Enseigner la grammaire : défis et concepts
Enseigner la grammaire : défis et concepts
conceptualisation
Dominique Ulma
Dans Le français aujourd'hui 2016/1 (N° 192), pages 97 à 106
Éditions Armand Colin
ISSN 0184-7732
ISBN 9782200930479
DOI 10.3917/lfa.192.0097
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d’apprenants et de nombreux enseignants (Dourojeanni et Quet 2007 ;
Sautot et Lepoire-Duc 2009), à commencer par les plus novices d’entre
eux, qui n’ont que peu d’autres références en la matière que leurs propres
souvenirs d’école. Les conditions de leur formation, qu’elle se déroule
dans les ESPE2 (FLM / FLSco) ou dans les facultés (FLE) ne permettent
généralement pas de consacrer un temps suffisant (ou simplement optimal)
à les préparer à s’emparer sereinement de ce qui reste le lieu de toutes les
insécurités. Et la boucle est bouclée.
Cette contribution, qui se veut principalement praxéologique, cherchera à
identifier pourquoi il est difficile, même pour des experts en langue (ce que
ne sont pas toujours les enseignants en formation initiale), d’organiser les
apprentissages autour des faits de langue. Nous posons qu’une des raisons
tient au fait qu’en grammaire, on enseigne des notions ; avec ce que la notion
peut avoir de réducteur et de figé. Et nous faisons l’hypothèse qu’aborder les
éléments de la langue comme des concepts permet d’échapper aux écueils
d’un modèle peu opérant. Quel est alors l’intérêt de travailler les faits de
langue comme des concepts et quelles démarches mettre en œuvre pour
favoriser la conceptualisation chez les apprenants ?
Après une rapide revue de quelques causes historiques et structurelles
du malaise qui pèse sur l’enseignement de la grammaire, nous proposons
de dresser un inventaire des difficultés que rencontrent les enseignants, en
particulier les enseignants novices, dès lors qu’il est question de concevoir,
conduire et évaluer des séances de grammaire, ou des activités mettant en
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transférer leurs connaissances dans d’autres situations.
3. B.-M. Barth est l’une des premières à rapporter ces travaux en France, dans son article
de 1985.
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Malgré les avancées des recherches et leur prise en compte graduelle dans
les programmes (et plus modestement dans les manuels, marqués par leur
conservatisme, cf. Grossmann 1996 ; Petit 2004), les modèles et traditions
didactiques ont la vie dure et contribuent à la survivance d’activités souvent
mécanicistes et dépourvues de sens pour les apprenants (Dourojeanni et
Quet 2007).
Il s’ensuit que les parcours d’enseignement-apprentissage fruits de cette
tradition didactique largement impensée (Bautier 2007 ; Grossmann 1996)
reposent sur le principe de l’empilement d’éléments de définition eux-mêmes
incomplets, erronés ou peu accessibles (Tisset 2004). Si l’on prend l’exemple
du verbe, nous pouvons constater l’aporie de la plupart des définitions
destinées aux apprenants, posées dès le début du parcours de manière
essentiellement déductive, non scientifique (Lepoire-Duc et Ulma 2012)
et sans prise en compte suffisante des conceptions et des savoirs déjà là des
apprenants.
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nous a permis de répertorier les principales difficultés qui se présentent
à eux, en particulier quand ils sont novices, dans la conception et la
conduite d’activités de grammaire. La première est une difficulté à juger
de la pertinence et/ou de la validité des contenus à transmettre, et renvoie
à un problème de connaissances personnelles. Parmi les questions qui
se posent (ou devraient se poser) aux enseignants lors de la préparation
de leurs activités, il y a celle de la conception de la grammaire : une
grammaire pour quoi faire ? Devant la nécessité de prendre position en
fonction des objectifs poursuivis (c’est-à-dire de contextualiser), beaucoup
d’enseignants sont démunis, faute de savoir quelle grammaire choisir, en
fonction de quelles approches linguistiques, et faute de repères dans les
outils de référence. Grammaires savantes (grammaires de linguistes et leur
transposition universitaire), grammaires pour enseigner, précis de grammaire
pour la préparation aux concours, grammaires scolaires de référence, manuels
et guides du maitre, ouvrages tous publics... : non seulement il existe sur
le marché des ouvrages manufacturés dont les fonctions et les visées sont
différentes, mais ces ouvrages peuvent de surcroit relever de conceptions de
la grammaire et de théories linguistiques différentes, parfois peu compatibles
entre elles (Grossmann 1996 ; Petit 2004). Bien connaitre ces différentes
catégories d’outils et les théories qui les sous-tendent ne peut que contribuer
à aider les enseignants à s’assurer d’une cohérence dans les choix linguistiques
et de l’adaptation de la démarche qu’ils ont choisie aux choix linguistiques
des outils auxquels ils se réfèrent.
