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Livre et société en RDC : enjeux et défis

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ASSOCIATION INTERNATIONALE DE BIBLIOLOGIE

18e Colloque international de bibliologie de l'Association internationale de


Bibliologie (AIB)

1er Colloque congolais de bibliologie du Comité congolais de l’Association


Internationale de Bibliologie

Kinshasa (27 novembre – 3 décembre 2004)

Livre et société en République Démocratique du Congo : la prépondérance


du livre religieux et du manuel scolaire dans l’édition congolaise

par

Marc NGWANZA Kassong Abor

Assistant à l’Institut facultaire des sciences de l'information et de la communication


(IFASIC)
Dans la société congolaise, le livre a été introduit par les colons et pour les besoins de l’évangélisation
et de la colonisation. Dans ce contexte, parler de la place du livre dans cette société revient à répondre
à une question principale, à quoi sert le livre (en bref quelle est l’importance de l’écrit) dans la société
congolaise ? Des études menées sur place n’incitent guère à l’optimisme. En effet, l’UNESCO avait
proclamé 1972, l’année internationale du livre avec comme devise « le livre pour tous ». Trente-deux
ans après, la situation du livre est pire qu’avant : tous les indicateurs sont au rouge vif 1 . Le livre a
déserté nos écoles 2 . Les librairies ferment les unes après les autres… Les Congolais n’ont pas adopté
le livre comme les autres biens de l’industrie culturelle en dépit de son importance fondamentale dans
le secteur de l’éducation.
Plusieurs raisons peuvent expliquer cette réalité. Tshimanga Kabwe Dolay se penche sur l’absence
d’une politique du livre en RDC et ses conséquences 3 . Les études de l’UNESCO et de l’Institut
National de la Statistique (INS) pointent du doigt le néo-alphabétisme et la baisse sensible et
constante du pouvoir d’achat qui mine le secteur du livre au Congo 4 . Christophe Cassiau 5 indexe
l’État congolais qui est, selon son étude, contre le livre par une absence d’une politique en la matière,
tout en asphyxiant les opérateurs culturels dans le secteur du livre par une multitude de taxes.
Pourtant ces études montrent de façon claire que les livres religieux et scolaires sont les plus
consommés par les Congolais. Depuis l’époque coloniale, des foyers de diffusion des livres ont
émergé à travers le pays sous l’impulsion des missionnaires. Le livre s’est imposé comme outil
fondamental de la formation. À ce titre, l’écrit était appelé à jouer un rôle central dans la transmission
des connaissances dans la mesure où l’enseignement se généralisait et, là où il fallait des contraintes
pour amener des enfants à l’école, les parents le faisaient de leur propre gré. La poussée
démographique dans le secteur de l’enseignement offre un circuit de circulation de l’imprimé. Mais
rien de tel ne s’est produit. Que faire face à cette réalité ? Lire nécessite en effet, d’avoir une capacité
de déchiffrer des codes véhiculant des messages. De ce fait, promouvoir le livre dans notre société ne
revient pas seulement à établir un plan de sauvetage (équipement) des bibliothèques et des autres
structures de la chaîne éditoriale, mais aussi à donner au livre la place qui lui revient à l’école.
C’est à l’autre bout de la chaîne éditoriale, le lecteur, qu’il faut penser et investir. C’est donc à
l’école, dans toutes ses acceptions, d’initier à la lecture et de maintenir la flamme pour espérer avoir
des consommateurs demain. En réhabilitant l’école, il serait facile de mettre en place des structures
novatrices qui peuvent accompagner des campagnes de lecture qui ont, jusqu’à ce jour, échoué. En
effet, une nouvelle « politique » de lecture aura une incidence positive sur l’imprimé dans l’ensemble
car, comme le souligne Nina Heissmer, P. Lavy et A. Candela 6 , le public n’évolue pas spontanément,
il évolue grâce à certains facteurs et sous l’effet des éléments qui jouent le rôle de prescripteur. Au
regard de notre thème, deux pôles constituent les foyers naturels de la demande sociale du livre :
l’école et l’église. Ils constituent le véritable point d’ancrage de la consommation de l’écrit en général
et du livre en particulier. Le livre, au Congo, a, en effet, une double histoire : celle de l’évangélisation
et celle de la colonisation. L’évangélisation est liée à l’introduction de l’écriture à l’Ouest par les
Européens et à l’Est par les Arabes. La colonisation s’est retrouvée devant un besoin croissant de
cadres autochtones pour des postes subalternes dans l’administration et les exploitations minières,
agricoles, … Nous allons analyser la constance et le développement de deux foyers sous le regard du
pouvoir dominant dans la société.

