Patrimonialisation industrielle à Nancy
Patrimonialisation industrielle à Nancy
Léopold Barbier
Édition électronique
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DOI : 10.4000/tem.9299
ISSN : 1950-5698
Éditeur
Université des Sciences et Technologies de Lille
Référence électronique
Léopold Barbier, « Héritages industriels et patrimonialisation : Nancy à l’ombre de la place
Stanislas ? », Territoire en mouvement Revue de géographie et aménagement [En ligne], 56 | 2023, mis en
ligne le 20 septembre 2022, consulté le 16 janvier 2023. URL : [Link]
9299 ; DOI : [Link]
Héritages industriels et
patrimonialisation : Nancy à l’ombre
de la place Stanislas ?
Industrial heritages and patrimonialization: Nancy in the shade of Place
Stanislas?
Léopold Barbier
Introduction
1 Reportages sur le patrimoine préféré des Français, duplex pour traiter d’actualités
locales ou nationales… les chaînes télévisées, lorsqu’elles traitent d’un sujet concernant
Nancy, utilisent comme cadre privilégié la place Stanislas, épicentre d’un espace classé
au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ce choix très visuel n’en réduirait presque la ville
qu’à cela.
2 Or la ville de Nancy offre un panel patrimonial beaucoup plus vaste. Comme nous le
verrons ultérieurement et si l’on considère le patrimoine comme une construction
sociale suivant un processus associant « souvent de manière combinée et non exclusive »
l’oubli et l’abandon, la destruction, la sélection, la revendication et la reconnaissance
(Héritier, 2013), alors il se différencie de l’héritage qui lui peut être vu comme une
situation de fait : nous héritons du territoire construit par nos prédécesseurs, charge à
nous de le (re)modeler en conservant, patrimonialisant, détruisant, etc. La divergence
de plus en plus marquée entre les héritages non valorisés et l’émergence de nouveaux
patrimoines (industriel, sensoriel, etc.) depuis quelques décennies amène le monde de
la recherche à se pencher plus avant sur cette question.
3 Bien que née tardivement (à la fin du Moyen-Âge), Nancy présente une riche histoire
urbaine. Ainsi, la ville fut marquée successivement par la création de la Ville Vieille au
XVe siècle, la construction de la Ville Neuve au XVI e siècle, la naissance de la ville des
Lumières sous l’ère du Duc Stanislas reliant Ville Vieille et Ville Neuve telle une agrafe
urbaine (Husson, 2016), la forte extension du tissu urbain suite à l’essor économique et
démographique majeur découlant du traité de Francfort de 1871 et, depuis l’après-
Seconde Guerre mondiale, par l’étalement urbain périphérique avec l’apparition de
plusieurs couronnes de pavillons et d’espaces de grands ensembles. Ces différentes
étapes de développement urbain ont laissé des héritages dont la préservation est
communément admise aujourd’hui.
4 S. Le Garrec (2006) pose que « la réorganisation de la ville sur elle-même est le mode dominant
de production de l’urbain ». Or, le centre-ville, largement concerné dans un premier
temps (années 1950 à 1970) par un renouveau brutaliste (quartier Saint-Sébastien) est
touché par un fort emballement patrimonial qui tend à muséifier « les centres et tissus
anciens tels qu’en eux-mêmes » (Choay, 2009). Parallèlement, certaines parties de la ville
semblent échapper à cette dynamique patrimoniale. C’est le cas de l’ancien faubourg
industriel né au XIXe siècle et localisé entre la Meurthe et le canal de la Marne au Rhin.
Aujourd’hui formé de trois espaces assez distincts (une Zone d’Activités au Sud, une
partie centrale largement reconvertie et un secteur Nord en cours de transformation –
cf. figure 1), ce quartier est au centre de notre étude avec la possible patrimonialisation
de son passé industriel.
5 Il est donc légitime de s’interroger sur la place du patrimoine à Nancy : comment ces
héritages industriels, au cœur d’un quartier en pleine mutation, sont-ils et peuvent-ils
être intégrés à la réflexion patrimoniale nancéienne ?