J.-C. Beacco interroge la didactique de la grammaire en catégorisant les
« savoirs constitutifs de la didactique du français et des langues » (2010 :
22) :
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Une fois la question des savoirs clarifiée, la deuxième difficulté à laquelle
sont confrontés les enseignants, à fortiori novices, est celle de la transmission
des contenus, qui renvoie à la définition des finalités : à quoi sert d’étudier
tel point de langue ? Quels sont les apprentissages visés ? Quelle démarche
choisir ? En effet, si l’enseignement de la grammaire achoppe sur le point
fondamental du réinvestissement, c’est peut-être parce que les savoirs abordés
en classe ne font pas sens pour les apprenants. Or, on le sait bien aujourd’hui,
concernant la grammaire d’étiquetage, une nomenclature est un savoir
autotélique, non mis au service des savoir-faire, sans aucune chance de
devenir opératoire. Une autre approche s’organise ainsi autour des questions
constitutives du sens : à quoi ça sert ? Comment ça marche ? Mais surtout :
pourquoi ça marche comme ça ? Autant d’interrogations qui intéressent les
apprenants : c’est quand il n’y a rien à apprendre, à comprendre ou qu’ils ne
comprennent pas ce qui leur est proposé qu’ils se désintéressent du cours.
On bute alors sur deux derniers faisceaux de difficultés relevant de la
mise en œuvre didactique : celle de l’organisation des séances, c’est-à-dire le
problème du dispositif, et celle de la trace écrite, c’est-à-dire le problème des
outils à élaborer avec/pour les élèves. Du côté de l’organisation des séances,
quel point de départ choisir ? Quelle activité de l’élève dans les activités
proposées ? Comment évaluer ? Quelle évaluation ? Quels prolongements,
par exemple en lecture-écriture ? La trace écrite pose la question de la
qualité et de la fiabilité des définitions, de la facilité de leur utilisation, de
l’évolutivité et de la progressivité des outils ainsi que de la place de l’oral et
de la langue orale (quelle variété du français enseigne-t-on en grammaire ?)
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scolaire) présente un intérêt didactique.
Selon J.-P. Astolfi et al. (1997), la dénomination d’un concept éclaire
sur son ancrage scientifique : sa définition est constituée de traits organisés
de manière souvent réticulaire ou en faisceau, et sa fonction est opératoire,
c’est-à-dire qu’elle permet de rendre compte de phénomènes et de résoudre
des problèmes. Prenons l’exemple d’un objet à enseigner particulièrement
complexe en grammaire : le verbe, qui touche à toutes les sous-disciplines
du français et pose tous les problèmes précédemment évoqués. Considérer le
verbe comme un concept (Lepoire-Duc et Ulma 2012) présente l’avantage
didactique de privilégier une définition en extension du verbe, qui en pose
progressivement les différents attributs, traverse les découpages en sous-
disciplines et outille cognitivement les apprenants pour la résolution de
problèmes de langue : souligner les verbes dans un exercice ou construire par
analogie une forme verbale que l’on n’a jamais rencontrée sont des situations
où l’on doit résoudre des problèmes de langue, et pour cela mobiliser des
savoirs4 à (re)construire en contexte, ce que l’on peut qualifier de transfert
(D’Hainault 1980).
Le processus de conceptualisation consiste à aborder les notions, par
exemple grammaticales, comme des concepts scientifiques, en en construi-
sant progressivement, de manière de plus en plus précise, complexe et
opératoire, les caractéristiques (Chartrand et de Koninck 2009). C’est consi-
dérer l’étude de la langue comme une activité scientifique et refuser le
psittacisme qui la caractérise encore trop souvent.
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représentation mentale de la notion (mode iconique de J.-S. Bruner), puis
une phase d’« abstraction généralisation » (mode symbolique de Bruner)
où se situent l’« exercisation » mais aussi la confrontation à des situations
nouvelles exigeant un transfert.
Dans les années 1990, G.-D. de Salins en FLE et S.-G. Chartrand en FLM
proposent toutes deux une démarche également sur corpus que la première
qualifie de démarche de conceptualisation et la seconde de démarche active
de découverte. Les étapes de ces deux démarches sont identiques, même
si dans les termes, on note de menues variantes : la prise de conscience
et l’observation du phénomène étudié, la manipulation des énoncés et la
formulation d’hypothèses, la vérification des hypothèses, la formulation de
régularités, de constantes de fonctionnement (de règles, de lois) et l’éta-
blissement de procédures, leur vérification par généralisation, l’exercisation
ou application, le réinvestissement contrôlé et enfin le réinvestissement
autonome (phase de transfert).
