Université de Lausanne – Eté 2003 – Michael Esfeld, po
Cours Epistémologie des sciences
Le programme du cours
1) 11 mars!: Le regard philosophique sur les sciences et leur histoire
2) 18 mars!: Les problèmes de l’induction et de la confirmation
3) 25 mars!: Qu’est-ce qui est une théorie scientifique!?
4) 1 avril!: Théorie et observation
5) 8 avril!: Les lois de la nature!: la conception universaliste
6) 15 avril!: Les lois de la nature!: les conceptions réductionnistes et anti-réalistes
7) 29 avril!: Les révolutions scientifiques et l’incommensurabilité des concepts
8) 6 mai!: La réponse internaliste au défi de l’incommensurabilité
9) 13 ami!: La réponse externaliste au défi de l’incommensurabilité
10) 20 mai!: Réalisme, empirisme et relativisme
11) 27 mai!: L’état actuel du débat autour du réalisme scientifique
12) 3 juin!: L’unité et la pluralité des sciences
13) 10 juin!: Réduction, fonction, émergence
14) 17 juin!: Le monde des sciences et le monde de la vie
1) Le regard philosophique sur les sciences et leur histoire
1.1 Qu’est-ce qui est la science!?
La réflexion philosophique sur les sciences concerne les sciences de la nature en premier lieu.
Elle porte sur la manière dont les sciences de la nature se sont développées à l’époque
moderne. On peut caractériser celles-ci par les trois traits suivants!:
1) la systématicité!: La nature nous présente des phénomènes divers. Une théorie scientifique
essaie de grouper autant de phénomènes divers que possible dans une théorie simple.
Dans le cas idéal, on disposera d’une seule théorie simple qui réunit tous les phénomènes.
La théorie scientifique gagne cette combinaison de simplicité et de force explicative au
moyen du langage mathématique. Pour cette raison, les sciences de la nature sont
regardées comme des sciences exactes.
2) l’objectivité!: Les sciences de la nature se basent sur la séparation entre le scientifique en
tant que sujet pensant et son objet de recherche. En formulant une théorie scientifique, le
chercheur fait abstraction de tous les traits qui le caractérisent lui-même en tant que sujet
pensant.
3) la méthode expérimentale!: La théorie scientifique ne se borne pas à classifier les
phénomènes. En vertu de son caractère systématique, elle permet de déduire des
prédictions sur le comportement des phénomènes. Ces prédictions sont soumises à des
tests systématiques sous forme d’expériences scientifiques.
Chacun de ces traits suscite des questions philosophiques. (1a) La systématicité soulève le
problème de l’unité et de la pluralité des sciences!: la science aboutit-elle à une théorie unique
qui englobe tous les domaines de la recherche scientifique!? Ou y a-t-il une pluralité
irréductible de théories scientifiques!? (1b) De plus, est-il possible – ou peut-être même
désirable – de mettre en compétition plusieurs théories qui portent sur le même domaine des
phénomènes!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 2
(2a) L’objectivité soulève la question de savoir quelle est la relation entre les sciences de la
nature et les sciences humaines. Celles-ci ne font pas abstraction du sujet pensant. Leur thème
est l’interprétation des pensées et des actions des êtres humains. Or, la question est de savoir
s’il y est possible d’étendre la méthode objective des sciences de la nature de sorte qu’elle
inclue le domaine des sciences humaines. Ou est-ce que les sciences humaines requièrent une
méthode spécifique d’interprétation qui se base sur la participation de l’interprète au domaine
des phénomènes qu’il cherche à interpréter!? (2b) De plus, le thème de l’objectivité soulève
question de savoir si nous avons vraiment un accès objectif à la nature. Les sciences révèlent-
elles le caractère objectif de la nature qui est indépendant de l’esprit ou reflètent-elles les
catégories que nous apportons à la nature!? Ces catégories varient-elles d’une époque à l’autre
et d’une communauté scientifique à l’autre!?
(3a) La méthode expérimentale soulève d’abord la question de savoir quelle est la relation
entre la théorie et l’expérience. La théorie, par contraste à l’expérience scientifique, a une
structure propositionnelle. Comment l’expérience peut-elle confirmer ou réfuter une théorie!?
L’expérience détermine-t-elle une théorie unique ou est-ce que plusieurs théories qui se
contredisent sont compatibles avec les mêmes données expérimentales!? (3b) De plus, la
méthode expérimentale a non seulement la fonction de soumettre des théories scientifiques à
des épreuves, mais elle permet de formuler et de mettre à l’épreuve des prédictions qui
rendent possible l’application technique des théories scientifiques. Quelle est donc la relation
entre les sciences et la technique!?
1.2 La tâche de l’épistémologie des sciences
L’épistémologie des sciences ou la philosophie des sciences se constitue d’abord comme
l’analyse philosophique des théories scientifiques. Tandis que l’épistémologie générale (la
théorie de la connaissance et la philosophie du langage) examine les traits caractéristiques de
nos connaissances en général, l’épistémologie des sciences se propose de considérer les
questions philosophiques que les connaissances scientifiques en particulier soulèvent. On peut
donc regarder la philosophie des sciences comme une branche de l’épistémologie en général.
C’est la classification adoptée dans la philosophie anglo-saxonne ainsi que dans la
philosophie allemande!; cette classification devient l’usage en France aussi!: l’épistémologie
(«!epistemology!», «!Erkenntnistheorie!») traite des constituants de la connaissance en
général!; la philosophie des sciences («!philosophy of science!», «!Wissenschaftstheorie!»)
s’occupe des questions philosophiques spécifiques à la connaissance scientifique.
Comme il convient de faire une distinction entre la théorie de la connaissance et la
philosophie du langage d’un côté et la philosophie de l’esprit de l’autre, on peut différencier
la philosophie des sciences et la philosophie de la nature. La théorie de la connaissance et la
philosophie du langage en tant que théories épistémiques s’intéressent à la structure de nos
connaissances – ce qu’est la signification, comment nos croyances se réfèrent au monde, etc.
La philosophie de l’esprit, par contre, vise l’ontologie des états intentionnels – la question de
savoir si les états de croyance sont identiques avec des états cérébraux et plus généralement la
question de savoir quelle est la relation entre la nature et l’esprit. À l’instar de cette
distinction, il est raisonnable d’établir aussi une différence entre la philosophie des sciences et
la philosophie de la nature. La philosophie des sciences s’occupe de la structure générale des
connaissances scientifiques – les questions de savoir ce qui est une théorie scientifique, quelle
est la relation entre théorie et expérience, si les sciences nous donnent accès à la nature en tant
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que telle, etc. La philosophie de la nature, par contre, vise l’ontologie de la nature – c’est-à-
dire, elle cherche à répondre aux questions de savoir quelle est la relation entre l’espace, le
temps et la matière, quelle est la relation entre la matière inanimée et la vie, etc. Par
conséquent, tandis que la philosophie des sciences considère les théories scientifiques en
général, la philosophie de la nature se base sur des théories spécifiques comme celles de la
physique ou celles de la biologie. En pleine expansion dans l’idéalisme allemand et le
romantisme, la philosophie de la nature fut plus ou moins abandonnée après; mais des
réserves qu’on peut avoir contre une manière particulière de concevoir la philosophie de la
nature – notamment sa séparation d’avec l’accès à la nature que les sciences nous offrent – ne
devraient pas avoir pour conséquence de stigmatiser une discipline en entière.
De plus, il faut faire une distinction entre la philosophie des sciences, l’histoire des sciences
et la sociologie des sciences. L’histoire des sciences retrace le développement historique des
théories scientifiques. La sociologie des sciences considère les pratiques par lesquelles les
scientifiques acquièrent des connaissances et l’ancrage social de ces pratiques. En tant que
telles, l’histoire et la sociologie des sciences ne donnent pas de réponses aux questions
philosophiques susmentionnées. Mais au cours des cinquante dernières années, l’histoire des
sciences changé de l’histoire des idées à une histoire sociale du développement et du
changement des théories scientifiques. Cette histoire sociale des sciences nous a apporté des
connaissances qui constituent un défi important pour la philosophie des sciences.
Vu cette classification des disciplines philosophiques, ce cours cherche à répondre aux
questions (1a), (1b), (2b) et (3a) susmentionnées. Les questions mentionnées en (2a)
concernent plutôt la théorie de la connaissance en général et la philosophie de l’esprit que la
philosophie des sciences. Ce cours commence en entamant le défi que le regard sur l’histoire
des sciences apporte à la philosophie des sciences. Afin d’être capable de répondre à ce défi,
il faut considérer la vue philosophique sur les théories scientifiques, la conception de ce
qu’est une explication scientifique et la relation entre théorie et observation (leçons 2, 3 et 4).
Sur cette base, on présentera les réponses principales à la question de savoir si les sciences
nous donnent un accès à la nature en tant que telle (leçons 7, 8, 9, 10 et 11). La dernière partie
du cours considère la structure interne de la science, c’est-à-dire le thème de l’unité de la
science vs. la diversité des sciences (leçons 12, 13 et 14). J’ai décidé d’inclure dans ce cours
la question de savoir ce qu’est une loi de la nature et s’il y a des lois de la nature – question à
la fois épistémologique et ontologique –, car le sujet des lois de la nature touche la science en
général (leçons 5 et 6). En revanche, on laissera de côté la question (3b), à savoir la relation
entre les sciences et la technique, car cette question concerne la relation entre l’homme et la
nature!; elle sera au programme du cours qui porte sur la philosophie de la nature.
1.3 Le but de la science
Le mot «!théorie!» vient du mot grec «!theoria!» (qewriva) qui signifie!: contemplation. La
perspective théorique, c’est le regard contemplatif sur la nature. Cette perspective n’a rien à
voir avec l’intervention dans la nature. Selon Aristote, la contemplation constitue la forme de
vie suprême!; elle présuppose que les besoins de la vie pratique sont satisfaits (voir par
exemple Métaphysique, livre 1, chapitre 1). Le but de la science est donc de révéler l’essence
de la nature. Or, la science moderne n’est pas la science qu’Aristote considère. La science
moderne est non seulement contemplative, mais aussi envahissante!: elle intervient dans la
nature en soumettant ses théories à l’épreuve expérimentale et en développant des théories sur
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 4
la base des données expérimentales. Il y a un lien étroit entre les sciences de la nature
moderne et la technique moderne. Néanmoins, le but reste de découvrir l’essence de la nature
au moyen de la méthode expérimentale. Cette méthode permet cependant de concevoir aussi
un autre but des sciences, à savoir de faire des prédictions qui sont utiles pour la vie pratique.
Les sciences modernes posent la question de savoir si ce but contemplatif est trop
ambitieux. La méthode expérimentale ne met-elle pas en évidence que nous ne pouvons pas
dévoiler l’essence de la nature!? Peut-être le but de la science est-il plus modeste en se
limitant à systématiser les données phénoménales et expérimentales. Or, ceci n’est pas un but
en soi comme la contemplation de la nature!; cette systématisation ne serait pas un candidat
au bonheur suprême. On peut se demander à quoi sert la systématisation des données
phénoménales et expérimentales. La réponse est évidente!: systématiser les données
phénoménales et expérimentales nous permet de prédire des phénomènes. Cette prédiction est
utile pour la vie pratique. Le but de la science se réduit ainsi à servir les besoins pratiques de
la vie en produisant des prédictions systématiques et fiables.
Voici donc les trois grandes positions qu’on peut prendre en philosophie des sciences!: le
réalisme scientifique (la science comme ayant le but de dévoiler la réalité), l’empirisme (la
science comme se limitant à la systématisation des données empiriques) et l’instrumentalisme
(la science comme instrument de prédiction). Considérons l’argument principal pour le
réalisme et l’argument principal pour l’instrumentalisme.
1.4 L’argument de l’induction pessimiste
Si on regarde l’histoire des sciences on constate que la plupart des théories scientifiques de
jadis furent remplacées par d’autres théories scientifiques. Une question philosophique est de
savoir si ce remplacement est une marque de progrès dans les sciences, nous conduisant ainsi
vers une découverte de la nature, ou bien si au contraire il s’agit d’un simple bouleversement
qui nous permet peut-être de faire des prédictions plus amples et plus exactes, mais qui ne
constitue aucun progrès vers une connaissance véritable de la nature.
Les exemples de remplacement d’une théorie scientifique par une autre sont nombreux,
même si on se limite à la physique!: la mécanique classique fut remplacée par la mécanique
quantique, la théorie classique de l’espace-temps (transformations de Galilée) fut remplacée
par la théorie de la relativité restreinte d’Einstein (transformations de Lorentz), la théorie de la
relativité générale vainquit la théorie de la gravité de Newton, l’astronomie de Ptolémée fut
remplacée par celle de Kepler puis par celle de Newton, et aujourd’hui on cherche à trouver
l’unification de la théorie de la relativité générale et de la cosmologie quantique, etc. Parler de
remplacement ne veut pas dire que ces théories sont démodées dans le sens qu’elles ne sont
plus utiles. Si on considère des corps d’une grandeur moyenne, la mécanique classique est
suffisante pour toutes les intentions pratiques. Néanmoins, si on se pose la question de savoir
lesquelles de nos théories scientifiques sont vraies, il faut dire que la mécanique classique est
fausse et que la théorie des quanta – plus précisément, la théorie des champs quantiques –
ainsi que la théorie de la relativité générale sont, dans l’état actuel de nos connaissances, les
meilleurs candidats disponibles pour des théories vraies (ou approximativement vraies). Selon
la définition standard, une théorie est vraie si et seulement si la nature se comporte comme le
décrit et le prédit la théorie en question. Les résultats que la mécanique classique nous donne
sont, strictement parlé, fausses dans tous les cas. Les théories que tenons pour correctes
aujourd’hui impliquent cependant que dans des nombreux cas, la différence est négligeable
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 5
entre les résultats corrects et les résultats que la mécanique classique produit (c’est-à-dire,
aucun instrument de mesure que nous avons à notre disposition peut déceler cette différence).
Il serait donc très peu commode d’employer ces théories dans un but pratique pour calculer
des quantités se rapportant à des objets macroscopiques.
Les exemples qu’on vient de rappeler sont typiques. On ne trouve guère de théorie dans
l’histoire des sciences qui n’est pas aujourd’hui remplacée par une autre théorie. Vous êtes
peut-être tentés de dire que ce remplacement est la marque du progrès!: on réalise des progrès
en découvrant des erreurs dans des théories et puis en remplaçant les théories erronées par de
meilleures théories. Mais attention!: le pessimiste essayera de vous convaincre que vous
n’avez pas réellement fait de progrès. Voici son argument!:
L’induction est une méthode indispensable pour formuler des théories scientifiques. Sur la
base de cas individuels semblables on propose une règle générale (puis on met la règle
générale à l’épreuve en en déduisant des prédictions). Sur la base de l’observation des
corbeaux noirs, on formule la théorie que tous les corbeaux sont noirs (aussi primitive que
soit cette théorie), puis on fait la prédiction que le prochain corbeau qu’on rencontrera sera
noir. Le pessimiste prend les théories que l’histoire des sciences nous fournit comme des cas
individuels et il applique à ces cas individuels la méthode de l’induction, effectuant ainsi une
sorte de méta-induction!: l’induction ne concerne pas des phénomènes dans le monde en ce
cas, mais des théories scientifiques!; le but est de formuler une méta-théorie qui a pour objet
des théories scientifiques au lieu de porter sur des phénomènes dans le monde. Comme
presque toutes les théories que l’histoire des sciences nous présente se sont révélées fausses, il
conclut à la règle générale que nos théories scientifiques sont fausses. Sur cette base, il fait la
prédiction que les théories dont nous supposons aujourd’hui la vérité se révéleront fausses
dans l’avenir. Selon l’argument de l’induction pessimiste, il n’y a aucune raison de croire que
nos théories actuelles auront un meilleur destin que nos théories passées. Par conséquent, il
n’y a aucune raison de croire que nous parviendrons jamais à une théorie vraie. Nos théories
scientifiques sont certainement utiles dans des buts pratiques, mais elles ne sont pas vraies.
Nous ne sommes pas en mesure d’acquérir de véritables connaissances de la nature. Il ne nous
reste qu’à employer nos théories scientifiques comme des instruments utiles pour la vie
pratique, abandonnant tout espoir de découvrir la réalité.
L’argument de l’induction pessimiste remonte à Henri Poincaré (1854–1912),
mathématicien et épistémologue français, qui dit dans une communication adressée au
congrès international de physique de 1900!:
Les gens du monde sont frappés de voir combien les théories scientifiques sont éphémères.
Après quelques années de prospérité, ils les voient successivement abandonnées!; ils voient les
ruines s’accumuler sur les ruines!; ils prévoient que les théories aujourd’hui à la mode devront
succomber à leur tour à bref délai et ils en concluent qu’elles sont absolument vaines. C’est ce
qu’ils appellent la faillite de la science. (p. 173)
Il est cependant en dispute si on peut attribuer à Poincaré lui-même la conclusion
instrumentaliste que cet argument suggère.
1.5 L’argument du miracle
L’argument de l’induction pessimiste n’est pas le seul argument qui se présente à nous quand
nous nous plongeons dans la philosophie des sciences. Voici un autre argument, qui nous tire
dans la direction opposée. Il est indubitable que nos théories scientifiques sont utiles dans des
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buts pratiques. Nous avons réalisé un progrès technique énorme à l’époque moderne grâce
aux sciences. Nos théories scientifiques matures sont capables de prédire de nouveaux
phénomènes, à savoir des phénomènes sur lesquels aucune information n’a figurée dans la
formulation de la théorie en question. Or, le succès d’une théorie scientifique en matière de
prédiction de nouveaux phénomènes – qui est la base du succès de son application technique
– ne dépend pas de nous, mais de la nature. Le succès d’une théorie en matière de prédiction
de nouveaux phénomènes serait un miracle si cette théorie n’était pas approximativement
vraie. Par conséquent, le progrès technique que nous avons réalisé serait un miracle si ce
progrès n’était pas la conséquence d’un progrès théorique vers une connaissance vraie et
définitive du monde. Ceci est l’idée motrice de ce qui est connu comme l’argument du
miracle. Il s’agit de l’argument le plus important en faveur du réalisme scientifique. Le
philosophe américain Hilary Putnam (*1926) expose cet argument de manière suivante!:
The positive argument for realism is that it is the only philosophy that does not make the success
of science a miracle. That terms in mature scientific theories typically refer (…), that the theories
accepted in a mature science are typically approximately true, that the same terms can refer to
the same even when they occur in different theories – these statements are viewed … as part of
the only scientific explanation of the success of science … («!What is mathematical truth!?!» in
Mathematics, matter and method. Philosophical papers volume 1. Cambridge: Cambridge
University Press 1975, p. 73)
Nous pouvons donc être optimistes!: même si nos théories actuelles seront remplacées par de
nouvelles théories, le succès en matière de prédiction de nouveaux phénomènes de nos
théories actuelles nous montre que nous sommes sur la bonne route.
Ainsi deux arguments nous tirent dans des directions opposées!: l’argument pessimiste de la
méta-induction, selon lequel il est futile d’aspirer à une théorie vraie, et l’argument du
miracle, selon lequel nous pouvons être rassuré que nous sommes sur le chemin qui nous
conduira à une théorie vraie et finale de la nature. C’est ici que commence le travail de
l’épistémologue. Il est une tâche majeure de la philosophie des sciences d’analyser les
présuppositions de ces deux arguments et de trouver le chemin royal qui adopte ce qui est
correct dans ces deux arguments mais qui évite leurs conclusions hâtives. La dispute, bien sûr,
porte sur la question de savoir en quoi consiste exactement ce chemin royal. Avant de nous
plonger dans cette dispute, il faut encore faire des préparatifs!: il faut considérer ce qu’est une
théorie scientifique, ce qu’est une explication scientifique et, enfin, ce quelle est la relation
entre théorie et observation.
1.6 Suggestions de lecture
Boyer, Alain (2000)!: «!Philosophie des sciences!». Dans P. Engel (éd.)!: Précis de philosophie analytique. Paris:
PUF. Pp. 159–188.
Ladyman, James (2002)!: Understanding philosophy of science. London!: Routledge.
Poincaré, Henri (1902)!: La science et l’hypothèse. Paris!: Flammarion (reprint 1968). Chapitre 10!: Les théories
de la physique moderne.
1.7 Questions de contrôle
1) Quels sont les traits caractéristiques des sciences modernes!?
2) Quelles sont les questions principales que la philosophie des sciences traite!?
3) Quelle est la distinction qu’on peut introduire entre la philosophie des sciences et la
philosophie de la nature!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 7
4) Quel est le but de la science selon le réalisme, selon l’empirisme et selon
l’instrumentalisme respectivement!?
5) Pourquoi l’argument de l’induction pessimiste est-il à proprement parler une méta-
induction!?
6) Pourquoi l’argument du miracle soutient-il le réalisme scientifique!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 8
2) Les problèmes de l’induction et de la confirmation
2.1 La méthodologie néo-positiviste
On peut comprendre l’état actuel de la philosophie des sciences en prenant la conception néo-
positiviste comme point de départ. Le néo-positivisme est un courant empiriste important
dans la première moitié du vingtième siècle. Ses représentants principaux sont des
philosophes de langue allemande qui ont émigrés aux Etats-Unis à l’époque du nazisme!:
Rudolf Carnap (1891–1970), Hans Reichenbach (1891–1953), Carl Gustav Hempel
(1905–2001) (voir cours théorie de la connaissance, leçon 4). Dans cette leçon et dans la
prochaine leçon, on présente les traits principaux de la philosophie des sciences néo-
positiviste et on introduit quelques-unes des objections pertinentes qui ont été lancées contre
cette position. Cette leçon considère la méthodologie néo-positiviste et les problèmes de
l’induction et de la confirmation.
Selon les néo-positivistes, la science commence par des propositions de base que les néo-
positivistes appellent des énoncés protocolaires. Celles-ci décrivent des observations
immédiates. Prenant ces propositions comme point de départ, on emploie la méthode
d’induction afin de construire une théorie scientifique. L’induction nous conduit à des
propositions générales. Sur la base d’un grand nombre des propositions individuelles de type
«!Ceci est F et G !» («!Ceci est un corbeau et noir!»), on établit une proposition générale de
type «!Tous les F sont G!» («!Tous les corbeaux sont noirs!»). Une théorie scientifique est un
système logique de propositions générales. Ces propositions générales permettent de déduire
des nombreuses et nouvelles propositions de base («!Le premier corbeau qu’on rencontrera
demain sera noir!»).
L’induction est non seulement la méthode qui nous permet de formuler une théorie
scientifique, mais elle sert aussi à la justifier!: une proposition générale – et aussi une théorie
scientifique en entier – est justifiée dans la mesure où il y a des propositions de base qui la
confirment. Les propositions théoriques sont confirmées par les propositions de base au
moyen de l’induction. Les propositions de base sont confirmées ou infirmées
individuellement et immédiatement par l’expérience, y compris l’expérience scientifique. Par
exemple, l’observation d’un corbeau confirme une proposition de base de type «!Ceci est un
corbeau!».
Toutes les propositions théoriques reçoivent une signification par leur liaison avec des
propositions de base. Celles-ci ont une signification en exprimant l’expérience immédiate. La
signification des propositions de base consiste dans leur méthode de vérification, c’est-à-dire
dans la manière dont elles sont confirmées par l’observation immédiate. Selon les néo-
positivistes, toutes les propositions qui sont douées de sens peuvent être réduites à une
combinaison logico-mathématique de propositions de base. Les propositions de base sont des
propositions synthétiques!: elles nous donnent des informations sur le monde. Par conséquent,
la question de savoir quelles propositions de base sont vraies et lesquelles sont fausses dépend
de ce qui est le cas dans monde. Les relations logico-mathématiques, par contre, consistent en
des propositions analytiques qui sont vides de sens en elles-mêmes. Les propositions
analytiques sont ou bien des tautologies, ou bien des contradictions. Elles sont vraies ou
fausses pour des raisons logiques, indépendamment de ce qui est le cas dans le monde.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 9
2.2 Le problème de l’induction
La méthodologie néo-positiviste s’appuie ainsi sur l’induction. Or, l’induction, par contraste à
la déduction, n’est pas une méthode d’inférence certaine. Elle ne permet pas le transfert de la
vérité. Assumant que la proposition générale p «!Tous les corbeaux sont noirs!» soit vraie, on
peut en déduire la proposition individuelle q «!Le prochain corbeau qu’on rencontrera demain
sera noir!», et la vérité est transférée de p à q. Par contre, assumant qu’un grand nombre de
propositions individuelles de type «!Ce corbeau est noir!» soient vraies, on établit la
proposition générale «!Tous les corbeaux sont noirs!»!; on ne peut cependant pas transférer la
vérité de ces propositions individuelles à cette proposition générale. La méthode de
l’induction ne peut pas exclure qu’il y ait un corbeau qui est blanc. En d’autres termes, il est
possible que toutes les propositions individuelles de type «!Ce corbeau est noir!» dont nous
disposons soient vraies, tandis que la proposition «!Tous les corbeaux sont noirs!» est fausse.
Ce problème de l’induction est connu depuis la critique que David Hume (1711–1776) a
adressé à l’induction prise comme méthode pour gagner des connaissances (par exemple,
Enquêtes, section VII).
Les néo-positivistes connaissent bien ce problème. Leur réponse consiste à dire que quoi
que l’induction ne soit pas certaine, elle rend une proposition ou une théorie générale
probable!: plus il y a d’exemples individuels qui confirment une proposition générale, plus il
est probable que la proposition générale en question soit vraie. Cet argument est cependant
contestable. Le philosophe autrichien Karl R. Popper (1902–1994) fut le premier critique du
néo-positivisme. Dans sa Logique de la découverte scientifique (1934), il s’efforce de
démontrer que l’induction ne peut même pas augmenter la probabilité qu’une proposition
générale soit vraie. L’observation de plus en plus corbeaux noirs n’augmente pas la
probabilité que la proposition générale «!Tous les corbeaux sont noirs!» soit vraie (voir en
particulier chapitre X).
Quoi qu’il en soit, l’induction est indispensable comme méthode pour formuler des
propositions générales qui sont des candidats à des connaissances dans la vie quotidienne
ainsi que dans la recherche scientifique. Mais il reste une question ouverte de savoir si
l’induction peut justifier une théorie scientifique. Il est ainsi un problème ouvert de
l’épistémologie de savoir ce qui justifie l’induction.
2.3 La méthode falsificationniste
Popper propose de remplacer la vérification inductive d’une théorie ou d’une proposition
générale par la réfutabilité. Des exemples individuels de corbeaux noirs ne peuvent pas
confirmer – en tout cas pas confirmer de manière suffisante – la proposition générale que tous
les corbeaux sont noirs. Mais un seul exemple d’un corbeau non-noir réfute cette proposition.
Popper parle dans ce cas de falsification. Il propose de substituer le critère de falsification au
critère de vérification par l’induction. L’induction est certainement indispensable pour
formuler des théories scientifiques, mais elle est, selon Popper, incapable de les justifier. Il ne
faut pas chercher des exemples qui confirment une théorie. Bien au contraire, il faut proposer
des théories audacieuses – à savoir des théories riches en contenu qui ont un domaine
d’application vaste – et puis les mettre à l’épreuve en essayant de les réfuter. Une théorie est
corroborée dans la mesure où elle résiste aux essais de la falsifier. Dans l’épistémologie
popperienne, la corroboration (en ce sens) prend la place de la vérification. Popper regarde la
corroboration comme critère de vérisimilitude!: une théorie s’approche de la vérité dans la
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mesure où des essais de la réfuter échouent (voir en particulier La logique de la découverte
scientifique, chapitre IV).
Même si on n’est pas falsificationniste, la position de Popper met en évidence qu’il y a une
asymétrie entre la confirmation et la réfutation d’une théorie scientifique par des propositions
de base!: une seule proposition de base dont la vérité est établie et qui contredit la théorie
scientifique en question suffit pour la réfuter. Par contre, il est douteux que même des milliers
de propositions de base en accord avec la théorie scientifique en question soient suffisants
pour la vérifier ou au moins pour augmenter la probabilité qu’elle soit vraie. Cette asymétrie
étant accordée, il y a néanmoins un problème pertinent qui touche le vérificationnisme aussi
bien que le falsificationnisme.
2.4 Le problème de la confirmation isolée
La proposition «!Ce corbeau-ci est noir!» confirme ou corrobore la proposition «!Tous les
corbeaux sont noirs!» et la proposition «!Voici un corbeau blanc!» réfute la théorie selon
laquelle tous les corbeaux sont noirs. Mais qu’est-ce qui confirme une proposition de base
comme «!Ce corbeau-ci est noir!»!? Les néo-positivistes et Popper présupposent tous les deux
que les propositions de base sont confirmées ou infirmées individuellement par l’expérience
immédiate.
Si Marie a la croyance «!Ce corbeau-ci est noir!», cette croyance est causée par des
impressions sensorielles qui sont provoquées par la présence d’un corbeau dans le champ
visuel de Marie. Mais les causes ne justifient pas la croyance, en tout cas pas en tant que
telles. Si Pierre a la croyance «!Ce bâton à moitié dans l’eau est brisé à la surface de l’eau!»,
cette croyance est causée par des impressions sensorielles qui sont provoquées par la présence
d’un bâton à moitié dans l’eau dans le champ visuel de Pierre. Mais elle n’est pas pour autant
justifiée. Nous savons que l’impression du bâton brisé à la surface de l’eau nous induit en
erreur, car nous savons que l’eau stagnante n’a pas la force de briser un bâton. Au lieu
d’abandonner la croyance que le bâton est droit face à l’impression sensorielle d’un bâton
brisé, nous invoquons une théorie compliquée de la réfraction de la lumière afin d’expliquer
cette impression sensorielle.
Il semble qu’il n’est pas possible de confirmer ou de réfuter une proposition de base prise
isolément. Si on prend la proposition «!Ceci est rond!» comme exemple et s’il y a une
expérience récalcitrante (la chose semble être ovale plutôt que ronde), il est possible de retenir
la proposition «!Ceci est rond!» et de maintenir que les conditions d’observation ne sont pas
standard ou que les organes de la vue sont défectueux, etc. La confirmation ou la justification
impliquent toujours un ensemble de propositions. De plus, chaque expérience scientifique
implique des instruments de mesure. Par conséquent, si on met une hypothèse scientifique à
l’épreuve en en déduisant des propositions de base, l’expérience implique aussi des
présuppositions qui portent sur la manière dont les instruments de mesure fonctionnent. Si le
résultat de l’expérience n’est pas le résultat prédit, on ne peut pas dire que l’hypothèse
scientifique en question est falsifiée. Il se peut qu’il y ait une erreur dans les présuppositions
au sujet des instruments de mesure. Il n’est donc pas possible de mettre à l’épreuve une
hypothèse scientifique prise isolément.
Sur la base de telles considérations, Pierre Duhem (1861–1916) maintient dans son ouvrage
intitulé La théorie physique. Son objet – sa structure (1906) que c’est tout un ensemble de
théories scientifiques qui est mis à l’épreuve par chaque expérience. Willard Van Orman
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 11
Quine (1908–2000) dans son article «!Les deux dogmes de l’empirisme!» (1951) généralise la
thèse de Duhem en proposant qu’en dernière analyse c’est notre système du savoir dans sa
totalité qui est confronté avec l’expérience. Cette position est connue comme thèse
Duhem–Quine ou comme holisme de la confirmation. Elle est largement acceptée aujourd’hui
(voir cours théorie de la connaissance, leçon 5). Le holisme de la confirmation met en
évidence le point suivant!: une fois que la vérité d’une proposition de base est établie, il y a
l’asymétrie mentionnée plus haut entre la vérification et la falsification comme relations
logiques entre des propositions. Mais on ne peut pas établir la vérité ou la fausseté d’une
proposition de base indépendamment des considérations théoriques qui impliquent des
théories scientifiques entières.
2.5 Le problème de la relation de confirmation
Le holisme de la confirmation élargit le domaine des propositions qui sont confrontées avec
l’expérience!: au lieu de propositions de base prises individuellement, tout un ensemble de
propositions, une théorie entière et finalement tout notre système du savoir est confronté avec
l’expérience. Mais ce holisme laisse ouverte la question de savoir ce qu’est la relation de
confirmation (justification) ou d’infirmation (réfutation, falsification) d’une proposition ou
d’un système de propositions par l’expérience. Ces relations sont des relations logiques. Une
proposition peut confirmer ou justifier une autre proposition si certaines relations logiques
obtiennent entre ces deux propositions, et une proposition réfute une autre proposition si elle
la contredit. Mais si l’expérience n’est pas conceptuelle – à savoir, si elle ne contient pas de
concepts en tant que telle –, comment peut-elle confirmer ou infirmer une proposition!? Il
semble qu’on est ramené au point de départ!: les causes d’une croyance ont une certaine
fonction dans la justification d’une croyance, mais elles ne sont pas identiques avec ce qui
justifie une croyance. Si, de l’autre côté, on assume que l’expérience est conceptuelle afin
d’éviter cette difficulté, on se heurte à un autre problème!: si l’expérience fait partie du
système de propositions, comment peut-elle exercer un contrôle sur ce système!? Or, un tel
contrôle est indispensable afin de pouvoir parler d’une confirmation empirique ou d’une
réfutation empirique d’une théorie scientifique. Ce problème est clairement posé par Wilfrid
Sellars (1912–1989) dans son article «!Empirisme et philosophie de l’esprit!» (1956) (voir
cours théorie de la connaissance, leçon 6). Il s’agit d’un des problèmes les plus profonds de
l’épistémologie jusqu’à aujourd’hui. On reprendra ce problème dans la leçon sur la théorie et
l’observation (leçon 4).
2.6 Le holisme sémantique
La séparation néo-positiviste entre les concepts théoriques ou mathématiques (vides de sens
en tant que tels) et, d’autre part, les concepts empiriques de base (c’est-à-dire les concepts
d’observation) présuppose que ceux-ci ont une signification qui est indépendante de la
signification des concepts théoriques. Or, il est contestable qu’une méthode de vérification
puisse nous donner une sémantique. De plus, même si une sémantique vérificationniste était
convaincante, vu le holisme de la confirmation, il faudrait conclure que ce qui vaut pour la
vérification s’appliquerait aussi à la signification!: seul un système de propositions entier
posséderait une signification. Quine tire en effet cette conclusion dans «!Les deux dogmes de
l’empirisme!».
Non seulement un holisme de la confirmation est répandu dans l’épistémologie
contemporaine, mais aussi un holisme sémantique, quoique pour d’autres raisons que celles
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 12
de Quine. La question est de savoir quelles sont les conditions nécessaires et suffisantes pour
qu’une personne maîtrise des concepts. Il semble que même posséder des concepts
d’observation implique la maîtrise de concepts théoriques. Par exemple, afin de posséder le
concept de tigre, il faut posséder les concepts d’animal, de sauvage, de dangereux, etc. Par
conséquent, on ne peut pas posséder de concepts pris isolément. Bien au contraire, si une
personne possède des concepts, elle possède toujours toute une batterie de concepts, laquelle
contient des concepts d’observation ainsi que des concepts théoriques (voir cours théorie de la
connaissance, leçon 6).
2.7 La philosophie des sciences de Gonseth
A peu près à l’époque à laquelle Quine a développé sa critique du néo-positivisme qui aboutit
au holisme, le mathématicien et épistémologue suisse Ferdinand Gonseth (1890–1975) a
proposé une philosophie des sciences qui établit des conséquences semblables. La position de
Gonseth n’est que peu connue aujourd’hui, car Gonseth et ses collaborateurs ne se sont pas
occupés de l’application de leur position à des théories scientifiques concrètes et ils n’ont pas
cherché le contact avec la philosophie des sciences anglo-américaine. Néanmoins, la position
de Gonseth est importante, parce qu’elle évite quelques traits extrêmes du holisme de Quine.
Elle peut servir d’illustration au holisme qui est largement accepté dans la philosophie des
sciences d’aujourd’hui, remplaçant le néo-positivisme.
Gonseth présente sa philosophie des sciences en formulant les quatre principes suivants!:
• le principe de révisibilité!: Chaque proposition est révisable. Ce principe s’applique aussi
à des propositions logiques. Il s’accorde avec le falsificationnisme de Popper ainsi
qu’avec le holisme de la confirmation de Quine.
• le principe de technicité!: Ce principe équilibre le principe de révisibilité. Il impose une
limite à ce qui compte comme raison valable pour mettre une proposition scientifique en
question. Une demande fondée de révision doit provenir des pratiques et des techniques
internes d’une théorie scientifique. Ce principe tient compte du fait que la science a aussi
besoin de stabilité pour prospérer. Notamment Popper, mais aussi Quine ont tendance à
négliger ce besoin.
• le principe de dualité!: Ce principe cherche à trouver un juste milieu entre l’empirisme et
le rationalisme. La science a besoin d’un ancrage empirique sous forme de propositions
d’observation et d’expérience scientifique sans que les données expérimentales puissent
déterminer la théorie scientifique. Ce principe met en évidence une conséquence du
holisme de la confirmation et formule la tâche de ne pas perdre la base empirique.
• le principe d’intégralité!: Ce principe pose l’ensemble de la connaissance comme un tout
dont les parties ne sont pas autonomes, parce qu’elles ne sont pas significatives en elles-
mêmes. Gonseth compare la science à un organisme. Ce principe tient compte du holisme
sémantique. De nouveau, ce principe formule une tâche plutôt qu’il constate un fait!: le
but est d’achever une intégration des théories scientifiques différentes sans que cette
intégration consiste dans la réduction à ou l’élimination en faveur d’une théorie
fondamentale de la physique.
