Alain Renaut. Un monde juste est-il possible ?
Bernard Bret
To cite this version:
Bernard Bret. Alain Renaut. Un monde juste est-il possible ?. Justice spatiale = Spatial justice, 2013,
[Link] �halshs-02069670�
HAL Id: halshs-02069670
[Link]
Submitted on 15 Mar 2019
HAL is a multi-disciplinary open access L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est
archive for the deposit and dissemination of sci- destinée au dépôt et à la diffusion de documents
entific research documents, whether they are pub- scientifiques de niveau recherche, publiés ou non,
lished or not. The documents may come from émanant des établissements d’enseignement et de
teaching and research institutions in France or recherche français ou étrangers, des laboratoires
abroad, or from public or private research centers. publics ou privés.
05/2014
Alain Renaut. Un monde juste est-il possible ?
Bernard Bret
En se demandant si un monde juste est possible, Alain Renaut veut apporter
une contribution à une théorie de la justice globale, c’est-à-dire d’une justice pensée à
l’échelle du globe. Les quelques statistiques mentionnées dans les premières pages
rappellent la gravité et l’ampleur de la pauvreté dans le monde. Elles disent l’urgence
d’une telle réflexion et d’une éthique globale que l’auteur tient pour prioritaire.
L’ouvrage est construit d’une façon très logique et très rigoureuse qui reflète la solidité du
raisonnement suivi. Son point de départ est le paradoxe qu’offre la pensée de John Rawls : une
théorie de la justice qui se veut universaliste, mais qui est pensée par son auteur, au moins dans
un premier temps, comme justice domestique, c’est-à-dire applicable à l’intérieur d’un État. La
discussion engagée porte donc sur l’extension de la justice à l’échelle du monde. Alain Renaut
convoque dans le débat les principaux théoriciens du développement dont Albert Hirschman,
Joseph Stiglitz et Amartya Sen, et note la montée en puissance de la place qu’y tient l’éthique.
C’est pour mieux aborder ensuite, dans ce qui fait le cœur de l’ouvrage, les questions
essentielles qui touchent la justice globale. Première question : où situer cette notion dans le
débat sur l’universalisme et le relativisme. C’est l’occasion d’une critique sévère de l’idée de
décroissance illustrée notamment par Serge Latouche et portée par Majid Rahnema à un
paroxysme qu’Alain Renaut dénonce comme la forme la plus obscurantiste de l’esprit de
tradition (p. 121). De fait, quand Serge Latouche réduit le développement à l’occidentalisation du
monde, ne le confond-il pas avec la simple croissance ? Mais, l’augmentation du PIB n’est
assimilée par personne au développement. Pourquoi Serge Latouche voit-il alors dans l’IDH un
produit de l’imaginaire économique occidental alors même que cet indicateur
de développement oblige à considérer les conditions de vie des hommes dans une vision non
circonscrite à la sphère économique ? La charge d’Alain Renaut est ici violente… et
convaincante ! Le développement, pour reprendre les termes d’Amartya Sen,
c’est l’augmentation des libertés en tant qu’elles accroissent les capabilités, c’est-à-dire
les pouvoir faire dans la terminologie que propose Alain Renaut, soit l’exercice effectif des
capacités de chacun. Comment alors comprendre que des millions d’hommes soient sortis de la
misère à Singapour et en Chine sans jouir de la liberté ? C’est qu’il y a, en l’occurrence, abus de
langage à parler de développement dans son sens plein puisque la liberté et les droits humains
dans leurs dimensions indissociables (droits économiques, sociaux et culturels, et aussi droits
civiques et politiques) en sont des éléments constitutifs.
Réprouver ainsi radicalement un mode de développement qui, sous le nom d ‘asiatisme, pourrait
se faire dans l’oppression et qui trouverait sa légitimité dans une forme de communautarisme,
c’est déjà répondre partiellement au thème suivant de l’ouvrage. Alain Renaut s’y interroge
sur l’antinomie de la justice globale, conflit que la raison entretient avec elle-même quand il faut
arbitrer entre une approche de la justice globale par la distribution des ressources et une
approche par l’affirmation des capabilités. Plus que d’un véritable arbitrage qui choisirait une
voie plutôt que l’autre ou trouverait un improbable entre-deux, il faut articuler les deux
approches l’une avec l’autre, ce qu’Alain Renaut dit excellemment : l’approche par les ressources
aide seulement à trouver un financement à l’approche par les capabilités (p. 184), précisant que
cette seconde approche consiste dans un processus d’accès des populations des pays pauvres à
des pouvoirs d’agir leur permettant de transformer eux-mêmes les conditions de leur existence
1
05/2014
collective (p. 187). Ce raisonnement est dans la logique de John Rawls, auquel Alain Renaut fait
maintes fois référence : les biens premiers de la Théorie de la Justice, entendus comme ce à quoi
un être rationnel aspire prioritairement et qu’il faut donc distribuer avec équité, consistent
autant en biens matériels qu’immatériels tels que la liberté, thème qu’Amartya Sen, sous-
estimant ce que le système rawlsien disait de la chose sous le nom de possibilités offertes, a cru
devoir préciser par la notion de capabilité.
