voir, car disait - elle , il lui
semblait bien, elle aurait pu jurer qu'il ne l'avait
pas quand elle l'avait vu . En quoi elle se trompait .
Et voilà la valeur des témoignages et des souvenirs.
200
LE TEMPS RETROUVÉ

D'ailleurs je sentis tout de suite à la façon peu enthou


siaste dont ils parlèrent de lui, que Saint- Loup
avait produit une médiocre impression sur Fran-
çoise et sur le maître d'hôtel. Sans doute tous les
efforts que le fils du maître d'hôtel et le neveu de
Françoise avaient faits pour s'embusquer, Saint-
Loup les avait faits en sens inverse et avec succés,
pour être en plein danger. Mais cela, jugeant d'après
eux-mêmes, Françoise et le maître d'hôtel ne pou-
vaient pas le croire. Ils étaient convaincus que
les riches sont toujours mis à l'abri. Du reste
eussent-ils su la vérité relativement au courage
héroïque de Robert, qu'elle ne les eût pas touchés.
I ne disait pas hoches », il leur avait fait l'éloge
de la bravoure des allemands, il n'attribuait pas
à la trahison que nous n'eussions pas été vainqueurs
dès le premier jour. Or, c'est cela qu'ils eussent voulu
entendre, c'est cela qui leur eût semblé le signe du
courage. Aussi, bien qu'ils continuassent à chercher
la croix de guerre, les trouvai -je froids au sujet de
Robert, moi qui me doutais de l'endroit où cette
croix avait été oubliée. Cependant Saint- Loup s'il
s'était distrait ce soir-là de cette manière, ce n'était
qu'en attendant, car repris du désir de revoir Morel,
il avait usé de toutes ses relations pour savoir dans
quel corps Morel se trouvait, croyant qu'il s'était
engagé, afin de l'aller voir et n'avait reçu jusqu'ici
que des centaines de réponses contradictoires. Je
conseillai à Françoise et au Maître d'hôtel d'aller se
coucher. Mais celui -ci n'était jamais pressé de quitter
Françoise depuis que grâce à la guerre il avait trouvé
un moyen plus efficace encore que l'expulsion des
sœurs et l'affaire Dreyfus, de la torturer. Ce soir- là,
et chaque fois que j'allais auprès d'eux, pendant les
201
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

quelques jours que je passai encore à Paris, j'enten


dis le maître d'hôtel dire à Françoise épouvantée :
« Ils ne se pressent pas, c'est entendu, ils attendent
que la poire soit mûre, mais ce jour-là ils prendront
Paris et ce jour-là pas de pitié ! » « Seigneur, Vierge
Marie, s'écriait Françoise, ça ne leur suffit pas d'avoir
conquéri la pauvre Belgique. Elle a assez souffert
celle -là au moment de son envahition ». « La Bel-
gique, Françoise, mais ce qu'ils ont fait en Belgique
ne sera rien à côté ! » Et même la guerre ayant jeté
sur le marché de la conversation des gens du peuple
une quantité de termes dont ils n'avaient fait la
connaissance que par les yeux, par la lecture des
journaux et dont en conséquence ils ignoraient la
prononciation, le maître d'hôtel ajoutait : « Vous
verrez çà , Françoise, ils préparent une nouvelle
attaque d'une plus grande enverjure que toutes les
autres ». M'étant insurgé sinon au nom de la pitié
pour Françoise et du bon sens stratégique, au moins
de la grammaire, et ayant déclaré qu'il fallait pronon-
cer envergure » je n'y gagnai qu'à faire redire à
Françoise la terrible phrase, chaque fois que j'entrais
à la cuisine, car le maître d'hôtel presque autant que
d'effrayer sa camarade était heureux de montrer
à son maître que bien qu'ancien jardinier de Com-
bray et simple maître d'hôtel, tout de même bon
français selon la règle de Saint- André des -Champs,
il tenait de la déclaration des droits de l'homme, le
droit de prononcer enverjure, en toute indépendance,
et de ne pas se laisser commander sur un point qui
ne faisait pas partie de son service et où par consé.
quent depuis la Révolution, personne n'avait rien
à lui dire puisqu'il était mon égal . J'eus donc le
chagrin de l'entendre parler à Françoise d'une opé
202
LE TEMPS RETROUVÉ

ration de grande enverjure, avec une insistance


qui était destinée à me prouver que cette prononcia-
tion était l'effet non de l'ignorance, mais d'une vo-
lonté mûrement réfléchie . Il confondait le gouver-
nement, les journaux, dans un même : « on >> plein
de méfiance, disant : « on nous parle des pertes des
boches, on ne nous parle pas des nôtres , il paraît
qu'elles sont dix fois plus grandes . On nous dit
qu'ils sont à bout de souffle, qu'ils n'ont plus rien
à manger, moi je crois qu'ils en ont cent fois comme
nous à manger. Faut pas tout de même nous bourrer
le crâne. S'ils n'avaient rien à manger ils ne se bat-
traient pas comme l'autre jour où ils nous ont tué
cent mille jeunes gens de moins de vingt ans . » Il
exagérait ainsi à tout instant les triomphes des
allemands, comme il avait fait jadis pour ceux des
radicaux ; il narrait en même temps leurs atrocités
afin que ces triomphes fussent plus pénibles encore
à Françoise, laquelle ne cessait plus de dire : « Ah !
Sainte Mère des Anges ! » . « Ah ! Marie Mère de Dieu ».
Et parfois pour lui être désagréable d'une autre
manière disait : « Du reste nous ne valons pas plus
cher qu'eux, ce que nous faisons en Grèce n'est
pas plus beau que ce qu'ils ont fait en Belgique.
Vous allez voir que nous allons mettre tout le monde
contre nous et que nous serons obligés de nous battre
avec toutes les nations » alors que c'était exacte-
ment le contraire. Les jours où les nouvelles étaient
bonnes, il prenait sa revanche en assurant à Françoise
que la guerre durerait trente- cinq ans, et en prévision
d'une paix possible assurait que celle- ci ne durerait
pas plus de quelques mois et serait suivie de batailles
auprès desquelles celles - ci ne seraient qu'un jeu
d'enfant, et après lesquelles il ne resterait rien de
203
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

la France . La victoire des alliés semblait sinon


rapprochée, du moins à peu près certaine et il faut
malheureusement avouer que le maître d'hôtel en
était désolé . Car ayant réduit la guerre « mondiale »,
comme tout le reste, à celle qu'il menait sourde-
ment contre Françoise ( qu'il aimait du reste mal-
gré cela comme on peut aimer la personne qu'on
est content de faire rager tous les jours en la battant
aux dominos) , la Victoire se réalisait à ses yeux sous
les espèces de la première conversation où il aurait
la souffrance d'entendre Françoise lui dire : « Enfin
c'est fini et il va falloir qu'ils nous donnent plus que
nous ne leur avons donné en 70 ». Il croyait du reste
toujours que cette échéance fatale arrivait, car un
patriotisme inconscient lui faisait croire comme tous
les français victimes du même mirage que moi depuis
que j'étais malade , que la victoire comme ma
guérison était pour le lendemain . Il prenait les
devants en annonçant à Françoise que cette victoire
arriverait peut-être mais que son cœur en saignerait,
car la Révolution la suivrait aussitôt, puis l'invasion.
<< Oh ! cette bon sang de guerre, les boches seront
les seuls à s'en relever vite Françoise, ils y ont déjà
gagné des centaines de milliards . Mais qu'ils nous
crachent un sou à nous, quelle farce . On le mettra
peut-être sur les journaux, ajoutait- il par prudence
et pour parer à tout événement, pour calmer le
peuple, comme on dit depuis trois ans que la guerre
sera finie le lendemain . Je ne peux pas comprendre
comment que le monde est assez fou pour le croire . »
Françoise était d'autant plus troublée de ces paroles
qu'en effet après avoir cru les optimistes plutôt
que le maître d'hôtel, elle voyait que la guerre,
qu'elle avait cru devoir finir en quinze jours malgré
204
LE TEMPS RETROUVE

l'envahition de la pauvre Belgique »>, durait tou-


jours, qu'on n'avançait pas, phénomène de fixation
des fronts dont elle comprenait mal le sens, et qu'en-
fin un des innombrables « filleuls » à qui elle donnait
tout ce qu'elle gagnait chez nous, lui racontait
qu'on avait caché telle chose, telle autre. « Tout cela
retombera sur l'ouvrier, concluait le maître d'hôtel.
On vous prendra votre champ, Françoise » « Ah !
Seigneur Dieu ». Mais à ces malheurs lointains,
il en préférait de plus proches et dévorait les jour-
naux dans l'espoir d'annoncer une défaite à Fran-
çoise. Il attendait les mauvaises nouvelles comme
des œufs de Pâques, espérant que cela irait assez
mal pour épouvanter Françoise, pas assez pour
qu'il pût matériellement en souffrir. C'est ainsi
qu'un raid de zeppelins l'eût enchanté pour voir
Françoise se cacher dans les caves, et parce qu'il
était persuadé que dans une ville aussi grande que
Paris les bombes ne viendraient pas juste tomber
sur notre maison . Du reste Françoise commençait
à être reprise par moment de son pacifisme de Com-
bray. Elle avait presque des doutes sur les « atroci-
tés allemandes ». « Au commencement de la guerre
on nous disait que ces Allemands c'était des assas-
sins, des brigands, de vrais bandits, des bbboches ...
(si elle mettait plusieurs b à boches, c'est que l'accu-
sation que les allemands fussent des assassins lui
semblait après tout plausible mais celle qu'ils fussent
des Boches, presque invraisemblable à cause de
son énormité). Seulement il était assez difficile de
comprendre quel sens mystérieusement effroyable
Françoise donnait au mot de Boche puisqu'il s'agis-
sait du début de la guerre, et aussi à cause de l'air
de doute avec lequel elle prononçait ce mot. Car le
205
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

doute que les Allemands fussent des criminels , pou-


vait être mal fondé en fait, mais ne renfermait
pas en soi, au point de vue logique de contradic-
tion. Mais comment douter qu'ils fussent des boches ,
puisque ce mot, dans la langue populaire, veut dire
précisément allemand . Peut- être ne faisait- elle que
répéter en style indirect les propos violents qu'elle
avait entendus alors et dans lesquels une particu-
lière énergie accentuait le mot boche. « J'ai cru tout
cela disait- elle , mais je me demande tout à l'heure
si nous ne sommes pas aussi fripons comme eux ».
Cette pensée blasphématoire avait été sournoi-
sement préparée chez Françoise par le maître d'hôtel,
lequel voyant que sa camarade avait un certain
penchant pour le roi Constantin de Grèce, n'avait
cessé de le lui représenter comme privé par nous
de nourriture jusqu'au jour où il cèderait . Aussi
l'abdication du souverain avait- elle ému Françoise
qui allait jusqu'à déclarer : « Nous ne valons pas
mieux qu'eux . Si nous étions en Allemagne , nous en
ferions autant ». Je la vis peu du reste pendant ces
quelques jours, car elle allait beaucoup chez ces
cousins dont maman m'avait dit un jour : « Mais tu
sais qu'ils sont plus riches que toi ». Or, on avait vu
cette chose si belle qui fut si fréquente à cette époque
là dans tout le pays et qui témoignerait s'il y avait
un historien pour en perpétuer le souvenir , de la
grandeur de la France , de sa grandeur d'âme, de
sa grandeur selon Saint - André- des-Champs, et que
ne révélèrent pas moins tant de civils survivant à
l'arrière, que les soldats tombés à la Marne . Un
neveu de Françoise avait été tué à Berry-au-Bac
qui était aussi le neveu de ces cousins millionnaires
de Françoise , anciens cafetiers retirés depuis long-
206
LE TEMPS RETROUVE

temps après fortune faite. Il avait été tué, lui tout


petit cafetier sans fortune qui à la mobilisation, âgé
de vingt- cinq ans, avait laissé sa jeune femme seule
pour tenir le petit bar qu'il croyait regagner quel-
ques mois après . Il avait été tué. Et alors on avait
vu ceci. Les cousins millionnaires de Françoise et
qui n'étaient rien à la jeune femme, veuve de leur
neveu, avaient quitté la campagne où ils étaient
retirés depuis dix ans et s'étaient remis cafetiers,
sans vouloir toucher un sou ; tous les matins à six
heures, la femme millionnaire, une vraie dame,
était habillée ainsi que <« sa demoiselle », prêtes à aider
leur nièce et cousine par alliance . Et depuis plus de
trois ans, elles rinçaient ainsi des verres et servaient
des consommations depuis le matin jusqu'à neuf
heures et demi du soir, sans un jour de repos . Dans
ce livre où il n'y a pas un seul fait qui ne soit fictif,
où il n'y a pas un seul personnage à clefs », où tout
a été inventé par moi selon les besoins de ma démons-
tration, je dois dire à la louange de mon pays, que
seuls les parents millionnaires de Françoise ayant
quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui,
que seuls ceux -là sont des gens réels, qui existent.
Ét persuadés que leur modestie ne s'en offensera
pas pour la raison qu'ils ne liront jamais ce livre,
c'est avec un enfantin plaisir et une profonde émo-
tion que ne pouvant citer les noms de tant d'autres
qui durent agir de même et par qui la France a sur
vécu, je transcris ici leur nom véritable : ils s'ap
pellent, d'un nom si français, d'ailleurs, Larivière.
S'il y a eu quelques vilains embusqués comme l'im-
périeux jeune homme en smoking que j'avais vu
chez Jupien et dont la seule préoccupation était de
savoir s'il pourrait avoir Léon à 10 h. 1/2 parce
201
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

qu'il déjeunait en ville », ils sont rachetés par la


foule innombrable de tous les français de Saint-
André- des -Champs, par tous les soldats sublimes
auxquels j'égale les Larivière. Le maître d'hôtel
pour attiser les inquiétudes de Françoise lui montrait
de vieilles « lectures pour tous » qu'il avait retrou-
vées et sur la couverture desquelles (ces numéros
dataient d'avant la guerre) figurait la « famille impé-
riale d'Allemagne ». Voilà notre maître de demain,
disait le maître d'hôtel à Françoise, en lui montrant
« Guillaume ». Elle écarquillait les yeux, puis passait
au personnage féminin placé à côté de lui et disait :
« Voilà la Guillaumesse ! »
Mon départ de Paris se trouva retardé par une
nouvelle qui par le chagrin qu'elle me causa me rendit
pour quelque temps incapable de me mettre en route.
J'appris en effet la mort de Robert de Saint- Loup,
tué le surlendemain de son retour au front, en pro-
tégeant la retraite de ses hommes . Jamais homme
n'avait eu moins que lui la haine d'un peuple (et
quant à l'empereur pour des raisons particulières,
et peut-être fausses, il pensait que Guillaume II avait
plutôt cherché à empêcher la guerre qu'à la déchaî-
ner) . Pas de haine du Germanisme non plus, les der-
niers mots que j'avais entendu sortir de sa bouche,
il y avait six jours, c'était ceux qui commencent
un lied de Schumann et que sur mon escalier il
me fredonnait, en allemand, si bien qu'à cause des
voisins je l'avais fait taire. Habitué par une bonne
éducation suprême à émonder sa conduite de toute
apologie, de toute invective, de toute phrase, il
avait évité devant l'ennemi, comme au moment de
la mobilisation, ce qui aurait pu assurer sa vie par
cet effacement de soi devant les actes que symboli-
208
LE TEMPS RETROUVE

saient toutes ses manières, jusqu'à sa manière de


fermer la portière de mon fiacre quand il me recon-
duisait, tête nue chaque fois que je sortais de chez
lui. Pendant plusieurs jours je restai enfermé dans
ma chambre pensant à lui. Je me rappelais son
arrivée, la première fois, à Balbec, quand en lainages
blanchâtres, avec ses yeux verdâtres et bougeants
comme la mer, il avait traversé le hall attenant à
la grande salle à manger dont les vitrages donnaient
sur la mer. Je me rappelais l'être si spécial qu'il
m'avait paru être alors, l'être dont ç'avait été un
si grand souhait de ma part d'être l'ami. Ce souhait
s'était réalisé au -delà de ce que j'aurais jamais pu
croire, sans me donner pourtant presque aucun
plaisir alors, et ensuite je m'étais rendu compte de
tous les grands mérites et d'autres choses encore
que cachait cette apparence élégante. Tout cela, le
bon comme le mauvais, il l'avait donné sans comp-
ter, tous les jours, et le dernier, en allant attaquer
une tranchée, par générosité, par mise au service
des autres de tout ce qu'il possédait, comme il avait
un soir couru sur les canapés du restaurant, pour ne
pas me déranger. Et l'avoir vu si peu en somme,
en des sites si variés, dans des circonstances si
diverses et séparées par tant d'intervalles, dans ce
hall de Balbec, au café de Rivebelle, au quartier
de cavalerie et aux diners militaires de Doncières,
au théâtre où il avait giflé un journaliste, chez la
princesse de Guermantes, ne faisait que me don-
ner de sa vie des tableaux plus frappants, plus nets,
de sa mort, un chagrin plus lucide, que l'on en a
souvent pour les personnes aimées davantage, mais
fréquentées si continuellement que l'image que nous
gardons d'elles n'est plus qu'une espèce de vague
209 14
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

moyenne entre une infinité d'images insensiblement


diffèrentes , et aussi que notre affection rassasiée,
n'a pas comme pour ceux que nous n'avons vus que
pendant les moments limités, au cours de rencontres
inachevées malgré eux et malgré nous, l'illusion
de la possibilité d'une affection plus grande dont
les circonstances seules nous auraient frustré.
Peu de jours après celui où je l'avais aperçu, cou-
rant après son monocle, et l'imaginant alors si
hautain, dans ce hall de Balbec, il y avait une autre
forme vivante que j'avais vue pour la première fois
sur la plage de Balbec et qui maintenant n'existait
non plus qu'à l'état de souvenir, c'était Albertine,
foulant le sable ce premier soir, indifférente à tous,
et marine, comme une mouette . Elle, je l'avais si vite
aimée que pour pouvoir sortir avec elle tous les jours
je n'étais jamais allé voir Saint- Loup, de Balbec
Et pourtant l'histoire de mes relations avec lui
portait aussi le témoignage , qu'un temps j'avais
cessé d'aimer Albertine, puisque si j'étais allé m'ins-
taller quelque temps auprès de Robert, à Doncières ,
c'était dans le chagrin de voir que ne m'était pas
rendu le sentiment que j'avais pour Mme de Guer-
mantes. Sa vie et celle d'Albertine, si tard connues
de moi, toutes deux à Balbec, et si vite terminées,
s'étaient croisées à peine ; c'était lui, me redisais - je
en voyant que les navettes agiles des années tissent
des fils entre ceux de nos souvenirs qui semblaient
d'abord les plus indépendants, c'était lui que j'avais
envoyé chez Mme Bontemps quand Albertine m'avait
quitté. Et puis il se trouvait que leurs deux vies
avaient chacune un secret parallèle et que je n'avais
pas soupçonné. Celui de Saint- Loup me causait
peut -être maintenant plus de tristesse que celui
210
LE TEMPS RETROUVE

d'Albertine dont la vie m'était devenue si étrangère .


Mais je ne pouvais me consoler que la sienne comme
celle de Saint - Loup eussent été si courtes . Elle et
lui me disaient souvent, en prenant soin de moi :
• Vous qui êtes malade ». Et c'était eux qui étaient
morts, eux dont je pouvais, séparées par un inter-
valle en somme si bref, mettre en regard l'image
ultime, devant la tranchée, après la chute, de l'image
première qui même pour Albertine ne valait plus
pour moi que par son association avec celle du soleil
couchant sur la mer. Sa mort fut accueillie par
Françoise avec plus de pitié que celle d'Albertine .
Elle prit immédiatement son rôle de pleureuse et
commenta la mémoire du mort de lamentations,
de thèses désespérées . Elle exhibait son chagrin
et ne prenait un visage sec en détournant la tête
que lorsque moi je laissais voir le mien qu'elle vou-
lait avoir l'air de ne pas avoir vu. Car comme beau-
coup de personnes nerveuses, la nervosité des autres,
trop semblable sans doute à la sienne, l'horripi-
lait. Elle aimait maintenant à faire remarquer ses
moindres torticolis, un étourdissement, qu'elle s'était
cognée. Mais si je parlais d'un de mes maux , rede-
venue stoïque et grave, elle faisait semblant de
ne pas avoir entendu . « Pauvre Marquis », disait - elle,
bien qu'elle ne pût s'empêcher de penser qu'il eût
fait l'impossible pour ne pas partir, et une fois
mobilisé, pour fuir devant le danger. « Pauvre
dame, disait- elle en pensant à Mme de Marsantes,
qu'est- ce qu'elle a dû pleurer quand elle a appris
la mort de son garçon ! Si encore elle avait pu le
revoir, mais il vaut peut - être mieux qu'elle n'ait
pas pu, parce qu'il avait le nez coupé en deux,
il était tout dévisagé . » Et les yeux de Françoise
211
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

se remplissaient de larmes mais à travers lesquelles


perçait la curiosité cruelle de la paysanne . Sans doute
Françoise plaignait la douleur de Mme de Marsantes
de tout son cœur, mais elle regrettait de ne pas
connaître la forme que cette douleur avait prise et
de ne pouvoir s'en donner le spectacle de l'affliction.
Et comme elle aurait bien aimé pleurer et que je
la visse pleurer elle dit pour s'entraîner : « Ça me
fait quelque chose ! » Sur moi aussi elle épiait les
traces du chagrin avec une avidité qui me fit si-
muler une certaine sécheresse en parlant de Robert.
Et plutôt sans doute par esprit d'imitation et parce
qu'elle avait entendu dire cela, car il y a des clichés
dans les offices aussi bien que dans les cénacles,
elle répétait, non sans y mettre pourtant, la satis-
faction d'un pauvre . « Toutes ses richesses ne l'ont
pas empêché de mourir comme un autre, et elles
ne lui servent plus à rien ». Le Maître d'hôtel pro-
fita de l'occasion pour dire à Françoise que sans
doute c'était triste, mais que cela ne comptait
guère auprès des millions d'hommes qui tombaient
tous les jours malgré tous les efforts que faisait le
gouvernement pour le cacher. Mais cette fois le
maître d'hôtel ne réussit pas à augmenter la dou-
leur de Françoise comme il avait cru. Car celle - ci
lui répondit : « C'est vrai qu'ils meurent aussi pour
la France, mais c'est des inconnus ; c'est toujours
plus intéressant quand c'est des gens qu'on connaît ».
Et Françoise qui trouvait du plaisir à pleurer ajouta
encore : « Il faudra bien prendre garde de m'avertir
si on cause de la mort du Marquis sur le journal ».
Robert m'avait souvent dit avec tristesse, bien
avant la guerre : « Oh ! ma vie, n'en parlons pas.
suis un homme condamné d'avance ». Faisait-il

212
LE TEMPS RETROUVÉ

allusion au vice qu'il avait réussi jusqu'alors à


cacher à tout le monde mais qu'il connaissait, et
dont il s'exagérait peut-être la gravité, comme les
enfants qui font la première fois l'amour, ou même
avant cela, cherchent seuls le plaisir, s'imaginent
pareils à la plante qui ne peut disséminer son pollen
sans mourir tout de suite après. Peut- être cette
exagération tenait- elle pour Saint - Loup comme pour
les enfants, ainsi qu'à l'idée du péché avec laquelle
on ne s'est pas encore familiarisé, à ce qu'une sen-
sation toute nouvelle a une force presque terrible
qui ira ensuite en s'atténuant. Ou bien avait- il,
le justifiant au besoin par la mort de son père enlevé
assez jeune, le pressentiment de sa fin prématurée .
Sans doute un tel pressentiment semble impossible.
Pourtant la mort paraît assujettie à certaines lois .
On dirait souvent par exemple que les êtres nés de
parents qui sont morts très vieux ou très jeunes,
sont presque forcés de disparaître au même âge,
les premiers traînant jusqu'à la centième année
des chagrins et des maladies incurables, les autres,
malgré une existence heureuse et hygiénique, em-
portés à la date inévitable et prématurée par un mal
si opportun et si accidentel ( quelques racines pro-
fondes qu'il puisse avoir dans le tempérament )
qu'il semble la formalité nécessaire à la réalisation
de la mort . Et ne serait-il pas possible que la mort
accidentelle elle - même comme celle de Saint-
Loup, liée d'ailleurs à son caractère de plus de
-
façons peut-être que je n'ai cru devoir le dire
fût elle aussi inscrite d'avance, connue seulement des
dieux , invisibles aux hommes, mais révélée par une
tristesse particulière, à demi-inconsciente, à demi-
consciente (et même dans cette dernière mesure
213
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

exprimée aux autres avec cette sincérité complète


qu'on met à annoncer des malheurs auxquels on
croit dans son for intérieur échapper et qui pour-
tant arriveront ) à celui qui la porte et l'aperçoit
sans cesse, en lui-même, comme une devise, une
date fatale .
Il avait dû être bien beau en ces dernières heures,
lui qui toujours dans cette vie avait semblé même
assis, même marchant dans un salon, contenir
l'élan d'une charge, en dissimulant d'un sourire
la volonté indomptable qu'il y avait dans sa tête
triangulaire, enfin il avait chargé. Débarrassée
de ses livres , la tourelle féodale était redevenue
militaire. Et ce Guermantes était mort plus lui-
même, ou plutôt plus de sa race en laquelle il n'était
plus qu'un Guermantes, comme ce fut symboli-
quement visible à son enterrement dans l'église
Saint - Hilaire de Combray, toute tendue de tentures
noires où se détachait en rouge sous la couronne
fermée, sans initiales de prénoms ni titres, le G
du Guermantes que par la mort il était redevenu.
Avant d'aller à cet enterrement qui n'eut pas lieu
tout de suite, j'écrivis à Gilberte. J'aurais peut -être
dû écrire à la duchesse de Guermantes, je me disais
qu'elle accueillerait la mort de Robert avec la
même indifférence que je lui avais vu manifester
pour celle de tant d'autres qui avaient semblé tenir
si étroitement à sa vie, et que peut-être même avec
son tour d'esprit Guermantes elle chercherait à
montrer qu'elle n'avait pas la superstition des liens
du sang. J'étais trop souffrant pour écrire à tout
le monde. J'avais cru autrefois qu'elle et Robert
s'aimaient bien dans le sens ou l'on dit cela dans
le monde, c'est - à- dire que l'un auprès de l'autre
214
LE TEMPS RETROUVE

ils se disaient des choses tendres qu'ils ressentaient


à ce moment-là . Mais loin d'elle il n'hésitait pas à la
déclarer idiote, et si elle éprouvait parfois à le voir
un plaisir égoïste, je l'avais vue incapable de se
donner la plus petite peine, d'user si légèrement
que ce fût de son crédit pour lui rendre un service,
même pour lui éviter un malheur. La méchanceté
dont elle avait fait preuve à son égard, en refusant
de le recommander au général de Saint - Joseph,
quand Robert allait repartir pour le Maroc, prouvait
que le dévouement qu'elle lui avait montré à l'oc
casion de son mariage n'était qu'une sorte de com-
pensation qui ne lui coûtait guère . Aussi fus -je bien
étonné d'apprendre, comme elle était souffrante
au moment où Robert fut tué, qu'on s'était cru
obligé de lui cacher pendant plusieurs jours (sous
les plus fallacieux prétextes), les journaux qui lui
eussent appris cette mort, afin de lui éviter le choc
qu'elle en ressentirait . Mais ma surprise augmenta
quand j'appris qu'après qu'on eût été obligé enfin
de lui dire la vérité, la duchesse pleura toute une
-
journée, tomba malade, et mit longtemps plus
d'une semaine, c'était longtemps pour elle,
à se consoler. Quand j'appris ce chagrin j'en fus
touché. Il fait que tout le monde peut dire, et que
je peux assurer qu'il existait entre eux une grande
amitié . Mais en me rappelant combien de petites
médisances, de mauvaise volonté à se rendre ser-
vice celle-là avait enfermés , je pense au peu de chose
que c'est qu'une grande amitié dans le monde.
D'ailleurs, un peu plus tard, dans une circonstance
plus importante historiquement si elle touchait
moins mon cœur, Mme de Guermantes se montra
à mon avis sous un jour encore plus favorable.
215
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Elle qui jeune fille avait fait preuve de tant d'im-


pertinente audace si l'on s'en souvient à l'égard de
la famille impériale de Russie et qui mariée leur
avait toujours parlé avec une liberté qui la faisait
parfois accuser de manque de tact, fut peut - être
seule après la révolution russe à faire preuve à
l'égard des grandes duchesses et des grands - ducs
d'un dévouement sans bornes . Elle avait l'année
même qui avait précédé la guerre, considérablement
agacée la grande- duchesse Wladimir en appelant
toujours la comtesse de Hohenfelsen, femme morga-
natique du grand -duc Paul, « la Grande- Duchesse
Paul ». Il n'empêche que la Révolution russe n'eut
pas plutôt éclaté que notre ambassadeur à Péters-
bourg, M. Paléologue (« Paléo » pour le monde diplo-
matique qui a ses abréviations prétendues spiri-
tuelles comme l'autre) fut harcelé des dépêches de
la duchesse de Guermantes qui voulait avoir des
nouvelles de la grande-duchesse Marie Pavlovna.
Et pendant longtemps les seules marques de sym-
pathie et de respect que reçut sans cesse cette prin-
cesse lui vinrent exclusivement de Mme de Guer-
mantes.
Saint- Loup causa, sinon par sa mort, du moins
par ce qu'il avait fait dans les semaines qui l'avaient
précédée, des chagrins plus grands que celui de
la duchesse . En effet, le lendemain même du soir
où j'avais vu M. de Charlus, le jour même où le
baron avait dit à Morel : « je me vengerai », les dé-
marches de Saint- Loup pour retouver Morel avaient
abouti, - c'est- à-dire qu'elles avaient abouti à ce
que le général sous les ordres de qui aurait dû être
Morel, s'étant rendu compte qu'il était déserteur,
l'avait fait rechercher et arrêter et, pour s'excuser

216
LE TEMPS RETROUVÉ

auprès de Saint- Loup du châtiment qu'allait subir


quelqu'un à qui il s'intéressait, avait écrit à Saint-
Loup pour l'en avertir. Morel ne douta pas que son
arrestation n'eût été provoquée par la rancune de
M. de Charlus . Il se rappela les paroles : « Je me ven-
gerai », pensa que c'était là cette vengeance, et
demanda à faire des révélations . « Sans doute ,
déclara -t-il, j'ai déserté. Mais si j'ai été conduit sur
le mauvais chemin est- ce tout à fait ma faute ? »
Il raconta sur M. de Charlus et sur M. d'Argencourt
avec lequel il s'était brouillé aussi des histoires
ne le touchant pas à vrai dire directement mais
que ceux-ci, avec la double expansion des amants
et des invertis lui avaient racontées, ce qui fit arrê-
ter à la fois M. de Charlus et M. d'Argencourt."
Cette arrestation causa peut- être moins de douleur
à tous deux que d'apprendre } à chacun qui l'igno-
rait que l'autre était son rival, et l'instruction révéla
qu'ils en avaient énormément d'obscurs, de quo-
tidiens ramassés dans la rue . Ils furent bientôt
relâchés d'ailleurs . Morel le fut aussi parce que la
lettre écrite à Saint- Loup par le général lui fut
renvoyée avec cette mention, décédé, mort au
champ d'honneur. Le général voulut faire pour le
défunt que Morel fût simplement envoyé sur le
front ; il s'y conduisit bravement, échappa à tous
les dangers et revint la guerre finie avec la croix
que M. de Charlus avait jadis vainement sollicitée
pour lui et que lui valut indirectement la mort de
Saint- Loup. J'ai souvent pensé depuis, en me rap-
pelant cette croix de guerre égarée chez Jupien,
que si Saint- Loup avait survécu, il eût pu facilement
se faire élire député dans les élections qui suivirent
la guerre, grâce à l'écume de niaiserie et au rayonne-
217
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ment de gloire qu'elle laissa après elle, et où si un


doigt de moins, abolissant des siècles de préjugés,
permettait d'entrer par un brillant mariage dans
une famille aristocratique, la croix de guerre,
eût -elle été gagnée dans les bureaux, tenait lieu de
profession de foi pour entrer dans une élection
triomphale, à la Chambre des Députés, presque à
l'Académie française . L'élection de Saint- Loup à
cause de sa « sainte » famille eût fait verser à M. Ar-
thur Meyer des flots de larmes et d'encre . Mais
peut- être aimait -il trop sincèrement le peuple pour
arriver à conquérir les suffrages du peuple, lequel
pourtant lui aurait sans doute, en faveur de ses
quartiers de noblesse, pardonné ses idées démocra-
tiques. Saint-Loup les eût exposées sans doute
avec succès devant une chambre d'aviateurs . Certes,
ces héros l'auraient compris ainsi que quelques
très rares hauts esprits . Mais grâce à l'apaisement
du Bloc national on avait aussi repêché les vieilles
canailles de la politique qui sont toujours réélues .
Celles qui ne purent entrer dans une chambre
d'aviateurs, quémandèrent au moins pour entrer
à l'Académie française les suffrages des maréchaux,
d'un président de la République, d'un président
de la Chambre, etc. Elles n'eussent pas été favo-
rables à Saint - Loup , mais l'étaient à un autre habitué
de Jupien, ce député de l'Action libérale qui fut
réélu sans concurrent . Il ne quittait pas l'uniforme
d'officier de territoriale bien que la guerre fût finie
depuis longtemps . Son élection fut saluée avec
joie par tous les journaux qui avaient fait l' « union »
sur son nom, par les dames nobles et riches qui
ne portaient plus que des guenilles, par un senti-
ment de convenances et la peur des impôts, tandis
218
LE TEMPS RETROUVE

que les hommes de la Bourse achetaient sans arrê-


ter des diamants non pour leurs femmes mais parce
que, ayant perdu toute confiance dans le crédit
d'aucun peuple, ils se réfugiaient vers cette richesse
palpable, et faisaient ainsi monter la de Beers.
de mille francs . Tant de niaiserie agaçait un peu,
mais on en voulut moins au Bloc national quand
on vit tout d'un coup les victimes du bolchevisme,
de grandes -duchesses en haillons, dont on avait
assassiné tour à tour les maris et les fils . Les maris
dans des brouettes, et les fils en jetant des pierres
dessus après les avoir d'abord laissés sans manger
puis les avoir fait travailler au milieu des huées,
et enfin jetés dans des puits ou on les lapidait parce
qu'on croyait qu'ils avaient la peste et pouvaient
la communiquer. Ceux qui étaient arrivés à s'enfuir
reparurent tout à coup, ajoutant encore à ce tableau
d'horreur de nouveaux détails terrifiants.

219
CHAPITRE III

MATINÉE CHEZ LA PRINCESSE DE GUERMANTES

La nouvelle maison de santé dans laquelle je


me retirai alors ne me guérit pas plus que la pre-
mière ; et un long temps s'écoula avant que je la
quittasse. Durant le trajet en chemin de fer que
je fis pour rentrer à Paris, la pensée de mon absence
de dons littéraires que j'avais cru découvrir jadis
du côté de Guermantes, que j'avais reconnue avec
plus de tristesse encore dans mes promenades quo-
tidiennes, avec Gilberte, avant de rentrer dîner,
fort avant dans la nuit, à Tansonville, et qu'à la
veille de quitter cette propriété, j'avais à peu près
identifiée, en lisant quelques pages du journal des
Goncourt, à la vanité, au mensonge de la littéra-
ture, cette pensée moins douloureuse peut-être,
plus morne encore, si je lui donnais comme objet
non ma propre infirmité à moi particulière, mais
l'inexistence de l'idéal auquel j'avais cru, cette
pensée qui ne m'était pas depuis bien longtemps
revenue à l'esprit, me frappa de nouveau et avec une
force plus lamentable que jamais. C'était, je me le
rappelle, à un arrêt du train en pleine campagne.
Le soleil éclairait jusqu'à la moitié de leur tronc
un ligne d'arbres qui suivait la voie du chemin de
220
LE TEMPS RETROUVE

fer. Arbres, pensai -je, vous n'avez plus rien à me


dire, mon cœur refroidi ne vous entend plus. Je
suis pourtant ici en pleine nature, eh bien, c'est
avec froideur, avec ennui que mes yeux constatent
la ligne qui sépare votre front lumineux de votre tronc
d'ombre. Si jamais j'ai pu me croire poète, je sais
maintenant que je ne le suis pas. Peut-être dans la
nouvelle partie de ma vie si desséchée, qui s'ouvre,
les hommes pourraient-ils m'inspirer ce que ne me
dit plus la nature. Mais les années où j'aurais peut-
être été capable de la chanter ne reviendront ja-
mais ». Mais en me donnant cette consolation d'une
observation humaine possible venant prendre la
place d'une inspiration impossible, je savais que je
cherchais seulement à me donner une consolation
et que je savais moi-même sans valeur. Si j'avais
vraiment une âme d'artiste quel plaisir n'éprou-
verais-je pas devant ce rideau d'arbres éclairé par
le soleil couchant, devant ces petites fleurs du talus
qui se haussaient presque jusqu'au marchepied du
wagon, dont je pourrais compter les pétales et dont
je me garderais bien de décrire la couleur comme
feraient tant de bons lettrés, car peut -on espérer
transmettre au lecteur un plaisir qu'on n'a pas
ressenti ? Un peu plus tard j'avais vu avec la
même indifférence les lentilles d'or et d'orange dont
le même soleil couchant criblait les fenêtres d'une
maison ; et enfin, comme l'heure avait avancé,
j'avais vu une autre maison qui semblait construite
en une substance d'un rose assez étrange. Mais
j'avais fait ces diverses constatations avec la même
absolue indifférence que si, me promenant dans un
jardin avec une dame, j'avais vu une feuille de verre
et un peu plus loin un objet d'une matière analogue
221
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

à l'albâtre dont la couleur inaccoutumée ne m'au-


rait pas tiré du plus languissant ennui et que si,
par politesse pour la dame, pour dire quelque chose,
et pour montrer que j'avais remarqué cette couleur,
j'avais désigné en passant le verre coloré et le
morceau de stuc. De la même manière, par acquit
de conscience, je me signalais à moi-même comme
à quelqu'un qui m'eût accompagné et qui eût été
capable d'en tirer plus de plaisir que moi les reflets
du feu dans les vitres, et la transparence rose de la
maison. Mais le compagnon à qui j'avais fait cons-
tater ces effets curieux était d'une nature sans doute
moins enthousiaste que beaucoup de gens bien
disposés qu'une telle vue ravit, car il avait pris
connaissance de ces couleurs sans aucune espèce
d'allégresse .
Ma longue absence de Paris n'avait pas empê-
ché d'anciens amis à continuer, comme mon nom
restait sur leurs listes, à m'envoyer fidèlement
des invitations, et quand j'en trouvai en rentrant
-
avec une pour un goûter donné par la Berma
en l'honneur de sa -
fille et de son gendre une autre
pour une matinée qui devait avoir lieu le lende-
main chez le prince de Guermantes, les tristes ré-
flexions que j'avais faites dans le train ne furent
pas un des moindres motifs qui me conseillèrent
de m'y rendre. Ce n'était vraiment pas la peine de
me priver de mener la vie de l'homme du monde ,
m'étais-je dit , puisque, le fameux « travail » auquel
depuis si longtemps j'espère chaque jour me mettre
le lendemain, je ne suis pas ou plus fait pour lui,
et que peut -être même il ne correspond à aucune
réalité. A vrai dire, cette raison était toute négative
et ôtait simplement leur valeur à celles qui auraient
222
LE TEMPS RETROUVE

pu me détourner de ce concert mondain . Mais celle


qui m'y fit aller fut ce nom de Guermantes depuis
assez longtemps sorti de mon esprit pour que,
lu sur la carte d'invitation il réveillât un rayon
de mon attention, allât prélever au fond de ma
mémoire une coupe de leur passé, accompagné
de toutes les images de forêt domaniale ou de hautes
fleurs qui l'escortaient alors et pour qu'il reprît
pour moi le charme et la signification que je lui
trouvais à Combray quand passant avant de ren-
trer dans la rue de l'Oiseau, je voyais du dehors
comme une laque obscure le vitrail de Gilbert le
Mauvais , sire de Guermantes. Pour un moment
les Guermantes m'avaient semblé de nouveau en-
tièrement différents des gens du monde incompa-
rables avec eux, avec tout être vivant fût -il sou-
verain, des êtres issus de la fécondation de cet
air aigre et vertueux de cette sombre ville de Com-
bray où s'était passée mon enfance et du passé
qu'on y apercevait dans la petite rue, à la hauteur
du vitrail . J'avais eu envie d'aller chez les Guer-
mantes, comme si cela avait dû me rapprocher de
mon enfance et des profondeurs de ma mémoire
où je l'apercevais . Et j'avais continué à relire l'in-
vitation jusqu'au moment où , révoltées , les lettres
qui composaient ce nom si familier et si mystérieux,
comme celui même de Combray, eussent repris leur
indépendance et eussent dessiné devant mes yeux
fatigués comme un nom que je ne connaissais pas .
Maman allant justement à un petit thé chez
Mme Sazerat, je n'eus aucun scrupule à me rendre
à la matinée de la princesse de Guermantes . Je pris
une voiture pour y aller car le prince de Guermantes
n'habitait plus son ancien hôtel mais un magni-
223
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

fique qu'il s'était fait construire avenue du Bois .


C'est un des torts des gens du monde de ne pas
comprendre que s'ils veulent que nous croyions en
eux, il faudrait d'abord qu'ils y crussent eux-
mêmes, ou au moins qu'ils respectassent les élé-
ments essentiels de notre croyance. Au temps
où je croyais, même si je savais le contraire, que les
Guermantes habitaient tel palais en vertu d'un
droit héréditaire, pénétrer dans le palais du sorcier
ou de la fée, faire s'ouvrir devant moi les portes
qui ne cèdent pas tant qu'on n'a pas prononcé
la formule magique, me semblait aussi malaisé
que d'obtenir un entretien du sorcier ou de la fée
eux-mêmes . Rien ne m'était plus facile que de me
faire croire à moi-même, que le vieux domestique
engagé de la veille ou fourni par Potel et Chabot
était fils, petit- fils, descendant de ceux qui servaient
la famille bien avant la Révolution, et j'avais une
bonne volonté infinie à appeler portrait d'ancêtre,
le portrait qui avait été acheté le mois précédent
chez Bernheim jeune . Mais un charme ne se trans-
vase pas, les souvenirs ne peuvent se diviser et du
prince de Guermantes maintenant qu'il avait percé
lui-même à jour les illusions de ma croyance en
étant allé habiter avenue du Bois, il ne restait plus
grand'chose. Les plafonds que j'avais craint de
voir s'écrouler quand on avait annoncé mon nom
et sous lesquels eut flotté encore pour moi beaucoup
de charme et des craintes de jadis couvraient les
soirées d'une Américaine sans intérêt pour moi.
Naturellement, les choses n'ont pas en elles - mêmes
de pouvoir, et puisque c'est nous qui le leur con-
fions, quelque jeune collégien bourgeois devait en
ce moment avoir devant l'hôtel de l'avenue du Bois

224
LE TEMPS RETROUVÉ

les mêmes sentiments que moi jadis devant l'ancien


hôtel du prince de Guermantes. C'était qu'il était
encore à l'âge des croyances, mais je l'avais dépassé,
et j'avais perdu ce privilège, comme après la pre-
mière jeunesse on perd le pouvoir qu'ont les enfants
de dissocier en fractions digérables le lait qu'ils
ingèrent, ce qui force les adultes à prendre pour
plus de prudence le lait par petites quantités ,
tandis que les enfants peuvent le téter indéfini-
ment sans reprendre haleine. Du moins le change-
ment de résidence du prince de Guermantes eut
cela de bon pour moi, que la voiture qui était venue
me chercher pour me conduire et dans laquelle je
faisais ces réflexions dut traverser les rues qui vont
vers les Champs - Élysées . Elles étaient fort mal
pavées à cette époque, mais dès le moment où
j'y entrai, je n'en fus pas moins détaché de mes
pensées par une sensation d'une extrême douceur ;
on eut dit que tout d'un coup la voiture roulait
plus facilement, plus doucement, sans bruit comme
quand les grilles d'un parc s'étant ouvertes on
glisse sur les allées couvertes d'un sable fin ou de
feuilles mortes ; matériellement il n'en était rien,
mais je sentais tout à coup la suppression des
obstacles extérieurs comme s'il n'y avait plus eu
pour moi d'effort d'adaptation ou d'attention tels
que nous en faisons même sans nous en rendre
compte devant les choses nouvelles ; les rues par
lesquelles je passais en ce moment étaient celles ,
oubliées depuis si longtemps, que je prenais jadis
avec Françoise pour aller aux Champs -Elysées .
Le sol de lui-même savait où il devait aller ; sa résis-
tance était vaincue . Et comme un aviateur qui a
jusque-là péniblement roulé à terre, « décollant >
225 15
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

brusquement, je m'élevais lentement vers les hau-


teurs silencieuses du souvenir. Dans Paris, ces rues
là se détacheront toujours pour moi, en une autre
matière que les autres. Quand j'arrivai au coin
de la rue Royale où était jadis le marchand en
plein vent des photographies aimées de Françoise,
il me sembla que la voiture, entraînée par des cen-
taines de tours anciens, ne pourrait pas faire autre-
ment que de tourner d'elle-même. Je ne traver-
sais pas les mêmes rues que les promeneurs qui
étaient dehors ce jour-là mais un passé glissant,
triste et doux . Il était d'ailleurs fait de tant de
passés différents qu'il m'était difficile de reconnaître
la cause de ma mélancolie, si elle était due à ces
marches au-devant de Gilberte et dans la crainte
qu'elle ne vînt pas, à la proximité d'une certaine
maison où on m'avait dit qu'Albertine était allée
avec Andrée, à la signification philosophique que
semble prendre un chemin qu'on a suivi mille fois,
avec une passion qui ne dure plus et qui n'a pas
porté de fruit, comme celui où après le déjeuner
je faisais des courses si hâtives, si fiévreuses, pour
regarder, toutes fraîches encore de colle, l'affiche
de Phèdre et celle du Domino noir. Arrivé aux
Champs - Elysées, comme je n'étais pas très désireux
d'entendre tout le concert qui était donné chez les
Guermantes, je fis arrêter la voiture et j'allais
m'apprêter à descendre pour faire quelques pas
à pied quand je fus frappé par le spectacle d'une
voiture qui était en train de s'arrêter aussi. Un
homme, les yeux fixes, la taille voûtée était plutôt
posé qu'assis dans le fond, et faisait pour se tenir
droit les efforts qu'aurait fait un enfant à qui on
aurait recommandé d'être sage. Mais son chapeau
226
LE TEMPS RETROUVE

de paille laissait voir une forêt indomptée de cheveux


entièrement blancs et une barbe blanche, comme
celle que la neige fait aux statues des fleuves dans
les jardins publics, coulait de son menton . C'était,
à côté de Jupien qui se multipliait pour lui, M. de
Charlus convalescent d'une attaque d'apoplexie
que j'avais ignorée ( on m'avait seulement dit qu'il
avait perdu la vue ; or il ne s'était agi que de troubles
passagers, car il voyait de nouveau fort clair)
et qui, à moins que jusque-là il se fût teint et qu'on
lui eût interdit de continuer à en prendre la fatigue,
avait plutôt comme en une sorte de précipité chi-
mique rendu visible et brillant tout le métal dont
étaient saturées et que lançaient comme autant de
geysers les mèches maintenant de pur argent de
sa chevelure et de sa barbe, cependant qu'elle avait
imposé au vieux prince déchu la majesté shakes-
pearienne d'un roi Lear. Les yeux n'étaient pas
restés en dehors de cette convulsion totale, de cette
altération métallurgique de la tête. Mais par un
phénomène inverse, ils avaient perdu tout leur
éclat. Mais le plus émouvant est qu'on sentait que
cet éclat perdu était la fierté morale, et que par là
la vie physique et même intellectuelle de M. de
Charlus survivait à l'orgueil aristocratique qu'on
avait pu croire un moment faire corps avec elles .
Ainsi à ce moment, se rendant sans doute aussi
chez le prince de Guermantes, passa en victoria,
Madame de Sainte- Euverte, que le baron jadis ne
trouvait pas assez chic pour lui . Jupien qui prenait
soin de lui comme d'un enfant lui souffla à l'oreille
que c'était une personne de connaissance, Mme de
Sainte-Euverte . Et aussitôt , avec une peine infinie,
et toute l'application d'un malade qui veut se
227
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

montrer capable de tous les mouvements qui lui


sont encore difficiles, M. de Charlus se découvrit,
s'inclina, et salua Mme de Saint- Euverte avec le
même respect que si elle avait été la Reine de
France. Peut- être y avait-il dans la difficulté même
que M. de Charlus avait à faire un tel salut une
raison pour lui de le faire, sachant qu'il toucherait
davantage par un acte qui douloureux pour un malade
devenait doublement méritoire de la part de celui
qui le faisait et flatteur pour celle à qui il s'adres-
sait, les malades exagèrant la politesse, comme les
rois . Peut- être aussi y avait-il encore dans les mou-
vements du baron cette incoordination consécutive
aux troubles de la moelle et du cerveau, et ses gestes
dépassaient -ils l'intention qu'il avait. Pour moi ,
j'y vis plutôt une sorte de douceur quasi physique,
de détachement des réalités de la vie, si frappants
chez ceux que la mort a déjà fait entrer dans son
ombre. La mise à nu des gisements argentés de la
chevelure décelait un changement moins profond
que cette inconsciente humilité mondaine qui inter-
vertissait tous les rapports sociaux, humiliait devant
-
Mme de Sainte - Euverte , eût humilié, — en montrant
ce qu'il a de fragile devant la dernière des Amé-
ricaines ( qui eût pu enfin s'offrir la politesse jusque-
là inaccessible pour elle du baron) le snobisme qui
semblait le plus fier. Car le baron vivait toujours,
pensait toujours ; son intelligence n'était pas at-
teinte. Et plus que n'eût fait tel chœur de Sophocle
sur l'orgueil abaissé d'Edipe, plus que la mort même,
et toute oraison funèbre sur la mort, le salut em-
pressé et humble du baron à Mme de Sainte - Euverte
proclamait ce qu'a de périssable l'amour des gran-
deurs de la terre et tout l'orgueil humain . M. de
228
LE TEMPS RETROUVE

Charlus qui jusque-là n'eût pas consenti à dîner


avec Mme de Sainte- Euverte, la saluait maintenant
jusqu'à terre. Il saluait peut -être par ignorance
du rang de la personne qu'il saluait (les articles
du code social pouvant être emportés par une
attaque comme toute autre partie de la mémoire)
peut - être par une incoordination qui transposait
dans le plan de l'humilité apparente l'incertitude
- sans cela hautaine qu'il aurait eue - de l'identité
de la dame qui passait . Il la salua enfin avec cette
politesse des enfants venant timidement dire bon-
jour aux grandes personnes, sur l'appel de leur
mère . Et un enfant, c'est, sans la fierté qu'ils ont,
ce qu'il était devenu. Recevoir l'hommage de M. de
Charlus, pour Mme de Sainte- Euverte c'était tout
le snobisme, comme ç'avait été tout le snobisme
du baron de le lui refuser. Or cette nature inacces-
sible et précieuse qu'il avait réussi à faire croire
à Mme de Sainte- Euverte être essentielle à lui-
même, M. de Charlus l'anéantit d'un seul coup par
la timidité appliquée, le zèle peureux avec lequel
il ôta son chapeau d'où les torrents de sa chevelure
d'argent ruisselèrent, tout le temps qu'il laissa sa
tête découverte par déférence, avec l'éloquence d'un
Bossuet. Quand Jupien eut aidé le baron à des-
cendre et que j'eus salué celui- ci il me parla très
vite d'une voix si imperceptible que je ne pus dis-
tinguer ce qu'il me disait, ce qui lui arracha quand
pour la troisième fois je le fis répéter un geste d'im-
patience qui m'étonna par l'impassibilité qu'avait
d'abord montré le visage et qui était due sans doute
à un reste de paralysie. Mais quand je fus arrivé
à comprendre ces paroles sussurées, je m'aperçus
que le malade gardait absolument intacte son intel-

229
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ligence. Il y avait d'ailleurs deux M. de Charlus,


sans compter les autres . Des deux, l'intellectuel
passait son temps à se plaindre qu'il allait à l'aphasie,
qu'il prononçait constamment un mot, une lettre
pour une autre. Mais dès qu'en effet il lui arrivait
de le faire, l'autre M. de Charlus, le subconscient,
lequel voulait autant faire envie que l'autre pitié,
arrêtait immédiatement, comme un chef d'orchestre
dont les musiciens pataugent, la phrase commencée,
et avec une ingéniosité infinie attachait ce qui venait
ensuite au mot dit en réalité pour un autre mais
qu'il semblait avoir choisi . Même sa mémoire était
intacte ; il mettait du reste une coquetterie qui
n'allait pas sans la fatigue d'une application des
plus ardues à faire sortir tel souvenir ancien, peu
important se rapportant à moi et qui me montre-
rait qu'il avait gardé ou recouvré toute sa netteté
d'esprit. Sans bouger la tête, ni les yeux, ni varier
d'une seule inflexion son débit , il me dit par exemple :
« Voici un poteau où il y a une affiche pareille à
celle devant laquelle j'étais la première fois que je
vous vis à Avranches, non je me trompe, à Balbec . »
Et c'était en effet une réclame pour le même produit.
J'avais à peine au début distingué ce qu'il disait,
de même qu'on commence par ne voir goutte dans
une chambre dont tous les rideaux sont clos . Mais
comme des yeux dans la pénombre, mes oreilles
s'habituèrent bientôt à ce pianissimo. Je crois
aussi qu'il s'était graduellement renforcé pendant
que le baron parlait, soit que la faiblesse de sa voix
provint en partie d'une appréhension nerveuse
qui se dissipait quand, distrait par un tiers, il ne
pensait plus à elle ; soit qu'au contraire cette fai-
blesse correspondît à son état véritable et que la
230
LE TEMPS RETROUVE

force momentanée avec laquelle il parlait dans la


conversation fût provoquée par une excitation fac-
tice, passagère et plutôt funeste, qui faisait dire
aux étrangers : « Il est déjà mieux, il ne faut pas qu'il
pense à son mal », mais augmentait au contraire
celui-ci qui ne tardait pas à reprendre . Quoi qu'il
en soit, le baron à ce moment (et même en tenant
compte de mon adaptation) jetait ses paroles plus
fort, comme la marée, les jours de mauvais temps
ses petites vagues tordues . Et ce qui lui restait
de sa récente attaque faisait entendre au fond
de ses paroles comme un bruit de cailloux roulés .
D'ailleurs, continuant à me parler du passé, sans
doute pour bien me montrer qu'il n'avait pas perdu
la mémoire, il l'évoquait d'une façon funèbre, mais
sans tristesse. Il ne cessait d'énumérer tous les
gens de sa famille ou de son monde qui n'étaient
plus, moins semblait-il avec la tristesse qu'ils ne
fussent plus en vie qu'avec la satisfaction de leur
survivre. Il semblait en rappelant leur trépas prendre
mieux conscience de son retour vers la santé. C'est
avec une dureté presque triomphale qu'il répétait
sur un ton uniforme, légèrement bégayant et aux
sourdes résonnances sépulcrales : « Hannibal de
Bréauté, mort ! Antoine de Mouchy, mort ! Charles
Swann, mort ! Adalbert de Montmorency, mort !
Baron de Talleyrand, mort ! Sosthène de Doudeau-
ville, mort ! » Et chaque fois, ce mot mort semblait
tomber sur ces défunts comme une pelletée de
terre plus lourde, lancée par un fossoyeur qui tenait
à les river plus profondément à la tombe.
La duchesse de Létourville, qui n'allait pas à la
matinée de la princesse de Guermantes, parce qu'elle
venait d'être longtemps malade, passa à ce moment
231
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

à pied à côté de nous et apercevant le baron dont


elle ignorait la récente attaque, s'arrêta pour lui
dire bonjour . Mais la maladie qu'elle venait d'avoir
faisait qu'elle ne comprenait pas mieux, mais sup-
Fortait plus impatiemment, avec une mauvaise
umeur nerveuse où il y avait peut-être beaucoup
de pitié, la maladie des autres. Entendant le baron
prononcer difficilement et à faux certains mots,
lui voyant bouger difficilement le bras, elle jeta les
yeux tour à tour sur Jupien et sur moi comme pour
nous demander l'explication d'un phénomène aussi
choquant. Comme nous ne lui dîmes rien, ce fut
à M. de Charlus lui-même qu'elle adressa un long
regard plein de tristesse mais aussi de reproches .
Elle avait l'air de lui faire grief d'être avec elle
dehors dans une attitude aussi peu usuelle que s'il
fut sorti sans cravate ou sans souliers . A une nou-
velle faute de prononciation que commit le baron,
la douleur et l'indignation de la duchesse augmen-
tant ensemble, elle dit au baron : « Palamède ! »
sur le ton interrogatif et exaspéré des gens trop
nerveux qui ne peuvent supporter d'attendre une
minute et si on les fait entrer tout de suite en
s'excusant d'achever sa toilette vous disent amère-
ment, non pour s'excuser mais pour s'accuser :
« Mais alors, je vous dérange ! » Comme si c'était
un crime de la part de celui qu'on dérange. Fina-
lement, elle nous quitta d'un air de plus en plus
navré en disant au baron : « Vous feriez mieux de
rentrer ».
M. de Charlus demanda à s'asseoir sur un fauteuil
pour se reposer pendant que Jupien et moi ferions
quelques pas et tira péniblement de sa poche un
livre qui me sembla être un livre de prières . Je
232
LE TEMPS RETROUVE

n'étais pas fâché de pouvoir apprendre par Jupien


bien des détails sur l'état de santé du baron . « Je
suis content de causer avec vous, Monsieur, me dit
Jupien, mais nous n'irons pas plus loin que le rond-
point. Dieu merci, le baron va bien maintenant ,
mais je n'ose pas le laisser longtemps seul , il est
toujours le même, il a trop bon cœur, il donnerait
tout ce qu'il a aux autres, et puis ce n'est pas tout ,
il est resté coureur comme un jeune homme et je
suis obligé d'ouvrir les yeux » . « D'autant plus qu'il
a retrouvé les siens, répondis -je ; on m'avait beau-
coup attristé en me disant qu'il avait perdu la vue » .
• Sa paralysie s'était en effet portée là, il ne voyait
absolument plus . Pensez que pendant la cure qui
lui a fait du reste tant de bien, il est resté plusieurs
mois sans voir plus qu'un aveugle de naissance ».
<< Cela devait au moins rendre inutile toute une partie
de votre surveillance ? » « Pas le moins du monde,
à peine arrivé dans un hôtel, il me demandait com-
ment était telle personne de service . Je l'assurais
qu'il n'y avait que des horreurs . Mais il sentait bien
que cela ne pouvait pas être universel, que je devais
quelquefois mentir. Voyez- vous ce petit polisson.
Et puis il avait une espèce de flair, d'après la voix
peut-être, je ne sais pas . Alors il s'arrangeait pour
m'envoyer faire d'urgence des courses . Un jour,
vous m'excuserez de vous dire cela, mais vous êtes
venu une fois par hasard dans le Temple de l'Im-
pudeur, je n'ai rien à vous cacher ( d'ailleurs il avait
toujours une satisfaction assez peu sympathique
à faire étalage des secrets qu'il détenait) je rentrais
d'une de ces courses soi- disant pressées, d'autant
plus vite que je me figurais bien qu'elle avait été
arrangée à dessein, quand au moment où j'appro-
233
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

chais de la chambre du baron, j'entendis une voix


qui disait : « Quoi ? » « Comment, répondit le baron,
c'était donc la première fois ». J'entrai sans frapper,
et quelle ne fut pas ma frayeur. Le baron, trompé
par la voix qui était en effet plus forte qu'elle n'est
d'habitude à cet âge-là (et à cette époque-là le baron
était complètement aveugle) était, lui qui aimait
plutôt autrefois les personnes mûres, avec un enfant
qui n'avait pas dix ans ».
On m'a raconté qu'à cette époque-là il était en
proie presque chaque jour à des crises de dépression
mentale caractérisée non pas précisément par de
la divagation, mais par la confession à haute voix,
--- devant des tiers dont il oubliait la présence
ou la sévérité -- d'opinions qu'il avait l'habitude
de cacher, sa germanophilie par exemple. Ainsi,
longtemps après la fin de la guerre, il gémissait de
la défaite des Allemands parmi lesquels il se comp
tait et disait orgueilleusement : « Et pourtant il
ne se peut pas que nous ne prenions pas notre
revanche, car nous avons prouvé que c'est nous
qui étions capables de la plus grande résistance,
et qui avions là meilleure organisation ». Ou bien
ses confidences prenaient un autre ton, et il s'écriait
rageusement : « Que Lord X ou le prince de X ne
viennent pas redire ce qu'ils disaient hier car je
me suis tenu à quatre pour ne pas leur répondre :
« Vous savez bien que vous en êtes au moins autant
que moi ». Inutile d'ajouter que quand M. de Char-
lus faisait ainsi dans les moments ou comme on dit
il n'était pas très présent des aveux germano.
philes ou autres, les personnes de l'entourage qui
se trouvaient là, que ce fut Jupien ou la duchesse
de Guermantes, avaient l'habitude d'interrompre
234
LE TEMPS RETROUVE

les paroles imprudentes et d'en donner pour les


tiers moins intimes et plus indiscrets une interpré-
tation forcée mais honorable. « Mais mon Dieu !
s'écria Jupien, j'avais bien raison de vouloir que
nous ne nous éloignions pas, le voilà qui a trouvé
déjà le moyen d'entrer en conversation avec un
garçon jardinier. Adieu, Monsieur, il vaut mieux
que je vous quitte et que je ne laisse pas un instant
seul mon malade qui n'est plus qu'un grand enfant ».

Je descendis de nouveau de voiture un peu avant


d'arriver chez la princesse de Guermantes et je
recommençai à penser à cette lassitude et à cet
ennui avec lequel j'avais essayé la veille de noter
la ligne qui, dans une des campagnes réputées les
plus belles de France, séparait sur les arbres l'ombre
de la lumière . Certes, les conclusions intellectuelles
que j'en avais tirées, n'affectaient pas aujourd'hui
aussi cruellement ma sensibilité . Elles restaient
les mêmes. Mais comme chaque fois que je me
trouvais raraché à mes habitudes, sorti à une autre
heure, dans un lieu nouveau, j'éprouvais un vif
plaisir.
Ce plaisir me semblait aujourd'hui un plaisir pure-
ment frivole, celui d'aller à une matinée chez
Mme de Guermantes. Mais puisque je savais mainte-
nant que je ne pouvais rien atteindre de plus que
des plaisirs frivoles, à quoi bon me les refuser.
Je me redisais que je n'avais éprouvé en essayant
cette description rien de cet enthousiasme qui n'est
pas le seul mais qui est un premier critérium du
talent. J'essayais maintenant de tirer de ma mé-
235
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

moire d'autres instantanés », notamment des


instantanés qu'elle avait pris à Venise, mais rien
que ce mot me la rendait ennuyeuse comme une
exposition de photographie, et je ne me sentais pas
plus de goût, plus de talent, pour décrire mainte-
nant ce que j'avais vu autrefois qu'hier ce que j'ob-
servais d'un œil minutieux et morne, au moment
même. Dans un instant tant d'amis que je n'avais
pas vus depuis si longtemps allaient sans doute me
demander de ne plus m'isoler ainsi, de leur consa-
crer mes journées . Je n'aurais aucune raison de le
leur refuser, puisque j'avais maintenant la preuve
que je n'étais plus bon à rien , que la littérature
ne pouvait plus me causer aucune joie, soit par ma
faute, étant trop peu doué, soit par la sienne, si
elle était en effet moins chargée de réalité que je
n'avais cru .
Quand je pensais à ce que Bergotte m'avait dit :
« Vous êtes malade, mais on ne peut vous plaindre
car vous avez les joies de l'esprit » , je voyais
combien il s'était trompé sur moi . Comme il y avait
peu de joie dans cette lucidité stérile . J'ajoute même
que si quelquefois j'avais peut- être des plaisirs
-
- non de l'intelligence je les dépensais toujours
pour une femme différente ; de sorte que le Destin,
m'eût-il accordé cent ans de vie de plus, et sans
infirmités, n'eût fait qu'ajouter des rallonges
successives à une existence toute en longueur,
dont on ne voyait même pas l'intérêt qu'elle se
prolongeât davantage, à plus forte raison longtemps
encore .
Quant aux joies de l'intelligence , pouvais-
je ainsi appeler ces froides constatations que mon
œil clairvoyant ou mon raisonnement juste rele-
236
LE TEMPS RETROUVÉ

vaient sans aucun plaisir et qui restaient infécondes.


Mais c'est quelquefois au moment où tout nous
semble perdu que l'avertissement arrive qui peut
nous sauver on a frappé à toutes les portes qui ne
donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer
et qu'on aurait cherchée en vain pendant cent ans,
on y heurte sans le savoir et elle s'ouvre.