6 Par l’analyse de l’évolution paysagère et organisationnelle du quartier faisant suite à un
travail de terrain, d’archives, d’entretiens, de lecture des documents d’urbanisme, nous
proposerons ici de voir comment l’héritage industriel nancéien a été pris en compte
depuis une trentaine d’années. Ainsi, nous présenterons le processus de
patrimonialisation sélectif de Nancy (I), la genèse de cet ancien quartier répulsif
aujourd’hui au service d’un nouveau récit urbain (II) puis nous nous questionnerons sur
les actions mises en place (ou non) sur ces héritages industriels dans le cadre du
renouveau de la ville (III).
patrimoine peut être défini « en tant qu’héritage matériel et immatériel, reconnu par les
sociétés afin d’être transmis aux générations futures » (Veschambre, 2007b).
9 Mais « la manière dont se renouvelle le tissu urbain montre au quotidien que toutes les formes
de bâti ne sont pas jugées dignes d’être conservées et de faire mémoire » (Veschambre, 2002a).
À Nancy, une partie de la commune échappe ou semble échapper à cette effervescence
patrimoniale. Le quartier entre la Meurthe et le canal de la Marne au Rhin à l’Est de la
ville a connu une très forte présence industrielle avant de décliner à partir des années
1970 et d’être restructuré à partir des années 1990. Ici, la lutte « entre la temporalité
rapide du projet métropolitain et les temporalités plus longues et plus complexes de la
patrimonialisation » (Djament-Tran, 2015) apparait comme avoir tourné en faveur du
projet urbain visant à proposer un nouveau quartier à part entière dans la ville.
10 Ainsi, dans ce quartier, la notion d’héritage urbain peut donc renvoyer à l’idée de
friche. Cette dernière, éminemment polysémique (C. Cabanne définit en 1984 la friche
industrielle comme un « espace bâti ou non, terrain ou local, autrefois occupé par l’industrie
et désormais en voie de dégradation par suite de sa désaffectation, c’est-à-dire de son abandon
total ou partiel de son activité industrielle » ou bien encore P. Merlin et F. Choay définissent
la friche urbaine en 2005 comme des « terrains laissés à l’abandon en milieu urbain »),
semble cependant plus cibler un site en particulier, alors que la notion d’héritage
apparaît comme plus englobante : Nancy possède donc un héritage industriel important
formé de nombreuses friches, dont certaines sont patrimonialisables. À Nancy comme
dans les travaux menés sur Angers par V. Veschambre (2002a, 2002b), une sélection
dans la préservation des héritages urbains s’est ainsi opérée.
11 Mais ce choix ne s’effectue pas de manière homogène et ne suit pas un parcours
décisionnel prédéfini à l’avance, qui pourrait être reproduit à l’identique d’un territoire
à un autre. A. Sgard montre en 2010 que « le paysage revendiqué comme un bien commun se
rapproche aussi du paysage conçu comme espace public ». Cette idée peut être transposée au
patrimoine, qui peut certes être conservé et préservé scrupuleusement, mais aussi et
parfois être envisagé comme un bien commun que l’on peut faire évoluer de façon
moins stricte. Enfin, la demande sociale de patrimonialisation reste parfois difficile à
cerner et ne correspond pas toujours aux initiatives de protection officielles.
12 Ainsi et de manière générale, la demande sociale précède généralement la
reconnaissance officielle d’un élément en tant que patrimoine. Parfois, la protection
arrive trop tard (bâtiment rasé) ou trop tôt (risque de déclassement et de destruction) :
cela montre que la société ne porte pas la même valeur patrimoniale à tous les
éléments nous entourant et que cette valeur évolue sans cesse.
13 C. Luxembourg a mis spécifiquement en lumière que le patrimoine industriel peut être
présenté comme « un patrimoine à part » du fait de l’image qu’il a longtemps renvoyée :
celle d’une ville en déclin et qui a échoué dans la préservation de ses emplois (2013).
Cependant, l’évolution récente de la notion de patrimoine par son élargissement
typologique et chronologique (Di Méo, 1995 ; Gravari-Barbas, 1996) a ouvert la voie à la
création, en 1973, du TICCIH (The International Committee for the Conservation of the
Industrial Heritage, le comité international pour la conservation du patrimoine
industriel), ce dernier proposant en 2003 de définir le patrimoine industriel, qui
« comprend les vestiges de la culture industrielle qui sont de valeur historique, sociétale,
architecturale ou scientifique ».