1
NGWANZA KASSONG ABOR, Marc – Les Structures du marché du livre en République démocratique du
Congo. In : « Schéma et schématisation, revue de schématologie et de bibliologie », n° 58, 2ème trimestre, Paris,
2003, pp. 59-76.
2
UBA KOLI, Bruno – La Fréquentation de la bibliothèque scolaire par les élèves de Kinshasa, mémoire de fin
d’études, IFASIC, 2001.
3
TSHIMANGA KABWE DOLAY – L’État et le livre en République du Zaïre, TFE, ISTI, 2000.
4
INS et UNESCO – Études sur les marchés du livre au Zaïre, Département du Plan, 1985.
5
CASSIAU, Christophe – L’État contre le livre, le cas de la RDC.
6
CANDELA, A; HEISSLER, Nina et LAVY, P. – Diffusion du livre et développement de la lecture en Afrique,
Paris, Culture et Développement, 1965, p. 5.

2
Le Livre dans la société congolaise à l’époque coloniale
Des écrits sur la colonisation du Congo montrent que, bien avant l’époque coloniale, le royaume
Kongo était entré en contact avec l’écrit par le canal des Portugais. Des fils des dignitaires avaient reçu
une éducation chrétienne au Portugal et des missionnaires avaient construits des églises. Donc une
élite locale était alphabétisée et, en 1624, le catéchisme destiné aux fidèles du royaume était imprimé 7 .
Cette période préfigure ce qui se fera de façon systématique pendant la période de la colonisation qui
commence officiellement en 1885, où l’Église fera partie des trois piliers du pouvoir, avec l’État et le
capital. C’est ainsi que, comme le souligne Albert Gérard, quatre processus se déroulèrent
simultanément 8 (évangélisation, commerce, conquête et exploitation) avec l’instauration de l’ordre
impérialiste. La période de la colonisation est aussi marquée par la conquête des missionnaires.
Ndaywel è Nziem 9 précise que l’enseignement dépendait de l’évangélisation qui se réalisait suivant
deux directions : celle des catholiques et celle des protestants.
L’Église catholique, comme les missionnaires protestants, particulièrement ceux de la Baptist
Missionary, ont comme premier objectif avoué l’évangélisation, c’est-à-dire apporter la « Bonne
nouvelle » aux populations autochtones 10 . C’est dans cette perspective que les premiers écrits qui sont
diffusés sont liés à la parole de Dieu. En 1905, la Baptist Missionary avait déjà diffusé sur la côte
ouest du Congo la Bible en kikongo. Comme pouvoir dominant grâce au soutien financier et autres
avantages qu’elle recevait de l’État colonial, l’Église s’est lancée dans la formation de l’élite locale
d’abord pour le besoin d’évangélisation. L’Église avait besoin de catéchistes et c’est ainsi que
naquirent des fermes chapelles. En 1908, dans ce qui allait devenir plus tard le diocèse de Kisantu,
l’expérience est lancée 11 : « les villages chrétiens des jésuites étaient groupés autour des fermes-
chapelles dans lesquelles vivaient des jeunes, instruits dans les trois R par un ou deux catéchistes,
formés en agriculture et en élevage, et supervisés par un prêtre itinérant » 12 . Les trois R sont Reading
(lecture), Writting (écriture) et Arithmetic (calcul).
Mais bien vite, l’Église passa à la formation de l’élite locale pour les besoins de l’Église mais aussi
de la colonisation. Là où il fallait ouvrir un lieu de prière, il fallait bénéficier de l’aide des catéchistes
locaux. Ainsi, « les protestants comme les catholiques ont eu la préoccupation identique de former des
collaborateurs africains, en commençant par des catéchistes-évangélistes, en poursuivant avec le
ministère ordonné… » 13 . On se rend bien compte que la formation religieuse prime et la seule chose
mise à la disposition des catéchistes sont des manuels de catéchisme. Par contre, les protestants de la
Baptist Missionary Society, arrivés en 1878, fondent des écoles, publient un dictionnaire et une
grammaire en kikongo en 1888, la traduction du Nouveau Testament en 1891 et la Bible en 1905 14 .
Les protestants éditent aussi en 1891, la revue Misamu Mia Yenge et ils seront imités par les
catholiques qui publient en 1901 la revue Ntembo Eto. Toutes ces revues sont d’obédience chrétienne.
On notera que « dès les années 1890, les Jésuites s’établirent à Kimwenza, près de Léopoldville, et à
Kisantu au Bas Congo (1893), les Trappistes vinrent ensuite à Coquilhatville, les prêtres du Sacré

