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Éloge du Silence dans un Monde Bruyant

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OPINIONS

« Certains silences dépassent toute


plénitude » « Certains silences dépassent
toute plénitude »
COMMENT ÉCHAPPER À L’APPEL DES SMARTPHONES ? QU’IL S’AGISSE DE TENTER UNE
DÉCONNEXION ESTIVALE, DE REPENSER NOTRE RAPPORT AUX ÉCRANS OU DE FUIR LE TUMULTE
DU MONDE, PLUSIEURS ÉCRIVAINS ET PHILOSOPHES NOUS INVITENT CETTE SEMAINE À
RENOUER AVEC LES JOIES QUE PROCURENT LE SILENCE, LA NATURE, LA PHILOSOPHIE, LA
LITTÉRATURE, L’ART ET LA CONVERSATION. OLIVIER REY* FAIT L’ÉLOGE DU SILENCE POUR
ÉCHAPPER AUX « NOTIFICATIONS », AUX MUSIQUES DE SUPERMARCHÉS ET AUTRES SONNERIES
EN TOUS GENRES.

12 min • Alexandre Devecchio


LE FIGARO. - Notre monde connecté, d’écrans et de téléphones portables,
est un monde de bruits. L’individu moderne ne semble plus supporter le
silence. Que pensez-vous de cette nouvelle habitude contemporaine de se
promener avec des écouteurs ?

OLIVIER REY. - Les villes anciennes étaient également bruyantes. Avec cette
différence que la plupart des bruits avaient une origine humaine ou
animale, alors qu’aujourd’hui la plupart des bruits émanent de dispositifs
techniques, au premier rang desquels moteurs, souffleries et haut-parleurs.
Il est compréhensible que, plongé dans un tel bain sonore, on cherche à s’en
extraire, et le plus simple est de couvrir la rumeur ambiante en s’injectant
dans les oreilles ce que l’on a soi-même choisi d’entendre. Cela étant, si l’on
se réfère aux succès des téléchargements, les « playlists » ainsi composées
semblent ne faire qu’un avec le monde ambiant, en être moins une
contrepartie que sa musique d’accompagnement. Par ailleurs, j’ai
personnellement noté à quel point il est difficile, lorsque nos oreilles ont été
durablement branchées sur des écouteurs, de les en détacher. On éprouve
une sensation de vide. De là la tentation de se brancher au plus vite sur un
nouveau dispositif qui comblera le manque. Et c’est ainsi que, en cherchant
à se créer une « bulle » personnelle, on peut en arriver à vivre en
permanence à distance de soi-même. Car c’est dans un esprit disponible,
vacant, que le fond a une chance d’affleurer.

La musique, qui autrefois venait trouer le silence, est également


omniprésente, dans les cafés, les restaurants, les supermarchés…

Je ne peux, ici, que céder la parole à Thomas B


­ ernhard, dont le style est à la
mesure du phénomène. « Aujourd’hui vous entendez de la musique
partout, où que vous vous trouviez vous êtes positivement obligé
d’entendre de la musique, dans tous les magasins, dans toutes les
salles d’attente de médecins, dans toutes les rues, aujourd’hui vous ne
pouvez plus du tout échapper à la musique, vous voulez la fuir mais
vous ne pouvez pas la fuir, notre époque vit tout entière avec
accompagnement musical, c’est là la catastrophe (…). À notre époque,
c’est l’invasion de la musique totale, partout, entre le pôle Nord et le
pôle Sud, vous êtes forcé d’entendre, que ce soit en ville ou à la
campagne, en mer ou dans le désert (…). Les gens sont quotidiennement
gavés de musique, depuis si longtemps déjà qu’ils ont déjà perdu
depuis longtemps tout sentiment de la musique. (…) On parle tant
aujourd’hui des déchets et de la chimie qui détruiraient tout, mais c’est
la musique qui, pour finir, détruira totalement tout ce qui existe, je vous
le dis. (…) L’homme totalement anéanti par l’industrie musicale, je le vois
déjà, (…) ces masses de victimes de l’industrie musicale qui finalement
peuplent les continents de leur puanteur de cadavres musicaux. (…)
Cette musique ininterrompue est la chose la plus brutale que
l’humanité actuelle ait à supporter et à endurer. »

J’ai eu l’agréable surprise il y a quelques années, en faisant les courses dans


un U Express, de découvrir un magasin éclairé moins crûment que
d’habitude et sans musique. L’explication m’a été donnée par un vendeur
que j’interrogeai : il en était ainsi tous les mardis entre 13 et 15 heures, afin
de permettre aux autistes de faire leurs emplettes sans être agressés par
une lumière trop vive ou le bruit. « Ça fait bizarre, il faut s’habituer », m’a-
t-il dit, fataliste. Il m’a paru significatif que, pour évoluer dans des
conditions que, pour ma part, je qualifierais d’humaines, il faille se glisser
dans le sillage de « personnes présentant des troubles du spectre
autistique » (un humain ne souffrant d’aucun trouble est censé ne pas être
troublé par des conditions inhumaines). Seule l’accusation de
discrimination à l’égard de personnes différentes peut, dans certains cas,
exercer quelque effet, auprès de responsables soucieux de l’image de leur
entreprise et de politique inclusive. Quoi qu’il en soit, je remercie mes frères
autistes d’avoir permis cette toute petite trêve dans ma supérette.
En cette année de rebondissements politiques, le bruit a également été
celui des chaînes d’informations, des invectives sur les plateaux télé, des
alertes sur les téléphones portables. Le silence a-t-il aussi des vertus en
politique ? Le véritable art de la conversation nécessite-t-il des moments de
silence ?

