Théorie desjeux
et analyse économique
« ÉCONOMIE »
COLLECTION DIRIGÉE
PAR CLAUDE JESSUA, CHRISTIAN LABROUSSE
ET DANIEL VITRY
ÉCONOMIE
Théorie desjeux
et analyse économique
GABRIELLE DEMANGE
DELTA
Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales
JEAN-PIERRE PONSSARD
CRNS
Laboratoire d'Econométrie de l'Ecole Polytechnique
PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE
ISBN 2 13 045973 0
ISSN 0991-5168
Dépôt légal — 1 édition : 1994, mars
© Presses Universitaires de France, 1994
108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris,
La théorie des jeux a pour but d'analyser les prises de décision
d'individus placés en situation d'interdépendance. Sa principale origi-
nalité consiste à postuler la rationalité des acteurs, ceux-ci étant cons-
cients non seulement de leurs propres objectifs, mais aussi de ceux
des autres protagonistes. Elle trouve l'origine de son appellation dans
les jeux de société dont l'analyse nécessite à l'évidence la prise en
compte de l'interaction stratégique entre les joueurs.
Ce domaine a connu une véritable explosion au cours des dernières
années aussi bien sur le plan théorique qu'au niveau des applications.
Il est à la base de nombreux développements dans les sciences sociales
et plus particulièrement en sciences économiques : en microéconomie
et en macroéconomie, mais aussi dans des domaines plus spécialisés
tels que l'économie industrielle, la théorie du commerce international
ou la théorie des organisations. A ce titre, la théorie des jeux connaît
un succès considérable et elle est maintenant enseignée dans de nom-
breux cursus universitaires.
Cet enseignement pose des difficultés car la théorie des jeux fait
appel à deux types de compétence. Elle requiert aussi bien un degré
d'abstraction élevé qu'une bonne aptitude à la modélisation de situa-
tions concrètes. Ce livre se veut une réponse à ces difficultés. Il s'agit
tout d'abord de permettre une bonne assimilation des techniques de
base sans entrer dans le détail des développements auxquels elles ont
Pu donner lieu. Mais il s'agit aussi de modéliser sous forme de jeu
des situations concrètes a priori complexes à analyser et de montrer
apports d'une démarche fondée sur l'interdépendance stratégique
des joueurs. L'assimilation des techniques de base est indispensable
au bon usage de la théorie des jeux en sciences économiques. La fami-
liarité avec un certain nombre de « modélisations réussies » constitue
un éclairage très utile pour progresser dans l'étude de techniques plus
avancées. Le respect d'un équilibre entre techniques et modélisations
contribue à faire de la théorie des jeux un instrument de clarification
et de progrès pour les sciences sociales.
Ce livre est plus spécifiquement consacré à la théorie des jeux dits
non coopératifs. Dans un jeu non coopératif, les joueurs ne peuvent
pas conclure d'accords irrévocables entre eux avant de s'engager dans
l'action. Cette hypothèse se justifie dans de multiples situations. Ces
justifications peuvent être d'ordre physique (impossibilité de commu-
niquer), d'ordre légal (interdiction de se concerter entre concurrents)
ou d'ordre technique (difficulté à prévoir l'avenir et à s'engager dans
un contrat). Partant de l'hypothèse que chaque joueur garde sa liberté
d'engagement, l'objectif de la théorie des jeux non coopératifs est de
caractériser les issues possibles d'une interaction stratégique lorsque
chaque joueur aborde cette interaction de manière rationnelle.
Le livre comporte trois grandes parties. La première, qui traite
des jeux sous forme normale, est la plus traditionnelle. La seconde
porte sur les jeux sous forme développée qui sont les plus utiles lors
des modélisations. La troisième décrit et analyse quelques modélisa-
tions particulièrement intéressantes. Présentons chacune de ces parties
plus en détail.
La forme normale modélise de la façon la plus simple possible
une situation d'interdépendance stratégique. En première analyse elle
représente des situations où toutes les stratégies sont sélectionnées simul-
tanément par tous les joueurs qui, de plus, connaissent l'évaluation
des conséquences de ces stratégies pour chaque joueur. On dit que
le jeu est simultané à information complète. L'objet d'étude principal
du chapitre I est l'équilibre de Nash, qui constitue le point de départ
de tous les développements ultérieurs.
