LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME ET LA NOUVELLE RHÉTORIQUE
Author(s): Chaïm PERELMAN
Source: Revue Internationale de Philosophie , 1979, Vol. 33, No. 127/128, LA NOUVELLE
RHÉTORIQUE THE NEW RHETORIC: Essais en hommage à Chaïm Perelman (1979), pp. 5-
17
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LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME
ET LA NOUVELLE RHÉTORIQUE (*)
Chaïm PERELMAN
Comme la plupart des notions philosophiques, celle de «pluralisme»
opposée au «monisme» est une notion confuse, car, en s'appliquant
des domaines différents, elle change de sens et de portée.
Alors que, pour le sens commun, l'expérience révèle des êtres et des
phénomènes multiples et variés, la naissance de la métaphysique
occidentale date du grand poème de Parménide, qui oppose à la
multiplicité des apparences, une réalité, éternelle et uniforme, conforme
aux exigences de la raison. La philosophie de Parménide se présente
comme un monisme ontologique, qui disqualifie, en les traitant d'ap
parences, tous les phénomènes dont l'existence est affirmée par
l'opinion commune.
Le monothéisme, l'affirmation qu'il n'existe qu'un Dieu véritable,
immanent à l'univers ou créateur de tout ce qui existe, est une forme de
monisme qui ne voit que des idoles dans les divinités multiples des
religions primitives. La conception philosophique de ce Dieu unique y
verra un être parfait, modèle de la raison humaine et garant de toute
vérité. Les connaissances humaines ne seront comprises, d'après saint
Augustin, que comme un reflet, pâle et imparfait, de la connaissance
divine. L'idéal des hommes de science, pendant des siècles, sera de
retrouver les vérités que Dieu connaît déjà de toute éternité.
L'idée que Dieu connaît la solution de tous les problèmes de morale,
qu'il y a une solution juste, celle que Dieu connaît, de tout problème de
conduite, a encouragé le monisme axiologique, l'idée que, dans tout
conflit de valeurs, il y a moyen de réduire toutes les divergences
d'opinion, en ramenant toutes les valeurs, dans leur infinie diversité, à
(*) Texte original d'une leçon, faite en anglais, le Ie' novembre 1977 à l'Université McGill, à
Montréal.
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6 C. [Link]
une seule, conçue en termes de perfection, d'utilité ou de vér
phénomènes et les valeurs multiples ne seront que les aspects d'une
réalité fondamentale que l'on tâchera de hiérarchiser et de systématiser
d'une façon univoque. Dans cette perspective, tous les conflits qui
opposent les hommes sont dus au fait qu'ils ne se laissent pas guider par
la seule raison, mais qu'ils se laissent influencer par leur imagination,
leurs intérêts et leurs passions. La philosophie de Spinoza, prototype
d'une philosophie moniste, affirmera, dans L'Éthique (livre IV. pro
position 69), qu'est libre celui qui est conduit par la raison seule et
comme la liberté est conformité à la raison, ce que la raison conseille à
un homme, elle le conseille à tous (livre IV. proposition 72). Les
hommes libres ne peuvent donc qu'être d'accord entre eux.
Le monisme ontologique ou axiologique ira d'ailleurs de pair, le plus
souvent, avec un monisme méthodologique selon lequel il n'y a qu'une
méthode à suivre pour atteindre la vérité, qui est la méthode
démonstrative, celle des mathématiciens et qui devrait, dans tous les
domaines, nous procurer le même genre de certitude que celle que nous
procure la connaissance mathématique.
Le dernier monisme que j'aimerais signaler est le monisme
sociologique qui envisage les rapports de l'individu avec la société à
l'instar de ses rapports avec un Dieu unique. Selon un sociologue
comme Emile Dürkheim, les règles auxquelles la conscience demande
à chacun de se conformer, en lui dictant son devoir, seraient non des
commandements divins, mais les injonctions de la conscience
collective, expression de la société dans laquelle il vit. Dans cette
conception, c'est l'État, la nation politiquement et juridiquement
organisée, qui inculquerait à tous ses membres, grâce à la tradition et à
l'éducation, l'ensemble des valeurs reconnues et des conduites
obligatoires, en précisant à chaque membre de la société ce qui est
interdit, ordonné et souhaitable.