De l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle inclus, les penseurs politiques savaient


que la démocratie suppose une population limitée. Rousseau réclamait, de
ce fait, « un État très petit, où le peuple soit facile à rassembler, et où
chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres ». À partir du
moment où ce n’est plus le cas, l’expérience directe laisse place à
l’expérience indirecte, c’est-à-dire médiatisée par les vecteurs d’information
à distance, journaux, radio, télé, et maintenant les réseaux. Plus
l’information circule facilement, devient pléthorique, plus nos capacités
d’attention se trouvent débordées par ce flux permanent, et plus nous
avons tendance, pour sélectionner ce dont nous prendrons connaissance, à
nous en tenir au spectaculaire, à ce qui nous tire par la manche, à ce qui ne
demande aucun effort. Le magazine américain Time, qui désigne chaque
année une « Person of the Year » (de Lindbergh en 1927 à Zelensky en 2022,
en passant par Gandhi, Roosevelt, Churchill, de Gaulle ou Jean-Paul II), a
choisi pour 2023 la chanteuse Taylor Swift, ce qui donne une idée du type
de monde dans lequel nous vivons, dans lequel la politique s’insère et doit
exister. Il est facile d’incriminer la scène politique pour le triste spectacle
qu’il lui arrive de donner, mais il faut convenir que le contexte n’est pas
propice.

La conversation, heureusement, n’est pas soumise aux mêmes impératifs de


« visibilité » et d’« impact » - même si, les registres n’étant pas étanches les
uns aux autres, la conversation peut se laisser contaminer par les façons de
s’exprimer propagées par le racolage publicitaire, les vidéos des
« influenceurs » et le marketing politique. Comme vous l’indiquez, l’art de la
conversation relève non seulement de ce qui est dit et de la façon dont cela
est dit, mais aussi des silences qui entourent la parole. Maeterlinck avait
raison lorsqu’il relevait : « Ce qu’avant tout vous vous rappellerez d’un
être aimé profondément, ce n’est pas les paroles qu’il a dites ou les
gestes qu’il a faits, mais les silences que vous avez vécus ensemble. »
Dans un autre registre, Wittgenstein a dit de son Tractatus logico-
philosophicus (avec sa célèbre dernière phrase : « Sur ce dont on ne peut
parler, il faut garder le silence ») que le livre était composé de deux
parties, la partie écrite et la partie non écrite, la seconde étant la plus
importante. Reste que la partie non écrite n’existe qu’en vertu de la partie
écrite. La parole et le silence s’appellent l’une l’autre.

Beaucoup de philosophes ont fait l’éloge du silence. Sénèque y voit une


manière de contrôler nos passions, Descartes une condition pour bien
réfléchir, Pascal l’occasion d’un vertige existentiel, Rousseau un moyen de
redécouvrir la nature, Jankélévitch un révélateur de ce qui est le plus
important. Dans quelle filiation vous situez-vous ?

Tout cela me semble juste. Il faut toutefois prendre garde au fait qu’écrivains
et philosophes sont de parti pris, dans la mesure où ils ont besoin de silence
pour réfléchir et composer leurs œuvres. Par ailleurs, je note qu’au fur et à
mesure qu’on avance dans le temps, l’éloge du silence tend à refluer devant
la détestation du bruit qui le trouble ou le détruit. Goethe avait le bruit en
horreur, même l’aboiement lointain d’un chien lui était insupportable. Kant
déménagea parce que le coq d’un voisin le gênait, puis, habitant à proximité
de la prison de Königsberg, demanda que les fenêtres des cellules
demeurassent fermées parce que les chants et les cris des prisonniers
l’incommodaient. Schopenhauer également redoutait le bruit :
« Quiconque a en tête quelque chose qui ressemble à une pensée est
naturellement hostile à toute interruption et notamment au vacarme qui
non seulement interrompt les pensées mais les brise, les assomme. En
revanche, pour les têtes où il n’y a rien à interrompre si ce n’est le
sommeil, le vacarme ne procure pas de gêne particulière. » Exaspéré par
le bavardage incessant de sa voisine sur le palier, il la précipita un jour dans
l’escalier, où elle se cassa la jambe, ce qui valut au philosophe d’être
condamné à une lourde amende et à verser une pension à sa victime. Je
pourrais multiplier les exemples. Lorsqu’on lit, dans le Cours de
philosophie en six heures un quart de Gombrowicz, que « les hommes
intelligents sont très sensibles au bruit », on sent que l’auteur en a gros
sur la patate et cherche à se dédommager, par cette revendication de
supériorité, de la souffrance que des voisins bruyants lui ont fait endurer.