Un jeu sous forme normale semble très éloigné des situations
concrètes. Souvent, les joueurs entretiennent des relations qui s'éten-
dent sur une période longue pendant laquelle ils interviennent à plu-
sieurs reprises sans parfaitement prévoir les conséquences de leurs
actions. La forme développée permet de modéliser de telles situations :
elle explicite la chronologie des différentes actions possibles et l'infor-
mation détenue par un agent lors du choix de ses actions. Le cha-
pitre II est consacré à l'étude des jeux développés. Cette étude est
organisée autour des quatre classes de jeux les plus couramment utili-
sées dans les modélisations économiques : jeux à information parfaite,
jeux répétés, jeux simultanés à information incomplète et jeux déve-
loppés à information incomplète. Pour chaque classe étudiée, on
s'attache plus particulièrement à bien faire comprendre les relations
qui existent entre forme normale et forme développée à travers le
concept de stratégie. Ces relations et les conséquences opérationnelles
qu'on en tire pour la résolution des jeux, justifient la place accordée
à l'étude de la forme normale.
Ayant acquis les techniques de base, étant devenu familier avec
les classes de modèles les plus courantes, notre réflexion se poursuivra
au chapitre III avec l'étude détaillée de quelques situations d'interdé-
pendance stratégique particulièrement complexes : le rôle de la concur-
rence potentielle dans les situations de rendements croissants, les
mécanismes d'enchères pour l'attribution de marchés, le bluff dans
les jeux de poker, la transmission de l'information dans les jeux de
signaux. Ces deux derniers cas sont considérés à juste titre comme
les exemples polaires de l'économie de l'information.
Même si les différentes techniques et modélisations présentées dans
ce livre ne couvrent pas, loin de là, l'ensemble de la théorie des jeux
non coopératifs, l'esprit dans lequel elles sont étudiées nous paraît
bien adapté aux sciences économiques. La théorie des jeux fournit
un cadre idéal pour analyser la rationalité individuelle, hypothèse fon-
damentale de l'homo economicus. Telle qu'elle est présentée ici, elle
n'est pas une théorie des comportements qu'il s'agirait de tester, mais
une manière de poser un problème sous une forme accessible à la
réflexion économique, sans préjuger du rôle d'autres facteurs (psycho-
logiques, sociologiques, politiques ...) tout aussi importants en pratique.
Chapitre 1
Jeux simultanés à information complète
Jeux sous forme normale
Le but de ce chapitre est principalement technique. Il s'agit de
présenter les outils d'analyse que sont la forme normale et les diffé-
rents concepts de solution qu'on peut directement lui rattacher (sec-
tions 1et 2). Parmi ceux-ci, une place primordiale doit être accordée
à la notion d'équilibre de Nash dont il convient d'étudier les pro-
priétés en détail (section 3).
Nous commencerons par les jeux à deuxjoueurs et à somme nulle
dans lesquels le gain d'un joueur est la perte de l'autre. Cette classe
de jeux, d'abord étudiée par Von Neumann et Morgenstern, constitue
l'exemple fondateur de la théorie. L'hypothèse de rationalité et la notion
d'équilibre ne posent aucune difficulté conceptuelle dans ce contexte.
Aussi la recherche s'est-elle initialement orientée vers les problèmes
d'existence et de calculs des équilibres. Ceci explique sans doute que
la théorie des jeux soit appparue d'abord comme une branche des
mathématiques. Il est clair maintenant que les jeux à deux joueurs
et à somme nulle constituent une classe, certes intéressante, mais très
particulière. Les propriétés remarquables des équilibres dans ces jeux
ont occulté des difficultés majeures et suscité des attentes trop fortes.
Il faut d'emblée souligner que ces propriétés ne se transposent pas
au cas général.
Les sections 4 et 5 constituent des approfondissements fort utiles
de l'équilibre de Nash au niveau des applications. Elles présentent les
conditions d'existence et détaillent un certain nombre de méthodes
permettant de les calculer de manière explicite.
Ce chapitre est émaillé d'un grand nombre d'exemples dont cer-
tains sont des classiques de la théorie des jeux et qu'il convient de
bien connaître. Il est aussi complété par une introduction à la rationa-
lisabilité, afin de souligner les problèmes éventuels de convergence vers
un équilibre.
1. MODÈLE ET EXEMPLES
1.1. La forme normale
La forme normale retient les éléments de base d'une situation
d'interaction, à savoir les protagonistes et, pour chacun d'eux, leurs
stratégies disponibles et leur évaluation des conséquences découlant
des choix effectués par tous.