Ces quatre principes constituent le noyau de ce que Gonseth appelle «!la philosophie
ouverte!». En un sens, ces principes mettent au point la situation de la philosophie des
sciences après la critique de Popper et de Quine à la philosophie néo-positiviste, sans que
Gonseth ait été en contact avec ces philosophes. Mais si on regarde dans le détail, on constate
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 13
qu’il y a des problèmes dans chacun de ces principes. On touchera quelques-uns de ces
problèmes pendant ce cours.
2.8 Suggestions de lecture
Duhem, Pierre (1914)!: La théorie physique. Son objet – sa structure. Paris!: Vrin. 2ème édition. 2ème partie,
chapitre 6.
Gonseth, Ferdinand (1948)!: «!A propos des exposés de MM. Ph. Devaux et E. W. Berth!». Dialectica 2, pp.
120–125.
Hempel, Carl Gustav (1985)!: Eléments d’épistémologie. Traduction de Bertrand Saint Sermin. Paris!: A. Colin.
Hume, David (1777)!: Enquêtes concernant l’entendement humain et les principes de la morale. Première partie,
section VII.
Popper, Karl R. (1973)!: La logique de la découverte scientifique. Traduction par N. Thyssen-Rutten et P.
Devaux. Paris!: Payot. Chapitres IV et V.
Quine, Willard Van Orman (1980)!: «!Les deux dogmes de l'empirisme.!» Traduction par Pierre Jacob. Dans: P.
Jacob (éd.)!: De Vienne à Cambridge. L'héritage du positivisme logique. Paris!: Gallimard. Pp. 93–123.
Sections 5 et 6.
Sellars, Wilfrid (1992)!: Empirisme et philosophie de l'esprit. Traduction par Fabien Cayla. Paris!: L'Eclat.
Chapitres 1, 8 et 9.
2.9 Questions de contrôle
1. Comment à partir des propositions de base arrive-t-on à une théorie scientifique selon les
néo-positivistes!?
2. Quel est le problème de l’induction!?
3. Quelle est la critique de Popper!?
4. Quelle est la différence entre la vérification d’une théorie (néo-positivisme) et la
corroboration d’une théorie (Popper)!?
5. Quelle est l’asymétrie entre la confirmation et la réfutation!?
6. Quel argument pour le holisme de la confirmation Duhem et Quine apportent-ils!?
7. Qu’est-ce que le holisme sémantique!?
8. Quelle est la relation entre les principes de révisibilité et de technicité de Gonseth!?
9. Quelle est la relation entre les principes de dualité et d’intégralité de Gonseth!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 14
3) Qu’est-ce qui est une théorie scientifique!?
3.1 La philosophie des sciences néo-positiviste
3.1a La conception syntactique des théories scientifiques
Comme la leçon précédente, cette leçon prend la philosophie des sciences du néo-positivisme
comme point de départ. On considère la réponse des néo-positivistes à la question de savoir
ce qu’est une théorie scientifique ainsi que leur conception de l’explication scientifique. Puis,
on traite la critique du néo-positivisme qui a formé la philosophie des sciences d’aujourd’hui.
La philosophie des sciences néo-positiviste se base sur la dichotomie entre les propositions
d’observation et les propositions logico-mathématiques. Le squelette d’une théorie
scientifique consiste dans les relations logiques entre des propositions scientifiques, formulées
de préférence dans un langage mathématique. Ce squelette est vide de sens selon les néo-
positivistes. Les propositions du squelette sont définies exclusivement par leurs relations
logico-mathématiques. Elles constituent ainsi une syntaxe pure. Pour cette raison, on appelle
cette position la conception syntactique des théories scientifiques. Ces propositions reçoivent
un sens ou une signification dans la mesure où elles sont employées en vue d’organiser des
propositions de base. Les propositions de base fournissent la signification (le contenu
empirique) de toute la théorie. Selon les néo-positivistes, toutes les propositions qui ne sont
pas dépourvues de sens peuvent être réduites à une combinaison logico-mathématique de
propositions de base.
3.1b L’explication déductive-nomologique
Le but principal d’une théorie scientifique est d’expliquer les phénomènes. En d’autres
termes, ce qui est à expliquer, l’explanandum, ce sont les propositions de base qui décrivent
des observations immédiates. Ce qui les explique, l’explanans, ce sont les propositions que la
théorie contient. La conception dominante de ce qu’est une explication scientifique s’appuie
sur des lois de la nature. La conception déductive-nomologique est formulée par les néo-
positivistes, notamment par Carl Hempel, ainsi que par Karl Popper. Selon cette conception,
on explique un phénomène en subsumant la proposition de base qui décrit ce phénomène sous
une ou plusieurs propositions générales qui expriment une ou plusieurs lois de la nature. Le
phénomène est expliqué si et seulement si on peut déduire la proposition qui le décrit des
propositions générales de lois de la nature au moyen de propositions exprimant les conditions
spécifiques dans lesquelles le phénomène à expliquer est situé. Voici le schéma d’une telle
explication :
L1 , L2 , …, Lk Lois
C1 , C2 , …, Ck Conditions particulières
E Proposition décrivant le phénomène à expliquer
Prenons comme exemple le fait que la fange sur le trottoir n’a pas gelé bien qu’il y ait des
conditions hivernales (exemple de Hempel). On peut expliquer ce fait de la manière suivante!:
Le point de congélation de l’eau s’abaisse si on fait dissoudre du sel dans l’eau.
Il y a des conditions hivernales et on a fait dissoudre du sel dans la fange sur le trottoir.
La fange sur le trottoir n’a pas gelé bien qu’il y ait des conditions hivernales.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 15
Il faut, bien sûr, préciser la température, etc. pour que cette explication soit complète.
On peut concevoir les explications statistiques de la même manière. Considérons l’exemple
suivant (exemple de Hempel)!: Pierre a attrapé la rougeole. On peut expliquer ce phénomène
de cette manière!:
Si une personne est en contact direct avec des personnes qui ont la rougeole, il est probable
que cette personne attrape la rougeole.
Le frère de Pierre a la rougeole.
––––––––––––––––––––––
––––––––––––––––––––––
Pierre attrape la rougeole.
La ligne double, par contraste à la ligne simple, ne signifie pas «!implique que!», mais
seulement «!rend probable que!».
On peut schématiser l’explication probabiliste de façon suivante!:
p (O, R) = r Loi!: la probabilité de O, étant donné R, est égale à r
i est un cas de R Condition particulière
––––––––––––––––––––––
–––––––––––––––––––––– avec probabilité r
i est un cas de O
Les lois de la nature – les lois déterministes ainsi que les lois probabilistes – sont établies au
moyen de l’induction selon les néo-positivistes!; selon Popper, elles sont établies au moyen de
leur résistance aux essais de falsification. Selon Popper et selon les néo-positivistes, on peut
appliquer le schéma de l’explication déductive-nomologique à des lois elles-mêmes. Les lois
qui sont employées dans les deux exemples susmentionnés sont des lois phénoménales, à
savoir des lois qui sont proches des phénomènes. On peut regarder ces lois elles-mêmes
comme des phénomènes – des régularités en ce cas – qu’il faut expliquer. On explique une loi
phénoménale en la subsumant sous une autre loi plus générale. C’est-à-dire, on déduit une loi
phénoménale d’une loi générale au moyen des propositions qui décrivent des conditions
spécifiques.
3.1c Le programme de l’unification des sciences
On peut envisager de continuer la procédure de subsumer non seulement des descriptions de
phénomènes individuelles, mais aussi des lois particulières sous des lois plus générales
jusqu’à ce qu’on arrive à des lois tellement générales que tous les phénomènes tombent sous
elles de sorte qu’il est possible de déduire à partir d’elles une explication de tous les
phénomènes. De plus, la conception syntactique impose une structure unifiée aux théories
scientifiques matures. Dans le cas idéal, ces théories sont formulées dans un langage
mathématique idéal qui est une syntaxe pure. Selon les néo-positivistes, les relations logiques
entre les théories scientifiques permettent de concevoir le projet d’une théorie unifiée de la
science qui incorpore toutes les théories des sciences spécifiques («!Einheitswissenschaft!»).
Cette théorie unifiée sera une théorie fondamentale de la physique. En bref, le programme
néo-positiviste est de réduire toutes les théories scientifiques – les théories biologiques, les
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 16
théories chimiques, etc. – à une théorie fondamentale de la physique, formulée dans un
langage idéal mathématique.
La science réalise un progrès dans la mesure où elle s’approche de cette théorie unifiée. Par
exemple, la mécanique de Newton réalise un progrès sur la mécanique de Galilée et
l’astronomie de Kepler, parce que les lois du mouvement et de la gravitation de Newton
s’appliquent aux corps terrestres aussi bien qu’aux corps célestes et elles permettent de
déduire à la fois les lois de Galilée et celles de Kepler, au moins de manière approximative.
En d’autres termes, en développant des théories qui sont de plus en plus générales et qui
incorporent de plus en plus de théories des disciplines sciencitique spécifiques, on s’approche
de la théorie vraie et finale, à savoir la théorie qui englobe tout le savoir scientifique de
manière définitive. Les théories scientifiques dont nous disposons possèdent de la
vérisimilitude – c’est-à-dire, sont proches de la théorie vraie ou semblables à elle – dans la
mesure où elles s’avancent vers cette théorie vraie et finale.
La notion de vérisimilitude figure non seulement dans la philosophie des sciences néo-
positiviste mais aussi dans celle de Popper, par qui notamment elle est développée. Le
falsificationnisme de Popper inclut aussi le programme d’avancer des théories qui sont de
plus en plus générales, bien que le falsificationnisme ne soit pas obligé de s’engager envers le
projet de réduire toutes les théories des sciences spécifiques à une théorie fondamentale de la
physique. La notion de vérisimilitude, en revanche, est très importante pour Popper. Le
message du falsificationnisme s’accorde avec l’argument de l’induction pessimiste!: toutes
nos théories scientifiques passées et actuelles sont fausses, et le destin de nos futures théories
scientifiques sera aussi la falsification. Afin d’éviter le scepticisme que l’argument de
l’induction pessimiste cherche à établir et de sauver la thèse du progrès scientifique, Popper a
besoin de la notion de vérisimilitude!: nous faisons des progrès en remplaçant une théorie
fausse par une autre théorie qui, bien qu’elle soit fausse aussi, est plus proche de l’idéal d’une
théorie vraie que l’ancienne théorie. Cette notion de vérisimilitude s’applique à la science en
général ainsi qu’à des domaines spécifiques. Prenant le phénomène de gravitation comme
exemple, il faut dire selon Popper que la théorie de la gravitation d’Einstein est plus proche de
la vérité que la théorie de la gravitation de Newton et que la théorie de la gravitation
quantique qui est actuellement en construction sera plus proche de la vérité que la relativité
générale d’Einstein, bien que cette nouvelle théorie de la gravitation quantique sera, elle
aussi, réfutée un jour. Par conséquent, en bref, le falsificationnisme peut renoncer au projet
d’une science unifiée, mais pour éviter le scepticisme, il doit se reposer sur la notion de
vérisimilitude.
3.2 La conception sémantique des théories scientifiques
Chacun des trois traits mentionnés est contesté dans la philosophie des sciences
contemporaine. La conception syntactique des théories scientifiques que les néo-positivistes
favorisent présuppose une séparation stricte entre des concepts logiques et mathématiques
(qui sont analytiques) et des concepts empiriques (qui sont synthétiques). Le holisme de la
confirmation ainsi que le holisme sémantique, par contre, nie qu’il y ait une telle séparation.
En conséquence, si on accepte le holisme de la confirmation et le holisme sémantique – sur la
base des arguments de Quine et de Sellars, par exemple – il faut modifier la conception
syntactique des théories scientifiques.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 17
Quine indique déjà une modification de cette conception dans son article «!Les deux
dogmes de l’empirisme!»!: il regarde notre système de savoir comme un filet continu,
comparable à une toile d’araignée. Les propositions logiques et mathématiques se situent au
centre du filet, puis il y a les propositions générales des théories scientifiques (les lois de la
nature), et les propositions qui décrivent l’expérience immédiate se trouvent aux bords du filet
(voir cours Théorie de la connaissance leçon 5.3). Cette conception continue à regarder une
théorie scientifique comme un ensemble des propositions. Il n’y a cependant pas de
séparation entre des propositions de base et des propositions logico-mathématiques. La
signification (le contenu empirique) s’étend sur toute la théorie, sans qu’il soit possible
d’attribuer une signification à des propositions prises isolément.
Le changement dans la conception de ce qu’est une théorie scientifique que Quine propose
constitue la modification minimale qu’il faut faire si on abandonne la séparation stricte entre
des propositions synthétiques et des propositions analytiques. Nous avons aujourd’hui à notre
disposition une autre conception de ce qui est une théorie scientifique qui implique un
changement radical en comparaison avec la conception syntactique des néo-positivistes. Cette
nouvelle vue est connue comme la conception sémantique des théories scientifiques. Elle a
été développée dans les années 1960 et 1970 notamment par Patrick Suppes, Frederick Suppe,
Ronald Giere et Bas van Fraassen, tous les quatre des philosophes des sciences américains.
Cette vue est connue comme conception sémantique par contraste à la conception syntactique
parce qu’elle met l’accent sur la signification des termes théoriques.
Selon cette conception, l’axiomatisation d’une théorie scientifique n’est pas importante. Par
contre, suivant la conception sémantique, le noyau mathématique d’une théorie scientifique
mature définit une classe de systèmes physiques. Par exemple, le noyau mathématique de la
mécanique de Newton définit la classe des systèmes classiques, et le noyau mathématique de
la mécanique quantique définit la classe des systèmes quantiques. Sur cette base, on introduit
la notion de modèle. La mécanique classique, par exemple, nous présente un modèle de
systèmes classiques. En fait, la mécanique classique nous présente non seulement un modèle,
mais toute une classe de modèles de systèmes classiques. Un modèle est une interprétation du
formalisme. Une interprétation du formalisme d’une théorie est une réponse à la question de
savoir comment il est possible que le monde soit pour qu’il soit comme la théorie le décrit.
Un modèle est pour ainsi dire le noyau mathématique de la théorie étoffé de sorte que ce
noyau devienne une vision du monde – ou au moins une vision d’un domaine particulier du
monde. Formuler des théories scientifiques, c’est construire des modèles qui définissent une
certaine classe de systèmes. La conception sémantique identifie ainsi une théorie avec
l’ensemble de ses modèles. Cette conception ne présuppose donc pas qu’il y ait une
distinction stricte entre des propositions analytiques et des propositions synthétiques, et elle
n’assume pas qu’il soit possible de relier le noyau mathématique d’une théorie scientifique
sans équivoque à des propositions empiriques de base.
Par contraste à la philosophie des sciences néo-positiviste, le holisme de la confirmation
implique que la théorie scientifique n’est pas déterminée par les données expérimentales. Il y
a toujours plusieurs possibilités d’intégrer les mêmes données expérimentales dans une
théorie scientifique. La conception sémantique s’accommode à cette indétermination de la
théorie par l’observation!: il y a toujours plusieurs modèles qui répondent aux mêmes
propositions de base. En d’autres termes, il y a toujours plusieurs modèles qui impliquent les
mêmes prédictions d’observation. Par conséquent, il n’y a aucune expérience scientifique qui
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 18
pourrait établir une distinction entre ces modèles. Néanmoins, ces modèles sont différents,
parce qu’ils se distinguent par leur réponse à la question de savoir comment il est possible que
le monde soit pour qu’il soit comme la théorie le décrit. Par exemple, la mécanique quantique
telle que l’ont introduite et interprétée Niels Bohr, Werner Heisenberg et les autres membres
de l’école de Copenhague et, d’un autre côté, la théorie de David Bohm qui propose des
variables supplémentaires s’accordent sur leurs prédictions empiriques, mais elles constituent
deux modèles différents de la classe des systèmes quantiques – l’un indéterministe, l’autre
déterministe, respectivement.
Bien que la conception sémantique tienne compte du fait que l’interprétation d’une théorie
scientifique n’est pas fixée par les données expérimentales, il n’est pas nécessaire de lier cette
conception au relativisme. Pour évaluer les modèles, il peut y avoir d’autres critères que le
critère de l’adéquation empirique. Il est possible que ces autres critères permettent de
distinguer parmi des modèles concurrents, également empiriquement adéquats, un modèle
(une interprétation) comme étant la description correcte du monde ou du domaine particulier
du monde auquel les modèles s’adressent.
3.3 Les problèmes de la diversité des sciences et du progrès
Le programme néo-positiviste de l’unification des diverses théories scientifiques présuppose
qu’il y a un langage commun à toute la science, à savoir le langage mathématique. Les néo-
positivistes maintiennent cependant eux-mêmes que les formules mathématiques sont vides
de sens en tant que telles. Même si on présuppose que toute théorie scientifique mature adopte
une structure mathématique, les théories scientifiques emploient des concepts différents.
Assumons, par exemple, que le concept biologique d’aptitude (fitness) admet une formulation
mathématique. Il reste néanmoins le problème de savoir comment traduire le contenu
empirique de ce concept en des concepts physiques. Or, la traduction des concepts des
théories diverses en des concepts physiques est la présupposition pour leur réduction à une
théorie fondamentale. C’est une tâche importante de la philosophie des sciences de répondre à
la question de savoir ce quel est le lien entre les différentes théories scientifiques. Mais on
peut douter que le programme d’une réduction de tout le savoir scientifique à une théorie
unifiée de la science constitue une réponse convaincante à cette question.
De plus, si on ne connaît pas la théorie vraie et finale, comment peut-on savoir si on est
proche de cette théorie!? Si on définit le progrès scientifique dans les termes d’une
approximation croissante à une théorie vraie et finale, on se heurte au problème suivante!:
personne n’a jusqu’à présent réussi à donner une définition précise et convaincante de la
notion de vérisimilitude. Supposant qu’il soit en principe possible de découvrir une théorie
vraie et finale – en d’autres termes, que la notion d’une théorie vraie et finale soit pourvue de
sens –, les concepts de la théorie finale seront différents des nôtres. Si on ignore ces concepts,
comment peut-on dire que les nôtres leur sont semblables!? La tâche est donc de définir une
conception de la vérisimilitude qui se base uniquement sur une comparaison des théories
scientifiques disponibles. Il y a des conceptions du progrès scientifique sur cette base, mais
ces conceptions n’ont jusqu’à présent pas produit une définition convaincante de la
vérisimilitude.
En l’absence d’une définition précise de la vérisimilitude, le but d’une théorie unifiée de la
science, vraie et finale, est mis en question. De plus, ce défaut constitue un défi pour la
conception poppérienne du progrès scientifique dans chaque domaine au moyen de la
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 19
falsification des théories du domaine en question. Si on n’a pas de définition précise de la
vérisimilitude à disposition, on ne peut pas dire que la falsification d’une théorie et son
remplacement par une autre théorie nous rend plus proche de l’idéal d’une théorie vraie du
domaine en question. Par conséquent, si on ne veut pas tirer la conséquence sceptique qu’il
n’y a pas de progrès au niveau des théories scientifiques, il faut proposer une notion du
progrès scientifique qui ne dépend pas de la notion de vérisimilitude dans le sens d’une
approche d’une théorie vraie et finale.
3.4 L’explication cohérentiste
Le schéma de l’explication déductive-nomologique est convaincant s’il s’agit de l’explication
des phénomènes particuliers par des lois de la nature comme dans les exemples
susmentionnés. Mais ce schéma devient problématique si on cherche une explication des lois
des sciences particulières. La seule explication de ces lois que la conception déductive-
nomologique peut nous offrir consiste à les subsumer sous des lois plus générales jusqu’à ce
qu’on arrive aux lois d’une théorie unifiée de la science. Or, il est contestable qu’une telle
théorie soit accessible. Une fois qu’on a atteint le niveau des lois, il est donc raisonnable de
chercher une autre conception de l’explication.
La conception sémantique des théories scientifiques, par contraste à la conception
syntactique, peut incorporer une notion d’explication qui est plus large. Selon cette
conception, on explique un phénomène en l’intégrant dans un modèle. Le modèle contient des
lois de la nature. Si on se pose la question de savoir comment les modèles des différents
domaines sont liés les uns avec les autres, il faut développer un modèle plus générale qui
englobe les modèles des domaines particuliers. Mais il n’est pas nécessaire que ce modèle
prenne la forme d’une réduction des théories spécifiques à une théorie plus générale. Il suffit
que le modèle englobant montre que les modèles particuliers sont cohérents les uns avec les
autres. La cohérence vise à garantir non seulement que les modèles sont consistants d’un
point de vue logique les uns avec les autres mais encore qu’il y a des liens au niveau de leurs
contenus empiriques. Il reste à préciser dans chaque cas en quoi ces liens consistent. La
conception sémantique des théories scientifiques ouvre donc la perspective d’une conception
de l’explication scientifique qui se rallie au cohérentisme (voir le cours Théorie de la
connaissance, leçon 11.4).
La conception sémantique des théories scientifiques n’est pas liée à une conception
particulière de l’explication scientifique. Elle peut être combinée avec le schéma de
l’explication déductive-nomologique, elle peut incorporer la conception cohérentiste de
l’explication et elle est ouverte à d’autres formes d’explication. On explique un phénomène
en l’intégrant dans un modèle et on explique un modèle particulier en l’intégrant dans un
modèle plus général, mais on peut laisser ouverte la question de savoir en quoi l’intégration
consiste dans chaque cas!; il n’y a peut-être pas de forme générale de cette intégration.
3.5 Suggestions de lecture
Hempel, Carl Gustav (1985)!: Eléments d’épistémologie. Traduction de Bertrand Saint Sermin. Paris!: A. Colin.
Putnam, Hilary (1980)!: «!Ce que les théories ne sont pas.!» Traduction par Pierre Jacob. Dans P. Jacob (éd.)!:
De Vienne à Cambridge. L'héritage du positivisme logique. Paris!: Gallimard. Pp. 221–237.
van Fraassen, Bas C. (1991)!: Quantum Mechanics!: An Empiricist View. Oxford!: Oxford University Press.
Chapitre 1!: «!What is science!?!» Pp. 1–17.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 20
3.6 Questions de contrôle
1. Pourquoi la conception des théories scientifiques que proposent les néo-positivistes est-
elle connue comme conception syntactique!?
2. Comment peut-on appliquer la conception déductive-nomologique de l’explication aux
lois elles-mêmes!?
3. Quelle est la différence entre des lois déterministes et des lois probabilistes dans le
schéma de l’explication déductive-nomologique!?
4. Comment la conception syntactique des théories scientifiques aboutit-elle au projet d’une
science unifiée!?
5. Quelle est l’idée de la vérisimilitude!?
6. Pourquoi le falsificationnisme met-il l’accent sur la notion de vérisimilitude!?
7. Qu’est-ce qu’est un modèle selon la conception sémantique des théories scientifiques!?
8. Pourquoi cette conception est-elle connue comme conception sémantique!?
9. Est-ce cette conception aboutit au relativisme!?
10. Quel est le problème que pose au néo-positivisme!la diversité des théories scientifiques?
11. Le schéma de l’explication déductive-nomologique est-il la seule conception d’explication
scientifique disponible!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 21
4) Théorie et observation
4.1 L’observation imprégnée de théorie
Cette leçon considère la relation entre la théorie et l’observation, y compris l’expérience
scientifique. La philosophie des sciences néo-positiviste se base sur une séparation entre des
propositions théoriques et des propositions décrivant l’expérience immédiate. Chacune de ces
dernières propositions possède une signification prise isolément et elle peut être confirmée ou
réfutée directement par l’expérience. Le holisme de la confirmation ainsi que le holisme
sémantique met cette séparation en cause. Selon le holisme de la confirmation, c’est
strictement parlé la totalité d’une théorie qui est confrontée avec chaque expérience!; il y a
toujours plusieurs options théoriques qui s’accordent avec la même expérience de sorte que
l’expérience ne détermine pas la théorie. De plus, selon le holisme sémantique, la
signification d’une proposition consiste en des relations logiques avec d’autres propositions
dans un système de propositions (une théorie). Une proposition isolée n’a donc pas de
signification non plus.
Le holisme sémantique aboutit à la position selon laquelle l’observation est imprégnée de
théorie au sens suivant!: si l’observation est exprimée par une proposition, elle est
conceptuelle. Une proposition d’observation comme, par exemple, «!Ceci est rouge!» contient
au moins un concept (en ce cas, le concept de rouge). Or, le contenu conceptuel d’une
proposition dépend de ses relations avec d’autres propositions. Par exemple, la proposition
«!Ceci est rouge!» implique la proposition que les conditions standard pour un jugement sur la
couleur des objets sont satisfaites («!Ceci se trouve dans des conditions standard pour un
jugement sur des couleurs!»)!; cette proposition entraîne une théorie au sujet de ce que sont
les conditions standard pour un jugement sur les couleurs des objets (lumière du jour,
exclusion de la lumière électrique, etc.), même si cette théorie est rudimentaire. De plus, la
théorie rudimentaire qui est impliquée par la proposition «!Ceci est rouge!» contient toute une
série de platitudes comme «!Rouge est une couleur!», «!Ceci n’est pas noir!», «!La couleur de
ceci est plus proche d’orange que de bleu!», etc. Afin de maîtriser le concept de rouge, il faut
donc posséder une batterie d’autres concepts. En conséquence, montrer à quelqu’un des objets
rouges n’est pas suffisant pour lui apprendre le concept de rouge. On est un rapporteur fiable
concernant la question de savoir si oui ou non un objet est rouge si et seulement si on sait que
rouge est une couleur, on sait distinguer cette couleur d’autres couleurs et on connaît les
conditions standard pour un jugement sur la couleur des objets (voir cours théorie de la
connaissance, leçon 6.2). En bref, l’observation est imprégnée de théorie en ce sens qu’une
proposition décrivant une observation implique toute une théorie, aussi rudimentaire soit-elle.
Sur le fond du holisme de la confirmation et du holisme sémantique – tous les deux
développés dans les années 1950 – quelques philosophes ont avancé à partir de la fin des
années 1950 une thèse encore plus radicale!: non seulement l’emploi des concepts
d’observation implique-t-il toute une théorie, mais la théorie forme aussi le contenu perceptif
ou sensoriel de nos observations. En un certain sens, la théorie détermine ce qu’on perçoit et
ce qu’on ne perçoit pas (en termes kantiens!: les concepts qu’on forme déterminent les
intuitions qu’on reçoit). Norwood Russell Hanson a proposé cette thèse de manière persuasive
et influente dans le premier chapitre de son livre Patterns of discovery (1958). Hanson
commence par considérer un dessin à deux dimensions d’un cube (Fig. 1)!:
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 22
Il faut apprendre à voir le cube à trois dimensions dans le dessin à deux dimensions. Une fois
qu’on a acquis cette capacité, on voit au sens propre du mot «!voir!» un cube à trois
dimensions, quoi que le dessin n’ait que deux dimensions.
Puis, Hanson rappelle les fameux exemples des dessins ambigus. Un de ces exemples
concerne un dessin où on voit ou bien une vieille femme, ou bien une jeune femme (Fig. 2),
un autre un dessin où on voit ou bien un oiseau, ou bien une antilope (Fig. 4)!:
Dans ces exemples, on voit toujours ou bien l’une de deux possibilités, ou bien l’autre. On ne
voit jamais des lignes et puis on interprète ces lignes soit comme représentant une vieille
femme, soit une jeune femme. Hanson emploie ces exemples pour argumenter qu’il n’y a pas
une base de données sensorielles neutre.
Ces exemples montrent que la perception visuelle humaine requiert une certaine formation
et qu’elle cherche à reconnaître des modèles familiers. Il en va de même pour les autres sens!:
on n’écoute pas un son, mais une mélodie, etc. Mais ces exemples ne montrent pas que
l’observation est imprégnée de théorie!: on n’a pas une théorie des vieilles femmes ou des
jeunes femmes en vertu de laquelle on voit ou bien une vieille femme ou bien une jeune
femme.
Ces exemples permettent cependant à Hanson de construire un autre exemple!: imaginons
les astronomes Johannes Kepler (1571–1630) et Tycho Brahe (1546–1601) sur une colline
regardant le lever du soleil. Kepler est héliocentriste!: selon lui, le soleil reste fixe et la terre
tourne autour du soleil. Tycho Brahe est géocentriste!: selon lui, tous les corps célestes
tournent autour de la terre qui reste fixe. Est-ce qu’ils voient la même chose sur une colline
regardant vers l’est à l’aube!? Hanson répond que non!: les théories qu’ils adoptent sont des
modèles (patterns) qui guident leur vision. Ils voient les choses différemment, et cela même
s’ils produisent des dessins identiques de ce qu’ils perçoivent. En ce sens, l’observation est
imprégnée de théorie. Le néo-positivisme se voit ainsi mis sens dessus dessous!: ce ne sont
pas les données sensorielles qui déterminent la théorie, mais la théorie détermine dans une
certaine mesure les données sensorielles.
Il y a certainement des limites à l’influence qu’une théorie peut avoir sur l’observation!: si
on acquiert le savoir qu’un bâton à moitié dans l’eau n’est pas brisé à la surface de l’eau, la
vision ne change pas. La question de savoir dans quelle mesure des modèles guident la
perception a tendance à être une question psychologique. Du point de vue épistémologique,
ceci est important!: il y a sans doute des données sensorielles dans un sens physiologique et
causal – à savoir, en tant que causes des perceptions et des croyances. Mais il n’y a pas de
données sensorielles dans un sens épistémique, à savoir comme un fondement neutre non-
conceptuel de nos connaissances auquel des concepts sont appliqués et qui sert de critère de
vérification et de justification ultime de nos connaissances conceptuelles. Cette thèse est déjà
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 23
établie par le holisme sémantique de Sellars, suite à sa dénonciation de ce qu’il appelle le
mythe du donné dans Empirisme et philosophie de l'esprit (1956) (voir cours théorie de la
connaissance, leçon 6). Elle est renforcée par les propositions de Hanson au sujet de
l’observation dans le premier chapitre de Patterns of discovery (1958).
La thèse de l’observation imprégnée de théorie soulève un problème grave!: comment
l’observation peut-elle exercer un contrôle sur la théorie!? Si Kepler et Tycho Brahe ne voient
pas la même chose, comment peuvent-ils changer leurs théories sur la base de ce qu’ils
voient!? Une théorie est empirique si et seulement si elle est soumise à un contrôle par
l’expérience. Le contrôle de la théorie par l’expérience scientifique est un des traits
caractéristiques de la science moderne. Il semble donc que la science moderne est mise en
cause par les arguments qui cherchent à établir que l’observation est imprégnée de théorie.
Avant de considérer les réponses à cette question dans des leçons à venir, il faut cependant
encore considérer quelques éléments d’introduction.
4.2 Concepts d’observation et concepts théoriques
Selon le holisme de la confirmation et le holisme sémantique, il n’y a pas de séparation entre
des concepts d’observation et des concepts théoriques. Notre savoir constitue un filet continu.
Les concepts d’observation sont situés aux bords du filet, les concepts théoriques sont situés
vers le centre et les concepts logiques ainsi que mathématiques constituent le noyau de ce
filet. Au lieu d’une séparation entre des concepts d’observation et des concepts théoriques, il
y a une distinction entre deux manières d’acquérir des croyances!: par inférence et sans
inférence. Du point de vue épistémologique, l’observation ou la perception est une manière
d’acquérir des croyances, à savoir la manière d’acquérir des croyances sans inférence.
L’observation en ce sens peut présupposer des connaissances théoriques et elle peut être
imprégnée de théorie.
S’il pleut et si vous regardez par la fenêtre, vous acquérez la croyance qu’il pleut sans
inférence. Vous ne déduisez pas cette croyance d’autres croyances, vous l’acquérez en
regardant par la fenêtre. Néanmoins, afin d’acquérir la croyance qu’il pleut en regardant par la
fenêtre, il faut que vous possédiez le concept de pluie. Selon le holisme sémantique, posséder
le concept de pluie implique la maîtrise d’une batterie d’autres concepts, comme le concept de
temps, le concept d’humidité, le concept d’eau, etc. De plus, il est possible que votre
observation de la pluie est imprégnée d’un modèle (pattern) qui se forme sur la base de votre
maîtrise de tout un système de concepts.
Vous pouvez acquérir la connaissance qu’il pleut aussi de manière inférentielle, par
exemple, en écoutant la radio. En ce cas, vous inférez qu’il pleut à partir de la description de
la météo à la radio, supposant que ce que la radio locale dit sur la météo actuelle est fiable. Le
contenu conceptuel de la croyance qu’il pleut est le même, seulement la manière d’acquérir ce
contenu est différente. Selon le holisme sémantique, on peut acquérir chaque type de croyance
par inférence. Ceci ne revient pas à dire qu’une personne peut acquérir toutes ses croyances
par inférence!; cela est impossible, car une telle procédure aboutirait à une régression à
l’infini. Il faut que chaque sujet pensant acquière quelques-unes de ses croyances de manière
non-inférentielle. Mais il n’y a pas une classe des croyances-types qu’on ne peut acquérir que
non-inférentiellement. Selon le holisme sémantique, cette thèse ne se limite pas à la trivialité
qu’on peut acquérir n’importe quel type de croyance par inférence à partir des compte rendus
de ses compagnons linguistiques. L’idée est que pour chaque type de croyances, on peut
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 24
inférer une croyance du type en question des croyances d’autres types. Par exemple, on peut
inférer qu’il pleut sur la base des informations sur la température et l’humidité, on peut inférer
qu’un certain objet est rouge sur la base des informations sur la manière dont il reflète la
lumière, etc.
La question est de savoir si on peut aussi acquérir chaque type de croyance de manière non-
inférentielle. Les exemples que Hanson considère montrent qu’il faut apprendre à observer. Il
faut apprendre à voir un cube à trois dimensions dans un dessin à deux dimensions, etc. Est-ce
qu’il y a des limites à ce qu’on peut apprendre à observer!? Peut-on apprendre à observer des
électrons, par exemple!? Selon Hanson, un scientifique qui a reçu la formation nécessaire peut
observer des électrons. C’est-à-dire, un expert de physique expérimental ne déduit pas la
proposition «!Il y a des électrons!» de la proposition «!Il y a des traces dans la chambre
d’ionisation!». Bien au contraire, il acquiert la croyance qu’il y a des électrons sans inférence.
La formation qu’il a reçue lui permet de voir des électrons là où une personne qui n’est pas du
métier voit tout au plus de traces.
On peut avancer l’objection suivante!: en cas de doute (ou si un philosophe entre dans la
chambre d’ionisation, lui posant des questions), il est probable que l’expert de physique
expérimental se rétracte et ne retienne que la proposition «!Il y a des traces dans la chambre
d’ionisation!», laissant tomber la proposition «!Il y a des électrons!». Mais ce fait ne prouve
pas qu’il déduit la proposition «!Il y a des électrons!» de la proposition «!Il y a des traces dans
la chambre d’ionisation!». De même, en cas de doute s’il pleut vraiment, on peut se rétracter
et ne retenir que la proposition «!Il semble qu’il pleut!». Mais il ne s’ensuit pas de cela que
dans les cas d’observation normale, on acquiert la croyance «!Il pleut!» en l’inférant de la
croyance «!Il semble qu’il pleut!». En avancant une proposition qui porte sur le monde, on
courre le risque de se tromper. Si le risque est trop grand, on peut se rétracter et ne maintenir
que des propositions qui comportent moins de risques d’erreur, des propositions de type «!Il
semble que …!» étant le cas limite des propositions avec lesquelles on ne courre plus aucun
risque d’erreur (à l’exception des erreurs linguistiques). Ce fait est cependant indépendant de
la question de savoir ce qu’on observe. L’observation, en tant qu’apprise, est fallacieuse.
Le holisme sémantique, développé sur la base de la critique de Sellars du mythe du donné,
propose de définir l’acquisition d’une croyance par l’observation comme l’acquisition non-
inférentielle. Cette définition laisse ouvert la question de savoir s’il y a une limite de principe
à ce qu’on peut observer. La manière dont Hanson poursuit le holisme sémantique, proposant
qu’il faut apprendre à observer, suggère qu’il n’y a pas de limite de principe à ce qu’on peut
observer, car il n’y a pas de limite de principe à ce qu’on peut apprendre. Par conséquent, il
faut abandonner une distinction de principe entre des entités qu’on peut observer et des entités
théoriques, celles-ci n’étant accessibles que par des inférences théoriques sur la base de
propositions d’observation. Classifier une entité comme théorique signifie seulement qu’on
n’a pas encore appris à l’observer.
4.3 Le nouvel expérimentalisme
Chaque courant philosophique provoque un courant opposé. Ce qu’on appelle le nouvel
expérimentalisme constitue depuis la fin des années 1970 un courant qui se dirige contre le
poids qu’on accorde à la théorie en supposant que l’observation est imprégnée de théorie et
que la fonction des expériences scientifiques se limite à vérifier ou falsifier une théorie. Le
nouvel expérimentalisme, par contre, met l’accent sur les pratiques des expérimentateurs. Ces
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 25
pratiques ont une dynamique autonome!; elles élargissent le domaine des phénomènes
accessibles et elles inspirent le développement des théories. Il y a des disputes par exemple en
physique théorique au sujet de ce qu’est la théorie correcte des électrons. L’expérimentateur
n’a pas besoin de prendre parti dans ces disputes. Il peut manipuler des électrons de manière
efficace sans savoir ce qu’est la théorie correcte des électrons (à supposer qu’il y ait une seule
théorie correcte). Manipuler des électrons veut dire construire des instruments qui produisent
des effets bien connus en utilisant les pouvoirs causals des électrons. De plus, le fait que des
électrons figurent dans nos théories ne prouve pas leur existence. Le fait qu’on peut manipuler
des électrons constitue la meilleure preuve de leur existence. Le philosophe des sciences
canadien Ian Hacking, qui est un des principaux avocats du nouvel expérimentalisme, résume
cette preuve dans l’énoncé «!Si vous pouvez les vaporiser, ils existent!» («!If you can spray
them, they are real!», énoncé produit en fait au sujet des quarks, p. 23 dans l’original anglais).