L'avantage des monismes est de fournir, dans chaque domaine, une
conception systématisée et rationalisée de l'univers, sous tous ses
aspects, permettant d'envisager une solution unique et véritable à tous
les conflits d'opinions et à toutes les divergences.
L'inconvénient des idéologies monistes est de favoriser un réduction
nisme parfois difficilement tolérable. Quand elles n'arrivent pas à faire
prévaloir leur point de vue, elles peuvent justifier au nom de Dieu, de la
raison, de la vérité, de l'intérêt de l'État ou du parti, le recours à la
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LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME 7
contrainte, l'usage de la force à l'égard des récalcitrants. Ceux qui
résistent devraient être rééduqués, et s'ils ne se laissent pas convaincre,
ils devront être punis pour leur obstination et leur mauvaise volonté.
Les guerres de religion, qui ont ensanglanté l'Europe au xvie siècle,
ont mené d'abord à un compromis politique, reconnaissant à chaque
prince le droit de déterminer la religion de ses sujets (cujus regio ejus
religio), et puis ont amené une certaine tolérance en matière religieuse.
La lutte pour les droits de l'homme, pour la liberté de pensée et
d'expression, pour la liberté religieuse et politique, allant de pair avec le
progrès de l'esprit démocratique, a incité les penseurs du xxe siècle à
opposer aux philosophies monistes des philosophies d'inspiration
pluraliste. Ayant souffert des totalitarismes de gauche et de droite,
ayant vu les abus résultant de la conjonction d'idéologies monistes avec
l'usage de la force pour les imposer, les théoriciens des régimes
démocratiques ont développé des idéologies pluralistes variées, qui font
de l'individu concret le point de départ de leurs investigations.
L'une des philosophies les plus suggestives et des plus fécondes est la
doctrine développée par mon maître Eugène Dupréel (1879-1967). et
dont l'application aux problèmes tant politiques qu'économiques a été
exposée dans un petit livre, paru au lendemain de la dernière guerre
sous le titre : Le pluralisme sociologique (').
Au lieu d'opposer l'individu à la société comme s'ils constituaient des
entités indépendantes l'une de l'autre, Dupréel fonde sa sociologie
générale sur l'idée du rapport social qui «existe entre deux individus
lorsque l'existence ou l'activité de l'un influe sur les actes ou sur les
états psychologiques de l'autre. Une influence réciproque, actuelle ou
virtuelle, est le cas normal» (2).
La capacité d'influencer autrui, caractéristique d'un rapport social, se
sert, pour obtenir un résultat recherché, tantôt de la contrainte, tantôt
de la persuasion, tantôt de l'échange d'avantages. Celui qui possède
cette capacité d'agir sur les actes et les sentiments d'autrui par l'un des
moyens indiqués ou par ces moyens réunis, est pourvu d'une force
sociale d'importance variable.
Les rapports sociaux sont très variés, d'une durée et d'une nature fort
différentes. Ils sont positifs s'ils sont à base d'accord, de consentement.
(1) Office de Publicité. Bruxelles. 1945. 80 pages.
(2) F.. Dupréei.. Sociologie generale. Presses Universitaires de France. Paris. 1948. p. 5.
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8 C. PERELMAN
de collaboration. Ils sont négatifs s'ils ont pour élément const
antagonisme, une lutte, une concurrence. Alors que tout rapp
positif augmente de quelque façon la force sociale de chacun des
termes, le rapport négatif est destructeur de force sociale. Les rapports
sociaux de signe contraire peuvent coexister, telles les compétitions
sportives entre clubs qui collaborent au sein de fédérations nationales et
internationales.
