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Foudre et Révolte en Côte d'Ivoire

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2
© LES ÉDITIONS SCRIPTA, novembre 2024
Tél : (+ 225) 07 58 30 40 00
Abidjan, Côte d’Ivoire :
Mail : cnres2024@[Link]
Tous droits réservés.
fu

3
FOUDRE

Pamphlet

SYLVAIN TAKOUÉ

4
5
À la mémoire du Professeur Bernard Zadi Zaourou, qui fut
Universitaire, homme de Culture et des Arts, écrivain, poète,
ancien Ministre ivoirien de la Culture,

Pour avoir dit ceci :

« … Sache que c’est sur le terreau du silence des intellectuels


que prospèrent toujours les dictatures ; car à lui tout seul un
homme ne peut en imposer à tout un peuple et devenir
tyran».

Propos rapportés par Tiburce Koffi


in L’Intelligent d’Abidjan N°1495
du 17 septembre 2008, PP.6-8.

6
7
FOUDRE

Ivoiriens, on croirait, oui, qu’il est un messie


Dont la lanterne éclaire pour nous la vessie ;
On croirait qu’il est un ange à la blanche aura ;
On croirait qu’il est pur dans tout ce qu’il dira
De lui et de son esprit et de son âme ;
Que son haleine est, oh ! la douce flamme
D’encens que dégage tant le musc allumé ;
Qu’il est un dieu vivant et tout acclamé ;
Qu’il mérite qu’on soit pour lui à genoux ;
Qu’il a pour peuple un grand troupeau bêlant de gnous ;
Qu’il a pour couleur la blancheur de la neige,
Et du coton, et du lin blanc, et que sais-je ;
Qu’il est immaculé, la sainteté même,
La divinité incarnée et suprême,
Zeus se changeant en Jupiter, et vice-versa ;
La figure probe qui jamais ne vexa ;
Un nom de lignée royale, porté jusqu’aux nues ;
Une bouche d’évangile aux voix inconnues.
Oui, on croirait, que cet homme aux yeux blêmes,
Serait un pieu devant qui tous les problèmes
Fondraient comme la rosée sous le soleil ;
Que dès le matin même à son princier réveil,
Les peuples de partout, venus se prosterner,
Sans qu’il y ait un seul homme pour s’en consterner,
Se disposeraient à lui comme le tapis rouge
Où marche le grand souverain quand il bouge.
On croirait que cet homme qui s’appelle Dramane,
Qui tient notre peuple comme on tient un âne,
Qui lui est un lourd fardeau et qui l’éreinte,
Qui l’éperonne aux flancs où reste son empreinte,
Qui le musèle, le tient à la bride, l’affame
Sans qu’en retour ce peuple muet ne réclame
Sa portion d’avoine et sa part de liberté,
Sans que ce peuple espère un jour sa dignité,
Oui, Ivoiriens, on croirait, que cet homme-là
8
Est fait de la même chair que César ou Scylla ;
Ou qu’il serait comme le Charlemagne d’antan,
À qui personne ne pouvait dire : - Oh ! Va-t’en !
Ou qu’il serait comme l’invincible Attila,
Sombre conquérant qui broyait par-ci, par-là,
Des crânes d’ennemis sous son talon d’airain ;
On croirait, que ce si maladroit souverain
Qui s’appelle encore Alassane Ouattara,
Est un saint homme, etcetera, etcetera ;
Mais non, Ivoiriens ! Il n’est que le pape du mal.
Il nous montra tout d’abord un front baptismal.
De sa voix de jésuite ou de derviche,
Il nous parla ensuite de sa personne riche,
De son cœur où, comme une douce colombe,
Dormait la paix sans savoir que c’était une tombe,
De son esprit limpide, qui n’était qu’un rapace
Préparant ses griffes à être une menace,
Puis de son rêve à servir la République.

Là, fut tout le problème, car il eut la réplique


Des gens honnêtes et clairvoyants du pays,
Qui lui dirent non ; comme de pâles fruits cueillis,
Ces gens sincères furent descendus un à un.
L’ombre s’étalait ; elle annonçait quelqu’un
D’obscur, et de sombre, et de ténébreux. Un tueur.
Il se donna cette âme et eut cette humeur.
Son rêve de tant servir la République
Fut pour y sévir et tout changer en relique.
Il fit tout pour cela sans faire de cadeaux.
Il fallait que son nom fasse froid dans le dos.
Il fallait que son visage lisse au départ,
Lucifer devenant Satan quand il fut tard,
Devînt comme le masque d’un inconnu.
Cet homme donc, comme de nulle part venu,
Est devenu une hydre aux milles têtes.
De ses gueules il souffle mille tempêtes.
9
Sa robuste gorge écaillée fait peur à tous,
Car elle rugit de soufre qui donne la toux
Même aux bêtes, et aux joncs, et aux moços verts.
Et ses yeux flambant sous ses paupières ouverts
Sont d’ardentes braises prêtes à consumer tout.
Ses griffes enfin raides écorchent de partout.
Cet homme, Alassane Dramane Ouattara –
Béni soit celui qui un jour enfin le punira –
N’était donc pas ce messie autoproclamé,
Mais un tout obscur conquérant au bras armé.
Il annonçait la Terre promise, Cana an,
Mais il mentait ; à tout menteur, on crie : - Va-t’en !
Jamais il n’a été ni Moïse ni Aaron ;
Ni aucun autre prophète mais un avorton ;
Il a menti au patriarche qui le fit venir,
Il a menti au peuple qu’on fit hennir
Pour chanter ses louanges et son mérite.
Le temps était-il tant clément à ce rite,
Qu’il ne pouvait y mettre fin un jour ? Voilà
Le moment enfin venu de faire le holà !
Car, il est des moments où un peuple sincère,
En quittant le silence qui fut son repaire,
Et en ôtant son bâillon de fer, s’interroge.
Sur quoi ? Sur son avenir pris à la gorge.
S’il y pense, s’il y songe, s’il y médite,
Il verra qu’un pareil moment a le mérite
D’apparaître à ses yeux jadis tout aveuglés,
Et que ce qu’il faut faire, c’est des comptes réglés.
Car un peuple partout n’est pas tant stupide,
Comme on voudrait le faire croire dans le vide,
Car un peuple pense et réfléchit, même s’il est lent,
Car son destin est de ne pas rester indigent.
Le peuple, cet opprimé à qui l’on refuse
L’intelligence et la réflexion, et que l’on use,
N’est pourtant pas une bête de somme, âne,
Mulet, cheval ou bœuf émus que l’on fane
À porter si durement de lourdes charges,
À qui l’on fait tirer chariots et attelages
10
Ployant sans penser que ces pauvres bêtes,
Lasses, ne s’en plaindraient pas, ni jamais. Oui, certes ;
Ce sont des bêtes, elles, même si par moments,
Épuisées aux durs travaux des maîtres incléments,
Elles jettent pauvrement des cris et des râles,
Et ont l’œil révulsé qu’elles font aux soirs pâles,
Comme l’œil torve d’un humain malade et mourant.
Mais le peuple ! C’est un esprit qui comprend,
C’est une intelligence qui se réserve ;
C’est une houle qui attend son temps de verve ;
C’est une bourrasque qui a sa force en elle ;
C’est un aigle qui étend soudain son aile,
Et s’élance pour s’abattre net sur sa proie.
Et c’est un volcan froid qui au-dedans flamboie.
J’ai toujours été, pour cela, et pour ce droit,
Du côté du peuple qui, jadis à l’étroit,
Doit maintenant exploser à la face du prince,
À cette heure propice où tout au pays grince,
Et se libérer de ce bandit de grand chemin.
Ce prince qui, je le dis, n’en est pas vraiment un,
Je le réprouve ; il est nuisible au pays. Diantre !
Qu’avons-nous fait pour être comme dans son antre ?
Qu’avons-nous fait pour tant souffrir de son règne ?
Pourquoi c’est lui la plaie, et nous le cœur qui saigne ?
C’est pour cela que je me plains, et que je plains
Plus encore, parce que nous en sommes pleins,
Ce pauvre homme qui se dit prince et souverain.

Oui, c’est un pauvre homme ; il se dit de fer, d’airain


Sans doute forgés par Vulcain ; mais je le dis,
C’est un pauvre homme. De sa bouche, un paradis ;
De son esprit, une hérésie. En lui, en tout,
Un démagogue ; c’est là son meilleur atout.
Un homme tel que lui qui ment comme il respire,
Qui fait le mal aux autres pour bâtir son empire,
Qui ne comprend qu’un langage, vaincre pour vivre,
11
Soumettre pour triompher, avoir pour en être ivre
Le pouvoir qui le drape de pourpre et de gloire,
Oui, un tel homme ne peut être qu’un homme de foire.
Son règne est mauvais, fétide et nauséabond ;
J’en sonne dur le glas jusqu’au tout dernier gong.
Son règne est nuisible, c’est pourquoi je le combats.
Je le combattrai de toutes mes forces ici-bas,
Jusqu’à ce qu’il en soit fou et qu’il s’en aille.
Je lui dispute le pouvoir dans cette bataille,
Parce qu’il l’usurpe depuis deux mille-dix.
Des gens comme lui ne doivent pas être applaudis,
Mais lapidés jusqu’à la dernière pierre.
Pour nos vies, il est de la ronce et du lierre.
Je veux qu’il s’en aille chassé ainsi par nous,
Et qu’il nous laisse notre pays mis à genoux.
J’appelle donc ce peuple de Côte d’Ivoire,
Qui vit d’expédients et de la diète noire,
À tant devenir avec moi de la foudre,
Par nos colères qui ne peuvent l’absoudre,
Et en frapper son règne de pourpre et de sang.
Il faut que cet homme s’en aille tout frémissant
D’avoir eu la seule leçon de vie qu’il lui faut,
Lui qui n’hésiterait pas à mettre à l’échafaud
Le moindre contestataire de son régime.
J’appelle le peuple ivoirien à voir l’abîme
Creusé pendant quinze ans par ce grand fossoyeur,
Et de l’y jeter lui-même qui en a peur.
Que notre foudre par ses rayonnants éclairs,
Zigzags imparables que craignent les enfers,
Éclaboussent de lumière le visage
De cet homme fini que nous montre son âge,
Pour que l’on voie qu’il n’est plus qu’un fauve édenté,
À qui nous disons : - Va-t’en !

