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PRÉFACE
DE LA TROISIÈME ÉDITION .
Ce n'est pas sans quelque hésitation que j'ai
consenti à la réimpression de ce petit ouvrage,
publié il y a dix ans. Sans la presque certitude
qu'on voulait en faire une contrefaçon en Belgi-
que, et que cette contrefaçon, comme la plupart
de celles que répandent en Allemagne et qu'in-
troduisent en France les contrefacteurs belges,
serait grossie d'additions et d'interpolations aux-
quelles je n'aurais point eu de part, je ne me serais
jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'u-
nique pensée de convaincre deux ou trois amis,
réunis à la campagne, de la possibilité de donner
une sorte d'intérêt à un roman dont les personna
1
2 PRÉFACE .
ges se réduiraient à deux, et dont la situation serait
toujours la même .
Une fois occupé de ce travail, j'ai voulu dé-
velopper quelques autres idées qui me sont
survenues et ne m'ont pas semblé sans une cer-
taine utilité. J'ai voulu peindre le mal que font
éprouver même aux cœurs arides les souffrances
qu'ils causent, et cette illusion qui les porte à se
croire plus légers ou plus corrompus qu'ils ne le
sont. A distance, l'image de la douleur qu'on im-
pose paraît vague et confuse, telle qu'un nuage
facile à traverser ; on est encouragé par l'appro-
bation d'une société toute factice, qui supplée
aux principes par les règles et aux émotions par
les convenances, et qui hait le scandale comme
importun , non comme immoral , car elle ac-
cueille assez bien le vice quand le scandale ne s'y
trouve pas ; on pense que des liens formés sans
réflexion se briseront sans peine. Mais quand on
voit l'angoisse qui résulte de ces liens brisés, ce
douloureux étonnement d'une âme trompée, cette
défiance qui succède à une confiance si complète,
et qui, forcée de se diriger contre l'être à part du
reste du monde, s'étend à ce monde tout entier,
cette estime refoulée sur elle-même et qui ne sait
plus où se replacer , on sent alors qu'il y a quel-
que chose de sacré dans le cœur qui souffre parce
PRÉFACE . 3
qu'il aime ; on découvre combien sont profondes
les racines de l'affection qu'on croyait inspirer
sans la partager ; et si l'on surmonte ce qu'on ap-
pelle faiblesse, c'est en détruisant en soi-même
tout ce qu'on a de généreux, en déchirant tout ce
qu'on a de fidèle, en sacrifiant tout ce qu'on a de
noble et de bon. On se relève de cette victoire, à
laquelle les indifférents et les amis applaudissent,
ayant frappé de mort une portion de son âme,
bravé la sympathie, abusé de la faiblesse, outragé
lamorale en la prenant pour prétexte de la dureté ;
et l'on survit à sa meilleure nature,honteux ou per-
verti par ce triste succès .
Tel a été le tableau que j'ai voulu tracer dans
Adolphe. Je ne sais si j'ai réussi ; ce qui me ferait
croire au moins à un certain mérite de vérité ,
c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que
j'ai rencontrés m'ont parlé d'eux-mêmes comme
ayant été dans la position de mon héros. Il est vrai
qu'à travers les regrets qu'ils montraient de toutes
les douleurs qu'ils avaient causées, perçait je ne
sais quelle satisfaction de fatuité; ils aimaient à
se peindre comme ayant, de même qu'Adolphe,
été poursuivis par les opiniâtres affections qu'ils
avaient inspirées, et victimes de l'amour immense
qu'on avait conçu pour eux. Je crois que pour la
plupart ils se calomniaient, et que si leur vanité
4 PRÉFACE .
les eût laissés tranquilles, leur conscience eût pu
rester en repos.
Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe
m'est devenu fort indifférent ; je n'attache aucun
prix à ce roman, et je répète que ma seule inten-
tion en le laissant reparaître devant un public qui
l'a probablement oublié, si tant est que jamais il
l'ait connu, a été de déclarer que toute édition qui
contiendrait autre chose que ce qui est renfermé
dans celle-ci ne viendrait pas de moi, etque je n'en
serais pas responsable.
AVIS DE L'ÉDITEUR .
Je parcourais l'Italie, il y a bien des années.
Je fus arrêté dans une auberge de Cerenza, petit
village de la Calabre, par un débordement du
Neto ; il y avait dans la même auberge un étranger
qui se trouvait forcé d'y séjourner pour la même
cause. Il était fort silencieux et paraissait triste ; il
ne témoignait aucune impatience. Je me plaignais
quelquefois à lui, comme au seul homme à qui je
pusse parler dans celieu, du retard que notre mar-
che éprouvait. Il m'est égal, me répondait-il, d'être
ici ou ailleurs. Notre hôte, qui avait causé avec un
domestique napolitain qui servait cet étranger
sans savoir son nom, me dit qu'il ne voyageait
point par curiosité, car il ne visitait ni les ruines,
ni les sites, ni les monuments, ni les hommes. Il
6 AVIS DE L'ÉDITEUR .
lisait beaucoup, mais jamais d'une manière suivie ;
il se promenait le soir, toujours seul, et souvent
il passait des journées entières assis, immobile, la
tête appuyée sur les deux mains.
Au moment où les communications, étant réta-
blies, nous auraient permis de partir, cet étranger
tomba très-malade . L'humanité me fit un devoir
de prolonger mon séjour auprès de lui pour le
soigner. Il n'y avait à Cerenza qu'un chirurgien
de village ; je voulais envoyer à Cozenze chercher
des secours plus efficaces. Ce n'est pas la peine,
me dit l'étranger; l'homme que voilà est précisé-
ment ce qu'il me faut. Il avait raison, peut-être
plus qu'il ne le pensait, car cet homme le guérit.
Je ne vous croyais pas si habile, lui dit-il avec une
sorte d'humeur en le congédiant ; puis il me re-
mercia de mes soins, et il partit.
Plusieurs mois après, je reçus à Naples une
lettre de l'hôte de Cerenza, avec une cassette
trouvée sur la route qui conduit à Strongoli, route
que l'étranger et moi nous avions suivie, mais sé-
parément. L'aubergiste qui me l'envoyait se
croyait sûr qu'elle appartenait à l'un de nous
deux. Elle renfermait beaucoup de lettres fort
anciennes, sans adresses, ou dont les adresses et
les signatures étaient effacées , un portrait de
femme, et un cahier contenant l'anecdote ou
AVIS DE L'ÉDITEUR . 7
l'histoire qu'on va lire. L'étranger, propriétaire
de ces effets, ne m'avait laissé en me quittant
aucun moyen de lui écrire ; je les conservais de-
puis dix ans, incertain de l'usage que je devais en
faire, lorsqu'en ayant parlé par hasard à quelques
personnes dans une ville d'Allemagne, l'une d'en-
tre elles me demanda avec instance de lui confier
le manuscrit dont j'étais dépositaire. Au bout de
huit jours, ce manuscrit me fut renvoyé avec une
lettre que j'ai placée à la fin de cette histoire,
parce qu'elle serait inintelligible si on la lisait avant
de connaître l'histoire elle- même .
Cette lettre m'a décidé à la publication actuelle,
en me donnant la certitude qu'elle ne peut offen-
ser ni compromettre personne. Je n'ai pas changé
un mot à l'original ; la suppression même des noms
propres ne vient pas de moi : ils n'étaient désignés
que comme ils sont encore, par des lettres initiale .
८
sup ontol
ADOLPHE .
CHAPITRE PREMIER .
Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à
l'université de Gættingue .- L'intention de mon père,
ministre de l'électeur de ***, était que je parcourusse
les pays les plus remarquables de l'Europe. Il voulait
ensuite m'appeler auprès de lui, me faire entrer dans
le département dont la direction lui était confiée, et me
préparer à le remplacer un jour. J'avais obtenu, par un
travail assez opiniâtre, au milieu d'une vie très-dissi-
pée, des succès qui m'avaient distingué de mes com-
pagnons d'étude, et qui avaient fait concevoir à mon
père sur moi des espérances probablement fort exa-
gérées.
Ces espérances l'avaient rendu très-indulgent pour
beaucoup de fautes que j'avais commises. Il ne m'avait
10 ADOLPHE .
jamais laissé souffrir des suites de ces fautes. Il avait
toujours accordé, quelquefois prévenu mes demandes à
cet égard.
Malheureusement sa conduite était plutôt noble et
généreuse que tendre. J'étais pénétré de tous ses droits
à ma reconnaissance et à mon respect ; mais aucune
confiance n'avait jamais existé entre nous. Il avait dans
l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui convenait mal à
mon caractère. Je ne demandais alors qu'à me livrer à
ces impressions primitives et fougueuses qui jettent
l'âme hors de la sphère commune, et lui inspirent le
dédain de tous les objets qui l'environnent. Je trouvais
dans mon père, non pas un censeur, mais un observa-
teur froid et caustique, qui souriait d'abord de pitié, et
qui finissait bientôt la conversation avec impatience.
Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premiè-
res années, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure
avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleinesde con-
seils raisonnables et sensibles ; mais à peine étions-
nous en présence l'un de l'autre, qu'il y avait en lui
quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expli-
quer, et qui réagissait sur moi d'une manière pénible.
Je ne savais pas alors ce que c'était que la timidité,
cette souffrance intérieure qui nous poursuit jusque
dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre cœur
les impressions les plus profondes, qui glace nos paro-
les, qui dénature dans notre bouche tout ce que nous
essayons de dire, et ne nous permet de nous exprimer
que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins
ADOLPHE . 11
amère, comme si nous voulions nous venger sur nos
sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons à
ne pouvoir les faire connaître. Je ne savais pas que,
même avec son fils, mon père était timide, et que sou-
vent, après avoir longtemps attendu de moi quelques
témoignages d'affection que sa froideur apparente sem-
blait m'interdire, il me quittait les yeux mouillés de
larmes, et se plaignait à d'autres de ce que je ne l'ai-
mais pas.
Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur
mon caractère. Aussi timide que lui, mais plus agité,
parce que j'étais plus jeune, je m'accoutumai à renfer-
mer en moi-même tout ce que j'éprouvais, à ne former
que des planssolitaires, à ne compter que sur moi pour
leur exécution, à considérer les avis, l'intérêt, l'assis-
tance et jusqu'à la seule présence des autres commeune
gêne et comme un obstacle. Je contractai l'habitude de
ne jamais parler de ce qui m'occupait, de ne me sou-
mettre à la conversation que comme à une nécessité
importune, et de l'animer alors par une plaisanterie
perpétuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui
m'aidait à cacher mes véritables pensées. De là une
certaine absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes
amis me reprochent, et une difficulté de causer sérieu-
sement que j'ai toujours peine à surmonter. Il en ré-
sulta en même temps un désir ardent d'indépendance,
une grande impatience des liens dontj'étais environné,
une terreur invincible d'en former de nouveaux. Je
ne me trouvais à mon aise que tout seul; et tel est
12 ADOLPHE .
même à présent l'effet de cette disposition d'âme, que,
dans les circonstances les moins importantes, quand je
dois choisir entre deux partis, la figure humaine me
trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir pour
délibérer en paix. Je n'avais point cependant la pro-
fondeur d'égoïsme qu'un tel caractère paraît annoncer :
tout en ne m'intéressant qu'à moi , je m'intéressais
faiblement à moi-même. Je portais au fond de mon
cœur un besoin de sensibilité dont je ne m'apercevais
pas, mais qui , ne trouvant point à se satisfaire, me dé-
tachait successivement de tous les objets qui tour à tour
attiraient ma curiosité. Cette indifférence sur tout s'é-
tait encore fortifiée par l'idée de la mort, idée qui
m'avait frappé très-jeune, et sur laquelle je n'ai jamais
conçu que les hommes s'étourdissent si facilement.
J'avais, à l'âge de dix-sept ans, vu mourir une femme
âgée , dont l'esprit , d'une tournure remarquable et
bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette
femme, comme tant d'autres, s'était, à l'entrée de sa
carrière, lancée vers le monde , qu'elle ne connaissait
pas, avec le sentiment d'une grande force d'âme et de
facultés vraiment puissantes. Comme tant d'autres aussi ,
faute de s'être pliée à des convenances factices , mais
nécessaires , elle avait vu ses espérances trompées, sa
jeunesse passer sans plaisir ; et la vieillesse enfin l'avait
atteinte sans la soumettre . Elle vivait dans un château
voisin d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant
que son esprit pour ressource, et analysant tout avec
son esprit. Pendant près d'un an, dans nos conversa-
ADOLPHE . 13
tions inépuisables, nous avions envisagé la vie sous
toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout ;
et après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu
la mort la frapper à mes yeux.
Cet événement m'avait rempli d'un sentiment d'in-
certitude sur la destinée, et d'une rêverie vague qui ne
m'abandonnait pas. Je lisais de préférence dans les
poëtes ce qui rappelait la brièveté de la vie humaine.
Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine d'aucun
effort . Il est assez singulier que cette impression se soit
affaiblie précisément à mesure que les années se sont
accumulées sur moi . Serait- ce parce qu'il y a dans l'es-
pérance quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle
se retire de la carrière de l'homme, cette carrière prend
un caractère plus sévère, mais plus positif ? Serait-ce
que la vie semble d'autant plus réelle que toutes les
illusions disparaissent, comme la cime des rochers se
dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se dis-
sipent ?
Je me rendis, en quittant Gættingue, dans la petite
ville de D*** . Cette ville était la résidence d'un prince
qui , comme la plupart de ceux de l'Allemagne, gou-
vernait avec douceur un pays de peu d'étendue, pro-
tégeait les hommes éclairés qui venaient s'y fixer, lais-
sait à toutes les opinions une liberté parfaite, mais qui,
borné par l'ancien usage à la société de ses courtisans,
ne rassemblait par là même autour de lui que des
hommes en grande partie insignifiants ou médiocres. Je
fus accueilli dans cette cour avec la curiosité qu'in-
14 ADOLPHE .
spire naturellement tout étranger qui vient rompre le
cercle de la monotonie et de l'étiquette. Pendant quel-
ques mois, je ne remarquai rien qui pût captiver mon
attention. J'étais reconnaissant de l'obligeance qu'on
me témoignait; mais tantôt ma timidité m'empêchait
d'en profiter, tantôt la fatigue d'une agitation sans but
me faisait préférer la solitude aux plaisirs insipides
que l'on m'invitait à partager. Je n'avais de haine con-
tre personne, mais peu de gens m'inspiraient de l'in-
térêt : or les hommes se blessent de l'indifférence ; ils
l'attribuent à la malveillance ou à l'affectation , ils ne
veulent pas croire qu'on s'ennuie avec eux naturelle-
ment. Quelquefois je cherchais à contraindre mon
ennui ; je me réfugiais dans une taciturnité profonde :
on prenait cette taciturnité pour du dédain. D'autres
fois, lassé moi - même de mon silence, je me laissais
aller à quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en
mouvement, m'entraînait au delà de toute mesure. Je
révélais en un jour tous les ridicules que j'avais obser-
vés durant un mois. Les confidents de mes épanche-
ments subits et involontaires ne m'en savaient aucun
gré, et avaient raison ; car c'était le besoin de parler
qui me saisissait, et non la confiance. J'avais contracté
dans mes conversations avec la femme qui , la pre-
mière, avait développé mes idées, une insurmontable
aversion pour toutes les maximes communes et pour
toutes les formules dogmatiques. Lors donc que j'en-
tendais la médiocrité disserter avec complaisance sur
des principes bien établis, bien incontestables, en fait
ADOLPHE, 15
de morale, de convenance ou de religion , choses
qu'elle met assez volontiers sur la même ligne, je me
sentais poussé à la contredire, non que j'eusse adopté
des opinions opposées, mais parce que j'étais impa-
tienté d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais
quel instinct m'avertissait d'ailleurs de me défier de
ces axiomes généraux si exempts de toute restriction ,
si purs de toute nuance. Les sots font de leur morale
une masse compacte et indivisible, pour qu'elle se mêle
'emoins possible avec leurs actions, et les laisse libres
dans tous les détails .
Je me donnai bientôt, par cette conduite, une grande
réputation de légèreté, de persiflage, de méchanceté.
Mes paroles amères furent considérées comme des
preuves d'une âme haineuse, mes plaisanteries comme
des attentats contre tout ce qu'il y avait de plus res-
pectable. Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer
trouvaient commode de faire cause commune avec les
principes qu'ils m'accusaient de révoquer en doute ;
parce que, sans le vouloir, je les avais fait rire aux dé-
pens les uns des autres, tous se réunirent contre moi.
On eût dit qu'en faisant remarquer leurs ridicules,
je trahissais une confidence qu'ils m'avaient faite ; on
eûtdit qu'en se montrant à mesyeux tels qu'ils étaient,
ils avaient obtenu de ma part la promesse du silence :
je n'avais point la conscience d'avoir accepté ce traité
trop onéreux. Ils avaient trouvé du plaisir à se donner
ample carrière, j'en trouvais à les observer et à les
décrire; et ce qu'ils appelaient une perfidie me parais
16 ADOLPHE .
sait undédommagement tout innocent et très-légitime.
Je ne veux point ici me justifier : j'ai renoncé depuis
longtemps à cet usage frivole et facile d'un esprit sans
expérience ; je veux simplement dire , et cela pour
d'autres que pour moi, qui suis maintenant à l'abri du
monde, qu'il faut du temps pour s'accoutumer à l'es-
pèce humaine, telle que l'intérêt, l'affectation, la va-
nité, la peur, nous l'ont faite. L'étonnement de la pre-
mière jeunesse, à l'aspect d'une société si factice et
si travaillée, annonce plutôt un cœur naturel qu'un
esprit méchant. Cette société d'ailleurs n'a rien à en
craindre : elle pèse tellement sur nous , son in-
fluence sourde est tellement puissante, qu'elle ne tarde
pas à nous façonner d'après le moule universel. Nous
ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne
surprise , et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle
* forme, comme l'on finit par respirer librement dans un
spectacle encombré par la foule , tandis qu'en entrant
on n'y respirait qu'avec effort.
Si quelques-uns échappent à cette destinée générale,
ils renferment en eux-mêmes leurdissentiment secret;
ils aperçoivent dans la plupart des ridicules le germe
des vices : ils n'en plaisantent plus, parce que le mé-
pris remplace la moquerie, et que le mépris est si-
lencieux .
Il s'établit donc, dans le petit public qui m'environ-
nait , une inquiétude vague sur mon caractère. On
ne pouvait citer aucune action condamnable ; on ne
* pouvait même m'en contester quelques-unes qui sem
ADOLPHE . 17
blaient annoncer de la générosité ou du dévouement ;
mais on disait que j'étais un homme immoral, un
homme peu sûr : deux épithètes heureusement inven-
tées pour insinuer les faits qu'on ignore, et laisser de-
viner cequ'on ne sait pas.
CHAPITRE II .
Distrait, inattentif, ennuyé,je ne m'apercevais point
de l'impression que je produisais, et je partageais mon
temps entre des études que j'interrompais souvent, des
projets que je n'exécutais pas, des plaisirs qui ne m'in-
téressaient guère, lorsqu'une circonstance, très-frivole
en apparence, produisit dans ma disposition une révo-
lution importante.
Unjeune homme avec lequel j'étais assez lié cher-
chait depuis quelques mois à plaire à l'une des femmes
les moins insipides de la société dans laquelle nous
vivions : j'étais le confident très-désintéressé de son
entreprise. Après de longs efforts, il parvint à se faire
aimer ; et comme il ne m'avait point caché ses revers
et ses peines, il se crut obligé de me communiquer ses
succès : rien n'égalait ses transports et l'excès de sa
joie. Le spectacle d'un tel bonheur me fit regretter
2
18 ADOLPHE .
de n'en avoir pas essayé encore ; je n'avais point eu
jusqu'alors de liaison de femme qui pût flatter mon
amour-propre ; un nouvel avenir parut se dévoiler à mes
yeux, un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon
cœur. Il y avait dans ce besoin beaucoup de vanité,
sans doute ; mais il n'y avait pas uniquement de la va-
nité, il y en avait peut-être moins que je ne le croyais
moi-même . Les sentiments de l'homme sont confus
et mélangés ; ils se composent d'une multitude d'im-
pressions variées qui échappent à l'observation ; et la
parole, toujours trop grossière et trop générale, peut
bien servir à les déguiser, mais ne sert jamais à les dé-
finir.
J'avais , dans la maison de mon père, adopté sur les
femmes un système assez immoral. Mon père, bien qu'il
observât strictement les convenances extérieures, se
permettait assez fréquemment des propos légers sur
les liaisons d'amour : il les regardait comme des amu-
sements, sinon permis, du moins excusables, et consi-
dérait le mariage seul sous un rapport sérieux . Il avait
1
pour principe qu'un jeune homme doit éviter avec soin
de faire ce qu'on nomme une folie , c'est-à-dire de
contracter un engagement durable avec une personne
qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune,
la naissance et les avantages extérieurs ; mais du reste
toutes les femmes , aussi longtemps qu'il ne s'agissait
pas de les épouser, lui paraissaient pouvoir, sans in-
convénient, être prises, puis être quittées ; et je l'avais
vu sourire avec une sorte d'approbation à cette parodie
ADOLPHE . 19
d'un mot connu : Cela leur fait si peu de mal , et à
nous tant de plaisir !
L'on ne sait pas assez combien, dans la première
jeunesse, les mots de cette espèce font une impression
profonde, et combien, à un âge où toutes les opinions
sont encore douteuses et vacillantes, les enfants s'éton -
nent de voir contredire, par des plaisanteries que tout
le monde applaudit , les règles directes qu'on leur a
données . Ces règles ne sont plus à leurs yeux que des
formules banales que leurs parents sont convenus de
leur répéter pour l'acquit de leur conscience, et les
plaisanteries leur semblent renfermer tout le secret de
la vie.
Tourmenté d'une émotion vague, je veux être aimé ,
me disais-je, et je regardais autour de moi : je ne voyais
personne qui m'inspirat de l'amour, personne qui me
parût susceptible d'en prendre ; j'interrogeais mon
cœur et mes goûts : je ne me sentais aucun mouve-
ment de préférence . Je m'agitais ainsi intérieurement,
lorsque je fis connaissance avec le comte de P***,
homme de quarante ans, dont la famille était alliée à
la mienne. Il me proposa de venir le voir. Malheureuse
visite ! Il avait chez lui sa maîtresse, une Polonaise, cé-
lèbre par sa beauté , quoiqu'elle ne fût plus de la pre-
mière jeunesse. Cette femme, malgré sa situation désa-
vantageuse, avait montré, dans plusieurs occasions, un
caractère distingué. Sa famille , assez illustre en Po-
logne, avait été ruinée dans les troubles de cette con-
trée. Son père avait été proscrit ; sa mère était allée
20 ADOLPHE .
chercher un asile en France et y avait mené sa fille,
qu'elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement
complet. Le comte de P*** en était devenu amoureux.
J'ai toujours ignoré comment s'était formée une liai-
son qui , lorsque j'ai vu pour la première fois Ellénore ,
était dès longtemps établie et pour ainsi dire consacrée .
La fatalité de sa situation ou l'inexpérience de son
age l'avait-elle jetée dans une carrière qui répugnait
également à son éducation, à ses habitudes et à la
fierté qui faisait une partie très-remarquable de son
caractère ? Ce que je sais, ce que tout le monde a su ,
c'est que, la fortune du cointe de P*** ayant été presque
entièrement détruite et sa liberté menacée, Ellénore
lui avait donné de telles preuves de dévouement, avait
rejeté avec un tel mépris les offres les plus brillantes,
avait partagé ses périls et sa pauvreté avec tant de
zèle et même de joie, que la sévérité la plus scrupu-
leuse ne pouvait s'empêcher de rendre justice à la pu-
reté de ses motifs et au désintéressement de sa con-
duite . C'était à son activité , à son courage, à sa raison ,
aux sacrifices de tout genre qu'elle avait supportés
sans se plaindre, que son amant devait d'avoir recouvré
une partie de ses biens. Ils étaient venus s'établir à
D*** pour y suivre un procès qui pouvait rendre en-
tièrement au comte de P*** son ancienne opulence , et
comptaient y rester environ deux ans.
Ellénore n'avait qu'un esprit ordinaire ; mais ses
idées étaient justes , et ses expressions, toujours sim-
ples, étaient quelquefois frappantes par la noblesse et
ADOLPHE. 21
l'élévation de ses sentiments. Elle avait beaucoup de
préjugés ; mais tous ses préjugés étaient en sens inverse
de son intérêt. Elle attachait le plus grand prix à la
régularité de la conduite, précisément parce que la
sienne n'était pas régulière suivant les notions reçues.
Elle était très- religieuse, parce que la religion condam-
nait rigoureusement son genre de vie. Elle repoussait
sévèrement dans la conversation tout ce qui n'aurait
paru à d'autres femmes que des plaisanteries innocen-
tes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se crût
autorisé par son état à lui en adresser de déplacées.
Elle aurait désiré ne recevoir chez elle que des hommes
du rang le plus élevé et de mœurs irréprochables, parce
que les femmes à qui elle frémissait d'être comparée
se forment d'ordinaire une société mélangée , et , se
résignant à la perte de la considération , ne cherchent
dans leurs relations que l'amusement. Ellénore, en un
mot, était en lutte constante avec sa destinée. Elle
protestait, pour ainsi dire , par chacune de ses actions
et de ses paroles, contre la classe dans laquelle elle se
trouvait rangée; et, comme elle sentait que la réalité
était plus forte qu'elle, et que ses efforts ne changeaient
rien à sa situation, elle était fort malheureuse. Elle
élevait deux enfants qu'elle avait eus du comte de P***
avec une austérité excessive. On eût dit quelquefois
qu'une révolte secrète se mêlait à l'attachement plutôt
passionné que tendre qu'elle leur montrait, et les lui
rendait en quelque sorte importuns. Lorsqu'on lui fai-
sait à bonne intention quelque remarque sur ce que
22 ADOLPHE .
ses enfants grandissaient, sur les talents qu'ils promet-
taient d'avoir, sur la carrière qu'ils auraient à suivre,
on la voyait pâlir de l'idée qu'il faudrait qu'un jour
elle leur avouât leur naissance. Mais le moindre dan-
ger, une heure d'absence, la ramenait à eux avec une
anxiété où l'on démêlait une espèce de remords, et le
désir de leur donner par ses caresses le bonheur qu'elle
n'y trouvait pas elle-même. Cette opposition entre ses
sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde
avait rendu son humeur fort inégale. Souvent elle était
rêveuse et taciturne ; quelquefois elle parlait avec im-
pétuosité. Comme elle était tourmentée d'une idée
particulière , au milieu de la conversation la plus géné-
rale, elle ne restait jamais parfaitement calme. Mais ,
par cela même, il y avait dans sa manière quelque
chose de fougueux et d'inattendu qui la rendait plus
piquante qu'elle n'aurait dû l'être naturellement. La
bizarrerie de sa position suppléait en elle à la nou-
veauté des idées. On l'examinait avec intérêt et curio-
sité, comme un bel orage.
Offerte à mes regards dans un moment où mon cœur
avait besoin d'amour, ma vanité de succès , Ellénore
me parut une conquête digne de moi . Elle-même trouva
du plaisir dans la société d'un homme différent de ceux
qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle s'était com-
posé de quelques amis ou parents de son amant et de
leurs femmes, que l'ascendant du comte de P*** avait
forcés à recevoir sa maîtresse. Les maris étaient dé-
pourvus de sentiments aussi bien que d'idées ; les fem
ADOLPHE . 23
mes ne différaient de leurs maris que par une médio-
crité plus inquiète et plus agitée , parce qu'elles n'a .
vaient pas , comme eux , cette tranquillité d'esprit qui
résulte de l'occupation et de la régularité des affaires .
Une plaisanterie plus légère , une conversation plus
variée, un mélange particulier de mélancolie et de
gaieté, de découragement et d'intérêt, d'enthousiasme et
d'ironie, étonnèrent et attachèrent Ellénore. Elle par-
lait plusieurs langues , imparfaitement à la vérité, mais
toujours avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées
semblaient se faire jour à travers les obstacles, et sortir
de cette lutte plus agréables, plus naïves et plus neuves;
car les idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et
les débarrassent de ces tournures qui les font paraître
tour à tour communes et affectées . Nous lisions en-
semble des poëtes anglais ; nous nous promenions
ensemble. J'allais souvent la voir le matin; j'y retour-
nais le soir : je causais avec elle sur mille sujets.
Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le
tour de son caractère et de son esprit ; mais chaque
mot qu'elle disait me semblait revêtu d'une grâce inex-
plicable. Le dessein de lui plaire, mettant dans ma vie
un nouvel intérêt, animait mon existence d'une ma-
nière inusitée. J'attribuais à son charme cet effet presque
magique : j'en aurais joui plus complétement encore
sans l'engagement que j'avais pris envers mon amour-
propre. Cet amour-propre était en tiers entre Ellénore
et moi. Je me croyais comme obligé de marcher au
plus vite vers le but que je m'étais proposé : je ne me
24 ADOLPHE .
livrais done pas sans réserve à mes impressions. Il me
tardait d'avoir parlé, car il me semblait que je n'avais
qu'à parlerpour réussir. Je ne croyais point aimer Ellé-
nore ; mais déjàje n'aurais pu me résigner à ne pas lui
plaire. Elle m'occupait sans cesse : je formais mille
projets ; j'inventais mille moyens de conquête, avec
cette fatuité sans expérience qui se croit sûre du succès
parce qu'elle n'a rien essayé.
Cependant une invincible timidité m'arrêtait : tous
mes discours expiraient sur mes lèvres, ou se termi-
naient tout autrement que je ne l'avais projeté. Je me
débattais intérieurement : j'étais indigné contre moi-
même.
Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me tirer
de cette lutte avec honneur à mes propres yeux. Je me
dis qu'il ne fallait rien précipiter, qu'Ellénore était trop
peu préparée à l'aveu que je méditais, et qu'il valait
mieux attendre encore. Presque toujours, pour vivre
en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en cal-
culs et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses :
cela satisfait cette portion de nous qui est , pour ainsi
dire, spectatrice de l'autre.
Cette situation se prolongea. Chaque jour je fixais le
lendemain comme l'époque invariable d'une déclara-
tion positive, et chaque lendemain s'écoulait comme
la veille. Ma timidité me quittait dès que je m'éloi-
gnais d'Ellénore; je reprenais alors mes plans habiles
et mes profondes combinaisons : mais à peine me re-
trouvais-je auprès d'elle , que je me sentais de nouveau
ADOLPHE . 25
tremblant et troublé. Quiconque aurait lu dans mon
cœur en son absence m'aurait pris pour un séducteur
froid et peu sensible ; quiconque m'eût aperçu à ses
côtés eût cru reconnaître en moi un amant novice, in-
terdit et passionné. L'on se serait également trompé
dans ces deux jugements : il n'y a point d'unité com-
plète dans l'homme , et presque jamais personne n'est
tout à fait sincère ni tout à fait de mauvaise foi .
Convaincu par ces expériences réitérées que je n'au-
rais jamais le courage de parler à Ellénore , je me dé-
terminai à lui écrire. Le comte de P*** était absent.
Les combats que j'avais livrés longtemps à mon propre
caractère, l'impatience que j'éprouvais de n'avoir pu le
surmonter, mon incertitude sur le succès de ma ten-
tative, jetèrent dans ma lettre une agitation qui res-
semblait fort à l'amour. Échauffé d'ailleurs que j'étais
par mon propre style, je ressentais, en finissant d'écrire,
un peu de la passion que j'avais cherché à exprimer
avec toute la force possible.
Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était naturel d'y
voir, le transport passager d'un homme qui avait dix
ans de moins qu'elle, dont le cœur s'ouvrait à des sen-
timents qui lui étaient encore inconnus, et qui méritait
plus de pitié que de colère. Elle me répondit avec
bonté, me donna des conseils affectueux, m'offrit une
amitié sincère, mais medéclara quejusqu'au retour du
comte de P*** elle ne pourrait me recevoir.
Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s'ir-
ritant de l'obstacle , s'empara de toute mon existence.
26 ADOLPHE .
L'amour, qu'une heure auparavant je m'applaudissaisde
feindre , je crus tout à coup l'éprouver avec fureur. Je
courus chez Ellénore ; on me dit qu'elle était sortie. Je
lui écrivis ; je la suppliai de m'accorder une dernière
entrevue ; je lui peignis en termes déchirants mon
désespoir, les projets funestes que m'inspirait sa cruelle
détermination. Pendant une grande partie du jour,
j'attendis vainement une réponse. Je ne calmai mon
inexprimable souffrance qu'en me répétant que le len-
demainje braverais toutes les difficultés pour pénétrer
jusqu'à Ellénore et pour lui parler. On m'apporta le
soir quelques mots d'elle : ils étaient doux. Je crus y
remarquer une impression de regret et de tristesse ;
mais elle persistait dans sa résolution, qu'elle m'an-
nonçait comme inébranlable. Je me présentai de nou-
veau chez elle le lendemain. Elle était partie pour une
campagne dont ses gens ignoraient le nom. Ils n'a-
vaient même aucun moyen de lui faire parvenir des
lettres .
Je restai longtemps immobile à sa porte , n'imagi-
nant plus aucune chance de la retrouver. J'étais étonné
moi-même de ce que je souffrais. Ma mémoire me re-
traçait les instants où je m'étais dit que je n'aspirais
qu'à un succès ; que ce n'était qu'une tentative à la-
quelle je renoncerais sans peine. Je ne concevais rien
à la douleur violente , indomptable, qui déchirait mon
cœur. Plusieurs jours se passèrent de la sorte. J'étais
également incapable de distraction et d'étude. J'errais
sans cesse devant la porte d'Ellénore. Je me promenais
ADOLPHE . 27
dans la ville , comme si , au détour de chaque rue, j'a-
vais pu espérer de la rencontrer. Un matin , dans une
de ces courses sans but qui servaient à remplacer mon
agitation par de la fatigue, j'aperçus la voiture du
comte de P***, qui revenait de son voyage. Il me re-
connut et mit pied à terre. Après quelques phrases
banales , je lui parlai , en déguisant mon trouble, du
départ subit d'Ellénore. Oui , me dit-il , une de ses
amies , à quelques lieues d'ici , a éprouvé je ne sais
quel événement fâcheux qui a fait croire à Ellénore
que ses consolations lui seraient utiles . Elle est partie
sans me consulter. C'est une personne que tous ses sen-
timents dominent, et dont l'âme, toujours active, trouve
presque du repos dans le dévouement. Mais sa présence
ici m'est trop nécessaire ; je vais lui écrire, elle revien-
dra sûrement dans quelques jours.
Cette assurance me calma ; je sentis ma douleur
s'apaiser. Pour la première fois depuis le départ d'El-
lénore, je pus respirer sans peine. Son retour fut moins
prompt que ne l'espérait le comte de P*** . Mais j'avais
repris ma vie habituelle, et l'angoisse que j'avais éprou-
vée commençait à se dissiper , lorsqu'au bout d'un
mois M. de P*** me fit avertir qu'Ellénore devait arri- .
ver le soir. Comme il mettait un grand prix à lui main-
tenir dans la société la place que son caractère méri-
tait, et dont sa situation semblait l'exclure, il avait
invité à souper plusieurs femmes de ses parentes et de
ses amies qui avaient consenti à voir Ellénore.
Mes souvenirs reparurent , d'abord confus , bientôt
28 ADOLPHE .
plus vifs. Mon amour-propre s'y mêlait. J'étais embar-
rassé, humilié, de rencontrer une femme qui m'avait
traité comme un enfant. Il me semblait la voir, souriant
à mon approche de ce qu'une courte absence avait
calmé l'effervescence d'une jeune tête ; et je démêlais
dans ce sourire une sorte de mépris pour moi . Par
degrés mes sentiments se réveillèrent. Je m'étais levé,
ce jour-là même, ne songeant plus à Ellénore : une
heure après avoir reçu la nouvelle de son arrivée, son
image errait devant mes yeux , régnait sur mon cœur,
et j'avais la fièvre de la crainte de ne pas la voir.
Je restai chez moi toute la journée ; je m'y tins pour
ainsi dire caché : je tremblais que le moindre mouve-
ment ne prévînt notre rencontre. Rien pourtant n'était
plus simple , plus certain; mais je la désirais avec tant
d'ardeur, qu'elle me paraissait impossible. L'impatience
me dévorait : à tous les instants je consultais ma mon-
tre. J'étais obligé d'ouvrir la fenêtre pour respirer;
mon sang me brûlait en circulant dans mes veines .
Enfin j'entendis sonner l'heure à laquelle je devais
me rendre chez le comte. Mon impatience se changea
tout à coup en timidité ; je m'habillai lentement ; je ne
me sentais plus pressé d'arriver : j'avais un tel effroi
que mon attente ne fût déçue , un sentiment si vif de
la douleur que je courais risque d'éprouver, que j'au-
rais consenti volontiers à tout ajourner.
Il était assez tard lorsque j'entrai chez M. de P*** . J'a-
perçus Ellénore assise au fond de la chambre ; je n'o-
sais avancer, il me semblait que tout le monde avait les
ADOLPHE . 29
yeux fixés sur moi. J'allai me cacher dans un coin du
salon , derrière un groupe d'hommes qui causaient. De
là je contemplais Ellénore : elle me parut légèrement
changée, elle était plus pâle que de coutume. Le comte
me découvrit dans l'espèce de retraite où je m'étais ré-
fugié ; il vint à moi , me prit par la main, et me con-
duisit vers Ellénore. Je vous présente, lui dit-il en riant,
l'un des hommes que votre départ inattendu a le plus
étonnés. Ellénore parlait à une femme placée à côté
d'elle. Lorsqu'elle me vit , ses paroles s'arrêtèrent sur
ses lèvres ; elle demeura tout interdite : je l'étais beau-
coup moi-même.
On pouvait nous entendre, j'adressai à Ellénore des
questions indifférentes. Nous reprimes tous deux une
apparence de calme. On annonça qu'on avait servi ;
j'offris à Ellénore mon bras, qu'elle ne put refuser. Si
vous ne me promettez pas, lui dis-je en la conduisant ,
de me recevoir demain chez vous à onze heures, je pars
à l'instant , j'abandonne mon pays , ma famille et mon
père; je romps tous mes liens , j'abjure tous mes de-
voirs, et je vais, n'importe où, finir au plus tôt une vie
que vous vous plaisez à empoisonner. Adolphe ! me ré-
pondit-elle ; et elle hésitait. Je fis un mouvement pour
m'éloigner. Je ne sais ce que mes traits exprimèrent,
mais je n'avaisjamais éprouvéde contraction si violente.
Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d'affection
se peignit sur sa figure. Je vous recevrai demain , me
dit-elle, mais je vous conjure... Beaucoup de personnes
nous suivaient, elle ne put achever sa phrase. Je pres-
30 ADOLPHE .
sai sa main de mon bras ; nous nous mîmes à table.
J'aurais voulu m'asseoir à côté d'Ellénore , mais le
maître de la maison l'avait autrement décidé : je fus
placé à peu près vis-à-vis d'elle. Au commencement du
souper, elle était rêveuse. Quand on lui adressait la pa-
role, elle répondait avec douceur ; mais elle retombait
bientôt dans la distraction. Une de ses amies , frappée
de son silence et de son abattement , lui demanda si
elle était malade. Je n'ai pas été bien dans ces derniers
temps , répondit-elle, et même à présent je suis fort
ébranlée. J'aspirais à produire dans l'esprit d'Ellénore
une impression agréable ; je voulais , en me montrant
aimable et spirituel , la disposer en ma faveur, et la
préparer à l'entrevue qu'elle m'avait accordée. J'essayai
donc de mille manières de fixer son attention . Je rame-
nai la conversation sur des sujets que je savais l'intéres-
ser ; nos voisins s'y mêlèrent. J'étais inspiré par sa pré-
sence ; je parvins à me faire écouter d'elle , je la vis
bientôt sourire : j'en ressentis une telle joie , mes re-
gards exprimèrent tant de reconnaissance , qu'elle ne
put s'empêcher d'en être touchée. Sa tristesse et sa dis-
traction se dissipèrent : elle ne résista plus au charme
secret que répandait dans son âme la vue du bonheur
que je lui devais ; et quand nous sortîmes de table, nos
cœurs étaient d'intelligence comme si nous n'avions
jamais été séparés. Vous voyez, lui dis-je en lui donnant
la main pour rentrer dans le salon , que vous disposez
de toute mon existence ; que vous ai-je fait pour que
vous trouviez du plaisir à la tourmenter ?
ADOLPHE . 31
CHAPITRE III .
Je passai la nuit sans dormir. Il n'était plus question
dans mon âme ni de calculs ni de projets ; je me sentais,
de la meilleure foi du monde, véritablement amoureux.
Ce n'était plus l'espoir du succès qui me faisait agir : le
besoin de voir celle que j'aimais, dejouir desa présence,
me dominait exclusivement. Onze heures sonnèrent, je
me rendis auprès d'Ellénore : elle m'attendait. Elle vou-
lut parler : je lui demandai de m'écouter. Je m'assis
auprès d'elle , carje pouvais à peine me soutenir, et je
continuai en ces termes , non sans être obligé de m'in-
terrompre souvent :
Je ne viens point réclamer contre la sentence que
vous avez prononcée ; je ne viens point rétracter un aveu
qui a pu vous offenser , je le voudrais en vain. Cet
amour que vous repoussez est indestructible : l'effort
même que je fais dans ce moment pour vous parler avec
un peu de calme est une preuve de la violence d'un
sentiment qui vous blesse. Mais ce n'est plus pour vous
en entretenir que je vous ai priée de m'entendre ; c'est
au contraire pour vous deinander de l'oublier, de me
recevoir comme autrefois , d'écarter le souvenir d'un
32 ADOLPHE .
instant de délire , de ne pas me punir de ce que vous
savez un secret que j'aurais dû renfermer au fond de
mon âme. Vous connaissez ma situation , ce caractère
qu'on dit bizarre et sauvage , ce cœur étranger à tous
les intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes,
et qui souffre pourtant de l'isolement auquel il est con-
damné. Votre amitié me soutenait sans cette amitié
je ne puis vivre. J'ai pris l'habitude de vous voir ; vous
avez laissé naître et se former cette douce habitude :
qu'ai-je fait pour perdre cette unique consolation d'une
existence si triste et si sombre? Je suis horriblement
malheureux ; je n'ai plus le courage de supporter un si
long malheur : je n'espère rien, je ne demande rien, je
ne veux que vous voir ; mais je dois vous voir s'il faut
queje vive.
Ellénore gardait le silence. Que craignez-vous ? re-
pris-je. Qu'est-ce que j'exige ? ce que vous accordez à
tous les indifférents. Est-ce le monde que vous redou-
tez? Ce monde,absorbé dans ses frivolités solennelles ,
ne lira pas dans un cœur tel que le mien. Comment ne
serais-je pas prudent ? n'y va-t-il pas de ma vie ? Ellé-
nore, rendez-vous à ma prière ; vous y trouverez quel-
que douceur. Il y aura pour vous quelque charme à
être aimée ainsi , à me voir auprès de vous , occupé de
vous seule, n'existant que pour vous, vous devant tou-
tes les sensations de bonheur dont je suis encore sus-
ceptible, arraché par votre présence à la souffrance et au
désespoir.
Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les
ADOLPHE . 33
objections , retournant de mille manières tous les rai-
sonnements qui plaidaient en ma faveur. J'étais si sou-
mis , si résigné , je demandais si peu de chose, j'aurais
été si malheureux d'un refus !
Ellénore fut émue. Elle m'imposa plusieurs condi-
tions. Elle ne consentit à me recevoir que rarement, au
milieu d'une société nombreuse, avec l'engagement que
je ne lui parlerais jamais d'amour. Je promis ce qu'elle
voulut. Nous étions contents tous les deux : moi , d'avoir
reconquis le bien que j'avais été menacé de perdre;
Ellénore , de se trouver à la fois généreuse , sensible et
prudente.
Je profitai dès le lendemain de la permission que j'a-
vais obtenue ; je continuai de même les jours suivants .
Ellénore ne songea plus à la nécessité que mes visites
fussent peu fréquentes : bientôt rien ne lui parut plus
simple que de me voir tous les jours . Dix ans de fidélité
avaient inspiré à M. de P*** une confiance entière; il
laissait à Ellénore la plus grande liberté. Comme il avait
eu à lutter contre l'opinion qui voulait exclure sa maf-
tresse du monde où il était appelé à vivre, il aimait à
voir s'augmenter la société d'Ellénore ; sa maison rem-
plie constatait à ses yeux son propre triomphe sur l'o-
pinion.