Dans son livre Le Monde du silence, le philosophe et poète suisse Max


Picard voit dans le silence « la trace du divin ». Qu’en pensez-vous ? Le
silence peut-il être une expérience mystique ?

Il n’y a pas le silence, mais des silences. Certains silences sonnent le creux,
sont absence, vacuité, délaissement, dépression, mort. D’autres silences
dépassent toute plénitude - ils ne sont pas en deçà de ce qui s’entend, mais
au-delà. C’est pourquoi, à moins de n’être qu’extase fugitive, l’expérience
mystique passe toujours par des moments de silence. « Quand le silence
de Dieu entre dans notre âme, la perce et vient rejoindre ce silence qui
est secrètement présent en nous, alors désormais nous avons en Dieu
notre trésor et notre cœur », a écrit Simone Weil. La même qui disait
aussi : « Il y a un silence dans la beauté de l’univers qui est comme un
bruit par rapport au silence de Dieu. » On retrouve ici l’ambiguïté du
silence : certains recevront ce silence de Dieu comme une preuve de son
inexistence, d’autres le vivront comme une épiphanie.

Durant la crise du Covid, certains ont loué l’expérience du confinement


comme un moment de retour sur soi-même. N’était-ce pas une illusion ?
Celui-ci n’a-t-il pas au contraire amplifié l’emprise des nouvelles
technologies, et du bruit qui va avec, sur nos vies ?

Nous vivons désormais dans deux mondes à la fois. D’une part le monde
accessible directement à nos sens, d’autre part le monde auquel nous
branchent des appareils électroniques. Un petit enfant a envie de faire
comme les grands. Et quelle est devenue la principale activité de beaucoup
de grands, ce qui capte le plus leur attention ? L’écran de leur smartphone.
Le « digital native » comprend donc, dès la tendre enfance, que ce qui se
passe dans le « cloud » est plus important que ce qui se passe dessous. Dans
un premier temps, le confinement, en ralentissant les flux, en calmant
l’agitation, a encouragé à « rejoindre ce silence qui est secrètement
présent en nous », pour reprendre l’expression de Simone Weil. Très vite,
cependant, tout s’est ligué pour conjurer ce risque : il fallait d’urgence
suturer la plaie ouverte dans la trame ordinaire des jours, n’attendre de
salut que d’un branchement continu à internet. Heidegger parlait d’« être-
au-monde » et de l’« être jeté dans le monde », il faudrait moderniser ces
expressions en parlant d’« être-au-smartphone » et d’« être jeté dans les
réseaux » (l’« être vers la mort » devrait semblablement s’effacer devant
l’« être vers le suicide assisté »). Le processus en cours se nourrit des crises
pour augmenter encore son emprise.

Vous-même, parvenez-vous à vous déconnecter et à renouer avec le monde


du silence ?

Je suis comme beaucoup d’entre nous, je fais ce que je peux. Concernant les
ondes sonores, je n’ai ni les moyens ni le tempérament impérieux de
Wallenstein, généralissime des armées du Saint Empire, duc de Friedland,
de Sagan et de Mecklembourg, qui envoyait des domestiques patrouiller
autour de son lieu de résidence pour veiller à ce que personne ne fît de bruit
aux environs. Même à la campagne, on n’est pas à l’abri d’un réveil à la
tronçonneuse, d’un voisin qui laisse ses chiens aboyer des heures durant - je
ne parle pas des coqs, car leur chant me réjouit (ils font entendre le silence
du matin plus qu’ils ne le rompent). J’use quand il le faut de bouchons
d’oreille (et je choisis, dans la mesure du possible, le créneau « heure
silencieuse » quand il me faut aller faire des courses). Concernant les ondes
électromagnétiques et ce qu’elles portent, la 5G n’est pas encore arrivée
jusqu’à la maison, mais la 4 est bien présente, qui entretient alentour une
rumeur latente : il suffit d’une « activation » de rien du tout pour que le
torrent se déverse. Je désamorce toutes les « notifications », les sonneries
sont au minimum. L’ennui est que plus on s’habitue au calme, plus on
souffre lorsque, par la force des choses, on se trouve à nouveau plongé dans
le tumulte.

* Polytechnicien, Olivier Rey a enseigné les mathématiques à l’X et est


chercheur à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des
techniques. Il enseigne la philosophie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et
est l’auteur de nombreux essais salués par la critique, comme « Leurre
et malheur du transhumanisme » (Desclée de Brouwer, 2018), qui a
obtenu le prix Jacques-Ellul 2019, et « Réparer l’eau » (Stock, 2021).

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