Deux rapports sociaux s'interpénétrent s'ils comportent un terme
commun. Dans ce cas, un de ces rapports sera complémentaire de
l'autre s'il en conditionne soit l'existence, soit la nature : c'est parce que
le juge exerce une autorité sur le gendarme qu'il exercera une influence
sur l'accusé, le premier de ces rapports étant complémentaire du se
cond (3).
Grâce à la notion de rapport social complémentaire, Dupréel définira
une autre notion fondamentale, celle de groupe social : un groupe
social ou une société est une collection d'individus unis entre eux et
distingués des autres individus par des rapports sociaux positifs et
complémentaires (4).
Les groupes sociaux seront familiaux, nationaux, religieux, sportifs,
professionnels, etc. Les rapports sociaux entre groupes varieront pro
fondément selon que ceux-ci sont de même nature ou sont hétérogènes.
Normalement les groupes de même nature sont extérieurs les uns aux
autres, c'est-à-dire n'ont pas de membres communs, alors que le plus
souvent des groupes hétérogènes auront des membres communs : on
dira de ces groupes qu'ils vivent en symbiose.
Le pluralisme sociologique résulte du fait que des individus font
simultanément partie de plusieurs groupes qui tantôt collaborent et
tantôt s'opposent, dont chacun cherche à marquer son existence et,
dans la mesure du possible, son autonomie. La vie spirituelle, avec ses
particularités, s'explique en grande partie par la manière dont l'individu
aménage sa participation à la vie sociale, à tous ces groupes vivant en
symbiose et dont chacun réclame son concours, faisant appel à sa
loyauté et à sa solidarité.
C'est grâce au pluralisme sociologique que des notions aussi
centrales en morale que celles de liberté et de responsabilité indi
viduelles pourront trouver leur explication.
(3) Cf. pour tout ce qui précède, ibid. pp. 10 à 19.
(4) Ibid., p. 20.
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LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME 9
À sa naissance, l'enfant est dressé comme un jeune animal. Il imite
spontanément ses parents, son entourage. On lui enseigne les conduites
conformes aux habitudes et aux règles du groupe. Par des marques
d'approbation et de désapprobation, il saura quelles sont les conduites
attendues et quelles conduites sont réprouvées. Plus une société est
homogène et isolée des influences extérieures, plus elle sera con
formiste et traditionaliste. Mais dès qu'une société se diversifie et que
l'individu s'intègre dans une pluralité de groupes vivant en symbiose,
des conflits ne peuvent manquer de se produire, du fait que les règles de
deux groupes dont un individu fait simultanément partie peuvent
s'avérer incompatibles. Le cas typique est celui de l'individu faisant
partie d'un groupe national et d'un groupe religieux, qui ne se
confondent plus dans les sociétés évoluées. Que doit-il faire si le groupe
national exige de lui qu'il fasse son service militaire, alors que le groupe
religieux lui interdit de tuer, et même, parfois, de porter les armes ?
Devant ces commandements incompatibles, l'individu est obligé de
choisir : s'il se conduit en bon citoyen, il violera les prescriptions de sa
secte religieuse et inversement. C'est devant un pareil conflit que se
trouve placé l'objecteur de conscience. Au lieu de se conformer aux
exigences de l'un ou de l'autre des groupes dont il fait partie, il est
amené à prendre position à leur égard. 11 sera amené à comparer, à
juger les règles du groupe, en se plaçant au point de vue d'une valeur
qui transcende les convenances de tel ou tel groupe. C'est ainsi que. par
opposition à la société close, s'élaborent des idéaux universalistes. ceux
de la société ouverte, pour reprendre la terminologie de Bergson, et que
l'individu, ne s'identifiant plus entièrement à tel ou tel groupe dont il
fait partie, acquiert une certaine consistance propre. Son autonomie, sa
liberté, le progrès de sa conscience sont une conséquence du pluralisme
sociologique, du fait qu'il ne s'identifie plus entièrement à l'un des
groupes dont il est membre. Il se peut que, comme dans le cas
d'Antigone, il se révolte contre l'ordre de l'autorité qu'il juge
inacceptable. Il se peut également que l'homme placé dans une situation
difficile soit à l'origine des efforts pour éliminer les incompatibilités,
pour diminuer les conflits qui risquent de se produire entre groupes
vivant en symbiose (5).