Il faut préciser plusieurs choses avant de pouvoir estimer la portée du nouvel
expérimentalisme. L’expérimentateur doit posséder le concept d’électron. Il faut qu’il
connaisse les propriétés pertinentes des électrons, notamment leurs propriétés causales!; dans
les termes du holisme sémantique!: il doit être capable d’insérer le concept d’électron dans un
filet d’autres concepts. Pour le holiste sémantique, ceci veut dire que l’expérimentateur doit
posséder une théorie des électrons. Le concept de théorie est ambigu!: dans les écrits autour
du holisme sémantique, on a tendance à considérer tout contexte inférentiel comme une
théorie, si rudimentaire soit-elle. Par exemple, en ayant la croyance qu’il pleut, on souscrit à
une théorie rudimentaire de la pluie qui consiste dans les platitudes que la pluie est humide,
que la pluie est de l’eau, que la température s’abaisse souvent quand il pleut, etc. A fortiori,
l’expérimentateur souscrit à une théorie en possédant le concept d’électron.
Ceci dit, l’expérimentateur n’a souvent pas besoin de prendre parti dans des controverses
scientifiques. Par exemple, au sujet des électrons, l’expérimentateur peut rester neutre quant à
la controverse entre Bohr et l’école de Copenhague d’un côté et Bohm et son école de l’autre
côté, au sujet de savoir si l’électron possède toujours une position précise, même si nous
ignorons cette position (la valeur précise de la position étant la fameuse variable cachée dans
la théorie de Bohm). Si quelqu’un avance la thèse que l’observation des électrons est ou bien
imprégnée de la théorie de Bohr ou bien imprégnée de la théorie de Bohm, l’adhérent du
nouvel expérimentalisme peut objecter avec raison contre cette thèse que l’expérimentateur
peut manipuler des électrons de manière efficace sans même savoir ce qu’est exactement le
contenu de la théorie de Bohr et ce qu’est exactement le contenu de celle de Bohm.
En bref, il faut distinguer entre deux sens de «!théorie!»!: en un sens large de ce mot,
posséder le concept d’électron implique avoir une théorie des électrons!; dans le sens étroit de
ce mot, à savoir le sens de théorie scientifique avec interprétation (modèle au sens de la
conception sémantique des théories), l’expérimentateur n’a pas besoin de souscrire à une
théorie particulière des électrons. Le nouvel expérimentalisme n’apporte aucun argument
contre la thèse selon laquelle les observations de l’expérimentateur sont nécessairement
imprégnées de théorie au sens large de ce mot!; mais ce courant contient un argument fort
contre la position selon laquelle ses observations sont nécessairement imprégnées de théorie
au sens étroit de ce mot. Les adhérents du nouvel expérimentalisme admettent que
l’observation dépend d’une théorie au sens large du mot, sans parler de théorie!: ils concèdent
que l’expérimentateur doit accepter ce qu’ils appellent des lois phénoménales au sujet des
électrons!; mais ils refusent de souscrire à la thèse que l’expérimentateur doit accepter des lois
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 26
théoriques. Les adhérents du nouvel expérimentalisme sont des réalistes eu égard aux entités
que l’expérimentateur manipule et les lois phénoménales qui s’appliquent à ces entités. Mais
ils sont des sceptiques ou même des anti-réalistes concernant les lois des théories
scientifiques.
Un des points centraux du nouvel expérimentalisme est qu’il met en évidence le fait que
l’expérimentateur manipule directement des électrons, cette manipulation étant une preuve de
leur existence. Ce point s’accorde bien avec la thèse du holisme sémantique selon laquelle
l’expérimentateur observe des électrons, parce qu’il acquiert des croyances sur des électrons
de manière non-inférentielle. En fait, être capable de manipuler des électrons peut compter
comme condition suffisante d’avoir appris à observer des électrons. Ceci n’est pas une
condition nécessaire, parce qu’on peut observer des objets sans être capable de les manipuler,
comme les étoiles. Il y a certainement des limites à la possiblité de manipuler. Mais en ce qui
concerne le domaine microscopique au moins, on ne peut pas déterminer une limite de
principe. Peut-être un jour pourra-t-on manipuler directement des quarks.
Le nouvel expérimentalisme se dirige donc contre la philosophie des sciences empiriste,
dans la mesure où, selon l’empirisme, des électrons sont des entités théoriques dont
l’existence est douteuse, aussi bien que contre la version radicale de la thèse de l’observation
imprégnée de théorie. En ce qui concerne cette controverse-là, elle se réduit à la question
suivante!: peut-on identifier un contexte inférentiel minimal qui est suffisant pour maîtriser le
concept d’électron et qui permet à l’expérimentateur de faire référence à des électrons sans
avoir besoin de prendre position dans les disputes de physique théorique quant à la nature des
électrons!? Si la réponse à cette question est «!oui!», il y a un sens dans lequel l’observation
des électrons n’est pas imprégnée d’une théorie scientifique controversée. Si la réponse à
cette question est «!non!», le cas de l’observation des électrons a tendance à être semblable au
cas de l’observation du soleil par Kepler et Tycho Brahe que Hanson présente, c’est-à-dire ce
qu’on observe dépend nécessairement d’une théorie controversée qu’on adopte. On examinera
des réponses à cette question dans des leçons ultérieures.
Quel est le statut de la méthode expérimentale, vu les considérations que nous apportent la
thèse de l’observation imprégnée de théorie et le courant de nouvel expérimentalisme!? La
méthode expérimentale est un des traits caractéristiques de la science moderne. Les sciences
de l’antiquité et du moyen âge n’adoptent pas la méthode d’expériences systématiques basées
sur des calculs mathématiques. On rétorque quelque fois à la science moderne qu’elle
défigure la nature en la soumettant à des expériences scientifiques, suggérant ainsi qu’il y a
une méthode purement contemplative d’acquérir des connaissances de la nature. Le
développement de la philosophie des sciences au vingtième siècle montre que cette objection
est injustifiée, vu que ce développement a dépassé le néo-positivisme et qu’il a produit le
holisme sémantique et le nouvel expérimentalisme comme courants contemporains très
influents!:
1. L’argument du nouvel expérimentalisme selon lequel une entité est réelle si on peut la
manipuler n’est certainement pas le seul argument pour la réalité d’une entité!; mais c’est
un argument fort. Il y a des cas dans lesquels la contemplation pure ne nous permet pas de
déterminer ce qu’est une entité en tant que telle par opposition à l’ombre d’une autre
entité pour ainsi dire. L’intervention tranche ces cas. On ne peut pas manipuler des
ombres. La méthode expérimentale est ainsi un moyen important pour distinguer les
entités autonomes des ombres.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 27
2. Ce qui est encore plus important, c’est que le holisme sémantique montre qu’une
contemplation pure n’est pas possible. Elle serait une forme du mythe de donné. Nous ne
pouvons pas recevoir des concepts de la nature, mais nous devons les former. En formant
des concepts nous apprenons à observer le monde. On peut considérer la méthode
expérimentale simplement comme une extension de ce processus de former des concepts
et de les mettre à l’épreuve par l’expérience – un processus auquel nous ne pouvons pas
échapper en tant que sujets pensants et agissants dans la nature.
La question est de savoir si et comment on peut concevoir la méthode expérimentale de
manière telle qu’elle nous fournisse vraiment des connaissances de la nature et qu’elle exerce
un contrôle sur nos théories.
4.4 Suggestions de lecture
Hacking, Ian (1989)!: Concevoir et expérimenter. Paris!: Christian Bourgois. Chapitre 16!: «!Expérimentation et
réalisme scientifique!», pp. 419–439.
Hanson, Norwood Russell (1958)!: Patterns of discovery. An inquiry into the conceptual foundations of science.
Cambridge!: Cambridge University Press. Chapitre 1!: Observation. Pp. 4–30.
4.5 Questions de contrôle
1. En quel sens le holisme sémantique implique-t-il la thèse que l’observation est imprégnée
de théorie!?
2. En quel sens la thèse qu’il faut apprendre à observer n’est-elle pas controversée!? Où est-
ce que la controverse commence!?
3. Qu’est-ce qu’un modèle de la découverte (pattern of discovery)!?
4. Quel est le problème principal que la thèse de l’observation imprégnée de théorie
soulève!?
5. Quelle définition d’une croyance perceptive le holisme sémantique donne-t-il!?
6. Est-il vrai qu’on peut acquérir chaque type de croyance par inférence!?
7. Est-il vrai qu’on peut acquérir chaque type de croyance de manière non-inférentielle!?
8. Quelles sont les deux thèses principales du nouvel expérimentalisme!?
9. Quelle est l’ambiguïté dans la notion de théorie!?
10. La possibilité de manipuler une entité est-elle une preuve convaincante de l’existence de
cette entité!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 28
5) Les lois de la nature!: la conception universaliste
5.1 Les défis pour une théorie des lois de la nature
Après avoir considéré la relation entre théorie et observation dans la leçon précédente,
continuons ce sujet en traitant la question de savoir ce qu’est une loi de la nature. Cette leçon
introduit les défis pour une théorie des lois de la nature ainsi qu’une version d’une réponse
réaliste à ces défis. La leçon suivante présentera les réponses empiristes.
Nous observons des régularités dans la nature!: le soleil se couche et se lève, les corps
tombent vers la terre, les chats chassent des souris, etc. Nous supposons qu’il y a un certain
ordre dans la nature. En d’autres mots, nous présupposons qu’il y a des lois de la nature.
Néanmoins, si on se propose de faire une analyse philosophique de ce qu’est une loi de la
nature, on se heurte à plusieurs problèmes. Nous avons déjà rencontré un de ces problèmes, à
savoir le problème de l’induction. Si nous concevons une régularité sous la forme d’une
proposition du type «!Tous les F sont G!», nous faisons une induction à partir des exemples
particuliers à une règle générale!; car nous ne pouvons pas observer tous les F. Par
conséquent, si nous justifions une proposition de type «!Tous les F sont G!» sur la base de
l’induction, nous ne pouvons pas exclure que cette proposition soit fausse!; il est possible
qu’il y ait des F qui ne sont pas G et que nous n’avons pas encore observé. À part du
problème de l’induction, il y a plusieurs autres problèmes qui concernent uniquement la
théorie des lois de la nature.
5.1.1 Le problème des régularités contingentes
Toutes les lois de la nature sont des régularités générales. Mais il y a aussi des régularités
générales qui ne sont pas des lois de la nature. Considérons les deux propositions suivantes!:
(1) Toutes les sphères solides en uranium enrichi (U 235 ) ont un diamètre inférieur à un
kilomètre.
(2) Toutes les sphères solides en or (Au) ont un diamètre inférieur à un kilomètre.
Ces propositions sont vraies toutes le deux, autant que nous sachions. Mais uniquement la
première proposition exprime une régularité générale qui est une conséquence d’une loi de la
nature. Les lois de la physique quantique – concernant la désintégration de l’élément U235 –
excluent qu’il puisse y avoir une sphère solide en uranium enrichi d’un diamètre d’un
kilomètre. La deuxième proposition, par contre, exprime une régularité contingente. Il n’y a
aucune loi de la nature qui exclut qu’il puisse y avoir une sphère solide en or d’un diamètre
d’au moins un kilomètre. Si on avait assez d’or à disposition, on pourrait fabriquer une telle
sphère.
Les propositions (1) et (2) ont la même forme logique!:
(3) "x (Fx Æ Gx)
Cette formule se lit: pour tous les x, si x a la propriété d’être F, x a aussi la propriété d’être G!;
en d’autres termes, tous les F sont G. Pour tous les x, si x a la propriété d’être une sphère en
or, x a la propriété d’avoir un diamètre inférieur à un kilomètre. L’exemple des sphères en or
montre que la formule (3) ne suffit pas pour exprimer une loi de la nature. Néanmoins, toutes
les lois de la nature impliquent des régularités générales du type (3).
On ne peut donc pas identifier les lois de la nature avec des régularités générales. Quelques
régularités générales ne sont pas des lois de la nature, mais des régularités contingentes.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 29
Quelle est donc la différence spécifique qui distingue les lois de la nature des régularités
contingentes!?
5.1.2 Le problème de la nécessité des lois de la nature
Une réponse facile à deviner à cette question consiste à dire que les lois de la nature sont
nécessaires et que c’est la nécessité qui les distingue des régularités contingentes. Afin que la
formule (3) exprime non seulement une régularité générale, mais une loi de la nature, il faut y
ajouter l’opérateur modal de la nécessité!:
(4) q "x (Fx Æ Gx)
Cette formule se lit!: il est nécessaire que pour tous les x, si x a la propriété d’être F, x a aussi
la propriété d’être G.
Néanmoins, cette formule ne constitue pas une réponse suffisante à notre problème. Elle
renvoie le problème à la question de savoir comment il faut interpréter l’opérateur modal de la
nécessité. Si les lois de la nature sont nécessaires en un certain sens et par là se distinguent
des régularités contingentes, elles ne sont cependant pas nécessaires dans le sens des lois
logiques et mathématiques. Si on dit que les lois logiques et mathématiques sont nécessaires,
on a l’intention de dire qu’il n’est pas possible qu’elles soient différentes. En d’autres termes,
si les lois logiques et mathématiques sont nécessaires, elles sont les mêmes dans tous les
mondes possibles. Les lois de la nature, par contre, ne possèdent pas ce statut. Il est
impossible qu’un cercle soit quadrilatère, mais il n’est pas impossible dans le même sens qu’il
y ait une sphère solide en uranium enrichi (U 235 ) d’un diamètre d’un kilomètre. Nous pouvons
concevoir un monde possible dans lequel les lois de la physique quantique ne s’appliquent
pas. Nous ne pouvons cependant pas concevoir un monde possible dans lequel il y a des
cercles quadrilatères. Si les lois de la physique quantique sont vraies, elles le sont pour des
raisons contingentes!; et si les lois de la physique classique qui contredisent les lois de la
physique quantique sont fausses, elles le sont pour des raisons contingentes. C’est-à-dire!: en
comparaison avec les lois logiques et mathématiques, les lois de la nature sont contingentes.
Elles apparaissent comme nécessaires uniquement si on les compare avec des régularités
contingentes. C’est donc une tâche pour une théorie des lois de la nature de distinguer les lois
de la nature des régularités contingentes d’un côté et des lois logiques et mathématiques de
l’autre.
5.1.3 Le problème de la valeur explicative des lois de la nature
Nous cherchons des lois de la nature dans l’intention d’expliquer des phénomènes. Les lois de
la nature, par contraste avec les régularités contingentes, nous expliquent au moins certains
phénomènes que nous observons. La loi au sujet de la désintégration de l’uranium enrichi
nous explique le comportement de certaines particules, tandis que la régularité contingente
concernant le diamètre des sphères solides en or ne nous explique rien.
La valeur explicative des lois de la nature se manifeste dans le fait qu’elles nous permettent
de tirer des conclusions contrefactuelles. Imaginons qu’on voit une sphère d’un diamètre d’un
kilomètre dont on ignore la matière. Si (1) est une loi de la nature ou une conséquence d’une
loi de la nature, on peut établir le syllogisme suivant!:
(1) Toutes les sphères solides en uranium enrichi (U 235 ) ont un diamètre inférieur à un
kilomètre.
(5) Voici une sphère solide d’un diamètre d’un kilomètre.
De (1) et (5), on peut déduire (6) et (7)!:
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 30
(6) Cette sphère solide n’est pas en uranium enrichi (U235 ).
(7) Si cette sphère solide était en uranium enrichi (U 235 ), elle aurait un diamètre inférieur à
un kilomètre.
Par contre, la régularité contingente (2) ne nous permet pas de proposer un syllogisme pareil!:
(2) Toutes les sphères solides en or (Au) ont un diamètre inférieur à un kilomètre.
(5) Voici une sphère solide d’un diamètre d’un kilomètre.
De (2) et (5), on ne peut pas déduire (8) et (9)!:
(8) Cette sphère solide n’est pas en or (Au).
(9) Si cette sphère solide était en or (Au), elle aurait un diamètre inférieur à un kilomètre.
La question est donc de savoir pourquoi les lois de la nature, par contraste aux régularités
contingentes, ont une valeur explicative et sont telles qu’on peut en déduire des conclusions
contrefactuelles.
Les trois problèmes mentionnés sont au fond identiques!: si on a un critère à sa disposition
qui distingue les lois de la nature des régularités contingentes, on a trouvé une réponse à la
question de savoir quel est le statut des lois de la nature et on sait aussi quelle est la source de
leur valeur explicative.
5.1.4 Le problème de l’intension des énoncés de lois de la nature
Il y a néanmoins encore d’autres problèmes qui ne trouvent pas automatiquement une solution
si on a établi un critère de distinction entre des lois de la nature et des régularités
contingentes. Il semble que les lois de la nature dépendent de la signification des termes
qu’on emploie pour se référer aux choses. Considérons l’exemple suivant!:
(10) Il est vrai que / Il est un état de choses (un fait) que tous les électrons sont attirés par
les charges électriques positives.
(11) Toutes les particules ayant une masse de 511 keV sont des électrons.
(10) et (11) impliquent
(12) Il est vrai que / Il est un état de choses (un fait) que toutes les particules ayant une
masse de 511 keV sont attirées par les charges électriques positives.
Remplaçons maintenant l’expression «!il est vrai que / il est un état de choses (un fait)!» par
l’expression «!il est une loi que!»!:
(10a) Il est une loi que tous les électrons sont attirés par les charges électriques positives.
(11) Toutes les particules ayant une masse de 511 keV sont des électrons.
Il est au moins discutable si oui ou non (10a) et (11) impliquent
(12a) Il est une loi que toutes les particules ayant une masse de 511 keV sont attirées par
les charges électriques positives.
Les termes «!électron!» et «!particule ayant une masse de 511 keV!» ont la même dénotation!:
ils font référence aux mêmes choses. Leur extension est donc la même. Mais leur signification
n’est pas la même!: le terme «!électron!» a une autre intension que le terme «!particule ayant
une masse de 511 keV!» (sur cette distinction, voir le cours Théorie de la connaissance, leçon
9). Il semble donc que les énoncés de lois de la nature sont sensibles à l’intension!: il dépend
du choix qu’on fait de la description du référent si oui ou non une proposition exprime une loi
de la nature. On ne peut pas substituer un terme par un autre terme qui fait référence aux
mêmes choses, mais qui a une autre signification et garder le caractère d’énoncé de loi de la
nature. (10) et (11) impliquent (12), mais (10a) et (11) n’impliquent pas (12a). Il semble que
la proposition (12a) est fausse et que seule la proposition (10a) exprime une loi de la nature.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 31
La tâche d’une théorie des lois de la nature est donc la suivante!: ou bien on reconnaît qu’il
faut expliquer pourquoi les lois de la nature sont sensibles à l’intension des expressions
utilisées pour exprimer ces lois, ou bien on refuse de reconnaître cette exigence. Dans ce cas,
il faut réfuter notre intuition que le syllogisme (10), (11) et (12) marche bien, tandis que le
syllogisme (10a), (11) et (12a) est au moins problématique.
5.1.5 Le problème des lois probabilistes
Jusqu’à présent, on a regardé des lois de forme
(3) "x (Fx Æ Gx) ,
c’est-à-dire, des cas où tous les F sont G. Celles-ci sont des lois déterministes!: le fait que la
chose en question est F détermine que la chose est G. Il y a cependant aussi des lois
probabilistes. Un exemple répandu sont les lois au sujet de la désintégration de certains
atomes. Il n’est pas le cas que pour tous les x, si x est un atome d’uranium enrichi (U235 ), x se
désintègre dans une certaine période de temps t. Seul un certain pourcentage des atomes
d’uranium enrichi (U 235 ) se désintègre dans la période de temps t!; pour chaque atome
d’uranium enrichi (U235 ), on ne peut donc qu’indiquer une certaine probabilité p qu’un atome
individuel se désintègre dans la période de temps t. Néanmoins, ce processus de
désintégration se conforme à une loi de la nature. Il faut donc qu’une théorie des lois de la
nature admette des lois probabilistes, à savoir des lois selon lesquelles pour tous les x, il n’y a
qu’une certaine probabilité qu’un x qui est F est aussi G.
5.1.6 Le problème des facteurs perturbateurs
Il semble que beaucoup de lois ne sont applicables que dans des conditions particulières. On
ne peut donc pas dire simplement que tous les F sont G, mais il faut préciser les conditions
dans lesquelles il est le cas que si quelque chose est F, la chose en question est G. Si un x est
non seulement F, mais aussi H , il est possible qu’il ne soit pas G!; car il se peut que la
propriété H empêche que la propriété G soit réalisée. En bref, le problème est qu’il semble
que beaucoup de lois, notamment des lois fondamentales, fassent abstraction des facteurs qui
peuvent entraver qu’un F soit G.
Prenons la loi de la gravitation de Newton comme exemple. Cette loi concerne uniquement
l’interaction de gravitation, mais elle ne tient pas compte de l’électromagnétisme. Si la
gravitation n’est pas la seule interaction présente, la loi de la gravitation de Newton n’est pas
directement applicable, car il faut tenir compte de l’influence que l’électromagnétisme exerce
sur le système en question.
Il est cependant contestable qu’il s’agit là d’un véritable problème. Premièrement, on peut
dire que seule des régularités sans exception peuvent être candidats à des lois de la nature. De
plus, on peut demander que les lois de la nature prennent les facteurs qui peuvent perturber
leurs effets en considération. Par conséquent, si la présence de la propriété H empêche que la
propriété G soit réalisée, la loi n’est pas que tous les F sont G, mais que tous les F qui ne sont
pas H sont G . Si on impose cette condition, on peut néanmoins rétorquer que les lois de la
nature deviennent compliquées et qu’il est donc douteux que nous puissons vraiment
connaître des lois de la nature, car nous ne pouvons pas connaître toutes les conditions de
perburbation.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 32
5.2 La théorie universaliste des lois de la nature
On peut distinguer trois types de réponses à la question de savoir ce qu’est une loi de la
nature!: le premier type consiste à dire que les lois de la nature existent en tant que telles. Le
deuxième type essaie de réduire les lois de la nature à d’autres types de phénomènes dans la
nature, comme, par exemple, la distribution des propriétés physiques. Le troisième type refuse
de reconnaître des lois de la nature!: la différenciation entre des lois de la nature et des
régularités contingentes n’est pas fondée dans la nature elle-même!; elle reflète seulement nos
efforts de systématisation de la description des phénomènes naturels.
Le premier type de réponse est un réalisme au sujet des lois de la nature!: les lois de la
nature ne dépendent pas de nous et de nos connaissances, mais elles existent dans la nature.
De plus, elles existent en tant que telles. Il s’agit ainsi d’un réalisme fort. Si les lois de la
nature existent en tant que telles, elles sont des universaux. Cette position est donc un
réalisme au sujet des lois de la nature dans le sens du débat concernant les universaux au
moyen âge!: les universaux existent en tant que tels.
On peut saisir cette position en se posant la question de savoir ce que sont des propriétés.
Les propriétés – par contraste aux noms propres – sont communes à un nombre indéfini de
choses. «!Fido!» est le nom propre d’une chose («!chose!» dans le sens de sujet de prédication
de propriétés). La propriété d’être un chien, par contre, est quelque chose que Fido a en
commun avec un nombre indéfini d’autres choses. Selon le réalisme des universaux, il y a une
entité qui est la propriété d’être un chien et qui est exemplifié par Fido et ses congénères. La
propriété d’être un chien est ainsi un universel par contraste aux chiens qui sont des objets
particuliers.
On peut concevoir cette position de manière que les universaux ont une existence autonome
au-delà du monde empirique dans l’espace et le temps. Ceci est la version platonicienne du
réalisme des universaux. Selon Platon (428–347 av. J.-C.), il y a un universel «!chien!» – à
savoir, l’idée du chien – auquel tous les chiens participent. Fido et ses congénères sont des
chiens, parce qu’ils entretiennent une relation de participation avec l’universel «!chien!». Le
problème principal de cette position est de rendre intelligible cette relation de participation
(voir déjà Platon, Parménide 130e-133a).
L’autre variante du réalisme des universaux consiste à dire que les universaux sont
immanents aux choses particulières. Fido et Bello sont tous les deux des chiens parce que
l’universel «!chien!» leur est immanent. Les universaux n’existent qu’à condition qu’il y a des
choses particulières qui les exemplifient. Par conséquent, s’il n’y avait aucun chien,
l’universel «!chien!» n’existerait pas. Cette version du réalisme des universaux est attribuée à
Aristote (384–322 av. J.-C.), élève de Platon qui a modifié les positions de son maître (voir
Métaphysique, livre 7). Le problème principal de cette position est de rendre intelligible
comment il est possible qu’il y ait dans les choses particulières quelque chose qui n’est pas
particulier, mais un universel.
On retrouve ces deux variantes du réalisme des universaux dans le débat actuel au sujet des
lois de la nature. Selon le philosophe américain Fred Dretske et le philosophe australien
Michael Tooley, une loi de la nature est une relation entre des propriétés en tant
qu’universaux, et ces universaux existent indépendamment de leur réalisation dans le monde
empirique. Selon le philosophe australien David Armstrong, par contre, ces universaux
n’existent qu’en tant qu’exemplifiés dans le monde empirique. Par conséquent, Armstrong ne
peut admettre que des lois qui sont exemplifiées dans le monde, tandis que Dretske et Tooley
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 33
peuvent aussi reconnaître des lois dont on ne trouve aucune manifestation dans le monde
empirique.
Il faut faire dans cette position une distinction stricte entre des lois de la nature et des
énoncés (ou des croyances) qui expriment des lois de la nature. Les énoncés de lois de la
nature n’existent qu’en tant qu’il y a des sujets pensants qui les produisent. Ces énoncés
visent à décrire les relations qu’il y a entre des propriétés en tant qu’universaux. Mais ils
ratent ce but souvent!: il arrive qu’il n’y a pas de loi de la nature qui correspond à l’énoncé en
question. De plus, il y a des lois de la nature que nous ne saisissons jamais dans nos énoncés
de lois de la nature.
Revenons à la formule (3) selon laquelle toute chose qui est F est aussi G. Dans les cas où
cette formule se base sur une loi de la nature, il y a une relation entre les propriétés F et G
selon la réponse universaliste à la question de savoir ce qu’est une loi de la nature. Armstrong
propose de concevoir cette relation comme nécessitation!: l’universel F rend nécessaire
l’universel G. Il formule cette relation de la manière suivante!:
(13) N (F, G)
Si on accepte le réalisme des universaux et la théorie d’Armstrong au sujet des lois de la
nature, on peut donner une réponse claire à la question de savoir ce qui distingue les lois de la
nature des régularités contingentes!: cette relation de nécessitation entre des universaux existe
uniquement dans le cas des lois de la nature. Elle obtient entre la propriété d’être une sphère
solide en uranium enrichi (U235 ) et la propriété d’avoir un diamètre inférieur à un kilomètre.
Elle n’obtient pas entre la propriété d’être une sphère solide en or (Au) et la propriété d’avoir
un diamètre inférieur à un kilomètre. Cette relation définit ce qu’est une loi de la nature. Elle
tient aussi compte de l’intension des énoncés de lois de la nature!: bien que tous et seulement
les électrons soient des particules ayant une masse de 511 keV, la propriété d’être un électron
n’est pas identique avec la propriété d’avoir une masse de 511 keV. La relation de
nécessitation qui définit une loi de la nature n’obtient qu’entre la propriété d’être un électron
et la propriété d’être attiré par les charges électriques positives.
Néanmoins, en ce qui concerne les autres problèmes susmentionnés, de nombreuses
questions restent ouvertes!:
• le problème de la valeur explicative des lois de la nature!: Comment faut-il comprendre la
relation de nécessitation entre des universaux!? Qu’est-ce que cette relation est à dire de
plus que la proposition générale «!Si quelque chose est F, alors cette chose est G !» ne
nous dit pas!? En d’autres termes, comment peut-on déduire d’une proposition sur une
relation entre des universaux (13) une proposition sur des choses particulières (3)!? Et
comment cette proposition au sujet des universaux peut-elle expliquer des relations entre
des choses particulières!?
• le problème de la nécessité des lois de la nature!: Comment peut-on distinguer la relation
de nécessitation entre des universaux qui définit les lois de la nature de la relation de
nécessitation qui définit les lois logiques et mathématiques!? En d’autres termes, comment
est-il possible que la relation de nécessitation entre des universaux qui définit les lois de la
nature obtienne uniquement dans quelques mondes possibles (à savoir, dans ceux qui sont
semblables à notre monde), mais pas dans tous les mondes possibles!? (Dretske, par
contraste à Armstrong, n’admet pas que la relation entre des propriétés en tant
qu’universaux soit une relation de nécessitation!; selon lui, il s’agit d’une relation
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 34
contingente!; mais le problème de rendre intelligible cette relation se pose aussi dans la
théorie de Dretske).
• le problème des lois probabilistes!: Si les lois de la nature sont définies par une relation de
nécessitation entre des universaux et s’il y a aussi des lois probabilistes, comment est-il
possible que cette relation de nécessitation n’obtienne pas avec nécessité pour ainsi dire,
mais seulement avec une certaine probabilité!?
• De plus, il y a le problème de l’accès aux universaux!: Comment pouvons-nous, êtres
pensants finis, gagner une connaissance des lois de la nature en tant que relations entre
des universaux!?
Vu ces questions ouvertes, il est contestable que la position universaliste vaille le prix
ontologique qu’il faut payer, à savoir accepter l’existence des universaux.
5.3 Suggestions de lecture
Armstrong, David M. (1983)!: What is a law of nature!? Cambridge!: Cambridge University Press.
Barberousse, Anouk, Kistler, Max & Ludwig, Pascal (2000)!: Philosophie des sciences au XXème siècle. Paris!:
Flammarion. Chapitre 4!: Les lois de la nature.
Dretske, Fred I.: «!Laws of nature!». Philosophy of Science 44 (1977), pp. 248–268.
Tooley, Michael (éd.) (1999)!: Laws of nature, causation, and supervenience. New York!: Garland.
5.4 Questions de contrôle
1. Pourquoi faut-il distinguer les lois de la nature des régularités contingentes!?
2. Pourquoi ne suffit-il pas de dire que les lois de la nature sont nécessaires!?
3. En quel sens les lois de la nature supportent-elles des conclusions contrefactuelles!?
4. Quel est le problème des facteurs perturbateurs!?
5. Qu’est-ce qu’un réalisme au sujet des universaux!?
6. Quelle est la différence entre la position de Platon et la position d’Aristote au sujet des
universaux!?
7. Laquelle des deux positions ne peut admettre que des lois qui se manifestent dans le
monde empirique!?
8. Pourquoi le réalisme des universaux établit-il une distinction stricte entre les lois de la
nature et des énoncés qui expriment des lois de la nature!?
9. Quels sont les avantages de cette position!?
10. Quelles sont les questions qui restent ouvertes!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 35
6) Les lois de la nature!: les conceptions réductionnistes et anti-réalistes
6.1 L’idée du réductionnisme au sujet des lois de la nature
Une conception réductionniste au sujet des lois de la nature est aussi une conception réaliste
en un certain sens!: il ne dépend pas de nous mais de la réalité lesquelles des régularités
générales sont des lois de la nature. Les lois de la nature n’existent cependant pas en tant que
telles!; elles découlent d’autres traits de la réalité. Si ces autres traits ne sont pas des
universaux, la conception réductionniste n’a pas besoin de souscrire au réalisme des
universaux. En d’autres termes, au lieu d’accepter l’existence des lois de la nature en tant
qu’universaux, on reconnaît l’existence des traits de la nature dont on présume qu’ils ont la
force de déterminer ce que sont les lois de la nature.
Dans la perspective réductionniste, il n’est pas nécessaire de faire une distinction entre des
lois de la nature et des énoncés de lois de la nature. On peut identifier les lois de la nature
avec les énoncés de lois de la nature vrais. S’il est une loi que tous les F sont G , alors
l’énoncé de loi «!Tous les F sont G!» est vrai. La vérité d’un tel énoncé dépend du monde. Si
les propriétés du type F ne sont réalisées dans le monde qu’en combinaison avec les
propriétés du type G , l’énoncé de loi «!Tous les F sont G !» est vrai à cause de cette
distribution de propriétés dans le monde. En ce sens, le monde détermine les lois de la nature.
La description la plus générale de cette position consiste à dire que les énoncés de lois de la
nature vrais – en bref, les lois de la nature – surviennent sur la distribution des propriétés
physiques dans le monde. Le concept de survenance est employé dans plusieurs domaines de
la philosophie contemporaine afin de saisir certaines relations de dépendance non-causale.
Considérons l’exemple suivant!: deux hommes d’un milieu social pareil cambriolent chacun
une boulangerie et volent mille francs chacun. Les circonstances dans lesquelles ces deux vols
se passent sont pareilles. La police arrête chacun des deux cambrioleurs. Notre sens de justice
nous dit qu’ils méritent tous les deux la même peine. Nous supposons ainsi que les propriétés
morales – les jugements moraux se rapportant aux deux cambriolages – surviennent sur des
propriétés descriptives – la description des circonstances dans lesquelles les deux
cambriolages ont eu lieu. Si les jugements moraux des deux cambriolages étaient différents, il
faudrait qu’il y ait aussi une différence dans les propriétés descriptives. De l’autre côté, il peut
y avoir des cas où les propriétés descriptives sont différentes, mais les jugements moraux sont
pareils. Un cambriolage et un chantage léger méritent peut-être le même jugement pénal.
On peut définir le concept de survenance de manière la suivante!: nous considérons deux
types de propriétés A et B. Les propriétés du type B surviennent sur les propriétés du type A si
et seulement si la condition suivante est satisfaite!: pour tous les cas, si dans deux cas la
distribution des propriétés du type A est la même, la distribution des propriétés du type B est
aussi la même. Par conséquent (par modus tollens), si la distribution des propriétés du type B
est différente, il y a aussi une différence dans la distribution des propriétés du type A. On
parle de survenance globale si on considère la distribution totale des propriétés du type A et
du type B dans notre monde (le monde actuel). On compare alors la distribution des propriétés
du type A et du type B dans notre monde avec la distribution de ces propriétés dans d’autres
mondes possibles. La survenance globale implique que si la distribution des propriétés du
type A est la même dans deux mondes possibles, la distribution des propriétés du type B est
aussi la même dans ces deux mondes.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 36
Il faut concevoir la position réductionniste au sujet des lois de la nature comme une thèse
de survenance globale!: les lois de la nature surviennent sur la distribution des propriétés
physiques dans le monde. Pour être plus précis, il faut dire que c’est la distibution des valeurs
de vérité (‘vrai’ et ‘faux’) parmi les énoncés de lois de la nature qui survient sur la
distribution des propriétés physiques dans le monde (le fait que tels énoncés de lois sont vrais
et tels énoncé de lois sont faux survient sur la distribution des propriétés physiques dans le
monde). La définition du réductionnisme au sujet des lois de la nature emploie ainsi la notion
de propriété. Il ne s’agit cependant pas ici de propriétés en tant qu’universaux, mais de
propriétés particulières, c’est-à-dire de propriétés qui sont des particuliers. Les lois de la
nature surviennent alors sur la distributions de propriétés particulières de différents types. On
peut concevoir différents types de propriétés particulières sans s’engager à accepter des
universaux. Il est donc un avantage du réductionnisme au sujet des universaux de ne pas avoir
besoin d’admettre des universaux.
6.2 Les dispositions non-actualisées
Le problème central du réductionnisme au sujet des lois de la nature est d’établir une
distinction entre les lois de la nature et les régularités contingentes. Revenons à l’exemple
mentionné dans 5.1.1!: chaque fois que la propriété d’être une sphère solide en or est réalisée,
la propriété d’avoir un diamètre inférieur à un kilomètre est aussi réalisée. Néanmoins,
l’énoncé «!Toutes les sphères solides en or (Au) ont un diamètre inférieur à un kilomètre!» est
un énoncé vrai, mais il ne s’agit pas d’un énoncé de loi de la nature. Afin de tenir compte de
cette distinction dans une position réductionniste au sujet des lois de la nature, on peut dire
qu’il y a dans le monde des possibilités qui ne sont jamais réalisés – en d’autres termes, des
dispositions qui ne sont jamais actualisées. Une sphère solide en or d’un diamètre d’au moins
un kilomètre est une possibilité qui n’est pas réalisée. Une sphère solide en uranium enrichi
(U235 ) d’un diamètre d’au moins un kilomètre, par contre, n’est pas une possibilité qui pourrait
être réalisée. Par conséquent, les lois de la nature ne surviennent pas sur la distribution des
propriétés réalisées dans le monde, mais elles surviennent sur l’ensemble des propriétés
réalisables dans notre monde. Le modèle du monde que le philosophe canadien Storrs McCall
propose constitue un exemple élaboré d’une telle conception des lois de la nature.
Le problème de cette position est qu’il faut accepter des types de dispositions qui ne sont
jamais actualisées comme quelque chose qui existe dans le monde. Ces dispositions n’ont pas
de base catégorielle. C’est-à-dire, elles ne surviennent pas sur des propriétés non-
dispositionnelles. Par exemple, être soluble dans l’eau est une disposition du sucre. Mais cette
solubilité survient sur la structure moléculaire du sucre qui n’est pas elle-même une
disposition (il s’agit d’une propriété catégorielle). On peut dire que le prix de cette position –
à savoir, admettre des types de dispositions qui ne sont jamais actualisées – est aussi élevé
que le prix qu’il faut payer pour le réalisme au sujet des universaux. Dans le dernier cas, il
faut accepter une relation obscure entre des universaux, et dans le premier cas, il faut accepter
quelque chose d’obscur grâce auquel il y a dans le monde beaucoup plus de types de
possibilités que de types de possibilités réalisés.
