Chapitre IV
L’alternance codique
Introduction
L’alternance codique (ou le code swiching) est l’un des effets les plus répandus des
langues en contact. Il est souvent utilisé comme hypéronyme caractérisant toute situation de la
coexistence de deux ou plusieurs langues. Pour ce faire, les études de l’alternance codique sont
très abondantes. Ce qui engendre un foisonnement de définitions, de typologies, des fonctions,
… à tel point qu’il est difficile de développer de manière exhaustive.
1 L’alternance codique : essai de définition
L’un des premiers problèmes rencontrés lors de l’étude de l’alternance codique est la
détermination d’une définition de ce phénomène résultant du contact des langues. D’abord
l’alternance codique est souvent utilisée comme hyperonyme englobant tous les phénomènes
du contact des langues. A ce propos Mohamed Zakaria Ali BENCHERIF avance qu’ “ A la
différence de l’emprunt lexical, l’alternance codique apparaît comme un phénomène englobant
tous les autres phénomènes qui découlent du plurilinguisme ˮ (2009 : 45). D’autre part, nous
assistons à un foisonnement définitoire de l’alternance codique car chaque étude présente sa
définition à partir des données qu’elle traite. B. ZONGO (2004 : 19) répartit l’ensemble des
définitions de l’alternance en deux catégories : la première concerne les définitions
linguistiques (description du produit linguistique), et la deuxième développe les définitions
fonctionnelles (facteurs et fonction de l’alternance codique). Ceci rend encore le choix plus
difficile quand l’étude porte à la fois sur le volet linguistique et le volet pragmatique et
fonctionnel.
Voulant éviter ce foisonnement définitoire, nous proposons les définitions de J.
GUMPERZ, HAMERS et BLANC, CAUSA et celles avancées par Sophie ALBY.
❖ « L’alternance codique dans la conversation peut se définir comme la juxtaposition à
l’intérieur d’un même échange verbal de passages où le discours appartient à deux
systèmes ou sous-systèmes grammaticaux différents.» (J. GUMPERZ, 1989 : 57).
❖ « Stratégie de communication utilisée par des locuteurs bilingues entre eux, cette
stratégie consiste à faire alterner des unités de longueur variable de deux ou plusieurs
codes à l’intérieur d’une même interaction verbale. » (HAMERS et BLANC, 1983 :
445).
❖ « Les passages dynamiques d’une langue à l’autre dans la même interaction verbale, ces
passages pouvant se produire à la fois au niveau interphrastique ou au niveau intra-
phrastique. » (CAUSA, 2002 : 2).
❖ En plus de la définition de Gumperz, Sophie ALBY avance que “Les définitions qui
servent le plus souvent de référence dans la littérature sont […] celle de Heller
(1988 :1) : « L’utilisation de plus d’une langue dans le cours d’un même épisode
communicatif ». Auer (1984 : 1) propose de la définir comme « l’utilisation alternative
de plus d’une langue », Myers-Scotton (1993a, p. vii) comme « l’utilisation de deux
langues ou plus dans une même conversation » et Milroy et Muysken (1995, p. 7)
comme « l’utilisation alternée par des bilingues de deux langues ou plus au sein d’une
même conversation ».ˮ (2013 : 45)
De ces définitions, nous déduisons les caractéristiques suivantes de l’alternance codique :
❖ D’abord, l’alternance codique est une stratégie de communication propre aux locuteurs
bilingues et multilingues. Ceci signifie que l’action d’alterner s’effectue par ces locuteurs
d’une manière consciente et volontaire dans le but d’atteindre les objectifs de la
communication.
❖ Le niveau de l’interprétation de l’alternance codique est l’interaction et l’échange
verbal. Ainsi, pour étudier l’alternance codique il faut voir ce phénomène du contact des
langues au niveau de la conversation tout entière.
❖ L’alternance codique peut s’effectuer entre deux langues différentes ou deux variétés
d’une même langue.
❖ Les éléments alternés sont de longueur variable et peuvent être un mot, un segment, une
proposition, une phrase voire plusieurs phrases.