Lorsque j'arrivais , j'apercevais dans les regards d'El-
lénore une expression de plaisir. Quand elle s'amusait
dans la conversation , ses yeux se tournaient naturelle-
ment vers moi. L'on ne racontait rien d'intéressant
qu'elle ne m'appelat pour l'entendre. Mais elle n'était
5
34 ADOLPHE .
jamais seule : des soirées entières se passaient sans que
je pusse lui dire autre chose en particulier que quelques
mots insignifiants ou interrompus. Je ne tardai pas à
m'irriter de tant de contrainte. Je devins sombre, taci-
turne , inégal dans mon humeur, amer dans mes dis-
cours. Je me contenais à peine lorsqu'un autre que
moi s'entretenait à part avec Ellénore ; j'interrompais
brusquement ces entretiens. Il m'importait peu qu'on
pût s'en offenser , et je n'étais pas toujours arrêté par
la crainte de la compromettre. Elle se plaignit à moi
de ce changement . Que voulez-vous ? lui dis-je avec im-
patience ; vous croyez sans doute avoir fait beaucoup
pour moi , je suis forcé de vous dire que vous vous
trompez . Je ne conçois rien à votre nouvelle manière
d'être. Autrefois vous viviez retirée ; vous fuyiez une so-
ciété fatigante ; vous évitiez ces éternelles conversations
qui se prolongent précisément parce qu'elles ne devraient
jamais commencer. Aujourd'hui votre porte est ouverte
à la terre entière . On dirait qu'en vous demandant de
me recevoir , j'ai obtenu pour tout l'univers la même
faveur que pour moi . Je vous l'avoue , en vous voyant
jadis si prudente , je ne m'attendais pas à vous trouver
si frivole.
Je démêlai dans les traitsd'Ellénore une impression de
mécontentement et de tristesse. Chère Ellénore , lui dis-
je en me radoucissant tout à coup, ne mérité-je donc pas
d'être distingué des mille importuns qui vous assiégent ?
L'amitié n'a-t-elle pas ses secrets ? n'est-elle pas om-
brageuse et timide au milieu du bruit et de la foule ?
ADOLPHE . 35
Ellénore craignait, en se montrant inflexible, de voir
se renouveler des imprudences qui l'alarmaient pour
elle et pour moi. L'idée de rompre n'approchait plus de
son cœur : elle consentit à me recevoir quelquefois
seule.
Alors se modifièrent rapidement les règles sévères
qu'elle m'avait prescrites. Elle me permit de lui peindre
mon amour ; elle se familiarisa par degrés avec ce lan-
gage: bientôt elle m'avoua qu'elle m'aimait.
Je passai quelques heures à ses pieds, me proclamant
le plus heureux des hommes, lui prodiguant mille assu-
rances de tendresse, de dévouement et de respect éter-
nel. Elle me raconta ce qu'elle avait souffert en essayant
de s'éloigner de moi ; que de fois elle avait espéré que
je la découvrirais malgré ses efforts ; comment le moin-
dre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait annon-
cermon arrivée; quel trouble, quelle joie , quelle crainte
elle avait ressentis en me revoyant ; par quelle défiance
d'elle-même , pour concilier le penchant de son cœur
avec la prudence, elle s'était livrée aux distractions du
monde, avait recherché la foule qu'elle fuyait aupara-
vant. Je lui faisais répéter les plus petits détails, et cette
histoire de quelques semaines nous semblait être celle
d'une vie entière. L'amour supplée aux longs souvenirs
par une sorte de magie. Toutes les autres affections ont
besoin du passé : l'amour crée , comme par enchante-
ment , un passé dont il nous entoure. Il nous donne ,
pour ainsi dire, la conscience d'avoir vécu, durant des
années , avec un être qui naguère nous était presque
36 ADOLPHE .
étranger. L'amour n'est qu'un point lumineux, et néan-
moins il semble s'emparer du temps. Il y a peu de jours
qu'il n'existait pas, bientôt il n'existera plus; mais, tant
qu'il existe, il répand sa clarté sur l'époque qui l'a pré-
cédé, comme sur celle qui doit le suivre.
Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était d'autant
plus en garde contre sa faiblesse qu'elle était poursui-
vie du souvenir de ses fautes : et mon imagination , mes
désirs, une théorie de fatuité dont je ne m'apercevais
pas moi-même, se révoltaient contre un tel amour. Tou-
jours timide, souvent irrité, je me plaignais , je m'em-
portais , j'accablais Ellénore de reproches. Plus d'une
fois elle forma le projet de briser un lien qui ne répan-
dait sur sa vie que de l'inquiétude et du trouble ; plus
d'une fois je l'apaisai par mes supplications, mes désa-
veux et mes pleurs.
Ellénore , lui écrivais - je un jour , vous ne savez
pas tout ce que je souffre. Près de vous , loin de vous ,
je suis également malheureux. Pendant les heures qui
nous séparent, j'erre au hasard, courbé sous le fardeau
d'une existence que je ne sais comment supporter. La
société m'importune , la solitude m'accable. Ces indif-
férents qui m'observent, qui ne connaissent rien de ce
qui m'occupe, qui me regardent avec une curiosité sans
intérêt , avec un étonnement sans pitié , ces hommes
qui osent me parler d'autre chose que de vous portent
dans mon sein une douleur mortelle. Je les fuis ; mais ,
seul , je cherche en vain un air qui pénètre dans ma
poitrine oppressée. Je me précipite sur cette terre qui
ADOLPHE . 37
devrait s'entr'ouvrir pour m'engloutir à jamais; je pose
ma tête sur la pierre froide qui devrait calmer la fièvre
ardente qui me dévore. Je me traîne vers cette colline
d'où l'on aperçoit votre maison ; je reste là, les yeux
fixés sur cette retraite que je n'habiterai jamais avec
vous. Et si je vous avais rencontrée plus tôt , vous au-
riez pu être à moi ! j'aurais serré dans mes bras la seule
créature que la nature ait formée pour mon cœur, pour
ce cœur qui a tant souffert parce qu'il vous cherchait, et
qu'il ne vous a trouvée que trop tard ! Lorsque enfin
ces heures de délire sont passées, lorsque le moment
arrive où je puis vous voir, je prends en tremblant la
route de votre demeure. Je crains que tous ceux qui
me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte
en moi ; je m'arrête ; je marche à pas lents ; je retarde
l'instant du bonheur, de ce bonheur que tout menace ,
que je me crois toujours sur le point de perdre ; bon-
heur imparfait et troublé, contre lequel conspirent peut-
être à chaque minute et les événements funestes et les
regards jaloux , et les caprices tyranniques, et votre pro-
pre volonté ! Quand je touche au seuil de votre porte ,
quand je l'entr'ouvre, une nouvelle terreur me saisit : je
m'avance comme un coupable, demandant grâce à tous
les objets qui frappent ma vue, comme si tous étaient
ennemis, comme si tous m'enviaient l'heure de félicité
dont je vais encore jouir. Le moindre son m'effraye, le
moindre mouvement autour de moi m'épouvante ; le
bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de
vous je crains encore quelque obstacle qui se place
38 ADOLPHE .
soudain entre vous et moi. Enfin je vous vois, je vous
vois etje respire, et je vous contemple , et je m'arrête
comme le fugitif qui touche au sol protecteur qui doit
le garantir de la mort. Mais alors même , lorsque tout
mon être s'élance vers vous, lorsquej'aurais un tel be-
soin de me reposer de tant d'angoisses , de poser ma
tête sur vos genoux , de donner un libre cours à mes
larmes, il faut que je me contraigne avec violence, que
même auprès de vous je vive encore d'une vie d'efforts :
pas un instant d'épanchement ! pas un instant d'aban-
don! Vos regards m'observent. Vous êtes embarrassée,
presque offensée de mon trouble . Je ne sais quelle gêne
a succédé à ces heures délicieuses où du moins vous
m'avouïez votre amour. Le temps s'enfuit, de nouveaux
intérêts vous appellent : vous ne les oubliez jamais ,
vous ne retardez jamais l'instant qui m'éloigne. Des
étrangers viennent, il n'est plus permis de vous regar-
der; je sens qu'il faut fuir pour me dérober aux soup-
çons qui m'environnent. Je vous quitte plus agité, plus
déchiré, plus insensé qu'auparavant; je vous quitte, et
je retombe dans cet isolement effroyable, où je me dé-
bats sans rencontrer un seul être sur lequel je puisse
m'appuyer, me reposer un moment.
Ellénore n'avait jamais été aimée de la sorte . M. de
P*** avait pour elle une affection très-vraie, beaucoup
de reconnaissance pour son dévouement, beaucoup de
respect pour son caractère; mais il y avait toujours
dans sa manière une nuance de supériorité sur une
femme qui s'était donnée publiquement à lui sans qu'il
ADOLPHE . 39
l'eût épousée . Il aurait pu contracter des liens plus ho-
norables, suivant l'opinion commune : il ne le lui disait
point, il ne se le disait peut- être pas à lui-même ; mais
ce qu'on ne dit pas n'en existe pas moins, et tout ce
qui est se devine. Ellénore n'avait eu jusqu'alors au-
cune notion de ce sentiment passionné, de cette exis-
tence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mêmes,
mes injustices et mes reproches n'étaient que des preu-
ves plus irréfragables . Sa résistance avait exalté toutes
mes sensations, toutes mes idées : je revenais des em-
portements qui l'effrayaient à une soumission, à une
tendresse, à une vénération idolâtre. Je la considérais
comme une créature céleste. Mon amour tenait du
culte, et il avait pour elle d'autant plus de charme,
qu'elle craignait sans cesse de se voir humiliée dans un
sens opposé . Elle se donna enfin tout entière .
Malheur à l'homme qui , dans les premiers moments
d'une liaison d'amour, ne croit pas que cette liaison doit
être éternelle ! Malheur à qui, dans les bras de la maî-
tresse qu'il vient d'obtenir, conserve une funeste pres-
cience, et prévoit qu'il pourra s'en détacher ! Une
femme que son cœur entraîne a, dans cet instant, quel-
que chose de touchant et de sacré. Ce n'est pas le plai-
sir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui
sont corrupteurs ; ce sont les calculs auxquels la société
nous accoutume, et les réflexions que l'expérience fait
naître. J'aimai, je respectai mille fois plus Ellénore
après qu'elle se fut donnée. Je marchais avec orgueil
au milieu des hommes ; je promenais sur eux un re
40 ADOLPHE .
gard dominateur. L'air que je respirais était à lui seul
une jouissance. Je m'élançais au-devant de la nature,
pour la remercier du bienfait inespéré, du bienfait im-
mense qu'elle avait daigné m'accorder.
CHAPITRE IV.
Charme de l'amour ! quipourrait vous peindre ? Cette
persuasion que nous avons trouvé l'être que la nature
avait destiné pour nous, ce jour subit répandu sur la
vie, et qui nous semble en expliquer le mystère , cette
valeur inconnue attachée aux moindres circonstances,
ces heures rapides dont tous les détails échappent au
souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent dans
notre âme qu'une longue trace de bonheur, cette gaieté
folâtre qui se mêle quelquefois sans cause à un atten-
drissement habituel, tant de plaisir dans la présence, et
dans l'absence tant d'espoir, ce détachement de tous les
soins vulgaires, cette supériorité sur tout ce qui nous
entoure, cette certitude que désormais le monde ne
peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence
mutuelle qui devine chaque pensée et qui répond à
chaque émotion, charme de l'amour , qui vous éprouva
ne saurait vous décrire !
ADOLPHE. 41
M. de P*** fut obligé, pour des affaires pressantes,
de s'absenter pendant six semaines. Je passai ce temps
chez Ellénore presque sans interruption. Son attache-
ment semblait s'être accru du sacrifice qu'elle m'avait
fait. Elle ne me laissait jamais la quitter sans essayer
de me retenir. Lorsque je sortais, elle me demandait
quand je reviendrais. Deux heures de séparation lui
étaient insupportables. Elle fixait avec une précision in-
quiète l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec
joie, j'étais reconnaissant, j'étais heureux du sentiment
qu'elle me témoignait. Mais cependant les intérêts de
la vie commune ne se laissent pas plier arbitrairement
à tous nos désirs. Il m'était quelquefois incommode
d'avoir tous mes pas marqués d'avance, et tous mes
moments ainsi comptés. J'étais forcé de précipiter tou-
tes mes démarches , de rompre avec la plupart de mes
relations . Je ne savais que répondre à mes connaissances
lorsqu'on me proposait quelque partie que, dans une
situation naturelle, je n'aurais point eu de motif pour
refuser. Je ne regrettais point auprès d'Ellénore ces
plaisirs de la vie sociale pour lesquels je n'avais
,
jamais eu beaucoup d'intérêt , mais j'aurais voulu
qu'elle me permît d'y renoncer plus librement. J'au-
rais éprouvé plus de douceur à retourner auprès
d'ellede ma propre volonté , sans me dire que l'heure
était arrivée , qu'elle m'attendait avec anxiété , et
sans que l'idée de sa peine vint se mêler à celle du bon-
heur que j'allais goûter en la retrouvant. Ellénore
était sans doute un vif plaisir dans mon existence,
42 ADOLPHE .
mais elle n'était plus un but : elle était devenue un lien.
Je craignais d'ailleurs de la compromettre. Ma présence
continuelle devait étonner ses gens, ses enfants, qui
pouvaient m'observer. Je tremblais de l'idée de déran-
ger son existence. Je sentais que nous ne pouvions être
unis pour toujours, et que c'était un devoir sacré pour
moi de respecter son repos : je lui donnais donc des
conseils de prudence, tout en l'assurant de mon amour.
Mais plus je lui donnais des conseils de ce genre, moins
elle était disposée à m'écouter. En même temps je
craignais horriblement de l'affliger. Dès que je voyais
sur son visage une expression de douleur, sa volonté
devenait la mienne : je n'étais à mon aise que lorsqu'elle
était contente de moi . Lorsqu'en insistant sur la né-
cessité de m'éloigner pour quelques instants, j'étais par-
venu à la quitter, l'image de la peine que je lui avais
causée me suivait partout. Il me prenait une fièvre de
remords qui redoublait à chaque minute, et qui enfin
devenait irrésistible : je volais vers elle, je me faisais
une fête de la consoler, de l'apaiser. Mais à mesure que
je m'approchais de sa demeure, un sentiment d'humeur
contre cet empire bizarre se mêlait à mes autres sen-
timents. Ellénore elle-même était violente . Elle éprou-
vait, je le crois, pour moi ce qu'elle n'avait éprouvé
pour personne. Dansses relations précédentes, son cœur
avait été froissé par une dépendance pénible ; elle était
avec moi dans une parfaite aisance, parce que nous
étions dans une parfaite égalité; elle s'était relevée à ses
propres yeux, par un amour pur de tout calcul, de tout
ADOLPHE . 43
intérêt : elle savait que j'étais bien sûr qu'elle ne m'ai-
mait que pour moi-même. Maisil résultait de son aban-
doncomplet avec moi qu'elle ne me déguisait aucun
de ses mouvements; et lorsque je rentrais dans sa
chambre, impatienté d'y rentrer plus tôt que je ne l'au-
rais voulu, je la trouvais triste ou irritée : j'avais souf-
fert deux heures loin d'elle de l'idée qu'elle souffrait
loin de moi , je souffrais deux heures près d'elle avant
de pouvoir l'apaiser.
Cependant je n'étais pas malheureux; je me disais
qu'il était doux d'être aimé, même avec exigence ; je
sentais que je lui faisais du bien : son bonheur m'était
nécessaire, et je me savais nécessaire à son bonheur.
D'ailleurs, l'idée confuse que, par la seule nature des
choses, cette liaison ne pouvait durer, idée triste sous
biendes rapports, servait néanmoins à me calmer dans
mes accès de fatigue ou d'impatience. Les liens d'El-
lénore avec le comte de P*** , la disproportion de nos
ages, la différence de nos situations, mon départ, que
déjà diverses circonstances avaient retardé, mais dont
l'époque étaitprochaine, toutes ces considérations m'en-
gageaientà donner et à recevoir encore le plus de bon-
heur qu'il était possible : je me croyais sûr des années,
je ne disputais pas les jours.
Le comte de P*** revint. Il ne tarda pas à soupçon-
ner mes relations avec Ellénore ; il me reçut chaque
jour d'un air plus froid et plus sombre. Je parlai vi-
vement à Ellénore des dangers qu'elle courait; je la
suppliai de permettre que j'interrompisse pour quel
44 ADOLPHE.
ques jours mes visites ; je lui représentai l'intérêt de
sa réputation, de sa fortune, de ses enfants. Elle m'é-
couta longtemps en silence : elle était pâle comme la
mort. De manière ou d'autre, me dit-elle enfin, vous
partirez bientôt ; ne devançons pas ce moment ; ne vous
mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons
des heures : des jours, des heures , c'est tout ce qu'il
me faut. Je ne sais quel pressentiment me dit, Adol-
phe, que je mourrai dans vos bras.
Nous continuâmes donc à vivre comme auparavant,
moi toujours inquiet, Ellénore toujours triste, le comte
de P*** taciturne et soucieux. Enfin la lettre que j'at-
tendais arriva : mon père m'ordonnait de me rendre
auprès de lui . Je portai cette lettre à Ellénore. Déjà !
me dit-elle après l'avoir lue ; je ne croyais pas que
ce fût sitôt. Puis, fondant en larmes , elle me prit
la main et elle me dit : Adolphe, vous voyez que je ne
puis vivre sans vous ; je ne sais ce qui arrivera de mon
avenir, mais je vous conjure de ne pas partir encore :
trouvez des prétextes pour rester. Demandez à votre
père de vous laisser prolonger votre séjour encore
six mois . Six mois , est-ce donc si long ? Je voulus com-
battre sa résolution ; mais elle pleurait si amèrement,
et elle était si tremblante , ses traits portaient l'em-
preinte d'une souffrance si déchirante, que je ne pus
continuer. Je me jetai à ses pieds, je la serrai dans mes
bras, je l'assurai de mon amour, et je sortis pour aller
écrire à mon père. J'écrivis en effet avec le mouvement
que la douleur d'Ellénore m'avait inspiré. J'alléguai
ADOLPHE . 45
mille causes de retard ; je fis ressortir l'utilité de con-
tinuer à D*** quelques cours que je n'avais pu suivre à
Gættingue;et lorsque j'envoyai ma lettre à la poste,
c'était avec ardeur que je désirais obtenir le consente-
ment que je demandais.
Je retournai le soir chez Ellénore . Elle était assise sur
un sofa; le comte de P*** était près de la cheminée, et
assez loin d'elle ; les deux enfants étaient au fond de la
chambre, ne jouant pas,et portant sur leurs visages cet
étonnement de l'enfance lorsqu'elle remarque une agi-
tation dont elle ne soupçonne pas la cause. J'instruisis
Ellénore par un geste que j'avais fait ce qu'elle voulait.
Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda
pas à disparaître. Nous ne disions rien. Le silence deve-
nait embarrassant pour tous trois. On m'assure , mon-
sieur, me dit enfin le comte, que vous êtes prêt à par-
tir. Je lui répondis que je l'ignorais. Il me semble, ré-
pliqua-t-il , qu'à votre âge on ne doit pas tarder à en-
trer dans une carrière : au reste, ajouta-t-il en regardant
Ellénore, tout le monde peut-être ne pense pas icicomme
moi.
La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je
tremblais, en ouvrant sa lettre, de la douleur qu'un re-
fus causerait à Ellénore . Il me semblait même quej'au-
rais partagé cette douleur avec une égale amertume ;
mais, en lisant le consentement qu'il m'accordait, tous
les inconvénients d'une prolongation de séjour se pré-
sentèrent tout à coup à mon esprit. Encore six mois de
gêne et de contrainte ! m'écriai-je ; six mois pendant
46 ADOLPHE .
lesquels j'offense un homme qui m'avait témoigné de
l'amitié , j'expose une femme qui m'aime , je cours le
risque de lui ravir la seule situation où elle puisse vi-
vre tranquille et considérée, je trompe mon père ; et
pourquoi ? pour ne pas braver un instant une douleur
qui, tôt ou tard, est inévitable ! Ne l'éprouvons-nous
pas chaque jour en détail et goutte à goutte, cette dou-
leur ? Je ne fais que du mal à Ellénore ; mon sentiment,
tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je me sacrifie pour
elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis ici sans
utilité, sans indépendance, n'ayant pas un instant de
libre, ne pouvant respirer une heure en paix. J'entrai
chez Ellénore tout occupé de ces réflexions. Je la trou-
vai seule. Je reste encore six mois, lui dis-je. - Vous
m'annoncez cette nouvelle bien sèchement. - C'est que
je crains beaucoup, je l'avoue, les conséquences de ce
retard pour l'un et pour l'autre.- Il me semble que,
pour vous du moins, elles ne sauraient être bien få-
cheuses . Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n'est
-
jamais de moi que je m'occupe le plus. -- Cen'est
guère non plus du bonheur des autres. - La conver-
sation avait pris une direction orageuse. Ellénore était
blessée de mes regrets dans une circonstance où elle
croyait que je devais partager sa joie : je l'étais du
triomphe qu'elle avait remporté sur mes résolutions
précédentes . La scène devint violente. Nous éclatâmes
en reproches mutuels. Ellénore m'accusa de l'avoir
trompée, de n'avoir eu pour elle qu'un goût passager ,
d'avoir aliéné d'elle l'affection du comte , de l'avoir re-
ADOLPHE . 47
mise, aux yeux du public, dans la situation équivoque
dont elle avait cherché toute sa vie à sortir. Je m'irritai
de voir qu'elle tournât contre moi ce que je n'avais fait
que par obéissance pour elle et par crainte de l'affliger.
Je me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse
consumée dans l'inaction, du despotisme qu'elle exer-
çait sur toutes mes démarches. En parlant ainsi , je vis
son visage couvert tout à coup de pleurs: je m'arrêtai,
je revins sur mes pas, je désavouai , j'expliquai. Nous
nous embrassâmes : mais un premier coup était porté,
une première barrière était franchie. Nous avions pro-
noncé tous deux des mots irréparables ; nous pouvions
nous taire, mais non les oublier. Il y a des choses qu'on
est longtemps sans se dire, mais quand une fois elles
sont dites, on ne cesse jamais de les répéter.
Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rapports
forcés, quelquefois doux, jamais complétement libres,
y rencontrant encore du plaisir, mais n'y trouvant plus
de charme . Ellénore, cependant, ne se détachait pas de
moi. Après nos querelles les plus vives, elle était aussi
empressée à me revoir, elle fixait aussi soigneusement
l'heure de nos entrevues que si notre union eût été la
plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent pensé que
ma conduite même contribuait à entretenir Ellénore
dans cette disposition. Si je l'avais aimée comme elle
m'aimait , elle aurait eu plus de calme , elle aurait ré-
fléchi de son côté sur les dangers qu'elle bravait. Mais
toute prudence lui était odieuse, parce que la prudence
venait de moi ; elle ne calculait point ses sacrifices,
48 ADOLPHE .
parce qu'elle était tout occupée à me les faire accep-
ter ; elle n'avait pas le temps de se refroidir à mon égard ,
parce que tout son temps et toutes ses forces étaient
employés à me conserver. L'époque fixée de nouveau
pour mon départ approchait ; et j'éprouvais, en y pen-
sant, un mélange de plaisir et de regret , semblable à
ce que ressent un homme qui doit acheter une guéri-
son certaine par une opération douloureuse.
Un matin, Ellénore m'écrivit de passer chez elle à
l'instant. Le comte, me dit-elle, me défend de vous re-
cevoir: je ne veux point obéir à cet ordre tyrannique.
J'ai suivi cet homme dans la proscription, j'ai sauvé sa
fortune; je l'ai servi dans tous ses intérêts. Il peut se
passer de moi maintenant; moi, je ne puis me passer de
vous. On devine facilement quelles furent mes instan-
ces pour la détourner d'un projet que je ne concevais
pas. Je lui parlai de l'opinion du public. Cette opinion ,
me répondit-elle, n'a jamais été juste pour moi. J'ai
rempli pendant dix ans mes devoirs mieux qu'aucune
femme, et cette opinion ne m'en a pas moins repous-
sée du rang que je méritais. Je lui rappelai ses enfants .
Mes enfants sont ceux de M. de P*** . Il les a recon-
nus : il en aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier
une mère dont ils n'ont à partager que la honte. - Je
redoublai mes prières. Écoutez, me dit-elle : si je romps
avec le comte, refuserez- vous de me voir ? Le refuse-
rez-vous ? reprit-elle en saisissant mon bras avec une
violence qui me fit frémir. Non assurément , lui répon-
dis-je; et plus vous serez malheureuse, plus je vous se
ADOLPHE . 49
rai dévoué . Mais considérez... - Tout est considéré,
interrompit-elle. Il va rentrer, retirez-vous maintenant ;
ne revenez plus ici.
Je passai le reste de la journée dans une angoisse
inexprimable. Deux jours s'écoulèrent sans que j'en-
tendisse parler d'Ellénore. Je souffrais d'ignorer son
sort , je souffrais même de ne pas la voir, et j'étais
étonné de la peine que cette privation me causait. Je
désirais cependant qu'elle eût renoncé à la résolution
que je craignais tant pour elle, et je commençais à m'en
flatter, lorsqu'une femme me remit un billet par lequel
Ellénore me priait d'aller la voir dans telle rue, dans
telle maison , au troisième étage. J'y courus, espérant
encore que, ne pouvant me recevoir chez M. de P***,
elle avait voulu m'entretenir ailleurs une dernière fois.
Je la trouvai faisant les apprêts d'un établissement
durable . Elle vint à moi , d'un air à la fois content et ti-
mide, cherchant à lire dans mes yeux mon impression .
Tout est rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre.
J'ai de ma fortune particulière soixante-quinze louis de
rente ; c'est assez pour moi . Vous restez encore ici six
semaines. Quand vous partirez, je pourrai peut-être me
rapprocher de vous ; vous reviendrez peut-être me voir.
Et, comme si elle eût redouté une réponse, elle entra
dans une foule de détails relatifs à ses projets. Elle cher-
cha de mille manières à me persuader qu'elle serait
heureuse ; qu'elle ne m'avait rien sacrifié ; que le parti
qu'elle avait pris lui convenait, indépendamment de
moi . Il était visible qu'elle se faisait un grand effort, et
4
50 ADOLPHE .
qu'elle ne croyait qu'à moitié ce qu'elle me disait. Elle
s'étourdissait de ses paroles, de peur d'entendre les
miennes ; elle prolongeait son discours avec activité
pour retarder le moment où mes objections la replon-
geraient dans le désespoir. Je ne pus trouver dans mon
cœur de lui en faire aucune. J'acceptai son sacrifice, je
l'en remerciai; je lui dis que j'en étais heureux; je lui
dis bien plus encore : je l'assurai que j'avais toujours
désiré qu'une détermination irréparable me fît un de-
voir de ne jamais la quitter ; j'attribuai mes indécisions
à un sentiment de délicatesse qui me défendait de con-
sentir à ce qui bouleversait sa situation. Je n'eus, en
un mot, d'autre pensée que de chasser loin d'elle toute
peine, toute crainte, tout regret, toute incertitude sur
mon sentiment. Pendant que je lui parlais, je n'envisa-
geais rien au delà de ce but, et j'étais sincère dans mes
promesses .
CHAPITRE V.
La séparation d'Ellénore et du comte de P*** produi-
sit dans le public un effet qu'il n'était pas difficile de
prévoir. Ellénore perdit en un instant le fruit de dix
années de dévouement et de constance : on la confondit
ADOLPRE . 51
avec toutes les femmes de sa classe qui se livrent sans
scrupule à mille inclinations successives. L'abandon de
ses enfants la fit regarder comme une mère dénaturée,
et les femmes d'une réputation irréprochable répétè-
rent avec satisfaction que l'oubli de la vertu la plus es-
sentielle à leur sexe s'étendait bientôt sur toutes les au-
tres . En même temps on la plaignit, pour ne pas perdre
le plaisir de me blâmer. On vit dans ma conduite celle
d'un séducteur, d'un ingrat qui avait violé l'hospita-
lité et sacrifié, pour contenter une fantaisie momenta-
née, le repos de deux personnes dont il aurait dû res-
pecter l'une et ménager l'autre. Quelques amis de mon
père m'adressèrent des représentations sérieuses ; d'au-
tres, moins libres avec moi, me firent sentir leur dés-
approbation par des insinuations détournées. Les jeu-
nes gens, au contraire, se montrèrent enchantés de
l'adresse avec laquelle j'avais supplanté le comte ; et,
par mille plaisanteries que je voulais en vain réprimer,
ils me félicitèrent de ma conquête et me promirent de
m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus à souffrir
et de cette censure sévère et de ces honteux éloges . Je
suis convaincu que si j'avais eu de l'amour pour Ellé-
nore, j'aurais ramené l'opinion sur elle et sur moi . Telle
est la force d'un sentiment vrai , que, lorsqu'il parle, les 7
interprétations fausses et les convenances factices se
taisent. Mais je n'étais qu'un homme faible, reconnais-
santet dominé; je n'étais soutenu par aucune impul-
sion qui partit du cœur. Je m'exprimais donc avec em-
barras; je táchais de finir la conversation ; et, si elle se
52 ADOLPHE .
prolongeait, je la terminais par quelques mots âpres qui
annonçaient aux autres que j'étais prêt à leur chercher
querelle. En effet, j'aurais beaucoup mieux aimé me
battre avec eux que leur répondre.
Ellénore ne tarda pas à s'apercevoir que l'opinion s'é-
levait contre elle. Deux parentes de M. de P***, qu'il
avait forcées par son ascendant à se lier avec elle, mi-
rent le plus grand éclat dans leur rupture , heureuses
de se livrer à leur malveillance longtemps contenue, à
l'abri des principes austères de la morale. Les hommes
continuèrent à voir Ellénore ; mais il s'introduisit dans
leur ton quelque chose d'une familiarité qui annon-
çait qu'elle n'était plus appuyée par un protecteur puis-
sant, ni justifiée par une union presque consacrée. Les
uns venaient chez elle, parce que, disaient-ils, ils l'a-
vaient connue de tout temps ; les autres, parce qu'elle
était belle encore, et que sa légèreté récente leur avait
rendu des prétentions qu'ils ne cherchaient pas à lui
déguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle ; c'est-à-
dire que chacun pensait que cette liaison avait besoin
d'excuse . Ainsi la malheureuse Ellénore se voyait tom-
bée pour jamais dans l'état dont, toute sa vie, elle avait
voulu sortir. Tout contribuait à froisser son âme et à
blesser sa fierté. Elle envisageait l'abandon des uns
comme une preuve de mépris, l'assiduité des autres
comme l'indice de quelque espérance insultante. Elle
souffrait de la solitude, elle rougissait de la société. Ah !
sans doute, j'aurais dû la consoler; j'aurais dû la ser-
rer contre mon cœur, lui dire: Vivons l'un pour l'autre,
ADOLPHE . 53
oublions des hommes qui nous méconnaissent, soyous
heureux de notre seule estime et de notre seul amour.
Je l'essayais aussi ; mais que peut, pour ranimer un sen-
timent qui s'éteint, une résolution prise par devoir?
Ellénore et moi, nous dissimulions l'un avec l'autre.
Elle n'osait me confier des peines, résultat d'un sacrifice
qu'elle savaitbien que je ne lui avais pas demandé. J'a-
vais accepté ce sacrifice : je n'osais me plaindre d'un
malheur que j'avais prévu, et que je n'avais pas eu la
force de prévenir. Nous nous taisions donc sur la pensée
unique qui nous occupait constamment. Nous nous pro-
diguions des caresses, nous parlions d'amour; mais nous
parlions d'amour de peur de nous parler d'autre chose.
Dès qu'il existe un secret entre deux cœurs qui s'ai-
ment, dès que l'un d'eux a pu se résoudre à cacher à
l'autre une seule idée, le charme est rompu, le bonheur
est détruit. L'emportement, l'injustice, la distraction
même, se réparent; mais la dissimulation jette dans l'a-
mour un élément étranger qui le dénature et le flétrit
à ses propres yeux .
Par une inconséquence bizarre, tandis que je repous-
sais avec l'indignation la plus violente la moindre insi-
nuation contre Ellénore, je contribuais moi-même à lui
faire tort dans mes conversations générales. Je m'étais
soumis à ses volontés, mais j'avais pris en horreur l'em-
pire des femmes. Je ne cessais de déclamer contre leur
faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur.
J'affichais les principes les plus durs ; et ce même homme
qui ne résistait pas à une larme, qui cédait à latristesse
54 ADOLPHE .
muette, qui était poursuivi dans l'absence par l'image
de la souffrance qu'il avait causée, se montrait, dans tous
ses discours, méprisant et impitoyable. Tous mes éloges
directs en faveur d'Ellénore ne détruisaient pas l'im-
pression que produisaient des propos semblables. On me
haïssait, on la plaignait ; mais on ne l'estimait pas. On
s'en prenait à elle de n'avoir pas inspiré à son amant
plus de considération pour son sexe et plus de respect
pour les liens du cœur.
Un homme qui venait habituellement chez Ellénore ,
et qui, depuis sa rupture avec le comte de P***; lui avait
témoigné la passion la plus vive, l'ayant forcée, par ses
persécutions indiscrètes , à ne plus le recevoir, se per-
mit contre elle des railleries outrageantes qu'il me pa-
rut impossible de souffrir. Nous nous battimes ; je le
blessai dangereusement , je fus blessé moi-même. Je ne
puis décrire le mélange de trouble, de terreur, de re-
connaissance et d'amour qui se peignit sur les traits
d'Ellénore lorsqu'elle me revit après cet événement .
Elle s'établit chez moi, malgré mes prières ; elle ne me
quitta pas un seul instant jusqu'à ma convalescence .
Elle me lisait pendant lejour, elle me veillait durant la
plus grande partie des nuits ; elle observait mes moin-
dres mouvements , elle prévenait chacun de mes désirs;
son ingénieuse bonté multipliait ses facultés et doublait
ses forces. Elle m'assurait sans cesse qu'elle ne m'au-
rait pas survécu : j'étais pénétré d'affection, j'étais dé-
chiré de remords. J'aurais voulu trouver en moi de quoi
récompenser un attachement si constant et si tendre ;
ADOLPHE. 55
j'appelais à mon aide les souvenirs, l'imagination, la
raison même , le sentiment du devoir : efforts inutiles !
la difficulté de la situation, la certitude d'un avenir qui
devait nous séparer, peut-être je ne sais quelle révolte
contre un lien qu'il m'était impossible de briser, me dé-
voraient intérieurement. Je me reprochais l'ingratitude
que je m'efforçais de lui cacher. Je m'affligeais quand
elle paraissait douter d'un amour qui lui était si néces-
saire ; je ne m'affligeais pas moins quand elle semblait
y croire. Je la sentais meilleure que moi; je me mépri-
sais d'être indigne d'elle. C'est un affreux malheur de
n'être pas aimé quand on aime; mais c'en est un bien
grand d'être aimé avec passion quand on n'aime plus.
Cette vie que je venais d'exposer pour Ellénore, je l'au-
rais mille fois donnée pour qu'elle fût heureuse sans
e moi.
Les six mois que m'avait accordés mon père étaient
S expirés ; il fallut songer à partir. Ellénore ne s'opposa
point à mon départ, elle n'essaya pas même de le re-
tarder ; mais elle me fit promettre que , deux mois après,
e. je reviendrais près d'elle, ou que je lui permettrais de
me rejoindre : je le lui jurai solennellement. Quel en-
gagement n'aurais-je pas pris dans un moment où je la
S
voyais lutter contre elle-même et contenir sa douleur ?
Elle aurait pu exiger de moi de ne pas la quitter ; je sa-
vais au fond de mon âme que ses larmes n'auraient pas
été désobéies. J'étais reconnaissant de ce qu'elle n'exer-
çait pas sa puissance ; il me semblait que je l'en aimais
mieux. Moi-même, d'ailleurs, je ne me séparais pas sans
56 ADOLPHE .
un vif regret d'un être qui m'était si uniquement dé-
voué. Il y a dans les liaisons qui se prolongent quelque
chose de si profond ! Elles deviennent à notre insu une
partie si intime de notre existence ! Nous formons de
loin, avec calme, la résolution de les rompre ; nous
croyons attendre avec impatience l'époque de l'exécu-
ter : mais quand ce moment arrive, il nous remplit de
terreur; et telle est la bizarrerie de notre cœur miséra-
ble, que nous quittons avec un déchirement horrible
ceux près de qui nous demeurions sans plaisir.
Pendant mon absence, j'écrivis régulièrement à El-
lénore. J'étais partagé entre la crainte que mes lettres
ne lui fissent de la peine, et le désir de ne lui peindre
que le sentiment que j'éprouvais. J'aurais voulu qu'elle
me devinât, mais qu'elle me devinât sans s'affliger ; je
me félicitais quandj'avais pu substituer les mots d'affec-
tion, d'amitié, de dévouement, à celui d'amour ; mais
soudain je me représentais la pauvre Ellénore triste et
isolée, n'ayant que mes lettres pour consolation ; et, à
la fin de deux pages froides et compassées, j'ajoutais
rapidement quelques phrases ardentes ou tendres, pro-
pres à la tromper de nouveau. De la sorte, sans en dire
jamais assez pour la satisfaire, j'en disais toujours assez
pour l'abuser. Étrange espèce de fausseté, dont le suc-
cès même se tournait contre moi , prolongeait mon an-
goisse, et m'était insupportable !
Je comptais avec inquiétude les jours, les heures qui
s'écoulaient ; je ralentissais de mes vœux la marche du
temps; je tremblais en voyant se rapprocher l'époque
ADOLPHE . 57
d'exécuter ma promesse. Je n'imaginais aucun moyen
de partir. Je n'en découvrais aucun pour qu'Ellénore
pût s'établir dans la même ville que moi . Peut-être, car
il faut être sincère, peut-être je ne le désirais pas. Je
comparais ma vie indépendante et tranquille à la vie
de précipitation, de trouble et de tourment à laquelle
sa passion me condamnait . Je me trouvais si bien d'ê-
tre libre, d'aller, de venir, de sortir, de rentrer, sans
que personne s'en occupat! je me reposais, pour ainsi
dire, dans l'indifférence des autres, de la fatigue de son
amour.
Je n'osais cependant laisser soupçonner à Ellénore
quej'aurais voulu renoncer à nos projets. Elle avait com-
pris par mes lettres qu'il me serait difficile de quitter
mon père ; elle m'écrivit qu'elle commençait en consé-
quence les préparatifs de son départ. Je fus longtemps
sans combattre sa résolution , je ne lui répondais rien
de précis à ce sujet. Je lui marquais vaguement que je
serais toujours charmé de la savoir, puis j'ajoutais, de
la rendre heureuse : tristes équivoques, langage em-
barrassé, que je gémissais de voir si obscur et que je
tremblais de rendre plus clair! Je me déterminai enfin
à lui parler avec franchise ; je me dis que je le devais;
je soulevai ma conscience contre ma faiblesse ; je me
fortifiai de l'idée de son repos contre l'image de sa dou-
leur. Je me promenais à grands pas dans ma chambre,
récitant tout haut ce que je me proposais de lui dire.
Mais à peine eus-je tracé quelques lignes que ma dis-
position changea; je n'envisageai plus mes paroles d'a
58 ADOLPHE .
près le sens qu'elles devaient contenir, mais d'après l'ef-
fet qu'elles ne pouvaient manquer de produire ; et, une
puissance surnaturelle dirigeant, comme malgré moi,
ma main dominée, je me bornai à lui conseiller un re-
tard de quelques mois. Je n'avais pas dit ce que je pen-
sais. Ma lettre ne portait aucun caractère de sincérité.
Les raisonnements que j'alléguais étaient faibles, parce
qu'ils n'étaient pas les véritables.
La réponse d'Ellénore fut impétueuse ; elle était in-
dignée de mon désir de ne pas la voir. Que me deman-
dait-elle ? de vivre inconnue auprès de moi . Que pou-
vais-je redouter de sa présence dans une retraite ignorée,
au milieu d'une grande ville où personne ne la connais-
sait ? Elle m'avait tout sacrifié , fortune, enfants, répu-
tation; elle n'exigeait d'autre prix de ses sacrifices que
de m'attendre comme une humble esclave, de passer cha-
que jour avec moi quelques minutes, de jouir des mo-
ments que je pourrais lui donner. Elle s'était résignée
à deux mois d'absence, non que cette absence lui parût
nécessaire , mais parce que je semblais le souhaiter ; et
lorsqu'elle était parvenue, en entassant péniblement les
jours sur les jours , au terme que j'avais fixé moi-même ,
je lui proposais de recommencer ce long supplice ! Elle
pouvait s'être trompée, elle pouvait avoir donné sa vie à
un homme dur et aride ; j'étais le maître de mes actions' ;
mais je n'étais pas le maître de la forcer à souffrir, dé-
laissée par celui pour lequel elle avait tout immolé .
Ellénore suivit de près cette lettre ; elle m'informa de
son arrivée . Je me rendis chez elle avec la ferme réso-
ADOLPHE . 59
lution de lui témoigner beaucoup de joie ; j'étais impa-
tient de rassurer son cœur, et de lui procurer, momen-
tanément au moins, du bonheur ou du calme. Mais elle
avait été blessée , elle m'examinait avec défiance : elle
démêla bientôt mes efforts ; elle irrita ma fierté par ses
reproches , elle outragea mon caractère . Elle me peignit
si misérable dans ma faiblesse, qu'elle me révolta con-
tre elle encore plus que contre moi. Une fureur insen-
sée s'empara de nous : tout ménagement fut abjuré,
toute délicatesse oubliée . On eût dit que nous étions
poussés l'un contre l'autre par des furies. Tout ce que
la haine la plus implacable avait inventé contre nous,
nous nous l'appliquions mutuellement ; et ces deux êtres
malheureux , qui seuls se connaissaient sur la terre, qui
seuls pouvaient se rendre justice, se comprendre et se
consoler, semblaient deux ennemis irréconciliables,
acharnés à se déchirer.
Nous nous quittâmes après une scène de trois heures ;
et, pour la première fois de la vie, nous nous quitta-
mes sans explication, sans réparation. A peine fus-je
éloigné d'Ellénore, qu'une profonde douleur remplaça
ma colère . Je me trouvai dans une espèce de stupeur,
tout étourdi de ce qui s'était passé. Je me répétais mes
paroles avec étonnement ; je ne concevais pas ma con-
duite; je cherchais en moi-même ce qui avait pu
m'égarer.
Il était fort tard , je n'osai retourner chez Ellénore .
Je me promis de la voir le lendemain de bonne heure,
et je rentrai chez mon père. Il y avait beaucoup de
60 ADOLPHE .
monde ; il me fut facile, dans une assemblée nom-
breuse, de me tenir à l'écart et de déguiser mon trou-
ble. Lorsque nous fûmes seuls, il me dit : On m'assure
quel'ancienne maîtresse du comte de P*** estdans cette
ville. Je vous ai toujours laissé une grande liberté et
je n'ai jamais rien voulu savoir sur vos liaisons ; mais
il ne vous convient pas, à votre âge, d'avoir une maî-
tresse avouée, et je vous avertis que j'ai pris des me-
sures pour qu'elle s'éloigne d'ici. En achevant ces mots,
il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre ; il
me fit signe de me retirer. Mon père, lui dis-je, Dieu
m'est témoin que je voudrais qu'elle fat heureuse, et
que je consentirais à ce prix à ne jamais la revoir ; mais
prenez garde à ce que vous ferez : en croyant me sépa-
rer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher à jamais.
Je vis aussitôt venir chez moi un valet de chambre
qui m'avait accompagné dans mes voyages, et qui con-
naissait mes liaisons avec Ellénore. Je le chargeai de
découvrir à l'instant même, s'il était possible, quelles
étaient les mesures dont mon père m'avait parlé. Il re-
vint au bout de deux heures. Le secrétaire de mon père
lui avait confié, sous le sceau du secret, qu'Ellénore
devait recevoir le lendemain l'ordre de partir. Ellénore
chassée! m'écriai-je, chassée avec opprobre ! elle qui
n'est venue ici que pour moi, elle dont j'ai déchiré le
cœur, elle dont j'ai sans pitié vu couler les larmes ! Où
donc reposerait-elle sa tête, l'infortunée, errante et
seule dans un monde dont je lui ai ravi l'estime ? A qui
dirait-elle sa douleur? Ma résolution fut bientôt prise.
ADOLPHE . 61
Je gagnai l'homme qui me servait, je lui prodiguai
l'or et les promesses. Je commandai une chaise de poste
pour six heures du matin à la porte de la ville. Je for-
mais mille projets pour mon éternelle réunion avec
Ellénore : je l'aimais plus que je ne l'avais jamais ai-
mée ; tout mon cœur était revenu à elle , j'étais fier de
la protéger. J'étais avide de la tenir dans mes bras ;
l'amour était rentré tout entier dans mon âme ; j'éprou-
vais une fièvre de tête, de cœur, de sens, qui boule-
versait mon existence. Si , dans ce moment, Ellénore
eût voulu se détacher de moi, je serais mort à ses
pieds pour la retenir.
