Lignée des Roux : Malédiction et Sacralité
Lignée des Roux : Malédiction et Sacralité
Karin Ueltschi
1
He hath but a little whey face, with a little yellow beard, - a Cain-coloured beard .
Le roi Arthur était-il roux? C’est en substance sur cette question que nous allons
nous pencher en ce lieu même où la question de l’existence historique du roi Arthur a été
posée récemment d’une manière particulièrement saisissante 2. Pour cela, il nous faut remonter
le temps. Au commencement, Adam engendra Abel le berger, et il engendra Caïn, le premier
homme roux à ce qu’on dit. Non pas que la Genèse nous l’eût transmis elle-même3 ; mais ce
fait découle d’une nécessité irréfutable que le Moyen Âge mettra en évidence en particulier
dans l’iconographie. Caïn est à l’origine d’une lignée dont le signe de reconnaissance est
précisément la rousseur, volontiers doublée de gaucherie et de boiterie. Une marque est
reproduite de génération en génération, reliant Caïn à Judas et aussi au roi David ; à partir
d’Énée, elle conduit par de mystérieuses filiations à la lignée arthurienne. Un lien de parenté
est en cause ici qui, au-delà des lois du sang, obéit à une logique analogique, à une cohérence
imaginaire : il s’agit de la transmission d’un trait qu’on appellerait aujourd’hui acquis : vertu4,
« gènes de sainteté » pour reprendre l’expression de Catalina Girbea, mais plus souvent
péché.
La mythologie de la rousseur possède des racines très anciennes. Chez les
Égyptiens qui associaient cette couleur au diabolique dieu Seth, on sacrifiait un homme roux
contre la sécheresse et la famine, au moment de la canicule 5. On trouve un consensus négatif
face aux roux chez les Grecs (où Typhon reçoit en sacrifice des hommes roux d’après
Diodorus6 et Plutarque7 ; pour Aristote, la rousseur est une manière de d’ « infirmité du poil »,
pour Hippocrate, les roux sont méchants 8) et chez les Romains (qui tout comme les Grecs
costumaient sur scène les esclaves avec des perruques et une peau de roux).
1
Shakespeare, Merry Wives of Windsor, I, iv, 23.
2
Nous renvoyons bien sûr au constat fondateur du beau livre de Martin Aurell, La Légende du Roi Arthur, Paris,
Perrin, 2007, p. 35 : « Arthur n’a vraisemblablement jamais existé. »
3
Elle évoque cette particularité pour la première fois à propos d’Esaü.
4
Dans La Suite du Roman de Merlin, éd. G. Roussineau, Genève, Droz, 2006, § 253-255, la véritable filiation de
Torr (qui croyait être fils de paysan), sa noblesse donc, se révèle à travers son impérieux désir d’être chevalier.
5
Ph. Walter, La Mémoire du Temps. Fêtes et calendriers de Chrétien de Troyes à La Mort Artu, Paris,
Champion, 1989, p. 279.
6
Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, Paris, les Belles Lettres, 1993, I, LXXXVIII, p. 164.
7
Plutarque, Œuvres morales, Paris, les Belles Lettres, 1988, t. V, 2e partie, Isis et Osiris, p. 203-204.
8
V. André, Réflexions sur la question rousse, Paris, Tallandier, 2007, p. 26.
1
Crine ruber, niger ore, brevis pede, lumine laesus, rem magnam praestas, Zoile, si bonus es
(Zoilus, avec tes cheveux roux, ton apparence sombre, ton pied court, ton œil clair, il serait
extraordinaire si tu étais brave) 9.
Les Juifs de leur côté nourrissent la même méfiance si on en croit la Midrash Genesis Rabbah
qui associe la rousseur d’Esaü à celle de David, résolument en mauvaise part : « Quand
Samuel vit que David était roux, la peur le saisit car il craignait que David pût également être
un assassin10. »
Cette méfiance face à l’altérité du roux, le Moyen Âge chrétien la reprend, la
consolide et l’amplifie par le truchement d’une chaîne analogique implacable, une fois isolé le
noyau qui semble à première vue être un crime originel. La lettre qu’écrit saint Jérôme à Laeta
pour la conseiller en matière d’éducation de sa fille dit : « Ne teins pas ses cheveux en rouge,
car ce faisant tu appellerais sur elle le feu de l’Enfer 11. » Le Roudlieb12, écrit en latin au
milieu du XI e siècle par un moine allemand, les Proverbs of Alfred13 du XIIe siècle ou encore
le Secretum Secretorum14, textes mettant tous en garde contre les roux, témoignent de la
diffusion européenne de cette méfiance. Dans une anecdote relatée par Eginhard au sujet de
Charlemagne, on apprend que le roi avait ordonné à tous ses évêques de rassembler les fidèles
en vue d’être instruits à des dates précises. Toutes les ouailles se rassemblèrent, à une
exception près : un malheureux n’osait pas entrer à l’intérieur de la cathédrale parce qu’il
refusait de se découvrir : son couvre-chef en effet cachait la flamboyante couleur de ses
cheveux15 !
Et pourtant, il existe des personnages, des occurrences qui n’entrent pas du tout
dans ce schéma, qui vont jusqu’à constituer une contradiction par rapport à lui, ce qui nous
conduit à hasarder l’hypothèse que nous avons affaire à un réseau de signification possédant
plusieurs strates et dont seule celle de surface, stipulant que les roux constituent une lignée de
criminels, nous est immédiatement accessible. Essayons donc d’explorer ce palimpseste.