Aussi, unjeu sousforme normale est la donnée de (N, X, u, i ∈N),
où :
—l'ensemble N = {1,..., i,..., n} représente l'ensemble des protago-
nistes appelés joueurs ;
—pour chaque joueur i, X est l'ensemble de ses stratégies disponibles.
Le choix par chaque joueur d'une stratégie détermine l' issue du jeu.
On notera :
x une stratégie de i,
x= (x1x,.) une issue, l'ensemble des issues;
et aussi :
x = (x, x) où x représente les stratégies des joueurs autres
que i,
X- = Π≠X l'ensemble des stratégies des joueurs autres que i;
—pour chaque joueur i, u est une fonction numérique sur l'ensemble
des issues X. La fonction u est appelée fonction d'utilité ou encore
fonction de paiement. Elle représente les préférences du joueur sur
les issues. Autrement dit :
u(x) > u(x') signifie que le joueur i préfère strictement
l'issue x à l'issue x' et
u(x) = u(x') signifie qu'il est indifférent entre les deux issues.
Notons qu'une fonction d'utilité, concept classique en théorie de
la décision, est définie à une transformation strictement croissante près.
L'analyse d'un jeu est invariante par rapport à une telle transforma-
tion.
Les deux hypothèses suivantes sous-tendent la donnée d'un jeu sous
forme normale :
— : les joueurs sélectionnent leur stratégie
indépendamment les uns des autres.
Toute coordination formelle entre les joueurs, par exemple sous
la forme d'une sélection conjointe d'une issue du jeu, est ainsi exclue.
Cette hypothèse, très importante, est réalisée par exemple si les straté-
gies sont sélectionnées simultanément ou en secret; nous verrons au
chapitre II comment des situations plus réalistes peuvent néammoins
être appréhendées par la forme normale.
— : les joueurs connaissent la forme normale
(N, X, u, i ∈N).
Les joueurs ont ainsi une connaissance commune de la situation
à laquelle ils sont confrontés : ils connaissent les autres joueurs, leur
ensemble de stratégies et leur fonction d'utilité. Cette hypothèse permet
de construire une théorie de l'interaction stratégique en se situant du
point de vue de l'ensemble des acteurs concernés.
1.2. Exemples
Un jeu est dit fini si tous les ensembles de stratégies sont finis.
Chacun des exemples suivants illustre une difficulté qu'il est utile de
garder en mémoire.
La bataille des sexes
Les deux joueurs sont un homme (lui) et une femme (elle). Chacun
a le choix entre deux possibilités : acheter un billet soit pour une repré-
sentation à l'opéra, soit pour un match de boxe. Ces possibilités seront
notées respectivement par 0 et B. Ils préfèrent avant tout être ensemble,
mais elle préfère l'opéra à la boxe et lui la boxe à l'opéra. On peut
schématiser la situation par le tableau suivant dans lequel elle choisit
une colonne et lui une ligne :
Dans un tel tableau, chaque case correspond à une issue. Le nombre
de gauche donne le niveau d'utilité atteint par le premier joueur, qui
choisit une ligne, le nombre de droite celui atteint par le
deuxième joueur, qui choisit une colonne.
Ces conventions de notation seront systématiquement utilisées dans
ce livre.
Le dilemme du prisonnier
Chaque joueur dispose de deux stratégies, l'une « Pacifique », P,
l'autre « Agressive », A. Les paiements sont donnés par le tableau :
Cette matrice a sans doute été la plus discutée en théorie des jeux.
L'histoire d'origine est la suivante. Deux individus, soupçonnés d'avoir
accompli un sombre forfait, sont placés en garde à vue dans deux
cellules différentes. Le juge propose à chacun le marché suivant :
« Avoue ton crime et témoigne contre ton complice, tu bénéficieras
d'une réduction de peine. Méfie-toi de lui, s'il est le seul à avouer,
tu en prends pour vingt ans ». Le prisonnier est ainsi placé devant
un dilemme. Dans les conditions de l'interrogatoire tel qu'il est précisé,
il a intérêt à avouer quoi que fasse son complice (il choisit toujours A).
Pourtant, s'ils pouvaient se concerter, ils n'auraient collectivement pas
intérêt à avouer (ils choisiraient conjointement l'issue (P, P)).
