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Dynasties et tribus au Maghreb médiéval

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Conclusion

L e sort des dynasties successives qui tâchent d’y asseoir leur


souveraineté n’empêche pas le Maghreb des terroirs de conti-
nuer à vivre au rythme des tribus qui le structurent. Le fait tribal est
sans doute plus marqué encore avec l’arrivée des Arabes bédouins (les
Banû Hilâl) à partir du milieu du XIe siècle. Si, d’après les annalistes
contemporains, si, d’après Ibn Khaldûn, ils bouleversent et mettent à
mal le pays et la société, ne les marquent-ils pas dans un sens qui
n’est pas si éloigné des caractéristiques socioculturelles et écono-
miques du Maghreb profond ? Quand bien même les États doivent
vivre avec les réalités tribales et composer avec elles, c’est de leur enra-
cinement tribal qu’ils puisent leurs forces et leur culture de base, à
partir desquelles ils se construisent, s’affirment et se développent.
À la fois en continuité et en rupture avec le christianisme
maghrébin, la nouvelle religion est un facteur primordial d’unification
humaine, malgré les controverses et les courants qui traversent l’islam.
Par rapport à l’Antiquité, où le Maghreb était en rapport avec le centre
du pouvoir romain — avec le nord de la Méditerranée —, les hommes,
à la place des rapports nord/sud, privilégient les relations est/ouest,
pour le hâjj certes, mais pas seulement : au IIe siècle, le Numide Apulée,
originaire de l’actuel Nord-Est-Constantinois, fait ses études à Rome
et en Grèce. Treize siècles plus tard, l’Algérois ‘Abd al-Rahmân

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L’Algérie, cœur du Maghreb classique

al-Tha‘âlibî va se former au Caire, et il fait le pèlerinage à La Mecque.


Compatriote d’Apulée, Augustin de Thagaste, au IVe siècle, fait le
voyage de Milan pour y trouver un emploi. Un millénaire plus tard,
Ibn Khaldûn fait le voyage du Caire, d’abord pour y trouver un emploi,
ensuite pour accomplir le hâjj.
En lien avec les malheurs des temps, croît le goût pour les élans
intimes de la foi, pour l’illumination. S’il ne prend pas la mesure de
l’essor décisif du soufisme et du culte des saints, l’historien risque de
ne pas pleinement saisir la raison de l’appel aux corsaires ottomans au
début du XVIe siècle pour faire pièce aux menaces européennes sur le
Maghreb al-Awsat — les Hafçides, eux aussi, s’abouchent avec eux au
Maghreb al-Adnâ, quand le Maghreb al-Aqçâ, lui, s’en tire en faisant
appel aux dynasties de sharîf(s) du cru. Sans que disparaisse, bien au
contraire, cette communauté de foi, orthodoxie de masse dont le rôle
historique, en deçà ou au-delà des lobbies de fuqahâ’ et des politiques
des États, est essentiel.
Dès avant l’époque postalmohade, mais de plus en plus dans cette
période, est promu un système moins productif que rentier : les souve-
rains multiplient taxes de douane, droits de marché et dîmes. La
course est le symptôme de la marginalisation par rapport aux circuits
d’échanges ; pour les laissés-pour-compte qu’elle multiplie, c’est, de
même, une manière de rente. Il ne se développe pas au Maghreb des
corporations ayant les capacités de diriger des cités marchandes pour
s’émanciper des pouvoirs établis : c’est dans les mêmes familles que
l’on trouve grands commerçants, grands propriétaires terriens, ‘ulamâ’
et agents des pouvoirs d’État. Tous identifient leur statut et leur sort
avec l’ordre établi. Le long commerce maritime a échappé aux
marchands maghrébins, ils importent et exportent à travers la Médi-
terranée par l’intermédiaire des Européens, ils sont surtout relégués
dans les échanges terrestres et le cabotage. N’émerge pas de bour-
geoisie industrielle à même de mobiliser une plus-value susceptible de
passer au capitalisme.
Tout se passe comme si les dirigeants du Maghreb voulaient se
dessaisir volontairement de l’activité marchande. Des institutions
comme les funduq(s) ou les diverses concessions — sur la pêche, sur
l’exploitation du corail… — font la part belle aux Européens, de même
que les faveurs fiscales qui peuvent leur être consenties. Tout est fait
pour les attirer et leur donner une place de monopole dans les échanges