I. Analogies
9
R. Mellinkoff, « Judas’s Red Hair and the Jews », Journal of Jewish Art, n° 9, 1982, p. 31-32
10
Environ IVe s. The Midrash Rabbah, éd. et trad. anglaise H. Freedman et M. Simon, London, 1939, 10 vol.
Vol. II, 63,8 -63,12, p. 563.
11
Ne capillum inrufes et ei aliquid de gehennae ignibus auspiceris. Select Letters of St. Jerome, trad. F.A.
Wright, London, Loeb Classical Library, 1933, lettre CVII, p. 350-351. Ruth Mellinkoff analyse cet exemple en
en faisant l’indice de ce que la rousseur renvoie à une sexualité excessive ou dépravée. Outcasts. Signs of
Otherness in Northern European Art of the Late Middle Ages, Berkley, 1993, t. I, p. 148.
12
The Ruodlieb, éd. et trad. C.W. Grocock, Chicago, Warminster, 1985, chap. V, v. 585 et sq. ; VII, v. 26 et sq.,
VIII, v. 1 et sq. : un rufus séduit l’épouse de son hôte.
13
The Proverbs of Alfred, éd. Helen P. South, New York, 1931, p. 129-130.
14
Ed. R. Steele, London, 1894, p. 81. Une nouvelle édition est réalisée par Denis Lorée et consultable sur le site
des médiévistes de Rennes 2.
15
Recueil des historiens des Gaules et de la France, éd. Léopold Delisle, vol. 5, Paris, 1869, p. 113. The Early
Lives of Charlemagne by Eginhard and the Monk of St. Gall, éd. A.J. Grant, London, 1905, p. 83-85.
2
La rousseur n’est pas une couleur de cheveux ou de barbe, désigne moins une
caractéristique physique qu’une particularité morale. La méfiance qu’inspirent les roux
semble apparemment fondée sur l’idée que cette couleur est le stigmate d’une tare 16, qui
dépasse son seul porteur pour englober tout son lignage, reproduisant l’idée vétéro-
testamentaire de la vengeance divine d’un crime particulier se répercutant sur plusieurs
générations, nonobstant son annulation par le Christ (est-ce lui ou les parents de cet aveugle
qui ont péché ? Aucun des deux, dit le Christ 17). Considérons le réseau lexicologique, puis ce
que le Moyen Âge a appelé la physiognomonie, et enfin les incarnations littéraires qui
personnifient ce réseau de valeurs analogique.
Le vocabulaire
Le roux entre dans une palette chromatique complexe et ne se conçoit que par
rapport au rouge, au jaune et au blond (ou sor), au flave (jaunâtre) et au fauve ; en même
temps, « les champs sémantiques de rufus (ou russus) et flavus, de pyrrhos et xanthos –
traductions littérales de roux et de blond – se recouvrent souvent 18. » En latin, coloratus et
ruber sont volontiers synonymes ; en espagnol, le terme colorado reste courant pour désigner
le rouge19. D’autres mots rendent les multiples nuances du rouge : rufus, rufare, subrufus,
ruber, russus, rutilus, rutilare. La racine rub – est à l’origine de notre « rouge », et russus de
« roux ». La série en ruf – s’est surtout imposée dans l’anthroponymie, et sur le calendrier :
On note dans le calendrier, pour les mois de juillet et août, une forte concentration de saints
et de saintes dont le nom rappelle directement le latin rufus. Les Bénédictins mentionnent :
Ruf (27 août), Ruf et Carpophore (27 août), Ruf de Philadelphie (1 er août), Ruffil de
Forlimpopoli (18 juillet), Rufin d’Assise (30 juillet), Rufin de Capoue (26 août), Rufin de
Mantoue (19 août), Rufin des Marses (11 août), Rufin de Stone (24 juillet), Rufine de
Césarée en Cappadoce (31 août), Rufine et Seconde (10 juillet), Rufine de Séville (19
juillet20).
16
Dans les civilisations indo-européennes, « le blanc a longtemps – sinon toujours – eu deux contraires : le rouge
et le noir, ces trois couleurs constituant trois pôles autour desquels, jusqu’en plein Moyen Âge, se sont articulés
tous les systèmes symboliques et tous les codes sociaux construits à partir de l’univers des couleurs. » M.
Pastoureau, Couleurs, images, symboles. Etudes d’histoire et d’anthropologie, Paris, Le Léopard d’Or, 1989, p.
22.
17
Jean, 9, 2-4. De nombreux mystères (notamment celui d’Arnould Gréban) reprennent cette scène, montrant
sans doute une volonté d’aller à l’encontre de cette idée du péché héréditaire.
18
V. André, Réflexions..., p. 22.
19
Cf. M. Pastoureau, Couleurs, images, symboles…, p. 20.
20
Ph. Walter, La Mémoire du Temps…, p. 562, n° 194.
3
sunt pas a croire (n° 1112). Au contraire, Maître Aldebrandin de Sienne donne des recettes
pour colorer les cheveux en rouge, ce qui montre bien, comme de nos jours encore, qu’on ne
saurait confondre la chevelure des roux avec celle, rouge, des coquettes à la mode :
L’adjectif fauve, pour sa part, semble se distinguer du mot roux dans la mesure où il
exprime, plus que la laideur physique, cette suprême laideur morale que représente, pour la
société médiévale, tout entière fondée sur le respect de la parole donnée, la fausseté, le faux
semblant23.
