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Frères musulmans dans le Golfe : enjeux politiques

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novembre 2017

Les Frères musulmans dans les


monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

Carine Lahoud Tatar

w w w . f r s t r at e g i e . o r g
Sommaire

INTRODUCTION ............................................................................................................... 5

1– LA MATRICE ÉGYPTIENNE À L’ORIGINE DE L’EXPANSION RÉGIONALE DU MOUVEMENT


DES FRÈRES MUSULMANS ...................................................................................... 7

1.1 – Émergence d’un mouvement de masse : prédication et actions............. 8


1.2 – Répression, radicalisation et expansion ................................................. 10
1.2.1 – Le tournant de la radicalisation intellectuelle de Sayyid Qutb. ................ 10
1.2.2 – Expansion du mouvement dans le monde arabo-musulman .................. 11
1.3 – Les Frères sous Moubarak : entre « clandestinité ouverte » et
légalisme ................................................................................................... 14
1.4 – Les Frères musulmans et la révolution en Égypte : Grandeur et
décadence ................................................................................................. 14

2– LES FRÈRES MUSULMANS DANS LES PAYS DU GOLFE : DE L’ACCUEIL À LA


RÉPRESSION ....................................................................................................... 17

2.1 – Les mécanismes d’importation de l’idéologie frériste dans la peninsule


arabique..................................................................................................... 18
2.2 – Une menace de l’intérieur ? ..................................................................... 20
2.2.1 – Perception subjective de la menace ....................................................... 20
2.2.2 – La guerre du Golfe de 1990-1991 et la crise interne frériste ................... 22
2.2.3 – Absence de stratégie cohérente des monarchies du Golfe à l’égard des
Frères musulmans.................................................................................. 23
2.3 – Fragilisation des Frères du Golfe depuis le printemps arabe................ 24

3– LES FRÈRES MUSULMANS ET LE QATAR : DES RELATIONS PRAGMATIQUES ............ 26


3.1 – Les Frères musulmans et la naissance de l’État du Qatar ..................... 27
3.2 – Al-Jazeera : outil de la politique étrangère de l’Émirat et de
décloisonnement des Frères.................................................................... 30
3.3 – Islamisme et politique étrangère : exister sur la scène mondiale pour
pallier les fragilités internes ..................................................................... 32

4– LES FRÈRES MUSULMANS AU BAHREÏN ET AU KOWEÏT : UNE PARTICIPATION AU JEU


POLITIQUE ........................................................................................................... 35

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2
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

4.1 – Le contexte socio-politique : élément structurant de la spécificité des


Frères musulmans au Koweït et au Bahreïn ........................................... 35
4.1.1 – L’environnement politique....................................................................... 36
4.1.2 – La question sociale et économique ........................................................ 38
4.1.3 – Les tensions inter-dynastiques ............................................................... 39
4.2 – Un jeu complexe avec le régime .............................................................. 40
4.2.1 – Les Frères musulmans au Koweït : entre monarchie et opposition ......... 40
4.2.2 – Les Frères Musulmans au Bahreïn : Alliés indéfectibles de la
monarchie .............................................................................................. 45
4.3 – Les Frères et le printemps arabe : des relations tendues avec le
régime ........................................................................................................ 49

CONCLUSION ............................................................................................................... 52

BIBLIOGRAPHIE ............................................................................................................ 55

ANNEXE 1 - SITUATION DES FRÈRES MUSULMANS DEPUIS 2011 ...................................... 58

ANNEXE 2 - SITUATION DES FRÈRES MUSULMANS DANS LES SUITES DE LA CRISE ENTRE LE
QATAR ET LES ÉTATS DU CCG ............................................................................ 59

F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
3
INTRODUCTION

Les Frères musulmans incarnent l’une des matrices intellectuelles de l’islamisme, enten-
due comme une idéologie religieuse et politique qui attribue à l’islam des prétentions
globales vis-à-vis de la société. Impliqués dans la politique égyptienne depuis les années
1940, ils apparaissent comme une force armée, dans certains contextes socio-politiques,
à même de questionner l’autorité de l’État. Ils posent la question de la légitimité des
gouvernants qui ne paraissent pas à leurs yeux se soumettre à la norme supérieure isla-
mique (chari’a), censée être partagée par l’ensemble de la société. Alors que le projet de
réformes défendu par les Frères musulmans domine le champ culturel, il sera confronté,
à partir de la fin des années 1970, à l’émergence d’un discours contre-hégémonique
salafiste, venu de l’Arabie saoudite, qui prône une vision alternative de la société et se
livre à une lutte symbolique en termes de représentation et de construction de la réalité
et de sens.

L’implantation des Frères musulmans dans les monarchies du Golfe est fortement liée à
l’histoire complexe des relations du mouvement avec l’État égyptien, qui oscillent selon
les lieux et les périodes entre clandestinité et légalisme, répression et tolérance, inté-
gration et exclusion. Après les purges nassériennes (1954-1967), la persécution et l’exil
ont favorisé l’essaimage des Frères égyptiens à l’étranger et le resserrement des liens
organiques, humains, idéologiques et financiers qui unissent la société-mère à ses diffé-
rentes sections établies dans les pays de la région. Le mouvement des Frères musulmans
est traversé par des dynamiques qui provoquent une tension perpétuelle entre fragmen-
tation et unification dès lors que les islamistes sont à la fois membres d’un réseau trans-
national qui accapare leurs allégeances et citoyens d’un État dans lequel ils occupent des
fonctions politiques. L’interaction entre ces deux niveaux complexifie la définition iden-
titaire en raison de l’allégeance du groupe religieux au réseau transnational et de sa
réinterprétation en fonction des intérêts et objectifs propres au mouvement et des con-
traintes locales qui pèsent sur son action. Le réseau transnational demeure le vecteur
d’une identité collective, un référentiel commun, façonné de manière quasi-exclusive par
les Frères égyptiens en termes victimaires et qui cherche à produire de la solidarité entre
membres, un investissement moral commun et un sentiment d’appartenance à la com-
munauté des Frères dans sa globalité. Placé sous l’autorité du guide suprême et cha-
peauté par l’internationale des Frères, le réseau transnational constitue également une
contrainte à l’intégration nationale des branches locales, tentées de défendre leur auto-
nomie par rapport à la matrice qui les a vus naître. Il semble que ce sont désormais des
problématiques locales qui les mobilisent en premier lieu, même si c’est l’articulation de
celles-ci au contexte global qui donne sens à leur réflexion et à leur action. Il est donc
parfaitement illusoire de considérer les Frères musulmans d’Égypte comme une sorte de

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5
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

holding administrant les activités de ses succursales à travers le Moyen-Orient. Ces or-
ganisations ont adopté un pragmatisme à toute épreuve pour survivre sous des régimes
souvent hostiles, et opté pour des agendas différents, voire opposés, de celui des Frères
égyptiens.

L’analyse de la trajectoire et de l’évolution des diverses branches doit être mise en pers-
pective avec le contexte socio-politique des pays d’accueil. En effet, la spécificité de la
nature des régimes, la participation institutionnelle, les stratégies de légitimation des
familles régnantes, l’hétérogénéité de la structure sociale et les relations avec le pouvoir
sont autant de facteurs structurants de l’action des Frères musulmans dans les pays du
Golfe. Les familles régnantes restent au cœur d’un système complexe d’intérêts croisés
qu’elles ont construit, et la stabilité du régime est facilitée par la mainmise qu’elles exer-
cent sur la manne pétrolière et par l’utilisation judicieuse qu’elles en font. Cooptés au
Bahreïn et au Qatar, opposants institutionnalisés au Koweït, et réprimés en Arabie saou-
dite et aux Émirats Arabes Unis, les islamistes sont traversés par des dynamiques propres
qui tiennent à leurs jeux d’acteurs et aux réponses apportées par le régime selon une
lecture subjective de la menace qu’ils représentent. Les Frères musulmans se mobilisent
selon des mécanismes et des dynamiques qui sont propres à l’environnement politique,
économique et social dans lequel ils émergent et se développent. Dans ce cas, il n’existe
pas de modèle unique d’évolution des Frères musulmans dans les pays du Golfe, contrai-
rement aux dynamiques d’importation de l’idéologie qui suivent un cheminement simi-
laire.

Cette étude sur les Frères musulmans dans les pays du Golfe s’inscrit dans une perspec-
tive sociologique et politique afin de mettre en lumière les dynamiques d’interactions qui
s’expriment à la fois dans le paysage régional, national et local. Dès la naissance du mou-
vement dans la péninsule arabique, le défi majeur que les branches locales des Frères
ont dû relever est celui de « nationaliser » l’idéologie de l’organisation-mère importée
et exogène au contexte des pays de la région, autrement dit, de se construire une iden-
tité collective susceptible de se greffer au tissu social local et une identité politique qui
inscrive leur action dans un programme pluridisciplinaire conservateur répondant aux
préoccupations économiques, sociales, politiques, éducatives et morales des populations
locales. Ainsi, cette étude propose de consacrer un premier chapitre à l’Association des
Frères musulmans en Égypte, en tant que vecteur et ressource essentielle de l’expansion
régionale de la Confrérie, pour relever dans un second temps les mécanismes d’impor-
tation de l’idéologie et les stratégies d’implantation de la présence des Frères dans la
péninsule arabique. Puis, à travers l’analyse des relations complexes entre les branches
locales et le pouvoir au Qatar, au Koweït et au Bahreïn, cette étude vise à mettre en
lumière la diversité de parcours et d’évolution des groupes affiliés aux Frères musulmans
dans la région du Golfe.

6 F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
1 – La matrice égyptienne à l’origine de l’expansion régio-
nale du mouvement des Frères musulman s

L’analyse des Frères musulmans dans les pays du Golfe implique dans un premier temps
de retracer l’histoire de la Confrérie en Égypte, dans la mesure où la compréhension de
l’islam et l’identité particulière dont ils se revendiquent ont été importées d’Égypte par
des activistes étrangers. Retravaillées, reformulées et cadrées par les « entrepreneurs »
golfiens et étrangers établis dans les monarchies de la péninsule arabique, elles se sont
greffées au tissu social local. Ainsi, le processus de construction identitaire oscille entre
une vision universaliste prônée par Hassan al-Banna et une dimension locale nationale.
L’étude de cette dimension nous invite donc, dans un premier temps, à mettre en pers-
pective les dynamiques identitaires qui se créent entre acteur national et matrice trans-
nationale. C’est en grande partie une influence culturelle qui est véhiculée par la Con-
frérie ayant comme plus petit dénominateur commun l’islamisation de la société. Les
relations dynamiques que les branches du Golfe entretiennent avec l’acteur transnational
s’inscrivent théoriquement dans un rapport de subordination, contesté par les acteurs
politiques locaux, tentés de fonder leur propre groupe. S’ils espèrent un ancrage social,
ils sont contraints de reformuler et d’adapter au contexte national les ressources idéo-
logiques et identitaires que leur fournit la matrice transnationale. Il s’agit de construire
leur identité propre, face au réseau international qui les a vus naître, pour inciter leurs
sympathisants à l’activisme.

Retracer l’histoire de la Confrérie des Frères musulmans se révèle très complexe en


raison de la multitude d’interprétations du legs doctrinal de son fondateur, Hassan al-
Banna, des modes d’action et des modèles organisationnels selon les évolutions des con-
textes socio-politiques. Plus encore, l’étude des Frères musulmans dans le Golfe ne sau-
rait faire l’impasse sur l’analyse des rapports qu’entretient la communauté-mère avec le
pouvoir égyptien dans la mesure où ils conditionnent au plus haut point le comporte-
ment et la stratégie des branches locales. Ces dernières vont contribuer à développer
les capacités de résilience de la communauté des Frères et permettre une résistance aux
chocs et aux crises en servant de base arrière de repli après les différentes vagues de
répression et d’arrestation qui ont frappé les Frères égyptiens et syriens.

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7
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

1.1 – Émergence d’un mouvement de masse : prédication et actions

La Confrérie des Frères musulmans (al-ikhwan al-muslimun, FM) apparaît en Égypte à la


fin des années 1920 dans un contexte socio-politique de grand désarroi dans la région,
marqué par les traumatismes de l’emprise coloniale et de l’abolition du Califat par Kamal
Atatürk en 1924, qui symbolisait l’unité des croyants. Pour sortir de cette crise existen-
tielle de décadence des sociétés musulmanes, certains militants voient dans l’islam
l’unique remède. C’est dans ce cadre que le projet de réforme des FM se trouve forgé
par un instituteur égyptien, Hassan al-Banna (1906-1949), mais aussi affecté, tandis qu’il
s’internationalise moyennant un nombre d’adaptations aux contextes nationaux. Il con-
naît une militarisation partielle et une radicalisation de certaines de ses composantes au
moment où la confrontation avec les pouvoirs en place s’intensifie et alors que de nom-
breux membres sont emprisonnés, exécutés ou contraints à l’exil.

À l’origine, l’islam des Frères refusait de se cantonner au piétisme et au culte, mais op-
posait une « modernité islamique » à celle de l’Europe1. L’islam est donc perçu comme
un système global de vie, un ordre supérieur et total qui doit régner sans partage sur
l’espace social musulman, garantissant une cohésion sociétale, car il est à la fois « dogme
et culte, patrie et nationalité, religion et État, spiritualité et action, Coran et sabre ».2
Pour atteindre cet objectif, les Frères se doivent au préalable d’islamiser la société par
le bas et de favoriser l’éducation religieuse, morale, scolaire et physique de l’individu car
sa transformation en un être pieux touchera des cercles plus larges. Par cet effet de
ruissellement, la communauté des croyants mettra en œuvre d’elle-même la solution
islamique à terme3. Quant à la question de l’établissement d’un État islamique, Hassan al-
Banna a très clairement rejeté l’usage de la force ou l’engagement révolutionnaire
comme moyen d’action pour y parvenir. En revanche, la prise du pouvoir par l’activisme
politique puis la mise en place des États islamiques, qui assureront la suprématie de la
chari’a (loi islamique) et s’engageront progressivement dans un processus d’intégration à
travers des programmes de coopération, aboutiront à l’abolition des frontières natio-
nales et à la proclamation du califat sur la oumma (communauté des croyants).4

À ses débuts, le mouvement des FM se limite à Ismailiyya, ville du nord-est de l’Égypte,


et sa périphérie. Puis, en 1932, son fondateur est muté au Caire. Cet évènement marque
le début d’une nouvelle ère puisque ce transfert facilite la diffusion de la prédication de
l’enseignant auprès d’une audience plus large. Sa croissance s’accélère en Égypte et dans
le reste du monde arabe. L’association devient rapidement un mouvement de masse :

1
Gilles Kepel, Jihad, expansion et déclin de l’islamisme, Paris, Gallimard, 2003, pp. 56-57.
2
Nabil Mouline, Le Califat. Histoire politique de l’islam, Paris, Flammarion, 2016, p. 244.
3
Hasan al-Banna, Recueil de Lettres [majmu’a rasa’il], s.d., Le Caire, al-Tawfikia, pp. 198-200.
4
Nabil Mouline, op. cit., p. 244-245.

8 F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

près de 300 sections sont recensées en 1938 et plus de 2000 en 19485. Pour organiser
son action, elle se dote d’une structure moderne, centralisée et hiérarchisée, constituée
de réseaux denses de branches locales implantées sur l’ensemble du territoire6, toutes
unies par une idéologie commune et un programme de réformes dont la grande partie
sera formulée par al-Banna au cours des années 19307. L’engagement des activistes est
assuré par le serment d’obédience (bay’a), prêté à la personne du Guide général (murchid
al-’am), par la loyauté envers ses Frères (bay’a al-ukhuwa) ainsi que par la mise en place
de dispositifs éducatifs et d’endoctrinement8.

En Égypte, entre 1945 et 1949, le mouvement connaît son apogée mais ne parvient pas
à réaliser son objectif principal : s’emparer du pouvoir. Cet échec pousse une minorité
à recourir à l’usage de la violence. Le Premier ministre, Mahmoud Fahmi al-Nuqrashi,
proclame la dissolution de l’Association et est assassiné en 1948 par un Frère. Cet évè-
nement précipite l’organisation dans une période trouble et le gouvernement entame
une première vague de répression. Hassan al-Banna refuse d’entériner le décret de dis-
solution et l’association entre dans la clandestinité9. Deux mois plus tard, en février 1949,
il sera lui-même assassiné et l’ensemble du mouvement se trouve en proie aux dissen-
sions sur la question de son héritage. La mort d’al-Banna crée un vide idéologique car le
fondateur n’a guère laissé de trace écrite de sa pensée qui aurait permis aux Frères de
répondre aux défis auxquels ils seront confrontés par la suite10. Tant qu’il vivait, il tran-
chait de tout. Sa disparition a laissé le champ libre à toutes sortes d’interprétations de
son legs doctrinal.

5
Olivier Carré, Gérard Michaud, Les Frères Musulmans (1928-1982), Paris, Gallimard/Julliard,
1983, p. 21.
6
Pour une analyse détaillée de la structure organisationnelle du mouvement en Égypte, se ré-
férer notamment à Brynjar Lia, The Society of the Muslim Brothers in Egypt. The Rise of an Islamic
Mass Movement (1928-1942), Reading: Ithaca Press, 1998, p. 93-148 ; Richard Mitchell, The So-
ciety of the Muslim Brothers, New York : Oxford University Press, 1993, version rééditée, p. 163-
184.
7
Brynjar Lia, op. cit., p. 72.
8
Richard Mitchell, op. cit., p. 195-200.
9
Ibid., p. 68 s.
10
L’œuvre de Hassan al-Banna se limite, pour l’essentiel, à son autobiographie, Mémoires de la
prédication et du prédicateur [Mudhakirat al-da’wa wal da’iyya] et au Recueil des lettres de
l’imam martyr [Majmu’at al-risa’il al-Imam al-chahid].