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Conclusion

extérieurs. Les laissés-pour-compte ne sont pas que des victimes de


l’expansion européenne, ils sont le résultat des politiques conduites par
leurs États. Il n’y a guère de politique d’encouragement aux commer-
çants et aux producteurs locaux. Bien avant la colonisation française,
sont importés au Maghreb des produits fabriqués européens — draps
de Flandre, objets en fer semi-ouvrés, bateaux… — et sont surtout
exportés des produits bruts : ne sont-ce pas là les signes avant-
coureurs d’une économie déjà colonisée ? Aucun Auguste Comte ne
pourrait appliquer au Maghreb telle quelle sa loi des trois états, et, de
même, l’évolutionnisme marxiste y est à utiliser avec circonspection : si
l’esclavage y existe bien, à la place du régime féodal européen fonction-
nent au Maghreb des systèmes d’appropriation tribale qui coexistent
avec la rente foncière de grands propriétaires et avec d’autres modalités
rentières — rente étatique, rente savante, rente religieuse. Les profits
marchands se sont relativement restreints, et les ressources de l’arti-
sanat sont obérées par le niveau surtout local et régional des marchés.
Ce qui s’annonce à l’aube des temps modernes n’est guère perçu
ou est ressenti comme un bouleversement insupportable. Le monde
islamo-arabe est assailli, surtout dans son occident : les Mongols
détruisent Baghdad en 1258, mais leurs conquêtes ne sont pas déci-
sives. C’est peu après, d’Orient, que vient l’espoir : au XIVe siècle,
l’Empire ottoman progresse en Anatolie, dans les Balkans, avant de
s’étendre au Maghreb. Au contraire, les Italiens, de plus en plus les
Espagnols et, au Maghreb al-Aqçâ, les Portugais constituent une
menace toute proche bien réelle. Menace si lancinante qu’elle fut
peut-être de nature à empêcher de prendre la mesure des mutations
décisives qui interviennent par ailleurs en Europe. La réaction prend
la forme d’un repli, à la fois sur l’intérieur du Maghreb et sur l’intério-
risation émotionnelle du sacré. Foisonnants à cette époque sont les
chroniqueurs et annalistes maghrébins qui, sentant le danger, consi-
gnent des sources qu’ils voient menacées de disparition ; cela pour le
bonheur des historiens d’aujourd’hui.
Au Maghreb, des hommes se sont hissés au pouvoir et, une fois au
pouvoir, ils n’ont pas agi en politiques : ils ne se sont guère intéressés
aux populations qu’ils étaient censés gouverner, sinon selon des calculs
de pouvoir au jour le jour, entre tribus et compétiteurs : ils ne se sont
guère sentis responsables, si ce n’est de leur intérêt à court terme. Du
fait des dangers de l’heure, la mutation du sentiment religieux s’est

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L’Algérie, cœur du Maghreb classique

exacerbée pour aboutir, sous l’étendard des marabouts de terre et de


mer, à une mobilisation populaire récusant les pouvoirs en place, espé-
rant les congédier et les remplacer par d’autres, plus responsables et
plus à l’écoute de leur peuple. Dans l’accablement, un Ibn Khaldûn
perçoit les effondrements en cours et il en impute la responsabilité à
l’inconscience des débiles pouvoirs en place. L’angoisse globale n’est-
elle pas perceptible chez le même Ibn Khaldûn quand il conclut que
les musulmans doivent repasser par le temps inaugural ? Comme si la
fiction des origines pouvait être un recours face aux dangers de l’heure :
comme l’a écrit l’historien Francesco Gabrieli 1, n’y a-t-il pas là fige-
ment dans une antériorité imaginée que l’on prend pour son propre
présent afin de se rassurer ? Et il y a d’autres biais pour surmonter
l’angoisse : tout ce qui est mauvais tend à être attribué à l’extérieur
alors même que les humains tentent de se valoriser en se persuadant de
leur supériorité — religieuse, culturelle : l’ouverture même dont témoi-
gnent les traductions en arabe débouche in fine sur un rejet de ce qui
peut marquer les différences entre les cultures.
Et quand, ébahi, l’historien a pris la mesure de l’omniprésence du
vin et de l’ivresse, scandés en leitmotiv dans la poésie citadine, à
Constantine, à Alger, à Tlemcen, et que l’on sait de quels interdits ils
sont frappés aujourd’hui, comment expliquer que tout ce pan du patri-
moine algérien ait été et soit encore gommé, surtout quand on sait
qu’ils pouvaient faire partie des procédures soufies ? Bien sûr, on peut
s’en tirer par l’analyse sociale : dans la mesure où ce sont notamment
chez des élites citadines que de telles extases paradisiaques 2 sont
chantées, y eut-il une censure exercée par la ‘amma ? La fidéocratie
populaire ne condamna-t-elle pas en bloc l’impiété et le luxe inacces-
sible de la khâçça ? Les anathèmes jetés, surtout à partir des Almo-
hades, au nom d’un sacré intangible n’auraient-ils pas traduit, aussi,
le sentiment d’un peuple accablé et protestataire ? Symétriquement,
les élites purent très bien édicter pour le peuple des prescriptions dont
elles trouvaient normal de se dispenser. Étant entendu que tout

1 Francesco GABRIELI, Umberto SERRATO, Lucien GOLVIN, Pierre GUICHARD, Cleila SARNELLI
CERQUA, Maghreb médiéval : l’apogée de la civilsation islamique dans l’Occident arabe,
Édisud, Aix-en-Provence, 1991.
2 Si le Coran met en garde contre le vin et l’ivresse (II- 19, IV-43, V-90 et 91), au même
titre d’ailleurs que les jeux de hasard, il évoque un paradis où coulent, entre autres
choses, « des fleuves de vin, délicieux pour les buveurs » (XLVII, 15).