Phisanomie ou Physiognomonie
Honnis soit te rousse teste 27 ! Le Moyen Âge a érigé en science la
physiognomonie, ces tables de correspondances associant à telle complexion telle qualité ou
tel défaut moral en référence à la théorie des quatre humeurs (sang, flegme, bile et atrabile)
21
Aldebrandin de Sienne, Le Régime du Corps, éd. L. Landouzi et R. Pépin, Paris, Champion, 1911, p. 87, li 32-
p. 88, li 6.
22
D’origine germanique (*falw), mais sans doute un phénomène d’analogie couplé avec une métathèse doit y
apparenter aussi le latin flavidus, « jaune ».
23
J. Ribard, Le Moyen âge. Littérature et symbolisme, Paris, Champion, 1984, p. 48-49.
24
A. Langfors, Le Roman de Fauvel de Gervais du Bus, Paris, 1914 -1919 (SAFT 63) ; le texte central qui nous
intéresse se trouve également dans M. Lecco, Il Motivo della Mesnie Hellequin nella letteratura medievale,
Turin, Edizioni dell’Orso, 2001, p. 133-146.
25
J.-C. Mühlethaler, Fauvel au pouvoir : lire la satire médiévale, Paris, Champion, 1994, p. 73-77.
26
Jean Bodel, Le Jeu de Saint Nicolas, éd. A. Henry, Genève, Droz, TLF, 1981, v. 1497.
27
A. de la Halle, Le Jeu de la Feuillée, v. 271. Œuvres Complètes, éd. P.Y. Badel, Le Livre de Poche, « Lettres
Gothiques », 1995.
4
combinées au sec, à l’humide, au froid et au chaud. : comment on puet connoistre le nature
de cascun homme par dehors, et se complexion28. La couleur des cheveux révèle les
dispositions profondes du caractère, comme on le lit dans un texte de Guillaume de Conches
(1080-1154)29, en l’occurrence la nature colérique des roux dont la pilosité rappelle
naturellement la couleur du sang :
Sed quia proprium est gravium descendere, reflectuntur capilli. Colores vero capillorum ex
diversitate complexionum variantur ; colerica enim complexio rubeum confert capillis
colorem, flegmatica album, melancolica nigrum, sanguinea temperatum ; mixta vero
complexio mixtum ex his confert colorem.
Dans la version remaniée du Secretum Secretorum par Roger Bacon, la quatrième partie est
consacrée à la physiognomonie. On y lit à propos des roux : Ruffus vero color capillorum et
pilorum est signum insipiencie et multe ire et insidiarum30. Le texte français du Secret des
Secrets (XVe siècle) développe et donne (ms C) :
S’il a les cheveulx noirs, il aime raison et justice et s’il les a roux, il est fol, se courouce de
legier ; et s’il les a de couleur moienne entre noire et rousse, il est preudomme et aime paix
(De la philozomie des gens. Ixviiie31).
L’atténuation du roux par le noir en tempère donc les excès de caractère ; le roux, s’il est pour
ainsi dire « délayé », cesse d’être négatif. Enfin, on retrouve ces analogies au XVI e siècle dans
des traités de médecine ; on lit ainsi à propos des vertus thérapeutiques du sang sous la plume
d’un frère apothicaire franciscain : « Pourvu qu’il provienne d’hommes de tempérament
chaud et humide, comme le sont ceux qui ont la peau blanche et rose et le corps assez gras, le
sang sera parfait, à condition qu’ils n’aient pas les cheveux roux32 ».
28
Aldebrandin de Sienne, Le Régime du corps, p. 193.
29
Guillelmi de Conchis, Dragmaticon Philosophiae, éd. I. Ronca, Corpus Christianorum (Continuatio
Mediaevalis), CLII, Turnhout, Brepols, 1997, VI, 17 : « De capite atque capillis », p. 234. L’éditeur renvoie par
ailleurs aux textes suivants où l’on trouve des notations semblables : Guillaume de Conches, Philosophia Mundi,
4. 34c-35a ; Constantin l’Africain, Pantegni (Theorica), 1. 17 (f.3va). Je remercie Denis Lorée pour cette
référence.
30
R. Steele, Opera hactenus inedita Fratri Rogeri Baconi, Oxford, 1920, t. 5, p. 167.
31
Texte du Ms Baltimore, Walters Arts Gallery, W 308, XVe, transcrit et édité par D. Lorée et consultable sur le
site des médiévistes de Rennes 2. La traduction anglaise se trouve dans R. Steele, 1920, Opera…, p. 220 : Red
hair is a sign of stupidity and love of power ; a sign of great and swift ire. Le texte-source en langue arabe du Xe
siècle dit : « Les cheveux roux sont signe de stupidité et d’amour du pouvoir » ; « les cheveux roux sont signe
d’une tendance à la prompte et vive colère ». Je remercie très chaleureusement Denis Lorée de m’avoir
communiqué toutes ces sources du Secretum.
32
Francesco Sirena, L’Arte dello speziale, Pavie, Gio, Ghidini, 1679, p. 86. Cité in P. Camporesi, Le Pain
sauvage. L’imaginaire de la faim de la Renaissance au XVIIIe siècle, (Bologna, 1980) Paris, Editions Le Chemin
vert, 1981, p. 33.