Quelle est sa fierté,

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À détruire l’avenir d’un pays ? Et quel nom
Croit-il laissé derrière lui ? Celui du canon,
Celui de l’alguazil, celui du fantassin.
Avec sa horde sombre, avec son noir essaim
D’autres alguazils et fantassins, cet obscur homme,
Sourd aux pleurs d’un peuple, et tout prompt au mal comme
Le Diable lui-même, a violé la Côte d’Ivoire,
Désacralisé en l’enrobant de pensée noire
La culture de paix de ce pays, et vaincu
Tout l’esprit de raison que notre peuple a vécu.
Voyez comme son nom Dramane, sonne le drame ;
Car c’est ce qu’il est, un drame, lui l’infâme.
En voulons-nous ? Non ! Ce que nous voulons aujourd’hui,
C’est ce que nous voulions hier, et que, fait inouï,
Nous voulons pour demain : la chute de ce diable !
Il a fait de chacun un esprit misérable :
Les penseurs ne pensent plus, ils sont tous muets ;
Les lutteurs ne luttent plus, ils sont faits mulets ;
Les objecteurs n’objectent plus, ils acceptent tout.
L’herbe est mieux que ces esprits qui rampent partout.
Jadis Socrate, aujourd’hui Pilate ; on se renie
Comme Pierre, on se tait comme une statue. Infinie
Est cette honte de l’Ivoirien devenu étrange,
Qui voit la nourriture et préfère la fange,
Qui voit la proie et préfère son ombre, qui sait
Qu’il faut lutter et préfère psalmodier un verset.
Pendant ce temps, l’homme du mal est là, il règne.
Pendant que nous le combattons avec hargne,
Pendant que nous voulons le prendre aux collets
Et le jeter dehors, loin de chez nous et du palais,
L’Ivoirien en chacun est amorphe, l’amibe
Lui étant préférable ; on montre l’aube,
L’Ivoirien en chacun préfère les ténèbres.
Et l’hydre qui tient le pays de toutes ses vertèbres,
En fait plus encore sa proie et s’en nourrit.
C’est ce que je refuse. La lutte sourit
Aux lutteurs infatigables par la victoire.
Et je le dis, ce prince et sa terrible gloire
13
S’en iront tomber, oui, dans leur propre abîme.
Cette aurore qui vient sera si sublime,
Qu’elle en illuminera cet abîme même !
Comme prince du moment, il se croit suprême,
Bientôt déchu, il ne sera que son ombre.
Quel que soit ce qu’est sa horde comme nombre,
Il s’écroulera avec elle dans cette chute.
Nous voulons en être libérés ; quand ? Tout de suite !
Oui, sans tarder ! Il ne faut plus perdre de temps.
Quinze ans à attendre, cela fait bien longtemps.
Il faut cerner le loup, il faut le prendre vif.
Qu’il ne prenne pas un vol pour fuir, ni l’esquif,
Comme il en a l’habitude ; non. Qu’il soit pris,
Cette fois-ci ! Et il faut qu’il ait bien compris
Qu’on lui a dit, d’un souffle : -« Va-t’en de chez nous,
Brigand » ! Tombons son masque, tirons son burnous,
Jetons sa cape par terre ! Ce n’est qu’un imposteur !
De ce poids, il a toujours été le porteur.
Quand il venait en deux mille-dix, en héros,
Ce n’en était pas un parmi ses zingaros,
Mais un faux brave ; depuis, il est resté tel.
L’imposture est son manteau démentiel ;
C’est notre Napoléon trois ! Son Sedan l’attend.
Pour longtemps nous en aurons l’esprit si content,
Que nous frôleront du front les nues dans les cieux.
Seulement, qu’il s’en aille ! Qu’il parte, ce vieux !
Qu’il dégringole de l’échelle posée là,
Au bas de son trône trop haut ! Oui, c’est cela
Que nous voulons, le voir tomber de haut, d’un coup !
Que cela lui soit dur de se remettre debout ;
Que sa tête cogne le sol avec grand bruit,
Et qu’il disparaisse, en se levant, dans la nuit…

L’homme dont la politique est un enfer ;


Le prince vomi que notre foudre et son éclair
Devront réduire en une chose minuscule,
14
Est comme le jour qui décline et recule.
Lui et ses charognards le savent, et c’est bien.
Il s’est rassasié avec eux, mais ce n’est rien.
Le ventre repus le matin, se vide le soir.
Il fera sombre et ils seront dans le noir.
Branlebas, à ce moment-là, quand la foudre
Qui se prépare dans les cieux pour en découdre,
Frappera net par-dessus leurs pauvres têtes.
Nabuchodonosor fut ému à ses fêtes,
De voir un doigt si brusquement apparaître
Dans un halo de lumière et de spectre
Pour lui écrire sur un mur comment sa chute
Attendue de tous – car c’était une brute –
Se fera pendant son règne de jouissances,
Fait de folles dépenses et d’extravagances.
C’est un exemple de bible, mais c’est un exemple.
Il vaut même pour les païens qui sont d’esprit simple,
Autant qu’il vaut pour les athées. Notre Alassane
Renié de partout mais qui a le crâne
De se croire encore aimé, sera cet exemple.
Ses folies du pouvoir sont d’une tare ample.
Alors oui, il s’en ira vaille que vaille.
Refusé, il n’aura pas d’autre trouvaille
Que de quitter honteux le trône et son Louvre.
Il y a devant lui une ère béante qui s’ouvre ;
Ce n’est, hélas, pas un horizon qui l’attend
Pour qu’il y aille être encore tout ce qu’il prétend,
Mais la plaine déserte où son vain esprit
Errera, solitaire fantôme dont l’on rit.
Comprend-il ce qu’on lui réserve, cet homme ?
Sait-il que personne ne sera économe
De sa colère contre lui et son régime ?
Pour ma part, depuis mon exil vécu sans crime,
Je lui jette, comme on jette une pierre, ce livre.
Non pas à ses pieds, mais au front, à son front ivre
De la gloriole princière, à ce front
Où tant de rêves et chimères tournent en rond,
Et d’où lui vient son faux air de brave conquérant.
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Je le descends de sa hauteur et de son rang,
En le lapidant avec ce livre qu’il mérite.
A-t-il tant respecté, lui qui s’en plaint vite,
Le peuple autant qu’il voulut qu’on le respectât ?
Le drapeau de son régime descendra du mât.
Et je le dis, comme je le lapide d’un livre,
Vous, Ivoiriens déçus, vous que la foudre enivre,
Lapidez-le aussi, lapidez-le de tout !
Faites-le ! Il faut autant au corbeau qu’au loup,
Aux charognards et aux hyènes sous nos courroux,
Des jets de roches, de pierres et de cailloux !
Faites ! De mon exil, je vois cela venir ;
Ce règne du scélérat, oui, il faut en finir ;
Roulez ce trône qui n’a été que trop debout,
Et qui a tant nargué le pays de bout en bout !
L’homme dont le régime doit ainsi descendre,
Car après la flamme il ne reste que la cendre,
N’est plus maître de rien ni de personne.
C’est cette lugubre heure qui pour lui sonne ;
Beffrois, tocsins, glas, cloches, cors et carillons !
Il entendra tout cela sonner par millions,
À ses oreilles pour lui dire : - C’est fini !
Malheur à lui s’il résiste ! – Ainsi est puni
Celui qu’un peuple ne veut plus voir au trône –
Car, sa fin sera une chose qui étonne ;
Ses derniers moments seront des moments terribles ;
Il préférerait, devant tant d’invincibles,
Aller de lui-même en exil au Tartare,
Pour y respirer le soufre à la fumée rare ;
Ou encore aller être captif de Cerbère*(9),
Et payer son obole à Anubis*(10). Fin amère.
Pour cet homme étrange qui en a trop fait,
Tortionnaire d’un peuple dont il triomphait,
Bourreau qui a à la place du cœur une pierre,
Il ne faut plus perdre de temps : rendons fière
Notre patrie par sa reprise et son rachat ;
Raclons tout au fond de nous, morve, glaire, crachât,
Et versons-en au pâle visage du prince
16
Pour que, comme geint le gond, sa dentition en grince,
Honni par cet acte d’abjection publique.
Oh, comme il fera beau d’en faire une relique !
Oh, comme il fera beau de le rendre vulgaire !
Oh, comme il fera beau de le voir par terre !
Cette leçon de vie, il la lui faut apprendre ;
Je te vais vous lui écrire longtemps qu’il faut rendre
À Pilate ce qui est à Pilate, c’est-à-dire
Son ignominie à blâmer par satire
Le Juste qui ne faisait que prédire l’avenir.
Oui, sous le règne de Dramane qui va finir,
Le fier penseur du vrai ravale sa pensée ;
Son idée est une proie visée et blessée ;
On cherche à lui couper sa main qui tient la plume ;
On cherche à poser sa tête sur une enclume
Pour qu’un forgeron sauvage, de son marteau,
Lui brise la nuque où siège son cerveau,
Et le front où ses idées en essaim sonore,
Prennent leur envol vers un but qu’on ignore.
Ou bien jeté à la Bastille, ou bien en exil,
Ce penseur ne peut que dire : - Ainsi soit-il !
Là-bas, il n’est plus un être humain, mais une chose.
Son sort est réglé. Dans l’ombre où il se repose,
La solitude vient et le mord au talon,
Serpent sifflant comme un vent sec d’aquilon.
Le penseur a cette vie quand il dérange ;
Le prince lui fait manger jusqu’à la fange,
Le punissant ainsi de trop penser contre lui.
Pourtant, vraiment, là naît en lui un astre inouï,
Qui lui transfigure le front : il devient l’Art.
La persécution est une chance, quelque part.
Elle donne au penseur persécuté une chose
Qu’il n’avait peut-être pas. Un destin, une cause.
Il l’empoigne comme un sabre. Son arme
Est celle-là ; le voilà debout en son âme.
Qu’en fera-t-il ? Eh bien, une chose certaine :
Comme à la manœuvre du navire un capitaine,
Comme un général au-devant de son armée,
17
Ô Barberousse ! Ô David ! Victoire proclamée !
Il éventre le Léviathan ! Il vainc Goliath !
Il met cet adversaire et cet ennemi à plat,
Il lui brise le talon, et lui renverse la tête ;
Et de son art du souffle d’où sort la tempête,
Il insuffle l’épopée de la victoire.
Ainsi en sera pour notre bête noire,
Que voilà quinze années de suite et d’affilée,
Subit cette Côte d’Ivoire maculée
Par sa souillure d’étrange tache et ombre.
Il se sait ainsi fini ; ce qu’il dénombre,
Ce qu’il comptabilise dans son calcul rapide,
Ce sont les instants qui lui restent dans le vide.
À quoi s’agrippera-t-il ? À rien qui vaille.
Son ambition le fuit, car il n’est plus de taille
À la tenir entre ses mains, et, effronté,
Commander encore au destin tout fouetté,
De se mettre à genoux devant lui. C’est fini.
Son temps de gloire, jour maintenant rembruni,
Plonge du bec comme un vieil aigle sans force,
Chassé dans l’air où il était si féroce,
Par l’éclair, par la foudre, par le tonnerre.
La chute d’un prince d’habitude est mystère ;
Mais celle du pantin qui se prenait pour tel,
Sera un fait si formidable et solennel.
Son écroulement sera à la mesure
Des pleurs du peuple dont il cassait la masure.
Et tiens, voilà : un curé avait protesté
De voir tant de pauvres gens au regard resté
Inerte quand leurs taudis furent ainsi détruits.
Il n’y avait pas de jours, il n’y avait pas de nuits
Où ces indigents et leurs familles massées
Dehors, dans les rues, essaims de mouches chassées,
N’étaient sans crier à l’aide, quand parla ce curé.
Ma voix se joignit à la sienne, moment sacré :

18
Vous avez parlé juste,
Et d’une voix auguste.
Hélas, la colère
D’un curé ne peut plaire !
Elle fouette le dedans,
Elle montre de dures dents
À ceux que le péché,
Mal sur leur tête perché,
Oint et fait d’eux des perdus.
Jadis contre leurs vains dus,
Jésus-Christ lui-même,
Le bras haut, le front blême,
Avait fouetté d’orgueil,
Œil irrité et vermeil,
Des vendeurs au temple.
Ce cri qu’on contemple,
Le vôtre, lancé haut,
Lancé comme il le faut,
Pierre de la fronde
De David, pierre ronde
Qui terrassa Goliath,
Philistin qui huait Jéhovah,
Votre cri, vous dis-je,
Est comme un prodige.
Oui, l’argent a perdu
L’homme au prince vendu.
L’homme n’a plus la vertu,
Il est de vices vêtu.
Il tremble face au gain.
Il veut moudre son grain
À la meule du prince.
Sa dignité grince.
Il s’en moque, il veut vivre
D’argent et en être ivre.
Il eut des frères, ici-bas :
Judas et Barabbas.
Les voilà riant ensemble.
L’argent les rassemble.
19
La gloire, la fortune,
Sans fierté aucune,
Sont ce qu’ils veulent tous.
Ils vont, sont à genoux,
Implorant au pied du prince
De la miette, même mince.
Car, ils veulent paraître.
C’est tout cela leur être.
Le reste ne compte pas.
Ils ont tous un compas,
Pour se mesurer l’art
De mendier jusqu’à tard
Le sou de plus pour eux.
Quant au peuple, ce creux,
Ils l’évitent, et c’est fait.
Voilà le but et l’effet
D’être une tête couronnée :
Ces vieillards, dans l’année,
Rêvaient d’être cette tête
Qui ne pense qu’à la fête…

