La syllabe.
Introduction :
Les voyelles et les consonnes sont les éléments ultimes, minimaux de la langue (jugés comme
tel jusqu’ici), à partir desquels on forme des mots puis des phrases etc…mais ils ne sont pas
juxtaposés les uns aux autres avec des espaces ou des pauses entre chaque. Ils se regroupent
pour former des unités plus grandes, unités rythmiques qu’on appelle syllabe. C’est l’unité de
mesure qu’on utilise par exemple dans la poésie classique (vers en alexandrin par
exemple).Dans le second chapitre nous verrons de quoi se compose une syllabe et quels types
de syllabes peuvent ou non être acceptable dans une langue et selon quels principes.
Chapitre 1 : la syllabe existe-t-elle ? Quel est son rôle ?
Chapitre 2 : de quoi est composée une syllabe ?
Chapitre 3 : où se place la frontière entre deux syllabes ?
Chapitre 4 : les incertitudes de la segmentation syllabique.
Chapitre 5 : syllabes et durée.
1. Existence et rôle de la syllabe:
L’intuition du locuteur natif:
Pourquoi se poser la question de l’existence de la syllabe ?
Nous avons vu que les phonèmes jouent un rôle dans la langue, puisqu’on peut les opposer les
uns aux autres pour exprimer des mots dont le sens diffère. Mais la syllabe n’a pas de sens en
soi et ne permet pas à priori de s’opposer à autre chose: on est donc en droit de se demander si
elle existe, car tout élément d’un système linguistique doit jouer un rôle dans celui-ci.
Un premier élément de réponse nous est apporté par l’intuition du locuteur natif, celle des
francophones pour le français par exemple : tout locuteur français natif a une intuition presque
infaillible de la structure syllabique d’un mot du lexique français.
Prenez les mots suivants : « Paris », « Portugais », « Anvers », « Orthographe ». Vous savez
intuitivement segmenter en syllabe ces mots, presque sans hésitation.
On peut observer également que certains langages codés consistent en une manipulation de la
composition syllabique des mots, le verlan par exemple. Or ces codes ne sont pas « appris »,
ils sont acquis comme d’autres aspects de la langue, ce qui laisse supposer que la syllabe joue
bien un rôle au niveau cognitif, c'est-à-dire dans le traitement cérébral, « inconscient».
Ce découpage intuitif, se trouve confirmé dans certains phénomènes, de la vie quotidienne ou
dans le cadre d’expériences en laboratoire. Le verlan, consiste au départ en une inversion de
syllabes.
«Réalité » cognitive de la syllabe :
Des expériences intéressantes en psycholinguistique montrent la réalité psychologique de la
syllabe : prenons les deux mots « palmier » et « palace », soit [palmje] et [palas]. On
découperait naturellement le premier en deux syllabes pal-mier, et le second en deux syllabes
pa-lace. La première syllabe du premier mot est [pal] et celle du second est [pa]. Mais
comment vérifier si ce découpage conscient correspond bien au découpage « inconscient »
opéré par notre cerveau ? On fait écouter le mot « palmier » à un groupe de locuteurs du
français, et on leur demande au préalable d’appuyer sur un bouton lorsqu’ils détectent la
syllabe [pal]. Puis on réitère l’expérience avec un second groupe de locuteurs, auquel on
demande cette fois d’identifier la syllabe [pa] : elle est identifiée moins vite que la syllabe
[pal], pourtant, elle est plus courte. Le temps de détection est donc plus rapide lorsque la
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syllabe que l’on demande d’identifier et celle que l’on obtiendrait dans un découpage
«conscient » se correspondent.
Cette expérience permet d’attester de la réalité cognitive de la syllabe = il s’agit bien d’une
unité perceptive, utilisée pour segmenter les mots en unités de rythme. Toutefois, il convient
de relativiser ce que nous venons de dire car la segmentation en syllabe n’a rien d’universel :
en français, pour le mot [palmier] par exemple, la syllabe [pal] sera détectée plus vite que le
phonème [p]. Mais ce phénomène ne se reproduit pas forcément en anglais où les phonèmes
peuvent constituer les unités rythmiques perceptives de base, et il existe d’autres types
d’unités, comme la « more » en japonais, que nous n’aborderons pas ici.