Cet exemple célèbre illustre de façon criante le conflit possible entre
la rationalité individuelle et une démarche collective qui voudrait que
chaque joueur soit pacifique. De nombreuses situations économiques
peuvent être représentées par le dilemme du prisonnier. Par exemple,
dans une situation de duopole, la stratégie agressive correspond à un
prix faible, et la stratégie pacifique à un prix élevé.
Pierre (P), Ciseaux (C), Papier (F pour feuille)
Cette matrice représente un jeu apprécié des enfants : la Pierre
l'emporte sur les Ciseaux qui l'emportent sur le Papier qui l'emporte
sur la Pierre...
• Un jeu non fini (Enchères)
Un objet est mis aux enchères. Tout acheteur potentiel i attribue
une valeur v à l'objet. Son niveau d'utilité est de la forme suivante :
—(v – p) s'il reçoit l'objet et paye p,
—0 sinon.
Considérons des enchères sous pli scellé : chaque joueur fait une
seule offre, soumise dans une enveloppe cachetée. En pratique, deux
types d'enchères sont communément utilisées, l'une dite au premier prix,
l'autre au second prix. Dans les deux cas, l'objet est alloué au plus
offrant (avec tirage au sort s'il en existe plusieurs). Dans l'enchère au
premier prix, le bénéficiaire de l'objet paye son enchère, alors que dans
l'enchère au second prix il paye seulement la seconde meilleure enchère.
Les ensembles de stratégies sont X = [0, + ∞[ où x représente
l'enchère de i. Etant donné une issue x, ordonnons les enchères :
x ≥ x ≥ ..
et notons x = x, ( si au moins deux personnes ont
soumis l'enchère la plus élevée).
Les fonctions de paiement sont :
u(x) = (v - p)/m si et m personnes ont annoncé
sinon
où
pour l'enchère au premier prix,
pour l'enchère au second prix.
Nous avons ainsi modélisé une situation d'enchères comme un jeu
sous forme normale.
2. DÉFINIR LA RATIONALITÉ
L'hypothèse fondamentale de la théorie des jeux est que chaque
joueur cherche à maximiser son niveau d'utilité, indépendamment des
autres et connaissant les données du jeu, à savoir (N, X, u, i ∈N).
Comme nous allons le voir, cette hypothèse ne permet pas de définir
« la » solution du jeu.
Nous tenterons d'abord de définir une notion décentralisée de ratio-
nalité individuelle. Cecinous conduira à étudier lesstratégies dominantes,
dominées, prudentes et à définir un premier concept d'équilibre, obtenu
par éliminationssuccessives desstratégies strictement dominées. Cepen-
dant, cette approche se révèle engénéral insuffisante et d'autres concepts
doivent être introduits. Puisque les niveaux d'utilité de chacun dépen-
dent des stratégies des autres et puisque chacun le sait, la notion de ratio-
nalité doit être abordée simultanément pour l'ensemble des joueurs.
L'équilibre deNash répond à cette vision d'une interaction stratégique.
2.1. Relations de dominance
•
Pour un joueur donné, deux stratégies sont comparables sans ambi-
guïté si l'une d'elles donne un paiement strictement meilleur que l'autre
quelles que soient les stratégies des autres joueurs. On dit que la pre-
mière domine strictement l'autre.
DÉFINITIONS. — Une stratégie x du joueur i domine strictement une
stratégie si :
(1)
Une stratégie du joueur i est strictement dominante si elle domine
strictement toutes les autres stratégies de ce joueur.
Une stratégie du joueur i est strictement dominée s'il existe une
stratégie qui la domine strictement.
Si un joueur possède une stratégie strictement dominante, elle est
unique et toutes les autres stratégies sont strictement dominées. Le
joueur peut alors la jouer sans aucune hésitation. Il lui est inutile
de prévoir le comportement d'autrui puisque son meilleur choix en
est indépendant.
Nous allons introduire un concept d'équilibre fondé sur la relation
de stricte dominance. Il faut cependant garder en mémoire que cette
relation d'ordre n'est pas « complète » dans le sens où deux stratégies
ne sont en général pas comparables (opposer sur ce point la bataille
des sexes et le dilemme du prisonnier).