237
ACHEVÉ D'IMPRIMER
LE 12 MARS 1929
PAR F. PAILLART A
ABBEVILLE (SOMME )
1
LE TEMPS RETROUVÉ
EDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE
FRANÇAISE

ŒUVRES DE MARCEL PROUST

LES PLAISIRS ET LES JOURS .... 1 volume

PASTICHES ET MÉLANGES …………


... 1 volume

CHRONIQUES ...... 1 volume

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU :

DU COTÉ DE CHEZ SWANN , 2 volumes I

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES


EN FLEURS , 3 volumes .. II

LE COTÉ DE GUERMANTES . I , 1 vol-


lume .... III

LE COTE DE GUERMANTES . II , SO-


DOME ET GOMORRHE . I , 1 volume .. IV

SODOME ET GOMORRHE . II , 3 volumes . V

LA PRISONNIERE , 2 volumes ....... VI

ALBERTINE DISPARUE , 2 volumes .... VII

LE TEMPS RETROUVÉ , 2 volumes .... VIII


MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU
TEMPS PERDU

TOME VIII

LE

TEMPS RETROUVÉ

412

37° édition

nrf

PARIS
Librairie Gallimard
EDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3, rue de Grenelle (vime)


L'ÉDITION ORIGINALE DE CET OUVRAGE A ÉTÉ TIRÉE A MILLE
TROIS CENT SOIXANTE-QUATORZE EXEMPLAIRES ET COMPREND :
CENT VINGT-NEUF EXEMPLAIRES RÉIMPOSÉS DANS LE FORMAT
IN-QUARTO TELLIÈRE , SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-
NAVARRE AU FILIGRANE n . r. f. , DONT DOUZE HORS COM-
MERCE MARQUÉS DE A AL ET QUATRE EXEMPLAIRES NOMI-
NATIFS TIRES SPÉCIALEMENT POUR LA FAMILLE DE MARCEL
PROUST , ET CENT TREIZĖ EXEMPLAIRES DESTINÉS AUX BIBLIO-
PHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE , NUMÉROTÉS de i a
CXIII , MILLE DEUX CENT QUARANTE-CINQ EXEMPLAIRES IN-OCTAVO
COURONNE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA- NAVARRE DONT
QUINZE HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A O , MILLE DEUX CENTS
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1200 , ET TRENTE EXEMPLAIRES D'AUTEUR , HORS COMMERCE ,
NUMÉROTÉS DE 1201 A 1230.
IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE TRENTE EXEMPLAIRES IN- OCTAVO COU-
RONNE, SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE , DONT UN
EXEMPLAIRE NOMINATIF ET VINGT-NEUF EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
DE I A XXIX . CES EXEMPLAIRES SONT DESTINÉS AUX SOUSCRIP-
TEURS DE LA COLLECTION DE M. de norpois ".

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS


POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE . COPYRIGHT BY
LIBRAIRIE GALLIMARD , 1927.
CHAPITRE III

(suite)

En roulant les tristes pensées que je disais il ya un


instant j'étais entré dans la cour de l'hôtel de Guer-
mantes et dans ma distraction je n'avais pas vu une
voiture qui s'avançait ; au cri du wattman je n'eus
que le temps de me ranger vivement de côté, et je
reculai assez pour buter malgré moi contre des pavés
assez mal équarris derrière lesquels était une remise.
Mais au moment où me remettant d'aplomb, je
posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins
élevé que le précédent, tout mon découragement
s'évanouit devant la même félicité qu'à diverses
époques de ma vie m'avaient donnée la vue d'arbres
que j'avais cru reconnaître dans une promenade
en voiture autour de Balbec, la vue des clochers
de Martinville , la saveur d'une madeleine trempée
dans une infusion, tant d'autres sensations dont
j'ai parlé et que les dernières œuvres de Vinteuil
m'avaient paru synthétiser . Comme au moment
où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur
l'avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés.
7
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Ceux qui m'assaillaient tout à l'heure au sujet de la


réalité de mes dons littéraires et même de la réalité
de la littérature se trouvaient levés comme par
enchantement . Cette fois je me promettais bien de
ne pas me résigner à ignorer pourquoi , sans que
j'eusse fait aucun raisonnement nouveau, trouvé
aucun argument décisif, les difficultés insolubles
tout à l'heure avaient perdu toute importance ,
comme je l'avais fait le jour où j'avais goûté d'une
madeleine trempée dans une infusion . La félicité
que je venais d'éprouver était bien en effet la même
que celle que j'avais éprouvée en mangeant la
madeleine et dont j'avais alors ajourné de recher-
cher les causes profondes. La différence purement
matérielle était dans les images évoquées . Un azur
profond enivrait mes yeux , des impressions de fraî-
cheur, d'éblouissante lumière tournoyaient près de
moi et dans mon désir de les saisir, sans oser plus
bouger que quand je goûtais la saveur de la made-
leine en tâchant de faire parvenir jusqu'à moi ce
qu'elle me rappelait , je restais , quitte à faire rire
la foule innombrable des wattmen , à tituber
comme j'avais fait tout à l'heure , un pied sur le
pavé plus élevé , l'autre pied sur le pavé le plus bas .
Chaque fois que je refaisais rien que matériellement
ce même pas , il me restait inutile ; mais si je réus-
sissais, oubliant la matinée Guermantes , à retrouver
ce que j'avais senti en posant ainsi mes pieds , de
nouveau la vision éblouissante et indistincte me
frôlait comme si elle m'avait dit : « Saisis - moi au
passage si tu en as la force et tâche à résoudre
l'énigme du bonheur que je te propose ». Et presque
tout de suite , je le reconnus , c'était Venise dont mes
efforts pour la décrire et les prétendus instantanés
8
LE TEMPS RETROUVE

pris par ma mémoire ne m'avaient jamais rien dit


et que la sensation que j'avais ressentie jadis sur
deux dalles inégales du baptistère de Saint- Marc,
m'avait rendue avec toutes les autres sensations
jointes ce jour-là à cette sensations- là, et qui étaient
restées dans l'attente, à leur rang, d'où un brusque
hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la
série des jours oubliés. De même le goût de la petite
madeleine m'avait rappelé Combray. Mais pour-
quoi les images de Combray et de Venise m'avaient-
elles à l'un et à l'autre moments donné une joie
pareille à une certitude et suffisante sans autres
preuves à me rendre la mort indifférente . Tout en
me le demandant et en étant résolu aujourd'hui
à trouver la réponse, j'entrai dans l'hôtel de Guer-
mantes, parce que nous faisons toujours passer
avant la besogne intérieure que nous avons à faire
le rôle apparent que nous jouons et qui ce jour là
était celui d'un invité . Mais arrivé au premier étage,
un maître d'hôtel me demanda d'entrer un instant
dans un petit salon- bibliothèque attenant au buf-
fet, jusqu'à ce que le morceau qu'on jouait fût
achevé, la princesse ayant défendu qu'on ouvrît
les portes pendant son exécution . Or, à ce moment
même, un second avertissement vint renforcer celui
que m'avaient donné les pavés inégaux et m'exhorter
à persévérer dans ma tâche . Un domestique en
effet venait dans ses efforts infructueux pour ne
pas faire de bruit, de cogner une cuiller contre une
assiette . Le même genre de félicité que m'avaient
donné les dalles inégales m'envahit ; les sensations
étaient de grande chaleur encore mais toutes diffé-
rentes, mêlée d'une odeur de fumée apaisée par la
fraîche odeur d'un cadre forestier ; et je reconnus

9
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

que ce qui me paraissait si agréable était la même


rangée d'arbres que j'avais trouvée ennuyeuse
à observer et à décrire, et devant laquelle, débou-
chant la canette de bière que j'avais dans le wagon,
je venais de croire un instant, dans une sorte d'étour-
dissement, que je me trouvais, tant le bruit identique
de la cuiller contre l'assiette m'avait donné, avant
que j'eusse eu le temps de me ressaisir, l'illusion
du bruit du marteau d'un employé qui avait ar-
rangé quelque chose à une roue de train pendant
que nous étions arrêtés devant ce petit bois . Alors
on eût dit que les signes qui devaient ce jour -là
me tirer de mon découragement et me rendre la foi
dans les lettres, avaient à cœur de se multiplier,
car un maître d'hôtel depuis longtemps au service
du prince de Guermantes m'ayant reconnu, et
m'ayant apporté dans la bibliothèque où j'étais
pour m'éviter d'aller au buffet, un choix de petits
fours, un verre d'orangeade , je m'essuyai la bouche
avec la serviette qu'il m'avait donnée ; mais aussi-
tôt, comme le personnage des Mille et une Nuits
qui sans le savoir accomplit précisément le rite
qui fait apparaître , visible pour lui seul, un docile
génie prêt à le transporter au loin, une nouvelle
vision d'azur passa devant mes yeux ; mais il était
pur et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres ;
l'impression fut si forte que le moment que je vivais
me sembla être le moment actuel, plus hébété
que le jour où je me demandais si j'allais vraiment
être accueilli par la princesse de Guermantes ou
si tout n'allait pas s'effondrer, je croyais que le
domestique venait d'ouvrir la fenêtre sur la plage
et que tout m'invitait à descendre me promener
le long de la digue à marée haute ; la serviette que
10
LE TEMPS RETROUVÉ

j'avais prise pour m'essuyer la bouche avait préci


sément le genre de raideur et d'empesé de celle
avec laquelle j'avais eu tant de peine à me sécher
devant la fenêtre le premier jour de mon arrivée
à Balbec, et maintenant devant cette bibliothèque
de l'hôtel de Guermantes , elle déployait, réparti
dans ses plis et dans ses cassures, le plumage d'un
océan vert et bleu comme la queue d'un paon.
Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de
tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui
avait été sans doute aspiration vers elle, dont
quelque sentiment de fatigue ou de tristesse m'avait
peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui main-
tenant, débarrassé de ce qu'il y a d'imparfait dans
la perception extérieure, pur et désincarné me gon-
flait d'allégresse . Le morceau qu'on jouait pouvait
finir d'un moment à l'autre et je pouvais être obligé
d'entrer au salon . Aussi je m'efforçais de tâcher de
voir clair le plus vite possible dans la nature des
plaisirs identiques que je venais par trois fois en
quelques minutes de ressentir, et ensuite de dégager
l'enseignement que je devais en tirer. Sur l'extrême
différence qu'il y a entre l'impression vraie que nous
avons eue d'une chose et l'impression factice que
nous nous en donnons quand volontairement nous
essayons de nous la représenter, je ne m'arrêtais
pas ; me rappelant trop avec quelle indifférence
relative Swann avait pu parler autrefois des jours
où il était aimé, parce que sous cette phrase il voyait
autre chose qu'eux, et de la douleur subite que lui
avait causée la petite phrase de Vinteuil en lui
rendant ces jours eux-mêmes, tels qu'il les avait
jadis sentis, je comprenais trop ce que la sensation
des dalles inégales, la raideur de la serviette, le goût
11
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

de la madeleine avaient réveillé en moi n'avait


aucun rapport avec ce que je cherchais souvent
à me rappeler de Venise, de Balbec, de Combray,
à l'aide d'une mémoire uniforme ; et je comprenais
que la vie pût être jugée médiocre bien qu'à certains
moments elle parût si belle, parce que dans le
premier cas c'est sur tout autre chose qu'elle -même,
sur des images qui ne gardent rien d'elle qu'on la
juge et qu'on la déprécie . Tout au plus notais - je
accessoirement que la différence qu'il y a entre
chacune des impressions réelles différences qui
expliquent qu'une peinture uniforme de la vie
ne puisse être ressemblante tenait probablement
à cette cause que la moindre parole que nous avons
dite à une époque de notre vie, le geste le plus
insignifiant que nous avons fait était entouré,
portait sur lui le reflet , des choses qui logiquement
ne tenaient pas à lui, en ont été séparées par l'in-
telligence qui n'avait rien à faire d'elles pour les
besoins du raisonnement, mais au milieu desquelles
ici reflet rose du soir sur le mur fleuri d'un res-
taurant champêtre, sensation de faim, désir des
femmes, plaisir du luxe là volutes bleues de
la mer matinale enveloppant des phrases musi-
cales qui en émergent partiellement comme les
épaules des ondines le geste, l'acte le plus simple
reste enfermé comme dans mille vases enclos dont
chacun serait rempli de choses d'une couleur, d'une
odeur, d'une température absolument différentes ;
sans compter que ces vases disposés sur toute
la hauteur de nos années pendant lesquelles nous
n'avons cessé de changer, fût - ce seulement de rêve
et de pensée, sont situés à des altitudes bien diverses,
et nous donnent la sensation d'atmosphères singu-
12
LE TEMPS RETROUVE

lièrement variées . Il est vrai que ces changements


nous les avons accomplis insensiblement ; mais
entre le souvenir qui nous revient brusquement et
notre état actuel, de même qu'entre deux souvenirs
d'années, de lieux, d'heures différentes, la distance
est telle que cela suffirait , en dehors même d'une
originalité spécifique à les rendre incomparables
les uns aux autres . Oui, si le souvenir grâce à l'ou-
bli, n'a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaî-
non entre lui et la minute présente, s'il est resté
à sa place, à sa date, s'il a gardé ses distances, son
isolement dans le creux d'une vallée, où à la pointe
d'un sommet, il nous fait tout à coup respirer un
air nouveau , précisément parce que c'est un air
qu'on a respiré autrefois, cet air plus pur que les
poètes ont vainement essayé de faire régner dans
le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation
profonde de renouvellement que s'il avait été respiré
déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu'on
a perdus . Et au passage, je remarquais qu'il y aurait
dans l'œuvre d'art que je me sentais prêt déjà sans
m'y être consciemment résolu, à entreprendre , de
grandes difficultés . Car j'en devrais exécuter les
parties successives dans une matière en quelque
sorte différente . Elle serait bien différente , celle
qui conviendrait aux souvenirs de matins au bord
de la mer, de celle d'après - midis à Venise, une ma-
tière distincte, nouvelle, d'une transparence, d'une
sonorité spéciale, compacte, fraîchissante et rose,
et différente encore si je voulais décrire les soirs.
de Rivebelle où dans la salle à manger ouverte sur
le jardin, la chaleur commençait à se décomposer,
à retomber, à se déposer, où une dernière lueur
éclairait encore les roses sur les murs du restaurant

13
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

tandis que les dernières aquarelles du jour étaient


encore visibles au ciel . Je glissais rapidement sur
tout cela, plus impérieusement sollicité que j'étais
de chercher la cause de cette félicité, du caractère
de certitude avec lequel elle s'imposait, recherche
ajournée autrefois . Or cette cause, je la devinais
en comparant entre elles ces diverses impressions
bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de
commun que je les éprouvais à la fois dans le mo-
ment actuel et dans un moment éloigné où le bruit
de la cuiller sur l'assiette, l'inégalité des dalles , le
goût de la madeleine allaient jusqu'à faire empiéter
le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir
dans lequel des deux je me trouvais ; au vrai,
l'être qui alors goûtait en moi cette impression la
goûtait en ce qu'elle avait de commun dans un jour
ancien et maintenant, dans ce qu'elle avait d'extra-
temporel, un être qui n'apparaissait que quand
par une de ces identités entre le présent et le passé,
il pouvait se trouver dans le seul milieu où il put
vivre, jouir de l'essence, des choses, c'est - à- dire
en dehors du temps . Cela expliquait que mes inquié-
tudes au sujet de ma mort eussent cessé au moment
où j'avais reconnu, inconsciemment, le goût de la
petite madeleine puisqu'à ce moment-là l'être que
j'avais été était un être extra-temporel, par consé-
quent insoucieux des vicissitudes de l'avenir. Cet
être- là n'était jamais venu à moi, ne s'était jamais
manifesté, qu'en dehors de l'action, de la jouissance
immédiate, chaque fois que le miracle d'une ana-
logie m'avait fait échapper au présent. Seul il avait
le pouvoir de me faire retrouver les jours anciens,
le Temps Perdu, devant quoi les efforts de ma
mémoire et de mon intelligence échouaient toujours.
14
LE TEMPS RETROUVE

Et peut-être, si tout à l'heure je trouvais que


Bergotte avait jadis dit faux en parlant des joies
de la vie spirituelle, c'était parce que j'appelais
vie spirituelle à ce moment-là des raisonnements
logiques qui étaient sans rapport avec elle, avec
ce qui existait en moi à ce moment exactement
comme j'avais pu trouver le monde et la vie ennuyeux
parce que je les jugeais d'après des souvenirs sans
vérité, alors que j'avais un tel appétit de vivre
maintenant que venaient de renaître en moi, à
trois reprises, un véritable moment du passé .
Rien qu'un moment du passé ? Beaucoup plus,
peut-être ; quelque chose qui commun à la fois
au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel
qu'eux deux .
Tant de fois, au cours de ma vie, la réalité m'avait
déçu parce que au moment où je la percevais, mon
imagination qui était mon seul organe pour jouir de
la beauté, ne pouvait s'appliquer à elle en vertu
de la loi inévitable qui veut qu'on ne puisse ima-
giner que ce qui est absent . Et voici que soudain
l'effet de cette dure loi, s'était trouvé neutralisé,
suspendu, par un expédient merveilleux de la nature,
qui avait fait miroiter une sensation bruit de la
fourchette et du marteau, même inégalité de pavés
à la fois dans le passé ce qui permettait à mon
imagination de la goûter, et dans le présent où
l'ébranlement effectif de mes sens par le bruit,
le contact avait ajouté aux rêves de l'imagination
ce dont ils sont habituellement dépourvus, l'idée
d'existence -et grâce à ce subterfuge avait permis
à mon être d'obtenir, d'isoler, d'immobiliser
la durée d'un éclair - ce qu'il n'appréhende jamais :
un peu de temps à l'état pur. L'être qui était rené
15
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

en moi quand avec un tel frémissement de bonheur


j'avais entendu le bruit commun à la fois à la cuiller
qui touche l'assiette et au marteau qui frappe sur
la roue, à l'inégalité pour les pas des pavés de la
cour Guermantes et du baptistère de Saint- Marc,
cet être-là ne se nourrit que de l'essence des choses ,
en elles seulement il trouve sa subsistance, ses
délices . Il languit dans l'observation du présent
où les sens ne peuvent la lui apporter, dans la con-
sidération d'un passé que l'intelligence lui dessèche,
dans l'attente d'un avenir que la volonté construit
avec des fragments du présent et du passé auxquels
elle retire encore de leur réalité ne conservant d'eux
que ce qui convient à la fin utilitaire, étroitement
humaine qu'elle leur assigne . Mais qu'un bruit,
qu'une odeur, déjà entendu et respirée jadis le
soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans
le passé, réels sans être actuels, idéaux sans être
abstraits, aussitôt l'essence permanente et habi-
tuellement cachée des choses se trouve libérée et
notre vrai moi qui parfois depuis longtemps, sem-
blait mort, mais ne l'était pas autrement, s'éveille ,
s'anime en recevant la céleste nourriture qui lui
est apportée . Une minute affranchie de l'ordre du
temps a recréé en nous pour la sentir l'homme
affranchi de l'ordre du temps . Et celui -là on comprend
qu''il soit confiant dans sa joie, même si le simple
goût d'une madeleine ne semble pas contenir logi-
quement les raisons de cette joie, on comprend que
le mot de mort n'ait pas de sens pour lui ; situé
hors du temps, que pourrait-il craindre de l'avenir ?
Mais ce trompe- l'oeil qui mettait près de moi un
moment du passé, incompatible avec le présent,
ce trompe-l'oeil ne durait pas. Certes , on peut
16
LE TEMPS RETROUVE

prolonger les spectacles de la mémoire volontaire


qui n'engage pas plus de forces de nous- mêmes
que feuilleter un livre d'images . Ainsi jadis par
exemple, le jour où je devais aller pour la première
fois chez la princesse de Guermantes , de la cour
ensoleillée de notre maison de Paris, j'avais pares-
seusement regardé à mon choix, tantôt la place de
l'Église à Combray, ou la plage de Balbec, comme
j'aurais illustré le jour qu'il faisait en feuilletant
un cahier d'aquarelles prises dans les divers lieux
où j'avais été et où avec un plaisir égoïste de col-
lectionneur je m'étais dit en cataloguant ainsi les
illustrations de ma mémoire : « J'ai tout de même
vu de belles choses dans ma vie ». Alors ma mémoire
affirmait sans doute la différence des sensations ,
mais elle ne faisait que combiner entre eux des
éléments homogènes . Il n'en avait plus été de même
dans les trois souvenirs que je venais d'avoir et
où, au lieu de me faire une idée plus flatteuse de
mon moi, j'avais au contraire , presque douté de
la réalité actuelle de ce moi . De même que le jour
où j'avais trempé la madeleine dans l'infusion
chaude, au sein de l'endroit où je me trouvais
(que cet endroit fût comme ce jour-là ma chambre
de Paris , ou comme aujourd'hui en ce moment,
la bibliothèque du prince de Guermantes, un peu
avant la cour de son hôtel) il y avait eu en moi
irradiant d'une petite zone, autour de moi, une
sensation (goût de la madeleine trempée, bruit
métallique, sensation de pas inégaux qui était
commune à cet endroit (où je me trouvais ) et aussi
à un autre endroit (chambre de ma tante Léonie,
wagon de chemin de fer, baptistère de Saint- Marc) .
Et au moment où je raisonnais ainsi le bruit stri-
17 17
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

dent d'un conduit d'eau tout à fait pareil à ces


longs cris que parfois l'été les navires de plaisance
faisaient entendre le soir au large de Balbec, me
fit éprouver (comme me l'avait déjà fait une fois
à Paris, dans un grand restaurant la vue d'une
luxueuse salle à manger à demi vide, estivale et
chaude) bien plus qu'une sensation simplement
analogue à celle que j'avais à la fin de l'après -midi
à Balbec quand toutes les tables étant déjà cou-
vertes de leur nappe et de leur argenterie, les vastes
baies vitrées restant ouvertes tout en grand sur la
digue, sans un seul intervalle, un seul plein
de verre ou de pierre, tandis que le soleil descendait
lentement sur la mer où commençaient à errer les
navires, je n'avais pour rejoindre Albertine et ses
amies qui se promenaient sur la digue, qu'à enjam-
ber le cadre de bois à peine plus haut que ma che-
ville, dans la charnière duquel on avait fait pour
l'aération de l'hôtel glisser toutes ensemble les vitres
qui se continuaient . Ce n'était d'ailleurs pas seu-
lement un écho, un double d'une sensation passée
que venait de me faire éprouver le bruit de la con-
duite d'eau, mais cette sensation elle- même. Dans
ce cas-là comme dans tous les précédents la sen-
sation commune avait cherché à recréer autour
d'elle le lieu ancien, cependant que le lieu actuel
qui en tenait la place, s'opposait de toute la résis-
tance de sa masse à cette immigration dans un
hôtel de Paris, d'une plage normande ou d'un talus
d'une voie de chemin de fer. La salle à manger
marine de Balbec avec son linge damassé préparé
comme des nappes d'autel pour recevoir le coucher
du soleil, avait cherché à ébranler la solidité de
l'hôtel de Guermantes, d'en forcer les portes et
18
LE TEMPS RETROUVÉ

avait fait vaciller un instant les canapés autour de


moi, comme elle avait fait un autre jour pour les
tables d'un restaurant de Paris. Toujours dans ces
résurrections -là, le lieu lointain engendré autour
de la sensation commune, s'était accouplé un instant
comme un lutteur au lieu actuel. Toujours le lieu
actuel avait été vainqueur ; toujours c'était le
vaincu qui m'avait paru le plus beau, si bien que
j'étais resté en extase sur le pavé inégal comme
devant la tasse de thé, cherchant à maintenir aux
moments où ils apparaissaient, à faire réapparaître
dès qu'ils m'avaient échappé, ce Combray, ce Venise,
ce Balbec envahissants et refoulés qui s'élevaient
pour m'abandonner ensuite au sein de ces lieux
nouveaux, mais perméables pour le passé . Et si
le lieu actuel n'avait pas été aussitôt vainqueur,
je crois que j'aurais perdu connaissance ; car ces
résurrections du passé, dans la seconde qu'elles
durent, sont si totales qu'elles n'obligent pas seu
lement nos yeux à cesser de voir la chambre qui est
près d'eux, pour regarder la voie bordée d'arbres
ou la marée montante . Elles forcent nos narines
à respirer l'air de lieux pourtant si lointains,
notre volonté à choisir entre les divers projets qu'ils
nous proposent, notre personne toute entière à se
croire entourée par eux, ou du moins à trébucher
entre eux et les lieux présents dans l'étourdisse-
ment d'une incertitude pareille à celle qu'on éprouve
parfois devant une vision ineffable, au moment de
s'endormir.
De sorte que ce que l'être par trois et quatre
fois ressuscité en moi venait de goûter, c'était
peut-être bien des fragments d'existence soustraits
au temps, mais cette contemplation, quoique d'éter-
19
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

nité, était fugitive. Et pourtant je sentais que le


plaisir qu'elle m'avait donné à de rares intervalles
dans ma vie, était le seul qui fût fécond et véritable .
Le signe de l'irréalité des autres ne se montre-t- il
pas assez, soit dans leur impossibilité à nous satis-
faire comme par exemple les plaisirs mondains
qui causent tout au plus le malaise provoqué par
l'ingestion d'une nourriture abjecte, ou l'amitié
qui est une simulation puisque pour quelques
raisons morales qu'il le fasse l'artiste qui renonce
à une heure de travail pour une heure de causerie
avec un ami sait qu'il sacrifie une réalité pour
quelque chose qui n'existe pas (les amis n'étant
des amis que dans cette douce folie que nous avons
au cours de la vie, à laquelle nous nous prêtons,
mais que du fond de notre intelligence nous savons
l'erreur d'un fou qui croirait que les meubles vivent
et causerait avec eux), soit dans la tristesse qui suit
leur satisfaction, comme celle que j'avais eue le
jour où j'avais été présenté à Albertine de m'être
donné un mal pourtant bien petit afin d'obtenir
une chose 1-connaître cette jeune fille - qui ne
me semblait petite que parce que je l'avais obtenue .
Même un plaisir plus profond comme celui que j'au-
rais pu éprouver quand j'aimais Albertine, n'était
en réalité perçu qu'inversement par l'angoisse que
j'avais quand elle n'était pas là, car quand j'étais
sûr qu'elle allait arriver comme le jour où elle était
revenue du Trocadéro, je n'avais pas cru éprouver
plus qu'un vague ennui tandis que je m'exaltais
de plus en plus au fur et à mesure que j'approfon-
dissais le bruit du couteau ou le goût de l'infusion
avec une joie croissante pour moi qui avait fait
entrer dans ma chambre, la chambre de ma tante
20
LE TEMPS RETROUVÉ

Léonie et à sa suite tout Combray et ses deux côtés.


Aussi cette contemplation de l'essence des choses
j'étais maintenant décidé à m'attacher à elle , à la
fixer, mais comment, par quel moyen ? Sans doute,
au moment où la raideur de la serviette m'avait
rendu Balbec et pendant un instant avait caressé
mon imagination, non pas seulement de la vue de la
mer telle qu'elle était ce matin- là, mais de l'odeur
de la chambre, de la vitesse du vent, du désir de
déjeuner, de l'incertitude entre les diverses pro-
menades, tout cela attaché à la sensation du large
commes les ailes des roues à auges dans leur course
vertigineuse, sans doute au moment où l'inégalité
des deux pavés avait prolongé les images dessé-
chées et nues que j'avais de Venise et de Saint-
Marc, dans tous les sens et toutes les dimensions,
de toutes les sensations que j'y avais éprouvées,
raccordant la place à l'église, l'embarcadère à la
place, le canal à l'embarcadère, et à tout ce que les
yeux voient, le monde de désirs qui n'est vu que de
l'esprit, j'avais été tenté sinon à cause de la saison,
d'aller me promener sur les eaux pour moi surtout
printanières de Venise, du moins de retourner à
Balbec. Mais je ne m'arrêtai pas un instant à cette
pensée ; non seulement je savais que les pays
n'étaient pas tels que leur nom me les peignait, et
qui avait été le leur quand je me les représentais .
Il n'y avait plus guère que dans mes rêves, en dor-
mant, qu'un lieu s'étendait devant moi, fait de la
pure matière, entièrement distincte des choses
communes qu'on voit, qu'on touche . Mais même
en ce qui concernait ces images d'un autre genre
encore, celles du souvenir, je savais que la beauté de
Balbec je ne l'avais pas trouvée quand j'y étais allé ,
21
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

et celle même qu'il m'avait laissée, celle du sou-


venir, ce n'était plus celle que j'avais retrouvée
à mon second séjour. J'avais trop expérimenté
l'impossibilité d'atteindre dans la réalité ce qui
était au fond de moi- même . Ce n'était pas plus sur
la place Saint- Marc, ce que n'avait été à mon second
voyage à Balbec, ou à mon retour à Tansonville,
pour voir Gilberte, que je retrouverais le Temps
perdu, et le voyage que ne faisait que me proposer
une fois de plus l'illusion que ces impressions an-
ciennes existaient hors de moi -même, au coin d'une
certaine place, ne pouvait être le moyen que je
cherchais. Je ne voulais pas me laisser leurrer une
fois de plus , car il s'agissait pour moi de savoir
enfin s'il était vraiment possible d'atteindre ce que,
toujours déçu comme je l'avais été en présence des
lieux et des êtres, j'avais (bien qu'une fois la pièce
pour concert de Vinteuil eût semblé me dire le
contraire) cru irréalisable . Je n'allais donc pas tenter
une expérience de plus dans la voie que je savais
depuis longtemps ne mener à rien. Des impressions
telles que celles que je cherchais à fixer ne pouvaient
que s'évanouir au contact d'une jouissance directe
qui a été impuissante à les faire naître . La seule
manière de les goûter davantage c'était de tâcher
de les connaître plus complètement, là où elles se
trouvaient, c'est- à-dire en moi-même, de les rendre.
claires jusque dans leurs profondeurs . Je n'avais
pu connaître le plaisir à Balbec, pas plus que celui
de vivre avec Albertine, lequel ne m'avait été
perceptible qu'après coup . Et si je faisais la réca-
pitulation des déceptions de ma vie, en tant que
vécue, qui me faisaient croire que sa réalité devait
résider ailleurs qu'en l'action, et ne rapprochait
22
LE TEMPS RETROUVÉ

pas d'une manière purement fortuite et en sui-


vant les vicissitudes de mon existence, des désap-
pointements différents, je sentais bien que la
déception du voyage, la déception de l'amour
n'étaient pas des déceptions différentes, mais l'as-
pect varié que prend selon le fait auquel il s'applique,
l'impuissance que nous avons à nous réaliser dans
la jouissance matérielle, dans l'action effective.
Et repensant à cette joie extra temporelle causée,
soit par le bruit de la cuiller, soit par le goût de la
madeleine, je me disais : « Etait- ce cela ce bonheur
proposé par la petite phrase de la sonate à Swann
qui s'était trompé en l'assimilant au plaisir de
l'amour et n'avait pas su le trouver dans la créa-
tion artistique ; ce bonheur que m'avait fait pres-
sentir comme plus supra-terrestre encore que n'avait
fait la petite phrase de la sonate, l'appel rouge et
mystérieux de ce septuor que Swann n'avait pu
connaître, étant mort comme tant d'autres avant
que la vérité faite pour eux eût été révélée . D'ail-
leurs elle n'eût pu lui servir car cette phrase pouvait
bien symboliser un appel mais non créer des forces
et faire de Swann l'écrivain qu'il n'était pas . Cepen-
dant, je m'avisai au bout d'un moment et après
avoir pensé à ces résurrections de la mémoire que,
d'une autre façon, des impressions obscures avaient
quelquefois et déjà à Combray, du côté de Guer-
mantes, sollicité ma pensée, à la façon de ces rémi-
niscences, mais qui cachaient non une sensation
d'autrefois, mais une vérité nouvelle, une image
précieuse que je cherchais à découvrir par des
efforts du même genre que ceux qu'on fait pour se
rappeler quelque chose comme si nos plus belles
idées étaient comme des airs de musique qui nous
23
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

reviendraient sans que nous les eussions jamais


entendus, et que nous nous efforcerions d'écouter,
de transcrire. que
Je me souvins avec plaisir parce que
cela me montrait que j'étais déjà le même alors
et que cela recouvrait un trait fondamental de ma
nature, avec tristesse aussi en pensant que depuis
lors je n'avais jamais progressé, que déjà à Com-
bray je fixais avec attention devant mon esprit
quelque image qui m'avait forcé à la regarder,
un nuage, un triangle, un clocher, une fleur, un
caillou, en sentant qu'il y avait peut-être sous ces
signes quelque chose de tout autre que je devais
tâcher de découvrir, une pensée qu'ils traduisaient
à la façon de ces caractères hiéroglyphes qu'on croi-
rait représenter seulement des objets matériels .
Sans doute, ce déchiffrage était difficile, mais seul
il donnait quelque vérité à lire . Car les vérités
que l'intelligence saisit directement à claire- voie
dans le monde de la pleine lumière ont quelque
chose de moins profond, de moins nécessaire que
celles que la vie nous a malgré nous communi-
quées en une impression, matérielle parce qu'elle
est entrée par nos sens, mais dont nous pouvons
dégager l'esprit . En somme, dans ce cas comme dans
l'autre, qu'il s'agisse d'impressions comme celles
que m'avait données la vue des clochers de Mar-
tinville, ou de réminiscences comme celle de l'iné-
galité des deux marches ou le goût de la madeleine,
il fallait tâcher d'interpréter les sensations comme
les signes d'autant de lois et d'idées, en essayant
de penser, c'est- à- dire de faire sortir de la pénombre
ce que j'avais senti , de le convertir en un équivalent
spirituel. Or, ce moyen qui me paraissait le seul,
qu'était- ce autre chose que faire une œuvre d'art ?
24
LE TEMPS RETROUVE

Et déjà les conséquences se pressaient dans mon


esprit car qu'il s'agît de réminiscences dans le
genre du bruit de la fourchette, ou du goût de la
madeleine, ou de ces vérités écrites à l'aide de
figures dont j'essayais de chercher le sens dans ma
tête, où, clochers. herbes folles, elles composaient
un grimoire compliqué et fleuri, leur premier carac-
tère était que je n'étais pas libre de les choisir,
qu' elles m'étaient données telles quelles . Et je
sentais que ce devait être la griffe de leur authen-
ticité . Je n'avais pas été chercher les deux pavés
de la cour où j'avais buté . Mais justement la façon
fortuite, inévitable , dont la sensation avait été
rencontrée, contrôlait la vérité d'un passé qu'elle
ressuscitait, des images qu'elle déclanchait, puisque
nous sentons son effort pour remonter vers la lu-
mière, que nous sentons la joie du réel retrouvé.
Elle est le contrôle de la vérité de tout le tableau
fait d'impressions contemporaines qu'elle ramène
à sa suite, avec cette infaillible proportion de lu
mière et d'ombre, de relief et d'omission, de souvenir
et d'oubli, que la mémoire ou l'observation cons-
cientes ignoreront toujours .
Le livre intérieur de ces signes inconnus (de
signes en relief, semblait -il , que mon attention
explorant mon inconscient allait chercher, heurtait,
contournait, comme un plongeur qui sonde), pour
sa lecture, personne ne pouvait m'aider d'aucune
règle , cette lecture consistant en un acte de création
où nul ne peut nous suppléer, ni même collaborer
avec nous . Aussi combien se détournent de l'écrire,
que de tâches n'assume-t- on pas pour éviter celle -là.
Chaque événement, que ce fût l'affaire Dreyfus,
que ce fût la guerre, avait fourni d'autres excuses
25
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

aux écrivains pour ne pas déchiffrer ce livre-là ;


ils voulaient assurer le triomphe du droit, refaire
l'unité morale de la nation, n'avaient pas le temps
de penser à la littérature . Mais ce n'étaient que des
excuses parce qu'ils n'avaient pas ou plus, de génie,
c'est-à-dire d'instinct. Car l'instinct dicte le devoir
et l'intelligence fournit les prétextes pour l'éluder.
Seulement les excuses ne figurent point dans l'art,
les intentions n'y sont pas comptées, à tout moment
l'artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que
l'art est ce qu'il y a de plus réel, la plus austère
école de la vie, et le vrai Jugement dernier. Ce livre,
le plus pénible de tous à déchiffrer, est aussi le
seul que nous ait dicté la réalité, le seul dont « l'im-
pression ait été faite en nous par la réalité même.
De quelque idée laissée en nous par la vie qu'il
s'agisse, sa figure matérielle, trace de l'impression
qu'elle nous a faite, est encore le gage de sa vérité
nécessaire. Les idées formées par l'intelligence pure
n'ont qu'une vérité logique, une vérité possible,
leur élection est arbitraire. Le livre aux caractères
figurés, non tracés par nous est notre seul livre .
Non que les idées que nous formons ne puissent
être justes logiquement, mais nous ne savons pas
si elles sont vraies . Seule l'impression . si chétive
qu'en semble la matière, si invraisemblable la trace,
est un critérium de vérité et à cause de cela mérite
seule d'être appréhendée par l'esprit car elle est
seule capable, s'il sait en dégager cette vérité,
de l'amener à une plus grande perfection et de lui
donner une pure joie. L'impression est pour l'écri-
vain ce qu'est l'expérimentation pour le savant
avec cette différence que chez le savant, le travail
de l'intelligence précède et chez l'écrivain vient
26
LE TEMPS RETROUVE

après. Ce que nous n'avons pas eu à déchiffrer,


à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était
clair avant nous, n'est pas à nous. Ne vient de nous-
même que ce que nous tirons de l'obscurité qui est
en nous et que ne connaissent pas les autres . Et
comme l'art recompose exactement la vie, autour
de ces vérités qu'on a atteintes en soi-même flotte
une atmosphère de poésie, la douceur d'un mystère
qui n'est que la pénombre que nous avons traversée.
Un rayon oblique du couchant me rappelle instan-
tanément un temps auquel je n'avais jamais re-
pensé et où dans ma petite enfance, comme ma
tante Léonie avait une fièvre que le Dr Percepied
avait craint typhoïde, on m'avait fait habiter une
semaine la petite chambre qu'Eulalie avait sur la
place de l'Église, où il n'y avait qu'une sparterie
par terre et à la fenêtre un rideau de percale, bour-
donnant toujours d'un soleil auquel je n'étais pas
habitué . Et en voyant comme le souvenir de cette
petite chambre d'ancienne domestique ajoutait tout
d'un coup à ma vie passée, une longue étendue si
différente du reste et si délicieuse, je pensai par
contraste au néant d'impressions qu'avaient ap-
porté dans ma vie les fêtes les plus somptueuses
dans les hôtels les plus princiers . La seule chose
un peu triste dans cette chambre d'Eulalie était
qu'on y entendait le soir à cause de la proximité
du viaduc les hululements des trains . Mais comme
je savais que ces beuglements émanaient de machines
réglées, ils ne m'épouvantaient pas comme aurait
pu faire à une époque de la préhistoire, les cris
poussés par un mammouth voisin dans sa prome-
nade libre et désordonnée .
Ainsi j'étais déjà arrivé à cette conclusion que nous
27
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ne sommes nullement libres devant l'œuvre d'art, que


nous ne la faisons pas à notre gré, mais que, préexis-
tant à nous, nous devons, à la fois parce qu'elle est
nécessaire et cachée, et comme nous ferions pour une
loi de la nature, la découvrir. Mais cette découverte
que l'art pouvait nous faire faire n'était-elle pas au
fond celle de ce qui devrait nous être le plus précieux,
et de ce qui nous reste d'habitude à jamais inconnu,
notre vraie vie, la réalité telle que nous l'avons
sentie et qui diffère tellement de ce que nous croyons
que nous sommes emplis d'un tel bonheur, quand le
hasard nous en apporte le souvenir véritable . Je
m'en assurais, par la fausseté même de l'art prétendu
réaliste et qui ne serait pas si mensonger si nous
n'avions pris dans la vie l'habitude de donner à
ce que nous sentons une expression qui en diffère
tellement et que nous prenons au bout de peu de
temps pour la réalité même. Je sentais que je
n'aurais pas à m'embarrasser des diverses théories
littéraires qui m'avaient un moment troublé -
notamment celles que la critique avait développées
au moment de l'Affaire Dreyfus et avait reprises
pendant la guerre et qui tendaient à « faire sortir
l'artiste de sa tour d'ivoire » , à traiter de sujets
non frivoles ni sentimentaux, à peindre de grands
mouvements ouvriers, et à défaut de foules à tout le
moins non plus d'insignifiants oisifs - « j'avoue que
la peinture de ces inutiles m'indiffère assez » disait
Bloch mais de nobles intellectuels ou des héros .
D'ailleurs même avant de discuter leur contenu
logique, ces théories me paraissaient dénoter chez
ceux qui les soutenaient une preuve d'infériorité,
comme un enfant vraiment bien élevé qui entend
des gens chez qui on l'a envoyé déjeuner dire : « nous
28
LE TEMPS RETROUVÉ

avouons tout, nous sommes francs », sent que cela


dénote une qualité morale inférieure à la bonne action
pure et simple qui ne dit rien . L'art véritable n'a
que faire de tant de proclamations et s'accomplit
dans le silence. D'ailleurs ceux qui théorisaient ainsi
employaient des expressions toutes faites qui res-
semblaient singulièrement à celles d'imbéciles qu'ils
flétrissaient . Et peut-être est - ce plutôt à la qualité
du langage qu'au genre d'esthétique qu'on peut juger
du degré auquel a été porté le travail intellectuel
et moral. Mais inversement cette qualité du langage
(et même pour étudier les lois du caractère on le
peut aussi bien en prenant un sujet sérieux ou fri-
vole, comme un prosecteur peut aussi bien étudier
celles de l'anatomie sur le corps d'un imbécile que
sur celui d'un homme de talent : les grandes lois
morales, aussi bien que celles de la circulation du
sang ou de l'élimination rénale diffèrent peu selon
la valeur intellectuelle des individus) dont croient
pouvoir se passer les théoriciens, ceux qui admirent
les théoriciens, croient facilement qu'elle ne prouve
pas une grande valeur intellectuelle, valeur qu'ils
ont besoin pour la discerner de voir exprimer direc-
tement et qu'ils n'induisent pas de la beauté d'une
image. D'où la grossière tentation pour l'écrivain
d'écrire des œuvres intellectuelles . Grande indéli-
catesse . Une œuvre où il y a des théories est comme
un objet sur lequel on laisse la marque du prix.
Encore cette dernière ne fait- elle qu'exprimer une
valeur qu'au contraire en littérature le raisonnement
logique diminue. On raisonne, c'est - à - dire on vaga-
bonde chaque fois qu'on n'a pas la force de s'as-
treindre à faire passer une impression par tous les
états successifs qui aboutiront à sa fixation, à l'ex-
29
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

pression de sa réalité . La réalité à exprimer résidait,


je le comprenais maintenant non dans l'apparence
du sujet mais dans le degré de pénétration de cette
impression à une profondeur où cette apparence
importait peu, comme le symbolisaient ce bruit
de cuiller sur une assiette, cette raideur empesée
de la serviette qui m'avaient été plus précieux pour
mon renouvellement spirituel que tant de conver-
sations humanitaires, patriotiques, internationa-
listes. Plus de style avais -je entendu dire alors, plus
de littérature, de la vie. On peut penser combien
même les simples théories de M. de Norpois « contre
les joueurs de flûtes » avaient refleuri depuis la
guerre. Car tous ceux qui n'ayant pas le sens artis-
tique, c'est-à-dire la soumission à la réalité inté-
rieure, peuvent être pourvus de la faculté de raison-
ner à perte de vue sur l'art, pour peu qu'ils soient
par surcroît diplomates ou financiers, mêlés aux
réalités » du temps présent, croient volontiers que
la littérature est un jeu de l'esprit destiné à être
éliminé de plus en plus dans l'avenir. Quelques- uns
voulaient que le roman fût une sorte de défilé ciné-
matographique des choses . Cette conception était
absurde. Rien ne s'éloigne plus de ce que nous avons
perçu en réalité qu'une telle vue cinématographique.
Justement, comme en entrant dans cette biblio-
thèque, je m'étais souvenu de ce que les Goncourt
disent des belles éditions originales qu'elle contient,
je m'étais promis de les regarder, tant que j'étais
enfermé ici. Et tout en poursuivant mon raisonne-
ment, je tirais un à un, sans trop y faire attention
du reste, les précieux volumes, quand au moment
où j'ouvrais distraitement l'un d'eux : François le
Champi de George Sand, je me sentis désagréable-
30
LE TEMPS RETROUVE

ment frappé comme par quelque impression trop


en désaccord avec mes pensées actuelles, jusqu'au
moment où, avec une émotion qui alla jusqu'à me
faire pleurer, je reconnus combien cette impression
était d'accord avec elles . Tel à l'instant que dans la
chambre mortuaire les employés des pompes funè-
bres se préparent à descendre la bière, le fils d'un
homme qui a rendu des services à la patrie serrant
la main aux derniers amis qui défilent, si tout à
coup retentit sous les fenêtres une fanfare, se révolte,
croyant à quelque moquerie dont on insulte son
chagrin, puis lui qui est resté maître de soi jusque-là
ne peut plus retenir ses larmes , lorsqu'il vient à
comprendre que ce qu'il entend c'est la musique
d'un régiment qui s'associe à son deuil et rend hon-
neur à la dépouille de son père. Tel, je venais de
reconnaître la douloureuse impression que j'avais
éprouvée en lisant le titre d'un livre dans la biblio-
thèque du Prince de Guermantes, titre qui m'avait
donné l'idée que la littérature nous offrait vraiment
ce monde du mystère que je ne trouvais plus en
elle . Et pourtant ce n'était pas un livre bien extra-
ordinaire, c'était François le Champi, mais ce nom-là
comme le nom des Guermantes n'était pas pour moi
comme ceux que j'avais connus depuis. Le souvenir
de ce qui m'avait semblé inexplicable dans le sujet
de François le Champi, tandis que maman me lisait
le livre de George Sand, était réveillé par ce titre,
aussi bien que le nom de Guermantes (quand je
n'avais pas vu les Guermantes depuis longtemps ),
contenait pour moi tant de féodalité - comme
François le Champi l'essence du roman — et se subs-
tituait pour un instant à l'idée fort commune de
ce que sont les romans berrichons de George Sand.
31
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Dans un dîner quand la pensée reste toujours à la


surface, j'aurais pu sans doute parler de François
le Champi et des Guermantes, sans que ni l'un ni
l'autre fussent ceux de Combray. Mais quand j'étais
seul, comme en ce moment, c'est à une profondeur
plus grande que j'avais plongé. A ce moment -là
Î'idée que telle personne dont j'avais fait la connais-
sance dans le monde était la cousine de Mme de Guer-
mantes, c'est- à-dire d'un personnage de lanterne
magique me semblait incompréhensible, et tout
autant que les plus beaux livres que j'avais lus fus-
sent je ne dis pas même supérieurs ce qu'ils
étaient pourtant mais égaux à cet extraordi-
naire François le Champi. C'était une impression
d'enfance bien ancienne où mes souvenirs d'enfance.
et de famille étaient tendrement mêlés et que je
n'avais pas reconnue tout de suite . Je m'étais au
premier instant demandé avec colère quel était
l'étranger qui venait me faire mal et l'étranger
c'était moi - même, c'était l'enfant que j'étais alors,
que le livre venait de susciter en moi, car de moi ne
connaissant que cet enfant, c'est cet enfant que
le livre avait appelé tout de suite, ne voulant être
regardé que par ses yeux, aimé que par son cœur
et ne parler qu'à lui. Aussi ce livre que ma mère
m'avait lu haut à Combray presque jusqu'au matin
avait-il gardé pour moi tout le charme de cette nuit-
là. Certes la « plume » de George Sand, pour prendre
une expression de Brichot qui aimait tant dire qu'un
livre était écrit d'une plume alerte, ne me semblait
pas du tout comme elle avait paru si longtemps à
ma mère avant qu'elle modelât lentement ses goûts
littéraires sur les miens, une plume magique . Mais
c'était une plume que sans le vouloir j'avais élec-
32
LE TEMPS RETROUVÉ

trisée comme s'amusent souvent à faire les collé-


giens, et voici que mille riens de Combray, et que
je n'apercevais plus depuis longtemps, sautaient
légèrement d'eux-mêmes et venaient à la queue- leu
leu se suspendre au bec aimanté, en une chaîne
interminable et tremblante de souvenirs . Certains
esprits qui aiment le mystère veulent croire que les
objets conservent quelque chose des yeux qui les
regardèrent, que les monuments et les tableaux
ne nous apparaissent que sous le voile sensible que
leur ont tissé l'amour et la contemplation de tant
d'adorateurs, pendant des siècles . Cette chimére
deviendrait vraie s'ils la transposaient dans le do-
maine de la seule réalité pour chacun, dans le
domaine de sa propre sensibilité .
Oui, en ce sens -là, en ce sens -là seulement ; mais
il est bien plus grand, une chose que nous avons
regardée autrefois, si nous la revoyons, nous rapporte
avec le regard que nous y avons posé, toutes les
images qui le remplissaient alors . C'est que les
choses - un livre sous sa couverture rouge comme
les autres sitôt qu'elles sont perçues par nous,
deviennent en nous quelque chose d'immatériel, de
même nature que toutes nos préoccupations ou
nos sensations de ce temps-là et se mêlent indisso-
lublement à elles. Tel nom lu dans un livre autrefois,
contient entre ses syllabes le vent rapide et le soleil
brillant qu'il faisait quand nous le lisions. Dans la
moindre sensation apportée par le plus humble
aliment, l'odeur du café au lait, nous retrouvons
cette vague espérance d'un beau temps qui, si
souvent, nous sourit, quand la journée était encore
intacte et pleine, dans l'incertitude du ciel matinal ;
une lueur est un vase rempli de parfum, de sons, de
33 18
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

moments, d'humeurs variées, de climats . De sorte


que la littérature qui se contente de « décimer les
choses », d'en donner seulement un misérable relevé
de lignes et de surfaces, est celle qui tout en s'appe-
lant réaliste est la plus éloignée de la réalité, celle
qui nous appauvrit et nous attriste le plus, car elle
coupe brusquement toute communication de notre
moi présent avec le passé dont les choses gardaient
l'essence et l'avenir, où elles nous incitent à le goûter
de nouveau . C'est elle que l'art digne de ce nom doit
exprimer et s'il y échoue, on peut encore tirer de
son impuissance un enseignement (tandis qu'on n'en
tire aucun des réussites du réalisme) à savoir que
cette essence est en partie subjective et incommuni-
cable.
Bien plus, une chose que nous vîmes à une cer-
taine époque, un livre que nous lûmes ne restent pas
unis à jamais seulement à ce qu'il y avait autour
de nous ; il le reste aussi fidèlement à ce que nous
étions alors, il ne peut plus être repassé que par la
sensibilité, par la personne que nous étions alors ;
si je reprends même par la pensée, dans la biblio-
thèque François le Champi, immédiatement en moi un
enfant se lève qui prend ma place, qui seul a le droit
de lire ce titre : François le Champi, et qui le lit
comme il le lut alors , avec la même impression du
temps qu'il faisait dans le jardin, les mêmes rêves
qu'il formait alors sur les pays et sur la vie, la même
angoisse du lendemain . Que je revoie une chose d'un
autre temps, c'est un autre jeune homme qui se
lèvera. Et ma personne d'aujourd'hui n'est qu'une
carrière abandonnée qui croit que tout ce qu'elle
contient est pareil et monotone mais d'où chaque
souvenir, comme un sculpteur de Grèce, tire des

34
LE TEMPS RETROUVÉ

statues innombrables . Je dis chaque chose que nous


revoyons, car les livres, se comportant en cela comme
ces choses, la manière dont leur dos s'ouvrait, le
grain du papier peut avoir gardé en lui un souvenir
aussi vif, de la façon dont j'imaginais alors Venise
et du désir que j'avais d'y aller que les phrases
mêmes des livres . Plus vif même car celles - ci gênent
parfois comme ces photographies d'un être devant
lesquelles on se le rappelle moins bien qu'en se con-
tentant de penser à lui . Certes, pour bien des livres
de mon enfance, et hélas pour certains livres de
Bergotte lui- même, quand un soir de fatigue il
m'arrivait de les prendre, ce n'était pourtant que
comme j'aurais pris un train dans l'espoir de me
reposer par la vision de choses différentes et en res-
pirant l'atmosphère d'autrefois . Mais il arrive que
cette évocation recherchée se trouve entravée au
contraire par la lecture prolongée du livre. Il en
est un de Bergotte (qui dans la bibliothèque du
Prince portait une dédicace d'une flagornerie et
d'une platitude extrêmes ), lu jadis en entier un
jour d'hiver où je ne pouvais voir Gilberte, et où
je ne peux réussir à retrouver les pages que j'aimais
tant . Certains mots me feraient croire que ce sont
elles, mais c'est impossible . Où serait donc la beauté
que leur trouvais ? Mais du volume lui -même,
la neige qui couvrait les Champs - Elysées, le jour où
je le lus, n'a pas été enlevée . Je la vois toujours .
Et c'est pour cela que si j'avais été tenté d'être
bibliophile, comme l'était le prince de Guermantes,
je ne l'aurais été que d'une façon, mais de façon
particulière, comme celle qui recherche cette beauté
indépendante de la valeur propre d'un livre et qui
lui vient pour les amateurs de connaître les biblio-
35
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

thèques par où il a passé, de savoir qu'il fut donné


à l'occasion de tel événement, par tel souverain à
tel homme célèbre , de l'avoir suivi, de vente en vente ,
à travers sa vie ; cette beauté historique en quelque
sorte d'un livre ne serait pas perdue pour moi.
Mais c'est plus volontiers de l'histoire de ma propre
vie, c'est-à- dire non pas en simple curieux , que je
la dégagerais ; et ce serait souvent non pas à l'exem-
plaire matériel que je l'attacherais, mais à l'ouvrage
comme à ce François de Champi contemplé pour la
première fois dans ma petite chambre de Combray,
pendant la nuit peut-être la plus douce et la plus
triste de ma vie - où j'avais hélas (dans un temps.
où me paraissaie nt bien inaccessibles les mystérieux
Guermante ) obtenu de mes parents une première
abdication d'où je pouvais faire dater le déclin de
ma santé et de mon vouloir, mon renoncement
-
chaque jour aggravé à une tâche difficile et re-
retrouvé aujourd'hui dans la bibliothèque des Guer-
mantes précisément, par le jour de plus beau et
dont s'éclairaient soudain non seulement les tâtonne-
ments anciens de ma pensée, mais même le but de
ma vie et peut - être de l'art . Pour les exemplaires
eux-mêmes des livres , j'eusse été d'ailleurs capable
de m'y intéresser, dans une acception vivante. La
première édition d'un ouvrage m'eût été plus pré-
cieuse que les autres, mais j'aurais entendu par elle
l'édition où je le lus pour la première fois. Je recher-
cherais les éditions originales, je veux dire celles
où j'eus de ce livre une impression originale . Car
les impressions suivantes ne le sont plus . Je collec-
tionnerais pour les romans les reliures d'autrefois,
celles du temps où je lus mes premiers romans et
qui entendaient tant de fois papa me dire : « tiens-
36
LE TEMPS RETROUVE

toi droit » . Comme la robe où nous vîmes pour la


première fois une femme, elles m'aideraient à retrou-
ver l'amour que j'avais alors, la beauté sur laquelle
j'ai superposé tant d'images, de moins en moins
aimées, pour pouvoir retrouver la première, moi qui
ne suis pas le moi qui l'ai vu et qui dois céder la
place au moi que j'étais alors afin qu'il appelle la
chose qu'il connut et que mon moi d'aujourd'hui
ne connaît point. La bibliothèque que je composerais
ainsi serait même d'une valeur plus grande encore,
car les livres que je lus jadis à Combray, à Venise,
enrichis maintenant par mémoire de vastes enlu-
minures représentant l'église Saint- Hilaire, la gondole
amarrée au pied de Saint- Georges-le- majeur sur
le Grand Canal incrusté de scintillants saphirs,
seraient devenus dignes de ces « livres à images ».
bibles historiées , que l'amateur n'ouvre jamais pour
lire le texte mais pour s'enchanter une fois de plus
des couleurs qu'y a ajoutées quelque émule de
Fouquet et qui fait tout le prix de l'ouvrage.
Et pourtant même n'ouvrir ces livres lus autrefois.
que pour regarder les images qui ne les ornaient pas
alors me semblerait encore si dangereux que même
en ce sens , le seul que je pusse comprendre , je ne
serais pas tenté d'être bibliophile. Je sais trop com-
bien ces images laissées par l'esprit sont aisément
effacées par l'esprit. Aux anciennes il en substitue
de nouvelles qui n'ont plus le même pouvoir de
résurrection . Et si j'avais encore le François le
Champi que maman sortit un soir du paquet de
livres que ma grand'mère devait me donner pour ma
fête, je ne le regarderais jamais ; j'aurais trop peur
d'y insérer peu à peu de mes impressions d'aujour-
d'hui couvrant complètement celles d'autrefois, j'au-
37
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

rais trop peur de le voir devenir à ce point une chose


du présent que quand je lui demanderais de susciter
une fois encore l'enfant qui déchiffra son titre dans
la petite chambre de Combray, l'enfant ne recon-
naissant pas son accent, ne répondît plus à son appel
et restât pour toujours enterré dans l'oubli.

L'idée d'un art populaire comme d'un art patrio-


tique si même elle n'avait pas été dangereuse me
semblait ridicule . S'il s'agissait de le rendre acces-
sible au peuple, on sacrifiait les raffinements de la
forme bons pour des oisifs » ; or, j'avais assez fré-
quenté de gens du monde pour savoir que ce sont
eux les véritables illettrés et non les ouvriers élec
triciens . A cet égard un art populaire par la forme
eût été destiné plutôt aux membres du Jockey qu'à
ceux de la Confédération générale du travail ; quant
aux sujets , les romans populaires enivrent autant
les gens du peuple que les enfants ces livres qui sont
écrits pour eux. On cherche à se dépayser en lisant
et les ouvriers sont aussi curieux des princes, que
les princes des ouvriers . Dès le début de la guerre,
M. Barrès avait dit que l'artiste (en l'espèce le Titien) ,
doit avant tout servir la gloire de sa patrie. Mais il
ne peut la servir qu'en étant artiste, c'est-à- dire qu'à
condition au moment où il étudie les lois de l'Art,
institue ses expériences et fait ses découvertes, aussi
délicates que celles de la Science, de ne pas penser à
autre chose fût- ce à la patrie qu'à la vérité
qui est devant lui. N'imitons pas les révolutionnaires
qui par civisme » méprisaient s'ils ne les détrui-
saient pas les œuvres de Watteau et de La Tour,
peintres qui honoraient davantage la France que
38
LE TEMPS RETROUVÉ

tous ceux de la Révolution . L'anatomie n'est peut-


être pas ce que choisirait un cœur tendre, si l'on
avait le choix . Ce n'est pas la bonté de son cœur
vertueux, laquelle était fort grande qui a fait écrire
à Choderlos de Laclos les Liaisons Dangereuses,
ni son goût pour la petite bourgeoisie petite ou grande
qui a fait choisir à Flaubert comme sujets ceux de
Mme Bovary et de l'Education Sentimentale . Cer-
tains disaient que l'art d'une époque de hâte serait
bref, comme ceux qui prédisaient avant la guerre
qu'elle serait courte . Le chemin de fer devait ainsi
tuer la contemplation, il était vain de regretter le
temps des diligences, mais l'automobile remplit
leur fonction et arrête à nouveau les touristes vers
les églises abandonnées .
Une image offerte par la vie, nous apporte en
réalité à ce moment-là des sensations multiples et
différentes. La vue par exemple de la couverture
d'un livre déjà lu a tissé dans les caractères de son
titre les rayons de lune d'une lointaine nuit d'été.
Le goût du café au lait matinal nous apporte cette
vague espérance d'un beau temps qui jadis si sou-
vent pendant que nous le buvions dans un bol de
porcelaine blanche, crémeuse et plissée qui semblait
du lait durci, se mit à nous sourire dans la claire
incertitude du petit jour. Une heure n'est pas qu'une
heure, c'est un vase rempli de parfums , de sons,
de projets et de climats. Ce que nous appelons la
réalité est un certain rapport entre ces sensations
et ces souvenirs qui nous entourent simultanément
- rapport que
supprime une simple vision cinéma-
tographique, laquelle s'éloigne par là d'autant plus
du vrai qu'elle prétend se borner à lui - rapport
unique que l'écrivain doit retrouver pour en enchaî
39
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ner à jamais dans sa phrase les deux termes diffé-


rents On peut faire se succéder indéfiniment dans
une description les objets qui figuraient dans le lieu
décrit , la vérité ne commencera qu'au moment où
l'écrivain prendra deux objets différents, posera leur
rapport, analogue dans le monde de l'art à celui
qu'est le rapport unique, de la loi causale, dans le
monde de la science et les enfermera dans les anneaux
nécessaires d'un beau style , ou même , ainsi que la vie,
quand en rapprochant une qualité commune à deux
sensations, il dégagera leur essence en les réunissant
l'une et l'autre pour les soustraire aux contingences
du temps, dans une métaphore , et les enchaînera
par le lien indescriptible d'une alliance de mots .
La nature elle -même , à ce point de vue sur la voie
de l'art, n'était elle pas commencement d'art ,
elle qui souvent ne m'avait permis de connaître
la beauté d'une chose que longtemps après dans
une autre, midi à Combray que dans le bruit
de ses cloches, les matinées de Doncières que dans
les hoquets de notre calorifère à eau. Le rapport
peut être peu intéressant, les objets médiocres , le
style mauvais, mais tant qu'il n'y a pas eu cela
il n'y a rien eu. La littérature qui se contente de
« décrire les choses », de donner un misérable relevé
de leurs lignes et de leur surface est malgré sa pré-
tention réaliste la plus éloignée de la réalité , celle
qui nous appauvrit et nous attriste le plus ne parla-
t -elle que de gloire et de grandeurs, car elle coupe
brusquement toute communication de notre moi
présent avec le passé dont les choses gardent l'essence,
et l'avenir où elles nous incitent à le goûter encore.
Mais il y avait plus . Si la réalité était cette espèce
de déchet de l'expérience , à peu près identique pour
40
LE TEMPS RETROUVE

chacun, parce que quand nous disons : un mauvais


temps, une guerre, une station de voiture, un restau-
rant éclairé, un jardin en fleurs, tout le monde sait
ce que nous voulons dire ; si la réalité était cela,
sans doute une sorte de film cinématographique de
ces choses suffirait et le « style », la « littérature »
qui s'écarteraient de leur simple donnée seraient
un hors d'œuvre artificiel . Mais était - ce bien cela la
-
réalité. Si j'essayais de me rendre compte de ce qui -
se passe en effet en nous au moment où une chose
nous fait une certaine impression, [soit que ] comme-
ce jour où en passant sur le pont de la Vivonne,
l'ombre d'un nuage sur l'eau m'eût fait crier « zut-
alors en sautant de joie,/ soit qu'écoutant une
phrase de Bergotte tout ce que j'eusse vu de mon
impression c'est ceci qui ne lui convenait pas spé-
cialement « c'est admirable », soit qu'irrité d'un
mauvais procédé, Bloch prononcât ces mots qui
ne convenaient pas du tout à une aventure si
vulgaire : « Qu'on agisse ainsi, je trouve cela même
fantastique », soit quand flatté d'être bien reçu
chez les Guermantes, et d'ailleurs un peu grisé par
leurs vins je n'aie pu m'empêcher de dire à mi-
voix, seul, en les quittant : « ce sont tout de même
des êtres exquis avec qui il serait doux de passer
la vie je m'apercevais que pour exprimer ces -
impressions pour écrire ce livre essentiel, le seul livre -
vrai, un grand écrivain n'a pas dans le sens courant -
à l'inventer puisque il existe déjà en chacun de nous,
mais à le traduire. Le devoir et la tâche d'un écrivain-
sont ceux d'un traducteur.

Or si quand il s'agit du langage inexact de l'amour


propre par exemple, le redressement de l'oblique
41
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

discours intérieur (qui va s'éloignant de plus en


plus de l'impression première et cérébrale) jusqu'à
ce qu'il se confonde avec la droite qui aurait dû
partir de l'impression, si ce redressement est chose
malaisée contre quoi boude notre paresse, il est d'au-
tres cas, celui où il s'agit de l'amour par exemple,
où ce même redressement devient douloureux. Toutes
nos feintes indifférences, toute notre indignation
contre ses mensonges si naturels, si semblables à
ceux que nous pratiquons nous-mêmes, en un mot
tout ce que nous n'avons cessé, chaque fois que nous
étions malheureux ou trahis, non seulement de dire
à l'être aimé, mais même en attendant de le voir,
de nous dire sans fin à nous- même, quelquefois à
haute voix dans le silence de notre chambre trou-
blé par quelques : « non, vraiment, de tels procédés
sont intolérables » et « j'ai voulu te recevoir une
dernière fois et ne nierai pas que cela me fasse
de la peine », ramener tout cela à la vérité ressentie
dont cela s'était tant écarté, c'est abolir tout ce à
quoi nous tenions le plus, ce qui seul à seul avec nous-
mêmes, dans des projets fiévreux de lettres et de
démarches fut notre entretien passionné avec nous.
mêmes.

Même dans les joies artistiques qu'on recherche


pourtant en vue de l'impression qu'elles donnent,
nous nous arrangeons le plus vite possible à laisser
de côté comme inexprimable ce qui est précisément
cette impression même et à nous attacher à ce qui
nous permet d'en éprouver le plaisir sans le connaître
jusqu'au fond et de croire le communiquer à d'autres
amateurs avec qui la conversation sera possible,
parce que nous leur parlerons d'une chose qui est
42
LE TEMPS RETROUVE

la même pour eux et pour nous, la racine person-


nelle de notre propre impression étant supprimée.
Dans les moments mêmes où nous sommes les spec-
tateurs les plus désintéressés de la nature, de la
société, de l'amour, de l'art lui-même comme toute
impression est double, à demi engainée dans l'objet,
prolongée en nous- même par une autre moitié que
seuls nous pourrions connaître, nous nous empres-
sons de négliger celle -là , c'est-à - dire la seule à laquelle
nous devrions nous attacher et nous ne tenons compte
que de l'autre moitié qui ne pouvant pas être appro-
fondie parce qu'elle est extérieure, ne sera cause
pour nous d'aucune fatigue : le petit sillon qu'une
phrase musicale ou la vue d'une église, a creusé en nous,
nous trouvons trop difficile de tâcher de l'apercevoir.
Mais nous rejouons la symphonie, nous retournons
voir l'église jusqu'à ce que dans cette fuite, loin
de notre propre vie que nous n'avons pas le courage
-
de regarder, et qui s'appelle l'érudition nous les
connaissions aussi bien, de la même manière, que le
plus savant amateur de musique ou d'archéologie.
Aussi combien s'en tiennent là qui n'extraient rien
de leur impression, vieillissent inutiles et insatis-
faits, comme des célibataires de l'art . Ils ont les cha-
grins qu'ont les vierges et les paresseux, et que la
fécondité dans le travail guérirait. Ils sont plus
exaltés à propos des œuvres d'art que les véritables
artistes, car leur exaltation n'étant pas pour eux
l'objet d'un dur labeur d'approfondissement, elle se
répand au dehors, échauffe leurs conversations ,
empourpre leur visage ; ils croient accomplir un
acte, en hurlant à se casser la voix : « Bravo, bravo »,
après l'exécution d'une œuvre qu'ils aiment. Mais
ces manifestations ne les forcent pas à éclaircir la
43
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

nature de leur amour, ils ne la connaissent pas.