6.3 Les théorèmes du meilleur système
On est donc bien avisé de chercher une réponse à la question de savoir ce qu’est une loi de la
nature qui évite ces inconvénients. La réponse à cette question la plus influente en philosophie
des sciences contemporaine propose de tenir compte de la distinction entre des lois de la
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 37
nature et des régularités contingentes sans avoir besoin de reconnaître des universaux ou des
types de dispositions qui ne sont jamais actualisées ou d’autres présuppositions ontologiques
contestables. Selon cette réponse, les lois de la nature – dans le sens des énoncés de lois de la
nature vrais – surviennent sur la distribution de propriétés physiques non dispositionnelles du
monde. On cherche à établir une distinction entre des lois de la nature et des régularités
contingentes en ne présupposant rien que cette distribution de propriétés-là.
Le prototype d’une telle théorie des lois de la nature fut proposée par le philosophe
cambridgien Frank Ramsey (1903–1930). Il fut développé notamment par David Lewis
(1941–2001), un des philosophes américains contemporains les plus importants. Cette théorie
prend comme point de départ des systèmes de propositions déductifs vrais qui décrivent le
monde ou un domaine spécifique du monde. Chacun de ces systèmes possède un ordre
logique!: des propositions spécifiques sont déduites à partir des propositions plus générales, à
savoir des théorèmes ou des axiomes du système en question. Pour un domaine du monde, on
peut toujours concevoir plusieurs systèmes vrais qui diffèrent entre eux sous d’autres aspects
(que celui de la vérité). Il y a des systèmes simples qui n’ont presque aucun contenu
d’information empirique – presque des systèmes purement logiques. Et il y a des systèmes qui
sont plus ou moins un pur assemblage d’informations empiriques – n’ayant presque aucune
organisation logique. Ces deux critères nous tirent ainsi dans des directions opposées!: on peut
avoir un système très simple au détriment du contenu d’information!; et si on prend
simplement acte des diverses informations empiriques, on n’atteint pas d’organisation logique
de son système du savoir. La tâche est de trouver un système qui achève le meilleur équilibre
entre simplicité et contenu d’information empirique.
L’idée de Ramsey est de considérer comme lois de la nature les conséquences des
propositions que nous devrions prendre comme axiomes (ou théorèmes) si nous savions tout
et si nous organisions ce tout le plus simplement possible dans un système déductif. (Un
axiome est aussi un théorème mais l’inverse n’est pas le cas.) Sur cette base, David Lewis
propose d’établir la distinction suivante entre des lois de la nature et des régularités
contingentes!: une régularité est une loi de la nature si et seulement si elle compte parmi les
théorèmes du meilleur système, à savoir du système qui accomplit la meilleure combinaison
de simplicité et de contenu d’information. S’il y a plusieurs tels systèmes, il faut qu’une loi de
la nature soit un théorème dans tous ces systèmes.
Cette conception des lois de la nature tient compte de la différence entre des lois de la
nature et des régularités contingentes!: la régularité selon laquelle toutes les sphères solides en
uranium enrichi (U235 ) ont un diamètre inférieur à un kilomètre est une conséquence d’un
théorème du meilleur système (autant que nous sachions). La régularité que toutes les sphères
solides en or (Au) ont un diamètre inférieur à un kilomètre n’est pas une conséquence d’un
théorème du meilleur système. Afin d’établir cette distinction, cette position n’a pas besoin de
recourir à la notion de nécessité. Les lois de la nature ne sont pas nécessaires. Il est possible
qu’une régularité qui est une loi de la nature dans notre monde ne soit qu’une régularité
contingente dans un autre monde. Il y a un monde possible dans lequel la régularité que toutes
les sphères solides en or (Au) ont un diamètre inférieur à un kilomètre est une conséquence
d’un théorème du meilleur système qui décrit ce monde-là.
De plus, cette conception prend la valeur explicative des lois de la nature en considération!:
les théorèmes du meilleur système constituent la meilleure explication possible des
phénomènes dans notre monde. Ces théorèmes permettent de déduire d’eux des conclusions
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 38
contrefactuelles, parce qu’ils sont aussi valides dans les mondes possibles qui sont proches de
ou semblables à notre monde. La manière dont cette vue des lois de la nature est formulée par
Ramsey et Lewis s’accorde avec la conception syntaxique des théories scientifiques. Cette
vue des lois de la nature peut cependant aussi s’accommoder à la conception sémantique des
théories scientifiques!: on peut concevoir les lois de la nature comme les théorèmes du
meilleur modèle (v.p.h. leçons 3.1a et 3.2).
La proposition de Ramsey et de Lewis au sujet des lois de la nature est une conception
réaliste!: être une loi de la nature n’est pas la même chose qu’être regardé comme une loi de la
nature, et ce n’est pas non plus la même chose qu’être vrai et être regardé comme une loi de la
nature. Le meilleur système est un idéal. Nous ne le possédons pas pour la simple raison que
nous ne savons pas tout – même si nous avions la capacité d’organiser tout ce que nous
savons de façon à achever la meilleure combinaison de simplicité et de contenu
d’information. Notre système du savoir peut être proche du meilleur système et nous pouvons
ainsi avoir de bonnes raisons de tenir les théorèmes de notre système du savoir pour des lois
de la nature. Néanmoins, la distinction est maintenue entre le fait d’être une loi de la nature et
le fait d’être conçu comme une loi de la nature, c’est-à-dire entre le fait d’être un énoncé de
loi de la nature vrai et le fait d’être regardé comme un énoncé de loi de la nature vrai. Selon
Lewis, les lois de la nature surviennent sur la distribution des propriétés physiques
fondamentales qui est indépendante de nos conceptions des propriétés physiques!: la
distribution des propriétés physiques fondamentales détermine si oui ou non un énoncé de loi
de la nature est vrai.
Il y a cependant un problème grave!: la distinction entre des lois de la nature et des
régularités contingentes ne se base pas sur la notion de vérité des énoncés au sujet de la
distribution des propriétés physiques, mais sur les notions de simplicité et de contenu
d’information d’un système qui décrit cette distribution de propriétés. Si un énoncé vrai d’une
régularité générale exprime une loi de la nature ou une régularité contingente dépend
uniquement de fait que cet énoncé fait ou non partie des conséquences des théorèmes du
système du savoir qui achève la meilleure combinaison entre simplicité et contenu
d’information. Or, il semble que les paramètres de simplicité et de contenu d’information sont
fixés par nous. Le monde ne nous dit pas ce qui est simple et ce qui est riche en contenu
d’information. Nous établions ces paramètres en comparant plusieurs descriptions vraies du
même domaine de phénomènes. Si cette objection est justifiée, la différentiation entre des lois
de la nature et des régularités contingentes dans la théorie de Ramsey–Lewis s’effond!: en ce
cas, cette distinction est subjective!; il n’y a donc pas de lois dans la nature, mais uniquement
des régularités générales.
Afin d’éviter cette conséquence désastreuse, Lewis suppose que la nature est
«!bienveillante!» envers nous, selon son expression: les critères de simplicité et de contenu
d’information – ainsi que ce qu’est le meilleur équilibre entre eux – sont établis par nous. Ces
critères ne sont cependant pas entièrement arbitraires. Si la nature est bienveillante, il y a un
système qui se distingue comme le meilleur système selon tous les critères de simplicité et de
contenu d’information admissibles. Néanmoins, il est contestable que cette réponse est
convaincante!: la supposition que la nature est bienveillante envers nous est problématique.
Il y a un deuxième problème que Lewis lui-même considère comme le problème le plus
grave de sa théorie des lois de la nature, à savoir le problème des lois probabilistes. Si on
propose une conception réaliste des lois de la nature et s’il y a des lois probabilistes, on est
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 39
obligé d’accepter des probabilités objectives, à savoir des probabilités qui n’expriment pas
seulement notre ignorance, mais sont ancrées dans la nature. Lewis n’admet pas de
dispositions non-actualisées qui ne surviennent pas sur des propriétés de base catégorielles. Il
ne peut donc pas expliquer les probabilités objectives et les lois probabilistes en recourant à
des dispositions. La tâche est de concevoir les probabilités objectives et les lois probabilistes
comme survenant aussi sur la distribution des propriétés physiques fondamentales. Cette
ontologie minimaliste impose deux principes qui créent un problème pour la conception des
lois probabilistes!:
1) Si on a l’intention d’admettre des probabilités objectives sans avoir recours à une théorie
des dispositions non-actualisées, il faut dire que les probabilités objectives surviennent sur
la distribution totale des propriétés physiques fondamentales dans l’espace-temps. Par
conséquent, la probabilité pour un certain événement d’être réalisé à un certain point dans
l’espace et dans le temps dépend non seulement des événements dans le passé de ce point,
mais aussi des événements dans son futur. La distribution des événements dans le passé de
ce point est cependant compatible avec plusieurs futurs possibles différents. Ces futurs
possibles différents mènent donc à des probabilités possibles différentes pour l’événement
en question.
2) Si on a l’intention d’admettre des probabilités objectives sans avoir recours à une théorie
de dispositions non-actualisées, il faut lier la probabilité objective avec notre accès à la
probabilité objective selon le principe suivant!: si et seulement si un certain événement a
une certaine probabilité objective, il est rationnel d’accepter la proposition que cet
événement existe avec un degré de croyance qui correspond à la probabilité objective. Si,
par exemple, on jette une pièce de monnaie dans des circonstances normales, les résultats
pile et face ont une probabilité objective de 0.5 chacun, et il est rationnel d’accepter la
proposition qui prédit le résultat pile et la proposition qui prédit le résultat face chacune
avec un degré de croyance de 0.5.
La conjonction de ces deux principes pose un problème pour une théorie des lois
probabilistes!: d’un côté, on établit un lien entre les probabilités objectives et notre accès aux
probabilités objectives, mais de l’autre côté, nous ne pouvons pas connaître le futur. Par
conséquent, nous ne pouvons pas connaître tous les facteurs qui déterminent les probabilités
objectives présentes. Lewis s’efforce d’éviter ce problème en imposant au principe (2) une
condition sur l’information admissible!: il propose d’établir le lien entre la probabilité
objective et la croyance rationnelle de sorte que ce lien soit à l’abri des informations
inadmissibles sur des futurs possibles qui peuvent changer la croyance rationnelle au sujet des
probabilités présentes. De nouveau, on peut se poser la question de savoir si cette réponse est
convaincante.
Finalement, il y a le problème de l’intension des lois de la nature (v.p.h. leçon 5.1.4). Les
prédicats «!être un électron!» et «!avoir une masse de 511 keV!» font référence aux mêmes
choses, mais leur signification n’est pas la même. Si oui ou non un énoncé donné est un
énoncé de loi de la nature semble dépendre du prédicat qu’on emploie!:
(1) «!Tous les électrons sont attirés par les charges électriques positives!»
est un énoncé de loi de la nature, tandis que
(2) «!Toutes les particules ayant une masse de 511 keV sont attirées par les charges
électriques positives!»
ne semble pas exprimer une loi de la nature.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 40
La position de Lewis, par contre, implique que tous les prédicats qui ont la même extension
que le prédicat «!électron!» sont capables d’exprimer la loi que les électrons sont attirés par
des charges positives!: (1) et (2) sont tous les deux des expressions équivalentes d’une loi de
la nature dans le sens de conséquence d’un théorème du meilleur système. La tâche est ainsi
de rendre plausible une telle vue, étant donné l’intuition contraire qu’on peut avoir.
6.4 L’anti-réalisme de van Fraassen
Vu les problèmes que chaque conception réaliste des lois de la nature pose, on peut être tenté
d’abandonner l’idée qu’il y a des lois de la nature!: c’est-à-dire il est indéniable qu’il y a des
régularités générales dans la nature, mais la distinction entre des régularités contingentes et
des lois de la nature n’a pas de fondement dans la réalité. Par conséquent, il est utile pour nos
intentions pratiques et il plaît peut-être à notre esprit de chercher un système déductif vrai qui
achève une bon équilibre entre la simplicité et le contenu d’information, mais il ne faut pas
croire qu’une telle distinction entre des systèmes déductifs vrais soit fondée dans la nature
elle-même.
Bas van Fraassen défend une telle conception. Selon lui, les lois de la nature se situent
uniquement au niveau des modèles que nous construisons pour décrire la nature (v.p.h. leçon
3.2). Dans un modèle donné, on peut établir une distinction entre des lois et des régularités
contingentes!; cette distinction ne correspond cependant à rien dans la nature. Tous les
modèles qui contiennent une description vraie des phénomènes – qui sauvent les phénomènes
pour ainsi dire – sont équivalents. En d’autres termes, tous les systèmes déductifs vrais que la
théorie de Ramsey–Lewis admet sont équivalents. C’est une affaire purement subjective de
mettre en relief des théorèmes d’un système comme étant des lois de la nature. Par
conséquent, le fait que toutes les sphères solides en uranium enrichi (U 235 ) ont un diamètre
inférieur à un kilomètre et le fait que toutes les sphères solides en uranium enrichi (U235 ) ont
un diamètre inférieur à un kilomètre sont tous les deux des régularités générales. On ne peut
pas dire que l’une est une loi et l’autre une régularité purement contingente.
Néanmoins, on peut se poser la question de savoir si cette conséquence est convenable. Il
semble au moins aussi difficile de s’acquiescer à la position selon laquelle il n’y a pas de
distinction objective entre des lois de la nature et des régularités contingentes que d’accepter
une des conceptions réalistes au sujet des lois de la nature. En résumé, on peut dire que la
question de savoir ce qu’est une loi de la nature est un problème philosophique typique!: on
peut formuler ce problème et ses aspects de manière précise. Il y a plusieurs propositions qui
ont chacune des aspects forts et des aspects faibles. Par conséquent, il ne se dégage pas une
seule solution entièrement convaincante. Il dépend de nos préférences philosophiques en
général – par exemple, si oui ou non on est incliné à accepter l’existence des universaux –
quel type de solution on favorise.
6.5 Suggestions de lecture
Lewis, David (1973)!: Counterfactuals. Oxford!: Blackwell. Chapitre 3.3!: The metalinguistic theory: Laws of
nature, pp. 72–75.
Lewis, David (1999)!: «!Humean supervenience debugged!». Dans!: Papers in metaphysics and epistemology.
Cambridge!: Cambridge University Press 1999. Chapitre 15, pp. 224–247.
McCall, Storrs (1994): A model of the universe. Space-time, probability, and decision. Oxford!: Oxford
University Press. Chapitre 3, section 2!: Laws of nature, pp. 55–60.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 41
van Fraassen, Bas C. (1994)!: Lois et symétrie. Traduction par Catherine Chevalley. Paris!: Vrin. Chapitre 8!:
Manifeste pour le cas où il n’y aurait pas de lois, sections 1–3, pp. 293–307.
6.6 Questions de contrôle
1. Comment est-il possible de défendre au sujet des lois de la nature une conception qui est à
la fois réaliste et réductionniste!?
2. Pourquoi le réductionniste peut-il identifier les lois de la nature avec des énoncés de loi de
la nature vrais sans abandonner une conception réaliste!?
3. Qu’est-ce que la survenance globale ?
4. Si on propose de reconnaître des types de dispositions qui ne sont jamais actualisées, quel
profit peut-on tirer de cette proposition pour une théorie des lois de la nature!?
5. Pourquoi cette proposition est-elle problématique!?
6. Pourquoi les critères de simplicité et de contenu d’information empirique nous tirent-ils
dans des directions opposées!?
7. Quelle est la solution que la théorie de Ramsey–Lewis apporte au problème de distinguer
les lois de la nature, d’un côté, et les régularités contingentes, de l’autre?
8. Comment cette position peut-elle établir une distinction entre le fait d’être un énoncé de
loi de la nature vrai et le fait d’être regardé comme un énoncé de loi de la nature vrai!?
9. Les critères de simplicité et de contenu d’information sont-ils subjectifs!?
10. Quel est le problème que les lois probabilistes posent pour la théorie de Ramsey–Lewis!?
11. Quel est le trait central de l’anti-réalisme au sujet des lois de la nature!?
12. L’anti-réaliste au sujet des lois de la nature peut-il admettre que la différence entre
énoncés de régularités générales vrais!et énoncés de régularités générales faux dépend de
la nature?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 42
7) Les révolutions scientifiques et l’incommensurabilité des concepts
7.1 La conception de la science de Kuhn
Le livre de Thomas S. Kuhn (1922–1996) sur La structure des révolutions scientifiques
(1962) marque non seulement une nouvelle manière de traiter l’histoire des sciences, mais
montre aussi que l’histoire des sciences – si elle est conçue de la façon que propose Kuhn –
constitue un défi majeur pour la philosophie des sciences. Cette leçon a pour but d’introduire
ce défi.
La façon traditionnelle de concevoir l’histoire des sciences est de regarder celle-ci comme
l’histoire des idées. L’histoire des sciences est ainsi proche de l’histoire de la philosophie qui
est l’histoire du développement des problèmes et des positions philosophiques. L’histoire des
idées fait abstraction du contexte social dans lequel les idées se développent. L’histoire des
sciences en tant qu’histoire des idées est assez éloignée de la sociologie des sciences.
Thomas Kuhn, par contre, cherche à rapprocher l’histoire des sciences de la sociologie des
sciences. Selon lui, on ne peut pas séparer les théories scientifiques et leur développement du
contexte social dans lequel elles sont créées. Il propose une conception des sciences selon
laquelle le développement des idées s’enchevêtre avec la dynamique sociale des pratiques
scientifiques. On peut distinguer quatre notions clé dans cette conception!:
1) le paradigme!: La science normale se définit par un paradigme qui est partagé par tous les
scientifiques qui travaillent dans un domaine. Un paradigme se compose d’une théorie
scientifique, une méthode pour sa confirmation empirique, et enfin des cas exemplaires de
son application. Ces trois éléments constituent l’enseignement de la discipline concernée
dans les écoles. Ils sont acceptés comme point de départ. Personne appartenant à la
communauté en question ne les met en doute. On fait des progrès dans le cadre du
paradigme en proposant des problèmes et en les résolvant. Les problèmes peuvent
consister dans l’application de la théorie à des nouveaux exemples, dans l’amélioration de
la méthode de sa confirmation empirique ainsi que dans l’augmentation du nombre et des
types d’expériences qui corroborent la théorie. Il y a toujours des problèmes. Il n’existe
aucune théorie dans l’histoire des sciences qui a résolu tous les problèmes ou qui pose
uniquement des problèmes qui ont une solution facile.
2) l’anomalie!: En faisant des progrès dans le cadre d’un paradigme, on découvrira des
problèmes qui résistent à une solution. Il s’agit des anomalies, à savoir des phénomènes
qu’on ne peut pas intégrer dans le paradigme existant. Aussi longtemps que les anomalies
sont peu nombreuses, ces phénomènes peuvent être considérés comme des cas limites aux
bordures de la théorie.
3) la crise!: Si les anomalies deviennent nombreuses ou si elles touchent le centre du
paradigme, les anomalies commencent alors à être perçues comme un défi pour le
paradigme. La discipline concernée subit une crise. On essaie de se débrouiller en
proposant des hypothèses ad hoc afin de sauver le paradigme. Mais il est clair que le
paradigme est mis en question. La nouvelle génération des scientifiques n’accepte plus le
paradigme qu’on lui enseigne sans se poser des questions.
4) la révolution!: La crise peut provoquer la formulation d’une nouvelle théorie par quelques
scientifiques, notamment des membres de la nouvelle génération. Cette nouvelle théorie
constitue une alternative à la théorie acceptée jusqu’à présent. La nouvelle théorie promet
d’être un nouveau paradigme qui peut prendre la place de l’ancien paradigme. Si un
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 43
nouveau paradigme l’emporte sur l’ancien paradigme, une révolution scientifique a lieu.
La révolution ne se fait en général pas d’un coup. L’ancien paradigme et le nouveau
paradigme entrent en compétition pendant un certain temps. Le nouveau paradigme résout
des anomalies centrales de l’ancien paradigme, mais il y a aussi des cas où l’ancien
paradigme semble être supérieur. La compétition entre l’ancien paradigme et le nouveau
paradigme est comparable à une campagne électorale plutôt qu’à un discours
argumentatif. Les données expérimentales et les arguments logiques qui concernent la
structure des deux théories scientifiques en concurrence ne peuvent pas établir de manière
objective qu’une des deux théories est meilleure que l’autre. La sélection d’un paradigme
dans une situation où deux paradigmes se trouvent en concurrence ne peut pas être
déterminé par la raison. Selon Kuhn, «!Comme cela se produit dans les révolutions
politiques, le choix du paradigme ne peut être imposé par aucune autorité supérieure à
l’assentiment du groupe intéressé!» (ch. 8, p. 118, dans la traduction française).
L’adhésion à un paradigme s’explique donc plutôt par des facteurs sociologiques que par
des arguments. La révolution s’effectue quand la nouvelle génération gagne des postes de
professeur et évince les adhérents de l’ancien paradigme en leur coupant les ressources
pour leurs recherches, etc.. Finalement, l’ancien paradigme disparaît non parce qu’il est
vaincu par le meilleur argument, mais parce que ses partisans décèdent.
On constate un contraste frappant entre cette conception des sciences et la philosophie des
sciences de Popper. Selon Popper, la méthode proprement scientifique consiste à essayer de
corroborer la théorie qu’on adopte en faisant des efforts pour la falsifier. Cette méthode
implique qu’il faut en principe abandonner une théorie au moment où on a trouvé une seule
anomalie, à savoir un cas qui contredit les prédictions de la théorie. Selon Kuhn, par contre, la
science normale ne manifeste aucun esprit critique. Bien au contraire, elle cherche à abattre
toute anomalie en construisant des hypothèses ad hoc. Ce qui est encore plus important, la
science normale ne peut pas manifester d’esprit critique pour faire des progrès dans le cadre
du paradigme existant. Selon Kuhn, si on applique le critère de falsification de Popper à la
lettre, toutes les théories scientifiques sont falsifiées en tout temps, car il y a toujours des
problèmes qui résistent à une solution dans le cadre du paradigme existant. Par conséquent, il
faut écarter les indices contraires si on veut donner à un paradigme existant la chance de se
développer et de montrer sa force.
Kuhn argumente dès lors contre Popper qu’il serait absurde de demander qu’il faut
abandonner une théorie scientifique au moment où on trouve des anomalies. On peut laisser
tomber une théorie si et seulement si on dispose d’une autre théorie du même domaine. Une
autre théorie qui constitue une alternative ne se développe que si l’ancienne théorie échoue de
manière systématique au traitement des anomalies. De plus, Kuhn essaie de montrer contre
Popper que même dans le cas où l’ancienne théorie échoue systématiquement et une
alternative est disponible, le remplacement de l’ancienne théorie par la nouvelle théorie ne se
fait pas – et ne peut pas se faire – de manière rationnelle.
Kuhn nous propose ainsi une caractérisation sociologique de la science!: la science se
définit par un paradigme. Cette caractérisation montre pourquoi, dans l’antiquité, uniquement
l’astronomie était une science. Cette caractérisation est applicable aux sciences modernes. On
comprend pourquoi au début de l’époque moderne, la physique – y compris l’astronomie –
était la seule science et comment au fil des siècles la chimie, la biologie, etc. se sont
développées comme des sciences. Cette caractérisation nous permet aussi d’établir une
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 44
différence entre les sciences et la philosophie!: la philosophie n’est pas une science, parce
qu’il n’y a pas un seul paradigme, mais plusieurs écoles en compétition. La philosophie se
trouve ainsi dans un stade préscientifique selon Kuhn. Cette caractérisation ne mentionne pas
la connaissance. Il semble donc qu’il est possible de donner une caractérisation forte de la
science qui a pour conséquence que le but officiel de la science, à savoir nous apporter des
connaissances, n’est pas caractéristique de ce qu’est la science.
7.2 L’incommensurabilité des concepts
La thèse kuhnienne au sujet des révolutions scientifiques est en premier lieu une proposition
historique et sociologique qui s’applique aux scientifiques et à leur comportement. En tant
que telle, elle n’a pas de portée philosophique directe!: il est possible que le remplacement
d’une théorie scientifique par une autre s’effectue de manière non rationnelle comme le décrit
Kuhn!; ceci n’empêche pas la possibilité de constater rétrospectivement de bonnes raisons de
remplacer l’ancienne théorie par la nouvelle théorie de sorte que la nouvelle théorie constitue
un véritable progrès. De plus, il se peut que dans la phase d’une révolution scientifique, il soit
en principe impossible d’établir de manière objective la supériorité d’une des théories en
compétition!; les arguments en faveur de chacune des théories rivales incluent des
présuppositions concernant les perspectives pour le développement futur de la théorie en
question. Même si ceci est le cas, il n’est pas exclu qu’on puisse constater rétrospectivement
un véritable progrès, le moment où on pourra évaluer tous les arguments tranquillement.
Cette possibilité nonobstant, il y a des présuppositions philosophiques dans la manière dont
on conçoit l’histoire des sciences!: si on regarde l’histoire des sciences comme l’histoire des
idées, on considère comme admis qu’on peut en principe constater un progrès dans le
développement des idées!; ce progrès nous permet de faire abstraction du contexte social dans
lequel les idées se développent. Si, par contre, cette notion de progrès est mise en question, on
a tendance à adopter une position selon laquelle les théories que nous développons dépendent
de notre perspective sur le monde. Cette perspective s’explique par le contexte social dans
lequel les idées scientifiques se situent. Sur cette base, ce qui excite l’intérêt de l’historien des
sciences, ce n’est plus le développement des idées en tant que tel, mais le développement des
idées dans son contexte social.
On peut recevoir la conception des sciences que Kuhn nous propose comme soutenant
l’argument de l’induction pessimiste. L’histoire des sciences nous montre que chaque
paradigme est un jour remplacé par un autre paradigme. Ce remplacement ne se base pas sur
la force de la meilleure raison. En fait pour vraiment corroborer l’argument de l’induction
pessimiste, il faudrait encore montrer que ce remplacement ne constitue pas un progrès au
plan de la connaissance. Le défi philosophique de la conception des sciences de Kuhn se situe
à ce niveau. Afin de comprendre ce défi, il faut se rendre compte de l’arrière-plan
philosophique dans lequel s’insèrent le livre de Kuhn au sujet des révolutions scientifiques et
sa réception :
1) le holisme de la confirmation (Quine), qui implique que l’expérience n’a pas la force
logique de déterminer la théorie scientifique,
2) le holisme sémantique (Wittgenstein – Quine – Sellars), selon lequel le contenu d’un
concept ne consiste pas dans une relation directe au monde, mais dans des relations
inférentielles à d’autres concepts dans le contexte d’une théorie entière, ces relations étant
déterminées par la communauté sociale en question,
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 45
3) le problème de savoir comment l’expérience peut exercer un contrôle rationnel sur la
théorie scientifique. Ce problème est posé par le holisme de la confirmation ainsi que par
le holisme sémantique. Il culmine avec la thèse de Hanson selon laquelle la théorie
influence même le contenu perceptif de l’expérience.
Dans un climat intellectuel qui était formé par ces positions dans les années 1950, Kuhn lance
sa thèse au sujet des révolutions scientifiques au début des années 1960. Se basant sur le
holisme de la confirmation et le holisme sémantique, il cherche à établir les thèses suivantes!:
1) Étant donné que l’expérience n’a pas la force logique de déterminer la théorie scientifique
(conséquence du holisme de la confirmation), il n’est plus possible de faire abstraction de
l’histoire sociale des sciences dans la philosophie des sciences!: le contexte social du
développement d’une théorie scientifique prend la place qui est laissée ouverte à cause de
l’indétermination de la théorie par l’expérience. En d’autres termes, dans le cadre logique
des théories qui sont compatibles avec l’expérience, c’est le contexte social qui établit
laquelle de ces théories logiquement possibles et incompatibles entre elles entre elles sera
acceptée.
2) Étant donné que le contenu de chaque concept scientifique dépend de la théorie en entier
dont il fait partie (holisme sémantique), le remplacement d’une théorie scientifique par
une autre théorie scientifique est une révolution conceptuelle. Même si la nouvelle théorie
adopte les termes de l’ancienne théorie, leur contenu n’est plus le même!: leur contexte
inférentiel a subi un changement radical. Kuhn parle d’une révolution scientifique, parce
qu’il s’agit d’un bouleversement d’une vision du monde!: les concepts de la nouvelle
théorie sont incommensurables avec les concepts de l’ancienne théorie. Il s’agit d’une
incommensurabilité sémantique qui concerne le contenu conceptuel des propositions des
différentes théories scientifiques du même domaine.
3) Étant donné que l’observation est imprégnée de théorie (conséquence du holisme de la
confirmation et du holisme sémantique culminant chez Hanson), il n’est pas possible
d’établir par l’expérience scientifique que la nouvelle théorie constitue un progrès vers
une connaissance vraie et définitive du monde. En fait, eu égard à (2), la notion d’un tel
progrès est vide de sens. La confrontation d’une théorie avec l’expérience se situe
toujours dans un cadre conceptuel qui est fourni par un paradigme. On ne peut donc pas
établir, sur la base de l’expérience, qu’un paradigme est meilleur qu’un autre. Kuhn
compare le processus de sélection des théories scientifiques à la conception de Darwin au
sujet de l’évolution des espèces naturelles!: il y a une sélection sans que cette sélection
soit guidée par un but et sans qu’elle puisse être conçue comme un développement vers un
but. En effet, Kuhn propose de remplacer la conception des sciences comme réalisant un
progrès vers la vérité par la notion d’un changement aveugle de théories scientifiques qui
n’est dirigé vers aucun but (chapitre 12).
La thèse centrale est (2)!: les théories différentes du même domaine que l’histoire des sciences
nous présente sont incommensurables. Si les théories qui se succèdent dans l’histoire des
sciences sont incommensurables, on ne peut apparemment plus dire que la nouvelle théorie
constitue un progrès au plan de la connaissance en comparaison avec l’ancienne théorie.
Voici quelques exemples en physique de ce qu’on peut considérer comme des théories
différentes dont les concepts centraux sont incommensurables!:
• Les objets de la mécanique classique sont des systèmes individuels qui ont des propriétés
bien définies séparément. Les objets de la mécanique quantique, par contre, n’ont
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 46
normalement pas de propriétés qui ont une valeur numériquement définie les uns
indépendamment des autres.
• L’espace et le temps sont des entités différentes dans la physique classique
(transformations de Galilée). Selon la théorie de la relativité restreinte, par contre, ils sont
unifiés dans un espace-temps à quatre dimensions (transformations de Lorentz) (bien qu’il
y ait une différence importante entre une distance spatiale et une distance temporelle entre
des événements à des points dans l’espace-temps selon la relativité restreinte).
• La théorie de Newton implique que la gravitation est une force qui agit à distance. Selon
la théorie de relativité générale, par contre, la gravitation n’est pas du tout une force, mais
identique à la courbure de l’espace-temps.
Des cas comme ceux-ci sont pour Kuhn des exemples d’un changement conceptuel radical!:
les concepts de la nouvelle théorie sont tellement éloignés des concepts de l’ancienne théorie
qu’une comparaison entre ces concepts n’est pas possible. Le concept de gravitation dans la
théorie de Newton, par exemple, est tellement différent du concept de gravitation dans la
théorie d’Einstein que les contenus de ces concepts ne sont pas comparables – ils ne sont pas
commensurables. Ce qui reste inchangé c’est le nom «!gravitation!» mais il recouvre des
concepts de gravitation différents, avec un changement radical de l’un à l’autre. (Dans une
postface à la deuxième édition de La structure des révolutions scientifiques, Kuhn cherche
cependant à affaiblir cette thèse de l’incommensurabilité, répondant aux critiques qu’on lui a
adressées).
Cette thèse de l’incommensurabilité des concepts se base sur le holisme sémantique!: le
contenu du concept scientifique de gravitation, par exemple, consiste dans un contexte
inférentiel qui est défini ou bien par la théorie newtonienne de la gravitation, ou bien par la
théorie einsteinienne de la gravitation. Ces deux contextes sont tellement divergents qu’ils
n’ont pas d’inférences scientifiques en commun qui concernent la conception de ce qu’est le
phénomène de la gravitation. Pour cette raison, les deux concepts de gravitation sont
incomparables ou incommensurables. De plus, Kuhn regarde le holisme sémantique et le
holisme de la confirmation comme ayant pour conséquence qu’un test expérimental entre
deux théories incommensurables n’est pas possible. Les résultats des expériences sont
formulés ou bien dans le cadre conceptuel d’un paradigme, ou bien dans le cadre conceptuel
de l’autre paradigme. Le paradigme influence non seulement le contenu des concepts qu’on
emploie pour décrire l’expérience, mais aussi la perception elle-même.
Or, afin de pouvoir dire qu’une théorie scientifique constitue un progrès en comparaison
avec une autre théorie scientifique il faut au moins être capable de comparer les deux théories
sur la base des données expérimentales. Il faut donc des propositions scientifiques décrivant
les mêmes données expérimentales qu’on peut comparer les unes avec les autres. De plus, il
serait souhaitable de pouvoir traduire les concepts scientifiques d’une théorie dans les
concepts scientifiques de l’autre théorie. En argumentant que les concepts de la nouvelle
théorie sont incommensurables avec les concepts de l’ancienne théorie, Kuhn dit en fait que la
base pour une telle traduction n’existe pas. Le résultat est par conséquent celui qui est visé par
l’argument de l’induction pessimiste!: il y a des remplacements de théories scientifiques par
d’autres théories scientifiques sans qu’on puisse dire que ces remplacements constituent un
progrès au niveau de la connaissance. La thèse de Kuhn au sujet des révolutions scientifiques
est un défi pour la philosophie des sciences, parce qu’elle met en question que la science nous
apporte des connaissances.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 47
Le livre de Kuhn au sujet des révolutions scientifiques a suscité des conclusions sceptiques.
Notamment Paul Feyerabend (1924–1994), qui avait commencé sa carrière philosophique
comme partisan de l’école de Popper, a développé parallèlement avec Kuhn une
épistémologie sceptique qui remplace en effet la philosophie des sciences par une description
sociologique des pratiques des scientifiques. Selon lui, la science est un métier comme les
autres, sans qu’elle soit distinguée des autres métiers en nous apportant des véritables
connaissances. La majorité des philosophes des sciences, par contre, n’a pas reçu le livre de
Kuhn comme établissant une victoire définitive de l’argument de l’induction pessimiste!; dans
le camps majoritaire on cherche au contraire à développer des réponses détaillées aux défis
que Kuhn présente. On considéra ces réponses dans les deux leçons prochaines.
7.3 Suggestions de lecture
Feyerabend, Paul K. (1962)!: «!Explanation, reduction and empiricism!». Dans H. Feigl & G. Maxwell (éds.):
Scientific explanation, space, and time. Minnesota Studies in the philosophy of science. Volume 3.
Minneapolis!: University of Minnesota Press. Pp. 28–97.
Kuhn, Thomas S. (1972)!: La structure des révolutions scientifiques. Paris!: Flammarion. En particulier chapitre
8!: Nature et nécessité des révolutions scientifiques. Pp. 115–135.
7.4 Questions de contrôle
1. Qu’est-ce que Kuhn entend par «!paradigme!»!?
2. Quelle est la différence entre la science normale et une phase révolutionnaire!?
3. Pourquoi, selon Kuhn, est-il légitime d’employer le concept politique de révolution dans
l’histoire des sciences!?
4. Quels sont les enjeux philosophiques de la conception de l’histoire des sciences comme
histoire des idées, d’une part, et comme histoire sociale, d’autre part!?
5. Pourquoi la caractérisation de la science que Kuhn propose est-elle sociologique!?
6. Quelles conclusions du holisme de la confirmation et du holisme sémantique la
conception des révolutions scientifiques de Kuhn tire-t-elle!?
7. Pourquoi la thèse de l’incommensurabilité des concepts est-elle un défi pour la
philosophie des sciences!?
8. Pourquoi cette thèse sape-t-elle la notion de progrès dans l’histoire des sciences!?
9. Quelle est la relation entre la thèse de l’incommensurabilité des concepts et l’argument de
l’induction pessimiste!?
10. Quelle tâche reste-t-il pour la philosophie des sciences après le livre de Kuhn au sujet des
révolutions scientifiques!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 48
8) La réponse internaliste au défi de l’incommensurabilité
8.1 La reconstruction rationnelle
La thèse de Thomas Kuhn selon laquelle des théories scientifiques différentes du même
domaine ont des concepts incommensurables soutient apparemment l’argument de l’induction
pessimiste. Mais il y a aussi l’argument du miracle. Vu que ces deux arguments nous tirent
dans des directions opposées, la tâche qu’on a formulée à la fin de la première leçon consiste
à trouver le chemin royal qui adopte ce qui est correct dans chacun de ces deux arguments
mais qui évite leur conclusion hâtive. Si on veut faire droit à l’argument du miracle, il faut
dompter l’incommensurabilité. En d’autres termes, il faut trouver un moyen de comparer des
théories scientifiques différentes en dépit du fait qu’aux moins certains de leurs concepts
semblent incommensurables. Il y a une stratégie internaliste et une stratégie externaliste qui
toutes les deux cherchent à établir une telle comparaison. Dans cette leçon, on considère la
stratégie internaliste.
