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La philosophie face aux sciences modernes

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Avant-propos

C'est un préjugé aujourd'hui répandu que la philosophie est vouée à


disparaître du fait des progrès de la connaissance scientifique. Ce préjugé
mérite d'autant plus d'être pris au sérieux qu'il est autorisé par une tradition
fort ancienne — aussi ancienne, en fait, que la philosophie elle-même,
puisque le dialogue socratique des Rivaux montre déjà le refus de la philo-
sophie au nom des exigences de la pensée scientifique et technique, comme
le dialogue platonicien du Gorgias illustre sa contestation par la revendi-
cation de l'efficacité politique et pratique. C'est donc une vue très superficielle
que celle qui consiste à croire que le problème suscité, à l'égard de la philo-
sophie3 par le développement des sciences et de l'action pratique n'apparaît
qu'à l'époque contemporaine. Sans doute ce problème prend-il une acuité
toute particulière du fait de l'extension prodigieuse du savoir scientifique
dans la période actuelle. Mais cette même extension rend complémentairement
tout aussi urgente l'exigence, par les individus et par les collectivités, d'un
mode de savoir et de réflexion qui ne se laisse pas entièrement fragmenter,
diluer et dominer par la spécialisation propre à la connaissance scientifique.
Depuis deux millénaires et demi, la philosophie se propose précisément
comme la forme de culture qui s'efforce de donner à une conscience à la fois
libre et raisonnable les moyens d'une réflexion systématique sur l'ensemble des
problèmes théoriques et pratiques. Sans doute la dispersion contemporaine
du savoir entre les différents domaines de la spécialisation scientifique
rend-elle plus que jamais nécessaire la présentation des démarches et des
résultats du savoir philosophique dans le développement de son histoire.
Cette présentation5 nous l'avons tentée à partir des moments qui, dans
l'histoire de la philosophie, nous ont paru les plus importants pour la consti-
tution d'une réflexion actuelle et pour la compréhension de l'état présent des
problèmes : elle s'arrête donc, pour l'essentiel, aux abords de la période
contemporaine. Sans doute pourra-t-on soupçonner que, si nous ne citons

AVANT-PROPOS 5
pas davantage de philosophes contemporains, c'est parce que nous n'éprou-
vons pas pour leur œuvre une estime exagérée. La raison du choix de nos
références est, cependant, autre : elle nous a été dictée par notre expérience
de professeur de philosophie et par la perspective pédagogique qui, dans la
rédaction du présent ouvrage, nous est restée essentielle. Nous n'estimons
pas, en effet, indispensable une introduction aux philosophes contemporains
pour autant que leur langage et leurs préoccupations sont les nôtres et sont,
par conséquent, immédiatement accessibles. En revanche, par leur problé-
matique comme par leur langage, les philosophes passés sont étroitement
liés à la période historique qui a été la leur, et la lecture de leurs œuvres
a, par conséquent, besoin d'une introduction. En même temps, la philosophie
présente résulte historiquement de tout le travail de la philosophie passée.
Sous cet aspect, la compréhension de la philosophie d'aujourd'hui exige
la connaissance de tout l'acquis philosophique antérieur. Préparer un public
à la philosophie moderne par la présentation de la philosophie passée,
resserrer le lien par lequel la philosophie, pour se rendre propre aux tâches
qui sont aujourd'hui les siennes, doit se rattacher à l'efficacité opérante
dont témoigne son histoire, telle est la tâche indispensable de l'enseignement
de la philosophie.
Nous avons exposé, dans le développement même de l'ouvrage, de quelle
façon nous entendions le rapport de la philosophie à son histoire. Nous
nous bornerons donc ici à définir sommairement les modalités de notre pré-
sentation de la philosophie. Nous avons cherché un niveau de difficulté
intermédiaire entre celui d'une première initiation — telle que l'offrent
les manuels scolaires couramment en usage — et la lecture directe des grandes
œuvres philosophiques. L'avantage des manuels nous paraît être la présen-
tation synoptique ; en fait, dans l'édition contemporaine, les manuels scolaires
sont les seuls à témoigner de l'exigence systématique qui a toujours été celle
de la philosophie. Au-delà du niveau de cette première initiation, le lecteur
peut toutefois souhaiter parvenir à celui des grandes œuvres, et se trouver
légitimement rebuté par les difficultés de tous ordres qui en rendent l'accès
difficile. La pratique des morceaux choisis des grands auteurs cherche à
fournir un moyen d'accès à leur pensée : mais, en présentant des textes
tronçonnés, séparés du contexte qui seul, par sa continuité, peut les rendre
intelligibles, et, qui plus est, disposés souvent dans un ordre arbitraire,
différent de celui qui avait été voulu par l'auteur, les morceaux choisis
nous paraissent constituer un artifice pédagogiquement déplorable. Nous
avons préféré présenter un texte continu, d'une difficulté moyenne, résumé
par des notes marginales et des figures récapitulatives, mais soutenu par
des références nombreuses, d'un niveau de difficulté plus grand. Nous croyons
ainsi rendre possible une lecture à plusieurs niveaux de notre ouvrage.

