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Révolte au Maroc : Jour de Malheur

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IX

Au café Tchato (nez écrasé), je venais de perdre le dernier sou au jeu. Mon copain Kebdani gagnait. Il
me restait vingt-cinq pésètes en poche.
— Tu devrais t’arrêter, me dit-il. Aujourd’hui tu n’as pas de chance.
— Garde tes conseils. Je sais ce que je fais de mon argent et aussi de moi-même.
Au début de l’après-midi j’empruntai cinq pésètes à Kebdani et m’achetai de quoi manger.
C’était un dimanche. Le grand socco battait son plein. Il ventait. Un ciel lourd. Les cafés, restaurants et
boutiques des Marocains étaient fermés. Certains avaient accroché le drapeau marocain à côté du drapeau
noir. Les cafés populaires profitaient de la situation pour faire des affaires. Je demandai à Tchato en quel
honneur ces drapeaux. Il me répondit de sa voix nasillarde :
— Aujourd’hui c’est jour de malheur.
— C’est quoi jour de malheur ?
— Tu ne sais pas ce que c’est ?
— Non.
30 mars 1912. Date du protectorat français sur le Maroc. C’était pendant le règne de Moulay Abd
Hafid.
Ce dimanche, nous étions le 30 mars 1952. Cet anniversaire était un jour horrible. C’était donc ça le
jour de malheur.
— Que voulons-nous des Français aujourd’hui ?
— Nous voulons leur départ. Aujourd’hui se termine le contrat du protectorat.
— Dis, on demande aussi le départ des Espagnols ?
Il me regarda, prenant patience :
— Écoute ! Je n’ai pas le temps de tout t’expliquer. Va au fond du café et demande aux camarades de
t’informer.
Kebdani avait gagné trois cents pésètes environ quand il décida d’arrêter le jeu.
— Termine le jeu avec nous, ordonna un partenaire.
— Si je ne veux pas continuer, vous allez me forcer ?
— Oui. Allez reprends tes cartes.
— J’ai faim, je vais déjeuner.
Les trois autres joueurs protestèrent.
— Nous avons tous faim. Ce n’est pas une raison. Ou alors, si tu persistes dans ton refus, qu’on partage
ce que tu as gagné. C’est la meilleure solution.
Kebdani ricanait. Il me prit ma pipe de kif. Ils le menacèrent de nouveau :
— Elle va mal se terminer cette affaire. Il faut continuer le jeu.
Tchato cria de loin :
— Je ne veux pas d’histoires dans mon café. Si vous voulez vous battre, sortez dehors.
Tchato avait renoncé à percevoir un pourcentage sur les gains des joueurs. Plus personne ne venait
jouer chez lui.
On entendit une voix grave et forte :
« Citoyens ! Ô Marocains ! Vous n’êtes pas sans savoir que ce jour est jour de malheur. Il y a quarante
ans exactement, en 1912, le protectorat français s’est installé au Maroc et depuis nous ne sommes plus
libres ! »
— C’est Marwani, le fou, celui qui vend des galettes pakistanaises, dit Kebdani.
— Mais que disent les gens ?
— Ils vont dire que c’est un fou qui fait de l’agitation.
— C’est toi qui es fou. Lui, il sait ce qu’il dit.
— On dit aussi que c’est un indicateur et qu’il travaille pour le service de renseignements espagnol.
— Ce n’est pas impossible. Mais pour le moment il défend les Marocains.
— Nous n’avons pas le droit de l’accuser.
— Je vous assure qu’il travaille pour le compte d’une organisation espagnole secrète qui milite pour
faire de Tanger une zone internationale qui serait sous sa coupe.
Tchato excédé cria :
— Arrêtez ces spéculations. Je ne veux pas de discussions politiques dans mon café. Allez au socco et
discutez tant que vous voudrez.
Marwani cria de nouveau, levant ses mains au ciel :
— Dehors le colonialisme !