Le premier pas vers le chemin royal consiste à analyser ce qui se passe exactement au
niveau des théories scientifiques quand une théorie est remplacée par une autre. Les théories
de la physique se prêtent bien à une telle analyse, car elles sont des théories formalisées. Il y a
de nombreuses recherches notamment sur la relation entre la mécanique classique et la
mécanique quantique, de même que sur la relation entre la théorie classique de l’espace-temps
(transformations de Galilée) et la théorie relativiste de l’espace-temps fournie par la relativité
restreinte d’Einstein (transformations de Lorentz). Ces recherches montrent que, dans les cas
limites où on peut négliger certaines quantités, on peut en principe reconstruire à partir du
formalisme de la nouvelle théorie le formalisme de l’ancienne théorie. Par exemple, dans les
cas limites où on peut négliger le quantum d’action que la mécanique quantique introduit, il
est en principe possible de reconstruire le formalisme de la mécanique classique à partir de la
mécanique quantique. Quant à la théorie de la relativité restreinte, si on peut négliger que la
vitesse de la lumière est finie, il est en principe possible de reconstruire le formalisme de la
mécanique classique pour les cas où la vitesse des corps est petite en comparaison avec la
vitesse de la lumière. (Ceci sont des exemples simplifiants, mais ils illustrent le principe de ce
qu’on cherche à faire!; voir le texte de Bunge). Le but est donc de dériver le formalisme de
l’ancienne théorie comme un cas limite du formalisme de la nouvelle théorie. On essaie ainsi
d’établir un principe de correspondance!: si le formalisme de l’ancienne théorie est un cas
limite du formalisme de la nouvelle théorie, il y a une sorte de correspondance entre les deux
formalismes.
Ce projet de comparaison entre théories au niveau de leurs formalismes est connu sous le
nom de reconstruction rationnelle!: si on peut démontrer que le formalisme de l’ancienne
théorie est un cas limite du formalisme de la nouvelle théorie, on dispose d’une base pour
argumenter que la nouvelle théorie ne prend pas simplement la place de l’ancienne théorie
mais qu’il y a une transition rationnelle entre les deux. La reconstruction rationnelle cherche à
établir qu’il y a un progrès dans le sens où la nouvelle théorie élargit le domaine de l’ancienne
théorie et la corrige du point de vue d’une théorie plus globale. Strictement parlé, l’ancienne
théorie est fausse et elle donne des prédictions incorrectes dans tous les cas, même si l’erreur
est minimale dans la majorité des cas et pas décelable dans les expériences scientifiques.
Néanmoins, la nouvelle théorie nous permet de comprendre au moyen de la reconstruction
rationnelle où exactement se trouve l’erreur de l’ancienne théorie (quantum d’action ignoré,
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 49
vitesse de la lumière regardée comme infinie, etc.). Si une reconstruction rationnelle est
possible, cette possibilité constitue ainsi un argument en faveur du réalisme scientifique. La
philosophie des sciences qui s’est inspirée du néo-positivisme a regardé la reconstruction
rationnelle comme une de ses tâches principales. Après la parution du livre de Kuhn au sujet
des révolutions scientifiques la question est de savoir si la méthode de reconstruction
rationnelle apporte une réponse au défi que Kuhn lance.
Supposons qu’on peut appliquer la méthode de la reconstruction rationnelle à la plupart des
cas où une théorie scientifique est remplacée par une autre théorie, au moins dans la mesure
où les deux théories sont formalisées (cette supposition est contestable mais acceptons-la afin
d’évaluer la portée de la méthode de reconstruction rationnelle). On constate donc une
certaine tension entre la reconstruction rationnelle de la transition d’une théorie scientifique à
une autre d’une part et la reconstruction sociologique et historique de la manière dont une
telle transition s’est passée de l’autre part. Mais il est crucial de noter que cette tension n’est
pas du même type que la tension entre l’argument de l’induction pessimiste et l’argument du
miracle!: le fait que la transition historique d’une théorie à une autre n’est pas rationnelle ne
contredit pas la possibilité de présenter après que cette transition ait eu lieu une reconstruction
rationnelle du remplacement de la première théorie par la seconde. Cette reconstruction-ci est
rationnelle précisément parce qu’elle fait abstraction de la manière dont la transition de
l’ancienne théorie à la nouvelle théorie s’est produit pratiquement.
Le défi que présente l’histoire sociologique des sciences inspirée par l’œuvre de Kuhn ne se
situe cependant pas au plan historique. Dans le contexte philosophique expliqué dans la leçon
précédente (holisme de la confirmation, holisme sémantique et thèse de l’observation
imprégnée de théorie), Kuhn cherche à établir que les concepts de la nouvelle théorie sont
incommensurables avec les concepts de l’ancienne théorie. Or, la thèse sémantique de
l’incommensurabilité des concepts peut tenir compte de la reconstruction rationnelle. On peut
formuler cette thèse de manière suivante!: bien qu’il soit possible de comparer le formalisme
de la nouvelle théorie avec le formalisme de l’ancienne théorie, ce sont les concepts des deux
théories qui appartiennent à des visions du monde radicalement différentes, et voire
incommensurables (voir Kuhn, ch. 8, pp. 123–127, dans la traduction française). Même si on
peut dériver le formalisme de l’ancienne théorie comme un cas limite du formalisme de la
nouvelle théorie, il n’ensuit pas qu’on peut dériver les concepts de l’ancienne théorie des
concepts de la nouvelle théorie. Afin de surmonter le défi que la thèse de
l’incommensurabilité présente, il faut établir une comparaison entre la nouvelle théorie et
l’ancienne théorie non seulement sous l’angle du formalisme, mais aussi sous l’angle de
l’interprétation du formalisme, à savoir au niveau des concepts. Par conséquent, la
reconstruction rationnelle en tant que comparaison entre les formalismes respectifs des deux
théories peut au mieux seulement fournir un point de départ à un argument qui viserait à
dompter l’incommensurabilité!; mais à elle seule, elle ne peut pas répondre au défi de
l’incommensurabilité. En bref, pour vaincre ce défi, il faut une reconstruction rationnelle au
plan conceptuel.
8.2 Le structuralisme
Sous le nom de «!structuralisme!», on comprend plusieurs positions distinctes qui cherchent à
établir au niveau conceptuel une comparaison entre des théories différentes du même
domaine. L’idée centrale est d’isoler un noyau conceptuel qui est conservé lorsqu’une théorie
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 50
scientifique mature est remplacée par une autre. Ce noyau assure que les deux théories sont
comparables au niveau conceptuel. Sur cette base, on essaie d’établir que la nouvelle théorie
réalise un progrès sur l’ancienne théorie. Cette approche est connue sous le nom de
structuralisme, parce qu’il met l’accent sur le noyau de structure conceptuelle d’une théorie
scientifique. Il s’agit d’une réponse internaliste au défi de l’incommensurabilité, parce qu’on
cherche à établir une comparaison directe entre la structure conceptuelle de théories
différentes.
Le philosophe des sciences John Worrall de la London School of Economics lance une
version contemporaine du structuralisme. Il conçoit ce qu’il appelle le réalisme structurel
explicitement comme le chemin royal entre l’argument de l’induction pessimiste et
l’argument du miracle. Il propose que le réalisme structurel contienne le meilleur des deux
mondes, à savoir le monde de l’argument de l’induction pessimiste du relativiste et le monde
de l’argument du miracle du réaliste. Pour cette raison, on regarde sa version du
structuralisme de plus près.
Worrall prend la reconstruction rationnelle comme point de départ. Le fait qu’on peut
dériver le formalisme de l’ancienne théorie comme un cas limite du formalisme de la nouvelle
théorie, montrant ainsi que le formalisme de la nouvelle théorie englobe dans un certain sens
le formalisme de l’ancienne théorie, nous permet selon lui de tirer la conclusion suivante!: le
formalisme est non seulement un instrument pour faire des prédictions, mais il reflète des
relations qui obtiennent dans la nature. On peut résumer son argument de cette manière!:
1) Les équations mathématiques mettent certaines quantités en relation.
2) Les équations mathématiques des théories scientifiques matures sont gardées de manière
approximative lors d’une révolution scientifique (dans le sens qu’il est possible de
reconstruire les équations de l’ancienne théorie à partir des équations de la nouvelle
théorie).
3) Nous pouvons dès lors tenir comme établi que les équations mathématiques de nos
meilleures théories scientifiques décrivent des relations qui obtiennent dans la nature.
Pour que cette conclusion aille au-delà de la reconstruction rationnelle et réponde au défi de
l’incommensurabilité, il faut proposer une interprétation conceptuelle de ce que les équations
mathématiques nous disent. Une interprétation conceptuelle du formalisme est une réponse à
la question de savoir ce que la théorie en question dit sur le monde ou sur un domaine
particulier du monde. Dans les termes de la conception sémantique des théories scientifiques,
il s’agit d’un modèle du monde ou d’un domaine particulier du monde (v.p.h. leçon 3.2). Il
faut donc montrer que lors d’une révolution scientifique, les concepts qui décrivent les
relations entre les quantités physiques se prêtent, eux aussi, à une reconstruction rationnelle.
La thèse du structuralisme de Worrall est par conséquent la suivante!:
1) Les équations mathématiques de nos meilleures théories font référence à des quantités qui
existent dans la nature.
2) Dans la mesure où l’interprétation conceptuelle de ces équations décrit des relations qui
obtiennent entre ces quantités, les concepts de la nouvelle théorie qui remplace une
ancienne théorie sont comparables avec ceux de l’ancienne théorie.
3) La nouvelle théorie constitue un progrès sur l’ancienne théorie au plan des concepts qui
décrivent des relations et qui sont exprimées par les équations mathématiques.
4) Nous sommes justifiées à présumer que ces descriptions-ci seront gardées dans des
révolutions scientifiques futures.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 51
5) Nous avons ainsi raison de supposer que ces descriptions-ci sont approximativement
vraies.
Worrall prend comme exemple le développement de la théorie de la lumière d’Augustin
Fresnel (1788–1827) à l’électromagnétisme de James Clerk Maxwell (1831–1879). Selon
Fresnel, la lumière consiste en des ondes qui sont transmises par un milieu (mécanique), à
savoir l’éther. Maxwell, par contre, propose une théorie unifiée de l’optique et de l’électricité
selon laquelle il y a un champ électromagnétique!; cette théorie n’a pas besoin de l’hypothèse
d’un milieu mécanique comme l’éther qui soutient ce champ. Selon Worrall, il y a un
désaccord radical entre ces deux théories au sujet de ce qu’est la lumière. Cela n’empêche
cependant pas que la description des relations que contient la théorie de Maxwell permet de
dériver les équations de Fresnel et sa description des relations. Les mouvements que décrivent
et prédisent les deux théories sont les mêmes, indépendamment de savoir s’il s’agit de
mouvements dans un milieu (l’éther) ou de vibrations d’un champ.
On peut maintenir que ce type de structuralisme remonte déjà à Henri Poincaré, qui a
formulé la première version de ce qui est aujourd’hui connu comme l’argument de l’induction
pessimiste (v.p.h. leçon 1.4). Poincaré écrit au sujet de la théorie de Fresnel et son
remplacement par celle de Maxwell!:
… ces équations [celles de Fresnel] expriment des rapports et, si les équations restent vraies,
c’est que ces rapports conservent leur réalité. Elles nous apprennent, après comme avant, qu’il y
a tel rapport entre quelque chose et quelque autre chose!; seulement, ce quelque chose nous
l’appelions autrefois mouvement, nous l’appelons maintenant courant électrique. Mais ces
appellations n’étaient que des images substituées aux objets réels que la nature nous cachera
éternellement. Les rapports véritables entre ces objets réels sont la seule réalité que nous
puissions atteindre … (La science et l’hypothèse. Paris!: Flammarion 1902 (reprint 1968).
Chapitre 10!: Les théories de la physique moderne, p. 174)
Il est cependant discutable si, tenant compte de tous ses écrits, Poincaré défend vraiment un
structuralisme ou bien une forme d’instrumentalisme.
Le structuralisme de Worrall – ainsi que celui de Poincaré – est un réalisme partiel!: on
adopte l’attitude réaliste envers une partie de l’interprétation conceptuelle d’un formalisme.
Cette partie nous permet de tenir compte de l’argument du miracle!: le succès de nos théories
scientifiques n’est pas un miracle, parce qu’une partie de chacune de nos meilleures théories
saisit au moins de manière approximative des relations qui obtiennent dans le monde.
Néanmoins, il y a une autre partie de l’interprétation conceptuelle qu’il ne faut pas recevoir
dans l’esprit du réalisme scientifique. Ceci est la partie qui est remplacée de façon radicale
dans une révolution scientifique et qui provoque l’argument de l’induction pessimiste. À
cause de cette partie, il est bien fondé de conclure par induction que même nos meilleures
théories actuelles seront un jour remplacées par d’autres théories lors d’une révolution
scientifique.
Selon Worrall, il y a un contraste entre structure, d’un côté, et nature dans le sens
d’essence, de l’autre. Les relations entre les quantités physiques, saisies par les équations
mathématiques, sont la structure. Cette structure n’est pas autosuffisante. Elle est encastrée
dans des propriétés intrinsèques qui constituent l’essence des systèmes naturels auxquels nos
théories font référence. La différence entre des relations et des propriétés intrinsèques est
celle-ci!: les relations sont exprimées par des prédicats à au moins deux places (par exemple
«!être le père de!»). Elles obtiennent entre au moins deux choses («!chose!» au sens large de
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 52
sujet de prédication de propriétés). Les propriétés intrinsèques, par contre, sont exprimées par
des prédicats à une place (par exemple «!être un homme!»). Elles sont indépendantes du fait
que la chose en question est seule ou accompagnée par d’autres choses. Selon un point de vue
répandu, les propriétés intrinsèques constituent l’essence ou la nature d’une chose, c’est-à-
dire ce que la chose en question est. Worrall propose que nos théories scientifiques ne se
limitent pas à la description de la structure. Elles contiennent aussi des hypothèses concernant
l’essence des choses physiques. La contribution de l’argument de l’induction pessimiste (si on
l’interprète charitablement dans le sens du structuralisme), est alors de montrer que nous ne
pouvons pas connaître l’essence des systèmes physiques. En résumé, le réalisme structurel de
Worrall dit que nous ne pouvons saisir que les relations qui obtiennent entre les choses!; nous
ignorons ce que sont les choses qui entrent dans ces relations.
Le structuralisme de Worrall peut suggérer la conséquence suivante!: il faut essayer de ne
formuler que des interprétations des théories scientifiques qui se limitent à la description des
relations entre des quantités et qui se gardent de faire des propositions sur l’essence des
choses entre lesquelles obtiennent les relations. Il semble que si on adopte cette stratégie, on
limite le risque d’une réfutation et on a la chance de bloquer l’argument de l’induction
pessimiste. La question est cependant de savoir en quoi une interprétation d’une théorie
scientifique qui se limite à la description des relations (structure) et qui refuse de s’engager
dans une description de l’essence (nature) différerait des interprétations de nos théories
actuelles.
Cette question prépare l’objection principale contre le réalisme structurel!: il n’est pas
possible de distinguer dans l’interprétation conceptuelle d’un formalisme – à savoir, dans un
modèle – une partie qui concerne la structure et une autre partie qui ne concerne pas la
structure (voir Psillos, ch. 7). En décrivant ce que Worrall appelle structure, l’interprétation
conceptuelle des équations mathématiques se propose de décrire ce que les systèmes dans le
domaine de la théorie en question sont. La charge, par exemple, est définie par des relations
d’attraction et de répulsion, la masse inerte par des relations de résistance à l’accélération, la
masse de gravité par des relations d’accélération à cause de la gravitation, etc. Ces relations
(structure) sont ce que sont les particules de charge, les particules de masse, etc. – dans la
mesure où la science est capable de décrire leur essence. La relativité générale révèle que les
deux types de relations qui définissent la masse sont les mêmes, à savoir la masse inerte est
identique à la masse de gravité. Il semble qu’en unifiant ces deux types de relations, on
comprend mieux la nature de la masse (exemple tiré de Psillos, p. 156) (bien qu’on puisse
maintenir que le concept de masse de Newton et le concept de masse d’Einstein sont
incommensurables).
On peut aller jusqu’à dire que toute théorie scientifique ne décrit la nature physique qu’en
termes de relations (structure). Nous avons accès à la nature au moyen de nos sens et
l’élargissement de nos sens par les instruments de mesure scientifiques. Nous apprenons par
ce moyen la manière dont les systèmes de la nature sont reliés les uns aux autres (y compris
les relations avec nos instruments de mesure). Les lois de la nature expriment des relations
qui obtiennent dans la nature d’une manière très générale. Il est possible que nos descriptions
fassent référence à quelque chose qui n’est pas une relation, à savoir une propriété
intrinsèque!; cette référence s’effectue cependant en tout cas au moyen d’une description des
relations.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 53
La distinction entre relations (structure) et propriétés intrinsèques n’est pas une distinction
qu’on peut faire à l’intérieur d’une théorie scientifique. Il s’agit d’une distinction
métaphysique!: la question est de savoir si les sciences peuvent en principe dévoiler l’essence
de la nature – cette essence consistant en des relations, comme le suggère l’exemple de la
masse – ou s’il y a une essence de la nature derrière les relations que les sciences peuvent
révéler et à laquelle nous ne pouvons pas avoir accès. On va examiner cette question dans le
cours sur la philosophie de la nature (prévu pour le semestre d’été 2004). Ce qui est à noter ici
est qu’on peut objecter contre le réalisme structurel qu’il confond une distinction
métaphysique avec une distinction interne à une théorie physique. Du point de vue interne à la
théorie physique, on ne peut pas séparer une partie qui décrit des relations d’une autre partie
qui ne décrit pas de relations.
Le réalisme structurel de Worrall est une forme particulière du structuralisme en
philosophie des sciences. Il y a d’autres versions. Toutes ces versions se heurtent cependant à
une objection qui touche aussi la position de Worrall. Cette objection est indépendante de ce
qu’on regarde comme le noyau conceptuel qui est préservée lors d’une révolution
scientifique. On peut donner la formulation générale suivante à cette objection!: les concepts
qu’une théorie emploie sont interconnectés les uns aux autres. Même si on tient le holisme
sémantique pour contestable lorsqu’il s’agit des concepts du sens commun et des concepts qui
sont proches de l’observation, il est difficile de le rejeter au sujet des concepts qui sont
propres à une théorie scientifique. On introduit ces concepts-ci en indiquant leur position dans
la théorie scientifique en question. Il semble dès lors très difficile, voire impossible, d’isoler
au niveau conceptuel un noyau qui reste invariant à travers une révolution scientifique. Si le
contexte change lors du remplacement d’une théorie par une autre – enchevêtrement des
propriétés au lieu de propriétés séparées, espace-temps uni et courbé au lieu d’espace plat
avec le temps comme entités différentes, pour reprendre des exemples standard –, il semble
que change aussi le contenu des concepts qui sont regardés comme constituant le noyau
conceptuel d’une théorie, quelle que soit l’hypothèse sur ce qui constitue le noyau conceptuel.
Pour cette raison et à cause des objections qui concernent chacune des versions du
structuralisme en particulier, la stratégie internaliste que le structuralisme poursuit est une
position minoritaire dans la philosophie des sciences contemporaine.
8.3 Suggestions de lecture
Bunge, Mario (1975)!: Philosophie de la physique. Traduction par Françoise Balibar. Paris!: Seuil. Chapitre 9!:
Le réseau des théories. Pp. 223–260.
Psillos, Stathis (1999)!: Scientific Realism. How Science tracks Truth. London!: Routledge. Chapitre 7!:
Worrall’s structural realism. Pp. 146–161.
Worrall, John (1989): «!Structural realism!: The best of two worlds?!» Dialectica 43, pp. 99–124.
8.4 Questions de contrôle
1. Qu’est-ce qu’une réponse internaliste au défi de l’incommensurabilité!?
2. Qu’est-ce qu’on entend par le principe de correspondance!?
3. Pourquoi la reconstruction que permet ce principe permet est-elle rationnelle!?
4. Quelle est la différence entre ces deux types d’oppositions!: (a) l’argument de l’induction
pessimiste vs. l’argument du miracle et (b) reconstruction historique vs. reconstruction
rationnelle du remplacement d’une théorie par une autre!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 54
5. Pourquoi la reconstruction rationnelle manque-t-elle une réponse au défi de
l’incommensurabilité!?
6. Pourquoi le structuralisme est-il une réponse internaliste au défi de l’incommensurabilité!?
7. Qu’est-ce que Worrall entend par une structure!?
8. Dans quel sens la structure est-elle conservée lors d’une révolution scientifique!?
9. Pourquoi le réalisme structurel est-il un réalisme partiel!?
10. Quelle est l’opposition entre structure et nature?
11. Quelle est l’objection de fonds contre le réalisme structurel de Worrall!?
12. Quel est le problème principal pour le structuralisme en général!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 55
9) La réponse externaliste au défi de l’incommensurabilité
9.1 Le référent commun
La réponse externaliste au défi de l’incommensurabilité cherche à établir une comparaison
indirecte entre des théories scientifiques différentes du même domaine. Par contraste avec la
réponse internaliste, la comparaison ne se situe pas au plan du contenu des concepts, mais au
plan de leur référent, à savoir au plan des choses auxquelles la théorie en question s’applique.
Cette réponse exploite ainsi la distinction entre le contenu et le référent des théories
scientifiques. Il s’agit d’une réponse externaliste, parce qu’on met l’accent sur le référent qui
est en dehors de nos théories scientifiques.
L’idée est celle-ci!: bien que le contenu change, le référent reste le même. Prenons un
exemple. Le contenu du concept de gravitation change lors de la transition de la théorie de
Newton à la théorie d’Einstein. En revanche, le référent de ces deux concepts reste le même!;
dans ce cas, le référent est le phénomène de la gravitation, un trait du monde physique que ces
deux théories se proposent d’expliquer, même si leurs explications font appel à des entités
différentes (force qui agit à distance vs. courbure de l’espace–temps). C’est parce que le
référent est externe à nos théories scientifiques, qu’il peut être invariant et ainsi rendre
possible la comparaison de ces théories, même si leur contenu conceptuel s’avère
incommensurable.
L’argument sur lequel se base cette stratégie consiste à dire que l’identité du référent est
indispensable pour que la thèse de l’incommensurabilité ait un contenu substantiel!: il serait
trivial de proposer que, disons, la théorie de l’évolution des espèces sur la terre et la théorie
des trous noirs en cosmologie emploient des concepts incommensurables – dans le sens qu’on
ne peut pas comparer les deux types de concepts. Il n’y a aucune compétition entre ces deux
théories et aucune raison de chercher une comparaison directe entre leurs concepts. Ce qui est
significatif est que des théories qui portent sur les mêmes choses peuvent néanmoins contenir
des concepts incommensurables. S’il n’y a pas d’identité du référent, il n’y a aucune
concurrence entre les théories en question. L’identité du référent est dès lors une
présupposition de l’incommensurabilité (non triviale) des concepts. La stratégie externaliste
exploite l’idée suivante!: si on tient compte de cette présupposition, on s’aperçoit des limites
de l’incommensurabilité. Même s’il faut constater que tous les concepts scientifiques centraux
d’une nouvelle théorie sont incommensurables avec les concepts de l’ancienne théorie, il ne
s’ensuit pas que les deux théories sont incomparables tout court. Une comparaison directe
entre leurs concepts n’est pas possible, certes. Néanmoins, les deux théories sont quand même
comparables parce qu’elles ont un référent commun, dans le sens où elles cherchent toutes les
deux à expliquer le même phénomène.
La stratégie externaliste peut s’appuyer sur un courant novateur important dans la
philosophie du langage des trente dernières années. Selon la position classique en philosophie
du langage, élaborée notamment par Gottlob Frege (1848–1925), une proposition a un
contenu conceptuel, ce contenu constitue une description et grâce à cette description, la
proposition fait référence à quelque chose – à savoir, à la chose ou aux choses qui tombent
sous la description en question. En bref, la description que contient une proposition détermine
son référent. Ce nouveau courant, par contre, cherche à établir que la référence s’effectue
indépendamment de la description. La référence se fait directement au moyen de pronoms
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 56
démonstratifs comme «!ceci!», «!ici!», «!maintenant!», sans qu’il soit nécessaire qu’une
description intervienne (voir Cours théorie de la connaissance, leçons 9 et 10).
Le philosophe américain Hilary Putnam (*1926) applique cette nouvelle théorie de la
référence aux concepts scientifiques. Son but est de vaincre le défi que pose
l’incommensurabilité par cette nouvelle théorie de la référence. Il prend l’exemple du concept
d’électricité. Au XVIIIe siècle, quand on n’avait pas encore une idée scientifique de ce qu’est
l’électricité, on a néanmoins pu utiliser ce terme pour faire référence au phénomène de
l’électricité – en disant, par exemple, «!Ceci est de l’électricité!» ou «!Ceci est un effet de
l’électricité!». On introduit ce terme pour se référer à un certain phénomène. L’essai de
référence est couronné de succès, bien qu’on ne soit pas capable de donner une description
scientifique correcte de ce phénomène (en supposant, par exemple, que l’électricité est un
liquide). Par conséquent, le terme «!électricité!» fait référence à un certain phénomène, même
si la description (le contenu conceptuel) qu’on associe à ce terme est essentiellement fausse. Il
s’ensuit que deux locuteurs peuvent faire référence au même phénomène en utilisant le terme
«!électricité!», sans partager une description (contenu conceptuel) significative qu’ils
associent, en commun, à ce terme. Il y a dès lors identité de référent, même si les notions
préscientifiques de l’électricité sont remplacées par une théorie scientifique de l’électricité et
même si la première théorie scientifique est remplacée par d’autres théories scientifiques qui
sont incommensurables les unes avec les autres.
Putnam va encore plus loin. Selon lui, l’essence du référent fait partie du contenu du
concept en question – même si les sujets parlants ignorent ce qu’est cette essence. C’est-à-
dire, l’essence de l’électricité fait partie du contenu conceptuel de la notion d’électricité,
même si ceux qui utilisent le concept d’électricité n’ont aucune idée de ce qu’est cette essence
(comme c’était le cas au XVIII e siècle). Il est donc possible qu’une communauté entière
ignore une composante importante du contenu des concepts qu’elle emploie. Cette thèse de
Putnam est disputée. La stratégie externaliste en réponse au défi de l’incommensurabilité n’a
pas besoin de souscrire à cette thèse. De plus, cette stratégie n’a même pas besoin de prendre
position dans le débat entre une théorie frégéenne de la référence par description et le
nouveau courant d’une référence directe. Mais cette stratégie peut s’appuyer sur ce courant
comme une possibilité d’illustrer son idée motrice de continuité de référent lors d’un
remplacement d’une théorie par une autre.
9.2 Les deux présuppositions de la réponse externaliste
La réponse externaliste au défi de l’incommensurabilité est attractive et elle est répandue.
Néanmoins, il y a deux présuppositions dans cette stratégie qui sont contestables.
Premièrement, même les partisans du courant de la référence directe n’ont pas l’intention de
dire qu’on peut faire référence à quelque chose sans avoir une idée de ce qu’est la chose en
question. Si, par exemple, on pense que l’électricité est un animal sauvage, on n’a aucune idée
de l’électricité et, en aucun cas, on ne réussit à faire référence à l’électricité. La thèse du
courant de la référence directe est qu’on peut faire référence à quelque chose sans être capable
d’indiquer des conditions nécessaires et suffisantes qui distinguent la chose en question de
tous les autres types de choses. Par exemple, on peut faire référence à des hêtres sans être
capable de reconnaître un hêtre d’un orme. Mais il faut savoir que les hêtres sont des arbres
afin de pouvoir se référer aux hêtres. De même, il faut être capable d’indiquer quelques effets
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 57
de l’électricité pour être capable de faire référence à l’électricité, même si on a une idée
fausse de ce qu’est l’électricité.
Il s’ensuit de cela que la stratégie externaliste présuppose qu’on peut donner du référent des
théories incommensurables une description qui est neutre (neutre vis-à-vis des théories
scientifiques en concurrrence). Ceci est une description qui s’applique au référent, qui n’est
peut-être pas suffisante pour l’identifier, mais dont le contenu conceptuel reste le même à
travers une révolution scientifique. Selon cette position, il y a, par exemple, une description
neutre de la lumière qui reste invariante en face d’une théorie scientifique regardant la
lumière comme appartenant à la catégorie des ondes ou en face d’une autre théorie qui traite
la lumière comme étant composée de particules. Il n’est pas nécessaire qu’il y ait une seule
description de la lumière qui reste toujours inchangée. Mais il est nécessaire que pour
n’importe quelle paire de théories incommensurables de la lumière, il y ait une description du
phénomène que les deux théories cherchent à expliquer, laquelle soit neutre face à la
controverse qui s’engage entre les deux théories en question.
La description neutre ne peut pas être une description qui fait référence à des entités
théoriques qu’une des théories en question pose et que l’autre théorie n’accepte pas. Des
entités théoriques sont des entités auxquelles nous n’avons accès que par une théorie
scientifique. Suite à une révolution scientifique, la nouvelle théorie n’admet souvent plus les
entités que l’ancienne théorie pose. La théorie de la relativité générale d’Einstein, par
exemple, n’admet plus une force de gravitation qui agit à distance, mais pose un espace-temps
courbé. La théorie de la relativité restreinte exclut l’existence d’un éther comme substance
matérielle qui supporte les champs!; la supposition qu’un éther existe ne fait référence à rien
selon la théorie de la relativité restreinte.
Un exemple beaucoup discuté dans la littérature concerne la chimie du phlogiston, qu’on a
abandonné à la fin du XVIIIe siècle (voir l’article de Carrier). Cette théorie ne peut pas faire
référence au phlogiston puisqu’en fait cette substance n’existe pas (on supposait qu’elle était
émise lors de la combustion). On ne peut pas dire non plus que la théorie du phlogiston fait
référence à l’oxygène, car elle n’a aucune idée de l’oxygène. À l’époque, le phlogiston et
l’oxygène comptent parmi les entités théoriques. La théorie de l’oxygène exclut la proposition
que le phlogiston existe et vice versa. Néanmoins, on peut dire que la chimie du phlogiston
fait référence au phénomène de la combustion!; la chimie du phlogiston et la chimie de
l’oxygène sont comparables sur la base de leur référence commune à ce phénomène. Ce
phénomène peut être identifié dans un langage qui reste neutre envers ces deux théories, à
savoir le langage du sens commun (langage neutre à l’époque!; aujourd’hui, le concept
d’oxygène fait partie du langage du sens commun).
Dans des cas comme l’électricité, la gravitation, ou la combustion, on peut maintenir que le
langage du sens commun, antérieur à la science, met à disposition la description neutre que la
stratégie externaliste présuppose. Avoir recours au langage du sens commun n’est pas un
problème, puisque le référent commun qui est présupposé pour pouvoir dire de deux théories
qu’elles sont incommensurables ne peut pas être une entité théorique d’une des théories!; il
faut que le référent commun soit un phénomène dont l’accès est indépendant des théories
controversées.
La question est cependant de savoir si dans tous les cas de théories incommensurables, on
peut développer dans le vocabulaire du sens commun une description qui suffit pour identifier
un référent commun. Que peut-on dire au sujet des théories traitant des phénomènes qui ne
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 58
tombent pas dans le domaine du sens commun!? Pour répondre à cette question, on peut se
référer au nouvel expérimentalisme (v.p.h. leçon 4.3). Celui-ci est une position qui poursuit la
stratégie externaliste. Selon cette position, l’expérimentateur manipule directement des entités
qui tombent hors du sens commun, comme des électrons. Pour être un expérimentateur
efficace, il n’est pas nécessaire de prendre position dans la dispute autour de la question de
savoir ce que sont les électrons. C’est-à-dire, l’expérimentateur n’a pas besoin de souscrire à
une théorie spécifique parmi d’autres, incommensurables entre elles. Néanmoins,
l’expérimentateur doit être capable d’identifier les électrons et doit connaître des lois qui
s’appliquent au comportement des électrons. Les partisans du nouvel expérimentalisme
parlent de descriptions phénoménales et de lois phénoménales. Selon eux, ces descriptions et
ces lois ont un contenu conceptuel qui est indépendant de théories scientifiques controversées.
En d’autres termes, il s’agit de descriptions neutres et de lois neutres. Ian Hacking, par
exemple, lance le nouvel expérimentalisme explicitement comme un antidote aux problèmes
que pose l’incommensurabilité.
On peut résumer la première présupposition de la stratégie externaliste de manière
suivante!: pour toute paire de théories incommensurables, il existe une description minimale
neutre du référent commun aux deux théories en question. Cette description est neutre, parce
que son contenu conceptuel reste le même à travers une révolution scientifique. Dans le cas
de phénomènes comme l’électricité, la gravitation ou la combustion, le langage du sens
commun met à disposition une description qui suffit à ce critère. Dans le cas d’entités
auxquelles nous n’avons accès que grâce aux sciences – comme, par exemple, les électrons ou
les trous noirs –, tout ce que doit savoir l’expérimentateur (ou l’observateur, en cosmologie)
constitue une telle description neutre.
De cette présupposition en découle une autre. Une description neutre du référent n’est pas
suffisante pour répondre au défi de l’incommensurabilité. Il faut employer cette description
pour établir une comparaison entre des théories scientifiques du même domaine, le but étant
de montrer qu’il y a des cas où le remplacement d’une théorie par une autre constitue un
progrès au plan de la connaissance. Afin d’obtenir ce résultat, il faut concevoir des
expériences scientifiques que cette description neutre est capable de décrire et qui peuvent
constituer une base sur laquelle on peut argumenter pour la supériorité d’une des théories en
question. En bref, la présupposition est celle-ci!: l’expérience n’est pas imprégnée de théorie
scientifique controversée. L’expérience peut être imprégnée de théorie, mais uniquement de
théorie au sens large du holisme sémantique, sens dans lequel la description neutre constitue
déjà une théorie rudimentaire. On peut envisager de s’appuyer sur la conception des
expériences scientifiques que le nouvel expérimentalisme propose afin de montrer la
possibilité d’une telle comparaison. Les avocats principaux du nouvel expérimentalisme
adoptent cependant une attitude agnostique envers toute théorie scientifique qui va au-delà
d’une description neutre.
9.3 L’incommensurabilité modérée et l’incommensurabilité radicale
En ce qui concerne notamment la première présupposition de la stratégie externaliste, on
constate une division entre les partisans d’une incommensurabilité modérée (ou locale) et les
adhérents à une incommensurabilité radicale (ou globale). Les modérés admettent qu’il est en
principe possible de donner une description neutre du référent de deux théories
incommensurables. Selon eux, l’incommensurabilité ne touche que certains concepts
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 59
scientifiques. Elle n’empêche pas qu’il y ait des implications communes à deux ou plusieurs
théories incommensurables, formulées dans un langage neutre, concernant la description des
résultats des expériences scientifiques.
Les radicaux, par contre, refusent d’accepter la possibilité d’une description neutre.
Thomas Kuhn a modifié sa position au sujet de l’incommensurabilité à partir de la postface à
la deuxième édition de La structure des révolutions scientifiques (1970). Il admet que
l’incommensurabilité est seulement locale et se montre ainsi partisan de la thèse modérée.
Paul Feyerabend, en revanche, est regardé comme un des avocats principaux de
l’incommensurabilité radicale. Selon les radicaux, l’interconnexion des concepts ne se limite
pas à une théorie scientifique. Tous nos concepts – y compris les concepts préscientifiques –
sont interconnectés. Une théorie scientifique implique toute une vision de monde. C’est-à-
dire, lors d’une révolution scientifique – par exemple, lorsque la relativité générale d’Einstein
remplace la théorie de la gravitation de Newton –, l’altération ne se limite pas à un
changement de notre conception d’un domaine spécifique du monde. Comme le concept de
gravitation est connecté non seulement avec les autres concepts scientifiques de la physique,
mais en dernière analyse avec tous nos autres concepts, les conséquences d’un changement de
contenu du concept de gravitation ne se limitent pas aux autres concepts de la théorie
scientifique en question!; ces conséquences touchent en fin de compte le contenu de tous nos
autres concepts. En bref, si on remplace la théorie de la gravitation de Newton par la relativité
générale d’Einstein, on abandonne toute une vision du monde en faveur d’une autre vision du
monde, les deux visions du monde étant incommensurables.
La plupart des gens ignorent la théorie de la gravitation de Newton ainsi que la théorie de la
relativité générale d’Einstein. Selon les avocats de l’incommensurabilité radicale, ce fait,
regrettable, n’empêche pas qu’une vision du monde fut remplacée par une autre vision du
monde. Il n’est pas nécessaire que chaque membre d’une communauté sociale maîtrise
complètement le contenu des concepts qu’il utilise. Il suffit qu’il y ait pour chaque concept
des experts dans la communauté en question qui maîtrisent complètement le contenu du
concept en question. Par exemple, on peut employer le concept de hêtre et le concept d’orme,
savoir que les hêtres sont distincts des ormes, mais n’être pas capable de reconnaître un hêtre
parmi des ormes. Le cas échéant, on peut recourir à un botaniste qui est l’expert maîtrisant
complètement le contenu de ces concepts. Ce phénomène est connu comme la division du
travail linguistique. Les partisans de l’incommensurabilité radicale peuvent recourir à la
division du travail linguistique pour maintenir la thèse qu’un changement de vision du monde
a bel et bien un impact sur tous les concepts, quoique seulement des petits groupes d’experts
soient conscients du changement de contenu des concepts propres à leur domaine limité
respectif.