Le jour parut , je courus chez Ellénore. Elle était
couchée, ayant passé la nuit à pleurer ; ses yeux étaient
encore humides, et ses cheveux étaient épars ; elle me
vit entrer avec surprise. Viens , lui dis-je, partons.
Elle voulut répondre. Partons, repris -je . As - tu sur la
terre un autre protecteur, un autre ami que moi ? mes
bras ne sont-ils pas'ton unique asile ? Elle résistait. J'ai
des raisons importantes, ajoutai-je, et qui me sont per-
sonnelles. Au nom du ciel, suis-moi. Je l'entraînai .
Pendant la route, je l'accablais de caresses, je la pres-
sais sur mon cœur, je ne répondais à ses questions
que par mes embrassements. Je lui dis enfin qu'ayant
aperçu dans mon pèrel'intention de nous séparer, j'avais
senti queje ne pouvais être heureux sans elle ; que je
voulais lui consacrer ma vie et nous unir par tous les
genres de liens. Sa reconnaissance fut d'abord extrême;
mais elle démêla bientôt des contradictions dans mon
62 ADOLPHE .
récit . A force d'instances, elle m'arracha la vérité : sa
joie disparut, sa figure se couvrit d'un sombre nuage.
Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-
même : vous êtes généreux, vous vous dévouez à moi
parce que je suis persécutée ; vous croyez avoir de
l'amour, et vous n'avez que de la pitié. Pourquoi pro-
nonça-t- elle ces mots funestes ? Pourquoi me révéla-
t-elleun secret que je voulais ignorer ? Je m'efforçai de
la rassurer, j'y parvins peut-être ; mais la vérité avait
traversé mon âme : le mouvement était détruit ; j'étais
déterminé dans mon sacrifice , mais je n'en étais pas
plus heureux, et déjà il y avait en moi une pensée que
de nouveau j'étais réduit à cacher.
CHAPITRE
Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j'écrivis
àmon père. Ma lettre fut respectueuse , mais il y avait
un fond d'amertume. Je lui savais mauvais gré d'avoir
resserré mes liens en prétendant les rompre. Je lui an-
nonçais que je ne quitterais Ellénore que lorsque, con-
venablement fixée, elle n'aurait plus besoin de moi. Je
le suppliais de ne pas me forcer , en s'acharnant sur
elle, à lui rester toujours attaché. J'attendis sa réponse
pour prendre une détermination sur notre établisse
ADOLPHE . 63
ment. « Vous avez vingt-quatre ans, me répondit-il :
« je n'exercerai pas contre vous une autorité qui tou-
<<cheà son terme, et dont je n'ai jamais fait usage ; je
< cacherai même, autant que je pourrai, votre étrange
« démarche ; je répandrai le bruit que vous êtes parti
« par mes ordres et pour mes affaires. Je subviendrai
< libéralement à vos dépenses . Vous sentirez vous-
< même bientôt que la vie que vous menez n'est pas
« celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents,
< votre fortune , vous assignaient dans le monde une
< autre place que celle d'un compagnon d'une femme
< sans patrie et sans aveu. Votre lettre me prouve déjà
◄ que vous n'êtes pas content de vous. Songez que l'on
« ne gagne rien à prolonger une situation dont on
« rougit. Vous consumez inutilement les plus belles
« années de votre jeunesse, et cette perte est irrépa-
<<rable. >>
La lettre de mon père me perça de mille coups de
poignard. Je m'étais dit cent fois ce qu'il me disait ;
j'avais eu cent fois honte de ma vie s'écoulant dans
l'obscurité et dans l'inaction. J'aurais mieux aimé des
reproches , des menaces ; j'aurais mis quelque gloire à
résister, et j'aurais senti la nécessité de rassembler mes
forces pour défendre Ellénore des périls qui l'auraient
assaillie . Mais il n'y avait point de périls : on me lais-
sait parfaitement libre ; et cette liberté ne me servait
qu'à porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air
dechoisir.
Nous nous fixàmes à Caden, petite ville de la Bohème.
64 ADOLPHE .
Je me répétai que, puisque j'avais pris la responsabilité
du sort d'Ellénore, il ne fallait pas la faire souffrir. Je
parvins à me contraindre ; je renfermai dans mon sein
jusqu'aux moindres signes de mécontentement, et toutes
les ressources de mon esprit furent employées à me
créer une gaieté factice qui pût voiler ma profonde
tristesse. Ce travail eut sur moi-même un effet ines-
péré. Nous sommes des créatures tellement mobiles,
que les sentiments que nous feignons, nous finissons
par les éprouver. Les chagrins que je cachais, je les
oubliais en partie. Mes plaisanteries perpétuelles dissi-
paient ma propre mélancolie, et les assurances de ten-
dresse dont j'entretenais Ellénore répandaient dans
mon cœur une émotion douce qui ressemblait presque
à l'amour.
Detemps en temps des souvenirs importuns venaient
m'assiéger. Je me livrais, quand j'étais seul, à des accès
d'inquiétude; je formais mille plans bizarres pour m'é-
lancer tout à coup hors de la sphère dans laquelle j'étais
déplacé. Mais je repoussais ces impressions comme de
mauvais rêves . Ellénore paraissait heureuse; pouvais-
je troubler son bonheur ? Près de cinq mois se passè-
rent de la sorte.
Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me
taire une idée qui l'occupait. Après de longues sollici-
tations, elle me fit promettre que je ne combattrais
point la résolution qu'elle avait prise, et m'avoua que
M. de P*** lui avait écrit : son procès était gagné ; il se
rappelait avec reconnaissance les services qu'elle lui
ADOLPHE . 65
avait rendus, et leur liaison de dix années. Il lui offrait
la moitié de sa fortune, non pour se réunir à elle, ce
qui n'était plus possible, mais à condition qu'elle quit-
terait l'homme ingrat et perfide qui les avait séparés .
J'ai répondu, me dit-elle, et vous devinez bien que j'ai
refusé. Je ne le devinais que trop. J'étais touché, mais au
désespoir du nouveau sacrifice que me faisait Ellénore .
Je n'osais toutefois lui rien objecter : mes tentatives Cr
ce sens avaient toujours été tellement infructueuses !
Je m'éloignai pour réfléchir au parti que j'avais à pren-
dre. Il m'était clair que nos liens devaient se rompre .
Ils étaient douloureux pour moi, ils lui devenaient nui-
sibles ; j'étais le seul obstacle à ce qu'elle retrouvat
un état convenable, et la considération qui , dans le
monde, suit tôt ou tard l'opulence ; j'étais la seule
barrière entre elle et sesenfants : je n'avais plus d'excuse
à mes propres yeux. Lui céder dans cette circonstance
n'était plus de la générosité, mais une coupable fai-
blesse. J'avais promis à mon père de redevenir libre
aussitôt que je ne serais plus nécessaire à Ellénore. II
était temps enfin d'entrer dans une carrière, de com-
mencer une vie active, d'acquérir quelques titres à
l'estime des hommes, de faire un noble usage de mes
facultés. Je retournai chez Ellénore, me croyant iné-
branlable dans le dessein de la forcer à ne pas re-
jeter les offres du comte de P***, et pour lui déclarer,
s'il le fallait, que je n'avais plus d'amour pour elle.
Chère amie, lui dis-je, on lutte quelque temps contre
sa destinée, mais on finit toujours par céder. Les lois
5
66 ADOLPHE.
de la société sont plus fortes que les volontés des
hommes ; les sentiments les plus impérieux se brisent
contre la fatalité des circonstances. En vain l'on s'ob-
stine à ne consulter que son cœur, on est condamné
tôt ou tard à écouter la raison. Je ne puis vous retenir
plus longtemps dans une position également indigne de
vous et de moi ,je ne le puis ni pour vous ni pour moi-
même. A mesure que je parlais sans regarder Ellénore,
je sentais mes idées devenir plus vagues et ma résolu-
tion faiblir . Je voulus ressaisir mes forces, et je conti-
nuai d'une voix précipitée : Je serai toujours votre ami ;
j'aurai toujours pour vous l'affection la plus profonde.
Les deux années de notre liaison ne s'effaceront pas de
ma mémoire ; elles seront à jamais l'époque la plus
belle de ma vie. Mais l'amour, ce transport des sens,
cette ivresse involontaire, cet oubli de tous les intérêts,
de tous les devoirs, Ellénore, je ne l'ai plus. J'attendis
longtemps sa réponse sans lever les yeux sur elle. Lors-
que enfin je la regardai, elle était immobile; elle con-
templait tous les objets comme si elle n'en eût reconnu
aucun. Je pris sa main, je la trouvai froide. Elle me
repoussa. Que me voulez-vous ? me dit-elle ; ne suis -je
pas seule, seule dans l'univers, seule, sans un être qui
m'entende ? Qu'avez -vous encore à me dire ? ne m'a-
vez vous pas tout dit ? tout n'est-il pas fini, fini sans
retour ? Laissez-moi, quittez-moi ; n'est-ce pas là ce
que vous désirez ? Elle voulut s'éloigner, elle chancela;
j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à
mes pieds : je la relevai, je l'embrassai , je rappelai ses
ADOLPHE . 67
sens. Ellénore, m'écriai-je, revenez à vous , revenez à
moi ; je vous aime d'amour, de l'amour leplus tendre.
Je vous avais trompée pour que vous fussiez plus libre
dans votre choix. - Crédulités du cœur , vous êtes
inexplicables ! Ces simples paroles, démenties par tant
de paroles précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à
la confiance ; elle me les fit répéter plusieurs fois : elle
semblait respirer avec avidité . Elle me crut : elle s'eni-
vra de son amour, qu'elle prenait pour le nôtre ; elle
confirma sa réponse au comte de P*** , et je me vis
plus engagé que jamais.
Trois mois après, une nouvelle possibilité de change-
ments'annonça dans la situation d'Elténore. Une de ces
vicissitudes communes dans les républiques que des
factions agitent rappela son père en Pologne, et le ré-
tablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connût qu'à peine
sa fille, que sa mère avait emmenée en France à l'àge
de trois ans, il désira la fixer auprès de lui . Le bruit
des aventures d'Ellénore ne lui était parvenu que va-
guement en Russie, où, pendant son exil, il avait tou-
jours habité. Ellénore était son enfant unique : il avait
peurde l'isolement, il voulait être soigné; il ne cher-
cha qu'à découvrir la demeure de sa fille, et, dès qu'il
l'eut apprise, il l'invita vivement à venir le rejoindre.
Elle ne pouvait avoir d'attachement réel pour un père
qu'elle ne se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait
néanmoins qu'il était de son devoir d'obéir ; elle assu-
rait de la sorte à ses enfants une grande fortune, et
remontait elle-même au rang que lui avaient ravi ses
68 ADOLPHE .
malheurs et sa conduite; mais elle me déclara positi-
vement qu'elle n'irait en Pologne que si je l'accompa-
gnais. Je ne suis plus, me dit-elle, dans l'âge où l'âme
s'ouvre à des impressions nouvelles. Mon père est un
inconnu pour moi. Si je reste ici, d'autres l'entoureront
avec empressement : il en sera tout aussi heureux. Mes.
enfants auront la fortune de M. de P*** . Je sais bien
que je serai généralement blåmée , je passerai pourune
fille ingrate et pour une mère peu sensible ; mais j'ai
trop souffert : je ne suis plus assez jeune pourque l'opi-
nion du monde ait une grande puissance sur moi . S'il
y a dans ma résolution quelque chose de dur, c'est à
vous, Adolphe, que vous devez vous en prendre. Si je
pouvais me faire illusion sur vous, je consentirais peut-
être à une absence dont l'amertume serait diminuée
par la perspective d'une réunion douce et durable; mais
vous ne demanderiez pas mieux que de me supposer
à deux cents lieues de vous, contente et tranquille, au
sein de ma famille et de l'opulence. Vous m'écririez
là-dessus des lettres raisonnables que je vois d'avance :
elles déchireraient mon cœur , je ne veux pas m'y
exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que,
par le sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue à
vous inspirer le sentiment que je méritais ; mais en-
fin vous l'avez accepté, ce sacrifice. Je souffre déjà suf-
fisamment par l'aridité de vos manières et la séche-
resse de nos rapports ; je subis ces souffrances que
vous m'infligez, je ne veux pas en braver de volon-
laires .
ADOLPHE . 69
Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellénore je ne
sais quoi d'apre et de violent qui annonçait plutôt une
détermination ferme qu'une émotion profonde et tou-
chante. Depuis quelque temps elle s'irritait d'avance
lorsqu'elle me demandait quelque chose , comme si je
le lui avais déjà refusé . Elle disposait de mes actions,
mais elle savait que mon jugement les démentait. Elle
aurait voulu pénétrer dans le sanctuaire intime de ma
pensée, pour y briser une opposition sourde qui la ré-
voltait contre moi . Je lui parlai de ma situation, du vœu
de mon père, de mon propre désir ; je priai, je m'em-
portai . Ellénore fut inébranlable. Je voulus réveiller sa
générosité, comme si l'amour n'était pas de tous les
sentiments le plus égoïste, et par conséquent, lorsqu'il
est blessé, le moins généreux. Je tâchai, par un effort
bizarre, de l'attendrir sur le malheur que j'éprouvais
en restant près d'elle ; je ne parvins qu'à l'exaspérer.
Je lui promis d'aller la voir en Pologne ; mais elle ne
vit dans mes promesses sans épanchement et sans aban-
don, que l'impatience de la quitter.
La première année de notre séjour à Caden avait at-
teint son terme sans que rien changeât dans notre situa-
tion. Quand Ellénore metrouvait sombre ou abattu, elle
s'affligeait d'abord, se blessait ensuite, et m'arrachait
par ses reproches l'aveu de la fatigue que j'aurais voulu
déguiser. De mon côté, quand Ellénore paraissait con-
tente, je m'irritais de la voir jouir d'une situation qui
me coûtait mon bonheur, et je la troublais dans cette
courte jouissance par des insinuations qui l'éclairaient
70 ADOLPHE .
sur ce que j'éprouvais intérieurement. Nous nous atta-
quions donc tour à tour par des phrases indirectes , pour
reculer ensuite dans des protestations générales et de
vagues justifications, et pour regagner le silence. Car
nous savions si bien mutuellement tout ce que nous
allions nous dire, que nous nous taisions pour ne pas
l'entendre. Quelquefois l'un de nous était prêt à céder,
mais nous manquions le moment favorable pour nous
rapprocher. Nos cœurs défiants et blessés ne se rencon-
traient plus.
Je me demandais souvent pourquoi je restais dans
un état si pénible: je me répondais que, si je m'éloi-
gnais d'Ellénore, elle me suivrait, et que j'aurais pro-
voqué un nouveau sacrifice. Je ne dis enfin qu'il fal-
lait la satisfaire une dernière fois, et qu'elle ne pourrait
plus rien exiger quand je l'aurais replacée au milieu de
sa famille. J'allais lui proposer de la suivre en Pologne ,
quand elle reçut la nouvelle que son père était mort
subitement. Il l'avait instituée son unique héritière,
mais son testament était contredit par des lettres pos-
térieures, que des parents éloignés menaçaient de faire
valoir. Ellénore, malgré le peu de relations qui subsis-
taient entre elle etson père,futdouloureusementaffecte
decette mort : elle se reprocha de l'avoir abandonné.
Bientôt elle m'accusa de sa faute. Vous m'avez fait man-
quer, me dit-elle, à un devoir sacré. Maintenant il ne
s'agit que de ma fortune : je vous l'immolerai plus faci-
lement encore. Mais, certes, je n'irai pas seule dans un
pays où je n'ai que des ennemis à rencontrer. Je n'ai
ADOLPHE . 71
voulu , lui répondis-je , vous faire manquer à aucun de-
voir ; j'aurais désiré, je l'avoue , que vous daignassiez
réfléchir que moi aussi je trouvais pénible de manquer
aux miens, je n'ai pu obtenir de vous cette justice. Je
me rends, Ellénore ; votre intérêt l'emporte sur toute
autre considération. Nous partirons ensemble quand
vous le voudrez .
Nous nous mêmes effectivement en route. Les dis-
tractions du voyage, la nouveauté des objets, les efforts
quenous faisions sur nous-mêmes, ramenaient de temps
en temps entre nous quelques restes d'intimité. La lon-
gue habitude que nous avions l'un de l'autre, les cir-
constances variées que nous avions parcourues ensem-
ble, avaient attaché à chaque parole, presque à chaque
geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout à coup
dans le passé, et nous remplissaient d'un attendrisse-
ment involontaire, comme les éclairs traversent la nuit
sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi dire, d'une
espèce de mémoire du cœur, assez puissante pour que
l'idée de nous séparer nous fût douloureuse , trop fai-
ble pour que nous trouvassions du bonheurà être unis.
Je me livrais à ces émotions, pour me reposer de ma
contrainte habituelle. J'aurais voulu donner à Ellénore
des témoignages de tendresse qui la contentassent ; je
reprenais quelquefois avec elle le langage de l'amour ;
mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces
feuilles pâles et décolorées qui, par un reste de végé-
tation funèbre, croissent languissamment sur les bran-
ches d'un arbre déraciné .
72 ADOLPHE .
CHAPITRE VII.
Ellénore obtint, dès son arrivée, d'être rétablie dans
lajouissance des biens qu'on lui disputait , en s'enga-
geant à n'en pas disposer que son procès ne fût décidé.
Elle s'établit dans une des possessions de son père. Le
mien, qui n'abordait jamais avec moi dans ses lettres
aucune question directement , se contenta de les rem-
plir d'insinuations contre mon voyage. « Vous m'aviez
<<mandé, me disait- il, que vous ne partiriez pas. Vous
« m'aviez développé longuement toutes les raisons
« que vous aviez de ne pas partir ; j'étais , en consé-
« quence, bien convaincu que vous partiriez. Je ne puis
« que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit d'indé-
« pendance, vous faites toujours ce que vous ne voulez
« pas. Je nejuge point, au reste, d'une situation qui
<<ne m'est qu'imparfaitement connue. Jusqu'à présent
« vousm'aviez paru le protecteur d'Ellénore , et, sous ce
« rapport, il y avait dans vos procédés quelque chose de
< noble qui relevait votre caractère, quel que fût l'objet
<< auquel vous vous attachiez . Aujourd'hui vos relations
< ne sont plus les mêmes : ce n'est plus vous qui la pro-
<<tégez, c'est elle qui vous protége ; vous vivez chez elle,
« vousêtesun étrangerqu'elleintroduit dans sa famille.
ADOLPHE. 73
<< Je ne prononce point sur une position que vous
<< choisissez ; mais, comme elle peut avoir ses inconvé-
<< nients, je voudraislesdiminuerautant qu'il est enmoi.
« J'écris au baron de T***, notre ministre dans le pays
« où vous êtes, pour vous recommander à lui : j'ignore
« s'il vous conviendra de faire usage de cette recom-
« mandation ; n'y voyez au moins qu'une preuve de
<<monzèle, etnullement une atteinte à l'indépendance
<<que vous avez toujours su défendre avec succès con-
« tre votre père. »
J'étouffai les réflexions que ce style faisait naître en
moi . La terre que j'habitais avec Ellénore était située à
peu de distance de Varsovie ; je me rendis dans cette
ville, chez le baron de T***. Il me reçut avec amitié, me
demanda les causes de mon séjouren Pologne, meques-
tionna sur mes projets ; je ne savais trop que lui répondre.
Après quelques minutes d'une conversation embarras-
sée: Jevais, me dit-il, vous parler avec franchise. Je con-
nais les motifs qui vous ont amené dans ce pays, votre
père meles a mandés; je vous dirai même queje les com-
prends: il n'y a pas d'homme qui ne se soit, une fois
dans sa vie, trouvé tiraillé par le désir de rompre une
liaison inconvenable et la crainte d'affliger une femme
qu'il avaitaimée. L'inexpérience delajeunesse fait que
l'on s'exagère beaucoup les difficultés d'une position pa-
reille ; on se plaît à croire à la vérité de toutes ces dé-
monstrations de douleur qui remplacent, dans un sexe
faible et emporté, tous les moyens de la force et tous
ceux de la raison. Le cœur en souffre, maisl'amour-propre
74 ADOLPHE .
s'en applaudit ; et tel homme qui pense de bonne foi s'im-
moler au désespoir qu'il a causé ne se sacrifie dans le
fait qu'aux illusions de sa propre vanité. Il n'y a pas une
de ces femmes passionnées, dont le monde est plein,
qui n'ait protesté qu'on la ferait mourir en l'aban-
donnant; il n'y en a pas une qui ne soit encore en
vie, et qui ne se soit consolée. Je voulus l'interrom-
pre . Pardon , me dit-il, mon jeune ami, si je m'ex-
prime avec trop peu de ménagement ; mais le bien
qu'on m'a dit de vous, les talents que vous annoncez,
la carrière que vous devriez suivre, tout me fait une
loi de ne rien vous déguiser. Je lis dans votre âme,
malgré vouset mieux que vous : vous n'êtes plus amou-
reux de la femme qui vous domine et qui vous traîne
après elle ; si vous l'aimiez encore, vous ne seriez pas
venu chez moi. Vous saviez que votre père m'avait
écrit, il vous était aisé de prévoir ce que j'avais à vous
dire: vous n'avez pas été fâché d'entendre de ma bou-
che des raisonnements que vous vous répétez sans cesse
à vous-même, et toujours inutilement. La réputation
d'Ellénore est loin d'être intacte. -Terminons, je vous
prie, répondis-je, une conversation inutile. Des circon-
stances malheureuses ont pu disposer des premières an-
nées d'Ellénore , on peut la juger défavorablement
sur des apparences mensongères : mais je la connais
depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre une âme
plus élevée, un caractère plus noble, un cœur plus pur
etplus généreux.- Comme vous voudrez, répliqua-t-il;
mais ce sont des nuances que l'opinion n'approfondit
ADOLPHE. 75
pas. Les faits sont positifs, ils sont publics; en m'em-
pêchantde les rappeler, pensez-vous les détruire ? Écou-
tez, poursuivit-il: il faut dans ce monde savoirce qu'on
veut. Vous n'épouserez pas Ellénore ?- Non sansdoute,
m'écriai-je ; elle-même ne l'a jamais désiré . Que vou-
lez-vous donc faire ? Elle a dix ans de plus que vous,
vous en avez vingt-six ; vous la soignerez dix ans en-
core, elle sera vieille , vous serez parvenu au milieu de
votre vie sans avoir rien commencé, rien achevé qui
vous satisfasse. L'ennui s'emparera de vous, l'humeur
s'emparera d'elle; elle vous sera chaque jour moins
agréable, vous lui serez chaque jour plus nécessaire ;
et le résultat d'une naissance illustre , d'une for-
tune brillante, d'un esprit distingué , sera de végé-
ter , dans un coin de la Pologne , oublié de vos
amis , perdu pour la gloire , et tourmenté par une
femme qui ne sera, quoi que vous fassiez, jamais con-
tente de vous. Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne re-
viendrons plus sur un sujet qui vous embarrasse . Toutes
les routes vous sont ouvertes, les lettres, les armes, l'ad-
ministration; vous pouvez aspirer aux plus illustres al-
liances , vous êtes fait pour aller à tout: mais souvenez-
vous bien qu'il y a entre vous et tous les genres de suc-
cès un obstacle insurmontable ,et que cet obstacle est
Ellénore. -J'ai cru vous devoir, monsieur, lui répon-
dis-je, de vous écouter en silence ; mais je me dois aussi
de vous déclarer que vous ne m'avez point ébranlé. Per-
sonne que moi, je le répète, ne peut juger Ellénore ,
personne n'apprécie assez la vérité de ses sentiments
76 ADOLPHE .
et la profondeur de ses impressions. Tant qu'elle aura
besoin de moi, je resterai auprès d'elle. Aucun succès
neme consolerait de la laisser malheureuse ; et, dussé-
je borner ma carrière à lui servir d'appui, à la sou-
tenir dans ses peines, à l'entourer de mon affection
contre l'injustice d'une opinion qui la méconnaît,
je croirais encore n'avoir pas employé ma vie inutile-
ment.
Je sortis en achevant ces paroles : mais qui m'expli-
quera parquelle mobilité le sentiment qui me les dic-
tait s'éteignit avant même que j'eusse fini de les pro-
noncer? Je voulus, en retournant à pied, retarder le
moment de revoir cette Ellénore que je venais de dé-
fendre ; je traversai précipitamment la ville : il me
tardait de me trouver seul.
Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma mar-
che, et mille pensées m'assaillirent. Ces mots fu-
nestes : « Entre tous les genres de succès et vous il
existe un obstacle insurmontable, et cet obstacle c'est
Ellénore , retentissaient autour de moi. Je jetai un
long et triste regard sur le temps qui venait de s'écou-
Jer sans retour; je me rappelais les espérances de ma
jeunesse, la confiance avec laquelle je croyais autrefois
commander à l'avenir, les éloges accordés à mes pre-
miers essais, l'aurore de réputation que j'avais vue
briller et disparaître. Je me répétais les noms de plu-
sieurs de mes compagnons d'étude que j'avais traités
avec un dédain superbe, et qui, par le seul effet d'un
travail opiniâtre et d'une vie régulière, m'avaient laissé
ADOLPHE . 77
loin derrière eux dans la route de la fortune, de la
considération et de la gloire : j'étais oppressé de mon
inaction. Comme les avares se représentent dans les
trésors qu'ils entassent tous les biens que ces trésors
pourraient acheter, j'apercevais dans Ellénore la priva-
tion de tous les succès auxquels j'aurais pu prétendre.
Ce n'était pas une carrière seule que je regrettais :
comme je n'avais essayé d'aucune, je les regrettais tou-
tes. N'ayant jamais employé mes forces ,je les imaginais
sans bornes, et je les maudissais; j'aurais voulu que la
nature m'eût créé faible et médiocre, pour me préserver
au moins du remords de me dégrader volontairement.
Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou
mes connaissances, me semblait un reproche insup-
portable : je croyais entendre admirer les bras vigou-
reux d'un athlète chargé de fers au fond d'un cachot . Si
je voulais ressaisir mon courage , me dire que l'époque
de l'activité n'était pas encore passée, l'image d'Ellé-
nore s'élevait devant moi comme un fantôme, et me
repoussait dans le néant ; je ressentais contre elle des
accès de fureur, et, par un mélange bizarre, cette fu-
reur ne diminuait en rien laterreur que m'inspirait l'i-
dée de l'affliger.
Mon âme , fatiguée de ces sentiments amers, chercha
tout à coup un refuge dans des sentiments contraires.
Quelques mots, prononcés au hasard par le baron de
T*** sur la possibilité d'une alliance douce et paisible,
me servirentà me créer l'idéal d'une compagne. Je ré-
fléchis au repos, à la considération, à l'indépendance
78 ADOLPHE.
même que m'offrirait un sort pareil ; car les liens que
je traînais depuis si longtemps me rendaient plus dé-
pendant mille fois que n'aurait pu le faire une union
connue et constatée. J'imaginais la joie de mon père;
j'éprouvais un désir impatient de reprendre dans ma pa-
trie et dans la société de mes égaux la place qui m'était
due ; je me représentais opposant une conduite austère
et irréprochable à tous les jugements qu'une malignité
froide et frivole avait prononcés contre moi , à tous
les reproches dont m'accablait Ellénore.
Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'être dur, d'être
ingrat, d'être sans pitié. Ah! si le ciel m'eût accordé
une femme que les convenances sociales me permissent
d'avouer, que mon père ne rougît pas d'accepter pour
fille, j'aurais été mille fois heureux de la rendre heu-
reuse. Cette sensibilité que l'on méconnaît parce qu'elle
est souffrante et froissée , cette sensibilité dont on
exige impérieusement des témoignages que mon cœur
refuse à l'emportement et à la menace, qu'il me serait
doux de m'y livrer avec l'être chéri compagnon d'une
vie régulière et respectée ! Que n'ai-je pas fait pourEllé-
nore ? Pour elle j'ai quitté mon pays et ma famille ; j'ai
pour elle affligé le cœur d'un vieux père qui gémit en-
core loin de moi ; pour elle j'habite ces lieux où ma
jeunesse s'enfuit solitaire, sans gloire, sans honneur et
sans plaisir : tant de sacrifices faits sans devoir et sans
amour ne prouvent-ils pas ce que l'amour et le devoir
me rendraient capable de faire ? Si je crains tellement
la douleur d'une femme qui ne me domine que par sa
ADOLPHE. 79
douleur, avec quel soin j'écarterais toute affliction,
toute peine, de celle à qui je pourrais hautement me
vouer sans remords et sans réserve ! Combien alors on
me verrait différent de ce que je suis ! comme cette
amertume dont on me fait un crime, parce que la
sourceen est inconnue, fuirait rapidement loin demoi!
combien je serais reconnaissant pour le ciel et bien-
veillant pour les homines !
Je parlais ainsi ; mes yeux se mouillaient de larmes;
mille souvenirs rentraient comme par torrents dans mon
ame ; mes relations avec Ellénore m'avaient rendu tous
ces souvenirs odieux. Tout ce qui me rappelait mon
enfance, les lieux où s'étaient écoulées mes premières
années, les compagnons de mes premiers jeux, les vieux
parents qui m'avaient prodigué les premières marques
d'intérêt, me blessait et me faisait mal : j'étais réduit à
repousser, comme des pensées coupables, les images
les plus attrayantes et les vœux les plus naturels. La
compagne que mon imagination m'avait soudain créée
s'alliait au contraire à toutes ces images et sanctionnait
tous ses vœux ; elles'associait à tous mes devoirs , à tous
mes plaisirs, à tous mes goûts; elle rattachait ma vie ac-
tuelle à cette époque de ma jeunesse où l'espérance ou-
vraitdevantmoi unsi vaste avenir, époque dont Ellénore
m'avait séparé comme par un abîme. Les plus petits dé-
tails, les plus petits objets se retraçaient à ma mémoire :
je revoyais l'antique châteauque j'avais habité avecmon
père, les bois qui l'entouraient, la rivière qui baignait
le pied de ses murailles, les montagnes qui bornaient
80 ADOLPHE .
son horizon; toutes ces choses me paraissaient tellement
présentes , pleines d'une telle vie, qu'elles me causaient
un frémissement que j'avais peine à supporter ; et mon
imagination plaçaità côtéd'elles une créature innocente
etjeune qui les embellissait, qui les animait par l'es-
pérance. J'errais plongé dans cette rêverie, toujours
sans plan fixe, ne me disant point qu'il fallait rompre
avec Ellénore, n'ayant de la réalité qu'une idée sourde
et confuse, etdans l'état d'un homme accablé de peine,
que le sommeil a consolé par un songe et qui pressent
que ce songe va finir. Je découvris tout à coup le châ-
teau d'Ellénore, dont insensiblement je m'étais rap-
proché; je m'arrêtai; je pris une autre route : j'étais heu-
reux de retarder le moment où j'allais entendre de
nouveau sa voix .
Le jour s'affaiblissait : le ciel était serein ; la campa-
gne devenait déserte ; les travaux des hommes avaient
cessé, ils abandonnaient la nature à elle-même. Mes
pensées prirent graduellement une teinte plus grave et
plus imposante. Les ombres de la nuit qui s'épaissis-
saientà chaque instant, le vaste silence qui m'environ-
nait, et qui n'était interrompu que par des bruits rares
et lointaius ,firent succéder à mon imagination un sen-
timent plus calme et plus solennel . Je promenais mes
regards sur l'horizon grisâtre dont je n'apercevais plus
les limites, et qui , par là même , me donnait en quel-
que sorte la sensation de l'immensité. Je n'avais rien
éprouvé depareil depuis longtemps : sans cesse absorbé
dans des réflexions toujours personnelles , la vue tou
ADOLPHE. 81
jours fixée sur ma situation , j'étais devenu étranger à
toute idée générale ; je ne m'occupais que d'Ellénore
et de moi : d'Ellénore , qui ne m'inspirait qu'une pitié
mêlée de fatigue ; de moi, pour qui je n'avais plus au-
cune estime. Je m'étais rapetissé, pour ainsi dire, dans
un nouveau genre d'égoïsme, dans un égoïsme sans
courage, mécontent et humilié ; je me sus bon gré de
renaître à des pensées d'un autre ordre , et de me re-
trouver la faculté de m'oublier moi-même pour me li-
vrer à des méditations désintéressées : mon âme sem-
blait se relever d'une dégradation longue et honteuse.
La nuit presque entière s'écoula ainsi. Je marchais
au hasard ; je parcourus des champs, des bois, des ha-
meaux où tout était immobile. De temps en temps j'a-
percevais dans quelque habitation éloignée une pâle
lumière qui perçait l'obscurité. Là, me disais-je, làpeut-
ètre quelque infortuné s'agite sous la douleur, ou lutte
contre la mort : contre la mort , mystère inexplicable ,
dont une expérience journalière paraît n'avoir pas en-
core convaincu les hommes , terme assuré qui ne nous
console ni ne nous apaise , objet d'une insouciance ha-
bituelle et d'un effroi passager ! Et moi aussi, poursui-
vais-je , je me livre à cette inconséquence insensée ? Je
me révolte contre la vie, comme si la vie ne devait pas
finir; je répands du malheur autour de moi , pour re-
conquérir quelques années misérables que le temps
viendra bientôt m'arracher ! Ah ! renonçons à ces ef-
forts inutiles ; jouissons de voir ce temps s'écouler, mes
jours se précipiter les uns sur les autres; demeurons
6
82 ADOLPHE .
immobile, spectateur indifférent d'une existence àdemi
passée ; qu'on s'en empare, qu'on la déchire : on n'en
prolongera pas la durée ! vaut-il la peine de la disputer ?
L'idée de la mort a toujours eu pour moi beaucoup
d'empire. Dans mes affections les plus vives, elle a
toujours suffi pour me calmer aussitôt ; elle produisit
sur mon âme son effet accoutumé , ma disposition pour
Ellénore devint moins amère . Toute mon irritation dis-
parut ; il ne me restait de l'impression de cette nuit de
délire qu'un sentiment doux et presque tranquille :
peut- être la lassitude physique que j'éprouvais contri-
buait-elle à cette tranquillité.
Le jour allait renaître ; je distinguais déjà les objets.
Je reconnus que j'étais assez loin de la demeure d'El-
lénore. Je me peignis son inquiétude, et je me pressais
pour arriver près d'elle , autant que la fatigue pouvait
me le permettre, lorsque je rencontrai un homme à
cheval qu'elle avait envoyé pour me chercher. Il me ra-
conta qu'elle était depuis douze heures dans les crain-
tes les plus vives ; qu'après être allée à Varsovie et
avoir parcouru les environs, elle était revenue chez elle
dans un état inexprimable d'angoisse, et que de toutes
parts les habitants du village étaient répandus dans la
campagne pour me découvrir. Ce récit me remplit d'a-
bord d'une impatience assez pénible. Je m'irritais de
me voir soumis par Ellénore à une surveillance impor-
tune. En vain me répétais-je que son amour seul en
était la cause : cet amour n'était- il pas aussi la cause de
tout mon malheur ? Cependant je parvins à vaincre ce
ADOLPHE. 183
sentiment queje me reprochais. Je la savais alarmée et
souffrante. Je montai à cheval ; je franchis avec rapi-
dité la distance qui nous séparait. Elle me reçut avec
des transports de joie. Je fus ému de son émotion.
Notre conversation fut courte , parce que bientôt elle
songea que je devais avoir besoin de repos; et je la
quittai, cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pût
affliger son cœur.
CHAPITRE VIII.
Le lendemainje me levai poursuivi des mêmes idées
quim'avaientagité la veille. Mon agitation redoubla les
jours suivants; Ellénore voulut inutilement en péné-
trer la cause : je répondais par des monosyllabes con-
traints à ses questions impétueuses ; je me roidissais
contre son instance, sachant trop qu'à ma franchise
succéderait sa douleur, et que sa douleur m'imposerait
une dissimulation nouvelle.
Inquiète et surprise , elle recourut à l'une de ses
amies pour découvrir le secret qu'elle m'accusait de lui
cacher : avide de se tromper elle-même , elle cherchait
un fait où il n'y avait qu'un sentiment. Cette amie
m'entretint de mon humeur bizarre , du soin que je
mettais à repousser toute idée d'un lien durable, de
84 ADOLPHE .
moninexplicable soif de rupture et d'isolement. Je l'é-
coutai longtemps en silence. Je n'avais dit jusqu'à ce
momentà personne que je n'aimais plus Ellénore ; ma
bouche répugnait à cet aveu, qui me semblait une per-
fidie. Je voulus pourtant me justifier, je racontai mon
histoire avec ménagement , en donnant beaucoup d'é-
loges à Ellénore , en convenant des inconséquences de
ma conduite , en les rejetant sur les difficultés de notre
situation, et sans me permettre une parole qui pronon-
çât clairement que la difficulté véritable était de ma
part l'absence de l'amour. La femme qui m'écoutait fut
émue de mon récit : elle vit de la générosité dans ce
que j'appelais de la faiblesse , du malheur dans ce que
je nommais de la dureté. Les mêmes explications qui
mettaient en fureur Ellénore passionnée portaient la
conviction dans l'esprit de son impartiale amie. On est
si juste lorsque l'on est désintéressé ! Qui que vous
soyez, ne remettezjamais à un autre les intérêts de vo-
tre cœur, le cœur seul peut plaider sa cause , il sonde
seul ses blessures : tout intermédiaire devient un juge ;
il analyse, il transige ; il conçoit l'indifférence, il l'ad-
met comme possible , il la reconnaît pour inévitable ;
par là même il l'excuse , et l'indifférence se trouve
ainsi, à sa grande surprise, légitime à ses propres yeux.
Les reproches d'Ellénore m'avaient persuadé que j'étais
coupable ; j'appris de celle qui croyait la défendre que
je n'étais que malheureux. Je fus entraîné à l'aveu
complet de mes sentiments : je convins que j'avais pour
Ellénore du dévouement, de la sympathie, de la pitié ;
ADOLPHE.A 85
maisj'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans les
devoirs que je m'imposais. Cette vérité, jusqu'alors ren-
fermée dans mon cœur , et quelquefois seulement ré-
vélée à Ellénore au milieu du trouble et de la colère ,
prità mes propres yeux plus de réalité et de force, par
cela seul qu'un autre en était devenu dépositaire. C'est
un grand pas , c'est un pas irréparable, lorsqu'on dé-
voile tout à coup aux yeux d'un tiers les replis cachés
d'une relation intime ; le jour qui pénètre dans ce sanc-
tuaire constate et achève les destructions que la nuit
enveloppait de ses ombres : ainsi les corps renfermés
dans les tombeaux conservent souvent leur première
forme, jusqu'à ce que l'air extérieur vienne les frapper
et les réduire en poudre.
L'amie d'Ellénore me quitta: j'ignore quel compte
elle lui rendit de notre conversation ; mais , en appro-
chant du salon , j'entendis Ellénore qui parlait d'une
voix très-animée ; en m'apercevant, elle se tut. Bientôt
elle reproduisit , sous diverses formes , des idées géné-
rales, qui n'étaient que des attaques particulières. Rien
n'est plus bizarre, disait-elle , que le zèle de certaines
amitiés ; il y a des gens qui s'empressent de se charger
de vos intérêts pour mieux abandonner votre cause ;
ils appellent cela de l'attachement: j'aimerais mieux de
lahaine. Je compris facilement que l'amie d'Ellénore
avait embrassé mon parti contre elle , et l'avait irritée
en ne paraissant pas me juger assez coupable. Je me
sentis assez d'intelligence avec une autre contre Ellé-
nore : c'était entre nos cœurs une barrière de plus .
86 ADOLPHE.A
Quelques jours après, Ellénore alla plus loin: elle
était incapable de tout empire sur elle-même ; dès
qu'elle croyait avoir un sujet de plainte , elle marchait
droit à l'explication , sans ménagement et sans calcul,
et préférait le danger de rompre à la contrainte de dis-
simuler. Les deux amies se séparèrent à jamais brouil-
lées.
Pourquoi mêler des étrangers à nos discussions inti-
mes ? dis-je à Ellénore. Avons-nous besoin d'un tiers
pour nous entendre ? et si nous ne nous entendons plus,
quel tiers pourrait y porter remède ? Vous avez raison ,
me répondit-elle : mais c'est votre faute ; autrefois je
ne m'adressais à personne pour arriver jusqu'à votre
cœur.
Tout à coup Ellénore annonça le projet de changer
son genre de vie. Je démêlai par ses discours qu'elle
attribuait à la solitude dans laquelle nous vivions le mé-
contentementqui me dévorait : elle épuisait toutes les
explications fausses avant de se résigner à la véritable.
Nous passions tête à tête de monotones soirées entre le
silence et l'humeur; la source des longs entretiens était
tarie.
Ellénore résolut d'attirer chez elle les familles nobles
qui résidaient dans son voisinage ou à Varsovie. J'en-
trevis facilement les obstacles et les dangers de ses ten-
tatives. Les parents qui lui disputaient son héritage
avaient révélé ses erreurs passées et répandu contre
elle mille bruits calomnieux. Je frémis des humiliations
qu'elle allait braver, et je tachai de la dissuader de cette
ADOLPHE . 87
entreprise . Mes représentations furent inutiles ; je bles-
sai sa fierté par mes craintes, bien que je ne les expri-
masse qu'avec ménagement . Elle supposa que j'étais
embarrassé de nos liens, parce que son existence était
équivoque ; elle n'en fut que plus empressée à recon-
quérir une place honorable dans le monde : ses efforts
obtinrent quelque succès. La fortune dont elle jouis-
sait , sa beauté , que le temps n'avait encore que légè-
rement diminuée, le bruit même de ses aventures, tout
en elle excitait la curiosité . Elle se vit entourée bien-
tôt d'une société nombreuse ; mais elle était poursuivie
d'un sentiment secret d'embarras et d'inquiétude. J'é-
tais mécontent de ma situation , elle s'imaginait que je
l'étais de la stenne ; elle s'agitait pour en sortir ; son dé-
sir ardent ne lui permettait point de calcul, sa position
fausse jetait de l'inégalité dans sa conduite et de la pré-
cipitation dans ses démarches. Elle avait l'esprit juste ,
mais peu étendu ; la justesse de son esprit était déna-
turée par l'emportement de son caractère , et son peu
d'étendue l'empêchait d'apercevoir la ligne la plus ha-
bile et de saisir des nuances délicates. Pour la première
fois elle avait un but ; et comme elle se précipitait vers
ce but , elle le manquait. Que de dégoûts elle dévora
sans me les communiquer ! que de fois je rougis pour
elle sans avoir la force de le lui dire ! Tel est, parmi les
hommes, le pouvoir de la réserve et de la mesure, que
je l'avais vue plus respectée par les amis du comte de
P*** comme sa maîtresse, qu'elle ne l'était par ses voi-
sins comme héritière d'une grande fortune , au milieu
88 ADOLPHE .
de ses vassaux. Tour à tour haute et suppliante , tantôt
prévenante, tantôt susceptible , il y avait dans ses ac-
tions et dans ses paroles je ne sais quelle fougue des-
tructive de la considération, qui ne se compose que du
calme.
En relevant ainsi les défauts d'Ellénore, c'est moi
que j'accuse et que je condamne. Un mot de moi l'au-
rait calmée : pourquoi n'ai-je pu prononcer ce mot ?
Nous vivions cependant plus doucement ensemble ;
la distraction nous soulageait de nos pensées habituel-
les . Nous n'étions seuls que par intervalles ; et, comme
nous avions l'un dans l'autre une confiance sans bor-
nes , excepté sur nos sentiments intimes, nous mettions
les observations et les faits à la place de ces sentiments,
et nos conversations avaient repris quelque charme .
Mais bientôt ce nouveau genre de vie devint pour moi
la source d'une nouvelle perplexité. Perdu dans la foule
qui environnait Ellénore, je m'aperçus que j'étais l'ob-
jet de l'étonnement et du blâme. L'époque approchait
où son procès devait être jugé : ses adversaires préten-
daient qu'elle avait aliéné le cœur paternel par des éga-
rements sans nombre, ma présence venait à l'appui de
leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire
tort. Ils excusaient sa passion pour moi , mais ils m'ac-
cusaient d'indélicatesse : j'abusais, disaient-ils , d'un
sentiment quej'aurais dû modérer. Je savais seul qu'en
l'abandonnant je l'entraînerais sur mes pas , et qu'elle
négligerait pour me suivre tout le soin de sa fortune et
tous les calculs de la prudence . Je ne pouvais rendre le
ADOLPHE . 89
public dépositaire de ce secret; je ne paraissais donc
dans la maison d'Ellénore qu'un étranger nuisible au
succès même des démarches qui allaient décider de
son sort ; et, par un étrange renversement de la vérité,
tandis que j'étais la victime de ses volontés inébranla-
bles, c'était elle que l'on plaignait comme victime de
mon ascendant.