La foule répétait après lui :
— Dehors ! Dehors !
Marwani. — Vive le Maroc libre et indépendant !
La foule. — Vive ! Vive !
Marwani. — À bas les traîtres !
La foule. — À bas ! À bas !
Marwani. — Al Djihad ! (La guerre sainte !)
La foule. — Al Djihad ! Pour l’amour de Dieu ! Al Djihad, citoyens !
Une jolie femme monta sur une caisse en bois et poussa des you-you. D’autres femmes la suivirent.
Nous sortîmes du café tout en restant derrière les tables et les chaises entassées. Tchato dit de sa voix
toujours nasillarde :
— Rentrez à l’intérieur.
Je sautai la barrière :
— Tu viens, Kebdani ?
Il hésita un moment puis me rejoignit. Un des joueurs lui dit :
— Reviens à ta place. Ne fais pas attention à ce que dit cette gueule de con !
— La gueule de con c’est celle de ta mère, lui dis-je.
Il me cracha dessus. Je lui crachai au visage. Il m’envoya une chaise sur la tête. Je l’évitai :
— Je crache sur le vagin de ta mère !
Il essaya de sauter la barrière. Je pris la chaise. Furieux il dit :
— Tu verras plus tard ! Je te montrerai à qui tu as affaire. Je cracherai dans le trou de ton cul quand tu
seras entre mes mains.
Je lui répondis en ramassant mes organes génitaux dans ma main :
— Voilà ce que tu attraperas.
Tchato intervint :
— Foutez-moi le camp. Allez vous battre dehors.
Nous nous en allâmes Kebdani et moi.
— Ils voulaient te retenir pour te soutirer ce que tu as gagné.
— Je ne suis pas un enfant. Je connais bien les fils du bordel.
— Tu sais, ils trichaient en jouant. Tu t’en es rendu compte ?
— Bien sûr. Mais je les ai laissé tricher tant que je gagnais.
La foule devenait de plus en plus dense. Marwani menait les gens. Kebdani me dit :
— La plupart des gens que tu vois là ne sont pas de Tanger.
— D’où viennent-ils alors ?
— Du Rif. Regarde leur type.
— Donc ce sont les Espagnols qui sont derrière.
— C’est ce que j’ai dit tout à l’heure au café.
La foule courait vers la gare des autobus. Il y avait là un grand amas de pierres pour les travaux
publics. Les manifestants s’en emparèrent et se dispersèrent dans plusieurs directions. Un groupe attaqua
le commissariat. Partout pillage et destruction. Kebdani et moi étions dans le groupe qui s’attaquait à
Sammarine. Une pierre atteignit un policier qui perdit son casque blanc, le visage en sang. D’une main il
retenait le sang et de l’autre il s’apprêtait à sortir son arme. Les révoltés le pourchassaient avec des
pierres. On cassa une grande horloge. Il était 13 h 30. Une vitrine brisée. Je dis à mon compagnon :
— Prenons quelques montres et des appareils photo.
— Non.
— Pourquoi pas ?
— On ne sait pas ce qui va arriver ensuite. Il se peut qu’on soit arrêté et fouillé par la police.
— Mais regarde, les autres ne se gênent pas.
— Ça les regarde ! S’ils se jetaient dans un puits, devrions-nous faire de même ?
— Cet exemple ne vaut rien. C’est de la peur.
— Vole tout seul. Moi je m’en vais.
On entendit des bruits de balles du côté du commissariat.
— La police commence à tirer sur la foule, dit Kebdani.
Des cris. La panique. La vitrine du Rex est brisée. Les manifestants armés de pierres viennent dans
notre direction. Les enfants et les femmes crient, hurlent. Les magasins sont abandonnés.
Kebdani me tira par le bras :
— Viens. Barrons-nous avant de recevoir une balle.
On se cacha derrière le comptoir d’un juif changeur de monnaies. Des coups de feu. Des éclats de
verre. Tout près de nous un homme gisait dans son sang. Un policier marocain courait, son revolver à la
main.