La thèse de l’incommensurabilité radicale implique dès lors qu’une description neutre d’un
référent n’est pas possible. En ce qui concerne la description du sens commun, le contenu
conceptuel de cette description change aussi lors d’une révolution scientifique. Même s’il y a
une classe d’expériences que l’ancienne théorie scientifique et la nouvelle théorie scientifique
décrivent dans les mêmes termes, le contenu des concepts que ces termes expriment est
différent, voire incommensurable. Cette position a la conséquence suivante!: le référent de nos
théories scientifiques est en dernière analyse le monde comme tout. S’il n’y a pas de
description disponible dont le contenu ne change pas lors d’une révolution scientifique, on ne
peut pas identifier un référent spécifique qui reste le même à travers un changement de
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 60
théorie. Selon les avocats de l’incommensurabilité radicale, il y a plusieurs perspectives sur le
monde qui se manifestent dans des théories incommensurables. Ces théories ne se limitent pas
à des théories scientifiques. Notre conception scientifique du monde et, par exemple, la
conception des dieux des poèmes homériques sont aussi deux perspectives sur le monde qui
sont incommensurables. Seule la thèse de l’incommensurabilité radicale est assez radicale
pour soutenir la conclusion que vise l’argument de l’induction pessimiste!: des visions du
monde différentes se succèdent sans qu’on puisse constater un progrès au niveau de la
connaissance, car il n’y a pas de terrain pour une description neutre sur la base de quelle on
puisse établir une comparaison entre ces visions du monde différentes.
La thèse de l’incommensurabilité radicale se heurte à des difficultés sémantiques graves.
L’objection la plus importante consiste à dire que cette thèse n’est pas intelligible. Afin de
pouvoir maintenir que deux théories sont incommensurables il faut quand même être capable
de les comparer, au sens d’identifier leur référent commun dans un langage neutre. Mais si
c’est deux visions du monde en entier qui sont incommensurables, alors il n’y a simplement
pas de langage neutre, invariant entre les deux!; du coup on ne peut pas identifier un même
référent, et par suite on ne peut pas décrire ces deux visions du monde comme deux visions
du même monde. D’autre part, on ne peut pas non plus les décrire comme deux visions du
même monde sur la base d’une traduction des concepts de l’une à l’aide des concepts de
l’autre!; car le fait même qu’elles sont incommensurables consiste justement dans le fait qu’il
n’y a pas de traduction possible. On peut caractériser deux visions du monde A et B (deux
visions du même monde) comme étant différente si et seulement si (a) une traduction est
possible entre A et B ou (b) il est possible d’identifier un référent commun à A et B par une
descripion neutre vis-à-vis de A et B!; mais dans les deux cas la différence entre A et B ne
serait pas celle d’une incommensurabilité radicale. Par conséquent, même s’il avait des
visions du monde incommensurables, il ne serait pas possible pour nous d’identifier quelque
chose comme une vision du monde qui est incommensurable avec la nôtre. On ne pourrait
donc pas citer des exemples de visions du monde entières incommensurables.
Cette objection est notamment développée par le philosophe américain Donald Davidson
(*1917) dans son article «!Sur l’idée même de schème conceptuel!» (1974). Davidson
argumente qu’il n’est, tout simplement, pas concevable qu’il puisse y avoir un échec complet
de traduction entre deux langages ou deux théories différents du monde. Reconnaître quelque
chose comme un autre langage ou une autre théorie du monde implique la possibilité (une
possibilité de principe) d’une traduction sur la base de l’identification d’un référent commun.
S’il n’y avait pas de possibilité de traduction, on ne pourrait pas distinguer quelque chose
comme un langage étranger par contraste à des sons sans signification.
Selon Davidson, les partisans de l’incommensurabilité radicale abusent de la notion de
perspective. Ils conçoivent la perspective comme un schème conceptuel qui intervient entre
les croyances – ou les propositions, y compris les propositions scientifiques – et leurs
référents dans le monde. À cause d’un tel schème par lequel tous les concepts passent, tous
les concepts qui sont formulés dans le cadre d’un schème conceptuel sont incommensurables
avec tous les concepts qui sont formulés dans le cadre d’un autre schème conceptuel, même si
les termes qui expriment les concepts en question sont identiques. Or, l’idée d’un schème
conceptuel est erronée. Davidson argumente qu’il n’y a rien qui intervient au plan
épistémique entre les croyances et leurs référents dans le monde.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 61
Les partisans de l’incommensurabilité radicale se basent sur le holisme sémantique!: le
contenu conceptuel des croyances (ou des propositions) consiste en des relations à d’autres
croyances. Tous nos concepts sont en dernière analyse interconnectés les uns avec les autres,
médiatement ou immédiatement. Changer le contenu de quelque concept – remplacement
d’une théorie scientifique par une autre lors d’une révolution scientifique – a donc pour
conséquence que le contenu de tous les concepts change.
Or, Davidson est aussi un des avocats principaux du holisme sémantique. C’est justement le
jugement qu’il est erroné de poser un intermédiaire épistémique – comme un schème
conceptuel – entre nos croyances et leurs référents dans le monde qui constitue la base du
holisme sémantique!: le contenu conceptuel de nos croyances ne consiste pas dans des
représentations qui interviennent entre les croyances et leurs référents dans le monde (cf. le
mythe du donné de Sellars, Cours théorie de la connaissance, leçon 6). En revanche, le
contenu conceptuel consiste en des relations inférentielles entre des croyances. Selon le
holisme sémantique tel que le conçoivent notamment Sellars et Davidson, il s’ensuit de la
manière dont le contenu de nos concepts se forme qu’on peut en principe toujours créer une
ligne de communication entre deux communautés linguistiques différentes en établissant une
pratique commune. Cette pratique commune implique que le contenu de quelques concepts
change, mais ce changement est toujours partiel parce qu’il s’effectue sur la base des relations
entre des concepts stables qui forment la grande majorité des concepts. Le holisme
sémantique implique selon Sellars et Davidson qu’on ne peut pas changer tous les liens entre
les concepts à la fois.
Le fait que des opposants et des partisans de l’incommensurabilité radicale se basent tous
les deux sur le holisme sémantique montre au moins qu’il n’y a pas de passage contraignant
du holisme sémantique à l’incommensurabilité radicale. D’une part, le holisme sémantique est
conçu en opposition à l’idée d’un intermédiaire épistémique entre les croyances et le monde!;
d’autre part, la thèse de l’incommensurabilité radicale implique qu’il y a un tel intermédiaire
épistémique (sous forme de perspectives différentes qui incorporent des schèmes conceptuels
incommensurables). Ce fait suscite des réserves à l’égard du raisonnement qui mène du
holisme sémantique à la thèse de l’incommensurabilité radicale.
Le holisme sémantique ne justifie pas une position qui soit plus radicale que
l’incommensurabilité modérée. Ce holisme est notamment compatible avec la stratégie
externaliste et le fait que cette stratégie présuppose que l’incommensurabilité soit modérée.
Pour posséder un concept du sens commun (comme, par exemple, les concepts quotidiens de
lumière ou de gravitation), il ne faut maîtriser qu’un nombre limité d’inférences. Ces
inférences sont impliquées par chacune des théories scientifiques du sujet en question, même
si ces théories sont incommensurables entre elles. En revanche, rien du contenu conceptuel
qui est touché par l’incommensurabilité ne fait partie de ces inférences, parce que celles-ci
n’impliquent pas les concepts des théories scientifiques. À la rigueur, on peut dire qu’il y a
plusieurs concepts de gravitation – le concept du sens commun, le concept de Newton et celui
d’Einstein. Les deux derniers concepts sont incommensurables, parce que leurs implications
sont différentes de façon radicale (gravitation comme force qui agit à distance vs. gravitation
comme courbure de l’espace-temps). Ces deux concepts impliquent néanmoins toutes les
inférences que le concept de gravitation du sens commun implique. Ce concept-ci, par contre,
n’implique rien du contenu caractéristique de ces concepts scientifiques – il n’implique pas
que la gravitation est une force qui agit à distance ou que c’est la courbature de l’espace-
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 62
temps qui a les effets observés de la gravitation, etc.. Ce concept-ci reste neutre face à ces
controverses scientifiques. On peut développer une argumentation similaire au sujet des
concepts que l’expérimentateur doit posséder afin de décrire et de maîtriser des expériences
scientifiques.
En résumé, la réponse externaliste oblige les partisans de l’incommensurabilité à se décider
pour une version modérée ou pour une version radicale de leur thèse. Cette réponse est en
principe capable de résoudre le défi pour la philosophie des sciences que la version modérée
de l’incommensurabilité pose. En ce qui concerne la version radicale, on peut au moins dire
que les arguments qui sont apportés en faveur de l’incommensurabilité ne supportent pas la
version radicale!; sur la base de l’argument le plus important – à savoir, le holisme
sémantique – on peut même aller jusqu’à dire que cette version n’est pas intelligible.
9.4 Suggestions de lecture
Carrier, Martin (2001)!: «!Changing laws and shifting concepts: on the nature and impact of
incommensurability!». Dans P. Hoyningen-Huene & H. Sankey (éds.)!: Incommensurability and related
matters. Dordrecht!: Kluwer. Pp. 65–90.
Davidson, Donald (1993)!: Enquêtes sur la vérité et l'interprétation. Traduction par Pascal Engel. Nîmes!:
Jacqueline Chambon. Chapitre 13!: Sur l’idée même de schème conceptuel, pp. 267–289.
Feyerabend, Paul K. (1989)!: Adieu la raison. Paris: Seuil.
Putnam, Hilary (1980)!: «!Explication et référence. Traduction par Pierre Jacob!». Dans P. Jacob (éd.)!: De
Vienne à Cambridge. L’héritage du positivisme logique. Paris!: Gallimard. Pp. 339–363.
9.5 Questions de contrôle
1. Quelle est l’idée de base de la stratégie externaliste!?
2. Pourquoi cette stratégie peut-elle s’appuyer sur le courant de la référence directe!?
3. Qu’est-ce que la présupposition d’une description neutre ?
4. Le langage du sens commun est-il toujours capable de mettre à disposition une description
neutre!?
5. Quelle est la deuxième présupposition de la stratégie externaliste!?
6. Quelle est la différence entre l’incommensurabilité modérée et l’incommensurabilité
radicale!?
7. Pourquoi l’incommensurabilité radicale implique-t-elle que le référent de nos théories est
en dernier lieu le monde comme tout!?
8. De quelle façon l’incommensurabilité radicale se base-t-elle sur le holisme sémantique!?
9. Quelle est la difficulté sémantique à laquelle se heurte l’incommensurabilité radicale!?
10. Quel est l’argument qui se base sur le holisme sémantique!contre l’incommensurabilité
radicale?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 63
10) Réalisme, empirisme et relativisme
10.1 Qu’est-ce que le réalisme scientifique!?
Cette leçon et la suivante essaient de dresser un bilan du débat au sujet du défi de
l’incommensurabilité. Dans la première leçon de ce cours, on a introduit deux arguments qui
nous tirent dans des directions opposées – à savoir, l’argument de l’induction pessimiste et
l’argument du miracle – et trois types de réponses à la question de savoir quel est le but de la
science. Ces trois types de réponses correspondent aux trois positions principales dans la
philosophie des sciences – le réalisme scientifique, l’empirisme et l’instrumentalisme.
On peut formuler une idée générale du réalisme dans n’importe quel domaine. On est
réaliste envers x si et seulement si on accepte les trois propositions suivantes!:
a) proposition métaphysique!: L’existence et la constitution de x sont indépendantes de nos
croyances au sujet de x. L’indépendance est à la fois ontologique et causale!: l’existence
de x ou sa constitution ne dépend pas du fait qu’il y ait ou non des personnes qui ont des
croyances au sujet de x!; s’il y a des personnes qui ont des croyances sur x, ces croyances
ne sont pas capables de causer l’existence ou la constitution de x.
b) proposition sémantique!: Lesquelles de nos croyances au sujet de x sont vraies et
lesquelles sont fausses est un fait qui survient sur la constitution de x. En d’autres termes,
la constitution de x fixe la valeur de vérité de nos croyances au sujet de x. Cette condition
concerne uniquement la valeur de vérité (c’est une condition sémantique)!; elle n’implique
pas que nous pouvons déterminer – a fortiori avec certitude – la valeur de vérité de nos
croyances au sujet de x. Il faut donc la distinguer de la question (épistémique) de savoir
comment vérifier nos croyances.
c) proposition épistémique!: Nous pouvons développer des méthodes d’évaluation pour
déterminer, au moins de manière hypothétique, lesquelles de nos croyances au sujet de x
sont vraies et lesquelles sont fausses.
Ces trois propositions sont chacune nécessaire et ensemble suffisantes pour définir le réalisme
au sujet de x. Les relations logiques entre ces propositions sont les suivantes!: la proposition
sémantique implique la proposition métaphysique, mais non vice-versa. Par conséquent, le
rejet de la proposition métaphysique implique le rejet de la proposition sémantique. La
proposition épistémique est logiquement indépendante des deux autres propositions.
Si on applique cette définition au monde physique au sens large – à savoir le monde des
objets matériels ou le monde des systèmes spatio-temporels – on obtient la conception
suivante du réalisme envers le monde physique!:
a) L’existence et la constitution du monde physique sont indépendantes de nos croyances sur
le monde physique.
b) Lesquelles de nos croyances au sujet du monde physique sont vraies et lesquelles sont
fausses est un fait qui survient sur la constitution du monde physique.
c) Nous avons à disposition des méthodes d’évaluation pour déterminer, au moins de
manière hypothétique, lesquelles de nos croyances au sujet du monde physique sont vraies
et lesquelles sont fausses.
Il faut évidemment préciser l’indépendance ontologique et causale qu’impose la proposition
(a) afin de tenir compte des objets techniques. Par exemple, on peut dire que leur existence ne
dépend pas de nous et que nous ne pouvons pas changer la constitution basiques des objets
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 64
naturels, mais ne effectuant que des réarrangements de la matière en créeant des objets
techniques.
Le réalisme scientifique ajoute que la valeur de vérité de nos propositions scientifiques est
fixée par la constitution du monde physique!:
a) L’existence et la constitution du monde physique sont indépendantes de nos croyances sur
le monde physique.
b) Lesquelles de nos croyances scientifiques – c’est-à-dire lesquelles de nos théories
scientifiques – au sujet du monde physique sont vraies et lesquelles sont fausses est un fait
qui survient sur la constitution du monde physique. Autrement dit, si une théorie
scientifique est vraie, les entités que pose cette théorie existent et elles forment les
conditions de vérité de cette théorie.
c) La science met à notre disposition des méthodes d’évaluation pour déterminer, au moins
de manière hypothétique, lesquelles de nos croyances au sujet du monde physique sont
vraies et lesquelles sont fausses. Autrement dit, si nous pouvons acquérir des
connaissances bien fondées au sujet de la constitution du monde physique, c’est par la
science que nous les acquérons. La science nous permet d’évaluer des présomptions
concernant la structure du monde physique (notamment par la méthode expérimentale).
S’il y a des théories scientifiques concurrentes, il y a en principe des critères pour
déterminer laquelle est la meilleure au plan de la connaissance.
Cette dernière proposition implique que la science dispose de méthodes d’évaluation
rationnelle applicables à des théories scientifiques concurrentes. Mais elle laisse ouverte la
question de savoir dans quelle mesure nous pouvons prétendre gagner des connaissances bien
fondées. Il n’appartient pas à la définition du réalisme scientifique de trancher cette question
(bien que le réalisme scientifique soit souvent défini comme la thèse selon laquelle nos
théories scientifiques matures sont vraies de manière approximative).
Néanmoins, le réalisme scientifique s’inspire de la conviction qu’il est possible de
connaître le monde physique. Il propose donc comme but de la science de dévoiler la réalité.
Le réalisme scientifique est une thèse plus forte que le réalisme envers le monde physique en
général, car il est possible de défendre la position suivante!: en acceptant (a), on peut soutenir
que la constitution du monde physique fixe la valeur de vérité seulement des croyances du
sens commun au sujet du monde physique, mais ne fixe pas la valeur de vérité des croyances
scientifiques (théories scientifiques).
Le réalisme scientifique implique une position réaliste au sujet des lois de la nature, car les
propositions de lois de la nature sont la pierre angulaire des théories scientifiques. En d’autres
termes, la constitution du monde fixe la valeur de vérité d’une proposition de type «!Il est une
loi de la nature que p!». Si on n’admet pas une distinction entre des lois de la nature et des
régularités contingentes qui soit fondée dans la nature elle-même, on nie en fait que la
manière dont la science organise notre savoir sur le monde a une valeur cognitive. Par
conséquent, si on est un réaliste scientifique, il faut s’engager à accepter au sujet des lois de la
nature au moins une position du type de celle de David Lewis (si on veut ne pas souscrire à
des positions ontologiques plus controversées, comme l’existence de types de dispositions
non-actualisées ou l’existence d’universaux) (v.p.h. leçons 5 & 6).
De plus, le réalisme scientifique implique qu’il y a des espèces naturelles. La classification
que proposent nos théories scientifiques n’est pas arbitraire. Elle se laisse guider par la
classification en des espèces naturelles – les similarités réelles pertinentes– qui existent dans
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 65
le monde independamment de nos efforts de classification. Par exemple, des électrons, de
l’eau (H2 O), des tigres, etc. sont des espèces naturelles.
10.2 Les positions non-réalistes
L’empirisme classique en philosophie des sciences est un réalisme au sujet du monde
physique. On maintient cependant que seules certaines de nos propositions au sujet du monde
physique ont une valeur de vérité qui survient sur la constitution du monde physique. Selon
l’empirisme classique, seules les propositions qui décrivent les données empiriques – y
compris les résultats obtenus au moyen de l’expérience scientifique – ont une valeur de vérité
qui est fixée par le monde physique. Les théories scientifiques sont une manière d’organiser
les propositions au sujet des données empiriques. La philosophie des sciences néo-positiviste
essaie de réduire les théories scientifiques à des propositions décrivant des données
empiriques (v.p.h. leçon 2). En ce cas, les propositions scientifiques ont aussi une valeur de
vérité qui survient sur la constitution du monde!; il y a alors un transfert de la valeur de vérité
des propositions décrivant les données empiriques à des propositions scientifiques. Dans la
mesure où cette réduction échoue, l’empirisme classique est obligé de dire que les
propositions des théories scientifiques n’ont pas de valeur de vérité qui est fixée par le monde
physique. La motivation de cette position est d’établir un lien conceptuel entre le fait d’avoir
une valeur de vérité et la possibilité d’une vérification définitive. Le programme de réduction
du néo-positivisme a cependant complètement échoué.
Néanmoins, l’empirisme n’est pas un réalisme du sens commun par contraste au réalisme
scientifique. L’empirisme introduit une distinction entre deux types de propositions
scientifiques – celles qui décrivent les données expérimentales et celles qui constituent le
noyau d’une théorie scientifique. Afin de décrire les résultats des expériences scientifiques, il
faut des propositions scientifiques. Les propositions du sens commun ne sont pas suffisantes
pour décrire les données des expériences scientifiques.
La position empiriste contemporaine la plus importante est l’empirisme constructiviste de
Bas van Fraassen. Van Fraassen est un des avocats principaux de la conception sémantique
des théories scientifiques (v.p.h. leçon 3.2). Il combine cette conception de ce qui est une
théorie scientifique avec une position antiréaliste au sujet des lois de la nature!: la distinction
entre des régularités contingentes et des lois de la nature se situe à l’intérieur des modèles.
Cette distinction ne reflète aucun aspect de la réalité. Tous les modèles contenant une
description vraie des phénomènes sont équivalents du point de vue de la connaissance, bien
que ces modèles puissent être contraires, voire contradictoires (v.p.h. leçon 6.4).
La position de van Fraassen est un empirisme, parce que, selon lui, le but de la science se
limite à une description adéquate des données empiriques. Une description adéquate est une
description vraie aussi complète que possible dont la valeur de vérité est déterminée par les
phénomènes eux-mêmes. L’empirisme constructiviste est cependant plus sophistiqué que
l’empirisme classique!: tandis que l’empirisme classique rejette la proposition sémantique et
la proposition épistémique de la définition du réalisme scientifique, l’empirisme
constructiviste de van Fraassen est largement perçu comme rejetant uniquement la proposition
épistémique. Il est vrai que, selon van Fraassen, désigner quelques éléments d’un modèle
comme des lois de la nature n’a aucune valeur de vérité. En d’autres termes, des propositions
de type «!Il est une loi que p!» n’ont pas de valeur de vérité (il en va de même pour les
propositions de type «!Il est une régularité contingente que p!»). Van Fraassen admet
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 66
cependant que les termes théoriques qui vont au-delà de la description des phénomènes
peuvent faire référence à des objets non observables dans le monde et que les propositions en
question ont par conséquent une valeur de vérité. Mais il maintient que nous n’avons aucun
moyen à notre disposition pour découvrir cette valeur de vérité. Il faut donc être agnostique
envers toutes les propositions scientifiques qui vont au-delà d’une description des
phénomènes. En d’autres termes, il n’y a aucune méthode d’évaluation pour déterminer,
même de manière hypothétique, lesquelles de nos théories scientifiques sont vraies et
lesquelles sont fausses dans la mesure où ces théories (modèles) vont au-delà d’une
description des données expérimentales.
L’empirisme n’a pas besoin de souscrire à la présupposition au sujet des espèces naturelles
que le réalisme scientifique implique. En ce qui concerne les classifications qui vont plus loin
qu’une description des phénomènes, l’empiriste peut rester agnostique face à la question de
savoir s’il y a des espèces naturelles que ces classifications peuvent chercher à saisir.
L’empiriste doit cependant s’engager à maintenir que notre classification des phénomènes
n’est pas arbitraire. Il y a des similarités réelles pertinentes entre les phénomènes qui guident
notre classification.
On peut dire que l’empiriste regarde les propositions scientifiques dont le contenu excède la
description des phénomènes comme un instrument pour organiser nos connaissances des
phénomènes. La position qui est connue comme instrumentalisme va cependant plus loin.
Selon l’instrumentaliste, il n’est pas possible de faire dans nos théories scientifiques une
distinction entre des propositions décrivant des phénomènes dont la valeur de vérité dépend
de la constitution du monde et des propositions qui ne se prêtent pas à une interprétation
réaliste (au moins dans le sens de la proposition épistémique et peut-être aussi dans le sens de
la proposition sémantique). Pour l’instrumentaliste, toutes les propositions scientifiques
partagent la condition de n’avoir pas de valeur de vérité qui dépend de la constitution du
monde. Par conséquent, toutes les propositions scientifiques ne sont qu’un instrument – à
savoir, un instrument pour faire des prédictions qui sont utiles pour la vie pratique.
L’instrumentaliste peut prendre la liberté de dire que tous nos efforts de classifications ne sont
guidés par des buts pratiques et ne reflètent pas de structures réelles dans la nature.
On oppose non seulement l’empirisme et l’instrumentalisme au réalisme scientifique, mais
il y a surtout une opposition entre le relativisme et le réalisme. Selon le relativisme, ou bien
l’existence ou la constitution de x dépendent de nos croyances au sujet de x dans le sens que x
n’existerait pas si nous n’avions pas de croyances au sujet de x (l’existence ou la constitution
de x sont ainsi relatives à nos croyances), ou bien on ne peut pas dire que c’est un fait
survenant sur la constitution de x lesquelles de nos croyances au sujet de x sont vraies et
lesquelles sont fausses!; ou bien les deux. En ce qui concerne le débat actuel autour du
relativisme en philosophie des sciences, ceux qui proposent une forme de relativisme n’ont
pas besoin de disputer l’existence et la constitution indépendante du monde physique, et ils
n’ont pas non plus besoin de disputer que la constitution du monde physique peut comprendre
plus que les phénomènes observables. Ce qui est mis en cause est la condition sémantique et
la condition épistémique dans la définition du réalisme scientifique.
Il en va de même pour l’empirisme classique!: l’empiriste classique n’a pas besoin de dire
que rien n’existe en dehors des phénomènes donnés. Il suffit de maintenir que seuls les
phénomènes donnés peuvent déterminer la valeur de vérité de nos propositions!; par
conséquent, dans la mesure où nos propositions scientifiques vont plus loin qu’une
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 67
description des phénomènes donnés et ne sont pas réductibles à des propositions décrivant des
phénomènes, elles n’ont pas de valeur de vérité qui survient sur la constitution du monde
physique. Il y a une position minimale empiriste concevable qui concède même la proposition
sémantique au réaliste et qui se limite au rejet de la proposition épistémique!; on peut regarder
l’empirisme constructiviste de van Fraassen comme une telle position. Même
l’instrumentaliste n’a pas besoin de nier l’existence indépendante du monde physique. Il suffit
de dire que la valeur de vérité de nos propositions scientifiques n’est pas fixée par la
constitution du monde et en tirer la conséquence que les propositions scientifiques ont
uniquement une valeur instrumentale.
Le relativisme – ainsi que l’empirisme et l’instrumentalisme – peut ainsi être conçu comme
une position sémantique et épistémique (par contraste à une position métaphysique). Selon le
relativisme contemporain, la manière dont les sciences accèdent au monde nous empêche de
pouvoir dire qu’il survient sur la constitution du monde physique lesquelles de nos théories
scientifiques sont vraies et lesquelles sont fausses. Nous n’avons pas un accès direct au
monde qui nous permet de concevoir une telle relation de survenance. Par contre, l’accès que
nous avons au monde est relatif à une perspective – un schème conceptuel, dans les termes de
Davidson – qui nous fait voir les choses d’une manière ou d’une autre manière (au sens
propre du terme «!voir!»). La perspective que nous adoptons est formée par notre culture. Des
cultures différentes – et la même culture à des époques différentes – adoptent des perspectives
différentes. Le paradigme au sens de Kuhn est une telle perspective ou schème conceptuel.
Une révolution scientifique consiste en un changement de perspective. Relativement à une
perspective, on peut dire que certaines propositions sont vraies et d’autres sont fausses. Mais
on ne peut pas concevoir qu’il y a des valeurs de vérité indépendamment d’une perspective.
Le relativisme peut inviter une conséquence instrumentaliste, mais il ne nécessite pas une
telle conséquence.
On peut résumer les positions présentées de la manière suivante, en prenant comme critères
de classification les questions de savoir (a) s’il survient sur la constitution du monde physique
lesquelles de nos propositions scientifiques sont vraies et lesquelles sont fausses et (b) si nous
pouvons en principe déterminer cette valeur de vérité au moins de manière hypothétique!:
réalisme scientifique!: Toutes les propositions scientifiques ont une valeur de vérité qui
survient sur la constitution du monde physique et pour toutes les propositions scientifiques,
nous avons des méthodes pour déterminer leur valeur de vérité de manière hypothétique.
empirisme constructiviste!: Toutes les propositions scientifiques ont une valeur de vérité qui
survient sur la constitution du monde physique (à l’exception des propositions qui désignent
quelque chose comme une loi de la nature). Mais pour toutes les propositions scientifiques qui
excèdent la description des données expérimentales, nous n’avons aucun moyen de
déterminer leur valeur de vérité.
empirisme classique!: Quelques propositions scientifiques – à savoir, celles qui décrivent les
données expérimentales – ont une valeur de vérité qui survient sur la constitution du monde
physique. Toutes les autres propositions scientifiques – à savoir, toutes les propositions qui
excèdent la description des phénomènes – n’ont pas de valeur de vérité qui survient sur la
constitution du monde.
relativisme!: Aucune proposition scientifique n’a une valeur de vérité qui survient sur la
constitution du monde physique, car la valeur de vérité n’est déterminée que relativement à
une perspective (un schème conceptuel).
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 68
instrumentalisme!: Aucune proposition scientifique n’a une valeur de vérité qui survient sur la
constitution du monde physique. Les propositions scientifiques ne sont que des instruments
pour faire des prédictions utiles pour la vie pratique.
10.3 L’évaluation de l’argument de l’induction pessimiste
Sur la base de cette clarification des positions, procédons à l’évaluation des deux arguments
qui ont servi de fil conducteur pour ce cours jusqu’à présent – à savoir l’argument de
l’induction pessimiste, qu’on évalue dans cette section, et l’argument du miracle qu’on
examinera au début de la leçon suivante. L’argument de l’induction pessimiste cherche à
établir que le but de la science que nous propose le réalisme scientifique – à savoir, dévoiler
la réalité – ne peut pas être atteint!: plus ou moins toutes nos théories scientifiques passées se
sont révélées fausses. Vu ce fait, on a l’autorisation de soutenir l’induction pessimiste que les
théories que nous tenons aujourd’hui pour vraies ainsi que les théories que nous lancerons
dans le futur se montreront fausses un jour elles aussi.
Cet argument à lui seul n’est cependant pas suffisant pour ébranler le réalisme scientifique.
La philosophie des sciences de Popper, qui est une espèce de réalisme scientifique, aboutit à
la même conclusion. Selon Popper, plus au moins toutes nos théories scientifiques du passé
sont falsifiées et nos théories actuelles et futures seront falsifiées un jour elles aussi. Mais
Popper propose que le progrès de la science se fasse au moyen de la falsification. En
remplaçant une théorie T1 par une théorie T2 suite à une falsification nous nous approchons du
but d’une théorie vraie et finale, bien qu’il ne soit pas possible d’atteindre ce but. Ce but est
une idée régulatrice. Sa fonction est de nous permettre de concevoir la notion de
vérisimilitude!: la théorie T 2 qui remplace la théorie T1 suite à une falsification est plus proche
de la théorie vraie et finale que la théorie T 1 .
Si cette notion de vérisimilitude de Popper était convaincante, l’argument de l’induction
pessimiste se verrait en fait mis sens dessus dessous!: au lieu de secouer le réalisme
scientifique, cet argument le renforcerait, car la réfutation de nos théories scientifiques serait
ainsi le moyen par lequel nous nous approchons du but que propose le réalisme scientifique.
Même si on admet que la notion d’une théorie vraie et finale est pourvue de sens, le problème
est toutefois qu’on n’a aucune idée du contenu de cette théorie. Il semble dès lors impossible
de dire au niveau conceptuel si une théorie T2 qui remplace une théorie T 1 possède plus de
vérisimilitude que T 1 , même si on présuppose que la notion d’une théorie étant plus semblable
à la théorie finale qu’une autre théorie est pourvue de sens (mais cf. Psillos chapitre 11 qui
défend une notion intuitive de vérisimilitude). Supposons, par exemple, que la théorie des
champs quantiques remplace complètement une conception selon laquelle il y a des particules
au niveau fondamental de la nature!: les champs ne sont en aucun sens composés de
particules, et il est erroné d’admettre des particules au niveau fondamental. Supposons
maintenant qu’un jour la théorie des champs quantiques soit remplacée par une théorie qui
introduit de nouveau des particules (d’un type jusqu’à présent inconnu). Il semble qu’il faut
dire alors que sur le plan conceptuel, la mécanique de Newton est plus proche de cette théorie
future que la théorie des champs quantiques d’aujourd’hui, bien que la théorie des champs
quantiques soit nettement supérieure à la mécanique de Newton sur le plan de la
corroboration expérimentale.
Vu la difficulté, voire l’impossibilité, de définir la notion de vérisimilitude au niveau
conceptuel et de défendre la position selon laquelle une théorie T2 qui remplace une théorie T 1
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 69
suite à une falsification de T1 est plus proche de la théorie vraie et finale au niveau conceptuel
que T 1 , la philosophie des sciences de Popper risque en fait de venir à l’appui de l’argument
de l’induction pessimiste. Mais il faut faire attention!: même si on ne peut pas soutenir la
conception d’un progrès vers une théorie vraie et finale, il ne s’ensuit pas qu’une comparaison
entre des théories scientifiques du même domaine est impossible.
La portée de l’argument de l’induction pessimiste est donc la suivante!: cet argument met
en question la proposition selon laquelle le but de la science consiste dans la formulation
d’une théorie vraie et finale et que nous faisons un progrès vers une telle théorie. Cet
argument n’implique cependant pas en tant que tel qu’une comparaison rationnelle entre des
théories scientifiques du même domaine est impossible. Par conséquent, cet argument
n’exclut pas la possibilité d’établir qu’une théorie T 2 qui remplace une théorie T 1 est
supérieure à T1 au niveau de la connaissance. C’est ici que l’argument de
l’incommensurabilité vient à l’appui de l’argument de l’induction pessimiste!: l’argument de
l’incommensurabilité cherche à montrer qu’une telle comparaison rationnelle entre des
théories différentes n’est pas possible.
L’argument de l’incommensurabilité est avancé notamment par Kuhn et Feyerabend.
Prenant le holisme de la confirmation et le holisme sémantique comme point de départ, Kuhn
propose en effet que si on applique ces deux formes de holisme au sujet du changement des
théories scientifiques, on constate qu’on ne peut pas considérer le remplacement d’une théorie
scientifique par une autre comme un progrès au niveau conceptuel, car il s’agit de systèmes
conceptuels différents, voire incommensurables. Voilà la motivation pour lancer une
recherche sociologique qui, quant à elle, confirme la thèse selon laquelle la transition d’une
théorie scientifique à une autre n’est pas un processus rationnel.
Le holisme sémantique n’implique cependant pas qu’on ne peut pas comparer deux théories
scientifiques différentes sur le plan conceptuel. Le holisme sémantique soutient cette
implication si et seulement si on ajoute une épistémologie selon laquelle chaque théorie
scientifique constitue une perspective particulière sur le monde dans le sens d’un schème qui
assure la fonction d’un intermédiaire épistémique entre la théorie scientifique et le monde. Or,
le holisme sémantique est conçu dans les années 1950 comme constituant une alternative aux
positions épistémologiques qui admettent un tel intermédiaire épistémique. Sur cette base,
Davidson va jusqu’à dire que le holisme sémantique implique toujours la possibilité de
principe d’une comparaison entre des théories différentes au niveau conceptuel (dans son
article au sujet de l’idée d’un schème conceptuel, v.p.h. leçon 9.3).
On peut tout au plus dire la chose suivante!: la théorie du contenu conceptuel que propose
le holisme sémantique implique pour chacune de nos connaissances la possibilité de principe
d’une révision de la connaissance en question (mais il n’est pas possible de réviser toutes nos
connaissances à la fois). Cette implication vaut aussi pour nos théories scientifiques. Nous ne
pouvons donc pas atteindre une théorie vraie et finale du monde, et la notion d’une théorie
finale est peut-être même dépourvue de sens. Même si on peut établir que le holisme
sémantique a cette implication, on est cependant loin de la thèse d’une incommensurabilité
des théories scientifiques différentes qui exclut une comparaison rationnelle entre ces
théories.
En résumé, l’argument de l’induction pessimiste peut nous inciter à abandonner le but de la
science que le réalisme scientifique nous propose, à savoir le but d’une théorie vraie et finale.
Mais cet argument n’a pas la force d’établir qu’une comparaison entre des théories
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 70
scientifiques au niveau conceptuel n’est pas possible. Cet argument ne peut dès lors pas
exclure qu’une transition d’une théorie à une autre théorie par une révolution scientifique
constitue un véritable progrès au niveau de la connaissance. Dans cette perspective, la tâche
est de développer une notion de progrès scientifique qui n’a pas recours à l’idée d’une théorie
vraie et finale.
10.4 Suggestions de lecture
Boyd, Richard (1983)!: «!On the current status of scientific realism!». Erkenntnis 19, pp. 45–90.
Psillos, Stathis (1999)!: Scientific Realism. How Science tracks Truth. London!: Routledge. Part IV!: Refilling
the realist toolbox, pp. 261–300.
van Fraassen, Bas C. (2002)!: The empirical stance. New Haven!: Yale University Press. Leçons 4 & 5.
10.5 Questions de contrôle
1. Quelles sont les conditions qui définissent le réalisme en général!?
2. Comment ces conditions s’appliquent-elles au réalisme scientifique!?
3. Quelle est l’idée motrice de l’empirisme!?
4. L’empirisme exclut-il que les propositions scientifiques – par contraste aux propositions
du sens commun – peuvent avoir une valeur de vérité qui survient sur la constitution du
monde!?
5. Quelle est la différence entre l’empirisme et l’instrumentalisme!?
6. Quelle est la différence entre le relativisme et l’instrumentalisme!?
7. Comment la philosophie des sciences de Popper cherche-t-elle à tourner l’argument de
l’induction pessimiste en faveur du réalisme scientifique!?
8. Quel est le problème principal de la conception selon laquelle nous nous approchons
d’une théorie vraie et finale!?
9. Quelles sont les conséquences si on abandonne ce but, et quelles conséquences ne
s’ensuivent pas!?
10. Comment l’argument de l’incommensurabilité vient-il à l’appui de l’argument de
l’induction pessimiste!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 71
11) L’état actuel du débat autour du réalisme scientifique
11.1 L’évaluation de l’argument du miracle
L’argument du miracle donne la meilleure illustration d’un argument en faveur du réalisme
scientifique. Cependant il reste loin d’établir le message joyeux suivant lequel nous faisons un
progrès linéaire vers une théorie vraie et finale. Cet argument montre seulement que nos
connaissances sont dans un certain sens et d’une certaine manière liées au monde réel –
autrement, il serait un miracle que les prédictions de nouveaux phénomènes que nous
dérivons de nos théories scientifiques matures sont confirmées et que nous faisons un progrès
technique énorme grâce à l’application pratique de nos théories.
Revenons au nouvel expérimentalisme (v.p.h. leçon 4.3). Selon cette position,
l’expérimentateur manipule directement des entités auxquelles nous avons accès grâce aux
sciences, comme les électrons. Manipuler directement ces entités implique que
l’expérimentateur possède les concepts en question – comme le concept d’électron – et qu’il
connaît les lois phénoménales qui gouvernent le comportement de ces entités. En d’autres
termes, l’expérimentateur sait comment on peut dériver des prédictions et comment on peut
utiliser ces prédictions pour produire de nouveaux effets. Mais l’expérimentateur n’a pas
besoin de la théorie scientifique dans sa totalité – il peut même l’ignorer. Par exemple, il n’est
pas nécessaire que l’expérimentateur prenne position dans le débat autour de la nature des
électrons – à savoir, l’interprétation de la physique quantique.