14 Ce patrimoine sortant de l’ordinaire, engendrant parfois des coûts exorbitants (la
dépollution par exemple), n’est pas toujours valorisé et reste ainsi à l’état d’héritage. À
15 Depuis plus de 150 ans et encore plus depuis 70 ans grâce à l’accélération législative
(frise chronologique insérée en figure 1) sur la préservation du patrimoine créant des
outils à destination des administrations locales dont les autorités nancéiennes se sont
saisies grandement, des actions sont mises en place pour protéger le patrimoine
architectural nancéien. Une grande partie du territoire communal est donc aujourd’hui
soumise plus ou moins fortement à des règles de préservation (figure 1).
16 La théorie sur la gestion du patrimoine posée par V. Veschambre coïncide peu ou prou
aux pratiques développées à Nancy. Dans la première liste des Monuments historiques
parue en 1840, la ville compte déjà trois sites classés (le Palais des Ducs de Lorraine, la
chapelle des Cordeliers et le tombeau des Ducs de Lorraine). Puis, on constate que la
cité ducale suit de près les évolutions nationales : suite à la loi de 1913 sur les
Monuments historiques (amélioration et renforcement des dispositifs précédents avec
par exemple la création de l’inscription à l’inventaire supplémentaire en plus du
classement), Nancy a peu à peu allongé sa liste de bâtiments classés et inscrits. Ainsi,
entre 1923 et 1928, la place de la Carrière et ses composantes architecturales intègrent
progressivement les Monuments historiques.
17 La première phase de patrimonialisation spatialisée nancéienne fait suite à la loi du 4
août 1962 dite loi Malraux, lançant les secteurs sauvegardés. Les autorités locales se
saisissent de cet outil pour en créer un de 150 ha. Sa phase de création-approbation
dure 20 ans (création par arrêté ministériel le 22 juillet 1976 et approbation par décret
23 Contrairement à beaucoup d’autres villes, Nancy s’est développée dos à son cours d’eau,
à l’écart et sur une terrasse alluviale. L’espace entre le noyau urbain ancien et la rivière
à l’Est était en effet initialement perçu comme répulsif. Cette relation de défiance
envers la Meurthe peut se comprendre en 3 points (Mathis et al., 2019) :
• elle n’est pas utile à l’économie, car difficilement navigable et flottable ;
• son eau est impropre à la consommation (il existe des gisements de sel à l’amont) ce qui
oblige à trouver d’autres sources d’eau potable ;
• elle n’est pas valorisante pour la ville à cause de ses crues, étiages et des difficultés de
franchissement.
24 Ce vaste fond de vallée humide était donc vu comme un élément constitutif de la
défense de Nancy (Edelblutte, 2006). Les occupations humaines n’y étaient que très
ponctuelles : quelques moulins, des tanneries, des petits ports, des jardins, des prés.
Telles sont les seules activités relevées sur le plan de la ville de 1835. Cette situation
n’évolue quasiment pas jusqu’au milieu du XIXe siècle.
25 L’année 1849 voit la percée du canal de la Marne au Rhin se réaliser. Il se situe entre la
Meurthe et le centre-ville ancien. Deux bassins portuaires sont créés, Saint-Georges
(Sud) et Sainte-Catherine (Nord). Mais l’élément réellement déclencheur pour l’arrivée
de l’industrie est l’annexion de l’Alsace et de la Moselle par la Prusse en 1871. Nancy
devient alors une ville-frontière et les entreprises des territoires annexés qui
souhaitent conserver l’accès au marché français s’installent en nombre aux côtés des
quelques sites industriels déjà présents entre Meurthe et Canal (Edelblutte, 2006).
26 Cet essor est aussi rendu possible par l’arrivée d’une seconde voie de chemin de fer
appelée chemin de fer de ceinture, construite pour éviter un engorgement de la voie
principale (à l’Ouest de la ville) en cas de conflit avec l’Allemagne et qui dessert
directement le quartier Meurthe-Canal. Elle est visible sur le plan de Nancy de 1892. Les
anciennes prairies sont de plus en plus occupées par de l’activité industrielle. Enfin, un
canal de décharge est creusé pour permettre une meilleure évacuation de l’eau en cas
de crue (figure 2).