6 D E LA PHILOSOPHIE
Les citations en petit corps, toujours résumées dans notre propre texte, ne
sont pas indispensables à une première lecture. Nous espérons que l'argu-
mentation continue dans laquelle elles sont prises, et que Véclaircissement
auquel elles donnent lieu de ce fait, peuvent les rendre plus intelligibles
pour un approfondissement ultérieur, en même temps qu'elles donneront,
du langage et du mode de réflexion des grands philosophes, une pratique déjà
suffisante pour introduire à la lecture de leurs œuvres.
Sans doute notre ouvrage exige-t-il de notre lecteur une attention assez
soutenue. Mais, par ailleurs, il est appuyé sur une longue pratique de l'en-
seignement secondaire, et sur la connaissance directe, fondée sur la correc-
tion d'innombrables travaux d'élèves, du niveau de culture et de compré-
hension qu'il représente et permet. Nous prétendons donc que notre ouvrage
est accessible au niveau du baccalauréat. Peut-être est-il plus indiqué
après une première année d'initiation, mais nous croyons qu'il est utilisable
dès la classe urminale de renseignement secondaire. Sans doute lui repro-
cher a-t-on d'être, tantôt trop difficile, tantôt trop sommaire et trop expé-
ditif ; de telles critiques sont inévitables — en même temps que fondées —
à propos d'un ouvrage dont la prétention est de traiter, d'une façon assez
brève, de toutes les choses qu'on peut savoir et même de plusieurs autres qui
ne peuvent absolument pas être connues. Ce qui nous a donné le courage de
les affronter est la certitude que rien, dans l'édition philosophique contem-
poraine, ne remplit la tâche ingrate et nécessaire de fournir un intermédiaire
entre l'initiation élémentaire à la philosophie et la profondeur des œuvres
maîtresses.
Qu'il me soit permis d'exprimer à M. le Professeur Alquié mes
remerciements pour les grands encouragements qu'il a bien voulu m'adresser
après la lecture du manuscrit de quelques chapitres. Mes remerciements vont
également à la Librairie Hachette, et plus particulièrement à tous ceux qui,
à la Direction des Editions Classiques, ont travaillé à permettre la publi-
cation du présent ouvrage. L'acceptation du risque représenté par la publi-
cation d'un ouvrage de cet ordre ; la patience à supporter le délai des six
ans de travaux nécessaires depuis le premier projet jusqu'à sa réalisation
finale; l'aide précieuse apportée par la délibération et la réflexion
communes sur les ambitions et les modalités de présentation tandis que le
contenu était laissé à ma seule initiative avec la plus complète libéralité ; le
remarquable travail de l'imprimeur et le soin apporté à la mise en pages,
sont autant de titres à ma reconnaissance, non pas seulement en ce qu'ils
signifient personnellement pour moi, mais aussi du fait de l'hommage ainsi
rendu, bien au-delà de mon propre travail, à la grandeur et à l'utilité de la
philosophie.

7
AVANT-PROPOS

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