Job donna l’exemple


De vivre saint et simple.
C’était un homme de foi.
La droiture fut sa loi.
Noble et grand travailleur,
Jéhovah vit sa valeur,
Et le bénit sur terre.
Job fut donc prospère,
Et sa maison, sa femme
Et ses fils eurent la flamme
Du bonheur dont l’on rêve.
Mais cela eut une trêve,
Car Job fut éprouvé.
S’étant soudain trouvé
Ruiné, sans fortune,
Ni biens, perdant chacune
De ses joies et chacun
20
De ses enfants, quelqu’un
Lui dit : -« Maudis ton Dieu
Qui te laisse en ce lieu
Où il n’y a plus rien.
Combien as-tu ? Combien » ?
C’était son épouse
Qui, voyant la bouse
Où Job couchait la nuit,
Quand le jour hâtif fuit,
Et la cendre tiède
Qu’il mettait comme remède
À ses plaies et lèpres,
Le répudiait aux vêpres.
-« Non, femme ! Oh, va-t’en
Te perdre avec Satan,
Mais j’ai foi en Yahvé ! »
Sa foi l’avait sauvé,
Et Jéhovah le bénit
Plus que le temps ne finit,
Et Job eut à nouveau
Une vie où il fait beau…
Prêtre, quatre-vingt-dix
Vieillards sont applaudis
Parce qu’on leur donne tout.
Et cela, où partout,
Des indigents dépouillés,
Restes de vie fouillés,
Sont en larmes et en pleurs.
Ceux qu’on arrose de fleurs,
Ceux qu’on arrose d’argent,
Ceux pour qui est urgent
Le bonheur plus que celui
Du pauvre diable qu’a fui
L’espoir et l’espérance,
Et qui est en errance,
Ces quatre-vingt-dix chefs
Retournés en leurs fiefs
Avec la joie de vivre,
21
Heureux vieillards qu’enivre
La gloire de ce qu’ils sont,
N’ont pas chacun au front
La noblesse de dire,
Haut au prince : -« Sire,
Donnez-en bien autant
Aux pauvres, à l’instant ! »
Non, ils n’ont pas eu, tous,
La foi de job, homme doux.
Ainsi sont les hommes.
Ils adorent les hauts dômes,
Les donjons, les sommets
Où trône l’appétit des mets.
Ceux qui sont jetés dehors,
N’ont pas tous ces trésors
Qui font que s’agenouille
Ce groupe qui verrouille
La foi et lâche l’esprit
Vers tout ce qui périt.

Ce pays, la Côte d’Ivoire,


Aime la fausse gloire,
Le faux nom, les faux ors.
C’est un pays livré aux sorts
Comme le mineur à l’abîme.
Il méritait d’être sublime,
D’être un ciel dont les astres,
Sans prédire des désastres,
Illuminent chaque front.
Il méritait, non pas l’affront,
Non pas la chose abjecte,
Non pas la sinistre fête,
Mais un chemin éclairé,
Mais l’espoir si sacré,
Mais l’avenir heureux.
C’est un pays fui par ceux
Qui pensent et dont l’esprit
Fait de chacun un proscrit.
22
Ce pays s’enivre d’erreur,
Et c’est ce qui fait peur.
Il va, soliloque,
Flotte comme une loque,
Titube, rase le gouffre,
Hoquette et sent le soufre.
On y aime être sale,
Par l’esprit qui est pâle,
Et par l’acte qui est bête.
On y aime perdre la tête,
Insulter la culture,
Et être en rupture
Avec la noblesse,
Préférant tout ce qui blesse,
Tout ce qui rend ivre,
Jamais par le livre,
Mais toujours par la tare.
Ce pays est un pays barbare
Que des titans à l’ancienne,
Pour que cela convienne
À leur esprit farouche,
En empoignant une fourche,
Broient sous leur talon dur,
Et transpercent d’un air sûr.
C’est un pays égaré,
Où l’on vit effaré.
On y est comme à la foire :
Luttes pour la gloire,
Amusettes enfantines,
Beuveries aux doctrines,
Comme aux brasseries,
Bruits et jacasseries,
Désordres, saleté…
Les vices y sont une fierté,
Les vertus y sont noyées,
Et les paresses choyées.
Oh, ce n’est pas un pays,
Quand les rêves cueillis
23
Du fond du firmament
Sont jetés violemment
Par terre et piétinés
Sous des godillots nés !
Oh, ce n’est pas un pays,
Quand les idéaux sont haïs !
Oh, ce n’est pas cela,
Un pays quand Attila
Règne et que ne règne
Le droit qui accompagne
Tout être humain sur terre,
Libre de ne rien taire,
Comme vous, ce curé,
Qui savez ce qui est sacré !
Autrefois un abbé,
Saint qu’on croyait tombé
Du ciel, était aimé,
Sans avoir blasphémé,
Comme le Christ lui-même.
Il voyait un problème,
En disait un simple mot,
Et priait comme il le faut,
Pour que tout fût réglé.
Un abbé n’est égalé
En cela par personne,
Quand le tocsin sonne.
En parlant du pays, curé,
Tout a tremblé, apeuré.
Votre voix fut terrible,
Elle a atteint sa cible.
Le temps sera magnanime,
Clémence du ciel sublime,
Pour les oiseaux sans nids,
Qui font des cris infinis,
Autant que pour ceux-là,
Indigents que voilà
Jetés dehors et sans toits,
Et restés tous sans voix.
24
Ils avaient leur masure,
Un foyer qui rassure,
Une famille réunie.
Leur peine est infinie,
De se voir trahis, livrés
Au vide, au néant, écœurés.
Pas de maison, pas d’école ;
Oh, quel est ce rôle,
Fait sinistre, sinistre drame,
Que joue le destin infâme
Dans leur existence ?
De quel foyer leur pitance
Viendra-t-elle pour nourrir
Tant de gens que mourir,
Leur est préférable,
Qu’être ruinés sur du sable ?

Ainsi avais-je parlé en cette poésie


Faite à ce bon curé qui blâmait l’hérésie*(13).

La misère, quelle honte


Qui se montre et monte
Sur le front de l’homme !
L’ombre si noire comme
L’anthracite, l’ébène,
Et pour qu’elle fasse peine,
Le cul de la marmite !
Elle nous va, nous imite,
Nous suit partout et colle
À notre être qu’elle vole.
Tel est paysan, il souffre ;
Tel est ouvrier, un gouffre
L’attend dans la mine ;
Tel autre, une vermine
25
Qui végète ou rampe ;
Tel autre, soldat qui campe
Dans des tranchées béantes
Où aux heures suppléantes
Il sera mort demain.
Tel autre encore un humain,
Mange, lui, la fange
Où la truie surnage,
Et boit de l’eau de pluie.
La misère, chose inouïe !
Elle fait du talon d’homme,
Pour qu’il soit économe,
Un sabot de bête
Qui va et que soufflète
Le vent qui frappe l’oiseau,
Et qui plie le roseau.

Dans le pays, oui, les gens sont l’ombre d’eux-mêmes ;


Ils ont une vie faite de souffrances extrêmes ;
Ils mangent la boue, la crotte, du gribouillis ;
Ils ont au fond des yeux des regards tout bouillis
Par les braises de leurs existences misérables.
Ce sont des gueux qui se voient indésirables.
Ils tendent la main, font la manche – des mendiants !
Quand feront-ils entendre des soupirs riants ?
Leurs jours sont les mêmes et ils ont les mêmes
Nuits : chagrins sur chagrins, problèmes sur problèmes.
Ils ne savent même plus si l’oiseau qui chante,
Loue la nature, ou si le couchant enchante
Les rêveurs au regard rivé vers l’horizon.
Ils vivent, c’est tout ! Et saison après saison,
Leur espérance de vie prend froid et diminue.
Qu’est-ce qui donc les attend sous la sombre nue ?
La tombe ouverte qui déjà leur tend les bras.
Pendant ce temps, le prince et les siens sont bien gras
Et dodus, pleins d’embonpoint : rien ne leur manque ;
26
Ils ne sont pas des gens que la faim efflanque ;
Ils se goinfrent, ils font bonne chère, ils font ripaille.
Quand affamé le peuple couche sur la paille,
Le prince et les siens ont de l’huile qui coule
De leur bouche repue au gras. Eux que saoule
Le bonheur qui manque à tant et tant de gens,
Volent encore l’argent du pays et font plus d’indigents !
Oh, quelle malédiction est-ce d’être là,
De les voir narguer les miséreux que voilà,
Et de ne pouvoir rien faire pour leur arracher
Leurs mains qui mangent et volent autant ! Qu’être archer
Aurait pu résoudre la chose autrement !
Il y a tous ces torts béats sous le firmament,
Qui se répandent comme un champ hirsute
D’herbes tueuses d’épis de riz, et pas une minute
Pour que justice soit rendue ! Ciel ! Quel drame !
Ce qu’on vit sous ce prince, est infâme.
Les coups qu’il donne sont les mêmes,
Et ce sont les mêmes pleurs chez les gens en œdèmes.
Quelle main autre que la sienne, plus terrible,
Viendrait-elle faire de ce prince la cible ?
C’est cette raison, Seigneur, qui m’anime :
Frapper ce monstre, d’une droite sublime !
Faire s’écrouler sa fierté ! Réduire à néant
Ce qu’il a de plus cher et qui le fait géant !
Faire mordre la poussière à cette canaille !
Le voir hennir comme un cheval qu’une faille
Fait tomber dans un précipice ! Et bien sûr,
Faire que ses rêves n’aient pas le bleu de l’azur !
Ce prince, si je devais l’avoir devant moi,
Face à face, je le mettrais plus en émoi
En lui crachant un mot qu’il n’aime pas entendre :
Mossi ! Étranger ! Intrus !

Il va se rendre
À une évidence : qu’il s’est piégé lui-même !
L’on ne récolte que ce que l’on sème :
Il a joué son jeu sur la haine pour les autres ;
27
Cette haine lui revient avec des forces monstres ;
Lui qui a renié ses origines, on le renie ;
C’est son salaire payé ; c’est sa folie punie.
Qu’il est tout drôle de ne pouvoir à présent
S’en tirer avec un honneur tout reluisant,
Quand tout le monde nous lâche ! Triste scénario,
Que ce coup de théâtre ! Confusion ! Imbroglio !
Visage honteux ; fâcheuse situation. Regarde
Ton honneur couler comme une vidange ; garde,
Prince, ce visage-là, oui, jusqu’à ta fin !
D’un seul souffle, le peuple gai dira : - « Enfin ! ».

Peuples de Côte d’Ivoire ! Refusez tout


De l’homme venu agneau, qui n’était qu’un loup !
Refusez d’entendre sa voix fêlée vous dire
Qu’il veut être là encore, et pour le pire,
Qu’il demande en parlant bas votre suffrage !
Crachez-lui alors dessus ! Ignorez son âge,
Et faites-le courir en le prenant en chasse !
Faites-en un gibier dont la course ne dépasse,
Il serait bon en hyène claudiquant. Faites !
Il faut que ses narines soient stupéfaites
De tant respirer l’air dans cette poursuite !
Il craint cela, et sait que la carotte est cuite.
Il est le fardeau qu’il faut déposer par terre,
Le sort qu’il faut conjurer sans plus se taire,
Le mal qu’il faut exorciser. C’est maintenant
L’heure sublime de le faire en le tenant
Par une tenaille ; c’est maintenant qu’il le faut !
Il n’est plus le milan, il n’est plus le gerfaut
Dont l’œil dur perçant seul suffisait, comme avant,
À faire pâlir les téméraires le bravant.
Non, ce Dramane-là a perdu de sa superbe ;
Il est devenu fragile comme l’herbe.
Passons-lui dessus nos semelles pour de bon,
Il n’est plus rien. Montons la voix, haussons le ton,
28
Vous verrez qu’il baissera son visage blême.
Ce même visage était un feu suprême,
Que l’on craignait tant de regarder en face.
Mais voilà que tout s’éteint, et que tout s’efface.
Alors, ô peuples, faisons-lui payer ses crimes !
Eux, ne s’effacent pas, ils sont comme des primes
Qui sont en hausse quand la tête est réclamée !
Réclamons la sienne ; nous sommes une armée,
À chasser, à poursuivre ce hors-la-loi,
Ce grand criminel qui a mis toute sa foi
À défier la justice pour se croire tout blanchi.
C’est là que, si révoltés, nous aurons franchi
Le but de le rendre justiciable. Allons
Le chercher au moment même où nous parlons !