Une nouvelle circonstance vint compliquer encore
cette situation douloureuse.
Une singulière révolution s'opéra tout à coup dans la
conduite et dans les manières d'Ellénore : jusqu'à cette
époque elle n'avait paru occupée que de moi ; soudain
je la vis recevoir et rechercher les hommages des hom-
mes qui l'entouraient. Cette femme si réservée, si
froide, si ombrageuse, sembla subitement changer de
caractère. Elle encourageait les sentiments et même les
espérances d'une foule de jeunes gens , dont les uns
étaient séduits par sa figure, et dont quelques autres ,
malgré ses erreurs passées , aspiraient sérieusement à
sa main ; elle leur accordait de longs tête-à-tête ; elle
avait avec eux ces formes douteuses, mais attrayantes ,
qui ne repoussent mollement que pour retenir, parce
qu'ellesannoncent plutôt l'indécision que l'indifférence,
et des retards que des refus. J'ai su par elle dans la
suite, et les faits me l'ont démontré , qu'elle agissait
ainsi par un calcul faux et déplorable. Elle croyait ra-
nimer mon amour en excitant majalousie ; mais c'était
agiter des cendres que rien ne pouvait réchauffer. Peut-
être aussi se mêlait-il à ce calcul , sans qu'elle s'en ren
90 ADOLPHE.
dit compte , quelque vanité de femme. Elle était bles-
sée de ma froideur, elle voulait se prouver à elle-même
qu'elle avait encore des moyens de plaire. Peut-être en-
fin , dans l'isolement où je laissais son cœur, trouvait-
elle une sorte de consolation à s'entendre répéter des
expressions d'amour que depuis longtemps je ne pro-
nonçais plus .
Quoi qu'il en soit,je me trompai quelque temps sur
ses motifs. J'entrevis l'aurore de ma liberté future ; je
m'en félicitai. Tremblant d'interrompre par quelque
mouvement inconsidéré cette grande crise à laquelle
j'attachais ma délivrance , je devins plus doux, je parus
plus content. Ellénore prit ma douceur pour de la ten-
dresse , mon espoir de la voir enfin heureuse sans moi
pour le désir de la rendre heureuse. Elle s'applaudit de
son stratagème. Quelquefois pourtant elle s'alarmait de
ne me voir aucune inquiétude ; elle me reprochait de ne
mettre aucun obstacle à ces liaisons qui , en apparence,
menaçaient de me l'enlever. Je repoussais ses accusa-
tions par des plaisanteries , mais je ne parvenais pas
toujours à l'apaiser ; son caractère se faisait jour à tra-
vers la dissimulation qu'elle s'était imposée. Les scènes
recommençaient sur un autre terrain , mais non moins
orageuses . Ellénore m'imputait ses propres torts ; elle
m'insinuait qu'un seul mot la ramènerait à moi tout
entière ; puis, offensée de mon silence, elle se précipi-
tait de nouveau dans la coquetterie avec une espèce de
fureur.
C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de
ADOLPHE.L 94
faiblesse. Je voulais être libre, et je le pouvais avecl'ap-
probation générale ,je le devais peut-être : la conduite
d'Ellénore m'y autorisait et semblait m'y contraindre.
Mais ne savais-je pas que cette conduite était mon ou-
vrage ? ne savais-je pas qu'Ellénore, au fond de son
cœur, n'avait pas cessé de m'aimer? Pouvais-je la pu-
nir d'une imprudence que je lui faisais commettre, et,
froidement hypocrite, chercher un prétexte dans ces
imprudences pour l'abandonner sans pitié ?
Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne
plus sévèrement qu'un autre peut-être ne le feraità ma
place ; mais je puis au moins me rendre ici ce solennel
témoignage, que je n'ai jamais agi par calcul et que j'ai
toujours été dirigé par des sentiments vrais et naturels .
Comment se fait-il qu'avec ces sentiments je n'aie fait
si longtemps que mon malheur et celui des autres ?
La société cependant m'observait avec surprise. Mon
séjour chez Ellénore ne pouvait s'expliquer que par un
extrême attachement pour elle, et mon indiſférence sur
des liens qu'elle semblait toujours prête à contracter
démentait cet attachement. L'on attribua ma tolérance
inexplicable à une légèreté de principes, à une insou-
ciance pour la morale, qui annonçaient, disait-on, un
homme profondément égoïste , et que le monde avait
corrompu. Ces conjectures, d'autant plus propres à faire
impression qu'elles étaient plus proportionnées aux
âmes qui les concevaient, furent accueillies et répétées.
Le bruit en parvint enfin jusqu'à moi , je fus indigné
de cette découverte inattendue: pour prix de mes longs
92
. [Link]
services, j'étais méconnu, calomnié; j'avais pour une
femme oublié tous les intérêts et repoussé tous les
plaisirs de la vie, et c'était moi que l'on condamnait.
Je m'expliquai vivement avec Ellénore : un mot fit
disparaître cette tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait ap-
pelés que pour me faire craindre sa perte. Elle restrei-
gnit sa société à quelques femmes et à un petit nombre
d'hommes âgés. Tout reprit autour de nous une appa-
rence régulière ; mais nous n'en fûmes que plus mal-
heureux : Ellénore se croyait de nouveaux droits , je
me sentais chargé de nouvelles chaînes.
Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles
fureurs résultèrent de nos rapports ainsi compliqués .
Notre vie ne fut plus qu'un perpétuel orage : l'intimité
perdit tous ses charmes, et l'amour toute sa douceur; il
n'y eut plus même entre nous ces retours passagers
qui semblent guérir pour quelques instants d'incura-
bles blessures. La vérité se fit jour de toutes parts, et
j'empruntai, pour me faire entendre, les expressions
les plus dures et les plus impitoyables. Je ne m'arrêtais
que lorsque je voyais Ellénore dans les larmes ; et ses
larmes mêmes n'étaient qu'unelave brûlante qui, tom-
bant goutte à goutte sur mon cœur, m'arrachait des cris,
sans pouvoir m'arracher un désaveu. Ce fut alors que ,
plus d'une fois, je la vis se lever påle et prophétique :
Adolphe, s'écriait-elle, vous ne savez pas le mal que
vous me faites; vous l'apprendrez un jour, vous l'appren-
drez par moi , quand vous m'aurez précipitée dans la
tombe. - Malheureux ! lorsqu'elle parlait ainsi, que ne
m'y suis-je jeté moi-même avant elle !
ADOLPHE . 93
CHAPITRE IX.
Je n'étais pas retourné chez le baron de T*** depuis
ma dernière visite. Un matin je reçus de lui le billet
suivant :
« Les conseils que je vous avais donnés ne méritaient
<<
pas une si longue absence. Quelque parti que vous
<<preniez sur ce qui vous regarde, vous n'en êtes pas
<<moins le fils de mon ami le plus cher, je n'en joui-
< rai pas moins avec plaisir de votre société, et j'en au-
<<rais beaucoup à vous introduire dans un cercle dont
« j'ose vous promettre qu'il vous sera agréable de faire
⚫ partie. Permettez - moi d'ajouter que, plusvotre genre
« de vie, que je ne veux point désapprouver, a quelque
<<chose de singulier, plus il vous importe de dissiper
« des préventions mal fondées sans doute, en vous
<<montrant dans le monde . »
Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme
âgé me témoignait. Je me rendis chez lui ; il ne fut pas
question d'Ellénore. Le baron me retint à dîner : il n'y
avait ce jour-là que quelques hommes assez spirituels
et assez aimables. Je fus d'abord embarrassé, mais je
fis effort sur moi-même ; je me ranimai, je parlai ; je
déployai le plus qu'il me fut possible de l'esprit et des
connaissances. Je m'aperçus que je réussissais à capti-
94 ADOLPHE .
ver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de succès
une jouissance d'amour-propre dont j'avais été privé
dès longtemps : cette jouissance me rendit la société du
baron de T*** plus agréable.
Mes visites chez lui se multiplièrent. Il me chargea
de quelques travaux relatifs à sa mission, et qu'il
croyait pouvoir me confier sans inconvénient. Ellé-
nore fut d'abord surprise de cette révolution dans ma
vie; mais je lui parlai de l'amitié du baron pour mon
père, et du plaisir que je goûtais à consoler ce dernier
de mon absence, en ayantl'air de m'occuper utilement.
La pauvre Ellénore, je l'écris dans ce moment avec un
sentiment de remords, éprouva plus de joie de ce que
je paraissais plus tranquille, et se résigna, sans trop se
plaindre, à passer souvent la plus grande partie de la
journée séparée de moi. Le baron, de son côté, lors-
qu'un peu de confiance se fut établie entre nous, me re-
parla d'Ellénore. Mon intention positive était toujours
d'en dire du bien ; mais, sans m'en apercevoir,je m'ex-
primais sur elle d'un ton plus leste et plus dégagé: tan-
tôt j'indiquais, par des maximes générales, que je re-
connaissais la nécessité de m'en détacher ; tantôt la
plaisanterie venait à mon secours; je parlais en riant
des femmes et de la difficulté de rompre avec elles. Ces
discours amusaient un vieux ministre dont l'âme était
usée, et qui se rappelait vaguement que, dans sa jeu-
nesse, il avait aussi été tourmenté par des intrigues
d'amour. De la sorte, par cela seul que j'avais un sen-
timent caché, je trompais plus ou moins tout le monde :
ADOLPHE . 95
je trompais Ellénore, car je savais que le baron voulait
m'éloigner d'elle, et je le lui taisais ; je trompais
M. de T***, car je lui laissais espérer que j'étais prêt à
briser mes liens. Cette duplicité était fort éloignée de
mon caractère naturel ; mais l'homme se déprave dès
qu'il a dans le cœur une seule pensée qu'il est con-
stamment forcé de dissimuler .
Jusqu'alors je n'avais fait connaissance, chez le ba-
ron de T***, qu'avec les hommes qui composaient sa
société particulière. Un jour il me proposa de rester à
une grande fête qu'il donnait pour la naissance de son
maître. Vous y rencontrerez, me dit-il, les plus jolies
femmes de Pologne : vous n'y trouverez pas, il est vrai,
celle que vous aimez ; j'en suis fâché, mais il y a des
femmes que l'on ne voit que chez elles. Je fus pénible-
ment affecté de cette phrase , je gardai le silence ; mais
je me reprochais intérieurement de ne pas défendreEl-
lénore, qui, si l'on m'eût attaqué en sa présence, m'au-
rait si vivement défendu .
L'assemblée était nombreuse; on m'examinait avec
attention. J'entendais répéter tout bas, autour de moi,
lenom de mon père, celui d'Ellénore, celui du comte
de P***. On se taisait à mon approche, on recommen-
çait quand je m'éloignais. Il m'était démontré que l'on
se racontait mon histoire, et chacun, sans doute, la ra-
contait à samanière . Ma situation était insupportable ;
mon front était couvert d'une sueur froide ; tour à tour
je rougissais et je pâlissais.
Le baron s'aperçut de mon embarras. Il vint à moi,
96 ADOLPHE .
redoubla d'attentions et de prévenances, chercha toutes
les occasions de me donner des éloges, et l'ascendant
de sa considération força bientôt les autres àme témoi-
gner les mêmes égards. -
Lorsque tout le monde se fut retiré : Je voudrais,
me dit M. de T***, vous parler encore une fois à cœur
ouvert. Pourquoi voulez-vous rester dans une situation
dont vous souffrez ? A qui faites-vous du bien ? Croyez-
vous que l'on ne sache pas ce qui se passe entre vous et
Ellénore ? Tout le monde est informé de votre aigreur
et de votre mécontentement réciproque. Vous vous fai-
tes du tort par votre faiblesse, vous ne vous en faites
pas moins par votre dureté; car, pour comble d'incon-
séquence, vous ne la rendez pas heureuse, cette femme
qui vous rend si malheureux.
J'étais encore froissé de la douleur que j'avais éprou-
vée. Le baron me montra plusieurs lettres de mon
père. Elles annonçaient une affliction bien plus vive
queje ne l'avais supposé. Je fus ébranlé. L'idée que je
prolongeais les agitations d'Ellénore vint ajouter à mon
irrésolution . Enfin, comme si tout s'était réuni contre
elle, tandis quej'hésitais, elle-même, par savélhémence,
acheva de me décider. J'avais été absent tout le jour ,
le baron m'avait retenu chez lui après l'assemblée ; la
nuit s'avançait. On me remit, de la part d'Ellénore. une
lettre en présence du baron de T*** . Je vis dans les yeux
de ce dernier une sorte de pitié de ma servitude. La
lettre d'Ellénore était pleine d'amertume. Quoi ! me
dis-je, je ne puis passer un jour libre ! je ne puis res-
ADOLPHE . 97
pirer une heure en paix ! Elle me poursuit partout,
comme un esclave qu'on doit ramener à ses pieds ; et ,
d'autant plus violent que je me sentaisplus faible : Oui,
m'écriai-je, je le prends, l'engagement de rompre avec
Ellénore, j'oserai le lui déclarer moi -même ; vous pou-
vez d'avance en instruire mon père.
En disant ces mots, je m'élançai loin du baron . J'é-
tais oppressé des paroles que je venais de prononcer , et
je ne croyais qu'à peine à la promesse que j'avais
donnée.
Ellénore m'attendait avec impatience. Par un hasard
étrange, on lui avait parlé, pendant mon absence, pour
la première fois, des efforts du baron de T*** pour me
détacher d'elle. On lui avait rapporté les discours que
j'avais tenus, les plaisanteries que j'avais faites. Ses
soupçons étant éveillés, elle avait rassemblé dans son
esprit plusieurs circonstances qui lui paraissaient le
confirmer. Ma liaison subite avec un homme que je ne
voyais jamais autrefois, l'intimité qui existait entre cet
homme et mon père, lui semblaient des preuves irré-
fragables. Son inquiétude avait fait tant de progrès en
peu d'heures, que je la trouvai pleinement convaincue
de ce qu'elle nommait ma perfidie .
J'étais arrivé auprès d'elle décidé à lui tout dire.
Accusé par elle , le croira-t-on ? je ne m'occupai
qu'à tout éluder. Je niai même, oui, je niai ce jour-là
ce que j'étais déterminé à lui déclarer le lendemain.
Il était tard, je la quittai ; je me hâtai de me coucher
pour terminer cette longue journée ; et quand je fus
7
98 ADOLPHE .
bien sûr qu'elle était finie, je me sentis, pour le mo-
ment, délivré d'un poids énorme.
Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du
jour, comme si, en retardant le commencement de
notre entrevue, j'avais retardé l'instant fatal.
Ellénore s'était rassurée pendant la nuit, et par ses
propres réflexions, et par mes discours de la veille. Elle
me parla de ses affaires avec un air de confiance qui
n'annonçait que trop qu'elle regardait nos existences
comme indissolublement unies. Où trouver des paroles
qui la repoussassent dans l'isolement ?
• Le temps s'écoulait avec une rapidité effrayante.
Chaque minute ajoutait à la nécessité d'une explication.
Des trois jours que j'avais fixés, déjà le second était près
de disparaître. M. de T*** m'attendait, au plus tard, le
surlendemain. Sa lettre pour mon père était partie, et
j'allais manquer à ma promesse sans avoir fait pour
l'exécuter la moindre tentative. Je sortais, je rentrais,
jeprenais lamain d'Ellénore,je commençais une phrase
que j'interrompais aussitôt; je regardais la marche du
soleil qui s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint, j'a-
Journai de nouveau. Un jour me restait : c'était assez
d'une heure .
Ce jour se passa comme le précédent. J'écrivis à
M. de T*** pour lui demander du temps encore ; et,
comme il est naturel aux caractères faibles de le faire,
j'entassai dans ma lettre mille raisonnements pour jus-
tifier mon retard, pour démontrer qu'il ne changeait
rien à la résolution que j'avais prise, et que, dès l'in
ADOLPHE . 99
stant même, on pouvait regarder mes liens avec Ellé-
nore comme brisés pour jamais.
CHAPITRE X:
Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais re-
jeté dans le vague la nécessité d'agir ; elle ne me pour-
suivait plus comme un spectre ; je croyais avoir tout le
temps de préparer Ellénore. Je voulais être plus doux,
plus tendre avec elle, pour conserver au moins des sou-
venirs d'amitié . Mon trouble était tout différent de celui
que j'avais connu jusqu'alors. J'avais imploré le ciel
pour qu'il élevât soudain entre Ellénore et moi un ob-
stacle que je ne pusse franchir. Cet obstacle s'était élevé.
Je fixais mes regards sur Ellénore comme sur un être
que j'allais perdre. L'exigence qui m'avait paru tant de
fois insupportable ne m'effrayaitplus; je m'ensentais af-
franchi d'avance. J'étais plus libre en lui cédant encore,
etje n'éprouvais plus cette révolte intérieure qui jadis
me portait sans cesse à tout déchirer. Il n'y avait plus
en moi d'impatience ; il y avait, au contraire, un désir
secret de retarder le moment funeste.
Ellénore s'aperçut de cette disposition plus affec-
tueuse et plus sensible : elle-même devint moins amère.
Je recherchais des entretiens que j'avais évités ; je jouis
100 ADOLPHE .
sais de ces expressions d'amour, naguère importunes,
précieuses maintenant, comme pouvant chaque fois être
les dernières ...
Un soir, nous nous étions quittés après une conver-
sation plus douce que de coutume. Le secret que je
renfermais dans mon sein me rendait triste, mais ma
tristesse n'avait rien de violent. L'incertitude sur l'é-
poque de la séparation que j'avais voulue me servait à
en écarter l'idée. La nuit, j'entendis dans le château un
bruit inusité. Ce bruit cessa bientôt, et je n'y attachai
point d'importance. Le matin cependant, l'idée m'en
revint ; j'en voulus savoir la cause, et je dirigeai mes
pas vers la chambre d'Ellénore. Quel fut mon étonne-
ment, lorsqu'on me dit que depuis douze heures elle
avait une fièvre ardente, qu'un médecin que ses gens
avaient fait appeler déclarait sa vie en danger, et qu'elle
avait défendu impérieusement que l'on m'avertit ou
qu'on me laissât pénétrer jusqu'à elle !
Je voulus insister. Le médecin sortit lui-même pour
me représenter la nécessité de ne lui causer aucune
émotion. Il attribuait sa défense, dont il ignorait le
motif, au désir de ne pas me causer d'alarmes. J'interro-
geai les gens d'Ellénore avec angoisse sur ce qui avait
pu la plonger, d'une manière si subite, dans un état
si dangereux. La veille, après m'avoir quitté, elle avait
reçu de Varsovie une lettre apportée par un homme à
cheval ; l'ayant ouverte et parcourue, elle s'était éva-
nouie; revenue à elle, elle s'était jetée sur son lit sans
prononcer une parole. L'une de ses femmes, inquiète
ADOLPHE . 101
de l'agitation qu'elle remarquait en elle, était restée
dans sa chambre à son insu ; vers le milieu de la nuit,
cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui
ébranlait le lit sur lequel elle était couchée : elle avait
voulu m'appeler ; Ellénore s'y était opposée avec une
espèce de terreur tellement violente, qu'on n'avait osé
lui désobéir. On avait envoyé chercher un médecin ; El-
lénore avait refusé, refusait encore de lui répondre ; elle
avait passé la nuit, prononçant des mots entrecoupés
qu'on n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son
mouchoir sur sa bouche, comme pour s'empêcher de
parler.
Tandis qu'on me donnait ces détails, une autre fem-
me, qui était restée près d'Ellénore, accourut tout ef-
frayée. Ellénore paraissait avoir perdu l'usage de ses
sens. Elle ne distinguait rien de ce qui l'entourait. Elle
poussait quelquefois des cris, elle répétait mon nom;
puis, épouvantée, elle faisait signe de la main, comme
pour que l'on éloignât d'elle quelque objet qui lui était
odieux.
J'entrai dans sa chambre. Je vis aux pieds de son lit
deux lettres . L'une était la mienne au baron de T***,
l'autre étaitde lui- mêmeà Ellénore. Jeneconçusque trop
alors le mot de cette affreuse énigme. Tous mes efforts
pour obtenir le temps que je voulais consacrer encore
aux derniers adieux s'étaient tournés de la sorte contre
l'infortunée que j'aspirais à ménager. Ellénore avait lu,
tracées de ma main, les promesses de l'abandonner, pro-
messes qui n'avaient été dictées que par le désir de
102 ADOLPHE .
rester plus longtemps près d'elle, et que la vivacité de
ce désir même m'avait porté à répéter, à développer
de mille manières . L'œil indifférent de M. de T*** avait
facilement démêlé dans ces protestations réitérées à
chaque ligne l'irrésolution que je déguisais et les ruses
de ma propre incertitude; mais le cruel avait trop
bien calculé qu'Ellénore y verrait un arrêt irrévocable.
Je m'approchai d'elle, elle me regarda sans me recon-
naître. Je lui parlai , elle tressaillit. Quel est ce bruit ?
s'écria-t-elle ; c'est la voix qui m'a fait du mal. Leméde-
cin remarqua que ma présence ajoutaità son délire, et
me conjura de m'éloigner. Comment peindre ce que
j'éprouvai pendant trois longues heures ? Le médecin
sortit enfin. Ellénore était tombée dans un profond as-
soupissement. Il ne désespérait pas de la sauver, si à
son réveil la fièvre était calmée.
Ellénore dormit longtemps. Instruit de son réveil, je
lui écrivis pour lui demander de me recevoir. Elle me
fit dire d'entrer. Je voulus parler, elle m'interrompit.
Que je n'entende de vous, dit-elle, aucun mot cruel. Je
ne réclame plus, je ne m'oppose à rien; mais que cette
voix que j'ai tant aimée, que cette voix qui retentissait
au fond de mon cœur, n'y pénètre pas pour le déchirer.
Adolphe, Adolphe, j'ai été violente, j'ai pu vous offen-
ser; mais vous ne savez pas ce que j'ai souffert. Dieu
veuille que jamais vous ne le sachiez!
Son agitation devint extrême. Elle posa son front sur
ma main , il était brûlant , une contraction terrible dé-
figurait ses trais. Au nom du ciel, m'écriai-je, chère El
ADOLPHE . 103
lénore , écoutez-moi . Oui, je suis coupable : cette let-
tre... Elle frémit et voulut s'éloigner. Je la retins. Fai-
ble, tourmenté, continuai-je, j'ai pu céder un moment
àune instance cruelle ; mais n'avez-vous pas vous-même
mille preuves que je ne puis vouloir ce qui nous sépare ?
J'ai été mécontent, malheureux, injuste ; peut-être, en
luttant avec trop de violence contre une imagination
rebelle, avez-vous donné de la force à des velléités pas-
sagères que je méprise aujourd'hui , mais pouvez-vous
douter de mon affection profonde ? Nos âmes ne sont-
elles pas enchaînées l'une à l'autre par mille liens que
rien ne peut rompre? Tout le passé ne nous est-il pas
commun? Pouvons- nous jeter un regard sur les trois
années qui viennent de finir sans nous retracer des im-
pressions que nous avons partagées, des plaisirs que
nous avons goûtés, des peines que nous avons suppor-
tées ensemble ? Ellénore, commençons en ce jour une
nouvelle époque, rappelons les heures du bonheur et de
l'amour. Elle me regarda quelque temps avec l'air du
doute. Votre père, reprit-elle enfin, vos devoirs , votre
famille, ce qu'on attend de vous! ... Sans doute, répon-
dis-je, une fois, un jour, peut-être.... Elle remarqua
que j'hésitais. Mon Dieu,s'écria-t- elle, pourquoi m'avait-
il rendu l'espérance pour me la ravir aussitôt ? Adolphe,
je vous remercie de vos efforts, ils m'ont fait du bien,
d'autant plus de bien qu'ils ne vous coûteront, je l'es-
père, aucun sacrifice ; mais, je vous en conjure, ne par-
lons plus de l'avenir. Ne vous reprochez rien, quoi qu'il
arrive. Vous avez été bon pour moi. J'ai voulu ce qui
404 ADOLPHE .
n'était pas possible. L'amour était toute ma vie : il ne
pouvait être la vôtre. Soignez- moi maintenant quel-
ques jours encore. Des larmes coulèrent abondam-
ment de ses yeux ; sa respiration fut moins oppressée ;
elle appuya sa tête sur mon épaule. C'est ici , dit-elle,
que j'ai toujours désiré mourir. Je la serrai contre mon
cœur, j'abjurai de nouveau mes projets, je désavouai
mes fureurs cruelles. Non, reprit-elle, il faut que vous
soyez libre et content. Puis-je l'être si vous êtes
malheureuse ? - Je ne serai paslongtemps malheureuse ,
vous n'aurez pas longtemps à me plaindre.- Je rejetai
loin de moi des craintes que je voulais croire chiméri-
ques. Non, non, cher Adolphe, me dit-elle ; quand on
a longtemps invoqué la mort, le ciel nous envoie à la
fin je ne sais quel pressentiment infaillible qui nous
avertit que notre prière est exaucée .- Je lui jurai de
ne jamais la quitter.- Je l'ai toujours espéré, mainte-
nant j'en suis sûre .
C'était unede ces journées d'hiver où le soleil semble
éclairer tristement la campagne grisâtre , comme s'il re-
gardait en pitié la terre qu'il a cessé de réchauffer. Ellé-
nore me proposa de sortir. Il fait bien froid , lui dis-je.
- N'importe, je voudrais me promener avec vous. Elle
prit mon bras ; nous marchâmes longtemps sans rien
dire ; elle avançait avec peine, et se penchait sur moi
presque tout entière. Arrêtons-nous un instant. -
* Non, me répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore
soutenue par vous . Nous retombames dans le silence .
Le ciel était serein ; mais les arbres étaient sans feuil
ADOLPHE . 105
les ; aucun souffle n'agitait l'air ; aucun oiseau ne le
traversait : tout était immobile, et le seul bruit qui se
fît entendre était celui de l'herbe glacée qui se brisait
sous nos pas. Comme tout est calme ! me dit Ellénore;
comme la nature se résigne ! le cœur aussi ne doit-il
pas apprendre à se résigner ? Elle s'assit sur une pierre,
tout à coup elle se mit à genoux et , baissant la tête,
elle l'appuya sur ses deux mains. J'entendis quelques
mots prononcés à voix basse. Je m'aperçus qu'elle
priait. Se relevant enfin : Rentrons , dit-elle, le froid
m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne me dites
rien , je ne suis pas en état de vous entendre .
Adater de ce jour, je vis Ellénore s'affaiblir et dépé-
rir. Je rassemblai de toutes parts des médecins autour
d'elle: les uns m'annoncèrent un mal sans remède,
d'autres me bercèrent d'espérances vaines ; mais la na-
ture, sombre et silencieuse, poursuivait d'un bras invi-
sible son travail impitoyable. Par moments , Ellénore
semblait reprendre à la vie. On eût dit quelquefois que
la main de fer qui pesait sur elle s'était retirée. Elle
relevait sa tête languissante , ses joues se couvraient de
couleurs un peu plus vives , ses yeux se ranimaient ;
mais tout à coup , par le jeu cruel d'une puissance in-
connue , ce mieux mensonger disparaissait , sans que
l'art en pût deviner la cause. Je la vis de la sorte mar-
cher par degrés à la destruction. Je vis se graver sur
cette figure si noble et si expressive les signes avant-
coureurs de la mort. Je vis, spectacle humiliant et dé-
plorable! ce caractère énergique et ſier recevoir de la
106 ADOLPHE .
souffrance physique mille impressions confuses et inco-
hérentes, comme si, dans ces instants terribles, l'âme ,
froissée par le corps , se métamorphosait en tous sens
pour se plier avec moins de peine à la dégradation des
organes .
Un seul sentiment ne varia jamais dans le cœur
d'Ellénore : ce fut sa tendresse pour moi. Sa faiblesse
lui permettait rarement de me parler ; mais elle fixait
sur moi ses yeux en silence, et il me semblait alors que
ses regards me demandaient la vie que je ne pouvais
plus lui donner. Je craignais de lui causer une émotion
violente ; j'inventais des prétextes pour sortir : je par-
courais au hasard tons les lieux où je m'étais trouvé
avec elle ; j'arrosais de mes pleurs les pierres , le pied
des arbres , tous les objets qui me retraçaient son sou-
venir.
Ce n'étaient pas les regrets de l'amour, c'était un
sentiment plus sombre et plus triste; l'amour s'identi-
fie tellement à l'objet aimé que dans son désespoir
même il y a quelque charme. Il lutte contre la réalité,
contre la destinée ; l'ardeur de son désir le trompe sur
ses forces , et l'exalte au milieu de sa douleur. La
mienne était morne et solitaire , je n'espérais point
mourir avec Ellénore ; j'allais vivre sans elle dans ce
désert du monde , que j'avais souhaité tant de fois de
traverser indépendant. J'avais brisé l'être qui m'aimait;
j'avais brisé ce cœur, compagnon du mien, qui avait
persisté à se dévouer à moi , dans sa tendresse infatiga-
ble ; déjà l'isolement m'atteignait. Ellénore respirait
ADOLPHE . 107
encore, maisje ne pouvais plus lui confier mes pensées.
J'étais déjà seul sur la terre ; je ne vivais plus dans cette
atmosphère d'amour qu'elle répandait autour de moi ;
l'air que je respirais me paraissait plus rude, les visages
des hommes que je rencontraisplus indifférents: toute la
nature semblait me dire que j'allais à jamais cesser
d'être aimé.sh
Le danger d'Ellénore devint tout à coup plus immi-
nent ; des symptômes qu'on ne pouvait méconnaître
annoncèrent sa fin prochaine : un prêtre de sa religion
l'en avertit. Elle me pria de lui apporter une cassette
qui contenait beaucoup de papiers ; elle en fit brûler
plusieurs devant elle , mais elle paraissait en chercher
un qu'elle ne trouvait point , et son inquiétude était
extrême. Je la suppliai de cesser cette recherche qui l'a-
gitait , et pendant laquelle , deux fois , elle s'était éva-
nouie. J'y consens, me répondit-elle ; mais, cherAdol-
phe , ne me refusez pas une prière. Vous trouverez
parmi mes papiers, je ne sais où, une lettre qui vous est
adressée ; brûlez-la sans la lire , je vous en conjure au
nom de notre amour, au nom de ces derniers moments
que vous avez adoucis. Je le lui promis; elle fut plus
tranquille. Laissez-moi me livrer à présent, me dit-elle,
aux devoirs de ma religion; j'ai bien des fautes à expier :
mon amour pour vous fut peut- être une faute ; je ne le
croirais pourtant pas, si cel amour avait pu vous rendre
heureux.
Je la quittai : je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour
assister aux dernières et solennelles prières ; à genoux
108 ADOLPHE .
dans un coin de sa chambre , tantôt je m'abîmais dans
mes pensées, tantôt je contemplais, par une curiosité in-
volontaire, tous ces hommes réunis, la terreur des uns,
la distraction des autres , et cet effet singulier de l'ha-
bitude qui introduit l'indifférence dans toutes les pra-
tiques prescrites, et qui fait regarder les cérémonies les
plus augustes et les plus terribles comme des choses con-
venues et de pure forme ; j'entendais ces hommes ré-
péter machinalement les paroles funèbres , comme si
eux aussi n'eussent pas dû être acteurs un jour dans
une scène pareille, comme si eux aussi n'eussent pas dû
mourir un jour. J'étais loin cependant de dédaigner
ces pratiques ; en est-il une seule dont l'homme , dans
son ignorance, ose prononcer l'inutilité ? Elles rendaient
du calme à Ellénore ; elles l'aidaient à franchir ce pas
terrible vers lequel nous avançons tous , sans qu'aucun
de nous puisse prévoir ce qu'il doit éprouver alors . Ma
surprise n'est pas que l'homme ait besoin d'une reli-
gion ; ce qui m'étonne, c'est qu'il se croie jamais assez
fort, assez à l'abri du malheur pour oser en rejeter une;
il devrait, ce me semble, être porté, dans sa faiblesse ,
à les invoquer toutes. Dans la nuit épaisse qui nous en-
toure , est-il une lueur que nous puissions repousser ?
Aumilieu du torrent qui nous entraîne, est-il une bran-
che à laquelle nous osions refuser de nous retenir ?
L'impression produite sur Ellénore par une solennité
si lugubre parut l'avoir fatiguée. Elle s'assoupit d'un
sommeil assez paisible ; elle se réveilla moins souffrante .
J'étais seul dans sa chambre ; nous nous parlions de
ADOLPHE. 109
temps en temps à de longs intervalles. Le médecin qui
s'était montré le plus habile dans ses conjectures m'a-
vait prédit qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre heures ;
je regardais tour à tour une pendule qui marquait les
heures, et le visage d'Ellénore , sur lequel je n'aperce-
vais nul changement nouveau. Chaque minute qui s'é-
coulaitranimait mon espérance, et je révoquais en doute
les présages d'un art mensonger. Tout à coup Ellénore
s'élança par un mouvement subit ; je la retins dans mes
bras: un tremblement convulsif agitait son corps ; ses
yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait un
effroi vague, comme si elle eût demandé grâce à quel-
que objet menaçant qui se dérobait à mes regards ; elle
se relevait , elle retombait, on voyait qu'elle s'efforçait
de fuir ; on eût dit qu'elle luttait contre une puissance
physique invincible , qui , lassée d'attendre le moment
funeste, l'avait saisie et la retenait pour l'achever sur ce
lit de mort. Elle céda enfin à l'acharnement de la na-
ture ennemie ; ses membres s'affaissèrent, elle sembla
reprendre quelque connaissance : elle me serra la main;
elle voulut pleurer, il n'y avait plus de larmes ; elle
voulut parler, il n'y avait plus de voix : elle laissa tom-
ber, comme résignée, sa tête sur le bras qui l'appuyait ;
sa respiration devint plus lente : quelques instants après,
elle n'était plus .
Je demeurai longtemps immobile près d'Ellénore
sans vie. La conviction de sa mort n'avait pas encore
pénétré dans mon âme ; mes yeux contemplaient avec
un étonnement stupide ce corps inanimé. Une de ses
110 ADOLPHE .
femmes, étant entrée, répandit dans la maison la sinistre
nouvelle. Le bruit qui se fit autour de moi me tira de
la léthargie où j'étais plongé; je me levai : ce fut alors
que j'éprouvai la douleur déchirante et toute l'horreur
de l'adieu sans retour. Tant de mouvement , cette acti-
vité de la vie vulgaire , tant de soins et d'agitations qui
ne la regardaient plus, dissipèrent cette illusion que je
prolongeais, cette illusion par laquelle je croyais encore
existeravec Ellénore. Je sentis le dernier lien se rompre
et l'affreuse réalité se placer à jamais entre elle et moi .
Combien elle me pesait , cette liberté que j'avais tant
\regrettée ! Combien elle manquait à mon cœur, cette
dépendance qui m'avait révolté souvent ! Naguère tou-
tes mes actions avaient un but; j'étais sûr, par chacune
d'elles , d'épargner une peine ou de causer un plaisir;
je m'en plaignais alors ; j'étais impatienté qu'un œil
ami observât mes démarches, que lebonheur d'un autre
y fût attaché. Personne maintenant ne les observait ;
elles n'intéressaient personne; nul ne me disputait mon
temps ni mes heures ; aucune voix ne me rappelait
quand je sortais : j'étais libre en effet ; je n'étais plus
aimé : j'étais étranger pour tout le monde.
L'on m'apporta tous les papiers d'Ellénore, comme
elle l'avait ordonné ; à chaque ligne, j'y rencontrai de
nouvelles preuves de son amour, de nouveaux sacrifices
qu'elle m'avait faits et qu'elle m'avait cachés. Je trou-
vai enfin cette lettre que j'avais promis de brûler ; je
ne la reconnus pas d'abord , elle était sans adresse , elle
était ouverte ; quelques mots frappèrent mes regards
ADOLPHE. 441
malgré moi ; je tentai vainement de les en détourner,
je ne pus résister au besoin de la lire tout entière. Je
n'ai pas la force de la transcrire : Ellénore l'avait écrite
après une des scènes violentes qui avaient précédé sa
maladie. Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous achar-
nez-vous sur moi ? quel est mon crime ? de vous aimer,
de ne pouvoir exister sans vous. Par quelle pitié bizarre
n'osez- vous rompre un lien qui vous pèse, et déchirez-
vous l'être malheureux près de qui votre pitié vous
retient ? Pourquoi me refusez-vous le triste plaisir de
vous croire au moins généreux ? Pourquoi vous mon-
trez-vous furieux et faible ? L'idée de ma douleur vous
poursuit, et le spectacle de cette douleur ne peut vous
arrêter ! Qu'exigez- vous ? que je vous quitte ? ne voyez-
vous pas que je n'en ai pas la force ? Ah ! c'est à vous,
qui n'aimez pas, c'est à vous à la trouver, cette force,
dans ce cœur lassé de moi, que tant d'amour ne sau-
rait désarmer. Vous ne me la donnerez pas, vous me
ferez languir dans les larmes, vous me ferez mourir à
vos pieds. Dites un mot, écrivait-elle ailleurs . Est-il un
pays où je ne vous suive ? est-il une retraite où je ne
me cache pour vivre auprès de vous, sans être un far-
deau dans votre vie ? Mais non , vous ne le voulez pas .
Tous les projets que je propose, timide et tremblante,
car vous m'avez glacée d'effroi, vous les repoussez avec
impatience. Ce que j'obtiens de mieux, c'est votre si-
lence. Tant de dureté ne convient pas à votre caractère .
Vous êtes bon; vos actions sont nobles et dévouées :
mais quelles actions effaceraient vos paroles ? Ces pa
112 ADOLPHE .
roles acérées retentissent autour de moi : jeles entends
lanuit; elles me suivent, elles me dévorent, elles flé-
trissent tout ce que vous faites . Faut-il donc que je
meure, Adolphe ? Eh bien, vous serez content ; elle
mourra, cette pauvre créature que vous avez protégée,
mais que vous frappez à coups redoublés . Elle mourra,
cette importune Ellénore que vous ne pouvez supporter
antour de vous, que vous regardez comme un obstacle,
pour qui vous ne trouvez pas sur la terre une place qui
ne vous fatigue ; elle mourra : vous marcherez seul au
milieu de cette foule à laquelle vous êtes impatient de
vous mêler ! Vous les connaîtrez, ces hommes que vous
remerciez aujourd'hui d'être indifférents ; et peut-être
un jour, froissé par ces cœurs arides, vous regretterez
ce cœur dont vous disposiez, qui vivait de votre affec-
tion, qui eût bravé mille périls pour votre défense, et
que vous ne daignez plus récompenser d'un regard .
LETTRE A L'ÉDITEUR .
Je vous renvoie, monsieur, le manuscrit que vous
avez eu la bonté de me confier. Je vous remercie de
cette complaisance, bien qu'elle ait réveillé en moi de
tristes souvenirs que le temps avait effacés. J'ai connu
la plupart de ceux qui figurent dans cette histoire, car
elle n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce bizarre et
ADOLPHE. 415
malheureux Adolphe, qui en est à la fois l'anteur et le
héros ; j'ai tenté d'arracher par mes conseils cette char-
mante Ellénore, digne d'un sort plus doux et d'un
cœur plusfidèle, à l'être malfaisant qui, non moins
misérable qu'elle, la dominait par une espèce de char-
me, et la déchirait par sa faiblesse. Hélas ! la dernière
fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donné quelque
force, avoir armé sa raison contre son cœur. Après une
trop longue absence, je suis revenu dans les lieux où je
l'avais laissée , et je n'ai trouvé qu'un tombeau.
Vous devriez, monsieur, publier cette anecdote. Elle
ne peut désormais blesser personne, et ne serait pas, à
mon avis, sans utilité. Le malheur d'Ellénore prouve
que le sentiment le plus passionné ne saurait lutter
contre l'ordre des choses . La société est trop puissante,
elle se reproduit sous trop de formes, elle mêle trop
d'amertunes à l'amour qu'elle n'a pas sanctionné ; elle
favorise ce penchant à l'inconstance, et celte fatigue
impatiente, maladies de l'àme, qui la saisissent quel-
quefois subitement au sein de l'intimité. Les indiffé-
rents ont un empressement merveilleux à être tracas-
siers au nom de la morale, et nuisibles par zèle pour
lavertu : on dirait que la vue de l'affection les importune
parce qu'ils en sont incapables; et quand ils peuvent se
prévaloir d'un prétexte, ils jouissent de l'attaquer et de
la détruire . Malheur doncà la femme qui se repose sur
un sentiment que tout se réunit pour empoisonner, et
contre lequel la société, lorsqu'elle n'est pas forcée à
la respecter comme légitime, s'arme de tout ce qu'il y
8
114 ADOLPHE .
a de mauvais dans le cœur de l'homme pour décourager
tout ce qu'il y a de bon !
L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif,
si vous ajoutez qu'après avoir repoussé l'être qui l'ai-
mait, il n'a pas été moins inquiet, moins agité, moins
mécontent ; qu'il n'a fait aucun usage d'une liberté
reconquise au prixde tant de douleurs et de tant de lar-
mes; et qu'en se rendant bien digne de blâme, il s'est
rendu aussi digne de pitié.
S'il vous en faut des preuves, monsieur, lisez ces
lettres, qui vous instruiront du sort d'Adolphe ; vous le
verrez dans bien des circonstances diverses , et toujours
la victime de ce mélange d'égoïsme et de sensibilité
qui se combinait en lui pour son malheur et celui des
autres ; prévoyantle mal avant de le faire, et reculani
avec désespoir après l'avoir fait; puni de ses qualités
plus encore que de ses défauts, parce que ses qualités
prenaient leur source dans ses émotions, et non dans
ses principes ; tour à tour le plus dévoué et le plus dur
des hommes , mais ayant toujours fini par la dureté
après avoir commencé par le dévouement, et n'ayant
ainsi laissé de traces que de ses torts.
RÉPONSE .
Oui, monsieur, je publierai le manuscrit que vous me
renvoyez (non que je pense comme vous sur l'utilité
ADOLPHE. 145
dont il peut- être ; chacun ne s'instruit qu'à ses dépens
dans ce monde, et les femmes qui le liront s'imagine-
ront toutes avoir rencontré mieux qu'Adolphe ou valoir
mieux qu'Ellénore); maisje le publierai comme une
histoire assez vraie de la misère du cœur humain . S'il
renferme une leçon instructive, c'est aux hommes que
cette leçon s'adresse; il prouve que cet esprit, dont on
est si fier, ne sert ni à trouver du bonheur ni à en don-
ner; il prouve que le caractère, la fermeté, la fidélité,
la bonté, sont les dons qu'il faut demander au ciel ; et
Je n'appelle pas bonté cette pitié passagère qui ne sub-
jugue point l'impatience , et ne l'empêche pas de
rouvrir les blessures qu'un moment de regret avait fer-
mées. La grande question dans la vie , c'est la dou-
leur que l'on cause, et la métaphysique la plus ingé-
nieuse nejustifie pas l'homme qui a déchiré le cœur
qui l'aimait. Je hais d'ailleurs cette fatuité d'un esprit
qui croit excuser ce qu'il explique ; je hais cette vanité
qui s'occupe d'elle-même en racontant le mal qu'elle a
fait, qui a la prétention de se faire plaindre en se décri-
vant, et qui, planant indestructible au milieu des rui-
nes , s'analyse au lieu de se repentir. Je hais cette fai-
blesse qui s'en prend toujours aux autres de sa propre
impuissance, et qui ne voit pas que le mal n'est point
dans ses alentours, mais qu'il est en elle . J'aurai
deviné qu'Adolphe a été puni de son caractère par son
caractère même, qu'il n'a suivi aucune route fixe, rem-
pli aucune carrière utile, qu'il a consumé ses facultés
sans autre direction que le caprice, sans autre force
416 ADOLPHE .
que l'irritation ; j'aurais, dis-je, deviné tout cela, quand
vous ne m'auriez pas communiqué sur sa destinée de
nouveaux détails, dont j'ignore encore si je ferai quel-
que usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le
caractère est tout ; c'est en vain qu'on brise avec les ob-
jets et les êtres extérieurs, on ne saurait briser avec
soi-même. On change de situation, mais on transporte
dans chacune le tourmentdont on espérait se délivrer ;
et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l'on se
trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets
et des fautes aux souffrances .
FIN D'ADOLPHE .
WALLSTEΙΝ.
TRAGÉDIE .
ACTEURS .
WALLSTEIN , duc de Friedland, généralissime de l'empereur Ferdi-
nand II .
THECLA, sa fille.
Le comte de GALLAS, lieutenant général.
ALFRED GALLAS, son fils .
Le comte TERSKY, beau- frère de Wallstein .
ILLO.
Généraux de l'armée de Wallstein .
ISOLAN,
BUTTLER,
GERALDIN , envoyé de l'Empereur .