Cependant celui - ci inutilisé, reflue même sur leurs
conversations les plus calmes , leur fait faire de grands
gestes, des grimaces, des hochements de tête quand
ils parlent d'art . « J'ai été à un concert où on jouait
une musique qui, je vous avouerai, ne m'emballait
pas. On commence alors le quator. Ah ! mais non
d'une pipe ça change (la figure de l'amateur à ce
moment-là exprime une inquiétude anxieuse comme
s'il pensait : « mais je vois des étincelles , ça sent le
roussi, il y a le feu » ) . Tonnerre de Dieu, ce que j'en-
tends là c'est exaspérant, c'est mal écrit, mais c'est
epastrouillant, ce n'est pas l'œuvre de tout le monde »
Encore si risibles que soient ces amateurs, ils ne sont
pas tout à fait à dédaigner. Ils sont les premiers
essais de la nature qui veut créer l'artiste, aussi
informes, aussi peu viables que ces premiers ani-
maux qui précédèrent les espèces actuelles et qui
n'étaient pas constitués pour durer. Ces amateurs
velleitaires et stériles doivent nous toucher comme
ces premiers appareils qui ne purent quitter la terre
mais où résidait non encore le moyen secret et qui
restait à découvrir, mais le désir du vol. « Et mon
vieux, ajoute l'amateur en vous prenant par le bras,
moi c'est la huitième fois que je l'entends et je vous
jure bien que ce n'est pas la dernière ». Et en effet
comme ils n'assimilent pas ce qui dans l'art est vrai-
ment nourricier, ils ont tout le temps besoin de
joies artistiques, en proie à une boulimie qui ne
les rassasie jamais . Ils vont donc applaudir longtemps
de suite la même œuvre, croyant de plus que leur
présence réalise un devoir, un acte, comme d'autres
personnes la leur à une séance d'un Conseil d'Admi-
nistration, à un enterrement . Puis viennent des œu-

44
LE TEMPS RETROUVE

vres autres même opposées que ce soit en littéra-


ture, en peinture ou en musique. Car la faculté
de lancer des idées, des systèmes et surtout de se
les assimiler, a toujours été beaucoup plus fré-
quente, même chez ceux qui produisent, que le
véritable goût, mais prend une extension plus con-
sidérable depuis que les revues, les journaux litté-
raires se sont multipliés (et avec eux les vocations
factices d'écrivains et d'artistes) . Ainsi la meilleure
partie de la jeunesse, la plus intelligente, la plus
intéressée, n'aimait- elle plus que les œuvres ayant
une haute portée morale et sociologique, même reli-
gieuse. Elle s'imaginait que c'était là le critérium
de la valeur d'une œuvre, renouvelant ainsi l'erreur
des David, des Chenavard, des Brunetière, etc.
On préférait à Bergotte dont les plus jolies phrases
avaient exigé en réalité un bien plus profond repli
sur soi- même des écrivains qui semblaient plus
profonds simplement parce qu'ils écrivaient moins
bien. La complication de son écriture n'était faite
que pour des gens du monde, disaient des démocrates
qui faisaient ainsi aux gens du monde un honneur
immérité. Mais dès que l'intelligence raisonneuse
veut se mettre à juger des œuvres d'art, il n'y a
plus rien de fixe, de certain on peut démontrer
tout ce qu'on veut . Alors que la réalité du talent
est un bien, une acquisition universelle, dont on
doit avant tout constater la présence sous les modes.
apparentes de la pensée et du style, c'est sur ces
dernières que la critique s'arrête pour classer les
auteurs . Elle sacre prophète à cause de son ton
péremptoire, de son mépris affiché pour l'école qui
l'a précédé, un écrivain qui n'apporte nul message
nouveau. Cette constante aberration de la critique
45
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

est telle qu'un écrivain devrait presque préférer être


jugé par le grand public ( si celui- ci n'était incapable

a
m
de se rendre compte même de ce qu'un artiste a

r
e
tenté dans un ordre de recherches qui lui est inconnu) .

B
Car il y a plus d'analogie entre la vie instinctive du
public et le talent d'un grand écrivain qui n'est qu'un
instinct religieusement écouté au milieu du silence ,
imposé à tout le reste , un instinct perfectionné et
compris , qu'avec le verbiage superficiel et les cri-
tères changeants des juges attitrés . Leur logomachie
se renouvelle de dix ans en dix ans (car le kaléidos-
cope n'est pas composé seulement par les groupes
mondains , mais par les idées sociales , politiques ,
religieuses , qui prennent une ampleur momentanée
grâce à leur réfraction dans les masses étendues ,
mais restant limitées malgré cela à la courte vie des
idées dont la nouveauté n'a pu séduire que des esprits
peu exigeants en fait de preuves. Aussi s'étaient
succédés les partis et les écoles , faisant se prendre
à eux toujours les mêmes esprits , hommes d'une
intelligence relative , toujours voués aux engoue-
ments dont s'abstiennent des esprits plus scrupu
leux et plus difficiles en fait de preuves . Malheureuse-
ment justement parce que les autres ne sont que
de demi esprits , ils ont besoin de se compléter dans
l'action, ils agissent ainsi plus que les esprits supé-
rieurs , attirent à eux la foule et créent autour d'eux
non seulement les réputations surfaites et les dédains
injustifiés mais les guerres civiles et les guerres
extérieures , dont un peu de critique point royaliste
sur soi- même devrait préserver. Et quant à la jouis-
sance que donne à un esprit parfaitement juste, à
un cœur vraiment vivant , la belle pensée d'un maître,
elle est sans doute entièrement saine, mais si pré-
46
LE TEMPS RETROUVÉ

cieux que soient les hommes qui la goûtent vrai-


ment (combien y en a-t-il en vingt ans) elle les réduit
tout de même à n'être que la pleine conscience d'un
autre . Qu'un homme ait tout fait pour être aimé
d'une femme qui n'eût pu que le rendre malheureux,
mais n'ait même pas réussi, malgré ses efforts redou-
blés pendant des années à obtenir un rendez - vous de
cette femme, au lieu de chercher à exprimer ses
souffrances et le péril auquel il a échappé, il relit
sans cesse en mettant sous elle « un million de mots >>
et les souvenirs les plus émouvants de sa propre vie,
cette pensée de Labruyère : « Les hommes souvent
veulent aimer et ne sauraient y réussir, ils cherchent
leur défaite sans pouvoir la rencontrer, et si j'ose
ainsi parler, ils sont contraints de demeurer libres ».
Que ce soit ce sens ou non qu'ait eu cette pensée
pour celui qui l'écrivit ( pour qu'elle l'eût et ce serait
plus beau, il faudrait « être aimés » au lieu d' « aimer »)
il est certain qu'en lui ce lettré sensible la vivifie,
la gonfle de signification jusqu'à la faire éclater,
il ne peut la redire qu'en débordant de joie tant il
la trouve vraie et belle, mais il n'y a malgré tout
rein ajouté, et il reste seulement la pensée de La-
bruyère .
Comment la littérature de notations aurait - elle
une valeur quelconque puisque c'est sous de petites
choses comme celles qu'elle note, que la réalité
est contenue (la grandeur dans le bruit lointain
d'un aéroplane, dans la ligne du clocher de Saint-
Hilaire , le passé dans la saveur d'une madeleine,
etc.) et qu'elles sont sans signification par elles-
mêmes si on ne l'en dégage pas .
Peu à peu conservée par la mémoire, c'est la
chaîne de toutes les impressions inexactes, où ne
47
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

reste rien de ce que nous avons réellement éprouvé,


qui constitue pour nous notre pensée, notre vie,
la réalité, et c'est ce mensonge-là que ne ferait
que reproduire un art soi - disant « vécu », simple
comme la vie, sans beauté, double emploi si ennuyeux
et si vain de ce que nos yeux voient et de ce que notre
intelligence constate qu'on se demande où celui
qui s'y livre, trouve l'étincelle joyeuse et motrice,
capable de le mettre entrain et de le faire avancer
dans sa besogne. La grandeur de l'art véritable, au
contraire, de celui que M. de Norpois eût appelé
un jeu de dilettante, c'était de retrouver, de ressai-
sir, de nous faire connaître cette réalité loin de la-
quelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons
de plus en plus au fur et à mesure que prend plus
d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance con-
ventionnelle que nous lui substituons , cette réalité
que nous risquerions fort de mourir sans l'avoir con-
nue, et qui est tout simplement notre vie, la vraie vie,
la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par
conséquent réellement vécue, cette vie qui en
un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes
aussi bien que chez l'artiste . Mais ils ne la voient
pas, parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir . Et
ainsi leur passé est encombré d'innombrables cli-
chés qui restent inutiles parce que l'intelligence
ne les a pas « développés » .Ressaisir notre vie ; et
aussi la vie des autres ; car le style pour l'écrivain
aussi bien que pour le peintre est une question non
de technique, mais de vision . Il est la révélation ,
qui serait impossible par des moyens directs et cons-
cients de la différence qualitative qu'il y a dans la
façon dont nous apparaît le monde, différence
qui s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret
48
LE TEMPS RETROUVE

éternel de chacun . Par l'art seulement, nous pouvons


sortir de nous , savoir ce que voit un autre de cet
univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont
les paysages nous seraient restés aussi inconnus que
ceux qu'il peut y avoir dans la lune . Grâce à l'art
au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le
voyons se multiplier et autant qu'il y a des artistes
originaux, autant nous avons de mondes à notre
disposition, plus différents les uns des autres que
ceux qui roulent dans l'infini, et qui bien des siècles
après qu'est éteint le foyer dont ils émanaient ,
qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Ver Meer, nous
envoient leur rayon spécial.
Ce travail de l'artiste, de chercher à apercevoir
sous de la matière, sous de l'expérience, sous des
mots quelque chose de différent, c'est exactement
le travail inverse de celui que, à chaque minute,
quand nous vivons détourné de nous - même l'amour-
propre, la passion, l'intelligence et l'habitude aussi
accomplissent en nous, quand elles amassent au-
dessus de nos impressions vraies, pour nous les
cacher maintenant, les nomenclatures , les buts pra-
tiques que nous appelons faussement la vie. En
somme cet art si compliqué est justement le seul art
vivant. Seul il exprime pour les autres et nous fait
voir à nous- même notre propre vie, cette vie qui
ne peut pas s ' « observer » , dont les apparences
qu'on observe ont besoin d'être traduites et souvent
lues à rebours et péniblement déchiffrées . Ce travail
qu'avaient fait notre amour- propre, notre passion,
notre esprit d'imitation , notre intelligence abstraite,
nos habitudes, c'est ce travail que l'art défera,
c'est la marche en sens contraire, le retour aux pro-
fondeurs, où ce qui a existé réellement gît inconnu
49 19
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
de nous qu'il nous fera suivre . Et sans doute c'était
une grande tentation que de recréer la vraie vie,
de rajeunir les impressions. Mais il y fallait du cou-
rage de tout genre et même sentimental . Car c'était
avant tout abroger ses plus chères illusions, cesser
de croire à l'objectivité de ce qu'on a élaboré soi-
même, et au lieu de se bercer une centième fois de
ces mots << elle était bien gentille » lire au travers :
j'avais du plaisir à l'embrasser ». Certes, ce que
j'avais éprouvé dans ces heures d'amour, tous les
hommes l'éprouvent aussi . On éprouve, mais ce
qu'on a éprouvé est pareil à certains clichés qui ne
montrent que du noir tant qu'on ne les a pas mis
près d'une lampe, et qu'eux aussi il faut regarder à
'envers : on ne sait pas ce que c'est tant qu'on ne l'a
pas approché de l'intelligence . Alors seulement quand
elle l'a éclairé, quand elle l'a intellectualisé, on dis-
tingue, et avec quelle peine, la figure de ce qu'on
a senti. Mais je me rendais compte aussi que cette
souffrance que j'avais connue d'abord avec Gil-
berte, que notre amour n'appartienne pas à l'être
qui l'inspire est salutaire accessoirement comme
moyen. (Car si peu que notre vie doive durer, ce n'est
que pendant que nous souffrons que nos pensées en
quelque sorte agitées de mouvements perpétuels
et changeants font monter comme dans une tempête,
à un niveau d'où nous pouvons les voir, toute cette
immensité réglée par des lois, sur laquelle, postés
à une fenêtre mal placée, nous n'avons pas vue,
car le calme du bonheur la laisse unie et à un niveau
trop bas ; peut- être seulement pour quelques grands
génies ce mouvement existe- t-il constamment sans
qu'il y ait besoin pour eux des agitations de la douleur ;
encore n'est -il pas certain quand nous contemplons
50
LE TEMPS RETROUVE

l'ample et régulier développement de leurs œuvres


joyeuses que nous ne soyions trop portés à supposer
d'après la joie de l'œuvre, celle de la vie qui a peut-
être été au contraire constamment douloureuse ?)
Mais principalement parce que si notre amour n'est
pas seulement d'une Gilberte, ce qui nous fit tant
souffrir, ce n'est pas parce qu'il est aussi l'amour
d'une Albertine, mais parce qu'il est une portion
de notre âme plus durable que les moi divers qui
meurent successivement en nous et qui voudraient
égoïstement le retenir, portion de notre âme qui
doit, quelque mal d'ailleurs utile que cela nous
fasse se détacher des êtres pour que nous en com-
prenions, et pour en restituer la généralité et
donner cet amour, la compréhension de cet amour,
à tous, à l'esprit universel et non à telle, puis à
telle en lesquelles tel, puis tel de ceux que nous
avons été successivement, voudraient se fondre.
Il me fallait donc rendre leurs sens aux moindres
signes qui m'entouraient (Guermantes, Albertine,
Gilberte, Saint- Loup, Balbec etc. ) et auxquels
l'habitude l'avait fait perdre pour moi . Nous devons
savoir que lorsque nous aurons atteint la réalité ,
pour l'exprimer, pour la conserver, nous devrons
écarter ce qui est différent d'elle et ce que ne cesse
de nous apporter la vitesse acquise de l'habitude.
Plus que tout j'écarterais donc ces paroles que les
lèvres plutôt que l'esprit choisissent, ces paroles
pleines d'humour, comme on dit dans la conversa-
tion, et qu'après une longue conversation avec les
autres on continue à s'adresser facticement et qui
nous remplissent l'esprit de mensonges , ces paroles
toutes physiques qu'accompagne chez l'écrivain qui
s'abaisse à les transcrire le petit sourire, la petite
51
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

grimace, qui altère à tout moment par exemple


la phrase parlée d'un Sainte- Beuve, tandis que les
vrais livres doivent être les enfants non du grand
jour et de la causerie mais de l'obscurité et du silence .
Et comme l'art recompose exactement la vie,
autour des vérités qu'on a atteintes en soi- même flot-
tera toujours une atmosphère de poésie, la douceur
d'un mystère qui n'est que le vestige de la
pénombre que nous avons dû traverser, l'indication,
marquée exactement comme par un altimètre, de
la profondeur d'une œuvre. (Car cette profondeur
n'est pas inhérente à certains sujets comme le
croient des romanciers matérialistement spiri-
tualistes puisqu'ils ne peuvent pas descendre au - delà
du monde des apparences et dont toutes les nobles
intentions, pareilles à ces vertueuses tirades habi-
tuelles chez certaines personnes incapables du plus
petit effort de bonté, ne doivent pas nous empêcher
de remarquer qu'ils n'ont même pas eu la force
d'esprit de se débarrasser de toutes les banalités
de forme acquises par l'imitation) .
Quant aux vérités que l'intelligence -même des
plus hauts esprits ― cueille à claire - voie, devant elle,
en pleine lumière, leur valeur peut être très grande ;
mais elles ont des contours plus secs et sont planes,
n'ont pas de profondeur parce qu'il n'y a pas eu
de profondeurs à franchir pour les atteindre, parce
qu'elles n'ont pas été recréées . Souvent des écrivains
au fond de qui n'apparaissent plus ces vérités
mystérieuses, n'écrivent plus à partir d'un certain
âge qu'avec leur intelligence qui a pris de plus en
plus de force ; les livres de leur âge mûr ont à cause
de cela plus de force que ceux de leur jeunesse,
mais ils n'ont plus le même velours.
52
LE TEMPS RETROUVE

Je sentais pourtant que ces vérités que l'intelli.


gence dégage directement de la réalité ne sont pas
à dédaigner entièrement car elles pourraient enchas-
ser d'une matière moins pure mais encore pénétrer
d'esprit ces impressions que nous apportent hors
du temps l'essence commune aux sensations du passé
et du présent, mais qui plus précieuses sont aussi
trop rares pour que l'œuvre d'art puisse être com-
posée seulement avec elles . Capables d'être utilisées
pour cela, je sentais se presser en moi une foule de
vérités relatives aux passions, aux caractères, aux
mœurs . Chaque personne qui nous fait souffrir
peut être rattachée par nous à une divinité, dont elle
n'est qu'un reflet fragmentaire et le dernier degré,
divinité, dont la contemplation en tant qu'idée nous
donne aussitôt de la joie au lieu de la peine que nous
avions. Tout l'art de vivre c'est de ne nous servir des
personnes qui nous font souffrir que comme d'un
degré permettant d'accéder à sa forme divine et de
peupler ainsi journellement notre vie, de divinités .
La perception de ces vérités me causait de la joie ;
pourtant il me semblait me rappeler que plus d'une
d'entre elles, je l'avais découverte dans la souffrance,
d'autres dans de bien médiocres plaisirs . Alors,
moins éclatante sans doute que celle qui m'avait
fait apercevoir que l'œuvre d'art était le seul moyen
de retrouver le temps perdu, une nouvelle lumière
se fit en moi . Et je compris que tous ces matériaux
de l'œuvre littéraire, c'était ma vie passée, je com-
pris qu'ils étaient venus à moi, dans les plaisirs
frivoles, dans la paresse , dans la tendresse, dans
la douleur emmagasinée par moi sans que je devi-
nasse plus leur destination, leur survivance même,
que la graine mettant en réserve tous les aliments

53
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

qui nourriront la plante . Comme la graine, je pour-


rais mourir quand la plante se serait développée
et je me trouvais avoir vécu pour elle, sans le
savoir, sans que jamais ma vie me parût devoir
entrer jamais en contact avec ces livres que j'aurais
voulu écrire et pour lesquels, quand je me mettais
autrefois à ma table, je ne trouvais pas de sujet.
Ainsi toute ma vie jusqu'à ce jour aurait pu et
n'aurait pas pu être résumée sous ce titre : Une voca-
tion . Elle ne l'aurait pas pu en ce sens que la littéra-
ture n'avait joué aucun rôle dans ma vie. Elle l'aurait
pu en ce que cette vie, les souvenirs de ses tristesses ,
de ses joies, formaient une réserve pareille à cet albu-
men qui est logé dans l'ovule des plantes et dans
lequel celui-ci puise sa nourriture pour se transfor-
mer en graine, en ce temps où on ignore encore que
l'embryon d'une plante se développe, lequel est
pourtant le lieu de phénomènes chimiques et res-
piratoires secrets mais très actifs. Ainsi ma vie
était -elle en rapport avec ce qui amènerait sa matu-
ration. Et ceux qui se nourriraient ensuite d'elle,
ignoreraient ce qui aurait été fait pour leur nourri-
ture comme ignorent ceux qui mangent les graines
alimentaires que les riches substances qu'elles con-
tiennent, ont d'abord nourri la graine et permis sa
maturation. En cette matière, les mêmes comparai-
sons qui sont fausses si on part d'elles peuvent être
vraies si on y aboutit . Le littérateur envie le peintre,
il aimerait prendre des croquis, des notes, il est perdu
s'il le fait. Mais quand il écrit, il n'est pas un geste
de ses personnages, un tic, un accent, qui n'ait été
apporté à son inspiration par sa mémoire, il n'est pas
un nom de personnage inventé sous lequel il ne puisse
mettre soixante noms de personnages vus, dont
54
LE TEMPS RETROUVE

l'un a posé pour la grimace, l'autre pour le monocle,


tel pour la colère, tel pour le mouvement avantageux
du bras, etc. Et alors l'écrivain se rend compte
que si son rêve d'être un peintre n'était pas réalisable
d'une manière consciente et volontaire il se trouve
pourtant avoir été réalisé et que l'écrivain lui aussi
a fait son carnet de croquis sans le savoir... Car mû
par l'instinct qui était en lui, l'écrivain, bien avant
qu'il crût le devenir un jour, omettait régulière-
ment de regarder tant de choses que les autres
remarquent, ce qui le faisait accuser par les autres
de distraction et par lui- même de ne savoir ni écou-
ter ni voir, pendant ce temps -là il dictait à ses yeux
et à ses oreilles de retenir à jamais ce qui semblait
aux autres des riens puérils, l'accent avec lequel
avait été dite une phrase et l'air de figure et le mou-
vement d'épaules qu'avait fait à un certain moment
telle personne dont il ne sait peut - être rien d'autre,
il y a de cela bien des années et cela parce que cet
accent il l'avait déjà entendu, ou sentait qu'il
pourrait le réentendre, que c'était quelque chose
de renouvelable, de durable ; c'est le sentiment du
général qui dans l'écrivain futur choisit lui- même
ce qui est général et pourra entrer dans l'œuvre
d'art . Car il n'a écouté les autres que quand, si
bêtes ou si fous qu'ils fussent, répétant comme des
perroquets ce que disent les gens de caractère sem-
blable, ils s'étaient faits par là même les oiseaux
prophètes, les porte-paroles d'une loi psychologique.
Il ne se souvient que du général . Par de tels accents,
par de tels jeux de physionomie, par de tels mou-
vements d'épaules, eussent-ils été vus dans sa plus
lointaine enfance , la vie des autres est représentée
en lui et quand plus tard il écrira, elle lui servira à
55
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

recréer la réalité soit en composant un mouvement


d'épaules commun à beaucoup, vrai comme s'il était
noté sur le cahier d'un anatomiste, mais gravé ici
pour exprimer une vérité psychologique, soit en
enimanchant sur ce mouvement d'épaules un mou-
vement de cou fait par un autre, chacun ayant
donné son instant de pose.
Il n'est pas certain que pour créer une œuvre
littéraire, l'imagination et la sensibilité ne soient
pas des qualités interchangeables et que la seconde
ne puisse sans grand inconvénient être substituée
à la première, comme des gens dont l'estomac est
incapable de digérer chargent de cette fonction leur
intestin. Un homme né sensible et qui n'aurait pas
d'imagination pourrait malgré cela écrire des romans
admirables . La souffrance que les autres lui cause-
raient, ses efforts pour la prévenir, les conflits qu'elle
et la seconde personne cruelle, créeraient, tout cela
interprété par l'intelligence pourrait faire la matière
d'un livre non seulement aussi beau que s'il était
imaginé, inventé, mais encore aussi extérieur à la
rêverie de l'auteur s'il avait été livré à lui -même
et heureux, aussi surprenant pour lui-même, aussi
accidentel qu'un caprice fortuit de l'imagination.
Les êtres les plus bêtes par leurs gestes, leurs propos,
leurs sentiments involontairement exprimés, mani-
festent des lois qu'ils ne perçoivent pas, mais que
l'artiste surprend en eux. A cause de ce genre
d'observations , le vulgaire croit l'écrivain méchant,
et il le croit à tort, car dans un ridicule l'artiste voit
une belle généralité, il ne l'impute pas plus à grief
à la personne observée, que le chirurgien ne la méses-
timerait d'être affectée d'un trouble assez fréquent
de la circulation ; aussi se moque- t-il moins que per-

56
LE TEMPS RETROUVÉ

sonne des ridicules . Malheureusement il est plus


malheureux qu'il n'est méchant quand il s'agit de
ses propres passions ; tout en en connaissant aussi
bien la généralité, il s'affranchit moins aisément
des souffrances personnelles qu'elles causent. Sans
doute quand un insolent nous insulte, nous aurions
mieux aimé qu'il nous louât, et surtout quand une
femme que nous adorons nous trahit, que ne donne-
rions- nous pas pour qu'il en fût autrement. Mais le
ressentiment de l'affront, les douleurs de l'abandon
auront alors été les terres que nous n'aurions
jamais connues, et dont la découverte si pénible
qu'elle soit à l'homme devient précieuse pour l'artiste.
Aussi les méchants et les ingrats, malgré lui, malgré
eux, figurent dans son œuvre. Le pamphlétaire
associe involontairement à sa gloire la canaille qu'il
a flétrie . On peut reconnaître dans toute œuvre d'art
ceux que l'artiste a le plus haïs et hélas même celles
qu'il a le plus aimées. Elles-mêmes n'ont fait que
poser pour l'écrivain dans le moment même où, bien
contre son gré , elles le faisaient le plus souffrir .
Quand j'aimais Albertine, je m'étais bien rendu
compte qu'elle ne m'aimait pas et j'avais été obligé
de me résigner à ce qu'elle me fît seulement connaître
ce que c'est qu'éprouver de la souffrance, de l'amour,
et même au commencement du bonheur. Et quand
nous cherchons à extraire la généralité de notre
chagrin, à en écrire, nous sommes un peu consolés,
peut-être pour une autre raison encore que toutes
celles que je donne ici et qui est que penser d'une
façon générale, qu'écrire, est pour l'écrivain une
fonction saine et nécessaire dont l'accomplissement
rend heureux, comme pour les hommes physiques,
l'exercice, la sueur et le bain. A vrai dire, contre
57
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

cela, je me révoltais un peu . J'avais beau croire que


la vérité suprême de la vie est dans l'art, j'avais beau
d'autre part n'être pas plus capable de l'effort de
souvenir qu'il m'eût fallu pour aimer encore Alber-
tine que pour pleurer encore ma grand'mère, je
me demandais si tout de même une œuvre d'art
dont elles ne seraient pas conscientes seraient pour
elles, pour le destin de ces pauvres mortes, un accom-
plissement. Ma grand'mère que j'avais, avec tant
d'indifférence, vu agoniser et mourir près de moi.
O puissè-je, en expiation, quand mon œuvre serait
terminée, blessé sans remède, souffrir de longues
heures abandonné de tous, avant de mourir. D'ail-
leurs j'avais une pitié infinie même d'êtres moins
chers, même d'indifférents " et de tant de destinées
dont ma pensée en essayant de les comprendre avait
en somme utilisé la souffrance, ou même seulement
les ridicules . Tous ces êtres , qui m'avaient révélé
des vérités et qui n'étaient plus , m'apparaissaient
comme ayant vécu une vie qui n'avait profité qu'à
moi, et comme s'ils étaient morts pour moi. Il était
triste pour moi de penser que mon amour auquel
j'avait tant tenu, serait dans mon livre, si dégagé
d'un être, que des lecteurs divers l'appliqueraient
exactement à ceux qu'ils avaient éprouvé pour
d'autres femmes . Mais devais - je me scandaliser de
cette infidélité posthume et que tel ou tel pût
donner comme objet à mes sentiments des femmes
inconnues, quand cette infidélité, cette division de
l'amour entre plusieurs êtres, avait cominencé de
mon vivant et avant même que j'écrivisse . J'avais
bien souffert successivement pour Gilberte , pour
Mme de Guermantes, pour Albertine . Successive-
ment aussi je les avais oubliées et seul mon amour
58
LE TEMPS RETROUVE

dédié à des êtres différents avait été durable. La


profanation d'un de mes souvenirs par des lecteurs
inconnus , je l'avais consommée avant eux . Je n'étais
pas loin de me faire horreur comme se le ferait
peut-être à lui-même quelque parti nationaliste au
nom duquel des hostilités se seraient poursuivies,
et à qui seul aurait servi une guerre où tant de nobles
victimes auraient souffert et succombé, sans même
savoir ce qui pour ma grand'mère du moins eût
été une telle récompense, l'issue de la lutte . Et une
seule consolation qu'elle ne sût pas que je me mettais
enfin à l'œuvre, était que tel est le lot des morts, si
elle ne pouvait jouir de mon progrès elle avait cessé
depuis longtemps d'avoir conscience de mon inac-
tion, de ma vie manquée qui avaient été une telle
souffrance pour elle. Et certes, il n'y aurait pas que
ma grand❜mère, pas qu'Albertine, mais bien d'autres
encore, dont j'avais pu assimiler une parole, un
regard, mais qu'en tant que créatures individuelles
je ne me rappelais plus ; un livre est un grand cime-
tière où sur la plupart des tombes on ne peut plus
lire les noms effacés . Parfois au contraire on se sou-
vient très bien du nom, mais sans savoir si quelque
chose de l'être qui le porta, survit dans ces pages .
Cette jeune fille aux prunelles profondément enfon-
cées, à la voix traînante, est- elle ici ? Et si elle y
repose en effet, dans quelle partie, on ne sait plus,
et comment trouver sous les fleurs ? Mais puisque
nous vivons, loin des êtres individuels , puisque nos
sentiments les plus forts comme avait été mon amour
pour ma grand'mère, pour Albertine, au bout de
quelques années nous ne les connaissons plus,
puisqu'ils ne sont plus pour nous qu'un mot incom-
pris, puisque nous pouvons parler de ces morts avec
59
A LA RECHERCHE DU TEMPS
TEMPS PERDU

les gens du monde chez qui nous avons encore plai


sir à nous trouver quand tout ce que nous aimions
pourtant est mort, alors s'il est un moyen pour nous
d'apprendre à comprendre ces mots oubliés, ce moyen
ne devons - nous pas l'employer, fallût -il pour cela
les transcrire d'abord en un langage universel mais
qui du moins sera permanent, qui ferait de ceux
qui ne sont plus, en leur essence la plus vraie, une
acquisition perpétuelle pour toutes les âmes . Même
cette loi du changement qui nous a rendu ces mots
inintelligibles, si nous parvenons à l'expliquer, notre
infériorité ne devient- elle pas une force nouvelle.
D'ailleurs l'œuvre à laquelle nos chagrins ont colla-
boré peut être interprétée pour notre avenir à la
fois comme un signe néfaste de souffrance et comme
un signe heureux de consolation . En effet , si on dit
que les amours, les chagrins du poète lui ont servi ,
qu'ils l'ont aidé à construire son œuvre, que les
inconnues qui s'en doutaient le moins, l'une par
une méchanceté, l'autre par une raillerie, ont apporté
chacune leur pierre pour l'édification du monument
qu'elles ne verront pas, on ne songe pas assez que
la vie de l'écrivain n'est pas terminée avec cette
œuvre, que la même nature qui lui a fait avoir telles
souffrances, lesquelles sont entrées dans son œuvre,
cette nature continuera de vivre après l'œuvre ter-
minée, lui fera aimer d'autres femmes dans des con-
ditions qui seraient pareilles si ne les faisait légère-
ment dévier, tout ce que le temps modifie dans les
circonstances, dans le sujet lui - même, dans son appé-
tit d'amour et dans sa résistance à la douleur.
A ce premier point de vue, l'œuvre doit être considé-
rée seulement comme un amour malheureux qui en
présage fatalement d'autres et qui fera que la vie
60
LE TEMPS RETROUVE

ressemblera à l'œuvre, que le poète n'aura presque


plus besoin d'écrire, tant il pourra trouver dans ce
qu'il a écrit, la figure anticipée de ce qui arrivera .
Ainsi mon amour pour Albertine, et tel qu'il en
différa était déjà inscrit dans mon amour pour
Gilberte au milieu des jours heureux duquel j'avais
entendu pour la première fois prononcer le nom et
faire le portrait d'Albertine par sa tante, sans me
douter que ce germe insignifiant, se développerait et
s'étendrait un jour sur toute ma vie. Mais à un autre
point de vue, l'œuvre est signe de bonheur, parce
qu'elle nous apprend que dans tout amour, le géné-
ral gît à côté du particulier, et à passer du second
au premier par une gymnastique qui fortifie contre
le chagrin en faisant négliger sa cause pour appro-
fondir son essence. En effet, comme je devais
l'expérimenter par la suite, même au moment où
l'on aime et où on souffre, si la vocation s'est enfin
réalisée, dans les heures où on travaille, on sent si
bien l'être qu'on aime se dissoudre dans une réalité
plus vaste qu'on arrive à l'oublier par instants
et qu'on ne souffre plus de son amour en travaillant
que comme de quelque mal purement physique où
l'être aimé n'est pour rien, comme d'une sorte de
maladie de cœur . Il est vrai que c'est une question
d'instants et que l'effet semble être le contraire,
si le travail vient plus tard . ( Car lorsque les êtres
qui, par leur méchanceté, leur nullité, étaient arri-
vés malgré nous à détruire nos illusions, se sont
réduits eux-mêmes à rien et séparés de la chimère
amoureuse que nous nous étions forgés, si nous
nous mettons alors à travailler, notre âme les élève
de nouveau, les identifie, pour les besoins de notre
analyse de nous -même à des êtres qui nous auraient
61
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

aimé, et dans ce cas la littérature, recommençant


le travail défait de l'illusion amoureuse, donne une
sorte de survie à des sentiments qui n'existaient
plus . Certes , nous sommes obligés de revivre notre
souffrance particulière avec le courage du médecin
qui recommence sur lui -même la dangereuse piqûre.
Mais en même temps il nous faut la penser sous une
forme générale qui nous fait dans une certaine mesure
échapper à son étreinte, qui fait de tous les coparta-
geants de notre peine, et qui n'est même pas exempte
d'une certaine joie. Là où la vie emmure, l'intelli-
gence perce une issue, car s'il n'est pas de remède
à un amour non partagé, on sort de la constatation
d'une souffrance, ne fût- ce qu'en en tirant les consé-
quences qu'elle comporte. L'intelligence ne connaît
pas ces situations fermées de la vie sans issue .
Aussi fallait-il me résigner, puisque rien ne peut
durer qu'en devenant général et si l'esprit ment
à soi-même, à l'idée que même les êtres qui furent
le plus cher à l'écrivain n'ont fait en fin de compte
que poser pour lui comme chez les peintres . Parfois,
quand un morceau douloureux est resté à l'état
d'ébauche, une nouvelle tendresse, une nouvelle
souffrance nous arrivent qui nous permettent de le
finir, de l'étoffer. Pour ces grands chagrins utiles
on ne peut pas encore trop se plaindre car ils ne
manquent pas, ils ne se font pas attendre bien long-
temps . Tout de même il faut se dépêcher de pro-
fiter d'eux car ils ne durent pas très longtemps ;
c'est qu'on se console , ou bien quand ils sont trop
forts, si le cœur n'est plus très solide, on meurt.
En amour, notre rival heureux, autant dire notre
ennemi, est notre bienfaiteur. A un être qui n'exci-
tait en nous qu'un insignifiant désir physique il
62
LE TEMPS RETROUVÉ

ajoute aussitôt une valeur immense, étrangère,


mais que nous confondons avec lui. Si nous n'avions
pas de rivaux le plaisir ne se transformerait pas en
amour. Si nous n'en avions pas, ou si nous ne
croyions pas en avoir. Car il n'est pas nécessaire
qu'ils existent réellement . Suffisante pour notre
bien est cette vie illusoire que donnent à des rivaux
inexistants notre soupçon, notre jalousie . Le bonheur
est salutaire pour le corps, mais c'est le chagrin
qui développe les forces de l'esprit . D'ailleurs,
ne nous découvrît-il pas à chaque fois une loi, qu'il
n'en serait pas moins indispensable pour nous re-
mettre chaque fois dans la vérité, nous forcer à
prendre les choses au sérieux, arrachant chaque fois
les mauvaises herbes de l'habitude, du scepticisme,
de la légèreté, de l'indifférence . Il est vrai que cette
vérité, qui n'est pas compatible avec le bonheur,
avec la santé, ne l'est pas toujours avec la vie. Le
chagrin finit par tuer. A chaque nouvelle peine
trop forte, nous sentons une veine de plus qui saille
et développe sa sinuosité mortelle au long de notre
tempe, sous nos yeux. Et c'est ainsi que peu à peu
se font ces terribles figures ravagées, du vieux
Rembrandt, du vieux Beethoven de qui tout le
monde se moquait. Et ce ne serait rien que les poches
des yeux et les rides du front s'il n'y avait la souf-
france du cœur. Mais puisque les forces peuvent se
changer en d'autres forces, puisque l'ardeur qui dure
devient lumière et que l'électricité de la foudre peut
photographier, puisque notre sourde douleur au
cœur peut élever au- dessus d'elle comme un pa-
-
villon la permanence visible d'une image à chaque
- acceptons le mal physique qu'il
nouveau chagrin
nous donne pour la connaissance spirituelle qu'il
63
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

nous apporte ; laissons se désagréger notre corps,


puisque chaque nouvelle parcelle qui s'en détache,
vient, cette fois lumineuse et lisible, pour la com-
pléter au prix de souffrances dont d'autres plus
doués n'ont pas besoin, pour la rendre plus solide
au fur et à mesure que les émotions effritent notre
vie, s'ajouter à notre œuvre. Les idées sont des
succédanés des chagrins ; au moment où ceux - ci
se changent en idées, ils perdent une partie de leur
action nocive sur notre cœur, et même au premier
instant, la transformation elle- même dégage subi-
tement de la joie . Succédanés dans l'ordre du temps
seulement d'ailleurs, car il semble que l'élément
premier ce soit l'idée et le chagrin seulement le
mode selon lequel certaines idées entrent d'abord
en nous . Mais il y a plusieurs familles dans le groupe
des idées , certaines sont tout de suite des joies.

Ces réflexions me faisaient trouver un sens plus fort
et plus exact à la vérité que j'avais souvent pres-
sentie, notamment quand Mme de Cambremer se
demandait comment je pouvais délaisser pour Alber-
tine un homme remarquable comme Elstir . Même
au point de vue intellectuel je sentais qu'elle avait
tort, mais je ne savais pas que ce qu'elle mécon
naissait, c'était les leçons avec lesquelles on fait son
apprentissage d'homme de lettres . La valeur objec-
tive des arts est peu de chose en cela ; ce qu'il s'agit
de faire sortir, d'amener à la lumière, ce sont nos
sentiments, nos passions, c'est - à- dire les passions,
les sentiments de tous . Une femme dont nous avons
besoin nous fait souffrir, tire de nous des séries de
sentiments autrement profonds, autrement vitaux
qu'un homme supérieur qui nous intéresse. Il reste
à savoir selon le plan où nous vivons si nous trouvons
64
LE TEMPS RETROUVE

que telle trahison par laquelle nous a fait souffrir


une femme est peu de chose auprès des vérités
que cette trahison nous a découvertes et que la
femme heureuse d'avoir fait souffrir n'aurait guère
pu comprendre. En tous cas ces trahisons ne man-
quent pas. Un écrivain peut se mettre sans crainte
à un long travail. Que l'intelligence commence
son ouvrage, en cours de route surviendront bien
assez de chagrins qui se chargeront de le finir . Quant
au bonheur, il n'a presque qu'une seule utilité,
rendre le malheur possible. Il faut que dans le bon-
heur nous formions des liens bien doux et bien .
forts de confiance et d'attachement pour que leur
rupture nous cause le déchirement si précieux qui
s'appelle le malheur. Si l'on n'avait été heureux,
ne fût-ce que par l'espérance, les malheurs seraient
sans cruauté et par conséquent sans fruit . Et plus
qu'au peintre, à l'écrivain, pour obtenir du volume,
de la consistance, de la généralité, de la réalité
littéraire, comme il lui faut beaucoup d'églises vues
pour en peindre une seule, il lui faut aussi beaucoup
d'êtres pour un seul sentiment, car si l'art est long
et la vie courte, on peut dire en revanche que si
l'inspiration est courte, les sentiments qu'elle doit
peindre ne sont pas beaucoup plus longs . Ce sont
nos passions qui esquissent nos livres, le repos
d'intervalle qui les écrit . Quand l'inspiration renaît,
quand nous pouvons reprendre le travail, la femme
qui posait devant nous pour un sentiment ne nous
le fait déjà plus éprouver. Il faut continuer à la
peindre d'après une autre et si c'est une trahison
pour l'autre, littérairement grâce à la similitude
de nos sentiments qui fait qu'une œuvre est à la fois
le souvenir de nos amours passées et la péripétie
65 20
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

de nos amours nouvelles, il n'y a pas grand incon-


vénient à ces substitutions . C'est une des causes de
la vanité des études où on essaye de deviner de
qui parle un auteur. Car une œuvre, même de
confession directe est pour le moins intercalée entre
plusieurs épisodes de la vie de l'auteur, ceux anté-
rieurs qui l'ont inspirée, ceux postérieurs qui ne lui
ressemblent pas moins, des amours suivantes les
particularités étant calquées sur les précédentes .
Car à l'être que nous avons le plus aimé nous ne
sommes pas si fidèles qu'à nous-même, et nous
l'oublions tôt ou tard pour pouvoir -
- puisque c'est
un des traits de nous-même recommencer d'ai-
mer. Tout au plus à cet amour, celle que nous
avons tant aimée a-t- elle ajouté une forme parti-
culière, qui nous fera lui être fidèle même dans l'in-
fidélité . Nous aurons besoin avec la femme suivante
des mêmes promenades du matin ou de la recon-
duire de même le soir, ou de lui donner cent fois
trop d'argent. ( Une chose curieuse que cette cir-
culation de l'argent que nous donnons à des femmes
qui, à cause de cela, nous rendent malheureux,
-
c'est-à-dire nous permettent d'écrire des livres
on peut presque dire que les œuvres comme dans
les puits artésiens, montent d'autant plus haut
que la souffrance a plus profondément creusé le
cœur) . Ces substitutions ajoutent à l'œuvre quelque
chose de désintéressé, de plus général, qui est aussi
une leçon austère que ce n'est pas aux êtres que nous
devons nous attacher, que ce ne sont pas les êtres
qui existent réellement et sont par conséquent sus-
ceptibles d'expression, mais les idées . Encore faut - il
se hâter et ne pas perdre de temps pendant qu'on
a à sa disposition ces modèles . Car ceux qui posent
66
LE TEMPS RETROUVÉ

pour le bonheur n'ont généralement pas beaucoup


de séances à nous donner. Mais les êtres qui posent
pour nous la douleur, nous accordent des séances
bien fréquentes, dans cet atelier où nous n'allons
• que dans ces périodes -là et qui est à l'intérieur de
nous- même. Ces périodes-là sont comme une image
de notre vie avec ses diverses douleurs . Car elles
aussi en contiennent de différentes, et au moment
où on croyait que c'était calmé, une nouvelle, une
nouvelle, dans tous les sens du mot ; peut-être parce
que ces situations imprévues nous forcent à entrer
plus profondément en contact avec nous -même ;
ces dilemmes douloureux que l'amour nous pose
à tout instant nous instruisent, nous découvrent
successivement la matière dont nous sommes faits .
D'ailleurs, même quand elle ne fournit pas en
nous la découvrant, la matière de notre œuvre, elle
nous est utile en nous y incitant. L'imagination,
la pensée, peuvent être des machines admirables
en soi, mais elles peuvent être inertes. La souffrance
alors les met en marche. Aussi, quand Françoise
voyant Albertine entrer par toutes les portes ou-
vertes chez moi comme un chien, mettre partout
le désordre, me ruiner, me causer tant de chagrins,
me disait (car à ce moment-là j'avais déjà fait
quelques articles et quelques traductions) : « Ah !
si Monsieur à la place de cette fille qui lui fait perdre
tout son temps avait pris un petit secrétaire bien
élevé qui aurait classé toutes les paperoles de Mon-
sieur ! » J'avais peut -être tort de trouver qu'elle
parlait sagement. En me faisant perdre mon temps,
en me faisant du chagrin Albertine m'avait peut-
être été plus utile, même au point de vue littéraire
qu'un secrétaire qui eût rangé mes paperoles . Mais
67
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

tout de même, quand un être est si mal conformé


(et peut-être dans la nature cet être est-il l'homme)
qu'il ne puisse aimer sans souffrir, et qu'il faille
souffrir pour apprendre des vérités, la vie d'un
tel être finit par être bien lassante . Les années heu- ·
reuses sont les années perdues, on attend une souf-
france pour travailler. L'idée de la souffrance préa-
lable s'associe à l'idée du travail, on a peur de
chaque nouvelle œuvre en pensant aux douleurs
qu'il faudra supporter d'abord pour l'imaginer.
Et comme on comprend que la souffrance est la
meilleure chose que l'on puisse rencontrer dans la
vie, on pense sans effroi, presque comme à une déli-
vrance à la mort . Pourtant, si cela me révoltait
un peu, encore fallait -il prendre garde que bien
souvent nous n'avons pas joué avec la vie, profité
des êtres pour les livres mais tout le contraire . Le
cas de Werther, si noble, n'était pas hélas le mien.
Sans croire un instant à l'amour d'Albertine j'avais
vingt fois voulu me tuer pour elle, je m'étais ruiné,
j'avais détruit ma santé pour elle. Quand il s'agit
d'écrire, on est scrupuleux, on regarde de très près,
on rejette tout ce qui n'est pas vérité . Mais tant
qu'il ne s'agit que de la vie, on se ruine, on se rend
malade, on se tue pour des mensonges . Il est vrai
que c'est de la gangue de ces mensonges -là que
(si l'âge est passé d'être poète) on peut seulement
extraire un peu de vérité. Les chagrins sont des ser-
viteurs obscurs, détestés, contre lesquels on lutte,
sous l'empire de qui on tombe de plus en plus, des
serviteurs atroces, impossibles à remplacer et qui
par des voies souterraines nous mènent à la vérité
et à la mort. Heureux ceux qui ont rencontré la
première avant la seconde, et pour qui si proches
68
LE TEMPS RETROUVE

qu'elles doivent être l'une de l'autre, l'heure de


la vérité a sonné avant l'heure de la mort.
De ma vie passée, je compris encore que les
moindres épisodes avaient concouru à me donner
la leçon d'idéalisme dont j'allais profiter aujour-
d'hui . Mes rencontres avec M. de Charlus par
exemple, ne m'avaient - elles pas permis , même avant
que sa germanophilie me donnât la même leçon,
et mieux encore que mon amour pour Mme de Guer-
mantes, ou pour Albertine, que l'amour de Saint-
Loup pour Rachel, de me convaincre combien la
matière est indifférente et que tout peut y être mis
par la pensée, vérité que le phénomène si mal
compris, si inutilement blâmé, de l'inversion sexuelle
grandit plus encore que celui déjà si instructif de
l'amour ; celui- ci nous montre la beauté fuyant la
femme que nous n'aimons plus et venant résider
dans le visage que les autres trouveraient le plus
laid, qui à nous-même aurait pu, pourra un jour
nous déplaire ; mais il est encore plus frappant de
la voir obtenant tous les hommages d'un grand
seigneur qui délaisse aussitôt une belle princesse,
émigrer sous la casquette d'un contrôleur d'omni-
bus . Mon étonnement à chaque fois que j'avais revu
aux Champs - Élysées, dans la rue, sur la plage, le
visage de Gilberte, de Mme de Guermantes, d'Al-
bertine, ne prouvait-il pas combien un souvenir
ne se prolonge que dans une direction divergente
de l'impression avec laquelle il a coïncidé d'abord
et de laquelle il s'éloigne de plus en plus. L'écrivain
ne doit pas s'offenser que l'inverti donne à ses hé-
roïnes un visage masculin. Cette particularité un
peu aberrante permet seule à l'inverti de donner
ensuite à ce qu'il lit toute sa généralité . Si M. de
69
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Charlus n'avait pas donné à l' « infidèle » sur qui


Musset pleure dans la Nuit d'Octobre ou dans le
Souvenir, le visage de Morel, il n'aurait ni pleuré,
ni compris, puisque c'était par cette seule voie,
étroite et détournée, qu'il avait accès aux vérités
de l'amour. L'écrivain ne dit que par une habitude
prise dans le langage insincère des préfaces et des
dédicaces , « mon lecteur ». En réalité, chaque lec-
teur est quand il lit, le propre lecteur de soi- même.
L'ouvrage de l'écrivain n'est qu'une espèce d'ins-
trument optique qu'il offre au lecteur afin de lui
permettre de discerner ce que sans ce livre, il n'eût
peut- être pas vu en soi-même. La reconnaissance
en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre,
est la preuve de la vérité de celui- ci et vice- versa,
au moins dans une certaine mesure, la différence
entre les deux textes pouvant être souvent imputée
non à l'auteur mais au lecteur . De plus le livre peut
être trop savant, trop obscur pour le lecteur naïf
et ne lui présenter ainsi qu'un verre trouble avec
lequel il ne pourra pas lire . Mais d'autres parti-
cularités (comme l'inversion ) peuvent faire que le
lecteur ait besoin de lire d'une certaine façon pour
bien lire ; l'auteur n'a pas à s'en offenser mais au
contraire à laisser la plus grande liberté au lecteur
en lui disant : « Regardez vous-même si vous voyez
mieux avec ce verre- ci, avec celui-là, avec cet
autre >>.
Si je m'étais toujours tant intéressé aux rêves
que l'on a pendant le sommeil, n'est- ce pas parce
que compensant la durée par la puissance, ils nous
aident à mieux comprendre ce qu'a de subjectif
par exemple l'amour ? Et cela par le simple fait que
mais avec une vitesse prodigieuse ils réalisent ce

70
LE TEMPS RETROUVE

qu'on appellerait vulgairement nous mettre une


femme dans la peau, jusqu'à nous faire passionné-
ment aimer pendant quelques minutes une laide.
' ce qui dans la vie réelle eût demandé des années
d'habitude, de collage et comme si elles étaient
inventées par quelque docteur miraculeux des
piqûres intraveineuses d'amour, aussi bien qu'elles
peuvent l'être aussi de souffrance ; avec la même
vitesse la suggestion amoureuse qu'ils nous ont
inculquée se dissipe, et quelquefois non seulement
l'amoureuse nocturne a cessé d'être pour nous comme
telle, étant redevenue la laide bien connue, mais
quelque chose de plus précieux se dissipe aussi,
tout un tableau ravissant de sentiments, de ten-
dresse, de volupté, de regrets vaguement estompés,
tout un embarquement pour Cythère de la passion
dont nous voudrions noter, pour l'état de veille,
les nuances d'une vérité délicieuse, mais qui s'ef-
face comme une toile trop pâlie qu'on ne peut resti-
tuer. Eh bien, c'était peut- être aussi par le jeu for-
midable qu'ils font avec le Temps que les Rêves
m'avaient fasciné . N'avais-je pas vu souvent en
une nuit, en une minute d'une nuit, des temps bien
lointains, relégués à ces distances énormes où nous
ne pouvons presque plus rien distinguer des senti-
ments que nous y éprouvions, fondre à toute vitesse
sur nous, nous aveuglant de leur clarté, comme s'ils
avaient été des avions géants au lieu des pâles étoiles
que nous croyions, nous faire ravoir tout ce qu'ils
avaient contenu pour nous, nous donner l'émotion,
le choc, la clarté de leur voisinage immédiat, qui
ont repris une fois qu'on est réveillé la distance
qu'ils avaient miraculeusement franchie jusqu'à
nous faire croire, à tort d'ailleurs, qu'ils étaient
71
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

un des modes pour retrouver le Temps perdu .


Je m'étais rendu compte que seule la perception
grossière et erronée place tout dans l'objet, quand
tout est dans l'esprit ; j'avais perdu ma grand'-
mère en réalité bien des mois après l'avoir perdue
en fait, j'avais vu les personnes varier d'aspect
selon l'idée que moi où d'autres s'en faisaient,
une seule être plusieurs selon les personnes qui la
voyaient (tels les divers Swann du début de cet
ouvrage, suivant ceux qui le rencontraient ; la
princesse de Luxembourg suivant qu'elle était vue
par le premier président ou par moi), même pour
une seule au cours des années (les variations du
nom de Guermantes, et les divers Swann pour moi).
J'avais vu l'amour placer dans une personne ce qui
n'est que dans la personne qui aime. Je m'en étais
d'autant mieux rendu compte que j'avais fait varier
et s'étendre à l'extrême la distance entre la réalité
objective et l'amour (Rachel pour Saint- Loup et
pour moi , Albertine pour moi et Saint - Loup, Morel
ou le conducteur d'omnibus pour Charlus ou d'autres
personnes ) . Enfin, dans une certaine mesure, la ger-
manophilie de M. de Charlus , comme le regard de
Saint- Loup sur la photographie d'Albertine, m'avait
aidé à me dégager pour un instant sinon de ma ger-
manophobie du moins de ma croyance en la pure
objectivité de celle - ci et à me faire penser que peut-
être en était -il de la haine comme de l'amour et
que dans le jugement terrible que porte en ce mo-
ment même la France à l'égard de l'Allemagne
qu'elle juge hors de l'humanité, y avait-il surtout
une objectivité de sentiments , comme ceux qui
faisaient paraître Rachel et Albertine si précieuses
l'une à Saint- Loup, l'autre à moi. Ce qui rendait
72
LE TEMPS RETROUVÉ

possible en effet que cette perversité ne fût pas


entièrement intrinsèque à l'Allemagne est que de
même qu'individuellement, j'avais eu des amours
successives après la fin desquelles l'objet de cet
amour m'apparaissait sans valeur, j'avais déjà
vu dans mon pays des haines successives qui avaient
fait apparaître par exemple comme des traîtres
mille fois pires que les Allemands auxquels ils
livraient la France - des dreyfusards comme Rei-
nach avec lequel collaboreraient aujourd'hui les
patriotes contre un pays dont chaque membre
était forcément un menteur, une bête féroce, un
imbécile, exception faite des Allemands qui avaient
embrassé la cause française comme le roi de Rou-
manie ou l'impératrice de Russie . Il est vrai que
les antidreyfusards m'eussent répondu, « Ce n'est pas
la même chose ». Mais en effet, ce n'est jamais la
même chose, pas plus que ce n'est . la même per-
sonne, sans cela devant le même phénomène celui
qui en est la dupe ne pourrait accuser que son état
subjectif et ne pourrait croire que les qualités ou
les défauts sont dans l'objet.
L'intelligence n'a point de peine alors à baser
sur cette différence une théorie (enseignement contre
nature des congréganistes selon les radicaux, impossi-
bilité de la race juive à se nationaliser, haine per-
pétuelle de la race allemande contre la race latine,
la race jaune étant momentanément réhabilitée) .
Ce côté subjectif se marquait d'ailleurs dans les
conversations des neutres où les germanophiles
par exemple avaient la faculté de cesser un instant
de comprendre et même d'écouter quand on leur
parlait des atrocités allemandes en Belgique . (Et
pourtant, elles étaient réelles) . Ce que je remar-
73
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

quais de subjectif dans la haine comme dans la vue


elle -même, n'empêchait pas que l'objet put posséder
des qualités ou des défauts réels et ne faisait nulle-
ment s'évanouir la réalité en un pur « relativisme ».
Et si après tant d'années écoulées et de temps perdu,
je sentais cette influence capitale du lac interne
jusque dans les relations internationales, tout au
commencement de ma vie, ne m'en étais -je pas
douté quand je lisais dans le jardin de Combray
un de ces romans de Bergotte que même aujour-
d'hui, si j'en ai feuilleté quelques pages oubliées
où je vois les ruses d'un méchant, je ne repose le
livre qu'après m'être assuré, en passant cent pages
que vers la fin ce même méchant est dûment hu-
milié et vit assez pour apprendre que ses ténébreux
projets ont échoué. Car je ne me rappelais plus bien
ce qui était arrivé à ces personnages , ce qui ne les
différenciait d'ailleurs pas des personnes qui se
trouvaient cet après- midi chez Mme de Guermantes
et dont, pour plusieurs au moins, la vie passée était
aussi vague pour moi que si je l'eusse lue dans un
roman à demi oublié.
Le prince d'Agrigente avait-il fini par épouser
Mlle X. ? Ou plutôt n'était - ce pas le frère de Mlle X.
qui avait dû épouser la sœur du prince d'Agrigente,
ou bien faisais -je une confusion avec une ancienne
lecture, ou un rêve récent ? Le rêve était encore un
de ces faits de ma vie, qui m'avait toujours le plus
frappé, qui avait dû le plus servir à me convaincre
du caractère purement mental de la réalité, et dont
je ne dédaignerais pas l'aide dans la composition
de mon œuvre. Quand je vivais d'une façon un peu
moins désintéressée pour un amour, un rêve, venait
rapprocher singulièrement de moi, lui faisant par-
74
LE TEMPS RETROUVE

courir de grandes distances de temps perdu, ma


grand' mère,Albertine que j'avais recommencé à
aimer parce qu'elle m'avait fourni, dans mon som-
meil, une version d'ailleurs atténuée de l'histoire
de la blanchisseuse . Je pensai qu'ils viendraient
quelquefois rapprocher ainsi de moi des vérités,
des impressions , que mon effort seul, ou même les
rencontres de la nature ne me présentaient pas,
qu'ils réveilleraient en moi du désir, du regret
de certaines choses inexistantes, ce qui est la con-
dition pour travailler, pour s'abstraire de l'habi-
tude, pour se détacher du concret . Je ne dédaigne-
rais pas cette seconde muse, cette muse nocturne
qui suppléerait parfois à l'autre.
J'avais vu les nobles devenir vulgaires quand leur
esprit (comme celui du duc de Guermantes , par
exemple), était vulgaire « vous n'êtes pas gêné »,
disait-il, comme eût pu dire Cottard . J'avais vu
dans la médecine, dans l'affaire Dreyfus, pendant
la guerre, croire que la vérité c'est un certain fait,
que les ministres, le médecin possèdent, un oui
ou non qui n'a pas besoin d'interprétation, qui font
qu'un cliché radiographique indiquerait sans inter-
prétation ce qu'a le malade , que les gens au pou-
voir savaient si Dreyfus était coupable, savaient
(sans avoir besoin d'envoyer pour cela Roques
enquêter sur place) si Sarrail avait ou non les
moyens de marcher en même temps que les Russes .
Il n'est pas une heure de ma vie qui n'eût ainsi
servi à m'apprendre comme je l'ai dit que seule la
perception grossière et erronée place tout dans
l'objet quand tout au contraire est dans l'esprit .
En somme, si j'y réfléchissais, la matière de mon
expérience me venait de Swann non pas seulement
75
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

par tout ce qui le concernait lui-même et Gilberte.


Mais c'était lui qui m'avait dès Combray donné
le désir d'aller à Balbec , où sans cela mes parents
n'eussent jamais eu l'idée de m'envoyer et sans
quoi je n'aurais pas connu Albertine. Certes , c'est
à son visage, tel que je l'avais aperçu pour la pre-
mière fois devant la mer que je rattachais certaines
choses que j'écrirais sans doute. En un sens j'avais
raison de les lui rattacher car si je n'étais pas allé
sur la digue ce jour-là, si je ne l'avais pas connue,
toutes ces idées ne se seraient pas développées
(à moins qu'elles ne l'eussent été par une autre) .
J'avais tort aussi car ce plaisir générateur que nous
aimons à trouver rétrospectivement dans un beau
visage de femme, vient de nos sens : il était bien
certain en effet que ces pages que j'écrirais, Alber-
tine, surtout l'Albertine d'alors ne les eût pas com-
prises . Mais c'est justement pour cela ( et c'est une
indication à ne pas vivre dans une atmosphère
trop intellectuelle) parce qu'elle était si différente
de moi, qu'elle m'avait fécondé par le chagrin et
même d'abord par le simple effort pour imaginer
ce qui diffère de soi. Ces pages, si elle avait été ca-
pable de les comprendre, par cela même elles ne les
eût pas inspirées . Mais sans Swann je n'aurais pas
connu même les Guermantes puisque ma grand'-
mère n'eût pas retrouvé Mme de Villeparisis, moi
fait la connaissance de Saint - Loup et de M. de
Charlus, ce qui m'avait fait connaître la duchesse
de Guermantes et par elle sa cousine, de sorte
que ma présence même en ce moment chez le
prince de Guermantes, où venait de me venir
brusquement l'idée de mon œuvre (ce qui faisait
que je devrais à Swann non seulement la matière

76
LE TEMPS RETROUVE

mais la décision) me venaient aussi de Swann.


Pédoncule un peu mince peut-être pour supporter
ainsi l'étendue de toute ma vie . ( Ce côté de Guer-
mantes s'était trouvé en ce sens ainsi procéder
du « côté de chez Swann ») . Mais bien souvent cet
auteur des aspects de notre vie, est quelqu'un de
bien inférieur à Swann, est l'être le plus médiocre .
N'eût -il pas suffi qu'un camarade quelconque m'in-
diquât quelque agréable fille à y posséder (que pro-
bablement je n'y aurais pas rencontrée ) pour que
je fusse allé à Balbec. Souvent ainsi on rencontre
plus tard un camarade déplaisant, on lui serre à
peine la main, et pourtant si jamais on y réfléchit,
c'est d'une parole en l'air qu'il nous a dite , d'un
<< vous devriez venir à Balbec », que toute notre vie
et notre œuvre sont sorties . Nous ne lui en avons
aucune reconnaissance , sans que cela soit faire
preuve d'ingratitude . Car en disant ces mots, il n'a
nullement pensé aux énormes conséquences qu'ils
auraient pour nous. C'est notre sensibilité et notre
intelligence qui ont exploité les circonstances , les-
quelles, la première impulsion donnée, se sont en-
gendrées les unes les autres sans qu'il eût pu prévoir
la cohabitation avec Albertine plus que la soirée
masquée chez les Guermantes . Sans doute son im-
pulsion fut nécessaire , et par là la forme extérieure
de notre vie, la matière même de notre œuvre
dépendent de lui . Sans Swann, mes parents n'eussent
jamais eu l'idée de m'envoyer à Balbec . Il n'était
pas d'ailleurs responsable des souffrances que lui-
même avait indirectement causées . Elles tenaient
à ma faiblesse . La sienne l'avait bien fait souffrir
lui- même par Odette . Mais en déterminant ainsi
la vie que nous avons menée, il a par là mênie
77
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

exclu toutes les vies que nous aurions pu mener


à la place de celle-là. Si Swann ne m'avait pas
parlé de Balbec, je n'aurais pas connu Albertine,
la salle à manger de l'hôtel, les Guermantes . Mais
je serais allé ailleurs, j'aurais connu des gens dif-
férents, ma mémoire comme mes livres seraient
remplis de tableaux tout autres, que je ne peux
même pas imaginer et dont la nouveauté, inconnue
de moi, me séduit et me fait regretter de n'être pas
allé plutôt vers elle et qu'Albertine et la plage de
Balbec et de Rivebelle et les Guermantes ne me
fussent pas toujours restés inconnus.
La jalousie est un bon recruteur qui, quand il
y a un creux dans notre tableau, va nous chercher
dans la rue la belle fille qu'il fallait . Elle n'était
plus belle, elle l'est redevenue, car nous sommes
jaloux d'elle, elle remplira ce vide.
Une fois que nous serons morts, nous n'aurons
pas de joie que ce tableau ait été ainsi complété .
Mais cette pensée n'est nullement décourageante.
Car nous sentons que la vie est un peu plus compli-
quée qu'on ne dit, et même les circonstances . Et il
y a une nécessité pressante à montrer cette com-
plexité. La jalousie si utile ne naît pas forcément
d'un regard, ou d'un récit, ou d'une rétroflexion .
On peut la trouver prête à nous piquer entre les
feuillets d'un annuaire -ce qu'on appelle Tout-
Paris pour Paris et pour la campagne « Annuaire
des Châteaux » ; nous avions distraitement entendu
dire par telle belle fille qui nous était devenue
indifférente qu'il lui faudrait aller voir quelques
jours sa sœur dans le Pas - de- Calais . Nous avions
ainsi distraitement pensé autrefois que peut -être
bien la belle fille avait été courtisée par M. E.
78
LE TEMPS RETROUVE

qu'elle ne voyait plus jamais, car plus jamais elle


n'allait dans ce bar où elle le voyait jadis . Que pou-
vait être sa sœur, femme de chambre peut-être ?
Par discrétion nous ne l'avions pas demandé.
Et puis voici qu'en ouvrant au hasard l'Annuaire
des Châteaux, nous trouvons que M. E. a son châ-
teau dans le Pas- de- Calais, près de Dunkerque.
Plus de doute, pour faire plaisir à la belle fille il
a pris sa sœur comme femme de chambre, et si la
belle fille ne le voit plus dans le bar, c'est qu'il
la fait venir chez lui, habitant Paris presque toute
l'année, mais ne pouvant se passer d'elle même
pendant qu'il est dans le Pas - de - Calais . Les pin-
ceaux ivres de fureur et d'amour peignent, peignent .
Et pourtant, si ce n'était pas cela ? Si vraiment
M. E. ne voyait plus jamais la belle fille mais par
serviabilité avait recommandé la sœur de celle- ci
à un frère qu'il a, habitant lui toute l'année le Pas-
de - Calais . De sorte qu'elle va même peut- être
par hasard voir sa sœur au moment où M. E. n'est
pas là, car ils ne se soucient plus l'un de l'autre.
Et à moins encore que la sœur ne soit pas femme
de chambre dans le château ni ailleurs mais ait des
parents dans le Pas - de- Calais . Notre douleur du pre-
mier instant cède devant ces dernières suppositions
qui calment toute jalousie . Mais qu'importe, celle - ci,
cachée dans les feuillets de l'Annuaire des Châteaux,
est venue au bon moment car maintenant le vide
qu'il y avait dans la toile est comblé. Et tout se
compose bien grâce à la présence suscitée par
la jalousie de la belle fille dont déjà nous ne
sommes plus jaloux et que nous n'aimons plus.