Pilleurs et pillards nous gouvernent depuis quinze ans.


Nous sommes des oies, des poules et des faisans
Face à eux qui ont le fusil, le canon, le glaive.
Quand nous en parlons, notre parole est brève,
Au point que les mouches avec leurs bourdons frêles,
Sont plus audibles que nous. Ô voix nouvelles
Que fait ce livre bruissant, faites entendre
Le tonnerre et sa foudre qui font mieux rendre
Au prince ses sautes d’humeur d’un simple homme !
Qu’il ravale sa voix qui braie et qui est comme
Une voix venant d’outre-tombe ! Et qu’il sache
Qu’il sera très bientôt quelqu’un qui se cache !
Son parjure est indéfendable, dites-le lui !
Dites-lui aussi qu’il nous est d’un grand ennui ;
Qu’il est comme la larve de la pourriture ;
Qu’il est comme du pus ayant son odeur impure ;
Qu’il est comme la bave d’un chien pris de rage.
Parler encore en notre nom comme un sage ?
Oser encore dire : -« Je suis le chef de l’État » ?
Continuer à vivre pour cela et en l’état,
De nos rentes, de notre fisc, de nos taxes ?
29
Non, non et non ! Effaçons lui toutes ces traces !
À bas cette fausse majesté ! Et à bas
Cette vieille lune dans les branlebas
De l’abjection publique ! Honte à son visage !
Honte à son règne que salit tout hommage !
Prince désavoué, honte à ton rêve de dieu !
Quand tu seras parti, notre ciel sera bleu.

Face à Dramane, la peur, la crainte, l’angoisse


La psychose, et chacun en sa gorge coasse,
Sans pouvoir faire entendre sa voix qui dit Non.
Un seul parle-il ? Au fusil ! Et au canon,
Quand c’est le peuple ; là est sa force de prince.
Mais là, est encore plus, la force qui évince :
Le grand réveil de la plèbe, sourd grondement,
Roulement de tonnerre dans le firmament,
Pour que frappe la foudre imprévisible,
Fendant tout obstacle qui s’en fait la cible,
Et que fuient les chiens de l’enfer, les cerbères.
Mais face à Dramane, dis-je, face à ses colères,
La frousse de tant de gens qu’on croyait tous forts,
Aujourd’hui transits, tétanisés par des sorts,
Frappés d’esprit par des djinns inconnus ;
Les intellectuels du pays, les plus connus,
Ceux qui d’habitude avaient la grande gueule,
Ceux qui faisaient l’esprit tournant comme une meule,
Ceux-là ont cousu leur langue, fermé leur bouche,
Et tu leur voix devant un scélérat farouche.
Où sont-ils donc, nos Rousseau et nos Voltaire ?
Où sont nos Homère, Dante, Virgile, que taire
Était vraiment impossible à attendre d’eux ?
Là, se trouve le visage laid et hideux
Du chien peureux cachant sa queue entre ses pattes ;
Là, se trouve l’amère chose, briser les pactes
Que la société noue avec ses défenseurs,

30
Ses combattants d’idées, ses supposés vainqueurs,
Ses guides, éclaireurs, chevaliers et maîtres,
Tous devenus aujourd’hui de grands traîtres.
Où sont-ils, ces objecteurs ? Où sont-ils, ces couards ?
En se suivant, ils cancanent comme des canards
Allant dans la basse-cour qu’on leur a faite.
Ils y sont parqués pour chanter, d’une verve surfaite,
Les louanges et les éloges d’un prince qui n’est rien.
Ils ont tourné le dos au peuple, pour combien ?
Pour combien d’argent ont-ils vendu leur esprit ?
Aucun d’eux, hier inspiré, aujourd’hui n’écrit
L’épopée vraie de cette illustre bataille
Du bien contre le mal. Ils ne sont plus de taille
À lutter ainsi, soldats blottis aux tranchées,
Paysans aux barricades, mais eux, voix cachées
Pour que personne n’en entende rien. Rejette
Ta grandeur, ô soleil ! Grandiose défaite !
Face à un prince qui n’est plus qu’une vieille lune,
Face à un homme que même son ombre importune,
Face à un brigand qui sait qu’on va le prendre,
Les intellectuels sont impuissants à se rendre
Plus utiles, plus zélés, plus fiers au combat.
Ils tremblent du corps quand on les cite au débat,
Comme des soldats apeurés tremblent des piques.
À quoi bon compter sur eux sans leurs répliques ?
C’étaient leurs dures répliques faites au tyran,
Qu’aimait le peuple indigné, cet ouragan
Allumant ces volcans ; plus rien de tout cela.
Ce beau rôle est vaincu : silence ici, et là,
Écroulement ; où ? Dans l’abîme, dans le gouffre.
Mais c’est à ce bon peuple captif et qui souffre,
C’est à ce peuple qui ne demande qu’une chose,
Chasser Dramane, c’est à ce peuple, ma cause,
Que je parle ainsi, moi le moindre des penseurs :
Donnons-nous la main, en taisant nos cris et pleurs,
Formons une tourbe qui soit un massif essaim,
Et hurlons ensemble, réunis par ce grand dessein
De faire partir l’usurpateur de titre
31
Qui s’en complait tant, qui nous brandit sa mitre.
Nous avons ce grand travail à faire, tourbe,
Renverser un trône que déjà la chute recourbe,
Et faire fuir le prédateur qui le tient encore.
Ce qu’il ne sait pas ni ne voit, ce qu’il ignore,
Car les ors du pouvoir l’aveuglent tant, ébloui,
C’est que cette traque se prépare en bas. Oui,
Elle s’échafaude pour sûr, pièce par pièce.
En deux mille vingt-cinq, un homme de l’espèce
De Dramane ne peut plus rien faire de force.
Ses mousquets cracheront de l’eau à leur amorce.
Ses soutiens d’hier le lâcheront, il sera seul.
Quand un prince fini tremble comme le glaïeul
Au vent ; quand c’est sa tête qu’il faut qu’il sauve ;
Quand il n’a plus qu’à s’enfuir pour cela, chose grave,
Les siens le lâchent et le fuient comme la lèpre ;
Ses soutiens se dispersent, ne voyant plus son pourpre ;
Son armée le renie, et le voilà livré,
Livré aux fourmis comme un boa mal préparé.
Ce plan est en marche. Nos généraux ? Des livres
Comme celui-ci ; nos armes ? Des esprits ivres
De justice, comme moi-même, qui sont des foules,
Des meutes, des essaims, des vagues, des houles,
Des souffles, l’ouragan, la tempête, l’orage,
Tous ceux qui en avaient marre, et sont en rage,
Paysans, fermiers, ouvriers, croque-morts et pâtres,
Les ménagères révoltées, quittant leurs âtres,
Toutes ces marées humaines ruisselant,
Coulant, et courant pour transformer l’élan lent,
Refusant les entraves et les barrages,
Ces gens de toutes les villes et de tous les âges,
S’en iront inonder et noyer un règne
Tout à fait bâtard, qu’il fallait que l’on craigne.
Oh ! Quel rugissement terrible ce serait !
Quoi ? Un mécréant gouvernait décret après décret,
Imposait sa seule volonté ; en notre nom
Et au sien propre, en chargeant de boulet son canon,
Ratifiait des traités étrangers, pour lui-même ;
32
Était le maitre des destins, la voix suprême
Qui commandait à la pluie et au beau temps ;
Qui se donnait à vivre les plus beaux instants
D’un règne dont personne ne voulait dans le pays,
Et qui obligeait par l’angoisse du treillis !
Et voir maintenant que l’on pouvait, d’un cœur plein
De justice, d’un esprit devenant du lin
Flottant dans l’air comme un drapeau de liberté,
Arracher cette liberté par la fierté,
Et redonner à la patrie son droit perdu !
Non, le pays ne serait pas si longtemps vendu !
Tout cela était donc bien possible pour nous !
Au lieu de cette reprise en main, que de gnous
Apeurés, nous étions, peuples, sous cette fausse
République tenue par ce faux prince ! Hausse
La voix, te dis-je, ô livre mien, et hurle
Nos révoltes et colères où se brûle
D’impatience le temps de l’outrage lavé !
Hurler « Haro ! » nous manquait, battant le pavé.
Livre, prends le devant de la scène ! Hurle « Haro ! » ;
Haro ! à ce régime qui fait du zingaro
Un général d’armée ! Haro ! à Dramane,
Et à sa République fantoche qui se fane !
Haro ! à cet être que je plains de toute mon âme !

Oui, je plains ce personnage ; il est infâme.


Un pourceau assis sur son même faux trône,
Vaudrait mieux que lui.

Ce qu’il a fait, qui le couronne,


Prendre le pouvoir par les armes, comme un brigand,
Imposer son nom à tout le pays, comme un gant
Allant à n’importe quelle main, et faire – cerise
Sur le gâteau, alors que c’est une bêtise –
Une troisième République en deux mille-seize,
Une chose de sa gloire, qui le met tant à son aise,
Est digne d’un autre âge, que notre siècle refuse,

33
Comme il refuse tout ce qui en abuse.
Cette fausse République, on la brisera
Et, réveillés de ce mauvais sommeil qu’on pleura,
On en éparpillera les morceaux aux porcs
Qui les piétineront dans leur boue. Nos remords,
Ceux que nous avons, d’avoir tant laissé faire
Cet individu, intrus apparu sur notre aire,
Commanderont à notre acte de reprise.
Car, cet individu que le pouvoir grise,
Qui a forgé une République et en est roi,
N’a pas compris qu’on n’en voulait pas, ni de sa loi
Constitutionnelle, aux pages rougies de sang.
Un vent mystérieux souffle, tout frémissant,
Et emportera ces pages dans les ténèbres.

Des biches, des gazelles, des cobs, des zèbres


Broutant à souhait l’herbe tendre des prés sauvages,
Cela est dans leur nature de vivre des ravages.
Mais un régime dont les gens broutent l’argent,
Par troupeaux entiers sans que ce soit dérangeant,
Il fallut que ce Dramane fût au pouvoir
Pour voir ce spectacle navrant, du matin au soir.
Des tribus et castes de sa communauté
Font ripaille, empochent fortune en toute fierté,
Volent ce qui n’est pas à eux dans les caisses
De l’Etat où ils se servent ; pas de baisses
De tels actes ; au contraire, puisque le temps passe,
Et qu’ils se savent de passage, chacun amasse
Autant qu’il peut prendre de billets de banque :
Il suffit d’ouvrir les coffres où l’on planque
Le gros magot du pays ; ils ont toutes les clefs,
Comme les biches ont pour mâles tous les cerfs.
Chacun remplit tous ses sacs avec sa pelle,
Et rentre chez lui satisfait. Cela s’appelle
Voler, détrousser, brigander ; hélas, ce sont
Ces voleurs, et détrousseurs, et brigands qui font
34
Le régime fort dont Dramane est si fier !
Quand nous viendrons, ce ne sera plus comme hier ;
Car nous viendrons bientôt, avec un autre régime,
Nouveau, neuf, novateur ; un régime qui supprime
Les traces des quinze ans de vol du clan de Dramane.