Le nouvel expérimentalisme est une position philosophique qui nous propose un réalisme
sélectif!: on est réaliste quant à la description phénoménale des entités qu’une théorie
scientifique admet, y compris des lois phénoménales, mais on refuse d’accepter la théorie en
entier. Cette position est aussi connue comme réalisme envers des entités (entity realism)!: on
reconnaît l’existence des entités que posent nos théories scientifiques – dans la mesure où on
peut les manipuler –, mais on refuse de souscrire à la description de ces entités que proposent
nos théories scientifiques (dans la mesure où ces descriptions vont au-delà d’une description
phénoménale et dans la mesure où il y a des descriptions et des interprétations différentes). Le
nouvel expérimentalisme semble être capable de tenir compte de l’argument du miracle. On
peut développer une évaluation similaire quant à l’empirisme constructiviste. Selon
l’empiriste constructiviste, le critère de l’adéquation empirique est suffisant pour expliquer le
succès de la science!; il n’est pas nécessaire d’interpréter de manière réaliste les parties de nos
théories scientifiques qui vont au-delà d’une description des phénomènes. Par conséquent, il
semble que l’argument du miracle peut tout au plus établir un réalisme sélectif.
On peut résumer de la manière suivante l’évaluation des deux arguments qui ont servi de fil
conducteur au cours jusqu’ici!: la conclusion de l’argument du miracle est hâtive. Cet
argument secoue l’instrumentalisme, parce qu’il montre que nos théories scientifiques
matures – qui prédisent de nouveaux phénomènes et qui se prêtent à des applications
techniques – sont d’une certaine manière liées au monde réel. Mais cet argument permet
plusieurs réponses à la question de savoir de quelle manière nos théories scientifiques matures
sont liées au monde réel. Cet argument n’a pas la force logique d’impliquer la réponse à cette
question que donne le réalisme scientifique avec toutes ses plumes, à savoir la position selon
laquelle il faut interpréter de manière réaliste nos théories scientifiques tout entière et nous
nous approchons d’une théorie vraie et finale.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 72
Il en va de même en ce qui concerne la conclusion de l’argument de l’induction pessimiste.
Cet argument ébranle la conception, que le réalisme scientifique propose, d’un progrès dans
l’histoire des sciences vers une théorie vraie et finale. Mais cet argument n’a pas la force
logique de réfuter toute sorte d’attitude réaliste envers nos théories scientifiques, parce qu’il
n’a pas la force logique d’exclure la possibilité d’une comparaison rationnelle entre des
théories scientifiques du même domaine qui se succèdent dans l’histoire des sciences.
L’argument de l’incommensurabilité, qui s’allie avec l’argument de l’induction pessimiste,
ébranle l’idée d’une comparaison directe entre ces théories au niveau de leurs concepts
théoriques. La réponse externaliste à cet argument montre cependant qu’une comparaison
entre ces théories est possible sur la base de leur référent commun et d’une description neutre
du référent.
11.2 Le réalisme pragmatique
Ainsi évalués, l’argument du miracle et l’argument de l’induction pessimiste sont
certainement contraires, mais ils n’établissent pas de conclusions contradictoires. On peut
aller jusqu’à tirer une conclusion réaliste commune à ces deux arguments, à savoir la
conclusion d’un réalisme pragmatique ou conjectural. Le réaliste pragmatique adopte une
attitude réaliste envers nos théories scientifiques actuelles. Il ne faut pas confondre cette
position avec une attitude pragmatique envers les sciences dans le sens d’une attitude
instrumentaliste qui regarde les sciences comme n’étant qu’un instrument à faire des
prédictions utiles pour la vie pratique. Le réalisme pragmatique est un réalisme scientifique au
sens de la définition donnée dans la leçon précédente (proposition métaphysique, proposition
sémantique et proposition épistémique – v.p.h. leçon 10.1). Mais cette position enlève les
plumes du réalisme scientifique pour ainsi dire!: elle renonce à la conception d’un
rapprochement d’une théorie vraie et finale. Par conséquent, on ne peut pas proposer comme
but de la science de s’approcher d’une théorie vraie et finale. Néanmoins, selon le réalisme
pragmatique, le but de la science reste de formuler des théories vraies qui sont aussi précises
que possible, couvrant un domaine de phénomènes aussi large que possible. On constate
toutefois qu’on ne peut jamais établir la vérité d’une théorie scientifique de manière
définitive. Chaque théorie scientifique est toujours susceptible de révision, même une révision
radicale s’effectuant par une révolution scientifique. Ce réalisme est pragmatique, parce qu’il
adopte une attitude pragmatique envers nos théories scientifiques actuelles, les acceptant
comme la meilleure proposition d’une connaissance de la nature que nous pouvons faire
aujourd’hui et nous invitant à faire des efforts en vue de les améliorer.
John Worrall caractérise cette position comme réalisme conjectural – avant de lancer le
réalisme structurel comme une position plus forte (pp. 110–111 dans «!Structural realism!»!;
v.p.h. leçon 8.2 et la référence dans 8.3). Ce réalisme est conjectural, parce qu’il regarde nos
théories actuelles comme la meilleure conjecture que nous pouvons faire. Selon Worrall, cette
position est proche de la philosophie des sciences de Popper, si on prive celle-ci de la notion
de vérisimilitude et ainsi de la conception d’un rapprochement d’une théorie vraie et finale au
moyen de la falsification.
Cette position présuppose la réponse externaliste au défi de l’incommensurabilité!: même
s’il n’est pas possible d’établir une comparaison directe et par là une reconstruction
rationnelle au niveau des concepts entre des théories qui se succèdent dans l’histoire des
sciences, on peut établir sur la base d’une description neutre du référent commun et des
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 73
expériences scientifiques que les théories passées sont falsifiées. Nos théories actuelles
constituent ainsi un progrès au niveau de la connaissance en comparaison avec nos théories
passées!: nos théories actuelles sont de meilleures conjectures que nos théories passées. Il
s’agit ainsi d’une notion interne de progrès!: une théorie T 2 qui remplace une théorie T 1
constitue un progrès sur T 1 si et seulement si T2 reproduit les prédictions confirmées de
résultats d’expériences de T1 et fait de nouvelles prédictions confirmées que T1 n’est pas
capable de faire!; la nouvelle théorie T 2 élargit ainsi non seulement le domaine des
applications confirmées, mais fait aussi un pas vers l’unification des théories de plusieurs
domaines. Par exemple, la théorie de la gravitation d’Einstein (la relativité générale) constitue
un progrès sur la théorie de la gravitation de Newton, parce qu’elle est capable de reproduire
les prédictions confirmées de la théorie de Newton, elle produit de nouvelles prédictions qui
sont confirmées (notamment des prédictions dans le domaine de la cosmologie) et elle fait au
moins un pas vers l’unification de la théorie de la gravitation avec la théorie de l’espace et du
temps. Bien que la théorie T 2 constitue un progrès relatif à la théorie T1 , on ne peut pas parler
d’un progrès dans un sens absolu – progrès vers un but hors du domaine des connaissances
que nous possédons, comme une théorie vraie et finale – à cause de l’incommensurabilité des
concepts (qui empêche une comparaison directe entre T2 et T 1 au niveau des concepts).
On peut ainsi dire que le réalisme pragmatique est une position réaliste dans la mesure où
l’argument de l’induction pessimiste et l’argument de l’incommensurabilité nous permettent
d’être réaliste. Mais cette position va au-delà de ce que l’argument du miracle nous force
d’admettre, car le réalisme sélectif du nouvel expérimentalisme – ainsi que l’empirisme
constructiviste – tient aussi compte de l’argument du miracle. Le défi pour le réalisme
pragmatique ne se situe pas au plan de l’histoire des sciences, mais au niveau de la
comparaison entre les interprétations en compétition des théories scientifiques
contemporaines du même domaine. En d’autres termes, la question est de savoir laquelle des
trois positions qui sont compatibles avec l’évaluation proposée de l’argument de l’induction
pessimiste et de l’argument du miracle est préférable – le réalisme pragmatique, le nouvel
expérimentalisme et l’empirisme constructiviste.
11.3 La portée du holisme de la confirmation et le problème de l’indétermination
La thèse de l’incommensurabilité – qui est la force motrice de l’argument de l’induction
pessimiste – se base notamment sur le holisme sémantique, mais aussi sur le holisme de la
confirmation. Notre évaluation du lien entre le holisme sémantique et la thèse de
l’incommensurabilité a montré que ce holisme soutient au plus une incommensurabilité
modérée qui ne suffit pas pour établir la conclusion que vise l’argument de l’induction
pessimiste. Il reste à savoir quelle est la portée du holisme de la confirmation. Ce holisme
implique que les propositions qui décrivent l’expérience – y compris les résultats de
l’expérience scientifique – ne sont pas suffisantes pour déterminer la théorie scientifique.
Pour chaque classe de propositions décrivant l’expérience, il y a toujours plusieurs théories
logiquement possibles qui se contredisent entre elles, mais qui impliquent toutes cette classe
de propositions. Pour cette raison, on parle de la sous-détermination (underdetermination) de
la théorie par l’expérience. La question est de savoir quelle est l’importance philosophique de
cette sous-détermination.
Possibilité logique n’implique pas possibilité réelle. En d’autres termes, il est trivial qu’on
peut toujours formuler une deuxième théorie, logiquement possible, qui décrit la même
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 74
expérience au moyen d’hypothèses ad hoc ou de modifications ad hoc d’une théorie donnée.
La question est plutôt de savoir s’il y a une théorie qui est une alternative en un sens non
trivial. Tandis que l’histoire des sciences nous présente beaucoup d’exemples de théories
contradictoires qui se sont succédées, il est rare de trouver des exemples de deux ou plusieurs
théories concurrentes en même temps qui ont les mêmes conséquences empiriques. On est
heureux si on a une théorie à disposition qui est capable d’incorporer toutes les propositions
décrivant les résultats des expériences.
Un exemple qui est beaucoup discuté aujourd’hui est l’interprétation de la mécanique
quantique. La formulation standard de la mécanique quantique et la théorie de David Bohm
(1917–1992), qui introduit des paramètres supplémentaires, ont les mêmes conséquences
empiriques. Néanmoins, cette discussion est une discussion philosophique. Le choix de la
grande majorité des scientifiques est clair!: ils préfèrent la mécanique quantique standard (elle
est standard juste parce qu’elle est majoritaire). La question est de savoir si ce choix exprime
une valeur cognitive supérieure de la mécanique quantique standard en comparaison avec la
théorie de Bohm ou s’il s’explique uniquement par des contingences historiques et
sociologiques. En d’autres termes, y a-t-il d’autres critères que l’adéquation empirique pour
évaluer deux théories concurrentes – ou deux modèles, ou interprétations, concurrents de la
même théorie!?
Il y a deux types de tels critères. Premièrement, même si les deux théories en concurrence
impliquent les mêmes propositions décrivant l’expérience actuelle, il y a peut être un domaine
d’expériences concevable où les deux théories mènent à des prédictions de résultats
d’expérience différents. Par exemple, la mécanique quantique standard aboutit à la théorie des
champs quantiques. Par contre, la question est ouverte de savoir s’il y a une théorie
bohmienne capable de reproduire toutes les prédictions expérimentales de la théorie des
champs quantiques. En d’autres termes, même si maintenant deux théories sont identiques
quant aux prédictions des résultats d’expérience, on peut s’efforcer de concevoir un domaine
d’expériences qui manifesteront une différence entre les deux théories.
De plus, si deux théories sont en compétition et par conséquent contradictoires, leurs
engagements ontologiques sont différents. Or, une évaluation des engagements ontologiques
est toujours possible, même si les prédictions des résultats d’expériences sont identiques. Par
exemple, la théorie de Bohm met en relief la propriété de position spatiale des systèmes
physiques!; cette propriété a toujours une valeur numériquement définie, même si cette valeur
nous est cachée. La mécanique quantique standard, par contre, n’attribue pas un standing
particulier à la propriété de position. Il s’agit d’une observable d’un système physique parmi
d’autres. Cet observable n’a normalement pas de valeur numériquement définie. On peut
formuler la mécanique quantique standard – par contraste à la théorie de Bohm – sur la base
de la propriété (observable) de position, mais aussi sur la base de la propriété de quantité de
mouvement, etc. Évaluer de tels engagements ontologiques différents veut dire essayer de
déterminer lequel de ces engagements correspond le mieux avec nos autres connaissances. En
d’autres termes, la question est de savoir laquelle des théories en compétition s’emboîte le
mieux dans un système cohérent de la totalité de nos connaissances. Concernant l’exemple
mentionné, la plupart des scientifiques pense qu’il n’y a aucune raison d’attribuer un standing
particulier à la propriété de position et donc que la mécanique quantique standard est plus
cohérente avec notre système de connaissances que la théorie de Bohm.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 75
À part cela, il y a des critères esthétiques ainsi que (et notamment) le critère de savoir
laquelle des théories en compétition est la plus simple. La valeur cognitive des critères
comme la simplicité est cependant contestable. Il s’agit peut-être plutôt des critères
subjectives que des critères qui sont aptes à nous apporter des connaissances sur le monde
(mais cf. l’argument de David Lewis en faveur de la simplicité dans le contexte d’une théorie
des lois de la nature, v.p.h. leçon 6.3).
Le défi de la sous-détermination de la théorie par l’expérience ne nous force donc pas à
nous limiter à une position adoptant une attitude agnostique envers les propositions qui vont
au-delà de la description des résultats d’expériences, à savoir une position empiriste comme
l’empirisme constructiviste ou un réalisme sélectif comme le nouvel expérimentalisme. Il y a
un argument positif en faveur du réalisme pragmatique face à ces deux positions alternatives!:
le holisme sémantique. Il n’y a pas de séparation nette entre les propositions décrivant
l’expérience et les propositions théoriques qui vont au-delà d’une description de l’expérience.
Les électrons sont l’exemple standard d’une entité théorique – à savoir, une entité à laquelle
nous n’avons accès que par des propositions théoriques par contraste à des propositions
décrivant l’expérience!; mais le nouvel expérimentalisme argumente que l’expérimentateur à
un accès direct aux électrons, et on peut même défendre la position que l’expérimentateur
observe des électrons (v.p.h. leçon 4.2). Si on admet que des propositions décrivant
l’expérience peuvent inclure des propositions qui font référence à des électrons, il est difficile
de maintenir une séparation stricte entre des propositions décrivant l’expérience et des
propositions théoriques. (La distinction entre des lois phénoménales et des lois théoriques que
le nouvel expérimentalisme cherche à établir risque de ne pas être nette – v.p.h. leçon 4.3).
De plus, une fois qu’une théorie scientifique est établie, une partie de ses propositions
théoriques entre dans la classe des propositions du sens commun. La proposition que la terre
est une sphère a cessé d’être une proposition théorique longtemps avant que la navigation
cosmique fût développée. Il en va de même pour l’héliocentrisme!: savoir que la terre est une
planète et que le soleil n’est pas une planète fait aujourd’hui partie des conditions
d’application qu’il faut maîtriser afin de posséder le concept quotidien de planète. Il est vrai
que le contenu conceptuel des propositions du sens commun et des propositions décrivant
l’expérience n’implique pas le contenu conceptuel des propositions théoriques de théories
controversées (v.p.h. leçon 9.3)!; cela n’empêche cependant pas que des connaissances que
nous apportent les sciences peuvent pénétrer dans le contenu des concepts du sens commun.
Si ce transfert est possible, il semble qu’il n’y a pas de raisons plausibles de limiter l’attitude
réaliste à des propositions décrivant l’expérience!: des propositions qui sont aujourd’hui des
propositions théoriques risquent d’être demain des propositions qui font partie du sens
commun et leur contenu conceptuel pénètre le contenu des concepts du sens commun. En
d’autres termes, la description du référent commun de deux théories incommensurables n’est
qu’une description relativement neutre – à savoir, neutre face à la controverse qui s’engage
entre deux théories incommensurables. Il n’y a pas de description neutre invariante qui sépare
en un sens absolu un domaine de phénomènes d’un domaine d’entités théoriques.
11.4 L’état actuel du débat
On peut résumer l’état actuel du débat de la manière suivante!: le réalisme scientifique
comprenant la notion d’un rapprochement vers une théorie vraie et finale et
l’instrumentalisme sont des positions extrêmes. Le réalisme scientifique s’appuie sur
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 76
l’argument du miracle, rejetant entièrement l’argument de l’induction pessimiste.
L’instrumentalisme, en revanche, se base sur l’argument de l’induction pessimiste et
l’argument de l’incommensurabilité radicale, rejetant entièrement l’argument du miracle. Le
problème principal de ces deux positions est que chacun de ces deux arguments – à savoir,
l’argument de l’induction pessimiste et l’argument du miracle – semble avoir une certaine
plausibilité, même si leurs conclusions respectives sont hâtives.
Il y a néanmoins plusieurs positions intermédiaires. Le réalisme structurel cherche à établir
une comparaison entre deux théories incommensurables au plan de leurs concepts en essayant
d’isoler un noyau conceptuel qui est commensurable, tenant ainsi compte des deux arguments
et défendant un réalisme partiel. Bien que partiel, ce réalisme nous permet de formuler l’idée
d’un rapprochement vers une théorie vraie et finale!; le noyau structurel se prête à servir de
base pour une telle conception d’un progrès scientifique. Le problème est cependant qu’il
semble très difficile, voire impossible, d’isoler un noyau de concepts théoriques qui reste à
l’abri de l’incommensurabilité.
Le réalisme pragmatique ou conjectural est la position réaliste qui reste ouverte si on
adopte la stratégie d’une réponse externaliste au défi de l’incommensurabilité. En ce cas,
aucune comparaison directe n’est possible!entre des théories scientifiques séparée par une
révolution scientifique!; mais le référent commun de deux théories incommensurables permet
d’établir une comparaison entre ces théories au moyen d’une description neutre du référent et
des résultats d’expériences. Sur cette base, le réalisme pragmatique propose d’adopter une
attitude réaliste envers la théorie qui l’emporte dans une telle comparaison. Le réalisme
pragmatique ne peut cependant pas inclure la notion d’un rapprochement vers une théorie
vraie et finale en raison de l’incommensurabilité des concepts propres des théories du même
domaine qui se succèdent dans l’histoire des sciences. En revanche, par contraste au réalisme
structurel, le réalisme pragmatique n’est pas un réalisme partiel. Il adopte une attitude réaliste
envers les théories dans leur totalité dont nous avons des bonnes raisons de croire qu’elles
sont les meilleures théories disponibles dans notre situation actuelle.
Il y a des positions moins ambitieuses qui poursuivent aussi la stratégie d’une réponse
externaliste au défi de l’incommensurabilité, notamment le nouvel expérimentalisme
(réalisme des entités) et l’empirisme constructiviste. Le nouvel expérimentalisme limite
l’attitude réaliste aux notions scientifiques qui sont proches de l’expérience – les descriptions
phénoménales, y compris les lois phénoménales. Le nouvel expérimentalisme est ainsi
comparable à l’empirisme constructiviste qui propose de limiter le but de la science à une
description adéquate des phénomènes, renonçant à adopter une attitude réaliste envers des
entités théoriques. La différence principale est celle-ci!: l’empirisme constructiviste n’admet
pas de lois de la nature – la distinction entre des lois de la nature et des régularités
contingentes appartient uniquement aux modèles. Le nouvel expérimentalisme, en revanche,
accepte des lois phénoménales. Pour cette raison, le nouvel expérimentalisme est encore une
position réaliste et l’empirisme constructiviste déjà une position empiriste. Tous les deux
cherchent à échapper à l’argument de l’incommensurabilité en se limitant à la descriptions des
phénomènes. La question est cependant de savoir si on peut établir une séparation de principe
entre la description des phénomènes et la description théorique, séparation qui justifie une
attitude réaliste tout au plus vers la première.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 77
11.5 Suggestion de lecture
V.p.h. 10.4
11.6 Questions de contrôle
1. Pourquoi l’argument du miracle n’a-t-il pas la force logique d’impliquer le réalisme
scientifique!?
2. Quelle réponse à l’argument du miracle l’empirisme constructiviste peut-il donner!?
3. Pourquoi le réalisme pragmatique est-il conjectural!?
4. Quelle est la différence entre le réalisme pragmatique et une attitude pragmatique envers
les sciences!?
5. Pourquoi le réalisme pragmatique enlève-t-il les plumes du réalisme scientifique pour
ainsi dire!?
6. Quelle est la relation entre le holisme de la confirmation et la thèse de la sous-
détermination de la théorie par l’expérience!?
7. Y a-t-il des exemples non-trivals de cette thèse!?
8. Quels critères d’évaluation des théories scientifiques y a-t-il à part la confirmation par
l’expérience!?
9. Quelle est votre position préférée et pour quelles raisons!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 78
12) L’unité et la pluralité des sciences
12.1 Le projet d’unité vs. la pluralité réelle
Jusqu’à présent, on s’est concentré sur la relation entre les sciences et le monde!: les théories
scientifiques matures nous apportent-elles des connaissances ou sont-elles uniquement des
outils pour faire des prédictions pratiques!? Après avoir traité ce sujet, il nous reste la question
de savoir quelles sont les relations des théories scientifiques entre elles. On va considérer
cette question, limitée au théories acceptée aujourd’hui, dans cette leçon et dans la leçon
suviante.
La philosophie des sciences néo-positiviste avance le programme de l’unification des
sciences sous la forme d’une théorie unifiée qui incorpore toutes les sciences
(«!Einheitswissenschaft!»). Selon les néo-positivistes, les relations logiques entre les théories
scientifiques permettent de concevoir un tel projet (v.p.h. leçon 3.1c). Or, ce programme a
échoué. Nous sommes loin d’une théorie unifiée qui intègre tout notre savoir scientifique. La
raison de l’échec de ce programme n’est pas qu’il nous manque un langage formel et exact
dans lequel sont formulées toutes les théories scientifiques. Si on se limite à la physique, on a
là une discipline scientifique dont toutes les théories sont formalisées. Mais notre physique
actuelle est loin d’exhiber de l’unité. Il y a deux théories fondamentales, à savoir la théorie
des champs quantiques, qui est la théorie fondamentale de la matière, et la théorie de la
relativité générale, qui est une théorie de l’espace-temps et de la gravitation. Bien que ces
deux théories ne soient pas logiquement incompatibles entre elles, elles ne sont pas non plus
théoriquement cohérentes entre elles. La question est de savoir comment on peut intégrer une
théorie de la gravitation dans la théorie des champs quantiques. Il y a plusieurs projets pour
une telle intégration, mais aucun d’eux n’a mené à un succès définitif jusqu’à présent. De
plus, il y a la question ouverte de savoir quelle est la relation entre la physique quantique et
les théories physiques qui traitent des phénomènes macroscopiques familiers.
Si on regarde l’état actuel des sciences, on ne constate donc pas d’unité. Notre système du
savoir semble plutôt être un assemblage hétérogène que présenter de l’unité. Nous avons
beaucoup de théories qui sont précises et couronnées de succès dans des domaines différents
et spécifiques, mais les connections entre elles ne sont pas évidentes. Ceci est le défi que
présente l’état actuel des sciences pour la philosophie des sciences. Au lieu d’essayer de
battre ce défi, on peut aussi lui souhaiter la bienvenue et baser une philosophie des sciences
sur une pluralité disparate de théories scientifiques. La philosophe des sciences américaine
Nancy Cartwright, titulaire de la chaire de Karl Popper au London School of Economics, parle
de pièces disparates de lois de la nature (patchwork of laws)!: il y a plusieurs groupes de lois
de la nature, appartenant à des théories différentes, sans relations systématiques entre eux. Par
conséquent, il y a une pluralité irréductible de théories scientifiques qui ont chacune un
domaine limité d’application sans que ces théories soient cohérentes les unes avec les autres.
Nous vivons dès lors dans un monde moucheté (a dappled world) pour ainsi dire.
Cartwright met en avant une épistémologie selon laquelle il est futile de chercher à établir
de la cohérence entre nos théories scientifiques différentes. Si on propose qu’une pluralité
mouchetée de théories scientifiques est inévitable – à savoir, qu’il n’y a pas de relations
systématiques entre les théories différentes –, on est obligé de donner une raison pour ce
jugement. Cartwright suggère une métaphysique de capacités!: la nature consiste en des
capacités (dispositions) qui se manifestent de manières hétérogènes!; cela est reflété au plan
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 79
théorique par une diversité de théories sans relations systématiques entre elles. Néanmoins, il
se pose de nouveau la question de savoir quelle est la relation entre ces capacités. Pourquoi
ces capacités constituent-elle un monde!? Pour répondre à cette question, Cartwright songe à
une métaphysique holistique!: la nature est un tout interagissant (an interacting whole). Nos
théories différentes découpent ce tout sous-jacent en traitant des aspects différents (carve out
different aspects of this underlying whole).
Cartwright ne déchiffre pas ces métaphores. Quelle que soit la manière dont on se propose
d’élaborer une telle métaphysique, on aboutira à une position philosophique contestable (au
lieu d’enregistrer simplement le fait d’une pluralité de théories scientifiques). Si on met
l’accent sur une métaphysique holistique du monde comme un tout, on risque d’aboutir à une
position selon laquelle le monde exhibe plus d’unité que l’épistémologie d’une pluralité
mouchetée de théories scientifiques ne le suggère. Si on met l’accent sur l’épistémologie
d’une pluralité mouchetée de théories, on risque d’arriver à une épistémologie de plusieurs
perspectives ou schèmes conceptuels différents afin d’expliquer pourquoi il n’y a pas de
relations systématiques entre ces théories. Or, une telle épistémologie se heurte à des
objections graves (v.p.h. leçon 9.3).
Quoi qu’il en soit, cette discussion brève de la position de Cartwright montre ceci!: en
philosophie des sciences, on ne peut pas se limiter à constater le fait d’une pluralité de
théories scientifiques. La question philosophique est de savoir quelle est la relation entre ces
théories. Si on suggère qu’il n’y a pas de relations systématiques entre ces théories, il faut
s’engager à avancer une métaphysique et une épistémologie qui expliquent pourquoi il est
futile d’essayer d’établir de telles relations. Or, toute métaphysique et toute épistémologie de
ce genre se trouvent confrontées à des objections graves. Vu cette situation, il semble
raisonnable d’examiner si le fait d’une pluralité de théories scientifiques implique vraiment
qu’il n’y a pas de relations systématiques entre ces théories.
12.2 La physique comme science universelle
Il y a plusieurs sciences comme la physique, la chimie, la biologie, la neurophysiologie, etc.
Néanmoins, la plupart des livres sur l’épistémologie des sciences et la philosophie de la
nature mettent l’accent sur la physique, en consacrant le plus grand nombre de pages à la
considération des aspects philosophiques de la physique ou au moins en abordant la physique
en premier lieu. Y a-t-il une raison philosophique pour ce traitement préférentiel de la
physique!?
La raison est que la physique, par contraste aux autres sciences, est une science universelle.
Tous les systèmes dans la nature sont des systèmes physiques. Les astres, les atomes, les
arbres, les hommes, etc. sont des systèmes physiques. Tous les systèmes matériels ou tous les
systèmes qui sont situés dans l’espace et le temps sont des systèmes physiques. S’il y a des
objets abstraits comme des nombres ou des idées platoniciennes ou s’il y a Dieu, il y a des
entités qui ne sont pas des systèmes physiques. En ce qui concerne des esprits, il est en
dispute si des esprits sont aussi des systèmes physiques. On ne va pas aborder ce sujet dans ce
cours.
La biologie, par exemple, n’est pas une science universelle. Il n’est pas le cas que tous les
systèmes dans la nature sont des organismes. Il en va de même pour la chimie, la physiologie,
etc. Si la psychologie est une science naturelle (question disputée), elle n’est pas non plus une
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 80
science universelle, parce qu’il n’est pas le cas que tous les systèmes dans la nature ont des
propriétés mentales.
Il y a une deuxième raison pour laquelle la biologie, par exemple, n’est pas une science
universelle, tandis que la physique est universelle!: il n’est pas le cas que tous les systèmes
biologiques ont des causes biologiques, à savoir des causes que la biologie peut aborder. Les
organismes se sont développés dans l’évolution cosmique sur la base de la matière
inorganique. Il y a donc quelques systèmes biologiques qui ont des causes qui ne tombent pas
dans le domaine de la biologie. Il s’agit de causes chimiques (et on a avancé la biologie
moléculaire afin de mieux comprendre la transition de systèmes chimiques à des systèmes
biologiques). Un raisonnement similaire s’applique à la chimie. Les systèmes chimiques – à
savoir les molécules – se sont développés dans l’évolution cosmique à partir des atomes.
(J’utilise la notion d’atome comme remplaçant les systèmes basiques physiques, quels soient
ces systèmes!; pour être plus précis, il fallait au moins parler de champs quantiques). Il y a
donc quelques systèmes chimiques qui n’ont pas de causes chimiques, mais uniquement des
causes physiques. Les systèmes physiques dans un sens étroit – à savoir, les systèmes qui
peuvent être abordés uniquement par une théorie physique –, par contre, n’ont que des causes
physiques. Par exemple, dans la mesure où des atomes et des événements au niveau des
atomes ont des causes, il s’agit des causes physiques.
On dit que la physique est fermée sous la relation de causalité!: en tant que des systèmes
sont décrits par une théorie physique, ils ont des causes physiques – dans la mesure où ils ont
des causes. En d’autres termes, pour chaque événement p décrit par une théorie physique, il y
a d’autres événements p* qui fixent la probabilité de l’événement p, étant donné les lois de la
physique. Si les lois physiques sont déterministes, chaque événement p est déterminé par
d’autres événements p* – à savoir, sa probabilité est ou bien 1, ou bien 0. Si les lois physiques
sont probabilistes, il y a des événements pour lequels uniquement une probabilité au sens
propre du terme est fixée.
Si tous les systèmes dans la nature sont des systèmes physiques et si, par conséquent, tous
les événements dans la nature tombent sous une description physique, le fait que la physique
est fermée sous la relation de causalité mène à la conclusion suivante!: il n’y a pas d’autres
types d’interactions que ceux qui sont inclus dans la physique. C’est-à-dire, tous les types
d’interactions sont identiques avec des types d’interactions physiques. Il n’y a pas de forces
proprement chimiques (par exemple la force de van der Waals) ou biologiques (par exemple
un hypothétique élan vital)!; les lois causales de la chimie et de la biologie décrivent des
manifestations particulières des forces physiques (notamment l’électromagnétisme). On peut
résumer le sens dans lequel la physique est une science universelle en disant que les lois de la
physique s’appliquent à tous les systèmes dans la nature.
Ce raisonnement mène à une conception hiérarchique de la nature. La physique traite le
niveau fondamental de la nature. La chimie, la biologie, la physiologie, etc. examinent des
niveaux supérieurs. Non seulement les systèmes des niveaux supérieurs se sont développés à
partir des systèmes physiques, mais ils consistent aussi en des systèmes physiques. Une
molécule est un système chimique, mais ce système est composé de systèmes physiques, à
savoir des atomes. Une molécule n’est pas une entité en plus des atomes, mais un certain
arrangement d’atomes constitue une molécule d’une certaine sorte, et un autre arrangement
d’atomes constitue une molécule d’une autre sorte. Il en va de même pour les systèmes
biologiques. Un organisme comme un arbre est composé en dernier lieu d’atomes.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 81
L’argument qui cherche à établir que la physique est une science universelle se base sur une
pluralité des sciences!: les théories chimiques, biologiques, etc. ne sont pas de théories
physiques et leurs lois ne sont pas de lois physiques. Mais cet argument implique que cette
pluralité de théories scientifiques n’est pas une pluralité de théories sans relations entre elles.
Les relations sur lesquelles se base cet argument sont d’abord des relations ontologiques!:
tous les systèmes sont composés de systèmes physiques, toutes les forces (types
d’interactions) sont des forces physiques, tous les systèmes se sont développés à partir de
systèmes physiques, etc.. Néanmoins, s’il y a ces relations ontologiques, on peut s’attendre à
ce qu’il y ait aussi des relations logiques entre les diverses théories scientifiques qui ont une
portée épistémique. C’est une tâche de l’épistémologie des sciences de faire des recherches
sur ces relations. Le philosophe australien Frank Jackson, parmi d’autres, souligne cette tâche.
Si on parle de la physique comme une science universelle, on vise les théories
fondamentales de la physique, à savoir, dans l’état actuel de nos connaissances, la théorie des
champs quantiques et la théorie de la relativité générale. En ce qui concerne par exemple la
physique des solides, on peut appliquer l’argument qui vaut pour la chimie, la biologie, etc.!:
il n’est pas le cas que tous les systèmes de la nature sont des solides. La théorie des champs
quantiques et la théorie de la relativité générale, par contre, s’appliquent à tous les systèmes
dans la nature. Au niveau d’abstraction auquel se situe l’argument pour la physique comme
science universelle, on peut négliger le fait qu’aucun des projets d’unification de la théorie
des champs quantiques avec la relativité générale n’est couronné de succès jusqu’à présent et
aussi le fait qu’il y a plusieurs conceptions en compétition concernant la transition entre des
systèmes quantiques proprement dits et des systèmes macroscopiques. Du point de vue de cet
argument, ces questions ouvertes ne constituent pas des problèmes philosophiques, mais
demandent une réponse scientifique!; il n’y a aucune raison philosophique de supposer qu’une
solution scientifique à ces problèmes ne soit pas possible. L’argument selon lequel tous les
systèmes sont des systèmes physiques, se sont développés sur la base de systèmes physiques
et sont soumis aux lois physiques n’est pas touché par ces problèmes. Cet argument est valide
même si la question reste ouverte de savoir comment on peut intégrer une théorie de la
gravitation dans la théorie des champs quantiques.
12.3 La survenance
La notion de survenance est souvent employée afin de saisir la relation entre les différents
niveaux du monde. Voici un exemple bien connu, la position que David Lewis avance sous le
nom de survenance à la Hume!:
We have geometry: a system of external relations of spatio-temporal distance between points.
Maybe points of spacetime itself, maybe point-sized bits of matter or aether or fields, maybe
both. And at those points we have local qualities: perfectly natural intrinsic properties which
need nothing bigger than a point at which to be instantiated. For short: we have an arrangement
of qualities. And that is all. There is no difference without difference in the arrangement of
qualities. All else supervenes on that. (Philosophical Papers. Volume 2. New York: Oxford
University Press 1986. Introduction, pp. IX–X)
Selon Lewis, ce qui unifie un monde, ce sont les relations spatio-temporelles. Tous et
seulement les systèmes entre lesquels obtiennent des relations spatio-temporelles constituent
un monde. Ces relations obtiennent entre des points. Peu importe s’il s’agit de points de
l’espace-temps lui-même, de particules microscopiques ou de points dans des champs. Ces
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 82
points exemplifient des propriétés naturelles intrinsèques. Lewis vise des propriétés physiques
fondamentales comme la masse et la charge. Selon lui, tout ce qu’il y a dans notre monde
survient sur une distribution des propriétés physiques fondamentales à des points de l’espace-
temps.
Lewis est austère. Il n’admet que cette distribution de propriétés intrinsèques comme
constituant le niveau fondamental du monde. Même les lois de la nature surviennent sur cette
distribution de propriétés (v.p.h. leçon 6.3). Dans le contexte de notre question, on peut être
plus libéral. On peut reconnaître comme fondamentales à côté des relations spatio-temporelles
d’autres relations physiques et on peut même accepter des relations irréductibles de lois de la
nature. La seule chose qui importe est qu’on puisse désigner un niveau fondamental de la
nature que la physique peut saisir. De plus, on peut laisser ouverte la question de savoir si
vraiment tout survient sur ce niveau fondamental. Il suffit de maintenir que tout ce qui tombe
dans le domaine des sciences de la nature survient sur ce niveau fondamental.
Cette thèse de survenance revient à dire ceci (cf. la définition de la survenance leçon 6.1)!:
une fois que le niveau fondamental de la nature est fixé, le reste de la nature est aussi fixé. Il
ne peut y avoir aucune différence dans la nature (à un niveau quelconque) sans qu’il y ait une
différence au niveau fondamental de la nature. Cette thèse s’applique au monde dans sa
totalité (c’est une thèse de survenance globale)!: afin de concevoir une différence, il faut
imaginer un autre monde possible. Il s’agit donc d’une thèse purement modale!: si quelque
chose à un niveau supérieur du monde était différent de ce qu’il est en fait, il y aurait aussi
une différence au niveau fondamental du monde. (Exemple simplifiant!: si j’avais mangé un
œuf ce matin, quelque chose dans l’arrangement des atomes dans le monde serait différent de
ce qu’il en fait est). En bref, si Dieu faisait un double du niveau fondamental de notre monde,
il aurait créé un double de notre monde en total, en tout cas en ce qui concerne le domaine des
sciences de la nature.
Si quelque chose survient sur autre chose, la chose qui survient n’a pas d’existence dans un
sens secondaire. La notion de survenance présuppose que la base de survenance ainsi que ce
qui survient existent. Il n’y a pas d’existence dans un sens secondaire. La notion d’existence
est univoque. On peut employer le concept de survenance afin de mettre en avant une
conception concernant la relation entre les niveaux différents du monde, présupposant que
tous ces niveaux existent. La notion de survenance propose une sorte de dépendance d’un
niveau – le niveau survenant – sur un autre niveau – le niveau qui constitue la base de
survenance – sans que cette dépendance soit réciproque. Cette notion nous permet ainsi de
saisir la structure hiérarchique de ces niveaux.
12.4 La réalisation physique
La notion de survenance n’est cependant pas suffisante afin de comprendre la relation entre
les différents niveaux de la nature. Cette notion constate une sorte de dépendance, mais elle
n’explique pas pourquoi il y a cette dépendance. Elle ne tient pas compte du fait que les
systèmes de niveaux supérieurs sont composés de systèmes de niveaux inférieurs, et en
dernière analyse composés de systèmes du niveau fondamental. Les systèmes biologiques
sont composés de systèmes chimiques et ceux-ci sont composés de systèmes physiques. Le
niveau du monde que décrit David Lewis dans la citation plus haute est fondamental aussi
parce que tous les autres systèmes de la nature sont composés de systèmes de ce niveau, quoi
que soit exactement la nature de cette relation de composition. De plus, la notion de
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 83
survenance ne prend pas en considération que les systèmes des niveaux supérieurs se sont
développés à partir des systèmes des niveaux inférieurs.
