La plaque photographique, expliqua-t-il d'un ton doctoral, possède la propriété
d'accumuler la lumière. Plus le temps de pose est long, plus on voit des détails
obscurs. Vous savez ça, j'espère ?
- Oui, oui, dis-je précipitamment.
- Bon ! Cet appareil est une version très perfectionnée... (je faillis pouffer à
nouveau en jetant un oeil à l'antiquité)... modifiée par moi en utilisant le
procédé polaroïd de développement instantané. De sorte que nous allons pouvoir voir
immédiatement ce que l'appareil a pu capter. Attendons encore un peu... Voila ! (il
souleva un volet de bois et en sortit une plaque photographique de dix centimètres
de côté). Que voyez-vous ?
- Une grosse tache blanche floue sur fond noir.
- Oui, parce que j'avais fermé une des deux fentes. Maintenant, je vais
recommencer, en ouvrant les deux fentes. (Il remit une plaque dans l'appareil,
appuya sur le déclencheur et attendit une minute avant de ressortir la plaque).
Voilà, Cette fois, que voyez-vous ?
- Une figure d'interférence !
- Oui ! Une figure d'interférence créée par des électrons, qui sont pourtant
passés un par un dans les fentes ! Or, soit un électron est passé dans l'une des
fentes, soit dans l'autre. Et souvenez-vous, si une fente est fermée, il n'y a pas
d'interférence. Alors d'où vient cette figure ?
- Euh...
- La seule explication, c'est que chaque électron a interféré avec lui-même, et
qu'il est passé par les deux fentes à la fois, en se comportant comme une onde.
Je restai sans voix.
- La théorie quantique explique ce phénomène ainsi : On pourrait penser que
l'électron, au moment de frapper l'écran, peut se trouver dans deux états
possibles, selon qu'il est passé par la fente numéro un ou par la fente numéro
deux. Mais pour que l'interférence puisse se produire, il se trouve en réalité dans
un mélange, une superposition de ces deux états. C'est cela lui permet de passer
par les deux fentes à la fois.
- Mais à quoi ça sert ? Demandais-je.
- A quoi ça sert ? A quoi ça sert ? Gronda-t-il comme si j'avais proféré une
énormité. Sachez que la théorie quantique est la plus précise de toutes les
théories physiques ! Qu'elle n'a jamais, malgré tous les efforts des physiciens, pu
être prise en défaut ! Qu'elle permet d'expliquer tous les phénomènes qui ont lieu
aux échelles microscopiques, absolument tous ! Que sans elle nous n'aurions pas de
circuits intégrés, d'ordinateurs, de panneaux solaires, de centrale nucléaires, de
lasers, de lecteurs CD, de fours à micro-ondes, de matières plastiques, de...
- OK, OK. Dis-je. Ne vous énervez pas, Doc (j'avais dit « Doc » malgré moi. Ça
eut l'air de lui plaire car il sourit). Mais je ne vois pas le rapport avec votre
chat.
- Eh bien, c'est pourtant évident : si tout ce qui est matériel est également de
nature ondulatoire, toute particule, tout atome, toute matière peut être préparée
de telle manière qu'elle se trouve dans plusieurs états superposés susceptibles
d'interférer avec eux-mêmes. On a pu le prouver avec des électrons, et avec des
atomes et même de petites molécules. D'ailleurs, les électrons autour d'un atome
n'ont pas réellement de position définie. Ils forment une sorte de nuage autour du
noyau, et ils sont constamment à tous les endroits à la fois, avec des probabilités
bien définies toutefois. On ne peut pas parler de position, ou de quantité de
mouvement, pour une particule, mais seulement de densité de probabilité de
présence. Ces probabilités sont calculables avec une énorme précision, grâce à mon
équation, l'équation de Schrödinger ! (Il marqua une pause, pour me laisser sans
doute le temps d'assimiler la génialitude de cette équation)... Mais personne ne
peut dire où se trouve un électron à un instant donné. La question même n'a pas de
sens.
- Je ne vois toujours pas...
- Vous allez comprendre, si vous me laissez parler.
Je me le tins pour dit et restai coi.
- Vous voyez, reprit-il, il est très facile de produire des particules, des
photons ou des atomes qui sont dans une telle superposition d'état. Il y a même un
effet boule de neige : quand une particule qui se trouve dans un tel mélange
d'états heurte une autre particule ou un atome, l'ensemble se trouve immédiatement
dans une nouvelle superposition d'état, et on peut calculer très précisément les
probabilités de présence du nouvel ensemble à tel ou tel endroit. On appelle cela
la fonction d'ondes : c'est une sorte de champ associé à chaque particule, ou
groupe de particules, et qui s'étend dans l'univers tout entier. La valeur de ce
champ, de cette fonction d'onde, en un point donné de l'espace, détermine la
probabilité que l'objet considéré soit précisément en ce point. Mais il y a un
hic...