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

1.2 – Répression, radicalisation et expansion

Malgré ces évènements, les liens entre l’organisation des Frères musulmans et les Offi-
ciers Libres se maintiennent. À la révolution du 23 juillet 1952 qui porte Nasser au
pouvoir, les Frères musulmans y apportent un soutien décisif par la mobilisation de leur
base populaire. Mais alors que ceux-ci espéraient voir émerger une donne politique fa-
vorable, ils vont devenir les principales victimes du régime militaire. Dès octobre 1954,
après une tentative d’assassinat de Nasser dont les Frères sont accusés, une vague de
répression s’abat sur le mouvement11. Celle-ci sera suivie d’une seconde (1966-1971),
encore plus terrible, après des accusations de complot portées contre eux en 1965.
Deux dynamiques distinctes se mettent en place au sein de la Confrérie, principalement
à partir du milieu des années 1950. D’une part, la pensée islamiste se radicalise, en par-
ticulier parmi les Frères emprisonnés. D’autre part, de nombreux membres du mouve-
ment s’exilent et se retrouvent dans des pays voisins voire encore dans les monarchies
du Golfe.

1.2.1 – Le tournant de la radicalisation intellectuelle de Sayyid Qutb.

C’est dans l’univers des prisons nassériennes et des camps de concentration que la pen-
sée du mouvement va connaître une évolution décisive, dans le sens d’une radicalisation.
Elle est l’œuvre de Sayyid Qutb (1906-1966) qui séjourne en prison de 1954 à 1966, date
à laquelle il sera pendu. C’est à cette période qu’il achève la rédaction de son œuvre
majeure À l’ombre du Coran (fi zalal al-kur’an), son commentaire volumineux du Coran,
et Signes de piste (ma’alim fil tariq), une formulation synthétique du premier et qui servira
de manifeste pour la plupart des tendances radicales du mouvement islamiste.
Partant du constat de la faillite de l’Occident, du capitalisme et du socialisme, la solution
aux problèmes de l’humanité passe, selon Qutb, par la résurrection de l’islam. Cette
approche n’est pas une innovation dans la pensée des Frères puisque Hassan al-Banna
l’avait auparavant défendue. Mais l’apport de Qutb par rapport au corpus traditionnel
des Frères est l’utilisation « transhistorique » du terme jahiliyya (mécréance ou igno-
rance) pour caractériser la société dans laquelle il vit : il ramène la société contempo-
raine au paradigme antérieur à l’Hégire et propose d’adopter à son égard la même atti-
tude de retrait qu’eurent le Prophète et ses Compagnons. Les vrais croyants, désormais
minoritaires, doivent accomplir un exode (al-hijra), en se séparant spirituellement et phy-
siquement des sociétés impies (kafir)12. Une fois cette avant-garde de croyants (tali’a)
constituée, elle doit alors se lancer à la conquête du monde impie dans le cadre d’un

11
Richard Mitchell, op. cit., p. 151-162 ; Olivier Carré, Gérard Michaud, op. cit., p. 49-63.
12
Gilles Kepel, Le Prophète et Pharaon, Aux sources des mouvements islamistes, Paris, Seuil,
1993, p. 50 ; Sayyid Qutb, Milestones [ma’alim fil tariq], Trad. Mohammed Moinuddin Siddiqui,
Kuwait, al-Faisal Press, 1989, p. 32-33.

10 F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

jihad intégral contre l’ennemi proche, l’ennemi n’étant donc plus le colonialiste, mais le
mauvais musulman.
La seconde innovation de Qutb consiste à accorder une place centrale au concept de
souveraineté absolue divine (al-hakimiyya)13, qui fonctionne en tandem avec celui de l’ado-
ration (‘ubudiyya). Ces deux notions permettent en fait de mesurer cet état d’ignorance14.
Ainsi, dans une société musulmane, la seule souveraineté qui s’exerce est celle qui s’ap-
puie sur Dieu et sur sa chari’a. Par opposition, la société « jahilite » est dirigée par le
prince pervers qui se fait adorer à la place de Dieu et qui gouverne sous l’empire de son
seul caprice. Qutb déclare donc qu’est jahilite toute société qui n’est pas musulmane de
fait ou toute société musulmane où l’islam n’est pas appliqué ou appliqué seulement en
partie, même si les individus se proclament musulmans et accomplissent leurs obligations
coraniques et même si la légitimité islamique du pouvoir est reconnue par les institutions
de l’islam, telles al-Azhar15. La société égyptienne est identifiée à la société jahilite et
Nasser au prince pervers. Cette identification est aussi une innovation par rapport à al-
Banna puisque celui-ci n’avait jamais déclaré la société égyptienne a-islamique16. Qutb
interprétera donc de façon radicale la doctrine du fondateur. Ce dernier avait une vision
sunnite traditionnelle de compromis avec tout pouvoir en place, non pleinement isla-
mique certes, mais pas impie non plus. Selon al-Banna, la prédication (da’wa) amènerait
la société à mieux s’islamiser. Dès la fin des années 1960, ces deux courants, « réfor-
miste » ou bannaiste et « révolutionnaire » ou qutbiste, vont s’affronter dans le monde
arabe pour le contrôle des appareils du mouvement17.

1.2.2 – Expansion du mouvement dans le monde arabo-musulman

La stratégie d’expansion du mouvement a été pensée dans les années 1930 par Hassan
al-Banna, alors fortement influencé par la révolte des Arabes en Palestine18. Dès lors,
cette question nourrira sa réflexion en matière de colonisation et de jihad (guerre sainte)
qu’il justifie par des considérations à la fois religieuse et politique19. L’internationalisation
des Frères s’inscrit dans une idéologie qui veut que la prédication (da’wa) se répande
dans les pays musulmans puis dans le monde afin de créer des États islamiques. Ces

13
Qutb avait déjà développé ce concept dans son ouvrage la Justice sociale dans l’islam [al-
’adala al-ijtima’iyya fil Islam]. Voir notamment Olivier Carré, Mystique et politique. Le Coran des
Islamistes : lecture du Coran par Sayyid Qutb, Frère musulman radical (1906-1966), Paris, les
Editions du Cerf, 2004, p. 206-208 ; Tariq Ramadan, Aux sources du Renouveau Musulman. D’al-
Afghani à Hasan al-Banna : un siècle de réformisme islamique, Paris, Bayard, 1998, p. 418-430.
14
Gilles Kepel (1993), op. cit., p. 53.
15
Ibid., p. 54-55.
16
Ibidem.
17
Stéphane Lacroix, Les islamistes saoudiens : une insurrection manquée, Paris, PUF, 2010.
18
Ishak Musa Huseini, The Moslem Brethren : The Greatest of Modern Islamic Movements, Bei-
rut, Khayat’s college Book Cooperative, 1956, p. 74.
19
Abd al-Fattah Mohamed el-Awaisi, The Muslim Brothers and the Palestine Question 1928-
1947, London, Tauris, 1998, p. 2.

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11
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

derniers développeront des programmes de coopération si intenses que l’abolition des


frontières et l’avènement du Califat s’imposeront de manière naturelle.
L’idée de création de l’Organisation internationale des Frères musulmans (al-tanzim al-
duwali), remonte à l’année 1937 lorsque le fondateur de la Confrérie, Hassan al-Banna,
met en œuvre sa stratégie d’expansion en établissant des branches locales au Moyen-
Orient, en Afrique et en Asie. Au cours des années 1960, le bureau exécutif (al-maktab
al-tanfizi) pour la région du Moyen-Orient voit le jour. Présidé par ‘Isam al-’Attar, super-
viseur général du chapitre syrien de l’époque, il se compose des représentants des sec-
tions palestinienne, libanaise, soudanaise, koweïtienne et irakienne. L’objectif était d’as-
seoir une base arrière de repli après les différentes vagues de répression et d’arresta-
tions qui ont frappé les Frères égyptiens et syriens dans la mesure où les ressources
acquises au niveau local doivent alors pouvoir être converties dans le champ transnatio-
nal. Mais la structuration en tant que telle de l’Internationale des Frères a eu lieu plus
tard, le 29 juillet 1982, sous le guide suprême (al-murchid al-’am), Mustafa Machour.
L’expansion des Frères se concrétise, à partir de 1937, avec l’ouverture d’une branche
à Damas, qui sera suivie par d’autres à travers la Syrie et le Liban. En 1946, des sections
fleurissent là où existent des communautés musulmanes – en Palestine, en Jordanie, au
Soudan, en Érythrée, au Maroc, en Irak, en Indonésie, au Ceylan, au Pakistan, en Iran,
etc.20 Cette stratégie suit un cheminement similaire en deux temps : d’abord, il s’agit de
nouer des contacts avec des relais locaux, de préférence bien établis dans leur société,
puis, une fois une base sociale constituée, d’y fonder une branche21. Celle-ci est officiel-
lement composée d’activistes nationaux, mais en réalité, elle se trouve inféodée à la
matrice et sa direction soumise aux Frères égyptiens. En effet, la cinquième partie du
règlement intérieur de l’association, intitulée de « l’organisation des relations entre le
commandement général et les branches locales », pose le principe de la soumission aux
décisions prises par la direction centrale – à savoir le Guide suprême (al-murchid al-’am),
le Bureau de la Guidance générale (maktab al-irchad al-’am) et le Conseil Consultatif gé-
néral (majlis al-chura al-’am) – et à la ligne politique qu’elle formule. En revanche, les
branches locales disposent d’une totale indépendance en ce qui concerne la gestion de
leurs affaires propres. Elles sont toutefois tenues d’envoyer un rapport annuel d’activités
et, dans certains cas, de solliciter une autorisation préalable auprès de la direction cen-
trale lorsque leurs activités ou positions politiques risquent de nuire à celles des autres22.
Pour assurer la connexion entre les sections étrangères et le quartier général, une « sec-
tion de liaison avec le monde islamique » est créée. Cette dernière est chargée de la

20
Ishak Musa Huseini, op. cit., p. 73-86 ; Brynjar Lia, op. cit., p. 154-156.
21
Ishak Musa Huseini, Ibidem.
22
Le règlement intérieur se trouve en annexe de l’ouvrage collectif dirigé par : Abdallah al-Nafisi,
Le mouvement islamiste : une vision d’avenir [al-haraka al-islamiyya : ru’iyya mustaqbaliyya], Le
Caire, Editions Madbuli, 1989, p. 401-412.

12 F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

diffusion de l’idéologie auprès des branches nationales, de l’organisation d’une confé-


rence annuelle à laquelle participent leurs représentants et de l’étude des difficultés aux-
quelles est soumise l’Oumma23. En parallèle à la structuration du mouvement, l’idéologie
des Frères se répand très rapidement dans le Moyen-Orient de diverses manières. Cer-
tains étudiants, venus poursuivre leurs études au Caire rentrent dans leur pays d’origine
imprégnés des idées des Frères. Des rencontres interpersonnelles sont suscitées lors du
pèlerinage annuel à la Mecque, où des tentes seront dressées pour convertir les croyants
de l’ensemble du monde musulman. La circulation de livres et des revues assure une
vision unifiée de leur représentation du monde. Et la présence de militants égyptiens
dans les pays arabes pour superviser la création des sections étrangères et aider à la
formation de cadres locaux joue aussi un rôle majeur dans la diffusion de l’idéologie24.
La mise en place d’un vaste réseau transnational, depuis les années 1940, pour consolider
le leadership égyptien et instaurer un véritable mouvement panislamique, constitue une
ressource de premier ordre, en particulier au cours des vagues de répression, qui sera
mise au service des Frères contraints à l’exil.
Dès l’été 1971, les Frères égyptiens sont libérés des prisons et l’organisation bénéficie
de changements importants qui voient le jour dans le champ culturel régional : la défaite
de la guerre des Six jours sape l’édifice idéologique du nationalisme et crée un vide qui
facilitera, quelques années plus tard, la pénétration des idées islamistes nouvelles issues
en particulier de l’œuvre de Sayyid Qutb, restées jusqu’alors confinées dans certains
cercles de Frères musulmans et dans les prisons nassériennes. C’est dans le champ cul-
turel que s’exprimera le mécontentement politique et social, à travers le rejet de l’idéo-
logie nationaliste des régimes en place, et la substitution à celle-ci de l’idéologie islamiste.
Ainsi, la longue incubation des idées, commencée dans les années 1930, donne naissance
à des perspectives nouvelles où le développement de la culture islamique peut doréna-
vant être envisagé à partir d’un cadre étatique moderne. Occupant une position domi-
nante au sein l’espace culturel arabe, le mouvement des Frères s’impose surtout grâce à
la circulation des idées de jeunes intellectuels, soucieux de renouer avec leur patrimoine
islamique, qui finissent par avoir un impact significatif sur le débat public. Les noyaux
anciennement implantés se renforcent, et de nouveaux groupes de Frères naissent dans
les pays musulmans, affichant leur autonomie, telles les branches de Tunisie, du Soudan
et de la bande de Gaza.

23
Cette section se compose de six comités permanents, chacun étant en charge d’une zone géo-
graphique : l’Afrique du Nord ; l’Afrique de l’Est et du Sud-ouest ; le croissant fertile ; la pénin-
sule arabique ; la Turquie, l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan ; l’Inde, le Ceylan, l’Indonésie, la
Malaisie, les Philippines, la Chine et autres régions de l’océan Pacifique et de l’Asie. Richard Mit-
chell, op. cit., p. 172-174.
24
Ibid. p. 190.

F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
13
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

1.3 – Les Frères sous Moubarak : entre « clandestinité ouverte » et légalisme

Sous la présidence de Hosni Moubarak (r. 1981-2011), les Frères musulmans bénéficient
d’une marge de tolérance variable qui leur permet de développer, dans une certaine
mesure, des activités sociales et caritatives, et de participer aux processus électoraux,
de façon plus ou moins limitée. Marie Vannetzel qualifie cette situation particulière de
« clandestinité ouverte »25 . L’organisation des Frères ré-émerge au tournant des années
1970, avec l’arrivée au pouvoir d’Anouar al-Sadate, en étant conditionné à un compromis
avec le régime : le mouvement en voie de restructuration est autorisé à accéder à une
forme d’existence informelle, sans toutefois recouvrer aucun statut légal. Ce compromis
se poursuit sous la présidence de Hosni Moubarak.

Durant les années 1980, le mouvement se reconstruit une large assise sociale notam-
ment à travers son action dans les universités, dans les ordres professionnels, dans les
mosquées privées et dans le secteur associatif. L’appareil organisationnel, sous forme
pyramidale, se restructure peu à peu et acquiert une certaine visibilité. Les Frères se
lancent dans le jeu électoral se saisissant des opportunités offertes par la libéralisation
limitée instaurée par Moubarak au début de son règne afin de s’imposer comme acteur
politique de facto, et ce malgré leur illégalité. Ils participent sur les listes d’autres partis
puis en tant que candidats indépendants en mobilisant leurs soutiens et leur implantation
sociale et caritative, de sorte qu’à partir des années 1990, le durcissement du régime à
l’égard des Frères les contraint de nouveau à la clandestinité. Si la répression se fait plus
intense, elle ne met ni fin à l’organisation ni à l’implantation sociale du mouvement, qui
contourne les interdits selon des pratiques plus informelles au niveau des sociabilités
ordinaires. Si bien que le mouvement parvient à se maintenir en dépit de son interdic-
tion : aux élections législatives de 2000 et 2005, les Frères remportent 17 puis 88 sièges
(sur 434), score inédit pour l’opposition et les Frères, en raison du contrôle étroit dont
ils faisaient l’objet de la part des services de renseignement (mukhabarat). Cette sortie
de la clandestinité sera de courte durée et, en 2010, le régime verrouille à nouveau
fermement le processus électoral.

1.4 – Les Frères musulmans et la révolution en Égypte : Grandeur et décadence

L’onde de choc révolutionnaire qui débuta en décembre 2010 en Tunisie gagne l’Égypte :
les manifestants de la place Tahrir provoquent le départ de Hosni Moubarak, le 11 février
2011, abandonné par l’armée et par l’Occident. Dans le contexte de recomposition du
champ politique national et régional, l’organisation des Frères égyptiens, victime de

25
Marie Vannetzel, « Égypte, impasse de la clandestinité », dans Pierre Puchot (dir.), Les Frères
musulmans et le pouvoir (2011-2014), Galaade Editions, 2015, pp. 18-61.

14 F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

longue date de la répression des régimes successifs, se saisit des extraordinaires ouver-
tures offertes et se lance dans la politique de post-révolution. Elle utilise les institutions
démocratiques pour arriver au pouvoir et fonde en avril 2011 son premier parti officiel,
le parti de la Liberté et de la Justice (al-hurriyya wal-adala), vitrine politique de la gama’a.
En 2012, Mohamed Morsi, alors dirigeant du parti et membre du bureau politique des
Frères musulmans, est élu à la présidence de la République. Mais, la « frérisation » des
diverses instances de l’État inquiète et les mesures prises par Morsi attirent la foudre de
la magistrature, des salafistes − qui oscillent entre « rivalité électorale et soutien straté-
gique »26 − et de l’armée qui avait pourtant soutenu son accès au pouvoir mais qui s’op-
pose à sa politique sécuritaire. Les salafistes rejoignent la coalition anti-Frères qui fit
appel à l’armée pour mettre un terme au mandat de Morsi. Pour ces derniers qui béné-
ficient de la bienveillance du régime pour contrer l’influence des Frères par tous les
moyens, l’arrivée au pouvoir de Morsi se traduit inévitablement par une hégémonie
croissante de leur concurrent sur le discours religieux et la société. En s’aliénant la plu-
part des forces socio-politiques, les Frères ne sont pas parvenus à imposer des réformes
viables aux problèmes socio-économiques ni à assurer la transition démocratique.
L’échec de Morsi et le coup d’État mené par l’armée en juillet 2013 se traduisent par le
retour des militaires au cœur du pouvoir politique, représentés en la personne d’Abdel
Fattah al-Sissi (que Morsi avait nommé un an plus tôt ministre de la Défense) qui se porte
finalement à la présidence de la République.

Les Frères musulmans sont désormais désavoués. La clandestinité à laquelle ils sont au-
jourd’hui contraints est bien différente de la « clandestinité ouverte » qu’ils connurent
sous Moubarak. D’abord, le nouveau régime d’al-Sissi remet totalement en cause la
marge historique dont bénéficiait le mouvement, y compris sur le plan des activités ca-
ritatives et sociales. La Confrérie est officiellement décrétée « organisation terroriste »
le 25 décembre 2013 − désormais toute personne soupçonnée de sympathie ou d’ap-
partenance à la Confrérie est passible de cinq années d’emprisonnement. Les Frères
musulmans égyptiens ont désormais le choix entre l’exil et le retour à la clandestinité, la
prison ou la mort. Si les Frères musulmans ont réussi leur implantation dans la société,
leur intégration au jeu politique reste l’un des enjeux pour la région. La Confrérie et son
parti sont donc décapités. En revanche, le parti salafiste al-Nour (qui avait obtenu un
quart des sièges aux législatives de 2012) est épargné en raison du soutien apporté à la
destitution de Morsi : il s’est retrouvé en posture d’arbitre et pourrait tirer son épingle
du jeu, en tant que seul représentant de l’islam politique.