Photo 1 : vue aérienne du quartier Meurthe-Canal complètement saturé, dans les années 1980
(crédits : Archives Municipales de Nancy, 1980-1989, cote 5Fi 2634)
32 Dès le cours d’eau maîtrisé suite à de nombreux travaux, la ZAC Stanislas-Meurthe est
lancée, à partir de 1993. Cette zone est en contiguïté du noyau historique de Nancy, à
deux pas de l’emblématique place Stanislas. La première réalisation à voir le jour,
entreprise entre 1993 et 1996 et récipiendaire en 2003 du Prix Grand Public de
l’Architecture, catégorie Espace Urbain, est le Jardin d’eau. La maîtrise d’œuvre est
confiée à Alexandre Chemetoff, bien connu à Nancy pour sa participation à de
nombreux projets (travail sur les grands ensembles du Plateau de Haye notamment),
mais aussi à Nantes par exemple où il a travaillé sur la mutation de l’ancien quartier
industrialo-portuaire de l’Île de Nantes.
33 Dans un document de présentation de sa réalisation (Chemetoff, 2014), il pose dès le
départ que « le jardin génère la ville », que « la recherche d’une correspondance entre
l’aménagement de la nature et celui de la ville est le principe de base d’un projet qui sera
appliqué à grande échelle dans la ZAC » et que « l’introduction d’un rapport direct avec l’eau et
la végétation induit des comportements nouveaux chez les usagers ».
34 Comme nous l’avons montré précédemment, Nancy ne s’est pas construite avec son
cours d’eau. De plus, et bien que de nombreux cœurs d’îlots, imperceptibles depuis la
rue, restent non-bâtis, la ville a une image très minérale où la nature visible est peu
présente ; la municipalité a d’ailleurs lancé un vaste Plan Nature en 2019 pour inverser
la tendance. Ainsi et dans la lignée de la charte d’Aalborg de 1994 qui prône la défense
du capital naturel, le quartier industriel représentait une opportunité immanquable
pour donner à la ville ce qu’elle n’avait alors pas. Cela entre également en résonnance
avec la Charte d’environnement co-signée par l’intercommunalité nancéienne et le
ministère de l’Environnement en 1997 et dont l’un des objectifs majeurs et la
protection-valorisation de la trame verte et bleue (TVB). Cette notion, posée
officiellement par la loi Grenelle I de 2009 a pour objectif de « maintenir ou reconstituer
un réseau permettant les déplacements des espèces végétales nécessaires à leur survie,
notamment dans un contexte de changement climatique » (Vanpeene-Bruhier et Amsallem,
2014).
35 Ainsi, en appliquant ces nouveaux référentiels, l’urbanisme n’est plus seulement
réglementaire et opérationnel, mais également communicationnel, la friche
transformée devenant le support pour une promotion globale du territoire (Nicolas et
Zanetti, 2013). À Nancy, le quartier entre Meurthe et Canal devient donc un support de
ce projet vert, de cette ouverture de la ville vers son cours d’eau et son canal.
36 Cette volonté d’écrire un nouveau récit urbain, plus vert et plus vertueux, se retrouve
dans les documents d’urbanisme de la ville de Nancy et notamment dans le Projet
d’Aménagement et de Développement Durable (PADD) de son Plan Local d’Urbanisme
(PLU) de 2007, développé par la Communauté Urbaine du Grand Nancy (CUGN). Le
PADD est l’expression des ambitions politiques locales en matière d’urbanisme. La
dénomination de sa troisième orientation est évocatrice : « Réconcilier la ville avec l’eau
sur les rives de Meurthe » (CUGN, 2007).
37 Ce dynamisme langagier se retrouve dans l’appellation des espaces : la ZAC Stanislas-
Meurthe devenant ZAC Rives de Meurthe en 2003, afin de montrer la volonté de
s’ouvrir à l’eau : cette dernière étant maîtrisée, les pouvoirs publics peuvent proposer
un territoire plus amène. L’ancien canal de décharge des crues est à présent baptisé le
Bras Vert, offre aux habitants la possibilité de pêcher ou de se promener le long de ce
dernier et aux sportifs de bénéficier d’un parcours en eaux vives.
38 Le projet de Plan Local d’Urbanisme Intercommunal, lancé en 2015 et dont
l’approbation est attendue pour 2024, place très clairement la Meurthe comme élément
de continuité écologique majeur. Le changement de majorité politique à la tête de la
ville de Nancy (élection d’une liste de rassemblement de la gauche, allant du Parti
Socialiste au Parti Communiste en passant par les écologistes) à la suite des élections
municipales de 2020 ne devrait pas infléchir cette tendance : le nouveau Maire Mathieu
Klein proposait dans son programme la création d’un parc urbain de 30 ha et d’une
forêt urbaine au sein de l’ancien faubourg industriel.