7
GERARD, Albert – Spécificités de la littérature zaïroise. In : « Papier blanc encre noire, Cent ans de culture
francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi) », Édition Saint Paul Afrique, Kinshasa 1992,
(Éditions Labor Bruxelles, 1992). Il donne une bibliographie sur la période coloniale.
8
Idem
9
NDAYWEL è NZIEM, Isidore – Histoire générale du Congo. De l’héritage ancien à la République
démocratique du Congo. Paris-Bruxelles : De Boeck & Larcier s.a., 1998, p. 347.
10
Il faut prendre en compte les missionnaires des grandes Églises historiques comme les Luthériens et les
Catholiques. Mais il y a lieu de noter que les missionnaires protestants avaient une longueur d’avance sur les
catholiques dans l’évangélisation. L’action des catholiques deviendra plus manifeste et dépassera celle des
protestants avec l’appui financier de l’État colonial.
11
Hier et Aujourd’hui, Spécial cinquantenaire, Mayidi, Inkisi, 1983, p.11.
12
BAUR, John – 200 ans de christianisme en Afrique : une histoire de l’Église africaine. Kinshasa, Paulines,
2001, p. 230.
13
BAUR, John – 200 ans de christianisme en Afrique : une histoire de l’Église africaine. Kinshasa, Paulines,
2001, p. 230
14
GERAD, Albert – Spécificités de la littérature zaïroise. In : « Papier blanc encre noire, Cent ans de culture
francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi) », Édition Saint Paul Afrique, Kinshasa 1992,
(Éditions Labor Bruxelles, 1992).