26
Patrick Haenni, « The Reasons for Muslim Brotherhood’s Failure in Power », dans Bernard
Rougier, Stéphane Lacroix (dir), Egypt in Revolution. Politics, Religion and Social Mouvements,
Palgrave, 2016, pp. 19-39.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

16 F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
2 – Les Frères musulmans dans les pays du Golfe : de l’ac-
cueil à la répression

Les relations des Frères musulmans avec les États du Golfe se caractérisent par une
disparité de trajectoires politiques et de choix stratégiques selon l’environnement socio-
politique interne, alors que le processus d’implantation répond, quant à lui, à un scénario
similaire. Les branches des Frères musulmans implantées au sein des différents pays du
Moyen-Orient ne constituent pas une seule et même entité mais prennent de multiples
visages, qui s’opposent parfois radicalement. En effet, le parti de la Liberté et de la Justice
égyptien s’est engagé dans une conquête électorale des institutions politiques, l’expé-
rience gouvernementale de Mohamed Morsi s’interrompant à la faveur du coup d’État
militaire de juin 2013. Le mouvement tunisien Ennahda a, quant à lui, fait le choix en
2012 d’une « troïka » gouvernementale avec des formations de centre gauche pour ac-
cepter, fin 2014, d’entrer dans un gouvernement d’union nationale avec Nidaa Tounès,
une formation qui se réclame de l’héritage destourien.

La vague révolutionnaire de 2011 qui porta au pouvoir les Frères musulmans égyptiens
et tunisiens, n’a pas épargné la région du Golfe où des mobilisations de masse se sont
déroulées avec des degrés d’intensité variables. De toute évidence, le printemps arabe
est perçu par les monarchies du Golfe sous le prisme sécuritaire, comme une menace
existentielle à leur survie dont le danger émanerait à la fois des demandes de démocra-
tisation formulées par la rue arabe et de la prise du pouvoir politique par les Frères
musulmans, une fois un processus électoral libre relancé. Ainsi, l’organisation frériste
passe de la catégorie de risque potentiel à la stabilité des monarchies en sa qualité de
groupe d’opposition, à celle d’une menace imminente en tant qu’organisation conquérant
le pouvoir et jouissant d’une exceptionnelle capacité de mobilisation en période révolu-
tionnaire et post-révolutionnaire. Dans ce contexte, les Saoudiens et leurs alliés au sein
du Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCEAG) vont tenter de « sécu-
riser » l’appartenance à la communauté frériste comme enjeu prioritaire et régional.
Cependant, la perception subjective de cette menace sera interprétée par chacune des
six monarchies au regard de ses intérêts nationaux et régionaux propres.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

2.1 – Les mécanismes d’importation de l’idéologie frériste dans la peninsule ara-


bique

S’appuyant sur les institutions naissantes des États du Golfe, le mouvement des Frères
musulmans parvient à étendre son emprise à une génération entière de jeunes golfiens,
au moment où s’organisent en son sein des réseaux plus structurés. Bénéficiant dès les
années 1950 d’un contexte politique extrêmement favorable, il s’impose très vite comme
un acteur incontournable au sein de la région et les Frères musulmans exilés, issus de
contextes socio-politiques parfaitement étrangers aux monarchies du Golfe en sont très
largement à l’origine. Ces derniers ont pu prendre pied dans la péninsule au travers des
institutions des États, en particulier le système éducatif, qu’ils ont su mettre au service
de leur vision du monde.

Dès le début des années 1920, Hassan al-Banna fait preuve d’un intérêt grandissant, en
particulier pour l’Arabie saoudite. Il se rend ainsi régulièrement en pèlerinage dans les
villes saintes et profite de ses voyages pour renforcer les liens avec certains notables du
Hedjaz et des pays voisins, favorables à ses idées et au réformisme musulman qui se
développe à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle autour de Jamal al-Din al-
Afghani et de Mohammed Abduh27. À la même époque, d’autres Frères égyptiens se
rendent en Arabie, au Koweït et au Qatar, mais ils sont alors peu nombreux et partent
enseigner pour de courtes durées avant de regagner leur pays d’origine. Jusqu’à l’édifi-
cation des États modernes au cours des années 1950, l’enseignement est assuré, selon
la tradition wahhabite, par des écoles traditionnelles coraniques (katatib) ou par des
hommes de religion (mutawa’) imams ou juges, et se limite à la mémorisation et récita-
tion du Coran, aux hadiths et aux règles de base de la lecture, du calcul et de l’écriture.
Les élèves désireux de compléter leur apprentissage se rendent en Irak ou en Égypte où
ils sont confrontés aux idéologies du panislamisme et du nationalisme qui bouleversent
le monde arabe. De retour, ces notables du Golfe, aguerris aux idées des Frères, seront
les incubateurs du courant islamiste.

La situation change avec l’arrivée au pouvoir dans les années 1950 au Moyen-Orient de
régimes autoritaires, qui parce qu’ils redoutent la popularité croissante des Frères mu-
sulmans, les soumettent à une répression impitoyable. Pour ces derniers, émigrer repré-
sente alors une question de survie. Suite à la première grande vague de répression lancée
par le régime de Nasser en 1954, un grand nombre de Frères égyptiens trouvent refuge
dans le Golfe où ils seront rejoints par des Syriens − à leur tour menacés par Nasser
après la création de la République Arabe Unie (1958) − et par des Irakiens, fuyant le
début des persécutions que marque le coup d’État du général Abd al-Karim Qassim
(1958). L’arrivée en masse de Frères réfugiés coïncide avec les vastes politiques et pro-
grammes de modernisation des institutions, notamment dans le domaine de l’éducation,

27
Stéphane Lacroix, op. cit., p 49-50.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

et cela à grand renfort de pétrodollars, lancés dans les pays du Golfe. Or ces derniers
manquent cruellement de cadres compétents, les oulémas wahhabites, demeurant réti-
cents à la modernité. Ces institutions fraîchement établies serviront de filières de recru-
tement aux Frères du monde musulman. Sous le patronage d’al-Azhar, les notables vont
mettre en place des structures et des réseaux d’accueil visant à compenser la pénurie
de ressources humaines locales. Ainsi, de nombreux Frères se rendent au Koweït, en
Arabie saoudite et au Qatar pour enseigner dans les écoles publiques, prêcher dans les
mosquées, et donner des conférences et séminaires. Une seconde vague d’émigration
des Frères musulmans, principalement égyptiens, a lieu au début des années 1970, dans
un contexte politique très différent. La mort de Nasser en 1970 et l’arrivée d’al-Sadate
au pouvoir se sont traduits par un net apaisement des relations entre le régime égyptien
et le mouvement islamiste, dont la plupart des membres détenus sont relâchés en 1971.
L’émigration revêt en grande partie des considérations économiques : la période fas-
tueuse du « boom » pétrolier offre des opportunités de carrière dans les pays du Golfe,
et les Frères musulmans vont s’appuyer sur les réseaux tissés au cours des décennies
précédentes pour les saisir. Les islamistes investissent depuis les années 1960 les diffé-
rents échelons de l’appareil éducatif où ils enseignent tout type de matières. Ils ne vont
pas seulement agir sur le système éducatif par leur présence au sein de ses appareils, ils
vont également jouer un rôle central dans l’établissement des programmes scolaires et
universitaires pour y diffuser l’essentiel des fondements de l’idéologie et de la vision du
monde qui sont les leurs. À l’époque de la montée des rivalités régionales opposant le
front islamiste saoudien au bloc nationaliste progressiste égyptien, cette généreuse poli-
tique d’accueil des islamistes répond par ailleurs à un dessein politique dûment assumé
par certaines monarchies : construire un islamisme fort pour casser l’opposition natio-
naliste et parfaire une contre-attaque idéologique. Lieux d’incubation idéologique, les
pays du Golfe deviennent à partir des années 1970 le centre nodal où se rencontrent
des groupes de Frères égyptiens et irakiens, auxquels se sont agrégés les Syriens la dé-
cennie suivante suite aux massacres de Hama perpétrés par le régime de Hafez al-Assad
en 1982.

C’est dans ce contexte socio-politique qui leur est complètement étranger et dominé
par la tradition wahhabite que va également naître l’idéologie de la sahwa al-islamiyya (le
réveil islamique), une hybridation de ces deux écoles de pensée distinctes et porteuses
de deux modèles de représentation du monde : la tradition wahhabite et celle des Frères
musulmans. La première est avant tout religieuse et s’est construite face aux bid’a, (in-
novations au dogme originel, celui des pieux ancêtres). Elle a pour ennemis historiques
les groupes non-wahhabites au sein de l’islam, à commencer par les chiites et les soufis.
La seconde est avant tout politique et s’est construite contre « l’Occident impérialiste »
dans sa version bannaiste et contre les « régimes impies » du Moyen-Orient, dans sa
version qutbiste. Les Égyptiens Mohammed Qutb, frère de Sayyid, et Mohamed al-Surrur
Zayn al-’Abidin, le Saoudien Abd al-Rahman al-Dawsari et l’Irakien Mohamed Ahmad al-

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

Rachid fourniront les outils idéologiques nécessaires à ce vaste mouvement de résur-


gence de l’islam28. Les années 1980 marquent la montée en puissance de ce mouvement
au Koweït et en Arabie Saoudite, catalysée par la récession économique et la crise pé-
trolière. Les Sahwistes participent de plus en plus à des débats publics. Ils contestent à
la fois les libéraux, qu’ils accusent de porter atteinte à la société par la sécularisation, et
l’establishment wahhabite, pour son manque d’intérêt pour les questions contempo-
raines − quoique toujours en termes voilés. Dans les années 1990, ils vont plus loin en
dénonçant l’échec de l’État à se conformer aux valeurs islamiques, la corruption et la
soumission aux États-Unis. Les figures les plus emblématiques sont Salman al-Awda, Safar
al-Hawali et Nasser al-’Omar. La guerre du Golfe de 1991 jouera un rôle catalytique
dans la radicalisation et politisation de la Sahwa. Les cheikhs de ce mouvement contes-
tataire dénoncent alors avec véhémence la soumission du clergé au pouvoir. Ils l’accusent
d’accomplir le plan américain visant à dominer la région et à contrôler ses ressources et
d’autoriser à une armée « d’infidèles » de violer le territoire sacré du royaume.

2.2 – Une menace de l’intérieur ?

La perception de la menace sécuritaire et existentielle que feraient peser les Frères sur
les monarchies ne fait pas l’unanimité au sein des Émirats du CCEAG, chacun justifiant
sa position par une lecture pragmatique et fonctionnelle des relations tissées avec le
mouvement islamiste.

2.2.1 – Perception subjective de la menace

La peur des al-Saoud d’Arabie saoudite, des al-Maktoum de Dubaï et des al-Nahyan
d’Abu Dhabi se fonde sur les capacités de mobilisation des mouvements islamistes et sur
leurs intentions hostiles à l’égard des régimes en place. D’une part, depuis les années
1950, les Frères musulmans ont bâti des réseaux sociaux informels très denses au sein
des administrations publiques (ministères de l’Éducation et des Affaires religieuses), des
organisations non gouvernementales par la création d’œuvres caritatives et clubs cultu-
rels, des associations professionnelles et estudiantines de la société civile, et des struc-
tures que leur offrent le champ religieux, la mosquée étant bien plus qu’un espace de
pratique de la croyance, elle peut être lue en termes de valeurs, de significations, de sens
et de représentations. D’autre part, ces capacités de mobilisation des institutions for-
melles et informelles au sein de l’espace social se trouvent renforcées et soutenues au
Koweït et à Bahreïn par des organisations politiques (Mouvement islamique constitu-
tionnel (al-haraka al-islami al-dusturi) et Forum national islamique (al-minbar al-watani al-
islami) qui ont pu souvent s’intégrer au jeu institutionnalisé, parfois dans l’opposition ou

28
Ibid., p. 64-76.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

au service des intérêts de certaines dynasties. Enfin, l’islamisme des Frères n’est pas
seulement l’expression d’un projet politique mais couvre aussi l’invocation de cadres à
référents islamiques dans les sphères sociale et culturelle. La compréhension de la lutte
de pouvoir et l’utilisation de répertoires et cadres de références tirés de la tradition
islamique impliquent un processus de « re-travail » des traditions, de « redéfinition » des
normes sociales et de « reconstruction » des signes et symboles. Depuis les années
1970, les mouvements islamistes se sont appropriés l’islam à la fois comme idéologie et
langage pour cadrer leur action tant dans la sphère publique que privée, étant contestés
par un pouvoir politique dont la légitimité à se prévaloir de la religion se trouve fragilisée
à travers les institutions officielles de l’islam. Ils construisent leur agenda autour des
questions fondamentales sur le sens de la vie et sur la manière dont la religion, ses
croyances et ses pratiques peuvent offrir une ligne de conduite pour la vie quotidienne,
la moralité, l’économie et la gouvernance. Ces innovations culturelles naissent autour de
l’idée que l’islam est la solution aux difficultés économiques, morales et politiques de
l’Oumma. Ainsi, la convergence entre les espaces politique, religieux et social, d’un côté,
et entre les institutions formelles et informelles de l’autre, constitue l’infrastructure isla-
miste qui soutiendrait, le cas échéant, la mobilisation pour torpiller les régimes en place.

Longtemps accueillis par les pouvoirs en place dans les années 1950 et 1960, les Frères
musulmans sont devenus suspects à partir des années 1980 au moment où deux grands
États de la péninsule, l’Arabie saoudite et l’Iran, subissent de plein fouet les premiers
effets du renouveau religieux : le voisin de l’Ouest est ébranlé par la prise d’assaut de la
Mecque et celui de l’Est renversé par la révolution islamique. Ces deux évènements
nourrissent au sein des familles régnantes de la péninsule arabique une certaine suspicion
à l’égard des intentions des mouvements islamistes. La révolution iranienne abordée à
ses débuts par les monarchies comme une question de politique étrangère devient rapi-
dement une affaire intérieure dès que Khomeyni affiche ses ambitions d’expansion. Elle
ouvre des possibilités d’avenir aux courants religieux et d’opposition nationaliste qui
vont être amenés à donner des garanties. L’intervention soviétique en Afghanistan en
1979 relance pour un temps l’entente entre Ryad et les Frères musulmans pour com-
battre le communisme. Cette convergence d’intérêts communs n’est que provisoire : les
régimes du Golfe préfèrent jouer la carte du courant salafiste wahhabite, avant tout
religieux dont la tradition s’est construite face aux bida’, et pour lequel l’ennemi principal
n’est pas le pouvoir politique en place, mais les courants non-wahhabites au sein de
l’islam, que sont notamment les Frères musulmans.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

2.2.2 – La guerre du Golfe de 1990-1991 et la crise interne frériste

La guerre du Golfe est un signe révélateur que les monarchies de la péninsule arabique
sont incapables de se défendre seules – malgré les sommes considérables dépensées
dans le secteur de l’armement – ou avec l’aide exclusive des pays du Moyen-Orient. Face
à l’invasion irakienne du Koweït en 1990, les familles régnantes saoudienne et ko-
weïtienne estiment n’avoir d’autres choix que de faire appel à une force internationale
dirigée par les États-Unis pour protéger leur territoire et servir de base arrière à la
libération du Koweït. L’installation de troupes non musulmanes sur le territoire sacré
des deux lieux saints de l’islam est génératrice d’une crise de légitimité des régimes
dynastiques de la région du Golfe dont la montée en puissance d’une contestation isla-
miste puis sa fragmentation ne sont que la conséquence directe. S’ensuit une guerre de
fatwas qui oppose les oulémas sahwites au clergé traditionnel wahhabite, d’un côté, et
l’implosion du mouvement des Frères musulmans, de l’autre, qui doit alors faire face à
la détérioration des relations entre branches et entre celles-ci et les familles régnantes.

Le jour de l’invasion, le 2 août 1990, l’organisation mondiale publie un communiqué dans


lequel elle condamne la décision de Saddam Hussein et l’invite à retirer immédiatement
et inconditionnellement ses forces armées. Telle fut la position du al-tanzim al-duwali
jusqu’au lancement de l’opération « Tempête du désert » par les troupes de la coalition,
en vue de libérer le Koweït, le 17 janvier 1991, date à laquelle elle rend un second avis
critiquant la présence des troupes étrangères dans la péninsule et mettant en garde
contre l’ingérence des pays occidentaux dans les affaires internes des musulmans. En
réponse à cette décision, les Frères koweïtiens accusent l’organisation mondiale de tra-
hison, lui reprochant de les avoir délaissés au moment où leur pays était occupé par les
unités irakiennes. Ils blâment l’internationale des Frères d’avoir signé le communiqué
final, qui ne condamne pas de manière ferme l’invasion irakienne, mais se borne à dé-
noncer la guerre menée par les « apostats » contre l’islam, l’ingérence et la domination
des Américains et des Européens venus piller les richesses des Arabes29. Ainsi, les
branches locales des Frères musulmans prennent position en fonction de la situation
stratégique de leurs pays respectifs, participant ainsi à l’implosion du mouvement. Les
sections libanaise et irakienne se rallient à la position des Koweïtiens et soutiennent
toute action visant à libérer leur territoire même si elle implique la présence de forces
armées étrangères dans la région. Les branches saoudienne, algérienne, tunisienne et
soudanaise, quant à elles, se positionnent sur la décision de l’organisation mondiale. Et
enfin, les chapitres jordanien et syrien se rallient, dès le début, à la position de Saddam
Hussein30. Abu Hamza al-Naboulsi, un des leaders jordaniens, ira même jusqu’à publier
un éditorial, qu’il intitule « l’islam est plus important que le Koweït… et son peuple »

29
Al-Siyasa (Koweït), 3 juin 1995.
30
James Piscatori, « Religion and Realpolitik : Islamic Responses to the Gulf War » dans James
Piscatori (dir.), Islamic Fundamentalisms and the Gulf Crisis, Chicago Illinois: American Academy
of Arts and Sciences, Fundamentalism Project, 1991, p. 7-39.