Pour mieux expliciter la définition de l’alternance codique, il nous paraît pertinent de
présenter les caractéristiques principales qui la distinguent des principaux autres phénomènes
du contact des langues, à savoir l’emprunt linguistique et les interférences. Nous soulignons
que les différences entre les trois concepts sont moins étanches et que chacun d’eux peut être
utilisé comme hyperonyme renvoyant à tous les phénomènes du contact des langues.
L’emprunt se distingue par son intégration dans la langue d’accueil, par sa soumission à
ses règles morphosyntaxiques et phonologiques. En plus, l’emprunt se manifeste au niveau d’un
mot ou d’une proposition alors que l’alternance codique est interprétée au niveau de
l’interaction tout entière. L’alternance codique est un acte individuel et une stratégie discursive
du bilingue tandis que l’emprunt linguistique revêt un caractère collectif et peut être produit par
tous les membres d’une communauté y compris les monolingues. Cependant, ces critères ne
sont pas suffisants pour distinguer nettement entre l’alternance codique et l’emprunt. Ainsi le
modèle insertionnel, (Carol Myers SCOTTON) avance que l’intégration porte aussi bien sur
l’emprunt linguistique que sur le code swiching puisque dans ce dernier cas la langue matrice
octroie ses règles morphosyntaxique et phonologiques à la langue enchâssée. Pour différencier
l’alternance codique de l’emprunt linguistique, le modèle insertionnel propose le critère du
lexique mental. En effet, l’emprunt linguistique fait partie du lexique mental de la langue
matrice alors que l’alternance codique est un constituant du lexique mental de la langue
enchâssée.
L’alternance codique et l’interférence revêtent un caractère individuel puisque les deux
phénomènes varient d’un locuteur à un autre aussi bien sur le plan quantitatif que sur le plan
qualitatif. Toutefois, l’interférence se distingue par son caractère inconscient et involontaire.
En effet, l’interférence est une erreur puisque le locuteur transfère inconsciemment au cours de
l’acquisition d’une L2 des éléments d’une L1. Par contre, l’alternance codique s’effectue de
manière volontaire et consciente car elle est une stratégie discursive du bilingue / multilingue.
2- Approches de l’étude de l’alternance codique
Le foisonnement et la diversité des études portant sur l’alternance codique rendent
difficile toute tentative de catégorisation et de classification des recherches de ce phénomène
du contact des langues. La première catégorisation des études de l’alternance codique est la
contribution de Ndiassé THIAM au dictionnaire sociolinguistique édité par Marie-Louise
MOREAU (1997). THIAM (1997 : 32-35) a cité cinq approches pour l’étude de l’alternance
codique. L’approche fonctionnelle (appelée aussi situationnelle et conversationnelle) aborde
les fonctions conversationnelles et pragmatiques de l’alternance codique. L’approche
psycholinguistique considère l’alternance codique comme un phénomène individuel et
idiosyncrasique. L’approche taxinomique vise à lister les fonctions de code swiching sur la base
de corpus de données. La quatrième approche, à savoir l’approche conceptualiste, cherche à
élaborer un modèle de la façon dont l’alternance codique s’organise en étudiant les notions et
les concepts des modèles préexistants. La dernière approche (l’approche linguistique ou
structurale) vise l’étude des règles qui régissent l’alternance codique.
Bernard ZONGO (2004) signale que les catégories présentées par N. THIAM sont
miscibles entre elles. Pour ce faire, il suggère une autre manière de classification des recherches
sur l’alternance codique. Ainsi, pour éviter le classement de l’immense étendue de recherches
fondé sur les écoles, les auteurs ou les disciplines universitaires, ZONGO propose l’approche
par perspective qui consiste à classer l’ensemble des études de l’alternance codique selon leurs
visées et leurs orientations. Nous présentons dans ce qui suit les quatre perspectives de ZONGO
(2004 : 30-42).
2-1- La perspective acquisitionniste
Cette perspective englobe toutes les études qui s’intéressent à l’exploitation des langues
antérieurement acquises dans les opérations d’enseignement et d’apprentissage, notamment
dans les classes des langues secondes et étrangères.
Deux points de vue caractérisent cette perspective. L’un interdit l’alternance codique en
classe en appelant à la création des mêmes conditions d’apprentissage d’un locuteur natif.