Il n’y a pas des atomes et en plus des molécules et en plus des organismes, les organismes
survenant sur l’arrangement des molécules et les molécules survenant sur l’arrangement des
atomes. Par contre, les organismes se composent de molécules et les molécules se composent
d’atomes!; de plus, les organismes se sont développés sur la base des molécules, et les
molécules se sont développées sur la base des atomes. Afin de saisir cette relation de
composition, on emploie souvent le concept de réalisation. Ce concept peut préciser et
compléter la notion de survenance sans être impliqué par cette notion.
La notion de réalisation revient à ceci!: considérons deux niveaux du monde A et B. Les
systèmes du niveau B surviennent sur les systèmes du niveau A. Chaque système du niveau B
consiste en un arrangement de systèmes du niveau A. Chaque système du niveau B est ainsi
réalisé par un arrangement de systèmes du niveau A. Une molécule d’eau est réalisée par un
certain arrangement d’atomes d’hydrogène et d’oxygène, un arbre est réalisé par un certain
arrangement d’atomes, etc.
Le concept de réalisation implique une identité contingente!: cet arrangement précis
d’atomes est de facto, disons, un chêne. Mais il ne s’ensuit pas que la propriété d’être un
chêne soit identique à la propriété d’être un arrangement d’atomes d’un certain type. Peut-être
y a-t-il ailleurs dans l’univers des systèmes qui sont des chênes mais qui consistent en un
autre arrangement d’atomes. Il y a au moins un monde possible dans lequel la physique de
Newton est correcte et les chênes sont réalisés comme un certain arrangement d’atomes
classiques et un autre monde possible (le nôtre!?) dans lequel les chênes sont réalisés comme
un certain arrangement de systèmes quantiques.
La notion de réalisation nous permet ainsi de concevoir une certaine sorte d’autonomie de
la chimie, de la biologie, etc. face à la physique. Si une théorie fondamentale de la physique
change – disons, la physique atomiste de Newton est remplacée par la théorie des champs
quantiques –, il ne s’ensuit pas que ce changement nécessite une altération au niveau de la
chimie, de la biologie, etc. Pour comprendre les propriétés biologiques d’un chêne, on peut
présumer que le chêne est en dernier lieu composé d’atomes au sens de la physique classique,
bien que la mécanique classique soit fausse. La découverte que les systèmes biologiques ne
sont pas réalisés par des arrangements d’atomes au sens de la physique classique, mais en fin
de compte par certains arrangements de systèmes quantiques ne change rien quant à la
recherche sur les propriétés biologiques des chênes.
La notion de réalisation tient compte du fait que les systèmes chimiques, biologiques, etc.
sont composés de systèmes physiques. Si on prend en considération que les systèmes
chimiques, biologiques, etc. se sont développés sur la base de systèmes physiques, on dispose
d’une explication du fait qu’il y a cette relation de réalisation. Un certain arrangement
d’atomes réalise un chêne, parce que les organismes se sont développés sur la base de
molécules, et les molécules se sont développées sur la base d’atomes. De plus, cette théorie
des origines et la notion de réalisation expliquent pourquoi il y a une relation de survenance
entre le niveau physique fondamental et les niveaux supérieurs du monde. La notion de
survenance et la notion de réalisation mettent donc à notre disposition des outils conceptuels
pour saisir les relations entre des systèmes différents du monde en respectant l’autonomie des
sciences diverses.
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 84
12.5 Suggestions de lecture
Cartwright, Nancy (1994)!: «!Fundamentalism vs. the patchwork of laws!». Proceedings of the Aristotelian
Society 94, pp. 279–292.
Jackson, Frank (1998)!: «!Armchair metaphysics!». Dans Mind, method and conditionals. Selected essays.
London!: Routledge. Chapitre 11, pp. 154–176.
12.6 Questions de contrôle
1. Pourquoi le projet d’une science unifiée a-t-il échoué!?
2. Dans quel sens la position de Cartwright va-t-elle plus loin que le simple constat d’une
pluralité de théories scientifiques!?
3. Quels sont les deux arguments qui cherchent à établir que la physique est une science
universelle!?
4. Qu’implique la position selon laquelle tous les systèmes sont soumis aux lois de la
physique!?
5. Qu’est-ce qu’une conception hiérarchique du monde!?
6. Pourquoi la survenance à la Hume de David Lewis est-elle une conception ontologique!?
7. Quelles notions de cette conception faut-il accepter et quelles notions peut-on mettre à
l’écart si on se propose d’employer le concept de survenance afin de saisir la relation entre
les différents niveaux du monde!?
8. Pourquoi cette thèse de survenance est-elle une thèse modale!?
9. Pourquoi cette thèse de survenance ne constitue-t-elle pas une théorie suffisante de la
relation entre les différents niveaux du monde!?
10. Qu’est-ce la réalisation physique!?
11. Comment cette notion de réalisation et la notion de survenance peuvent-elles mener à une
conception complète du point de vue philosophique de la relation entre les différents
niveaux du monde!?
12. Comment la notion de réalisation physique peut-elle respecter une certaine autonomie de
la chimie, de la biologie, etc. face à la physique!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 85
13) Réduction, fonction, émergence
13.1 La conception classique de réduction
Dans la leçon précédente, on a constaté le fait d’une pluralité des sciences et on a considéré le
défi qui en résulte!: comment rendre compte des relations systématiques entre les diverses
théories scientifiques, si de telles relations existent. Maintenir qu’il n’y a aucune relation
systématique implique cependant une métaphysique et une épistémologie controversées. Or il
semble qu’une métaphysique l’emporte suivant laquelle la nature admet des niveaux
différents et des relations systématiques (ou assez systématiques) entre eux. On a précisé ces
relations en termes de survenance et de réalisation. Il s’agit là de concepts qui décrivent des
relations entre des systèmes ou des niveaux dans la nature – ce sont des concepts
métaphysiques ou ontologiques par contraste à des concepts épistémiques qui décrivent des
relations entre des théories.
On peut dire cependant que les propositions d’une théorie B surviennent sur les
propositions d’une théorie A au sens où les valeurs de vérité des propositions de la théorie B
surviennent sur les valeurs de vérité des propositions de la théorie A. De plus, on peut dire que
les propositions de la théorie B décrivent des systèmes qui peuvent aussi être décrits comme
étant identiques à certains arrangements particuliers de systèmes qui sont traités par la théorie
A. Ces manières de parler n’empêchent toutefois pas – elle mettent plutôt en évidence – que
les concepts de survenance et de réalisation ne sont pas faits pour saisir des relations
épistémiques entre des théories scientifiques. La question est de savoir si la relation de
réalisation sur le plan des systèmes nous permet d’envisager une réduction sur le plan des
théories. En d’autres termes, la question est de savoir si on peut réduire les théories de la
biologie à des théories de la chimie et si on peut réduire celles-ci à des théories physiques. Par
contraste aux notions de survenance et de réalisation, la réduction est en premier lieu un
concept épistémique qui s’applique à la relation entre des théories diverses.
Comme la notion de survenance implique que ce qui survient sur quelque chose existe, la
notion de réduction implique ceci!: si on se propose de réduire une théorie T 1 à une théorie T2 ,
on présuppose que les propositions de T1 font référence à quelque chose et que ces
propositions sont vraies ou approximativement vraies (dans le sens où une reconstruction
rationnelle de T1 est possible à partir de T2 , T1 étant un cas limite de T2 – v.p.h. leçon 8.1). Il
faut donc distinguer entre la réduction et l’élimination d’une théorie. On élimine une théorie
si on la regarde comme fausse et on maintient que ses termes principaux ne font référence à
rien. Par contraste, on essaie de réduire une théorie qu’on tient en principe pour vraie afin
d’éclaircir ses relations avec une autre théorie qui est plus générale ou plus fondamentale. Par
exemple, en supposant qu’il y avait une théorie des sorcières au moyen âge, on a aujourd’hui
éliminé cette théorie en faveur d’une théorie sociologique et psychologique qui explique
pourquoi des gens ont tenu quelques femmes pour des sorcières, constatant que les sorcières
n’existent pas. Mais on a réduit la thermodynamique à la mécanique statistique, acceptant la
thermodynamique comme une bonne théorie scientifique qui fait référence à des phénomènes
(par exemple la température, la chaleur) dont on reconnaît l’existence, et essayant de clarifier
la relation entre la thermodynamique et la mécanique. (La question reste disputé de savoir si
cet essai de réduction est un succès.)
La conception classique de la réduction est formulée dans le contexte de la philosophie des
sciences néo-positiviste, notamment par Ernest Nagel dans son livre standard au sujet de la
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 86
philosophie des sciences ainsi que par Paul Oppenheim et Hilary Putnam dans un article
célèbre. Selon cette conception, il faut traduire les concepts théoriques d’une théorie T 1 qu’on
vise à réduire dans les concepts théoriques de la théorie T2 qui est la théorie à laquelle on a
l’intention de réduire T1 . Pour effectuer cette traduction, il faut des principes qui créent un
pont entre les deux théories (bridge principles). Le but est d’arriver à des propositions
biconditionnelles du type suivant!: le concept A de T1 est équivalent au concept B de T2 (A ¤
B) (exemple standard, mais contestable!: le concept de température en thermodynamique est
équivalent au concept d’énergie cinétique moyenne des molécules en mécanique statistique).
L’équivalence entre le concept A de T1 et le concept B de T2 n’implique pas que A et B ont
le même contenu. La notion d’équivalence ici en jeu est plus faible!: le concept A de T1 est
équivalent au concept B de T 2 si et seulement si (1) le concept A de T1 a la même extension
que le concept B de T 2 et (2) cette identité d’extension n’est pas contingente, mais
nomologiquement nécessaire. C’est-à-dire, le principe de pont A ¤ B exprime lui-même une
loi de la nature (par contraste à une identité contingente d’extension d’un côté et une nécessité
logique de l’autre). En d’autres termes, si l’exemple standard est bon, il est une loi de la
nature que la température telle que la conçoit la thermodynamique est identique à l’énergie
cinétique moyenne des molécules telle que la conçoit la mécanique statistique. Une fois qu’on
a gagné de telles propositions biconditionnelles, on peut déduire les lois de T1 à partir des lois
de T2 et ainsi effectuer la réduction de T1 à T2 .
Le problème de cette conception de réduction est de trouver des principes qui créent un
pont entre les deux théories concernées, permettant de traduire les concepts de T 1 dans les
concepts de T 2 . Il n’y a presque pas d’exemple substantiel d’une réduction qui s’est effectué
selon ce schèma. Il est même encore en discussion de savoir si la thermodynamique est
effectivement réductible de cette manière à la mécanique statistique.
13.2 La réduction fonctionnelle
Il y a une autre conception de la réduction qui a été proposée par Frank Ramsey et développée
par David Lewis. Cette conception de réduction est liée à la notion de réalisation qu’on a
discutée dans la leçon précédente. Elle est utile pour effectuer une réduction de toute théorie
qui décrit des propriétés fonctionnelles à une théorie qui décrit les choses qui réalisent les
fonctions en question. Afin de mettre en œuvre cette conception de la réduction, il faut
formuler une définition fonctionnelle des concepts théoriques de la théorie T 1 dont on
envisage la réduction!: typiquement on définit les référents des concepts de T 1 en termes de
leurs causes et leurs effets saillants (c’est-à-dire par le rôle ou la fonction causal des
référents). On regarde ainsi les référents des concepts de T1 comme une boîte noire qui reçoit
une certaine entrée (input) et qui réagit à cette entrée en produisant une certaine sortie
(output). Une fois qu’on dispose d’une définition des concepts de T 1 en termes de fonctions
causales, on peut identifier ces fonctions causales avec les propriétés physiques qui les
réalisent dans le cas en question. On peut ainsi réduire la théorie T1 à une théorie T 2 qui traite
ces propriétés physiques. On n’a pas besoin de principes-pont pour effectuer la réduction. La
réduction fonctionnelle ne se heurte donc pas aux difficultés de la conception classique de
réduction.
Prenons un distributeur de café comme exemple. On peut formuler une définition
fonctionnelle d’une telle machine. Si on introduit une pièce d’un franc dans la machine et si
on presse le bouton «!café noir!», la machine réagit à cette entrée en produisant un gobelet de
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 87
café noir à la sortie. On peut développer une théorie des distributeurs de café en ces termes.
Bien sûr, cette théorie n’est pas suffisante pour le mécanicien auquel on fait appel quand le
distributeur est en panne. Le mécanicien doit connaître les mécanismes physiques qui
réalisent la fonction qu’exerce le distributeur de café. On peut réduire la théorie fonctionnelle
des distributeurs de café à une théorie physique qui aborde les mécanismes qui réalisent ces
fonctions dans le cas des distributeurs de café Electrolux.
La réduction fonctionnelle ne peut être qu’une réduction partielle dans le sens suivant!:
chaque fonction peut être réalisée de manière multiple. Par conséquent, on ne peut pas réduire
la théorie T 1 , dont les concepts centraux permettent une définition fonctionnelle, à une seule
théorie T 2 qui décrit les propriétés physiques réalisant les fonctions en question – il y a
plusieurs, peut-être un nombre infini, de théories possibles qui décrivent chacune des
propriétés physiques différentes réalisant les mêmes fonctions. La réduction se limite donc à
des cas spécifiques. Néanmoins, pour chaque cas qui tombe sous la théorie T1 , il est possible
de réduire la description du cas en question à une description dans le vocabulaire d’une
théorie physique qui est plus fondamentale que T 1 . Pour le cas des distributeurs de café de la
marque Electrolux, on peut réduire la théorie T1 – la théorie fonctionnelle des distributeurs de
café – à une théorie physique T 2 qui traite spécifiquement le mécanisme des distributeurs de
café de la marque Electrolux!; pour le cas de distributeurs de café de la marque Miele, on peut
réduire la théorie T 1 – la théorie fonctionnelle des distributeurs de café – à une théorie
physique T 3 qui examine le mécanisme des distributeurs de café qui est implanté dans les
appareils de marque Miele!; et il en va de même de toutes les autres marques de distributeurs
de café.
La conception de la réduction fonctionnelle est importante notamment en biologie. Voici un
exemple que présente le philosophe de la biologie Elliott Sober!:
… the Lotka-Volterra equations in ecology describe how the number of predators and the
number of prey organisms are dynamically related. These equations apply to any pair of
populations in which organisms in one prey upon organisms in the other. What is this relation of
predation!? Lions prey on antelopes; Venus’s-flytraps prey on flies. What does a lion have in
common with a flytrap that makes both of them predators!? It isn’t in virtue of any physical
similarity that these two organisms both count as predators. True, lions catch and eat antelopes,
and flytraps catch and eat flies. But the physical details of what catching and eating mean in
these two cases differ markedly. Biological categories allow us to recognize similarities between
physically distinct systems. (Philosophy of biology. Boulder!: Westview Press 1993. Pp. 76–77)
Le concept de prédateur se prête à une définition fonctionnelle, disons une définition en
termes de saisir et de manger d’autres organismes. Mais la relation de prédation permet des
réalisations multiples. La prédation dans le cas des lions est très différente de la prédation en
cas des attrape-mouches. Pour cette raison, on ne peut pas réduire la théorie biologique de la
prédation (les équations Lotka-Volterra, etc.) à une seule théorie physique. Du point de vue
physique, le mécanisme qui réalise la prédation dans le cas des lions (saisir et manger des
antilopes) est très différent du mécanisme qui réalise la prédation dans le cas des attrape-
mouches (saisir et manger des mouches). Il en va de même pour les concepts de saisir et de
manger d’autres organismes!: dans le cas des attrape-mouches saisir et manger veut dire autre
chose que dans le cas des lions.
Cet exemple montre que la classification en biologie ne s’accorde pas avec la classification
en physique. Comme le dit Sober, la biologie nous permet d’apercevoir des similarités entre
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 88
des systèmes qui sont très éloignés du point de vue physique. Pour cette raison, il est futile de
chercher à réduire la biologie à la physique. On ne va pas trouver de principes-pont qui
établissent une équivalence nomologique entre des concepts biologiques et des concepts
physiques, équivalence qui est demandée par la conception classique de réduction de Nagel.
Néanmoins, cette réalisation multiple de la relation de prédation permet une réduction
partielle de la théorie biologique de prédation dans le sens de la réduction fonctionnelle de
Ramsey–Lewis. Dans le cas des lions, on peut réduire la théorie T1 – la théorie biologique de
la prédation – à une théorie T 2 – la théorie physique ou chimique qui aborde les mécanismes
dans lesquels consiste la prédation dans ce cas (à savoir, les mécanismes propres aux lions de
saisir et de manger d’autres organismes). Dans le cas des attrape-mouches, on peut réduire la
théorie T1 – la théorie biologique de la prédation – à une théorie T3 – la théorie physique ou
chimique qui examine les mécanismes dans lesquels consiste la prédation dans ce cas (les
mécanismes propres aux attrape-mouches de saisir et de manger d’autres organismes). Il en
va de même pour tous les autres cas de prédateurs.
La conception de la réduction de Ramsey–Lewis présuppose qu’on peut donner une
définition en termes de fonctions (typquement causales) des concepts de la théorie dont on
envisage la réduction. C’est une question ouverte de savoir dans quelle mesure les concepts
des théories abordant des phénomènes de niveaux supérieurs en comparaison à un niveau
fondamental physique se prêtent à une définition fonctionnelle. Par exemple, il semble
difficile d’envisager une définition fonctionnelle de la couleur rouge qui distingue cette
couleur de la couleur de vert, etc. – au moins en ce qui concerne l’aspect phénoménal.
Si cette conception d’une réduction fonctionnelle devait avoir une application large, elle
aurait plusieurs avantages!: elle nous permet de comprendre pourquoi les théories
scientifiques des niveaux supérieurs du monde (niveau chimique, biologique, etc.) jouissent
d’une certaine autonomie et sont dès lors indispensables. Les classifications sur lesquelles se
basent ces théories ne s’accordent pas avec les classifications en physique. Néanmoins, cette
conception de la réduction fonctionnelle établit une relation précise entre les théories
scientifiques des niveaux supérieurs et les théories scientifiques du niveau fondamental. De
plus, la notion de réalisation physique, en combinaison avec une théorie causale de
l’évolution cosmique, nous explique les phénomènes chimiques, biologiques, etc. sur la base
des phénomènes physiques, et ceci en gardant l’autonomie des théories chimiques,
biologiques, etc. face à la physique.
13.3 L’émergence
Afin de saisir la relation entre le niveau fondamental physique du monde et les niveaux
supérieurs, on emploie souvent le concept d’émergence. Il y a deux aspects à l’idée
d’émergence!:
a) l’émergence temporelle!: Sont émergents dans le sens temporel tous et seulement les
phénomènes qui se sont développés pendant l’évolution cosmique. Par exemple, tous les
phénomènes biologiques sont des phénomènes émergents au sens temporel.
b) l’émergence constitutive!: Sont émergents dans le sens constitutif tous et seulement les
phénomènes qui ne sont pas présents au niveau fondamental physique, mais qui existent
sur la base de ce niveau. On dit souvent que les propriétés émergentes au sens constitutif
sont des propriétés qui appartiennent à des systèmes complexes comme tout, mais pas à
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 89
leurs parties (à savoir, leurs parties fondamentales physiques). Pour cette raison, on
caractérise ces propriétés aussi comme des propriétés systémiques.
Il est évident qu’il y a des phénomènes émergents dans les deux sens. Beaucoup de
phénomènes d’émergence temporelle sont aussi des phénomènes d’émergence constitutive et
vice versa. Il y a donc une grande intersection entre la classe de phénomènes d’émergence
temporelle et la classe de phénomènes d’émergence constitutive. Mais il semble qu’il n’y a
pas d’identité d’extension entre les deux classes!: il peut y avoir des phénomènes
d’émergence temporelle qui ne sont pas de phénomènes d’émergence constitutive, et il peut y
avoir des propriétés qui appartiennent au niveau basal du monde comme tout sans que ces
propriétés se soient développées dans l’évolution cosmique.
L’émergence temporelle ne pose pas de défi à la philosophie des sciences. Le fait que de
nouveaux phénomènes se sont développés pendant l’évolution cosmique ne dit rien sur la
relation systématique entre ces phénomènes et les phénomènes sur la base desquels ils se sont
développés. Il en va de même de l’émergence constitutive!: le fait qu’il y a des propriétés qui
appartiennent uniquement à des systèmes complexes comme tout ne dit rien en tant que tel sur
la relation systématique entre ces propriétés et les propriétés de base. L’émergence
constitutive n’exclut en particulier pas que les phénomènes ou les propriétés émergents en ce
sens surviennent sur un niveau de phénomènes ou de propriétés fondamentales. L’émergence
constitutive est par exemple compatible avec la thèse de la survenance à la Hume de David
Lewis. De plus, l’émergence constitutive s’accorde avec la position que les propriétés de
niveaux supérieurs sont réalisées par des arrangements de propriétés de niveaux inférieurs. Il
n’est même pas exclu qu’une théorie qui traite des phénomènes d’émergence constitutive
puisse être réduite à une théorie qui aborde un niveau du monde plus fondamentale.
L’émergence dans le sens constitutif est toutefois souvent conçue comme étant opposée au
réductionnisme. L’argument standard qu’on apporte pour soutenir cette opposition consiste à
dire que les phénomènes émergents au sens constitutif sont imprédictibles sur la base des
phénomènes plus fondamentaux. En d’autres termes, les propriétés d’un système complexe
comme tout ne peuvent pas être prédites sur la base des propriétés de ses parties. Mais il y a
une confusion dans cet argument!: si on réduit une théorie T1 à une théorie T 2 , on conçoit une
relation systématique entre ces deux théories!; cette relation ne peut être conçue qu’après
avoir établi les deux théories. La réduction est une relation a posteriori entre deux théories,
tandis que la prédiction est une relation a priori. Si on réduit une théorie T 1 à une théorie T2 ,
on vise à expliquer les phénomènes que traite T 1 sur la base des phénomènes qu’aborde T2 .
L’explication n’implique cependant pas la possibilité d’une prédiction. Du reste même si T1 et
T2 décrivent tous les deux des domaines de phénomènes déterministes (toutes les lois de T 1 et
de T2 sont des lois déterministes), il ne s’ensuit pas qu’on peut prédire les phénomènes de T1
sur la base d’une description des phénomènes de T2 . Le déterminisme est une position
ontologique qui n’implique pas qu’une prédiction au niveau épistémique soit possible. Par
exemple, la théorie du chaos est une théorie déterministe qui exclut qu’on puisse faire des
prédictions fiables.
Même s’il est vrai que tous les phénomènes ou propriétés émergents au sens constitutif sont
imprédictibles sur la base de phénomènes ou propriétés plus fondamentaux, il ne s’ensuit pas
qu’une théorie qui traite des phénomènes ou propriétés émergents au sens constitutif est
irréductible à une théorie qui traite des phénomènes ou propriétés plus fondamentaux. Si on a
l’intention d’opposer l’émergence au réductionnisme, il faut avancer un autre argument que
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 90
celui qui se base sur l’imprédictibilité. À défaut d’un tel argument, la survenance et la
réalisation en ontologie et le réductionnisme en épistémologie continuent d’être des positions
attrayantes afin de saisir la relation entre des niveaux fondamentaux et des niveaux supérieurs
du monde – même si on abandonne la philosophie des sciences néo-positiviste et pourvu
qu’on remplace la notion classique de réduction par la notion de réduction fonctionnelle de
Ramsey–Lewis.
13.4 Suggestions de lecture
Lewis, David (1970)!: «!How to define theoretical terms!». Journal of Philosophy 67, pp. 427–446. Reproduit
dans David Lewis (1983)!: Philosophical Papers. Volume 1. Oxford!: Oxford University Press. Pp. 78–95.
Nagel, Ernest (1961)!: The structure of science. Problems in the logic of scientific explanation. London!:
Routledge. Chapitre 11.
Oppenheim, Paul & Putnam, Hilary (1980)!: «!L’unité de la science: une hypothèse de travail. Traduction par
Pierre Jacob!». Dans P. Jacob (éd.)!: De Vienne à Cambridge. L'héritage du positivisme logique. Paris!:
Gallimard. Pp. 371–408.
Stephan, Achim (1999)!: Emergenz. Von der Unvorhersagbarkeit zur Selbstorganisation. Dresden!: Dresden
University Press.
13.5 Questions de contrôle
1. Pourquoi les concepts de survenance et de réalisation physique ne sont-ils pas capables de
saisir la relation entre des théories scientifiques de différents niveaux!?
2. Quelle est la différence entre la réduction et l’élimination d’une théorie scientifique!?
3. Quelle est la différence entre la conception classique de la réduction et la conception de
Ramsey–Lewis!?
4. Pourquoi la conception de Ramsey–Lewis est-elle préférée aujourd’hui!?
5. Quelle présupposition au plan de la théorie à réduire cette conception implique-t-elle!?
6. La réduction à la Ramsey-Lewis est-elle applicable dans tous les cas!?
7. Pourquoi préserve-t-elle une certaine autonomie des théories qu’on vise à réduire?
8. Quelle est la relation entre la notion de réalisation sur le plan de l’ontologie et la notion de
réduction fonctionnelle sur le plan de l’épistémologie!?
9. Quelle est la différence entre la notion d’émergence au sens temporel et la notion
d’émergence au sens constitutif!?
10. La notion d’émergence au sens temporel présente-t-elle un défi pour la philosophie des
sciences!?
11. La notion d’émergence au sens constitutif présente-t-elle un défi pour la philosophie des
sciences!?
12. Quelle est la portée de l’argument de l’imprédictibilité!?
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 91
14) Le monde des sciences et le monde de la vie
14.1 Les trois positions principales
Cette dernière leçon considère la relation entre le monde en tant que décrit par les sciences et
le monde en tant que nous le connaissons dans la vie quotidienne. En d’autres termes, la
question est de savoir quelle est la relation entre les théories scientifiques et le sens commun.
Il y a trois types de réponse à cette question!:
a) l’éliminativisme!: Il existe uniquement les systèmes et les propriétés auxquels font
référence les théories scientifiques matures. Les systèmes qui nous sont familiers dans le
sens commun n’existent pas, parce qu’ils ne sont pas inclus dans les sciences. En d’autres
termes, les sciences sont le critère de ce qui existe et de ce qui n’existe pas.
b) la priorité du sens commun!: Les systèmes qui nous sont familiers dans le sens commun
existent en tout cas, indépendamment de ce que disent les sciences. Il est cependant
douteux si oui ou non existent les entités théoriques des sciences. On peut admettre les
entités posées par les sciences seulement dans la mesure où on peut reconstruire la
reconnaissance de ces entités sur la base du sens commun. En d’autres termes, le sens
commun est le critère de ce qui existe et de ce qui n’existe pas.
c) le compatiblisme!: Le réalisme scientifique est compatible avec le réalisme du sens
commun. Il y a de une continuité entre le réalisme scientifique et le réalisme du sens
commun. On peut accepter que les entités examinées par les sciences sont plus
fondamentales au sens ontologique que les entités qui nous sont familières dans la vie
quotidienne. Mais il ne s’ensuit pas qu’il est possible de remplacer le sens commun par la
science.
La première position est un réalisme scientifique dur. L’argument le plus important est ceci!:
les sciences, par contraste au sens commun, adoptent des méthodes strictes pour vérifier les
propositions qu’elles tiennent comme vraies (de manière hypothétique). Il est donc
raisonnable de se laisser guider par les sciences quand il s’agit de savoir quelles propositions
il faut regarder comme vraies. Or, les sciences ont montré que beaucoup de propositions
autrefois tenues pour vraies par le sens commun sont en fait fausses. Il n’est pas vrai que
toutes les choses matérielles sont animées, que la terre est plate, etc. Les nombreux échecs du
sens commun constituent une raison suffisante pour se méfier du sens commun en général –
surtout si on tient compte du fait que beaucoup des entités qu’admet le sens commun
n’apparaissent pas dans les sciences, par exemple les couleurs des choses (leur aspect
phénoménal), le passage du temps, etc. Les sciences, en revanche, nous offrent une vision du
monde complète. Il faut donc envisager de remplacer le sens commun dans sa totalité par une
vision scientifique du monde. Sellars, par exemple, constate un conflit insoluble entre la
conception scientifique du monde et la conception du sens commun (notamment dans
«!Philosophy and the scientific image of man!») et il accorde de la préférence à la conception
scientifique en allant jusqu’à dire que le monde des objets du sens commun n’existe pas
(notamment dans «!Empirisme et philosophie de l’esprit!», chapitre 9).
La deuxième position s’inspire d’un scepticisme à l’égard des théories scientifiques. Cette
position peut se baser sur la critique que l’empirisme et l’instrumentalisme adressent au
réalisme scientifique. On n’accepte que ce qui est accessible par le sens commun ou ce qui
peut être reconstruit sur cette base, refusant d’admettre que les entités posées par les sciences
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 92
sont plus fondamentales que les entités du sens commun et rejetant le projet d’une correction
du sens commun par les sciences.
La troisième position présuppose qu’il n’y a pas de contradiction principale entre les
propositions du sens commun et les propositions scientifiques. On cherche ainsi à intégrer les
propositions du sens commun dans le corps des propositions scientifiques, montrant par là
que les propositions du sens commun sont en principe cohérentes avec les sciences.
L’argument principal est qu’il y a une continuité entre le sens commun et les sciences!: les
sciences se sont développées sur la base du sens commun. Surtout par l’enseignement scolaire
ainsi que par la technique, les connaissances scientifiques entrent dans le sens commun.
Personne ne croit plus aujourd’hui que la terre est plate!; ce qui ont été autrefois des entités
théoriques (l’oxygène, l’électricité, la radioactivité …) sont aujourd’hui des entités qui nous
sont familières dans la vie quotidienne. Les limites du sens commun ne sont pas fixées une
fois pour tous, mais le sens commun s’adapte aux sciences.
Il y a cependant des propositions du sens commun dont il est difficile d’imaginer qu’elles
pourront être abandonnées sous l’influence des sciences – par exemple, la proposition que le
temps passe, que les choses familières sont des objets à trois dimensions qui persistent dans le
temps, etc.. La théorie scientifique de la relativité spéciale est souvent reçue comme
proposant que notre monde est un univers à quatre dimensions dont le contenu sont des
événements ou des processus qui ont des parties temporelles ainsi que spatiales. Le défi pour
la troisième position est de dissiper de telles contradictions apparentes entre une théorie
scientifique et le sens commun. Dans ce cas, concernant le passage du temps, il faut montrer
(a) comment la théorie de l’univers à quatre dimensions peut inclure les notions de plus tôt et
de plus tard relatives à des points de l’espace-temps et (b) comment ces notions permettent la
reconstruction de ce qu’on appelle le passage du temps. Concernant les objets persistants, il
faut montrer comment la notion d’identité qualitative (genidentité) entre des événements
formant une série continue dans l’espace-temps (un ver spatio-temporel, comme on dit) peut
fonder la notion d’objets sans parties temporelles persistant dans le temps. En bref, la
plausibilité de la troisième position dépend d’une interprétation crédible des concepts du sens
commun qui établit un lien entre ces concepts et des concepts scientifiques.
14.2 La priorité épistémique du sens commun
Vu l’argument de l’induction pessimiste d’un côté et l’argument du miracle de l’autre et
tenant compte de la situation actuelle de la philosophie des sciences, on a jugé dans la leçon
11 que deux positions sont capables de servir de chemin royal entre ces deux arguments – une
position réaliste, à savoir le réalisme pragmatique ou conjectural, et une position empiriste, à
savoir l’empirisme constructiviste (admettant en plus le réalisme sélectif du nouvel
expérimentalisme comme une position entre ces deux). Même si le réalisme pragmatique
abandonne le but d’une théorie scientifique vraie, complète et finale et ainsi la conception du
progrès scientifique comme progrès vers ce but, selon toute position réaliste en philosophie
des sciences, les entités que posent les sciences sont plus fondamentales que les entités qui
nous sont familières dans le sens commun. Une position répandue consiste à dire que les
entités qui sont traitées par les théories fondamentales de la physique constituent une base sur
laquelle surviennent les autres entités, y compris les entités du sens commun. Et il en va de
même pour l’empirisme. L’empirisme sophistiqué d’aujourd’hui, l’empirisme constructiviste,
ne met en cause que la proposition épistémique selon laquelle nous avons à disposition des
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 93
critères rationnels pour évaluer la prétention de la part des interprétations concurrentes et
contradictoires des théories scientifiques à fournir des connaissances. Mais on admet que, du
point de vue ontologique, les entités que posent les sciences sont plus fondamentales que les
entités auxquelles nous avons un accès dans le sens commun. Il y a donc de bonnes raisons de
supposer que les entités que découvrent les sciences sont plus fondamentales du point de vue
ontologique que les entités du sens commun.
Néanmoins, il serait hâtif d’en tirer la conclusion d’un réalisme scientifique dur qui aboutit
à une position éliminativiste envers les entités du sens commun. Il y a une priorité
épistémique du sens commun dans le sens suivant!: pour établir un langage quelconque qui se
réfère au monde, il n’est pas possible d’introduire tous les concepts uniquement en expliquant
leurs relations inférentielles avec d’autres concepts. Il faut introduire quelques concepts en
indiquant non seulement des relations inférentielles à d’autres concepts, mais aussi en
désignant directement leurs conditions d’application, c’est-à-dire en montrant des choses
auxquelles ils s’appliquent. Or, les concepts scientifiques, au moins dans la phase initiale,
sont typiquement des concepts qui sont introduits en indiquant leurs relations inférentielles,
tandis que les concepts du sens commun sont typiquement introduits en indiquant directement
leurs conditions d’application. On introduit le concept de chaise en montrant des chaises, le
concept d’oiseau en montrant des oiseaux, etc., tandis qu’on introduit le concept de trou noir
en indiquant sa position dans une théorie.
Au niveau épistémique, il faut dès lors admettre une priorité du sens commun au sens
suivant!: le langage d’une théorie scientifique qui se réfère au monde – par contraste à un
langage purement logique ou mathématique – se base sur quelques concepts qui ne peuvent
être introduits qu’en indiquant directement leurs conditions d’application en montrant des
exemples d’objets auxquels ils s’appliquent (plus en mentionnant des relations inférentielles).
Or, ceux-ci sont des concepts qui font partie du sens commun ou qui sont au moins
susceptibles d’être des concepts du sens commun. La méthode pour introduire ces concepts en
indiquant directement leurs conditions d’applications implique qu’on fasse référence à des
objets dans le monde, et faire référence à des objets implique que ces objets existent, même
s’il faut ensuite corriger la conception initiale de ce que sont ces objets sur la base de
découverts scientifiques. Cette priorité du sens commun au niveau épistémique n’est pas un
fait contingent qui concerne notre manière d’apprendre une langue. Il s’agit d’une condition
sémantique systématique!: la référence à des objets hors du langage n’est possible que si cette
condition est accordée. Putnam met cette condition en relief dans un article au sujet du
pragmatisme.
Concernant les trois positions principales au sujet de la relation entre les sciences et le sens
commun, il en résulte de ces considérations un argument en faveur de la position
compatibliste. La position éliminativiste se heurte à la difficulté d’expliquer comment on peut
introduire les concepts du langage scientifique si on ne reconnaît pas les entités du sens
commun. La position qui accorde la priorité au sens commun se base sur cet argument
sémantique qui établit une priorité épistémique du sens commun, mais elle va plus loin que ce
qu’on peut atteindre avec cet argument en rejetant la notion d’une priorité ontologique des
entités que posent les sciences. Elle tourne ainsi une priorité épistémique du sens commun
bien fondée en un scepticisme envers les sciences qui est dépourvu de fondement. La position
compatibliste, en revanche, reconnaît l’argument sémantique pour la priorité du sens commun
tout en acceptant que les entités que découvrent les sciences sont fondamentales au niveau de
M. Esfeld, été 2003 Cours Epistémologie des sciences 94
l’ontologie. Le compatiblisme tourne la priorité épistémique du sens commun en un argument
en faveur de la continuité entre le sens commun et les sciences!: s’il faut quelques concepts
qui sont introduits en faisant directement référence à des objets auxquels ils s’appliquent, le
lien avec ces concepts est indispensable pour la sémantique et la référence des concepts
scientifiques.
14.3 Suggestions de lecture
Putnam, Hilary (1995)!: «!Pragmatism!». Proceedings of the Aristotelian Society 95, pp. 291–306.
Sellars, Wilfrid (1963)!: «!Philosophy and the scientific image of man!». Chapitre 1 dans Science, perception and
reality. London!: Routledge. Pp. 1–40.
14.4 Questions de contrôle
1. Quelles sont les positions principales au sujet de la relation entre les sciences et le sens
commun!?
2. Quel est l’argument pour envisager l’élimination des entités que reconnaît le sens
commun!?
3. Comment peut-on argumenter pour une priorité du sens commun!?
4. Quels sont les arguments en faveur du compatiblisme!?
5. Quelles difficultés rencontre la position compatibliste!?
6. Quelle est l’idée d’une priorité ontologique des objets que posent les sciences!?
7. Pourquoi une priorité ontologique des objets que posent les sciences n’implique-t-elle pas
aussi une priorité au niveau du langage!?
8. Quelles sont les manières d’introduction des concepts!?
9. Comment peut-on baser sur la manière dont il faut introduire quelques concepts un
argument en faveur d’une position compatibliste entre les sciences et le sens commun!?