22 F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

(al-islam aham min al-kuwait… wa cha’baha)31. Enfin, des figures emblématiques des Frères
musulmans, comme le Soudanais Hassan al-Tourabi, le Turc Necmettin Erbakan et
l’Afghan Gulbuddin Hekmatyar accordent leur soutien à Saddam Hussein. En réalité, leur
opinion et la position du tanzim concordent avec celle du président irakien qui s’est
autoproclamé le chantre de la résistance contre l’envahisseur et le colonisateur « impie
».

2.2.3 – Absence de stratégie cohérente des monarchies du Golfe à l’égard des Frères musulmans

La perception de la menace sécuritaire que représenterait l’organisation des Frères mu-


sulmans pour la stabilité de la région et des régimes en place ne fait pas l’unanimité
auprès des six monarchies du CCEAG, paralysant l’élaboration d’une politique cohé-
rente au niveau régional, que les Saoudiens souhaiteraient imposer. En effet, chaque État
adopte une stratégie différenciée qui se fonde sur deux principaux déterminants : son
environnement socio-politique interne, d’un côté, et son agenda en matière de politique
étrangère, de l’autre. Alors que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unies perçoivent
le mouvement des Frères musulmans comme une menace interne et régionale, ont mené
une formidable campagne de répression et inscrit l’association sur la liste des organisa-
tions terroristes, d’autres le perçoivent comme un allié politique utile ou, du moins, un
groupe d’opposition légitime, face à d’autres menaces internes et externes telles que
l’expansion de l’influence iranienne et chiite et la montée d’acteurs islamistes sunnites
radicaux tels l’État islamique (Daech) et Al-Qaïda. Ainsi, au Bahreïn, où le mouvement
est représenté au parlement, les Frères soutiennent le régime des al-Khalifa dans sa lutte
contre l’opposition chiite. Au Qatar, l’organisation des Frères s’est auto-dissoute à la fin
des années 1990, en accord avec la famille royale al-Thani. En délaissant l’espace local,
l’influence des Frères qataris est mise au profit de leur cause régionale et internationale,
et l’émirat apparaît comme le soutien indéfectible du courant − et ce, bien avant les
révolutions arabes. Au Koweït, les Frères musulmans possèdent un réseau d’influences
extrêmement solide dans le domaine de l’éducation, des organisations professionnelles
et estudiantines et des associations de bienfaisance et culturelles. Légalement reconnus,
ils se sont intégrés au champ politique et entretiennent un jeu complexe avec le pouvoir
qui oscille entre opposition légitime et participation à la formation du gouvernement. À
Oman, les Frères musulmans ne disposent ni d’organisation politique ni d’association
sociale et culturelle ; leur présence est faible et leur influence marginale, cela tient avant
tout au fait que cet émirat est ibadite, courant extrêmement minoritaire au sein de l’islam
sunnite.

31
Al-Watan (Koweït), 25 avril 1995.

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23
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

2.3 – Fragilisation des Frères du Golfe depuis le printemps arabe

Le souffle révolutionnaire qui a débuté en Tunisie en décembre 2010 n’a pas épargné la
région du Golfe. Le printemps arabe a résulté en des protestations de masse au Koweït,
au Bahreïn, à Oman, au Yémen et dans la région chiite orientale d’al-Sharqiyya en Arabie
Saoudite, qui renferme l’essentiel des réserves d’hydrocarbures du premier exportateur
mondial de pétrole et abrite la minorité chiite de ce pays, elle aussi contestataire. Dans
les autres émirats, à savoir le Qatar et les Émirats Arabes Unis, la mobilisation a été
timide. Dans la péninsule arabique, les mobilisations ne se sont pas transformées en
révolution dans la mesure où elles ont échoué dans leurs revendications d’un change-
ment de gouvernance voire de régime politique : elles ont toutes été de manière systé-
matique réprimées dans la violence et, dans certains cas, elles se sont transformées en
un conflit ouvert comme au Yémen, ou ont été étouffées par une intervention militaire
comme au Bahreïn.

Conséquence directe des révolutions arabes, l’ouverture de l’espace politique va profiter


en premier lieu, dans les urnes, aux islamistes. Les succès électoraux des Frères de En-
nahda en Tunisie et du Parti de la Liberté et de la Justice de Mohamed Morsi en Égypte,
de même que leur influence grandissante en Libye et dans l’opposition syrienne scellent
leur rupture avec grand nombre de régimes autoritaires du monde arabe. Il est devenu
évident que les États du Golfe (à l’exception du Qatar) perçoivent la Confrérie comme
une menace stratégique, craignant l’exportation des révolutions réussies en Afrique du
Nord vers la région, où les Frères ont une présence légale ou clandestine dans tous les
États. Par ailleurs, l’Arabie Saoudite, perçoit l’idéologie politique des Frères musulmans
− qui reconnait la légitimité d’un État islamique bâti sur des élections − comme rivale
à son prosélytisme à grande échelle dans l’univers sunnite et qui vise à réduire les modes
d’expression pluriels de cette religion au credo wahhabite, doctrine prônant, quant à
elle, une stricte allégeance au détenteur de l’autorité légitime (‘adam al-khuruj ‘ala wali al-
amr), soit à la famille régnante des al-Saoud.

La réponse des pays du Golfe souffre d’un manque de cohérence. Alors que les Saou-
diens et les Émiriens lancent des vastes opérations de police anti-fréristes contre leur
association culturelle, al-Islah, détenant des dizaines de membres et sympathisants et
classent en 2014 la Confrérie comme « organisation terroriste »32, le Qatar refusera de
s’aligner à la politique de mise au banc initiée par les deux voisins, créant ainsi une crise
diplomatique sans précédent en mars de la même année au sein du CCEAG avec le

32
Toute personne qui appuie moralement ou financièrement l’organisation, exprime ses sym-
pathies à son égard, participe à ses actions ou fait sa promotion sera poursuivie en justice. Ainsi,
les personnes arrêtées aux Émirats Arabes Unis avaient été formellement accusées en janvier
2013 par le parquet de la Cour suprême fédérale d’avoir formé une cellule occulte appartenant
aux « Frères musulmans » en vue d’aider la branche locale de la Confrérie à renverser le régime
en place.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

rappel des ambassadeurs saoudien, émirati et bahreïni basés à Doha. En parallèle, téta-
nisées par la crainte d’une contagion révolutionnaire dont la Confrérie serait le ferment,
les élites gouvernantes saoudiennes, en particulier, seront le fer de lance d’une véritable
stratégie régionale contre-révolutionnaire basée sur la neutralisation du potentiel révo-
lutionnaire de la mouvance frériste, comme en Égypte avec le renversement de Moha-
med Morsi en juillet 2013 et l’arrivée d’un nouvel allié et homme fort issu des rangs de
l’armée, le Maréchal Abdel Fattah al-Sissi, soutenu par la troïka saoudo-émirien-ko-
weïti33. Avant la survenance des révolutions arabes, l’opposition entre l’Arabie saoudite
et le petit Qatar constituait un axe conflictuel structurant, mais les positions différen-
ciées face à ces évènements aggravent les lignes de failles au sein du CCEAG. L’Émirat,
riche de sa rente pétrolière et de l’extraordinaire outil de propagande idéologique cons-
titué par Al-Jazeera, voit dans la puissante organisation des Frères musulmans à travers
le monde un contrepoids en termes de ressources humaines et doctrinales à l’appareil
idéologique wahhabite de l’État saoudien. Avec le retour des régimes autoritaires que la
contestation de 2011 n’a pu balayer, l’Association des Frères musulmans traverse une
période des plus troubles de son histoire depuis les répressions nassériennes des années
50 et 60.

33
Gilles Kepel, « Le nœud gordien des Etats arabes du Golfe », Pouvoirs, 2015/1, n° 152, pp. 9-
24.

F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
25
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

3 – Les Frères musulmans et le Qatar : des relations pragma-


tiques

Les relations des Frères musulmans avec le Qatar sont complexes : Doha apparaît
comme un soutien indéfectible à l’activisme international et régional de la Confrérie, et
ce bien avant les révolutions arabes, en échange de l’arrêt de leurs activités sur le plan
interne. La chaîne satellitaire Al-Jazeera a longtemps constitué le « porte-parole » de la
Confrérie, et le Qatar héberge et fournit une plateforme publique à vocation mondiale
à de très grandes figures du mouvement, à commencer par le cheikh Youssef al-Qara-
dawi. Depuis le printemps arabe, les Frères musulmans constituent un des leviers de
l’influence régionale du Qatar, ainsi qu’un des piliers de sa politique étrangère, de plus
en plus interventionniste, au moment où les dirigeants qataris semblent avoir pris la
décision stratégique de soutenir le mouvement en tant que future force politique en
Afrique du Nord et au Levant. L’arrivée au pouvoir des Frères en Tunisie en 2011 et en
Égypte en 2012 a sans doute accru la visibilité de ces relations, le Qatar recherchant
clairement de nouveaux alliés dans le monde arabe au service de ses nouvelles ambitions
affichées de puissance régionale.

Petit État de la péninsule arabique, mais très riche, le Qatar connait une instabilité poli-
tique interne récurrente nourrie par les dissensions entre les branches cousines de la
famille régnante, d’un côté, et au sein du lignage patrilinéaire des bin Jaber, de l’autre34.
La caractéristique des relations entre les Frères et le Qatar est fondée sur un pragma-
tisme et non sur un alignement idéologique clair : l’instrumentalisation de l’idéologie isla-
miste et du mouvement des Frères musulmans sont des éléments à part entière de la
stratégie de survie du régime, motivée par les impératifs de sécuriser la domination de
la dynastie des al-Thani et de garantir l’indépendance et l’autonomie de son petit pays
face au géant saoudien. Se réclamant du wahhabisme, comme son voisin, le Qatar
cherche à sortir de cette situation de vassalité et développe une politique étrangère
multidimensionnelle dont les rapports avec les islamistes ne sont qu’une des compo-
santes. Sur le plan de la politique interne, les Frères musulmans, loyalistes au pouvoir,
ont été généreusement cooptés par le régime, en contrepartie d’une interdiction d’exer-
cer leurs activités politiques à l’intérieur de l’Émirat.

34
Khalifa bin Hamad (r. 1972-1995) renverse son cousin Ahmad bin Ali en 1972 (r. 1960-1972),
qui sera à son tour détrôné par l’ainé de ses cinq, cheikh Hamad ben Khalifa, en 1995 (r. 1995-
2013) lequel abdique, en 2013, en faveur de son fils, le jeune Tamim.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

3.1 – Les Frères musulmans et la naissance de l’État du Qatar

Dès les années 1950, le Qatar accueille à bras ouvert un nombre important d’islamistes,
fuyant la répression nassérienne, pour participer à la mise en place d’une administration
publique naissante. L’Émir Ali ben Abdallah al-Thani (r.1949-1960) se tourne vers
l’Égypte pour recruter une main-d’œuvre éduquée, composée d’instituteurs, de cadres
et d’imams, et fait appel à Abd al-Badi’ al-Saqr, compagnon de route de Hassan al-Banna
et de mauvaise fortune de Youssef al-Qardawi (détenus tous deux dans les geôles égyp-
tiennes en 1949), pour prendre la tête du Maarif, l’équivalent du ministère de l’Enseigne-
ment. Ainsi, al-Saqr s’installe à Doha en 1954 et ses relations privilégiées avec l’émir,
dont il deviendra le conseiller à la culture, incitant grand nombre d’instituteurs d’Égypte
et d’ailleurs à le soutenir dans son entreprise de modernisation du pays. Ces nouveaux
immigrés accèdent très vite aux postes de direction au sein de l’administration publique
et font appel, à leur tour, aux Frères étrangers, faisant du ministère de l’Éducation un
bastion frériste. Dans les années 1960, une deuxième vague de migration en provenance
d’Égypte s’appuie sur les relais et réseaux tissés par les primomigrants pour s’établir ou
séjourner dans l’Emirat35. Parmi eux, se trouve Youssef al-Qardawi qui se voit confier la
tête de l’Institut religieux secondaire avant de fonder la Faculté de la charia et des études
islamique à l’université du Qatar. Ces deux cheikhs s’imposent rapidement comme les
figures emblématiques des Frères étrangers et ont une influence majeure sur la société
locale à travers les leçons, les conférences publiques et les séminaires qu’ils animent dans
les mosquées et du rôle central qu’ils ont joué dans la modernisation des programmes
d’enseignement. Le Qatar devient ainsi un espace de refuge pour de nombreux compa-
gnons de al-Banna, tels Muhid al-din al-Khatib, Abd al-Moaz al-Sattar, son émissaire en
Palestine en 1946, Ezzedine Ibrahim, figure régionale des Frères, Abdallah Ben Turki al-
Subai, qui fera personnellement appel à Youssef al-Qardawi, ou encore Kamal Naji36. À
cette époque, le Qatar devient la plateforme régionale à partir de laquelle les Frères
étendent leurs activités, en particulier à destination de Dubaï où ils fondent un « bureau
de représentation » en 1962. Placée sous l’autorité du cheikh Abd al-Badih al-Saqr, cette
structure d’accueil, mise au service des Frères syriens et palestiniens détachés par les
Qataris, leur fournit toute sorte d’aide et d’assistance à l’installation et les pourvoit
d’emplois d’enseignants et de fonctionnaires au sein de l’administration émiratie nais-
sante ou de leur école al-Iman (au cursus moderne). Sous la bienveillance des deux fa-
milles régnantes, al-Maktoum et al-Nahyan, la présence des Frères vise à affaiblir l’in-
fluence contestataire des courants nationalistes arabes et nassériens37.

35
Abdallah al-Nafisi, La situation islamique au Qatar [al-hala al-islamiyya fi qatar], 2007, dispo-
nible sur : [Link]
36
David Roberts, « Qatar and the Muslim Brotherhood: Pragmatism or Preference ?, Middle East
Policy, vol. 21, n° 3, Fall 2014, pp. 84-94.
37
Abdallah al-Nafisi, op. cit.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

Cette stratégie de pénétration des institutions étatiques facilite la diffusion de la prédi-


cation des Frères auprès d’une audience plus large et, en 1975, les Frères qataris, en
majorité d’origine étrangère, fondent leur organisation dans le but de coordonner leurs
activités d’implantation au sein de l’Emirat. À cette période, un conflit interne éclate au
sein des Frères autour de la nécessité de créer une structure formelle dans un pays qui
accueillait les courants islamistes et où ceux-ci n’étaient pas en conflit avec le pouvoir
en place. Ces rivalités avant tout de nature politique se sont construites contre « l’Oc-
cident impérialiste » dans sa version bannaiste, que représente le courant de la wasatiyya
défendu par le cheikh Youssef al-Qardawi, et contre les « régimes impies » du Moyen-
Orient, dans sa version qutbiste. Au cours des années 1980, une étude a été menée en
leur sein, dont la première partie, intitulée « La pensée de Hassan al-Banna » défendait
la naissance d’un courant modéré, la wasatiyya (modération) 38 qui se revendique davan-
tage de la pensée de Hassan al-Banna que de celle de Sayyid Qutb. Développé au Qatar
sous l’égide du cheikh al-Qardawi, ce courant prône l’instauration d’un État islamique
tout en préférant « le compromis politique [à] l’affrontement avec l’Etat »39. Le docu-
ment « La pensée de Hassan al-Banna », diffusé par les Frères qataris en 1991, considère
que l’organisation des Frères, sclérosée par la doctrine et par l’absence de vision straté-
gique, est un héritage de l’expérience égyptienne qui ne saurait être reproduite au Qatar.
Cette situation aboutit en 1999 à la dissolution de la branche qatarie du mouvement et
à sa transformation en « un courant islamiste général, éducatif et intellectuel, voué à
servir le développement éducatif et intellectuel de toute la société »40. La majorité des
Frères continue à mener ses activités dans l’Emirat hors du cadre de l’organisation sans
pour autant abandonner tout discours politique. S’ils renoncèrent à l’usage de la force
et à la création d’un parti politique, leur action est toujours motivée par leur volonté
d’islamiser la société par le bas. En fait, un compromis a été trouvé avec la famille al-
Thani : le Qatar leur offrirait refuge et visibilité médiatique internationale tant que leurs
activités politiques et leur idéologie ne seraient pas orientées à l’intérieur du pays. Pour
éviter tout soupçon et pour rassurer le régime, les Frères ont mis l’accent sur leur
activité de prédication et de pédagogie et non sur la transmission d’une certaine idéolo-
gie de l’islamisme ou de modèle de mobilisation politique.

Ces Frères « bannaistes » opèrent au Qatar en dehors de toute structure partisane, ce


qui joua sans doute un rôle dans leur promotion politique. De fait, au cours des années
1980, ils affirment leur influence sur le champ éducatif et culturel qatari, puis dans les
années 1990, sur le champ médiatique. Cet « épisode qatari de la Sahwa », fut plus tard

38
La notion de juste milieu (wasatiyya) est tirée de la Sourate la Génisse, verset 143. Depuis les
années 1980, le terme a été surtout récupéré par Youssef al-Qardawi pour se positionner vis-à-
vis des autres courants islamistes. Mais la wasatiyya est devenu aujourd’hui l’enjeu de concur-
rence entre les différents groupes religieux, notamment les wahhabites.
39
Gilles Kepel (2003), op. cit., p. 63.
40
Abdallah al-Nafisi, op. cit.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

décrit comme un moment de grâce pour le mouvement, du fait de la liberté dont jouis-
saient les Frères en comparaison avec les autres pays41. Ce courant également appelé
celui de la wasatiyya amena par la suite le cheikh al-Qardawi à défendre la participation
aux élections démocratiques et à condamner les attentats du 11 septembre, tout en
prônant la résistance armée à l’occupation (mouqawama) en Irak, en Palestine et en
Afghanistan et à défendre la légitimité des attentats-suicides dans ce cadre. Au plan po-
litique, ce courant des Frères musulmans promeut un discours de légitimation islamique
des réformes sociales et libérales de l’émir Hamad ben Khalifa al-Thani (r.1995-2013) et
de son épouse cheikha Moza, alors qu’une partie des islamistes qataris évoluaient au
contraire au cours des années 2000 vers la branche radicale de la Sahwa et des Frères
musulmans « qutbistes »42.