2. Composition et forme d’une syllabe:
Un noyau éventuellement entouré de phones:
La syllabe existe, pourtant il paraît difficile de la définir tant sa composition peut varier :
observez les mots « strict » et « à » ; la composition de ces deux syllabes est très différente,
mais on les considère habituellement comme des unités du même ordre, des unités
rythmiques.
La syllabe est donc un phone ou un groupe de phones. Ce groupement s’opère autour d’un
phone particulier, le noyau, qui se trouve être dans la majorité des langues, comme pour le
français, une voyelle. Nous avions vu dans la leçon sur les consonnes, que les semi-consonnes
(ou semi-voyelles) n’avaient pas le statut de voyelles parce qu’elles ne pouvaient pas
constituer une syllabe : [lɥ i] = 1 syllabe
Cependant, ce schéma ne correspond pas à toutes langues. On peut en anglais avoir une
consonne très sonore comme le [l] ou le [n] comme noyau syllabique : ‘little’ ou ‘mountain’
en anglais américain.
D’autres langues encore peuvent avoir n’importe quel phone comme noyau syllabique, ce qui
implique des combinaisons de consonnes totalement « imprononçables » pour un
francophone. C’est le cas de nombreux dialectes berbères. Exemple : [tftktst] = « tu t’es
foulé», trois syllabes.
Les groupements de phones possibles :
Vous pouvez donc voir que les combinaisons possibles varient d’une langue à l’autre.
Quelques exemples pour le français :
Une seule voyelle :
V à, et, ou, eau ( ?) …
Avant la voyelle :
CV La, le, les, mes etc…
CCV Cri, pli, p’tit etc…
CCCV strie
CCCCV ?
Après la voyelle :
VC Or, art,
VCC est, Metz, âpre, arc, ogre, orge.
VCCC arbre.
Les deux :
CVC Leur, sœur etc…
CCVC truc
CCVCC tract.
CCCVCC strict.
CVCCCC dextre. (ancien terme pour signifier la droite en orientation).
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On peut en français avoir jusqu’à trois consonnes avant la voyelle, et quatre consonnes après.
Dans ces longues suites de consonnes, on trouve au moins un [R] ou un [l].
Le type CV est universel : on le trouve dans toutes les langues connues. Parfois, on trouve
presque exclusivement ce schéma tant les combinaisons de consonnes successives sont
limitées. C’est le cas du japonais : Karl Marx est prononcé [karolumarosolu].
Comment déterminer le noyau ?Le critère de sonorité:
Le noyau syllabique est déterminé par un critère de sonorité, c'est-à-dire de voisement : le
noyau est plus sonore que les autres phones de la syllabe. Ceci est vrai pour le français, qui
n’a que des voyelles pour noyau syllabique. Dans notre exemple du berbère, il faudrait
restreindre l’affirmation : le noyau n’est jamais moins sonore que les phones environnants :
[tftktst]. [f] et [s] sont plus sonores que [t], mais pas [k] qui est le noyau de la deuxième
syllabe.
Les phones les plus sonores sont les voyelles, puis les consonnes voisées et enfin les non-
voisées.
Echelle de sonorité :
- très ouvertes.
- ouvertes.
- Fermées. Voyelles.
- Très fermées.
- Semi-consonnes. Semi-consonnes
- Vibrante : [R]
- Nasales et latérales. Consonnes voisées
- Fricatives sonores.
- Occlusives sonores
- Fricatives sourdes.
- Occlusives sourdes. Consonnes sourdes.
Acoustiquement, chaque pic de sonorité (plus une voyelle est ouverte, plus elle est sonore)
correspond à un noyau syllabique.
Comment déterminer la frontière entre deux syllabes ?
3. La syllabation :
Par syllabation, vous devez entendre la manière dont une langue (ses locuteurs) découpe la
phrase en syllabe, c'est-à-dire :
(1) où et selon quels principes elle place les frontières entre deux syllabes successives.
(2) quels types de syllabes sont plus fréquents dans cette langue.