39 Mais ce réenchantement urbain, cet idéal de ville verte nouvelle où « l’espace public fait
de plus en plus partie du patrimoine lui-même » (Tomas, 2004) en ferait presque oublier la
fonction initiale de ce quartier, un territoire industriel majeur pour la ville de la fin du
XIXe siècle aux années 1980. La valorisation de cet héritage ne fut en effet pas une
priorité.
40 Le quartier nancéien entre Meurthe et Canal est composé de trois zones distinctes : le
secteur Marcel Brot au Sud, le secteur Rives de Meurthe en partie centrale et le secteur
Rives de Meurthe Nord. Nous nous intéresserons ici aux deux derniers secteurs cités ci-
avant car ce sont eux qui ont connu (pour la partie centrale) ou sont en train de
connaitre (pour la partie Nord) les plus profondes mutations.
41 Dans la partie centrale, à proximité immédiate du centre historique, le principe de la
Zone d’Aménagement Concerté (ZAC) a été retenu. Ce procédé permet de créer un
espace architecturalement homogène grâce à un cahier des charges précis, voire rigide.
C’est dans ce contexte et après presque 20 ans de mobilisation foncière publique
(CERTU, 2004) que la ZAC Stanislas Meurthe est créée en 1993, suivie en 1997 par la ZAC
Austrasie. En 1997 toujours, la première zone est étendue puis renommée ZAC des Rives
de Meurthe en 2003.
42 Le travail de maîtrise d’œuvre urbaine (mise en place et suivi du plan d’aménagement
d’ensemble, conception des espaces publics) est confié à l’architecte-urbaniste-
paysagiste Alexandre Chemetoff et son bureau. Son projet est basé sur une refonte
quasi totale de la trame viaire pour donner au quartier un plan hippodamien, à l’opposé
de son ancienne (non) organisation. Cela implique une profonde restructuration du
parcellaire et, le quartier étant fortement bâti, de nombreuses destructions. L’entrée
patrimoniale n’est pas très affirmée.
43 Sur les périmètres stricto sensu de ces ZAC, les quelques éléments patrimonialisés l’ont
été au fil de l’eau, sans étude préalable sur la valeur patrimoniale potentielle des
bâtiments aujourd’hui détruits (dixit le service « urbanisme et écologie urbaine » de la
Métropole du Grand Nancy). La ZAC Rives de Meurthe, la plus ancienne et la plus
avancée (la concession d’aménagement s’achève en 2021, les derniers aménagements à
réaliser ont été transférés dans la concession de la ZAC Austrasie) ne comptent plus que
de très modestes traces du passé industriel. Au Nord de cette dernière, un immeuble a
été conservé (figure 3A), sans qu’il n’évoque l’industrie en elle-même.
44 La ZAC Austrasie, en revanche, compte en son sein un ensemble d’éléments reconvertis
pour tout ou partie, issue de la préservation partielle d’anciens abattoirs. La Grande
Halle (figure 3B), la Halle Ouverte (figure 3C), une Petite Halle (figure 3D) ainsi que les
deux pavillons de l’Octroi (figures 3E et 3F) sont conservés. L’objectif est d’y faire une
pépinière culturelle. La Grande Halle et la Halle Ouverte, destinées à l’accueil
d’événements, sont opérationnelles, comme le pavillon Sud de l’Octroi devenu site
Figure 3 : localisation des ZAC, du PUP, et des éléments préservés du quartier nancéien Meurthe-
Canal (réalisation : Léopold Barbier, 2021)
50 Il apparait donc que l’action publique n’a pas cherché à faire émerger un patrimoine
industriel fort à Nancy ; les éléments conservés ne sont pas accompagnés d’éléments
explicatifs permettant leur compréhension.
51 Cependant, les documents d’urbanisme ne sont pas gravés dans le marbre et peuvent
évoluer. C’est le cas lorsqu’une opportunité foncière se présente. En 2016, un entrepôt
de brocante installé dans l’ancien site d’un négociant de charbon, ferme. En 2019, une
Orientation d’Aménagement et de Programmation nommée Lobau-Trocante est
instaurée afin de donner un cadre à la transformation de l’îlot urbain. Ici, un intérêt
pour l’héritage industriel est indiqué avec la volonté de « mettre en valeur les
architectures conservées en travaillant sur la mise en scène de ce patrimoine » (MGN, 2019).
Une halle, une cheminée et la conciergerie vont être conservées au cœur d’un nouvel
ensemble immobilier.