Alors que les défenseurs de la wasatiyya soutenus par l’Emir Hamad étendaient leur mo-
nopole sur les champs éducatif et médiatique, les salafistes nourrissaient quant à eux une
hostilité grandissante vis-à-vis des Frères musulmans cooptés, qui accaparaient une
grande partie des ressources publiques. Et tout en restant loyaux vis-à-vis du pouvoir,
ils se rapprochent de la branche radicale qutbiste des Frères, notamment le Hamas. Alors
que le camp des modérés soutenait les choix sociaux libéraux du régime et un réfor-
misme de plus en plus affirmé, l’establishment wahhabite demeura au contraire tradi-
tionnaliste et fut peu à peu marginalisé par le régime, jusqu’à perdre sa domination his-
torique sur les domaines de l’enseignement traditionnel et de la justice43.

Ces grands courants de l’islamisme coexistent aujourd’hui au Qatar. S’ils adoptent tous
une position loyaliste vis-à-vis du régime, ils n’en sont pas moins en concurrence dans
les espaces politique et culturel, et séparés par de forts clivages idéologiques qui se re-
trouvent au sein même de la famille régnante. En son sein, trois principaux groupes
d’influence dominent le régime de Cheikh Hamad al-Khalifa, au pouvoir depuis 1995,
chacun soutenant un courant islamiste. Le courant de la wasatiyya incarné par Youssef
al-Qardawi se veut proche de l’Emir et de son épouse et domine les institutions offi-
cielles, l’enseignement public et Al-Jazeera. Cheikha Moza bint Nasser al-Misnad a étendu
très tôt son influence sur les médias en militant pour un ensemble de réformes poli-
tiques, qui lui valurent les critiques du courant traditionnel wahhabite. Le courant sala-
fiste, hostile à la libéralisation défendue par le premier réseau d’influence, est, quant à
lui, proche de cheikh Hamad ben Jassem ben Jaber al-Thani, beau-frère de l’Emir, ancien
ministre des Affaires étrangères et première fortune du Qatar. Exerçant une influence
considérable sur le gouvernement et les affaires de l’Emirat, cheikh Hamad ben Jassem
est un conservateur wahhabite hostile au courant de la wasatiyya soutenu par al-Qardawi
et cheikha Moza, mais aussi en tant qu’homme d’affaires libéral, il est opposé au courant
qutbiste pro-Hamas et favorable au développement des relations avec Israël. Et enfin, le

41
Ibid.
42
Claire-Gabrielle Talon, Al Jazeera. Liberté d’expression et pétromonarchie, Paris, PUF, 2011.
43
Ibid., p. 60.

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29
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

courant des Frères musulmans radicaux ou « qutbistes » qui prône une critique radicale
des gouvernements est soutenu par un certain nombre d’islamistes étrangers en exil au
Qatar et bénéfice de la sympathie de Hamad ben Thamer, cousin éloigné de l’Emir et
très influent dans le champ médiatique. Conservateur, hostile comme cheikh Hamad ben
Jassem au courant de la wasatiyya, il est quant à lui proches des Frères musulmans radi-
caux hostiles à Israël44. Grâce à ses soutiens au sein de la famille al-Thani, le courant
« qutbiste » facilitera l’accueil d’un certain nombre d’islamistes radicaux, tel Abbassi Ma-
dani, le président du Front Islamique du Salut algérien, Mohamed Istambouli, frère de
Khaled, le responsable de l’assassinat du président égyptien Anouar al-Sadate et un des
chefs de la Jama’a Islamiyya égyptienne, Khaled Michaal, chef du Hamas, ou encore le
chef tchétchène Zelimkhan Yandarbiyev45.

3.2 – Al-Jazeera : outil de la politique étrangère de l’Émirat et de décloisonne-


ment des Frères

La prise de pouvoir à Doha par Hamad bin Khalifa al-Thani transforme la perspective
des relations entre le Qatar et les Frères. Contrairement à son père qu’il renverse par
un coup d’État en 1995, l’émir Hamad refuse la situation de vassalité face à l’Arabie
saoudite, qui tente de restaurer l’Emir déchu à la tête du Qatar. Pour asseoir la légitimité
interne de ce coup de force, le nouvel émir adopte dans la foulée une batterie de me-
sures libérales en faveur du développement du secteur privé, de la réforme des institu-
tions politiques et de la liberté de la presse. Il s’agissait davantage pour l’Emir d’une
réforme de façade : Il faut dire que la dynastie régnante perçoit avec beaucoup de réti-
cences l’instauration d’une vie parlementaire similaire à celle qui prévaut au Koweït ou
encore à Bahreïn. Ces derniers connaissent régulièrement des situations de blocage po-
litique en raison d’un bras de fer permanent entre les pouvoirs exécutif et législatif, une
situation que l’émir veut à tout prix éviter.

Sur le plan international, la vulnérabilité structurelle des petites monarchies du Golfe –


dont les éventuelles répercussions ont été mises à jour lors de l’invasion du Koweït par
l’Irak en 1990 – pousse le cheikh Hamad à sortir le Qatar de son anonymat et de l’étau
saoudien. L’accession au trône du cheikh Hamad en 1995 correspond au début des ex-
ploitations gazières de l’Emirat – à savoir le gaz naturel liquéfié (GNL) dont Doha est
devenu le premier producteur mondial −, lui permettant d’engranger d’immenses reve-
nus qui nourrissent ses ambitions les plus folles. Pour assurer la sécurité de l’Émirat qui
ne dispose pas de ressources militaires propres, il tisse un réseau dense de relations
diplomatiques diversifiées, des États-Unis à l’Iran, normalise les relations avec Israël tout

44
Ibid., p. 62 et p. 65-69.
45
Ibid., p. 61.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

en développant des liens avec le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais, et entretient


des relations privilégiées avec l’Iran chiite, tout en continuant à affirmer son identité
arabo-sunnite. Si bien que le Qatar devient un type particulier de puissance régionale
avec un soft power considérable et une capacité d’influence sur les événements régionaux
qui s’appuie en même temps sur des ressources financières (fonds souverains et inves-
tissements à l’étranger), politiques (médiation des conflits régionaux), et sur une image
de marque (branding) dans le domaine culturel et intellectuel (accueil d’universités étran-
gères et de centres de recherche, conférences internationales, grands évènements spor-
tifs mondiaux, musées à forte visibilité internationale).

Parmi les projets les plus influents de la stratégie de décloisonnement du Qatar, le lan-
cement de la chaine Al-Jazeera figure au premier plan. Sa création a d’abord visé à ac-
compagner la montée en puissance fulgurante du Qatar sur la scène internationale et à
lui garantir une sorte de protection contre les menaces régionales qui visaient ses
énormes réserves gazières. Au sein de la rédaction, l’émir confia le monopole du dis-
cours religieux au représentant de la wasatiyya, Youssef al-Qardawi, par l’octroi dès 1996
de l’unique émission religieuse de la chaîne, « la charia et la vie » (al-char’ia wal-hayat).
C’est du courant loyaliste si particulier aux Frères musulmans qataris qu’est issue cette
personnalité religieuse, désormais la plus médiatique du monde arabe. Dans sa tribune,
le cheikh défend les choix politiques de l’Émir et permet au Qatar de concurrencer
indirectement le leadership religieux saoudien. La montée en puissance des Frères mu-
sulmans dans la rédaction date de l’année 2004, au moment où le cheikh Hamad ben
Tamer, proche du courant qutbiste, assoit à son tour son influence sur le conseil d’ad-
ministration d’Al-Jazeera et sur la rédaction, en faisant nommer un nouveau directeur
général Waddah Khanfar, journaliste américain d’origine jordanienne. Ensemble, ils met-
tent en place une nouvelle rédaction qui consacre la domination d’un noyau dur de jour-
nalistes à majorité jordano-palestinienne et de Frères musulmans, proches de la branche
« radicale ». La nomination de Waddah Khanfar favorisa le retour à Al-Jazeera de
nombre de ces journalistes qui avaient participé au lancement de la chaîne, et par la suite
écartés par la rédaction libérale. La réorganisation éditoriale commence à se manifester
à l’écran dès le début de l’année 2004 lorsque Khanfar décide d’augmenter les effectifs
du bureau à Jérusalem et de renforcer la couverture médiatique de l’actualité israélo-
palestinienne. Ces nouvelles orientations éditoriales s’accompagnèrent également de la
suppression d’un certain nombre de programmes animés par des journalistes libéraux.
Au mois de mai 2007, le prince héritier, aujourd’hui émir, cheikh Tamim, désigna un
nouveau conseil d’administration de la chaîne dont Khanfar était exclu46. Al-Jazeera per-
met donc de diffuser les idées des Frères musulmans auprès d’un large public, en pro-
posant notamment entre 2009 et 2010 un programme « les islamistes » (islamiyyoun) ou

46
Ibid., p. 91-105.

F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
31
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

des documentaires et reportages sur la Confrérie et son fondateur, conformes à la ver-


sion officielle des Frères47. Al-Jazeera devient un des principaux relais médiatiques des
aspirations démocratiques des peuples de la région, allant jusqu’à jouer un rôle crucial
dans l’avènement des révolutions qui secouèrent le Moyen-Orient au cours de l’année
2011 sans pour autant menacer la stabilité du régime en place au Qatar.

3.3 – Islamisme et politique étrangère : exister sur la scène mondiale pour pal-
lier les fragilités internes

En fait, la diplomatie hyperactive du Qatar devient ainsi un instrument au service de la


politique intérieure dans la mesure où elle est largement utilisée afin de légitimer le
pouvoir en place et lui assurer un soutien populaire, ainsi que de justifier les choix poli-
tiques de modernisation opérés par la famille régnante. Elle a également replacé le pays
au centre du jeu régional et son influence culturelle se diffuse à travers le monde musul-
man. Le minuscule émirat entend s’imposer comme le nouveau pôle d’attraction isla-
mique du XXIe siècle.

Les relations privilégiées entre le pouvoir et les Frères musulmans résument à merveille
le paradoxe cultivé par le Qatar : dès les années 1950, l’Émirat a favorisé la montée en
puissance des Frères musulmans dont il ne partage pas l’interprétation de l’islam. La
Confrérie est un mouvement politique d’avant-garde qui œuvre par un soutien populaire
de masse à s’emparer du pouvoir au nom de l’islam, interprété comme une idéologie
globalisante et un système social. En revanche, le Qatar reconnait officiellement le wah-
habisme et adhère à l’école juridique hanbalite, qui prône l’obéissance politique au sou-
verain, et toute pratique de l’islam autre que cette tradition rigoriste du sunnisme, y est
strictement interdite. En d’autres termes, les Frères sont des militants anti-occidentaux
qui cherchent finalement à renverser les régimes nationalistes laïcs, et ne sont pas par-
ticulièrement favorables aux régimes monarchiques, en particulier ceux qui sont en
étroite alliance économique et militaire avec l’Occident. Or, non seulement la sécurité
du Qatar est étroitement liée aux États-Unis, mais sa version de l’islam ne tolère aucune
forme d’activisme politique sauf à être autorisée et contrôlée par l’Émir. C’est l’une des
nombreuses contradictions de la situation politique qatarienne qui ne semble ne pas
pour autant déranger son dirigeant48.

47
Mahmoud el Ashmawy, « Une relation pragmatique avec le Qatar », dans Pierre Puchot (dir.),
Les Frères musulmans et le pouvoir (2011-2014), Galaade Editions, 2015, pp. 132-158.
48
Bernard Haykel, Qatar and Islamism, NOREF, Norwegian Peacebuiding Resource center, Policy
Brief, Février 2013, disponible sur le lien [Link]
and-Islamism

32 F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

Par ailleurs, alors que la famille royale al-Thani revendique des origines remontant à la
tribu najdi des Banu Tamim, celle à laquelle appartenait cheikh Muhammad ibn Abd al-
Wahhab (d. 1792), fondateur du wahhabisme, elle a choisi de ne pas baser sa légitimité
sur la promotion du wahhabisme − contrairement à l’Arabie saoudite où il est le ferment
de la nation. En d’autres termes, le Qatar a une plus grande liberté d’action à l’égard des
groupes non-wahhabites et a décidé de se rapprocher des Frères musulmans, en orien-
tant leur activisme vers l’extérieur et en verrouillant l’accès à la politique locale49. Ainsi,
pendant que l’émir Hamad noue ses partenariats avec les États-Unis et entame des pour-
parlers avec les Israéliens, le cheikh Qaradawi prône le jihad contre les « impies » et les
« infidèles », illustrant bien le paradoxe cultivé par le Qatar. Pour faire oublier aux Qa-
taris l’alliance stratégique qui le lie au « Grand Satan », l’Émirat s’impose comme une
terre d’accueil pour les leaders islamistes indésirables dans leur propre pays et pour
lesquels le Qatar a servi de base arrière, et met en place un dispositif médiatique mondial
qui lui permet de tempérer une opinion publique largement conservatrice, en restant
fidèle aux principes de l’islam.

Depuis le printemps arabe, le Qatar s’est rangé du côté des islamistes. L’Émirat est par-
venu à se hisser au rang de puissance régionale qui a révélé un véritable désengagement
du leadership américain et une vacance des puissances traditionnelles que sont l’Arabie
saoudite, l’Iran ou bien l’Égypte, tétanisées par une dynamique contestataire menaçant
d’ébranler leur propre régime. Profitant de l’absence de protestations sur son propre
territoire, Doha a saisi l’opportunité de ce vent de révolte pour appuyer ses alliés issus
des Frères Musulmans de Tunis au Caire, en passant par Benghazi et Damas, devenant
le principal sponsor des mouvements islamistes jaillissant des décombres des régimes
déchus ou désintégrés par le printemps arabe.50

Enfin, une autre dimension importante de la stratégie islamique du Qatar est la forte
convergence d’intérêts avec le parti turc AKP (Justice et Développement), proche des
Frères musulmans, et qui a donné lieu à un alignement de leur politique étrangère depuis
le printemps arabe : le front turco-qatari soutient les mêmes groupes affiliés au mouve-
ment des Frères opposés au régime de Bachar al-Assad, alors que les Saoudiens et leurs
alliés, particulièrement agacés par cette stratégie, financent les factions salafistes. Par
ailleurs, les deux pays apportent un soutien rapide et déclaré aux Frères en Égypte et en
Tunisie, au grand dam de l’Arabie saoudite, et au cours de l’été 2013, lorsque Mohamed
Morsi est renversé en Égypte, il n’est donc pas étonnant qu’Ankara et Doha se retrou-
vent pour qualifier l’événement de « coup d’État », et de dénoncer comme illégitime le
régime d’Abdel Fattah al-Sissi, et accueillir sur leurs territoires les partisans du président
égyptien déchu.

49
Ibid.
50
Karim Sader, « Entre wahhabisme et marche forcée vers la modernité. Itinéraire d’un Qatar
cultivant les paradoxes », Confluences Méditerranée, 2013/1, n° 84, p. 29-43.

F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
33
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

En définitive, c’est bien le pragmatisme et non une proximité idéologique avec les Frères
musulmans qui détermine la stratégie du Qatar à l’égard des courants islamistes. Cela
implique que le petit émirat pourrait un jour abandonner la carte des islamistes et l’isla-
misme si le coût de cette politique de soutien devenait un tribut trop lourd à supporter
en termes de stabilité.

34 F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
4 – Les Frères musulmans au Bahreïn et au Koweït :
une participation au jeu politique

Les relations du mouvement des Frères musulmans avec les États du Golfe dépendent
étroitement de la spécificité des contextes socio-politiques. Au Koweït et au Bahreïn,
les islamistes participent à la compétition électorale et à la formation du gouvernement
selon le degré d’ouverture politique autorisé par les régimes. Ces deux émirats ont ins-
titué des arènes formelles de contestation où les règles du jeu politique régulent les
rapports de force entre le pouvoir législatif, incarné par le Parlement, et le pouvoir exé-
cutif aux mains des familles régnantes. Ces normes politiques déterminent la marge de
manœuvre des islamistes, limitée par la non-remise en question de la légitimité du ré-
gime : non-critique de la famille régnante et de l’émir et reconnaissance du contrôle de
fait par les al-Sabah et les al-Khalifa de tous les leviers essentiels du pouvoir.

Alors qu’une majorité d’États du Golfe considèrent les Frères musulmans locaux comme
une menace à la stabilité des régimes, au Koweït et au Bahreïn, ils ont été tantôt cooptés
tantôt réprimés dès lors qu’une large coalition anti-gouvernementale, notamment isla-
miste, se structurait et s’organisait hors du système et contre lui. Instrumentalisées par
le régime des al-Khalifa aux prises avec une majorité chiite bien représentée au Parle-
ment et par celui des al-Sabah pour contrecarrer une large coalition de courants d’op-
position, les deux branches des Frères s’imposent comme des acteurs incontournables
de la scène politique locale et opèrent en toute légalité par l’intermédiaire d’un grand
nombre d’associations caritatives, culturelles et politiques. Ainsi, les Frères koweïtiens
et bahreïnis ont su se saisir des opportunités d’institutionnalisation offertes par les ré-
gimes en place et des politiques de libéralisation démocratique qu’ils ont initiées pour
s’intégrer au jeu local sur la base d’un programme politique conservateur et religieux,
qui fait sens auprès d’une population très politisée.

4.1 – Le contexte socio-politique : élément structurant de la spécificité des


Frères musulmans au Koweït et au Bahreïn

L’analyse des branches locales des Frères musulmans au Koweït et au Bahreïn revient à
les replacer dans le contexte local dans lequel elles ont émergé puis se sont développées.

F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
35
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

C’est avant tout expliquer cette spécificité par la construction historique du pouvoir et
de l’espace politique des deux Émirats, dont les modes de fonctionnement et de légiti-
mation restent atypiques dans une région dominée par un autoritarisme défensif.

4.1.1 – L’environnement politique

L’islamisme koweïtien, en particulier, se caractérise par son ancienneté historique et son


atypisme dans une région où l’activisme politique est perçu comme une menace pour les
pouvoirs établis. Dans le contexte du parlementarisme autoritaire qui domine la vie po-
litique du Koweït depuis son indépendance en 1961, les militants islamistes ont progres-
sivement intériorisé une culture de participation institutionnelle, en quittant leur statut
initial de supplétifs du pouvoir face aux mouvements nationalistes et libéraux pour se
constituer en forces politiques autonomes au sein du Parlement. Ces acteurs ont ainsi
développé un attachement positif aux formes constitutionnelles et libérales représentées
par l’institution législative et joué un rôle original dans les rapports complexes du Parle-
ment koweïtien à la famille royale. Ainsi, les islamistes koweïtiens, à mesure qu’ils se
nationalisent, produisent à leur tour des dynamiques intellectuelles et religieuses qui
n’auraient pu intervenir sans l’existence de logiques de situation, liées à la structure du
régime, à la nature rentière de l’État et à un système de sécurité régionale dominé par
l’armée américaine.