5
Le réseau est verrouillé par l’imaginaire infernal de la couleur du feu qui associe
analogiquement le roux au diable 33. La chevelure en général est volontiers représentée sur les
édifices romans comme une crête de flammes, symbolisant donc le feu de l’enfer, comme par
exemple la scène des trois Hébreux dans la fournaise sur un chapiteau de la nef de la
Cathédrale Saint-Lazare d’Autun. Les enluminures des manuscrits médiévaux teignent les
chevelures diaboliques volontiers en rouge : « ces chevelures hérissées sont le contrepoint des
auréoles des saints34. »
33
Le Pygmée qui vient enlever le roi Herla chez Gautier Map est une figure diabolique que rehausse une
abondante barbe rougeoyante (barba rubente prolixa) descendant jusqu’à la poitrine, dont la Gautier Map, De
nugis curialium, [Link]., Courtiers’s Trifles, éd. et trad. en anglais M.R. James, 1914, revue par C.N.L. Brooke et
R.A.B. Mynors, Oxford, 1983.
34
F. V. Calle Calle, Les Représentations du diable et des êtres diaboliques dans la littérature et l’art en France
au XIIe siècle, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 1997, t. 1, p. 330.
35
Éd. Micha, t. II, § LXVII, 18 et sq.
36
Claris et Laris, éd. Johann Alton, Tübingen, Bibliothek des Literarischen Vereins, Band CLXIX), 1884.
Réimpression, Rodopi, Amsterdam, 1966, v. 5093 et sq.
37
Voir à ce sujet l’article très fouillé d’A. Strubel, « Renart le ‘traïtor’ et ses narrateurs », Félonie, trahison,
reniements au Moyen Âge, Actes du troisième colloque international de Montpellier, Université Paul-Valéry,
Montpellier, Les Cahiers du C.R.I.S.I.M.A., n° 3, 1993, p. 136-151.
38
Les ieuz ot vairs, le vis joios ; De barbe e de cheveus fu ros. Mout ot engin, mout ot veisdie, E mout coveita
manantie. Benoît de Sainte-Maure, Le Roman de Troie, éd. E. Baumgartner et F. Vieillard, Paris, Le livre de
Poche, « Lettres Gothiques », 1998, v. 5470 sq. Le vis ot fier et le chief rouz, De parole fu engingnouz. Roman de
Thèbes, v. 7427 sq.
39
Cf. A. Martineau, « La félonie des nains dans les romans arthuriens », Félonie, trahison… p. 289.
40
Roman de Thèbes, éd. Guy Raynaud de Lage, Paris, Champion, (1966) 2002, v. 7710 sq.
41
Cristal et Clarie, éd. H. Breuer, Dresden, 1915, v. 3279 sq.
6
Mais par extension, au-delà de la traîtrise, la rousseur peut stigmatiser toutes sortes
de travers, comme la prétention ou le manque de pudeur. Dans le Prologue général des
Canterbury Tales, un des pèlerins, le Meunier qui est roux est un ivrogne, un « diseur de
gaillardises » (A. Crépin). Surtout, comme tout meunier, et comme Judas, il est voleur. Sa
rousseur est particulièrement stigmatisée à travers ce détail de la verrue sur le nez, assortie
d’une touffe de poils forcément roux42 ! La rousseur finit ainsi par signifier la somme de tous
les défauts possibles : Li escüiers fu moult estolz Et fel et deputaire et rolz43. Autrement dit, il
peut arriver qu’aucune co-occurrence n’explicite la raison de la condamnation dont est porteur
le personnage roux : sa chevelure rousse en soi suffit pour le déprécier entièrement, dans la
totalité de tout son être. Chez Wolfram von Eschenbach, on lit à propos du chevalier Ithêrs
qui est roux : « ta chevelure était assez rousse, si bien qu’il ne fut pas nécessaire que ton sang
teigne en rouge les fleurs éclatantes. Tu éteins le rire des femmes44. » En effet, il n’est ni
habituel ni conventionnel qu’un personnage courtois soit roux.
L’analogie imaginaire décourage toute tentative de définition d’une chronologie de
contamination : en substance, est-ce le roux Renart qui a fait de Judas un roux ? Est-ce Judas
qui a doté rétrospectivement Caïn de ses cheveux roux ? En tout cas, le crime qui est
stigmatisé par la couleur rousse est un crime d’une nature particulière, un crime contre le
lignage, ce qui constitue une motivation en soi du caractère héréditaire de la marque qui
l’entache pour ainsi dire à la racine même.
« Et désormais, un grand nombre de filles de son lignage naissent sans nez, naissent
esnasés » : cette conclusion du lai du Bisclavret de Marie de France montre comment un seul
acte criminel peut se transformer en tache morale indélébile, si indélébile que sa marque peut
42
His berd as any sowe or fox was reed,/ And therto brood, as though it were a spade./ Upon the cop right of his
nose he hade / A werte, and theron stood a tuft of herys,/ Reed as the bristles of a sowes erys. G. Chaucer, The
Canterbury Tales, éd. V.A. Kolve and G. Olson, New York, London, W.W. Norton & Company, 1989, v. 552-
556. Trad. A. Crépin, Les Contes de Canterbury, Paris, Gallimard, « Folio Classique », 2000.
43
Durmart le Galois, roman arthurien du treizième siècle, éd. J. Gildea, O.S.A., Pennsylvania, Villanova, The
Villanova Press, t. 1, 1965, v. 775-776.
44
Dir was doch wol sô rôt dîn hâr,
daz dîn bluot die bluomen clâr
niht roeter dorfte machen.
Du swendest wîplich lachen. Wolfram von Eschenbach, Parzival, Mittelhochdeutscher Text nach der sechsten
Ausgabe von Karl Lachmann., Berlin /New York, 1998, 160, 27-30.
7
se transmettre physiquement de génération en génération, comme les yeux bleus - ou les
cheveux roux45.