79
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

A ce moment le maître d'hôtel vint me dire que


le premier morceau étant terminé, je pouvais quit-
ter la bibliothèque et entrer dans les salons . Cela me
fit ressouvenir où j'étais . Mais je ne fus nullement
troublé dans le raisonnement que je venais de
commencer, par le fait qu'une réunion mondaine,
le retour dans la société, m'eussent fourni ce point
de départ vers une vie nouvelle que je n'avais pas
su trouver dans la solitude . Ce fait n'avait rien
d'extraordinaire, une impression qui pouvait res-
susciter en moi l'homme éternel n'étant pas liée
plus forcément à la solitude qu'à la société (comme
j'avais cru autrefois, comme cela avait peut - être
été pour moi autrefois, comme cela aurait peut-être
dû être encore si je m'étais harmonieusement dé-
veloppé, au lieu de ce long arrêt qui semblait seu-
lement prendre fin) . Car n'éprouvant cette impres-
sion de beauté que , quand à une sensation actuelle,
si insignifiante fût-elle, venait se superposer une
sensation semblable, qui renaissant spontanément
en moi venait étendre la première sur plusieurs
époques à la fois, et remplissait mon âme où
habituellement les sensations particulières laissaient
tant de vide, par une essence générale, il n'y
avait pas de raison pour que je ne reçusse des
sensations de ce genre dans le monde aussi bien
que dans la nature, puisqu'elles sont fournies
par le hasard, aidé sans doute par l'excitation par-
ticulière qui fait que les jours où on se trouve,
en dehors du train courant de la vie, les choses
même les plus simples recommencent à nous donner
des sensations dont l'habitude fait faire l'économie

80
LE TEMPS RETROUVE

à notre système nerveux. Que ce fût justement


et uniquement ce genre de sensations qui dût con-
duire à l'œuvre d'art, j'allais essayer d'en trouver
la raison objective, en continuant les pensées que
je n'avais cessé d'enchaîner dans la bibliothèque,
car je sentais que le déchaînement de la vie spiri-
tuelle était assez fort en moi maintenant pour pou-
voir continuer aussi bien dans le salon au milieu
des invités, que seul dans la bibliothèque ; il me
semblait qu'à ce point de vue même, au milieu de
cette assistance si nombreuse, je saurais réserver
ma solitude. Car pour la même raison que de grands
événements n'influent pas du dehors sur nos puis-
sances d'esprit et qu'un écrivain médiocre vivant
dans une époque épique restera un tout aussi
médiocre écrivain, ce qui était dangereux dans le
monde, c'étaient les dispositions mondaines qu'on
y apporte. Mais par lui-même il n'était pas plus
capable de vous rendre médiocre qu'une guerre
héroïque de rendre sublime un mauvais poète .
En tous cas qu'il fût théoriquement utile ou non
que l'œuvre d'art fût constituée de cette façon,
et en attendant que j'eusse examiné ce point comme
j'allais le faire, je ne pouvais nier que vraiment, en
ce qui me concernait, quand des impressions vrai-
ment esthétiques m'étaient venues, ç'avait toujours
été à la suite de sensations de ce genre . Il est vrai
qu'elles avaient été assez rares dans ma vie, mais
elles la dominaient, je pouvais retrouver dans le
passé quelques-uns de ces sommets que j'avais eu
le tort de perdre de vue ( ce que je comptais ne plus
faire désormais) . Et déjà je pouvais dire que si
c'était chez moi, par l'importance exclusive qu'il
prenait, un trait qui m'était personnel, ceper dant
81 21
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

j'étais rassuré en découvrant qu'il s'apparentait


à des traits moins marqués, mais reconnaissables,
discernables et au fond assez analogues chez cer-
tains écrivains . N'est- ce pas à mes sensations du
genre de celle de la madeleine qu'est suspendue
la plus belle partie des mémoires d'Outre-Tombe :
« Hier au soir je me promenais seul ... je fus tiré
de mes réflexions par le gazouillement d'une grive
perchée sur la plus haute branche d'un bouleau.
A l'instant, ce son magique fit reparaître à mes
yeux le domaine paternel ; j'oubliai les catastrophes
dont je venais d'être le témoin et, transporté subi-
tement dans le passé, je revis ces campagnes où
j'entendis si souvent siffler la grive ». Et une des
deux ou trois plus belles phrases de ces mémoires
n'est -elle pas celle- ci : « Une odeur fine et suave
d'héliotrope s'exhalait d'un petit carré de fèves
en fleurs ; elle ne nous était point apportée par une
brise de la patrie, mais par un vent sauvage de Terre-
Neuve, sans relation avec la plante exilée, sans
sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce
parfum, non respiré de la beauté, non épuré dans
son sein, non répandu sur ses traces, dans ce parfum
chargé d'aurore, de culture et de monde, il y avait
toutes les mélancolies des regrets, de l'absence
et de la jeunesse ». Un des chefs -d'œuvre de la lit-
térature française, Sylvie, de Gérard de Nerval,
a tout comme le livre des Mémoires d'Outre- Tombe,
relatif à Combourg, une sensation du même genre
que le goût de la madeleine et « le gazouillement
de la grive ». Chez Baudelaire enfin, ces réminis-
cences plus nombreuses encore, sont évidemment
moins fortuites et par conséquent à mon avis déci-
sives . C'est le poète lui-même qui, avec plus de choix
82
LE TEMPS RETROUVE

et de paresse recherche volontairement , dans l'odeur


d'une femme par exemple, de sa chevelure et de son
sein, les analogies inspiratrices qui lui évoqueront
l'azur du ciel immense et rond » et « un port rem-
pli de flammes et de mâts ». J'allais chercher à me
rappeler les pièces de Baudelaire à la base des-
quelles se trouve ainsi une sensation transposée ,
pour achever de me replacer dans une filiation aussi
noble , et me donner par là l'assurance que l'œuvre
que je n'aurais plus aucune hésitation à entre-
prendre méritait l'effort que j'allais lui consacrer ,
quand étant arrivé au bas de l'escalier qui descen-
dait de la bibliothèque , je me trouvai tout à coup
dans le grand salon et au milieu d'une fête qui
allait me sembler bien différente de celles aux.
quelles j'avais assisté autrefois et allait revêtir
pour moi un aspect particulier et prendre un sens
nouveau. En effet, dès que j'entrai dans le grand
salon, bien que je tinsse toujours ferme en moi,
au point où j'en étais , le projet que je venais de
former, un coup de théâtre se produisit qui allait
élever contre mon entreprise la plus grave des
objections . Une objection que je surmonterais sans
doute mais qui, tandis que je continuais à réfléchir
en moi- même aux conditions de l'œuvre d'art,
allait par l'exemple cent fois répété de la considé-
ration la plus propre à me faire hésiter, interrompre
à tout instant mon raisonnement . Au premier mo-
ment je ne compris pas pourquoi j'hésitais à recon-
naître le maître de maison, les invités , pourquoi
chacun semblait s'être « fait une tête », généralement
poudrée et qui les changeait complètement . Le
Prince avait encore en recevant cet air bonhomme
d'un roi de féerie que je lui avais trouvé la première
83
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

fois, mais cette fois, semblant s'être soumis lui-


même à l'étiquette qu'il avait imposée à ses invités,
il s'était affublé d'une barbe blanche et traînait
à ses pieds qu'elles alourdissaient comme des se-
melles de plomb. Il semblait avoir assumé de figu-
rer un des « âges de la vie ». Ses moustaches étaient
blanches aussi comme s'il restait après elles le gel
de la forêt du petit Poucet. Elles semblaient incom-
moder sa bouche raidie et, l'effet une fois produit,
il aurait dû les enlever. A vrai dire, je ne le reconnus
qu'à l'aide d'un raisonnement, et en concluant de
la simple ressemblance de certains traits à une
identité de la personne . Je ne sais ce que ce petit
Lezensac avait mis sur sa figure, mais tandis que
d'autres avaient blanchi, qui la moitié de leur barbe,
qui leurs moustaches seulement, lui sans s'embar-
rasser de ses teintures avait trouvé le moyen de
couvrir sa figure de rides, ses sourcils de poils hérissés ;
tout cela d'ailleurs ne lui seyait pas, son visage
faisait l'effet d'être durci, bronzé, solennisé, cela
le vieillissait tellement qu'on n'aurait plus dit du
tout un jeune homme. Je fus bien étonné au même
moment en entendant appeler duc de Chatelle-
rault un petit vieillard aux moustaches argentées
d'ambassadeur dans lequel seul un petit bout de
regard resté le même me permit de reconnaître le
jeune homme que j'avais rencontré une fois en visite
chez Mme de Villeparisis . A la première personne
que je parvins ainsi à identifier en tâchant de faire
abstraction du travestissement et de compléter
les traits restés naturels par un effort de mémoire,
ma première pensée eût dû être et fut peut - être,
bien moins d'une seconde, de la féliciter d'être si
merveilleusement grimée, qu'on avait d'abord avant
84
LE TEMPS RETROUVE

de la reconnaître, cette hésitation que les grands


acteurs paraissant dans un rôle où ils sont diffé-
rents d'eux-mêmes, donnent en entrant en scène,
au public, qui même averti par le programme,
reste un instant ébahi avant d'éclater en applau-
dissements . A ce point de vue le plus extraordinaire
de tous était mon ennemi personnel, M. d'Argen-
court, le véritable clou de la matinée . Non seule-
ment au lieu de sa barbe à peine poivre et sel, il
s'était affublé d'une extraordinaire barbe d'une
invraisemblable blancheur, mais encore , tant de
petits changements matériels pouvant rapetisser,
élargir un personnage et bien plus changer son
caractère apparent, sa personnalité , c'était un
vieux mendiant qui n'inspirait plus aucun respect
qu'était devenu cet homme dont la solennité, la
raideur empesée était encore présente à mon sou-
venir, et il donnait à son personnage de vieux gâ-
teux, une telle vérité, que ses membres tremblo-
taient, que les traits détendus de sa figure habituel-
ment hautaine, ne cessaient de sourire avec une
niaise béatitude . Poussé à ce degré, l'art du dégui-
sement devient quelque chose de plus, une trans-
formation. En effet, quelques riens avaient beau
me certifier que c'était bien M. d'Argencourt qui
donnait ce spectacle inénarrable et pittoresque ,
combien d'états successifs d'un visage ne me fallait-
il pas traverser si je voulais retrouver celui du
d'Argencourt que j'avais connu, et qui était telle-
ment différent de lui- même , tout en n'ayant à sa
disposition que son propre corps . C'était évidemment
la dernière extrémité où il avait pu le conduire sans
en crever ; le plus fier visage, le torse le plus cambré
n'était plus qu'une loque en bouillie agitée de ci
85
‫لا‬
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

de là. A peine, en se rappelant certains sourires de


M. d'Argencourt qui jadis tempéraient parfois un
instant sa hauteur, pouvait-on comprendre que la
possibilité de ce sourire de vieux marchand d'ha-
bits ramolli existât dans le gentleman correct
d'autrefois . Mais à supposer que ce fût la même
intention de sourire qu'eût d'Argencourt , à cause
de la prodigieuse transformation du visage, la ma-
tière même de l'œil, par laquelle il l'exprimait
était tellement différente, que l'expression devenait
tout autre et même d'un autre . J'eus un fou rire
devant ce sublime gaga, aussi émollié dans sa béné-
vole caricature de lui-même que l'était, dans la
manière tragique, M. de Charlus foudroyé et poli.
M. d'Argencourt, dans son incarnation de moribond-
bouffe d'un Regnard exagéré par Labiche était d'un
accès aussi facile, aussi affable, que M. de Charlus
roi Lear qui se découvrait avec application devant
le plus médiocre salueur. Pourtant je n'eus pas
l'idée de lui dire mon admiration pour la vision
extraordinaire qu'il offrait . Ce ne fut pas mon anti-
pathie ancienne qui m'en empêcha, car précisément
il était arrivé à être tellement différent de lui- même
que j'avais l'illusion d'être devant une autre per-
sonne aussi bienveillante , aussi désarmée, aussi
inoffensive que l'Argencourt habituel était rogue,
hostile et dangereux . Tellement une autre personne
qu'à voir ce personnage si ineffablement grimaçant,
comique et blanc, ce bonhomme de neige simulant
un général Dourakine en enfance, il me semblait
que l'être humain pouvait subir des métamorphoses
aussi complètes que celles de certains insectes.
J'avais l'impression de regarder derrière le vitrage
instructif d'un muséum d'histoire naturelle, ce que

86
LE TEMPS RETROUVÉ

peut être devenu le plus rapide, le plus sûr en ses


traits d'un insecte, et je ne pouvais pas ressentir
les sentiments que m'avait toujours inspiré M. d'Ar-
gencourt devant cette molle chrysalide plutôt vi-
bratile que remuante . Mais je me tus, je ne félicitai
pas M. d'Argencourt d'offrir un spectacle qui sem-
blait reculer les limites entre lesquelles peuvent se
mouvoir les transformations du corps humain.
Certes, dans les coulisses d'un théâtre, ou pendant
un bal costumé, on est plutôt porté par politesse
à exagérer la peine, presque à affirmer l'impossi-
bilité qu'on a à reconnaître la personne travestie.
Ici au contraire, un instinct m'avait averti de les
dissimuler le plus possible, qu'elles n'avaient plus
rien de flatteur parce que la transformation n'était
pas voulue, et je m'avisai enfin, ce à quoi je n'avais
pas songé en entrant dans ce salon, que toute fête,
si simple soit-elle, quand elle a lieu longtemps après
qu'on a cessé d'aller dans le monde et pour peu
qu'elle réunisse quelques-unes des mêmes personnes
qu'on a conuues autrefois, vous fait l'effet d'une
fête travestie, de la plus réussie de toutes, de celle
où l'on est le plus sincèrement « intrigué » par les
autres, mais où ces têtes qu'ils se sont faites depuis
longtemps sans le vouloir ne se laissent pas défaire ,
par un débarbouillage, une fois la fête finie. Intri-
gué par les autres ? Hélas aussi les intriguent nous-
même. Car la même difficulté que j'éprouvais à
mettre le nom qu'il fallait sur les visages semblait
partagée par toutes les personnes qui apercevaient
le micn, n'y prenaient pas plus garde que si elles
ne l'eussent jamais vu, ou tâchaient de dégager
de l'aspect actuel un souvenir différent .
Si M. d'Argencourt venait faire cet extraordinaire
87
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

« numéro » qui était certainement la vision la plus


saisissante dans son burlesque que je garderais de
lui, c'était comme un acteur qui rentre une dernière
fois sur la scène avant que le rideau tombe tout
à fait au milieu des éclats de rire. Si je ne lui en vou-
lais plus c'est parce qu'en lui qui avait retrouvé
l'innocence du premier âge, il n'y avait plus aucun
souvenir des notions méprisantes qu'il avait pu
avoir de moi , aucun souvenir d'avoir vu M. de Char-
lus me lâcher brusquement le bras , soit qu'il n'y
eut plus rien en lui de ces sentiments, soit qu'ils
fussent obligés pour arriver jusqu'à nous de passer
par des réfracteurs physiques si déformants qu'ils
changeassent en route absolument de sens et que
M. d'Argencourt semblât bon, faute de moyens
physiques d'exprimer encore qu'il était mauvais
et de refouler sa perpétuelle hilarité irritante. C'était
trop de parler d'un acteur, et débarrassé qu'il
était de toute âme consciente, c'est comme une
1
poupée trépidante, à la barbe postiche de laine
blanche, que je le voyais agité, promené dans ce
salon, comme dans un guignol à la fois scientifique
et philosophique où il servait comme dans une orai-
son funèbre ou un cours en Sorbonne, à la fois de
rappel à la vanité de tout et d'exemple d'histoire
naturelle. Un guignol de poupées que pour identi-
fier à ceux qu'on avait connus, il fallait lire sur
plusieurs plans à la fois, situés derrière elles et qui
leur donnaient de la profondeur et forçait à faire
un travail d'esprit quand on avait devant soi ces
vieillards fantoches, car on était obligé de les regar-
der en même temps qu'avec les yeux avec la mé-
moire. Un guignol de poupées baignant dans les
couleurs immatérielles des années, de poupées exté-

88
LE TEMPS RETROUVÉ

riorisant le Temps , le Temps qui d'habitude n'est


pas visible , qui pour le devenir cherche des corps
et partout où il les rencontre, s'en empare pour
montrer sur eux sa lanterne magique . Aussi imma-
tériel que jadis Golo sur le bouton de porte de ma
chambre de Combray , ainsi le nouveau et si mécon-
naissable d'Argencourt était là comme la révélation
du temps qu'il rendait partiellement visible . Dans
les éléments nouveaux qui composaient la figure
de M. d'Argencourt et son personnage , on lisait
un certain chiffre d'années , on reconnaissait la
figure symbolique de la vie , non telle qu'elle nous
apparaît, c'est - à- dire permanente , mais réelle , at-
mosphère si changeante que le fier seigneur s'y peint
en caricature le soir comme un marchand d'habits.
En d'autres êtres d'ailleurs, ces changements,
ces véritables aliénations semblaient sortir du do-
maine de l'histoire naturelle et on s'étonnait en
entendant un nom qu'un même être pût présenter
non comme M. d'Argencourt les caractéristiques
d'une nouvelle espèce différente mais les traits
extérieurs d'un autre caractère . C'étaient bien comme
pour M. d'Argencourt des possibilités insoupçon-
nées que le temps avait tirées de telle jeune fille,
mais ces possibilités bien qu'étant toutes physio-
nomiques ou corporelles, semblaient avoir quelque
chose de moral. Les traits du visage s'ils changent,
s'ils s'assemblent autrement, s'ils se contractent de
façon habituelle d'une manière plus lente, prennent
avec un aspect autre, une signification différente.
De sorte qu'il y avait telle femme qu'on avait
connue bornée et sèche, chez laquelle un élargis-
sement des joues devenues méconnaissables, un
busquage imprévisible du nez, causaient la même
89
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

surprise, la même bonne surprise souvent, que tel


mot sensible et profond, telle action courageuse et
noble qu'on n'aurait jamais attendus d'elle. Autour
de ce nez, nez nouveau on voyait s'ouvrir des hori-
zons qu'on n'eût pas osé espérer. La bonté, la ten-
dresse jadis impossibles devenaient possibles avec
ces joues-là. On pouvait faire entendre devant ce
menton ce qu'on n'aurait jamais eu l'idée de dire
devant le précédent . Tous ces traits nouveaux du
visage impliquaient d'autres traits de caractère ;
la sèche et maigre jeune fille était devenue une
vaste et indulgente douairière . Ce n'est plus dans un
sens zoologique comme M. d'Argencourt, c'est dans
un sens social et moral qu'on pouvait dire que c'était
une autre personne .
Par tous ces côtés, une matinée comme celle où
je me trouvais était quelque chose de beaucoup
plus précieux qu'une image du passé, m'offrant
comme toutes les images successives et que je n'avais
jamais vues qui séparaient le passé du présent,
mieux encore, le rapport qu'il y avait entre le présent
et le passé ; elle était comme ce qu'on appelait
autrefois une vue d'optique, mais une vue d'optique
des années , la vue non d'un monument, mais d'une
personne située dans la perspective déformante du
Temps.
Quant à la femme dont M. d'Argencourt avait
été l'amant, elle n'avait pas beaucoup changé,
si on tenait compte du temps passé, c'est- à-dire que
son visage n'était pas trop complètement démoli
pour celui d'un être qui se déforme tout le long de
son trajet dans l'abîme où il est lancé, abîme dont
nous ne pouvons exprimer la direction que par
des comparaisons également vaines, puisque nous
90
LE TEMPS RETROUVE

ne pouvons les emprunter qu'au monde de l'espace,


et qui, que nous les orientions dans le sens de l'élé-
vation, de la longueur ou de la profondeur, ont
comme seul avantage de nous faire sentir que cette
dimension inconcevable et sensible, existe. La néces-
sité pour donner un nom aux figures de remonter
effectivement le cours des années, me forçait en
réaction, de rétablir ensuite en leur donnant leur
place réelle, les années auxquelles je n'avais pensé.
A ce point de vue et pour ne pas me laisser tromper
par l'identité apparente de l'espace, l'aspect tout
nouveau d'un être comme M. d'Argencourt m'était
une révélation frappante de cette réalité du millé-
sime qui d'habitude nous reste abstraite, comme
l'apparition de certains arbres nains, ou des bao-
babs géants, nous avertit du changement de lati-
tude. Alors la vie nous apparaît comme la féerie
où l'on voit d'acte en acte le bébé devenir adoles-
cent, homme mûr et se courber vers la tombe.
Et comme c'est par des changements perpétuels
qu'on sent que ces êtres prélevés à des distances
assez grandes sont si différents, on sent qu'on a
suivi la même loi que ces créatures qui se sont telle-
ment transformées qu'elles ne ressemblent plus,
sans avoir cessé d'être, justement parce qu'elles
n'ont pas cessé d'être, à ce que nous avons
vu d'elles jadis .
Une jeune femme que j'avais connue autrefois , main-
tenant blanche et tassée en petite vieille maléfique,
semblait indiquer qu'il est nécessaire que dans le
divertissement final d'une pièce les êtres fussent
travestis à ne pas les reconnaître. Mais son frère
était resté si droit, si pareil à lui- même qu'on s'éton-
nait que sur sa figure jeune, il eût fait passer au
91
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

blanc sa moustache bien relevée . Les parties d'une


blancheur de neige de barbes jusque-là entièrement
noires , rendaient mélancolique le paysage humain
de cette matinée, comme les premières feuilles jaunes
des arbres , alors qu'on croyait encore pouvoir
compter sur un long été, et qu'avant d'avoir com-
mencé d'en profiter, on voit que c'est déjà l'automne.
Alors moi qui, depuis mon enfance, vivait au jour
le jour, ayant reçu d'ailleurs de moi- même et des
autres une impression définitive, je m'aperçus pour
la première fois, d'après les métamorphoses qui
s'étaient produites dans tous ces gens, du temps
qui avait passé pour eux, ce qui me bouleversa par
la révélation qu'il avait passé aussi pour moi.
Et indifférente en elle-même, leur vieillesse me
désolait en m'avertissant des approches de la
mienne. Celles - ci me furent du reste proclamées
coup sur coup par des paroles qui, à quelques minutes
d'intervalle, vinrent me frapper comme les trom-
pettes du Jugement . La première fut prononcée
par la duchesse de Guermantes ; je venais de la
voir, passant entre une double haie de curieux qui,
sans se rendre compte des merveilleux artifices de
toilette et d'esthétique qui agissaient sur eux, émus
devant cette tête rousse, ce corps saumoné émergeant
à peine de ses ailerons de dentelle noire, et étran-
glé de joyaux, le regardaient , dans la sinuosité
héréditaire de ses lignes, comme ils eussent fait de
quelque vieux poisson sacré, chargé de pierreries,
en lequel s'incarnait le Génie protecteur de la famille
Guermantes . « Ah ! me dit- elle, quelle joie de vous
voir, vous mon plus vieil ami ». Et, dans mon amour-
propre de jeune homme de Combray qui ne m'étais
jamais compté à aucun moment comme pouvant
92
LE TEMPS RETROUVE

être un de ses amis, participant vraiment à la vraie


vie mystérieuse qu'on menait chez les Guermantes,
un de ses amis au même titre que M. de Bréauté,
que M. de Forestille, que Swann, que tous ceux
qui étaient morts, j'aurais pu en être flatté, j'en
étais surtout malheureux. « Son plus vieil ami,
me dis-je, elle exagère, peut- être un des plus vieux,
mais suis-je donc... » « A ce moment un neveu du
prince s'approcha de moi : « Vous qui êtes un vieux
Parisien », me dit-il . Un instant après on me remit
un mot. J'avais rencontré en arrivant un jeune
Létourville, dont je ne savais plus très bien la
parenté avec la duchesse mais qui me connaissait
un peu. Il venait de sortir de Saint- Cyr et me disant
que ce serait pour moi un gentil camarade comme
avait été Saint- Loup, qui pourrait m'initier aux
choses de l'armée, avec les changements qu'elle
avait subis, je lui avais dit que je le retrouverais
tout à l'heure et que nous prendrions rendez - vous
pour dîner ensemble, ce dont il m'avait beaucoup
remercié. Mais j'étais resté trop longtemps à rêver
dans la bibliothèque et le petit mot qu'il avait
laissé pour moi était pour me dire qu'il n'avait
pu m'attendre et me laisser son adresse. La lettre
de ce camarade rêvé finissait ainsi : « Avec tout le
respect de votre petit ami, LÉTOURVILLE ». « Petit
ami ! » C'est ainsi qu'autrefois j'écrivais aux gens
qui avaient trente ans de plus que moi, à Legrandin
par exemple. Quoi ! ce sous -lieutenant que je me
figurais mon camarade comme Saint- Loup, se disait
mon petit ami. Mais alors il n'y avait donc pas que
les méthodes militaires qui avaient changé depuis
lors et pour M. de Létourville j'étais donc, non
un camarade, mais un vieux monsieur et de M. de

93
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Létourville, dans la compagnie duquel je me figu-


rais, moi, tel que je m'apparaissais à moi -même,
un bon camarade, en étais -je donc séparé par l'écar-
tement d'un invisible compas auquel je n'avais pas
songé et qui me situait si loin du jeune sous- lieu-
tenant qu'il semblait que pour celui qui se disait
mon petit ami » j'étais un vieux monsieur.
Presque aussitôt après quelqu'un parla de Bloch,
je demandai si c'était du jeune homme ou du père
(dont j'avais ignoré la mort , pendant la guerre,
d'émotion avait-on dit de voir la France envahie).
« Je ne savais pas qu'il eût des enfants, je ne le
savais même pas marié, me dit la duchesse . Mais
c'est évidemment du père que nous parlons, car
il n'a rien d'un jeune homme », ajouta-t- elle en riant.
« Il pourrait avoir des fils qui seraient eux - mêmes
déjà des hommes ». Et je compris qu'il s'agissait
de mon camarade. Il entra d'ailleurs au bout d'un
instant. J'eus de la peine à le reconnaître . D'ailleurs,
il avait pris maintenant non seulement un pseu-
donyme, mais le nom de Jacques du Rozier, sous
lequel il eût fallu le flair de mon grand - père pour
reconnaître la douce vallée de l'Hébron et les chaînes
d'Israel que mon ami semblait avoir définitivement
rompues. Un chic anglais avait en effet complètement
transformé sa figure et passé au rabot tout ce qui
se pouvait effacer. Les cheveux jadis bouclés, coiffés
à plat avec une raie au milieu brillaient de cosmé-
tique . Son nez restait fort et rouge mais semblait
plutôt tuméfié par une sorte de rhume permanent
qui pouvait expliquer l'accent nasal dont il débitait
paresseusement ses phrases, car il avait trouvé,
de même qu'une coiffure appropriée à son teint ,
une voix à sa prononciation où le nasonnement d'au-
94
LE TEMPS RETROUVE

trefois prenait un air de dédain particulier qui allait


avec les ailes enflammées de son nez. Et grâce à la
coiffure, à la suppression des moustaches, à l'élé-
gance du type, à la volonté, ce nez juif disparaissait
comme semble presque droite une bossue bien ar-
rangée . Mais surtout, dès que Bloch apparaissait,
la signification de sa physionomie était changée
par un redoutable monocle. La part de machinisme
que ce monocle introduisait dans la figure de Bloch
la dispensait de tous ces devoirs difficiles auxquels
une figure humaine est soumise, devoir d'être belle ,
d'exprimer l'esprit, la bienveillance, l'effort . La
seule présence de ce monocle dans la figure de Bloch
dispensait d'abord de se demander si elle était
jolie ou non, comme devant ces objets anglais dont
un garçon dit dans un magasin que c'est le grand
chic, après quoi, on n'ose plus se demander si cela
vous plaît. D'autre part, il s'installait derrière la
glace de ce monocle dans une position aussi hau-
taine, distante et confortable que si ç'avait été
la glace d'un huit ressorts, et pour assortir la figure
aux cheveux plats et au monocle, ses traits n'expri-
maient plus jamais rien. Sur cette figure de Bloch,
je vis se superposer cette mine débile et opinante,
ces frêles hochements de tête qui trouvent si vite
leur cran d'arrêt, et où j'aurais reconnu la docte
fatigue des vieillards aimables, si d'autre part je
n'avais enfin reconnu devant moi mon ami et si
mes souvenirs ne l'avaient animé de cet entrain
juvénile et ininterrompu dont il semblait actuelle-
ment dépossédé. Pour moi qui l'avais connu au
seuil de la vie, il était mon camarade, un adoles-
'cent dont je mesurais la jeunesse par celle que
n'ayant cru vivre depuis ce moment-là, je me don-
95
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

nais inconsciemment à moi - même . J'entendis dire


qu'il paraissait bien son âge, je fus étonné de remar-
quer sur son visage quelques -uns de ces signes qui
sont plutôt la caractéristique des hommes qui sont
vieux. Je compris que c'est parce qu'il l'était en
effet et que c'est avec des adolescents qui durent
un assez grand nombre d'années que la vie fait
ses vieillards.
Comme quelqu'un entendant dire que j'étais
souffrant demanda si je ne craignais pas de prendre
la grippe qui régnait à ce moment-là, un autre
bienveillant me rassura en me disant : « Non, cela
atteint plutôt les personnes encore jeunes, les gens
de votre âge ne risquent plus grand'chose ». Et on
assura que le personnel m'avait bien reconnu .
Ils avaient chuchoté mon nom, et même « dans leur
langage », raconta une dame, elle les avait entendu
dire « Voilà le Père...... » (cette expression était
suivie de mon nom. Et comme je n'avais pas
d'enfant, elle ne pouvait se rapporter qu'à l'âge) .
En entendant la duchesse de Guermantes dire :
« Comment, si j'ai connu le maréchal ? Mais j'ai
connu des gens bien plus représentatifs , la duchesse
de Galliera, Pauline de Périgord, Mgr Dupanloup »,
je regrettais naïvement de ne pas avoir connu
moi-même ceux qu'elle appelait un reste d'ancien
régime. J'aurais dû penser qu'on appelle ancien
régime, ce dont on n'a pu connaître que la fin ;
c'est ainsi que ce que nous apercevons à l'horizon
prend une grandeur mystérieuse et nous semble
se refermer sur un monde qu'on ne reverra plus ;
cependant nous avançons et c'est bientôt nous-
même qui sommes à l'horizon pour les générations
qui sont derrière nous ; cependant l'horizon recule, et
96
LE TEMPS RETROUVÉ

le monde qui semblait fini, recommence. « J'ai même


pu voir quand j'étais jeune fille, ajouta Mme de
Guermantes, la duchesse de Dino . Dame, vous savez
que je n'ai plus vingt- cinq ans ». Ces derniers
mots me fâchèrent . Elle ne devrait pas dire cela,
ce serait bon pour une vieille femme . « Quant à vous ,
reprit -elle, vous êtes toujours le même, vous n'avez
pour ainsi dire pas changé », me dit la duchesse,
et cela me fit presque plus de peine que si elle m'avait
parlé d'un changement, car cela prouvait, puisqu'il
était extraordinaire qu'il s'en fût si peu produit,
que bien du temps s'était écoulé. « Ami, me dit-
elle, vous êtes étonnant, vous restez toujours jeune »,
expression si mélancolique puisqu'elle n'a de sens
que si nous sommes en fait, sinon d'apparence ,
devenus vieux . Et elle me donna le dernier coup en
ajoutant : « J'ai toujours regretté que vous ne vous
soyez pas marié. Au fond , qui sait, c'est peut -être
plus heureux . Vous auriez été d'âge à avoir des fils
à la guerre, et s'ils avaient été tués, comme l'a été
ce pauvre Robert Saint - Loup (je pense encore sou-
vent à lui) , sensible comme vous êtes vous ne leur
auriez pas survécu ». Et je pus me voir, comme dans
la première glace véridique que j'eusse rencontrée .
dans les yeux de vieillards restés jeunes, à leur avis,
comme je le croyais moi-même de moi, et qui,
quand je me citais à eux, pour entendre un démenti,
comme exemple de vieux, n'avaient pas dans
leurs regards qui me voyaient tel qu'ils ne se voyaient
pas eux-mêmes et tel que je les voyais une seule
protestation . Car nous ne voyions pas notre propre
aspect, nos propres âges, mais chacun, comme un
miroir opposé voyait celui de l'autre . Et sans doute,
à découvrir qu'ils ont vieilli, bien des gens eussent
97 22
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

été moins tristes que moi . Mais d'abord il en est de


la vieillesse comme de la mort, quelques - uns les
affrontent avec indifférence, non pas parce qu'ils
ont plus de courage que les autres, mais parce qu'ils
ont plus d'imagination . Puis un homme qui depuis
son enfance, vise une même idée, auquel sa paresse
même et jusqu'à son état de santé, en lui faisant
remettre sans cesse les réalisations, annule chaque
soir le jour écoulé et perdu, si bien que la maladie
qui hâte le vieillissement de son corps retarde celui
de son esprit, est plus surpris et plus bouleversé
de voir qu'il n'a cessé de vivre dans le Temps,
que celui qui vit peu en soi -même, se règle sur le
calendrier, et ne découvre pas d'un seul coup le
total des années dont il a poursuivi quotidiennement
l'addition . Mais une raison plus grave expliquait
mon angoisse ; je découvrais cette action destruc-
trice du temps, au moment même où je voulais
entreprendre de rendre claire, d'intellectualiser dans
une œuvre d'art des réalités extra- temporelles .
Chez certains êtres le remplacement successif, mais
accompli en mon absence, de chaque cellule par
d'autres avait amenè un changement si complet, une
si entière métamorphose que j'aurais pu dîner cent
fois en face d'eux dans un restaurant, sans me
douter plus que je les avais connus autrefois que
n'aurais pu deviner la royauté d'un souverain
incognito ou le vice d'un inconnu . La comparaison
devient même insuffisante, pour le cas où j'entendais
leur nom, car on peut admettre qu'un inconnu
assis en face de vous soit criminel ou roi, tandis
qu'eux je les avais connus, ou plutôt j'avais connu
des personnes portant le même nom, mais si diffé-
rentes que je ne pouvais croire que ce fussent les
98
LE TEMPS RETROUVÉ

mêmes. Pourtant, comme j'aurais fait en partant de


l'idée de souveraineté ou de vice qui ne tarde pas à
donner à l'inconnu (avec qui on aurait fait si aisé-
ment quand on avait encore les yeux bandés, la gaffe
d'être insolent ou aimable) , dans les mêmes traits
de qui on discerne maintenant quelque chose de
distingué ou de suspect, je m'appliquais à introduire
dans le visage de l'inconnue, entièrement inconnue,
l'idée qu'elle était Mme Sazerat, et je finissais par
rétablir le sens autrefois connu de ce visage, mais
qui serait resté vraiment aliéné pour moi, entiè-
rement celui d'une autre femme ayant autant perdu
tous les attributs humains que j'avais connus,
qu'un homme devenu singe, si le nom, et l'affirma-
tion de l'identité, ne m'avaient mis malgré ce que
le problème avait d'ardu, sur la voie de la solution.
Parfois pourtant l'ancienne image renaissait assez
précise pour que je puisse essayer une confrontation ;
et comme un témoin mis en présence d'un inculpé
qu'il a vu, j'étais forcé, tant la différence était
grande, de dire : « Non... je ne le reconnais pas ».
Une jeune femme me dit : « Voulez -vous que
nous allions dîner tous les deux au restaurant ? »
Comme je répondais : « Si vous ne trouvez pas
compromettant de venir dîner seule avec un jeune
homme », j'entendis que tout le monde autour de
moi riait et je m'empressai d'ajouter : « ou plutôt
avec un vieil homme ». Je sentais que la phrase
qui avait fait rire était de celles qu'aurait pu, en
parlant de moi, dire ma mère, ma mère pour qui
j'étais toujours un enfant . Or je m'apercevais que
je me plaçais pour me juger au même point de vue
qu'elle. Si j'avais fini par enregistrer comme elle
certains changements qui s'étaient faits depuis ma
99
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

première enfance, c'était tout de même des chan-


gements maintenant très anciens . J'en étais resté
à celui qui faisait qu'on avait dit un temps, presque
en prenant de l'avance sur le fait : « C'est mainte-
nant presque un grand jeune homme ». Je le pen-
sais encore, mais cette fois avec un immense retard .
Je ne m'apercevais pas combien j'avais changé.
Mais au fait, eux, qui venaient de rire aux éclats ,
à quoi s'en apercevaient -ils ? Je n'avais pas un
cheveu gris, ma moustache était noire . J'aurais
voulu pouvoir leur demander à quoi se révélait
l'évidence de la terrible chose . Et maintenant
je comprenais ce qu'était la vieillesse la vieil-
lesse qui, de toutes les réalités, est peut-être celle
dont nous gardons le plus longtemps dans la vie
une notion purement abstraite, regardant les calen-
driers, datant nos lettres, voyant se marier nos
amis , les enfants de nos amis, sans comprendre
soit par peur, soit par paresse, ce que cela signifie
jusqu'au jour où nous apercevons une silhouette
inconnue comme celle de M. d'Argencourt, laquelle
nous apprend que nous vivons dans un nouveau
monde ; jusqu'au jour où le petit - fils d'une de nos
amies, jeune homme qu'instinctivement nous trai-
terions en camarade, sourit comme si nous nous
moquions de lui, nous qui lui sommes apparus comme
un grand- père ; je comprenais ce que signifiait
la mort, l'amour, les joies de l'esprit, l'utilité de
la douleur, la vocation. Car si les noms avaient
perdu pour moi de leur individualité, les mots me
découvraient tout leur sens . La beauté des images
est logée à l'arrière des choses , celle des idées à
l'avant . De sorte que la première cesse de nous
émerveiller quand on les a atteintes, mais qu'on
100
LE TEMPS RETROUVE

ne comprend la seconde que quand on les a dépas


sées .
Or, à tous ces idées , la cruelle découverte que
je venais de faire relativement au Temps qui s'était
écoulé ne pourrait que s'ajouter et me servir en
ce qui concernait la matière même de mon livre .
Puisque j'avais décidé qu'elle ne pouvait être
uniquement constituée par les impressions véri-
tablement pleines , celles qui sont en dehors du
Temps, parmi les vérités avec lesquelles je comptais
les sertir, celles qui se rapportent au Temps, au
Temps dans lequel baignent et s'altèrent les hommes,
les sociétés, les nations, tiendraient une place im-
portante. Je n'aurais pas soin seulement de faire
une place à ces altérations que subit l'aspect des
êtres et dont j'avais de nouveaux exemples à chaque
minute, car tout en songeant à mon œuvre, assez
définitivement mise en marche pour ne pas se laisser
arrêter par des distractions passagères, je continuais
à dire bonjour aux gens que je connaissais et à
causer avec eux. Le vieillissement d'ailleurs ne se
marquait pas pour tous d'une manière analogue.
Je vis quelqu'un qui demandait mon nom, on me
dit que c'était M de Cambremer. Et alors pour me
montrer qu'il m'avait reconnu « Est- ce que vous
avez toujours vos étouffements ? » me demanda-t-il,
et sur ma réponse affirmative : « Vous voyez que ça
n'empêche pas la longévité », me dit-il, comme si
j'étais décidément centenaire . Je lui parlais les
yeux attachés sur deux ou trois traits que je pou
vais faire rentrer par la pensée dans cette synthèse,
pour le reste toute différente, de mes souvenirs ,
que j'appelais sa personne . Mais un instant il tourna
à demi la tête. Et alors je vis qu'il était rendu mé-
101
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

connaissable par l'adjonction d'énormes poches


rouges aux joues qui l'empêchaient d'ouvrir com-
plètement la bouche et les yeux, si bien que je restais
hébété, n'osant regarder cette sorte d'anthrax dont
il me semblait plus convenable qu'il me parlât le
premier. Mais comme en malade courageux il n'y
faisait pas allusion et riait, j'avais peur d'avoir
l'air de manquer de cœur en ne lui demandant pas,
de tact, en lui demandant ce qu'il avait. Mais « ils
ne vous viennent pas plus rarement avec l'âge ? »
me demanda- t-il, en continuant à parler des étouffe-
ments . Je lui dis que non . « Ah ! si ma sœur en
a sensiblement moins qu'autrefois », me dit-il,
d'un ton de contradiction comme ci cela ne pouvait
pas être autrement pour moi que pour sa sœur,
et comme si l'âge était un de ces remèdes dont il
n'admettait pas, quand ils avaient fait du bien
à Mme de Gaucourt, qu'ils ne me fussent pas salu-
taires . Mme de Cambremer- Legrandin s'étant ap-
prochée, j'avais de plus en plus peur de paraître
insensible en ne déplorant pas ce que je remar-
quais sur la figure de son mari et je n'osais pas cepen-
dant parler de ça le premier. « Vous êtes content
de le voir ? » me dit-elle. « Il va bien ? » répliquai -je
sur un ton incertain . « Mais comme vous voyez ».
Elle ne s'était pas aperçue de ce mal qui offusquait
ma vue et qui n'était autre qu'un des masques du
Temps que celui- ci avait appliqué à la figure du
marquis, mais peu à peu et en l'épaisissant si pro-
gressivement que la marquise n'en avait rien vu .
Quand M. de Cambremer eut fini ses questions sur
mes étouffements, ce fut mon tour de m'informer
tout bas auprès de quelqu'un si la mère du mar-
quis vivait encore. Elle vivait. Dans l'appréciation
102
LE TEMPS RETROUVE

du temps écoulé, il n'y a que le premier pas qui


coûte . On éprouve d'abord beaucoup de peine à se
figurer que tant de temps ait passé et ensuite qu'il
n'en ait pas passé davantage. On n'avait jamais.
songé que le XIIIe siècle fut si loin, et après on a
peine à croire qu'il puisse subsister encore des
églises du XIIIe siècle, lesquelles pourtant sont
innombrables en France . En quelques instants
s'était fait en moi ce travail plus lent qui se fait
chez ceux qui, ayant eu peine à comprendre qu'une
personne qu'ils ont connue jeune ait soixante ans,
en ont plus encore quinze ans après à apprendre
qu'elle vit encore et n'a pas plus de soixante- quinze
ans . Je demandai à M. de Cambremer comment
allait sa mère. «Elle est toujours admirable », me
dit-il, usant d'un adjectif qui, par opposition aux
tribus où on traite sans pitié les parents âgés,
s'applique dans certaines familles aux vieillards
chez qui l'usage des facultés les plus matérielles
comme d'entendre, d'aller à pied à la messe, et de
supporter avec insensibilité les deuils, s'empreint
aux yeux de leurs enfants d'une extraordinaire
beauté morale .
Si certaines femmes avouaient leur vieillesse en
se fardant, elle apparaissait au contraire par l'ab-
sence de fard chez certains hommes sur le visage
desquels je ne l'avais jamais expressément remar-
qué, et qui tout de même me semblaient bien chan-
gés depuis que découragés de chercher à plaire,
ils en avaient cessé l'usage. Parmi eux était Legran-
din. La suppression du rose que je n'avais jamais
soupçonné artificiel, de ses lèvres et de ses joues,
donnait à sa figure l'apparence grisâtre et à ses
traits allongés et mornes la précision sculpturale
103
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

et lapidaire de ceux d'un dieu égyptien. Un dieu !


un revenant plutôt. Il avait perdu non seulement
le courage de se peindre, mais de sourire, de faire
briller son regard, de tenir des discours ingénieux.
On s'étonnait de le voir si pâle, abattu , ne pronon-
çant que de rares paroles qui avaient l'insigni-
fiance de celles que disent les morts qu'on évoque.
On se demandait quelle cause l'empêchait d'être
vif, éloquent, charmant, comme on se le demande
devant le double » insignifiant d'un homme bril-
lant de son vivant et auquel un spirite pose pour-
tant des questions qui prêteraient aux développe-
ments charmeurs. Et on se disait que cette cause
qui avait substitué au Legrandin coloré et rapide,
un pâle et triste fantôme de Legrandin, c'était la
vieillesse . Chez certains même les cheveux n'avaient
pas blanchi. Ainsi je reconnus quand il vint dire
un mot à son maître le vieux valet de chambre du
prince de Guermantes . Les poils bourrus qui héris-
saient ses joues tout autant que son crâne, étaient
restés d'un roux tirant sur le rose et on ne pouvait
le soupçonner de se teindre comme la duchesse de
Guermantes. Mais il n'en paraissait pas moins vieux.
On sentait seulement qu'il existe chez les hommes
comme dans le règne végétal les mousses, les lichens
et tant d'autres, des espèces qui ne changent pas
à l'approche de l'hiver.
Chez d'autres invités dont le visage était intact,
l'âge se marquait autrement ; ils semblaient seu-
lement embarrassés quand ils avaient à marcher ;
on croyait d'abord qu'ils avaient mal aux jambes,
et ce n'est qu'ensuite qu'on comprenait que la vieil-
lesse leur avait attaché ses semelles de plomb.
Elle en embellissait d'autres comme le prince d'Agri-

104
LE TEMPS RETROUVE

gente. A cet homme long, mince, au regard terne,


aux cheveux qui semblaient devoir rester éternelle-
ment rougeâtres, avait succédé par une métamor-
phose analogue à celle des insectes, un vieillard
chez qui les cheveux rouges, trop longtemps vus
avaient été comme un tapis de table qui a trop
servi remplacés par des cheveux blancs . Sa poitrine
avait pris une corpulence inconnue, robuste, presque
guerrière, et qui avait dû nécessiter un véritable
éclatement de la frêle chrysalide que j'avais con-
nue ; une gravité consciente d'elle-même baignait
les yeux où elle était teintée d'une bienveillance
nouvelle qui s'inclinait vers chacun . Et comme malgré
tout une certaine ressemblance subsistait entre le
puissant prince actuel et le portrait que gardait
mon souvenir, j'admirais la force de renouvellement
original du temps qui, tout en respectant l'unité
de l'être et les lois de la vie, sait changer ainsi
le décor et introduire de hardis contrastes dans
deux aspects successifs d'un même personnage,
car beaucoup de ces gens on les identifiait immé-
diatement, mais comme d'assez mauvais portraits
d'eux-mêmes réunis dans l'exposition où un artiste
inexact et malveillant durcit les traits de l'un,
enlève la fraîcheur du teint ou la légèreté de la taille
à celle- ci, assombrit le regard . Comparant ces images
avec celles que j'avais sous les yeux de ma mé-
moire, j'aimais moins celles qui m'étaient montrées
en dernier lieu. Comme souvent on trouve moins
bonne et on refuse une des photographies entre
lesquelles un ami vous a prié de choisir . A chaque
personne et devant l'image qu'elle me montrait
d'elle- même j'aurais voulu dire : « Nor
. pas celle - ci,
vous êtes moins bien, ce n'est pas vous ». Je n'aurais
105
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

pas osé ajouter : « Au lieu de votre beau nez droit


on vous a fait le nez crochu de votre père que je ne
vous ai jamais connu. » En effet, c'était un nez nou-
veau et familial. Bref, l'artiste le Temps avait
<< rendu >> tous ces modèles, de telle façon qu'ils étaient
reconnaissables, mais ils n'étaient pas ressem-
blants, non parce qu'il les avait flattés, mais parce
qu'il les avait vieillis. Cet artiste là du reste, tra-
vaille fort lentement . Ainsi cette réplique du visage
d'Odette, dont le jour où j'avais pour la première
fois vu Bergotte, j'avais aperçu l'esquisse à peine
ébauchée dans le visage de Gilberte, le temps l'avait
enfin poussée jusqu'à la plus parfaite ressemblance,
comme on le verra tout à l'heure pareil à ces
peintres qui gardent longtemps une œuvre et la
complètent année par année. En plusieurs, je finis-
sais par reconnaître, non seulement eux-mêmes,
mais eux tels qu'ils étaient autrefois, et Ski , par
exemple, pas plus modifié qu'une fleur ou un
fruit qui a séché, type de ces amateurs « céliba-
taires de l'art » qui vieillissent inutiles et insatis-
faits . Ski était resté ainsi un essai informe, confir-
mant mes théories sur l'art. D'autres le suivaient
qui n'étaient nullement des amateurs ; c'étaient des
gens du monde qui ne s'intéressaient à rien , et eux
aussi, la vieillesse ne les avait pas mûris et même
s'il s'entourait d'un premier cercle de rides et d'un
arc de cheveux blancs, leur même visage poupin
gardait l'enjouement de la dix -huitième année . Ils
n'étaient pas des vieillards, mais des jeunes gens de
dix-huit ans, extrêmement fanés . Peu de chose eût
suffi à effacer ces flétrissures de la vie, et la mort
n'aurait pas plus de peine à rendre au visage sa jeu-
nesse qu'il n'en faut pour nettoyer un portrait
106
LE TEMPS RETROUVE

que seul un peu d'encrassement empêche de briller


comme autrefois . Aussi je pensais à l'illusion dont
nous sommes dupes quand entendant parler d'un
célèbre vieillard, nous nous fions d'avance à sa bonté ,
à sa justice, à sa douceur d'âme ; car je sentais qu'ils
avaient été quarante ans plus tôt de terribles jeunes
gens dont il n'y avait aucune raison pour supposer
qu'ils n'avaient pas gardé la vanité, la duplicité,
la morgue et les ruses .
Et pourtant en complet contraste avec ceux- ci,
j'eus la surprise de causer avec des hommes et des
femmes, jadis insupportables , et qui avaient perdu
à peu près tous leurs défauts , soit que la vie en déce-
vant ou comblant leurs désirs , leur eût enlevé de
leur présomption ou de leur amertume. Un riche
mariage qui ne nous rend plus nécessaire la lutte ou
l'ostentation, l'influence même de la femme, la
connaissance lentement acquise de valeurs autres
que celles auxquelles croit exclusivement une jeu-
nesse frivole, leur avait permis de détendre leur
caractère et de montrer leurs qualités. Ceux-là en
vieillissant semblaient avoir une personnalité diffé-
rente, comme ces arbres dont l'automne en variant
leurs couleurs semble changer l'essence. Pour eux
celle de la vieillesse se manifestait vraiment, mais
comme une chose morale (qu'ils ne possédaient pas
avant) . Chez d'autres elle était plutôt physique,
et si nouvelle que la personne Mme de Souvré
par exemple -me semblait à la fois inconnue et
connue . Inconnue car il m'était impossible de soup-
çonner que ce fût elle et malgré moi je ne pus m'em-
pêcher en répondant à son salut de laisser voir le
travail d'esprit qui me faisait hésiter entre trois
ou quatre personnes (parmi lesquelles n'était pas
107
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Mme de Souvré) pour savoir à qui je le rendais


avec une chaleur du reste qui dut l'étonner car dans
le doute ayant peur d'être trop froid si c'était une
amie intime, j'avais compensé l'incertitude du regard
par la chaleur de la poignée de main et du sourire .
Mais d'autre part son aspect nouveau ne m'était
pas inconnu . C'était celui que j'avais souvent vu
au cours de ma vie à des femmes âgées et fortes
mais sans soupçonner alors qu'elles avaient pu
beaucoup d'années avant ressembler à Mme de
Souvré. Cet aspect était si différent de celui que
j'avais connu dans le passé qu'on eût dit qu'elle
était un être condamné comme un personnage de
féerie à apparaître d'abord en jeune fille, puis en
épaisse matrone et qui reviendrait sans doute bientôt
en vieille branlante et courbée . Elle semblait comme
une lourde nageuse, qui ne voit plus le rivage qu'à
une grande distance, repousser avec peine les flots
du temps qui la submergeaient. J'arrivai à force
de regarder sa figure hésitante, incertaine comme
une mémoire infidèle qui ne peut plus retenir les
formes d'autrefois, j'arrivai pourtant à en retrouver
quelque chose en me livrant au petit jeu d'éliminer
les carrés et les hexagones que l'âge avait ajoutés
à ces joues. D'ailleurs ce qu'il mêlait à celle des
femmes n'était pas toujours seulement des figures
géométriques. Dans les joues de la Duchesse de
Guermantes , restées si semblables pourtant et pour-
tant composites maintenant comme un nougat,
je distinguais une trace de vert de gris, un petit
morceau rose de coquillage concassé, une gros-
seur difficile à définir, plus petite qu'une boule
de gui et moins transparente qu'une perle de
verre.

108
LE TEMPS RETROUVE

Certains hommes boitaient dont on sentait bien


que ce n'était pas par suite d'un accident de voiture,
mais à cause d'une attaque et parce qu'ils avaient
déjà comme on dit un pied dans la tombe. Dans l'en-
trebâillement de la leur, à demi paralysées, certaines
femmes comme Mme de Franquetot, semblaient
ne pas pouvoir retirer complètement leur robe restée
accrochée à la pierre du caveau, et elles ne pouvaient
se redresser, infléchies qu'elles étaient, la tête basse,
en une courbe qui était comme celle qu'elles occu-
paient actuellement entre la vie et la mort, avant
la chute dernière . Rien ne pouvait lutter contre le
mouvement de cette parabole qui les emportait
et dès qu'elles voulaient se lever, elles tremblaient
et leurs doigts ne pouvaient rien retenir.
Certaines figures sous la cagoule de leurs cheveux
blancs avaient déjà la rigidité, les paupières scellées
de ceux qui vont mourir et leurs lèvres agitées d'un
tremblement perpétuel semblaient marmonner la
prière des agonisants .
A un visage linéairement le même, il suffisait
pour qu'il semblât autre, de cheveux blancs au lieu
de cheveux noirs ou blonds . Les costumiers de théâtre
savent qu'il suffit d'une perruque poudrée pour dégui-
ser très suffisamment quelqu'un et le rendre mécon-
naissable . Le jeune marquis de Beausergent , que
j'avais vu dans la loge de Mme de Cambremer,
alors sous -lieutenant, le jour où Mme de Guermantes
était dans la baignoire de sa cousine, avait toujours
ses traits aussi parfaitement réguliers, plus même,
la rigidité physiologique de l'artério- sclérose exagé-
rant encore la rectitude impassible de la physiono-
mie du dandy et donnant à ces traits l'intense netteté
presque grimaçante à force d'immobilité qu'ils
109
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

auraient eu dans une étude de Mantegna ou de


Michel Ange. Son teint jadis d'une rougeur égril-
larde était maintenant d'une solennelle pâleur ; des
poils argentés, un léger embonpoint, une noblesse
de doge, une fatigue qui allait jusqu'à l'envie de
dormir, tout concourait chez lui à donner une impres-
sion nouvelle de majesté fatale. Au rectangle de sa
barbe blonde, le rectangle égal de sa barbe blanche
se substituait si parfaitement que remarquant que ce
sous-lieutenant que j'avais connu avait cinq galons,
ma première pensée fut de le féliciter non d'avoir
été promu colonel, mais d'être si bien en colonel,
déguisement pour lequel il semblait avoir emprunté
l'uniforme, l'air grave et triste de l'officier supé-
rieur qu'avait été son père. Chez un autre la barbe
blanche avait succédé à la barbe blonde, mais comme
le visage était resté vif, souriant et jeune, elle le faisait
paraître seulement plus rouge et plus militant,
augmentant l'éclat des yeux, et donnant au mondain
resté jeune l'air inspiré d'un prophète. La transfor-
mation que les cheveux blancs et d'autres éléments
encore avaient opéré surtout chez les femmes
m'eussent retenu avec moins de force s'ils n'avaient
été qu'un changement de couleur ce qui peut char-
mer les yeux, mais parce qu'est troublant pour
l'esprit un changement de personnes. En effet,
< reconnaître » quelqu'un, et plus encore après n'avoir
pas pu le reconnaître, l'identifier, c'est penser sous
une seule dénomination deux choses contradictoires,
c'est admettre que ce qui était ici , l'être qu'on se rap-
pelle n'est plus , et que ce qui y est, c'est un être qu'on
ne connaissait pas, c'est avoir à percer un mystère
presque aussi troublant que celui de la mort dont
il est du reste comme la préface et l'annonciateur.
110
LE TEMPS RETROUVE

Car ces changements je savais ce qu'ils voulaient


dire, ce à quoi ils préludaient . Aussi cette blancheur
des cheveux impressionnait chez les femmes, jointe
à tant d'autres changements. On me disait un nom et
je restais stupéfait de penser qu'il s'appliquait à la
fois à la blonde valseuse que j'avais connue autrefois
et à la lourde dame à cheveux blancs qui passait
pesamment près de moi. Avec une certaine roseur
de teint ce nom était peut-être la seule chose qu'il y
avait de commun entre ces deux femmes, plus diffé-
rentes, ―― celle de la mémoire et celle de la matinée
Guermantes - qu'une ingénue et une douairière
de pièce de théâtre. Pour que la vie ait pu arriver
à donner à la valseuse ce corps énorme, pour qu'elle
eût pu alentir comme au métronome ses mouvements
embarrassés, pour qu'avec peut-être comme seule
parcelle permanente comme les joues plus larges
certes, mais qui dès la jeunesse étaient déjà coupero-
sées , - elle eût pu substituer à la légère blonde ce
vieux maréchal ventripotent, il lui avait fallu accom-
plir plus de dévastations et de reconstitutions que
pour mettre un dome à la place d'une flèche, et quand
on pensait qu'un pareil travail s'était opéré non sur
la matière inerte mais sur une chair qui ne change
qu'insensiblement, le contraste bouleversant entre
l'apparition présente, et l'être que je me rappelais
reculait celui- ci dans un passé plus que lointain,
presque invraisemblable . On avait peine à réunir les
deux aspects, à penser les deux personnes sous une
même dénomination ; car de même qu'on a peine
à penser qu'un mort fut vivant ou que celui qui était
vivant est mort aujourd'hui, il est presque aussi
difficile et du même genre de difficulté (car l'anéantis-
sement de la jeunesse, la destruction d'une personne

111
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

pleine de forces et de légèreté est déjà un premier


néant ), de concevoir que celle qui fut jeune est vieille,
quand l'aspect de cette vieille, juxtaposé à celui de
la jeune semble tellement l'exclure que tour à tour
c'est la vieille, puis la jeune, puis la vieille encore
qui vous paraissent un rêve, et qu'on ne croirait pas
que ceci peut avoir jamais été cela, que la matière
de cela est elle - même, sans se réfugier ailleurs , grâce
aux savantes manipulations du temps, devenue ceci,
que c'est la même matière, n'ayant pas quitté le
même corps si l'on n'avait l'indice du nom pareil
et le témoignage affirmatif des amis auquel donne
seule une apparence de vraisemblance, la couperose
jadis étroite entre l'or des épis, aujourd'hui étalée
sous la neige. On était effrayé, en pensant aux périodes
qui avaient dû s'écouler avant que s'accomplît une
pareille révolution dans la géologie d'un visage, et
de voir quelles érosions s'étaient faites le long du
nez, quelles énormes alluvions, au bord des joues
entouraient toute la figure de leur masses opaques
et réfractaires . J'avais bien considéré toujours notre
individu à un moment donné du temps comme un
polypier ou l'œil, organisme indépendant bien qu'as-
socié, si une poussière passe, cligne sans que l'intel-
ligence le commande, bien plus où l'intestin, parasite
enfoui, s'infecte sans que l'intelligence l'apprenne
mais aussi et pareillement pour l'âme, dans la durée
de la vie comme une suite de moi juxtaposés mais
distincts qui mourraient les uns après les autres
ou même alterneraient entre eux comme ceux qui à
Combray prenaient pour moi la place l'un de l'autre
quand venait le soir . Mais aussi j'avais vu que ces
cellules morales qui composent un être sont plus
durables que lui. J'avais vu les vices, le courage des

112
LE TEMPS RETROUVÉ

Guermantes revenir en Saint- Loup, comme en lui-


même ses défauts étranges et brefs de caractère,
comme le sémitisme de Swann. Je pouvais le voir
encore en Bloch. Depuis qu'il avait perdu son père,.
l'idée, outre les grands sentiments de famille qui
existent souvent dans les familles juives, que son
père était un homme tellement supérieur à tous
avait donné à son amour pour lui la forme d'un culte.
Il n'avait pu supporter l'idée de l'avoir perdu et avait
dû s'enfermer près d'une année dans une maison de
santé . Il avait répondu à mes condoléances sur un
ton à la fois profondément senti et presque hautain,
tant il me jugeait enviable d'avoir approché cet
homme supérieur dont il eût volontiers donné la
voiture à deux chevaux à quelque musée historique .
Et maintenant à sa table de famille (car contraire-
" ment à ce que croyait la Duchesse de Guermantes,
il était marié) la même colère qui animait Bloch
contre M. Nissim Bernard , animait Bloch contre
son beau- père . Il lui faisait les mêmes sorties .
De même qu'en écoutant parler Cottard, Brichot,
tant d'autres, j'avais senti que par la culture et
la mode, une seule ondulation propage dans toute
l'étendue de l'espace, les mêmes manières de dire,
de penser, de même dans toute la durée du temps ,
de grandes lames de fond soulèvent des profon-
deurs des âges les mêmes colères, les mêmes tris-
tesses, les mêmes bravoures, les mêmes manies, à
travers les générations superposées, chaque section
prise à plusieurs niveaux d'une même série, offrant la
répétition, comme des ombres sur des écrans suc-
cessifs, d'un tableau aussi identique quoique souvent
moins insignifiant que celui qui mettait aux prises
de la même façon M. Bloch et son beau- père,
113 a3
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

M. Bloch père et M. Nissim Bernard et d'autres que


je n'avais pas connus .
Il y avait des hommes que je savais parents d'au-
tres sans avoir jamais pensé qu'ils eussent un trait
commun ; en admirant le vieil ermite aux cheveux
blancs qu'était devenu Legrandin , tout d'un coup
je constatai , je peux dire que je découvris, avec
une satisfaction de zoologiste, dans le méplat de ses
joues , la construction de celles de son jeune neveu
Léonor de Cambremer qui pourtant avait l'air de
ne lui ressembler nullement ; à ce premier trait
commun j'en ajoutai un autre que je n'avais pas
jusqu'ici remarqué chez Léonor de Cambremer,
puis d'autres et qui n'étaient aucun de ceux que
m'offrait d'habitude la synthèse de sa jeunesse,
de sorte que j'eus bientôt de lui comme une carica-
ture plus vraie, plus profonde, que si elle avait été
littéralement ressemblante ; son oncle me semblait
maintenant le jeune Cambremer ayant pris pour
s'amuser les apparences du vieillard qu'en réalité
il serait un jour, si bien que ce n'était plus seule-
ment ce qu'étaient devenus les jeunes d'autrefois ,
mais ce que deviendraient ceux d'aujourd'hui qui
me donnait avec tant de force la sensation du Temps.
Les femmes tâchaient à rester en contact avec
ce qui avait été le plus individuel de leur charme,
mais souvent la matière nouvelle de leur visage
ne s'y prêtait plus . Les traits où s'étaient gravée
sinon la jeunesse du moins la beauté ayant disparu
chez la plupart d'entre elles , elles avaient alors
cherché si avec le visage qui leur restait on ne pou-
vait s'en faire une autre. Déplaçant le centre , sinon
de gravité du moins de perspective de leur visage,
en composant les traits autour de lui suivant un

114
LE TEMPS RETROUVÉ

autre caractère , elles commençaient à cinquante


ans une nouvelle sorte de beauté, comme on prend
sur le tard un nouveau métier, ou comme à une
terre qui ne vaut plus rien pour la vigne on fait
produire des betteraves . Autour de ces traits nou-
veaux on faisait fleurir une nouvelle jeunesse . Seu-
les ne pouvaient s'accommoder de ces transforma-
tions les femmes trop belles ou trop laides . Les
premières sculptées comme un marbre aux lignes
définitives duquel on ne peut plus rien changer,
s'effritaient comme une statue . Les secondes qui
avaient quelque difformité de la face avaient même
sur les belles certains avantages. D'abord c'étaient
les seules qu'on reconnaissait tout de suite . On
savait qu'il n'y avait pas à Paris deux bouches
pareilles et la leur me les faisait reconnaître dans
cette matinée où je ne reconnaissais plus personne.
Et puis elles n'avaient même pas l'air d'avoir
vieilli . La vieillesse est quelque chose d'humain .
Elles étaient des monstres , et elles ne semblaient
pas avoir plus « changé » que des baleines. D'autres
hommes , d'autres femmes ne semblaient pas non
plus avoir vieilli ; leur tournure était aussi svelte ,
leur visage aussi jeune. Mais si pour leur parler on
se mettait tout près de leur figure lisse de peau
et fine de contours , alors elle apparaissait tout
autre, comme il arrive pour une surface végétale ,
une goutte d'eau, de sang, si on la place sous le
microscope . Alors je distinguais de multiples taches
graisseuses sur la peau que j'avais cru lisse et dont
elles me donnaient le dégoût . Les lignes ne résis-
taient pas à cet agrandissement . Celle du nez se
brisait de près, s'arrondissait , envahie par les
mêmes cercles huileux que le reste de la figure ; et
115
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDJ

de près les yeux rentraient sous des poches qui


détruisaient la resssemblance du visage actuel avec
celui du visage d'autrefois qu'on avait cru retrou-
ver. De sorte que à l'égard de ces invités là , ils
étaient jeunes vus de loin , leur âge augmentait
avec le grossissement de leur figure et la possibi-
lité d'en observer les différents plans . Pour eux en
somme la vieillesse restait dépendante du specta-
Leur qui avait à se bien placer pour voir ces figures
là rester jeunes et à n'appliquer sur elles que ces
regards lointains qui diminuent l'objet , sans le verre
que choisit l'opticien pour un presbyte ; pour elles
la vieillesse, décelable comme la présence des infu-
soires dans une goutte d'eau était amenée par le
progrès moins des années que , dans la vision de
l'observateur, du degré de l'échelle de grossisse-
ment.
En général le degré de blancheur des cheveux
semblait comme un signe de la profondeur du temps
vécu, comme ces sommets montagneux qui même
apparaissant aux yeux sur la même ligne que d'au-
tres , révèlent pourtant le niveau de leur altitude
par l'éclat de leur neigeuse blancheur . Et ce n'était
pourtant pas toujours exact, surtout pour les fem-
mes . Ainsi les mèches de la Princesse de Guermantes
qui lorsqu'elles étaient grises et brillantes comme
de la soie semblaient d'argent autour de son front
bombé, ayant pris à force de devenir blanches une
matité de laine et d'étoupe , semblaient au contraire ,
à cause de cela être grises comme une neige salie
qui a perdu son éclat. Et souvent de blondes dan-
seuses ne s'étaient pas seulement annexé avec une
perruque de cheveux blancs l'amitié de duchesses
qu'elles ne connaissaient pas autrefois . Mais n'ayant
116
LE TEMPS RETROUVE

fait jadis que danser, l'art les avait touchées comme


la grâce. Et comme au xvIIe siècle d'illustres dames
entraient en religion , elles vivaient dans un appar-
tement rempli de peintures cubistes, un peintre
cubiste ne travaillant que pour elles et elles ne vivant
que pour lui.
Pour les vieillards dont les traits avaient changé,
ils tâchaient pourtant de garder fixée sur eux à
l'état permanent une de ces expressions fugitives
qu'on prend pour une seconde de pose et avec
lesquelles on essaye soit de tirer parti d'un avan-
tage extérieur, soit de pallier un défaut ; ils avaient
l'air d'être définitivement devenus d'immutables ins-
tantanés d'eux- mêmes .
Tous ces gens avaient mis tant de temps à revêtir
leur déguisement que celui-ci passait généralement
inaperçu de ceux qui vivaient avec lui. Même un
délai leur était souvent concédé où ils pouvaient
continuer assez tard à rester eux-mêmes. Mais
alors ce déguisement prorogé, se faisait plus rapide-
ment ; de toutes façons il était inévitable. Je n'avais
jamais trouvé aucune ressemblance entre Mme X
et sa mère que je n'avais connue que vieille , ayant
l'air d'un petit turc tout tassé. Et en effet, j'avais
toujours connu Mme X charmante et droite et
pendant très longtemps elle l'était restée , pendant
trop longtemps , car comme une personne qui avant
que la nuit n'arrive a à ne pas oublier de revêtir son
déguisement de turque , elle s'était mise en retard ,
et aussi était- ce précipitamment , presque tout d'un
coup , qu'elle s'était tassée et avait reproduit avec
fidélité l'aspect de vieille turque revêtu jadis par
sa mère.