(5) Cf. pour des analyses plus détaillées E Dupréei . Traité de Morale. Éditions de l'Université
de Bruxelles. Bruxelles. 19672. vol. II. p 398-440
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10 C. PERELMAN
La vie sociale consiste à la fois en des efforts de collaboration, mais
aussi en conflits, entre individus et entre groupes tendant à la
domination, à la hiérarchisation et parfois à l'anéantissement de
l'adversaire.
L'histoire de l'humanité a abouti, après de longues périodes de
désordres et de violences, à l'élaboration d'une institution remarquable.
l'État politiquement et juridiquement organisé, auquel sera confié le
monopole de l'usage de la force à l'intérieur de ses frontières, les
individus et les groupes renonçant en principe à défendre leurs intérêts
par les armes, à se rendre justice à eux-mêmes. C'est l'institution d'un
ordre juridique étatique, avec ses tribunaux, sa police et son armée qui
sert de fondement, depuis la fin du Moyen Age. à l'ordre public
international.
Dans la conception pluraliste, l'État ne peut remplir efficacement son
rôle de gardien de l'ordre, d'arbitre entre les individus et les groupes qui
vivent en symbiose sur son territoire, qu'en ne s'identifiant à aucun
d'entre eux. À la conception libérale d'État gardien de l'ordre sont
venues, avec le temps, s'ajouter d'autres missions, essentiellement celles
que des individus et des groupes sont incapables de remplir ou ne
remplissent que d'une façon imparfaite. Mais si l'État devait s'identifier
avec l'un ou l'autre des groupes en présence, en prenant à son compte
ses intérêts et ses aspirations, il risque de ne plus pouvoir remplir sa
mission essentielle, celle de gardien de l'ordre, jouissant du monopole
de la force armée. Quand l'État, groupe à base de force, adopte une
idéologie ou une religion, devient détenteur du pouvoir économique, il
tend à se transformer en un groupe totalitaire, ne tolérant ni des
groupes indépendants de lui. ni des individus récalcitrants à ses ordres.
Il voudra dicter à tous ceux qui habitent sur son territoire les vérités à
admettre, les idéaux à poursuivre. Le chef d'un tel État, s'il n'est pas
assimilé à un dieu providentiel et omniscient, sera au moins traité en
homme providentiel dont les paroles et les actes ne peuvent être
contestés. Ce monisme, qui fait du chef la source de la vérité et de
toutes les valeurs, s'accompagnera d'un mépris des droits de l'homme,
ainsi que de la persécution de tous les groupes qui prétendraient mener
une existence indépendante de la direction de l'État. Toutes les
aspirations humaines, qu'elles soient nationales ou religieuses, scienti
fiques ou artistiques, économiques ou sportives, ne seront encouragées.
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LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME
et même simplement tolérées, que si elles servent les desseins du
pouvoir central. Elles seront subordonnées à la valeur primordiale,
quelle qu'elle soit, qui servira de critère en toute matière, critère qui
sera précisé et interprété par la seule instance reconnue, celle qui détient
le pouvoir, et par ceux qui en émanent directement. Dans l'État
totalitaire, le monisme des valeurs complète l'arsenal idéologique du
pouvoir central. Il s'accompagnera, le plus souvent, du monopole des
moyens de communication ; il voudra être le seul à disposer de la force
sociale. Toute opposition sera considérée comme révolutionnaire ; elle
ne pourra lutter qu'en recourant à la force, organisée tantôt à
l'intérieur, tantôt à l'extérieur de l'État.