HARALD, envoyé du chancelier de Suède auprès de Wallstein.
ELISE de Neubronn, dame d'honneur de Thécla.
Un officier saxon .
Suite de WALLSTEIN .
Suite de THECLA.
Officiers, soldats, peuple.
La scène est à Egra en Bohême, dans le palais occupé par Wallstein.
On voit à la gauche du théâtre une galerie qui conduit à l'appartement
de ce Général. L'action se passe le 25 février 1634, dans la 18e année de
Ja guerre de 30 ans.
WALLSTEΕΙΝ.
TRAGÉDIE.
ACTE PREMIER .
SCÈNE I.
GALLAS , ISOLAN, BUTTLER , TERSKY, ILLO, AUTRES
GÉNÉRAUX ET OFFICIERS DE L'ARMÉE DE WALLSTEIN ,
BUTTLER .
Il est donc arrivé , ce ministre perfide !
Parmi nous, dans nos camps, quel intérêt le guide ?
Quel ordre de la cour nous vient- il apporter?
Contre Wallstein et nous qu'ose-t- on méditer ?
De prêtres entouré, Ferdinand nous dédaigne.
Il gouverne pour eux, quand c'est par nous qu'il règue.
Wallstein , aux murs d'Egra rassemblant ses guerriers ,
Nous accorde un repos qu'ombragent nos lauriers.
Si l'obscur citoyen murmure et s'en offense,
120 WALLSTΕΙΝ.
C'est pour nous que Wallstein affronte sa vengeance :
Quand seul il nous protége, on veut nous l'enlever !
TERSKY .
Au prix de notre sang, il le faut conserver.
Eh quoi ! de tous côtés les ennemis nous pressent ,
Jusque sous nos remparts les Saxons reparaissent.
Si Gustave à Lutzen a reçu le trépas ,
Rassemblant après lui ses valeureux soldats,
Bannier *, digne héritier de son puissant génie,
A son roi, qui n'est plus, soumet la Germanie.
Richelieu , contre nous conspirant aujourd'hui,
Aux protestants ligués a promis son appui.
De nos anciens exploits Wallstein défend la gloire ;
Sous nos heureux drapeaux il retient la victoire.
Ce chef, que Ferdinand regarde en ennemi,
Sur son trône ébranlé l'a deux fois raffermi .
ILLO .
Jadis, à son nom seul, les braves accoururent ;
Réchauffés par sa voix, les vétérans parurent .
Près de lui , des Danois abjurant les drapeaux,
Se rangèrent soudain d'innombrables héros .
Monarque trop ingrat! jaloux de sa fortune,
Tu voulus en voiler la splendeur importune,
Par ton ordre, à Wallstein le pouvoir fut ravi :
Tu désarmas le bras qui t'avait trop servi .
A ton sceptre aussitôt tes États échappèrent.
Les Suédois partout contre toi s'avancèrent,
Et l'on te vit alors, par l'ennemi pressé,
Bannier, général de Gustave-Adolphe.A
ACTE I, SCÈNE 1. 121
Supplier à genoux le héros offensé.
1
Sa valeur vainement ne fut point implorée,
Il rend à Ferdinand l'Autriche délivrée,
Et Ferdinand prépare, en ses lâches projets,
De nouveaux attentats pour de nouveaux bienfaits.
BUTTLER .
Après tout, Ferdinand jamais ne fut mon maître .
Au sein de ses États il ne m'a point vu naître.
Cette épée, à mon bras fidèle en tout pays,
M'a conduit pas à pas jusqu'au poste où je suis.
Des rochers de l'Écosse aux champs de la Bavière,
Je me suis frayé seul ma sanglante carrière.
Je puis à mes exploits rapporter mes honneurs :
Je dois tout à ce fer, rien à vos empereurs.
TERSKY à Buttler .
Oui ; mais sans notre duc, votre valeur insigne
N'auraitjamais conquis le rang dont elle est digne ;
Buttler , de Ferdinand qu'auriez-vous obtenu ?
Vous languiriez encore , obscur et méconnu.
Wallstein, en vous créant l'un des chefs de l'armée,
Met votre rang de pair à votre renommée.
L'empereur hésitait ; Wallstein vous a nommé.
Sonchoix...
BUTTLER.
Ce choix encor ne s'est pas confirmé :
La cour tarde longtemps à l'approuver.
TERSKY .
Sans doute.
Wallstein vous récompense et la cour vous redoute :
122 WALLSTEIN.
C'est notre sort commun. Sans son bras protecteur,
Comme il faudrait plier sous leur joug oppresseur !
Mais qu'importe en nos camps leur haine ou leur ca-
[price ?
Le duc a le pouvoir de vous rendre justice.
C'est le premier des droits qu'il s'est fait accorder.
ILLO .
C'est le dernier des droits qu'il consente à céder.
Amis , que de pouvoir, que d'honneurs, d'opulence,
De vos nombreux exploits seraient la récompense,
Si d'un monarque avare, élevé loin des camps,
Wallstein ne redoutait les pertides agents !
Mais à Vienne on s'étonne, on marchande, et l'envie
Calcule froidement ce que vautnotre vie.
TERSKY .
On dit que Géraldin vient pour examiner
Ce qu'à ses lieutenants Wallstein a pu donner.
ISOLAN.
Quel est ce Géraldin ? Que veut-il ? A quel titre
Ferdinand de nos droits l'a-t-il rendu l'arbitre ?
Et quoique son arrêt, par nous trop respecté.....
GALLAS .
Du monarque lui-même il est fort écouté.
Si des armes toujours il ignora l'usage,
Il a fait des conseils un long apprentissage.
BUTTLER .
J'entends . C'est un mortel nourri dans le repos,
Qui se traîne en rampant sur les pas des héros,
Vient cueillir sans danger le fruit de leur victoire, 6
ACTE I , SCÈNE II . 123
Dérober leurs trésors et profaner leur gloirejev no Jas
En crimes supposés transformer leurs exploitsyonne
Et jusque dans les camps dicter d'injustes lois
ILLO à Gallas, d'un ton qui laisse percer quelque défiance.
Vous qu'unit à Wallstein une amitié si tendre,
Comte, à cet envoyé daignez donc faire entendré
Qu'on ne peut sans péril outrager aujourd'huime bout
Le chef qui nous commande et qui nous sert d'appui.
Vous saurez adoucir cet austère langage :
Vous avez de la cour un assez long usage ;
Vous y comptez, dit-on, des protecteurs nombreux ;
Votre rang, votre nom, l'éclat de vos aïeux,
Vos dignités, votre âge, enfin tout vous confère
Auprès de Géraldin un pouvoir salutaire.
GALLAS .
Sans doute il va paraître, et je l'attends [Link] )
Je dois lui parler seul : Wallstein le veut ainsi .
J'accepte avec regret cette tâche importune ;
Mais, vous le savez tous, notre cause est commune .
Le voici : laissez- nous. Bientôt vous reviendrez :
Je saurai ses desseins, et vous les apprendrez.
Tous les généraux se retirent, excepté Gallas. Celui-ci attend Géraldin,
qui a parudans l'enfoncement.
SCÈNE II.
GALLAS, GÉRALDIN.
shiqloởng TT IGÉRALDIN.
Elıbien! digne soutien d'un prince qui vous aime,
Vous, notre appui secret, dans ce péril extrême,
124 1
WALLSTEIN.
C'est en vous que la cour a placé son espoir.
L'empereur, par ma voix, vous transmet son pouvoir.
Il faut perdre un rebelle et préserver l'empire;
Vous nous l'avez promis : c'est à vous de m'instruire.
L'audacieux Wallstein est près de l'emporter.
Au milieu de sa course il le faut arrêter.
Quel moyen avons-nous ?
GALLAS.
En voyant sa puissance,
Et son adroite audace, et sa rare vaillance,
Et ses soldats brûlants d'une avide fureur,
Mon cœur, je l'avoûrai, craint tout pour l'empereur:
Wallstein traîne à sa suite une foule égarée,
De richesse, d'orgueil et de sang enivrée,
Qui ne vit que pour lui, n'écoute que sa voix,
Contemple en lui son père et son chef à la fois,
Dont, au moindre signal, la prompte obéissance
Exécute son ordre et souvent le devance,
Dont la fierté, nourrie en seize ans de combats,
Dédaigne un empereur qu'elle ne connaît pas.
GÉRALDIN.
Ah! malheur à l'État qui, dans son imprudence,
Au bras armé pour lui remet sa confiance !
Jour funeste où ma voix, implorant sa valeur,
Mit aux pieds d'un soldat l'empire et l'empereur!
Dès lors, de son orgueil démêlant l'artifice,
Je vis que sous nos pas s'ouvrait un précipice.
Mais Tilly n'était plus. Ses compagnons blessés,
Par Gustave aussitôt nos bataillons pressés,
ACTE I, SCÈNE 11 . 125
LaSaxe contre nous avec lui conjurée,
Munich pris, la Bavièreàla flamme livrée,
En ce péril affreux, qui pouvait hésiter ?
Nous reçûmes la loi qu'il nous voulut dicter.
Ferdinand , lui cédant l'autorité suprême ,
Déposa dans ses mains les droits du diadème :
Il dispose des rangs, des honneurs , des emplois,
Et tout dans cette armée est soumis à ses lois.
Cependant, quand je vois quels sont les satellites
Sur qui s'est appuyé son pouvoir sans limites,
L'espérance en mon cœur semble se ranimer :
Par ses propres soutiens il le faut opprimer.
Ses choix sont illégaux, ses dons sont éphémères :
Vienne révoquera des faveurs passagères .
Ainsi, les alarmant sur leur propre destin,
Sachons les attirer...
GALLAS.
Vous l'espérez en vain.
Par un art merveilleux Wallstein retient ensemble
Les éléments confus que son génie assemble.
Je ne vous parle point des immenses bienfaits
Qu'il prodigue aux appuis de ses vastes succès.
Mais du moindre soldat il connaît la patrie,
L'âge, le nom, le rang, l'origine, la vie.
Tel, près de lui jadis blessé par les Danois,
S'entend, après dix ans, louer de ses exploits ;
Tel autre, déserteur des drapeaux de Gustave,
Par lui des Suédois est nommé le plus brave.
Son œil aperçoit tout. Rien n'échappe à ses soins, ret
126 [Link]
Il sait de ses guerriers les vœux et les besoins,
On dirait qu'il devine, et que leurs habitudesign
Furent l'objet constant de ses sollicitudes ;
Ou que, de chacun d'eux empressé confident,
Par leurs propres aveux il apprit leur penchant :
Murray, dans les combats, n'aime que le pillage,
Wallstein prodigue l'or à ce vénal courage;
Isolan dans l'amour concentre ses désirs,
Et l'indulgent Wallstein pardonne à ses plaisirs ;
Buttler est orgueilleux bien plus qu'il n'est avide,
Et vers les dignités le duc lui sert de guide .
De lui , malgré la cour, il a tout obtenu .
GÉRALDIN.
Plus que vous ne croyez , ce Buttler m'est connu .
Sur les pas de Wallstein l'ambition l'entraîne :
L'ambition pourra l'en détacher sans peine.
Mais poursuivez.
GALLAS .
Moi-même, en dépit de ma foi ,
J'éprouve trop souvent son ascendant sur moi.
Non qu'il ose, et je crois superflu de le dire,
Par d'indignes trésors prétendre me séduire ,
Ou que les titres vains dont il peut disposer tei
Éblouissent des yeux faits pour les mépriser ;
Mais, de son amitié me poursuivant sans cesse, 1914
M'accablant malgré moi du poids de sa tendresse,
Redoublant pour me plaire et de zèle et d'efforts,
Dans mon âme troublée il porte le remords. » 10.000
ACTE I, SCÈNE II. 127
GÉRALDIN. HOL 信 全社的 にし て いなけ
Bannissez loin de vous ces craintes insensées .
D'un frivole remords détournez vos pensées ;
De l'État menacé ne trompez pas l'espoir :
Servir son empereur est le premier devoir.
GALLAS.
Je le sais. Je remplis ce devoir difficile.
Je dompte, en rougissant, un scrupule indocile.
Mais souvent, en secret, mon cœur, mal affermi ,
S'accuse avec horreur de trahir un ami .
GÉRALDIN.
Colloredo nous reste, et je connais son zèle, 녀를
Je l'ai vu près d'ici surveillant le rebelle .
Il a peu de soldats, mais leurs cœurs sont à lui.
Il n'attend que mon ordre et marche à notre appui.
De la religion appelons l'entremise,
Wallstein alarme ici les prêtres et l'Église :
Il naquit protestant, ils le craindront toujours.
GALLAS .
De ces bras impuissants n'espérez nul secours.
Wallstein s'entoure ici de hordes étrangères ,
Nos forts sont confiés à leurs mains mercenaires .
Les rangs sont oubliés et les droits confondus,
Les soldats sont trompés et les chefs sont vendus.
GERALDIN.
Quel est donc votre espoir ?
GALLAS.
En cet état funeste
Wallstein contre lui-même est l'appui qui nous reste.
128 WALLSTEIN .
Son esprit, tour à tour plein d'audace et d'effroi ,
Même en le détrônant, voudrait plaire à son roi.
Son génie inquiet, à lui-même infidèle,
Tout révolté qu'il est, frémit d'être rebelle.
De superstitions son cœur est dévoré.
Souvent , d'un front pensif et d'un œil égaré,
Des flambeaux de la nuit il suit la marche obscure,
Et veut à lui répondre obliger la nature.
Depuis plus de six mois ses confidents , en vain,
Le pressent de saisir le pouvoir souverain .
Ses indécisions, alarmant la Suède,
Ont empêché Bannier de marcher à son aide.
Feuquière *, qui d'abord a secondé ses vœux,
Le croit de l'empereur l'agent fallacieux.
Profitez, s'il se peut, de sa longue faiblesse.
Saisissez avec art les instants qu'il vous laisse :
Uneillusion vaine a pu le retarder,
Mais à chaque moment il se peut décider.
Hâtez -vous . Plus le duc hésite et temporise,
Plus ses amis ardents pressent leur entreprise .
Par les liens du sang à Wallstein attaché,
Tersky tient à cette heure, en son palais caché,
Un invisible agent de ce ministre ** habile,
Qui, remplaçant Gustave en un temps difficile,
Partage les États du Germain consterné,
Et dicte ses arrêts à l'empire étonné.
Il a, cette nuit même, envoyé vers Feuquière,
*Ambassadeur de France à la cour de Saxe .
*Oxenstiern, chancelier de Suède.
ACTE 1 , SCÈNE 11. 129
De la part de Wallstein, un secret émissaire,
Wallstein l'ignore encor : mais, pour mieux l'engager,
Le zèle de Tersky provoque le danger,
Sûr, qu'au premier éclat sa fierté menacée,
Du trône, comme abri, saisira la pensée.
J'ai fait ce que j'ai pu. J'expose ici mes jours.
Wallstein avec opprobre en peut trancher le cours.
Je fais bien plus encor : je livre à sa vengeance
Du déclin de mes ans la dernière espérance.
Mon fils, mon cher Alfred, du même coup frappé,
Dans ma perte, avec moi, peut être enveloppé.
Et, trompé par la gloire et l'éclat de son maître,
Périr, en regardant son père comme untraître.
GÉRALDIN.
Quoi ! Seigneur ! votre flls ignore vos projets
GALLAS .
Alfred n'est point formé pour de pareils secrets.
Toute duplicité le révolte et l'offense.
Il eût de son mépris payé ma [Link].250年
Tout doit être , Seigneur, pour ce cœur généreux,
Brillant comme le jour, et pur comme les cieux :
J'ai voulu , quelquefois, commencer à l'instruire ;
Mais, au premier des mots que ma bouche osait dire,
Son noble étonnement me frappait de respect,
Et l'aveu dans mon cœur rentrait à son aspect.
De Wallstein en ces lieux il ramène la fille .
Le Duc loin de la cour rappelle sa famille .
Ferdinand aurait dû, sagement ombrageux,
Retenir près de lui ...
9
430 WALLSTEIN.
On entendderrière le théâtre des décharges d'artillerie.
Regrets infructueux !
Déjà, de la princesse, à la cour enlevée,
L'airain qui retentit annonce l'arrivée .
Thécla paraît avec sa suite au fond du théâtre.
Elle approche. Venez. Cachons à tous les yeux
L'intérêt important qui nous unit tous deux .
Cherchons pour nos secrets un lieu plus solitaire.
Suivez-moi .
Gallaset Géraldin sortent.
SCÈNE III .
THÉCLA , ÉLISE, ALFRED, OFFICIERS, SOLDATS.
THÉCLA à un officier de sa suite.
Hatez-vous de prévenir mon père .
Je vais attendre ici ses ordres révérés .
AElise.
Vous, jusqu'à sa réponse, Elise, demeurez.
La suite de Thécla sort .
ALFRED, après quelques instants de silence.
Eh bien , l'heure fatale est aujourd'hui venue;
Madame, aux lois d'un père, après six mois rendue,
Du malheureux Alfred tout doit vous séparer.
Ah ! contre un doute affreux daignez me rassurer .
Je me retrace en vain, dans ma douleur mortelle,
Cet amour, cette foi, ce cœur noble et fidèle,
Ce cœur, par vos serments à mon cœur engagé.
Vous gardez le silence, et mon sort est changé .
ACTE I, SCÈNE III . 131
THÉCLA.
Rien n'est changé pour vous : Thécla reste la même.
N'êtes -vous plus Alfred ? n'est-ce pas vous que j'aime ?
Cher Alfred, il est vrai, ces lieux, nouveaux pour moi,
Dans mon esprit tremblant avaient jeté l'effroi .
De ma mère partout l'image retracée
→ De sa perte, en mon cœur, ranime la pensée.
Hélas ! vous le savez : j'espérais avec vous
La rendre, après six mois, à l'amour d'un époux.
Mais je reviens sans elle, et sa cendre isolée
Peut-être appelle en vain sa fille désolée.
Après un silence.
J'ai cru d'ailleurs ici lire dans tous les yeux
Je ne sais quoi de sombre et de mystérieux.
Mon âme, en contemplant cette foule agitée,
Dans un monde nouveau se sentait transportée.
Pardonnez : mon courage est bientôt revenu,
Alfred est avec moi dans ce monde inconnu.
ALFRED .
Thécla, fille du ciel, mon unique espérance,
Thécla, mélange heureux d'amour et d'innocence,
De quel trouble enchanteur ta voix remplit mes sens !
Quel bonheur dans mon sein pénètre à tes accens !
Ah ! comment t'exprimer leur douceur infinie !
Que ne te dois-je pas, ô charme de ma vie !
Dans ce triste univers, sans desseins, sans plaisirs,
Isolé, sombre, en proie à de vagues désirs,
Je m'agitais en vain dans une nuit profonde.
Inquiet, tourmenté, je demandais au monde,
132 WALLSTΕΙΝ .
Dans quel but, à quoi bon sur la terre jeté,
L'homme errait dans le trouble et dans l'obscurité.
Vous êtes mon espoir, mon bonheur et ma gloire.
C'est pour vous que je veux marcher à la victoire,
Et loin derrière moi laissant tous nos guerriers,
Mériter votre choix, le front ceint de lauriers .
Demain, oui , demain même, abjurant tout mystère,
J'irai, pour mon amour, implorer votre père.
Sans oublier son rang, il peut combler mes vœux.
Des antiques Hongrois les rois sont mes aïeux.
De mon père, à la cour, on connaît l'influence.
Du vôtre, s'il le faut, il prendra la défense.
Wallstein a des rivaux. Mais Gallas, en ce jour,
Fidèle à l'amitié, servira mon amour.
THECLA en aftone ER
Oui, cher Alfred, d'un cœur entraîné, mais timide,
Soyez le protecteur, le conseil et le guide.
En expirant, ma mère a voulu nous unir;
Et sa main défaillante a daigné nous bénir.
Sur sa tombe, avec vous, j'ai répandu des larmes ;
Votre voix a calmé l'horreur de mes alarmes .
Au milieu d'étrangers, tremblante, sans secours,
Votre seule pitié pût conserver mes jours.
S'il fallait renoncer à l'amour qui nous lie,
Sans regret, je le sens, je quitterais la vie,
Trop heureuse, en cédant à ce destin jaloux, om (Blue)
De vous avoir aimé, d'avoir vécu pour vous. It hệ
Wallstein paraît avec Illo et Tersky au fond du théâtre. Alfred et The-
ACTE 1 , SCÈNE IV. 133
cla se séparent et se rangent aux deux côtés du théâtre, Thécla avec
Élise.
AGORASCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, WALLSTEIN, ILLO, TERSKY.
L WALLSTEIN à Illo.
Rassemblez mes guerriers : Géraldin va paraître.
Il vient nous apporter les ordres de son maître.
Je veux qu'aux yeux de tous il s'explique en ce jour,
Et l'on pourra juger des projets de la cour.
Illo sort.T
THECLA, se jetant dans les bras de Wallstein.
Enfin, le sort me rend ....
WALLSTEIN, en embrassant Thécla.
Trésor de mon vieil age,
Je te revois ! Ta vue est d'un heureux présage !
Ma fille ! mon espoir ! le but de mes travaux !
Je découvre en tes traits mille charmes nouveaux.
Prodigue en ses faveurs, la nature indulgente natio
Accorde tous ses dons à ta beauté naissante,
Tandis qu'au sein des camps ma prudente valeur
Prépare assidûment ta future grandeur.
THÉCLA .
Pour mon bonheur encor, que reste- t-il à faire ?
Que demander au ciel qui me donne un tel père ?
Vous , arbitre des rois, sauveur de Ferdinand ,
Vous, que l'État contemple avec étonnement,
Que le peuple chérit, et que la cour révère,
134 WALLSTEIN ,
Qui dictez d'un seul mot et la paix et la guerre ,
La timide Thécla vous serre dans ses bras .
Seule dans l'univers , Thécla ne vous craint pas .
WALLSTEΙΝ .
Chère Thécla, je veux, sur ta tête innocente,
Placer de mes honneurs la parure éclatante,
Te ceindre des lauriers moissonnés par mon bras...
D'unton plus sombre.
Si la haine pourtant ne me les ravit pas.
AAlfred.
Tu reviens de la cour, Alfred... on m'y soupçonne ...
De mes vils ennemis Ferdinand s'environne...
Par mes persécuteurs il se laisse abuser.
ALFRED .
Ma franchise, Seigneur, ne peut vous déguiser
Des bruits trop répandus que la haine accrédite.
Il est vrai : contre vous on murmure , on s'irrite .
Oncontemple à regret votre absolu pouvoir.
Je vous ai défendu. Je croyais le devoir.
Mais que pouvait ma voix sur un roi qu'on abuse !
WALLSTEIN .
Tu n'as point découvert ce dont la cour m'accuse ?
ALFRED .
D'aucun crime, Seigneur, vous n'êtes accusé.
WALLSTEIN.
Ah ! je les reconnais. Ils ne l'ont point osé.
S'ils m'avaient accusé, j'aurais pu leur répondre,
Et la voix de Wallstein aurait su les confondre .
ACTE I , SCÈNE IV. 135
Leur haine, en cette lutte, a craint de s'engager :
Alfred, si l'on se tait, c'est qu'on veut se venger.
Etle peuple ?
ALFRED .
Le peuple, en sa fougue indiscrète,
Recueille des rumeurs qu'au hasard il répète .
TERSKY.
On nommejusqu'au chef qui doit vous remplacer.
ALFRED .
Un vain bruit....
WALLSTEIN.
Les ingrats ! ils m'y veulent forcer !
ALFRED .
Vos vertus, vos exploits, l'éclat de vos services ,
Sans peine arrêteront le cours des injustices.
Que pourra des complots la sombre iniquité
Contre l'honneur, la gloire et la fidélité !
WALLSTEΙΝ .
Etla fidélité ! .... quoi! ce devoir sévère,
Ala cour, à tout prix, m'ordonnerait de plaire !
Après tant de travaux rentrer dans le néant, 1960
N'avoir été du sort que l'aveugle instrument,ud กม รอ
Retomber dans le rang de ces êtres vulgairesuton: food
Qui doivent au hasard leurs pompes éphémères, mel
Qu'un flot soudain élève, et qu'un flot engloutit, alzad
Sont-ce là des vertus que le devoir prescrit?
AAlfredet à Thécla . AAlfred, en le prenant par la main .
Allez. Laissez-moi seul. Alfred, ta jeune audace
136 WALLSTEΙΝ .
Au nombre des héros marque déjà ta place.
Ton courage par moi fut toujours admiré,
Du prix de tes exploits Wallstein t'a décoré.y of th
Il teprend pour second dans sa noble carrière.
Songe, que de tout temps il t'a servi de père,
Que lui-même a guidé tes pas mal affermis ,
Qu'il t'admet, jeune encor, au rang de ses amis.
ALFRED .
Ah ! Seigneur! disposez de mon sang, de ma vie,
L'amitié la plus sainte à votre sort me lie.
Monbras, pour vous défendre, impatient d'agir ....
WALLSTEIN.
Va. J'y compte. Il suffit .
Alfred sort d'un côté. Thécla et Elise sortent de l'autre.
SCÈNE V.
WALLSTEIN, TERSKY .
TERSKY.
Seigneur, il faut choisir :
Céder à l'Empereur, ou, vous servant vous-même,
Par un heureux effort, saisir le rang suprême.
Quelmoment plus propice à vos vastes projets
Jamais à vos désirs promit plus de succès !
Dans la splendeur habile où votre rang s'étale,
Vous marchez, entouré d'une pompe royale .
De vos soldats vaillants, de vos nombreux amis,
Les cœurs sont entraînés et les yeux é[Link] alla
ACTE 1 , SCENE V. 137
Chacun se croit plus fort au milieu de la foule :
Gardez que sans retour ce torrent ne s'écoule,
Et qu'en cent lieux divers, par les combats placés,
Ces chefs ne soient bientôt loin de vous dispersés !
Chacun, rentrant alors dans la route commune,
D'un œil plus réfléchi contemple sa fortune,
Et s'empresse d'offrir à son prince irrité
Le vulgaire tribut de la fidélité.
WALLSTEIN.
Qui t'a dit que Wallstein les veut rendre infidèles ?
M'a- t- on vu prendre place au nombre des rebelles ?
Ai-je abjuré l'honneur, et de la trahison
Mérité-je déjà l'injurieux soupçon ?
Je veux sur mes soldats conserver ma puissance :
C'estmonbien, c'est mon droit, le fruit de mavaillance ;
Je le veux. Mais Wallstein, justement irrité,
Est loin encor, crois-moi, de Wallstein révolté.
TERSKY .
Seigneur, est-ce à plaisir que votre esprit s'abuse ?
Que vous sert avec moi cette inutile ruse ?
Tersky dans vos secrets n'est-il donc plus admis ,
Et ne traitons-nous pas avec les ennemis ?
Moi- même en votre nom...
WALLSTEIN.
J'ai daigné les entendre.
Oui , s'il le faut, Wallstein veut pouvoir se défendre.
Mais traiter avec eux, ce n'est point les servir .
Je veux sauver l'empire, et non pas le trahir.
138 • WALLSTEIN .
TERSKY.
D'autres motifs, Seigneur, glacent votre courage .
Pardonnez les aveux où mon zèle s'engage.
Qui croirait qu'un héros fait pour tout gouverner,
Par un art imposteur se laissât fasciner !
Un devin mensonger tient votre âme abattue,
Et votre incertitude est l'astre qui nous tue.
WALLSTEIN , d'un ton sévère.
De tous les généraux êtes-vous assuré ?
TERSKY.
Tous n'attendent qu'un mot de leur chef révéré .
Déjà, de Géraldin pressentant l'insolence ,
Leur courroux unanime a demandé vengeance .
WALLSTEΙΝ .
Isolan?
TERSKY ,
J'en réponds .
WALLSTEIN.
Clary, Murray, Mellas,
Don Fernand ?
TERSKY.
Ils suivront l'exemple de Gallas,
Sous ses commandements ils servent dès l'enfance,
L'habitude est garant de leur obéissance.
WALLSTEΙΝ .
Je puis compter sur eux ?
TERSKY .
Si vous comptez sur lui .
139
ACTE I, SCÈNE VI .
WALLSTEIN.
Gallas, en tous les temps, fut mon plus ferme appui.
Mais Géraldin paraît.
SCENE VI.
LES PRÉCÉDENTS, GÉRALDIN, GALLAS, ALFRED,
BUTTLER, AUTRES GÉNÉRAUX.
Les généraux se rangent autour de Wallstein, un peu en arrière.
Géraldin s'avance vers Wallstein, sur le devant du théâtre.
WALLSTEIN à Géraldin.
Vous devinez sans peine,
Seigneur, que je connais le soin qui vous amène.
On en parle partout assez publiquement.
L'empire en retentit. J'ai voulu cependant
Que l'armée en ces lieux apprît par votre bouche.
Tout ce qui me concerne et tout ce qui la touche.
Compagnons de ma gloire et chéris de mon cœur,
Ces guerriers, de leur sang, ont servi l'Empereur...
A sa reconnaissance ils ont assez de titres.
Prenez-les pour témoins. Je les prends pour arbitres.
GERALDIN.
Vous l'ordonnez, Seigneur; mais daignez réfléchir
Qu'aux ordres de la cour je ne fais qu'obéir,
Que de ses volontes interprètes docile,
Je dois...
WALLSTEIN.
Épargnez-vous un exorde inutile.
140 WALLSTEIN .
Je saurai distinguer entre la cour et vous.
Vous n'avez rien à craindre .
GERALDIN,
Alors qu'un sort jaloux ,
Après plus de treize ans d'une guerre importune ,
De l'État menacé fit pâlir la fortune,
Le sage Ferdinand, à ses vaillants soldats,
Voulut donner un chef vainqueur en cent combats,
Et qui , par son génie et par sa renommée,
Rendît à nos drapeaux leur gloire accoutumée.
Qui mieux que vous, Seigneur, eût mérité son choix ?
Son espoir fut rempli par vos premiers exploits.
Sous votre abri puissant les peuples respirèrent,
Les perfides Saxons au loin se retirèrent, найденов
Gustave s'arrêta. Son génie étonné
Par son digne rival parut comme enchaîné.
Vous sûtes le forcer par vos lenteurs savantes
Afondre en un seul corps ses légions errantes.
Nuremberg vit bientôt aux pieds de ses remparts
Flotter des Suédois les nombreux étendards . To
Sous cesmurs , à combattre ils croyaientvous contraindre,
Mais Wallstein immobile était bien plus à craindre.
La famine en leur camp sème partout la mort .
Gustave au désespoir veut affronter le sort.
Vainement contre vous ce désespoir le guide,
Il n'obtient pour les siens qu'une mort plus rapide,
Et cent bouches d'airain sur ses pâles soldats
Du haut de votre camp vomissent le trépas.
Il fuit, et tout honteux de sa gloire flétrie,
ACTE I , SCÈNE VI . 141
Dans les champs de Lutzen court terminer sa vie.
WALLSTEIN .
Pourquoi nous parler tant de nos travaux passés ?
Ce que nous avons fait, nous le savons assez,
Et l'on ne vous a pas, à ce que je puis croire,
Envoyé dans ces lieux pour vanter notre [Link]
catlovocat cuGERALDIN .
Seigneur, sur vos exploits j'aimais à m'arrêter, angån
Et ma justice encor se plaît à raconter
Ce que vous dut l'Empire, etce qui sert d'excuse
A des torts passagers dont la cour vous accuse.
Vous teniez en vos mains la victoire et la paixid
On vous voit tout à coup suspendre vos succès,
Braver la volonté d'un prince qui vous aime,
Ainsi qu'un fugitf, retourner en Bohême, lol Jiscol
Ouvrir la Franconie à ce jeune Weymar
Qu'une erreur déplorable entraîne après son char.
L'Empereur étonné, sollicite, supplie.
Il pourrait commander, et c'est en vain qu'il prie .
WALLSTEIN aux généraux .
Arrêtez, Géraldin . Que faisions- nous alors ?
ILLO.
De l'Oder menacé nous défendions les bords .
BUTTLER ,
Nos efforts délivraient la Silésie entière.
ALFRED .
Contre les Suédois nous servions de barrière .
142 WALLSTEIN .
WALLSTEIN aux généraux.
Voilà ce qu'on appelle un coupable repos .
A Géraldin.
Poursuivez .
GÉRALDIN .
Ce rebelle, auteur de tous nos maux,
De Thourn (1), à vos succès vous voyant infidèle,
Puise dans vos lenteurs une audace nouvelle.
Il répand en tous lieux qu'il est votre allié,
Ranime son parti qui fuyait effrayé , -1
S'approche, vous menace, insulte à votre gloire.
WALLSTEIN.
Eh bien... Ja
GÉRALDIN.
Son fol orgueil vous force à la victoire.
Il veut fuir. On l'arrête . Arbitre de son sort .
Vous pouviez, vous deviez le livrer à la mort .
Des lois qu'il outrageait l'éternelle justice,
Nos peuples , nos autels réclamaient son supplice.
Oh! surprise ! malgré ses infidélités,
Malgré tant de forfaits, tant de fois répétés,
Malgré l'arrêt sacré d'un tribunal suprême,
Malgré l'ordre formel de Ferdinand lui-même ,
Vous le renvoyez libre, et son impunité
Rend un chef et l'espoir au parti révolté.
Ainsi vous seul, Seigneur.....
*Mathias, comte de Thourn, premier moteur des troubles de la Bo-
hème.
ACTE 1, SCÈNE VI . 143
WALLSTEIN .
J'entends, voilà mes crimes.
Nous cueillons des lauriers , vous voulez des victimes.
La cour est implacable et ne pardonne pas
A qui d'un malheureux lui ravit le trépas.
Honte et malheur à nous, si notre obéissance
Servait ainsi d'organe à l'aveugle vengeance,
D'un zèle avilissant se faisait un devoir,
Et prononçait l'arrêt dicté par le pouvoir .
Allez : nul d'entre nous ne se rendra compliceat
De ces laches forfaits que vous nommez justice ;
Et si vous prétendez ces services nouveaux,
Respectez mes guerriers, et cherchez des bourreaux.
Au reste, que veut-on ? Parlez .
GÉRALDIN.
Qu'à l'instant même,
Sans retard, sans délai , vous quittiez la Bohême .
WALLSTEIN .
Eh quoi ! durant l'hiver ! au milieu des frimas !
Aux généraux. A Géraldin.
Vous voyez. Où veut-on que nous portions nos pas ?
GÉRALDIN.
Aux bords où sans pudeur, levant sa tête impie,
Dans nos temples souillés triomphe l'hérésie :
Depuis deux ans, Seigneur,le Danube indigné
Par de vils apostats voit son bord profané :
Remplissez les destins du Dieu qui nous protége:
Renversez les autels d'un culte sacrilége.
Allez, frappez.
144 WALLSTEIN.
WALLSTEΙΝ .
J'écoute, avec étonnement ,
Ces éclats imprévus d'un zèle intolérant :
Plus d'un guerrier, Seigneur, au sein de mon armée,
Professe une croyance en Autriche opprimée.
Lorsque pour l'Empereur j'assemblai des soldats,
De leur religion je ne m'informai pas.
Je voulus oublier de funestes querelles .
Je les cherchai vaillants , dociles, prompts, fidèles :
Tels je les ai trouvés : mais de leur sang versé
Le souvenir bientôt paraît être effacé.
GÉRALDIN.
A leurs exploits, Seigneur, je rends un juste hommage ;
Mais pourquoi, dans ces lieux, enchaîner leur courage ,
Laisser sur d'autres bords l'ennemi triomphant,
Et dépouiller ici le pauvre et l'innocent ?
WALLSTEIN.
Quel reproche perfide, et quelle indigne ruse !
Amis, c'est nous qu'on trompe etc'est nous qu'on aceuse !
Sort affreux du soldat ! à souffrir condamné ,
Par la faim, par le froid, au pillage entraîné ;
Lui-même, gémissant d'un crime involontaire,
De ses pleurs, de son sang il arrose la terre !
A tous ses attentats c'est vous qui le forcez,
Et sur ses attentats c'est vous qui prononcez
GÉRALDIN.
Wallstein tenait jadis un tout autre langage.
WALLSTEΙΝ.
Je sais qu'on abusa de mon jeune courage.
ACTE 1, SCÈNE VI . 145
GÉRALDIN .
Vous vouliez seul lever et nourir vos soldats .
WALLSTEIN.
On m'en a trop puni, je ne l'oublîrai pas.
GÉRALDIN.
Enfin, quand Ferdinand vous donna cette armée...
WALLSTEIN
Me la donna, Seigneur ? Mon nom seul l'a formée.
GÉRALDIN.
Vous nous vendez bien cher un bienfait passager !
WALLSTEIN.
Pour prix de ce bienfait, vous osez m'outrager !
C'en est trop : je suis las de souffrir tant d'injures.
Votre imprudente main vient rouvrir mes blessures. 2
A
Vous souvient- il du jour où, par vous dépouillé,
Wallstein victorieux se vit humilié,
Trahi , proscrit , chassé ?
GÉRALDIN.
Vous connaissez vous- même
De cejour malheureux la violence extrême .
Ferdinand fut contraint...
WALLSTEIN.
Une seconde fois
Il n'aura pasen vain outragé mes exploits .
Qu'un autre, de la cour, supporte le caprice.
J'abdique le pouvoir. Qu'un autre s'en saisisse.d
Wallstein, dès aujourd'hui, ne dépend plus de vous.
Il se fait un grand mouvement parmi les généraux, pendant que Wall-
stein parle . Ils regardent Géraldin d'un air menaçant .
Amis, ne blâmez pas un trop juste courroux.
10
146 WALLSTEΙΝ .
Le ciel sait qu'à regret Wallstein vous abandonne.
Il le faut. Son honneur, votre intérêt l'ordonne.
C'est moi que l'on poursuit. Ah ! puissiez-vous, du
[moins,
D'un si lâche complot n'être que les témoins,
Et puisse l'Empereur, envers vous équitable,
Épuiser sur moi seul sa vengeance implacable.
Je voudrais l'espérer. Le mérite passé
Par la faveur du jour est bientôt éclipsé.
D'un général nouveau protégés ou complices,
D'autres recueilleront le fruit de vos services,
Je n'y puis rien.
ALFRED, dans une grande agitation, allant successivement vers Wall-
stein, vers Géraldin, vers les généraux.
Seigneur, daignez, au nom du ciel ...
Suspendez , rétractez un arrêt si cruel...
A Géraldin .
Non, vous ne pouvez pas... Ministre de l'Empire,
Unissez- vous à moi ... tremblez s'il se retire.
Aux généraux.
Et vous , nobles amis, qui l'avez vu cent fois...
AWallstein.
Vos soldats, vos enfants vous parlent par ma voix.
Rassurez , rassurez leur tendresse alarmée.
Seigneur, votre nom seul contient encor l'armée.
Tout est détruit, perdu, si vous nous délaissez.
WALLSTEIN.
Oui, tout sera détruit, je le prévois assez.
Oui,mon fidèle Alfred, tant de soins, tant de peines,
ACTE 1 , SCÈNE VI . 147
Vos destins confiés à des mains incertaines ...
Je ne puis détourner ce funeste avenir.
Puis-je vous commander quand c'est pour vous trahir ?
ILLO.
Ah! laissez-nous, du moins, délibérer ensemble.
Permettez que l'armée en conseil se rassemble,
Peut- être que la cour nous voyant réunis ...
WALLSTEIN.
Je n'ai plus de pouvoir et tout vous est permis.
Mais cherchez d'autres lieux où , loin de ma présence,
Chacun puisse à son gré dire tout ce qu'il pense.
Surtout que Géraldin soit par vous respecté.
AGéraldin .
C'est le dernier emploi de mon autorité.
AIllo.
Retirez- vous . Resteż .
Géraldinet tous les généraux se retirent, à l'exceptiond'Illo
WALLSTEIN à Illo.
De leur courroux extrême,
Avec habileté, profite à l'instant même.
C'estdans un tel moment qu'on en peut disposer :
Va, ne leur laisse pas le temps de s'apaiser.
Que chacun, par écrit, embrassant ma querelle,
S'engage avec serment à me rester fidèle.
Dis-leur qu'à ce prix seul je les puis soutenir.M
ILLO.
Je réponds d'eux, Seigneur,et cours vous obéir.
Wallsteinet Illo se retirent pardes côtés différents.
ACTE DEUXIÈME .
SCÈNE I.
WALLSTEIN , TERSKY .
WALLSTEIN .
Eh bien , à me défendre as-tu su les porter ?
TERSKY.
Tous jurent à l'envie de ne vous point quitter.
Plus Géraldin répand la menace et l'injure,
Plus l'intérêt s'alarme et la fierté murmure .
Leur zèle impatient devançait mes efforts,
Et moi -même, j'ai dû contenir leurs transports .
WALLSTEΙΝ.
Gallas t'asecondé ?
TERSKY .
Fidèle en apparence,
Gallas à nos serments souscrit sans résistance .
Mais j'ai bien observé ses gestes, ses discours,
Etje crains ce vieillard élevé dunsles cours .
Sa voix et ses regards trahissaient l'artifice .
WALLSTEΙΝ .
Cesse de tes soupçons la trop longue injustice.
墓
ACTE II , SCÈNE I. 149
TERSKY .
Seul avec Géraldin à toute heure engagé,
Il l'a suivi partout.
WALLSTEΙΝ.
Je l'en avais chargé .
TERSKY .
On l'a vu recevoir de secrets émissaires .
WALLSTEIN.
Ne me répète plus des rumeurs mensongères .
TERSKY.
Sonfils...
WALLSTEIN.
Mon noble Alfred ! l'univers sous mes pas
S'écroulerait, qu'Alfred ne me trahirait pas .
TERSKY .
Vous le pensez ainsi ; mais mon instinct redoute...
WALLSTEIN.
Il faut te rassurer : je le veux bien, écoute.
Partout à mes côtés Gallas a combattu .
Je connais sa valeur, je crois à sa vertu.
Dès mes plus jeunes ans son amitié m'est chère,
Mais un autre motif me dirige et m'éclaire.
Gallas est un appui que m'ont donné les cieux :
Il est, pour les mortels, des jours mystérieux,
Où, des liens du corps, notre âme dégagée,
Au sein de l'avenir est tout à coup plongée,
Et saisit, je ne sais par quel heureux effort,
Le droit inattendu d'interroger le sort.
La nuit qui précéda la sanglante journée
Qui du héros du Nord trancha la destinée,
150 WALLSTEΙΝ .
Je veillais au milieu des guerriers endormis .
Un trouble involontaire agitait mes [Link] fuse
Je parcourus le camp. On voyait dans la plainevine l
Briller, des feux lointains, la lumière incertaine.
Les appels de la garde et les pas des chevaux
Troublaient seuls, d'un bruit sourd, l'universel repos.
Le vent qui gémissait à travers les vallées ,
Agitait lentement nos tentes ébranlées .
Les astres, à regret perçant l'obscurité,
Versaient sur nos drapeaux une pâle clarté.
Que de mortels, me dis-je, à ma voix obéissent! Go
Qu'avec empressement sous mon ordre ils fléchissent !
Ils ont, sur mes succès, placé tout leur espoir.
Mais si le sort jaloux m'arrachait le pouvoir,
Que bientôt je verrais s'évanouir leur zèle !
En est-il un du moins qui me reståt fidèle !
Ah ! s'il en est un seul, je t'invoque, ô destin !
Daigne me l'indiquer par un signe certain.
Que vers moi, le premier, dès l'aurore il s'avance !
A peine j'achevais que je vois , en silence,
Un guerrier qui s'approche : il parle; c'est Gallas.
D'un coursier belliqueux il conduisait les pas.
-Mon frère, me dit-il, pardonne àma faiblesse.
Dans ma vaine terreur reconnais ma tendresse .
Un songe, un songe aflreux cette nuit m'a frappé :
Je t'ai vu d'ennemis partout enveloppé,
Snr ton cheval blessé, cherchant en vain la fuite,
Et, malgré tes efforts , tombant sous leur poursuite .
Déjà le jour paraît, demain nous combattrons .
ACTE II, SCÈNE II. 151
Gustave, dans le sang, vient laver ses affronts.
Je t'amène uncoursier que j'ai choisi moi-même,
Ne monte pas le tien : crois un ami qui t'aime . -
Je cédai. Le jour même, en un combat douteux,
Je me vis entouré de Suédois nombreux,
Dont la mort de Gustave enflammait la furie.
Le coursier de Gallas me conserva la vie .
Un soldat, sur le mien, accompagnait mes pas ;
Tous deux en même temps trouvèrent le trépas .
Crois-moi, Tersky, le sort a pour l'homme un langage
Méconnu du profane, et compris par le sage.
Penses -tu que, suivant leur cours majestueux ,
Les astres ne soient faits que pour orner les cieux,
Pour éclairer la terre et pour servir de guides
Aux vulgaires humains dans leurs travaux sordides ?