La coupe syllabique:
On appelle « coupe syllabique » la frontière entre deux syllabes. Chaque langue a son propre
mode de segmentation, c'est-à-dire que les groupements de phones s’opèrent selon certaines
règles.
En français, la coupe syllabique pour un mot s’opère :
- Après la première voyelle si on a une consonne prononcée entre deux voyelles : « papa ».
- Entre la consonne qui suit la voyelle et la ou les consonnes suivantes si elles sont suivies
d’une voyelle prononcées : « parti. »
- Sauf si la deuxième consonne est [R] ou [l] : « appris. », « tableau ».
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La syllabation : comparaison entre deux langues romanes et deux langues germaniques:
Chaque langue a une tendance générale, une préférence pour certains types syllabiques,
comme nous l’avons vu pour le japonais par exemple. En comparant le tableau suivant, vous
pouvez observer des différences importantes : les chiffres représentent le pourcentage des
types de syllabes de la colonne de gauche pour le français, l’espagnol, l’anglais et l’allemand.
Ces pourcentages sont ceux d’un corpus, mais ils correspondent bien aux tendances de ces
langues.
Français Espagnol Anglais Allemand
CV 60 56 28 29
CVC 17 20 32 38
CCV 14 10 4 3
VC 2 3 12 10
Tableau 1: pourcentage de différents types syllabiques pour quatre langues.
Le français et l’espagnol privilégient les syllabes ouvertes, de type CV, ce qui leur confère
une sonorité plus « chantante », comme la plupart des langues romanes.
Au contraire, l’anglais et l’allemand privilégient les syllabes fermées.
Comparez :
Jean ne l’a pas regardé : 6 syllabes ouvertes sur 7.
John did not look at him : 1 syllabe ouverte sur 7 (didn’t) / ou pas de syllabe ouverte.
Cela signifie également, qu’un locuteur du français recherche de préférence lorsqu’il parle (et
qu’il écoute), des syllabes du type CV. En conséquence, la séquence syllabique d’une phrase
ne correspond pas exactement à la structure syllabique des mots pris individuellement :
Il est ermite et il a vingt ans. > i le (t)ŰR mi te i la vŰ tã.
Les phénomènes de liaison et d’élision et d’épenthèse consonantique relèvent de cette
recherche de la syllabe CV :
Exemple de liaison : « les amis ».
Exemple d’élision : « Le ami » > « L’ami ».
Exemple d’épenthèse consonantique : « va en » > « Va-t-en ».
4. Les incertitudes de la segmentation.
Nous avons vu que :
(1) Le locuteur a une intuition forte de la composition syllabique d’un énoncé.
(2) La coupe syllabique s’effectue entre la voyelle et la consonne qui le suit, ou entre les deux
consonnes qui la suivent, à l’exception des formes consonnes + R et consonnes + l.
(3) Que le français privilégie les formes CV, ce qui génère des séquences syllabiques qui ne
correspondent pas forcément aux séquences de mots d’une phrase.
Mais un certains nombres de phénomènes nous forcent à relativiser ces observations.
Pour (1), on s’aperçoit que différents locuteurs natifs peuvent découper différemment un
même mot ou une même phrase.
Exemple : Segmentez le mot « extrême ».
Pour (2), la coupe syllabique ne correspond pas forcément aux critères que nous avons
énoncés. La chute du « e caduc » notamment, n’entraîne pas forcément un décalage de la
coupe syllabique pour obtenir une suite de CV :
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« Je le regarde » : 4 syllabes [Ʒə]-[lə]-[Rə]-[gaRd]. Les coupes syllabiques correspondent à
ce que nous avons vu.
« J’le r’garde » : 2 syllabes [Ʒlə] –[RgaRd ]. Il n’y a pas de coupe entre le premier [R] et le [g]
de « regarde », ils restent solidaires.
Il semble donc que des critères morphologiques puissent intervenir pour déterminer la
frontière entre deux syllabes : la syllabe [rgard] constitue une unité sémantique forte, qui
résiste aux règles de segmentation (place de la coupe syllabique) que nous avions évoquées.
On peut faire un constat similaire concernant (3), la recherche du type syllabique CV en
français.