L'État pluraliste, par contre, est fondé sur le respect des individus et
des groupes multiples qui tantôt collaborent et tantôt s'opposent les uns
aux autres. Il reconnaît que l'exercice des droits et des libertés peut
avoir des inconvénients et provoquer des désordres : le rôle de l'État
n'est pas de supprimer ces libertés, mais d'en modérer les excès trop
dommageables. Ce pluralisme renonce à un ordre parfait, élaboré en
fonction d'un seul critère, car il admet l'existence d'un pluralisme des
valeurs incompatibles. De là. la nécessité de compromis raisonnables,
résultant d'un dialogue permanent, d'une confrontation de points de
vue opposés.
La vie sociale et politique, dans une société démocratique, avec les
libertés de pensée, de presse, de réunion et d'association qui la
conditionnent, nous présente une forme bien connue de pluralisme
sociologique. Il va de soi que chacune de ces libertés peut donner lieu à
des abus, à des empiétements sur les droits et les libertés des autres.
C'est le rôle du législateur, des tribunaux, de la jurisprudence, d'établir
et de maintenir un équilibre, toujours fragile, entre les prétentions
légitimes. Il s'agit de rechercher, dans chaque situation, une solution
acceptable, raisonnable, équitable, parce que équilibrée (6).
On constatera que les qualificatifs dont nous nous servons pour
décrire les solutions correspondent à des notions vagues, que l'on ne
peut réduire à des caractères quantifiables, car elles résultent de la
confrontation d'éléments hétérogènes tels que les droits des personnes
(6) Cette présentation de l'État pluraliste, comme celle de l'État moniste et totalitaire, ne
constituent que des «types idéaux» dans le sens de Max Weber ; la réalité n'en sera jamais qu'une
approximation plus ou moins imparfaite.
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12 C. PERELMAN
et des groupes, le bon fonctionnement des institutions, l'int
l'équité et l'utilité sociale, la protection des faibles, la conf
fondée sur la prévisibilité, le respect des traditions et le souci des
innovations et du progrès social et technique. Le pluralisme ne
s'accommode pas de règles précises et quantifiables, car celles-ci
impliquent la réduction d'une valeur à une autre, de l'hétérogène à
l'homogène. Au contraire, le respect des diversités implique la
recherche de solutions adaptées à des situations dont les éléments
peuvent varier d'une fois à l'autre, ce qui exige une sensibilité à toutes
les valeurs en présence. Le juge auquel est accordé un pouvoir
d'appréciation, dans l'exercice de ses fonctions, devra juger non en
s'inspirant de sa vision subjective, mais en tâchant de refléter la vision
commune tant aux membres éclairés de la société dans laquelle il vit
qu'aux opinions et traditions dominantes dans son milieu profession
nel. En effet, le juge, chargé de dire le droit dans les cas d'espèce, doit
s'efforcer de rendre des jugements qui seraient acceptés tant par les
tribunaux supérieurs, l'opinion publique éclairée que - quand il s'agit
des arrêts de la Cour de cassation - par le législateur qui ne manquera
pas de réagir si les décisions de la Cour suprême lui semblent
inacceptables (7).
Notons, à ce propos, que le pouvoir d'appréciation, accordé tant au
pouvoir judiciaire qu'au pouvoir exécutif, signifie que l'autorité
compétente peut choisir, parmi un certain nombre d'options, celle qui
aura son agrément. Mais ce pouvoir d'appréciation a toujours des
limites : chaque fois que la décision paraît déraisonnable, on la con
sidérera comme un abus de pouvoir, qui ne pourra être toléré.