Pour cela, peuple ivoirien, toi qu’on a fait âne,


Porteur du fardeau d’une République étrange,
Il faut que, dans cette bataille qui range
D’un côté, ce régime de gens farfelus,
Dont les derniers temps de règne sont superflus,
Et de l’autre côté, nous, redresseurs des torts,
Lutteurs de la cause juste, briseurs des mors
Et des bâillons durs, nous que fuiront Rastignac
Et ses autres bandits entendant le tic-tac
De l’heure qui tourne et fait que leur fin approche,
Il faut que – entends-tu sonner notre cloche ? –
Le pouvoir te revienne maintenant, et en vrai !
C’est de cet autre côté-là, côté sacré,
Que je suis ; et c’est pourquoi, exilé, je lutte.
Je lutte pour briser au régime que je réfute,
Le crâne où est forgé le mal tant dénoncé.
Je lutte pour lui broyer le cerveau défoncé
À cette drogue dure qui l’enivre et l’égare,
Le pouvoir usurpé ; je lutte contre cette tare.
Il faut qu’une République digne de ce nom
Soit bâtie par nous, mis ensemble, compagnon
Auprès d’une compagne, et frère auprès d’une sœur.
Il nous faut un régime qui soit bâtisseur
D’avenir, oui, mais tout d’abord du temps présent.
Résoudre la pauvreté des masses, est pressant ;
Résoudre les inégalités, est capital ;
Résoudre la guerre fratricide, est vital.
Celui qui a engendré cela, n’y peut rien.
Il n’est, au fond, qu’un faux brave, un vaurien.
C’est pourquoi nous devons le chasser bien vite
35
De là, du palais qu’il occupe comme gîte,
Et qu’il souille tant de sa sombre personne.
Son régime en a fait la ruche où bourdonne
Une colonie de guêpes sauvages qu’il faut
Déloger en les enfumant. Est-ce pour bientôt ?
Non, c’est pour maintenant, peuple ! Le temps presse,
Décidons la chose. Nous voulons que cesse
Le flot des crimes qui font couler le sang des nôtres.
C’est maintenant qu’il faut y mettre fin ; ces autres,
Jamais ne le feront, les crimes sont leur vie,
Leur passion, leurs fantasmes. Une patrie asservie
Par un tel règne, voilà ce que nous avons.
En voulons-nous pour longtemps encore ? Rêvons
Mais ne dormons pas ! Peuple, une chose est sûre,
Nous panserons ensemble notre blessure.
Laquelle ? Cette blessure morale du fer
Entré crument dans notre âme, et y est amer.
Guérir de cela, fera revenir de loin
Ce peuple que tu es et dont je suis témoin,
Peuple violenté, violé, honni, martyrisé ;
Peuple en sang, gémissant et non-autorisé
À penser pour lui-même ; peuple fait captif
De négriers pour qui la loi reste le canif.
Dormirions-nous à laisser continuer ces choses ?
Nous sommes appelés aux métamorphoses
Qui font qu’un peuple soumis devienne libre.
C’est cette urgence qui m’habite et qui vibre
Dans mon esprit. Ai-je tort ? Je ne le crois pas.
Est-ce mon devoir ? Je réponds oui !

C’est le glas
Qu’on vient alors d’entendre sonner, là : ma voix !
Elle hurle : - « En avant, marche ! », comme autrefois
Faisait-on pour les cavaleries d’Europe.
À moins d’être borgne, aveugle, ou myope,

36
Le prince Dramane voit même en songe,
Lui qui se sait jusque-là pape du mensonge,
Cette marche sourde du peuple venir à lui,
Et que ce n’est pas une rumeur. L’astre avait lui,
Quand Melchior, Balthazar et Gaspard, rois-mages,
Marchèrent dans le désert pour faire des hommages
Au Christ né. Il est temps d’aller à la rencontre
Du destin qui nous attend. C’est ce que je montre,
Peuple, par ce livre qui parle de demain,
En visant aujourd’hui. Allons ! Donnons la main
Au courage ; osons ! Ce grand but nous est inouï ;
Marchons-y ! Il ne faut pas qu’il soit évanoui
Dans le sable mouvant de l’hésitation !
C’est l’honneur fait au fronton de notre nation.
Ce ne sera pas un char qui rendra superbe
La victoire rêvée, même du jeune imberbe
Qui ne sait pas encore lire les signes du temps,
Mais notre pas mis en cadence comme les instants,
Pas décidé, allant stoïque, allant tout droit
Pour reconquérir la liberté et le droit,
Ces trésors humains perdus sous des godillots
De soldats zélés, de soldats menant aux billots,
De soldats aux ordres d’un homme plus borné qu’eux.
Lui et ceux de son régime ne sont pas des dieux,
Mais des creuseurs d’abîme. Or, les dieux, ces astres,
Ne dorment pas dans l’abîme. Loin des désastres,
Ils appellent l’homme à être à leur ressemblance.
Dramane leur ressemble-t-il ? Quelle malchance
Pour lui de n’être qu’un démon ! Prince du mal !
Prince du crime ! Prince du pire ! Dans son val,
Que d’ossements desséchés, blanchis par les vents !
Que de squelettes de gens qui étaient des vivants !
Le sable n’a pu enfouir en lui tous ces morts ;
C’est pour que l’avenir appelle aux remords
Ceux qui ont fait ces tragédies. En tout premier,
Le prince Dramane ; plus que la vie d’un palmier,
La sienne devra être longue pour vivre
Chaque jour comme un supplice, l’âme qui se givre,
37
Les yeux d’un blessé becquetés par des vautours,
Un damné qui, après avoir fait tous les tours,
Appelle à lui la mort qui ne vient pas. Ce damné
Qui s’est lui-même fait tel, esprit irraisonné,
Devra boire au goulot jusqu’à la dernière goutte,
Le fiel de sa propre haine butinée sur sa route.

Pleurer sur le monde ?


Non, penser, réfléchir
Jusqu’à ne plus fléchir,
Même quand le mal gronde.

Hélas, qu’en nous l’esprit


Fasse le mouvement
Qui sous le firmament
Fait le mal si petit !

Alors, grandit l’idée,


Du bourgeon au cèdre.
Qu’a-t-on à y perdre,
Que notre urne soit vidée ?

L’homme pensif, voilà


Le moule du penseur !
Il se fait défenseur,
Et il vit pour cela !

Voilà tel que je suis,


Homère, Hugo, huées
Roulant, jamais obstruées
Par les jours et par les nuits !

Voilà mon Art : l’Esprit !


Il vit, il va, il fouette
Et fait que l’on jette
Tout de ce qui périt !
38
Mais attendez : il pense ;
Il crée et il rêve
Son roulis est sans trêve,
Puisque la Muse l’encense !

C’est le monde pleureur


Qu’il apaise par l’Art.
Avant qu’il ne soit tard,
Il lui fait vaincre l’erreur.

Mais oui ! Un dur penseur


Invente son airain.
Son esprit souverain
A le peuple, pour âme sœur.

C’est pourquoi il s’en arme


Pour bien le défendre.
Dans l’arène, Alexandre !
Ton destin te réclame !

Pleurer sur le monde ?


Non, penser, réfléchir.
L’idée nous fait agir,
L’Art nous crée, lui qui fonde !

Nous avons un aventurier connu du monde ;


Celui dont nous parlons dans ce livre : un immonde !
Il est venu d’on ne sait plus où, mais chose grave,
Il n’a pas de mère, sauf inventée. Il en bave.
Il s’en justifie. On le croit. Et sa patrie ?
Reniée, elle aussi, car il en a honte. Flétrie,
Sa raison lui trouva de quoi prendre sa revanche.
Le raccourci est fait : dans le hasard, il penche
Pour le pouvoir, qu’il veut. C’est décidé en lui.
Il en fait une fixation, il en est ébloui.
Se venger de ceux qui l’ont vexé, passe par là :
39
Devenir un problème dont sous cape il parla,
Devenir prince par les armes. Il y croit.
Cette croyance au-delà de chaque toit,
Le mène au rêve d’habiter un toit plus haut
Que tout : le palais présidentiel. Il lui faut
Ce donjon de prince pour être le souverain.
Impossible, dit la loi de fond, d’une voix d’airain !
-« Alors, ce sera la guerre ! », rétorque le héros
Nouveau, homme irascible face à des blaireaux.
Soit. Rien du temps qu’il s’était donné ne dura,
Et sa guerre vint. Le pays entier en pleura,
Puisque ce bas conquérant lui mit des brides,
Et lui fit de pires sévices : des rides,
Des cicatrices, des stigmates visibles
En quinze ans de soumission balafrée, ans terribles.
Et le pays en est là, indigné sous la torture.
En est-il satisfait, ce tyran ? Sans voilure,
Il répond : « Non ! » ; il veut que cela continue,
Qu’il soit jour après jour porté jusqu’à la nue,
Qu’on accepte qu’il écrase quand il marche,
Qu’il rit quand on pleure, ou quand il se fâche,
Qu’on l’implore, et qu’il rote quand on a faim,
Qu’il soit le tigre et que le peuple soit le daim,
Qu’il brise ses os, et que lui, peuple, applaudisse.
Non, jamais plus ! À son tour, il faut que glapisse
Ce tortionnaire sous nos innombrables mains !
Sortons de partout, sortons de tous les chemins
Pour nous emparer de lui ; il est notre proie,
À présent ; il faut qu’en son froid regard flamboie
L’étrange lueur de la frayeur qui prend un sot.
Chargeons nos fusils, les mots, et donnons l’assaut !
Écrabouillons-en ses murailles et entrons
Au palais qui le protège. À vos socs, forgerons !
Allez donner des coups de vos fers à son portail !

40
On a laissé se faire un fief et un sérail,
Et de la mauvaise herbe y pousser toute drue,
Des ronces, et des lierres, et dans chaque coin de rue,
Des rhododendrons. Cela envahit et étouffe.
Et on a laissé quelqu’un se faire une étoffe
Et devenir Pompée avec son manteau rouge ;
Et de Charybde en Scylla, dans chaque bouge
On va de mal en pis, on va de pire en pire ;
On manque de tout chez soi, on manque de sourire
À nos enfants qui nous regardent sans comprendre,
À nos épouses qui croient que le cœur n’est plus tendre
À les aimer tant, comme aux débuts des amours.
Mais pour lui Pompée, Charybde, Scylla, heureux jours !
Il se goinfre avec les siens, et il se vautre
Dans l’insolence de l’aisance que n’a pas l’autre.
Il fait de l’argent public la pluie*(14) qui les baigne,
Pendant que le reste du pays est à sec sous son règne.
Lui, ce Pompée, ce Charybde, et ce Scylla,
Sa figure de prédateur qu’il nous dévoila,
Ne le sauvera pas du piège qu’il s’est lui-même
Tendu à ses pattes de fauve. Le problème
Du pays, c’est lui, la maladie du pays, c’est lui,
La perte du pays, c’est lui. On sait tout aujourd’hui.
Il a couché avec le destin ; résultat,
Un enfantement terrible, terrible constat :
Le drame d’être un drame de société,
D’être le drame de chacun et de tous. Cité
Comme tel, il ne s’en est plus du tout caché :
Son vrai visage n’est plus dans l’ombre ; cherché,
Il est trouvé, là, en plein soleil de midi.
Et que voit-on ? Un visage de frère et d’ami ?
Non, une figure de Gorgone, de bête
Inconnue de notre monde, et surfaite,
De chimère…