— Baisse la tête, il ne faut pas nous faire repérer, dit Kebdani.
— Regarde à travers cette fente. Tu vois bien ?
— Oui, je vois bien, mais tais-toi.
La foule dans la panique. Un jeune gars voulait se cacher à nos côtés. On le mit dehors. Deux autres
gars aidèrent un troisième à monter sur le toit d’une boutique. Les coups de feu s’approchaient de plus en
plus de notre cachette. Le cri d’un homme abattu.
— Ils viennent d’en tuer un autre, fit remarquer Kebdani.
— J’entends et je vois !
Un policier apparut avec une mitraillette. Le gars sur le toit s’abattit sur lui. Le policier avait le visage
par terre pendant qu’il se faisait tabasser très violemment.
— Tu connais ce flic ? me demanda Kebdani.
— Non.
— C’est l’inspecteur Barcia. Son père est marocain. Sa mère est espagnole.
Le gars s’empara de la mitraillette. Il ne savait pas comment l’utiliser. Il la jeta par terre en la
maudissant. Arriva un autre flic qui tira plusieurs coups de revolver sur le gars. Une balle dans le dos.
Une autre dans le ventre. Je n’avais jamais vu un homme mourir en dehors du cinéma.
— Eh bien, tu le vois à présent.
— Ils doivent tuer ailleurs.
— Bien sûr, qu’est-ce que tu crois ? Ils ne vont pas leur distribuer des gâteaux.
Kebdani avait le front en sueur.
— Hé, tiens le coup, Kebdani !
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ferais mieux d’avaler ta langue.
— Mais tu trembles.
— Je tremble. Avale ta langue ! Tu veux voir nos tripes étalées sur le trottoir comme celles de ce
gars ?
— Tu es un froussard.
— D’accord. Mais avale ta langue.
Arriva un troisième flic. Ils aidèrent l’inspecteur à se relever.
— Ça va ?
— Ça va. Ça va, répondit l’inspecteur.
— On a abattu ce chien.
Ils s’approchèrent du gars. Ils touchèrent son corps de leurs bottes et s’en allèrent vers le petit socco.
— Dis, tu ne crois pas qu’il faut qu’on quitte cette cachette avant qu’ils ne nous découvrent ?
— Mais où veux-tu aller, Kebdani ?
Des rafales de mitraillette. Nous étions vraiment au centre de la bataille.
— Allez va, vole…
Je sortis le premier. Le corps du gars abattu bougeait encore. Il criait de douleur.
Kebdani de plus en plus angoissé :
— Disparais, je te dis. Va, avant qu’ils ne nous fassent disparaître.
Les flics couraient dans tous les sens. Kebdani s’arrêta au niveau de « la pente des Français » pour
pisser. Moi aussi j’eus envie de pisser. Il ne manquait plus que ça. Arrivés à la place de la Fontaine-
Neuve, nous rencontrâmes un homme qui peinait à transporter un couffin très lourd.
— Nous avons de la chance, dit Kebdani. Nous sommes sauvés. C’est Kabil. On va le suivre jusqu’à
sa grotte à Sidi Bouknadel.
Il m’avait parlé de cet homme avec qui il avait travaillé un moment comme porteur.
— Est-ce bien le contrebandier qui joue comme il veut avec l’argent ?
— Oui, c’est lui. Il a beaucoup d’argent. De quoi nous couvrir de la tête aux pieds.
Pourtant son apparence était celle d’un homme pauvre, sans le sou. La place était vide. De temps en
temps un homme la traversait en courant. Kebdani cria :
— Kabil !
L’homme s’arrêta, posa le couffin par terre et attendit.
— Où vas-tu Kabil ?
— À la baraque. Viens avec moi. Tu y verras Sallafa et Bochra. J’ai rasé le crâne et les sourcils à cette
sale putain.