Caïn et Judas
Une manière de second péché originel semble donc à l’origine du lignage des roux : le
fratricide perpétué par Caïn. La dynastie de Caïn (il est le père de tous les juifs, tandis
qu’Abel est celui des chrétiens) a engendré Judas. Caïn est dans la tradition que relaie
l’iconographie le premier homme roux, avant Esaü, avant le Roi David 46. Caïn a tenté
d’éradiquer la seconde branche de la première lignée humaine à sa racine même. Quant à
Judas, les leçons iconographiques qui font de lui un roux sont innombrables 47. Il est « est le
père de tous les roux48. » Souvent, il se distingue des autres personnages par sa seule
chevelure et sa barbe rousse 49. Une tradition veut que dans les représentation des mystères, le
personnage de Judas portait toujours une perruque et une barbe rousses50. Complété par une
peau parsemée de taches de rousseur, le stigmate de la rousseur est ici poussé à son
paroxysme, d’autant plus que l’acteur se présente volontiers en robe jaune et muni d’une
bourse rouge51. Cette marque infâme s’étend dans l’iconographie à d’autres personnages
comme Malchus, le servant du souverain sacrificateur, ou le mauvais larron. La rousseur de
Judas est si profondément et durablement inscrite dans les croyances traditionnelles, qu’on lit
dans l’Histoire des perruques de Jean-Baptiste Thiers: « Les Courtisans, les rousseaux et les
teigneux en porterent les premiers (…). Les rousseaux, pour cacher la couleur de leurs
cheveux, qui sont en horreur à tout le monde, parce que Judas, à ce qu’on prétend, étoit
rousseau52. » La rousseur s’ancre donc à la racine même du lignage, ce qu’étaye un réseau
analogique supplémentaire.
45
Un autre exemple est la malédiction de saint Patrice : il maudit un peuple qui au lieu d’écouter ses paroles se
mit à hurler contre lui comme des loups : « Il se mit fortement en colère et demanda à Dieu de les punir par un
châtiment quelconque qui rappellerait toujours au lignage sa désobéissance. Mais ce lignage reçut ensuite un
grand châtiment, bien mérité et cependant très étrange, car on dit que tous les hommes qui en descendent
deviennent des loups pendant un certain temps et rôdent dans les forêts. C. Lecouteux, Elle courait le garou.
Lycanthropes, hommes-ours, hommes-tigres. Une anthologie, Paris, José Corti, 2008, p. 34-35.
46
Voir Mosan Park Bible. R. Mellinkoff, Outcasts..., t. I, p. 150 et t. II, fig. II, 27.
47
R. Mellinkoff, Outcasts..., t. I, p. 150-151, et t. II, fig. VII.2, fig. VII, 3 et fig. VII, 34,
48
C. Fabre-Vassas, La Bête singulière. Les jufs, les chrétiens et le cochon, Paris, Gallimard, 1994, p. 129.
49
It is only his red hair and beard that distinguish his physiognomy from the physiognomies of the other figures.
R. Mellinkoff, Outcasts..., t. I, p. 151.
50
R. Mellinkoff, Outcasts..., t. I, p. 153.
51
R. Mellinkoff, Outcasts..., t. I, p. 51-52.
52
Paris, 1690, p. 28-29.
8
Sang et lèpre
On n’est par roux naturellement : on le devient. On le devient par la faute des
pères. Au commencement, avant même le meurtre d’Abel, était le sang menstruel ; et le sang
menstruel tel un fléau empêcha les germes de pousser, fit mourir les herbes et les fruits dans
les arbres, et rouiller le fer, nous apprend Isidore53 qui reprend Pline. Un tabou majeur est ici
énoncé. Certaines maladies sont expliquées par le fait que le sang nocif a pénétré dans le
fœtus qui une fois né s’en purge péniblement à travers ces « éruptions » que sont par exemple
la variole et la rougeole54. Mais surtout, une conséquence essentielle est stipulée notamment
par Vincent de Beauvais : « L’enfant engendré pendant les règles est roux55 ». Il peut
également être lépreux, car le rouge est la couleur qui permet d’identifier cette maladie ; les
ladres doivent en particulier coudre sur leur cape une patte d’oie rouge. La lèpre est une
simple variante synonymique de la rousseur. Ce lien entre la lèpre et le sang, la littérature se
plaît à le développer. Dans Protheselaüs, vous ne parvenez à vous guérir de la lèpre dont le
Chevalier Enchanteur vous a affligé qu’en lui coupant la tête et en recueillant son sang pour
vous en frotter56. Or, sa tête est rousse et laide ! L’imaginaire du fer verrouille le système :
La déesse romaine Robigo passait pour altérer le fer qui peut aussi être rongé par le sang,
selon le témoignage de Pline. Quand viennent les dernier jours d’avril, précise Ovide
(Fastes, IV, v. 901-904), la constellation du Chien se lève. La lune rousse est là. Le flamine
de Quirinus se rend dans le bois sacré de Robigo et dans sa prière, il demande à la divinité de
ne pas ronger les moissons mais plutôt les armes 57.
Ce n’est pas par hasard que Renart peut se rencontrer dans le contexte des Rogations comme
c’est le cas dans Renart le Nouvel58. Le texte débute justement le jour des Rouvisons, des
Rogations, fête de la rouille et des roux59. D’ailleurs, le pelage roux du goupil renvoie aussi à
la lèpre : « les médecins de l’école de Salerne avaient décrit une lèpre alopécique dont le nom
évoque très directement celui du renard 60 ».