3
Cœur à Stanleyville, les Prémontrés à Buta et les Rédemptoristes à Matadi » 15 . Isidore Ndaywel 16
complète ces extensions religieuses qui sont autant d’aires de diffusion des écrits pour le besoin de la
formation. Donc, progressivement, les missionnaires quadrillent le pays : les pères de Mill Hill
s’installent à Basankusu en 1905, les Spiritains au Katanga en 1907, les Capucins en Ubangi en 1910,
les Salésiens au Luapula en 1911, de même que les Dominicains à Niangara la même année.
Pour les besoins de l’évangélisation, les missionnaires catholiques avaient fini par implanter des
unités de production des imprimés dans leurs missions 17 . C’est ainsi qu’en 1901, les pères jésuites
implantent à Kisantu l’imprimerie Saint Ignace. Elle participe comme d’autres implantées dans le pays
à la production des imprimés pour le besoin de l’Église. C’est ainsi, par exemple, qu’en 1914, le
vicariat apostolique du Haut Kasai comptait 100.000 néophytes et catéchumènes 18 . La conquête
chrétienne sera la même jusqu’au début des années 40 : les missionnaires s’implantent, catéchisent et
forment des auxiliaires locaux qui n’accèdent qu’à la littérature religieuse. Sur plusieurs décennies,
l’enseignement se développa très peu et ne dépassa pas le niveau primaire jusqu’en 1938 lorsqu’une
réforme institue le cycle secondaire 19 . Entre temps, en 1935, les missionnaires protestants créent la
Librairie Évangélique du Congo (LECO) qui deviendra par la suite le Centre d’Édition et de Diffusion
(CEDI).
Pendant la période coloniale, le père Ekwa bis Isal 20 note qu’il fallait, dans un premier temps,
vaincre plusieurs difficultés, notamment les manuels scolaires qu’il fallait composer, imprimer à grand
frais, en des tirages réduits car des enseignements se donnaient en langues locales. La scolarisation
connut un boum après 1945 avec un taux de croissance de 37 % entre 1950-1954 et une
augmentation annuelle de l’ordre de 6% contre 12 % enregistrés entre 1930-1934. D’autres écrits
paraîtront par la suite, notamment les journaux, la littérature, … Mais comme le souligne Albert
Gérard, qui parle de l’initiative du jésuite Jean Caméliau qui crée en 1943 une maison d’édition à
Leverville, les publications restèrent longtemps religieuses et didactiques.
Jusqu’en 1946, l’Église catholique a le monopole de l’enseignement car cette année coïncide avec
la création des premières écoles laïques. L’Église voulait aussi former des prêtres et le seul programme
de haut niveau était dispensé dans les petits séminaires. Le pays en comptait déjà 24 en 1948. Au
Congo, l’introduction du livre obéit à la logique qui fait de lui avant tout « l’apanage de la religion et
l’enseignement, il devient le véhicule des convictions religieuses d’abord, il doit convaincre l’autre,
l’arracher à l’erreur, le persuader de la vrais foi et puis aussi cimenter l’unité de la communauté
religieuse, en réglant ses pratiques, en alimentant sa vie spirituelle » 21 . La période marque le début de
la diffusion des livres religieux car les missionnaires disposent déjà des structures pour publier et
diffuser cette littérature. Avec la formation religieuse se développe la scolarisation des jeunes
Congolais. Sommaire et utilitaire au début, cette formation répondait au besoin de la colonisation. À
cet effet, elle bénéficie, de façon continue, des outils de formation que sont des ouvrages et d’autres
écrits. Peu avant l’indépendance, on pouvait compter une douzaine d’imprimeries dans la ville de
Léopoldville et ses environs (Kisantu) dont des imprimeries religieuses, Saint Paul Afrique, la
Procure, CEDI, Saint Ignace… Cet effort va se poursuivre jusqu’à l’indépendance.
Le niveau de l’enseignement va s’améliorer jusqu’à l’ouverture de l’université de Lovanium en
1954. On relève déjà que « lorsque la Belgique accorda l’indépendance à sa colonie, le 30 juin 1960, la
carte scolaire des provinces de Léopoldville, du Kasai et du Katanga ne présentait plus guère
d’espaces inoccupés. Sur l’ensemble du pays, pour une population de 14.864.903 d’habitants,
1.773.340 jeunes fréquentaient l’école. 829 parmi eux étudiaient dans les universités de Kinshasa et

15
BAUR, John – 200 ans de christianisme en Afrique : une histoire de l’Église africaine. Kinshasa, Paulines,
2001
16
NDAYWEL è NZIEM, Isidore – Histoire générale du Congo. De l’héritage ancien à la République
démocratique du Congo. Paris-Bruxelles : De Boeck & Larcier s.a., 1998.
17
BONTINCK, Franz – L’Évangélisation du Zaïre, Éditions Saint Paul Afrique, 1980, p. 23.
18
BAUR, John – 200 ans de christianisme en Afrique : une histoire de l’Église africaine. Kinshasa, Paulines,
2001
19
GERARD, Albert, – Spécificités de la littérature zaïroise. In : « Papier blanc encre noire, Cent ans de culture
francophone en Afrique centrale (Zaïre, Rwanda et Burundi) », Édition Saint Paul Afrique, Kinshasa 1992,
(Éditions Labor Bruxelles, 1992).
20
EKWA BIS ISAL, Martin – L’École trahie. Kinshasa, Médiaspaul, 2004, p. 29.
21
MARTIN – Histoire de l’édition française, Tome 1, Paris, Promodis, 1982, p. 302.

4
Lubumbashi » 22 . Mais il y a lieu de noter aussi que, sur le plan politique, le régime colonial n’avait
facilité et promu que des écrits qui ne pouvaient nuire à l’ordre établi. De ce fait, pendant longtemps,
les écrits étaient soumis à la censure. Ainsi, en vertu du premier article de la charte coloniale,
l’introduction et la circulation au Congo Belge des livres écrits à l’étranger pouvaient être interdites
s’ils véhiculaient des idées subversives ou dépravantes. Cette même charte coloniale instituait
l’autorisation préalable du gouverneur général pour toute publication. Certaines dispositions ont connu
un assouplissement entre 1940-1950. Mais comme le fait bien remarquer Ndaywel, les évolués étaient
d’un niveau de langue et de culture générale trop bas pour s’improviser écrivains de talent ou grand
lecteur. La colonie leur offrait des écrits adaptés.

