L’énoncé « la conscience d’être libre » peut se comprendre au moins de deux
manières. Tout d’abord si on entend par liberté la capacité de faire ce que l’on veut,
on se sentira libre quand notre action ne rencontrera pas d’obstacle, quand notre
volonté ne sera pas contrariée. Peut-on croire être libre, en ce premier sens du
terme, et ne pas l’être ? Si je fais ce que je veux, le sentiment que j’ai alors de ma
liberté ne peut pas, par définition, être illusoire. La question ne semble pas pouvoir
se convertir en problème dans cette direction. Il faut donc se tourner vers une autre
manière de comprendre le terme de liberté.
Si on entend par liberté la faculté du libre-arbitre qui rend le sujet conscient
entièrement maître de sa volonté, alors le sentiment de liberté pourrait correspondre
à l’impression, au moment où nous délibérons par exemple, que la décision ultime
dépend entièrement de nous et qu’elle sera notre choix. La vraie question que
soulève le sujet serait donc : le sentiment de maîtriser nos volontés, d’en être
l’auteur, est-il illusoire ?
Il faut préciser à présent ce qu’est une illusion. Toute erreur n’est pas illusion.
L’erreur est un faux pas du jugement, du calcul ou du raisonnement. C’est la raison
qui se trompe et c’est pourquoi elle peut toujours se corriger : comprendre son
erreur, c’est ne plus la commettre. Une illusion est plus difficile à extirper : sa source
n’est pas rationnelle. C’est une erreur à laquelle on tient, qui sert un désir. L’illusion
nous fait passer nos désirs pour des réalités. On ne corrige donc pas ses illusions,
on les perd en renonçant, avec le temps, aux désirs qui les produisent. Ainsi la
question conduit-elle à envisager l’idée d’une entière responsabilité de ses volontés
comme étant l’effet illusoire d’un désir.
Elaboration d'une problématique
Reformulons : est-il vrai que mes volontés soient en mon pouvoir, comme j’en ai, en
règle générale, l’impression ? le libre-arbitre est-il une faculté que l’homme possède
réellement ou bien seulement un pouvoir que l’homme imagine exercer sur ses
volontés ?
On peut simplement partir ici du sens premier de la notion de conscience :
accompagné de savoir. Ainsi, si être conscient, c’est accompagner ses actes et ses
pensées de savoir, la conscience d’être libre signifie que nous le sommes. Ainsi,
cette conscience d’être libre peut consister en la conscience de pouvoir faire des
choix face à diverses possibilités qui s’offrent à nous. Elle peut également consister
en la capacité d’user de sa volonté ou de refuser ce qui nous est imposé ou prescrit.
Cf. les analyses de Descartes sur la liberté dans les méditations métaphysiques. On
peut montrer en quoi l’épreuve du doute méthodique consiste en un acte de liberté
dans lequel la conscience se saisit elle-même. Inversement, on peut montrer en
quoi nous pouvons parfois avoir conscience de ne pas être libre et ceci parce que
nous sommes contraints ou forcés. Toutefois, il faudrait se demander si la
conscience n’est pas susceptible de nous tromper. Ici, on peut penser aux analyses
de Spinoza sur les illusions de la conscience. Il montre ainsi dans la lettre à Schuller
que « nous avons conscience de nos désirs mais non des causes qui nous
déterminent à désirer ». Dès lors, notre conscience d’être libre peut être illusoire.
Dans ces conditions, il faudrait se demander quel sens nous pouvons accorder à la
notion de liberté. Comment pouvons-nous savoir que nous sommes libres si la
conscience est susceptible de nous tromper ?
Développement
I. La conscience d’être libre est d’abord le sentiment que nous avons de pouvoir faire
ce que nous voulons, sans rencontrer d’obstacle ou subir de contrainte. Mais
pourrions-nous rencontrer un obstacle sans le savoir ? Donc, ici, notre sentiment ne
peut nous tromper. De même, qui mieux que nous sait ce que nous désirons ? Soit
nous réalisons notre désir, soit nous ne le satisfaisons pas, mais cela ne peut être
inconscient (ou bien nous éprouvons du plaisir, ou bien nous sommes frustrés, ce
qui implique que nous en sommes conscients).
Mais un drogué, ou un alcoolique ne se croient-ils pas libres ? Le sentiment qu’ils
ont de l’être ne pourrait-il pas n’être qu’une illusion ?
II. Ainsi, comme le montre Socrate, ne pouvons-nous pas nous méprendre sur ce
que nous croyons bon pour nous (l’alcool, la drogue ou toute autre substance
pouvant procurer du plaisir) ? De même, paradoxalement, certaines lois que nous
subissons comme des contraintes ne peuvent-elles pas se révéler nécessaires, voire
bonnes pour nous (cf. Hobbes : la légitimation de lois par la violence naturelle des
hommes) ? De plus, au nom de quoi notre volonté échapperait-elle au déterminisme
universel ? Spinoza ne montre-t-il pas que, si nous croyons désirer librement, c’est
parce que nous ignorons les causes de nos désirs ? Enfin, nos désirs ne peuvent-ils
pas être déterminés, sans que nous le sachions, par la société dans laquelle nous
vivons (cf. publicité) ? En ce sens, notre conscience d’être libres n’est-elle pas
illusoire ? Mais prendre conscience de ses illusions, n’est-ce pas commencer à s’en
libérer ?
III. Si la conscience implique un savoir, c’est un savoir immédiat, non réfléchi. Aussi
le sentiment que nous avons de ne pas rencontrer d’obstacle peut-il n’être qu’une
illusion. Selon Spinoza en effet le libre-arbitre n’est qu’une illusion, dans la mesure
où le sentiment d’avoir le choix n’implique pas nécessairement un choix véritable (cf.
l’ignorance que nous avons des causes qui nous déterminent). De même, ne
sommes-nous pas le plus souvent dominés par nos passions ? Est-ce à dire que
nous sommes, pour autant, totalement déterminés ? Connaître la source de ses
illusions, n’est-ce pas avoir la possibilité de s’en affranchir, même si ce n’est que
partiellement, voire provisoirement ? Cette connaissance n’implique-t-elle pas une
prise de conscience ? Et si nous devons prendre conscience, n’est-ce pas parce que
celle-ci, d’une certaine manière, nous a échappé dans un faux sentiment de liberté,
par exemple ?