117
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Je retrouvai là un de mes anciens camarades ,


que pendant dix ans j'avais vu presque tous les
jours . On demanda à nous représenter. J'allai donc
à lui et il me dit d'une voix que je reconnus très
bien : « C'est une bien grande joie pour moi après
tant d'années . » Mais quelle surprise pour moi . Cette
voix semblait émise par un phonographe perfec-
tionné, car si c'était celle de mon ami , elle sortait
d'un gros bonhomme grisonnant que je ne con-
naissais pas, et dès lors il me semblait que ce ne pût
être qu'artificiellement, par un truc de mécanique,
qu'on avait logé la voix de mon camarade sous ce
gros vieillard quelconque . Pourtant je savais que
c'était lui, la personne qui nous avait présentés après
si longtemps l'un à l'autre n'avait rien d'un mys-
tificateur. Lui-même me déclara que je n'avais pas
changé et je compris ainsi qu'il ne se croyait pas
changé. Alors je le regardai mieux. Et en somme sauf
qu'il avait tellement grossi , il avait gardé bien des
choses d'autrefois . Pourtant je ne pouvais com-
prendre que ce fût lui . Alors j'essayai de me rappeler.
Il avait dans sa jeunesse des yeux bleus, toujours
riants , perpétuellement mobiles, en quête évidem-
ment de quelque chose à quoi je n'avais pensé et
qui devait être fort désintéressé , la vérité sans doute,
poursuivie en perpétuelle incertitude , avec une sorte
de gaminerie, de respect errant pour tous les amis
de sa famille . Or devenu homme politique influent ,
capable, despotique, ces yeux bleus qui d'ailleurs
n'avaient pas trouvé ce qu'ils cherchaient s'étaient
immobilisés , ce qui leur donnait un regard pointu ,
comme sous un sourcil froncé . Aussi l'expression
de gaîté , d'abandon , d'innocence s'était elle chan-
gée en une expression de ruse et de dissimulation.

118
LE TEMPS RETROUVE

Décidément il me semblait que c'était quelqu'un


d'autre, quand tout d'un coup j'entendis, à une
chose que je disais , son rire, son fou rire d'autrefois ,
celui qui allait avec la perpétuelle mobilité gaie du
regard. Des mélomanes trouvent qu'orchestrée par
X la musique de Z devient absolument différente .
Ce sont des nuances que le vulgaire ne saisit pas ,
mais un fou rire étouffé d'enfant, sous un œil en
pointe comme un crayon bleu bien taillé, quoique
un peu de travers, c'est plus qu'une différence d'or-
chestration. Le rire cessé, j'aurais bien voulu recon-
naître mon ami, mais comme dans l'Odyssée Ulysse
s'élançant sur sa mère morte, comme un spirite
essayant en vain d'obtenir d'une apparition une
réponse qui l'identifie, comme le visiteur d'une
exposition d'électricité qui ne peut croire que la
voix que le phonographe restitue inaltérée, ne soit
tout de même spontanément émise par une per-
sonne, je cessai de reconnaître mon ami.
Il faut cependant faire cette réserve que les me-
sures du temps lui-même peuvent être pour cer-
taines personnes accélérées ou ralenties. Par hasard
l'avais rencontré dans la rue , il y avait quatre ou cinq
ans , ja vicomtesse de St- Fiacre (belle- fille de l'amie
des Guermantes) . Ses traits sculpturaux semblaient
lui assurer une jeunesse éternelle. D'ailleurs elle était
encore jeune . Or je ne pus, malgré ses sourires et
ses bonjours , la reconnaître en une dame aux traits
tellement déchiquetés que la ligne du visage n'était
pas restituable. C'est que depuis trois ans elle
prenait de la cocaïne et d'autres drogues . Ses yeux
profondément cernés de noir étaient presque hagards.
Sa bouche avait un rictus étrange . Elle s'était levée
me dit- on pour cette matinée restant des mois sans
119
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

quitter son lit ou sa chaise longue. Le Temps a ainsi


des trains express et spéciaux qui mènent à une
vieillesse prématurée . Mais sur la voie parallèle
circulent des trains de retour , presque aussi rapides.
Je pris M. de Courgivaux pour son fils, car il avait
l'air plus jeune (il devait avoir dépassé la cinquan-
taine et semblait plus jeune qu'à trente ans) . Il
avait trouvé un médecin intelligent, supprimé l'al-
cool et le sel ; il était revenu à la trentaine et sem-
blait même ce jour-là ne pas l'avoir atteinte . C'est
qu'il s'était, le matin même, fait couper les cheveux.
Chose curieuse, le phénomène de la vieillesse sem-
blait dans ses modalités , tenir compte de quelques
habitudes sociales . Certains grands seigneurs mais
qui avaient toujours été revêtus du plus simple
alpaga, coiffés de vieux chapeaux de paille que les
petits bourgeois n'auraient pas voulu porter, avaient
vieilli de la même façon que les jardiniers , que les
paysans au milieu desquels ils avaient vécu. Des
taches brunes avaient envahi leurs joues , et leur
figure avait jauni , s'était foncée comme un livre.
Et je pensais aussi à tous ceux qui n'étaient pas
là, parce qu'ils ne le pouvaient pas, que leur secré-
taire cherchant à donner l'illusion de leur survie
avait excusés par une de ces dépêches qu'on remei-
tait de temps à autre à la Princesse, à ces malades
depuis des années mourants , qui ne se lèvent plus ,
ne bougent plus , et , même au milieu de l'assiduité
frivole de visiteurs attirés par une curiosité de tou-
ristes ou une confiance de pélerins, les yeux clos , te-
nant leur chapelet , rejetant à demi leur drap déjà mor•
tuaire , sont pareils à des gisants que le mal a scu-
ptés jusqu'au squelette dans une chair rigide et blan
che comme le marbre, et étendus sur leur tombeau.
120
LE TEMPS RETROUVÉ

Sans doute certaines femmes étaient encore


très reconnaissables , le visage était resté presque
le même, et elles avaient seulement comme par une
harmonie convenable avec la saison , revêtu les
cheveux gris qui étaient leur parure d'automne.
Mais pour d'autres et pour des hommes aussi la
transformation était si complète , l'identité si impos
sible à établir par exemple entre un noir, viveur
qu'on se rappelait et le vieux moine qu'on avait
sous les yeux que plus même qu'à l'art de l'acteur ,
c'était à celui de certains prodigieux mimes dont
Fregoli reste le type que faisaient penser ces fabu-
leuses transformations. La vieille femme avait envie
de pleurer en comprenant que l'indéfinissable et
mélancolique sourire qui avait fait son charme ne
pouvait plus arriver à irradier jusqu'à la surface
de ce masque de plâtre que lui avait appliqué la
vieillesse . Puis tout à coup découragée de plaire,
trouvant plus spirituel de se résigner , elle s'en ser-
vait comme d'un masque de théâtre pour faire
rire ! Mais presque toutes les femmes n'avaient pas
de trève dans leur effort pour lutter contre l'âge
et tendaient vers la beauté qui s'éloignait comme
un soleil couchant et dont elles voulaient passion-
nément conserver les derniers rayons , le miroir de
leur visage . Pour y réussir certaines cherchaient à
l'aplanir , à élargir la blanche superficie, renonçant
au piquant des fossettes menacées , aux mutineries
d'un sourire condamné et déjà à demi désarmé ;
tandis que d'autres voyant la beauté définitivement
disparue et obligées de se réfugier dans l'expres-
sion, comme on compense par l'art de la diction la
perte de la voix, se raccrochaient à une moue , à
une patte d'oie , à un regard vague, parfois à un scu-
121
A LA RECHERCHE DU TEMPS
TEMPS PERDU

rire qui à cause de l'incoordination de muscles qui


n'obéissaient plus , leur donnait l'air de pleurer.
Une grosse dame me dit un bonjour pendant la
courte durée duquel les pensées les plus différentes
se pressèrent dans mon esprit . J'hésitai un instant
à lui répondre, craignant que ne reconnaissant pas
les gens mieux que moi , elle eût cru que j'étais quel-
qu'un d'autre , puis son assurance me fit au con-
traire , de peur que ce fût quelqu'un avec qui j'avais
été lié , exagérer l'amabilité de mon sourire, pendant
que mes regards continuaient à chercher dans ses
traits le nom que je ne trouvais pas . Tel un can-
didat au baccalauréat , incertain de ce qu'il doit
répondre attache ses regards sur la figure de l'exa-
minateur et espère vainement y trouver la réponse
qu'il ferait mieux de chercher dans sa propre mé-
moire, tel , tout en lui souriant , j'attachais mes
regards sur les traits de la grosse dame. Ils me sem-
blèrent être ceux de Mme de Forcheville , aussi mon
sourire se nuança-t-il de respect, pendant que mon
indécision commençait à cesser. Alors j'entendis la
grosse dame me dire , une seconde plus tard : « Vous
me preniez pour maman , en effet je commence à
lui ressembler beaucoup ». Et je reconnus Gilberte.
D'ailleurs même chez les hommes qui n'avaient
subi qu'un léger changement, dont seule , la mous-
tache était devenue blanche , on sentait que ce chan-
gement n'était pas positivement matériel. C'était
comme si on les avait vus à travers une vapeur
colorante, ou mieux un verre peint qui changeait
l'aspect de leur figure mais surtout par ce qu'il y
ajoutait de trouble , montrait que ce qu'il nous
permettait de voir « grandeur nature » était en réa-
lité très loin de nous , dans un éloignement différent
122
LE TEMPS RETROUVE

il est vrai de celui de l'espace mais du fond duquel


comme d'und'un autre rivage nous sentions qu'ils
avaient autant de peine à nous reconnaître que
nous eux. Seule peut -être Mme de Forcheville , que
j'aperçus alors comme injectée d'un liquide, d'une
espèce de paraffine qui gonfle la peau, mais l'em-
pêche de se modifier , avait l'air d'une cocotte d'au-
trefois à jamais « naturalisée ». « Vous me prenez
pour ma mère > » m'avait dit Gilberte . C'était
vrai . C'eût été d'ailleurs aimable pour la fille. D'ail-
leurs il n'y avait pas que chez cette dernière qu'a-
vaient apparu des traits familiaux qui jusque là
étaient restés aussi invisibles dans sa figure que ces
parties d'une graine repliées à l'intérieur et dont
on ne peut deviner la saillie qu'elles feront un jour en
dehors. Ainsi un énorme busquage maternel venait
chez l'une ou chez l'autre transformer vers la cin-
quantaine un nez jusque-là droit et pur. Chez une
autre fille de banquier, le teint d'une fraîcheur de
jardinière, se roussissait, se cuivrait , et prenait
comme le reflet de l'or qu'avait tant manié le père.
Certains même avaient fini par ressembler à leur
quartier, portaient sur eux comme le reflet de la
B
rue de l'Arcade, de l'avenue du Bois , de la rue de
l'Elysée . Mais surtout ils reproduisaient les traits
de leurs parents .
On part de l'idée que les gens sont restés les
mêmes et on les trouve vieux . Mais une fois que l'idée
dont on part est qu'ils sont vieux, on les retrouve ,
on ne les trouve pas si mal . Pour Odette , ce n'était
pas seulement cela, son aspect , une fois qu'on savait
son âge et qu'on s'attendait à une vieille femme , sem-
blait un défi plus miraculeux aux lois de la chro-
nologie que la conservation du radium à celles de

123
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

la nature. Elle , si je ne la reconnus pas d'abord ce


fut non parce qu'elle avait , mais parce qu'elle
n'avait pas changé. Me rendant compte depuis une
heure de ce que le temps ajoutait de nouveau aux
êtres et de ce qu'il fallait soustraire pour les retrou-
ver tels que je les avais connus, je faisais mainte-
nant rapidement ce calcul et ajoutant à l'ancienne
Odette le chiffre d'années qui avait passé sur elle,
le résultat que je trouvai fut une personne qui me
semblait ne pas pouvoir être celle que j'avais sous
les yeux, précisément parce que celle-là était pareille
à celle d'autrefois .
Quel était le fait du fard , de la teinture? Elle avait
l'air sous ses cheveux dorés tout plats un peu
un chignon ébourriffé de grosse poupée mécanique
sur une figure étonnée et immuable également de
poupée auxquels se superposait un chapeau de
paille plat aussi, de l'Exposition de 1878 (dont elle
eût certes été alors et surtout si elle eût eu alors l'âge
d'aujourd'hui , la plus fantastique merveille) venant
débiter son compliment dans une revue de fin
d'année, mais de l'Exposition de 1878 représentée
par une femme encore jeune.
A côté de nous, un ministre d'avant l'époque
boulangiste, et qui l'était de nouveau , passait, lui
aussi, en envoyant aux dames un sourire tremblo-
tant et lointain, mais comme emprisonné dans les
mille liens du passé, comme un petit fantôme qu'une
main invisible promenait, diminué de taille, changé
dans sa substance et ayant l'air d'une réduction en
pierre ponce de soi -même . Cet ancien président du
Conseil , si bien reçu dans le Faubourg St- Germain
avait jadis été l'objet de poursuites criminelles ,
exécré du monde et du peuple . Mais grâce au renou-
124
LE TEMPS RETROUVÉ

vellement des individus qui composent l'un et l'au


tre , et dans les individus subsistant des passions et
même des souvenirs , personne ne le savait plus et
il était honoré. Aussi n'y a-t-il pas d'humiliation si
grande dont on ne devrait prendre aisément son
parti , sachant qu'au bout de quelques années , nos
fautes ensevelies ne seront plus qu'une invisible
poussière sur laquelle sourira la paix souriante et
fleurie de la nature. L'individu momentanément
taré se trouvera par le jeu d'équilibre du temps pris
entre deux couches sociales nouvelles qui n'auront
pour lui que déférence et admiration et au- dessus
desquelles, il se prélassera aisément . Seulement c'est
au temps qu'est confié ce travail ; et au moment de
ses ennuis rien ne peut le consoler que la jeune lai-
tière d'en face l'ait entendu appeler « chéquard »
par la foule qui montrait le poing tandis qu'il entrait
dans le « panier à salade », la jeune laitière qui
voit pas les choses dans le plan du temps , qui ignore
que les hommes qu'encense le journal du matin
furent déconsidérés jadis , et que l'homme qui frise
la prison en ce moment et peut -être en pensant à
cette jeune laitière , n'aura pas les paroles humbles
qui lui concilieraient la sympathie , sera un jour
célébré par la presse et recherché par les Duchesses.
Le temps éloigne pareillement les querelles de
famille . Et chez la Princesse de Guermantes on voyait
un couple où le mari et la femme avaient pour oncles
morts aujourd'hui, deux hommes qui ne s'étaient
pas contentés de se souffleter mais dont l'un pour
humilier l'autre lui avait envoyé comme témoins
son concierge et son maître d'hôtel , jugeant que
des gens du monde eussent été trop bien pour lui.
Mais ces histoires dormaient dans les journaux d'il
125
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

y a trente ans et personne ne les savait plus . Et ainsi


le salon de la Princesse de Guermantes était illu-
miné, oublieux et fleuri, comme un paisible cime-
tière. Le temps n'y avait pas seulement défait d'an-
ciennes créatures , il y avait rendu possibles, il y
avait créé des associations nouvelles .
Pour en revenir à cet homme politique malgré
son changement de substance physique, tout aussi
profond que la transformation des idées morales
qu'il éveillait maintenant dans le public, en un mot
malgré tant d'années passées depuis qu'il avait été
Président du Conseil, il était redevenu ministre .
Ce président du conseil d'il y a quarante ans faisait
partie du nouveau cabinet , dont le chef lui avait
donné un portefeuille , un peu comme ces directeurs
de théâtre confient un rôle à une de leurs anciennes
camarades , retirée depuis longtemps , mais qu'ils
jugent encore plus capable que les jeunes de tenir
un rôle avec finesse , de laquelle d'ailleurs ils savent
la difficile situation financière et qui à près de qua-
tre-vingts ans montre encore au public l'intégrité
de son talent presque intact avec cette continua-
tion de la vie qu'on s'étonne ensuite d'avoir pu
constater quelques jours avant la mort.
L'aspect de Mme de Forcheville était si miracu-
leux, qu'on ne pouvait même pas dire qu'elle avait
rajeuni mais plutôt qu'avec tous ses carmins, toutes
ses rousseurs, elle avait refleuri . Plus même que l'in-
carnation de l'exposition universelle de 1878, elle
eût été dans une exposition végétale d'aujourd'hui ,
la curiosité et le clou. Pour moi du reste , elle ne
semblait pas dire « je suis l'Exposition de 1878 » ,
mais plutôt « je suis l'allée des Acacias de 1892 ».
Il semblait qu'elle eût pu y être encore. D'ailleurs
126
LE TEMPS RETROUVE

justement parce qu'elle n'avait pas changé, elle ne


semblait guère vivre. Elle avait l'air d'une rose
stérilisée . Je lui dis bonjour, elle chercha quelque
temps mais en vain mon nom sur mon visage . Je
me nommai et aussitôt comme si j'avais perdu grâce
à ce nom incantateur l'apparence d'Arbousier ou de
Kangouroo que l'âge m'avait sans doute donnée,
elle me reconnut et se mit à me parler de cette voix
si particulière que les gens qui l'avaient applaudie
dans les petits théâtres étaient si émerveillés quand
ils étaient invités à déjeuner avec elle , « à la ville »,
de retrouver dans chacune de ses paroles, pendant
toute la causerie, tant qu'ils voulaient . Cette voix
était restée la même, inutilement chaude, prenante ,
avec un rien d'accent anglais . Et pourtant de même
que ses yeux avaient l'air de me regarder d'un rivage
lointain, sa voix était triste, presque suppliante,
comme celle des morts dans l'Odyssée . Odette eût
pu jouer encore. Je lui fis des compliments sur sa
jeunesse. Elle me dit , « vous êtes gentil, my dear,
merci », et comme elle donnait difficilement à un sen-
timent même le plus vrai une expression qui ne fût
pas affectée par le souci de ce qu'elle croyait élé-
gant, elle répéta à plusieurs reprises : « merci tant,
merci tant ». Mais moi qui avais jadis fait de si
longs trajets pour l'apercevoir au Bois, qui avais
écouté le son de sa voix tomber de sa bouche, la
première fois que j'avais été chez elle, comme un
trésor, les minutes passées maintenant auprès d'elle
me semblaient interminables à cause de l'impossi-
bilité de savoir que lui dire et je m'éloignai . Hélas ,
elle ne devait pas rester toujours telle. Moins de trois
ans après, non pas en enfance , mais un peu ramollie,
je devais la voir à une soirée donnée par Gilberte,
127
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

devenue incapable de cacher sous un masque immo-


-
bile ce qu'elle pensait pensait est beaucoup dire
ce qu'elle éprouvait , hochant la tête, serrant
la bouche , secouant les épaules à chaque impres-
sion qu'elle ressentait, comme ferait un ivrogne, un
enfant, comme font certains poètes qui ne tiennent
pas compte de ce qui les entoure, et , inspirés , com-
posent dans le monde et tout en allant à table au
bras d'une dame étonnée , froncent les sourcils, font
la moue. Les impressions de Madame de Forcheville
sauf une, celle qui l'avait fait précisément assis-
ter à la soirée donnée par Gilberte, la tendresse
pour sa fille bien aimée, l'orgueil qu'elle donnât
une soirée si brillante , orgueil que ne voilait pas
chez la mère la mélancolie de ne plus être rien
ces impressions n'étaient pas joyeuses , et comman-
daient seulement une perpétuelle défense contre
les avanies qu'on lui faisait , défense timorée comme
celle d'un enfant . On n'entendait que ces mots :
« Je ne sais pas si Madame de Forcheville me recon-
naît, je devrais peut-être me faire présenter à nou-
veau ». « Ça par exemple vous pouvez vous en
dispenser (répondait- on à tue-tête sans songer que
la mère de Gilberte entendait tout , sans y songer,
ou s'en sans soucier) c'est bien inutile. Pour l'agré-
ment qu'elle vous apportera . On la laisse dans son
coin. Du reste elle est un peu gaga . » Furtivement
Mme de Forcheville lançait un regard de ses yeux
restés si beaux, sur les interlocuteurs injurieux,
puis vite ramenait ce regard à elle de peur d'avoir
été impolie, et tout de même agitée par l'offense,
taisant sa débile indignation, on voyait sa tête bran-
ler, sa poitrine se soulever, elle jetait un nouveau
regard sur un autre assistant aussi peu poli, et ne
128
LE TEMPS RETROUVE

s'étonnait pas outre mesure, car se sentant très mal


depuis quelques jours, elle avait à mots couverts
suggéré à sa fille de remettre la fête, mais sa fille
avait refusé. Mme de Forcheville ne l'en aimait pas
moins ; toutes les duchesses qui entraient, l'admira-
tion de tout le monde pour le nouvel hôtel inondait
de joie son cœur, et quand entra la marquise de
Sebran qui était alors la dame où menait si
difficilement le plus haut échelon social, Mme de
Forcheville sentit qu'elle avait été une bonne et
prévoyante mère et que sa tâche maternelle était
achevée. De nouveaux invités ricaneurs, la firent
à nouveau regarder et parler toute seule, si c'est
parler que tenir un langage muet qui se traduit
seulement par des gesticulations. Si belle encore,
-
elle était devenue ce qu'elle n'avait jamais été,
infiniment sympathique ; car elle qui avait trompé
Swann et tout le monde, c'était l'univers entier
qui maintenant la trompait ; et elle était devenue
si faible qu'elle n'osait même plus, les rôles étant
retournés , se défendre contre les hommes . Et bientôt
elle ne se défendrait pas contre la mort . Mais après
cette anticipation revenons trois ans en arrière,
c'est-à-dire à la matinée où nous sommes chez la
Princesse de Guermantes.
Bloch m'ayant demandé de le présenter au maître
de maison, je ne fis à cela pas l'ombre des difficultés
auxquelles je m'étais heurté, le jour où j'avais été pour
la première fois en soirée chez le Princede Guermantes ,
qui m'avaient semblé naturelles, alors que maintenant
cela me semblait si simple de lui présenter un de ses
invités, et cela m'eût même paru simple de me per-
mettre de lui amener et présenter à l'improviste
quelqu'un qu'il n'eût pas invité . Etait - ce parce que
129 24
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

depuis cette époque lointaine, j'étais devenu un


« familier », quoique depuis quelque temps un « ou-
blié de ce monde où alors j'étais si nouveau ;
était- ce au contraire parce que n'étant pas un véri-
table homme du monde, tout ce qui fait difficulté
pour eux n'existait plus pour moi, une fois la timidité
tombée ; était- ce parce que les êtres ayant peu à peu
laissé tomber devant moi leur premier, souvent leur
second et leur troisième aspects factices, je sentais
derrière la hauteur dédaigneuse du Prince une grande
avidité humaine de connaître des êtres, de faire la
connaisance de ceux-là même qu'ils affectent de
dédaigner. Etait- ce parce que aussi le prince avait
changé comme tous ces insolents de la jeunesse et
de l'âge mûr, à qui la vieillesse apporte sa douceur
(d'autant plus que les hommes débutants et les
idées inconnues contre lesquels ils regimbaient, ils
les connaissaient depuis longtemps de vue et les
savaient reçus autour d'eux) , surtout si cette vieil-
lesse a pour adjuvant quelques vertus, ou quelques
vices qui étendent les relations, ou la révolution
que fait une conversion politique, comme celle du
prince au dreyfusisme.
Bloch m'interrogeait comme moi je faisais
autrefois en entrant dans le monde, comme il
m'arrivait encore de faire sur les gens que j'yi
avais connus alors et qui étaient aussi loin, a uss
à part de tout, que ces gens de Combray qu'il
m'était souvent arrivé de vouloir « situer » exacte-
ment. Mais Combray avait pour moi une forme si
à part, si impossible à confondre avec le reste, que
c'était un puzzle que je ne pouvais jamais arriver
à faire rentrer dans la carte de France . « Alors
je ne peux avoir aucune idée de ce qu'était jadis
130
LE TEMPS RETROUVÉ

le Prince de Guermantes en me représentant Swann,


ou M. de Charlus » me demandait Bloch à qui
j'avais longtemps emprunté sa manière de parler
et qui maintenant imitait souvent la mienne.
« Nullement ». « Mais en quoi consiste la diffé-
rence ? », « Il aurait fallu les entendre parler
entre eux, pour la saisir, mais c'est maintenant
impossible, Swann est mort et M. de Charlus ne
vaut guère mieux. Mais ces différences étaient
énormes » . Et tandis que l'œil de Bloch brillait en
pensant à ce que pouvait être la conversation de
ces personnages merveilleux, je pensais que je lui
exagérais le plaisir que j'avais eu à me trouver
avec eux, n'en ayant jamais ressenti que quand
j'étais seul, et l'impression des différenciations véri-
tables n'ayant lieu que dans notre imagination.
Bloch s'en aperçut-il ? « Tu me peins peut-être cela
trop en beau, me dit-il ; ainsi la maîtresse de mai-
son d'ici, la Princesse de Guermantes, je sais bien
qu'elle n'est plus jeune, mais enfin il n'y a pas tel-
lement longtemps que tu me parlais de son charme
incomparable, de sa merveilleuse beauté. Certes je
reconnais qu'elle a grand air, et elle a bien ces yeux
extraordinaires dont tu me parlais, mais enfin je
ne la trouve pas tellement inouie que tu disais.
Evidemment elle est très racée mais enfin ». Je fus
obligé de dire à Bloch qu'il ne me parlait pas de
la même personne. La Princesse de Guermantes en
effet était morte et c'est l'ex- Madame Verdurin que
le prince ruiné par la défaite allemande, avait
épousée et que Bloch ne reconnaissait pas. « Tu te
trompes, j'ai cherché dans le Gotha de cette année
me confessa naïvement Bloch et j'ai trouvé le prince
de Guermantes, habitant l'hôtel où nous sommes et
131
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

marié à tout ce qu'il y a de plus grandiose, attends


un peu que je me rappelle, marié à Sidonie, duchesse
de Duras, née des Beaux. En effet, Mme Verdurin ,
peu après la mort de son mari avait épousé le vieux
duc de Duras, ruiné, qui l'avait faite cousine du
prince de Guermantes, et était mort après deux
ans de mariage. Il avait été pour Mme Verdurin
une transition fort utile et maintenant celle - ci par
un troisième mariage était Princesse de Guermantes
et avait dans le faubourg Saint - Germain une grande
situation qui eût fort étonné à Combray où les dames
de la rue de l'Oiseau, la fille de Mme Goupil et la belle
fille Mme de Sazerat, toutes ces dernières années,
avant que Mme Verdurin ne fût Princesse de Guer-
mantes, avaient dit en ricanant : « la Duchesse de
Duras », comme si c'eût été un rôle que Mme Verdu-
rin eût tenu au théâtre. Même le principe des castes
voulant qu'elle mourût Mme Verdurin, ce titre qu'on
ne s'imaginait lui conférer aucun pouvoir mondain
nouveau, faisait plutôt mauvais effet . « Faire parler
d'elle cette expression qui dans tous les mondes
est appliquée à une femme qui a un amant , pouvait
l'être dans le Faubourg St- Germain à celles qui
publient des livres, dans la bourgeoisie de Combray
à celles qui font des mariages, dans un sens ou dans
l'autre disproportionnés ». Quand elle eut épousé
le Prince de Guermantes, on dut se dire que c'était
un faux Guermantes , un escroc . Pour moi, à me figu-
rer cette identité de titre , de nom qui faisait qu'il y
avait encore une Princesse de Guermantes et qu'elle
n'avait aucun rapport avec celle qui m'avait tant
charmé et qui n'était plus, qui était comme une
morte sans défense à qui on l'eût volé, il y avait quel
que chose d'aussi douloureux qu'à voir les objets
132
LE TEMPS RETROUVE

qu'avait possédés la Princesse Hedwige, comme son


château, comme tout ce qui avait été à elle et dont
une autre jouissait . La succession au nom est triste
comme toutes les successions, comme toutes les
usurpations de propriété ; et toujours sans inter-
ruptions, viendraient comme un flot, de nouvelles
Princesses de Guermantes, ou plutôt millénaire,
remplacée d'âge en âge dans son emploi par une
femme différente, vivrait une seule Princesse de Guer-
mantes, ignorante de la mort, indifférente à tout —
ce qui change et blesse nos cœurs - et le nom comme
la mer refermerait sur celles qui sombrent de temps
à autre, sa toujours pareille et immémoriale placi-
dité.
Mais contradiction avec cette permanence,
les anciens habitués assuraient que dans le monde
tout était changé, qu'on y recevait des gens que
jamais de leur temps on n'aurait reçu et comme on
dit : « c'était vrai, et ce n'était pas vrai . » Ce n'était
pas vrai parce qu'ils ne se rendaient pas compte
de la courbe du temps qui faisait que ceux d'au-
jourd'hui voyaient ces gens nouveaux à leur point
d'arrivée tandis qu'eux se les rappelaient à leur point
de départ. Et quand eux, les anciens , étaient entrés
dans le monde, il y avait là des gens arrivés dont
d'autres se rappelaient le départ . Une génération
suffit pour que s'y ramène ce changement qui en
des siècles s'est fait pour le nom bourgeois d'un
Colbert devenu nom noble. Et d'autre part cela
pourrait être vrai, car si les personnes changent de
situation, les idées et les coutumes les plus indéra-
cinables ( de même que les fortunes et les alliances
de pays et les haines de pays) changent aussi,
parmi lesquelles même celles de ne recevoir que des
133
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

gens chics. Non seulement le snobisme change de


forme, mais il pourrait disparaître comme la guerre
même, et les radicaux, les juifs être reçus au Jockey.
Certes, même ce changement extérieur dans les
figures que j'avais connues , n'était que le symbole
d'un changement intérieur qui s'était effectué jour
par jour. Peut- être les gens avaient-ils continué
à accomplir les mêmes choses , mais, jour par jour,
l'idée qu'ils se faisaient d'elles et des êtres qu'ils
fréquentaient ayant un peu de vie, au bout de quel-
ques années, sous les mêmes noms c'était d'autres
choses, d'autres gens qu'ils aimaient, et étant deve-
nus d'autres personnes, il eût été étonnant qu'ils
n'eussent pas eu de nouveaux visages.
Si dans ces périodes de vingt ans les conglomé-
rats de coteries se défaisaient et se reformaient selon
l'attraction d'astres nouveaux destinés d'ailleurs eux
aussi à s'éloigner, puis à reparaître, des cristallisa-
sations puis des émiettements suivis de cristallisa-
tions nouvelles avaient lieu dans l'âme des êtres.
Si pour moi la Duchesse de Guermantes avait été
bien des personnes, pour la Duchesse de Guermantes,
pour Mme Swann, etc., telle personne donnée avait
été un favori d'une époque précédent l'affaire Drey-
fus, puis un fanatique ou un imbécile à partir de
l'affaire Dreyfus, qui avait changé pour eux la valeur
des êtres et reclassé autour les partis, lesquels
s'étaient depuis encore défaits et refaits . Ce qui y
sert puissamment et y ajoute son influence aux pures
affinités intellectuelles, c'est le temps écoulé qui nous
fait oublier nos antipathies, nos dédains , les raisons
mêmes qui expliquaient nos antipathies et nos
dédains . Si on eut jadis analysé l'élégance de la jeune
Mme Léonor de Cambremer, on y eût trouvé qu'elle
134
LE TEMPS RETROUVE

était la nièce du marchand de notre maison, Jupien


et que ce qui avait pu s'ajouter à cela pour la rendre
brillante, c'était que son père procurait des hommes
à M. de Charlus . Mais tout cela combiné avait pro-
duit des effets scintillants, alors que les causes déjà
lointaines, non seulement étaient inconnues de
beaucoup de nouveaux, mais encore que ceux qui
les avaient connues, les avaient oubliées , pensant
beaucoup plus à l'éclat actuel qu'aux hontes pas-
sées car on prend toujours un nom dans son accep-
tion actuelle. Et c'était l'intérêt de ces transfor-
mations des salons qu'elles étaient aussi un effet du
temps perdu et un phénomène de mémoire .
Parmi les personnes présentes, se trouvait un
homme considérable qui venait dans un procès
fameux de donner un témoignage dont la seule
valeur résidait dans sa haute moralité devant laquelle
les juges et les avocats s'étaient unanimement incli-
nés et qui avait entraîné la condamnation de deux
personnes. Aussi y eut-il un mouvement de curiosité
et de déférence quand il entra . C'était Morel. J'étais
peut-être seul à savoir qu'il avait été entretenu
par M. de Charlus, puis par St- Loup et en même
temps par un ami de St- Loup. Malgré ces souvenirs,
il me dit bonjour avec plaisir quoique avec réserve.
Il se rappelait le temps où nous nous étions vus à
Balbec et ces souvenirs avaient pour lui la poésie
et la mélancolie de la jeunesse.
Mais il y avait aussi des personnes que je ne
pouvais pas reconnaître pour la raison que je ne
les avais connues, car, aussi bien que sur les êtres
eux -mêmes, le temps avait aussi, dans ce salon ,
exercé sa chimie sur la société . Ce milieu en la nature
spécifique duquel, définie par certaines affinités qui
135
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

lui attiraient tous les grands noms princiers de l'Ev


rope et par la répulsion qui éloignait d'elle tout élé-
ment non aristocratique, j'avais trouvé un refuge
matériel pour ce nom de Guermantes auquel il
prêtait sa dernière réalité, ce milieu avait lui - même
subi dans sa constitution intime et que j'avais crue
stable, une altération profonde. La présence de gens
que j'avais vus dans de tout autres sociétés et qui me
semblaient ne devoir jamais pénétrer dans celle-là,
m'étonna moins encore que l'intime familiarité avec
laquelle ils y étaient reçus, appelés par leur pré-
nom ; un certain ensemble de préjugés aristocra-
tiques, de snobisme qui jadis écartait automatique-
ment du nom de Guermantes tout ce qui ne s'harmo-
nisait pas avec lui, avait cessé de fonctionner.
Certains étrangers qui , quand j'avais débuté dans
le monde , donnaient de grands dîners où ils ne rece-
vaient que la Princesse de Guermantes, la Duchesse
de Guermantes, la Princesse de Parme et étaient
chez ces dames à la place d'honneur, passaient pour
ce qu'il y a de mieux assis dans la société d'alors
et l'étaient peut- être, avaient passé sans laisser
aucune trace. Etaient- ce des étrangers en mission
diplomatique repartis pour leur pays ? Peut-être un
scandale, un suicide, un enlèvement les avait-il
empêchés de reparaître dans le monde, ou bien
étaient-ils allemands . Mais leur nom ne devait son
lustre qu'à leur situation d'alors et n'était plus porté
par personne on ne savait même pas qui je voulais
dire ; si je parlais d'eux en essayant d'épeler le nom,
on croyait à des rastaquouères .
Les personnes qui n'auraient pas dû, selon l'an-
cien code social, se trouver là avaient à mon grand
étonnement , pour meilleures amies, des personnes
136
LE TEMPS RETROUVE

admirablement nées , lesquelles n'étaient venues


s'embêter chez la Princesse de Guermantes qu'à
cause de leurs nouvelles amies . Car ce qui caracté
risait le plus cette société, c'était sa prodigieuse
aptitude au déclassement.
Détendus ou brisés, les ressorts de la machine
refoulante ne fonctionnaient plus, mille corps étran-
gers y pénétraient, lui ôtaient toute homogénéité,
toute tenue, toute couleur. Le faubourg Saint-
Germain comme une douairière gâteuse ne répondait
que par des sourires timides à des domestiques
insolents qui envahissaient ses salons, buvaient son
orangeade et lui présentaient ses maîtresses. Encore
la sensation du temps écoulé et de l'anéantissement
d'une partie de mon passé disparu, m'était- elle don-
née moins vivement encore par la destruction de
cet ensemble cohérent ( qu'avait été le salon Guer-
mantes) d'éléments dont mille nuances, mille raisons
expliquaient la présence, la fréquence, la coordina-
tion qu'expliquée par l'anéantissement même de
la connaissance des mille raisons, des mille nuances
qui faisait que tel qui s'y trouvait encore maintenant
y était tout naturellement indiqué et à sa place,
tandis que tel autre qui l'y coudoyait y présentait
une nouveauté suspecte. Cette ignorance n'était
pas que du monde, mais de la politique, de tout.
Car la mémoire dure moins que la vie chez les indi-
vidus, et d'ailleurs de très jeunes qui n'avaient jamais
eu les souvenirs abolis chez les autres, faisant main-
tenant partie du monde, et très légitimement
même au sens nobiliaire, les débuts étant oubliés
ou ignorés, on prenait les gens - au point d'élévation
ou de chute - où ils se trouvaient, croyant qu'il
en avait toujours été ainsi, et que la Princesse de
137
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Guermantes et Bloch avaient toujours eu la plus


grande situation, que Clémenceau et Viviani avaient
toujours été conservateurs . Et comme certains faits
ont plus de durée, le souvenir exécré de l'Affaire
Dreyfus persistant vaguement chez eux grâce à ce
que leur avaient dit leurs pères, si on leur disait
que Clémenceau avait été dreyfusard , ils disaient :
Pas possible, vous confondez, il est juste de l'autre
côté ». Des ministres tarés et d'anciennes filles publi-
ques étaient tenus pour des parangons de vertu .
Quelqu'un ayant demandé à un jeune homme de
la plus grande famille s'il n'y avait pas eu quelque
chose à dire sur la mère de Gilberte, le jeune seigneur
répondit qu'en effet dans la première partie de son
existence, elle avait épousé un aventurier du nom de
Swann, mais qu'ensuite elle avait épousé un des
hommes les plus en vue de la société, le Comte de
Forcheville. Sans doute quelques personnes encore
dans ce salon, la Duchesse de Guermantes par exemple
eussent souri de cette assertion (qui, niant l'élégance
de Swann, me paraissait monstrueuse, alors que moi-
même jadis à Combray, j'avais cru avec ma grand'
tante que Swann ne pouvait connaître des « prin-
cesses ») et aussi des femmes qui eussent pu se trou-
ver là mais qui ne sortaient plus guère, les Duchesses
de Montmorency, de Mouchy, de Sagan, qui avaient
été les amis intimes de Swann et n'avaient jamais
aperçu ce Forcheville, non reçu dans le monde au
temps où elles y allaient encore . Mais précisément
c'est que la société d'alors, de même que les visages
aujourd'hui modifiés et les cheveux blonds remplacés
par des cheveux blancs, n'existait plus que dans la
mémoire d'êtres dont le nombre diminuait tous les
jours. Bloch pendant la guerre avait cessé de « sor-
138
LE TEMPS RETROUVE

tir , de fréquenter ses anciens milieux d'autrefois


où il faisait piètre figure. En revanche, il n'avait cessé
de publier de ces ouvrages dont je m'efforçais aujour
d'hui, pour ne pas être entravé par elle, de détruire
l'absurde sophistique, ouvrages sans originalité,
mais qui donnaient aux jeunes gens et à beaucoup de
femmes de monde l'impression d'une hauteur intel-
lectuelle peu commune, d'une sorte de génie. Ce
fut donc après une scission complète entre son
ancienne mondanité et la nouvelle, que dans une
société reconstituée , il avait fait, pour une phase
nouvelle de sa vie, honorée, glorieuse, une appari-
tion de grand homme. Les jeunes gens ignoraient
naturellement qu'il fit à cet âge-là des débuts dans
la société d'autant que le peu de noms qu'il avait
retenus dans la fréquentation de St-Loup lui per-
məttaient de donner à son prestige actuel une sorte
de recul indéfini. En tous cas il paraissait un de ces
hommes de talent qui à toute époque ont fleuri dans
le grand monde et on ne pensait pas qu'il eût jamais
vécu ailleurs .
Dès que j'eus fini de parler au Prince de Guer-
mantes, Bloch se saisit de moi et me présenta à une
jeune femme qui avait beaucoup entendu parler
de moi par la Duchesse de Guermantes . Si les gens
des nouvelles générations tenaient la duchesse de
Guermantes pour peu de chose parce qu'elle con-
naissait des actrices, etc. , les dames -- aujourd'hui
vieilles ― de la famille, la considéraient toujours
comme un personnage extraordinaire, d'une part
parce qu'elles savaient exactement sa naissance,
sa primauté héraldique, ses intimités avec ce que
Mme de Forcheville eût appelé des « royalties », mais
encore parce qu'elle dédaignait de venir dans la
139
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

famille, s'y ennuyait et qu'on savait qu'on n'y


pouvait jamais compter sur elle. Ses relations théâ-
trales et politiques, d'ailleurs mal sues, ne faisaient
qu'augmenter sa rareté, donc son prestige. De sorte
que tandis que dans le monde politique et artistique
on la tenait pour une créature mal définie, une sorte
de défroquée du Faubourg St- Germain qui fréquente
les sous- secrétaires d'état et les étoiles, dans ce même
faubourg St- Germain, si on donnait une belle soirée,
on disait « Est- ce même la peine d'inviter Marie
Sosthènes, elle ne viendra pas . Enfin pour la forme,
mais il ne faut pas se faire d'illusions ». Et si vers
10 h. 1/2, dans une toilette éclatante, paraissant, de
ses yeux durs pour elles, mépriser toutes ses cousines,
entrait Marie Sosthènes qui s'arrêtait sur le seuil
avec une sorte de majestueux dédain, et si elle res-
tait une heure, c'était une plus grande fête pour la
vieille grande dame qui donnait la soirée qu'autre-
fois pour un directeur de théâtre que Sarah Bernhardt
qui avait vaguement promis un concours sur lequel
on ne comptait pas, fût venue et eût , avec une com-
plaisance et une simplicité infinies, récité au lieu du
morceau promis, vingt autres. La présence de Marie
Sosthènes à laquelle les chefs de cabinet parlaient
de haut en bas et qui n'en continuait pas moins
(l'esprit mène ainsi le monde) à chercher à en con-
naître de plus en plus, venait de classer la soirée
de la douairière, où il n'y avait pourtant que des
femmes excessivement chic, en dehors et au dessus
de toutes les autres soirées de douairières de la même
« season (comme aurait encore dit Mme de Forche-
ville) mais pour lesquelles soirées ne s'était pas déran-
gée Marie Sosthènes qui était une des femmes les
plus élégantes du jour. Le nom de la jeune femme
140
LE TEMPS RETROUVÉ

à laquelle Bloch m'avait présenté m'était entièrement


inconnu et celui des différents Guermantes ne devait
pas lui être très familier, car elle demanda à une amé-
ricaine, à quel titre Mme de St- Loup avait l'air
si intime avec toute la plus brillante société qui se
trouvait là . Or, cette américaine était mariée au
Comte de Furcy, parent obscur des Forcheville et
pour lequel ils représentaient ce qu'il y a de plus
brillant au monde. Aussi répondit -elle tout naturel-
lement : « Quand ce ne serait que parce qu'elle est
née Forcheville . C'est ce qu'il y a de plus grand .
Encore Mme de Furcy tout en croyant naïvement le
nom de Forcheville supérieur à celui de St- Loup,
savait- elle du moins ce qu'était ce dernier. Mais la
charmante amie de Bloch et de la Duchesse de Guer-
mantes l'ignorait absolument. et étant assez étour-
die, répondit de bonne foi à une jeune fille qui lui
demandait comment Mme de St-Loup était parente
du maître de la maison, le Prince de Guermantes :
« Par les Forcheville », renseignement que la jeune
fille communiqua comme si elle l'avait possédé
de tout temps, à une de ses amies, laquelle ayant
mauvais caractère et étant nerveuse, devint rouge
comme un coq la première fois qu'un monsieur lui
dit que ce n'était pas par les Forcheville que Gilberte
tenait aux Guermantes, de sorte que le monsieur
crut qu'il s'était trompé, adopta l'erreur et ne tarda
pas à la propager. Les diners, les fêtes mondaines,
étaient pour l'Américaine une sorte d'Ecole Ber-
litz . Elle entendait les noms et les répétait sans
avoir connu préalablement leur valeur, leur portée
exacte. On expliqua à quelqu'un qui demandait
si Tansonville venait à Gilberte de son père M. de
Forcheville, que cela ne venait pas du tout par là,
141
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

que c'était une terre de la famille de son mari, que


Tansonville était voisin de Guermantes, appartenait
à Mme de Marsantes, mais étant très hypothétique
avait été racheté, en dot, par Gilberte . Enfin un vieux
de la vieille ayant évoqué Swann ami des Sagan et
des Mouchy et l'américaine amie de Bloch, ayant
demandé comment je l'avais connu, déclara que je
l'avais connu chez Mme de Guermantes, ne se doutant
pas du voisin de campagne, jeune ami de mon grand-
père qu'il représentait pour moi . Des méprises de
ce genre ont été commises par les hommes les plus
fameux et passent pour particulièrement graves dans
toute société conservatrice. St- Simon voulant mon-
trer que Louis XIV était d'une ignorance qui « le
fit tomber quelquefois en public, dans les absurdités
les plus grossières » ne donne de cette ignorance que
deux exemples, à savoir que le Roi ne sachant pas
que Rénel était de la famille de Clermont- Galle-
rande ni St- Hérem de celle de Montmorin, les traita
en hommes de peu. Du moins en ce qui concerne
St-Hérem, avons -nous la consolation de savoir que
le Roi ne mourut pas dans l'erreur, car il fut dé-
trompé : « fort tard » par M. de la Rochefoucauld .
Encore » ajoute St -Simon avec un peu de pitié
lui fallut-il expliquer quelles étaient ces maisons
que leur nom ne lui apprenait pas . » Cet oubli si
vivace qui recouvre si rapidement le passé le plus
récent, cette ignorance si envahissante , créent par
contrecoup une valeur d'érudition à un petit savoir
d'autant plus précieux qu'il est peu répandu, s'ap-
pliquant à la généalogie des gens, à leurs vraies situa-
tions , à la raison d'amour, d'argent ou autre pour
quoi ils se sont alliés à telle famille, ou mésalliés,
savoir prisé dans toutes les sociétés où règne un
142
LE TEMPS RETROUVE

esprit conservateur, savoir que mon grand -père


possédait au plus haut degré, concernant la bourgeoi-
sie de Combray et de Paris, savoir que St -Simon
prisait tant que au moment où il célèbre la mer-
veilleuse intelligence du Prince de Conti, avant même
de parler des sciences, ou plutôt comme si c'était
la première des sciences, il le loue d'avoir été « un
très bel esprit, lumineux, juste, exact, étendu, d'une
lecture infinie, qui n'oubliait rien, qui connaissait
les généalogies , leurs chimères et leurs réalités,
d'une politesse distinguée selon le rang, le mérite,
rendant tout ce que les princes du sang doivent
et qu'ils ne rendent plus . Il s'en expliquait même et,
sur leurs usurpations, l'histoire des livres et des con-
versations lui fournissait de quoi placer ce qu'il
trouvait de plus obligeant sur la naissance, les em-
plois, etc. Moins brillant, pour tout ce qui avait
trait à la bourgeoisie de Combray et de Paris, mon
grand père ne le savait pas avec moins d'exactitude
et ne le savourait pas avec moins de gourman-
dise. Ces gourmets-là, ces amateurs- là étaient déjà
devenus peu nombreux qui savaient que Gilberte
n'était pas Forcheville, ni Mme de Cambremer,
Méséglise, ni la plus jeune une Valintonais . Peu
nombreux, peut-être même pas recrutés dans la
plus haute aristocratie (ce ne sont pas forcément
les dévots, ni même les catholiques, qui sont le
plus savants concernant la Légende Dorée ou les
vitraux du XIIIe siècle), mais souvent dans une
aristocratie secondaire, plus friande de ce qu'elle
n'approche guère et qu'elle a d'autant plus le
loisir d'étudier qu'elle le fréquente moins, se retrou-
vant avec plaisir, faisant la connaissance les uns des
autres, donnant de succulents dîners de corps comme
143
Α LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

la société des bibliophiles ou des amis de Reims,


dîners où on déguste des généalogies. Les femmes
n'y sont pas admises, mais les maris en rentrent en
disant à la leur j'ai fait un dîner intéressant.
Il y avait un M. de la Raspelière qui nous a tenus
sous le charme en nous expliquant que cette Mme de
St-Loup qui a cette jolie fille n'est pas du tout née
Forcheville . C'est tout un roman ».
L'amie de Bloch et de la duchesse de Guermantes
n'était pas seulement élégante et charmante, elle
était intelligente aussi, et la conversation avec elle
était agréable mais m'était rendue difficile parce que
ce n'était pas seulement le nom de mon interlocu-
trice qui était nouveau pour moi mais celui d'un
grand nombre de personnes dont elle me parla et
qui formaient actuellement le fond de la société .
Il est vrai que d'autre part comme elle voulait
m'entendre raconter des histoires, beaucoup de
ceux que je lui citai ne lui dirent absolument rien,
ils étaient tous tombés dans l'oubli, du moins ceux
qui n'avaient brillé que de l'éclat individuel d'une
personne et n'étaient pas le nom générique et per-
manent de quelque célèbre famille aristocratique
(dont la jeune femme savait rarement le titre exact,
supposant des naissances inexactes sur un nom qu'elle
avait entendu de travers la veille dans un dîner),
et elle ne les avait pour la plupart jamais entendu
prononcer n'ayant commencé à aller dans le monde
(non seulement parce qu'elle était encore jeune, mais
parce qu'elle habitait depuis peu la France et n'avait
pas été reçue tout de suite) que quelques années
après que je m'en étais moi -même retiré . De sorte
que si nous avions en commun un même vocabu-
laire de mots pour les noms, celui de chacun de
144
LE TEMPS RETROUVE

nous était différent. Je ne sais comment le nom de


Mme Leroi tomba de mes lèvres et par hasard,
mon interlocutrice, grâce à quelque vieil ami, galant
auprès d'elle, de Mme de Guermantes, en avait
entendu parler. Mais inexactement comme je le vis
au ton dédaigneux dont cette jeune femme snob
me répondit : « Si je sais qui est Mme Leroi, une vieille
amie de Bergotte » d'un ton qui voulait dire « une
personne que je n'aurais jamais voulu faire venir chez
moi. » Je compris très bien que le vieil ami de Mme de
Guermantes en parfait homme du monde imbu de
l'esprit des Guermantes dont un des traits était
de ne pas avoir l'air d'attacher d'importance aux
fréquentations aristocratiques, avait trouvé trop bête
et trop anti- Guermantes de dire : « Mme Leroi , qui
fréquentait toutes les Altesses, toutes les duchesses »
et il avait préféré dire : « Elle était assez drôle .
Elle a répondu un jour à Bergotte ceci » . Seulement
pour les gens qui ne savent pas, ces renseignements
par la conversation équivalent à ceux que donne la
Presse aux gens du peuple et qui croient alternative-
ment selon leur journal que M. Loubet et M. Rei-
nach sont des voleurs ou de grands citoyens . Pour
mon interlocutrice , Mme Leroi avait été une espèce de
Mme Verdurin premiere manière avec moins d'éclat
et dont le petit clan eût été limité au seul Bergotte ...
Cette jeune femme est d'ailleurs une des dernières qui ,
par un pur hasard , ait entendu le nom de Mme Leroi.
Aujourd'hui personne ne sait plus qui c'est, ce qui
est du reste parfaitement juste. Son nom ne figure
même pas dans l'index des mémoires posthumes
de Mme de Villeparisis de laquelle Mme Leroi occupa
tant l'esprit. La Marquise n'a d'ailleurs pas parlé
de Mme Leroi moins parce que celle- ci de son vivant
145 25
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

avait été peu aimable pour elle, que parce que


personne ne pouvait s'intéresser à elle après sa mort,
et ce silence est dicté moins par la rancune mondaine
de la femme que par le tact littéraire de l'écrivain.
Ma conversation avec l'élégante amie de Bloch fut
charmante, car cette jeune femme était intelligente
mais cette différence entre nos deux vocabulaires
la rendait malaisée et en même temps instructive .
Nous avons beau savoir que les années passent, que
la jeunesse fait place à la vieillesse, que les fortunes
et les trônes les plus solides s'écroulent, que la célé-
brité est passagère, notre manière de prendre con-
naisance et pour aini dire de prendre le cliché
de cet univers mouvant, entraîné par le Temps,
l'immobilise au contraire . De sorte que nous voyons
toujours jeunes les gens que nous avons connus
jeunes, que ceux que nous avons connus vieux, nous
les parons rétrospectivement dans le passé des ver-
tus de la vieillesse, que nous nous fions sans réserve
au crédit d'un milliardaire et à l'appui d'un souve-
rain, sachant par le raisonnement mais ne croyant
pas effectivement qu'ils pourront être demain des
fugitifs dénués de pouvoir. Dans un champ plus
restreint et de mondanité pure comme dans un pro-
blème plus simple qui initie à des difficultés plus
complexes mais de même ordre, l'inintelligibilité
qui résultait de notre conversation avec la jeune
femme du fait que nous avions vécu dons un cer-
tain monde à vingt - cinq ans de distance, me donnait
l'impression et aurait pu fortifier chez moi le sens
de l'histoire . Du reste, il faut bien dire que cette
ignorance des situations réelles qui tous les dix ans
fait surgir les élus dans leur apparence actuelle et
comme si le passé n'existait pas, qui empêche pour
146
LE TEMPS RETROUVE

une américaine fraîchement débarquée, de voir que


M. de Charlus avait eu la plus grande situation de
Paris à une époque où Bloch n'en avait aucune,
et que Swann qui faisait tant de frais pour M. Bon-
temps avait été traité avec la plus grande amitié
par le Prince de Galles, cette ignorance n'existe pas
seulement chez les nouveaux venus, mais chez ceux
qui ont fréquenté toujours des sociétés voisines , et
cette ignorance chez ces derniers comme chez les
autres est aussi un effet (mais cette fois s'exerçant
sur l'individu et non sur la courbe sociale) du Temps .
Sans doute, nous avons beau changer de milieu,
de genre de vie, notre mémoire en retenant le fil
de notre personnalité identique attache à elle, aux
époques successives , le souvenir des sociétés où nous
avons vécu, fut- ce quarante ans plus tôt. Bloch
chez le Prince de Guermantes savait parfaitement
l'humble milieu juif où il avait vécu à dix- huit ans,
et Swann quand il n'aima plus Mme Swann mais une
femme qui servait le thé chez ce même Colombin
où Mme Swann avait cru quelque temps qu'il était
chic d'aller, comme au thé de la rue Royale, Swann
savait très bien sa valeur mondaine, se rappelant
Twikenham, n'avait aucun doute sur les raisons
pour lesquelles il allait plutôt chez Colombin que
chez la Ducheese de Broglie et savait parfaitement
qu'eût-il été lui-même mille fois moins chic »,
cela ne l'eût pas empêché davantage d'aller chez
Colombin où à l'hôtel Ritz puisque tout le monde
peut y aller en payant. Sans doute les amis de Bloch
ou de Swann se rappelaient eux aussi la petite société
juive ou les invitations à Twickenham et ainsi les
amis comme des moi » un peu moins distincts
de Swann et de Bloch ne séparaient pas dans leur

147
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

mémoire du Bloch élégant d'aujourd'hui, le Bloch


sordide d'autrefois, du Swann de chez Colombin
des derniers jours le Swann de Bukingham Palace .
Mais ces amis étaient en quelque sorte dans la vie,
les voisins de Swann ; la leur s'était développée sur
une ligne assez voisine pour que leur mémoire pût
être assez pleine de lui ; mais chez d'autres plus
éloignés de Swann, à une distance plus grande de
lui, non pas précisément socialement, mais d'inti-
mité, qui avait fait la connaissance plus vague et
les rencontres très rares, les souvenirs moins nom-
breux, avaient rendu les notions plus flottantes .
Or, chez des étrangers de ce genre, au bout de trente
ans, on ne se rappelle plus rien de précis qui puisse
prolonger dans le passé et changer de valeur l'être
qu'on a sous les yeux. J'avais entendu dans les der-
nières années de la vie de Swann des gens du monde
pourtant à qui on parlait de lui, dire et comme si
ç'avait été son titre de notoriété : « Vous parlez du
Swann de chez Colombin ? » J'entendais maintenant
des gens qui auraient pourtant dû savoir , dire en
parlant de Bloch «« Le Bloch- Guermantes ? Le fami-
lier des Guermantes ? » Ces erreurs qui scindent une
vie et en isolant le présent font de l'homme
dont on parle un autre homme, un homme différent,
une création de la veille, un homme qui n'est que
la condensation de ses habitudes actuelles (alors
que lui porte en lui-même la continuité de sa vie
qui le relie au passé) , ces erreurs dépendent bien
aussi du Temps, mais elles sont non un phénomène
social, mais un phénomène de mémoire . J'eus dans
l'instant même un exemple d'une variété assez dif-
férente, il est vrai, mais d'autant plus frappante, de
ces oublis qui modifient pour nous l'aspect des
148
LE TEMPS RETROUVE

êtres . Un jeune neveu de Mme de Guermantes, le


Marquis de Villemandois , avait été jadis pour moi
d'une insolence obstinée qui m'avait conduit par
représailles à adopter à son égard une attitude si
insultante que nous étions devenus tacitement
comme deux ennemis . Pendant que j'étais en train
de réfléchir sur le temps à cette matinée chez la Prin-
cesse de Guermantes, il se fit présenter à moi en
disant qu'il croyait que j'avais connu de ses parents,
qu'il avait lu des articles de moi et désirait faire ou
refaire ma connaissance . Il est vrai de dire qu'avec
l'âge il était devenu , comme beaucoup, d'imperti-
nent sérieux, qu'il n'avait plus la même arrogance
et que d'autre part on parlait de moi, pour de bien
minces articles cependant, dans le milieu qu'il fré-
quentait. Mais ces raisons de sa cordialité et de ses
avances ne furent qu'accessoires . La principale, ou
du moins celle qui permit aux autres d'entrer en jeu,
c'est que, ou ayant une plus mauvaise mémoire que
moi, ou ayant attaché une attention moins soutenue
à mes ripostes que je n'avais fait autrefois à ses
attaques, parce que j'étais alors pour lui un bien
plus petit personnage qu'il n'était pour moi, il avait
entièrement oublié notre inimitié. Mon nom lui
rappelait tout au plus qu'il avait dû me voir, ou
quelqu'un des miens , chez une de ses tantes.. Et ne
sachant pas au juste s'il se faisait présenter ou repré-
senter, il se hâta de me parler de sa tante, chez qui il
ne doutait pas qu'il avait dû me rencontrer, se rappe-
lant qu'on y parlait souvent de moi, mais non nos
querelles . Un nom c'est tout ce qui reste bien souvent
pour nous d'un être, non pas même quand il est mort
mais de son vivant . Et nos notions actuelles sur lui
sont si vagues ou si bizarres, et correspondent si peu
149
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

à celles que nous avons eues de lui, que nous avons


entièrement oublié que nous avons failli nous battre
en duel avec lui mais nous nous rappelons qu'il por-
tait enfant d'étranges guêtres jaunes aux Champs
Elysées, dans lesquels par contre, malgré que nous le
lui assurions, il n'a aucun souvenir d'avoir joué avec
nous . Bloch était entré en sautant comme une hyène.
Je pensais : « Il vient dans des salons où il n'eût pas
pénétré il y a vingt ans. » Mais il avait aussi vingt ans
de plus. Il était plus près de la mort. A quoi cela
l'avançait-il ? De près, dans la translucidité d'un
visage, où de plus loin et mal éclairé je ne voyais
que la jeunesse gaie (soit qu'elle y survécût, soit que
je l'y évoquasse), se tenait le visage presque effrayant
tout anxieux, d'un vieux Shylock attendant tout
grimé dans la coulisse le moment d'entrer en scène,
récitant déjà les premiers vers à mi-voix. Dans dix
ans, dans ces salons où leur veulerie l'aurait imposé,
il entrerait en béquillant, devenu maître, trouvant
une corvée d'être obligé d'aller chez les La Tré-
moille. A quoi cela l'avançait- il ?
Des changements produits dans la société, je
pouvais d'autant plus extraire des vérités impor-
tantes et dignes de cimenter une partie de mon
œuvre qu'ils n'étaient nullement, comme j'aurais
pu être au premier moment tenté de le croire, par-
ticuliers à notre époque. Au temps où moi-même
à peine parvenu, j'étais entré, plus nouveau que ne
l'était Bloch lui -même aujourd'hui, dans le milieu
des Guermantes, j'avais dû y contempler comme
faisant partie intégrante de ce milieu des éléments
absolument différents, agrégés depuis peu et qui
paraissaient étrangement nouveaux à de plus anciens
dont je ne les différenciais pas et qui eux- mêmes,
150
LE TEMPS RETROUVE

crus par les ducs d'alors, membres de tout temps


du faubourg, y avaient eux, ou leurs pères , ou leurs
grands pères, été jadis des parvenus . Si bien que
ce n'était pas la qualité d'hommes du grand monde
qui rendait cette société si brillante, mais le fait
d'avoir été assimilés plus ou moins complètement
par cette société qui faisait de gens qui cinquante
ans plus tard paraissaient tous pareils des gens du
grand monde. Même dans le passé où je reculais le
nom de Guermantes pour lui donner toute sa gran-
deur, et avec raison du reste, car sous Louis XIV,
les Guermantes, quasi royaux, faisaient plus grande
figure qu'aujourd'hui, le phénomène que je remar-
quais en ce moment se produisait de même. Ne les
avait-on pas vu alors s'allier à la famille Colbert par
exemple, laquelle aujourd'hui il est vrai, nous paraît
très noble puisque épouser une Colbert semble un
grand parti pour un Larochefoucauld . Mais ce n'est
pas parce que les Colbert simples bourgeois alors
étaient nobles que les Guermantes s'allièrent avec
eux, c'est parce que les Guermantes s'allièrent avec
eux qu'ils devinrent nobles . Si le nom d'Hausson-
ville s'éteint avec le représentant actuel de cette
maison, il tirera peut-être son illustration de des-
cendre de Mme de Staël, alors qu'avant la révolution
M. d'Haussonville, un des premiers seigneurs du
royaume tirait vanité auprès de M. de Broglie de
ne pas connaître le père de Mme de Stael et de ne
pas pouvoir plus le présenter que M. de Broglie
ne pouvait le présenter lui-même, ne se doutant guère
que leurs fils épouseraient un jour l'un la fille, l'autre
la petite - fille de l'auteur de Corinne. Je me rendais
compte d'après ce que me disait la Duchesse de
Guermantes, que j'aurais pu faire dans ce monde la
151
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

figure d'homme élégant non titré mais qu'on croit


volontiers affilié de tout temps à l'aristocratie, que
Swann y avait fait autrefois et avant lui M. Lebrun,
M. Ampère, tous ces amis de la Duchesse de Broglie
qui elle - même, était au début fort peu du grand
monde. Les premières fois que j'avais dîné chez
Mme de Guermantes, combien n'avais -je pas dû
choquer des hommes comme M. de Beaucerfeuil,
moins par ma présence que par des remarques témoi-
gnant que j'étais entièrement ignorant des souvenirs
qui constituaient son passé et donnaient sa forme
à l'usage qu'il avait de la société . Bloch un jour,
quand, devenu très vieux, il aurait une mémoire
assez ancienne du salon Guermantes tel qu'il se
présentait à ce moment à ses yeux, éprouverait
le même étonnement, la même mauvaise humeur en
présence de certaines intrusions et de certaines igno-
rances . Et d'autre part, il aurait sans doute contracté
et dispenserait autour de lui ces qualités de tact et
de discrétion que j'avais cru le privilège d'hommes
comme M. de Norpois et qui se reforment et s'in-
carnent dans ceux qui nous paraissent entre tous,
les exclure . D'ailleurs le cas qui s'était présenté pour
moi d'être admis dans la société des Guermantes,
m'avait paru quelque chose d'exceptionnel . Mais si
je sortais de moi et du milieu qui m'entourait
immédiatement, je voyais que ce phénomène social
n'était pas aussi isolé qu'il m'avait paru d'abord
et que du bassin de Combray où j'étais né, assez
nombreux en somme étaient les jets d'eau qui symé-
triquement à moi s'étaient élevés au dessus de la
même masse liquide qui les avait alimentés . Sans
doute les circonstances ayant toujours quelque chose
de particulier et les caractères d'individuel, c'étaient
152
LE TEMPS RETROUVE

de façons toutes différentes que Legrandin (par


l'étrange mariage de son neveu) à son tour avait péné-
tré dans ce milieu, que la fille d'Odette s'y était
apparentée, que Swann lui-même, et moi enfin y
étions venus. Pour moi qui avais passé enfermé dans
ma vie et la voyant du dedans, celle de Legrandin
me semblait n'avoir aucun rapport et avoir suivi
un chemin opposé, de même que celui qui suit le
cours d'une rivière dans sa vallée profonde ne voit
pas qu'une rivière divergente, malgré les écarts de
son cours, se jette dans le même fleuve. Mais à vol
d'oiseau comme fait le statisticien qui néglige la
raison sentimentale, les imprudences évitables qui ont
conduit telle personne à la mort, et compte seulement
le nombre de personnes qui meurent par an, on
voyait que plusieurs personnes, parties d'un même
milieu dont la peinture a occupé le début de ce récit,
étaient parvenues dans un autre tout différent, et il est
probable que comme il se fait par an à Paris un nombre
moyen de mariages tout autre milieu bourgeois cultivé
et riche eût fourni une proportion à peu près égale
de gens comme Swann, comme Legrandin, comme
moi et comme Bloch qu'on retrouverait se jetant dans
l'océan du « grand monde » . Et d'ailleurs ils s'y
reconnaissaient, car si le jeune Comte de Cambremer
émerveillait tout le monde par sa distinction , sa
grâce , sa sobre élégance, je reconnaissais en elles - en
même temps que dans son beau regard et dans son
désir ardent de parvenir - ce qui caractérisait
déjà son oncle Legrandin. c'est- à - dire un vieil ami
fort bourgeois , quoique de tournure aristocratique,
de mes parents .
La bonté, simple maturation qui a fini par sucrer
des natures plus primitivement acides que celle de
153
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Bloch, est aussi répandue que ce sentiment de la


justice qui fait que si notre cause est bonne, nous ne
devons pas plus redouter un juge prévenu qu'un juge
ami. Et les petits enfants de Bloch seraient bons et
discrets presque de naissance . Bloch n'en était peut-
être pas encore là. Mais je remarquai que lui qui
jadis feignait de se croire obligé à faire deux heures
de chemin de fer pour aller voir quelqu'un qui ne le
lui avait guère demandé, maintenant qu'il recevait
beaucoup d'invitations, non seulement à déjeuner
et à dîner, mais à venir passer quinze jours ici,
quinze jours là, en refusait beaucoup et sans le dire,
sans se vanter de les avoir reçues, de les avoir refu-
sées. La discrétion, discrétion dans les actions, dans
les paroles, lui était venue avec la situation sociale
et l'âge, avec une sorte d'âge social, si l'on peut
dire . Sans doute Bloch était jadis indiscret autant
qu'incapable de bienveillance et de conseils . Mais
certains défauts, certaines qualités sont moins atta-
chés à tel individu, à tel autre, qu'à tel ou tel moment
de l'existence considéré au point de vue social .
Ils sont presque extérieurs aux individus, lesquels
passent dans leur lumière, comme sous des solstices
variés, préexistants, généraux, inévitables . Les méde-
cins qui cherchent à se rendre compte si tel médica-
ment diminue ou augmente l'acidité de l'estomac,
active ou ralentit ses secrétions, obtiennent des
résultats différents, non pas selon l'estomac sur les
secrétions duquel ils prélèvent un peu de suc gas-
trique, mais selon qu'ils le lui empruntent à un mo-
ment plus ou moins avancé de l'ingestion du re-
mède.