La Période post-coloniale
La colonisation avait tracé les sillons pour les semailles. La scolarisation des enfants congolais
demeurait un enjeu capital pour la modernisation du pays et cet effort fut entretenu durant la première
décennie de l’indépendance car le pays manquait de cadres. La mission de former cette nouvelle élite
à tous les niveaux fut confiée à l’école. Le pays, qui hérite à l’indépendance d’une série d’écoles
appartenant aux sociétés, aux églises, à l’État etc., unifie ces composantes dans l’enseignement
national qui comprend un réseau officiel, catholique, kimbanguiste et protestant. De prime abord, on
se rend compte que le réseau confessionnel est majoritaire dans le système éducatif congolais. Chaque
réseau devait se soumettre aux exigences de l’État notamment en appliquant un programme national
commun. Sur le plan pratique, cela passe par la mise en route de stratégies pour soutenir le système
éducatif. Les catholiques mettent en place le Bureau d’Étude Catholique (BEC) qui édite également les
manuels scolaires. Parallèlement, furent créés les bureaux protestants et kimbanguistes 23 . Mais, déjà
en 1958, l’Église catholique dispose d’une maison d’édition scolaire : le Centre de Recherche
Pédagogique (CRP). Le BEC se lancera dans la création des Instituts Supérieurs Pédagogiques (ISP) à
travers le pays dès 1961 et, en 1968, le réseau catholique comptait six ISP destinés à former les
enseignants du secondaire.
C’est toute une structure qui se met en place, précise Ekwa qui note que « la production de matériel
didactique, principalement l’édition scolaire au service de l’enseignement primaire et secondaire, a
constitué un appui logistique de grande signification. En dix ans, nous avons produit sur place tous les
manuels et fournitures scolaires nécessaires à l’enseignement primaire. Et il nous aurait fallu dix ans
de plus pour devenir autonomes en ce qui concerne les manuels pour l’enseignement secondaire. Le
Bureau de l’enseignement catholique avait réussi, en quelques années, à mettre en place un service de
production et de distribution de matériel qui a grandement concouru au succès des premières années
de la réforme ». Il y a lieu de noter que la production de ces manuels se faisait avec le concours de
certains pays dont le Canada, l’Allemagne, la Belgique qui fournissait souvent du papier sous forme
de don. Durant la première décennie après l’indépendance, en dépit des troubles politiques,
l’enseignement connaît un essor particulier et bénéficie d’un budget important de l’État. Il est de
l’ordre de 30 % en 1960 mais passera à 19 % en 1970. La majorité des écoles disposent d’un fonds
documentaire dans les bibliothèques scolaires. Mais, par la suite, il tombera à moins de 1% en 1991
soit 0,4 %. Entre 1991 et 2001, le budget de l’État alloué au secteur de l’éducation ne dépasse pas
1% ; c’est en 1995 que ce budget est supérieur à 1% soit 1,2% 24 . Sur le plan de l’évangélisation, cette
période est marquée par une restructuration de l’église avec l’africanisation des cadres. L’église locale
posa les bases de la nouvelle pastorale centrée sur les communautés plus petites avec le concours des
laïcs. Cependant, l’Église sort meurtrie de la crise politique de 1960-1965.

Des Années de crise


En 1970 commence une ère de turbulence dans les relations entre l’Église et l’État. En 1971, l’État
nationalise l’enseignement supérieur en créant l’Université nationale du Zaïre. Les universités

22
EKWA BIS ISAL, Martin, [Link].
23
EKWA BIS ISAL, Martin – CNS : l’école zaïroise de demain. In « Zaïre-Afrique », n°266, juin-juillet-août
1992, p. 361.
24
EKWA BIS ISAL, Martin – CNS : l’école zaïroise de demain. In « Zaïre-Afrique », n°266, juin-juillet-août
1992, p. 361.