C’est pourquoi rien de bon, vraiment,


Ne vient de lui, puisqu’il n’est qu’un être véhément.
Ses airs irascibles, ses tempêtes dans un verre,
41
Lui viennent de là ; il s’irrite pour se plaire ;
Souffle des narines comme un buffle atteint
Quand il se plaint ; c’est de cette façon qu’il est peint,
Et il s’y complaît ; c’est ainsi qu’il gouverne,
Et il s’en enorgueillit. Être dans une caverne,
Y faire sa vie de primitif et d’attardé,
Devrait lui convenir, puisqu’il a tant gardé
L’instinct du primate dominateur et bourru.
Regardez bien alors comment ont toujours paru
Son visage démoli par la colère, et ses yeux torves,
De même que son rictus aux gaietés brèves,
Quand il se vexe pour peu. Regardez-le bien,
Il ressemble à un iguane ou autre saurien.
Mais passons, et continuons son procès. Qu’est-il,
Comme prince ? Un tas de vices qui font son péril.
Ce que nous voulons, c’est de ne plus le voir là ;
Ni sur le trône ni au palais. Dehors, Scylla !
Dehors, Charybde ! Dehors, Pompée ! Emporte tes mœurs !
Un autre pays pour lui, qu’il le trouve ! Qu’il aille ailleurs !
Qu’on nous en débarrasse, qu’on nous le jette
Loin de chez nous, que foire tout ce qu’il projette !
Nous en avons marre ! Nous en avons assez !
Et tous ses travaux ne sont pour nous qu’œufs cassés.
Nous n’en voulons pas ; nous n’avons pas demandé
Qu’un guerroyeur nous civilise, ni qu’un rôdé
De la truanderie vienne nous mettre la poudre aux yeux !
C’est ce qu’il faut lui dire pendant ces adieux.
Aura-t-il le temps de faire ses bagages ?
Tant pis, on les lui jettera aux pieds ! Des sages
Diront sûrement en plaidant pour cet homme :
-« Il est le mal, et le mal qu’il fit est énorme ! »,
Car plaider pour lui, c’est l’enfoncer plus encore.
Des ténèbres furent, il nous faut l’aurore.
Et ce n’est pas ce diable, ce n’est pas ce djinn
Qui en tuera les rayons d’or dans le jardin
De notre nouvelle et radieuse République.
Celle-là, non, celle-là ne sera pas oblique.
La droiture en tout, voilà le but de la lutte.
42
Donc, il faut une autre République qui débute
Par l’honneur et qui ait pour grandeur la droiture.
Pour tous, ce sera la fin de la forfaiture.
Ce n’est pas entrer ainsi dans la légende,
Mais dans l’histoire ; ni dans la propagande,
Mais dans la réalité. Depuis deux mille-seize,
Nous avons une République de la braise,
Du soufre, du brûlot. Elle n’est pas la nôtre.
Elle a son fondateur qui est pire qu’elle : l’apôtre
Du mal ; qu’on s’en éloigne et qu’on l’isole !
Hélas, c’est une parenthèse qui désole !
Elle n’a rien d’un peuple, mais tout de cet homme.
À vous, terrassiers, cet honneur qui assomme :
Assommez-nous cette bâtisse de la grandeur fausse !
Faites-en un gouffre, faites-en une fosse.
Que rien d’elle n’existe, et pas de lui une trace ;
Que notre colère souffle et l’efface ;
Que notre foudre en soit l’anéantissement !
En deux mille-quinze, c’était un avertissement
Par un premier livre ; cette fois-ci, prince,
C’est l’ensevelissement – qui fait que tout grince –
Par ce second livre. Oui, je ne démords pas ;
Oui, je ne m’apaise pas ; oui, je ne lâche rien, hélas !
La plume est plus robuste, c’est celle d’un aigle.
Tordez-la, elle reste la même. C’est la règle,
Écrire, ne capitule pas. Brûlez cette plume,
Si vous le voulez, elle devient plus sublime !

Mais à ce régime qui nous tient dans son cloaque,


J’adresse, oh ! cette petite bourrasque :

Vivez, chantez, faites !


Corbeaux, vous qui coassez
Sans en avoir assez
De vos sombres fêtes !

43
La République pourrit
Sous vos becs et griffes,
Et vous en croyant califes,
En faisant tant l’esprit,

Vous lui tournez autour,


Lugubre cercle noir,
Qui du matin au soir,
Et chacun à son tour,

Lui becquetez, tous,


Les yeux et le cerveau.
C’est votre puant caveau
Crevé de tous les trous.
Oh ! Faites, vous dis-je !
Garnissez vos becs pleins
De sa chair, et je plains
De voir là votre prodige !
Qu’attendions-nous de vous,
Vous qui ne savez faire
Que ripaille et plaire
À votre estomac doux ?
Faites, mais faites donc !
Dévorez ce qui reste
De ce pays qui empeste,
Et que renie le jonc !

Mangez ses entrailles,


Broyez bien ses boyaux ;
Ce sont vos temps royaux,
Nous en sommes les pailles

Qu’il suffit que la braise


Enflamme pour disparaître !
Il ne faut rien mettre
De côté, et à votre aise,
44
Rassasiez-vous, corbeaux,
Et coassez bien encore !
Des trônes qu’on ignore,
Se changent en escabeaux !

Non, ce n’est pas un pays,


Ni une République
Que vous avez cueillis,
Mais une vaine relique.

Car chaque fois que va


Son nom aux oreilles,
Chaque fois que rêva
Votre bande de corneille,
Aux gloires, à la fortune
Données par ce pays vain,
Aux gens sans aucune
Noblesse, l’acte divin,
Le ciel a été sombre,
Et la terre encore plus.
Vous savez votre nombre,
Mais vous êtes superflus.
Votre esprit gouverne,
Mais il est vraiment mauvais ;
Les gens de caverne
Sont préférables en vrais.

Et votre soif de règne


Effraie le faon dont l’œil
Tremble et s’imprègne
Comme à la peur pareil.

Le pays que vous tenez


Est un terrier de mites
Qui montent jusqu’au nez
De vos fables et mythes.
45
Descendez donc un peu
De vos donjons si hauts
Sous votre grand ciel bleu,
Que c’est comme des billots

Qui donnent du vertige


À qui les contemple.
Votre règne se fige
Au granit d’un temple,

Et vous croyez, tout naïfs,


Que c’est l’éternité
Des cèdres et des ifs
Qui attend votre fierté.
Ici un zingaro,
Là-bas un alguazil
Qui mettront le haro
Pour que soit en exil
Votre cohorte de gens
Qui sont des imbéciles.
Hier, tous furent indigents,
Et beaucoup étaient dociles.
À présent, vous voilà
Arrogants et bêtes.
Le temps pour le holà,
Vient mettre fin à vos fêtes !

À une femme du nord,


Qui avait cru en vous,
Mais que frappa un sort,
Et que personne de doux

Parmi vous ne vint voir


Ni n’aida comme il faut,
Je fis ce poème un soir,
Pour qu’elle ait le cœur haut :
46
« Madame, ayez foi.
La prière, cette loi,
Qu’Allah Très-Haut offre,
Est pour celui qui souffre
La divine guérison
Qui vient en sa saison.
Le soir où tout se calme,
Elle résonne dans l’âme
Comme dans le cosmos.
Elle est faite de purs mots
Dans la voix d’une femme
Qu’on écoute et acclame,
L’irradiant de rayons,
Bonheur que nous cueillons.
Oh, votre mal s’en ira,
Et votre cœur sourira !
Iblis n’y pourra rien,
Car Allah vous veut du bien.
Respirez, vivez, faites
Tout ce qui a l’air des fêtes !
Vous êtes pour votre mari
Le bonheur que n’a tari
Aucune de vos souffrances.
Nos femmes, ces chances
Que nous avons à nos côtés,
Sont nos pures fiertés.
Priez sans cesse, priez !
Une voix vous dira : - Oubliez !
Car Allah répond mieux,
Du fond des glorieux cieux,
Aux prières des femmes.
Les soirs, doux et fermes
Doivent être les mots
Que vous faites en gros
Au Dieu vivant qui veille
À votre santé pareille
Au grand bonheur qu’attend
Votre foyer qui espère tant ».
47
*

Être heureux, c’est faire


D’autres heureux, et plaire ;
C’est tirer son semblable
Du puits misérable ;
C’est donner un rayon
Qui éclaire le sillon ;
C’est faire l’obole,
C’est offrir sa parole,
C’est tendre le geste
De ce qui nous reste
À celui qui en manque ;
C’est la goutte faite flaque,
C’est la flaque faite mer ;
C’est faire moins amer
Le temps dans la masure,
Être le regard qui rassure,
Être l’esprit qui féconde,
Être le cœur où abonde
La bonté, le partage
Que l’on fait à tout âge ;
C’est vivre avec autrui
Et être son astre inouï ;
C’est ô Job éprouvé,
Avoir ton cœur lavé
Des cendres et souillures
Qui furent tes blessures…

Fais ta part du devoir,


Qu’elle soit extraordinaire.
En reposant le soir
Ta tête lasse mais fière,

48
Dis aux tiens : -« Je l’ai fait,
Ma tâche est accomplie ! ».
Qu’est –elle ? Le bienfait !
Donne-le, et oublie.

Hélas, c’est trop attendre


De l’autre, du semblable !
Il sait y prétendre,
Se vantant d’acte louable,

Vendant du vent, du faux,


Traître de la bonté,
Moissonnant de la faulx
Le mensonge éhonté,

Mais ne sait guère offrir


Ce qui aide et soulage,
Rosée qui fait fleurir
L’âme du partage !

Oh ! Soyons bons et doux,


Les uns aimant les autres !
Fléchissons genoux,
Comme des apôtres,

Devant la misère
Qui humilie l’homme,
Ô Bonté nécessaire,
Ô Toi, que telle on nomme !

Le dur regard que j’ai,


Ne veut pas dire cœur dur.
Non, ce dont je suis sûr,
Depuis que je plongeai

49
Mon esprit tout entier
Dans l’univers du Livre,
Depuis que j’en suis ivre,
Jusqu’à mon souffle dernier,

Depuis que l’Art me porte


Jusqu’au seuil des dieux,
Et que je vois au mieux,
En rêvant de la sorte,

Ce que nul autre ne voit,


Oui, je suis devenu
Comme un être inconnu,
Au regard bien dur. Soit.

C’est que ce regard plein,


Intense en sa fixité,
Refuse la cécité
Que hait l’œil cristallin.

C’est que j’ai devant moi,


Un but dans un gouffre,
Un peuple qui souffre,
Un mal plus grand que soi.

L’histoire de la chute de Napoléon premier


Est instructive, en voici le récit entier :

Le père, roi à quatre-vingt-dix ans, est mourant


Et le fils, qui n’a que dix ans, est au courant.
Le concile se tient au sommet dans le royaume,
Car du nid du vieil aigle doit poindre un front de môme.
C’est la règle du règne et de la régence
De voir l’avenir frais que le vieux sort agence.
L’arbre qui meurt ne donnera que son fruit
Tout comme le silence se fait quand va le bruit.
50
Les tribus du royaume sont blêmes et livides
Car sur les fronts se lit l’avenir dans les rides.
Les penseurs et les prophètes scrutent l’horizon
D’où va venir, sortant du néant, l’étrange saison.
Que va donc advenir de la vie sous les cieux ?
Nul ne le sait et tout le monde en est soucieux.
Le prince, frêle encore comme une herbe,
Est dans une attente candide et superbe.
C’est l’étoile du matin qui paraît au front,
C’est l’espérance que les tribus applaudiront,
C’est l’écume voulue par le nocher en mer.
Il rit et rêve, ravi. Son temps n’est point amer.
Il n’a pas besoin de savoir, il vit et joue.
Son hochet n’a qu’une manche et n’a qu’une roue.
Qui sait si sous ce front insouciant et extasié,
Cupidon n’a pas mis un esprit rassasié ?
L’enfant, qui ne sait même pas ce qu’est un trône,
Va y détenir le pouvoir que l’on prône.
Soit. Il bâille mais n’a pas faim. Il ne sait rien.
Mais voilà que le destin qui se joue est le sien.
Son jeune front portera la couronne énorme
Et sa main de jeune fille, le sceptre difforme.
Le sait-il ? Encore moins. C’est une chance d’être enfant,
Car on a le soir heureux et le matin triomphant.
On a sous la narine qui enfle et que la joie enivre,
L’air pur des jouissances qui font qu’on se sent vivre.
Job, à la bouche amère, jalouse Cupidon.
Vulcain tout rougi n’a pas dans l’œil le pardon
Qu’a Aphrodite.
Le royaume est tout plaintif
De voir le roi mourant, comme le flot pleure l’esquif.
C’est un homme austère vénéré par les siens,
Mais il a vécu tous ses jours jeunes et anciens.
Booz et Judas ont existé, lui, a vécu.
Il ne s’en va pas de la terre comme un vaincu,
Car il a été puissant et jamais ruiné.
Ce roi mourant avait été un homme bien né

