Depuis l’invasion militaire de l’Ukraine et le découplage
massif avec l’Occident, la Russie s’est réorientée vers le
« Sud Global », qui lui permet à la fois de contourner
l’isolement occidental et les sanctions qui l’accompagne
— mais également de continuer ses politiques de
diversification idéologique.
Le « Sud Global » est en effet devenu l’objet de toutes les
attentions de la politique étrangère russe et le nouveau
théâtre de la compétition idéologique avec l’Occident,
dans des accents qui rappellent ceux des années de
guerre froide lorsque les États-Unis et l’Union soviétique
se confrontaient par proxy en Amérique Latine et en
Afrique.
Si ce tournant est sans précédent depuis 2022, il n’est
pas nouveau : dès les années 1990,
et refusant la domination occidentale de la scène
internationale.
Le texte que nous vous proposons ici est un document
fondamental de ce tournant vers le monde nonoccidental.
Il écrit par un collectif d’experts russes en
2023 et dirigé par Sergueï Karaganov, l’un des architectes
intellectuels de la politique étrangère russe, directeur du
très influent Conseil de politique étrangère et de défense
représentant les « faucons » au sein du régime russe.
Ce texte propose un travail de réflexion et d’action
sophistiqué pour mettre en oeuvre ce que Moscou
appelle dorénavant la « Majorité mondiale » — un terme
qui lui permet de renvoyer l’Occident à son statut de
minorité démographique et culturelle sur la planète. Il
permet de saisir les clefs de lecture russes de la scène
internationale : déclin géopolitique, économique et
moral de l’Occident, opposition entre le « milliard doré »
et la « majorité globale », constitution d’un monde
multipolaire dans lequel la Russie joue le rôle de pôle
civilisationnel entraînant les autres dans la résistance au
Evgueni Primakov,
premier ministre et ministre des Affaires étrangères sous
Boris Eltsine avait théorisé l’idée d’une Russie postsoviétique
tournée vers le partenariat avec la Chine et
l’Inde
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néo-impérialisme occidental, et stratégie de conquête
« des coeurs et des esprits » de cette majorité globale
afin de transformer un monde non-occidental en un
monde anti-occidental.
La Russie joue un rôle clef dans les processus de
« désoccidentalisation » du monde : si elle peut être une
puissance mineure sur certains aspects — contribution à
l’économie mondiale, démographie — elle est reste
centrale dans la formulation d’un monde post-occidental
— et post-libéral — et la mise en place de politiques de
diplomatie publique et d’influence qui accélèrent la
recomposition de l’ordre international en défaveur de
l’Occident.
Cet article est un nouvel épisode de notre série
« Doctrines de la Russie de Poutine » qui traque, traduit,
décortique et analyse les textes canoniques et actuelles
des idéologues du régime russe — dans leurs différentes
variations. Ce travail n’est possible que grâce à votre
soutien.
.
Introduction
Les objectifs de cette étude comprennent l’élaboration de principes de
base, d’orientations et d’objectifs pour travailler avec la Majorité
mondiale , y compris la formulation d’un programme de développement
mondial et d’une politique mondiale qui serait une alternative à celle
d’aujourd’hui. Les échelles régionales et nationales devraient faire l’objet de
recherches distinctes.
La notion de Majorité mondiale est devenue centrale
dans le langage politique russe. Elle évite judicieusement
et préfère
promouvoir un terme sans connotation spatiale — ce qui
évite à la Russie de devoir expliquer si elle est au
« Nord », au « Sud » ou à « l’Est ». L’idée de « Majorité
mondiale » insiste sur une domination numérique qui
permet de relativiser l’Occident en tant que « minorité ».
Si vous en avez les moyens, nous vous
demandons de penser à vous abonner
le concept contesté de « Sud Global »
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Avec le début de l’opération militaire spéciale (ci-après, « la SVO ») en
Ukraine, le domaine de la politique étrangère russe a été divisé en deux.
D’une part, une coalition de plusieurs dizaines d’États dirigée par les États-
Unis, qui introduit de nouvelles mesures punitives contre la Russie, se
donne pour tâche d’isoler le pays politiquement et économiquement et
participe activement à la guerre par procuration contre la Russie sur le
territoire de l’Ukraine. D’autre part, le reste du monde : plus d’une centaine
de pays qui ont de facto adopté une position neutre, et beaucoup une
position favorable à Moscou (« constructive », dans la terminologie du
Concept de la politique étrangère de la Fédération de Russie) par rapport au
conflit d’Ukraine, c’est-à-dire continuer à commercer et à entretenir divers
contacts.
Ce calcul est discutable, puisque la Russie a été
condamnée pour l’invasion de l’Ukraine à l’Assemblée
Générale de l’ONU par plus de 140 pays, avec seulement
5 contre et 35 s’abstenant. Ce que le rapport évoque en
réalité c’est l’application des sanctions, qui n’ont été
votées en effet que par le « Nord » géopolitique — pays
de l’OTAN, Australie, Nouvelle Zélande, Japon, Corée du
Sud…— laissant l’ensemble du reste du monde, soit plus
d’une centaine de pays, poursuivre leurs relations
économiques avec la Russie.
La Majorité du monde n’est pas anti-occidentale, bien qu’objectivement ses
besoins contredisent les intérêts occidentaux, tels qu’ils sont formulés par
les élites mondialistes actuelles.
Les pays du « Sud et de l’Est » sont les alliés naturels de la Russie dans la
démocratisation de l’ordre mondial, l’élimination des pratiques
néocoloniales, des outils de pression et de chantage des systèmes politiques
et monétaires mondiaux.
Les principales sources extérieures de notre développement et les
possibilités de l’influence russe sur l’environnement international sont en
dehors du monde occidental. La Majorité mondiale a une valeur
indépendante, travailler avec elle nécessite des méthodes de diplomatie en
réseau, la création d’alliances conjoncturelles ouvertes sur les intérêts. C’est
cette direction qui devient la clef de la diplomatie russe.
Il existe une contradiction objective entre la thèse de la multipolarité/
politisation de l’ordre mondial émergeant et la capacité à assurer l’égalité de
tous les États, en particulier les petits. Pour l’aplanir, il est nécessaire de
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régionaliser la politique mondiale et le développement mondial, en
transférant l’activité mondiale au niveau des clusters régionaux.