5
catholique (Kinshasa) et protestante (Kisangani) sont nationalisées. Un conflit ouvert oppose l’Église
à l’autorité politique congolaise qui s’est lancée dans une politique de recours à l’authenticité. Le
pouvoir de Mobutu cherche à mettre l’Église au pas afin de neutraliser son influence dans la société.
Les mouvements de jeunesse sont supprimés en 1973 ainsi que la presse religieuse. La jeunesse du
Mouvement populaire de la révolution (JMPR). Les écoles sont nationalisées en 1975, le cours de
religion et d’autres de formation chrétienne 25 sont extirpés des programmes officiels et remplacés par
la formation politique du parti, le MPR. C’est alors que, dans la ferveur religieuse de cette époque, le
père Matondo, qui deviendra en 1974 évêque du diocèse de Bansankusu, tente une nouvelle
organisation de la formation de la jeunesse chrétienne en créant « les jeunes de la lumière » (Bilenge
ya Mwinda) : « de nombreux outils pédagogiques ont été créés dans le cadre du mouvement. Mgr
Matondo lui-même a écrit une douzaine de brochures pour nourrir la spiritualité de ses membres » 26 .
Ce mouvement s’est répandu dans plusieurs diocèses du pays. Plusieurs autres mouvements seront
créés par la suite notamment les Kizito, Anuarite, …
La nationalisation des écoles à une période marquée par la crise économique est le début de la
faillite du système scolaire public congolais avec comme conséquence le début de l’émergence des
écoles privées pour la plupart calquée sur le modèle consulaire. Pour combler le déficit en manuels
scolaires, l’État tente une série de mesures. En 1983, les éditions du ministère de l’Enseignement
Primaire et Secondaire (EPS) sont créées et rattachées au Centre de recherche et de diffusion de
l’information pédagogique est créé (CEREDIP) 27 . Cette maison édite les manuels du niveau
secondaire car, comme l’a souligné le père Ekwa, vers la fin des années 60, le secteur était pourvu en
manuels scolaires. Deux ans plus tard, l’État crée la Régie Nationale des Approvisionnements, de
Production et d’Imprimerie (RENAPI), une maison à caractère commercial et industriel. Elle a pour
mission de produire, acheter, approvisionner exclusivement l’administration publique en fournitures et
matériels de bureau ainsi que les écoles en fournitures scolaires et matériels didactiques. La RENAPI
succédait au Service d’achat des MAtériels et Fournitures Scolaires (SAMAFOS) créé au lendemain
de la nationalisation des écoles avec des antennes dans tout le pays ; elle fit faillite quelques années
après. Face à l’échec de la politique de nationalisation des écoles, l’État sera contraint de restituer la
gestion des écoles aux églises en signant des conventions avec les catholiques, les protestants,
salutistes, les kimbanguistes et les musulmans. Dans le secteur de l’enseignement, des écoles viables
se retrouvent souvent parmi celles qui sont gérées par les confessions religieuses comme les
catholiques, les protestants, les salutistes, les kimbanguites… mais aussi des écoles privées où le coût
de la scolarité est souvent prohibitif pour le Congolais moyen.

La Prévalence des manuels scolaires …


La prévalence des manuels scolaires et des livres religieux dans la société congolaise est le fruit des
efforts soutenus dans le secteur depuis l’époque coloniale. L’effort de scolarisation qui a été poursuivi
depuis l’indépendance a suscité un accroissement considérable du nombre de jeunes congolais dans les
écoles. Les estimations du ministère de l’Enseignement primaire et secondaire dépassaient les 6
millions d’élèves. Aujourd’hui avec les effets de la guerre et la crise, on constate un dépeuplement
des écoles en milieu rural par les jeunes filles 28 . À cet effet, le père Ekwa 29 stigmatise la baisse
continue du taux brut de scolarisation contrastant avec la croissance démographique. Le livre scolaire
reste fonctionnel comme élément essentiel à l’apprentissage. C’est ainsi que dans des écoles privées,
l’achat des ouvrages inscrits au programme précède l’inscription de l’enfant. Dans les secteurs

25
L’éducation chrétienne était le pilier de l’instruction. Dans les écoles catholiques, le cours de religion
comprenait entre autres l’histoire sainte, la religion, la morale, le catéchisme, qui étaient souvent dispensés à la
première heure quand les enfants étaient frais et capables d’une concentration intellectuelle.
26
CHEZA, Maurice – La Littérature missionnaire au Zaïre de 1945 à nos jours. In : « Papier blanc, encre
noire, Cent ans de culture francophone en Afrique centrale », (Zaïre, Rwanda et Burundi), Édition Saint Paul
Afrique, Kinshasa 1992, (Éditions Labor Bruxelles, 1992), p. 397.
27
MBUYAMBA – La Production et la consommation du livre scolaire à Kinshasa, ISTI, 1989. Le catalogue du
13 avril 1989 indique 80 titres dont 69 déjà parus, surtout dans le domaine des sciences.
28
L’UNICEF a lancé en 2003 une campagne pour la baisse des frais d’études dans l’enseignement fondamental
et l’encouragement de la scolarité des jeunes filles par une série de mesures incitatives.
29
EKWA BIS ISAL, op. cit.