L’objectif de cette tendance est la création des conditions naturelles d’apprentissage en
sollicitant l’apprenant à s’exprimer uniquement en langue cible. Autrement dit, ceux qui
défendent ce point de vue (WEINREICH, 1953) jugent l’alternance codique comme un obstacle
d’apprentissage et d’acquisition, et un indice d’incompétence de l’apprenant.
D’autre part, certains chercheurs (LÜDI et PY, 2003 ; MOORE, 1996) considèrent
l’alternance codique comme une ressource spécifique au locuteur multilingue qu’il faut bien
exploiter dans les opérations d’apprentissage et d’acquisition d’une deuxième langue.
L’argument des partisans de cette thèse est que le répertoire linguistique d’un multilingue n’est
pas une addition de monolinguismes, mais toutes les langues acquises contribuent à la
construction de la compétence communicative de ce locuteur (l’approche plurilingue). D’où
l’importance de l’exploitation de ces langues dans les opérations d’enseignement et
d’apprentissage.
2-2- La perspective glottopolitique
Cette perspective renvoie à toutes les études des faits langagiers revêtant une forme du
politique. ZONGO y recense quatre axes de recherche :
❖ L’axe diachronique (ou évolutionniste) considère l’alternance codique comme
une étape transitoire dans les mécanismes naturels du changement linguistique. Ce cas d’étude
peut s’appliquer aux minorités linguistiques et aux immigrés. L’alternance codique est une
étape intermédiaire entre le monolinguisme en langue source (dominée) et le monolinguisme
en langue cible (dominante). Par exemple, pour le cas de l’immigration, la première génération
communique en langue d’origine, la deuxième génération en alternance codique et la troisième
génération tend vers le monolinguisme en langue du pays d’accueil.
❖ L’axe synchronique renvoie à l’ensemble des recherches qui considèrent
l’alternance codique comme le résultat stable de la coexistence de deux ou plusieurs langues.
Les études de l’axe synchronique s’intéressent aux rapports de force entre les langues et les
groupes ethnolinguistiques. L’alternance codique est considérée aussi comme une
manifestation des frontières des langues en contact et un indice de la stratification des groupes
linguistiques d’une communauté plurilingue.
❖ L’axe des représentations regroupe toutes les recherches qui étudient les
perceptions que les locuteurs ont sur leurs langues dans des situations du plurilinguisme.
ZONGO avance que les recherches qui s’inscrivent dans cet axe visent l’analyse des « niveaux
de conscience » du bilingue, à savoir la conscience linguistique et la conscience
sociolinguistique.
❖ Enfin, le dernier axe de cette perspective aborde les études traitant les
interventions politiques sur le statut ou le corpus d’une langue. Cet axe rejoint la problématique
de l’aménagement et de la planification dans une communauté plurilingue.
2-3- La perspective formaliste
Les études qui s’inscrivent dans l’approche formaliste considèrent l’alternance codique
comme un système autonome ayant ses propres règles de fonctionnement. En d’autres termes,
ces études cherchent la constitution des grammaires de l’alternance codique. ZONGO (2004 :
38-39) regroupe quatre problématiques de l’alternance codique dans cette perspective :
❖ L’identification des aspects structuraux de l’alternance codique.
❖ L’étude des phénomènes liés au contact des langues (emprunt, calque, etc.)
❖ La description formelle des niveaux et des modes d’insertion de l’alternance codique
(les types de l’alternance codique).
❖ L’approche diachronique de l’alternance codique dans le parler bilingue, c'est-à-dire
étudier l’évolution des différentes règles qui régissent l’alternance codique.
2-4- La perspective interactionniste
Cette perspective assemble les recherches qui s’intéressent aux buts et aux motivations
des choix des langues et de l’alternance codique, aux facteurs micro sociolinguistiques et macro
sociolinguistiques du changement des langues ainsi que l’ensemble des fonctions discursives
et conversationnelles qui sont en rapport avec les normes sociales et les relations
interpersonnelles.
Dans cette perspective, l’alternance codique est considérée comme un système
linguistique autonome propre aux locuteurs multilingues : le code alterné du bilingue
(HAMERS et BLANC, 1983). Et elle est envisagée comme une stratégie communicative dont
disposent ces locuteurs.