154
LE TEMPS RETROUVE

Ainsi à chacun des moments de sa durée, le nom de


Guermantes considéré comme un ensemble de tous les
noms qu'il admettait en lui, autour de lui, subissait
des déperditions, recrutait des éléments nouveaux
comme ces jardins où à tout moment des fleurs
à peine en bouton et se préparant à remplacer celles
qui se flétrissent déjà, se confondent dans une masse
qui semble pareille sauf à ceux qui n'ont pas tou-
jours vu les nouvelles venues et gardent dans leur
souvenir l'image précise de celles qui ne sont
plus.
Plus d'une des personnes que cette matinée réu-
nissait ou dont elle m'évoquait le souvenir, me don-
nait les aspects qu'elle avait tour à tour présentés
pour moi, par les circonstances différentes, opposées,
d'où elle avait , les unes après les autres, surgi devant
moi, faisait ressortir les aspects variés de ma vie, les
différences de perspective, comme un accident de
terrain, de colline ou château, qui apparaissant tantôt
à droite, tantôt à gauche, semble d'abord dominer
une forêt, ensuite sortir d'une vallée, et révéler ainsi
au voyageur; des changements d'orientation et des
différences d'altitude dans la route qu'il suit . En
remontant de plus en plus haut, je finissais par trou-
ver des images d'une même personne séparées par
un intervalle de temps si long, conservées par des
moi si distincts, ayant elles- mêmes des significa-
tions si différentes, que je les omettais d'habitude
quand je croyais embrasser le cours passé de mes
relations avec elles, que j'avais même cessé de penser
qu'elles étaient les mêmes que j'avais connues
155
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

autrefois et qu'il me fallait le hasard d'un éclair


d'attention pour les rattacher, comme à une étymo-
logie, à cette signification primitive qu'elles avaient
eue pour moi. Mlle Swann me jetait de l'autre côté
de la haie d'épines roses, un regard dont j'avais
dû d'ailleurs rétrospectivement retoucher la signi-
fication qui était du désir . L'amant de Mme Swann,
selon la chronique de Combray, me regardait der-
rière cette même haie d'un air dur qui n'avait pas
non plus le sens que je lui avais donné alors , et ayant
d'ailleurs tellement changé depuis que je ne l'avais
nullement reconnu à Balbec dans le Monsieur qui
regardait une affiche, près du Casino, et dont il
m'arrivait une fois tous les dix ans de me souvenir
en me disant : « Mais c'était M. de Charlus, déjà,
comme c'est curieux ». Mme de Guermantes au
mariage du Dr Percepied, Mme Swann en rose chez
mon grand Oncle, Mme de Cambremer, sœur de
Legrandin, si élégante qu'il craignait que nous ne
le priions de nous donner une recommandation
pour elle, c'étaient ainsi que tant d'autres concer-
nant Swann, St- Loup, etc., autant d'images que je
m'amusais parfois quand je les retrouvais à placer
comme frontispice au seuil de mes relations avec
ces différentes personnes, mais qui ne me semblaient
en effet qu'une image et non déposée en moi par
l'être lui- même auquel rien ne les reliait plus . Non
seulement certaines gens ont de la mémoire et d'au-
tres pas (sans aller jusqu'à l'oubli constant où
vivent les ambassadeurs de Turquie), ce qui leur
permet de trouver toujours la nouvelle précé-
dente s'étant évanouie au bout de huit jours , ou la
suivante ayant le don de l'exorciser de la place
pour la nouvelle contraire qu'on leur dit. Mais même
156
LE TEMPS RETROUVE

à égalité de mémoires , deux personnes ne se sou-


viennent pas des mêmes choses . L'une aura prêté
peu d'attention à un fait dont l'autre gardera grand
remords, et en revanche aura saisi à la volée comme
signe sympathique et caractéristique, une parole
que l'autre aura laissé échapper sans presque y
penser. L'intérêt de ne pas s'être trompé quand on
a émis un pronostic faux abrège la durée du souvenir
de ce pronostic et permet d'affirmer très vite qu'on
ne l'a pas émis. Enfin, un intérêt plus profond,
plus désintéressé, diversifie les mémoires si bien que
le poète qui a presque tout oublié des faits qu'on lui
rappelle, retient une impression fugitive. De tout
cela vient qu'après vingt ans d'absence on rencontre
au lieu de rancunes présumées, des pardons involon-
taires, inconscients, et en revanche tant de haines
dont on ne peut s'expliquer ( parce qu'on a oublié
à son tour l'impression mauvaise qu'on a faite) ,
la raison. L'histoire même des gens qu'on a le plus
connus, on en a oublié les dates . Et parce qu'il y
avait au moins vingt ans qu'elle avait vu Bloch
pour la première fois, Mme de Guermantes eût juré
qu'il était né dans son monde et avait été bercé sur
les genoux de la Duchesse de Chartres quand il avait
deux ans .
Et combien de fois ces personnes étaient revenues
devant moi, au cours de leur vie dont les diverses
circonstances semblaient présenter les mêmes êtres,
mais sous des formes et pour des fins variées ; et la
diversité des points de ma vie par où avait passé le
fil de celle de chacun de ces personnages avait fini
par mêler ceux qui semblaient le plus éloignés ,
comme si la vie ne possédait qu'un nombre limité
de fils pour exécuter les dessins les plus différents.
157
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Quoi de plus séparé par exemple, dans mes passés


divers, que mes visites à mon oncle Adolphe, que
le neveu de Mme de Villeparisis cousine du Maré-
chal, que Legrandin et sa sœur, que l'ancien giletier
ami de Françoise dans la cour. Et aujourd'hui tous
ces fils différents s'étaient réunis pour faire la trame
ici du ménage St- Loup, là jadis du jeune ménage
Cambremer, pour ne pas parler de Morel et de tant
d'autres dont la conjonction avait concouru à for-
mer une circonstance si bien qu'il me semblait
que la circonstance était l'unité complète, et le
personnage seulement une partie composante. Et
ma vie était déjà assez longue pour qu'à plus d'un
des êtres qu'elle m'offrait, je trouvasse dans des
régions opposées de mes souvenirs un autre être
pour le compléter. Aux Elstir que je voyais ici
en une place qui était un signe de la gloire, mainte-
nant acquise, je pouvais ajouter les plus anciens
souvenirs des Verdurin , des Cottard, la conversation
dans le restaurant de Rivebelle, la matinée où j'avais
connu Albertine et tant d'autres . Ainsi un amateur
d'art à qui on montre le volet d'un rétable, se rap-
pelle dans quelle église, dans quel musée, dans quelle
collection particulière, les autres sont dispersés ;
(de même qu'en suivant les catalogues des ventes
ou en fréquentant les antiquaires, il finit par trouver
l'objet jumeau de celui qu'il possède et qui fait avec
lui la paire, il peut reconstituer dans sa tête la
prédelle, l'autel tout entier). Comme un seau mon-
tant le long d'un treuil, vient toucher la corde à
diverses reprises et sur des côtés opposés, il n'y avait
pas de personnage, presque pas même de choses
ayant eu place dans ma vie, qui n'y eût joué tour à
tour des rôles différents . Une simple relation mon-
158
LE TEMPS RETROUVE

daine, même un objet matériel si je le retrouvais au


bout de quelques années dans mon souvenir, je voyais
que la vie n'avait pas cessé de tisser autour de lui
des fils différents qui finissaient par le feutrer de
ce beau velours, pareil à celui qui, dans les vieux
parcs , enveloppe une simple conduite d'eau d'un
fourreau d'émeraude .
Ce n'était pas que l'aspect de ces personnes qui
donnaient l'idée de personnes de songe. Pour elles-
mêmes la vie déjà ensommeillée dans la jeunesse
et l'amour, était de plus en plus devenue un songe.
Elles avaient oublié jusqu'à leurs rancunes, leurs
haines, et pour être certains que c'était à la per-
sonne qui était là qu'elles n'adressaient plus la parole
il y a dix ans, il eût fallu qu'elles se reportassent
à un registre, mais qui était aussi vague qu'un rêve
où on a été insulté on ne sait plus par qui. Tous ces
songes formaient les apparences contrastées de la vie
politique où on voyait dans un même ministère
des gens qui s'étaient accusés de meurtre ou de
trahison. Et ce songe devenait épais comme la mort
chez certains vieillards dans les jours qui suivaient
celui où ils avaient fait l'amour. Pendant ces jours-
là on ne pouvait plus rien demander au président
de la république, il oubliait tout . Puis si on le laissait
se reposer quelques jours, le souvenir des affaires
publiques lui revenait fortuit comme celui d'un
rêve.
Parfois ce n'était pas en une seule image qu'ap-
paraissait cet être sí différent de celui que j'avais
connu depuis . C'est pendant des années que Ber-
gotte m'avait paru un doux vieillard divin , que je
m'étais senti paralysé comme par une apparition
devant le chapeau gris de Swann, le manteau violet
159
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

de sa femme, le mystère dont le nom de sa race


entourait la duchesse de Guermantes jusque dans
un salon origines presque fabuleuses, charmante
mythologie de relations devenues si banales ensuite,
mais qu'elles prolongeaient dans le passé comme en
plein ciel avec un éclat pareil à celui que projette
la queue étincelante d'une comète. Et même celles
qui n'avaient pas commencé dans le mystère ,
comme mes relations avec Mme de Souvré, si sèches
et si purement mondaines aujourd'hui, gardaient
à leurs débuts, leur premier sourire, plus calme,
plus doux, et si onctueusement tracé dans la plé-
nitude d'une après-midi au bord de la mer, d'une
fin de journée de printemps à Paris, bruyante
d'équipages, de poussière soulevée, et de soleil
remué comme de l'eau. Et peut - être Mme de Souvré
n'eut pas valu grand'chose si on l'eût détachée de
ce cadre comme, ces monuments la Salute par
-
exemple qui sans grande beauté propre font
admirablement là où ils sont situés, mais elle
faisait partie d'un lot de souvenirs que j'estimais
à un certain prix « l'un dans l'autre » sans me de-
mander pour combien exactement la personne de
Mme de Souvré y figurait .
Une chose me frappa plus encore chez tous ces
êtres que les changements physiques, sociaux, qu'ils
avaient subis, ce fut celui qui tenait à l'idée diffé-
rente qu'ils avaient les uns des autres. Legrandin
méprisait Bloch autrefois et ne lui adressait jamais.
la parole. Il fut très aimable avec lui . Ce n'était pas
du tout à cause de la situation plus grande qu'avait
prise Bloch, ce qui dans ce cas ne mériterait pas
d'être noté car les changements sociaux amènent
forcément des changements respectifs de position
160
LE TEMPS RETROUVE

entre ceux qui les ont subis . Non ; c'était que les
gens les gens, c'est- à-dire ce qu'ils sont pour
nous — n'ont plus dans notre mémoire l'uniformité
d'un tableau . Au gré de notre oubli, ils évoluent .
Quelquefois nous allons jusqu'à les confondre avec
d'autres << Bloch, c'est quelqu'un qui venait à
Combray », et en disant Bloch c'était moi qu'on
voulait dire . Inversement Mme Sazerat était per-
suadée que de moi était telle thèse historique sur
Philippe II (laquelle était de Bloch) . Sans aller
jusqu'à ces interversions, on oublie les crasses que
l'un vous a faites, ses défauts, la dernière fois où
on s'est quitté sans se serrer la main et en revanche
on s'en rappelle une plus ancienne, où on était
bien ensemble . Et c'est à cette fois plus ancienne que
les manières de Legrandin répondaient, dans son
amabilité avec Bloch, soit qu'il eût perdu la mé-
moire d'un certain passé, soit qu'il le jugeât prescrit,
mélange de pardon, d'oubli, d'indifférence qui est
aussi un effet du Temps . D'ailleurs les souvenirs
que nous avons les uns des autres même dans l'amour
ne sont pas les mêmes . J'avais vu Albertine me rap-
peler à merveille telle parole que je lui avais dite
dans nos premières rencontres et que j'avais com-
plètement oubliée . D'un autre fait enfoncé à jamais
dans ma tête comme un caillou, elle n'avait aucun
souvenir. Nos vies parallèles ressemblaient aux bords
de ces allées où de distance en distance des vases de
fleurs sont placés symétriquement mais non en face
les uns des autres . A plus forte raison est-il compré-
hensible que pour des gens qu'on connaît peu on
se rappelle à peine qui ils sont, ou on s'en rappelle
autre chose, mais de plus ancien, que ce qu'on en
pensait autrefois, quelque chose qui est suggéré par
161 26
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

les gens au milieu de qui on les retrouve, qui ne les


connaissent que depuis peu, parés de qualités et
d'une situation qu'ils n'avaient pas autrefois mais
que l'oublieux accepte d'emblée.
Sans doute la vie, en mettant à plusieurs reprises
ces personnes sur mon chemin, me les avait présen-
tées dans des circonstances particulières qui, en
les entourant de toutes parts, m'avaient rétréci la
vue que j'avais eue d'elles, et m'avait empêché
de connaître leur essence . Ces Guermantes même
qui avaient été pour moi l'objet d'un si grand
rêve, quand je m'étais approché d'abord de l'un
d'eux, m'étaient apparu sous l'aspect, l'une d'une
vieille amie de grand'mère, l'autre d'un monsieur
qui m'avait regardé d'un air si désagréable à midi
dans les jardins du casino. (Car il y a entre nous
et les êtres un liseré de contingences, comme j'avais
compris dans mes lectures de Combray qu'il y en
a un de perception et qui empêche la mise en con-
tact absolue de la réalité et de l'esprit) . De sorte
que ce n'était jamais qu'après coup, en les rappor-
tant à un nom , que leur connaissance était devenue
pour moi la connaissance des Guermantes . Mais
peut- être cela même me rendait-il la vie plus poé-
tique de penser que la race mystérieuse aux yeux
perçants, au bec d'oiseau, la race rose, dorée, inap-
prochable, s'était trouvée si souvent, si naturelle-
ment, par l'effet de circonstances aveugles et diffé-
rentes, s'offrir à ma contemplation, à mon commerce ,
même à mon intimité, au point que quand j'avais
voulu connaître Mlle de Stermaria ou faire faire des
robes à Albertine, c'était comme aux plus serviables
de mes amis, à des Guermantes que je m'étais adressé.
Certes, cela m'ennuyait d'aller chez eux autant que
162
LE TEMPS RETROUVE

chez les autres gens du monde que j'avais connus


ensuite. Même pour la duchesse de Guermantes,
comme pour certaines pages de Bergotte, son charme
ne m'était visible qu'à distance, et s'évanouissait
quand j'étais près d'elle car il résidait dans ma
mémoire et dans mon imagination. Mais enfin
malgré tout, les Guermantes comme Gilberte aussi,
différaient des autres gens du monde en ce qu'ils
plongeaient plus avant leurs racines dans un passé
de ma vie où je rêvais davantage et croyais plus
aux individus . Ce que je possédais avec ennui, en
causant en ce moment avec l'une et avec l'autre,
c'était du moins celles des imaginations de mon
enfance que j'avais trouvé le plus belles et cru
le plus inaccessibles et je me consolais en confon-
dant comme un marchand qui s'embrouille dans
ses livres, la valeur de leur possession avec le prix
auquel les avait cotées mon désir.
Mais pour d'autres êtres, le passé de mes relations
avec eux était gonflé de rêves plus ardents formés
sans espoir, où s'épanouissait si richement ma vie
d'alors, dédiée à eux toute entière, que je pouvais
à peine comprendre comment leur exaucement était
ce mince, étroit et terne ruban d'une intimité indif-
férente et dédaignée où je ne pouvais plus rien
retrouver de ce qui avait fait leur mystère, leur
fièvre et leur douceur.

Que devient la marquise d'Arpajon ? » demanda


Mme de Cambremer. « Mais elle est morte », répondit
Bloch. Vous confondez avec la comtesse d'Arpa-
jon qui est morte l'année dernière ». La princesse
163
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

de Malte se mêla à la discussion ; jeune veuve


d'un vieux mari très riche et porteur d'un grand
nom, elle était beaucoup demandée en mariage et
en avait pris une grande assurance. « La marquise
d'Arpajon est morte aussi il y a à peu près un an ».
« Ah ! un an, je vous réponds que non », répondit
Mme de Cambremer, « j'ai été à une soirée de mu-
sique chez elle il y a moins d'un an » . Bloch, pas
plus que les « gigolos » du monde, ne put prendre
part utilement à la discussion, car toutes ces morts
de personnes âgées étaient à une distance d'eux trop
grande, soit par la différence énorme des années,
soit par la récente arrivée (de Bloch par exemple)
dans une société différente qu'il abordait de biais,
au moment où elle déclinait, dans un crépuscule
où le souvenir d'un passé qui ne lui était pas fami-
lier ne pouvait l'éclairer. Et pour les gens du même
âge et du même milieu, la mort avait perdu de sa
signification étrange. D'ailleurs on faisait tous les
jours prendre des nouvelles de tant de gens à l'ar-
ticle de la mort et dont les uns s'étaient rétablis,
tandis que d'autres avaient « succombé » qu'on ne
se souvenait plus au juste si telle personne qu'on
n'avait jamais l'occasion de voir s'était sortie de sa
fluxion de poitrine ou avait trépassé. La mort se
multipliait et devenait plus incertaine dans ces
régions âgées. A cette croisée de deux générations
et de deux sociétés qui en vertu de raisons diffé-
rentes , mal placées pour distinguer la mort, la con-
fondaient presque avec la vie, la première s'était
mondanisée, était devenue un incident qui quali-
fiait plus ou moins une personne sans que le ton dont
on parlait eût l'air de signifier que cet incident
terminait tout pour elle, on disait mais vous
164
LE TEMPS RETROUVE

oubliez un tel est mort, comme on eût dit il est


décoré (l'adjectif était autre, quoique pas plus
important) , il est de l'Académie, ou et cela reve-
nait au même puisque cela empêchait aussi d'assis-
ter aux fêtes il est allé passer l'hiver dans le
Midi, on lui a ordonné les montagnes . Encore pour
des hommes connus, ce qu'ils laissaient en mourant
aidait à se rappeler que leur existence était termi-
née. Mais pour les simples gens du monde très âgés,
on s'embrouillait sur le fait qu'ils fussent morts
ou non, non seulement parce qu'on connaissait mal
ou qu'on avait oublié leur passé, mais parce qu'ils
ne tenaient en quoi que ce soit à l'avenir. Et la
difficulté qu'avait chacun de faire un triage entre
les maladies, l'absence, la retraite à la campagne,
la mort des vieilles gens du monde, consacrait
tout autant que l'indifférence des hésitants, l'insi-
gnifiance des défunts.
« Mais si elle n'est pas morte, comment se fait -il
qu'on ne la voie plus jamais, ni son mari non plus »,
demanda une vieille fille qui aimait faire de l'es-
prit. « Mais je te dirai, reprit la mère, qui, quoique
quinquagénaire ne manquait pas une fête, que c'est
parce qu'ils sont vieux, et qu'à cet âge -là on ne sort
plus. » Il semblait qu'il y eût avant le cimetière
toute une cité close des vieillards, aux lampes tou-
jours allumées dans la brume . Mme de Sainte-
Euverte trancha le débat en disant que la comtesse
d'Arpajon était morte, il y avait un an, d'une longue
maladie, mais que la marquise d'Arpajon était
morte aussi depuis, très vite, « d'une façon tout à
fait insignifiante », mort qui par là ressemblait
à toutes ces vies, et par là aussi expliquait qu'elle
eût passé inaperçue, excusait ceux qui confondaient.
165
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

En entendant que Mme d'Arpajon était vraiment


morte, la vieille fille jeta sur sa mère un regard
alarmé car elle craignait que d'apprendre la mort
d'une de ses « contemporaines » ne la « frappât » ;
elle croyait entendre d'avance parler de la mort
de sa propre mère avec cette explication : « Elle
avait été « très frappée » par la mort de Mme d'Ar-
pajon ». Mais la mère au contraire se faisait à elle-
même l'effet de l'avoir emporté dans un concours
sur des concurrents de marque, chaque fois qu'une
personne de son âge disparaissait ». Leur mort
était la seule manière dont elle prît encore agréa-
blement conscience de sa propre vie. La vieille fille
s'aperçut que sa mère qui n'avait pas semblé fâchée
de dire que Mme d'Arpajon était recluse dans les
demeures d'où ne sortent plus guère les vieillards
fatigués, l'avait été moins encore d'apprendre que
la marquise était entrée dans la Cité d'après, celle
d'où on ne sort plus . Cette constatation de l'indiffé-
rence de sa mère amusa l'esprit caustique de la
vieille fille. Et pour faire rire ses amies plus tard,
elle fit un récit désopilant de la manière allègre
prétendait- elle, dont sa mère avait dit en se frottant
les mains Mon Dieu, il est bien vrai que cette
pauvre Madame d'Arpajon est morte ». Même pour
ceux qui n'avaient pas besoin de cette mort pour
se réjouir d'être vivants, elle les rendit heureux .
Car toute mort est pour les autres une simplifi-
cation d'existence, ôte le scrupule de se montrer
reconnaissant, l'obligation de faire des visites . Tou-
tefois, comme je l'ai dit, ce n'est pas ainsi que la
mort de M. Verdurin avait été accueillie par Elstir.

166
LE TEMPS RETROUVE

Une dame sortit, car elle avait d'autres matinées


, devait aller goûter avec deux reines . C'était
cette grande cocotte du monde que j'avais connue
autrefois, la princesse de Nissau. Mis à part le fait
que sa taille avait diminué, - ce qui lui donnait l'air
par sa tête située à une bien moindre hauteur qu'elle
n'était autrefois , d'avoir ce qu'on appelle « un pied
dans la tombe » - on aurait à peine pu dire qu'elle
avait vieilli . Elle restait une Marie - Antoinette au nez
autrichien, au regard délicieux , conservée, embaumée
grâce à mille fards adorablement unis qui lui fai-
saient une figure lilas . Il flottait sur elle cette expres-
sion confuse et tendre d'être obligée de partir, de
promettre tendrement de revenir, de s'esquiver
discrètement, qui tenait à la foule des réunions
d'élite où on l'attendait. Née presque sur les marches
d'un trône, mariée trois fois, entretenue longtemps
et richement par de grands banquiers, sans compter
les mille fantaisies qu'elle s'était offertes, elle por-
tait légèrement comme ses yeux admirables et
ronds, comme sa figure fardée et comme sa robe
mauve, les souvenirs un peu embrouillés de ce
passé innombrable . Comme elle passait devant
moi en se sauvant « à l'anglaise », je la saluai . Elle
me reconnut, elle me serra la main et fixa sur moi
ses rondes prunelles mauves de l'air qui voulait dire :
« Comme il y a longtemps que nous nous sommes
vus, nous parlerons de cela une autre fois . » Elle me
serrait la main avec force, ne se rappelant pas au
juste si en voiture un soir qu'elle me ramenait de
chez la duchesse de Guermantes, il y avait eu ou
167
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

non une passade entre nous . A tout hasard, elle


sembla faire allusion à ce qui n'avait pas été, chose
qui ne lui était pas difficile puisqu'elle prenait un
air de tendresse pour une tarte aux fraises et revê-
tait , si elle était obligée de partir avant la fin de la
musique, l'attitude désespérée d'un abandon qui tou-
tefois ne serait pas définitif. Incertaine d'ailleurs sur
la passade avec moi, son serrement furtif ne s'attarda
pas et elle ne me dit pas un mot. Elle me regarda
seulement comme j'ai dit d'une façon qui signifiait
< qu'il y a longtemps ! » et où repassaient ses maris,
les hommes qui l'avaient entretenue , deux guerres ,
et ses yeux stellaires , semblables à une horloge
astronomique taillée dans une opale, marquèrent
successivement toutes ces heures solennelles d'un
passé si lointain qu'elle retrouvait à tout moment
quand elle voulait vous dire un bonjour qui était
toujours une excuse . Puis m'ayant quitté, elle se
mit à trotter vers la porte, pour qu'on ne se déran-
geât pas pour elle, pour me montrer que si elle
n'avait pas causé avec moi, c'est qu'elle était pres-
sée, pour rattraper la minute perdue à me serrer
la main afin d'être exacte chez la reine d'Espagne
qui devait goûter seule avec elle. Même près de la
porte je crus qu'elle allait prendre le pas de course.
Elle courait en effet à son tombeau.
Pendant ce temps on entendait la princesse de
Guermantes répéter d'un air exalté et d'une voix
de ferraille que lui faisait son ratelier : « Oui, c'est
cela, nous ferons clan ! nous ferons clan ! J'aime
cette jeunesse si intelligente, si participante, ah !
quelle mugichienne vous êtes ! » Elle parlait, son
gros monocle dans son œil rond, mi -amusé, mi-
s'excusant de ne pouvoir soutenir la gaieté longtemps,
168
LE TEMPS RETROUVE

mais jusqu'au bout elle était décidée à « participer »


à faire clan »

Je m'étais assis à côté de Gilberte de Saint- Loup.


Nous parlâmes beaucoup de Robert, Gilberte en
parlait sur un ton déférent comme si ç'eût été un
être supérieur qu'elle tenait à me montrer qu'elle
avait admiré et compris. Nous nous rappelâmes l'un
à l'autre combien les idées qu'il exposait jadis sur
l'art de la guerre (car il lui avait souvent redit
à Tansonville les mêmes thèses que je lui avais
entendu exposer à Doncières et plus tard) s'étaient
souvent et en somme sur un grand nombre de
points trouvées vérifiées par la dernière guerre.
« Je ne puis vous dire à quel point la moindre des
choses qu'il me disait à Doncières me frappe main-
tenant, et aussi pendant la guerre. Les dernières
paroles que j'ai entendues de lui quand nous nous
sommes quittés pour ne plus nous revoir étaient
qu'il attendait Hindenburg, général napoléonien,
à un des types de la bataille napoléonienne, celle
qui a pour but de séparer deux adversaires, peut-
être, avait-il ajouté, les Anglais et nous. Or, à peine
un an après la mort de Robert, un critique pour
lequel il avait une profonde admiration et qui
exerçait visiblement une grande influence sur ses
idées militaires, M. Henry Bidou disait que l'offen-
sive d'Hindenburg en mars 1918, c'était « la bataille
de séparation d'un adversaire massé contre deux
adversaires en ligne, manœuvre que l'empereur
a réussie en 1796 sur l'Apennin et qu'il a manquée
en 1815 en Belgique ». Quelques instants aupara-
169
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

vant Robert comparait devant moi les batailles


à des pièces où il n'est pas toujours facile de savoir
ce qu'a voulu l'auteur, où lui -même a changé son
plan en cours de route. Or, pour cette offensive
allemande de 1918, sans doute en l'interprétant de
cette façon, Robert ne serait pas d'accord avec
M. Bidou . Mais d'autres critiques pensent que c'est
le succès d'Hindenburg dans la direction d'Amiens,
puis son arrêt forcé, son succès dans les Flandres,
puis l'arrêt encore qui ont fait, accidentellement
en somme, d'Amiens, puis de Boulogne, des buts
qu'il ne s'était pas préalablement assignés . Et
chacun pouvant refaire une pièce à sa manière,
il y en a qui voient dans cette offensive l'annonce
d'une marche foudroyante sur Paris , d'autres des
coups de boutoir désordonnés pour détruire l'armée
anglaise. Et même si les ordres donnés par le chef
s'opposent à telles ou telles conceptions, il restera
toujours aux critiques le moyen de dire comme
Mounet- Sully à Coquelin qui l'assurait que le
Misanthrope n'était pas la pièce triste, dramatique
qu'il voulait jouer (car Molière, au témoignage des
contemporains, en donnait une interprétation co-
mique et y faisait rire) : « Hé bien, c'est que Molière
se trompait. »
« Et sur les avions », répondit Gilberte, vous
rappelez-vous quand il disait, ― il avait de si jolies
phrases, il faut que chaque armée soit un Argus
aux cent yeux. Hélas, il n'a pu voir la vérification
de ses dires ». « Mais si, répondis- je, à la bataille de
la Somme, il a bien su qu'on a commencé par aveu-
gler l'ennemi en lui crevant les yeux, en détruisant
ses avions et ses ballons captifs » . « Ah ! oui c'est
vrai ». Et comme depuis qu'elle ne vivait plus que
170
LE TEMPS RETROUVE

pour l'intelligence , elle était devenue un peu pédante .


Et lui qui prétendait aussi qu'on reviendrait
aux anciens moyens. Savez-vous que les expédi-
tions de Mésopotamie dans cette guerre ( elle avait
dû lire cela à l'époque dans les articles de Brichot)
évoquent à tout moment, inchangée, la retraite de
Xénophon. Et pour aller du Tigre à l'Euphrate,
le commandement anglais s'est servi de bellones,
bateaux longs et étroits, gondoles de ce pays , et
dont se servaient déjà les plus antiques Chaldéens ».
Ces paroles me donnaient bien le sentiment de cette
stagnation du passé qui dans certains lieux, par une
sorte de pesanteur spécifique, s'immobilise indéfi-
niment si bien qu'on peut le retrouver tel quel.
Et j'avoue, que pensant aux lectures que j'avais
faites à Balbec, non loin de Robert, j'étais très
impressionné comme dans la campagne de France
de retrouver la tranchée de Mme de Sévigné,
en Orient à propos du siège de Kout- el-Amara
(Kout l'émir, comme nous disons Vaux-le- Vicomte
et Boilleau-l'Évêque, aurait dit le curé de Combray,
s'il avait étendu sa soif d'étymologie aux langues
orientales) de voir revenir auprès de Bagdad ce
nom de Bassorah dont il est tant question dans
les Mille et une Nuits et que gagne chaque fois
après avoir quitté Bagdad ou avant d'y rentrer,
pour s'embarquer ou débarquer, bien avant le
général Townsend aux temps des Khalifes, Simbad
le Marin .
« Il y a un côté de la guerre qu'il commençait
à apercevoir, dis-je , c'est qu'elle est humaine, se
vit comme un amour ou comme une haine, pour-
rait être racontée comme un roman, et que par con-
séquent, si tel ou tel va répétant que la stratégie
171
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

est une science, cela ne l'aide en rien à comprendre


la guerre, parce que la guerre n'est pas stratégique.
L'ennemi ne connaît pas plus nos plans que nous
ne savons le but poursuivi par la femme que nous
aimons et ces plans peut-être ne les savons - nous
pas nous - même. Les Allemands dans l'offensive de
mars 1918 avaient-ils pour but de prendre Amiens ?
Nous n'en savons rien . Peut -être ne le savaient- ils
pas eux-mêmes et est- ce l'événement de leur pro-
gression à l'ouest vers Amiens qui détermina leur
projet. A supposer que la guerre soit scientifique,
encore faudrait- il la peindre comme Elstir peignait
la mer, par l'autre sens, et partir des illusions,
des croyances qu'on rectifie peu à peu, comme
Dostoïevski raconterait une vie . D'ailleurs il est
trop certain que la guerre n'est point stratégique,
mais plutôt médicale, comportant des accidents
imprévus que le clinicien pouvait espérer éviter,
comme la Révolution russe >>.
Dans toute cette conversation, Gilberte m'avait
parlé de Robert avec une déférence qui semblait
plus s'adresser à mon ancien ami qu'à son époux
défunt . Elle avait l'air de me dire : « Je sais combien
vous l'admiriez . Croyez bien que j'ai su comprendre
l'être supérieur qu'il était » . Et pourtant l'amour
que certainement elle n'avait plus pour son sou-
venir était peut- être encore la cause lointaine de
particularités de sa vie actuelle. Ainsi Gilberte
avait maintenant pour amie inséparable Andrée .
Quoique celle- ci commençât, surtout à la faveur
du talent de son mari et de sa propre intelligence ,
à pénétrer non pas certes dans le milieu des Guer-
mantes, mais dans un monde infiniment plus élé-
gant que celui qu'elle fréquentait jadis, on fut
172
LE TEMPS RETROUVE

étonné que la marquise de Saint - Loup condescen-


dît à devenir sa meilleure ainie . Le fait sembla
être un signe, chez Gilberte, de son penchant pour
ce qu'elle croyait une existence artistique, et pour
une véritable déchéance sociale. Cette explication
peut être la vraie. Une autre pourtant vint à mon
esprit toujours fort pénétré que les images que nous
voyons assemblées quelque part, sont généralement
le reflet, ou d'une façon quelconque l'effet, d'un
premier groupement assez différent quoique symé-
trique d'autres images extrêmement éloigné du
second. Je pensais que si on voyait tous les soirs
ensemble Andrée, son mari et Gilberte, c'était
peut-être parce que tant d'années auparavant on
avait pu voir le futur mari d'Andrée vivant avec
Rachel, puis la quittant pour Andrée . Il est probable
que Gilberte alors dans le monde trop distant,
trop élevé, où elle vivait n'en avait rien su . Mais
elle avait dû l'apprendre plus tard, quand Andrée
avait monté et qu'elle-même avait descendu assez
pour qu'elles pussent s'apercevoir. Alors avait dû
exercer sur elle un grand prestige la femme pour
laquelle Rachel avait été quittée par l'homme pour-
tant séduisant sans doute qu'elle avait préféré
à Robert .
Ainsi peut-être la vue d'Andrée rappelait à Gil-
berte le roman de jeunesse qu'avait été son amour
pour Robert, et lui inspirait aussi un grand respect
pour Andrée de laquelle était toujours amoureux
un homme, tant aimé par cette Rachel que Gilberte
sentait avoir été plus aimée de Saint- Loup qu'elle
ne l'avait été elle - même . Peut-être au contraire
ces souvenirs ne jouaient-ils aucun rôle dans la
prédilection de Gilberte pour ce ménage artiste et
173
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

fallait-il y voir simplement - comme chez beaucoup


- l'épanouissement des goûts habituellement insépa-
rables chez les femmes du monde de s'instruire et
de s'encanailler . Peut-être Gilberte avait- elle ou-
blié Robert autant que moi Albertine et si même
elle savait que c'était Rachel que l'artiste avait
quittée pour Andrée, ne pensait - elle jamais quand
elle les voyait à ce fait qui n'avait jamais joué
aucun rôle dans son goût pour eux. On n'aurait
pu décider si mon explication première n'était pas
seulement possible mais était vraie que grâce au
témoignage des intéressés, seul recours qui reste
en pareil cas, s'ils pouvaient apporter dans leurs
confidence de la clairvoyance et de la sincérité .
Or la première s'y rencontre rarement et la seconde
jamais.
<< Mais comment venez-vous dans des matinées
si nombreuses ? » me demanda Gilberte . « Vous
retrouver dans une grande tuerie comme cela,
ce n'est pas ainsi que je vous schématisais. Certes,
je m'attendais à vous voir partout ailleurs qu'à
un des grands tralalas de ma tante, puisque tante
il y a , ajouta - t- elle d'un air fin, car étant
Mme de Saint- Loup depuis un peu plus longtemps
que Mme Verdurin n'était entrée dans la famille,
elle se considérait comme une Guermantes de tout
temps et atteinte par la mésalliance que son oncle
avait faite en épousant Mme Verdurin, qu'il est vrai
elle avait entendu railler mille fois devant elle,
dans la famille, tandis que naturellement ce n'était
qu'hors de sa présence qu'on avait parlé de la
mésalliance qu'avait faite Saint - Loup en l'épousant.
Elle affectait d'ailleurs d'autant plus de dédain
pour cette tante mauvais teint que la princesse
174
LE TEMPS RETROUVE

de Guermantes, par l'espèce de perversion qui


pousse les gens intelligents à s'évader du chic
habituel, par le besoin aussi de souvenirs qu'ont
les gens âgés, pour tâcher de donner un passé à
son élégance nouvelle, aimait à dire en parlant de
Gilberte : « Je vous dirai que ce n'est pas pour moi
une relation nouvelle, j'ai énormément connu la
mère de cette petite, tenez, c'était une grande amie
à ma cousine Marsantes . C'est chez moi qu'elle
a connu le père de Gilberte . Quant au pauvre Saint-
Loup, je connaissais d'avance toute sa famille, son
propre oncle était mon intime autrefois à La Ras-
pelière. » Vous voyez que les Verdurin n'étaient pas
du tout des bohêmes me disaient les gens qui en-
tendaient parler ainsi la princesse Guermantes,
c'étaient des amis de tout temps de la famille de
Mme de Saint- Loup. J'étais peut-être seul à savoir
par mon grand- père qu'en effet les Verdurin n'étaient
pas des bohêmes. Mais ce n'était pas précisément
parce qu'ils avaient connu Odette. Mais on arrange
aisément les récits du passé que personne ne connaît
plus, comme ceux des voyages dans les pays où
personne n'est jamais allé . « Enfin, conclut Gllberte,
puisque vous sortez quelquefois de votre Tour
d'Ivoire, des petites réunions intimes chez moi
où j'inviterais des esprits sympathiques, ne
conviendraient- elles pas mieux ? Ces grandes ma-
chines comme ici sont bien peu faites pour vous.
Je vous voyais causer avec ma tante Oriane qui
a toutes les qualités qu'on voudra, mais à qui
nous ne ferons pas tort n'est- ce pas en déclarant
qu'elle n'appartient pas à l'élite pensante. » Je ne
pouvais mettre Gilberte au courant des pensées
que j'avais depuis une heure, mais je crus que sur
175
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

un point de pure distraction elle pourrait servir


mes plaisirs, lesquels en effet ne me semblaient pas
devoir être de parler littérature avec la duchesse
de Guermantes plus qu'avec Mme de Saint-Loup .
Certes, j'avais l'intention de recommencer dès de-
main , bien qu'avec un but cette fois, à vivre dans
la solitude . Même chez moi je ne laisserais pas les
gens venir me voir dans mes instants de travail
car le devoir de faire mon œuvre primait celui d'être
poli ou même bon. Ils insisteraient sans doute,
ceux qui ne m'avaient pas vu depuis si longtemps,
venaient de me retrouver et me jugeaient guéri.
Ils insisteraient, venant quand le labeur de leur
journée, de leur vie, serait fini ou interrompu et
ayant alors le même besoin de moi que j'avais eu
autrefois de Saint - Loup et cela parce que, comme je
m'en étais déjà aperçu à Combray quand mes pa-
rents me faisaient des reproches au moment où
je venais de prendre à leur insu les plus louables
résolutions , les cadrans intérieurs qui sont départis
aux hommes ne sont pas tous réglés à la même
heure, l'un sonne celle du repos en même temps
que l'autre celle du travail , l'un celle du châtiment
par le juge quand chez le coupable celle du repentir
et du perfectionnement intérieur est sonnée depuis
longtemps . Mais j'aurais le courage de répondre
à ceux qui viendraient me voir ou me feraient cher-
cher, que j'avais pour des choses essentielles au
courant desquelles il fallait que je fusse mis sans
retard, un rendez-vous urgent, capital, avec moi-
même. Et pourtant, bien qu'il y ait peu de rapport
entre notre moi véritable et l'autre, à cause de l'ho-
monymat et du corps commun aux deux, l'abné-
gation qui vous fait faire le sacrifice des devoirs
176
LE TEMPS RETROUVE

plus faciles, même des plaisirs, paraît aux autres


de l'égoïsme. Et d'ailleurs n'était- ce pas pour m'oc-
cuper d'eux que je vivrais loin de ceux qui se plain-
draient de ne pas me voir, pour m'occuper d'eux
plus à fond que je n'aurais pu le faire avec eux,
.pour chercher à les révéler à eux - mêmes, à les réa-
liser. A quoi eut servi que pendant des années en-
core, j'eusse perdu des soirées à faire glisser sur
l'écho à peine expiré de leurs paroles, le son tout
aussi vain des miennes, pour le stérile plaisir d'un
contact mondain qui exclut toute pénétration . /
Ne valait-il pas mieux que ces gestes qu'ils faisaient,
ces paroles qu'ils disaient, leur vie, leur nature,
j'essayasse d'en décrire la courbe et d'en dégager
la loi ? Malheureusement, j'aurais à lutter contre
cette habitude de se mettre à la place des autres
qui, si elle favorise la conception d'une œuvre,
en retarde l'exécution . Car par une politesse supé-
rieure, elle pousse à sacrifier aux autres non seule-
ment son plaisir, mais son devoir, quand se mettant
à la place des autres, le devoir quel qu'il soit, fût- ce
pour quelqu'un qui ne peut rendre aucun service
au front de rester à l'arrière s'il est utile, paraîtra
comme, ce qu'il n'est pas en réalité, notre plaisir.
Et bien loin de me croire malheureux de cette vie
sans amis , sans causerie, comme il est arrivé aux
plus grands de le croire, je me rendais compte que
les forces d'exaltation qui se dépensent dans l'amitié
sont une sorte de porte à faux visant une amitié
particulière qui ne mène à rien et se détournent
d'une vérité vers laquelle elles étaient capables de
nous conduire. Mais enfin quand des intervalles
de repos et de société me seraient nécessaires , je
sentais que plutôt que les conversations intellec-
177 27
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

tuelles que les gens du monde croient utiles aux


écrivains, de légères amours avec des jeunes filles
en fleurs seraient un aliment choisi que je pourrais
à la rigueur permettre à mon imagination semblable
au cheval fameux qu'on ne nourrissait que de roses !
Ce que tout d'un coup je souhaitais de nouveau,
c'est ce dont j'avais rêvé à Balbec, quand sans les
connaître encore, j'avais vu passer devant la mer
Albertine, Andrée et leurs amies . Mais hélas !
je ne pouvais plus chercher à retrouver celles que
justement en ce moment je désirais si fort. L'action
des années qui avait transformé tous les êtres que
j'avais vus aujourd'hui, et Gilberte elle - même,
avait certainement fait de toutes celles qui survi-
vaient, comme elle eût fait d'Albertine si elle n'avait
pas péri, des femmes trop différentes de ce que je me
rappelais . Je souffrais d'être obligé de moi- même
à atteindre celles - là, car le temps qui change les
êtres ne modifie pas l'image que nous avons gardée
d'eux. Rien n'est plus douloureux que cette oppo-
sition entre l'altération des êtres et la fixité du
souvenir, quand nous comprenons que ce qui a
gardé tant de fraîcheur dans notre mémoire n'en
peut plus avoir dans la vie, que nous ne pouvons,
au dehors, nous rapprocher de ce qui nous paraît
si beau au- dedans de nous, de ce quí excite en nous
un désir pourtant si individuel de le revoir. Ce
violent désir que la mémoire excitait en moi pour
ces jeunes filles vues jadis, je sentais que je ne pour-
rais espérer l'assouvir qu'à condition de le chercher
dans un être du même âge, c'est -à- dire dans un
autre être . J'avais pu souvent soupçonner que ce
qui semble unique dans une personne qu'on désire,
ne lui appartient pas . Mais le temps écoulé m'en
178
LE TEMPS RETROUVE

donnait une preuve plus complète, puisque après


vingt ans, spontanément, je voulais chercher au
lieu des filles que j'avais connues celles possédant
maintenant la jeunesse que les autres avaient alors.
D'ailleurs, ce n'est pas seulement le réveil de nos
désirs charnels qui ne correspond à aucune réalité
parce qu'il ne tient pas compte du temps perdu.
Il m'arrivait parfois de souhaiter que par un miracle
entrassent auprès de moi, restées vivantes contrai-
rement à ce que j'avais cru, ma grand'mère, Alber-
tine. Je croyais les voir, mon cœur s'élançait vers
elles. J'oubliais seulement une chose c'est que si
elles vivaient en effet Albertine aurait à peu près
maintenant l'aspect que m'avait présenté à Balbec
Mme Cottard et que ma grand'mère ayant plus de
quatre-vingt-quinze ans, ne me montrerait rien du
beau visage calme et souriant avec laquelle je
l'imaginais encore maintenant,, aussi arbitrairement
qu'on donne une barbe à Dieu le Père , ou qu'on
représentait au XVIIe siècle les héros d'Homère
avec un accoutrement de gentilshommes et sans
tenir compte de leur antiquité. Je regardai Gilberte
et je ne pensai pas : « je voudrais la revoir », mais
je lui dis qu'elle me ferait toujours plaisir en m'in-
vitant avec des jeunes filles, sans que j'eusse d'ail-
leurs à leur rien demander que de faire renaître
en moi les rêveries, les tristesses d'autrefois, peut-
être un jour improbable, un chaste baiser. Comme
Elstir aimait à voir incarnée devant lui, dans sa
femme, la beauté vénitienne, qu'il avait si souvent
peinte dans ses œuvres, je me donnais l'excuse
d'être attiré par un certain égoïsme esthétique vers
les belles femmes qui pouvaient me causer de la
souffrance, et j'avais un certain sentiment d'ido-
179
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

lâtrie pour les futures Gilberte, les futures duchesses


de Guermantes, les futures Albertine que je pourrais
rencontrer, et qui, me semblait -il, pourraient m'ins-
pirer, comme un sculpteur qui se promène au milieu
de beaux marbres antiques . J'aurais dû pourtant
penser qu'antérieur à chacune était mon sentiment
du mystère où elles baignaient et qu'ainsi plutôt
que de demander à Gilberte de me faire connaître
des jeunes filles, j'aurais mieux fait d'aller dans
ces lieux où rien ne nous rattache à elles, où entre
elles et soi on sent quelque chose d'infranchissable,
où à deux pas sur la plage, allant au bain, on se
sent séparé d'elles par l'impossible. C'est ainsi
que mon sentiment de mystère avait pu s'appliquer
successivement à Gilberte, à la duchesse de Guer-
mantes, à Albertine, à tant d'autres. Sans doute
l'inconnu et presque l'inconnaissable était devenu
le commun, le familier, indifférent ou douloureux ,
mais retenant de ce qu'il avait été un certain charme.
Et à vrai dire, comme dans ces calendriers que le
facteur nous apporte pour avoir ses étrennes, il
n'était pas une de mes années qui n'ait eu à son
frontispice ou intercalée dans ses jours, l'image
d'une femme que j'y avais désirée ; image souvent
d'autant plus arbitraire que parfois je n'avais vu
cette femme, quand c'était par exemple la femme
de chambre de Mme Putbus, Mlle d'Orgeville, ou
telle jeune fille dont j'avais vu le nom, dans le
compte rendu mondain d'un journal, parmi l'essaim
des charmantes valseuses . Je la devinais belle ,
m'éprenais d'elle, et lui composais un corps idéal
dominant de toute sa hauteur un paysage de la
province où j'avais lu, dans l'Annuaire des Châteaux,
que se trouvaient les propriétés de sa famille. Pour
180
LE TEMPS RETROUVE

les femmes que j'avais connues, ce paysage était


au moins double . Chacune s'élevait, à un point
différent de ma vie, dressée comme une divinité
protectrice et locale, d'abord au milieu d'un de
ces paysages rêvés dont la juxtaposition quadril-
lait ma vie et où je m'étais attaché à l'imaginer,
ensuite, vue du côté du souvenir, entourée des sites
où je l'avais connue et qu'elle me rappelait y restant
attachée car si notre vie est vagabonde , notre
mémoire est sédentaire , et nous avons beau nous
élancer sans trêve, nos souvenirs, eux, rivés aux
lieux dont nous nous détachons continuent à y
continuer leur vie casanière, comme ces amis mo-
mentanés que le voyageur s'était faits dans une ville
et qu'il est obligé d'abandonner quand il la quitte
parce que c'est là qu'eux, qui ne partent pas, fini-
ront leur journée et leur vie, comme s'il était là
encore, au pied de l'église, devant la porte et sous
les arbres du cours . Si bien que l'ombre de Gilberte
s'allongeait, non seulement devant une église de
l'Ile - de - France où je l'avais imaginée, mais aussi
sur l'allée d'un parc, du côté de Méséglise, celle de
Mme de Guermantes dans un chemin humide où
montaient en quenouilles des grappes violettes et
rougeâtres, ou sur l'or matinal d'un trottoir parisien.
Et cette seconde personne, celle née non du désir,
mais du souvenir, n'était pour chacune de ces
femmes, unique . Car chacune , je l'avais connue
à diverses reprises, en des temps différents, où elle
était une autre pour moi, où moi-même j'étais
autre, baignant dans des rêves d'une autre couleur.
Or la loi qui avait gouverné les rêves de chaque
année, maintenant assemblés autour d'eux les
souvenirs d'une femme que j'y avais connue, tout
181
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

ce qui se rapportait par exemple à la duchesse de


Guermantes au temps de mon enfance, était concen-
tré, par une force attractive, autour de Combray,
et tout ce qui avait trait à la duchesse de Guermantes
qui allait tout à l'heure m'inviter à déjeuner, autour
d'un sensitif tout différent ; il y avait plusieurs
duchesses de Guermantes, comme il y avait eu
depuis la dame en rose plusieurs Mmes Swann,
séparées par l'éther incolore des années, et de l'une
à l'autre desquelles je ne pouvais pas plus sauter
que si j'avais eu à quitter une planète pour aller
dans une autre planète que l'éther en sépare. Non
seulement séparée, mais différente , parée des rêves
que j'avais eus dans des temps si différents, comme
d'une flore particulière, qu'on ne retrouvera pas
dans une autre planète ; au point qu'après avoir
pensé que je n'irais déjeuner ni chez Mme de For-
cheville, ni chez Mme de Guermantes, je ne pouvais
me dire, tant cela m'eût transporté dans un monde
autre, que l'une n'était pas une personne différente
de la duchesse de Guermantes qui descendait de
Geneviève de Brabant, et l'autre de la Dame en
rose, que parce qu'en moi un homme instruit me
l'affirmait avec la même autorité qu'un savant
qui m'eût affirmé qu'une voie lactée de nébuleuses
était due à la segmentation d'une seule et même
étoile . Telle Gilberte à qui je demandais pourtant
sans m'en rendre compte de me permettre d'avoir
des amies comme elle avait été autrefois , n'était
plus pour moi que Mme de Saint - Loup . Je ne son-
geais plus en la voyant au rôle qu'avait eu jadis
dans mon amour, oublié lui aussi par elle , mon
admiration pour Bergotte , pour Bergotte redevenu
pour moi simplement l'auteur de ses livres , sans
182
LE TEMPS RETROUVE

que je me rappelasse (que dans des souvenirs rares


et entièrement séparés) l'émoi d'avoir été présenté
à l'homme, la déception, l'étonnement de sa conver-
sation, dans le salon aux fourrures blanches , plein
de violettes , où on apportait si tôt, sur tant de con-
soles différentes, tant de lampes . Tous les souvenirs
qui composaient la première mademoiselle Swann
étaient en effet retranchés de la Gilberte actuelle,
retenus bien loin par les forces d'attraction d'un
autre univers . autour d'une phrase de Bergotte avec
laquelle ils faisaient corps et baignés d'un parfum
d'aubépine. La fragmentaire Gilberte d'aujourd'hui
écouta ma requête en souriant . Puis, en se mettant
à y réfléchir, elle prit un air sérieux en ayant l'air
de chercher dans sa tête . Et j'en fus heureux car
cela l'empêcha de faire attention à un groupe qui
se trouvait non loin de nous et dont la vue n'eût
pu certes lui être agréable . On y remarquait la
duchesse de Guermantes en grande conversation
avec une affreuse vieille femme que je regardais
sans pouvoir du tout deviner qui elle était je n'en
savais absolument rien. « Comme c'est drôle de
voir ici Rachel », me dit à l'oreille Bloch qui passait
à ce moment . Ce nom magique rompit aussitôt
l'enchantement qui avait donné à la maîtresse de
Saint- Loup la forme inconnue de cette immonde
vieille et je la reconnus alors parfaitement. De même,
j'ai dit ailleurs que dès qu'on me nommait les
hommes dont je ne pouvais reconnaître les visages,
l'enchantement cessait et que je les reconnaissais .
Pourtant il y en eut un que même nommé je ne
pus reconnaître et je crus à un homonyme car il
n'avait aucune espèce de rapport avec celui que non
seulement j'avais connu autrefois mais que j'avais
183
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

retrouvé il y a quelques années . C'était pourtant


lui, blanchi seulement et engraissé mais il avait
rasé ses moustaches et cela avait suffi pour lui faire
perdre sa personnalité. Pour en revenir à Rachel,
c'était bien avec elle , devenue une actrice célèbre
et qui allait au cours de cette matinée réciter des
vers de Musset et de La Fontaine que la tante de
Gilberte, la duchesse de Guermantes causait en ' ce
moment. Or la vue de Rachel ne pouvait en tous
cas être bien agréable à Gilberte et je fus d'autant
plus ennuyé d'apprendre qu'elle allait réciter des
vers et de constater son intimité avec la duchesse .
Celle- ci, consciente depuis trop longtemps d'occuper
la première situation de Paris (ne se rendant pas
compte qu'une telle situation n'existe que dans les
esprits qui y croient et que beaucoup de nouvelles
personnes si elles ne la voyaient nulle part, si elles ne
lisaient son nom dans le compte rendu d'aucune fête
élégante, croiraient en effet qu'elle n'occupait aucune
situation) ne voyait plus, qu'en visites aussi rares
et aussi espacées qu'elle pouvait, le faubourg Saint-
Germain qui, disait- elle, « l'ennuyait à mourir » et
en revanche se passait la fantaisie de déjeuner avec
telle ou telle actrice qu'elle trouvait délicieuse.
La duchesse hésitait encore par peur d'une scène
de M. de Guermantes, devant Balthy et Mistinguett ,
qu'elle * trouvait adorables mais avait décidément
Rachel pour amie. Les nouvelles générations en
concluaient que la duchesse de Guermantes malgré
son nom devait être quelque demi castor qui n'avait
jamais été tout à fait du gratin. Il est vrai que pour
quelques souverains dont l'intimité lui était dis-
putée par deux autres grandes dames, Mme de Guer-
mantes se donnait encore la peine de les avoir à
184
LE TEMPS RETROUVE

déjeuner. Mais d'une part ils viennent rarement,


connaissent des gens de peu, et la duchesse par la
superstition des Guermantes à l'égard du vieux
protocole (car à la fois les gens bien élevés l'assom-
maient, et elle tenait à la bonne éducation) faisait
mettre Sa Majesté a ordonné à la duchesse de
Guermantes, a daigné, etc. Et les nouvelles couches
ignorantes de ces formules en concluaient que la
position de la duchesse était d'autant plus basse.
Au point de vue de Mme de Guermantes, cette inti-
mité avec Rachel pouvait signifier que nous nous
étions trompés quand nous croyions Mme de Guer-
mantes hypocrite et menteuse dans ses condamna-
tions de l'élégance, quand nous croyions qu'au
moment où elle refusait d'aller chez Mme de Sainte-
Euverte, ce n'était pas au nom de l'intelligence mais
du snobisme qu'elle agissait ainsi, ne la trouvant
bête que parce que la marquise laissait voir qu'elle
était snob, n'ayant pas encore atteint son but.
Mais cette intimité avec Rachel pouvait signifier
aussi que l'intelligence était en réalité chez la
duchesse médiocre, insatisfaite et désireuse sur le
tard , quand elle était fatiguée du monde, de réali-
sations, par ignorance totale des véritables réalités
intellectuelles et une pointe de cet esprit de fan-
taisie qui fait à des dames très bien qui se disent :
<< comme ce sera amusant », finir leur soirée d'une
façon à vrai dire assommante, en puisant la force
d'aller réveiller quelqu'un, à qui finalement on ne
sait que dire, près du lit de qui on reste un moment
dans son manteau de soirée, après quoi, ayant cons-
taté qu'il est fort tard, on finit par aller se coucher
Il faut ajouter qu'une vive antipathie qu'avait
depuis peu pour Gilberte la versatile duchesse pouvait
185
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

lui faire prendre un certain plaisir à recevoir Rachel,


ce qui lui permettait en plus de proclamer une des
maximes des Guermantes à savoir qu'ils étaient
trop nombreux pour épouser les querelles ( presque
pour prendre le deuil ) les uns des autres, indépen-
dance de « je n'ai pas à » qu'avait renforcée la poli-
tique qu'on avait dû adopter à l'égard de M. de
Charlus lequel, si on l'avait suivi, vous eût brouillé
avec tout le monde. Quant à Rachel, si elle s'était
en réalité donné une grande peine pour se lier avec
la duchesse de Guermantes (peine que la duchesse
n'avait pas su démêler sous des dédains affectés,
des impolitesses voulues, qui l'avaient piquée au
jeu et lui avaient donné grande idée d'une actrice
si peu snob) , sans doute cela tenait d'une façon
générale à la fascination que les gens du monde
exercent à partir d'un certain moment sur les
bohêmes les plus endurcis, parallèle à celle que ces
bohêmes exercent eux-mêmes sur les gens du monde,
double reflux qui correspond à ce qu'est dans l'ordre
politique la curiosité réciproque et le désir de faire
alliance entre peuples qui se sont combattus. Mais
le désir de Rachel pouvait avoir une raison plus
particulière . C'est chez Mme de Guermantes , c'est
de Mme de Guermantes, qu'elle avait reçu jadis sa
plus terrible avanie. Rachel l'avait peu à peu non
pas oubliée mais pardonnée, mais le prestige sin-
gulier qu'en avait reçu à ses yeux la duchesse ne
devait s'effacer jamais . L'entretien de l'attention
duquel je désirais détourner Gilberte, fut du reste
interrompu, car la maîtresse de maison vint cher-
cher Rachel dont c'était le moment de réciter et
qui bientôt ayant quitté la duchesse, parut sur
l'estrade.