6
confessionnels, la tendance est à l’achat de manuels scolaires pour les enfants et cela se remarque par
la ruée des parents vers les librairies pendant la période qui précède la rentrée scolaire. Mais bien
souvent, dans les écoles publiques (du réseau officiel géré directement par l’État congolais), à partir du
primaire, les infrastructures sont dans un état de délabrement avancé. Les élèves apprennent à écrire et
lire à même le sol, les livres ont disparu et les enseignants n’ont plus de cartable. C’est le secteur où la
demande du livre scolaire est la plus faible.
La typologie 30 de la production du livre en RDC montre la vitalité de l’édition scolaire en dépit de
la crise économique. Le secteur est porteur en terme financier et la clientèle est localisable. Les
manuels scolaires présentent un caractère contraignant et impératif pour la formation. L’édition
scolaire est dynamique avec le CRP, Afrique-Éditions, ECA, Bobiso, CEREDIP… 31 Sur place, au
pays, on se rappellera la polémique née entre les éditeurs congolais et le ministère de l’Éducation
nationale suite au don des manuels scolaires du gouvernement belge aux écoles du Congo. Les
éditeurs auraient bien voulu bénéficier de cette manne pour éditer sur place des manuels qui seraient
conformes au programme officiel congolais. Pour soutenir l’école congolaise, l’UNICEF finance
l’achat des manuels scolaires et des matériels didactiques pour le niveau fondamental. Ces manuels et
matériels sont souvent offerts aux écoles publiques.

La Prépondérance des livres religieux


Par son tirage et le nombre de livres édités, le livre religieux vient en tête de la production éditoriale
congolaise. Cela tient, d’une part, à la continuité de l’évangélisation entreprise depuis l’époque
coloniale par les églises dites traditionnelles (catholique, protestante, l’islam et le kimbanguiste) et
d’autre part, suite à la ferveur religieuse observée depuis le milieu des années 80, marquées par la
création des églises de type évangéliste, communément appelées Églises de réveil. Des statistiques
différentes indiquent que la RDC est chrétienne à 80%. Face à la faillite de l’État, les Églises occupent
une place prépondérante dans divers secteurs de la société et bien sûr dans l’évangélisation. Michel
Sivry 32 , dans son étude, indique que les éditions religieuses dominent le monde de l’édition au Congo.
En effet, note Sivry, jusqu’au début des années 80, le Centre d’études pastorales produisait entre
600.000 et 800.000 volumes par an tandis que le Centre édition et de diffusion tournait en dessous de
ses capacités. Cette production est destinée aux paroisses catholiques du pays. De son côté, les éditions
Saint Paul d’Afrique produisent environ un titre par mois et assurent la réimpression d’au moins 20
titres par an. Saint Paul dispose d’un réseau de diffusion qui touche tous les diocèses de la République
par le biais des procures.
En ce qui concerne l’Église catholique, on y dénombre plusieurs maisons d’éditions. Il y a entre
autres Le Centre chrétien d’Action pour DIrigeants et Cadres d’Entreprises au Congo (CADICEC), Le
Centre d’études pour l’action sociale (CEPAS), Le Centre d’Études des Religions Africaines (CERA),
les éditions de l’Épiphanie, le Centre d’études pastorales, les Éditions Loyola, la Conférence nationale
épiscopale du Congo, … Toutes ces maisons ont une régularité dans la publication et disposent d’un
catalogue bien fourni. En outre, on devrait signaler que des fidèles de Témoins de Jéhovah diffusent
gratuitement des livres religieux lors de leurs campagnes d’évangélisation à domicile. Dans la
Bibliographie du Zaïre publiée par la Bibliothèque Nationale (BN) en 1987 et 1989, deux constances
sont signalées : la prépondérance du livre religieux sur l’ensemble des publications congolaises. En
1987, sur 175 titres dont un exemplaire au moins était déposé au service de dépôt légal de la BN, 70
titres rentraient dans la catégorie du livre religieux. En 1988, comme en 1999, la tendance est restée la
même 33 . Sur le marché, le prix du livre religieux est à la portée de la bourse du Congolais. En effet,
les Églises fonctionnent comme des ASBL et bénéficient de plusieurs exonérations fiscales. Elles
reçoivent aussi des intrants sous forme des dons et disposent dans certaines filières d’un personnel à