À ses balbutiements, peu d’éléments constitutifs distinguent l’islamisme des Frères ko-
weïtien de celui de son géniteur égyptien. Phénomène importé, exogène, pris progres-
sivement dans un processus de « nationalisation », il se greffera au tissu social local
jusqu’à son assimilation complète. L’influence de ce dernier sera moins prégnante au fur
et à mesure que le courant islamiste sera contraint de définir voire de redéfinir son
identité en fonction du contexte politique, social, culturel et économique interne. Con-
trairement aux acteurs islamistes qui opèrent au Moyen-Orient et en particulier dans la
péninsule arabique, les groupes religieux au Koweït participent pleinement à la vie poli-
tique locale dans un contexte où la répression est exceptionnelle. Sans qu’il n’ait à
craindre des mesures de rétorsion directes, le mouvement des Frères musulmans se
structure autour d’un réseau dense d’organisations sociopolitiques et financières for-
melles, officiellement reconnues par les pouvoirs publics, et opèrent en toute visibilité
et légalité. Alors que les politiques de libéralisation initiées par les régimes voisins depuis
les années 1990 se sont traduites essentiellement par l’institutionnalisation de conseils
consultatifs (al-majlis al-chura) à compétences limitées, voire symboliques, et par le lan-
cement de processus électoraux qui ne troublent pas leur environnement autoritaire, la
participation au Koweït présente un réel enjeu électoral autant pour le pouvoir en place
que pour les groupes qui sont en compétition, puisqu’est en jeu une inclusion aux mé-
canismes de prise des décisions et un accès privilégié aux ressources publiques. En effet,
le Koweït s’inscrit dans une tradition historique de partage du pouvoir entre la famille
régnante al-Sabah et la notabilité marchande qui se traduira par la formalisation de ce

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

pacte social en l’adoption en 1962 d’une Constitution libérale. La structure bipolaire du


pouvoir politique se reflète dans l’organisation institutionnelle du système koweïtien car,
d’un côté, le Parlement (al-majlis al-oumma) constitue une arène d’inclusion de l’opposi-
tion et, de l’autre, le gouvernement représente les intérêts de la famille régnante.

Au Bahreïn, si le clivage confessionnel demeure de façon un peu schématique le principal


facteur explicatif de la récurrence des cycles de contestation, d’autres ne doivent pas
pour autant être exclus. Le Bahreïn est dirigé par une dynastie issue de la minorité sun-
nite (30 %) alors que la majorité de la population se réclame du chiisme duodécimain.
Ce clivage entre sunnites et chiites est le produit d’un processus particulier de la forma-
tion de l’État qui a débuté à la fin du XVIIIe siècle au moment où la dynastie régnante al-
Khalifa a conquis l’archipel alors très majoritairement voire entièrement peuplé de
chiites. Cet élément confessionnel se combine à des inégalités socio-économiques per-
çues comme le résultat de politiques discriminatoires : les chiites des villages de la péri-
phérie ont développé un fort ressentiment envers les autorités, car ils se sentent vic-
times de discrimination dans les domaines d’accès au logement et à l’emploi, particuliè-
rement dans le secteur public et les ministères et institutions sensibles ou stratégiques,
où le Bahreïn fait appel à des mercenaires sunnites étrangers, considérant sa population
chiite comme un danger contre lequel il devait se prémunir. Par ailleurs, cette exclusion,
associée au tarissement des ressources pétrolières et à l’explosion démographique, est
renforcée dès le début des années 1990, par la réduction des capacités de redistribution
de l’État, mettant en cause le principal ressort de la légitimité du régime auprès de la
population chiite. Enfin, l’absence d’intégration politique qui les exclut de tous les
rouages du pouvoir au profit des sunnites, alliés de la famille régnante, et l’échec de la
première tentative de démocratisation au moment où le Bahreïn obtient son indépen-
dance à l’égard de la tutelle britannique en 1971 renforcent les facteurs confessionnel et
d’exclusion économique. Le Bahreïn a connu une série de soulèvements populaires
chiites dont l’épisode le plus long, l’intifada (soulèvement) des années 1994-1999 a pris
fin grâce à la succession dynastique, avec l’arrivée à la tête de l’Etat de Hamad Ben issa
al-Khalifa à la mort de son père. Dès son accession au trône, le nouveau roi tourne le
dos aux années autoritaires et répressives de son père et engage alors un dialogue avec
l’opposition qui aboutit à des réformes politiques en restaurant le Parlement suspendu
depuis 1975, libérant les prisonniers politiques, en encourageant le retour des dissidents
et en adoptant une nouvelle constitution appelée la Charte nationale d’action par réfé-
rendum en 2002. Mais les réformes annoncées et promises par le roi ne verront que
partiellement le jour puisque le parlement initial de 1972, inspiré du modèle koweïtien,
est certes rétabli mais il est vidé de ses prérogatives puisque qu’il se voit flanqué d’un
conseil consultatif nommé de manière discrétionnaire par le roi. Ce conseil est loin

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37
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

d’avoir une fonction consultative comme son nom semble l’indiquer, il dispose en réalité
d’un pouvoir de veto sur toutes les décisions prises par le parlement élu51.

4.1.2 – La question sociale et économique

Les sociétés du Koweït et du Bahreïn sont des sociétés fragmentées et les lignes de
clivage sont à la fois politiques (islamistes/libéraux, opposition/gouvernement), reli-
gieuses (sunnites/chiites) et ethniques (bédouins (badu)/sédentaires (hadhar), allogènes/
autochtones (asli), arabes/non arabes). Ces deux régimes se sont distingués dans le passé
par une certaine habilité à coopter les opposants, et la gestion de pouvoir est fondée
avant tout sur les relations interpersonnelles et le clientélisme. L’État-providence fondé
sur le pacte rentier est la pierre angulaire de la légitimité des régimes depuis le « boom »
pétrolier, et a permis aux familles régnantes de mener des politiques sociales ambitieuses
en contrepartie du silence et de la dépolitisation de leur société, de réguler le marché
de l’emploi basé sur la segmentation et destiné à limiter la concurrence entre travailleurs
nationaux et expatriés. Le secteur public est devenu le principal employeur des natio-
naux et les expatriés ont quant à eux investi le secteur privé. La viabilité de ce système
est aujourd’hui remise en cause dans les deux Émirats. D’abord, suite au quasi-tarisse-
ment des ressources pétrolières dès les années 1990, Bahreïn passe aujourd’hui pour le
parent pauvre à côté des autres pays de la région, et est largement financé par les Saou-
diens52 et le Conseil de coopération du Golfe. Bahreïn s’est lancé dans une stratégie de
diversification de l’économie en misant sur un important secteur bancaire offshore et
sur des activités touristiques tournées vers une clientèle régionale, saoudienne en parti-
culier, mais qui se trouvent fortement concurrencés par d’autres émirats comme Dubaï.

Au Koweït, si le pays est encore excessivement riche et qu’il dispose d’énormes réserves
énergétiques, la viabilité de cette politique d’assistanat ainsi que l’absence de vision stra-
tégique, lorsque se posera la question inévitable de l’ère post-pétrolière, sont devenues
des enjeux importants alimentant le débat public et les revendications de la jeunesse. Il
semblerait aujourd’hui que ce pacte social s’érode et qu’il a produit l’effet inverse sou-
haité par le pouvoir à savoir la politisation croissante de ces sociétés rentières et la
contestation des modes traditionnels de redistribution de la manne pétrolière, basés sur
une opacité totale et laissés à l’entière discrétion des familles régnantes.

51
Laurence Louer, Chiisme et politique au Moyen-Orient. Iran, Irak, Liban monarchies du Golfe,
Paris, Autrement, 2008.
52
Aujourd’hui encore, 85 % environ du budget de l’État proviennent des hydrocarbures, princi-
palement du champ de pétrole en mer d’Abu Safa, exploité par l’Arabie Saoudite et dont la moi-
tié des bénéfices est reversée au Bahreïn.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

4.1.3 – Les tensions inter-dynastiques

Les familles régnantes sont loin de constituer des institutions unifiées ; de nombreuses
tensions inter-dynastiques mettent en lumière des luttes d’influence et de pouvoir en
leur sein. Au Koweït, les rivalités entre membres de la famille régnante ont pris un tour-
nant inédit depuis la rupture des coutumes successorales en 2006 et l’avènement de
luttes de pouvoir au sein de la deuxième génération de princes. Ainsi, au sein de la famille
régnante au Koweït, une première ligne de fracture de nature inter-clanique se dessine
et celle-ci s’est fortement accrue depuis janvier 2006 avec l’arrivée au pouvoir de l’émir
actuel (cheikh Sabah al-Ahmad al-Jaber), dans des conditions rocambolesques, et qui dé-
signe son demi-frère cheikh Nawaf, Prince hériter, et son neveu, cheikh Nasser Moham-
med, Premier ministre (forcé de démissionner en 2011 sous la pression de la rue). Tra-
ditionnellement basée sur l’alternance des branches cousines al-Jaber et al-Salim à la tête
de l’État, la troïka est monopolisée par la faction de l’émir, au détriment de la quasi-
disparition du clan al-Salim depuis 2006 et de la faiblesse des trois autres qui peuvent
prétendre au trône. Le deuxième clivage interne, au sein même de la faction dominante
de la branche de l’émir, est, quant à lui, de nature intergénérationnelle et oppose deux
princes de la seconde génération, issus de son lignage direct (al-Ahmad al-Jaber) dans
leur course à la fonction suprême53. Les tensions se cristallisent autour de deux princi-
paux protagonistes : l’ancien Premier ministre Nasser al-Mohamed al-Ahmad (2006-
2011), d’un côté, et son principal rival Ahmad al-Fahd, ministre à plusieurs reprises, de
l’autre.

Au Bahreïn, la question de la succession est réglée par la Constitution de 1973 qui pré-
cise que le pouvoir se transmet du père au fils aîné. Il n’en demeure pas moins qu’au
moment où cheikh Hamad bin ‘Isa al-Khalifa accède au pouvoir en 1999, l’une de ses
premières tâches a été d’affermir son pouvoir face aux puissants réseaux d’influence
construits par son oncle, sur plusieurs décennies. Aux divisions factionnelles au sein de
la dynastie al-Khalifa cantonnées durant les premières années du règne de Hamad ben
Isa al-Khalif, à l’antagonisme entre le roi et son oncle, le cheikh Khalifa, Premier ministre,
les luttes d’influence impliquent désormais trois pôles de pouvoir qui divergent quant
aux solutions à apporter à la crise. Le premier pôle est représenté par un roi faible et
peu populaire avec, à ses côtés, son fils aîné, le Prince héritier Salman, favorable au dia-
logue avec l’opposition, apprécié des chiites et critiqué de ce fait par les sunnites. Le
deuxième pôle se cristallise autour du Premier ministre depuis 1970, « l’oncle indébou-
lonnable », cheikh Khalifa Bin Salman al-Khalifa qui a cristallisé le mécontentement po-
pulaire de la communauté chiite – il aurait fait appel à l’Arabie saoudite pour prêter
main-forte au régime bahreïni menacé par le « péril chiite ». Le troisième pôle de pouvoir
dynastique est composé des Khawalid, branche rivale écartée du pouvoir par les Britan-

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

niques dans les années 1920. La frange la plus « dure » rejette le dialogue avec les oppo-
sants et soutient une répression plus ferme à leur égard. Les Khawalid nourrissent une
aversion particulière à l’égard du Premier ministre et se sont rapprochés du roi pour
des raisons tactiques : pour contrecarrer les réseaux développés par son oncle, le roi
Hamad a ainsi nommé à des postes clés des princes issus de leur rang, qui tentent de
saper l’autorité du Premier ministre afin d’imposer un des leurs dans la bataille qui se
livre actuellement pour ce poste.

4.2 – Un jeu complexe avec le régime

Les Frères musulmans au Koweït et au Bahreïn opèrent, tous les deux, dans un contexte
politique que l’on pourrait qualifier d’autoritarisme ouvert où le pouvoir n’a cessé de
louvoyer entre ouverture et fermeture du champ politique. La finalité du régime de-
meure l’« isolation » du cœur central du pouvoir pour le protéger des aléas politiques
internes par la répression et l’exclusion politique de ceux qui ne font pas allégeance au
souverain et par l’inclusion et la cooptation dans le cercle du pouvoir des alliés. Cepen-
dant, cet autoritarisme est tempéré par l’institutionnalisation de Parlements qui laisse
une certaine place au jeu des acteurs qui n’auraient pu intervenir sans l’existence de
logique de situation. Le Koweït est sans doute le meilleur exemple où l’observation du
jeu des acteurs fréristes prend tout son sens.

4.2.1 – Les Frères musulmans au Koweït : entre monarchie et opposition

 Naissance d’un mouvement de masse


L’idéologie des Frères musulmans égyptiens apparaît au Koweït au cours des années
1940 dans un environnement intellectuel et religieux rompu au wahhabisme et au mou-
vement de réformisme. Les dynamiques d’importation vont prendre appui sur des ré-
seaux locaux préexistants, constitués de notables économiques et de cheikhs. La pré-
sence de Frères musulmans au Koweït revêt alors une forme embryonnaire. Leurs acti-
vités se limitaient aux actions caritatives et éducatives, sans structure ni organisation. La
prédication est le fait d’individus, en majorité d’enseignants arabes. Au milieu des années
1940, l’idéologie des Frères commence à se cristalliser autour de deux frères commer-
çants koweïtiens, Abd al-Aziz Ali et Abdallah al-Mutawa’, qui séjournent à de maintes
reprises au Caire et à la Mecque pour y rencontrer Hassan al-Banna. Mais, ce n’est qu’à
partir de la décennie suivante que ces relations se manifestent par une mobilisation for-
melle dans le champ culturel à travers l’établissement de l’Association de la guidance
(jam’iyya al-irchad) en 1952. Ces structures de mobilisation à travers lesquelles se pro-
page l’idéologie de l’organisation-mère égyptienne participent au développement de l’an-

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

cienne colonie britannique en particulier dans les domaines de l’enseignement, de l’édu-


cation et de la culture islamique, en assurant des emplois d’enseignants aux premiers
migrants égyptiens et palestiniens. Cependant, cette idéologie importée ne parvient pas
à se cimenter en une identité commune en raison de la multitude de factions étrangères
qui coexistaient et la marginalisation des Frères koweïtiens au sein des instances de l’As-
sociation de la guidance. Par ailleurs, l’environnement régional joue en leur défaveur :
l’arrivée au pouvoir de régimes nationalistes autoritaires en Syrie, en Égypte et en Irak
se traduit par la déconfiture des branches locales et de l’organisation mère. Ensuite,
porté par les développements de la scène culturelle régionale, un courant panarabe na-
tional se structure autour de deux leaders charismatiques, Ahmad al-Khatib et Jassim al-
Qatami, qui présentera une vision alternative à celle des Frères. Les luttes internes et le
contexte national défavorable auront raison de cette première mobilisation.
L’échec de cette première expérience laisse intacts des réseaux de Frères sur lesquels
la deuxième mobilisation prendra appui les années suivantes, portée par l’apparition de
nouvelles opportunités locales et régionales. Face aux ouvertures politiques des années
1960 − indépendance en 1961, adoption d’une Constitution en 1962 et élection parle-
mentaire en 1963 −, les Frères décident de créer un front islamique afin de peser sur les
nouvelles orientations ; les associations religieuses prennent donc clairement la forme
d’organisations structurées, pour la plupart inscrites et immatriculées au ministère des
Affaires sociales, bénéficiant de subventions directes publiques et reconnues comme
étant l’intermédiaire valable entre leurs partisans et le pouvoir. Ainsi, les activistes de la
première heure fondent l’Association de la réforme sociale (jam’iyya al-islah al-ijtima’i), en
1963, en référence à l’ « Association de la réforme » de Zubayr (Irak), fondée en 1951.
Cette jeune organisation s’inscrit dans la continuité de la défunte association al-Irchad
en termes d’objectifs, de leadership et d’adhésion ; elle ne fait preuve d’aucune nou-
veauté.
Plus que les mutations profondes du système politique koweïtien, c’est le contexte ré-
gional qui offre les opportunités favorables à la renaissance des Frères musulmans. La
guerre des Six Jours constitue une ouverture politique fondamentale. Elle sape l’édifice
idéologique du nationalisme et crée un vide qui facilitera, quelques années après, la pé-
nétration des idées islamistes nouvelles, restées jusqu’alors confinées dans certains
cercles. Au Koweït, les Frères ont su exploiter l’« éveil » de la culture religieuse définie
comme seule capable de satisfaire la demande identitaire et de reconstruire individu et
société selon les principes et les valeurs de l’islam. À cette époque, le mouvement ré-
forme ses méthodes de travail et modes d’action : en vue d’un front uni, les Frères ko-
weïtiens et non koweïtiens créent en 1967 leur « organisation secrète » (« al-tanzim al-
siri ») – caractéristique des Frères égyptiens – avec l’objectif de parvenir à un mouvement
de masse présent dans toutes les régions qui imposerait à terme la solution islamique à
la société. Elle se structure autour de réseaux basés sur des liens interpersonnels et sur
les relations organisation-militants. Le choix de la clandestinité aurait été essentiellement
le fait des branches égyptienne et irakienne lesquelles, traumatisées par la répression