186
LE TEMPS RETROUVE

Or, pendant ce temps, avait lieu à l'autre bout de


Paris un spectacle bien différent . La Berma avait
convié quelques personnes à venir prendre le thé
pour fêter son fils et sa belle - fille . Mais les invités
ne se pressaient pas d'arriver. Ayant appris que
Rachel récitait des vers chez la princesse de Guer-
mantes (ce qui scandalisait fort la Berma, grande
artiste pour laquelle Rachel était restée une grue
qu'on laissait figurer dans les pièces où elle-
-
même, la Berma, jouait le premier rôle parce
que Saint- Loup lui payait ses toilettes pour la
scène , scandale d'autant plus grand que la nou-
velle avait couru dans Paris que les invitations
étaient au nom de la princesse de Guermantes mais
que c'était Rachel qui en réalité recevait chez la
princesse) la Berma avait récrit avec insistance
à quelques fidèles pour qu'ils ne manquassent pas
à son goûter, car elle les savait aussi amis de la
princesse de Guermantes qu'ils avaient connue
Verdurin. Or, les heures passaient et personne n'ar-
rivait chez la Berma . Bloch à qui on avait demandé
s'il voulait y venir avait répondu naïvement
« Non, j'aime mieux aller chez la princesse de Guer-
mantes ». Hélas ! c'est ce qu'au fond de soi chacun
avait décidé . La Berma atteinte d'une maladie
mortelle qui la forçait à fréquenter peu de monde,
avait vu son état s'aggraver quand, pour subvenir
aux besoins de luxe de sa fille, besoins que son
gendre souffrant et paresseux ne pouvait satisfaire,
elle s'était remise à jouer. Elle savait qu'elle abré-
geait ses jours mais voulait faire plaisir à sa fille
187
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

à qui elle rapportait de gros cachets, à son gendre


qu'elle détestait mais flattait , car , le sachant adoré
par sa fille, elle craignait si elle le mécontentait qu'il
la privât, par méchanceté, de voir celle -ci. La fille
de la Berma, qui n'était cependant pas positivement
cruelle et était aimée en secret par le médecin qui
soignait sa mère, s'était laissée persuader que ces
représentations de Phèdre n'étaient pas bien dan-
gereuses pour la malade . Elle avait en quelque sorte
forcé le médecin à le lui dire, n'ayant retenu que
cela de ce qu'il lui avait répondu, et parmi des
objections dont elle ne tenait pas compte ; en effet,
le médecin avait dit ne pas voir grand inconvénient
aux représentations de la Berma ; il l'avait dit
parce qu'il sentait qu'il ferait ainsi plaisir à la jeune
femme qu'il aimait, peut- être aussi par ignorance,
parce qu'aussi il savait de toutes façons la maladie
inguérissable, et qu'on se résigne volontiers à abréger
le martyre des malades quand ce qui est destiné
à l'abréger nous profite à nous-même, peut -être
aussi par la bête conception que cela faisait plaisir
à la Berma et devait donc lui faire du bien, bête
conception qui lui parut justifiée quand ayant reçu
une loge des enfants de la Berma et ayant pour cela
lâché tous ses malades, il l'avait trouvée aussi
extraordinaire de vie sur la scène qu'elle semblait
moribonde à la ville. Et en effet nos habitudes nous
permettent dans une large mesure , permettent
même à nos organismes , de s'accommoder d'une
existence qui semblerait au premier abord ne pas
être possible . Qui n'a vu un vieux maître de manège
cardiaque faire toutes les acrobaties auquel on n'au-
rait pu croire que son cœur résisterait une minute .
La Berma n'était pas une moins vieille habituée
188
LE TEMPS RETROUVE

de la scène aux exigences de laquelle ses organes


étaient si parfaitement adaptés, qu'elle pouvait
donner, en se dépensant avec une prudence indis-
cernable pour le public l'illusion d'une bonne santé
troublée seulement par un mal purement nerveux
et imaginaire. Après la scène de la déclaration à
Hippolyte, la Berma avait beau sentir l'épouvan-
table nuit qu'elle allait passer, ses admirateurs
l'applaudissaient à toute force , la déclarant plus
belle que jamais . Elle rentrait dans d'horribles souf-
frances mais heureuse d'apporter à sa fille les billets
bleus, que par une gaminerie de vieille enfant de
la balle elle avait l'habitude de serrer dans ses bas,
d'où elle les sortait avec fierté, espérant un sourire,
un baiser. Malheureusement, ces billets ne faisaient
que permettre au gendre et à la fille de nouveaux
embellissements de leur hôtel contigu à celui de
leur mère, d'où d'incessants coups de marteau qui
interrrompaient le sommeil dont la grande tragé-
dienne aurait eu tant besoin. Selon les variations de
la mode, et pour se conformer au goût de M. de X.
ou de Y. qu'ils espéraient recevoir, ils modifiaient
chaque pièce. Et la Berma sentant que le sommeil
qui seul aurait calmé sa souffrance, s'était enfui,
se résignait à ne pas se rendormir, non sans un secret
mépris pour ces élégances qui avançaient sa mort,
rendaient atroces ses derniers jours. C'est sans doute
un peu à cause de cela qu'elle les méprisait, ven-
geance naturelle contre ce qui nous fait mal et que
nous sommes impuissants à empêcher. Mais c'est
aussi parce qu'ayant conscience du génie qui était
en elle, ayant appris dès son plus jeune âge l'insi-
gnifiance de tous ces décrets de la mode, elle était
quant à elle restée fidèle à la tradition qu'elle avait
189
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

toujours respectée, dont elle était l'incarnation ,


qui lui faisait juger les choses et les gens comme
trente ans auparavant, et par exemple juger Rachel
non comme l'actrice à la mode qu'elle était devenue,
mais comme la petite grue qu'elle avait connue .
La Berma n'était pas du reste meilleure que sa fille,
c'est en elle que sa fille avait puisé, par l'hérédité et
par la contagion de l'exemple, qu'une admiration
trop naturelle rendait plus efficace, son égoïsme,
son impitoyable raillerie, son inconsciente cruauté.
Seulement, tout cela la Berma l'avait immolé
à sa fille et s'en était ainsi délivré. D'ailleurs la fille
de la Berma n'eût- elle pas eu sans cesse des ouvriers
chez elle, qu'elle eût fatigué sa mère, comme les
forces attractives féroces et légères de la jeunesse
fatiguent la vieillesse, la maladie qui se surmènent
à vouloir les suivre. Tous les jours c'était un déjeu-
ner nouveau et on eût trouvé la Berma égoïste d'en
priver sa fille, même de ne pas assister au déjeuner
où on comptait pour attirer bien difficilement
quelques relations récentes et qui se faisaient tirer
l'oreille, sur la présence prestigieuse de la mère
illustre. On la « promettait » à ces mêmes relations,
pour une fête au dehors, afin de leur faire une
politesse ». Et la pauvre mère, gravement occupée
dans son tête - à-tête avec la mort installée en elle,
était obligée de se lever de bonne heure, de sortir.
Bien plus, comme à la même époque Réjane, dans
tout l'éblouissement de son talent donna à l'étranger
des représentations qui eurent un succès énorme,
le gendre trouva que la Berma ne devait pas se
laisser éclipser, voulut que la famille ramassât la
même profusion de gloire et força la Berma à des
tournées où on était obligé de la piquer à la mor-
190
LE TEMPS RETROUVE

phine, ce qui pouvait la faire mourir à cause de


l'état de ses reins . Ce même attrait de l'élégance,
du prestige social, de la vie, avait le jour de la fête
chez la princesse de Guermantes , fait pompe aspi-
rante et avait amené là- bas, avec la force d'une
machine pneumatique même les plus fidèles habi-
tués de la Berma, où par contre et en conséquence ,
il y avait vide absolu et mort . Un seul jeune homme
qui n'était pas certain que la fête chez la Berma
ne fut, elle aussi, brillante, était venu . Quand la
Berma vit l'heure passer et comprit que tout le
monde la lâchait elle fit servir le goûter et on s'assit
autour de la table mais comme pour un repas funé-
raire. Rien dans la figure de la Berma ne rappelait
plus celle dont la photographie, m'avait, un soir
de mi- carême, tant troublé. La Berma avait comme
dit le peuple la mort sur le visage . Cette fois c'était
bien d'un marbre de l'Erechtéion qu'elle avait l'air.
Ses artères durcies étant déjà à demi pétrifiées , on
voyait de longs rubans sculpturaux parcourir les
joues, avec une rigidité minérale. Les yeux mourants
vivaient relativement par contraste avec ce terrible
masque ossifié et brillaient faiblement comme un
serpent endormi au milieu des pierres. Cependant
le jeune homme qui s'était mis à la table par poli- ,
tesse regardait sans cesse l'heure, attiré qu'il était
par la brillante fête chez les Guermantes. La Berma
n'avait pas un mot de reproche à l'adresse des amis
qui l'avaient lâchée et qui espéraient naïvement
qu'elle ignorerait qu'ils étaient allés chez les Guer-
mantes . Elle murmura seulement : « Une Rachel
donnant une fête chez la princesse de Guermantes ,
il faut venir à Paris pour voir de ces choses - là . »
Et elle mangeait silencieusement et avec une lenteur
191
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

solennelle, des gâteaux défendus, ayant l'air d'obéir


à des rites funèbres . Le « goûter » était d'autant plus
triste que le gendre était furieux que Rachel, que
lui et sa femme connaissaient très bien, ne les eût
pas invités . Son crève - cœur fut d'autant plus grand
que le jeune homme invité lui avait dit connaître
assez bien Rachel pour que s'il partait tout de suite
chez les Guermantes, il pût lui demander d'inviter
ainsi à la dernière heure, le couple frivole. Mais la
fille de la Berma savait trop à quel niveau infime
sa mère situait Rachel et qu'elle l'eût tuée de déses-
poir en sollicitant de l'ancienne grue une invitation .
Aussi avait- elle dit au jeune homme et à son mari
que c'était chose impossible. Mais elle se vengeait
en prenant pendant ce goûter des petites mines
exprimant le désir des plaisirs, l'ennui d'être privée
d'eux par cette gêneuse qu'était sa mère . Celle - ci
faisait semblant de ne pas voir les moues de sa
fille et adressait de temps en temps d'une voix
mourante une parole aimable au jeune homme,
le seul invité qui fût venu . Mais bientôt la chasse
d'air qui emportait tout vers les Guermantes , et
qui m'y avait entraîné moi - même, fut la plus forte,
il se leva et partit, laissant Phèdre ou la mort,
on ne savait trop laquelle des deux c'était, achever
de manger avec sa fille et son gendre, les gâteaux
funéraires .

La conversation que nous tenions Gilberte et moi


fut interrompue par la voix de Rachel qui venait de
s'élever. Le jeu de celle- ci était intelligent car il
présupposait la poésie que l'actrice était en train
192
LE TEMPS RETROUVÉ

de dire comme un tout existant avant cette réci-


tation et dont nous n'entendions qu'un fragment,
comme si l'artiste, passant sur un chemin, s'était
trouvée pendant quelques instants à portée de notre
oreille . Néanmoins les auditeurs avaient été stupé-
faits en voyant cette femme avant d'avoir émis
un seul son, plier les genoux, tendre les bras , en
berçant quelque être invisible, devenir cagneuse,
et tout d'un coup pour dire des vers fort connus,
prendre un ton suppliant .
L'annonce d'une poésie que presque tout le
monde connaissait avait fait plaisir. Mais quand on
avait vu Rachel avant de commencer chercher
partout des yeux d'un air égaré, lever les mains
d'un air suppliant et pousser comme un gémisse-
ment à chaque mot, chacun se sentit gêné, presque
choqué de cette exhibition de sentiments. Personne
ne s'était dit que réciter des vers pouvait être
quelque chose comme cela . Peu à peu on s'habitue,
c'est- à- dire qu'on oublie la première sensation de
malaise, on dégage ce qui est bien, on compare
dans son esprit diverses manières de réciter, pour
se dire ceci c'est mieux, ceci moins bien. La pre-
mière fois de même, dans une cause simple, lorsqu'on
voit un avocat s'avancer, lever en l'air un bras d'où
retombe la toge, commencer d'un ton menaçant,
on n'ose pas regarder les voisins . Car on se figure
que c'est grotesque, mais après tout c'est peut-être
magnifique et on attend d'être fixé . Tout le monde
se regardait ne sachant trop quelle tête faire ;
quelques jeunesses mal élevées étouffèrent un fou
rire ; chacun jetait à la dérobée sur son voisin le
regard furtif que dans les repas élégants, quand on
a auprès de soi un instrument nouveau, fourchette
193 28
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

à homard , râpe à sucre, etc. , dont on ne connaît


pas le but et le maniement, on attache sur un convive
plus autorisé qui, espère-t- on, s'en servira avant
vous et vous donnera ainsi la possibilité de l'imiter.
Ainsi fait-on encore quand quelqu'un cite, un vers
qu'on ignore mais qu'on veut avoir l'air de con-
naître et à qui , comme en cédant le pas devant une
porte on laisse à un plus instruit, comme une faveur,
le plaisir de dire de qui il est . Tels en entendant
l'actrice, chacun attendait la tête baissée et l'œil
investigateur que d'autres prissent l'initiative de
rire ou de critiquer, ou de pleurer ou d'applaudir.
Mme de Forcheville, revenue exprès de Guermantes
d'où la duchesse, comme nous le verrons, était
à peu près expulsée, avait pris une mine, attentive,
tendue, presque carrément désagréable, soit pour
montrer qu'elle était connaisseuse et ne venait pas
en mondaine, soit par hostilité pour les gens moins
versés dans la littérature qui eussent pu lui parler
d'autre chose, soit par contention de toute sa per-
sonne afin de savoir si elle « aimait » ou si elle n'ai-
mait pas, ou peut- être parce que tout en trouvant
cela << intéressant », elle n' « aimait » pas, du moins,
la manière de dire certains vers . Cette attitude
eut dû être plutôt adoptée, semble -t-il, par la prin-
cesse de Guermantes . Mais comme c'était chez
elle, et que devenue aussi avare que riche elle était
décidée à ne donner que cinq roses à Rachel, elle
faisait la claque. Elle provoquait l'enthousiasme
et faisait la presse en poussant à tous moments des
exclamations ravies . Là seulement elle se retrouvait
Verdurin, car elle avait l'air d'écouter les vers pour
son propre plaisir, d'avoir eu l'envie qu'on vînt les
lui dire, à elle toute seule, et qu'il y eût par hasard
194
LE TEMPS RETROUVE

là cinq cents personnes, à qui elle avait permis de


venir comme en cachette assister à son propre
plaisir. Cependant, je remarquai sans aucune satis-
faction d'amour- propre car elle était devenue vieille
et laide, que Rachel me faisait de l'œil, avec une
certaine réserve d'ailleurs . Pendant toute la réci-
tation , elle laissa palpiter dans ses yeux un sourire
réprimé et pénétrant qui semblait l'amorce d'un
acquiescement qu'elle eût souhaité venir de moi.
Cependant, quelques vieilles dames peu habituées
aux récitations poétiques, disaient à un voisin :
« vous avez vu ? » faisant allusion à la mimique
solennelle, tragique, de l'actrice, et qu'elles ne
savaient comment qualifier. La duchesse de Guer-
mantes sentit le léger flottement et décida de la
victoire en s'écriant : « c'est admirable ! » au beau
milieu du poème qu'elle crut peut-être terminé.
Plus d'un invité tint alors à souligner cette excla-
mation d'un regard approbateur et d'une incli-
naison de tête pour montrer moins peut -être leur
compréhension de la récitante que leurs relations
avec la duchesse . Quand le poème fut fini, comme
nous étions à côté de Rachel, j'entendis celle - ci
remercier Mme de Guermantes et en même temps ,
profitant de ce que j'étais à côté de la duchesse,
elle se tourna vers moi et m'adressa un gracieux
bonjour. Je compris alors qu'au contraire des
regards passionnés du fils de M. de Vaugoubert que
j'avais pris pour le bonjour de quelqu'un qui se
trompait, ce que j'avais pris chez Rachel pour un
regard de désir n'était qu'une provocation contenue
à se faire reconnaître et saluer par moi . Je répondis
par un salut souriant au sien . « Je suis sûre qu'il ne
me reconnaît pas », dit en minaudant la récitante
195
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

à la duchesse . « Mais si, dis -je avec assurance , je


vous ai reconnue tout de suite. »
Si pendant les plus beaux vers de La Fontaine
cette femme qui les récitait avec tant d'assurance
n'avait pensé, soit par bonté, ou bêtise, ou gêne,
qu'à la difficulté de me dire bonjour, pendant les
mêmes beaux vers Bloch n'avait songé qu'à faire
ses préparatifs pour pouvoir dès la fin de la poésie
bondir comme un assiégé qui tente une sortie, et
passant sinon sur le corps du moins sur les pieds
de ses voisins , venir féliciter la récitante, soit par
une conception erronée du devoir, soit par désir
d'ostentation .
« C'était bien beau », dit -il à Rachel, et ayant dit
ces simples mots , son désir étant satisfait, il repartit
et fit tant de bruit pour regagner sa place que Rachel
dut attendre plus de cinq minutes avant de réciter
la seconde poésie. Quand elle eut fini celle - ci , les
Deux Pigeons, Mme de Monrieuval s'approcha de
Mme de Saint- Loup qu'elle savait fort lettrée sans
se rappeler assez qu'elle avait l'esprit subtil et sar-
castique de son père, et lui demanda : « C'est bien
la fable de La Fontaine, n'est- ce pas ? » croyant
bien l'avoir reconnue mais n'étant pas absolument
certaine, car elle connaissait fort mal les fables de
La Fontaine et de plus croyait que c'était des choses
d'enfants qu'on ne récitait pas dans le monde .
Pour avoir un tel succès l'artiste avait sans doute
pastiché des fables de La Fontaine pensait la bonne
dame. Or, Gilberte, jusque-là impassible, l'enfonça
sans le vouloir dans cette idée, car n'aimant pas
Rachel et voulant dire qu'il ne restait rien des fables
avec une diction pareille , elle le dit de cette nuance
trop sabiile qui était celle de son père et qui laissait
196
LE TEMPS RETROUVE

les personnes naïves dans le doute sur ce qu'il von-


lait dire . Généralement plus moderne, quoique fille de
Swann, - comme un canard couvé par une poule -
elle était assez lakiste et se contentait de dire :
« Je trouve d'un touchant, c'est d'une sensibilité
charmante . » Mais à Mme de Monrieuval, Gilberte
répondit sous cette forme fantaisiste de Swann
à laquelle se trompaient les gens qui prennent tout
au pied de la lettre : « Un quart est de l'invention
de l'interprête, un quart de la folie, un quart n'a
aucun sens, le reste est de La Fontaine », ce qui
permit à Mme de Monrieuval de soutenir que ce
qu'on venait d'entendre n'était pas les Deux Pigeons
de La Fontaine mais un arrangement où tout au
plus un quart était de La Fontaine, ce qui n'étonna
personne vu l'extraordinaire ignorance de ce public.
Mais un des amis de Bloch étant arrivé en retard,
celui- ci eut la joie de lui demander s'il n'avait jamais
entendu Rachel, de lui faire une peinture extraor-
dinaire de sa diction, en exagérant et en trouvant
tout d'un coup à raconter, à révéler à autrui cette
diction moderniste, un plaisir étrange qu'il n'avait
nullement éprouvé à l'entendre. Puis Bloch, avec
une émotion exagérée, félicita de nouveau Rachel
sur un ton de fausset et de proclamer son génie,
présenta son ami qui déclara n'admirer personne
autant qu'elle, et Rachel qui connaissait mainte-
nant des dames de la haute société et sans s'en rendre
compte les copiait, répondit : « Oh ! je suis très
flattée, très honorée par votre appréciation . »
L'ami de Bloch lui demanda ce qu'elle pensait de
la Berma. « Pauvre femme, il paraît qu'elle est
dans la dernière misère. Elle n'a pas été, je ne
dirai pas sans talent car ce n'était pas au fond du viji
197
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

talent, elle n'aimait que des horreurs, mais enfin


elle a été utile, certainement ; elle jouait d'une façon
assez vivante, et puis c'était une brave personne,
généreuse, qui s'est ruinée pour les autres . Voilà
bien longtemps qu'elle ne fait plus un sou, parce
que le public n'aime pas du tout ce qu'elle fait .
Du reste ajouta - t - elle en riant, « je vous dirai
que mon âge ne m'a permis de l'entendre naturelle-
ment que tout à fait dans les derniers temps et
quand j'étais moi -même trop jeune pour me rendre
compte. » << Elle ne disait pas très bien les vers ? »
hasarda l'ami de Bloch pour flatter Rachel qui
répondit : « Oh ça , elle n'a jamais su en dire un ;
c'était de la prose, du chinois , du volapuk, tout,
excepté un vers . D'ailleurs je vous dirai que bien
entendu je ne l'ai entendue que très peu, sur sa fin »,
ajouta-t-elle pour se rajeunir, « mais on m'a dit
qu'autrefois ce n'était pas mieux, au contraire . »
Je me rendais compte que le temps qui passe
n'amène pas forcément le progrès dans les arts.
Et de même que tel auteur du xvIIe siècle qui n'a
connu ni la Révolution française , ni les découvertes
scientifiques , ni la guerre, peut être supérieur à tel
écrivain d'aujourd'hui et que peut -être même Fagon
était un aussi grand médecin que du Boulbon (la
supériorité du génie compensant ici l'infériorité
du savoir) de même la Berma était comme on dit
à cent pics au- dessus de Rachel et le temps en la
mettant en vedette en même temps qu'Elstir avait
consacré son génie.
Il ne faut pas s'étonner que l'ancienne maîtresse
de Saint- Loup débinât la Berma. Elle l'eût fait
quand elle était jeune . Ne l'eût - elle pas fait alors
qu'elle l'eùt fait maintenant. Qu'une femme du
198
LE TEMPS RETROUVE

monde de la plus haute intelligence, de la plus


grande bonté se fasse actrice, déploie dans ce métier
nouveau pour elle de grands talents, n'y rencontre
que des succès , on s'étonnera si on se trouve auprès
d'elle après longtemps d'entendre non son langage
à elle, mais celui des comédiennes, leur rosserie
spéciale envers les camarades, tout ce qu'ajoutent
à l'être humain quand ils ont passé sur lui « trente
ans de théâtre ». Rachel se comportait de même
tout en ne sortant pas du monde.
Madame de Guermantes au déclin de sa vie,
avait senti s'éveiller en soi des curiosités nouvelles.
Le monde n'avait plus rien à lui apprendre. L'idée
qu'elle y avait la première place était, nous l'avons
vu, aussi évidente pour elle que la hauteur du ciel
bleu par- dessus la terre. Elle ne croyait pas avoir
à affermir une position qu'elle jugeait inébranlable.
En revanche lisant , allant au théâtre, elle eût souhaité
avoir un prolongement de ces lectures, de ces
spectacles ; comme jadis dans l'étroit petit jardin
où on prenait de l'orangeade, tout ce qu'il y avait
de plus exquis , dans le grand monde, venait fami-
lièrement parmi les brises parfumées du soir et les
nuages de pollen entretenir en elle le goût du grand
monde, de même maintenant un autre appétit lui
faisait souhaiter savoir les raisons de telle polé-
mique littéraire, connaître ses auteurs, voir des
actrices . Son esprit fatigué réclamait une nouvelle
alimentation . Elle se rapprocha pour connaître les
uns et les autres de femmes avec qui jadis elle
n'eût pas voulu échanger de cartes et qui faisaient
valoir leur intimité avec le directeur de telle revue
dans l'espoir d'avoir la duchesse. La première
actrice invitée crut être la seule dans un milieu

199
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

extraordinaire,lequel parut plus médiocre à la


seconde quand elle vit celle qui l'y avait précédée.
La duchesse, parce qu'à certains soirs elle recevait
des souverains , croyait que rien n'était changé à sa
situation . En réalité, elle la seule d'un sang vrai-
ment sans alliage, elle qui étant née Guermantes
pouvait signer Guermantes - Guermantes quand elle
ne signait pas la duchesse de Guermantes, elle qui à
ses belles - sœurs même semblait quelque chose de
plus précieux que tout, comme un Moïse sauvé des
eaux, un Christ échappé en Egypte, un Louis XVII
enfui du Temple, le pur du pur, maintenant sacri-
fiant sans doute par ce besoin héréditaire de nour-
riture spirituelle qui avait fait la décadence sociale
de Mme de Villeparisis, elle était devenue elle- même
une Mme de Villeparisis chez qui les femmes snobs
redoutaient de rencontrer telle ou tel, et de laquelle
les jeunes gens constatant le fait accompli sans
savoir ce qui l'a précédé croyaient que c'était une
Guermantes d'une moins bonne cuvée, d'une moins
bonne année, une Guermantes déclassée . Dans les
milieux nouveaux qu'elle fréquentait, restée bien
plus la même qu'elle ne croyait, elle continuait
à croire que s'ennuyer facilement était une supé-
riorité intellectuelle mais elle l'exprimait avec une
sorte de violence qui donnait à sa voix quelque
chose de rauque. Comme je lui parlais de Brichot :
« Il m'a assez embêtée pendant vingt ans », et comme
Mme de Cambremer disait : « Relisez ce que Scho-
penhauer dit de la musique », elle nous fit remarquer
cette phrase en disant avec violence : « Relisez est
un chef- d'œuvre ! Ah ! non ça par exemple, il ne faut
pas nous la faire ». Alors le vieux d'Albon sourit en
reconnaissant une des formes de l'esprit Guermantes.
200
LE TEMPS RETROUVE

On peut dire ce qu'on veut, c'est admirable,


cela a de la ligne, du caractère, c'est intelligent,
personne n'a jamais dit les vers comme ça », dit la
duchesse en parlant de Rachel, craignant que Gil-
berte ne débinât . Celle- ci s'éloigna vers un autre
groupe pour éviter un conflit avec sa tante laquelle,
d'ailleurs, ne dit sur Rachel que des choses fort
ordinaires. Mais puisque les meilleurs écrivains
cessent souvent aux approches de la vieillesse , ou
après un excès de production, d'avoir du talent,
on peut bien excuser les femmes du monde, de cesser
à partir d'un certain moment d'avoir de l'esprit.
Swann ne retrouvait plus dans l'esprit dur de la
duchesse de Guermantes , le « fondu » de la jeune
princesse des Laumes . Sur le tard, fatiguée au
moindre effort, Mme de Guermantes disait énormé-
ment de bêtises . Certes, à tout moment et bien des
fois au cours même de cette matinée, elle redeve-
nait la femme que j'avais connue et parlait des
choses mondaines avec esprit . Mais à côté de cela,
bien souvent il arrivait que cette parole pétillante
sous un beau regard et qui pendant tant d'années
avait tenu sous son sceptre spirituel les hommes les
plus éminents de Paris, scintillât encore mais pour
ainsi dire à vide . Quand le moment de placer un
mot venait, elle s'interrompait pendant le même
nombre de secondes qu'autrefois, elle avait l'air
d'hésiter, de produire, mais le mot qu'elle lançait
alors ne valait rien. Combien peu de personnes
d'ailleurs s'en apercevaient, la continuité du pro-
cédé leur faisait croire à la survivance de l'esprit,
comme il arrive à ces gens qui, superstitieusement
attachés à une marque de pâtisserie, continuent
à faire venir leurs petits fours d'une même maison
201
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

sans s'apercevoir qu'ils sont devenus détestables .


Déjà, pendant la guerre, la duchesse avait donné
des marques de cet affaiblissement . Si quelqu'un
disait le mot culture, elle l'arrêtait, souriait, allu-
mait son beau regard , et lançait : « la KKKKultur »,
ce qui faisait rire les amis qui croyaient retrouver
là l'esprit des Guermantes. Et certes, c'était le
même moule, la même intonation, le même sourire
qui avaient jadis ravi Bergotte, lequel du reste,
s'il avait vécu, eût aussi gardé ses coupes de phrase,
ses interjections, ses points suspensifs, ses épithètes,
mais pour ne rien dire . Mais les nouveaux venus
s'étonnaient et parfois disaient, s'ils n'étaient pas
tombés un jour où elle était drôle et en pleine pos-
session de ses moyens : « Comme elle est bête ! »
La duchesse, d'ailleurs, s'arrangeait pour canaliser
son encanaillement et ne pas le laisser s'étendre
à celles des personnes de sa famille desquelles elle
tirait une gloire aristocratique. Si au théâtre elle
avait pour remplir son rôle de protectrice des arts,
invité un ministre ou un peintre et que celui- ci
ou celui-là lui demandât naïvement si sa belle - sœur
ou son mari n'étaient pas dans la salle, la duchesse
timorée, avec les apparences superbes de l'audace,
répondait insolemment : « Je n'en sais rien. Dès que
je sors de chez moi, je ne sais plus ce que fait ma
famille . Pour tous les hommes politiques, pour tous
les artistes, je suis veuve. » Ainsi s'évitait - elle que
le parvenu trop empressé s'attirât des rebuffades
- et lui attirât à elle- même des réprimandes
de M. de Marsantes et de Basin.
Je dis à Mme de Guermantes que j'avais rencontré
M. de Charlus . Elle le trouvait encore plus « baissé »
qu'il n'était, les gens du monde faisant des diffé-
202
LE TEMPS RETROUVE

rences en ce qui concerne l'intelligence, non seulement


entre divers gens du monde chez lesquels elle est
à peu près semblable, mais même chez une même
personne à différents moments de sa vie . Puis elle
ajouta : « Il a toujours été le portrait de ma belle-
mère ;
c'est encore plus frappant maintenant ».
Cette ressemblance n'avait rien d'extraordinaire .
On sait en effet que certaines femmes se projettent
en quelque sorte elles - mêmes en un autre être avec
la plus grande exactitude, la seule erreur est dans
le sexe. Erreur dont on ne peut pas dire : felix culpa,
car le sexe réagit sur la personnalité et chez un homme
le féminisme devient afféterie, la réserve, suscep-
tibilité, etc. N'importe, dans la figure fût-elle bar-
bue, dans les joues même congestionnées sous les
favoris, il y a certaines lignes superposables à quelque
portrait maternel . Il n'est guère de vieux Charlus
qui ne soit une ruine où l'on ne reconnaisse avec
étonnement sous tous les empêtements de la graisse
et de la poudre de riz quelques fragments d'une
belle femme, en sa jeunesse éternelle .
« Je ne peux pas vous dire comme ça me fait
plaisir de vous voir », reprit la duchesse. << Mon
Dieu, quand est- ce que je vous avais vu la dernière
fois... >> - « En visite chez Mme d'Agrigente où je
vous trouvais souvent ». « Naturellement, j'y
allais souvent mon pauvre petit, comme Basin
l'aimait à ce moment-là . C'est toujours chez sa
bonne amie du moment qu'on me rencontrait le
plus parce qu'il me disait : « Ne manquez pas d'aller
lui faire une visite ». Au fond cela me paraissait
un peu inconvenant cette espèce de « visite de
digestion » qu'il m'envoyait faire une fois qu'il
avait consommé. J'avais fini assez vite par m'y

203
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

habituer, mais ce qu'il y avait de plus ennuyeux


c'est que j'étais obligée de garder des relations après
qu'il avait rompu les siennes. Ça me faisait toujours
penser aux vers de Victor Hugo : « Emporte le
bonheur et laisse - moi l'ennui ». Comme dans la
poésie j'entrais tout de même avec un sourire mais
vraiment ce n'était pas juste, il aurait dû me lais-
ser à l'égard de ses maîtresses le droit d'être volage,
car en accumulant tous ses laissés pour compte,
j'avais fini par ne plus avoir une après -midi à moi.
D'ailleurs ce temps me semble doux relativement
au présent. Mon Dieu qu'il se soit remis à me trom-
per, ça ne pourrait que me flatter parce que ça me
rajeunit . Mais je préférais son ancienne manière .
Dame, il y avait trop longtemps qu'il ne m'avait
trompée, il ne se rappelait plus la manière de s'y
prendre ! Ah ! mais nous ne sommes pas mal ensemble
tout de même, nous nous parlons, nous nous aimons
même assez , me dit la duchesse, craignant que je
n'eusse compris qu'ils étaient tout à fait séparés
et comme on dit de quelqu'un qui est très malade :
« mais il parle encore très bien , je lui ai fait la lec-
ture ce matin pendant une heure », elle ajouta :
« Je vais lui dire que vous êtes là , il voudra vous
voir ». Et elle alla près du duc qui assis sur un canapé
auprès d'une dame causait avec elle . Mais en voyant
sa femme venir lui parler, il prit un air si furieux
qu'elle ne put que se retirer. « Il est occupé, je ne
sais pas ce qu'il fait, nous verrons tout à l'heure, me
dit Mme de Guermantes préférant me laisser me
débrouiller . Bloch s'étant approché de nous et ayant
demandé de la part de son américaine qui était une
jeune duchesse qui était là, je répondis que c'était
la nièce de M. de Bréauté, nom sur lequel Bloch
204
LE TEMPS RETROUVE

à qui il ne disait rien demanda des explications . >


« Ah ! Bréauté, s'écria Mme de Guermantes, en s'adres-
sant à moi, vous vous rappelez , mon Dieu, que tout
cela est loin », puis, se tournant vers Bloch : « Hé bien,
c'était un snob. C'étaient des gens qui habitaient
près de chez ma belle-mère. Cela ne vous intéresse-
rait pas, c'est amusant pour ce petit, ajouta - t- elle
en me désignant, qui a connu tout ça autrefois en
même temps que moi » , ajouta Mme de Guermantes
me montrant par ces paroles, de bien des manières ,
le longtemps qui s'était écoulé . Les amitiés, les opi-
nions de Mme de Guermantes s'étaient tant renouve-
lées depuis ce moment-là qu'elle considérait son
charmant Babel comme un snob. D'autre part, il
ne se trouvait pas seulement reculé dans le temps ,
mais chose dont je ne m'étais pas rendu compte
quand à mes débuts dans le monde, je l'avais cru
une des notabilités essentielles de Paris qui resterait
toujours associé à son histoire mondaine comme celui
de Colbert à celle du règne de Louis XIV, il avait
lui aussi sa marque provinciale, il était un voisin
de campagne de la vieille duchesse avec lequel la
princesse des Laumes s'était liée comme tel. Pour-
tant ce Bréauté dépouillé de son esprit, relégué
dans ses années si lointaines qu'il datait, ce qui
prouvait qu'il avait été entièrement oublié depuis
par la duchesse, et dans les environs de Guermantes ,
était entre la duchesse et moi, ce que je n'eusse jamais
cru le premier soir à l'Opéra - Comique quand il
m'avait paru un Dieu nautique habitant son antre
marin, un lien. parce qu'elle se rappelait que je
l'avais connu, donc que j'étais son ami à elle, sinon
sorti du même monde qu'elle , du moins vivant
dans le même monde qu'elle depuis bien plus long-
205
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

temps que bien des personnes présentes, qu'elle se


le rappelait, et assez imparfaitement cependant pour
avoir oublié certains détails qui m'avaient à moi
semblé alors essentiels, que je n'allais pas à Guer-
mantes et n'étais qu'un petit bourgeois de Combray,
au temps où elle venait à la messe de mariage de
Mile Percepied, qu'elle ne m'invitait pas, malgré
toutes les prières de St- Loup, dans l'année qui suivit
son apparition à l'Opéra -Comique . A moi cela me
semblait capital, car c'est justement à ce moment
là que la vie de la duchesse de Guermantes m'appa-
raissait comme un Paradis où je n'entrerais pas,
mais pour elle, elle lui apparaissait comme sa même
vie médiocre de toujours, et puisque j'avais , à partir
d'un certain moment, dîné souvent chez elle, que
j'avais d'ailleurs été , avant cela même, un ami de
sa tante et de son neveu, elle ne savait plus exacte-
ment à quelle époque notre intimité avait commencé
et ne se rendait pas compte du formidable anachro-
nisme qu'elle faisait en faisant commencer cette
amitié quelques années trop tôt . Car cela faisait que
j'eusse connu la Mme de Guermantes du nom de
Guermantes impossible à connaître, que j'eusse été
reçu dans le nom aux syllabes dorées, dans le fau-
bourg St- Germain, alors que tout simplement j'étais
allé dîner chez une dame qui n'était déjà plus pour
moi qu'une dame comme une autre, et qui m'avait
fait quelquefois inviter non à descendre dans le
royaume sous-marin des néréides mais à passer la
soirée dans la baignoire de sa cousine . « Si vous voulez
des détails sur Bréauté , qui n'en valait guère la peine,
ajouta -t -elle en s'adressant à Bloch, demandez - en
à ce petit qui le vaut cent fois : il a dîné cinquante
fois avec lui chez moi . N'est - ce pas que c'est chez
206
LE TEMPS RETROUVE

moi que vous l'avez connu . En tous cas c'est chez moi
que vous avez connu Swann ». Et j'étais aussi sur-
pris qu'elle pût croire que j'avais peut-être connu
M. Bréauté ailleurs que chez elle, donc que j'allasse
dans ce monde-là avant de la connaître , que de voir
qu'elle croyait que c'était chez elle que j'avais connu
Swann. Moins mensongèrement que Gilberte quand
elle disait de Bréauté : « C'est un vieux voisin de
campagne, j'ai plaisir à parler avec lui de Tanson-
ville », alors qu'autrefois à Tansonville, il ne les
fréquentait pas, j'aurais pu dire « C'est un voisin
de campagne qui venait souvent nous voir le soir » ,
de Swann qui en effet me rappelait tout autre chose
que les Guermantes . « Je ne saurais pas vous dire »,
reprit -elle ! « C'était un homme qui avait tout dit
quand il parlait d'Altesses . Il avait un lot d'histoires
assez drôles sur des gens de Guermantes, sur ma
belle- mère, sur Madame de Varambon avant qu'elle
fût auprès de la princesse de Parme. Mais qui sait
aujourd'hui qui était Madame de Varambon ? Ce
petit-là, oui, il a connu tout ça, mais tout ça c'est
fini, ce sont des gens dont le nom même n'existe
plus et qui d'ailleurs ne mériteraient pas de survivre ».
Et je me rendais compte , malgré cette chose une que
semble le monde, et où en effet les rapports sociaux
arrivent à leur maximum de concentration et où tout
communique, comme il y reste des provinces, ou
du moins comme le Temps en fait qui changent de
nom , qui ne sont plus compréhensibles pour ceux
qui y arrivent seulement quand la configuration a
changé. « C'était une bonne dame qui disait des
choses d'une bêtise inouie », reprit en parlant
de Mme de Varambon la duchesse qui insensible
à cette poésie de l'incompréhensible, qui est un
207
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

effet du temps, dégageait en toute chose l'élément


drôle, assimilable à la littérature genre Meilhac,
à l'esprit des Guermantes . « A un moment, elle avait
la manie d'avaler tout le temps des pastilles qu'on
donnait dans ce temps -là contre la toux et qui
s'appelaient, ajouta-t- elle, en riant elle- même d'un
nom si spécial, si connu autrefois, si inconnu aujour-
d'hui des gens à qui elle parlait, « des pastilles Gérau-
del. « Madame de Varambon lui disait ma belle-
mère , en avalant tout le temps comme cela des pas-
tilles Géraudel, vous vous ferez mal à l'estomac ».
<< Mais Madame la Duchesse , répondit Mme de Varam-
bon, comment voulez-vous que cela fasse mal à
l'estomac puisque cela va dans les bronches ». Et
puis c'est elle qui disait : « La duchesse a une vache
si belle qu'on la prend toujours pour étalon. » Et
Mme de Guermantes eût volontiers continué à racon-
ter des histoires de Mme de Varambon dont nous
connaissions des centaines, mais nous sentions bien
que ce nom n'éveillait dans la mémoire ignorante de
Bloch aucune des images qui se levaient pour nous
aussitôt qu'il était question de Mme de Varambon, de
M. de Bréauté, du prince d'Agrigente et à cause de
cela même excitait peut- être chez lui un prestige
que je savais exagéré mais que je trouvais compré-
hensible, non pas parce que je l'avais moi - même subi,
nos propres erreurs et nos propres ridicules ayant
rarement pour effet de nous rendre, même quand nous
les avons percés à jour, plus indulgents à ceux des
autres .
Le passé s'était tellement tranformé dans l'esprit
de la duchesse ou bien les démarcations qui exis-
taient dans le mien avaient été toujours si absentes
du sien que ce qui avait été événement pour moi
208
LE TEMPS RETROUVÉ

avait passé inaperçu d'elle, qu'elle pouvait supposer


non seulement que j'avais connu Swann chez elle
et M. de Bréauté ailleurs , me faisant ainsi un passé
d'homme du monde qu'elle reculait même trop loin .
Car cette notion du temps écoulé que je venais
d'acquérir, la duchesse l'avait aussi et même avec
une illusion inverse de celle qui avait été la mienne de
le croire plus court qu'il n'était, elle au contraire
exagérait, elle le faisait remonter trop haut, notam-
ment sans tenir compte de cette infinie ligne de
démarcation entre le moment où elle était pour
- et le
moi un nom, puis l'objet de mon amour
moment où elle n'avait été pour moi qu'une femme
du monde quelconque . Or, je n'étais allé chez elle
que dans cette seconde période où elle était pour moi
une autre personne. Mais à ses propres yeux ces
différences échappaient et elle n'eût pas trouvé
plus singulier que j'eusse été chez elle deux ans plus
tôt, ne sachant pas qu'elle était alors pour moi une
autre personne, sa personne n'offrant pas pour elle-
même, comme pour moi, de discontinuité.
Je dis à la duchesse de Guermantes, en lui
racontant que Bloch avait cru que c'était l'ancienne
princesse de Guermantes qui recevait : « Cela me
rappelle la première soirée où je suis allé chez la
princesse de Guermantes, où je croyais ne pas être
invité et qu'on allait me mettre à la porte et où
vous aviez une robe toute rouge et des souliers
rouges ». « Mon Dieu, que c'est vieux, tout cela,
me répondit la duchesse, accentuant pour moi
l'impression du temps écoulé » . Elle regardait dans
le lointain avec mélancolie et pourtant insista par-
ticulièrement sur la robe rouge. Je lui demandai de
me la décrire, ce qu'elle fit complaisamment . « Main-
209 29
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

tenant cela ne se porterait plus du tout . C'étaient des


robes qui se portaient dans ce temps -là. » « Mais est- ce
que ce n'était pas joli, lui dis -je ». Elle avait toujours
peur de donner un avantage contre elle par ses
paroles, de dire quelque chose qui la diminuât.
Mais si, moi je trouvais cela très joli . On n'en porte
pas, parce que cela ne se fait plus en ce moment.
Mais cela se reportera, toutes les modes reviennent,
en robes, en musique, en peinture », ajouta -t - elle
avec force car elle croyait une certaine originalité
à cette philosophie. Cependant la tristesse de vieillir
lui rendit sa lassitude qu'un sourire lui disputa :
« Vous êtes sûr que c'étaient des souliers rouges, je
croyais que c'était des souliers d'or » . J'assurai que
cela m'était infiniment présent à l'esprit, sans dire
la circonstance qui me permettait de l'affirmer.
« Vous êtes gentil de vous rappeler cela, me dit - elle
d'un air tendre », car les femmes appellent gentil-
lesse se souvenir de leur beauté comme les artistes
admirer leurs œuvres . D'ailleurs, si lointain que soit
le passé, quand on est une femme de tête comme la
duchesse, il peut ne pas être oublié . « Vous rappelez-
vous, me dit- elle en remerciement de mon sou-
venir pour sa robe et ses souliers, « que nous vous
avons ramené Basin et moi . Vous aviez une jeune
fille qui devait venir vous voir après minuit. Basin
riait de tout son cœur en pensant qu'on vous faisait
des visites à cette heure-là. » Je me rappelais en effet
que ce soir-là Albertine était venue me voir après
la soirée de la princesse de Guermantes, je me le
rappelais aussi bien que la duchesse, moi à qui Alber-
tine était maintenant aussi indifférente qu'elle l'eût
été à Mme de Guermantes, si Mme de Guermantes
eût su que la jeune fille à cause de qui je n'avais
210
LE TEMPS RETROUVÉ

pas pu entrer chez eux était Albertine. C'est que


longtemps après que les pauvres morts sont sortis
de nos cœurs, leur poussière indifférente continue
à être mêlée, à servir d'alliage, aux circonstances
du passé. Et sans plus les aimer il arrive qu'en évo-
quant une chambre, une allée, un chemin, où ils
furent à une certaine heure, nous sommes obligés,
pour que la place qu'ils occupaient soit remplie,
de faire allusion à eux, même sans les regretter,
même sans les nommer, même sans permettre qu'on
les identifie . ( Mme de Guermantes n'identifiait guère
la jeune fille qui devait venir ce soir-là, n'avait jamais
su son nom et n'en parlait qu'à cause de la bizarrerie
de l'heure et de la circonstance) . Telles sont les formes
dernières et peu enviables de la survivance .
Si les jugements que la duchesse porta ensuite sur
Rachel furent en eux-mêmes médiocres, ils m'intéres-
sèrent en ce que, eux aussi, marquaient une heure
nouvelle sur le cadran. Car la duchesse n'avait pas
plus complètement que Rachel perdu le souvenir de
la soirée que celle- ci avait passé chez elle, mais ce
souvenir n'y avait pas subi une moindre transforma-
tion. « Je vous dirai, me dit -elle, que cela m'intéresse
d'autant plus de l'entendre et de l'entendre accla-
mée, que je l'ai dénichée, appréciée, prônée, imposée
à une époque où personne ne la connaissait et où
tout le monde se moquait d'elle. Oui, mon petit,
cela va vous étonner, mais la première maison où
elle s'est fait entendre en public, c'est chez moi !
Oui, pendant que tous les gens prétendus d'avant-
garde comme ma nouvelle cousine », dit-elle en
montrant ironiquement la princesse de Guermantes
qui pour Oriane restait Mme Verdurin, « l'auraient
laissé crever de faim sans daigner l'entendre, je
211
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

l'avais trouvée intéressante et je lui avais fait offrir


un cachet pour venir jouer chez moi devant tout ce
que nous faisions de mieux comme gratin . Je peux
dire d'un mot un peu bête et prétentieux , car au fond
le talent n'a besoin de personne, que je l'ai lancée.
Bien entendu elle n'avait pas besoin de moi » . J'es-
quissai un geste de protestation et je vis que Mme de
Guermantes était toute prête à accueillir la thèse
opposée « Si ? Vous croyez que le talent a besoin
d'un appui ? Au fond vous avez peut-être raison.
C'est curieux, vous dites justement ce que Dumas
me disait autrefois . Dans ce cas je suis extrêmement
flattée si je suis pour quelque chose, pour si peu
que ce soit, non pas évidemment dans le talent,
mais dans la renommée d'une telle artiste » . Mme de
Guermantes préférait abandonner son idée que le
talent perce tout seul comme un abcès, parce que
c'était plus flatteur pour elle, mais aussi parce que
depuis quelque temps recevant des nouveaux venus,
et étant du reste fatiguée , elle s'était faite assez
humble, interrogeant les autres, leur demandant leur
opinion pour s'en former une. « Je n'ai pas besoin
de vous dire reprit- elle, que cet intelligent public,
qui s'appelle le monde, ne comprenait absolument
rien à cela. On protestait, on riaít. J'avais beau leur
dire « c'est curieux. c'est intéressant, c'est quelque
chose qui n'a encore jamais été fait, on ne me croyait
pas, comme on ne m'a jamais cru pour rien. C'est
comme la chose qu'elle jouait, c'était une chose de
Maeterlinck, maintenant c'est très connu, mais à
ce moment-là tout le monde s'en moquait, eh bien
moi je trouvais ça admirable. Ça m'étonne même
quand j'y pense qu'une paysanne comme moi qui n'ai
que l'éducation des filles de province, ait aimé du pre-
212
LE TEMPS RETROUVE

mier coup ces choses-là. Naturellement, je n'aurais


pas pu dire pourquoi, mais ça me plaisait, ça me
remuait, tenez, Basin qui n'a rien d'un sensible avait
été frappé de l'effet que ça me produisait. Il m'avait
dit : « Je ne veux plus que vous entendiez ces absur-
dités, ça vous rend malade » . Et c'était vrai parce
qu'on me prend pour une femme sèche et que je
suis au fond un paquet de nerfs ».

A ce moment se produisit un incident inattendu .


Un valet de pied vint dire à Rachel que la fille de la
Berma et son gendre demandaient à lui parler.
On a vu que la fille de la Berma avait résisté au désir
qu'avait son mari de faire demander une invitation
à Rachel. Mais après le départ du jeune homme
invité, l'ennui du jeune couple auprès de leur mère
s'était accru, la pensée que d'autres s'amusaient,
les_tourmentait, bref, profitant d'un moment où
la Berma s'était retirée dans sa chambre, crachant
un peu de sang, ils avaient quatre à quatre revêtu
des vêtements plus élégants , fait appeler une voiture
et étaient venus chez la princesse de Guermantes sans
être invités . Rachel se doutant de la chose et secrète-
ment flattée prit un ton arrogant et dit au valet de
pied qu'elle ne pouvait pas se déranger, qu'ils écri-
vissent un mot pour dire l'objet de leur démarche
insolite . Le valet de pied revint portant une carte
où la fille de la Berma avait griffonné qu'elle et son
mari n'avaient pu résister au désir d'entendre Rachel
et lui demandaient de les laisser entrer. Rachel sourit
de la niaiserie de leur prétexte et de son propre
triomphe. Elle fit répondre qu'elle était désolée mais
213
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

qu'elle avait terminé ses récitations. Déjà dans l'anti-


chambre où l'attente du couple s'était prolongée,
les valets de pieds commençaient à se gausser des deux
solliciteurs éconduits . La honte d'une avanie, le
souvenir du rien qu'était Rachel auprès de sa mère,
poussèrent la fille de la Berma à poursuivre à fond
une démarche que lui avait fait risquer d'abord
le simple besoin du plaisir. Elle fit demander comme
un service à Rachel, dût- elle ne pas avoir à l'entendre,
la permission de lui serrer la main. Rachel était en
train de causer avec un prince italien qu'on disait
séduit par l'attrait de sa grande fortune dont quel-
ques relations mondaines dissimulaient un peu l'ori-
gine ; elle mesura le renversement des situations
qui mettait maintenant les enfants de l'illustre
Berma à ses pieds . Après avoir narré à tout le monde
d'une façon plaisante cet incident, elle fit dire au
jeune couple d'entrer, ce qu'il fit sans se faire prier,
ruinant d'un seul coup la situation sociale de la
Berma comme il avait détruit sa santé . Rachel l'avait
compris, et que son amabilité condescendante don-
nerait la réputation, à elle de plus de bonté, au jeune
couple de plus de bassesse que n'eût fait son refus .
Aussi les reçut - elle à bras ouverts avec affecta-
tion ; disant d'un air de protectrice en vue et qui
sait oublier sa grandeur : « Mais je crois bien ! c'est
une joie. La princesse sera ravie ». Ne sachant pas
qu'on croyait au Théâtre que c'était elle qui invitait,
peut-être avait -elle craint qu'en refusant l'entrée
aux enfants de la Berma ceux - ci doutassent, au lieu
de sa bonne volonté, ce qui lui eût été bien égal,
de son influence . La duchesse de Guermantes s'éloi-
gna instinctivement, car au fur et à mesure que quel-
qu'un avait l'air de rechercher le monde, il baissait
214
LE TEMPS RETROUVE

dans l'estime de la duchesse . Elle n'en avait plus en


ce moment que pour la bonté de Rachel et eût tourné
le dos aux enfants de la Berma si on les lui avait pré-
sentés. Rachel cependant composait déjà dans sa
tête la phrase gracieuse dont elle accablerait le
lendemain la Berma dans les coulisses : « J'ai été
navrée, désolée, que votre fille fasse antichambre.
Si j'avais compris ! Elle m'envoyait bien cartes sur
cartes ». Elle était ravie de porter ce coup à la Berma .
Peut-être eût- elle reculé si elle eût su que ce serait
un coup mortel. On aime à faire des victimes, mais
sans se mettre précisément dans son tort, et en les
laissant vivre . D'ailleurs où était son tort ? Elle
devait dire en riant quelques jours plus tard : « c'est
un peu fort, j'ai voulu être plus aimable pour ses
enfants qu'elle n'a jamais été pour moi, et pour un
peu on m'accuserait de l'avoir assassinée. Je prends
la duchesse à témoin ». Il semble pour les grands
artistes que tous les mauvais sentiments et tout le
factice de la vie de théâtre passent en leurs enfants
sans que chez eux le travail obstiné soit un dérivatif
comme chez la mère ; les grandes tragédiennes
meurent souvent victimes de complots domestiques
noués autour d'elles, comme il leur arrivait tant de
fois à la fin des pièces qu'elles jouaient .

Gilberte, nous l'avons vu, avait voulu éviter un


conflit avec sa tante au sujet de Rachel. Elle avait
bienfait : il n'était déjà pas facile de prendre devant
Mme de Guermantes la défense de la fille d'Odette,
tant son animosité était grande , et cela parce que
la manière nouvelle dont la duchesse m'avait dit être

215
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

trompée, était la manière dont le duc la trom-


pait, si extraordinaire que cela pût paraître à
qui savait l'âge d'Odette, avec Mme de Forcheville.
Quand on pensait à l'âge que devait avoir mainte-
nant Mme de Forcheville, cela semblait en effet,
extraordinaire . Mais peut -être Odette avait - elle com-
mencé la vie de femme galante très jeune. Et puis
il y a des femmes qu'à chaque décade on retrouve ,
en une nouvelle incarnation, ayant de nouvelles
amours, parfois alors qu'on les croyait mortes, fai-
sant le désespoir d'une jeune femme, que pour elles
abandonne son mari.
La vie de la duchesse ne laissait pas d'ailleurs
d'être très malheureuse et pour une raison qui par
ailleurs avait pour effet de déclasser parallèlement
la société que fréquentait M. de Guermantes. Celui- ci
qui depuis longtemps calmé par son âge avancé,
et quoique il fût encore robuste, avait cessé de trom-
per Mme de Guermantes, s'était épris de Mme de
Forcheville sans qu'on sût bien les débuts de cette
liaison.
Mais celle- ci avait pris des proportions telles que
le vieillard , imitant dans ce dernier amour, la manière
de ceux qu'il avait eus autrefois , séquestrait sa maî-
tresse au point que si mon amour pour Albertine
avait répété avec de grandes variations, l'amour
de Swann pour Odette, l'amour de M. de Guermantes
rappelait celui que j'avais eu pour Albertine . Il
fallait qu'elle déjeûnât, qu'elle dinât avec lui, il
était toujours chez elle ; elle s'en parait auprès
d'amis qui sans elle n'eussent jamais été en relation
avec le duc de Guermantes et qui venaient là pour
le connaître, un peu comme on va chez une cocotte
pour connaître un souverain son amant. Certes,
216
LE TEMPS RETROUVE

Mme de Forcheville était depuis longtemps devenue


une femme du monde. Mais recommençant à être
entretenue sur le tard, et par un si orgueilleux
vieillard qui était tout de même chez elle le person-
nage important, elle se diminuait à chercher seule-
ment à avoir les peignoirs qui lui plussent, la cuisine
qu'il aimait, à flatter ses amis en leur disant qu'elle
lui avait parlé d'eux, comme elle disait à mon grand
oncle qu'elle avait parlé de lui au Grand - Duc qui lui
envoyait des cigarettes, en un mot elle tendait,
malgré tout l'acquis de sa situation mondaine , et
par la force de circonstances nouvelles à redevenir,
telle qu'elle était apparue à mon enfance, la dame en
rose. Certes, il y avait bien des années que mon oncle
Adolphe était mort. Mais la substitution autour de
nous d'autres personnes aux anciennes, nous em-
pêche-t-elle de recommencer la même vie ? Ces cir-
constances nouvelles , elle s'y était prêtée sans doute
par cupidité, mais aussi parce que assez recherchée
dans le monde quand elle avait une fille à marier,
laissée de côté dès que Gilberte eut épousé St - Loup,
elle sentit que le duc de Guermantes qui eût tout fait
pour elle, lui amènerait nombre de duchesses peut-
être enchantées de jouer un tour à leur amie Oriane,
et peut -être enfin piquée au jeu par le mécontente-
ment de la duchesse sur laquelle un sentiment fémi-
nin de rivalité la rendait heureuse de prévaloir.
Des neveux fort difficiles du duc de Guermantes, les
Courvoisier, Mme de Marsantes , la princesse de Tra-
nia, allaient chez Mme de Forcheville dans un espoir
d'héritage , sans s'occuper de la peine que cela pou-
vait faire à Mme de Guermantes, dont Odette, piquée
par ses dédains disait tout le mal possible. Cette
liaison avec Mme de Forcheville, liaison qui n'était
217
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

qu'une imitation de ses liaisons plus anciennes,


venait de faire perdre au duc de Guermantes pour
la deuxième fois, la possibilité de la Présidence du
Jockey et un siège de membre libre à l'Académie
des Beaux-Arts, comme la vie de M. de Charlus,
publiquement associée à celle de Jupien lui avait
fait manquer la présidence de l'Union et celle aussi
de la Société des amis du vieux Paris . Ainsi les deux
frères si différents dans leurs goûts étaient arrivés
à la déconsidération à cause d'une même paresse,
d'un même manque de volonté, lequel était sensible
mais agréablement chez le duc de Guermantes
leur grand-père, membre de l'Académie française
mais qui chez les deux petits fils, avait permis à un
goût naturel et à un autre qui passe pour ne l'être
pas, de les désocialiser .
Le vieux duc ne sortait plus, car il passait ses
journées et ses soirées chez Odette . Mais aujourd'hui,
comme elle-même s'était rendue à la matinée de la
princesse de Guermantes, il était venu un instant
pour la voir, malgré l'ennui de rencontrer sa femme.
Je ne l'eusse sans doute pas reconnu, si la duchesse
quelques instants plus tôt ne me l'eût clairement
désigné en allant jusqu'à lui . Il n'était plus qu'une
ruine, mais superbe, et plus encore qu'une ruine,
cette belle chose romantique que peut être un rocher
dans la tempête. Fouettée de toutes parts par les
vagues de souffrance, de colère de souffrir, d'avancée
montante de la mer qui la circonvenaient, sa figure
effritée comme un bloc gardait le style, la cambrure
que j'avais toujours admirés ; elle était rongée comme
une de ces belles têtes antiques trop abîmées mais
dont nous sommes trop heureux d'orner un cabinet
de travail . Elle paraissait seulement appartenir à
218
LE TEMPS RETROUVE

une époque plus ancienne qu'autrefois , non seulement


à cause de ce qu'elle avait pris de rude et de rompu
dans sa matière jadis plus brillante, mais parce que
à l'expression de finesse et d'enjouement, avait
succédé une involontaire, une inconsciente expres-
sion, bâtie par la maladie, de lutte contre la mort,
de résistance, de difficulté à vivre. Les artères ayant
perdu toute souplesse avaient donné au visage jadis
épanoui une dureté sculpturale . Et sans que le duc
s'en doutât, il découvrait des aspects de nuque,
de joue, de front, où l'être comme obligé de se rac-
crocher avec acharnement à chaque minute semblait
bousculé dans une tragique rafale, pendant que
les mèches blanches de sa chevelure moins épaisse,
venaient souffleter de leur écume, le promontoire
envahi du visage . Et comme ces reflets étranges,
uniques, que seule l'approche de la tempête où tout
va sombrer, donnent aux roches qui avaient été jusque
là d'une autre couleur, je compris que le gris plombé
des joues raides et usées, le gris presque blanc et
moutonnant des mèches soulevées, la faible lumière
encore départie aux yeux qui voyaient à peine,
étaient des teintes non pas irréelles, trop réelles au
contraire, mais fantastiques et empruntées à la
palette, de l'éclairage, inimitable dans ses noirceurs
effrayantes et prophétiques, de la vieillesse, de la
proximité de la mort. - Le duc ne resta que quelques
instants, assez pour que je comprisse qu'Odette,
toute à des soupirants plus jeunes, se moquait de
lui. Mais , chose curieuse, lui qui jadis était presque
ridicule quand il prenait l'allure d'un roi de théâtre
avait pris un aspect véritablement grand, un peu
comme son frère, à qui la vieillesse en le désemcom-
brant de tout l'accessoire le faisait ressembler.

219
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Et comme son frère, lui jadis orgueilleux, bien que


d'une autre manière, semblait presque respectueux,
quoique aussi d'une autre façon. Car il n'avait pas
subi la déchéance de M. de Charlus, réduit à saluer
avec une politesse de malade oublieux ceux qu'il
eût jadis dédaignés , mais il était très vieux, et quand
il voulut passer la porte et descendre l'escalier pour
sortir, la vieillesse qui est tout de même l'état le
plus misérable pour les hommes et qui les précipite
de leur faîte le plus semblablement aux rois des
tragédies grecques , la vieillesse en le forçant à s'arrê-
ter, dans le chemin de croix que devient la vie des
impotents menacés, à essuyer son front ruisselant,
à tâtonner, en cherchant des yeux une marche qui
se dérobait parce qu'il aurait eu besoin pour ses pas
mal assurés, pour ses yeux ennuagés. d'un appui,
lui donnait à son insu l'air de l'implorer doucement
et timidement des autres, la vieillesse l'avait fait
encore plus qu'auguste, suppliant.
Ainsi, dans le faubourg St-Germain, ces posi-
tions en apparence imprenables du duc et de la
duchesse de Guermantes, du baron de Charlus
avaient perdu inviolabilité, comme toutes
leur
choses changent en ce monde, par l'action d'un
principe intérieur auquel on n'avait pas pensé,
chez M. de Charlus l'amour de Charlie qui l'avait
rendu esclave des Verdurin, puis le ramollissement ,
chez Mme de Guermantes, un goût de nouveauté
et d'art, chez M. de Guermantes un amour exclusif
comme il en avait déjà eu de pareils dans sa vie que
la faiblesse de l'âge rendait plus tyrannique et aux
faiblesses duquel, la sévérité de salon de la duchesse
où le duc ne paraissait plus et qui d'ailleurs ne fonc-
tionnait plus guère, n'opposait plus son démenti,
220
LE TEMPS RETROUVE

son rachat mondain . Ainsi change la figure des


choses de ce monde, ainsi le centre des empires et
le cadastre des fortunes, et la charte des situations,
tout ce qui semblait définitif est-il perpétuellement
remanié et les yeux d'un homme qui a vécu peuvent-
ils contempler le changement le plus complet là où
justement il lui paraissait le plus impossible.
Ne pouvant se passer d'Odette, toujours installé
chez elle dans le même fauteuil d'où la vieillesse et
la goutte le faisait difficilement lever, M. de Guer-
mantes la laissait recevoir des amis qui étaient trop
contents d'être présentés au duc, de lui laisser la
parole, de l'entendre parler de la vieille société, de
la marquise de Villeparisis , du duc de Chartres .
Par moments , sous le regard des tableaux anciens
réunis par Swann dans un arrangement de « collec-
tionneur » qui achevait le caractère démodé de cette
scène avec ce duc si « Restauration » et cette cocotte
tellement << Second Empire », dans un des peignoirs
qu'il aimait, la dame en rose l'interrompait d'une
jacasserie : il s'arrêtait net, plantait sur elle un regard
féroce . Peut-être s'était-il aperçu qu'elle aussi
comme la duchesse disait quelquefois des bêtises ;
peut-être dans une hallucination de vieillard croyait-
il que c'était un trait d'esprit intempestif de Mme de
Guermantes qui lui coupait la parole et se croyait- il
à l'hôtel de Guermantes, comme ces fauves enchaînés
qui se figurent un instant être encore libres dans les
déserts de l'Afrique. Levant brusquement la tête,
de ses petits yeux jaunes qui avaient l'éclat d'yeux
de fauves, il fixait sur elle un de ces regards qui
quelquefois chez Mme de Guermantes, quand celle - ci
parlait trop, m'avaient fait trembler. Ainsi le duc
regardait-il un instant l'audacieuse dame en rose .
221
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Mais celle-ci lui tenait tête, ne le quittait pas des


yeux, et au bout de quelques instants qui semblaient
longs aux spectateurs, le vieux fauve dompté se
rappelant qu'il était non pas libre chez la duchesse,
dans ce Sahara dont le paillasson du palier marquait
l'entrée, mais chez Mme de Forcheville, dans la cage
du jardin des plantes, rentrait dans ses épaules sa
tête d'où pendait encore une épaisse crinière dont
on n'aurait pu dire si elle était blonde ou blanche,
et reprenait son récit. Il semblait n'avoir pas com-
pris ce que Mme de Forcheville avait voulu dire
et qui d'ailleurs généralement n'avait pas grand sens .
Il lui permettait d'avoir des amis à dîner avec lui .
Par une manie empruntée à ses anciennes amours,
qui n'était pas pour étonner Odette habituée à
avoir eu la même de Swann, et qui me touchait moi ,
en me rappelant ma vie avec Albertine, il exigeait
que ces personnes se retirassent de bonne heure afin
qu'il pût dire bonsoir à Odette le dernier. Inutile de
dire qu'à peine était-il parti, elle allait en rejoindre
d'autres . Mais le duc ne s'en doutait pas ou préférait
ne pas avoir l'air de s'en douter ; la vue des vieillards
baisse comme leur oreille devient plus dure, leur
clairvoyance s'obscurcit, la fatigue même fait faire
relâche à leur vigilance. Et à un certain âge c'est
en un personnage de Molière -- non pas même en
l'Olympien amant d'Alcmène mais en un risible
Géronte que se change inévitablement Jupiter.
D'ailleurs Odette trompait M. de Guermantes, et aussi
le soignait, sans charme, sans grandeur. Elle était
médiocre dans ce rôle comme dans tous les autres .
Non pas que la vie ne lui en eût souvent donné de
beaux, mais elle ne savait pas les jouer. En atten-
dant elle jouait celui de recluse. De fait, chaque fois
222
LE TEMPS RETROUVE

que je voulus la voir dans la suite je n'y pus réussir,


car M. de Guermantes voulant à la fois concilier
les exigences de son hygiène et de sa jalousie, ne
lui permettait que les fêtes de jour à condition encore
que ce ne fussent pas des bals. Cette réclusion où
elle était tenue, elle me l'avoua avec franchise pour
diverses raisons, La principale est qu'elle s'imaginait,
bien que je n'eusse écrit que des articles ou publié
que des études, que j'étais un auteur connu, ce
qui lui faisait même naïvement dire, se rappelant
le temps où j'allais avenue des Acacias, pour la voir
passer et plus tard chez elle : « Ah ! si j'avais pu
deviner que ce petit serait un jour un grand écri-
vain ! » Or, ayant entendu dire que les écrivains
se plaisent auprès des femmes pour se documenter,
se faire raconter des histoires d'amour, elle redevenait
maintenant avec moi simple cocotte pour m'inté-
resser « Tenez, une fois il y avait un homme qui
s'était toqué de moi et que j'aimais éperdument
aussi. Nous vivions d'une vie divine. Il avait un
voyage à faire en Amérique, je devais y aller avec lui.
La veille du départ, je trouvai que c'était plus beau
de ne pas laisser diminuer un amour qui ne pour-
rait pas toujours rester à ce point . Nous eûmes une
dernière soirée où il était persuadé que je partais ,
ce fut une nuit folle, j'avais près de lui des joies
infinies et le désespoir de sentir que je ne le reverrais
pas. Le matin j'étais allé donner mon billet à un
voyageur que je ne connaissais pas . Il voulait au
moins l'acheter. Je lui répondis : non, vous me rendez
un tel service en me le prenant, je ne veux pas d'ar-
gent ». Puis c'était une autre histoire . «Un jour j'étais
dans les Champs - Elysées , M. de Bréauté que je n'avais
vu qu'une fois se mit à me regarder avec une telle
223
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

insistance que je m'arrêtai et lui demandai pourquoi


il se permettait de me regarder comme ça . Il me
répondit, « je vous regarde parce que vous avez un
chapeau ridicule » . C'était vrai. C'était un petit cha-
peau avec des pensées, les modes de ce temps -là
étaient affreuses . Mais j'étais en fureur, je lui dis,
« Je ne vous permets pas de me parler ainsi ». Il se
mit à pleuvoir. Je lui dis : « Je ne vous pardonnerais
que si vous aviez une voiture ». « Hé bien, justement
j'en ai une et je vais vous accompagner ». « Non, je
veux bien de votre voiture, mais pas de vous » . Je
montai dans la voiture, il partit sous la pluie . Mais
le soir il arriva chez moi . Nous eûmes deux années
d'un amour fou » . Elle reprit : « Venez prendre une
fois le thé avec moi, je vous raconterai comment j'ai
fait la connaissance de M. de Forcheville . Au fond
dit-elle d'un air mélancolique, j'ai passé ma vie cloî-
trée parce que je n'ai eu de grands amours que pour
des hommes qui étaient terriblement jaloux de moi.
Je ne parle pas de M. de Forcheville, car au fond,
c'était un médiocre et je n'ai jamais pu aimer véri-
tablement que des gens intelligents. Mais voyez- vous,
M. Swann était aussi jaloux que l'est ce pauvre duc ;
pour celui-ci je me prive de tout parce que je sais
qu'il n'est pas heureux chez lui . Pour M. Swann
c'était parce que je l'aimais follement, et je trouve
qu'on peut bien sacrifier la danse, et le monde, et
tout le reste à ce qui peut faire plaisir ou seule-
ment éviter des soucis à un homme qu'on aime.
Pauvre Charles, il était si intelligent, si séduisant,
exactement le genre d'hommes que j'aimais ». Et
c'était peut-être vrai . Il y avait eu un temps où
Swann lui avait plu. justement celui où elle n'était
pas « son genre ». A vrai dire, « son genre » même plus
224
LE TEMPS RETROUVÉ

tard, elle ne l'avait jamais été. Il l'avait pourtant


alors tant et si douloureusement aimé. Il était sur-
pris plus tard de cette contradiction . Elle ne doit
pas en être une si nous songeons combien est forte
dans la vie des hommes la proportion des souffrances
par des femmes qui n'étaient pas leur genre »..
Peut-être cela tient-il à bien des causes ; d'abord
parce qu'elles ne sont pas votre genre, on se laisse
d'abord aimer sans aimer, par là on laisse prendre
sur sa vie une habitude qui n'aurait pas eu lieu avec
une femme qui eût été votre genre et qui se sentant
désirée, se fût disputée, ne nous aurait accordé que
de rares rendez-vous, n'eût pas pris dans notre
vie cette installation dans toutes nos heures qui plus
tard si l'amour vient et qu'elle vienne à nous manquer,
pour une brouille, pour un voyage où on nous laisse
sans nouvelles, ne nous arrache pas un seul lien mais
mille. Ensuite cette habitude est sentimentale parce
qu'il n'y a pas grand désir physique à la base, et
si l'amour naît, le cerveau travaille bien davantage :
il y a un roman au lieu d'un besoin. Nous ne nous
méfions pas des femmes qui ne sont pas notre genre,
nous les laissons nous aimer et si nous les aimons
ensuite nous les aimons cent fois plus que les autres,
sans avoir même près d'elles la satisfaction du désir
assouvi. Pour ces raisons et bien d'autres , le fait que
nous ayons nos plus gros chagrins avec les femmes
qui ne sont pas notre genre, ne tient pas seulement
à cette dérision du destin qui ne réalise notre bon-
heur que sous la forme qui nous plaît le moins.
Une femme qui est notre genre est rarement dange-
reuse, car elle ne veut pas de nous, nous contente,
nous quitte vite, ne s'installe pas dans notre vie, et
ce qui est dangereux et procréateur de souffrances
225 3.
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

dans l'amour, ce n'est pas la femme elle - même, c'est


sa présence de tous les jours, la curiosité de ce qu'elle
fait à tous moments, ce n'est pas la femme, c'est
l'habitude. J'eus la lâcheté d'ajouter que ce qu'elle
disait de Swann était gentil et noble de sa part,
mais je savais combien c'était faux et que sa fran-
chise se mêlait de mensonges . Je pensais avec effroi
au fur et à mesure qu'elle me racontait ses aventures,
à tout ce que Swann avait ignoré, dont il aurait tant
souffert parce qu'il avait fixé sa sensibilité sur cet
être là, et qu'il devinait à en être sûr, rien qu'à ses
regards, quand elle voyait un homme ou une femme,
inconnus et qui lui plaisaient . Au fond elle le
faisait seulement pour me donner, ce qu'elle croyait
des sujets de nouvelles ! Elle se trompait, non qu'elle
n'eût de tout temps abondamment fourni les réserves
de mon imagination , mais d'une façon bien plus
involontaire et par un acte émané de moi- même qui
dégageait d'elle à son insu les lois de sa vie.
M. de Guermantes ne gardait ses foudres que pour
la duchesse sur les libres fréquentations de laquelle
Mme de Forcheville ne manquait pas d'attirer
l'attention irritée du duc . Aussi la duchesse était-
elle fort malheureuse. Il est vrai que M. de Charlus
à qui j'en avais parlé une fois prétendait que les
premiers torts n'avaient pas été du côté de son frère,
que la légende de pureté de la duchesse était faite
en réalité d'un nombre incalculable d'aventures
habilement dissimulées . Je n'avais jamais entendu
parler de cela . Pour presque tout le monde Mme de
Guermantes était une femme toute différente.
L'idée qu'elle avait été toujours irréprochable gou-
vernait les esprits . Entre ces deux idées je ne pouvais
décider laquelle était conforme à la vérité, cette vérité
226
LE TEMPS RETROUVE

que presque toujours les trois quarts des gens igno-


rent. Je me rappelais bien certains regards bleus et
vagabonds de la duchesse de Guermantes dans
la nef de Combray, mais vraiment aucune des
deux idées n'était réfutée par eux et l'une et l'autre
pouvait leur donner un sens différent et aussi accep-
table. Dans ma folie, enfant, je les avais pris un
instant pour des regards d'amour, adressés à moi.
Depuis j'avais compris qu'ils n'étaient que des regards
bienveillants d'une suzeraine pareille à celle des
vitraux de l'église pour ses vassaux . Fallait-il main-
tenant croire que c'était ma première idée qui avait
été la vraie, et que si plus tard jamais la duchesse
ne m'avait parlé d'amour, c'est parce qu'elle avait
craint de se compromettre avec un ami de sa tante
et de son neveu plus qu'avec un enfant inconnu ren-
contré par hasard à Saint- Hilaire de Combray ?