30
NGWANZA KASSONG ABOR, Marc – Les Structures du marché du livre en République démocratique du
Congo. In : « Schéma et schématisation, revue de schématologie et de bibliologie », n° 58, 2ème trimestre, Paris,
2003.
31
En 1999, environ 2 millions de livres scolaires ont été vendus en RDC, indique l’étude de Christophe Cassiau
32
SIVRY, Michel – Examen des besoins et analyse des possibilités de formation et de développement des
ressources humaines de l’industrie du livre au Zaïre, Paris, UNESCO, 1986, inédit.
33
Bibliographie du Zaïre 1987-1988, T1. Imprimé, Kinshasa, BNZ, 1990.

7
90% religieux 34 ; de plus, elles ont des infrastructures : imprimerie et circuit de diffusion. Par contre, il
faut relever que toutes les initiatives prises par l’État congolais pour soutenir le secteur du livre ont
échoué pour diverses raisons, dont la principale est le manque de ressources financières. Les activités
éditoriales dans le secteur public sont à l’arrêt. Les Presses Universitaires du Congo (PUC) n’éditent
plus qu’à compte d’auteur. L’État ne supporte plus les salaires des agents. Les éditions Lokole n’ont
plus rien publié depuis des longues années. Dans un contexte où il n’y a aucun financement public
dans le secteur de l’édition, l’initiative privée est confrontée aux obstacles administratifs et à une
lourde fiscalité.

Conclusion
Le livre, comme tous les autres produits de l’industrie culturelle, doit répondre à un besoin de la
société pour stimuler sa consommation. Mais le livre particulièrement a besoin d’une politique
particulière de promotion afin qu’il joue son rôle de transmission de connaissance d’une génération à
une autre dans la société. Au Congo, il est encore fondamentalement lié à l’instruction. Dans la société
congolaise, les livres scolaires comme les livres religieux remplissent une fonction sociale certaine. Ils
répondent à une certaine attente de la société et, depuis l’époque coloniale, des moyens importants ont
été investis dans ces secteurs pour éditer des ouvrages. Ainsi, l’école dans toutes ses acceptions
(alphabétisation des adultes, formation sur l’élevage de petits bétails, la pisciculture…) joue le rôle de
prescripteur pour la demande des manuels scolaires. L’école devrait former les jeunes à la lecture afin
qu’ils soient aptes à lire et comprendre les affiches, les programmes de télévision, les prospectus, …
En dépit de la situation socio-économique difficile, des parents sacrifient leurs petites économies pour
scolariser leurs enfants en achetant des manuels scolaires. En outre, grâce à la coopération avec
certains pays dont la France et la Belgique ainsi qu’à des actions entreprises par l’UNICEF, les livres
scolaires reviennent timidement dans les écoles publiques au Congo. Par ailleurs, les structures sur
place permettent de produire des manuels scolaires dont le tirage est faible. Les maisons d’éditions
scolaires sont dynamiques et exploitent la filière qui leur permet de tenir dans une conjoncture
exceptionnellement difficile. Quant aux livres religieux, leur prévalence résulte de la poursuite de
l’évangélisation dans un contexte différent. Avec le Concile Vatican II, la bible est vulgarisée dans les
langues nationales de l’Église catholique. En outre, la participation aux activités des mouvements
chrétiens, la formation et les initiations chrétiennes nécessitent des ouvrages appropriés, à commencer
par la bible. Cette initiation commence très tôt dans l’Église catholique afin de préparer les enfants aux
sacrements. Dans le domaine de la production, les maisons religieuses sont dans une situation de
monopole au pays et disposent de moyens puissants pour répondre à la demande sociale des livres
religieux. Généralement, elles sont aussi présentes dans le domaine de l’éducation et, comme l’avait si
bien relevé Ndaywel, l’enseignement dépendait de l’évangélisation, déjà à l’époque coloniale.

34
NGWANZA KASSONG ABOR – Les Anaux de vente du livre à Kinshasa, Kinshasa, TFE, ISTI, 1990.

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