Remarquons que. ce qui est raisonnable ou déraisonnable dans une
société, à un certain moment de son développement, peut cesser de
l'être dans un autre milieu, ou à une autre époque. Signalons, à titre
d'exemple, la motivation de la Cour de Cassation de Belgique, dans un
arrêt du 1 I novembre 1889 concernant l'admissibilité des femmes à la
profession d'avocat. Une femme belge, remplissant toutes les con
ditions requises par la loi, avait demandé son inscription au barreau, en
arguant du fait que l'article 6 de la Constitution belge proclamait
l'égalité de tous les Belges devant la loi, et qu'aucun texte n'avait
expressément interdit aux femmes l'accès du barreau. À cette demande.
(7) Cf. Ch. Perelman. Logique juridique. Dalloz, Paris, 1976, § 75.
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LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME 13
la première dans l'histoire de la Belgique, la Cour de cassation répliqua
que «si le législateur n'avait pas exclu par une disposition formelle les
femmes du barreau, c'était parce qu'il tenait pour un axiome tn p
évident pour qu'il faille l'énoncer que le service de la justice était
réservé aux hommes».
Une affirmation qui paraissait évidente il y a près d'un siècle
paraîtrait non seulement déraisonnable, mais même ridicule au
jourd'hui. Signalons, en passant, qu'il a fallu attendre le 7 avril 1922
pour que le législateur belge écarte les raisons invoquées en 1889 et
permette aux femmes d'exercer la profession d'avocat (8).
Dans la mesure où le droit est conçu comme l'expression de la
volonté nationale, il est normal qu'il paraisse comme une œuvre
collective, fondée sur la coutume et des principes généraux élaborés au
cours des siècles, mais qui pourraient être formulés et interprétés
différemment dans les différents systèmes. Le plus souvent, il sera
l'œuvre d'un législateur collectif et l'on veillera, dans les régimes
démocratiques, qu'il soit appliqué par des juges indépendants de l'exé
cutif, devant lesquels il est souhaitable que les points de vue opposés
puissent être défendus par des juristes compétents. Dans les affaires
importantes, on remplacera le juge unique par un tribunal composé de
plusieurs magistrats ou par un jury populaire. On prévoira, le plus
souvent, des instances d'appel et de cassation, de façon que le jugement
n'acquière l'autorité de la chose jugée qu'après avoir subi plusieurs
examens.
On ne conçoit pas une telle foule de précautions en mat
ou dans les sciences naturelles. C'est que les méthodes de
utilisées en droit, ne relevant d'habitude ni de la simple co
du calcul, sont d'une tout autre nature. Le pluralisme, tel qu'il se
manifeste en politique, en droit et en morale, ne se conçoit pas sans un
pluralisme méthodologique. À la pluralité des disciplines correspond
une pluralité des méthodes. C'est ce qu'avait noté Aristote dans un
passage célèbre de l'Éthique à Nicomaque : «Il ne faut pas exiger la
même rigueur de tous les raisonnements, pas plus qu'on ne l'exige de
tous les objets manufacturés ... il serait également absurde, cela saute
(8) Cf. Ch. Perelman. Le problème des lacunes en droit, essai de synthèse, in Le problème des
lacunes en droit. Bruylant, Bruxelles, 1968. pp. 547-548.
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14 C. PERELMAN
aux yeux, d'accepter d'un mathématicien des raisonnem
et de réclamer d'un orateur des démonstrations ... Le menuisier et le
géomètre cherchent tous deux l'angle droit, mais pas de la même
manière : le premier cherche l'angle plus ou moins droit qui est utile à
son œuvre, le second cherche l'essence ou la différence spécifique de
l'angle droit lui-même, car il est un contemplateur du vrai» (livre I,
1094b).
Aristote. qui est le père de la logique formelle, a insisté sur le fait qu'à
côté des raisonnements analytiques, utilisés dans les démonstrations, il
faut admettre l'existence de raisonnements dialectiques, utilisés dans les
dialogues et les controverses, ainsi que dans toutes les situations où l'on
cherche à persuader et à convaincre par le discours. Il a examiné ces
formes de raisonnement dans une célèbre Rhétorique, et il se vante
d'avoir été le premier à exposer dans ses Topiques les techniques de la
controverse.