Mais le système posant que « roux = traître » est trop cohérent, cohérent comme
seule la raison abstraite peut en édifier. Des figures centrales y sont parfaitement réfractaires.
Le roi David est roux. Vice versa, Ganelon dans la Chanson de Roland n’est pas roux ; il est
53
Cujus cruoris contactu fruges non germinant, ascescunt musta, moriuntur herbae, amittunt arbores fetus,
ferrum rubigo corrupit, nigrescunt [Link], PL 82, lib. XI, col. 414, 141.
54
Cf. D. Jacquart, C. Thomasset, Sexualité et savoir médical au Moyen Age, Paris, PUF, 1985, p. 108.
55
Vincent de Beauvais, Speculum naturale, XXXI, 24. D. Jacquart, C. Thomasset, Sexualité…, p. 102.
56
Hue de Rotelande, Protheselaüs, éd. A. J. Holden, Anglo-Norman text Society, n° XLIX, 3 vol., 1991-1993, v.
4048 et sq., trad. M.-L. Chênerie, Récits d’amour et de chevalerie, XIIe-XVe siècle, dir. D. Régnier-Bohler, Paris,
Robert Laffont, « Bouquins », 2000, p. 252.
57
Ph. Walter, La Mémoire du Temps...., p. 511.
58
Renart le Nouvel de Jacquemart Gielee, éd. H. Roussel, Paris, A. & J. Picard, 1961.
59
Cf. à propos de cette fête et les résurgences mythologiques qu’elle véhicule, Ph. Walter, « L’Or, l’argent et le
fer (étiologie d’une fête médiévale : les Rogations) », Le Moyen Age, XCIX, 1993, p. 41-59.
60
Ph. Walter, La Mémoire du Temps…, p. 535.
9
simplement beau, nous dit le texte, et n’arborera une chevelure rousse que dans des
représentations isolées61. Par ailleurs, il y a pléthore de roux qui ne sont ni pires ni meilleurs
que bien d’autres : Malruc le Roux par exemple62, ou encore Richard de Normandie, ou
Guillaume le Roux63. Enfin, la rousseur occasionnelle du Christ est peut-être plus qu’une
simple exception confirmant la règle. Les incohérences du réseau analogique pourraient être
les marqueurs imparfaitement effacés d’anciens résidus mythiques.
Lignages
Le beau et roux David, figure positive et royale peut être évoqué en premier lieu (avant
lui, le premier roi d’Israël, Saül, était roux lui aussi). De son lignage sortira le Christ.
Jessé présenta ainsi à Samuel ses sept fils, et Samuel lui dit : « Le Seigneur n’a choisi aucun
de ceux-là ». N’as-tu pas d’autres garçons ? » Jessé répondit : « Il reste encore le plus jeune,
il est en train de garder le troupeau. » Alors Samuel dit à Jessé : « Envoie-le chercher : nous
61
La Chanson de Roland, éd. C. Segré, Genève, Droz, 2003, v. 3764. Ganelon est en effet couramment associé à
Judas dans la littérature médiévale : Rolandslied, les Grandes Chroniques de France : O li consaus Ganelon, qui
bien doit estre comparez à la traïson Judas !; Das Rolandslied des Pfaffen Konrad, Hg. von Carl Wesle, 3.
Auflage bes. von Peter Wapnewski, Tübingen, 1985 (ATB 69), v. 1925 sq. ; Les Grandes Chroniques de France,
publiées pour la S.H.F. par J. Viard, Paris, Champion, 1923, t. 3, p. 271. Tous deux sont traîtres et cupides
(Ganelon est chargé de cadeaux par Marsile : or, argent, étoffes et bêtes de somme). Mais Ganelon doit être
distingué des traîtres que sont tous les Sarrasins : « Pour porter sa critique, l’enlumineur joue sur la composition
– il isole le traître – la forme de ses vêtement (fentes) et surtout leurs couleurs – rouge et noir comme pour
certains bourreaux. » Ch. Raynaud, « Ganelon dans les enluminures du XIIe au début du XVIe siècle. Première
approche », Félonie, trahison…, p. 72. Il est donc bien difficile de trouver un Ganelon vraiment roux, mais dans
une magnifique enluminure des Chroniques de Hainaut il est « enfin roux, beau et dans la force de l’âge ». Les
Chroniques de Hainaut, Bruxelles, B.R., ms 9243, fol. 214, 1448-1468, Ch. Raynaud, « Ganelon dans les
enluminures… », p. 77.
62
La Première Partie de la la quête de Lancelot, § 183-186, Le Livre du Graal, II, Lancelot, publié sous la
direction de Ph. Walter, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 2003.
63
Wace, Roman de Rou, resp. II, v. 3674 et III, v. 9375.
64
V. André, Réflexions…., p. 23.
10
ne nous mettrons pas à table tant qu’il ne sera arrivé. » Jessé l’envoya chercher : le garçon
était roux, il avait de beaux yeux, il était beau. (Samuel, 16, I.6-7.10-13a).
Beauté et ruse sont donc ici conjuguées en un magnifique oxymoron ! Énée est roux, est
traître en surface parce que Priam le rend responsable, lui et Anténor, de l’enlèvement
d’Hélène et de la chute de Troie : ce sont donc des descendants de Judas :
N’i troverent desfensïon.
Antenor, li cuiverz Judas,
E Anchisés e Eneas
Les i unt conduiz e menez.
Mult sunt cruels e desfaez :
Coment le puet lor cuers sofrir (v. 26134-26138).
65
Dans le Roman d’Eneas, il est blond, cf. v. 648-653.