Un tel positionnement s’oppose de manière frontale au libertarianisme, lequel remet en cause
l’État providence, sinon l’État lui-même, et voit dans le marché la solution à la pauvreté. Bien que
les tenants de ce libéralisme poussé à l’extrême n’écartent pas la générosité (c’est l’avis de
Friedrich Hayeck, qui par ailleurs considère l’idée de justice sociale comme vide de sens !), et
bien que certains d’entre eux, qualifiés de gauche dans un audacieux oxymore, défendent une
justice attributive selon laquelle les plus pauvres doivent recevoir de quoi subsister au motif que
les ressources naturelles appartiennent à tout le monde, c’est ailleurs qu’il faut chercher solution
à la pauvreté de masse. L’éthique du développement doit tenir pour nécessaires à la fois le bien-
être matériel et le respect des valeurs qui font des personnes des êtres libres en mesure de
définir leur projet de vie. Alain Renaut rejoint ici l’auteur de la Théorie de la Justice. Quand il
avance que le bien-être débouche sur l’être-bien qui à son tour apporte du bien-être (l’être-bien
est un sommet du bien-être, p. 281), comment ne pas penser à la congruence, chez John Rawls,
du juste et du bien, c’est-à-dire finalement au bonheur que l’être rationnel éprouve à agir
conformément au juste défini par lui de façon rationnelle.
Finalement, pour contribuer, de façon multidimensionnelle, à apporter aux personnes et aux
peuples démunis le bien-être auquel ils peuvent accéder (p. 327), Alain Renaut plaide pour
une éthique globale de l’intérêt bien compris. Considérant qu’il est de l’intérêt des nantis de ne
pas se trouver un jour submergés par la révolte des pauvres, il tient pour indispensables l’aide
matérielle pour le court terme et la libération des capacités des pauvres pour le long terme :
créer l’environnement économique et social qui permette aux capacités de s’exprimer en
capabilités. Cette approche multidimensionnelle du développement comprend une justice
compensatrice qui fait écho au principe de réparation de John Rawls. Penser permet donc d’agir
mieux… et notre philosophe, à l’issue de son raisonnement théorique, d’inviter son lecteur à
un exercice d’éthique globale appliquée concernant le commerce mondial.
C’est donc là un texte qui s’appuie sur de nombreuses références (tous les auteurs mobilisés ne
peuvent être cités ici) et qui donne à penser. Il alimente au moins une interrogation et laisse au
moins un sentiment de manque. L’interrogation porte sur la terminologie. Distinguer la justice
sociale et la justice globale, c’est suivre un usage aujourd’hui dominant, mais n’est-ce pas aussi
mêler deux registres distincts d’analyse. Puisque la justice sociale est une justice entre les
hommes, la justice globale doit être une justice sociale. Le qualificatif global qui dit l’échelle à
laquelle est faite l’analyse ne saurait masquer le contenu même de la notion ni se réduire à la
justice entre les États. C’est là que la réflexion laisse une impression d’inachevé. Puisque la justice
globale s’intéresse au sort des habitants de la planète, il faut prolonger le raisonnement d’Alain
Renaut au-delà des relations entre les États et y incorporer les injustices internes aux États. Ce
n’est pas abandonner l’idée de justice globale, mais c’est l’envisager dans les combinaisons
d’échelles géographiques qui font l’environnement de la vie de chaque individu. Pour cela,
identifier les autres acteurs que sont dans le système mondial les entreprises et la société civile
est nécessaire : il y a interférence entre les actions menées par les firmes, les politiques conduites
par les États et les mouvements sociaux, comme il y a interférence entre ce qui se passe à
l’échelle domestique et ce qui se passe à l’échelle globale. Dans ce système complexe qui
articule des sous-systèmes à des échelles multiples, isoler certains éléments nuit à la
2
05/2014
compréhension de l’ensemble. Ainsi, l’analyse du commerce international est-elle amputée
d’une donnée majeure si n’est pas mentionné le rôle des firmes multinationales et si les
échanges de marchandises ne sont pas reliés aux flux de capitaux et des investissements à
l’étranger. Cette complexité du système mondial ajoute à la complexité de chaque sous-système
national car, à l’intérieur de chaque État, se confrontent des intérêts divergents pilotés de
l’étranger pour certains, avec lesquels doivent désormais composer les personnes et les classes
sociales. Pour penser une éthique globale, force serait donc de considérer aussi les figures que
les injustices prennent dans les différents pays du monde, et dépasser l’opposition Nord-Sud,
incontestable mais trop réductrice. Qu’un livre ne puisse pas tout traiter de ces configurations
multiples est évident. Du moins, eût-il été stimulant de suggérer davantage cette dimension du
problème.
La réflexion doit donc se poursuivre pour inspirer l’action contre l’injustice. Alain Renaut y
apporte ici très utilement son concours.
Pour citer cet article : Bernard BRET, « Alain Renaut. Un monde juste est-il possible ? », Justice
spatiale | Spatial Justice, no 6, juin 2014 ([Link]