La duchesse avait pu un instant être heureuse


de sentir son passé plus consistant parce qu'il était
partagé par moi, mais à quelques questions que je
lui posai à nouveau sur le provincialisme de M. de
Bréauté, que j'avais à l'époque peu distingué de
M. de Sagan, ou de M. de Guermantes, elle reprit
son point de vue de femme du monde, c'est - à - dire
de contemptrice de la mondanité. Tout en me par-
lant la duchesse me faisait visiter l'Hôtel. Dans des
salons plus petits on trouvait des intimes qui pour
écouter la musique avaient préféré s'isoler. Dans
un petit salon empire où quelques rares habits noirs
écoutaient assis sur un canapé, on voyait à côté
d'une Psyché supportée par une Minerve, une chaise
227
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

longue, placée de façon rectiligne, mais à l'intérieur


incurvée comme un berceau et où une jeune femme
était étendue. La mollesse de sa pose que l'entrée de
la duchesse ne lui fit même pas déranger , contras-
tait avec l'éclat merveilleux de sa robe empire en
une soierie nacarat devant laquelle les plus rouges
fuchsias eussent pâli et sur le tissu nacré de laquelle
des insignes et des fleurs semblaient avoir été enfon-
cés longtemps car leur trace y restait en creux .
Pour saluer la duchesse elle inclina légèrement sa
belle tête brune . Bien qu'il fit grand jour, comme elle
avait demandé qu'on fermât les grands rideaux,
en vue de plus de recueillement pour la musique,
on avait, pour ne pas se tordre les pieds, allumé sur
un trépied une urne où s'irisait une faible lueur,
En réponse à ma demande, la duchesse de Guer-
mantes me dit que c'était Mme de St - Euverte.
Alors je voulus savoir ce qu'elle était à la madame de
St-Euverte que j'avais connue. Mme de Guermantes
me dit que c'était la femme d'un de ses petits neveux,
parut supporter l'idée qu'elle était née La Roche-
foucauld, mais nia avoir elle-même connu des
St- Euverte. Je lui rappelai la soirée que je n'avais
sue il est vrai que par ouï dire, où princesse des Laumes
elle avait retrouvé Swann. Mme de Guermantes m'af-
firma n'avoir jamais été à cette soirée . La duchesse
avait toujours été un peu menteuse et l'était devenue
davantage . Mme de St-Euverte était pour elle un
salon d'ailleurs assez tombé avec le temps
qu'elle aimait à renier. Je n'insistai pas . « Non,
qui vous avez pu entrevoir chez moi parce qu'il
avait de l'esprit, c'est le mari de celle dont vous
parlez et avec qui je n'étais pas en relations ». « Mais
elle n'avait pas de mari ». « Vous vous l'êtes figuré
228
LE TEMPS RETROUVE

parce qu'ils étaient séparés, mais il était bien plus


agréable qu'elle . » Je finis par comprendre qu'un
homme énorme, extrêmement grand, extrêmement
fort, avec des cheveux tout blancs, que je rencontrais
un peu partout et dont je n'avais jamais su le nom
était le mari de Mme de St - Euverte. Il était mort
l'an passé. Quant à la nièce j'ignore si c'est à cause
d'une maladie d'estomac, de nerfs, d'une phlébite,
d'un accouchement prochain, récent ou manqué,
qu'elle écoutait la musique étendue sans se bouger
pour personne. Le plus probable est que fière de ses
belles soies rouges, elle pensait faire sur sa chaise
longue un effet genre Récamier. Elle ne se rendait
pas compte qu'elle donnait pour moi la naissance
à un nouvel épanouissement de ce nom St- Euverte,
qui à tant d'intervalle marquait la distance et la con-
tinuité du Temps . C'est le Temps qu'elle berçait dans
cette nacelle où fleurissaient le nom de St -Euverte
et le style Empire en soie de fuchsias rouges .
Ce style empire Mme de Guermantes déclarait l'avoir
toujours détesté ; cela voulait dire qu'elle le détestait
maintenant, ce qui était vrai car elle suivait la mode
bien qu'avec quelque retard . Sans compliquer en
parlant de David qu'elle connaissait peu, toute jeune
fille elle avait cru M. Ingres le plus ennuyeux des
poncifs, puis brusquement le plus savoureux des
maîtres de l'Art nouveau, jusqu'à détester Dela-
croix. Par quels degrés elle était revenue de ce culte
à la réprobation importe peu, puisque ce sont là des
nuances des goûts que le critique d'art reflète dix
ans avant la conversation des femmes supérieures .
Après avoir critiqué le style empire, elle s'excusa
de m'avoir parlé de gens aussi insignifiants que les
St-Euverte et de niaiseries comme le côté provin-
229
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

cial de Bréauté car elle était aussi loin de penser


pourquoi cela m'intéressait que Mme de St- Euverte
de La Rochefoucauld , cherchant le bien de son
estomac ou un effet ingresque, était loin de soup-
çonner que son nom m'avait ravi, celui de son mari,
non celui plus glorieux de ses parents, et que je lui
voyais comme une fonction dans cette pièce pleine
d'attributs de bercer le temps . « Mais comment puis-je
vous parler de ces sottises, comment cela peut-il vous
intéresser » s'écria la duchesse. Elle avait dit cette
phrase à mi- voix et personne n'avait pu entendre ce
qu'elle disait. Mais un jeune homme (qui devait m'in-
téresser dans la suite par un nom bien plus familier de
moi autrefois que celui de St-Euverte) se leva d'un
air exaspéré et alla plus loin pour écouter avec plus
de recueillement . Car c'était la sonate à Kreutzer
qu'on jouait, mais s'étant trompé sur le programme,
il croyait que c'était un morceau de Ravel qu'on lui
avait déclaré être beau comme du Palestrina, mais
difficile à comprendre. Dans sa violence à changer de
place, il heurta, à cause de la demi obscurité, un
bonheur du jour ce qui n'alla pas sans faire tourner
la tête à beaucoup de personnes pour qui cet exer-
cice si simple de regarder derrière soi interrompait
un peu le supplice d'écouterreligieusement »
la sonate à Kreutzer. Et Mme de Guermantes et
moi, cause de ce petit scandale, nous nous hâtâmes
de changer de pièce. « Oui, comment ces riens là
peuvent- ils intéresser un homme de votre mérite ? .
C'est comme tout à l'heure quand je vous voyais cau-
ser avec Gilberte de St-Loup . Ce n'est pas digne de
vous. Pour moi c'est exactement rien, cette femme
là, ce n'est même pas une femme, c'est ce que je
connais de plus factice et de plus bourgeois au

230
LE TEMPS RETROUVE

monde ear, même à sa défense de l'actualité, la


duchesse mêlait ses préjugés d'aristocrate. D'ail
leurs devriez -vous venir dans des maisons comme ici.
Aujourd'hui encore je comprends parce qu'il y avait
cette récitation de Rachel, ça peut vous intéresser.
Mais si belle qu'elle ait été elle ne donne pas devant
ce public là . Je vous ferai déjeuner seule avec elle.
Alors vous verrez l'être que c'est. Mais elle est cent
fois supérieur à tout ce qui est ici. Et après déjeu-
ner elle vous dira du Verlaine . Vous m'en direz des
nouvelles . » Elle me vanta surtout ses après- déjeuners
où il y avait tous les jours X et Y. Car elle en était
arrivée à cette conception des femmes à « salons »
qu'elle méprisait autrefois ( bien qu'elle le niât aujour-
d'hui) et dont la grande supériorité, le signe d'élec-
tion selon elle , étaient d'avoir chez elle tous les
hommes ». Si je lui disais que telle grande dame à
« salons » ne disait pas du bien, quand elle vivait,
de Mme Howland, la duchesse éclatait de rire devant
ma naïveté « naturellement l'autre avait chez elle
tous les hommes et celle - ci cherchait à les attirer. >>
Elle reprit : « Mais dans de grandes machines comme
ici, non, ça me passe que vous veniez . A moins que
ce ne soit pour faire des études ... » ajouta -t - elle d'un
air de doute, de méfiance, et sans trop s'aventurer car
elle ne savait pas très exactement en quoi consistait
le genre d'opérations improbables auquel elle faisait
allusion .
« Est- ce que vous ne croyez pas , dis - je à la duchesse,
que ce soit pénible à Mme de Saint - Loup d'entendre
ainsi comme elle vient de le faire l'ancienne maî-
tresse de son mari ? » Je vis se former dans le visage
de Mme de Guermantes cette barre oblique qui relie
par des raisonnements ce qu'on vient d'entendre
231
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

à des pensées peu agréables . Raisonnements inex-


primés il est vrai mais toutes les choses graves que
nous disons ne reçoivent jamais de réponse ni verbale,
ni écrite . Les sots seuls sollicitent en vain deux fois
de suite une réponse à une lettre qu'ils ont eu le tort
d'écrire et qui était une gaffe ; car à ces lettres là
il n'est jamais répondu que par des actes, et la
correspondante qu'on croit inexacte vous dit Mon-
sieur quand elle vous rencontre au lieu de vous appe-
ler par votre prénom. Mon allusion à la liaison de
Saint- Loup avec Rachel n'avait rien de si grave
et ne put mécontenter qu'une seconde Mme de Guer-
mates en lui rappelant que j'avais été l'ami de
Robert et peut-être , son confident au sujet des
déboires qu'avait procurés à Rachel sa soirée chez
la duchesse . Mais celle-ci ne persista pas dans ses
pensées, la barre orageuse se dissipa, et Mme de
Guermantes me répondit à ma question relative
à Mme de Saint - Loup : « Je vous dirai que je crois
que ça lui est d'autant plus égal, que Gilberte n'a
jamais aimé son mari. C'est une petite horreur,
Elle a aimé la situation , le nom, être ma nièce, sortir de
sa fange après quoi elle n'a pas eu d'autre idée que
d'y rentrer. Je vous dirai que ça me faisait beaucoup
de peine à cause du pauvre Robert parce qu'il avait
beau ne pas être un aigle, il s'en apercevait très bien,
et d'un tas de choses. Il ne faut pas le dire parce
qu'elle est malgré tout ma nièce, je n'ai pas la preuve
positive qu'elle le trompait, mais il y a eu un tas
d'histoires . Mais si je vous dis, que je le sais , avec
un officier de Méséglise, Robert a voulu se battre.
Mais c'est pour tout ça que Robert s'est engagé.
La guerre lui est apparue comme une délivrance de
ses chagrins de famille, si vous voulez ma pensée,
232
LE TEMPS RETROUVE

il n'a pas été tué, il s'est fait tuer. Elle n'a eu aucune
espèce de chagrin, elle m'a même étonné par un rare
cynisme dans l'affectation de son indifférence, ce
qui m'a fait beaucoup de chagrin, parce que j'aimais
bien le pauvre Robert . Ça vous étonnera peut- être
parce qu'on me connaît mal, mais il m'arrive encore
de penser à lui . Je n'oublie personne. Il ne m'a
jamais rien dit, mais il avait bien compris que je
devinais tout. Mais voyons, si elle avait aimé tant soit
peu son mari, pourrait-elle supporter avec ce flegme
de se trouver dans le même salon que la femme dont
il a été l'amant éperdu pendant tant d'années, on
peut dire toujours, car j'ai la certitude que ça n'a
jamais cessé, même pendant la guerre. Mais elle lui
sauterait à la gorge », s'écria la duchesse, oubliant
qu'elle-même en faisant inviter Rachel et en rendant
possible la scène qu'elle jugeait inévitable si Gilberte
eût aimé Robert agissait cruellement . « Non, voyez-
vous, conclut-elle, c'est une cochonne ». Une telle
expression était rendue possible à Mme de Guer-
mantes par la pente agréable qu'elle descendait
du milieu des Guermantes à la société des comé-
diennes, et aussi parce qu'elle greffait cela sur un
genre XVIIIe siècle qu'elle jugeait plein de verdeur,
enfin parce qu'elle se croyait tout permis. Mais cette
expression lui était aussi dictée par la haine qu'elle
éprouvait pour Gilberte, par un besoin, de la frapper,
à défaut de matériellement, en effigie . Et en même
temps la duchesse pensait justifier par là toute
la conduite qu'elle tenait à l'égard de Gilberte ou
plutôt contre elle, dans le monde, dans la famille,
au point de vue même des intérêts et de la suc-
cession de Robert . Mais parfois les jugements
qu'on porte reçoivent des faits qu'on ignore et

233
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

qu'on n'eût pu supposer une justification apparente.


Gilberte qui tenait sans doute un peu de l'ascen-
dance de sa mère (et c'est bien cette facilité que
j'avais sans m'en rendre compte escomptée, en lui
demandant de me faire connaître de très jeunes
filles) tira après réflexion de la demande que j'avais
faite, et sans doute pour que le profit ne sortît pas
de la famille, une conclusion plus hardie que toutes
celles que j'avais pu supposer, et revenant vers moi
me dit : « Si vous le permettez, je vais aller chercher
ma fille pour vous la présenter . Elle est là -bas qui
cause avec le petit Mortemart et d'autres bambins
sans intérêt. Je suis sûre qu'elle sera une gentille
amie pour vous » . Je lui demandai si Robert avait
été content d'avoir une fille : « Oh ! il était tout fier
d'elle . Mais naturellement je crois tout de même
qu'étant donné ses goûts. dit naïvement Gilberte,
il aurait préféré un garçon . » Cette fille, dont le nom
et la fortune pouvaient faire espérer à sa mère
qu'elle épouserait un prince royal et couronnerait
toute l'œuvre ascendante de Swann et de sa femme,
choisit plus tard comme mari, un homme de lettres
obscur, car elle n'avait aucun snobisme et fit redes-
cendre cette famille plus bas que le niveau d'où elle
était partie. Il fut alors extrêmement difficile de
faire croire aux générations nouvelles que les parents
de cet obscur ménage avaient eu une grande situa-
tion.
L'étonnement que me causèrent les paroles de
Gilberte et le plaisir qu'elles me firent furent bien
vite remplacés, tandis que Mme de Saint- Loup s'éloi-
gnait vers un autre salon, par cette idée du Temps
passé, qu'elle aussi à sa manière me rendait et sans
même que je l'eusse vue, Mlle de Saint- Loup . Comme
234
LE TEMPS RETROUVE

la plupart des êtres d'ailleurs , n'était - elle pas comme


sont dans les forêts les « étoiles » des carrefours où
viennent converger des routes venues, pour notre
vie aussi, des points les plus différents . Elles étaient
nombreuses pour moi, celles qui aboutissaient à
Mlle de Saint- Loup et qui rayonnaient autour d'elle.
Et avant tout venaient aboutir à elle les deux
grands « côtés » où j'avais fait tant de promenades
et de rêves par son père Robert de Saint- Loup
le côté de Guermantes, par Gilberte sa mère, le
côté de Méséglise qui était le côté de chez Swann .
L'un, par la mère de la jeune fille et les Champs-
Elysées, me menait jusqu'à Swann, à mes soirs de
Combray, au côté de Méséglise, l'autre par son père
à mes après-midis de Balbec où je le revoyais près
de la mer ensoleillée. Déjà entre ces deux routes
des transversales s'établissaient. Car ce Balbec réel
où j'avais connu Saint - Loup , c'était en grande partie
à cause de ce que Swann m'avait dit sur les églises,
sur l'église persane surtout que j'avais tant voulu
y aller et d'autre part, par Robert de Saint- Loup,
neveu de la duchesse de Guermantes, je rejoignais
à Combray encore, le côté de Guermantes. Mais à
bien d'autres points de ma vie encore conduisait
Mlle de Saint - Loup, à la Dame en rose qui était
sa grand-mère et que j'avais vue chez mon grand
oncle. Nouvelle transversale ici car le valet de cham-
bre de ce grand oncle et qui m'avait introduit ce
jour-là et qui plus tard m'avait par le don d'une
photographie permis d'identifier la dame en rose,
était l'oncle du jeune homme que non seulement
M. de Charlus, mais le père même de Mlle de Saint-
Loup avait aimé, pour qui il avait rendu sa mère
malheureuse. Et n'était- ce pas le grand - père de Mlle de
235
Α LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Saint - Loup Swann qui m'avait le premier parlé de


la musique de Vinteuil de même que Gilberte m'avait
la première parlé d'Albertine. Or, c'est en parlant
de la musique de Vinteuil à Albertine que j'avais
découvert qui était sa grande amie et commencé
avec elle cette vie qui l'avait conduite à la mort
et m'avait causé tant de chagrins . C'était du reste
aussi le père de Mlle de Saint - Loup qui était parti
tâcher de faire revenir Albertine . Et même je revoyais
toute ma vie mondaine, soit à Paris dans le salon
des Swann ou des Guermantes, soit tout à l'opposé
à Balbec chez les Verdurin faisant ainsi s'aligner
à côté des deux côtés de Combray, les Champs-
Elysées, et la belle terrasse de la Raspelière. D'ail-
leurs quels êtres avons- nous connus qui pour racon-
ter notre amitié avec eux, ne nous obligent à les placer
nécessairement dans tous les sites les plus différents
de notre vie ? Une vie de Saint - Loup peinte par moi
se déroulerait dans tous les décors et intéresserait
toute ma vie, même les parties de cette vie où il
fut étranger, comme ma grand'mère ou comme Alber-
tine. D'ailleurs si à l'opposé qu'ils fussent les Verdu-
rin tenaient à Odette par le passé de celle - ci, à Robert
de Saint- Loup par Charlie, et chez eux quel rôle
n'avait pas joué la musique de Vinteuil. Enfin
Swann avait aimé la sœur de Legrandin, lequel avait
connu [Link] Charlus, dont le jeune Cambremer avait
épousé la pupille . Certes s'il s'agit uniquement de
nos cœurs le poète a eu raison de parler des fils mys-
térieux que la vie brise . Mais il est encore plus vrai
qu'elle en tisse sans cesse entre les êtres , entre les évé-
nements, qu'elle entrecroise ces fils , qu'elle les redouble
pour épaissir la trame si bien qu'entre le moindre point
de notre passé et tous les autres, un riche réseau de sou-
236
LE TEMPS RETROUVE

venirs ne laisse que le choix des communications . On


peut dire qu'il n'y avait pas si je cherchais à ne pas en
user inconsciemment, mais à me rappeler ce qu'elle
avait été, une seule des choses qui nous servaient
en ce moment qui n'avait été une chose vivante et
vivant d'une vie personnelle pour nous, transfor-
mée ensuite à notre usage en simple matière indus-
trielle . Et ma présentation à Mile de Saint- Loup
allait avoir lieu chez Mme Verdurin devenue prin-
cesse de Guermantes ! Avec quel charme je repensais
à tous nos voyages avec Albertine dont j'allais
demander à Mlle de Saint - Loup d'être un succédané
--
dans le petit tram, ver Doville, pour aller chez
Mme Verdurin, cette même Mme Verdurin qui avait
noué et rompu avant mon amour pour Albertine,
celui du grand- père et de la grand-mère de Mlle de
Saint- Loup . Tout autour de nous étaient des tableaux
de cet Elstir qui m'avait présenté à Albertine.
Et pour mieux fondre tous mes passés, Mme Ver-
durin tout comme Gilberte avait épousé un Guer-
mantes.
Nous ne pourrions pas raconter nos rapports avec
un être que nous avons même peu connu sans faire
se succéder les sites les plus différents de notre vie.
Ainsi chaque individu et j'étais moi-même un
de ces individus, - mesurait pour moi la durée par
la révolution qu'il avait accomplie non seulement
autour de soi-même, mais autour des autres et notam-
ment par les positions qu'il avait occupé successi-
vement par rapport à moi.
Et sans doute tous ces plans différents suivant
lesquels le Temps depuis que je venais de le res-
saissir, dans cette fête, disposait ma vie, en me
faisant songer que dans un livre qui voudrait en
237
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

raconter une, il faudrait user par opposition à la


psychologie plane dont on use d'ordinaire, d'une
sorte de psychologie dans l'espace, ajoutaient une
beauté nouvelle à ces résurrections , que ma mémoire
opérait tant que je songeais seul dans la bibliothèque,
puisque la mémoire, en introduisant le passé dans le
présent, sans le modifier, tel qu'il était au moment
où il était le présent, supprime précisément cette
grande dimension du Temps suivant laquelle la vie
se réalise .
Je vis Gilberte s'avancer. Moi, pour qui le ma-
riage de Saint- Loup, les pensées qui m'occupaient
alors et qui étaient les mêmes ce matin, était d'hier,
je fus étonné de voir à côté d'elle une jeune fille
d'environ seize ans, dont la taille élevée mesurait
cette distance que je n'avais pas voulu voir.
Le temps incolore et insaisissable s'était, afin
que, pour ainsi dire, je puisse le voir et le toucher,
matérialisé en elle et l'avait pétri comme un chef-
d'œuvre, tandis que parallèlement sur moi, hélas !
il n'avait fait que son œuvre. Cependant Mlle de
Saint- Loup était devant moi. Elle avait les yeux
profonds , nets, forés et perçants. Je fus frappé
que son nez, fait comme sur le patron de celui de
sa mère et de sa grand'mère , s'arrêtât juste par
cette ligne tout à fait horizontale sous le nez, sublime
quoique pas assez courte. Un trait aussi particulier
eût fait reconnaître une statue entre des milliers,
n'eût-on vu que ce trait-là , et j'admirais que la
nature fut revenue à point nommé pour la petite
fille, comme pour la mère, comme pour la grand'
mère, donner en grand et original sculpteur ce
puissant et décisif coup de ciseau. Ce nez charmant,
légèrement avancé en forme de bec, avait la courbe,
238
LE TEMPS RETROUVE

non point de celui de Swann mais de celui de Saint-


Loup. L'âme de ce Guermantes s'était évanouie ;
mais la charmante tête aux yeux perçants de l'oi-
seau envolé, était venue se poser sur les épaules
de Mlle de Saint- Loup, ce qui faisait longuement
rêver ceux qui avaient connu son père . Je la trou-
vais bien belle pleine encore d'espérances . Riante,
formée des années mêmes que j'avais perdues,
elle ressemblait à ma jeunesse .
Enfin cette idée de temps, avait un dernier
prix pour moi, elle était un aiguillon, elle me disait
qu'il était temps de commencer si je voulais atteindre
ce que j'avais quelquefois senti au cours de ma vie,
dans de brefs éclairs, du côté de Guermantes,
dans mes promenades en voiture avec Mme de Ville-
parisis et qui m'avaient fait considérer la vie comme
digne d'être vécue . Combien me le semblait - elle
davantage, maintenant qu'elle me semblait pouvoir
être éclaircie, elle qu'on vit dans les ténèbres,
ramenée au vrai de ce qu'elle était , elle qu'on fausse
sans cesse, en somme réalisée dans un livre. Que
celui qui pourrait écrire un tel livre serait heureux,
pensais -je ; quel labeur devant lui . Pour en donner
une idée, c'est aux arts les plus élevés et les plus
différents qu'il faudrait emprunter des comparai-
sons ; car cet écrivain qui d'ailleurs pour chaque
caractère aurait à en faire apparaître les faces les
plus opposées , pour faire sentir son volume comme
celui d'un solide, devrait préparer son livre, minu-
tieusement, avec de perpétuels regroupements de
forces, comme pour une offensive, le supporter
comme une fatigue, l'accepter comme une règle,
le construire comme une église, le suivre comme
un régime, le vaincre comme un obstacle, le con-
239
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

quérir comme une amitié, le suralimenter comme


un enfant, le créer comme un monde, sans laisser
de côté ces mystères qui n'ont probablement leur
explication que dans d'autres mondes et dont le
pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans
la vie et dans l'art. Et dans ces grands livres -là,
il y a des parties qui n'ont eu le temps que d'être
esquissées, et qui ne seront sans doute jamais finies ,
à cause de l'ampleur même du plan de l'architecte .
Combien de grandes cathédrales restent inachevées .
Longtemps, un tel livre, on le nourrit, on fortifie
ses parties faibles, on le préserve, mais ensuite
c'est lui qui grandit, qui désigne notre tombe, la
protège contre les rumeurs et quelque peu contre
l'oubli. Mais pour en revenir à moi-même, je pensais
plus modestement à mon livre et ce serait même
inexact que de dire en pensant à ceux qui le liraient,
à mes lecteurs. Car ils ne seraient pas, comme je l'ai
déjà montré , mes lecteurs, mais les propres lecteurs
d'eux-mêmes, mon livre n'étant qu'une sorte de ces
verres grossissants comme ceux que tendait à un
acheteur l'opticien de Combray, mon livre grâce
auquel je leur fournirais le moyen de lire en eux-
mêmes. De sorte que je ne leur demanderais pas de me
louer ou de me dénigrer, mais seulement de me dire
si c'est bien cela, si les mots qu'ils lisent en eux-
mêmes sont bien ceux que j'ai écrits (les divergences
possibles à cet égard ne devant pas du reste prove-
nir toujours de ce que je me serais trompé mais
quelquefois de ce que les yeux du lecteur ne seraient
pas de ceux à qui mon livre conviendrait pour bien
lire en soi -même) . Et changeant à chaque instant
de comparaison, selon que je me représentais mieux,
et plus matériellement la besogne à laquelle je me
240
LE TEMPS RETROUVE

livrerais, je pensais que sur ma grande table de


bois blanc, je travaillerais à mon œuvre, regardé
par Françoise. Comme tous les êtres sans préten-
tion qui vivent à côté de nous ont une certaine
intuition de nos tâches et comme j'avais assez
oublié Albertine pour avoir pardonné à Françoise
ce qu'elle avait pu faire contre elle, je travaillerais
auprès d'elle, et presque comme elle (du moins
comme elle faisait autrefois si vieille maintenant
elle n'y voyait plus goutte) car épinglant de ci de là
un feuillet supplémentaire, je bâtirais mon livre,
je n'ose pas dire ambitieusement comme une cathé-
drale, mais tout simplement comme une robe. Quand
je n'aurais pas auprès de moi tous mes papiers toutes
mes paperoles, comme disait Françoise, et que me
manquerait juste celui dont j'aurais eu besoin, Fran-
çoise comprendrait bien mon énervement, elle qui
disait toujours qu'elle ne pouvait pas coudre si elle
n'avait pas le numéro du fil et les boutons qu'il
fallait, et puis, parce que à force de vivre ma vie, elle
s'était faite du travail littéraire une sorte de compré-
hension instinctive, plus juste que celle de bien des
gens intelligents, à plus forte raison que celle des
gens bêtes. Ainsi quand j'avais autrefois fait mon
article pour le Figaro, pendant que le vieux maître
d'hôtel, avec une figure de commisération qui

exagère toujours un peu ce qu'a de pénible un


labeur qu'on ne pratique pas, qu'on ne conçoit
même pas et même une habitude qu'on n'a pas
comme les gens qui vous disent : « comme ça doit
vous fatiguer d'éternuer comme ça », plaignait
sincèrement les écrivains en disant : « quel casse-
tête ça doit être » , Françoise, au contraire, devinait
mon bonheur et respectait mon travail. Elle se
241 31
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

fâchait seulement que je contasse d'avance mes


articles à Bloch, craignant qu'il me devançât et
disant « Tous ces gens-là, vous n'avez pas assez
de méfiance, c'est des copiateurs ». Et Bloch se
donnait en effet un alibi rétrospectif en me disant
chaque fois que je lui avais esquissé quelque chose
qu'il trouvait bien : « Tiens, c'est curieux, j'ai fait
quelque chose de presque pareil, il faudra que je te
lise cela . » ( Il n'aurait pas pu me le lire encore,
mais allait l'écrire le soir même) .
A force de coller les uns aux autres ces papiers
que Françoise appelait mes paperoles, ils se déchi-
raient çà et là. Au besoin Françoise pourrait m'aider
à les consolider de la même façon qu'elle mettait
des pièces aux parties usées de ses robes ou qu'à
la fenêtre de la cuisine, en attendant le vitrier
comme moi l'imprimeur, elle collait un morceau
de journal à la place d'un carreau cassé.
Elle me disait en me montrant mes cahiers rongés
comme le bois où l'insecte s'est mis : « C'est tout
mité, regardez, c'est malheureux, voilà un bout de
page qui n'est plus qu'une dentelle, et l'examinant
comme un tailleur, je ne crois pas que je pourrai
la refaire, c'est perdu . C'est dommage, c'est peut-
être vos plus belles idées . Comme on dit à Combray,
il n'y a pas de fourreurs qui s'y connaissent aussi
bien comme les mites . Elles se mettent toujours
dans les meilleures étoffes . »
D'ailleurs, comme les individualités (humaines
ou non) seraient dans ce livre faites d'impressions
nombreuses, qui prises de bien des jeunes filles,
de bien des églises, de bien des sonates , serviraient
à faire une seule sonate, une seule église, une seule
jeune fille, ne ferais -je pas mon livre de la façon
242-
LE TEMPS RETROUVE

que Françoise faisait ce boeuf mode, apprécié par


M. de Norpois et dont tant de morceaux de viande
ajoutés et choisis enrichissaient la gelée . Et je réa-
liserais ce que j'avais tant désiré dans mes prome-
nades du côté de Guermantes et cru impossible,
comme j'avais cru impossible en rentrant de m'ha-
bituer jamais à me coucher sans embrasser ma
mère ou plus tard à l'idée qu'Albertine aimât les
femmes, idée avec laquelle j'avais fini par vivre
sans même m'apercevoir de sa présence, car nos
plus grandes craintes, comme nos plus grandes
espérances, ne sont pas au- dessus de nos forces et
nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser
les autres. - Oui, à cette œuvre, cette idée du temps
que je venais de former disait qu'il était temps de
me mettre. Il était grand temps, cela justifiait
l'anxiété qui s'était emparée de moi dès mon entrée
dans le salon quand les visages grimés m'avaient
donné la notion du temps perdu ; mais était- il
temps encore ? L'esprit a ses paysages dont la con-
templation ne lui est laissée qu'un temps . J'avais
vécu comme un peintre montant un chemin qui
surplombe un lac dont un rideau de rochers et
d'arbres lui cache la vue. Par une brèche il l'aper
çoit, il l'a tout entier devant lui, il prend ses pin-
ceaux. Mais déjà vient la nuit où l'on ne peut plus
peindre et sur laquelle le jour ne se relèvera plus !
Une condition de mon œuvre telle que je l'avais
conçue tout à l'heure dans la bibliothèque était
l'approfondissement d'impressions qu'il fallait
d'abord recréer par la mémoire. Or celle- ci était
usée. Puis, du moment que rien n'était commencé,
je pouvais être inquiet, même si je croyais avoir
encore devant moi, à cause de mon âge, quelques
243
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

années, car mon heure pouvait sonner dans quelques


minutes. Il fallait partir en effet de ceci que j'avais
un corps, c'est - à-dire que j'étais perpétuellement
menacé d'un double danger extérieur, intérieur.
Encore ne parlè -je ainsi que pour la commodité
du langage. Car le danger intérieur, comme celui
d'une hémorragie cérébrale est extérieur aussi, étant
du corps . Et avoir un corps c'est la grande menace
pour l'esprit. La vie humaine et pensante, dont il
faut sans doute moins dire qu'elle est un miraculeux
perfectionnement de la vie animale et physique,
mais plutôt qu'elle est une imperfection encore
aussi rudimentaire qu'est l'existence commune des
protozoaires en polypiers, que le corps de la baleine,
etc. , dans l'organisation de la vie spirituelle, est
telle que le corps enferme l'esprit dans une forte-
resse ; bientôt la forteresse est assiégée de toutes
parts et il faut à la fin que l'esprit se rende . Mais
pour me contenter de distinguer les deux sortes de
danger menaçant l'esprit et pour commencer par
l'extérieur, je me rappelais que souvent déjà dans
ma vie, il m'était arrivé dans les moments d'exci-
tation intellectuelle où quelque circonstance avait
suspendu chez moi toute activité physique, par
exemple quand je quittais en voiture à demi gris,
le restaurant de Rivebelle pour aller à quelque
casino voisin, de sentir très nettement en moi l'objet
présent de ma pensée, et de comprendre qu'il dé-
pendait d'un hasard non seulement que cet objet
n'y fût pas encore entré, mais qu'il fût avec mon
corps même anéanti . Je m'en souciais peu alors.
Mon allégresse n'était pas prudente, pas inquiète.
Que cette joie fuît dans une seconde et entrât dans
le néant peu m'importait. Il n'en était plus de même
244
LE TEMPS RETROUVE

maintenant ; c'est que le bonheur que j'éprouvais


ne tenait pas d'une tension purement subjective des
nerfs qui nous isole du passé, mais au contraire
d'un élargissement de mon esprit en qui se refor-
mait, s'actualisait le passé et me donnait, mais
hélas ! momentanément, une valeur d'éternité . J'au-
rais voulu léguer celle - ci à ceux que j'aurais pu
enrichir de mon trésor. Certes, ce que j'avais éprouvé
dans la bibliothèque et que je cherchais à protéger,
c'était plaisir encore, mais non plus égoïste, ou du
moins d'un égoïsme ( car tous les altruismes féconds
de la nature se développent selon un mode égoïste,
l'altruisme humain qui n'est pas égoïste est stérile,
c'est celui de l'écrivain qui s'interrompt de travailler
pour recevoir un ami malheureux, pour accepter
une fonction publique, pour écrire des articles de
propagande) utilisable pour autrui.
Je n'avais plus mon indifférence des retours de
Rivebelle, je me sentais accru de cette œuvre que
ję portais en moi ( comme de quelque chose de pré-
cieux et de fragile qui m'eût été confié et que j'au-
rais voulu remettre intact aux mains auxquelles
il était destiné et qui n'étaient pas les miennes) .
Et dire que tout à l'heure, quand je rentrerais chez
moi, il suffirait d'un choc accidentel pour que mon
corps fût détruit, et que mon esprit, d'où la vie se
retirerait fût obligé de lâcher à jamais les idées
qu'en ce moment il enserrait, protégeait anxieuse-
ment de sa pulpe frémissante et qu'il n'avait pas
eu le temps de mettre en sûreté dans un livre .
Maintenant, me sentir porteur d'une œuvre, rendait
pour moi un accident où j'aurais trouvé la mort
plus redoutable, même (dans la mesure où cette
œuvre me semblait nécessaire et durable) absurde,
245
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

en contradiction avec mon désir, avec l'élan de ma


pensée, mais pas moins possible pour cela puisque
les accidents étant produits par des causes maté-
rielles peuvent parfaitement avoir lieu au mo.
ment où des volontés fort différentes, qu'ils
détruisent sans les connaître, les rendent détes-
tables, comme il arrive chaque jour dans les incidents
les plus simples de la vie où pendant qu'on désire
de tout son cœur ne pas faire de bruit à un ami
qui dort, une carafe placée trop au bord de la table
tombe et le réveille .
Je savais très bien que mon cerveau était un
riche bassin minier, où il y avait une étendue
immense et fort diverse de gisements précieux .
Mais aurais -je le temps de les exploiter ? J'étais la
seule personne capable de le faire. Pour deux rai-
sons avec ma mort eût disparu non seulement le
seul ouvrier mineur capable d'extraire les mine-
rais, mais encore le gisement lui-même ; or, tout
à l'heure, quand je rentrerais chez moi, il suffirait
de la rencontre de l'auto que je prendrais avec un
autre pour que mon corps fût détruit et que mon
esprit fût forcé d'abandonner à tout jamais mes
idées nouvelles . Or, par une bizarre coïncidence ,
cette crainte raisonnée du danger naissait en moi
à un moment où, depuis peu, l'idée de la mort
m'était devenue indifférente. La crainte de n'être
plus moi m'avait fait jadis horreur et à chaque
nouvel amour que j'éprouvais - pour Gilberte, pour
Albertine , parce que je ne pouvais supporter l'idée
qu'un jour l'être qui les aimait n'existerait plus,
ce qui serait comme une espèce de mort . Mais à force
de se renouveler cette crainte s'était naturellement
changée en un calme confiant .
246
LE TEMPS RETROUVE

Si l'idée de la mort dans ce temps-là m'avait,


ainsi, assombri l'amour , depuis longtemps déjà
le souvenir de l'amour m'aidait à ne pas craindre
la mort. Car je comprenais que mourir n'était pas
quelque chose de nouveau, mais qu'au contraire
depuis mon enfance j'étais déjà mort bien des fois.
Pour prendre la période la moins ancienne, n'avais -je
pas tenu à Albertine plus qu'à ma vie ? Pouvais -je
alors concevoir ma personne sans qu'y continuât
mon amour pour elle ? Or je ne l'aimais plus, j'étais ,
non plus l'être qui l'aimait, mais un être différent
qui ne l'aimait pas, j'avais cessé de l'aimer quand
j'étais devenu un autre. Or je ne souffrais pas 7
d'être devenu cet autre, de ne plus aimer Albertine ;
et certes, ne plus avoir un jour mon corps ne pou-
vait me paraître en aucune façon quelque chose
d'aussi triste que m'avait paru jadis de ne plus
aimer un jour Albertine. Et pourtant combien cela
m'était égal maintenant de ne plus l'aimer . Ces
morts successives, si redoutées du moi qu'elles de-
vaient anéantir, si indifférentes, si douces, une fois
accomplies, et quand celui qui les craignait n'était
plus là pour les sentir, m'avaient fait depuis quelque
temps comprendre combien il serait peu sage de
m'effrayer de la mort. Or c'était maintenant qu'elle
m'était devenue depuis peu indifférente, que je
recommençais de nouveau à la craindre, sous une
autre forme il est vrai, non pas pour moi, mais pour
mon livre, à l'éclosion duquel, était au moins pen-
dant quelque temps indispensable cette vie que
tant de dangers menaçaient. Victor Hugo dit
« Il faut que l'herbe pousse et que les enfants meu-
rent ». Moi je dis que la loi cruelle de l'art est que
les êtres meurent et que nous-mêmes mourions en
247
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

épuisant toutes les souffrances pour que pousse


l'herbe non de l'oubli mais de la vie éternelle,
l'herbe drue des œuvres fécondes, sur laquelle les
générations viendront faire gaiement sans souci de
ceux qui dorment en-dessous, leur « déjeuner sur
l'herbe ». J'ai dit des dangers extérieurs ; des dan-
gers intérieurs aussi . Si j'étais préservé d'un acci-
dent venu du dehors, qui sait si je ne serais pas
empêché de profiter de cette grâce par un accident
survenu au-dedans de moi par quelque catastrophe
interne, quelque accident cérébral, avant que fussent
écoulés les mois nécessaires pour écrire ce livre.
L'accident cérébral n'était même pas nécessaire .
Des symptômes, sensibles pour moi par un certain
vide dans la tête, et par un oubli de toutes choses
que je ne retrouvais plus que par hasard, comme
quand en rangeant des affaires, on en trouve une
qu'on avait oubliée, qu'on n'avait même pas pensé
à chercher, faisaient de moi un thésauriseur dont le
coffre-fort crevé eût laissé fuir au fur et à mesure
ses richesses .
Quand tout à l'heure je reviendrais chez moi
par les Champs - Elysées, qui me disait que je ne
serais pas frappé par le même mal que ma grand'
mère, un après - midi où elle était venue y faire avec
moi une promenade qui devait être pour elle la
dernière, sans qu'elle s'en doutât, dans cette igno-
rance qui est la nôtre, que l'aiguille est arrivée sur
le point précis où le ressort déclanché de l'horlogerie
va sonner l'heure . Peut - être la crainte d'avoir
déjà parcouru presque toute entière la minute qui
précède le premier coup de l'heure, quand déjà
celui- ci se prépare, peut -être cette crainte du coup
qui serait en train de s'ébranler dans mon cerveau,
248
LE TEMPS RETROUVÉ

était-elle comme une obscure connaissance de ce


qui allait être, comme un reflet dans la conscience
de l'état précaire du cerveau dont les artères vont
céder, ce qui n'est pas plus impossible que` cette
soudaine acceptation de la mort qu'ont des blessés,
qui, quoiqu'ils aient gardé leur lucidité, que le
médecin et le désir de vivre cherchent à les trom-
per disent, voyant ce qui va être je vais mourir,
je suis prêt et écrivent leurs adieux à leur femme.
Cette obscure connaissance de ce qui devait être
me fut donnée par la chose singulière qui arriva
avant que j'eusse commencé mon livre, et qui
m'arriva sous une forme dont je ne me serais jamais
douté . On me trouva un soir où je sortis, meilleure
mine qu'autrefois, on s'étonna que j'eusse gardé
tous mes cheveux noirs. Mais je manquai trois fois
de tomber en descendant l'escalier. Ce n'avait été
qu'une sortie de deux heures, mais quand je fus
rentré, je sentis que je n'avais plus ni mémoire
ni pensée, ni force, ni aucune existence. On serait
venu pour me voir, pour me nommer roi, pour me
saisir, pour m'arrêter, que je me serais laissé faire
sans dire un mot, sans rouvrir les yeux, comme ces
gens atteints au plus haut degré du mal de mer
et qui, traversant sur un bateau la mer Caspienne,
n'esquissent même une résistance si on leur dit
qu'on va les jeter à la mer. Je n'avais à proprement
parler aucune maladie, mais je sentais que je n'étais
plus capable de rien comme il arrive à des vieillards
alertes la veille et qui, s'étant fracturé la cuisse,
ou ayant eu une indigestion, peuvent mener encore
quelque temps dans leur lit une existence qui n'est
plus qu'une préparation plus ou moins longue
à une mort désormais inéluctable. Un des moi,
249
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

celui qui jadis allait dans un de ces festins de barbares


qu'on appelle dîners en ville et où pour les hommes
en blanc, pour les femmes à demi nues et emplu-
mées, les valeurs sont si renversées que quelqu'un
qui ne vient pas dîner après avoir accepté, ou seu-
lement n'arrive qu'au rôti , commet un acte plus
coupable que les actions immorales dont on parle
légèrement pendant ce dîner, ainsi que des morts
récentes, et où la mort ou une grave maladie sont
les seules excuses à ne pas venir, à condition qu'on
ait fait prévenir à temps pour l'invitation du qua-
torzième, qu'on était mourant, ce moi -là en moi
avait gardé ses scrupules et perdu sa mémoire.
L'autre moi, celui qui avait conçu son œuvre,
en revanche se souvenait . J'avais reçu une invi-
tation de Me Molé et appris que le fils de Mme Saze-
rat était mort . J'étais résolu à employer une de ces
heures après lesquelles je ne pourrais plus prononcer
un mot, la langue liée comme ma grand'mère pen-
dant son agonie ou avaler du lait, à adresser mes
excuses à Me Molé et mes condoléances à Mme Saze-
rat . Mais au bout de quelques instants j'avais
oublié que j'avais à le faire . Heureux oubli car la
mémoire de mon œuvre veillait et allait employer
à poser mes premières fondations l'heure de sur-
vivance qui m'était dévolue . Malheureusement en
prenant un cahier pour écrire, la carte d'invitation
de Mme Molé glissait près de moi . Aussitôt le moi
oublieux mais qui avait la prééminence sur l'autre,
comme il arrive chez tous les barbares scrupuleux
qui ont dîné en ville, repoussait le cahier, écrivait
Mme Molé (laquelle d'ailleurs m'eût sans doute
fort estimé si elle l'eût appris, d'avoir fait passer
ma réponse à son invitation avant mes travaux
250
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

d'architecte ) . Brusquement un mot de ma réponse


me rappelait que Mme Sazerat avait perdu son fils,
je lui écrivais aussi, puis ayant ainsi sacrifié un
devoir réel à l'obligation factice de me montrer
poli et sensible, je tombais sans forces, je fermais les
yeux, ne devant plus que végéter pour huit jours .
Pourtant, si tous mes devoirs inutiles auxquels
j'étais prêt à sacrifier le vrai, sortaient au bout de
quelques minutes de ma tête, l'idée de ma construc
tion ne me quittait pas un instant. Je ne savais pas
si ce serait une église où des fidèles sauraient peu
à peu apprendre des vérités et découvrir des har-
monies, le grand plan d'ensemble, ou si cela resterait
comme un monument druidique au sommet d'une
île, quelque chose d'infréquenté à jamais . Mais
j'étais décidé à y consacrer mes forces qui s'en
allaient, comme à regret et comme pour pouvoir
me laisser le temps d'avoir, tout le pourtour ter-
miné, fermé « la porte funéraire » . Bientôt je pus
montrer quelques esquisses. Personne n'y comprit
rien. Même ceux qui furent favorables à ma per
ception des vérités que je voulais ensuite graver
dans le temple, me félicitèrent de les avoir décou-
vertes au « microscope » quand je m'étais au con-
traire servi d'un télescope pour apercevoir des
choses très petites en effet, mais parce qu'elles étaient
situées à une grande distance et qui étaient chacune
un monde. Là où je cherchais les grandes lois, on
m'appelait fouilleur de détails . D'ailleurs à quoi
bon faisais-je cela, j'avais eu de la facilité jeune et
Bergotte avait trouvé mes pages de collégien « par-
faites » ¹ , mais au lieu de travailler, j'avais vécu

1. Allusion au 1er livre de l'auteur Les Plaisirs et les Jours.


251
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

dans la paresse, dans la dissipation des plaisirs


dans la maladie, les soins, les manies, et j'entre
prenais mon ouvrage à la veille de mourir, sans rien
savoir de mon métier. Je ne me sentais plus la force
de faire face à mes obligations avec les êtres, ni à
mes devoirs envers ma pensée et mon œuvre, encore
moins envers tous les deux. Pour les premiers l'ou-
bli des lettres à écrire simplifiait un peu ma tâche.
La perte de la mémoire m'aidait un peu en faisant
des coupes dans mes obligations, mon œuvre les
remplaçait. Mais tout d'un coup, au bout d'un mois,
l'association des idées ramenait avec mes remords
le souvenir et j'étais accablé du sentiment de mon
impuissance. Je fus étonné d'être indifférent aux
critiques qui m'étaient faites, mais c'est que depuis
le jour où mes jambes avaient tellement tremblé
en descendant l'escalier, j'étais devenu indifférent
à tout, je n'aspirais plus qu'au repos , en attendant
le grand repos qui finirait par venir. Ce n'était
pas parce que je reportais après ma mort l'admira-
tion qu'on devait, me semblait-il, avoir pour mon
œuvre, que j'étais indifférent aux suffrages de l'élite
actuelle. Celle d'après ma mort pourrait penser
ce qu'elle voudrait . Cela ne me souciait pas davan-
tage . En réalité, si je pensais à mon œuvre et point
aux lettres auxquelles je devais répondre, ce n'était
plus que je misse entre les deux choses, comme au
temps de ma paresse, et ensuite au temps de mon
travail, jusqu'au jour où j'avais dû me retenir à la
rampe de l'escalier, une grande différence d'impor-
tance . L'organisation de ma mémoire, de mes
préoccupations était liée à mon œuvre, peut - être
parce que tandis que les lettres reçues étaient
oubliées l'instant d'après, l'idée de mon œuvre était
252
LE TEMPS RETROUVÉ

dans ma tête, toujours la même, en perpétuel deve-


nir. Mais elle aussi m'était devenue importune.
Elle était pour moi comme un fils dont la mère
mourante doit encore s'imposer la fatigue de s'oc-
cuper sans cesse, entre les piqûres et les ventouses .
Elle l'aime peut -être encore, mais ne le sait plus
que par le devoir excédant qu'elle a de s'occuper
de lui. Chez moi les forces de l'écrivain n'étaient
plus à la hauteur des exigences égoïstes de l'œuvre.
Depuis le jour de l'escalier, rien du monde, aucun
bonheur, qu'il vînt de l'amitié des gens, des progrès
de mon œuvre, de l'espérance de la gloire, ne par-
venaient plus à moi que comme un si pâle soleil,
qu'il n'avait plus la vertu de me réchauffer, de me
faire vivre, de me donner un désir quelconque, et
encore était-il trop brillant, si blême qu'il fût, pour
mes yeux qui préféraient se fermer, et je me retour-
nais du côté du mur. Il me semble pour autant que je
sentais le mouvement de mes lèvres, que je devais avoir
un petit sourire infime d'un coin de la bouche quand
une dame m'écrivait : « J'ai été surprise de ne pas
avoir de réponse à ma lettre ». Néanmoins, cela me
rappelait la lettre et je lui répondais . Je voulais
tâcher pour qu'on ne pût me croire ingrat de mettre
ma gentillesse actuelle au niveau de la gentillesse
que les gens avaient pu avoir pour moi. Et j'étais
écrasé d'imposer à mon existence agonisante les
fatigues surhumaines de la vie.
Cette idée de la mort s'installa définitivement en
moi comme fait un amour. Non que j'aimasse la
mort, je la détestais . Mais après y avoir songé
sans doute de temps en temps comme à une femme
qu'on n'aime pas encore, maintenant sa pensée
adhérait à la plus profonde couche de mon cerveau
253
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

si complètement, que je ne pouvais m'occuper d'une


chose sans que cette chose traversât d'abord l'idée
de la mort et même si je ne m'occupais de rien et
restais dans un repos complet, l'idée de la mort
me tenait compagnie aussi incessante que l'idée du
moi. Je ne pense pas que le jour où j'étais devenu
un demi-mort, c'étaient les accidents qui avaient
caractérisé cela, l'impossibilité de descendre un
escalier, de me rappeler un nom , de me lever, qui
avaient causé par un raisonnement même inconscient
l'idée de la mort, que j'étais déjà à peu près mort,
mais plutôt que c'était venu ensemble, qu'inévi-
tablement ce grand miroir de l'esprit reflétait une
réalité nouvelle . Pourtant je ne voyais pas comment
des maux que j'avais on pouvait passer sans être
averti à la mort complète . Mais alors je pensais aux
autres, à tous ceux qui chaque jour meurent sans
que l'hiatus entre leur maladie et leur mort nous
semble extraordinaire. Je pensais même que c'était
seulement parce que je les voyais de l'intérieur
(plus encore que par les tromperies de l'espérance)
que certains malaises ne me semblaient pas mortels
pris, un à un, bien que je crusse à ma mort, de même
que ceux qui sont le plus persuadés que leur terme
est venu sont néanmoins persuadés aisément que
s'ils ne peuvent pas prononcer certains mots, cela
n'a rien à voir avec une attaque, une crise d'aphasie,
mais vient d'une fatigue de la langue, d'un état
nerveux analogue au bégaiement, de l'épuisement
qui a suivi une indigestion .
Moi, c'était autre chose que les adieux d'un mou-
rant à sa femme, que j'avais à écrire, de plus long
et à plus d'une personne. Long à écrire . Le jour tout
au plus pourrais -je essayer de dormir . Si je travail-
254
LE TEMPS RETROUVE

lais, ce ne serait que la nuit . Mais il me faudrait


beaucoup de nuits, peut-être cent, peut - être mille.
Et je vivrais dans l'anxiété de ne pas savoir si le
Maître de ma destinée, moins indulgent que le sultan
Sheriar, le matin quand j'interromprais mon récit,
voudrait bien surseoir à mon arrêt de mort et me
permettrait de reprendre la suite le prochain soir.
Non pas que je prétendisse refaire en quoi que ce
fut les Mille et une Nuits, pas plus que les Mémoires
de Saint- Simon écrits eux aussi la nuit, pas plus
qu'aucun des livres que j'avais tant aimés et des-
quels, dans ma naïveté d'enfant, superstitieusement
attaché à eux comme à mes amours je ne pouvais
sans horreur imaginer une œuvre qui serait diffé-
rente. Mais comme Elstir Chardin, on ne peut
refaire ce qu'on aime qu'en le renonçant. Sans doute
mes livres, eux aussi, comme mon être de chair,
finiraient un jour par mourir. Mais il faut se résigner
à mourir. On accepte la pensée que dans dix ans
soi-même, dans cent ans ses livres, ne seront plus .
La durée éternelle n'est pas plus promise aux œuvres
qu'aux hommes . Ce serait un livre aussi long que les
Mille et une Nuits peut -être, mais tout autre . Sans
doute, quand on est amoureux d'une œuvre, on
voudrait faire quelque chose de tout pareil, mais il
faut sacrifier son amour du moment, et ne pas pen-
ser à son goût mais à une vérité qui ne nous demande
pas nos préférences et nous défend d'y songer.
Et c'est seulement si on la suit qu'on se trouve
parfois rencontrer ce qu'on a abandonné, et avoir
écrit en les oubliant les Contes arabes ou les Mémoires
de Saint- Simon d'une autre époque. Mais était-il
encore temps pour moi, n'était-il pas trop tard ?
En tous cas, si j'avais encore la force d'accom-
255
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

plir mon œuvre, je sentais que la nature des cir-


constances qui m'avaient aujourd'hui même au
cours de cette matinée chez la princesse de Guer-
mantes donné à la fois l'idée de mon œuvre et la
crainte de ne pouvoir la réaliser marquerait certai-
nement avant tout dans celle- ci la forme que j'avais
pressentie autrefois dans l'église de Combray, au
cours de certains jours qui avaient tant influé
sur moi et qui nous reste habituellement invisible,
la forme du Temps . Cette dimension du Temps que
j'avais jadis pressentie dans l'église de Combray,
je tâcherais de la rendre continuellement sensible
dans une transcription du monde qui serait forcé-
ment bien différente de celle que nous donnent
nos sens si mensongers . Certes, que
il est bien d'autres
erreurs de nos sens, on a vu que divers épisodes de
ce récit me l'avaient prouvé, qui faussent pour nous
l'aspect réel de ce monde. Mais enfin je pourrais,
à la rigueur, dans la transcription plus exacte que
je m'efforcerais de donner, ne pas changer la place
des sons, m'abstenir de les détacher de leur cause
à côté de laquelle l'intelligence les situe après coup,
bien que faire chanter la pluie au milieu de la
chambre et tomber en déluge dans la cour l'ébul-
lition de notre tisane, ne doit pas être en somme
plus déconcertant que ce qu'ont fait si souvent les
peintres quand ils peignent très près ou très loin
de nous, selon que les lois de la perspective, l'in-
tensité des couleurs et la première illusion du regard
nous les font apparaître, une voile ou un pic que le
raisonnement déplacera ensuite de distances quel-
quefois énormes .
Je pourrais, bien que l'erreur soit plus grave,
continuer comme on fait à mettre des traits dans le

256
LE TEMPS RETROUVE

visage d'une passante, alors qu'à la place du nez,


des joues et du menton, il ne devrait y avoir qu'un
espace vide sur lequel jouerait tout au plus le reflet
de nos désirs . Et même si je n'avais pas le loisir
de préparer, chose déjà bien plus importante, les
cent masques qu'il convient d'attacher à un même
visage, ne fût- ce que selon les yeux qui le voient
et le sens où ils en lisent les traits et pour les mêmes
yeux selon l'espérance ou la crainte, ou au contraire
l'amour et l'habitude qui cachent pendant tant
d'années les changements de l'âge, même enfin si
je n'entreprenais pas, ce dont ma liaison avec Alber-
tine suffisait pourtant à me montrer que sans cela
tout est factice et mensonger, de représenter cer-
taines personnes non pas au dehors mais en dedans
de nous où leurs moindres actes peuvent amener des
troubles mortels, et de faire varier aussi la lumière
du ciel moral, selon les différences de pression de
notre sensibilité, où selon la sérénité de notre cer-
titude sous laquelle un objet est si petit, alors qu'un
simple nuage de risque en multiplie en un moment
la grandeur, si je ne pouvais apporter ces change-
ments et bien d'autres (dont la nécessité, si on veut
peindre le réel a pu apparaître au cours de ce récit)
dans la transcription d'un univers qui était à redes-
siner tout entier, du moins ne manquerais - je pas
avant toute chose d'y décrire l'homme comme ayant
la longueur non de son corps mais de ses années,
comme devant, tâche de plus en plus énorme et qui
finit par le vaincre, les traîner avec lui quand il se
déplace. D'ailleurs, que nous occupions une place
sans cesse accrue dans le Temps, tout le monde le
sent, et cette universalité ne pouvait que me ré-
jouir puisque c'est la vérité, la vérité soupçonnée
257 შე
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

par chacun que je devais chercher à élucider. Non


seulement tout le monde sent que nous occupons
une place dans le Temps, mais cette place, le plus
simple la mesure approximativement comme il
mesurerait celle que nous occupons dans l'espace.
Sans doute, on se trompe souvent dans cette éva-
luation, mais qu'on ait cru pouvoir la faire, signifie
qu'on concevait l'âge comme quelque chose de
mesurable.
Je me disais aussi : « Non seulement est-il encore
temps, mais suis -je en état d'accomplir mon œuvre ? »
La maladie qui, en me faisant comme un rude direc-
teur de conscience mourir au monde, m'avait rendu
service (car si le grain de froment ne meurt après
qu'on l'a semé, il restera seul, mais s'il meurt, il
portera beaucoup de fruits), la maladie qui, après
que la paresse m'avait protégé contre la facilité
allait peut-être me garder contre la paresse, la mala-
die avait usé mes forces et comme je l'avais remar-
qué depuis longtemps au moment où j'avais cessé
d'aimer Albertine, les forces de ma mémoire . Or
la recréation par la mémoire d'impressions qu'il
fallait ensuite approfondir, éclairer, transformer en
équivalents d'intelligence, n'était-elle pas une des
conditions, presque l'essence même de l'œuvre
d'art telle que je l'avais conçue tout à l'heure dans la
bibliothèque ? Ah ! si j'avais encore eu les forces
qui étaient intactes dans la soirée que j'avais alors
évoquée en apercevant François le Champi. C'était
de cette soirée, où ma mère avait abdiqué, que
datait avec la mort lente de ma grand'mère, le
déclin de ma volonté, de ma santé. Tout s'était
décidé au moment où ne pouvant plus supporter
d'attendre au lendemain pour poser mes lèvres sur
258
LE TEMPS RETROUVE

le visage de ma mère, j'avais pris ma résolution,


j'avais sauté du lit et étais allé, en chemise de nuit,
m'installer à la fenêtre par où entrait le clair de
lune jusqu'à ce que j'eusse entendu partir M. Swann .
Mes parents l'avaient accompagné, j'avais entendu
la porte s'ouvrir, sonner, se refermer. A ce moment
même, dans l'hôtel du prince de Guermantes , ce
bruit de pas de mes parents reconduisant M. Swann,
ce tintement rebondissant, ferrugineux, interminable,
criard et frais de la petite sonnette qui m'annonçait
qu'enfin M. Swann était parti et que maman allait
monter, je les entendais encore, je les entendais
eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le
passé. Alors, en pensant à tous les événements qui
se plaçaient forcément entre l'instant où je les avais
entendus et la matinée Guermantes, je fus effrayé
de penser que c'était bien cette sonnette qui tintait
encore en moi,, sans que je pusse rien changer aux
criaillements de son grelot, puisque, ne me rappe-
lant plus bien comment ils s'éteignaient, pour le
réapprendre, pour bien l'écouter, je dus m'efforcer
de ne plus entendre le son des conversations que les
masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de
l'entendre de plus près, c'est en moi- même que j'étais
obligé de redescendre . C'est donc que ce tintement
y était toujours et aussi, entre lui et l'instant pré-
sent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne
savais pas que je portais . Quand il avait tinté
j'existais déjà et depuis, pour que j'entendisse encore
ce tintement, il fallait qu'il n'y eût pas eu discon-
tinuité, que je n'eusse pas un instant pris de repos,
cessé d'exister, de penser, d'avoir conscience de
moi, puisque cet instant ancien tenait encore à moi,
que je pouvais encore le retrouver, retourner jusqu'à
259
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

lui, rien qu'en descendant plus profondément en


moi. C'était cette notion du temps incorporé, des
années passées non séparées de nous, que j'avais
maintenant l'intention de mettre si fort en relief
dans mon œuvre . Et c'est parce qu'ils contiennent
ainsi les heures du passé que les corps humains
peuvent faire tant de mal à ceux qui les aiment,
parce qu'ils contiennent tant de souvenirs, de joies
et de désirs déjà effacés pour eux, mais si cruels
pour celui qui contemple et prolonge dans l'ordre
du temps le corps chéri dont il est jaloux, jaloux
jusqu'à en souhaiter la destruction. Car après la
mort le Temps se retire du corps et les souvenirs
si indifférents, si pâlis sont effacés de celle qui
n'est plus et le seront bientôt de celui qu'ils tor-
turent encore, eux qui finiront par périr quand le
désir d'un corps vivant ne les entretiendra plus .
J'éprouvais un sentiment de fatigue profonde
à sentir que tout ce temps si long non seulement
avait sans une interruption été vécu, pensé, secrété
par moi, qu'il était ma vie, qu'il était moi -même,
mais encore que j'avais à toute minute à le main-
tenir attaché à moi, qu'il me supportait, que j'étais
juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais
me mouvoir, sans le déplacer avec moi.
La date à laquelle j'entendais le bruit de la son-
nette du jardin de Combray si distant et pourtant
intérieur, était un point de repère dans cette di-
mension énorme que je ne savais pas avoir. J'avais
le vertige de voir au- dessous de moi et en moi
pourtant comme si j'avais des lieues de hauteur,
tant d'années .
Je venais de comprendre pourquoi le duc de
Guermantes, dont j'avais admiré, en le regardant
260
LE TEMPS RETROUVE

assis sur une chaise, combien il avait peu vieilli


bien qu'il eût tellement plus d'années que moi au-
dessous de lui, dès qu'il s'était levé et avait voulu
se tenir debout avait vacillé sur des jambes flageo-
lantes comme celles de ces vieux archevêques sur
lesquels il n'y a de solide que leur croix métallique
et vers lesquels s'empressent les jeunes séminaristes,
et ne s'était avancé qu'en tremblant comme une
feuille, sur le sommet peu praticable de quatre-
vingt-trois années, comme si les hommes étaient
juchés sur de vivantes échasses grandissant sans
cesse, parfois plus hautes que des clochers, finissant
par leur rendre la marche difficile et périlleuse, et
d'où tout d'un coup ils tombent. Je m'effrayais
que les miennes fussent déjà si hautes sous mes pas,
il ne me semblait pas que j'aurais encore la force
de maintenir longtemps attaché à moi ce passé
qui descendait déjà si loin, et que je portais si
douloureusement en moi ! Si du moins il m'était
laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre,
je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce
Temps dont l'idée s'imposait à moi avec tant de
force aujourd'hui, et j'y décrirais les hommes, cela
dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux ,
comme occupant dans le Temps une place autrement
considérable que celle si restreinte qui leur est réser-
vée dans l'espace, une place, au contraire, prolongée
sans mesure, puisqu'ils touchent simultanément,
comme des géants, plongés dans les années, à des
époques vécues par eux, si distantes, entre les-
quelles tant de jours sont venus se placer dans
le Temps .

FIN
ACHEVÉ D'IMPRIMER
LE 12 MARS 1929
PAR F. PAILLART A
ABBEVILLE (SOMME )
ALDERMAN LIBRARY
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