66
E. Baumgartner, « Énéas et Anténor, deux figures de la trahison dans le Roman de Troie de Benoît de Sainte-
Maure, Félonie, trahison…, p. 263.
11
Par Hercule, Romains et Bretons, nous sommes de la même race puisque nous descendons
des Troyens. Énée, après la chute de Troie, a été notre premier père ; Brutus fut le leur, lui
qui était fils de Silvius, petit-fils d’Ascagne et arrière petit-fils d’Énée67.
Il sera par conséquent l’ancêtre de la - mythique - lignée arthurienne68. Brutus cependant est
également un assassin, il est vrai involontaire. « Brutus possède bien tous les « attributs du
fondateur » et son ambivalence (il est marqué par le double meurtre de son père et de sa mère)
fait de lui un nouvel Énée, à la fois coupable et prédestiné 69 ». La rousseur exhausse la
remarquable réitération d’une même faute originelle dans ces récits de fondation 70. Et le
comble, c’est que l’Histoire semble valider cette chaîne héréditaire. La rousseur d’Henri II est
bien connue71, ainsi que celle de son fils Richard Cœur de Lion. - Alors, Arthur dans tout cela,
Arthur dont le premier exploit est une prouesse de forgeron72 ? Examinons donc un dernier
indicateur qui pourrait « boucler » pour ainsi dire les références mythiques de la rousseur :
Arthur, selon une tradition initiée par Gervais de Tilbury 73 n’est pas parti en Avalon mais
dans l’Etna, volcan, bouche de l’enfer, forge chtonienne primordiale.
Le forgeron originel
Nous voici parvenu à cette figure originelle qu’est le forgeron. Là aussi, un lignage se
détache et se confond avec le nôtre. Il va de Héphaïstos à Vulcain au nom évocateur et
« roux » si j’ose dire, et surtout à Wieland ou Völund. Ce dernier nom a donné les multiples
variantes du prénom de Garlan. Ce qui nous ramène aux roux, car les porteurs de ce nom sont
en principe roux. Ainsi Garlan (ou Gallan) le Roux dans La suite du Roman de Merlin 74. Or,
dans de nombreuses civilisations, le forgeron se trouve à la racine même des lignées
fondatrices. Et surtout, la forge nous ramène à Caïn, non seulement roux mais dit-on aussi, le
premier forgeron de l’univers. En tout cas il est l’ancêtre, le fondateur d’un lignage de
forgerons. On lit dans la Genèse (4, 22) qu’un de ses descendants qui porte le même nom que
lui, Tubal-Caïn, « forgeait tous les instruments d’airain et de fer » ! La littérature, en garde
67
Geoffroy de Monmouth, Histoire des Rois de Bretagne, traduction de l’Historia Regum Britanniae par L.
Mathey-Maille, Paris, Les Belles Lettres, 1992, chap. 54.
68
M. Aurell, L’Empire des Plantagenêts, 1154-1224, Paris, Perrin, 2003, notamment p. 100, p. 115 et p.166.
69
L. Mathey-Maille, « Mythe troyen et histoire romaine », Entre Fiction et Histoire : Troie et Rome au Moyen
Age, études recueillies par E. Baumgartner et L. Harf-Lancner, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1997, p.
113-125, p. 115.
70
Cf. F. Mora, L’Enéide médiévale et la naissance du roman, Paris, PUF, 1994, p. 67.
71
Cf. Pierre de Blois, Epistolae, PL 207, col. 197c, épître 66 : Henri II y est comparé au roux roi David.
72
Extraire une épée d’une enclume veut dire que cette épée est fondue dans l’enclume.
73
Gervais de Tilbury, Otia imperalia (III, n°58), éd. G.W. Leibniz, Scriptores rerum Brunsvicensium, I ,
Hanovre, 1707 ; trad. A. Duchesne, Le Livre des Merveilles, Les Belles Lettres, 1992, p. 151-152.
74
La suite du Roman de Merlin, § 179, § 194, § 200.
12
une mémoire diffuse, notamment à travers des figures de géants 75. Nous voici face à un réseau
d’analogie sinon opposé du moins radicalement différent de celui qui semblait s’imposer à
nous d’emblée. La couleur rousse marquerait ainsi moins une tare des grandes figures
fondatrices de nos lignages que leur profonde ambivalence, et leur caractère sacré. Elle
reflèterait la couleur du feu, qui est d’Esprit, et qui est l’élément qui définit la nature du roi76.
Le rouge en effet peut aussi renvoyer, par opposition au bleu notamment, à une dimension
lumineuse et spirituelle, comme l’a démontré A. Kirschbaum dans sa belle analyse des anges
rouges et bleu foncés77. Sa démonstration inverse notre système de valeurs habituel : ce sont
les anges rouges qui sont des créatures spirituelles (de feu) tandis que les anges bleus sont des
êtres démoniaques évoluant dans les sphères inférieures de l’air.
***
Si la rousseur marque un tabou transgressé ainsi que la sanction que cette
transgression entraîne, dans bien des cas elle est à la base même d’une nouvelle fondation. Ce
n’est pas par hasard que les créatures de l’Autre Monde sont volontiers rousses, comme le
redoutable Garlan dont nous venons de parler et dont l’invisibilité marque à la fois le
caractère faé tout comme elle cache la rousseur ; le roux est fondamentalement marqueur de
surnaturel78. Le passeur mythique – Hellequin, Fauvel - qui apparaît volontiers sous les traits
de l’homme sauvage, est souvent roux79. Avant d’être devenu le traître rusé par excellence
dans un univers de benêts ne demandant que d’éprouver les ruses de l’intelligence80, Renart
en tant qu’animal psychopompe a guidé Orphée aux enfers. Cassandre, la prophétesse du
Roman de Troie, est rousse et possède les taches de rousseur caractéristique de son altérité :
75
Voir [Link]. Claris et Laris : on rencontre un géant qui dix et neuf pies a de stature, uns diables anemis Del
lignage Caïm., portant non pas une massue en bois mais un levier de pur fer (v. 905-906).