Non. De la destinée annonçant les arrêts,
Tout se tient, tout se meut par des ressorts secrets ;
La nature, soumise à des lois invisibles,
Dévoile, à qui l'entend, des décrets infaillibles.
SCÈNE II.
LES PRÉCÉDENTS , ILLO .
ILLO, entrant précipitamment, et bas à Tersky .
Tersky...
WALLSTEIN.
Que voulez-vous ?
ILLO, à part à Tersky.
Nous sommes découverts .
152 WALLSTEΙΝ .
Ewald est arrêté, saisi, chargé de fers...
WALLSTEIN à Tersky.
Que dit-il ? répondez. Quelle alarme soudaine...
ILLO, encore à part à Tersky.
Déjà vers l'Empereur une escorte l'entraîne.
Il va tout révéler.
WALLSTEIN.
Quel secret important ? ...
Parlez.
ILLO, toujours à part à Tersky.
Instruis le Duc, je retourne à l'instant,
Je vais tout observer.
Il sort.
WALLSTEIΝ.
D'où vient tant d'épouvante ?
TERSKY .
Hélas ! vous blâmerez mon ardeur imprudente,
Seigneur, je le prévois. De vos ordres chargé
Avec le Suédois je m'étais engagé.
Vous-même le saviez ; mais votre incertitude
Semblait, de l'oublier, s'être fait une étude.
Enfin, depuis trois jours , un envoyé secret,
De la part de Bannier, m'a remis un projet.
Ce projet, qu'a dicté l'Ambassadeur de France,
Assure dans vos mains la royale puissance .
Suspendre ma réponse était le rejeter.
Sur votre assentiment j'ai cru pouvoir compter.
J'ai voulu jusqu'au bout conduire l'entreprise ;
Espérant qu'à la fin, si, par mon entremise,
ACTE IH, SCÈNE 11 . 153
Je vous offrais l'appui des deux ambassadeurs,
Vous vous résigneriez à vos propres grandeurs.
WALLSTEIN.
Achève.
TERSKY.
Ce projet, vengeur de vos injures,
Souscrit par moi , Seigneur, remis en des mains sûres,
Au ministre français devait être porté.
WALLSTEIN.
Eh bien !
TERSKY.
Non loin d'ici , tout à coup arrêté,
Le malheureux Éwald, mon fidèle émissaire,
Captif, cette nuit même, a passé la frontière :
On le conduit à Vienne .
WALLSTEIN.
Oh ciel ! que m'as-tu dit!
A ce coup imprévu je demeure interdit.
Après un silence, et avec une extrême émotion,
Ferdinand ! Ferdinand ! l'ami de ma jeunesse ! ...
Que j'ai si bien servi ! ... lui, de qui la tendresse
Me combla de ses dons ! ... Je dus à ses faveurs
Et ma première gloire et mes premiers honneurs !
Quel souvenir en moi s'élève et me déchire ! ...
Oh ! qu'un bras secourable hors d'ici me retire ! ...
Si pourtant, tout à coup, j'abjurais mon dessein !
Si, revenant à lui , ... te croiront- ils, Wallstein !
Iras -tu lachement implorer leur clémence ?
Ils n'ont pas même en toi respecté l'innocence !
154 WALLSTEΙΝ .
A Tersky, d'un ton sévère.
Sortez... avec moi seul je veux délibérer.
Tersky fait un mouvement pour sortir.
• Non ; reste. Des Saxons il faut nous assurer .
Vers eux, sur l'heure même, envoie en diligence .
Avec désespoir.
Tu m'as perdu.
TERSKY .
Seigneur ! ...
WALLSTEIN, sans écouter Tersky.
Redoutable puissance,
Avenir inconnu, destin mystérieux,
Tes arrêts, je le sais , sont écrits dans les cieux.
Que prétends-tu de moi ? Pourquoi, dès majeunesse,
D'un trop funeste espoir m'as-tu flatté sans cesse ?
Je ne demandais pas tes perfides faveurs .
TERSKY .
Je vais donc envoyer vers les Ambassadeurs .
som bares WALLSTEIN.
Oui ... va...
TERSKY.
Grâces au ciel !
WALLSTEIN .
Tersky, suspends ta joie ;
Modère un vain transport, où l'orgueil se déploie.
D'un arrogant espoir le sort est l'ennemi .
Qui triomphe d'avance en est bientôt puni .
Wallstein sort.
ACTE II, SCÈNE III . 455
Avsgul sb A SCÈNE III. De diren and
TERSKY, GALLAS, GÉRALDIN.
mim slúa al GÉRALDIN à Tersky.
Puis-je encor de Wallstein avoir une audience ? Poo
TERSKY.
Des travaux importants demandent sa présence.६३
Je le suis. Vous pouvez l'attendre dans ces lieux.f
Tersky sort. ed
GALLAS .
Vous connaissez enfin son secret odieux, taskussa
Mais de ses trahisons la trame découverte
Ne fera, je le crains, qu'avancer notre perte.
Il va précipiter ses desseins criminels.
Tous s'unissent à lui par des vœux solennels.
Bientôt, à la révolte il saura les conduire.
Moi-même, à leurs serments, il m'a fallu souscrire.
Sans fruit j'aurais lutté. Pressez votre retour.
De ce comble d'audace avertissez la cour.
GÉRALDIN .
D'un succès plus heureux je nourris l'espérance.08
Il est vrai : des guerriers j'ai vu la violence.
Leur serment m'est connu ; mais ce même serment
Peut du perfide encor håter le châtiment.
Dans les esprits troublés germe la défiance ;
On s'étonne, on hésite, on observe en silence ; na
Et déjà quelques chefs sont venus jusqu'à moi,
Me confier leur doute et m'apporter leur foi.
Sans leur rien expliquer, j'ai reçu leurs promesses.
136 WALLSTEIN .
L'un d'entre eux, que Wallstein a comblé de largesses,
Isolan est à nous .
GALLAS .
Lui , dont le zèle ardent
Provoquait la révolte et bravait Ferdinand !
GÉRALDIN.
Oui, lui-même. Telle est leur fougue passagère.
Un instant la fait naître, un instant la modère.
Leur mécontentement s'exhale en vains discours,
Et de l'obéissance ils reprennent le cours.
Cependant, si le Duc plus avant les engage,
S'il les entraîne au but qu'il couvre d'un nuage ,
Quand ce but frappera leurs regards étonnés,
Ils en auront trop fait pour être pardonnés .
Tout dépend d'aujourd'hui . Si vous servez mon zèle,
Aujourd'hui suffira pour perdre le rebelle.
GALLAS.
Parlez .
GERALDIN .
Ce traité fait avec les ennemis,
Et dans lesmains d'Éwald par nos guerriers surpris ,
Sur les complots du Duc doit éclairer l'armée.
Par vous que la nouvelle en soit partout semée.
De ce pacte honteux instruisez vos soldats .
Découvrez-leur le gouffre entr'ouvert sous leurs pas.
Du nom de l'étranger que ces murs retentissent .
Au nom de l'étranger tous les partis s'unissent.
Ce nom, dans tous les temps, justement détesté,
Ramène tous les cœurs à la fidélité,
ACTE 11, SCÈNE IV. 157
Et chacun redoutant le titre de transfuge,
Dans le sein du devoir va chercher un refuge.
Mais, sans tarder...
Buttler paraît au fond du théâtre.
GALLAS .
Buttler s'approche de ces lieux.
Evitez, croyez-moi, ce soldat factieux,
Aux succès de Wallstein son intérêt conspire .
Gardez - vous...
GERALDIN.
L'intérêt est facile à séduire .
A Wallstein triomphant il prête son appui.
S'il entrevoit sa chute, il sera contre lui.
Loin de le vouloir fuir, je le cherche, au contraire.
Le Duc, par des honneurs, flatta cette âme altière.
A ses séductions on pourra l'arracher,
Et des honneurs plus grands l'en sauront détacher .
Laissez-moi lui parler .
Gallas sort.
SCÈNE IV.
GÉRALDIN, BUTTLER .
BUTTLER .
L'armée ici m'envoie.
Les moyens tortueux que votre zèle emploie
Sont connus de nos chefs. Ils ne souffriront pas
Qu'on ose en leur présence égarer leurs soldats.
Vous espérez en vain tromper leur vigilance.
Wallstein cède à nos vœux. Il garde la puissance.
158 WALLSTEIN .
A ses guerriers soumis lui seul doit ordonner.
Vous, d'Égra, dès ce jour il faut vous é[Link] FESSIO
GERALDIN.
Contre moi tout à coup d'où vous vient tant de haine,
Seigneur ? à quels excès votre chef vous entraîne !
Dans l'horreur des complots , malgré vous engagé ...
BUTTLER .
De vous entendre ici je ne suis point chargé.
C'est l'ordre de partir que ma voix vous annonce,
Et je dois à Wallstein porter votre réponse .
GÉRALDIN.
Buttler ! avec regret je m'éloigne de vous ;
Je vous vois, du Monarque affrontant le courroux,
Lever contre l'État votre bras téméraire .
Insensé ! Quand deux Rois se déclarent la guerre,
Chacun d'eux s'appuyant sur un droit prétendu,
Avec un zèle égal peut être défendu.
Mais vous ! même à vos yeux votre cause est injuste.
Contre qui marchez-vous ? contre un pouvoir auguste ,
Qui, partout, en tous lieux, des peuples respecté,
Oppose à vos efforts sa sainte antiquité.
Le temps qui l'a fondé le défend,le protége :
En vain dans ses fureurs l'ambition l'assiége .
L'habitude, qui veille au fond de tous les cœurs,
Les frappe de respect, les poursuit de terreurs,
Et sur la foule aveugle, un instant égarée,
Exerce une puissance invisible et sacrée,
Héritage des temps, culte du souvenir,
Qui toujours au passé ramène l'avenir .
ACTE II , SCÈNE IV. 159
De nos dissensions rouvrez donc les annales,
Remontez à ces temps de discordes fatales,
Où Procope et Ziska, victorieux longtemps,
Du trône et de l'autel sapaient les fondements.
Qui n'eût alors pensé que l'Autriche vaincue
Aux pieds des révoltés se verrait abattue ?
Mais de ces révoltés un instant vit changerust
En juste châtiment le succès passager.
Plus tard à nos drapeaux la victoire infidèle
Ranima de nouveau cette secte rebelle.
Rodolphe à ses clameurs fut contraint de céder,
Et prêta les serments qu'on lui vint commander.
Ferdinand , aujourd'hui, lavant sa longue injure, ranic
Déchire ces serments, dictés par le parjure.
Ainsi de l'équité les éternelles lois
Relèvent tôt ou tard la majesté des Rois.
Nouveau Ziska....
BUTTLER .
Sans fruit votre zèle s'épuise,
Seigneur ! que voulez-vous qu'un vieux guerrier vous
[dise?
Soldat obéissant, j'exécute en ce jour
L'ordre du général nommé par votre cour.
Je n'examine point si par quelque mystère
Wallstein de l'Empereur mérite la colère.
D'une cour inquiète et de ses vains débats
Le bruit nous importune et ne nous trouble pas.
Je remplis mon devoir. Choisi par votre maître , è st
Le Ducest notre chef.
160 WALLSTEIN .
GÉRALDIN.
Il a cessé de l'être .
Qui. Déjà l'Empereur, prévenant ses desseins,
Aravi le pouvoir à ses coupables mains.
On prépare en secret la perte du rebelle.
BUTTLER .
Son sort sera le mien, je lui reste fidèle .
Jeune, obscur, inconnu, sans amis , sans aïeих,
Pauvre et sans protecteur, j'arrivai dans ces lieux .
Pour unique trésor et pour seul héritage,
J'apportais avec moi ce fer et mon courage.
Dans les rangs des soldats trop longtemps confondu,
Je me croyais déjà pour la gloire perdu.
Vainement ma valeur, pendant quarante années,
Cherchait à soulever le poids des destinées.
Arrachant à la cour ses injustes faveurs ,
D'autres à més exploits ravissaient les honneurs.
Wallstein m'a distingué dans cette foule immense ;
Par lui de mes travauxj'obtiens la récompense :
Au rang que je mérite il a su me nommer.
La cour n'a pas encor daigné m'y confirmer.....
GÉRALDIN.
Des longs retardements dont votre esprit s'irrite
Wallstein seul est l'auteur. Les forfaits qu'il médite
De l'empereur sur vous attirent le soupçon.
Ne servez plus d'organe à la sédition.
D'un chef qui vous trompait désavouez les crimes .
Rendez, Buttler, rendez vos honneurs légitimes.
Un traître, pour salaire à la déloyauté,
ACTE II , SCÈNE IV . 461
N'offre qu'un lustre vain, douteux et contesté .
Le véritable honneur est d'une autre nature.
Tout éclat disparaît quand sa source est impure .
Par un juste pouvoir il doit être transmis,
Et la main qui l'accorde en forme tout le prix.
De la cour, par ma bouche, acceptez l'indulgence :
Jepuis...
BUTTLER .
Il est trop tard. Si Ferdinand, d'avance,
Eût de l'obscur Buttler cru devoir s'assurer,
J'aurais sur mes projets pu mieux délibérer :
Mais un engagement public, irrévocable....
GÉRALDIN.
Ah ! cet engagement ne vous rend point coupable,
Tous l'ont souscrit, Seigneur, ne vous y trompez pas ;
Il reste à l'Empereur de fidèles soldats,
Qui signant cet écrit, par crainte ou par prudence,
Ont déjà de leur Prince imploré la clémence .
BUTTLER .
Des traîtres ! Non, jamais cet exemple honteux...
GÉRALDIN.
Qui trahit un rebelle en est plus vertueux .
Vous n'avez point encor mérité ma franchise.
Géraldin, avec vous, malgré lui se déguise.
Mais je sais les serments que vous avez prêtés .
A les prêter aussi, par moi sollicités,
D'autres m'ont révélé tous ses noirs artifices .
Buttler, vous vous croyez entouré de complices,
Vous marchez en aveugle au milieu d'ennemis.
11
162 WALLSTEΙΝ .
BUTTLER .
Se peut-il?
GÉRALDIN.
Votre sort en vos mains est remis .
Wallstein est, sans ressource, engagé dans le crime.
La vengeance des lois l'a marqué pour victime.
Un invisible bras est sur lui suspendu.
Un pas, un pas encor, etle traître est perdu.
Parmi les factieux la discorde est semée.
L'Empereur a pourlui les trois quarts de l'armée.
Après un silence pendant lequel il examine Buttler .
Pourquoi, vous enivrant d'un espoir incertain,
Voulez -vous au hasard livrer votre destin ?
Wallstein est dans un camp, Ferdinand sur le trône.
Ce que Wallstein promet, Ferdinand vous le donne.
Si le Duc succombait , avec lui condamné,
Au supplice avec lui vous seriez entraîné.
Si le sort couronnait sa noire perfidie,
De ses vastes États perdant une partie,
L'Empereur garde encor, dans son adversité,
De quoi récompenser votre fidélité.
Géraldin s'arrête encore pour considérer Buttler qui regarde autour de
lui avec inquiétude et se tait.
Choisissez donc, Buttler : ou rigueurs ou clémence.
D'aujourd'hui seulement lajustice commence.
Vos erreurs, vos complots, tout peut être effacé.
Si vous tardez d'un jour, le moment est passé.
BUTTLER, en baissant la voix et en s'approchant de Géraldin.
Je n'irai point, changeant tout à coup de langage,
Seigneur, d'un vain remords faire ici l'étalage.
*
ACTE II , SCÈNE V. 163
J'ai pu de l'Empereur mériter le courroux. 1
Je puis tout réparer, mais tout dépend de vous.
Sur des doutes nombreux il me faut satisfaire .
Je n'accepterai point une grâce précaire.
Je veux.... On vient.
Isolans'approche de Géraldin , et recule en apercevant Buttler. Buttler
en voyant Isolan, veut s'éloigner.
SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENTS, ISOLAN.
GERALDIN à Buttler, en le saisissant par la main, ainsi qu'Isolan .
Restez : rentré dans le devoir,
Isolan, comme vous, a rempli mon espoir.
A Isolan.
Arraché par mes soins à la cause rebelle,
Ainsi que vous, Buttler est un guerrier fidèle.
Atous deux.
Vous le voyez. Il est plus d'un chef en ces lieux
Qui gémit de servir un soldat factieux.
Mais chacun nourrissant une terreur secrète
Dérobe à tous les yeux sa pensée inquiète,
Espérant par l'exemple aux forfaits entraîné,
S'il est plus violent, être moins soupçonné,
AIsolan.
Je connais de Buttler la valeur magnanime.
Ferdinand le craignait, mais Ferdinand l'estime .
Près d'un maître éclairé je serai son appui ;
Des honneurs mérités se préparent pour lui.
164 WALLSTEIN .
Il a dès ce moment toute ma confiance ; hông h
Vous pouvez sans détour parler en sa présence,
Jeniskaita Jort ISOLAN.
Des complots de Wallstein, je vous viens avertir.
Gallas, par Wallstein même, a su les découvrirxwed
De cacher ses desseins perdant toute espérance'a rebel
Wallstein a des Saxons embrassé l'alliance.
Ils sont près de ces lieux, Seigneur, et cette nuit
Leur secours dans Égra doit se voir introduit.
Gallas les préviendra. Déjà, sous sa conduite.
Sans bruit, de notre armée il rassemble l'élite.
Il saura la guider par des sentiers obscurs, TAND
Dans l'épaisse forêt qui vient border nos murs.
Là , sous le double abri du silence et de l'ombre, quibel
Invisible, immobile il attend la nuit sombre
Pour attaquer, surprendre, et disperser soudain
Le nouvel allié qu'appelle ici Wallstein. upienia
Alfred retarde seul les projets qu'il médite ;
Gallas le cherche, il veut l'entraîner à sa suite. 2007
Ils vont partir : quittez ce séjour dangereux :
Redoutez les transports de Wallstein furieux, do wistf
Qui, se voyant trahi par un ami qu'il aime,
Voudra de l'Empereur se venger sur vous-même.
GERALDIN.
Il suffit à l'instant je vais suivre Gallas.
AButtler et à Isolan.
Vous partez avec nous ??wiem disolapras
Targus an BUTTLER
int sang JuerseNous ne partirons pas,
ACTE II, SCÈNE V. 165
Seigneur ; la foule aveugle, aux excès entraînée,
Aisément par la cour peut être pardonnée.
Nous, longtemps de Wallstein instruments tous les deux,
Nous devons redouter un sort plus rigoureux.
C'est en vain qu'aujourd'hui , déguisant sa vengeance,
L'Empereur effrayé nous promet saclémence
Nous connaissons trop bien l'artifice des [Link]
On les voit, limitant les vains pardons des rois,
A leurs engagements opposer leur justice,
Et dans le délateur poursuivre le complice.
Contre un destin pareil il faut nous garantir ;
Qu'un service éclatant prouve le repentir ,
Que par nos propres mains, de notre erreur passée
La trace pour jamais disparaisse effacée.p
Loin de nous de Gallas les plans insidieux,
A côté de Wallstein nous vous servirons mieux .
GERALDIN avec étonnement.
Buttler!
BUTTLER .
Dans le péril dont le poids nous menace,
Chacun peut employer ou la ruse ou l'audace,
Et choisir les moyens de témoigner sa foi
Et de sauver le prince et la patrie et soi
Je vous sers, si l'on veut se fier à mon zèle ;
Si l'on refuse, au Duc je resterai fidèle, upd
Prononcez . Le voici .
166 WALLSTEIN .
SCENE VI.
LES PRÉCÉDENTS, WALLSTEIN, TERSKY, ILLO .
WALLSTEΙΝ.
Géraldin en ces lieux !
AGéraldin.
Vous semez parmi nous des bruits séditieux,
GERALDIN.
Seigneur...
WALLSTEIN.
Vous abusez de ma bonté facile,
AButtler.
Je le sais. Qu'à l'instant il sorte de la ville,
Buttler, et que par vous son départ soit hâté.
AGéraldin.
Allez.
Buttler, Isolan et Géraldin sortent.
ATersky.
Mon ordre en tout est-il exécuté ?
TERSKY .
Oui, Seigneur : et déjà vos messagers rapides
Appellent des Saxons les bandes intrépides.
Ils viendront cette nuit entourer nos remparts.
Les protestants cachés s'arment de toutes parts .
Les bannis que séduit l'espoir de la vengeance,
De ces murs qu'ils fuyaient, s'approchent en silence.
Le fer est dans leurs mains, la fureur dans leurs yeux.
ILLO.
De Thourn doit rassembler ses hussites nombreux,
ACTE 11 , SCÈNE VII . 167
Des cendres de leur maître implacables sectaires,
Et d'un culte proscrit martyrs héréditaires.
TERSKY .
Dans votre cause ainsi tout le peuple engagé...
Pendant ce dernier vers, Gallas entre . Tersky se taft en l'apercevant.
Wallstein fait signe à Illo et à Tersky de sortir.
Illo et Tersky sortent.
SCÈNE VII.
WALLSTEIN, GALLAS.
WALLSTEIN .
Approche, vieil appui de ton chef outragé :
J'ai reçu tes serments, j'en accepte l'hommage,
Etje vais dès ce jour achever mon ouvrage.
Ami, je te connais. Brave au sein du danger,
Dans la nuit d'un complo tu crains de l'engager ;
Tu redoutes la cour. Ta timide prudence
Veut, même en conspirant, ménager l'apparence.
J'y consens . Si le ciel sourit à mes projets,
Tu viendras partager le fruit de mes succès.
A les voir s'écrouler si le sort me destine,
Je ne t'entraîne point dans ma vaste ruine.
Sur ma tombe muette abjure ton erreur,
Et d'un prince tremblant regagne la faveur :
Je n'exige de toi qu'un service facile .
Il est de mes guerriers dont l'esprit indocile
Amon juste courroux peut craindre de s'unir.
Pour un jour seulement il les faut [Link]
Tu le peux. Avec eux balance, temporise.
168 WALLSTEIN .
Je saurai cependant achever l'entreprise. 서로
Encore un mot. Alfred ignore mes desseins .
Il faut associer ton fils à mes destins .
Autrefois, tu le sais, par l'hymen de ma fille, nurl
Je voulais sur le trône élever ma famille, usban
Et qu'unissant ma race à la race des rois,
Aux peuples étonnés mon sang donnât des lois.
Mais les temps sont changés. Ami, je vais moi-même
A mes propres exploits devoir le diadème.
Wallstein n'a plus besoin de secours empruntés,
Et dédaigne l'appui des rois qu'il a domptés. whored
Alfred aime Thécla ; que son bras me seconde.
Le courage en ce jour est le maître du monde.
Parle donc à ton fils, cher Gallas, et dis-lui
Ce que son bienfaiteur lui destine aujourd'hui.
3 Je le vois qui s'approche et je vous laisse ensemble.
Wallstein sort.
SCÈNE VIII.
GALLAS , ALFRED .
Gallas reste quelque temps immobile sans regarder son fils, et avec un
air de méditation et d'embarras.
ALFRED .
Pourquoi faut-il qu'un ordre en ce lieu nous rassemble ?
Mon père, contre moi seriez-vous courroucé ?
Déjà, dès mon retour votre accueil m'a glacé.
Qu'ai -je donc fait ?
GALLAS .
Réponds . Tu vois l'armée entière
ACTE II, SCENE VIII . 169
De la cour pour Wallstein affronter la colère .
Ses guerriers, tu le sais, veulent tous aujourd'hui
Le sauver avec eux, ou se perdre aveclui. Jonhol
ALFRED .
Comme eux tous pour Wallstein je donnerais ma vie.
Oui, Seigneur, nous saurons, bravant la calomnie,
Contre ses ennemis défendre son honneur,
Et sur son innocence éclairer l'Empereur. O
GALLAS .
L'éclairer ! insensé !
OnALFRED . пот мненият
Que prétendez-vous dire ?
GALLAS.
Quel magique pouvoir prolonge ton délire !
Il faut de ta raison rallumer le flambeau ,
Et de tes yeux, mon fils, arracher le bandeauน เพราะ
Écoute, et qu'entre nous tout mystère finisse.υ που
De cet engagement connais-tu l'artifice ?
ALFRED, avec étonnement.
L'artifice !
GALLAS.
Ton cœur n'a conçu nuls soupçons ?
ALFRED, avec un étonnement toujours croissant.
Des soupçons !
GALLAS.
De Wallstein ici nous embrassons
Contre un prince irrité la douteuse querelle.
ALFRED .
Ehbien!
170 WALLSTEIN,
GALLAS,
Mais si Wallstein n'est plus qu'un chef rebelle,
Si foulant à ses pieds nos serments et le sien,
Il nous veut enlacer d'un indigne lien ?
ALFRED
Mon père...
GALLAS.
Oui, l'on nous trompe, et ce guerrier coupable
Ourdit en cejour même une trame exécrable.
Le traître se dit prêt à nous abandonner .
Vers l'ennemi , mon fils, il veut nous entraîner.
ALFRED .
Loin de vous, loin de moi cette horrible imposture !
Non, Wallstein ne veut point nous conduiré au parjure,
Il nous connaît trop bien. Tant de nobles guerriers
Pourraient- ils tout à coup profaner leurs lauriers !
Pour nous, comme pour lui, ce crime est impossible .
GALLAS.
Il se couvre à nos yeux d'un prétexte plausible .
Tout l'Empire , dit-il, a besoin de la paix.
Ferdinand la refuse aux vœux de ses sujets.
A céder à ces vœux il le faut donc contraindre.
Wallstein, cachant ainsi le but qu'il veut atteindre ,
Trafique de la paix avec les ennemis .
Le sceptre de Bohême en doit être le prix .
ALFRED .
Quel horrible soupçon contre lui vous abuse !
C'est vous, c'est son ami, c'est Gallas qui l'accuse.
ACTE 11, SCÈNE VIHI . 171
Tout mon sang se soulève à cette indignité.
Ah ! Wallstein de nous deux avait mieux mérité.
GALLAS.
Ne parlons point de nous. Il s'agit de l'Empire,
Du prince, de l'État, contre qui l'on conspire.
Ferdinand devant nous frémit épouvanté.
On veut briser son trône antique et respecté,
Et que de ses honneurs l'Autriche dépouillée
Des mains de ses enfants languisse mutilée.
Par ce coupable espoir tous les choix sont dictés.
Le pouvoir est partout en proie aux révoltés.
Wallstein de leurs forfaits les paye ainsi d'avance.
ALFRED .
Mais vous-même, Seigneur, partagez sa puissance.
C'est par son choix, mon père....
GALLAS .
Il se croit sûr de moi .
ALFRED.
Arrêtez, chaque mot redouble mon effroi.
Mon père...
GALLAS.
Dès longtemps sa franchise outrageanté
M'a fait de ses desseins l'ouverture imprudente.
Il hésitait encor. Mais enfin cette nuit,
Si nous ne l'arrêtons, son projet s'accomplit.
Il m'a tout révélé, ses plans, ses artifices,
Ses secrets alliés, ses traités, ses complices.
ALFRED .
Vos discours sont pour moi couverts d'un voile épais.
172 WALLSTEIN .
Il vous a, dites-vous, confié ses projets : 1101年才801
Mais, s'il l'eût fait, Seigneur, votre noble franchise A
Sans doute eût condamné sa coupable entreprise.
Docile à vos avis, il vous eût écouté, my song o
Ou, sı dans ses complots il avait persisté, soning of
Vous voyant l'ennemi de sa puissance impie, niet
Vous aurait-il laissé la liberté, la vie?
GALLAS .
Oui, mon fils, j'ai lutté, j'ai blâmé son dessein.
Je le croyais encor dans le crime incertain.то во те
Mais, lorsque enfin j'ai vu son audace inflexible,
J'ai prescrit à ma bouche un silence pénible.
Le péril était grand, le devoir a parlé.
J'ai rempli ce devoir et j'ai dissimulé. - ος κι ε
ALFRED . rout a sted Tooglesit
Encor uncoup, cessez. Contre un chef que j'honore
Je ne vous ai pas cru, je vous crois moins encore,
Quand c'est vous-même ici que vous calomniez.
Les projets d'un ami vous seraient confiés pelo A
Il viendrait, près de vous déposant tout mystère, 1
Dans un cœur mal connu verser son ame entière,
Il croirait sans péril vous pouvoir consulter,
Et vous, pour le trahir auriez pu l'écouter !
GALLAS.
Je n'avais pas brigué sa triste confiance.
ALFRED .
Fallait-il le tromper par votre affreux silence ? оза го
GALLAS.
Le crime perd ses droits à la sincérité,food zarower an
ACTE II , SCÈNE VIII . 473
ALFRED.
C'est à son propre cœur qu'on doit la vérité.
GALLAS .
Je pardonne aux transports d'une aveugle jeunesse.
Les moments nous sont chers. Écoute ; le temsp resse.
Tu ne sais rien encor.
ALFRED .
Juste ciel ! je frémis.
Qu'allez- vous ajouter ?
GALLAS .
Hans't
Prends cette lettre; lis.
Il lui présente un papier.
Ma vie en cet instant dépend de ton silence.
Je me fie à ton cœur, le puis-je à ta prudence ? BOT
Tu ne me réponds rien.... J'en brave le danger.
Si mon fils me trahit, qu'aurais-je à ménager !
ALFRED .
Ciel! qu'ai-je lu ! le jour s'obscurcit à ma vue !
Quoi ! le Duc déposé, condamné !
GALLAS.
Continue.
ALFRED .
singbosiv
Vous, mon père ! grands dieux ! vous, vous son succes-
[seur!
GALLAS.
Pour un instant, mon fils. Mais bientôt l'Empereur
Comme chef de l'armée envoie ici son frère.
Tu sais tout.
Il s'arrête et regarde Alfred, qui, plongé dans une profonde rêverie, ne
lui répondpas .
174 WALLSTEIN .
Je le vois. Ton courroux se modère .
Ton cœur me rend justice, et ton aveugle effroi
Se calme... Il faut choisir d'un rebelle ou de moi.
J'ai détaché de lui les chefs de nos cohortes.
Ces guerriers avec moi vont sortir de nos portes .
Par de nouveaux serments je les ai tous liés.
Les bons sont avertis, les méchants surveillés .
Alfred fait un mouvement d'horreur.
Mais ne te hâte pas de condamner ton père :
J'eus longtemps pour Wallstein une amitié sincère,
Et j'ai pour lui moi-même imploré Ferdinand :
Le Monarque à l'exil borne son châtiment.
Il faut me suivre, Alfred. Ton cœur en vain balance.
Ton père et ton devoir vaincront ta résistance.
Viensdonc.
ALFRED, après un long silence, avec une indignation contenue, et avec
noblesse.
A votre tour, écoutez votre fils .
Je ne sais quels succès vous vous êtes promis .
Mais si vous avez cru que mon obéissance
Viendrait à vos détours prêter son assistance,
Et dans la perfidie avec vous s'engager,
Vous connaissiez Alfred et l'auriez dûjuger.
Quiconque a sur moncœur placé sa confiance
Trouvera dans ce cœur sa juste récompense.
Je puis de ses desseins devenir l'ennemi,
Mais je ne puis jamais me feindre son ami.
Le silence qui trompe est un lâche artifice :
N'espérez pas qu'Alfred à ce point s'avilisse.
ACTE II , SCÈNE VIII . 175
Wallstein me croit à lui. Sanslui rien déguiser,
Je dois ou le servir, ou le désabuser.
Tous vos raisonnements ne sauraient me confondre.
Je vais trouver le Duc, le sommer de répondre,
L'interroger moi-même et savoir aujourd'hui
Qui je dois croire enfin ou de vous ou de lui.
GALLAS.
Tu pourrais....
ALFRED.
Oui , Seigneur. En vain votre prière ...
GALLAS .
Eh bien! cours, malheureux ! va done livrer ton père.
Immole la nature à l'amour que ton cœur....
ALFRED .
Qu'est-il besoin d'amour quand il s'agit d'honneur !
GALLAS.
Qui t'arrête ? Poursuis ; achève ton ouvrage :
De Wallstein contre moi cours allumer la rage.
Vois ton père expirant comme un vil criminel, neit
Et ton lit nuptial teint du sang paternel.
ALFRED, dans le plus violent désespoir .
Qu'as-tu dit ! ... Qu'as -tu fait ! ... Ô trop coupable père !
Tu nous as tous perdus... Et moi , que dois-je faire?
Pourquoi t'enveloppant de replis tortueux
Suivre , un poignard en main, ton ami malheureux ?
N'as-tu pas reculé devant ta propre image ?
Pardonne. Malgré moi, mon désespoir t'outrage.
Nature, estime, amour, tout est perdu pour moi ...
Dieu ! quel soupçon nouveau s'élève contre toi ?
176 WALLSTEIN.
Le pouvoir de Wallstein sera ton héritage !
Si cet indigne espoir... tu pâlis... ton visage...
Malheureux que je suis, tout mon être est changé.
Dans l'horreur du soupçon mon cœur est engagé.
Ce misérable cœur, né pour la confiance,
En vain autour de lui cherche encor l'innocence.
GALLAS .
J'entends du bruit. On vient. Mon fils, épargne-moi.
Ma vie est en tes mains ... ELTA
Algody SIE
...9 ALFRED.
Dissipez votre effroi .
Sans pitié, sans remords, on m'a ravi la mienne. 4
Il faut qu'Alfred pour vous se taise, se contienne.
Il saisit lamain de son père avec amertume et désespoir .
Eh bien ! Rassurez-vous. Vous verrez vos secrets
Dans ma tombe bientôt renfermés pour jamais.
Partez .
:
GALLAS .
Mon fils !
Thécla paraît au fond du théâtre avec Elise.
O ciel !
Thécla s'avance. Gallas sort après un moment d'hésitation .
SCÈNE IX,
ALFRED, THECLA, ÉLISE.
THECLA .
Avec impatience
Thécla vous vient porter sa timide espérance.
ACTE II, SCÈNE IX. 177
De notre amour mon père avait paru surpris .
De trouble et de terreur mes sens étaient remplis.
Je déplorais déjà mon aveu trop sincère.
Son front s'était voilé d'un nuage sévère,
Et sa bouche inflexible avait longtemps vanté
La grandeur qu'à Thécla destinait sa fierté.
Déplorable grandeur qui m'aurait arrachée
Au nœud qui, pour jamais, tient mon âme attachée.
Je l'ai revu bientôt oubliant son courroux, av1.05. A
Alfred, il m'a daigné parler d'un ton plus douxy not
Sa voix et ses regards respiraient la tendresse .
Soit qu'il fût malgré lui touché de ma tristesse,
Soit qu'un autre motif eût changé son dessein
-
Ton Alfred, m'a-t-il dit, peut mériter ta main. ..
Tout mon cœur se ranime, et je suis accourue
Pour goûter avec vous ma joie inattendue .
Vous ne répondez pas ...
ALFRED .
En cet affreux moment
Ton cœur est le seul bien qui reste à ton amant.
Thécla, fuyons ces lieux... il en est temps encore....
On n'a point perverti cet être que j'adore ...
Thécla, ton cœur est vrai, noble, simple, ingénu ,
N'est-ce pas ? Réponds-moi... tu n'as jamais connu
Ni les détours honteux, ni la ruse perfide...
Viens, viens dans un désert... suis la main qui te guide .
Crois-moi . Tu ne sais pas... le souffle des mortels
Corrompt tout ; des cœurs purs, fait des cœurs cri-
L'innocence par eux séduite, profanée... [minels :
12
178 WALLSTEIN.
THECLA . 100018 971on ed
Quel effroi vous jetez dans mon âme étonnée ! 0
Que parlez-vous de fuite, et de crime etd'horreur ?
Mon père, vous voyez, permet notre bonheur. ານີ ແດ
Gallas...
ALFRED.
Ah! chaque mot redouble ma misère.
Pourquoi ta bouche ici nomme-t-elle mon père ?
A ce funeste nom tout mon sang s'est trouble. is'f t
Je le sens. Il faut fuir, ou tout est révélé.
Alfred sort.
SCÈNE X.
THÉCLA, ÉLISE.
THECLA .
Que peut-il vouloir dire, et quelle horreur l'agite ?
Il me fuit : comment puis-je expliquer cette fuite ?
Quels tourments, quels remords semblent le déchirer ?
Parle-moi, que ta voix vienne me rassurer.
Tu me tiens lieu de mère, et ta main protectrice
De mon destin cruel adoucit l'injustice,
Élise, dans ton soin j'ai versé mes douleurs,
Et je n'ai plus que toi pour essuyer mes pleurs.
ELISE.
Ses discours ont porté dans mon âme tremblante
Le même étonnement et la même épouvante.
Si j'en crois mes soupçons, ce mystère fatal
D'un grand événement doit être le signal.
ACTE II , SCÈNE X. 179
J'ai vu de tous côtés nos troupes irritées.
On parle de rigueurs par la cour méditées,
On parle de complots avec les ennemis.
La discorde et la haine agitent les esprits.
On s'attroupe, on murmure, on menace. Immobile,
Le Duc à ces rumeurs oppose un front tranquille ;
Mais il est consumé par des ennuis secrets .
THECLA .
Un funèbre génie habite en ce palais .
Depuis que dans ces murs le Duc m'a rappelée,
Malgré moi , je me sens éperdue et troublée.
Je suis seule, sans force ; Alfred est loin de moi.
Alfred ! dans l'univers Thécla n'avait que toi ! hot
Allons chercher Alfred ; va le trouver, Élise : aland
Qu'il revienne en ces lieux, qu'il parle, qu'il me dise
Quel malheur si subit a causé sa douleur. D
Hélas ! souffrir ensemble est un dernier bonheur.
ACTE TROISIÈME .
SCÈNE I.
WALLSTEIN, seul, et se promenant à grands pas.
Eh quoi ! c'en est donc fait... du sort inexorable,
L'arrêt est prononcé... l'arrêt irrévocable !
Vers la rébellion son invisible bras
A, presque à mon inçu, précipité mes pas.
Ce n'était ce matin qu'une vague pensée,
Et ce soir, malgré moi , tout à coup annoncée,
Elle éclate au dehors, et d'un bruit menaçant
Va porter l'épouvante au cœur de Ferdinand.
Le ciel m'en est témoin. Jamais au fond de l'âme
Je ne voulus ourdir cette coupable trame .
A mon gré de l'Empire agiter les destins,
Tenir d'un maître ingrat le sort entre mes mains ,
Pouvant la lui ravir, lui laisser la puissance,
Flattait de ma fierté la superbe imprudence.
J'aimais, sans m'en servir, à sentir mon pouvoir,
Je voyais près de moi le sentier du devoir,
Encore ouvert ! soudain un mur d'airain s'élève,
e projet si confus, il faut que je l'achève .
ACTE HI, SCÈNE 11 . ,
181
Tout m'accuse, tout vient déposer contre moi .
Plus je fus innocent, plus suspecte est ma foi .
Ce qu'a pu me dicter la fougue, la colère,
La confiance aveugle ou l'ardeur téméraire,
Les désirs fugitifs, errants dans mon esprit,
Ce qu'au hasard j'ai fait, ce qu'au hasard j'ai dit,
Paraît un plan, s'unit, se combine, s'entasse,
Etformant de soupçons une invincible masse,
Obscurcit le passé, subjugue l'avenir,
Semble prouver le crime et force à l'accomplir !
SCÈNE II.
WALLSTEIN, TERSKY.
TERSKY.
L'Envoyé suédois vous demande audience.
WALLSTEIN.
Ah ! combien l'écouter me fait de violence,
Et qu'il m'est dur de voir cet étranger hautain
M'offrir comme un bienfait un secours incertain,
Me vendre chèrement sa douteuse assistance,
Prétendre, en m'offensant, à ma reconnaissance,
Calculer à loisir nos dangers, nos besoins,
Et s'applaudir des maux dont ses yeux sont témoins,
Espérant, si le ciel me trompe en cette lutte,
Comme de mes succès, profiter de ma chute !
TERSKY.
Eh ! laissez-lui , Seigneur, s'il sert à vos projets,
Son espoir, ses calculs et ses motifs secrets !
182 WALLSTEIN .
Il sauramal, peut-être, en son apre franchise ,
Ambassadeur guerrier, vous cacher sa surprise. of
Dès l'enfance asservi par un vain préjugé, súp sự
Harald de vos desseins souvent a mal jugé.sonsйпозади
Son cœur, pour le héros que chérit sa patrie, arabas
Porta le dévoûment jusqu'à l'idolatrie; }
Et, plein du souvenir d'un monarque adoré, l
Dans tous les souverains voit un objet sacré. заветова
De Gustave, à ses yeux, l'éclat les environne, tiousedo
Dans Ferdinand lui-même il respecte le trônery sidoas
Mais d'un agent aveugle et d'un obscur soldat
Dédaignez le suffrage, et songez à l'État.
Votre gloire par lui ne peut être blessée ;
Il n'est qu'un instrument ; qu'importe sa pensée ?
WALLSTEIN.
Va. Je t'entends. Plus fier et plus heureux que moi,
Fidèle à son pays et fidèle à son Roi,
Harald au fond du cœur nous méprise peut-êtremo Ide
En m'unissant à lui, je lui parais un traître. สะ โบโบย 12
Après un silencere no fistusid
Queporte le traité qu'il me vient présenter? ahasy she
TERSKY .
Si vous-même aujourd'hui vous daignez l'accepter, te
Si la triple alliance est par vous confirmée, винята 17
Richelieu vous promet de solder votre armée, muualt
Et Bannier à votre aide envoie un corps [Link])
WALLSTEIN, avec amertume et défiance.
Eh quoi ! ces étrangers n'exigent rien pour eux ?
Tersky setait.
ACTE IJI , SCÈNE III , 183
Réponds.
TERSKY .
Vos longs retards leur ontfait quelque ombrage.
Il faut de votre foi leur accorder un gage.
WALLSTEIN.
Quel est- il ?
TERSKY.
Je l'ignore. Harald veut en cejour
Sur ce point, à vous seul s'expliquer sans détour,
WALLSTEIN .
Ungage! Ilm'ose ainsi montrer sa défiance !
Tout mon cœur contre lui se révolte d'avance.
Après un silence et avec effort.
N'importe... il peut venir.
Tersky sort.
Je sens rougir mon front.
Apprends-moi donc, ô sort ! à porter cet affront !
Tu me tiens malgré moi sous tonjoug despotique,
J'obéis en esclave à ta loi tyrannique, 2 ,107, 2007 чач
Mais cette loi de fer indigne ma fierté.
Ah ! sévère est l'aspect de la nécessité. २०
SCÈNE III.
Son deren
WALLSTEIN, HARALD .
WALLSTEIN, avec un embarras qu'il cherche à cacher.
Vous venez de la part d'un sage et d'un grand homme*.
J'honore en vous son choix. C'est Harald qu'on vous
HARALD ,
[nomme ....
Oui, Seigneur. Bures inm. The
* Oxenstiern.
184 WALLSTEIN .
WALLSTEIN .
Votrenom ne m'est pas inconnu.
HARALD .
Ce nom jusques à vous peut être parvenu .
Près du Roi , qu'à Lutzen frappa la mort cruelle,
Autant que je l'ai pu, j'ai signalé mon zèle.
WALLSTEIN .
Sans doute. Il m'en souvient. Pour venger son trépas,
Votre ardente valeur s'acharna sur mes pas .
Vous me surprîtes seul ; l'attaque était soudaine :
A vos guerriers nombreux j'échappai, mais à [Link]
HARALD . ساة
Je suis fier d'avoir vu, par un sort glorieux,
Reculer un instant un héros si fameux .
WALLSTEΙΝ .
Votre main fit tomber mon casque de ma tête.
HARALD .
Pour vous, par cette main, la couronne s'apprête .
WALLSTΕΙΝ.
Vos pouvoirs ?
HARALD .
Les voici .
Il lui remet une lettre, et, après un moment de silence pendant lequel
Wallstein lit, il continue d'un ton froid et contenu.
Mais avant de finir,
Que de points importants il nous faut éclaircir !
Wallsteinlui fait signe de s'asseoir. Ils s'asseyent tous les deux.
WALLSTEIN, après avoir lu .
Votre maître avec moi bannit tout artifice .
Pour monter sur le trône il m'offre son service,
ACTE II , SCÈNE 111. 185
Etcroit, par ce secours à ma grandeur prêté,
Du Roi que vous pleurez remplir la volonté. J
HARALD .
Il est vrai . Ce grand Roi, durant sa noble vie,
Toujours de son suffrage honorale génie,
Et se plut, devant tous, à louer vos exploits.
A régner, disait-il, les héros ont des droits.
WALLSTEΙΝ .
Lui -même eut seul le droit de tenir ce langage.
En prenant tout à coup le ton de la plus grande coufiance.
Harald, nous poursuivons un commun avantage .
Ennemi généreux, Wallstein, plus d'une fois,
A d'un péril pressant sauvé les Suédois .