F O N D A T I O N pour la R E C H E R C H E S T R A T É G I Q U E
41
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

dans leurs pays d’origine, ont imposé l’idée d’une activité et d’une organisation souter-
raines, qui opéreraient hors de la visibilité et du contrôle de l’État. À partir de 1991, la
structure clandestine se transformera en un groupe politique formel appelé le Mouve-
ment constitutionnel islamique (al-haraka al-dusturiyya al-islamiyya)54.
La stratégie, pensée par les intellectuels irakiens et égyptiens, se caractérise par son
caractère graduel et structuré, et cherche à asseoir, dans un premier temps, une domi-
nation dans les zones urbaines. Elle fait appel en tandem aux ressources informelles du
tanzim et organisationnelles de al-Islah, qui avaient auparavant frayé la voie à travers leurs
activités publiques et qui mettront à disposition canaux d’influence et cadres idoines.
Moteurs de l’expansion des Frères, les couches moyennes et défavorisées auxquelles le
mouvement s’était peu intéressé par le passé sont dorénavant l’objet de toutes les con-
voitises. Elles constitueront la base sociale du mouvement. Une fois ces activités bien
établies et de nombreux bastions favorables constitués dans les zones urbaines, l’Asso-
ciation de la réforme et l’organisation clandestine investissent les régions tribales à partir
de 1973, évitant les erreurs des années 1950 – à l’époque où la défunte association al-
Irchad avait négligé ces zones qui constituent pourtant un levier électoral et des res-
sources politiques et sociales essentielles. L’expansion dans les zones tribales ne ren-
contre pas de difficultés particulières puisque les autres mouvements religieux wahhabite
et du Tabligh, qui opéraient au Koweït ne disposaient d’aucune vision stratégique et
organisée de la prédication. Al-Islah devient l’association la plus importante en termes de
membres et de divisions géographiques. Capitalisant sur la sympathie acquise dans le
champ culturel, les Frères passent à la deuxième phase de leur stratégie d’expansion, à
partir du milieu des années 1970, qui vise à infiltrer puis dominer la société civile et tous
les secteurs de la communauté. Les associations, traditionnellement le fief des nationa-
listes, passent sous contrôle islamiste. Rapidement, les Frères sont élus aux conseils
d’administration des organisations caritatives, des coopératives et des corps profession-
nels – en particulier de l’association des enseignants, du syndicat des travailleurs du sec-
teur pétrolier et du syndicat général des travailleurs islamistes. Pour attirer ce segment
de la population, l’Association transfère son siège, en 1970, dans de nouveaux bâtiments
modernes et spacieux à Rawda (entre le troisième et quatrième anneau circulaire), fi-
nancés en partie par des fonds publics, accueillant bibliothèques, mosquées, aires de jeux,
théâtre, centre de jeunesse, etc. Les Frères y donnent des conférences, séminaires, cours
diffusés et distribués, par la suite, sous forme de brochures et cassettes. Ils rénovent
leur programme culturel en organisant la ‘Omra (petit pèlerinage mensuel à La Mecque),
des voyages dans les pays du Golfe, en coopération avec le Club de la réforme de Bahreïn
ou l’Association de la réforme des Émirats arabes unis, qui envoyaient à leur tour des
groupes au Koweït, organisaient des camps d’été pour les jeunes, etc.
Le succès de cette politique d’expansion s’explique par une multitude de facteurs ex-
ternes et internes. Le monde arabe, en général, connaît une poussée de l’islamisme à

54
Carine Lahoud Tatar, Islam et Politique au Koweït, Paris, PUF, 2011.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

partir du début des années 1970. L’expansion de ce courant est proportionnelle au déclin
nationaliste. Les islamistes deviennent une force de substitution à la gauche koweïtienne.
Puis, à partir de cette époque, les Frères s’allient à la famille régnante, affaiblie par un
contexte régional et interne instable. La cooptation fait partie du répertoire d’actions
dont use le pouvoir pour favoriser le courant religieux aux dépens des autres. En 1976,
il nomme le président de l’Association de la réforme sociale, Yusuf al-Hajji, ministre des
Waqfs et Abd al-Rahman al-’Atiqi, un Frère de la première heure, ministre des Finances.
Il donne ainsi aux islamistes l’opportunité de financer de nombreux projets sociocultu-
rels visant à encourager leur prosélytisme. Entre la fin des années 1970 et la première
moitié de la décennie suivante, voient le jour les principales institutions financières isla-
miques, à la direction desquelles le gouvernement nomme des Frères. Le pouvoir leur
offre donc l’opportunité de jouer un rôle clé sur le plan financier, d’étendre leur domi-
nation au sein de la société et de devenir un des principaux pourvoyeurs de fonds de
leur organisation mondiale55.

 Basculement dans le champ politique


La décennie 1980 constitue une période charnière de l’histoire politique du Koweït qui
louvoie, au gré des crises internes et régionales, entre relance et suspension du proces-
sus électoral. Le modèle « démocratique » peine à trouver une stabilité institutionnelle
et les alliances entre famille régnante et forces sociales se font et se défont au rythme
de la structuration d’une contestation religieuse. Tant que les Frères musulmans s’abs-
tenaient de toute critique ouverte à l’égard de la politique du pouvoir, ils bénéficiaient
de ses faveurs. Mais leur basculement dans l’espace public en fera des opposants au
même titre que les nationalistes arabes. Au cours de la phase de mobilisation (1981-
1992), les Frères musulmans qui opéraient exclusivement dans le contexte culturel,
jusqu’à la fin des années 1970, iront à l’assaut du champ politique dès que des opportu-
nités le permettront. La participation institutionnelle est le résultat d’une mobilisation
politique antérieure dans les espaces périphériques et n’est pas l’objet d’une quelconque
reformulation idéologique ou d’un attachement au processus démocratique, mais plutôt
une collaboration opportuniste à finalité religieuse. Elle aura tout de même le mérite de
faire basculer de manière définitive les islamistes dans l’espace public. Par l’ouverture du
champ politique, le pouvoir répond à des impératifs de contrôle des courants religieux :
la visibilité et l’institutionnalisation de ces derniers vont lui permettre de canaliser leur
action et d’éviter que n’émerge une opposition dans les espaces informels.
Le passé des courants religieux sunnites au Koweït n’est pas marqué par une histoire
traumatisante, contrairement à d’autres contextes arabes. Ils n’ont jamais été victimes
de mesures de rétorsion comme le fut le mouvement de gauche ou plus récemment le
courant Hezbollah chiite, ceci expliquant sans doute leur visibilité, qui leur donne un

55
Carine Lahoud Tatar, op. cit., p. 59-79.

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43
Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

accès direct aux ressources de l’État. La perspective d’une participation aux institutions
et à la prise de décisions détermine non seulement l’étendue de la mobilisation mais la
forme qu’elle prend et les stratégies sur lesquelles elle repose. La mobilisation dans le
champ politique aboutit à la professionnalisation des cadres fréristes qui ont acquis la
pratique et la compétence institutionnelle, qu’ils mettront au service de la branche ba-
hreïnie au moment où le roi Hamad relancera le processus électoral en 2002. Elle se
traduit aussi par la bureaucratisation du groupe et l’adaptation de sa structure organisa-
tionnelle aux nouvelles opportunités politiques. La professionnalisation conduit inéluc-
tablement au recours à des diplômés pour diriger et représenter l’organisation, tirant
leur légitimité non plus du cursus ou savoir religieux mais des filières techniques ou
scientifiques. Au début des années 1980, les intellectuels de « formation profane », en-
fants de la rente pétrolière, arrivent au pouvoir au sein des Frères. Le prestige social
ainsi que les liens familiaux et tribaux demeurent des ressources importantes mais la
compétition a fait apparaître de nouveaux concurrents issus des classes moyennes qui
rompent avec les manières de faire de la politique des notables et élites traditionnelles,
souvent élus sur leur nom. L’accès à l’éducation et la politisation des groupes religieux
favorisent la construction d’une conscience politique de la classe moyenne inférieure,
permettant l’émergence de nouveaux leaders islamistes. Cet éveil se fait au détriment
de la classe urbaine supérieure, qui constituait en majorité l’élite dirigeante. Il se traduit
progressivement par une mobilité de la structure sociale puisque l’activité politique per-
met à certains d’acquérir prestige et reconnaissance. La relance du processus électoral
se traduit par l’arrivée de candidats socialement plus modestes, qui compensent leur «
illégitimité relative » et leur manque de notoriété par de nouvelles techniques de mobi-
lisation : les qualités qu’ils mettent en avant sont leur proximité avec les électeurs et leur
aptitude à maîtriser langage spécifique et référents idéologiques dans un contexte de
modernisation. Pour ce faire, cette nouvelle intelligentsia doit façonner un discours mo-
bilisateur fort dans un registre religieux, à la fois simple et compréhensible par tous, qui
dénonce avec vigueur les actes d’impiété du régime et énonce un nouveau système de
normes auquel rapporter l’ordre social pour redéfinir le bien et le mal. Ils ont réussi à
s’organiser et à s’appuyer sur des organisations et réseaux préexistants non expressé-
ment politiques. Ces nouveaux intellectuels islamistes se sont arrogé l’autorité d’inter-
préter les textes sacrés et ont développé des cadres idéologiques qui « résonnent » avec
l’expérience des gens et, plus largement avec un système de croyance. Plutôt que de
faire simplement appel à l’intérêt personnel des activistes, les islamistes font la promo-
tion d’une nouvelle éthique d’obligations civiques, demandant que chaque musulman par-
ticipe à la réforme islamique de la société et de l’État. Pour eux, la mobilisation devient
un devoir religieux pour promouvoir une interprétation nouvelle et activiste de la foi.
Contrairement à l’expérience précédente de 1976, les dissolutions parlementaires suc-
cessives donnent naissance à une collaboration entre les différents blocs de l’opposition,
qui englobe aussi bien les islamistes de toutes les tendances que les libéraux et nationa-
listes ; le terrain d’entente entre ces différents groupes de l’opposition est le respect de

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

la Constitution de 1962. L’émergence et le développement de la contestation sont ren-


dus possibles par une compréhension pragmatique de la nécessité de former des coali-
tions et d’employer les répertoires d’action collective appropriés, de sorte que la nature
idéologique de l’opposition dans le passé a été rejetée en faveur d’une approche plus
réaliste du politique.
L’environnement national est sans aucun doute le facteur structurant du développement
des mouvements religieux. La période d’après-guerre se traduit par l’ouverture du
champ politique aux acteurs sociaux qui saisissent cette opportunité pour se restructu-
rer et apparaître de manière officielle et institutionnalisée. Les Frères basculent donc
dans l’espace public, avec l’ensemble des contraintes et avantages que ce repositionne-
ment implique. Ils entrent de plain-pied dans le jeu politique, non plus sur la base de
candidatures individuelles comme par le passé. Ils se dotent d’une nouvelle structure
organisationnelle en 1991, le Mouvement constitutionnel islamique (al-haraka al-dustu-
riyya al-islamiyya), à la fois puissante et hiérarchisée, au sein de laquelle une élite diri-
geante, proche du courant qutbiste, prend le pouvoir et ses distances vis-à-vis du lea-
dership traditionnel religieux, majoritaire au sein de l’organisation caritative et culturelle
d’al-Islah. Leur agenda, qui dès le début se cantonne au domaine culturel par la défense
des principes et valeurs islamiques, tend à s’élargir pour intégrer des revendications en
matière de réformes politiques et de respect de la Constitution de 1962. Depuis les
années 1990, les Frères musulmans subissent le poids des logiques institutionnelles et
politiques : ils connaissent un processus de banalisation et n’offrent plus de réelles alter-
natives aux politiques de modernisation initiées par le pouvoir.

4.2.2 – Les Frères Musulmans au Bahreïn : alliés indéfectibles de la monarchie

Depuis sa création en 1941, la branche bahreïnie des Frères musulmans entretient des
relations privilégiées avec la famille régnante al-Khalifa et a toujours constitué un de ses
soutiens les plus solides. La stratégie d’alliances ne repose pas tant sur le poids et l’in-
fluence des islamistes dans la société dans la mesure où la population sunnite, dans son
ensemble, reconnaît la légitimité de la monarchie et se proclame en la faveur du gouver-
nement, mais bien sur des logiques confessionnelles qui sont à l’œuvre. Préoccupés
d’avantage par la menace de la majorité chiite, sans cesse martelée par le régime, les
Frères musulmans sont peu enclins à formuler un agenda indépendant, basé sur la libé-
ralisation politique. Dans une conjoncture routinière, ils collaborent avec les différentes
forces politiques chiites, d’affaires et de gauche au sein d’une large coalition parlemen-
taire anti-corruption ; en période de crise et de contestation politique, ils affichent leur
soutien indéfectible et leur ralliement immédiat autour de la famille régnante. Le con-
texte socio-politique est un des principaux facteurs structurant du positionnent des
Frères et des autres courants islamistes sunnites dans les relations de pouvoir avec le
régime. Depuis la révolution iranienne de 1979, le discours de la famille régnante abonde
dans un populisme islamique, ferment d’une solidarité et d’un soutien instinctif d’une
population sunnite face au spectre et à la menace chiite, entravant ainsi toute perspective

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

d’ouverture politique dont les chiites, en raison de la loi du nombre, en sortiraient les
grands gagnants. En agitant le complot iranien, les al-Khalifa sont parvenus à casser toute
dynamique de mobilisation trans-confessionnelle articulant des revendications écono-
miques et politiques56. Plus encore, la « sécurisation » de ces dernières, autrement dit
l’érection des enjeux de réforme politique en problème sécuritaire auprès de l’opinion
publique, aboutit à leur politisation de sorte que la réforme politique constitue un pro-
blème de sécurité vital pour l’identité sunnite face au danger chiite. Une fois ces réformes
sécurisées, le régime parvient à légitimer la mise en œuvre de mesures extraordinaires
de rétorsion pour faire face à cette nouvelle menace : répression, déclaration de l’état
d’urgence et intervention militaire en 2011.

La présence formelle du mouvement frériste au Bahreïn est la plus ancienne de la région.


Dès 1941, des islamistes locaux, aidés par les étrangers, fondent le Club des Étudiants
(nadi al-talaba), dans la ville de Muharraq, deuxième agglomération de l’Émirat après Ma-
nama. Cette initiative est le fait de personnalités bahreïnies : le cheikh Abd al-Rahman
al-Jawdar – qui avait rencontré Hassan al-Banna au Caire par l’intercession d’instituteurs
égyptiens basés à Bahreïn −, des princes de la famille régnante, en particulier le cheikh
Issa ben Mohammed al-Khalifa (d. 2015), président du Club depuis 1963, et de commer-
çants issus de la notabilité marchande. Fer de lance de la mobilisation frériste au Bahreïn,
le Club attire des princes de la famille régnante dont l’influence était telle que sa déno-
mination deviendra le Club de la réforme des al-Khalifa (nadi al-islah al-Khalifi), pour
adopter une appellation définitive en 1980, l’Association de la réforme (jam’iyya al-islah),
identique aux branches koweïtienne et émiratie57.

La stratégie de pénétration de la société est similaire à celle des autres branches des
Frères musulmans qui opèrent dans la région. L’association investit dans un premier
temps les domaines culturel et éducatif. Elle concentre ses efforts sur la propagation de
la solution islamique, présentée comme une alternative aux idéologies occidentales im-
portées, et se focalise sur l’éducation des habitants de la région de Muharraq autour des
valeurs et des mœurs islamiques, idéalisées par le modèle de la « bonne famille musul-
mane ». Les différentes vagues de migration de Frères vont renforcer leurs poids au sein
de la société et fournir aux Bahreïnis les ressources intellectuelles qui leur font cruelle-
ment défaut. Les Frères étrangers vont investir le secteur de l’éducation primaire, en
particulier, pour former des jeunes générations pieuses. Le milieu universitaire ne sera
pas pour autant délaissé puisqu’ils obtiennent de Abd al-Aziz Bin Baz, vice-recteur et

56
Hasan Tariq al-Hasan, « Sectarianism meets the Arab Spring: TGONU, a broad-based Sunni
movement emerges in Bahrain », Arabian Humanities, 4 | 2015, mis en ligne le 22 juillet 2015,
consulté le 29 septembre 2017.
57
Ghassan al-Shehabi, « Les Frères musulmans au Bahreïn : les changements depuis 70 ans » [al-
Ikhwan al-muslimoun fil-Bahreïn tahwilat al-’ouqoud al-sab’a] dans Les Frères musulmans dans
le Golfe [al-Ikhwan al-Muslimoun fil-Khalij], al Mesbar Studies and Research center, s.d, pp. 137-
173. [Link]

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

recteur de l’université islamique de Médine puis mufti de la monarchie saoudienne, des


bourses d’études à leurs élèves bahreïnis. En parallèle, la branche bahreïnie se rapproche
de sa cousine koweïtienne et organise en commun des programmes d’échange de parti-
sans et des camps de formation, en vue d’affirmer une identité collective frériste58.

Jusqu’au début des années 1970, l’association des Frères doit faire face à une double
contrainte. En premier lieu, le champ politico-social est dominé par le panarabisme, et
corollairement, le mouvement des Frères musulmans trouve peu d’écho auprès de la
population locale. La prédominance de l’idéologie nationaliste arabe dans les pays de la
région marginalise le courant religieux. En deuxième lieu, la diversité des origines eth-
niques des sunnites bahreïnis pèse sur la dynamique de cohésion du groupe : la coexis-
tence entre Arabes originaires des tribus du Najd, Arabes non tribaux et Hawala crée
des tensions internes qui se soldent par une désertion des Arabes de l’association au
profit du courant salafiste59. En effet, loin de constituer un groupe homogène, la com-
munauté sunnite au Bahreïn est traversée par des tensions d’origine ethnique entre trois
groupes : d’une part, les Arabes originaires des tribus du Najd, apparentés aux al-Khalifa,
descendants des Bani Utub (comme les al-Sabah du Koweït), ou installés au Bahreïn
depuis la fin du XVIIIe siècle, occupent les postes clefs au sein l’administration, du gou-
vernement, de l’armée et du milieu des affaires. Ils sont profondément anti-chiites.
D’autre part, les arabes non tribaux, originaires également du Najd, mais, contrairement
au premier groupe, ne peuvent se revendiquer d’un lignage d’origine (asli) et, à ce titre,
ne jouissent pas de lien de parenté avec la famille régnante et représentent la base po-
pulaire des courants salafistes. Enfin, les Hawala, sunnites « non arabes », ont migré en
Iran avant de revenir à Bahreïn à l’ère de la découverte des gisements pétrolifères60. Ils
coexistent avec les chiites dans des régions mixtes, comme al-Muharraq, bastion des
Frères Musulmans, et ont des positions plus accommodantes à leur égard. Ils constituent
aujourd’hui le groupe dominant au sein de l’association al-Islah.