52 Mais cela risque de s’apparenter à une patrimonialisation alibi (Woronoff, 2007), forme
la plus légère de valorisation et « fréquente dans les anciens faubourgs industriels des villes
classiques » comme Nancy (Del Biondo, Edelblutte, 2016). Il est difficile parfois d’évaluer
ce qui fait patrimoine, et si une valorisation peut être considérée comme tel. Ainsi, les
projets de conservation menés au fil de l’eau et présentés précédemment ne
s’apparentent-ils pas également à une patrimonialisation alibi ?
53 Malgré tout, en sortant des rigides ZAC, on constate qu’une patrimonialisation
s’effectue de facto par l’intermédiaire du secteur privé.
54 Hors des ZAC dans lesquelles il est difficile de s’extraire des plans initiaux assez rigides,
notre territoire d’étude est aussi couvert par des zonages plus classiques du PLU
nancéien. La préservation des anciens éléments industriels s’y réalise de facto, parce que
les sites ou les logements sont encore utilisés. Mais peut-on parler de
patrimonialisation ? G. Di Méo (2007) pointe qu’avec les années 1970 arrive la
« fragmentation des représentations et des convictions sociales » et que « devant ce recul de
l’universel, […] chaque objet, chaque évènement, chaque lieu affiche en toute légitimité une
potentialité, voire une prétention patrimoniale ».
55 Pour la partie habitat, il est possible de proposer un gradient de conservation en
fonction des zones du PLU dans lesquelles les constructions se situent :
• la zone UZ : elle regroupe des anciens logements ouvriers mitoyens, dans des interstices
localisés entre les ZAC Rives de Meurthe et Austrasie. Ce zonage n’a volontairement pas été
intégré aux ZAC, dévolues presque qu’exclusivement à la destruction-reconstruction, pour
préserver une trace industrielle dans le quartier. Ainsi, quelques maisons subsistent
(essentiellement rue d’Algérie et rue du Progrès). Leur état tranche avec les constructions
nouvelles bâties en contiguïté. Les constructions boulevard d’Austrasie sont plus denses
(présence d’habitat collectif) et mieux conservées et intégrées ;
• la zone UA : elle présente une homogénéité architecturale et une mixité fonctionnelle. On y
retrouve des maisons mitoyennes et des logements collectifs type HBM (rue Henri Bazin par
exemple) dont l’objectif était de créer du logement abordable en accession à la propriété
(Simon, 2018). Elle recoupe grandement le périmètre du PUP, aujourd’hui abandonné. Un
élément remarquable ressort : la maison alsacienne Fruhinsholz ;
• la zone UB : elle présente de grandes similitudes avec la zone UA, mais la présence
d’activités de services y est plus prégnante. Des nouvelles constructions (maisons et petits
collectifs) s’y développent.
56 Il convient de présenter plus précisément une maison qui se détache, seul élément du
quartier inscrit aux Monuments historiques, depuis 1993. Il s’agit d’une maison
alsacienne construite en 1880 à Schiltigheim pour la Famille Fruhinsholz, puis
déconstruite-reconstruite pierre par pierre à Nancy en 1920. À son arrivée, Adolphe
Fruhinsholz fonde dans la cité ducale une entreprise de tonnellerie. La vaste demeure
qui était sienne (photo 2, localisée sur la figure 1), d’une surface de 400 m 2, est
rattachée à l’entreprise Nordon en 1958, réhabilitée en 1996 et est en vente depuis trois
ans. L’aménagement intérieur en bureaux peut laisser penser qu’une profession libérale
pourrait s’y installer.
Photo 3 : vue vers le Sud du bâtiment-pont des Grands Moulins (crédits : Léopold Barbier, 2020)
Photo 4 : vue vers le Nord de la vallée du graff à Nancy (crédits : Léopold Barbier, 2021)
en compte plus large des anciens héritages industriels en vue d’une possible
patrimonialisation.
Conclusion
63 À travers cet article, nous avons pu montrer que l’entrée patrimoniale dans la
métamorphose urbaine entre Meurthe et Canal à Nancy n’était pas dominante, en
particulier pour le secteur central du quartier. La complexité de ces espaces relève
aussi de la gestion de la pollution des sols, qu’il faut impérativement quantifier et
prendre en compte pour réaliser de nouvelles opérations immobilières. La perte de
mémoire en la matière engendre généralement des coûts importants, qui peuvent
obérer la mise en patrimoine d’un site. À cela s’ajoute la pression foncière dans un
quartier où la présence de l’eau avec le canal et la Meurthe et la proximité du centre-
ville, mais « au vert » attire les promoteurs qui en font des arguments mercatiques.