Souvent de mes guerriers j'arrêtai la furie.
Vos bataillons épars aux champs de Franconie,
Me durent , vers Gustave, un facile retour...
De là vient contre moi la haine de la cour.
Formons donc désormais une étroite alliance,
Et qu'entre nous enfin règne la confiance.
HARALD, froidement.
Seigneur, la confiance est l'ouvrage du temps,
Et déjà nous traitons sans fruit depuis deux ans.
WALLSTEIN, avec embarras.
Je vois dans ce discours un soupçon que j'excuse.
Contraint par l'injustice à descendre à la ruse,
Entraîné malgré moi... dominé par le sort...
Je ... trahis l'Empereur... je pourrais sans remords
Tromper un ennemi comme je trompe un maître...
Répondez... c'est ainsi que me jugeant peut-être...
186 WALLSTEIN .
HARALD, toujours plus froidement. τοπή Μοτο 18
Le chancelier, Seigneur, a daigné me charger la
De traiter avec vous et non de vous juger.
WALLSTEIN.
Ferdinandme poursuit. Sa noire ingratitude
S'est fait de m'offenser une constante étude ;
Deux fois à ses serments je me suis confié,
Je me suis vu deux fois proscrit, sacrifié.
Il m'outrage innocent : qu'il me craigne rebelle.
Tout de le devenir me fait la loi cruelle,
Ma gloire, mon honneur, mes droits, ma sûreté :
Si je trahis enfin, c'est par nécessité.
HARALD .
وک
Je le crois. Autrement, qui pourrait s'y résoudre ?
Après un silence.
Mais ce n'est pointà nous de blâmer ou d'absoudre. 4
A vos secrets motifs nous sommes étrangers, поматов
Seigneur : vous connaissez vos devoirs, vos dangers.
C'est à vous de juger quel dessein vous anime,
Si l'entreprise est juste ou bien illégitime ; ले
Pour nous, à force ouverte ici nous [Link]
Une occasion s'offre, et nous en profitons.
Ainsi donc, si tous deux, sûrs enfin l'un de l'autre...
WALLSTEIN .
Eh bien, qu'exigez-vous ? et quel doute est le vôtre?
Votre maître peut tout. Voici l'instant fatal.....
Je suis prêt. Il n'a plus qu'à donner le signal , 19
Qui l'arrête ?
ACTE III, SCÈNE 111. 187
J
[Link]
Seigneur, vos exploits, votre gloire,
Les palmes, dont cent fois vous ceignit la victoire, it
Mansfeld vaincu par vous, et Tilly surpassé,
Le Danois fugitif, de l'Empire chassé,
d
Par un soudain prodige une invincible armée
Tout à coupet d'un signe à votre voix formée,
Tous ces faits sont présents à notre souvenir : method
Cependant...
Il hésite.
قاد
WALLSTEIN, avec impatience,
Cependant ?
HARALD .
S'il en faut convenir,
A
Nous pensons ...
Il s'arrête encore .
WALLSTEIN, vivement.
Finissez un détour inutile
HARALD.
Nous pensons, pardonnez, qu'il est moins difficile
De rassembler d'un mot, d'entraîner aux combats,
A la mort, des milliers d'intrépides soldats,
Que d'en conduire un seul... Excusez ma franchise.
Il s'arrête de nouveau .
WALLSTEIN
Achevez.
HARALD .
A fausser la foi qu'il a promise.
WALLSTEIN, après un mouvement violent qu'il contient,et d'un ton
calme et indifférent, en apparence.
Suédois, protestant, l'on doit penser ainsi.
-188 WALLSTΕΙΝ .
Par un zèle sincère entraîné jusqu'ici,
Chacun de vos guerriers , armé pour sa croyance,
Fait avec le ciel même une auguste alliance,
Combat pour son pays, pour son Dieu, pour sa foi ,
Etmarche, encore guidé par l'ombre de son Roi.
Mais d'un culte ébranlé défenseurs mercenaires ,
Mes soldats, rassemblés des rives étrangères,
Sont un amas confus de mille nations,
Soulevé par le trouble et les séditions.
Les uns, du fond du Nord, viennent pour le pillage.
D'autres ont vu le jour dans cette île sauvage
Où le peuple sans frein, foulant aux pieds les lois,
Se plaît à mépriser la majesté des Rois .
Quelques-uns dans la Gaule ont reçu la naissance,
Et dans les factions nourris dès leur enfance,
Proscrits ou fugitifs, ils cherchent en ce lieu
L'impunité qu'ailleurs leur ravit Richelieu .
D'autres sont accourus des champs de l'Italie.
Tous n'ont que leurs drapeaux pour Dieu et pour patrie .
A leur seul intérêt consacrant leur valeur,
Ils servent ma fortune, et non pas l'Empereur.
Des serments oubliés n'ont rien qui les arrête.
Qui veut régner sur eux doit marcher à leur tête.
Jamais, devant un front dépouillé de lauriers,
L'on ne verra fléchir l'orgueil de mes guerriers ;
Et tous , de Ferdinand abjurant la mémoire,
N'attendent que de moi leur grandeur et leur gloire ,
Voulez-vous un garant de leur fidélité ?
Lisez l'engagement que leur zèle a dicté.
Il remet à Harald l'engagement signé par les généraux
ACTE III , SCÈNE 111 . 189
HARALD, après l'avoir lu.
Je me rends, et je vais m'expliquer sans mystère.
Je puis conclure un pacte à tous deux salutaire,
Seigneur, vous accorder le secours le plus prompt
Et du bandeau royal décorer votre front .
Je le puis d'un seul mot: mais, par ce traité même,
Telle est du Chancelier la volonté suprême,
Il faut que, nous prouvant votre sincérité,
Entre nous tout soupçon soit par vous écarté.ssa ek
WALLSTEIN,
Comment ?
HARALD .
Bientôt l'Autriche, un instant ébranlée,
Dirigera sur vous sa force rassemblée.
Prévenez sa vengeance, et jusqu'en ses États
Conduisez sans retard vos valeureux soldats .
Détournez loin d'ici l'orage qui s'apprête .
Allez de l'Allemagne achever la conquête.
La Bohême est soumise à votre autorité :
Que ses forts, en nos mains, soient gages du traité,
Jusqu'au jour où la paix, notre commun ouvrage,
Nous aura de l'Empire assuré le partage.
Notre appui, nos secours, nos bras sont à ce prix.
Prononcez à présent. Mes ordres sont remplis.
Au nom du Chancelier, votre allié, mon maître,
Pour Roi , dès aujourd'hui, je vous puis reconnaître.
WALLSTEIN, avec une indignation contenue, mais à laquelle il se livre
pardegrés.
Harald, je vous écoute, et je crois m'abuser.-
Quel indigne traité m'osez-vous proposer
190 WALLSTEIN.
Pour prix de vos secours, vous céder mes provinces !
Tout chargé de vos fers, m'asseoir parmi nos Princes, st
Abandonner mon peuple, et pour premiers bienfaits
Permettre à l'étranger d'opprimer mes sujets Imm
A tant d'abaissement si je pouvais souscrire, di ab 12
De quel œil, justes dieux, verraient-ils mon empire !
De quel œil verraient-ils un monarque avili,
Les placer lâchement sous le joug ennemi !
Je prétends qu'à mes lois la Bohême obéisse,
Mais j'étendrai sur elle une main protectrice :
Je n'y veux commander que pour la mieux servir,
EtFerdinand ni vous n'oserez l'envahir.
Je vois trop vos projets. Tour à tour nous abattre ,
Par des traités adroits conquérir sans combattre,
Sur nos divisions fonder votre pouvoir,
Etnous accabler tous, oui, voilà votre espoir.
HARALD .
Ces transports imprévus excitent ma surprise ;
Mais j'y vais, sans courroux, répondre avec franchise.
Appelés par les cris des peuples opprimés,
Pour défendre leurs droits, nos bras se sont armés.
Nous avons traversé l'orageuse Baltique :
Notre sang a fondé la liberté publique.
Le Germain nous doit tout. Mais il voudrait bannir
De nos bienfaits passés l'importun souvenir.
Il voit avec envie, au sein de l'Allemagne,
Nos guerriers, que partout la victoire accompagne.
Au fond de nos forêts il nous veut [Link]
Un peu d'or, à ses yeux, suffit pour nous payer.10
ACTE III, SCENE 111. 191
Nous n'accepterons point cet indigne salaire, Y SỬ
Notre Prince a péri sur la terre étrangère ; nhuch of
Nous voulons de sa cendre assurer les honneurs ,
Et rester citoyens où nous fûmes vainqueurs. иллю
Et qui nous dit qu'un jour, trompant notre espérance,
Vous-même ne rompiez une courte alliance,
Et grâce à nos efforts, vainqueur de Ferdinand,
Ne tourniez contre nous votre pouvoir naissant ?
Je parle sans détour. De notre confiance
La Bohême en nos mains doit être l'assurance.
Mais nos secours alors, secondant votre bras,
Pourront sous votre joug mettre d'autres États ;
Et nous consentirons qu'un échange facile
Rende, pour tous les deux, notre victoire utile.
WALLSTEIN.
J'ai conquis mes États : je les saurai garder.
Auprès du Chancelier retournez sans tarder.
Portez-lui ma réponse. A cet opprobre insigne
Il s'est en vain flatté que Wallstein se résigne. colif
Je ne livrerai point monpays malheureux
Pour en tenir de vous quelques débris honteux.
Non. Non. Jamais .
HARALD .
Seigneur,je vois avec estime
Ces éclats d'un courroux peut-être magnanime .
Au scrupule tardif qui vous vient retenir,
Avant de conspirer il fallait réfléchir.
Qui prétend usurper la grandeur souveraine
En doit payer le prix au destin qui l'entraîne .
192 WALLSTEIN .
De vos propres succès vous êtes l'ennemi.
Le devoir ne se peut accomplir à demi.
Harald sort.
WALLSTEIN, après un assez long silence, pendant lequel il suit He rald
des yeux jusqu'à sa sortie.
Voilà ces alliés dont on vantait le zèle!
Qu'aisément se trahit leur amitié cruelle !
S'ils m'offrent leur secours, c'est pour me dépouiller :
De mes propres États ils veulent m'exiler.
Ah ! que plutôt cent fois tout mon espoir s'écroule !
Que plutôttout mon sang en longs torrents s'écoule,
Avant que l'étranger, par Wallstein déchaîné,
Profane insolemment le sol où je suis né !
Illo entre précipitamment.
SCÈNE IV.
WALLSTEIN, ILLO, ENSUITE TERSKY.
WALLSTEIN.
Illo, que voulez-vous ?
ILLO.
Tersky vers vous m'envoie :
Ades troubles soudains votre armée est en proie.
De mouvements confus vos soldats agités
Promènent au hasard des regards irrités.
Leurs nombreux bataillons, entre eux d'intelligence,
Armés, d'un air farouche et d'un profond silence,
Auprès de leurs drapeaux courent se réunir.
A des ordres secrets tous semblent obéir.
Ondirait au combat que chacun se dispose,
ACTE III , SCÈNE IV. 193
Nous tentons vainement d'en pénétrer la cause,
Aucun ne veut nous suivre, aucun ne veut parler.
WALLSTEΙΝ .
Qui donc à mon insu les a pu rassembler ?
Où sont leurs généraux ?
ILLO .
En ce désordre extrême
Je croyais les trouver en votre palais même .
Buttler, le seul Buttler, secondant nos efforts, lai
Des soldats avec nous apaise les transports.
Nous avons admiré son crédit salutaire
Il parle aux plus mutins, les flatte, les modère. que ti
Un regard , un coup d'œil les ramène au devoir.
WALLSTEIN.
Et d'où vient que sur eux il a tant de pouvoir?
ILLO.
Nous l'ignorons , Seigneur, mais ce guerrier fidèle
Dans ce péril subit nous a prouvé son zèle.
WALLSTEIN.
Gallas?
ILLO .
Partout en vain nos regards l'ont cherché .
Ce timide vieillard est en fuite ou caché.
WALLSTEIΙΝ.
Se pourrait-il ? ... mais non. Et vos propres cohortes?
ILLO .
De la ville, Seigneur, elles gardent les portes.
WALLSTEIN
Les soldats de Murray ?
13
194 WALLSTEIN .
ILLO.
아니라면과 습성년 자를 Veillent sur les remparts .
WALLSTEIN.
Les Flamands, les Wallons ?
ILLO.
Près de leurs étendards,
Sur la place attroupés ils restent immobiles.
WALLSTEIN.
Allez. De mes guerriers ce sont les moins dociles.
De la cour en secret leur chef est l'instrument .
Que le corps de Buttler les dissipe à l'instant.
Illo sort par un des côtés. Dans le même moment Tersky entre par le
côtéopposé.
TERSKY .
Avez-vous ordonné que les Houlans partissent?
WALLSTEIN.
Je n'ai rien ordonné.
TERSKY .
Seigneur, ils nous trahissent.
Les postes avancés sont délaissés par eux.
A peine on voit encor leurs escadrons nombreux
Qui, suivant loin d'Egra leur rapide carrière,
Rejettent derrière eux des torrents de poussière.
WALLSTEIN.
Palfy qui les commande?
TERSKY.
Eh ! ne savez-vous pas ?
Vers Tabor, par votre ordre, il a porté ses pas.
WALLSTEIN ..
Par mon ordre ! Perçons ce mystère coupable.
ACTE 111, SCÈNE IV. 195
Viens, suis-moi.
Il veut sortir avec Tersky. Illo rentre.
ILLO .
Trahison ! perfidie exécrable !
WALLSTEIN .
Que dis-tu ?
ILLO.
2
Les mutins refusent d'obéir,
Seigneur ; tous mes efforts n'ont pu les contenir.
Ils déclarent Gallas seul chef de cette armée .
WALLSTEIN .
Gallas !
TERSKY.
Ciel!
ILLO.
Sa puissance est partout proclamée ..
TERSKY ,
Le traître !
Wallstein se couvre le visage de ses mains, et se laisse tomber dans un
fauteuil.
ILLO .
Il a lui-même, en parlant de ces lieux,
Montré de l'Empereur l'ordre mystérieux.
La révolte par lui préparée et conduite...
WALLSTEIN, avec anxiété.
Alfred ?
ILLO.
Sans doute Alfred l'a suivi dans sa fuite.
Ensemble ils ont tramé ce perfide dessein .
TERSKY.
Ah! mon pressentiment n'était que tropcertain!
196 WALLSTEIN . DESE
Seigneur, si , repoussant une aveugle tendresse...
WALLSTEIN, avec désespoir.
Gallas ! Alfred ! grands Dieux ! ... Étouffons ma faiblesse.
En se levant, et d'un ton ferme.
Amis ! c'est pour moi seul que ce jour est affreux.
Loin de vous tout effroi . Nos efforts généreux
Sont en vain traversés par un ami coupable .
Voyez... j'ai surmonté la douleur qui m'accable .
Le trait qui m'a percé ne m'affaiblira pas :
Il a doublé plutôt la force de mon bras .
Je tournerai contre eux ce trait qui me déchire.
Oui ; je les veux punir de l'avoir pu séduire.
Ils paîront les tourments qu'ils me font éprouver,
D'un appui , dans l'ingrat, ils ont cru me priver ;
Mais son crime a rendu ma victoire infaillible,
Et le lion blessé n'en est que plus terrible.
Il veut sortir avec Illo et Tersky.
SCENE V.
LES PRÉCÉDENTS, THÉCLA, ÉLISE.
THECLA , effrayée.
Mon père !
WALLSTEIN.
Malheureuse ! ah ! que veux-tu de moi ?
A quel traître, à quel lâche as-tu donné ta foi !
Gallas nous a trahis ; Alfred est son complice :
Alfred a partagé son horrible artifice.
Laisse-moi .
Pendant ces vers de Wallstein, Illo sort.
ACTE III , SCÈNE VI . 197
THÉCLA .
Dans ce crime Alfred n'a point trempé .
Jamais, jamais Alfred ne vous aurait trompé ;
Jamais sans me revoir il ne m'aurait quittée :
J'en atteste le ciel .
ILLO, rentrant, à Wallstein.
Toujours plus irritée
La foule des mutins...
WALLSTEΙΝ.
Je les vais disperser.
Ne tardons plus, allons.
Wallstein sort. Illo et Tersky le suivent .
SCÈNE VI.
THECLA, ÉLISE .
THECLA .
Qu'ose- t-on m'annoncer ?
Alfred, me disent-ils, est un traître, un parjure.
De ces bruits odieux je connais l'imposture.
Ce n'est pas là ma crainte : et mon cœur rassuré
Par ces affreux soupçons ne peut être égaré .
Mais d'où vient qu'il nous fuit ! ... Si son père l'abuse,
Si lui-même est trompé... si quelque indigne ruse...
De cette obscurité ne me puis-je affranchir ?
Grand Dieu ! sur son destin daigne enfin m'éclaircir !
J'ignore tout , hélas ! tout, hors son innocence.
198 WALLSTEIN .
SCÈNE VII.
LES PRÉCÉDENTS, ALFRED.
THECLA, s'élançant vers Alfred.
Alfred ... c'est toi ... le ciel m'a rendu ta présence .
Elle s'appuie sur le bras d'Alfred, et s'arrête, ne pouvant parler.
De mon saisissement je ne puis revenir...
Alfred... ils t'accusaient de tromper... de trahir...
Que ne soupçonnait pas leur fureur insensée ! ...
J'ai rejeté bien loin leur coupable pensée.
Thécla pas un instant de ton cœur n'a douté.
En se remettant, et avec plus de calme.
Je ne sais quel tumulte a soudain éclaté.
Des factieux, dit-on, répandus dans l'armée
L'agitaient . Mais peut-être elle est déjà calmée.
Mon père à leurs regards vient de se présenter :
A son ordre, à sa voix nul ne peut résister.
De te revoir ici quelle sera sa joie !
Cher Alfred, c'est un Dieu qui vers nous te renvoie .
Je retrouve avec toi l'espoir et le bonheur.
ALFRED .
Il n'en est plus : dissipe une trop douce erreur.
Ton amant, ton Alfred n'est que le fils d'un traître. 1
Honteux à tous les yeux je voulais disparaître ,
Loin de ce lieu fatal chercher un prompt trépas,
Je partais. Tout à coup j'apprends que nos soldats,
Par mon père excités, o comble de misère !
Non loin de ce palais, s'arment contre ton père.
Je ressaisis ma force et viens le secourir,
ACTE III, SCÈNE VIII . 199
Te revoir, te quitter, le sauver et mourir.
Adieu . 11 sort avec impétuosité.
THECLA .
Elle veut sortir.
Non, je te suis.
SCÈNE VIIIA
THECLA, ÉLISE.
ELISE , en retenant Thécla.
Quel effroi vous égare !
N'affrontez pas, Madame, une foule barbare.
Le Duc a sur l'armée un absolu pouvoir.
Vous la verrez bientôt, rentrant dans le devoir,
Et confuse et soumise, à l'envi reconnaître
Un chef qui fut toujours son sauveur et son maître.
THECLA.
Va, tu combats en vain mon noir pressentiment,
Elise ; si l'espoir me ranime un moment,
Bientôt il disparaît, et la nuit plus épaisse
Redouble dans mon sein le tourment qui m'oppresse.
Tout est perdu. Ce jour ne sépare-t- il pas
Lafille de Wallstein et le fils de Gallas ?
Entre nos deux maisons la guerre est déclarée.
Pour jamais contre nous leur haine est conjurée.
O toi, dont les regards contemplent tes enfants,
Toi qui daignas sourire à leurs feux innocents,
Prends pitié deta fille en unlieu si funeste, ông th
O ma mère, et du haut de ton séjour céleste,
Contre un destin cruel qui nous frappe aujourd'hui ,
Que ton bras nous protége et nous serve d'appui.
ACTE QUATRIÈME .
SCÈNE I.
THÉGLA, ÉLISE.
THÉCLA.
Nul ne vient. Chaque instant accroît mon épouvante.
J'erre dans ce palais, solitaire et tremblante.
Des soldats, disait- on, les transports sont calmés.
Ces transports tout à coup seraient-ils rallumés ?
Retenue en ces lieux par un ordre sévère,
Je frémis pour Alfred, je frémis pour mon père.
C'est pour m'accabler mieux du poids de la douleur
Que le sort me berça d'un rêve de bonheur.
Comme il nous a trompés ! quels lugubres présages
Président à ces nœuds, formés dans les orages !
Les plus doux sentiments sont des piéges cruels
Que tend la destinée aux malheureux mortels .
De l'apre ambition les décrets redoutables
Sur nos vœux innocents frappent impitoyables .
Son pouvoir ennemi se nourrit de nos pleurs .
Le monde est sans amour et sans pitié les cœurs .
Il faut fuir cette terre où l'âme est opprimée .
J'ai connu le bonheur : j'aimai, je fus aimé[Link] ang
ACTE IV, SCÈNE II . 201
C'est assez. Dieu clément, termine mon destin,
Et rappelle bientôt ton enfant dans ton sein !
Illo paraît avec des soldats.
Illo ! ... c'est vous .
SCÈNE II.
LES PRÉCÉDENTS , ILLO .
ILLO , à ses soldats .
Soldats , veillez à cette porte.
Et que nul étranger n'y pénètre ou n'en sorte .
THECLA .
Illo ! que fait mon père ?
ILLO .
Il parlait aux mutins .
On voyait s'adoucir leurs esprits incertains,
Madame; mais remplis d'un imprudent courage,
Les soldats de Buttler ont rallumé leur rage :
Ils ont, de l'Empereur déchirant les drapeaux,
Arboré de Wallstein les étendards nouveaux
Que nous tenions cachés, et qui devaient paraître
Quand, dans les murs d'Egra, le Duc serait le maître .
De colère aussitôt les cœurs se sont émus ;
Nos cris , nos désaveux ont été superflus,
Une troupe d'amis , près du Duc rassemblée ,
Soutient des factieux l'attaque redoublé[Link] ninjunk
Craignant que leur fureur ne pénètre en ces murs,
Wallstein envoie ici ses guerriers les plus sûrs,
Dont le zèle, écartant la horde conjurée,
202 WALLSTEIN .
De ce dernier asile au moins garde l'entrée.
J'exécute son ordre et retourne à l'instant
Vers ce héros trahi ...
Tersky paraît avec Isolan, Buttleret d'autres officiers.
SCÈNE III .
LES PRÉCÉDENTS, TERSKY.
TERSKY .
Wallstein est triomphant
De quelques insensés l'imprudence funeste
Contre lui des soldats avait armé le reste .
Au sein de la mêlée il s'est précipité.
La colère brillait sur son front redouté .
Il force à s'entr'ouvrir la foule qui l'obsède :
Aux cris des révoltés le silence succède .
Les cœurs, à son aspect, s'émeuvent tour à tour
De doute, de frayeur, de respect et d'amour.
Un corps seul lui résiste, et d'un sombre murmure
Répète encor les mots de serment, de parjure,
Du nom de Ferdinand fait retentir les cieux.
Wallstein veut apaiser ces cris séditieux .
Il s'avance. D'un traître on voit briller l'épée :
Du sang de votre père elle eût été trempée,
Sur lui le fer coupable était déjà levé.
Soudain paraît Alfred : Alfred seul l'a sauvé.
Alfred que de Gallas nous croyions le complice !
THÉGLA হায় বইট
Alfred ! Alfred ! mon cœur t'avait rendu justice.
ACTE IV, SCÈNE IV . 203
TERSKY .
Il saisit d'un bras sûr le perfide assassin :
Il s'empare du glaive échappé de sa main.
Buttler, de nos dangers la cause involontaire,
Lui vient prêter alors un secours salutaire.
Nous perçons au milieu des mutins effrayés.
Ils abjurent leur crime, ils tombent à nos pieds.
Wallstein n'est entouré que de bandes loyales ,
Qui, le servant d'un zèle et d'une ardeur égales,
■ Jusqu'au sein du palais dans leurs bras l'ont porté,
Avec des cris dejoie et de fidélité.
THECLA.
Courons au-devant d'eux : grâce au destin prospère,
Je verrai dans Alfred le sauveur de mon père .
Thécla sort avec Tersky et tous les autres, excepté Buttler et Isolan
SCÈNE IV.
ISOLAN, BUTTLER .
ISOLAN.
Hé bien ! de tes efforts voilà done tout le fruit!
BUTTLER .
De Wallstein, jusqu'au bout, l'ascendant nous poursuit.
Je croyais, que par moi la révolte allumée
A sa cause coupable arracherait l'armée,
Et qu'à tous les regards ses drapeaux arborést tha
Dessilleraient des yeux sur son crime éclairés.
ISOLAN .
Qui l'eût prévu qu'Alfred aurait pris sa défense ?
204 WALLSTEIN !
BUTTLER .
La fortune inconstante a trompé ma prudence :
J'ai dû servir Wallstein contre les révoltés,
Et calmer les transports par moi-même excités. int
ISOLAN.
Demain, de nos complots la trame est découverte .
Demain l'aurore vient éclairer notre perte.
BUTTLER .
Nousla devancerons .
ISOLAN.
Quels projets sont les tiens ?
Réponds. ad pe BUTTLER .
Pour perdre un traître il est mille moyens .
ISOLAN .
Quels sont- ils ?
BUTTLER .
Maintenant je ne puis t'en instruire.
Mais le rebelle en vain pense atteindre à l'Empire.
Déjà le précipice est creusé sous ses pas.
ISOLAN .
Que prétends-tu?share
BUTTLER .
Ce soir, ici, tu l'apprendras.
Silence, le voici.
ACTE IV, SCÈNE V. 205
SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENTS, WALLSTEIN, ALFRED, THÉCLA,
ÉLISE, ILLO, TERSKY, OFFICIERS, SOLDATS, PEUPLE.
Wallstein en entrant tient Alfred et Thécla par la main; Thécla se place
avec Élise d'un côté du théâtre, Alfredde l'autre, mais séparé du
reste des officiers .
WALLSTEIN, aux officiers de sa suite.
La révolte est calmée .
Sous la loi du devoirj'ai fait rentrer l'armée . 9
Guerriers, de votre erreur perdons le souvenir.
J'aspire à vous défendre au lieu de vous punir.
Ainsi que moi jouets d'un monarque parjure,
Hatez- vous de venger notre commune injure.
Ce peuple que l'Autriche opprima trop longtemps,
- Délivrons-le des fers qu'ont forgés ses tyrans.
J'ai servi malgré moi leur fureur sanguinaire :
A force de succès j'ai cru finir la guerre;
J'ai cru que l'Empereur, raffermi par mon bras,
En vainqueur indulgent régirait ses Etats.
Vain espoir ! Dans sa cour, d'insolence enivrée,
Je l'ai vu déchirer votre chartre sacrée, *
Prodiguer vos trésors à de vils favoris,
Jusqu'au sein de l'exil poursuivre les proscrits,
Et du prêtre de Rome esclave inexorable,
Désignant tour à tour, dans son zèle implacable,
Le père pour victime et le fils pour soldat,
* Ferdinand II, assis sur son tròne, coupa avec des ciseaux la Lettre
de majesté qui garantissait les priviléges de la Bohème. 1
1
206 WALLSTEΙΝ .
Traîner l'un à la mort, traîner l'autre au combat. *
J'ai vu de ce tyran l'aveugle intolérance
Ravir à ses sujetsjusqu'au droit du silence,
Et ce peuple, au mépris des traités solennels,
Par des chiens écumants chassé jusqu'aux autels. **
Cejoug sera brisé, j'en atteste ma gloire.
Et vous quej'ai cent fois conduits à la victoire,
Vous, soldats, pour quel maître avons-nous combattu?
Pour un prince énervé, sans force et sans vertu,
Qui, tremblant dans le cloître où languit sa faiblesse,
D'un œil sombre et jaloux nous contemple sans cesse.
Où sont les ennemis que mon bras n'ait domptés ?
Est-il quelque torrent qui nous ait arrêtés,
Quelque roc escarpé, quelque forêt obscure,
Quelque obstacle, créé par l'art ou la nature,
Que nos hardis efforts n'aient contraint à fléchir ?
Et c'est nous maintenant qu'on parle de punir !
Nous, dont rien n'a lassé la longue obéissance !
Contre nous, tout à coup on feint la défiance,
Et sur l'empire entier l'on nous veut disperser,
Pour se mieux affranchir de nous récompenser.
Eh quoi done ! aux dangers livrant notre jeunesse,
Nous avons combattu, souffert, lutté sans cesse,
De nos yeux fatigués repoussé le repos,
¥
On forçait les Bohémiens à s'enrôler dans les armées impériales, et
à porter ainsi les armes contre leur propre croyance .
On prétend que les seigneurs catholiques de Bohème lançaient des
chiens après les paysans pour les envoyer à la messe. Guerre de 50 ans .
1. 103.
ACTE IV, SCÈNE V. 207
Bravé mille périls, supporté mille maux,
Parle fer, par le feu, marqué notre carrière,
Veillé dans le carnage et dormi sur la pierre,
Et lorsqu'enfin la paix, fruit de notre valeur,
Fait briller en ces lieux l'aurore du bonheur,
Amis, de ses bienfaits on prétend nous exclure !
Seuls, nous serions privés du repos qu'elle assure !
On veut que sans relâche, en d'éternels combats,
Serviles instruments, nous cherchions le trépas !
Lorsque loin des hasards ses prêtres l'applaudissent,
Qu'importe à Ferdinand que ses soldats périssent ?
2
A tout prix, l'un de l'autre il faut nous éloigner.
La cour, sans crainte alors, nous pourra dédaigner.
L'un recevra du glaive une mort inutile ;
L'autre, pauvre, isolé, mendiant un asile,
Peut-être ira mourir, de misère accablé,
Au lieu même où son sang pour son prince a coulé .
UN SOLDAT .
Sauvez-nous, guidez-nous, prenez notre défense .
Nous vous jurons respect, amour, obéissance.
UN AUTRE SOLDAT.
Meurent vos ennemis! nous les poursuivrons tous.
UN TROISIEME .
Nous ne reconnaissons d'autre maître que vous.
WALLSTEΙΝ.
Et moi, je jure ici qu'ardent à vous défendre,
Wallstein, dès cet instant, saura tout entreprendre.
Le destin des héros qui m'ont donné leur foi
Ne dépend désormais que du ciel et de moi.
208 WALLSTEIN .
Peuple, je détruirai votre indigne esclavage ;
Vous aurez les honneurs dus à votre courage,
Guerriers ; retirez-vous ; laissez-moi méditer
Les desseins généreux prêts à s'exécuter .
A Illo et à Tersky.
Vous, demeurez tous deux, amis.
Tout le monde sort, excepté Illo, Tersky , Thecla, Elise et Alfred.
A Illo et à Tersky.
Ma confiance
S'en repose à présent sur votre vigilance. F
AIllo.
Il faut rendre des chefs aux corps abandonnés .
Que ces chefs, au plus tôt, soient par toi désignés .
C'est dans les rangs obscurs, Illo, qu'il les faut prendre,
Jusqu'au simple soldat ne crains pas de descendre :
Consulte en les nommant leur courage et leur foi :
Lorsqu'ils me devront tout, ils seront plus à moi :
Fais surveiller aussi ces cuirassiers rebelles,
Qui , seuls de mes guerriers , sont restés infidèles .
Dans les murs de la ville ils sont encore épars.
Va.
Illo sort.
ATersky.
Tu sais qu'aujourd'hui j'attends sous nos remparts
D'Arnim et des Saxons l'importante assistance ;
Au-devant de leurs pas qu'un messager s'avance,
Et dès qu'ils paraîtront, que j'en sois averti.
Tersky sort.
ACTE IV, SCÈNE VI . 209
SCÈNE VI.
WALLSTEIN, ALFRED, THECLA, ÉLISE.
WALLSTEIN, en prenant Alfred par lamain.
Alfred, avec Gallas je t'avais cru parti :
J'ai méconnu ta foi. Tu m'as sauvé la vie :
Sois mon fils, à ton sort que Thécla soit unie. Weal
ALFRED .
-Un bonheuraussi grand ne m'est pas destiné : asfal
A l'horreur des regrets pour jamais condamné,
Permettez, qu'expiant le crime de mon père, and
Je cherche loin de vous la fin de ma misère .
THECLA .
Ciel!
ALFRED .
Gallas avec lui prétendait m'entraîner ,
Il vous avait trahi, j'ai dû l'abandonner.
Par d'indignes complots il croyait vous surprendre .
Contre ces attentats mon bras dut vous défendre ,
Je l'ai fait. Maintenant, je dois vous fuir tous deux.
Entre mon père et vous, doublement malheureux,
Dans l'un je vois un traître, et dans l'autre un rebelle.
Pardonnez ma franchise , à moi-même cruelle, le t
Et
.....
WALLSTEIN.
Je t'excuse encore, Alfred, écoute-moi,
Je conçois quel scrupule ébranle ici ta foi.
Ton sort, jusqu'à ce jour, indulgent et tranquille,
Traçait à tes vertus une route facile .
14
210 WALLSTΕΙΝ .
Sous l'abri du devoir paisiblement rangé,
Tu marchais d'un pas sûr, d'un cœur non partagé :
Il n'en est plus ainsi . La route se divise .
Le doute a pénétré dans ton âme indécise.
Tu vois lutter entre eux, sous des noms différents ,
Devoirs contre devoirs, penchants contre penchants .
Le destin , désormais juste envers le courage,
Des antiques grandeurs veut un nouveau partage.
Le monde est ébranlé sur ses vieux fondements .
Le temps vient renverser les outrages du [Link]
D'un pouvoir passager, faibles dépositaires, so
Les rois vantent en vain leurs droits héréditaires.
Les trônes écroulés tombent de toutes [Link] st
Sur ces trônes brisés plantons nos étendards .
A ce noble dessein la fortune conspire. Mar
Weymar, au bord du Mein, fonde un nouvel empire.
Mansfeld eût échangé, sans un destin fatal,
Le casque du guerrier contre un bandeau royal.
L'étranger, qu'attiraient nos guerres intestines,
Jette au milieu de nous de profondes racines.
L'empire est déchiré . Notre fidélité
Retarde en vain l'arrêt de la fatalité.
Jemarche doncau trône où son ordre m'entraîne.m
J'ai dirigé toujours ta jeunesse incertaine, 1910 를
Alfred....
ALFRED.
Tout est changé. Pour la première fois,
Sans être convaincu , j'écoute votre voix,
Seigneur ; que répondrai-je à ce nouveau langage ?
ACTE IV, SCÈNE VI . 211
Ne tournez pas vers moi votre auguste visage,
Ces traits nobles et purs, ces regards pleins de feu,
Semblent me déclarer la volonté d'un Dieu.
Et comment tout à coup secouer leur puissance !
Tout mon être est encor dans votre dépendance,
Quand mon cœur déchiré la brise avec effort.
Seigneur, entendez-moi. Par quel soudain transport,
Souillant de vos exploits l'antique renommée,
Voulez-vous vers le crime entraîner, votre armée,
Fonder votre pouvoir sur la rebellion,
Démentir votre gloire et flétrir votre nom ?
Wallstein finir ainsi son illustre carrière !
WALLSTEΙΝ.
J'ai retardé longtemps un parti nécessaire ,
Cher Alfred ,et Wallstein, lent à se révolter,
Ade la cour longtemps voulu tout supporter.
Mais rien de Ferdinand ne fléchit la vengeance .
ALFRED .
Laissez- moi lui porter, Seigneur, votre défense. obt
Permettez qu'à l'instant, volant auprès de lui,
Alfred, l'heureux Alfred devienne votre appui.
Je saurai , j'en suis sûr, le forcer à m'entendre .
WALLSTEIN.
Il n'est plus temps .
ALFRED .
Eh bien ! Seigneur, osez descendre
D'un rang où désormais vous ne pouvez rester,
Puisque par un forfait il le faut [Link] , PHÊ,
Innocent, vertueux, environné de gloire, hát Leht Ih
212 WALLSTEΙΝ .
Léguez à l'avenir une illustre mémoire .
Inscrit par la victoire aux fastes des héros ,
Wallstein a-t-il encor besoin d'exploits nouveaux ?
Le plus grand des mortels, soyez-en le plus juste.
Laissez-moi partager votre retraite auguste,
Thécla vous y suivra. Couronnez notre amour,
Oublions et l'envie et la haine et la cour.
Étendez sur nous deux votre main paternelle ;
Ah ! nous vous chérirons d'une ardeur si fidèle,
Vous verrez vos enfants, heureux de vos bienfaits ,
Ne vivant que pour vous, ne vous quitter jamais .
• J'ai trop vu de combats, de meurtre et de carnage.
Cette gloire sanglante a lassé mon courage,
Et mon cœur a besoin de plus doux sentiments .
Venez.
WALLSTEIN .
Je te l'ai dit, Alfred, il n'est plus temps.
Wallstein a déjà fait le pas irréparable
Et doit vivre en monarque ou périr en coupable.
ALFRED .
Eh bien ! puisqu'il le faut, suivez votre courroux.
Vous êtes offensé, je le veux, vengez-vous.t
Mais de la trahison repoussez l'assistance ,
Tirez de l'Empereur une digne vengeance .
Proclamez vos projets, sortez de ses États.
Rendez-lui ses cités, ses trésors, ses soldats.
Fort de votre nom seul, déclaréz-lui la guerre ;
Assez de combattants suivront votre bannière,
Et moi-même à ce prix, Seigneur, je vous suivrai :
ACTE IV, SCENE VI . 213
Tout en vous condamnant je vous [Link] anticol
Même au sein de l'erreur l'âme peut rester pure ; d
Mais tromper, mais trahir, mais descendre au parjure...
WALLSTEIN, d'un air sombre, mais contenu .
La jeunesse imprudente en ses éclats fougueux ,
Distribue au hasard des noms injurieux,
Et ne réfléchit pas, légère en ses murmures ,
Qu'elle fait dans les cœurs de profondes blessures .
Que tenté - je, après tout, que n'aient fait les héros
Admirés des mortels en leurs heureux travaux ?
Le sceptre, de tout temps, fut conquis par l'audace.
Albert ainsi lui- même a raffermi sa race .
En détrônant Adolphe , il établit les droits
Qu'invoque Ferdinand pour nous donner des lois .
Pendant que nous parlons, franchissant la distance,
Mon nouvel allié vers nos remparts s'avance.
L'indulgente amitié t'a longtemps écouté .
Décide maintenant. Le sort en est jeté.
Après un silence, et d'un ton plus doux.
Alfred, profite encor de ma reconnaissance.
De tes premiers refus je pardonne l'offense.
Etouffe un vain regret qui m'enlève ta foi.
Ton chef, ton vieux ami, Wallstein revient à toi.
Mes soins et mon amour, dès ta première enfance ,
De tes exploits naissants furent la récompense.
Alfred ! rappelle-toi cet hiver rigoureux ,
Où sous Prague investi nous combattions tous deux,
Hélas! ton père et moi ! ta faible main glacée
Tenait avec effort ton enseigne pressée,
214 WALLSTEIN 14
Que ton instinct guerrier ne voulait point quitter.
Dans ma tente, aussitôt, Gallas te fit porter. Hi Ho Huệ
Je te pris dans mes bras , et ma main caressante
Rappela dans ton cœur ta chaleur expirante.
Pour toi, depuis ce temps, Wallstein a-t-il changé ?
Je t'ai chéri toujours, accueilli, protégé.
Des milliers de guerriers comblés de mes largesses
Ont obtenu de moi des honneurs, des richesses .
Mais je te réservais, Alfred, un autre prix.
Tous m'étaient étrangers : toi seul étais mon fils .
Va, ne me quitte pas. Cet effort impossible.... 1
ALFRED.
Eh ! Seigneur ! mes serments , un devoir inflexible...
Plaignez-moi : vous voyez mes pleurs, mon désespoir...
WALLSTEIN.
Ton cœur ne te dit point quel est ton vrai devoir !
A ce cœur qui se tait, je vais le faire entendre.
Nourrissant pour Gallas l'amitié la plus tendre,
Sur sa fidélité je m'étais confié ;
Maître de mes secrets, il m'a sacrifié.
C'est lui, qui du de voir a brisé la barrière,
Lui, qui me poursuivant de sa main meurtrière
De l'erreur sur mes yeux a tissu le bandeau ,
Dans un sein qui l'aimait a plongé le couteau ,
Sous mes pas avec art a préparé l'abîme
Et, pour mieux l'entraîner, caressé sa [Link]
C'est à toi maintenant d'expier ce forfait,
Alfred : viens réparer ce que Gallas a fait.
Reste ici . Loin d'un père et d'un ami parjure, in liensi
ACTE IV, SCÈNE VI . 215
De mon cœur déchiré viens guérir la blessure.
ALFRED.
Oui, mon père est coupable, et son fils malheureux )
Voudrait l'absoudre en vain de són crime honteux.
Les forfaits dans ces murs s'entassent l'un sur l'autre.
Il prend la main de Thécla avec l'expression de la plus vive douleur.
Mais nous, Thécla, mais nous, quel crime est donc le
[nôtre?
Quels devoirs , quels serments avons-nous outragés ?
Quels attentats sur nous doivent être vengés ? A
D'aucun de ces forfaits notre cœur n'est complice.
Impitoyable sort ! quelle est donc ta justice ?
Pourquoi ton bras sur nous vient-il s'appesantir ?
Qu'avons-nous fait ?
WALLSTEIN, avec douceur.
Alfred!
ALFRED.
Non, je ne puis partir.
Mon âme subjuguée a ressaisi la doute ;
Mon œil de la vertu n'aperçoit plus la route,
Je sens de ma raison s'éteindre le flambeau ;
De tous ceux que j'aimais je deviens le [Link]
Ma main brise un bonheur qu'un mot leur pourrait ren-
[dre.
Dans le fond de mon cœur deux voix se font entendre.
Tout est douteux, obscur. Suis-je un être odieux,
En refusant ce mot qui les rendrait heureux ? ty
Oh qu'une voix du ciel descende sur la terre ! Isla s
Fais briller devant moi cette pure lumièretty s
216 WALLSTEIN .
Qui par la vérité conduit à la vertu,
Dieu puissant ! prends pitié d'un esprit éperdu !
Ou toi .....
Il se jette aux pieds de Thécla.
Toi, que ce Dieu fit si pure et si belle,
C'est à ton noble cœur que mon cœur en appelle.
Thécla, de tout mon sort je m'en remets sur toi .
Au nom de notre amour, j'interroge ta foi .
Alfred, à ses serments devenant infidèle,
Alfred, sur son pays levant sa main cruelle,
Et préparant la honte et peut-être la mort
D'un père criminel que son cœur plaint encor,
D'un monarque abusé trompant la confiance ,
Dis ! pourras-tu l'aimer ? tu gardes le silence !
Thécla, songe qu'un mot va fixer mon destin.
Je n'interroge pas la fille de Wallstein,
J'interroge d'Alfred la compagne chérie.
Il s'agit du repos, de l'honneur de ma vie,
De l'honneur des guerriers qui marchant sur mes pas,
Se croiront vertueux en ne me quittant pas .
THECLA .
Alfred ! hélas !
ALFRED .
Arrête et suspends ta réponse .
Réfléchis bien , avant que ta bouche prononce.
Entre tous les devoirs ton cœur trop généreux
Verrait-il le plus saint dans le plus douloureux !
Ce n'est pas cet instinct, Thécla, qu'il faut en croire.
Ne cherchons point, séduits par une vaine gloire,
ACTE IV, SCÈNE VI . 217
D'un gigantesque effort la barbare fierté,
Mais la simple vertu, mais la simple équité.
Rappelle-toi pour moi les bienfaits de ton père,
Combien à ce héros ma jeunesse fut chère :
L'habitude, l'amour, la longue intimité,
Et la reconnaissance et l'hospitalité,
D'un souvenir sacré les profondes empreintes,
Thécla, pour les mortels sont aussi des lois saintes.
Décide .
THECLA .
De ton cœur l'arrêt s'est échappé .
Ton premier mouvement ne peut t'avoir trompé.
Ce qui t'a fait rougir, Alfred, doit être un crime.
Va, quel que fût ton choix, injuste ou légitime,
Thécla te garderait son amour et sa foi.
Tu ne pourrais cesser d'être digne de moi ,
Du monde avec Alfred je braverais le blâme,
Mais le remords jamais ne doit flétrir ton âme.
Pars.
ALFRED.
Il faut te quitter !
THECLA .
Nos cœurs restent unis,
Ne me plains pas. Mes maux seront bientôt finis .
D'une faute étrangère il faut porter la peine.
Pars, dérobe ta tête au sort qui nous entraîne.
Adieu.
Elle s'appuie sur Elise. Tersky entre et reste un moment dans l'enfon-
cement, Wallstein en l'apercevant, interrompt Thécla.
218 WALLSTEIN .
WALLSTEIN, à Alfred. 195험 했었나 TẠI N
C'en est assez, je ne te retiens plus, ganes
Wallstein a trop longtemps écouté tes refus.