Lorsque chaque joueur a une stratégie strictement dominante, le
jeu est immédiatement résolu. On dit alors qu'on a un équilibre en
stratégies strictement dominantes. C'est le cas par exemple du dilemme
duprisonnier où la stratégie agressive est une stratégie strictement domi-
nante pour chacun des deux joueurs. Cependant les jeux qui admet-
tent un tel équilibre sont très rares. Aussi il est intéressant d'élargir
ce concept peu opérationnel. Nous allons montrer que certains jeux
Peuvent être « résolus » par l'utilisation des relations de dominance
de tous les joueurs. Explicitons ce processus.
Chacun connaît les stratégies strictement dominées de tous les
joueurs. Chacun peut mentalement les « éliminer » en faisant l'hypo-
thèse qu'elles ne seront jamais jouées. Dans la forme normale réduite
ainsi obtenue (la même pour tous), chacun peut à nouveau éliminer
les stratégies strictement dominées s'il en existe et ainsi de suite... Si
ce processus d'élimination converge vers une issue unique, chacun peut
anticiper sans ambiguïté le comportement des autres. L'issue ainsi
obtenue est appelée équilibre par élimination des stratégies strictement
dominées.
Définissons ce processus plus formellement. Notons pour simpli-
fier J le jeu :
(N, X, u, i ∈N).
Etape 1 :
considérer le jeu où est l'ensemble des
stratégies de i non strictement dominées dans J. Si J = J1 arrêter
le processus, sinon aller à la deuxième étape.
Etape k :
considérer le jeu où est l'ensemble des
stratégies de i non strictement dominées dans J-1. Si J =J-1
arrêter le processus, sinon aller à l'étape k + 1.
Pour simplifier supposons le jeu fini. Alors le processus s'arrête
nécessairement à une étape k. Si chaque joueur n'a plus qu'une seule
stratégie, l'issue obtenue est appelée équilibre par élimination des stra-
tégies strictement dominées. Un tel équilibre est par définition unique
s'il existe. On a ainsi généralisé le concept d'équilibre en stratégies
strictement dominantes puisque celui-ci s'obtient dès la première étape
du processus d'élimination.
En fait, un équilibre par élimination des stratégies strictement domi-
nées n'existe quetrès rarement. Leprocessus d'élimination s'arrête alors
que les joueurs ont encore plusieurs stratégies possibles, aucune d'entre
elles n'étant strictement dominées. Cependant, lejeu réduit ainsi obtenu
est essentiel car, même si son issue n'est pas déterminée, les joueurs
doivent rationnellement n'utiliser que des stratégies de cejeu réduit (1)
EXEMPLE
(1) Ce point sera précisé dans la section 3.2.
Pour interpréter le processus d'élimination des stratégies strictement
dominées comme un processus mental opéré par chaque joueur, il n'est
pas inutile de vérifier la robustesse de ce processus à des modifications
dans sa mise en œuvre. Plus précisément que se passe-t-il si un joueur
n'élimine pas systématiquement toutes les stratégies strictement domi-
nées? Si on traite les joueurs séquentiellement plutôt que simultané-
ment? On peut montrer (1) que la convergence du processus n'est pas
altérée par de telles modifications dès lors qu'un joueur élimine au moins
une stratégie strictement dominée tant que c'est possible.
On pourrait penser que la stricte dominance est une restriction trop
forte, et tenter de l'affaiblir.
DÉFINITION. — Une stratégie x du joueur i domine faiblement une
stratégie si :
(2)
Elle la domine si une inégalité au moins est stricte.
Evidemment on a les implications suivantes :
x domine strictement domine
x domine domine faiblement
Remarquons cependant que même la relation de dominance faible
ne permet pas de comparer toutes les stratégies entre elles. A partir
de ces relations on peut introduire de façon évidente les notions de
stratégies dominantes ou faiblement dominantes, et de stratégies domi-
nées ou faiblement dominées.
DÉFINITIONS. —Une stratégie d'un joueur est (faiblement) dominante
si elle domine (faiblement) toutes ses autres stratégies.
(1) Voir par exemple le livre de Van Damme cité dans la bibliographie en fin de
ce chapitre.
Une stratégie est (faiblement) dominée s'il existe une autre stra-
tégie qui la domine (faiblement).
Si une stratégie dominante existe, elle est unique. Nous montre-
rons qu'une telle stratégie peut souvent être retenue. Par contre, l'éli-
mination des stratégies faiblement dominées posent de nombreux
problèmes. Le lecteur doit être mis en garde contre des tentatives
d'extension de la démarche développée dans la section précédente à
propos de la dominance stricte. Aussi après l'étude de l'enchère au
second prix qui illustre les définitions, nous donnons trois exemples
mettant chacun en évidence une difficulté possible.