Observez la phrase suivante : « La pape a dit ». Une segmentation [lə] –[pap]-[a]-[di] est
envisageable, pour éviter l’ambiguïté avec la phrase « le papa dit ». Il semble donc qu’il y ait
des contraintes d’ordre sémantique qui « empêchent » dans certains cas la réalisation
habituelle de la coupe syllabique et du type syllabique CV. Il y a un jeu en français, entre les
critères rythmique (les règles que nous avons vues dans la deuxième partie) et morphologique
pour déterminer la segmentation syllabique d’une phrase.
5. Syllabe et durée:
Nous avons défini la syllabe comme l’unité rythmique de la langue, du moins pour le français.
La syllabe a donc à voir avec la durée. Toutes les syllabes n’ont pas la même durée.
La durée d’une syllabe dépend de :
- Sa composition : nombre et nature des phones.
Strict > trique > tri > ri > y.
Certains phones allongent la voyelle précédente: z, R, Ʒ, v. Exemple : [ko : z] vs [gRo]
Mort. Cloche. Hotte. Bosse.
Chlore. Sort. Sel. Serre.
- Sa position : est-ce une syllabe accentuée ou non ?
Paul mange une pomme.
Paul mange une pomme verte.
« Pomme » dans la première phrase est accentuée, et plus longue que « pomme » dans la
deuxième phrase, non accentuée.
Une syllabe accentuée est en français et en moyenne, deux fois plus longue qu’une syllabe
non accentuée.
- Le débit du locuteur.
Les paramètres précédents prédisent approximativement la durée respective des syllabes
d’une phrase les unes par rapport aux autres. Mais le débit avec lequel la phrase sera
effectivement prononcée intervient également. Les femmes parlent généralement un peu plus
vite que les hommes ?
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Contraintes syllabiques
Structure syllabique :
b a k
La notion de légalité phonotactique
Lorsque l’on parle de contraintes phonotactiques, on distingue classiquement deux types de
configurations : légales et illégales. Une configuration phonotactiquement illégale consiste en
une suite de segments (au minimum deux) qui ne peuvent pas apparaître dans la langue
considérée, cette impossibilité se limitant parfois à une position bien précise à l’intérieur des
mots ou des syllabes. Par exemple, la séquence /tl/ est dite illégale en français. Elle est
illégale parce qu’elle n’apparaît pas en début de mot. En effet, le groupe consonantique /tl/ est
attesté en français en position médiane de mot (par exemple dans ‘atlantique’ ou ‘atlas’). Par
contre, ce groupe n’apparaît jamais en début de mot ; et tout locuteur natif considérerait la
suite /tla/comme mal formée en français.
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Attaque
En français, l'attaque et la coda peuvent être nulles ; y [i] (adverbe de lieu) :
• attaque : Ø
• noyau : [i]
• coda : Ø
Les structures syllabiques possibles varient selon les langues:
- Anglais: attaques et codas complexes.
- Hawaïen: pas plus d’une C dans une attaque et aucune dans la coda.
- Vietnamien: pas plus d’une C dans une syllabe Spaghetti -> [[Link].gɛ.ti].
- Chinois: les seules C possibles en coda sont les nasales.
- Arabe classique : l’attaque est obligatoirement présente (pas de syllabe qui
commence par une voyelle). Ex : [Ɂab] « père » [Ɂ] le coup de glotte est une
consonne.
- Kiribati (îles Salomon): Pas de codas.
- Hua (Papouasie Nlle Guinée): CV uniquement.
- Cayuvava (Bolivie): V et CV uniquement.
- Japonais: V, CV, CVN (la coda doit être une nasale ou bien nulle).
Les mots espagnols ne peuvent pas commencer par une séquence [s + occlusive], le mot
'structure' est, en espagnol, 'estructura', station devient 'estacion'.
Ceci est une liste de pseudo-mots (logatomes), est-ce que ces mots pourraient exister en
français?
Exercice :
• Transcrivez phonétiquement les mots suivants et indiquez la frontière
syllabique par un point.
Lundi- Vendredi- Docteur- Médecin- Paille- Paillette- Abstrait- Appareillage- Brouhaha-
Bouilloire.