Et puisqu'un vain scrupule ou ton ingratitude
De plaire à l'Empereur font ton unique étude, tal |
Jouis d'avoir pour lui quitté ton bienfaiteur,
ToEn montrant Theclad
Repoussé ma tendresse et déchiré son cœur.
Mais, en partant, apprends encor à me connaître.
Alfred, prends tes guerriers, mène-les vers ton maître :
Désormais dans ces murs où tout doit m'obéir ,
Je ne veux point avoir de rebelle à punir.
Je t'ai nommé leur chef. J'étais loin de me dire
Qu'un jour contre Wallstein Alfred les dût conduire.
ATersky.
Les cuirassiers d'Alfred partiront avec lui,
Et des portes d'Egra sortiront aujourd'hui .
Sous les murs du palais qu'à l'instant ils se rendent.
Depuis assez longtemps mes généraux attendent.
Qu'ils entrent.
Tersky sort , et rentre un instant après avec Buttler, Illoet d'autres
généraux.
SCÈNE VII. ) पाध्ये प्रार्थ
LES PRÉCÉDENTS, TERSKY, ILLO, BUTTLER .
WALLSTEIN, à Alfred.
bit Laissez-nous. Sortez.
ACTE IV, SCÈNE VII . 219
Quoi, sans pitié,
Vous brisez les liens de l'antique amitié !
Oh ! daignez m'accorder un regard moins sévère !
Cette affreuse douleur, rendez-la moins amère !
Ne me repoussez pas; tournez vers moi les yeux :
Dites qu'Alfred n'est point un objet odieux.
Je pleure aussi sur vous. En ces lieux je vous laisse
Entouré de guerriers qui , faussant leur promesse...
Puissent-ils vous servir avec fidélité !
L'arrêt, l'arrêt terrible est contre vous porté.medi
Le salaire est promis. Votre tête sacrée
Au premier meurtrier par les lois est livrée. LIEB
C'est en ce jour fatal que vous auriez besoin
Qu'un ami redoublât et de zèle et de soin,
Que veillant sur vos jours, sa tendresse craintive,
Au plus léger péril fût toujours attentive,
Et ceux que j'aperçois ...
Il promène ses regards de défiance successivement sur Buttler, Illo et
Tersky, et s'adresse enfin à Buttler.
Vous restez près de lui,
Buttler ; promettez-moi de lui servir d'appui ,
De verser, s'il le faut, votre sang pour sa vie.
Alfred, en le quittant, Alfred vous le confie .
Engagez-moi pour lui votre honneur, votre foi.
Donnez-moi votre main, Buttler, donnez-la-moi .
Il tend la main à Buttler . Buttler retire sa main et fait un mouvement
en arrière. On entend dans le lointain des trompettes qui annoncent
l'approche des cuirassiers d'Alfred. Des officiers de son régiment pa-
raissent au fond du théâtre .
220 WALLSTEIN .
Qu'entends-je, malheureux ! O douleur inouïe !
Dieu ! que n'est-ce déjà la trompette ennemie !
En sortant de ces murs, pourquoi n'allons-nous pas
Au glaive étincelant demander le trépas ?
Il se précipite vers Thécla.
Thécla, regarde-moi : Thécla, ne crains personne.
Regarde encor l'amant qui t'aime et t'abandonne.
Apprenne qui voudra notre amour , nos malheurs.
Devant mille témoins laisse couler tes pleurs.
Qu'avons-nous à cacher ? à quoi bon le mystère ?
Il ne sert qu'aux heureux. Nous, dans notre misère,
Sans espoir, sans ressource, à souffrir condamnés ,
Qu'importe l'univers à deux infortunés !
On entend de nouveau plus fortement les trompettes . Alfred regarde avec
désespoir les officiers qui sont au fond du théâtre.
Malheureux ! que prétend votre ardeur trop funeste !
Vous enviez encor le moment qui me reste :
Le dernier ! ... insensés qui d'un zèle égaré
Osez choisir pour guide un cœur désespéré...
Onentendpourla troisième fois, et plus fortement encore, les trompettes.
Encor : soit : Le desțin pèse sur moi, m'entraîne.
En se retournant avec désespoir vers les officiers qui sont dans l'en-
foncement.
Je dévoue à la mort votre vie et la mienne .
Il ne sera plus temps de vous en repentir.
Venez donc : qui me suit doit s'attendre à périr:
Il se précipite au milieu des officiers qui l'entourent. Élise soutient Thé-
cla et la conduit hors de la scène. Wallstein la suit. IlHo, Tersky
Buttler suivent Wallstein.
ACTE CINQUIÈME .
SCÈNE I.
WALLSTEIN, ELISE et, un instant après, TERSKY.
Ce dernier, pendant que Wallstein parle à Flise, reste dans l'enfon-
cement.
WALLSTEIN à Elise,
C'est nourrir trop longtemps d'inutiles douleurs ;
Dites-lui, qu'un moment j'ai pardonné ses pleurs;
Mais il faut réparer une erreur passagère ;
Oui : Thécla doit répondre à l'amitié d'un père ,
Et son cœur, désormais, doit recevoir ma loi :
Ici , dans peu d'instants, je l'attends près de moi .
ATersky. Elisesort.
Vous, approchez, Tersky : que vient-on de m'apprendre?
Sans mon ordre, en ces lieux, qu'ose-t-on entreprendre ?
- Eh quoi ! les citoyens, désarmés et proscrits,
Trouvent dans mes guerriers leurs plus durs ennemis !
Les cachots, pour saisir leurs victimes tremblantes,
Ouvrentde toutes parts leurs portes menaçantes.
Aux catholiques seuls les temples enlevés
Semblent aux novateurs par mes lois réservés .
222 WALLSTEIN .
Le Hussite féroce, en son intolérance,
Par des cris de fureur prélude à la vengeance .
Quel est donc cet abus de mon autorité?
Pensez-vous ...
TERSKY .
Oui, je pense à votre sûreté,
Seigneur ; de mécontents un parti redoutable,
A l'Autriche vendu, cache un regret coupable.
Timide, il se résigne à la loi des combats ;
Mais des serments forcés ne me rassurent pas.
J'ai mis ces factieux hors d'état de vous nuire .
La rigueur est l'appui de tout nouvel empire.
J'ai sévi sans pitié. L'exil et les cachots
De ces mutins secrets préviendront les complots .
Songez que les traiter avec trop d'indulgence
C'est braver le parti qui prend votre défense.
Voulez-vous que, bientôt, triste et découragé,
Il abandonne un chef qui l'aura mal vengé?
WALLSTEΙΝ .
Quoi ! Tersky, faut-il donc, opposant crime à crime,
Étre persécuteur dès qu'on n'est plus victime?
Et verra-t-on Wallstein, d'un vain soupçon pressé,
Imiter le tyran par son bras renversé ?
Je ne le sais que trop. Jusqu'ici ma carrière
Pard'innombrables maux épouvanta la terre.
Semblables dans leur course aux vents impétueux,
Mes guerriers dispersaient les mortels devant eux .
De ma longue indulgence un mot m'absout peut-être.
Je dépendais alors des volontés d'un maî[Link]
ACTE V , SCÈNE 1 . 223
Mes erreurs sont de lui; mes vertus sont à moi,
Etmon destin nouveau me trace une autre loi.
Je ne suis plus Wallstein ivre du bruit des armes,
Possesseur d'un pouvoir grossi par les alarmes ;notont
Mais Wallstein couronné, Wallstein législateur,
Garant de l'équité, du faible protecteur.
Je veux que dans l'éclat de ma gloire nouvelle
Le prince bienfaisant efface le rebelle.
Je veux des factions apaiser les fureurs,
Non que les opprimés deviennent oppresseurs .
De mes guerriers surtout l'insolence m'outrage.
TERSKY,
Gardez-vous d'irriter leur farouche courage.
Ce peuple qui vous sert, leur valeur l'a [Link]
Ses biens sont leur partage, ils réclament ce prix.
Votre force est en eux ; leur grandeur est la vôtre,
Et le soldat et vous, vous régnez l'un par l'autre.
WALLSTEΙΝ .
Qui ! moi ! de mes soldats monarque dépendant,
Caresser leur audace et régner en tremblant !
Moi , laisser le champ libre à leurs vastes caprices,
Des biens de l'innocent acheter leurs services ,
Me traîner sous leur joug, et lache ambitieux ,
Payer un sceptre vil de ce prix odieux !
Le chef qu'ils ont choisi n'est- il done qu'un esclave ?
S'il leur cède , avili ; menacé, s'il les brave ?
C'est en vain qu'on s'en flatte, et je ne serai pas
Le fléau de mon peuple et le roi des soldats.
Répare, sans tarder, les erreurs d'un faux zèle.
224 WALLSTEΙΝ.
Réprime des guerriers l'avidité cruelles
Des mains de l'innocent qu'on détache les fers :
Qu'à tous les citoyens les temples soient ouverts.
Que tous en liberté, protestants, catholiques,
Professent de leur foi les pieuses pratiques .
Wallstein honore ainsi, d'une égale équité,
Son culte primitif et son culte adopté.
Thécla entre. Tersky sort.
SCÈNE II.
WALLSTEIN, THÉCLA, ÉLISE .
WALLSTEΙΝ.
Ecoute sans murmure et ton père et ton maître.
Je fus à tes désirs trop indulgent peut-être ;
Du voile de l'oubli recouvrons le passé.
Par toi -même en ce jour ton destin fut tracé.
Le Danemark, jadis, éprouva ma vengeance :
Son prince, maintenant, brigue mon alliance.
Pour toi, de mes desseins limitant la grandeur,
J'avais daigné charger Alfred de ton bonheur.
Mais tantôt avec lui ton âme conjurée,
S'est, contre ton amour, devant moi déclarée.
Alfred a repoussé mes faveurs, mes bienfaits ;
Il nous fuit : reprenons de plus nobles projets.
Ta main doit affermir le trône de ton père,
Et ton hymen m'assure un appui nécessaire ;
Obéis . Autrefois je demandais aux cieux
Un fils, digne héritier du nom de ses aïeux,
ACTE V, SCÈNE II. 225
Qui, marchant sur mes pas de victoire en victoire, t
Couronnât mon ouvrage et surpassât ma gloire.
Inutiles souhaits ! le sort trop rigoureux
Ne voulut accorder qu'une fille à mes vœux ;
Que cette fille au moins cesse d'être rebelle !
Qu'elle oublie un amant à Wallstein infidèle !
Apaise, il en est temps , un tardif désespoir,
Etouffe ta faiblesse et remplis ton devoir.
THECLA.
Je dois à votre aspect déguiser ma souffrance :
Je le sais . N'exigez nulle autre obéissance,
Et ne prétendez pas qu'aux regards d'une cour,
Prisonnière , je traîne un malheur sans retour.
Sur mon cœur déchiré quand Alfred règne encore,
Je pourrais accepter un hymen que j'abhorre,
Et tromper, sans rougir, par un affreux serment ,
A la fois un époux, le ciel et mon amanti
Non, non . Ne tentez plus un effort inutile ;
Laissez- moi loin d'ici me chercher un asile,
Mon père ; permettez qu'en des lieux retirés, p
Par la religion aux larmes consacrés ,
J'attende , vers le ciel élevant ma prière,
Le terme désiré de ma triste carrière .
Pour moi , tout autre sort n'est qu'un objet d'effroi.
Alfred seul...
WALLSTEΙΝ.
Cet Alfred est indigne de toi.
Sur les pas de Gallas l'ambition le guide ;
Il suit, sans en rougir, les traces d'un perfide :
15
226 WALLSTEIN
Ton cœur, pour l'arrêter, fut d'un trop faible prix.
Il aspire aux honneurs dans les camps ennemis .
THÉCLA .
Que servirait ici que je le justifie !
Le destin pour toujours sépare notre vie.
Puissiez-vous sur Alfred n'être point dans l'erreur !
Qu'il trouve, en d'autres lieux, la gloire et le bonheur.
Ces vœux, Seigneur, pour vous ne sontpoint un outrage
Alfred à vos desseins ne porte plus d'ombrage.
Puisse-t-il loin de nous...
SCÈNE III .
LES PRECÉDENTS, TERSKY.
TERSKY entrant avee joie.
Arnim victorieux
Vous envoie annoncer un exploit glorieux,
Seigneur : de nos succès s'ouvre ainsi la carrière .
WALLSTEΙΝ .
En quels lieux ?
TERSKY.
Près d'ici.
WALLSTEIN .
Contre quel adversaire ?
Les chemins détournés qu'Arnim doit traverser
N'offrent point d'ennemis qu'il ait pu repousser .
TERSKY .
Ses messagers , Seigneur, pourront mieux vous instruire.
GF
ACTE V, SCÈNE IV. 227
WALLSTEIN supay, isp (sisinil
Près de moi , sans retard , il les faut introduire.
Qu'ils viennent.
TERSKY .
Les voici .
SCENE IVANT
LES PRÉCÉDENTS , UN OFFICIER SAXON suivi de deux au-
tres qui demeurent dans l'enfoncement.
WALLSTEΙΝ.
Je vois avec plaisir
Les lauriers dont vos fronts viennent de se couvrir.
Pour nos communs travauxj'accepte ce présage.
L'OFFICIER, all -de를2인 혹
Nous n'avons remporté qu'un léger avantage,
Seigneur ; les combattants que nous avons vaincus
Ont tenté contre nous des efforts superflus.
L'on eût dit qu'à dessein ils couraient à leur perte.
De nos fiers bataillons la plaine était couverte,
Lorsqu'ennombre inégal, tout à coup, des guerriers
Contre nous avec rage ont poussé leurs coursiers.
WALLSTEIΝ .
Je ne puis concevoir quelle troupe ennemie
A sitôt sur Arnim dirigé sa furie.
Gallas a-t-il déjà rassemblé des soldats ?
L'OFFICIER .
Non: ce n'était point lui ; nous connaissons Gallas,
228 WALLSTEIN.A
Thécla, qui jusqu'alors n'a point écouté, s'approche et écoute avec in-
quiétude.
WALLSTEΙΝ .
D'où venaient ces guerriers ?
L'OFFICIER.
Leur rapide cohorte
D'Egra semblait à peine avoir quitté la porte.
Thécla écoute toujours plus attentivement.
WALLSTEIN.
Ils vous ont attaqués ?,
L'OFFICIER.
Non loin de ce rempart .
THÉCLA .
Ciel!
WALLSTEIN, avec trouble et en prenant Thécla par la main.
Laisse-nous .
THÉCLA.
Non, non, mon père, il est trop tard.
Al'officier.
Leur chef?
L'OFFICIER .
Il était jeune, et son fougue ux délire ..
THÉCLA.
Son nom?
L'OFFICIER, avec étonnement.
Madame, aucun n'a pu nous en instruire .
Tous sont morts ...
Thécla chancelle . Son père la soutient,
Mais après le succès obtenu ,
A leurs drapeaux sanglans nous avons reconnu
ACTE V, SCÈNE V. 229
Cette troupe célèbre à vaincre accoutumée ,
Le corps des cuirassiers, fameux dans votre armée..!
ame Thécla tombe dans les bras d'[Link]
WALLSTEIN.
Thécla, reprends tes sens ; Thécla, reviens à toi. astuol
Amis, éloignez-vous. L'étonnement, l'effroi ...
Je vous suivrai .
Tersky et les officiers sortent.
WALLSTEIN, THÉCLA, ELISE .
ELISE.
Seigneur, je la vois qui respire.
Parlez-lui , votre voix ...
WALLSTEIN, ému .
Que pourrai-je lui dire ?
THÉCLA , revenant graduellement à elle .
Où suis-je ! sur mes yeux un nuage épaissi ...
Elle regarde son père.
Mon père...
Elle regarde autour d'elle.
Où donc est-il ?... quoi ! ... n'est-il plus ici ! ...
WALLSTEΙΝ .
Qui done ?
THECLA .
Celui... par qui... sa mort fut annoncée .
ÉLISE.
Ah! Madame, écartez cette horrible pensée,
Ranimez vos esprits ; que nos soins, nos secours...
230 WALLSTΕΙΝ .
WALLSTEΕΙΝ .
Élise, à sa douleur laisse un plus libre cours.
N'arrête pas ses pleurs ; que son cœur se soulage.
Elle saura pour moi ressaisir son courage :
Contre ce premier choc elle n'a pu lutter.
THÉCLA, en se faisant violence. NIA
Mon père... je suis mieux... mais daignez m'écouter. st
Vous voyez que déjà ma force est revenue.
Rappelez ce guerrier... Pourquoi fuit-il ma vue ?
Souffrez, souffrez qu'ici je le puisse revoir ,
Que seule...
ÉLISE.
Non, Seigneur, craignez son désespoir.
.מעד ויולט WALLSTEIN
Thécla! pourquoi braver un tourment inutile ! lasti
THÉCLA.
Lorsque je saurai tout, je serai plus tranquille.
Ne sais-je doncpas tout? ... Qu'apprendre sur mon sort?...
Que veut-on me cacher ? ... Je le sais... il est mort.
Votre refus accroît mon angoisse cruelle :
A genoux... par pitié... mon père !
dot vaig litus WALLSTEIN, à Élise.
Qu'on l'appelle,
J'y consens .
Élise sort
Tu le vois, je compte sur ton cœur :
Je te crois. Tu sauras surmonter ta douleur,
Digne sang du guerrier qui t'a donné la vie, shelf sid.
Toi , fille de Wallstein ! mpe timpro cofS00102
ACTE V, SCÈNE VI . 231
ELISE, rentrant, à Thécla.
Vous êtes obéie,
Madame, mais songez ...
THECLA.
Revient-il ?
ELISE.
Le voici.
WALLSTEIΙΝ.
Thécla!
THECLA .
Mon père... Adieu... Qu'Élise reste ici.
Pendant ces deux derniers vers, l'officier qui a suivi Elise rentre, et
Wallstein sort .
SCÈNE VI.
DA
THÉCLA , ÉLISE, L'OFFICIER.
L'OFFICIER , s'avançant vers Thécla, avec embarras et tristesse.
Vous me voyez confus, madame ; et j'ose à peine...
J'ai causé, malgré moi, votre frayeur soudaine...
Un hasard malheureux qu'on ne pouvait prévoir,
M'a forcé d'apporter...
THECLA, avec dignité et douceur, et d'une manière contenue.
C'était votre devoir .
Après un court silence
Vous avez de mon cœur pénétré le mystère :
Mais il faut m'accorder une grâce dernière .
L'OFFICIER .
Madame ?
232 WALLSTEIN.
THECLA .
Poursuivez le récit commencé.
En s'efforçant de paraître encore plus calme.
Je saurai... vous entendre... et mon trouble est passé.
L'OFFICIER .
Par ces tristes détails votre âme déchirée...
THECLA .
Non... je vous les demande... et j'y suis préparée.
L'OFFICIER.
Appelé par Wallstein, dans Egra cette nuit
Son fidèle allié devait être introduit. tre16
L'armée avait atteint la distance marquée,
Et nous nous reposions jusqu'à l'heure indiquée.
Un tourbillon épais frappe nos yeux surpris :
L'avant-garde recule et crie aux ennemis .
A ces cris imprévus , chacun de nous s'élance ;
Mais , plus prompt que la foudre, un escadron s'avance.
Et, chassant, dispersant nos soldats sous ses coups,
Pénètre, avec son chef, jusqu'au milieu de nous. ano
Thécla fait un mouvement. L'officier s'arrête jusqu'à ce qu'elle lui fasse
signe de continuer. bread all
Une attaque si prompte un instant nous désarme :
Mais , surmontant bientôt cette subite alarme,
Nos cavaliers d'Arnim reçoivent le signal .
Rougissant de leur trouble et du nombre inégal ,
Nos guerriers indignés de tous côtés accourent,
Cernent les ennemis, les pressent, les entourent :
Aleur retour enfin tout chemin est fermé.
De se rendre, leur chef par le nôtre est somméλα
ACTE V, SCÈNE VII. 233
On le reconnaissait à l'écharpe éclatante
Qui ceignait en longs plis son armure brillante . 200
Thécla chancelle et s'appuie surle dosd'un fauteuil.
Il s'arrête, et d'un signe animant ses soldats,
Il les presse, il les force à marcher sur ses pas.
S'élançant au milieu de l'épaisse mêlée,
Ils percent de nouveau dans la foule ébranlée :
Un de nos bataillons s'entr'ouvre dispersé.
Mais du jeune guerrier le cheval est blessé,
Il se cabre, résiste à la main qui le guide,
Tombe. Ses compagnons, dans leur élan rapide,
Ne peuvent retenir leurs coursiers effrayés,
Poursuivent leur carrière... et le foulent aux pieds .
Thécla, qui a écouté ces derniers vers avec une angoisse toujours crois-
sante, est près de tomber. Élise la soutient.
Ah! Madame .
THECLA, rappelant sa force.
nubuos Achevez .
L'OFFICIER .
En le voyant sans vier si
Ses cuirassiers soudain redoublent de furie.
Un sombre désespoir s'est emparé d'eux tous .
Prodigues de leur sang, ils reviennent sur nous.
Ces tigres acharnés ne daignent rien entendre.
Accablé par le nombre, aucun ne veut se rendre,
Tous enfin ont péri .
THECLA , après quelques moments de silence, pendant lesquels l'officier
veut s'éloigner . Elle fait un geste pour le retenir, et reprend d'une
voix tremblante.
Son corps inanimé...
234 WALLSTEΙΝ .
L'OFFICIER .
Dans un cloître voisin nous l'avons renfermé.
THECLA .
Cecloître ...
L'OFFICIER.
Est près d'ici.
THECLA .
Son nom ?
L'OFFICIER .
Sainte Ildegonde.
THECLA .
Qui l'habite ?
L'OFFICIER.
Des sœurs de piété profonde,
Et dont l'austérité ...
THECLA .
Quelle porte y conduit ?
L'OFFICIER.
Celle qui de ces lieux vers la Saxe...
THECLA .
Il suffit .
L'OFFICIER .
Le récit douloureux, arraché de mabouche,
藏
Madame, a ranimé...
THECLA , d'une voix éteinte.
Votre intérêt me touche...
Oui ... je le crois... mon sort... obtient votre pitié :
Mais allez.
ちいいっ て白き L'officier sort,
ACTE V, SCÈNE VII. 235
SCÈNE VII.
THÉCLA, ÉLISE.
THECLA, avec une extrême agitation.
Il me faut prouver ton amitié, nh
Elise : il faut partir : partir à l'instant même.
ELISE.
Partir ! que dites-vous ? Ciel ! dans ce trouble extrême !
Madame !
THECLA .
Il fautpartir.
ELISE .
Vous meglacez d'effroi.
Où voulez-vous aller ?
THECLA .
Il n'est qu'un lieu pour moi ,
Sontombeau... viens , Elise, il m'attend, il m'appelle.
+ ELISE.
Thécla !
H THÉCLA .
Tu fus toujours ma compagne fidèle.
Pour aller jusque-là prête-moi ton appui.
ELISE.
Qu'y pouvez-vous chercher ?
THECLA .
Ce qui reste de lui .
Hate-toi . Prends pitié du tourment qui m'agite,
236 WALLSTEIN THA
ELISE.
Madame, une semblable fuite...
D'un monde soupçonneux redoutez les discours .
THECLA.
Est- ce donc dans ses bras, Elise que je cours ?
ELISE .
A travers nos guerriers comment sortir des portes ?
THECLA.
Un peu d'or aisément séduira ces cohortes.
ELISE.
J'ignore les chemins .
THECLA,
Ma main te conduira.
ELISE .
Dans cette obscurité...
THECLA .
TT La nuit nous cachera.
Mais si l'on vous poursuit, si la garde attentivesiot Ho
Aperçoit, reconnaît...
THECLA .
Dans une fugitive,
Dans un être abattu, brisé par le destin, T
Quel œil reconnaîtrait la fille de Wallstein ! u smart
ELISE.
Nous ne pourrons franchir une armée étrangère.
THECLA .
Le malheur librement peut parcourir la terre .
L'orage nous menace, et le ciel à grands flots... mq
ACTE V, SCÈNE VII. 237
Etait-il doucement sous les pieds des chevaux ?
ELISE .
J'embrasse vos genoux, songez à votre père.
THECLA.
Mon père ! ... il régnera.
ELISE .
Redoutez sa colère.
THECLA .
Il a voulu régner : tout m'est indifférent :
De lui , del'univers, qu'ai-je à craindre à présent ?
Quelle douleur encor peut m'être réservée ?
ELISE .
Quand dans ce lieu fatal vous serez arrivée,
Que ferez- vous ?
THEGLA.l
12
Peut-être il saura m'inspirer,
Peut-être, près de lui, je pourrai respirer.
Elise, un mouvement que je ne puis décrire, si po
Que je ne puis dompter, vers sa cendre m'attire.
ÉLISE.
Ah ! du moins attendez, Madame ! au nom du ciel!
++
Le tems ... le repos ...
THECLA .
Oui, le repos éternel ,
Celui qu'il a trouvé ... viens si je te suis chère ;
Tes vains retardements augmentent ma misère .
Chaque instant qui s'écoule ajoute à ma douleur.
Ses généreux amis accusent ma lenteur.
238 [Link]..
Dans la nuit du trépas ils ont voulu le suivre.
A la mort de son chef aucun n'a pu [Link]
Ce qu'ils ont fait, ces cœurs endurcis aux combats,
Ces soldats, ces guerriers, je ne le ferais pasdurin
Oui , je cours te rejoindre, ombre chère et fidèle.
Thécla sort.
ELISE.
Elle m'échappe ... on vient... Grand Dieu ! prends pitié
d'elle .
Elise sort à la suite de Thécla .
SCÈNE VIII.
BUTTLER , ensuite ISOLAN .
BUTTLER .
Quel bruit s'est fait entendre ? ... Ecoutons... tout se
tait...
Isolan ne vient pas . L'heure fuit, tout est prêt.
Quiq le retient ?
Isolan paraît.
C'est lui . J'attendais ta présence.
Les Saxons vont entrer dans nos murs sans défense,
Alfred, vaincu par eux, n'a pu leur échapper.
Il faut cette nuit même, ou périr ou frapper.
ISOLAN, étonné.
Frapper ! et qui ?
BUTTLER .
Wallstein.
ACTE V, SCÈNE VII. 239
ISOLAN .
Que dis-tu ?
BUTTLER .
Dans une heure,
Pour nous sauver tous deux, il faut que Wallstein meure.
Isolan recule d'horreur.
Tu promis d'obéir. C'est à moi d'ordonner.
ISOLAN.
J'ai promis de combattre, et non d'assassiner.
Voilà donc tes projets! quelle entreprise impie !
Tout couvert de ses dons, tu veux trancher sa vie !
BUTTLER .
De la reconnaissance il oublia les lois,
A la reconnaissance il a perdu ses droits .
ISOLAN.
Notre chef!
BUTTLER . such almala
Il le fut.
ISOLAN .
Un bienfaiteur .
BUTTLER .
Untraître.
ISOLAN.
Un grand homme !
BUTTLER .
Un rebelle, ennemi de son maître.
ISOLAN .
Ton cœur ne frémit pas ?
BUTTLER ,
Wallstein seul doit treinbler .
240 WALLSTEIN .
Son arrèt est porté.
ISOLAN
Qui voudra l'immoler ?
BUTTLER .
Mes guerriers . antal |
ISOLAN,
Leur valeur abjecte et mercenaire
Du trépas d'un héros dévore le salaire !
Mais nous, Buttler! ... Abjure un si làche dessein ;
Rejoignons près d'ici Gallas et Géraldin .
Leurs soldats sont cachés dans la forêt prochaine.
Nous pourrons dans ces murs les faire entrer sans peine,
Les postes occupés par nos secrets amis any al
S'ouvriront devant [Link] aspaито
BUTTLER .
Si nos vœux sont trahis,
Si Wallstein nous prévient ?
ISOLAN.
Disputant la victoire,
Nous combattrons alors sans flétrir notre gloire .
BUTTLER .
C'est risquer trop de sang pour quelques vains lauriers .
ISOLAN .
Mourir dans les combats est le sort des guerriers ,
Et mieux vaut mille fois leur trépas légitime
Que d'épargner ainsi leur sang au prix d'un crime.
BUTTLER .
Un crime ? Je punis un soldat révolté. раненот
ISOLAN.
Oui, mais parun forfait cent fois plus détesté.
ACTE V, SCÈNE IX . 241
BUTTLER.
Un serment solennel à Ferdinand me lie .
Enfin , tout est permis à qui sert la patrie.
ISOLAN .
La patrie ! ainsi donc ce titre respecté
Couvre tes attentats d'un voile d'équité !
Repousser loin du trône une race avilie,
Couronner un héros , c'est servir la patrie ,
Nous disais-tu jadis. Par la cour regagné,
Tu prétends aujourd'hui qu'il meure assassiné :
Ton poignard est levé sur sa tête blanchie, THẢ
Et c'est encor, dis-tu, pour servir la patrie !
BUTTLER.
A quoi bon du passé ce tardif souvenir ?
Le présent nous commande, il lui faut obéir.
Tout est prêt, suis-moi .
Il aperçoit Wallstein qui entre.
Giel!
SCÈNE IX.
LES PRÉCÉDENTS, WALLSTEIN.
Pendant cette scène, Isolan reste constamment les yeux baissés, pensif
et comme agité intérieurement. Buttler, au contraire, se fait vio
lence, pour paraître sans inquiétude .
WALLSTEIN à Buttler, qui veut sortirada 07
Un destin trop sévère
A d'un héros naissant terminé la carrière. Per-self
Je veux que mon armée, imitant mes douleurs, Bouf
16
242 WALLSTEΙΝ .
Rende aux restes d'Alfred les funèbres honneurs .
Amis, vous l'aviez vu, dès sa plus tendre enfance,
Auprès de votre chef signaler sa vaillance :
Toujours aux premiers rangs il avait combattu.
Que n'espérions-nous pas de sa jeune vertu ?
Hélas ! un vain scrupule égara son courage ;
Mais sa valeur encor mérite notre hommage.
Des fautes qu'il commit n'accusons que le sort.
Il n'est point de courroux que n'apaise la mort.
BUTTLER .
Aux cendres d'un transfuge, accorder tant de gloire !
WALLSTEIN.
D'un soldat qui n'est plus respectez la mémoire.
BUTTLER .
Il quitta vos drapeaux.
WALLSTEIN.
Il ne m'a point trahi .
BUTTLER .
Il abjura son chef.
WALLSTEΙΝ.
Il pleura son ami.
Que ne peut-on me rendre un cœur aussi fidèle !
BUTTLER .
Seigneurs, tous vos guerriers...
WALLSTEIΝ.
Oui ... je connais leur zèle .
Pour m'obéir, Buttler, c'est vous que j'ai nommé.
Rapportez dans ces lieux ce corps inanimé,
Hâtez-vous de partir. Demain avant l'aurore
Trouvez-vous près de moi.
ACTE V, SCÈNE IX. 243
BUTTLER .
Seigneur, plutôt encore.
A Isolan, à voix basse
Viens .
ISOLAN
Non, dans tes forfaits je ne veux point tremper,
Je vais trouver Gallas .
BUTTLER, à part.
Et moi , je vais frapper.
Buttler et Isolan sortent.
SCÈNE X.
WALLSTEIN , seul.
La pitié n'entre point dans leur cœur implacable.
Mobile est leur amour, leur haine inexorable.
Après un silence et quelques moments de méditation .
Tandis qu'ils m'écoutaient, leurs fronts étaient baissés.-
Ils détournait de moi leurs yeux embarrassés . -
Ils s'observaient l'un l'autre et semblaient se contraindre
Quelle secrète voix m'avertit de les craindre ?
Dois-je vous écouter, vagues pressentiments ?
Vous m'avez sur Gallas abusé quarante ans.
Instinct confus , faut-il te prendre encor pour guide ?
Es-tu la voix du ciel ? Non, le ciel est perfide ,
L'amitié m'a trahi . Les astres m'ont trompé.
D'une éternelle nuit l'homme est enveloppé .
On interroge en vain l'inflexible nature .
Il faut donc marcher seul dans cette route obscure .
Seul, et sans un ami qui, me servant d'appui
244 WALLSTEIN. ΤΟ
D'un trône solitaire adoucisse l'ennui !
Alfred est mort. Thécla, repoussant ma tendresse,
Me reproche en secret la douleur qui l'oppresse.
Les avides soldats sur mes pas empressés
Disputent les honneurs par mes mains dispensés .
J'aimais Gallas : le sort me l'a rendu parjure.
Envain d'un voile épais je couvre ma blessure ;
Pour oublier Gallas il faut tout oublier ;
C'est la moitié de moi qu'il faut sacrifier .
Chacun de mes exploits le retrace à ma vue.
Notre longue carrière ensemble parcourue,
Tant de nobles desseins ensemble exécutés ,
Tant de maux, de périls avec lui supportés,
Tout nous était commun : sa lâche perfidie
De tous mes souvenirs a dépouillé ma vie.
Le passé tout entier semble m'abandonner .
Ce n'était pas ainsi que je comptais régner !
Trop aveugles humains ! déçus par la distance,
Nous lassons de nos vœux l'avenir qui s'avance.
Il se venge de nous. même en nous exauçant.
Il trompe nos désirs, même en les remplissant,
Et nos regards, à peine, en le voyant paraître,
Sous des traits si changés le peuvent reconnaître .
N'importe . Ces regrets qui viennent m'égarer,
Ces faiblesses du cœur, il les faut abjurer,
Ne voirdans les mortels qu'un instrument qu'on brise,
Et qui sert d'autant mieux que plus on le méprise.
Impérieux destin, ton ordre est satisfait ! s
Tu m'entraînais au trône et j'y monte en effet.
ACTE V, SCÈNE XI . 245
Mais je sens dans mon cœur se flétrir l'espérance.
Je ne t'invoque plus. Je cède à ta puissance.
Comme un poids étranger je reçois tes bienfaits
Et me livre en aveugle à tes sombres décrets.
Rentrons. La nuit s'avance, et dans ce jour d'orage,
Trop de coups ont usé ma force et mon courage .
Le repos chassera ce trouble de mon sein :
Qui sait ce que l'aurore éclairera demain !
Wallstein sort.
SCÈNE XI.
THECLA, ELISE, entrant par la porte opposée.
THECLA .
Il s'éloigne : avançons. A peine je respire :
Où donc est le soldat qui nous devait conduire ?
ELISE .
Il s'est placé, Madame, aux portes du palais .
THECLA.
Je crains de m'égarer dans ces détours secrets ; 60
Va le chercher, Elise : ici je puis t'attendre.
Acetteheure, en ces lieux, nul ne peut nous surprendre.
Cours et reviens .
Elise sort.
O vous, vous que je vais quitter,
Pardonnez . A mon sort je n'ai pu résister.
Au coup qu'elle a reçu votre fille succombe.
Vous marchez vers un trône, et je cherche une tombe :
246 WALLSTEIN.
Je dérobe à vos yeux l'ennui de ma douleur. १ बा
Je vous laisse entouré de pompe et de [Link]
Puisse le ciel du moins, content de mes misères, fr
Veiller avec bonté sur vos destins prospères ! vil am 13
ELISE, revenant effrayée. cool
Ah! Madame ! d'effroi mon esprit éperdu... o so golf
Qu'allons-nous devenir ! Hélas ! tout est perdu. ago
Du palais assiégé gardant les avenues, 14 99 318e jug
De farouches guerriers en ferment les issues.
J'ai, de loin, entendu les clameurs des soldats,
Le nom de l'Empereur et celui de Gallas.
On dit que par la ruse il a surpris nos portes,
Qu'Isolan contre nous a guidé ses cohortes : HIT
On dit que de son fils ignorant le destin,
Il le veut arracher au pouvoir de Wallstein.
Il s'avance au milieu de la garde séduite :
Il va bientôt lui-même empêcher notre [Link] HẾT
J'ai vainement cherché quelques détours obscurs,
Déjà son nom partout commande dans ces murs .
THECLA.
Ciel! mon père est trahi. Viens.h vimyšli në antins of
Jarbuolis TziELISE.
cambo ຖາ ນະ ຂອ ០a magiran , Que voulez-vous faire ?
THECLA .
Elise, à ce perfide on va livrer mon père.
On entend du bruit derrière le théâtre.
Courons le prévenir. Hatons-nous : soutiens-moi.
Dieux ! c'est Gallas .
ACTE V, SCÈNE XIII. 247
SCÈNE XII,
LES PRÉCÉDENTS, GALLAS, GERALDIN, OFFICIERS ,
SOLDATS .
GALLAS à Thécla .
Restez et calmez votre effroi .
Je ne viens point, vengeur inflexible et sévère,
Dans un ancien ami poursuivre votre père.
Fidèle, contre luij'ai défendu l'État,
Mais j'ai su le sauver d'un horrible attentat.
L'auguste Ferdinand, qu'en ces lieux je remplace ,
De ce peuple égaré daigne accorder la grâce .
Sa clémence pardonne aux citoyens soumis.
Ce pardon généreux à mes vœux fut promis .
J'exerce en cet instant l'autorité suprême,
Et Wallstein , avec vous, peut quitter la Bohême .
SCÈNE XIII.
LES PRÉCÉDENTS, ISOLAN , SOLDATS, BUTTLER, désarmé
GALLAS .
Isolan ! quel effroi j'aperçois dans vos yeux !
ISOLAN, avec trouble.
Ne m'interrogez pas.
GALLAS .
Wallstein ?
248 WALLSTEIN.G
ISOLAN .
N'est plus !
THÉCLA,en levant les mains au ciel, et tombant ensuite sans connais-
sance dans un fauteuil. 61686衛健到 他 成了
Grands Dieux !
ISOLAN .
Par votre ordre, empressé de prévenir le crime,
J'allais aux meurtriers arracher leur victime .
Plein d'un espoir trompeur, de loin je les suivais
Dans les sombres détours de ce vaste palais.
J'entendais résonner sous ces voûtes funèbres
Leurs pas précipités au milieu des ténèbres.
J'appelle : mais en vain. Dans la profonde nuit,
De mes cris impuissants l'écho seul retentit.
Je parviens jusqu'au seuil. La garde était forcée,
Les soldats massacrés et la porte enfoncée.
J'entre : mais avant moi Buttler a pénétré.
* J'aperçois le héros d'assassins entouré,
Immobile, intrépide, opposant pour défense
A ses vils meurtriers son auguste silence.
Je redouble d'efforts, je crie... il est trop tard .
Le féroce Buttler saisissant son poignard...
Je n'ai pu de ce monstre arrêter la furie .
Il frappe, et sous son bras Wallstein tombe sans vie.
Mais à peine le coup a-t-il été porté,
Que chacun du forfait paraît épouvanté.
Un désespoir soudain saisit la troupe ingrate.
En longs gémissements le repentir éclate,
L'un tombant àgenoux, de remords dévoré,
ACTE V, SCÈNE XIII . 249
Arrose de ses pleurs ce corps défiguré .
L'autre de ses bienfaits rappelle la mémoire,
Et couvert de son sang redit encor sa gloire.
Leurs larmes , leurs sanglots redemandent au ciel 31
Leur chef, leur bienfaiteur atteint d'un trait mortel ,
Et dans l'affreux Buttler détestant leur complice,
Ils allaient de ce traître abréger le supplice.
J'ai suspendu leurs coups. On le traîne en ces lieux :
Qu'il reçoive le prix de son crime odieux.
GALLAS, à Buttler.
Malheureux ! qu'as-tu fait ? Oses-tu bien, perfide,
Offrir à mes regards ton aspect parricide ?
Monstre né des enfers ! dans ce cœur révéré
De quel droit plongeais -tu ton bras dénaturé ?
BUTTLER .
Vous-même, de quel droit me prodiguer l'outrage ?
Qn'ai -je fait, après tout, qu'achever votre ouvrage ?
Tous deux contre Wallstein nous avons conspiré :
Par tous deux à la fois le coup fut préparé.
Osez-vous à ma vue affecter l'innocence ?
Entre Buttler et vous quelle est la différence ?
Wallstein était mon chef, mais non pas mon ami .
Mon bras l'a poignardé, mais vous l'aviez trahi.
Qu'importe qu'à présent, mortel pusillanime,
Complice de son sort, vous pleuriez ma victime ?
AGéraldin .
Ministre de l'État que Buttler sut venger,
Votre ennemi n'est plus : sachez me protéger.
250 WALLSTEIN .
GALLAS, à Gé[Link]
Vous, contre ma fureur, défendrez-vous ce traître ?
GÉRALDIN.
Que Ferdinand prononce : il est seul notre maître .
Il fait signe à Buttler de s'éloigner, Buttler sort.
GALLAS.
O remords ! ô douleur ! triste fidélité,
Dans quel abîme affreux m'as-tu précipité !
A Thécla.
Et vous , qu'à peine ici j'ose nommer encore,
Pourriez-vous m'imputer un forfait que j'abhorre ?
A veiller sur ses jours j'avais mis tous mes soins :
Isolan, ces soldats , ce peuple en sont témoins .
J'apportais son pardon. Le ciel, dans sa vengeance,
A trompé sans pitié ma plus chère espérance.
THÉCLA .
Qui me parle ?... quel bruit me poursuit en ces lieux ?
Elle regarde autour d'elle avec égarement.
Quelles traces de sang viennent frapper mes yeux ?
Elle se lève .
Laissez, laissez-moi fuir... leur tombe est mon asile ...
Là... le trépas m'attend sur leur pierre immobile...
J'entends la voix des morts qui m'appelle auprès d'eux...
Oui, mon œil t'aperçoit, héros majestueux,
Toi que je vis toujours, guidé par la victoire,
Comme un astre éclatant répandre au loin ta gloire...
Un instant t'a plongé dans l'éternelle nuit ! ...
Tu fais signe à ta fille, et ta fille te suit. Ha az
Prophétique terreur, tu m'avais avertie.
ACTE V, SCÈNE XIII . 251
Même heureuse, en tremblant je contemplais la vie .
Mon cœur, plein d'un effroi qu'il ne pouvait bannir,
Sentait peser sur lui le funèbre avenir.
Bonheur, espoir, amour, décevantes images,
Pourquoi m'entouriez- vous de vos trompeurs nuages ? ...
Ils ne sont point trompeurs ... Dans les cieux réunis ,
Mon père , Alfred...
GALLAS, avec étonnement .
Quel trouble égare ses esprits ?
AIsolan.
Que dit-elle d'Alfred ? Isolan se tait.
THECLA .
Maître des destinées,
Tu défends d'avancer le terme des années .
Par des coups redoublés me consacrant à toi ,
Sans rival ici bas tu veux régner sur moi .
Quand j'aspire au trépas, ta volonté m'arrête.
Sous ton joug redouté tu fais courber ma tête .
Mon âme vainement veut prendre son essor .
Ton ordre la retient : il faut attendre encor.
Mais aux pieds des autels, dans les larmes plongée,
Entre les morts et toi ma vie est partagée.
Je dois, en te servant, désarmer ton arrêt,
Et de la mort ainsi mériter le bienfaitsuship
AGallas.
Vous, si pour tant de maux quelque pitié vous reste,
Ne me retenez pas dans ce séjour funeste.
Ne me séparez plus du tombeau qui m'attend.
Un autre près de lui s'élève maintenant.
Laissez-moi réunir au nom de ma misère
252 WALLSTEΙΝ .
A la cendre d'Alfred la cendre de mon père.
GALLAS.
Alfred ! dit-elle encore ! Isolan ! Dieu ! mon fils !
Parlez !
ISOLAN .
Il est trop vrai, Seigneur, et vos amis
Vous dérobaient en vain cette triste nouvelle .
Frappé dans un combat d'une atteinte mortelle,
Alfred...
GALLAS.
Mon fils est mort ! sous le fer ennemi
Moi-même j'ai traîné mon fils et mon ami !
Alfred, unique espoir d'un cœur flétri par l'âge,
C'est moi qui t'ai frappé. Ta mort est mon ouvrage.
Trop malheureux ami que j'avais outragé,
Wallstein ! Wallstein ! hélas ! le ciel t'a trop vengé.
THECLA, à Gallas, qui paraît abîmé dans le désespoir.
Ce ciel, àmon insu, vous punit par ma bouche .
Père de mon Alfred, votre douleur me touche,
Vous le pleurez : mon cœur ne saurait vous haïr.
Ce cœur, déjà soumis au Dieu qu'il va servir;
Ce cœur, rempli d'Alfred , vous plaint ... et vous pardonne.
Méritez ce pardon. Défendez près du trône
De mon père expiré les malheureux amis.
Ils errent dans ces murs, menacés et proscrits.
Sauvez-les des fureurs d'une cour ennemie .
Rendez ce dernier culte à l'amitié trahie :
Je vais d'un Dieu sévère apaiser le couroux,
Et pleurer sur Alfred, sur mon père et sur vous.
FIN .
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