Nous prîmes le couffin et suivîmes le bonhomme. Kebdani lui demanda s’il était au courant de ce qui
se passait dans la médina.
— Je ne sais pas au juste. Que se passe-t-il ? J’ai vu des gens courir, c’est tout.
— Tu n’as pas entendu de coups de feu ?
— Si, mais un bruit lointain. Que s’est-il passé ?
— Les forces de l’ordre tirent sur les Marocains.
— Et pourquoi ?
— À cause de l’anniversaire du 30 mars.
— Avec quoi se défendent les Marocains ?
— Des pierres.
— Y a-t-il eu des morts ?
— Ils tirent sur tout Marocain.
On entendit une voix qui nous conseillait de nous éloigner. Un homme portant un blessé était suivi par
deux autres hommes.
Kabil se renseigna sur moi.
— C’était un vendeur ambulant. Il vendait de la soupe et du poisson frit. Il a laissé tomber son boulot.
Le patron ne lui donnait que cinq pésètes par jour, lui expliqua Kebdani.
La baraque se trouvait sur les hauteurs de Sidi Boukna-del. Elle a deux portes, l’une menant vers la
place Amrah, l’autre donnant sur la côte. C’était bien la baraque d’un contrebandier. Sallafa chantait avec
une petite voix une chanson de Farid El Atrache : « Qui t’oublie, oublie-le et que t’importe la
distance… » Son crâne et ses sourcils étaient rasés. Son visage était celui d’un adolescent, imberbe. Elle
portait une vieille robe à rayures blanches, noires et dorées. Bochra était étendue sur le matelas en train
de fumer une pipe de kif. Sa robe rouge et bleue avec des fils dorés. L’ensemble me rappela les trois
jours et trois nuits passés chez la dame Aziza à Tétouan. À l’époque, j’avais mille pésètes. À présent,
j’étais fauché et sans travail. Un plat de poisson aux tomates et aux pommes de terre était sur le feu.
Sallafa, un peu soûle, nous lava les mains. Elle me regarda, sourit puis éclata de rire, tout en me versant
de l’eau sur les mains. Elle était soûle. Devant Kabil, elle riait toujours, et lui n’appréciait pas. Il lui
retira le vase d’eau des mains :
— Lâche ce vase, sale pute. Tu as fini de jouer ?
— La sale pute, c’est ta mère, tu sais ! lui répondit-elle.
Kabil la menaça. Kebdani prit le vase et versa l’eau sur les mains de Kabil.
— La prochaine fois je ne me contenterai pas de te raser le crâne et les sourcils, mais je te jetterai de
la falaise.
— Essaie, si tu es un homme ! Essaie et on verra qui ira sur la falaise.
Bochra sortit de sa réserve et dit :
— Vous avez fini de faire du bruit ? Sinon je m’en vais.
Le tajine de poisson était délicieux, très épicé. On but du vin et on évoqua le jour de malheur. Oum
Kalthoum chantait ses vieilles chansons. On fuma du kif. Je m’étais un peu assoupi. Kebdani me réveilla :
— Reste avec elles si tu veux. Nous, on fait un tour.
— Je reste dormir un peu.
Ils fermèrent la porte à clé. Je venais de voir en rêve une rangée d’hommes nus dans une grande place.
Ils défilaient un par un devant trois ou quatre personnages nus derrière une table sur laquelle ils avaient
posé des outils de chirurgie. Ils leur arrachaient le sexe et le jetaient dans un baril. Autour de la place,
derrière des barricades, des femmes nues pleuraient ces hommes.
Bochra et Sallafa dormaient, l’une sur le côté droit, l’autre sur le ventre. Sallafa était lasse comme une
noyée. Son cul magnifique m’excitait beaucoup. Je l’entendis dire :
— Il est parti ce chien de proxénète.
Elle se leva et alluma la lampe. Elle s’étira et mit bien en valeur sa poitrine et son cul, érigée à la
mesure de mon désir.
— Toi aussi tu dors ? me dit-elle.

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