En effet, quand il s'agit de délibérer et de juger, de choisir et
décider, les raisons que l'on fournit pour ou contre ne constitue
des preuves démonstratives, mais des arguments plus ou moins
plus ou moins pertinents, plus ou moins convaincants. Ces argu
visent non à prouver la vérité d'une proposition, mais à gagner
l'adhésion d'un ou plusieurs esprits. Or, ce qui paraît un bon argument
aux yeux de l'un peut sembler sans valeur aux yeux d'un autre. Il faut
qu'un discours persuasif s'adapte à l'auditoire qu'il s'agit de persuader,
car il ne peut se développer qu'à partir de ce qui est admis par ce
dernier.
L'orateur qui n'observe pas cette règle fondamentale risque de
commettre la faute d'argumentation la plus grave, une pétition de
principe (9).
Les philosophies monistes ont toujours cherché à réduire la pluralité
d'opinions opposées à l'unicité de la vérité. Pour y parvenir, elles ont
imaginé une raison divine, garant du vrai et du juste, dont la raison
humaine ne serait qu'un reflet. Cette raison éternelle et invariable, en
reconnaissant l'évidence de certaines propositions, garantirait par le fait
même leur vérité, qui s'imposerait à tout être de raison. C'est ainsi que.
pour les rationalistes, tels que Descartes ou Spinoza, la méthode des
(9) À propos de la pétition de principe, cf. Ch. [Link] et L. Olbrechts-Tyteca, Traité de
l'argumentation La nouvelle rhétorique (1958). Éditions de l'Université de Bruxelles. Bruxelles.
1976'. § 28.
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LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME 15
géomètres, qui procède par intuition et par démonstration, servirait de
modèle à tous les problèmes humains, les règles valables en ma
thématiques s'imposant dans tous les domaines. Mais pour trouver la
solution qui s'impose, il est indispensable de purger, au préalable, son
esprit de toutes les passions, émotions, intérêts et imaginations, de tous
les préjugés dont l'esprit est rempli avant de commencer à philosopher.
Pour pouvoir, sous la conduite de la raison, communier dans les
mêmes vérités, il faut que les hommes oublient également leurs
convictions et leurs croyances, apport de l'histoire, des traditions et de
la culture, également disqualifiées en tant que préjugés. Ce sera l'utopie
de la société universelle fondée sur la raison, idéal avoué de la
Révolution française.
Mais on sait que cet idéal de fraternité universelle a été le prélude
guerres révolutionnaires et des guerres napoléoniennes. Et même
l'œuvre la plus valable de cet esprit rationaliste, que fut le Code
Napoléon, n'apparaît aujourd'hui que comme l'incarnation de l'idéolo
gie bourgeoise du début du xixe siècle.
Faut-il donc que la philosophie pluraliste se passe de l'idée de vérité
et de celle de raison ?
L'idée de vérité, en tant que norme des opinions, ne jouera ce rôle
que dans la mesure où des techniques de contrôle et de vérification
permettent de l'utiliser à bon escient, sans vouloir imposer, au nom de
la vérité, des idéologies contestables.