EXEMPLES
L'enchère au second prix
Nous allons montrer qu'annoncer sa propre évaluation pour l'objet,
x = v, est une stratégie dominante du joueur i. En effet, soit un
ensemble de stratégies x pour les autres joueurs. Quitte à changer
les indices des joueurs, on peut supposer i = 1 et x ≥ x, j ≥ 2.
Montrons que :
(3)
Considérons trois cas :
(i)
Alors u(v, x ) = 0 puisque 1 n'obtient pas l'objet. Pour
l'obtenir, il doit annoncer au moins x; le prix est alors x et son
niveau d'utilité est v1 - v2 qui est strictement négatif : (3) est vérifié.
(ii)
Alors toute stratégie de 1 lui donne un profit nul : soit x1 < x2
et il n'obtient pas l'objet; soit x1 ≥ x2 = v1 et il obtient l'objet au
prix v1. Donc (3) est trivialement vérifié.
(iii)
Alors u1(v1, x-1) = v1 - x2. Toute autre stratégie x1 lui permet soit
d'obtenir l'objet au même prix x(1≥ x2), soit de ne pas l'obtenir. Le
niveau u1(x1, x-1) est donc soit v1 - x2, soit 0, ce qui démontre (3).
Ainsi enchérir v1 est une stratégie dominante et c'est évidemment
la seule.
Renvoyez l'ascenseur
Bien qu'un joueur n'a en général aucune stratégie faiblement domi-
nante, il peut aussi en avoir plusieurs. Le choix de l'une d'entre elles
peut se révéler complexe comme l'illustre le jeu suivant :
Chaque joueur est totalement indifférent entre ses deux stratégies
qui sont donc faiblement dominantes. Pourtant, les issues ne sont pas
toutes équivalentes. Ainsi, l'existence de stratégies faiblement domi-
nantes ne permet ici de prévoir ni l'issue du jeu ni les paiements.
Processus d'élimination sur les stratégies dominées
Envisageons un processus d'élimination sur les stratégies dominées.
Comme dans le cas des stratégies strictement dominées, le processus
ne converge pas nécessairement. Même s'il converge, les résultats ne
sont pas toujours satisfaisants.
Considérons le jeu suivant :
On peut éliminer successivement en stratégies dominées :
—M, D, B, G conduisant à l'issue (H, C) ou
—G, H, C, M conduisant à l'issue (B, D).
Ainsi le processus converge vers différentes issues, suivant l'ordre
d'élimination des stratégies. Or il n'y a aucune raison que les joueurs
suivent « en pensée » le même processus d'élimination.
Dans le jeu :
H est dominée par Bet Gest dominée par D. Ici le processus d'éli-
mination converge vers une unique issue, (B, D). Or l'issue (H, G),
Lathéorie des jeux a pour ambition d'analyser les prises de déci-
sion d'individus placés en situation d'interdépendance. Sa principale
originalité consiste à postuler la rationalité des acteurs, ceux-ci étant
conscients non seulement de leurs propres objectifs, mais aussi de
ceux des autres protagonistes. Detelles situations abondent en pra-
tique, notamment dans les domaines relevant des sciences de
l'homme et de la société.
Aussi la théorie des jeux est-elle devenue un outil privilégié de
formalisation et ceci tout particulièrement en sciences économiques.
Que ce soit en microéconomie et en macroéconomie, mais aussi
dans des domaines plus spécialisés tels que l'économie industrielle,
la théorie du commerce international ou la théorie des organisations,
la théorie des jeux permet d'expliciter le raisonnement économique le
plus pertinent.
Répondant au besoin de nombreux étudiants, ce livre introduit
aux techniques de base dont l'assimilation est indispensable au bon
usage de la théorie des jeux. Mais il présente aussi des «modélisa-
tions exemplaires », illustrant ainsi l'originalité et la réussite de la
théorie des jeux.
Ce livre a pour point de départ des enseignements de 2e et 3 cycles effec-
tués par les auteurs à E
l' NSAE,Paris I, Paris IX, Paris XIII, l'Ecole Polytechnique et
E
l' HESS. Nous remercions les étudiants qui, à travers leurs remarques et sugges-
tions, ont contribué à en améliorer le contenu.
199 FF 22409620/3/94
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