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Bonheur parfait dans la rêverie solitaire

Cours philo individu et communauté

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Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n'y garde une forme constante

et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses extérieures passent et


changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous,
elles rappellent le passé qui n'est plus ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit
point être : il n'y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n'a-t-
on guère ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu'il
y soit connu. A peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur
puisse véritablement nous dire : Je voudrais que cet instant durât toujours ; et
comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur
inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore
quelque chose après ? Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette assez
solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir
besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir ; où le temps ne soit rien
pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans
aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de
jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre
existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet
état dure celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait,
pauvre et relatif tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d'un
bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle
sente le besoin de remplir. Tel est l'état où je me suis trouvé souvent à l'île de
Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je
laissais dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au
bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier.
De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à soi, de rien
sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à
soi-même comme Dieu. Le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre
affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix, qui
suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de
soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en
distraire et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes, agités de
passions continuelles, connaissent peu cet état, et ne l'ayant goûté
qu'imparfaitement durant peu d'instants n'en conservent qu'une idée obscure et
confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Il ne serait pas même bon, dans
la présente constitution des choses, qu'avides de ces douces extases ils s'y
dégoûtassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissants leur
prescrivent le devoir. Mais un infortuné qu'on a retranché de la société humaine
et qui ne peut plus rien faire ici-bas d'utile et de bon pour autrui ni pour soi, peut
trouver dans cet état à toutes les félicités humaines des dédommagements que la
fortune et les hommes ne lui sauraient ôter. Il est vrai que ces dédommagements
ne peuvent être sentis par toutes les âmes ni dans toutes les situations. Il faut que
le cœur soit en paix et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme. Il y faut
des dispositions de la part de celui qui les éprouve, il en faut dans le concours
des objets environnants. Il n'y faut ni un repos absolu ni trop d'agitation, mais un
mouvement uniforme et modéré qui n'ait ni secousses ni intervalles. Sans
mouvement la vie n'est qu'une léthargie. Si le mouvement est inégal ou trop fort,
il réveille ; en nous rappelant aux objets environnants, il détruit le charme de la
rêverie, et nous arrache d'au-dedans de nous pour nous remettre à l'instant sous
le joug de la fortune et des hommes et nous rendre au sentiment de nos
malheurs. Un silence absolu porte à la tristesse. Il offre une image de la mort.
Alors le secours d'une imagination riante est nécessaire et se présente assez
naturellement à ceux que le ciel en a gratifiés. Le mouvement qui ne vient pas
du dehors se fait alors au-dedans de nous. Le repos est moindre, il est vrai, mais
il est aussi plus agréable avant de légères et douces idées sans agiter le fond de
l'âme, ne font pour ainsi dire qu'en effleurer la surface, Il n'en faut qu'assez pour
se souvenir de soi-même en oubliant tous ses maux. Cette espèce de rêverie peut
se goûter partout où l'on peut être tranquille, et j'ai souvent pensé qu'à la
Bastille, et même dans un cachot où nul objet n'eût frappé ma vue, j'aurais
encore pu rêver agréablement. Mais il faut avouer que cela se faisait bien mieux
et plus agréablement dans une île fertile et solitaire, naturellement circonscrite et
séparée du reste du monde, où rien ne m'offrait que des images riantes, où rien
ne me rappelait des souvenirs attristants où la société du petit nombre d'habitants
était liante et douce sans être intéressante au point de m'occuper incessamment,
où je pouvais enfin me livrer tout le jour sans obstacle et sans soins aux
occupations de mon goût ou à la plus molle oisiveté. L'occasion sans doute était
belle pour un rêveur qui, sachant se nourrir d'agréables chimères au milieu des
objets les plus déplaisants, pouvait s'en rassasier à son aise en y faisant concourir
tout ce qui frappait réellement ses sens. En sortant d'une longue et douce rêverie,
en me voyant entouré de verdure, de fleurs, d'oiseaux et laissant errer mes yeux
au loin sur les romanesques rivages qui bordaient une vaste étendue d'eau claire
et cristalline, j'assimilais à mes fictions tous ces aimables objets, et me trouvant
enfin ramené par degrés à moi-même et à ce qui m'entourait, je ne pouvais
marquer le point de séparation des fictions aux réalités, tant tout concourait
également à me rendre chère la vie recueillie et solitaire que je menais dans ce
beau séjour.
Jean-Jacques ROUSSEAU, Les Rêveries du Promeneur solitaire, Cinquième
Promenade (1778).

Titre : Un bonheur suffisant, parfait et plein

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