76
Cf. J.-[Link], Le Roi…, p. 52.
77
A. Kirschbaum part de très anciennes représentations d’anges, comme notamment celle de la mosaïque de
saint Apollinare Nuovo de Ravenne qui date de 520 environ, et qui met en scène le Jugement Dernier selon
Matthieu 25 où les brebis sont séparés des boucs : le Christ est flanqué d’un ange rouge et d’un ange bleu foncé,
et c’est l’ange rouge qui tient les brebis, tandis qu’à l’ange bleu sont dévolus les chèvres, dont les mauvais. Dans
une longue démonstration où est interrogée la tradition patristique, l’auteur montre que le rouge dénote
traditionnellement la qualité toute spirituelle du premier ange -le feu, la lumière-, tandis que le bleu renvoie à la
qualité démoniaque du second à travers son assimilation à l’air mais aussi aux ténèbres nocturnes où évoluent
justement ces créatures impures. A. Kirschbaum, « L’Angelo rosso e l’angelo turchino », Revista di archeologia
cristiana, XVI, Rome, 1940, p. 209-227.
78
Cf. J. Marx, La Légende arthurienne et le Graal, Paris, PUF, 1952, p. 170, n° 4. Les guerriers de l’Autre
Monde sont volontiers vermeils, et bien des animaux faés se distinguent par des taches ou des oreilles rouges. Cf.
notre article « Les véhicules de la survie miraculeuse », dir. K. Ueltschi, M. White-Le Goff, Les entre-mondes.
Entre la vie et la mort, entre les vivants et les morts, Klincksieck, 2009.
79
Chrétien de Troyes, Le Chevalier au Lion (Yvain), éd. M. Roques, Paris, Champion, 1982. v. 303 : vilain a
barbe rosse. K. Ueltschi, La Mesnie Hellequin en conte et en rime. Mémoire mythique et poétique de la
recomposition, Paris, Champion, « Nouvelles Bibliothèque du Moyen Âge, n° 88, 2008.
80
Cf. M. Détienne, J.-P. Vernant, Les Ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Paris, Flammarion, 1974.
13
Cassandra fu de tiel grandor
Que ne pot estre de meillor.
Rose ot la chiere e lentillose.
Mais merveilles iert scïentose :
Des arz e des respons devins
Saveit les sommes e les fins ;
De la chose qui aveneit,
Diseit tot quant qu’il en sereit (v. 5529-5536).
La transgression originelle qui distingue le roux sous-tend une sorte de pacte divin lié à une
nécessité cosmologique (Caïn reste le protégé de Dieu, Judas contribue a accomplir les Écrits
des prophètes).
Et Arthur ? Je n’ai pas trouvé d’occurrence le dotant d’une pilosité rousse, aussi peu
que Mordred d’ailleurs qui est blond ; en effet, Arthur est tête d’or dès le départ comme le
rapporte le Brut81. Cependant, il y a beaucoup d’éléments à charge, un lourd atavisme : ce
lointain descendant d’Énée est à la fois illustrissime fondateur et transgresseur de tabous,
notamment en engendrant le traître Mordred, pour ne pas évoquer la manière dont il est venu
lui-même au monde. Arthur attend son retour dans la bouche de l’enfer, cette forge qu’est
l’Etna, dans une étrange communauté de destin avec une – autre ? – Barbe Rousse : Frédéric
Barberousse en effet (1152-1190) dit-on attend lui aussi son retour :
Le grand empereur vivait encore, caché au fond d’un burg sur la montagne de Kyffhäuser en
Thuringe. Accoudé à une table de pierre, il dormait d’un long sommeil ; mais sa barbe de feu
continuait à grandir ; et quand elle aurait encerclé sept fois la table, Frédéric, se réveillant,
sortirait de sa retraite inconnue, et viendrait rendre à la nation germanique son unité et son
82
enthousiasme de conquérant .
Une tradition largement répandue dans la sphère germanique lui donne un compagnon
d’infortune : un forgeron, son maréchal-ferrant Boldermann dont on ne voulait ni en enfer, ni
au paradis, et qui est une variante synonymique de Frédéric lui-même 83. Je conclurai donc en
reprenant la question initiale – le roi Arthur était-il roux ? – que s’il est vraisemblable
qu’Arthur n’a jamais existé, il est cependant tout à fait probable que sa chevelure était au
moins teintée de quelques reflets roux.
Karin Ueltschi
81
Hiaume ot an son chief cler luisant/ D’or fu li naseus de devant, / Et d’or li cercles anviron. Arthur dans le
Roman de Brut, éd. I. Arnold et M. Pelan, Paris, Klincksieck, (1962) 2002, v. 743-745. L’atavisme est souligné
puisque ce heaume appartenait avant lui à son père.
82
I. Gobry, Frédéric Barberousse. Une épopée du Moyen Age, Paris, Tallandier, 1997, p. 246.
83
E. Marold, Der Schied im germanischen Altertum (Dissertation), Wien, 1967, p. 181.
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