À partir des années 1980, le mouvement des Frères, jusque lors confiné à l’agglomération
de al-Muharraq, poursuit sa stratégie d’expansion et ouvre six bureaux dans différentes
régions du pays (Manama, Madinat Isa, al-Rifaa’, al-Hidd, Madinat Hamad et al-Janabiyya).
La montée en puissance des mouvements islamistes et de l’Association des Frères mu-
sulmans, en particulier, est généreusement financée et soutenue par l’émir Isa ben Sal-
man (r. 1961-1999) qui en fait des alliés de premier ordre au moment où la crise politique
interne et les tensions régionales fragilisent la légitimité de son pouvoir. À cette époque,
l’émir nomme son cousin, Cheikh Issa ben Mohamed al-Khalifa, président de l’association
al-Islah, à la tête du ministère de la Justice (1974-1975) puis du Travail et des Affaires

58
Ibid., p. 156-159.
59
Ibid., p. 148.
60
Fuad Khuri, Tribe and State in Bahrain. The Transformation of Social and Political Authority in
an Arab State, Chicago, Chicago University Press, 1980.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

sociales (1975-1980). Cette proximité au premier cercle du pouvoir représente une au-
baine pour les Frères en débâcle − depuis la défaite cuisante d’une de leurs figures em-
blématiques, le cheikh Abd al-Rahman al-Jawdar, aux élections parlementaires de 1973 –
et soucieux d’asseoir leur influence dans le champ religieux et social. Après leur main-
mise sur le secteur de l’enseignement, les Frères pénètrent, à cette époque, d’autres
services de l’administration publique, tout aussi stratégiques, à la tête desquels se trou-
vent les Affaires religieuses, la Justice et les Affaires sociales61. Quant à l’émir qui a vu les
bases de sa légitimité à gouverner secouées par les idéologies révolutionnaires de l’op-
position, que ce soit la gauche marxiste (1960-70) ou l’islamisme inspiré du modèle ira-
nien après 1979, il joue la carte sunnite et islamiste tout en bouclant l’espace politique
depuis 1975, lors de la dissolution du Parlement élu et le passage de la loi sur la Sécurité
d’État.

Les premières années du règne de Hamad bin Issa al-Khalifa (r. 1999-) ont suscité autant
d’espoirs que de désillusions auprès d’une population marquée par des années d’affron-
tements : la levée de la loi sur la Sécurité d’État, le rétablissement proclamé du parle-
mentarisme constitutionnel, la libération des détenus politiques et le retour des exilés
amnistiés ont constitué autant de mesures essentielles au rétablissement du débat. À
partir de 2002, les associations ont refleuri et les islamistes créent leur organisation
politique : le Forum national islamique (al-minbar al-watani al-islami), bras politique des
Frères au Bahreïn et l’Association de l’authenticité islamique (jam’iyya al-asala al-isla-
miyya), regroupant les salafistes. Ce n’est qu’à partir de cette époque que les Frères
musulmans se lancent dans la compétition électorale et sont représentés au Parlement,
formant des coalitions avec leur concurrent salafiste en vue de constituer un front uni
face aux chiites. Al-Minbar représente aujourd’hui le courant « bannaiste » des Frères
musulmans et se revendique de l’héritage du guide suprême Hassan al-Hudaybi (1951-
1973)62, qui rejette l’usage de la force pour réformer les régimes impies avancé par Sayyid
Qutb au profit de la lutte pour la cause de l’islam et la justice sociale par une islamisation
progressive de la société63. Il affiche clairement son soutien sans faille à la famille régnante
et une position de conciliation à l’égard des chiites : lors de la législature de 2006, al-
Minbar et al-Wifaq, principal groupe d’opposition chiite islamiste, affichent une volonté
de collaborer sur les questions sociales et les droits de la femme64. Le programme poli-
tique des Frères se cantonne à formuler des revendications d’ordre économique et so-
cial portant sur les questions d’éducation, l’aide aux organisations caritatives, la justice,
l’islamisation de la société (interdiction de la vente d’alcool, des fêtes mixtes…), écartant
intentionnellement les réformes politiques et constitutionnelles de ses revendications.

61
Ghassan al-Shehabi, op. cit., p. 166-167.
62
Ibid., p. 155.
63
Barbara Zollner, The Muslim Brotherhood: Hasan al-Hudaybi and Ideology, Londres, New York,
Routledge, 2009.
64
Frederic Wehrey, Sectarian Politics in the Gulf. From Iraq War to the Arab Uprisings, New York,
Columbia University Press, 2014.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

Les Frères musulmans ont saisi tout l’intérêt que représente la participation institution-
nelle, stratégie permettant de parvenir progressivement à leurs fins en réformant de
l’intérieur le système politique et en accaparant les ressources publiques, nécessaires à
la survie de leur mouvement. Ce faisant, ils ont pu avec succès concourir aux élections
parlementaires, diriger des ministères et parvenir quelquefois à faire pression sur le gou-
vernement pour qu’il prenne des mesures sociales conformes à l’islam. Si le pouvoir
tolère que l’utilisation de moyens légaux facilite la diffusion de leurs idées et idéologies,
il refuse en revanche qu’elle se traduise par une atteinte ou une fragilisation des centres
du pouvoir. Pour lui, la relance du processus parlementaire est un mode de gestion de
crise, un moyen de désamorcer une opposition attisée par les tensions internes et ré-
gionales.

4.3 – Les Frères et le printemps arabe : des relations tendues avec le régime

Depuis le printemps arabe qui a donné lieu à des mobilisations dans la péninsule aux-
quelles les Frères musulmans ont pris part, ces derniers vont être amenés à donner des
garanties aux familles régnantes qui nourrissent une certaine suspicion à l’égard de leurs
réelles intentions et qui les menacent de se rallier à la politique anti-frériste initiée par
les Saoudiens. Le contexte régional de répression contre les Frères va peser sur l’action
contestataire de la branche koweïtienne. En tant que membre du réseau transnational
de la Confrérie, elle condamne le « coup d’État » en Égypte et la politique étrangère
koweïtienne de soutien en faveur du nouveau pouvoir militaire. Sur le plan interne, la
direction politique fera un jeu d’équilibriste entre l’ardeur réformiste de la jeunesse et
les impératifs de coopération avec le régime en vue de protéger les acquis. Les groupes
institutionnalisés comme le Mouvement constitutionnel islamique koweïtien, ont beau-
coup perdu de leur influence au sein des cercles du pouvoir, et leurs relais au sein de la
famille régnante, en particulier auprès des princes disgraciés Ahmad al-Fahd al-Ahmad
al-Sabah, ministre à plusieurs reprises et siégeant à la Fédération Internationale de Foot-
ball, et son cadet Athbi al-Fahd al-Ahmad al-Sabah, ancien chef de l’Agence de sécurité
de l’État, ont été inculpés et condamnés à cinq années d’emprisonnement en première
instance. La position des Frères a toujours louvoyé entre opposition parlementaire et
participation au gouvernement, mais la stratégie de boycott des élections et de rallie-
ment au mouvement de contestation de 2011 semble peser sur leur capacité d’influence
et le régime a saisi cette occasion pour purger l’administration publique de leur présence.
Pour le moment, aucun signe ne permet d’affirmer que le gouvernement considère les
Frères musulmans comme une menace sécuritaire, au même titre que les monarchies
voisines. En fait, le mouvement continue à fonctionner ouvertement et à critiquer la
politique du gouvernement, certes avec plus de réserve et de retenue. Le Koweït le
considère plus comme une nuisance politique que comme une menace pour la sécurité.

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Les Frères musulmans dans les monarchies du Golfe :
entre intégration politique et répression

C’est exactement cette menace de ralliement à l’axe saoudo-émirien qui pèse comme
une épée de Damoclès sur l’action du mouvement au Koweït ; et les impératifs d’une
stratégie de collaboration plus pragmatique que de confrontation sont en train de faire
leur chemin au sein de l’élite politique et religieuse. Lors des élections parlementaires
anticipées de 2016, les Frères musulmans reviennent en force au Parlement dans les
rangs de l’opposition, composée d’une large coalition d’islamistes, libéraux et nationa-
listes, après un boycott de quatre ans en signe de protestation contre une révision de la
loi électorale. Cependant, la fragilisation de la Confrérie des Frères musulmans et l’échec
de son programme de réformes politiques dans le monde arabe font que les États du
Golfe sont moins enclins à négocier avec eux. Au Koweït, le régime leur a fait payer le
prix de leur trahison, en prenant le soin de mener une politique anti-frériste au sein de
l’administration publique au profit des salafistes traditionnels jugés plus fiables, tout en
se distanciant de la position émiratie et saoudienne, sans l’exclure le moment opportun65.

La dynastie des al-Khalifa de Bahreïn a joué sa survie lors du soulèvement populaire de


février-mars 2011, dans le prolongement du printemps arabe, et ne doit son maintien à
la tête de l’Émirat qu’à l’intervention militaire en mars 2011 du contingent du Bouclier
de la péninsule, force militaire commune aux États du CCEAG, qui entre dans le pays
via le pont qui relie Bahreïn à l’Arabie saoudite pour protéger les installations straté-
giques du pays et déloger manu militari les occupants de la place Pearl de la capitale.
Cette intervention dirigée et composée en grande partie de Saoudiens est éminemment
stratégique pour le grand voisin. D’une part, à quelques kilomètres du Bahreïn, se trouve
l’est de l’Arabie qui n’est pas seulement la région qui renferme l’essentiel des réserves
d’hydrocarbures du premier exportateur mondial de pétrole, elle est aussi celle qui
abrite la minorité chiite de ce pays. D’autre part, à Riyad, cette continuité confessionnelle
est donc vue comme une menace mortelle. Les Saoudiens ne sauraient accepter un État
chiite si proche et ils craignent notamment l’influence sur leur propre population chiite,
elle aussi contestataire. L’Arabie saoudite a été le leader de la contre-révolution et
comme principalement responsable de la recrudescence du confessionnalisme au niveau
régional même si le facteur accélérateur a été le basculement de l’Irak dans le camp chiite
suite à l’invasion et l’occupation de ce pays en 2003 par les États-Unis et qui a abouti au
renversement et à l’élimination de Saddam Hussein et à son remplacement par un pou-
voir chiite proche de Téhéran. Enfin, la situation stratégique et unique de Bahreïn en fait
le pivot de la présence américaine dans le Golfe persique, le Moyen-Orient et l’Asie
centrale. D’une part, Bahreïn abrite le quartier général du commandement des forces
armées américaines et de la Ve flotte. Et d’autre part, en raison de sa position stratégique
localisée à l’est de l’Arabie saoudite, au sud-ouest du détroit d’Ormuz, Bahreïn offre un
point d’observation d’importance majeure sur l’Iran et leur permet d’assurer la sécurité
dans le Golfe persique qui est l’une des principales artères de l’économie mondiale par

65
Carine Lahoud Tatar, Islam et politique au Koweït [al-islam wal siyassa fil-koweït], Beyrouth,
Centre d’Etudes de l’Unité arabe, 2017.

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laquelle transitent un cinquième des approvisionnements pétroliers de la planète. La me-


nace iranienne est donc devenue la carte blanche idéale brandie par les régimes autori-
taires pour perpétuer leur mainmise sur le pouvoir. À Bahreïn, le régime a mobilisé la
population sunnite, sous la houlette du Regroupement de l’Unité nationale, contre un
soulèvement qu’il a déclaré avoir été provoqué par des chiites instrumentalisés par l’Iran
et animés par la haine anti-sunnite66. Ainsi, le militantisme chiite a favorisé une contre-
mobilisation sunnite transversale au-delà des clivages sociaux pour la défense de l’iden-
tité collective sunnite. Alors que Bahreïn s’est allié au camp saoudien, en rompant les
liens diplomatiques avec le Qatar, il semble perplexe face aux pressions de Ryad de
classer l’organisation en tant que groupe terroriste.

66
Hasan Tariq Al-Hasan, op. cit.

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CONCLUSION

Les Frères musulmans dans les pays du Golfe sont tous nés de la même matrice, la
branche égyptienne, laquelle avait développé sa stratégie d’expansion dans le monde
arabe du vivant de son père fondateur Hassan al-Banna. La finalité de cette expansion
répondait à la volonté de lancer une dynamique panislamique en vue du rétablissement
du Califat par un retour aux valeurs religieuses et l’affirmation de l’islam comme vecteur
de modernité des sociétés. Les dynamiques d’établissement des branches à l’étranger
mettent en lumière une similitude des processus d’importation d’une idéologie et d’un
discours, exogènes aux valeurs sociétales de la péninsule arabique, dominées par un
wahhabisme opposé au mouvement réformiste et par un tribalisme, comme mode d’or-
ganisation des relations sociales et du pouvoir politique. Malgré une origine commune
et un processus d’importation similaire, chacune des branches des Frères musulmans
connait une évolution qui lui est propre, dépendant de l’environnement socio-politique
dans lequel elle opère, et ses relations avec le régime en place sont dictées par des
enjeux de légitimation de l’autorité des familles régnantes. Au sein de l’espace politique,
aucune force n’occupe une position hégémonique, en dehors de la famille régnante.
Cette dernière s’efforce de mettre en concurrence les mouvements de manière à maxi-
miser sa marge de manœuvre et à limiter la capacité des contestataires à s’unir. Pour
diluer le poids de l’opposition, elle divise pour mieux régner, d’autant que de profonds
clivages fragmentent les sociétés koweïtienne et bahreïnie.

Dans les systèmes politiques dits fermés, les mouvements islamistes opèrent dans la
clandestinité par le biais de réseaux informels. La contestation du régime s’organise hors
du système et contre lui. Dans des systèmes autoritaires dits ouverts, tels le Koweït et
Bahreïn, où le régime tolère voire encourage l’activisme politique comme stratégie de
survie, les islamistes ont progressivement intériorisé une culture de participation insti-
tutionnelle et développé un attachement positif aux normes constitutionnelles. Si la par-
ticipation politique, plus généralement la libéralisation, n’affecte en rien les fondements
de la nature et de la structure autoritaire du régime, elle représente toutefois pour les
groupes impliqués dans la compétition un intérêt certain : présenter voire appliquer leur
programme, alternatif, accéder à certaines ressources qui ne sont disponibles que par
ce basculement dans l’espace public et obtenir une certaine reconnaissance ou la pro-
messe de futurs avantages politiques comme l’accès au pouvoir via les élections. À tra-
vers ce processus négocié ou ce contrat social tacite, les islamistes tendraient progres-
sivement à se modérer en raison des multiples avantages qu’ils pourraient tirer d’une
participation routinière. En effet, une inclusion aux instances de pouvoir (parlement,
gouvernement et administration) suppose l’acceptation de la représentation et du plu-
ralisme politique et des règles formelles du jeu parmi lesquelles figurent les logiques

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d’autocontrôle intériorisées par l’opposition. Au terme du processus d’incorporation,


certains mouvements finissent par s’institutionnaliser soit du point de vue de l’organisa-
tion, en se transformant en associations, partis ou syndicats, soit en voyant leurs reven-
dications intégrées aux agendas politiques et aux procédures administratives et en de-
venant des partenaires de la vie politique et de l’action publique. Pour d’autres, il fournit
un cadre légal à leurs organisations politiques, permettant de réduire la probabilité d’une
mobilisation radicale ou facilitant l’engagement dans une stratégie pragmatique. Dans
tous les cas, le basculement dans l’espace politique répond à une stratégie du régime de
combattre les opposants qui ne respecteraient pas les règles du jeu qu’il a fixées et de
coopter les plus dociles. Avec le passage du champ religieux au champ politique, de
nouveaux impératifs pèsent sur l’action du mouvement, à savoir la recherche d’un équi-
libre entre logiques électorales et objectifs religieux, entre la constitution d’une base
sociale la plus large possible, mobilisable lors des échéances électorales et la préservation
du noyau dur des activistes qui reste idéologiquement très orienté.

Dans leurs rapports aux sociétés, les courants islamistes luttent pour la direction des
orientations culturelles afin de construire une identité collective qui sera partagée par
une partie ou ensemble de la société et qui est fondée sur leurs enseignements religieux
spécifiques. Leur identité se façonne également dans le contexte national où d’autres
acteurs interviennent, interagissent, se concurrencent et s’influencent les uns et les
autres, au premier rang desquels les mouvements religieux eux-mêmes. Ainsi, au contact
des Frères musulmans, les salafistes qui jusqu’alors accordaient une importance exclusive
à la pureté de la pratique religieuse et aux questions de moralité islamique et laissaient
la gestion des affaires politiques aux détenteurs de l’autorité se sont familiarisés avec les
questions mises en avant par ceux-ci. Quant aux Frères, ce phénomène de mimétisme
s’est traduit, chez eux, par un regain de conservatisme tant dans le discours politique
que dans le comportement social. Ils ont su éviter, par ce conservatisme orienté essen-
tiellement vers la femme, une désertion de leurs rangs en faveur des salafistes.

En définitive, les Frères musulmans ne représentent pas une menace sécuritaire pour les
régimes qui se sont accommodés de leur présence, en délimitant un cadre bien précis :
au Koweït, les al-Sabah encouragent une participation institutionnelle dont ils contrôlent
les rouages et les Frères jouent un rôle original dans les rapports complexes du Parle-
ment à la famille régnante ; au Bahreïn, les al-Khalifa en ont fait des alliés indéfectibles du
régime, qui brandit la menace chiite lorsque le régime est confronté à des mouvements
de contestation ; au Qatar, les al-Thani ont acheté leur silence en mettant à leur dispo-
sition un grand nombre de ressources au service de leurs activités à l’étranger et instru-
mentalise le mouvement comme un levier de leur influence régionale. Depuis les révo-
lutions arabes, les positions acquises au sein de ces Émirats sont remises en question :
alors que la prise du pouvoir des Frères musulmans a été interrompue en Égypte et en

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Tunisie, l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis se sont investis dans l’affaiblisse-
ment du mouvement dans les monarchies voisines, au prix de crises diplomatiques sans
précédent.

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entre intégration politique et répression

ANNEXE 1 - SITUATION DES FRÈRES


MUSULMANS DEPUIS 2011

Source : “How have Islamist parties fared since the Arab spring?”, The Economist, 28 août
2017.

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entre intégration politique et répression

ANNEXE 2 - SITUATION DES FRÈRES


MUSULMANS DANS LES SUITES DE LA CRISE
ENTRE LE QATAR ET LES ÉTATS DU CCG

Source : Media reports, Oxford Analytica

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