51
Comme Adam, comme Abraham, comme Moïse.
Mais une destinée lui avait été promise,
Avoir un fils qui sera au trône à sa mort.
Des coups de canons tonneraient pour sceller ce sort
Et pour dire que l’infant sortira du berceau,
Portant encore ses billes et son cerceau.
Et le roi bientôt parti, voici venu le fils.
Or, il lui faut régner comme roi. Prier face au crucifix
Ne doit pas être la chose de ce futur souverain.
L’héritier, quoi que jeune, doit être d’airain.
Son âme ne doit pas être celle des prêtres.
Souvent, dans la montagne de ses ancêtres,
Il doit frapper et tuer du poing le fauve
Et ne pas être quelque couard qui se sauve
Quand même apparaîtrait l’ombre d’une brindille.
Mais le jeune héritier était comme une fille
Et cela décevait fort bien son père mourant.
Et ce qui était à la fois bête et marrant,
C’est qu’il jouait à la marelle et aux papillons
Au perron du palais et dans quelques sillons.
Oh ! comme on aime à voir nos enfants nous ressembler !
Un lionceau est la fierté qui fait trembler,
Quoi qu’inoffensif encore, les brebis et les faons.
Nous sommes, nous, les pères, et eux, les enfants.
Notre sang, comme la sève, doit couler en eux
Et c’est de cette façon que l’on est heureux.
Mais le prince au front frais n’a pas le cœur qu’il faut.
Son regard qui devrait être celui d’un gerfaut,
Hélas ! n’est que le doux regard d’une colombe !
Et le père qui le sait, à deux pas de la tombe,
N’est pas heureux de mourir et a ce souci.
Il voudrait avoir un trépas plus adouci
Et disparaître ainsi au fond du firmament.
Il songe à son royaume et à comment
Son fils y deviendrait baobab ou cèdre.
Mais il sent au fond de lui ses forces se perdre
Et psalmodie parfois des prières sans les finir.
C’est que ce souverain sent près de lui hennir
52
Les chevaux de la mort venus le prendre. – « Soit,
Se dit-il, ainsi va la vie ; c’est le néant qui boit
Au goulot de l’invisible. J’ai fait ma part
Et mon devoir. Que Yahvé me croie, s’il n’est tard,
Et qu’il me pardonne d’avoir eu un fils enfant !
C’est dit ».
Et l’œil de ce roi jadis triomphant
N’avait plus la lumière que craignaient les siens.
Il ne pouvait plus revoir son royaume et ses biens,
Car il était mort dans le silence de cet instant.
On sentait des souffles s’en aller en empestant
Pour rejoindre les rapaces des cieux blêmes.
Grand Dieu ! Il est de ces heures suprêmes
Où on ne sait, qui, de la vie ou de la mort,
A la faulx ou le panier de la moisson. Sort
Et chance sont les deux tétons de l’existence
À la bouche du genre humain. De la distance
Que se font le pleur et le rire, roule le destin.
Le roi mort, qui ira au banquet du festin ?
Le fils. Qui est-il ? Le voici :
C’est une rose
Qui doit avoir une épine et quelque chose
De grave qui fait un souverain sur ses terres.
Ce qui éclaire sa prunelle sont des mystères
Que nul ne peut sonder. Ce n’est pas un homme
Mais un démiurge qu’on honore et qui somme.
Au lieu de cela, on a un morveux de bas âge
Qui devrait encore faire son apprentissage.
Le prince, un marmot qui n’a pas toutes ses dents,
Devra croquer le monde avec des yeux ardents.
Il devra supporter sur son épaule frêle
Les charges qui se foutent qu’il ne soit qu’un merle.
Il va régner et jouir autant que les grands rois.
Il va aussi subir, dans sa vie, les grands désarrois
Et se faire brûler au feu des conquêtes.
Mais lui, qui ne pense ni aux luttes ni aux fêtes,
Et qui a les joues si fragiles qu’on l’en plaint,
53
Ciel ! n’a pas demandé, ici-bas, d’être craint.
Il aurait voulu n’être qu’un enfant qui passe,
Tenant son hochet en main, qui va et jacasse
Dans le chemin et dans la vie. Mais être au trône
Et quitter le berceau, c’est quitter la matrone
Pour aller au bûcher. Qui voudrait boire le fiel
Et refuser le lait ? Or, le providentiel,
Était de voir cet enfant monter au trône,
Avec le sceptre en main et au front la couronne.
S’essayer vif aux crocs, aux griffes et aux morsures
Et porter à jamais le masque d’invisibles blessures.
L’enfant comprenait-il cela ? Se savait-il prince ?
Entendait-il le bruit de la chaîne qui grince
Et qui liait son sort au destin du règne ?
Il est des vies que le mystère imprègne
Comme le crépuscule que l’ombre envahit.
Mais la vie d’un enfant que celle d’un prince trahit,
Doux Jésus ! était-elle souhaitable à ce gosse
Qu’on condamnait à avoir l’esprit d’un colosse ?

Ce n’est pas Napoléon premier ainsi décrit,


Mais l’enfant qu’il fut peut-être, et dont on rit.
Devenu Napoléon en vrai, son histoire
Mêle à ses conquêtes, défaite et victoire.
Il n’a pas été, non, une rivière calme.
Son esprit qui fut impétueux l’en réclame.

Dans cette île volcanique de Sainte-Hélène,


Où soufflent les vents marins à perdre haleine
Sur l’étendue sinistre de l’océan furieux,
Avait vécu exilé comme s’il fut vieux
L’homme qui tenait le monde de son époque
Dans le creux de sa main et dont le souffle rauque
Balayait les ambitions contraires à la sienne.
Son esprit était antique et son âme ancienne,
Disait-on de lui, car il aimait la guerre,
Cette chose inouïe qui rend la vie amère,

54
Et où l’épée, le fusil, le canon ensemble
Massacraient des armées entières dans le comble.
Cavalant jadis son cheval blanc, cet homme
Fut d’ambition démesurée qu’on nomme
L’appétit, et fut vu partout comme un ogre.
Sous son crâne bouillonnant qui n’était pas maigre,
Vivait l’épopée d’un empereur conquérant.
Premier Consul de France, il voulut plus grand rang,
Rêvant seulement d’être l’empereur du monde.
Il livra batailles sur batailles à la ronde,
Et Austerlitz, et Eylau, et Wagram et Arcole
Furent les victoires brillant à son épaule.
Cet homme qui avait à son éperon l’étoile
Qu’il sembla prendre aux cieux au noir voile,
Et qui ne dormait guère sans avoir vaincu,
C’était Napoléon premier.
Il avait vécu
Comme Attila, comme Auguste et comme Persée ;
Sa majesté aux quatre coins du monde dispersée,
Était la cape pourpre qu’il portait nuit et jour.
Son ombre était une nue et celle-ci sa tour.
Son front ardent et colosse comme un dôme
Ne se satisfaisait de porter, poids énorme,
La couronne même que porta Charlemagne.
Il voulut son Louvre plus haut qu’une montagne,
Et son sceptre plus géant que le cèdre d’Orient.
Il commandait plus fort à son armée, lui criant :
-« Mitraillez ! À moi la gloire et la fortune » !
Et au pas de charge, par l’action opportune,
Soldats en avant et en arrière les généraux,
Tous attaquaient pour faire de lui un sombre héros
Rentrant à Paris en triomphant dans sa berline.
Napoléon n’était pas homme qui s’incline ;
Il était plus que Samson étranglant le lion
Et pouvait jusque dans son antre de rébellion
Poursuivre Cerbère et lui trancher la tête.
Que ferait même au milieu des flots en tempête

55
Le Léviathan énorme à la gorge écaillée
Face à ce titan à l’épée de sang émaillée ?
Il n’avait plus qu’à se repaître d’héroïsme
Et qu’à s’engoncer dans son éternel charisme.
Il ne vivait pas plus avec les songes morts
Des chevaliers d’autrefois qui n’avaient de mors
À leurs chevaux, qu’avec la couardise des preux.
C’était la voix emplissant les plaines et les cieux ;
C’était lui la foudre, lui qui tenait l’éclair ;
C’était son souffle qui pesait sur le temps et l’air.
Il dominait l’Europe, l’Afrique, l’Orient ;
Il regardait tous les États vassaux et en riant,
Leur criait : -« Votre avenir est à moi, peuples vaincus » !
Et alors, il paradait.
Ses malles d’écus
Débordaient d’or, mais il ne s’en rassasiait guère.
Une seule chose l’importait : faire la guerre.
Faire la guerre aux peuples du Nord, du Sud, de l’Est ;
Voir plus grand que l’ambition elle-même ne l’est.
Ses fanions et ses bannières flottaient aux vents,
Pendant que ses cavaleries, aux jours levants,
Marchaient dans un sombre remuement de sabots.
L’homme qu’on disait plus trapu que les nabots
S’en venait alors à être un géant des batailles.
C’était un grand stratège qui vainquait sans failles ;
Il n’avait même qu’à mêler, au crépuscule,
Sa voix à celle des chevaux pour que recule
L’ennemi s’effrayant que des sagittaires ailés
Descendaient des cieux d’où ils étaient appelés
Pour en finir avec lui, au côté de Napoléon.
Et sous ses yeux hagards, tout passait au pilon.
C’était vaincre ou être vaincu, tuer ou être tué.
Dans les vallées, au lieu le plus craint et obstrué,
Le sang ennemi jaillissait au flanc des coteaux
Et y donnait à boire aux sombres corbeaux.
Et Napoléon jubilait comme un écolier ;
C’était ainsi ; nul au monde jamais n’a pu oublier

56
Ses noirs triomphes à l’aube de sa gloire.
C’était une bête carnassière qui en sa foire
Faisait ripaille autant de la chair d’hommes tués
Que de l’or volé aux autres peuples conspués.
Qu’avait-il à craindre ? Qui pouvait faire peur
À celui qui coupait de son épée la fleur ?
Il lui fallait voir des ruisseaux de sang fétides
Couler des montagnes de cadavres vides,
Et prendre à tous ces morts leurs trésors protégés,
Les condamner ainsi sans les avoir jugés,
Pour se taper la poitrine et se dire vainqueur.
On disait qu’il n’avait pas d’âme ni de cœur,
Qu’à son bicorne venait se poser le merle
Qui cherchant un nid doux où cacher sa perle
Trouvait là un roc dur où l’œuf se cassait net ;
Et que tous les autres oiseaux, du martinet
Au rouge-gorge, des mésanges aux moineaux,
S’en fuyaient à tire d’aile se cacher aux roseaux
Quand ils voyaient l’œil flambant de Napoléon premier.

Qu’en advenait-il du paysan ou du fermier ?