Quant à l'idée de raison, le pluralisme ne va pas l'identifier à une
faculté éternelle et immuable, commune à tous les hommes, et séparée
des autres facultés, ainsi que de l'histoire, mais la concevra comme un
idéal d'universalité propre à la philosophie occidentale. L'appel à la
raison, qui est celui de la tradition philosophique depuis les Grecs,
devrait être conçu comme un appel à l'adhésion de tous les hommes,
qui ne sont pas, pour l'une ou l'autre raison, disqualifiés comme
membres de cet auditoire universel. S'efforcer de convaincre cet
auditoire idéal, qui est le plus grand effort que l'on puisse demander
un philosophe, c'est renoncer aux techniques de persuasion et aux
arguments qui, pour l'orateur lui-même, celui qui cherche à convaincre
par ses discours ou ses écrits, ne sont pas susceptibles de gagner
l'adhésion d'un pareil auditoire. En appeler à la raison, c'est se
soumettre, dans le domaine du raisonnement, aux exigences que Kant
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16 C. PERELMAN
imposait à l'action morale, se conformer à l'impératif catég
lequel ne seront utilisés que les arguments qui peuvent
universellement. Mais il va de soi que. dans le pluralisme philoso
phique, contrairement au rationalisme classique, l'idée de raison ne se
limite pas aux techniques de raisonnement utilisées par les mathémati
ciens : chaque philosophe élabore cet idéal de rationalité à sa façon,
conformément à l'idée qu'il se forme de ce qui est acceptable par
l'auditoire universel (10). Cette idée, ou plutôt cet idéal, que chaque
philosophe se forme, devra être constamment soumis à l'épreuve de
l'expérience, c'est-à-dire du dialogue.
Alors que le rationalisme moniste recourt à l'évidence, ce qui lui
permet de passer immédiatement de l'adhésion d'un seul à celle de tous,
en disqualifiant ceux qui ne partagent pas les mêmes évidences,
l'argumentation n'étant jamais contraignante, le philosophe adepte du
pluralisme admettra que des argumentations diverses puissent cor
respondre à des conceptions variables de l'auditoire universel. Au lieu
de prétendre imposer une vérité éternelle, le philosophe pluraliste aura
des prétentions moindres : il se contente de présenter une vision de
l'homme, de la société et du monde qui lui paraît raisonnable, et
comme telle susceptible de gagner l'adhésion de l'auditoire universel.
La tentative n'est qu'un essai imparfait, mais toujours perfectible, qui
s'inspire des opinions et des aspirations de son milieu, dans la mesure
où il les croit universalisables, et qui pourrait toujours progresser à
travers le dialogue et la controverse (").
Garder toujours ouverte la possibilité d'un tel dialogue, favoriser une
conception de la société qui permette à tous d'y participer, c'est une
raison nouvelle que le pluralisme philosophique pourrait ajouter aux
arguments de tous ceux qui se présentent en défenseurs des droits de
l'homme (l2).
Le pluralisme philosophique, partant de l'homme concret, engagé
dans les relations sociales et les groupes de toute espèce, se refusera à
accorder à aucun individu et à aucun groupe, quel qu'il soit, le privilège
(10) Pour l'idée de l'auditoire universel, cf. Ch. Pereiman et L. Oibrechts-Tyteca, Ibid..
§§ 6 à 9.
(11) Cf. Ch. [Link]. Philosophie, rhétorique, lieux communs, in Bulletin de la Classe des
Lettres et des Sciences morales et politiques de l'Académie Royale de Belgique, 1972, pp. 144-156.
(12) Cf. mon essai «Peut-on fonder les droits de l'homme?», in Droit, morale et philosophie.
Librairie générale de Droit et de Jurisprudence. Paris. 19762, pp. 67 à 74.
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LA PHILOSOPHIE DU PLURALISME 17
exorbitant de fournir l'unique critère de ce qui est valable et de ce qui
est opportun, privilège qui ne peut mener qu'à la démesure et au
totalitarisme, car il risque d'étouffer et d'opprimer d'autres individus et
d'autres groupes également respectables.
Le pluralisme philosophique invite à la recherche de solutions
modérées, et donc équilibrées, de tous les conflits, qu'il considère
d'ailleurs comme inévitables et récurrents. Se présentant sous le signe
du raisonnable, il ne prétend fournir ni la solution parfaite, unique et
définitive, mais des solutions humaines, acceptables - mais amendables
et perfectibles - aux problèmes toujours renouvelés que pose la co
existence d'hommes et de groupes, qui préfèrent un compromis équi
table à la contrainte imposée sans ménagement au nom d'une valeur
unique, quelle que soit son importance, et même sa prééminence.
Université de Bruxelles.
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