64 Comme Nancy, d’autres villes françaises se sont lancées dans la transformation de leurs
anciens faubourgs industriels. Certaines similitudes, presque troublantes, peuvent
d’ailleurs être constatées. C’est le cas d’Angers où « l’urbanité destructrice » s’est
matérialisée dans la ZAC Thiers-Boisnet, couvrant un ancien quartier industriel à
proximité immédiate du cœur urbain historique développé sur d’anciennes zones
humides. Les héritages y ont quasiment tous été détruits suite au départ des industries
vers la périphérie dans les années 1970/1980 et à l’établissement de cette ZAC en 1996
(Veschambre, 2002b). Nancy et Angers semblent donc avoir suivi les mêmes processus
et dans la même temporalité.
65 D’autres se démarquent comme Nantes, qui a su bien plus préserver son héritage
industriel et notamment dans le cadre du projet de l’Île de Nantes, qui a connu une
mobilisation sociétale locale forte comparée à Nancy, afin de préserver et mettre en
valeur l’histoire industrielle de la ville.
66 Ces projets urbains de grande ampleur doivent prendre en compte les évolutions,
notamment en matière d’environnement. La Métropole du Grand Nancy devra trancher
dans les années à venir entre l’objectif de limitation de l’étalement urbain induisant
une densification de son péricentre, l’enjeu de la gestion des héritages industriels
encore bien présents dans la zone Nord des Rives de Meurthe et l’ambition de la
nouvelle majorité politique de faire du « vert en ville ». Il s’agit peut-être d’injonctions
contradictoires. La partie Sud du quartier, Marcel Brot, fait actuellement l’objet de
réflexions et saura peut-être concilier ces impératifs.
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NOTES
1. Découpage statistique de l’INSEE qui succède en 2020 à l’aire urbaine de 2010 et qui est « un
ensemble de communes, d’un seul tenant et sans enclave, constitué d’un pôle de population et d’emploi, et
d’une couronne qui regroupe les communes dont au moins 15% des actifs travaillent dans le pôle ».
2. L’EPFL assure pour les collectivités locales le portage foncier de projets structurants (rachat de
friches) ainsi que le pré-aménagement en tant que maître d’ouvrage (dépollution par exemple),
avant de rétrocéder les terrains auxdites collectivités pour aménagement. Créé en 1973 en
Lorraine, il travaille essentiellement sur des friches industrielles et militaires. En 2020, il devient
EPF Grand Est.
RÉSUMÉS
Nancy est une ville française reconnue et valorisée pour son patrimoine architectural :
classement UNESCO de la ville des Lumières, maisons art nouveau de l’École de Nancy, etc. Mais
une part non négligeable de son territoire, un ancien faubourg industriel né au XIX e siècle,
semble échapper à cette dynamique patrimoniale. À travers cet article nous tenterons de
montrer que, même si la volonté de préserver les héritages industriels de la part des pouvoirs
locaux n’a pas été le moteur du renouveau urbain du quartier, certains héritages industriels
persistent sur ce territoire encore en mue. Cette réflexion interrogera la notion du patrimoine et
des héritages et de leur place au sein des projets de renouvellement urbain.
Nancy is a French city recognized and valued for its architectural heritage: UNESCO classification
of the city of the Age of Enlightenment, houses in Art Nouveau of École de Nancy style, etc. But a
significant part of its territory, a former industrial suburb born in the 19 th century, seems to have
been ignored by the local authorities, despite its great historic value. We will therefore try to
show that there remain places that are worthy of interest, as they bear testimony to the rich
history and geography of this constantly changing territory. This reflection will question the
notion of heritage and legacies and their place within urban renewal projects.
INDEX
Keywords : industrial heritage, industrial suburb, urban renewal, Nancy
Mots-clés : Patrimoine industriel, faubourg industriel, renouveau urbain, Nancy
AUTEUR
LÉOPOLD BARBIER
Doctorant en cotutelle internationale
Université de Lorraine, centre de recherche LOTERR
Université de Mons, Faculté d’Architecture et d’Urbanisme
23, boulevard Albert 1er
54000 NANCY
[Link]@[Link]