Mais dès le Plan de rénovation de l’enseignement du français à l’école
élémentaire (INP 1970), il était spécifié que :
La démarche de l’enseignement grammatical ne doit pas se fonder sur la
réception passive par l’enfant de connaissances transmises par le maitre,
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mais sur la découverte par un élève actif guidé par un maitre attentif du
fonctionnement de sa langue maternelle. La distribution des divers éléments
d’un énoncé, les transformations qui peuvent le modifier, dans sa forme
orale et écrite, la possibilité ou l’impossibilité pour tel élément de se déplacer
(permutation) ou de s’échanger avec d’autres (commutation), l’attention
portée aux variations conséquentes de l’information transmise sont autant
de critères de cette découverte.
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tique ; c’est rendre cette activité délibérée et volontaire. » (2004 : 12). En
somme, la définition même de l’activité métalinguistique. Il est à regretter
que les programmes de 2008, imposés à la hâte et sans consultation des cher-
cheurs en didactique du français, aient opéré un brusque retour en arrière,
brisant ce qui, plus ou moins timidement et sous l’influence des programmes
de 2002, avait pu être impulsé dans la promotion d’une approche réfléchie
et résolument métalinguistique de l’enseignement grammatical. Dans son
article de 2004, C. Tisset dressait un constat assez navrant de l’immobilisme
des manuels et de la sclérose des pratiques, preuve de la lenteur à engager
la profession dans une évolution de ces pratiques en matière d’étude de la
langue, en dépit d’orientations officielles déjà anciennes.
Les tout nouveaux programmes (applicables à la rentrée 2016) pour les
cycles 2 et 3 renouent avec l’esprit de l’observation réfléchie de la langue,
qui n’est qu’une autre manière d’exprimer la visée conceptualisatrice : ainsi,
dans les programmes pour le cycle 2 (p. 23), nous pouvons lire que : « [l]es
élèves apprennent progressivement à pratiquer des observations, à entrer
dans des réflexions organisées sur le fonctionnement de la langue pour
commencer à acquérir les notions fondamentales d’un enseignement qui se
poursuit jusqu’à la fin du collège. » Seront proposés (p. 24) :
Activités de manipulations de phrases, de tris, de classements débouchant
sur la catégorisation de faits de langue et sur le métalangage grammatical,
après un temps significatif de familiarisation avec l’objet étudié. Exercices
pour fixer les acquis et mobilisation explicite de ces acquis (notamment
les « mots de la grammaire ») dans l’ensemble des échanges pratiqués pour
résoudre des problèmes de lecture, d’écriture, d’orthographe.
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Conclusion
Que cherche-t-on à faire apprendre en grammaire ? Comment enseigner la
grammaire ? Quel est l’intérêt de considérer les faits grammaticaux comme
des concepts ? Comment construire une séance sur un problème difficile ?
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Comment construire une séance autour de situations d’apprentissage
favorisant les transferts ? Telles sont quelques unes des questions auxquelles
cette contribution a tenté d’apporter des éclairages.
L’approche par conceptualisation grammaticale permet de rompre avec un
enseignement magistral, déductif, de la grammaire reposant sur la capacité
de mémorisation et qui n’implique pas assez intellectuellement l’apprenant
et conséquemment ne lui permet pas un apprentissage efficace ainsi qu’une
réelle autonomie. En agissant au niveau des processus cognitifs, au plan de la
métacognition, cette démarche inspirée des travaux de psychologie cognitive
de J.S. Bruner permet aux apprenants de tendre vers l’abstraction propice
à l’acquisition de notions envisagées comme des concepts et leur donne le
pouvoir de transférer leurs connaissances dans des situations nouvelles.
Elle a aussi des avantages sur un plan plus vaste : elle initie les apprenants
à une démarche expérimentale, développe leurs facultés d’argumentation,
l’écoute, et une attitude scientifique face au réel, en donnant une place au
doute, en valorisant l’erreur comme moteur de réflexion ou indice d’une
appropriation en cours. Par la rigueur qu’elle exige et les manipulations
sur lesquelles elle repose, elle contribue à faire accéder les apprenants à une
posture réflexive sur la langue (Chartrand 1995). Du côté des enseignants,
elle les aide dans la programmation en transformant en postulat ce qui
constitue habituellement un problème : la complexité et l’interconnexion des
faits excluent toute ambition holistique dans la formulation des définitions
et des régularités au profit d’une conception temporaire et évolutive du
6. Phrase prononcée au début des années 1990 par Jean Bernardin (GFEN), alors que nous
préparions ensemble une action de formation. Vingt-cinq ans plus tard, elle est restée un
adage.
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Dominique ULMA
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Le Français aujourd’hui n° 192, « Enseigner la grammaire »
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