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Conclusion

interdit a vocation à être tourné, cela dans toutes les sociétés et dans
toutes les cultures. Aujourd’hui, en tout cas, qui connaît la figure belle-
ment sulfureuse de l’émir-poète zîrîde Tamîm al-Mu‘izz ? Et qui a lu les
758 pages des deux volumes publiés à Alger dans les années 1970 par
la très officielle SNED, al-muwashshahât wa al-azjâl, riches de centaines
de poèmes ? Et qui a lu le Kitâb nuzha al-albâb fî mâ la yûjad fi kitâb 3
du minéralogiste et poète du XIIIe siècle Ahmed al-Tifâshî ? Et l’on ne
parlera pas du poète et historien raffiné Ibrâhim al-Raqîq al-Qayrawânî
(998-1027), dont on rêve à ce qu’il aurait pu écrire s’il n’était pas mort
à vingt-neuf ans…
Succédant à l’apogée abbasside qui a vu se multiplier les traduc-
tions du grec en arabe, c’est ensuite au tour des Européens de traduire
massivement de l’arabe au latin, alors que les traductions en arabe se
raréfient au point de quasiment disparaître : l’initiative et la soif de
connaître changent de camp. Comme l’a montré le philosophe Rémi
Brague 4, ce dédain proclamé pour ce qui est étranger à l’aire islamo-
arabe est déjà perceptible, y compris chez un Ibn Sînâ ou un Ibn
Rushd, dans la manière dont sont utilisés les textes transcrits en arabe :
on estimait que, une fois traduit du grec à l’arabe, le manuscrit grec
n’avait pas à être conservé — on a cependant pu en retrouver en
Europe du fait des échanges transméditerranéens, et par le biais de
juifs fuyant l’Espagne catholique. Les textes traduits étaient vus et
utilisés comme des adaptations faites une fois pour toutes, sans retour
sur les manuscrits, sans va-et-vient entre les originaux grecs et leur
interprétation en arabe. Tout se passe comme s’il y avait eu une déné-
gation de ces emprunts, une stigmatisation de l’altérité accréditant la
croyance que tout venait de soi…
Il reste que cette période du Maghreb classique a vu la société et le
territoire de la future Algérie connaître un achèvement inédit sui
generis en termes d’organisation étatique, d’économie et de

3 Littéralement, le Livre de la jouissance des cœurs que l’on ne peut trouver dans aucun
livre. La version italienne de ce livre, qui date de près de deux siècles, a pour titre Fior
di pensieri sulle pietre preziose (Fleurs de pensées sur les pierres précieuses), texte arabe et
traduction italienne par Antonio RAINERI, E. R. Tipographia Orientale Mediceo-
Laurenziana, Florence, 1818. L’auteur, Ifriqiyen d’origine, a vécu au Maghreb,
au Caire, à Damas…
4 Rémi BRAGUE, Au moyen du Moyen Âge : philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et
islam, La Transparence, Paris, 2006 ; rééd. Flammarion, Paris, 2008.

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L’Algérie, cœur du Maghreb classique

civilisation. Au-delà des pouvoirs régionaux, c’est la tentative, plus de


deux siècles durant, de deux grands empires maghrébins — almora-
vide et almohade. Avec, toujours en arrière-plan, le poids d’une struc-
turation tribale de la société, mais aussi l’environnement
méditerranéen et le devenir des échanges dont cette « mer Moyenne »
est parcourue, et qui constituent un enjeu vital du devenir de ce qui
sera al-Jazâ’ir. Dans le domaine de la pensée et de la culture, l’inventi-
vité créatrice de l’Occident musulman fut un temps d’une haute origi-
nalité, puis il y eut des figements et des compilations, qui donnent
l’impression du dessèchement et de la répétition — parfois en
beauté —, mais qui enregistrent le patrimoine légué à la postérité. Une
page est tournée avec l’arrivée des frères Barberousse au Maghreb
médian. Avec pour substrat toute la sédimentation de son riche passé,
avec toutes ses contradictions et ses blocages, ce qui deviendra
l’Algérie passe à l’heure ottomane. Ce qui ne signifie pas que se
produise une révolution : en plagiant Giuseppe Tomasi di Lampedusa,
ne pourrait-on dire que si, formellement, tout semble changer, c’est
pour que tout continue ? Reste à savoir si tout peut continuer.

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