Napoléon dans son auréole semblait une fable ;
Plus que l’extase, sa vie était ineffable ;
C’était l’incommensurable, la démesure
Prenant place sous une formidable armure.
On racontait encore qu’à des batailles,
Pour tomber et franchir de hautes murailles,
Son cheval se cabrait tant qu’il touchait, puissant,
Les nues de ses sabots, car c’était un pur-sang
Fait même pour bondir d’un coup au fond des cieux.
Les cavaliers ennemis qui voyaient des dieux
Le cheval hennir ainsi contre eux, plus couards même
Que le lièvre, s’enfuyaient à une vitesse suprême
En s’écriant tous : - « Le Diable est descendu sur nous » !
Non, ce n’était que ce Napoléon.
Tous à genoux,
Les peuples faibles et leurs pays plats, criant à Dieu,
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S’en remettait à cet empereur ; et pour peu
Que quelques autres tenaient tête dans le lointain
À son vœu de dominer, destin incertain,
Il reprenait souffle et se lançait au galop
Pour conquérir cet autre monde, fût-il un îlot.
Il n’avait de joie que par le feu et le sabre :
D’un coup d’épée il tranchait le centenaire arbre,
Et d’un coup de canon il prenait la terre.
Il voulut tout couler dans ce sombre mystère.
Il comptait ses batailles et ses conquêtes
Sur le bout de ses doigts au milieu de ses fêtes
Et trouvait que cela était peu encore.
Et de sa voix rageuse, puissante et sonore,
Il jurait à ses aides de camp d’en finir
Avec le monde que nul autre ne peut unir.
Tout passer au fusil et à la baïonnette,
Tout sabrer, soumettre et vaincre à l’amusette ;
Car oui, c’était pour Napoléon un jeu d’enfant,
Que de prendre à sa merci un peuple, et triomphant,
S’en aller crier sa victoire aux portes de Paris.
C’est de cet appétit qu’il était fort épris ;
Il avait la sombre guerre dans ses entrailles,
Celle qui fait d’un homme debout sur les murailles,
Pierres écroulées, le vainqueur des hommes tombés
Au champ de bataille ou à ses pieds courbés,
Et en tirer grandeur, et gloire et fortune.
Jamais il ne fut cet homme qu’importune
Cette soif inextinguible du bonheur morne.
Son désir fut sans fond et fut aussi sans borne.
Au soleil couchant son front restait livide,
Préparant, tandis qu’il regardait dans le vide,
Une conquête plus sinistre que hasardeuse.
Pensif, il ressemblait à la solitaire yeuse
Où jadis un faune avait joué de son hautbois.
Et sur ses cartes il traçait ses effrayantes lois
Qui disaient à ses garnisons : - C’est pour demain !
Dès l’aube, c’était parti ; tenant l’épée en main,
Napoléon sortait le premier de sa tente.
58
Son regard était tel que partout on le vante,
Fait d’éclair, féroce, foudroyant, forcené.
On dirait que c’est pour cela qu’il était né.
Ce n’était plus un homme, mais un aigle fauve.
Qui l’affronte se perd, qui le fuit se sauve.
Son épopée noire s’écrivait à ciel ouvert,
Du bout de l’épée comme du bout du bec ; vert,
Le vallon de ses guerres passait au rouge,
Et son vent passait sur le cottage et le bouge
Où dormaient les pauvres gens rêvant de bonheur.
Autant un prince est fier autant tient à son honneur
Le pauvre diable qui se nourrit de fange
Et en donne aux siens dans leur masure étrange.
Celui-ci est un ouvrier, celui-là un pâtre,
Et cet autre un semeur ; tous veulent avoir sur l’âtre,
Bouillant le soir venu, une marmite énorme
Où cuit le ragout qui fait devenir chacun un homme
Aux yeux des gosses qui ont foi et d’une femme qui aime.
Seulement, voilà : chez eux, pas de cœur ferme
Où l’amour et la foi sont un rempart aux guerres.
Leurs existences même sont rudes et amères,
Parce que des princes gloutons leur prennent tout.
Napoléon dont le grand nom claironnait partout
Ne fut pas un homme quelconque ni ordinaire ;
Il tenait la terre entière pour son aire ;
Il était Crésus, et il était Tibère ;
Jamais sa bouche n’a dit : - « Je te libère »,
Quand elle disait d’un pays : - « Je te prends » ! Hélas, oui !
À ce moment-là, et c’était un drame inouï,
Sa narine enflait du souffle de vaincre,
Son regard qui avait quelque chose d’ocre,
Et qui était comme du soufre, s’enflammait ;
Son puissant front qui voulait être le sommet
Faisait briller, aux yeux de tous, cet ardent but
Qui ne s’éteignait qu’une fois atteint ; et le luth,
Et la rixdale, et le tambour de la victoire
À laquelle son armée se mettait à boire,
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Jouaient de leurs sonorités jusqu’à l’infini.
Peut-être qu’au fond du voile tout rembruni
Des cieux où l’on entendait un sourd roulement,
Quelques séraphins ivres dansaient au firmament
Derrière le trône endormi de l’éternel Dieu.
Napoléon fut un homme de gloire et de feu,
Qui se brûlait la vie par les deux bouts ; Diantre !
Qu’il ne fut pas éternel ! La vie où l’on entre
A aussi son côté par où l’on sort : le berceau,
Qui fait naître en promettant que tout sera beau,
Égale le tombeau, et l’homme n’est qu’un souffle.
On a beau être un taureau au terrible mufle,
L’heure où tombe la force toujours arrive.
Néron attend de l’autre côté de la rive
Que l’on traverse en esquif l’eau noire du Léthé.
Mais peut-elle faire oublier que l’hiver était l’été
Et que celui-ci était la forge de Vulcain
Au temps du règne de Napoléon, cet autre Caïn ?
Non, l’histoire n’oublie pas ; elle a sa mémoire.
Elle a son entassement.
Ainsi faut-il croire
Que le grand Napoléon fut cet empereur-là ;
Ces autres grands, César, Charybde et Scylla,
Eurent pour eux la terre ; Napoléon voulut le ciel.
Son fantasme humain ne fut que démentiel.
Son sort se joua dans une plaine de Waterloo.
Tant que c’étaient Wagram, et Arcole, et Eylau,
Et Austerlitz, et bien d’autres victoires d’or,
Toutes chantées du clairon d’airain et du cor,
Oui, tant que c’étaient ces fabuleuses prises
Où l’on hurlait son nom dans les villes conquises,
Et tant que c’était lui l’aigle de l’empire,
Qui à l’heure sombre où tout vaincu soupire,
Volait, imbu de lui, de clocher en clocher,
Sa fable était la falaise et le rocher,
Sa cape impériale noyée dans le pourpre
Recouvrait l’immense monde sous sa propre

60
Ambition d’être ce Napoléon premier. Et vrai,
Il disait fier au monde : - « Longtemps je vivrai,
Et longtemps je serai » !
Fut-ce donc bien le cas ?
Toujours il fut le problème et le tracas
Des autres seigneurs à qui il faisait ombrage
Dans cette Europe même qu’il prenait pour sa cage.
Alors, réunions, conciles, conclaves entre eux ;
Ces seigneurs endeuillés et aux regards vitreux
Se mirent en cercle pour faire naître un complot.
C’en était trop ; - « Isolons-le sur un ilot
D’où il ne reviendrait plus comme pour l’île d’Elbe » !
Avaient conclu ces sombres seigneurs. Sur l’herbe
Chacun essuya son pas et s’en alla sûr.
La chose était dite : sous son glorieux azur,
Il faut éteindre l’astre qu’est cet empereur.
La grandeur du pouvoir fait celle de l’erreur ;
Dans son dos, tandis qu’il rêvait encore de guerre,
Le complot ourdi prit forme ; et amère
Sera la chute de l’aigle impérial de France.
Il connaîtrait enfin la pire souffrance
Que connurent ceux qu’il eut pour adversaires.
On abrégerait là ses anniversaires,
On lui enlèverait de sa grande bouche
La superbe coupe de vin où, farouche,
Buvait jadis même le dur Attila qu’il aimait ;
On le descendrait bas, lui qui fut au sommet ;
Et sa tête de colosse, sans couronne,
Flotterait dans le vide pour qu’il s’en étonne.
Comme l’aubépine en fleurs, il se verrait beau,
Croyant avoir même un trône pour escabeau,
Mais le monde le tiendrait pour hideux ; - « Crapule,
Crapaud, et crasseux » ! dira le monde ; - « Mule » !
Murmurera Dieu, penché par-dessus sa sphère.
Hélas ! il ne pourrait plus se satisfaire
De rien, lui qui se gavait de tout ; Napoléon
S’en irait loin de l’Europe, dans un galion

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Glissant sur les vagues marines de l’enfer…
À sa première condamnation, fuyant le fer,
Il accepta son retrait sur l’île d’Elbe,
Se voyant comme demi vaincu mais superbe.
Ce ne fut pas pour longtemps qu’il eut cet exil ;
Le fier esprit de zingaro et d’alguazil
Était grand dans celui du général qu’il fut.
Avant d’être sur l’île où il serait à l’affût,
Il fit des adieux émouvants à Fontainebleau.
On raconte que c’était un touchant tableau.
Devant la garde impériale, à la cour même
Du Cheval Blanc, il se tenait, homme suprême,
Droit dans ses bottines brossées, impeccable ;
Son grand écuyer Caulaincourt, inséparable,
Lui négocia au moins cela, à la défaite,
Auprès du tsar Alexandre premier, homme de tête
De la Russie et de la victoire des Nations,
Napoléon étant, après tout, par convictions,
Le gagnant des autres batailles de Champaubert,
Montmirail, Montereau ; on lui avait donc offert
Une dignité du combattant déchu mais droit.
Son abdication faite, qui le mit à l’étroit,
Le Sénat prononça sa déchéance d’empereur.
Mais c’était en tant qu’empereur, âme sans peur,
Qu’il parla aux soldats et aux vieux grenadiers.
Il parla plus que comme à des gens congédiés.
Il parla d’honneur, de gloire, de bravoure ;
De cause perdue dans la terre qu’on laboure,
Mais de fidélité à lui, puis d’avenir.
On sentait là que rien n’était prêt de finir,
Car c’était la promesse qu’il reviendrait d’Elbe.
À sa façon théâtrale, parce que superbe,
D’avoir baisé de sa bouche gonflée de peine
Le drapeau tricolore de France que l’haleine
De l’empereur déchu mouillait de son humeur,
Les maréchaux Ney et Macdonald, hommes de cœur,
Ainsi que ses jeunes recrues, le surent revanchard.
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C’était comme s’il leur disait de quelque part :
-« Je pars, mais je reste, car je reviendrai » ; la chose
Fut connue ainsi ; l’abeille revient à la rose.
La France était sa possession, et la perdre,
De cette façon, être l’ombre du cèdre,
C’était aussi la gagner et la reprendre.
Ses adieux étaient ce qu’il fallait comprendre.
En parlant d’avenir, il parlait de son retour ;
En parlant de fidélité avec amour,
Il parlait à ses soldats, à ceux d’entre eux
Qui seraient là quand il reviendrait plus heureux.
Depuis cette île d’Elbe, son lieu de repos,
Il regardait comme on regarde des troupeaux,
L’œil dans la lorgnette, tout le moutonnement
Que firent la France et l’Europe sous le firmament.
-« Je frapperai dans le tas, le moment venu » !
Se disait-il alors, pour un temps inconnu,
En aiguisant l’épée sur le bord des récifs.
Certes, les vents contraires déracinent les ifs
Et les yeuses séculaires, mais pas Napoléon.
Il était l’homme des guerres des poules face au lion,
Celui même que craindraient autant les Gorgones
Que Méduse l’impitoyable ; les trônes
Sont son affaire, car il les veut sous son séant.
Quiconque s’y opposait serait réduit à néant.
Telle était sa loi, inaliénable et dure.
Ce n’était donc pas un simple exil de cure
Qui enlèverait à ce héros sa légende.
La seule chose qui comptât, la prébende,
La gloire militaire, la fortune, le pouvoir,
Tout ce dont il rêvait du matin jusqu’au soir,
Était ce désir qui coulait dans ses veines.
Toutes les autres choses étaient des choses vaines.
Ce qu’il aimait tant flairer dans l’air comme un loup,
C’était cette odeur de poudre qui tout à coup
Se répandait et flottait sur les champs de guerre.
Cela enflait sa narine et savait faire

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Qu’il devenait intraitable et même sauvage,
Euphorique, faisant ravage sur ravage,
Enfonçant l’épée dans le thorax d’ennemis,
Tranchait leur gorge à ceux qui étaient endormis,
Frappant ici, frappant là, et frappant partout
Où il était possible à la lame de faire tout.
On le croyait alors perdu sur cette île d’Elbe
Où livré à l’ennui que n’a pas le grèbe
Niché aux creux des flots comme l’alcyon,
Il appellerait lui-même, dernier rayon
Dans le regard d’un homme fini, sa propre mort.
Mais, non ! Ce n’était pas une prison ni un fort,
Car il avait la pleine-mer et le plein-ciel.
Il pouvait, abrégeant ce qu’on crut éternel,
S’en aller de là, à tout moment, et libre
Comme un requin ou comme un cormoran qui vibre,
Revenir en France et descendre sur Paris.
Napoléon qui était un grand esprit, épris
De sacre, ne se refusait à rien de pareil.
Il irait jusqu’à vouloir même prendre au soleil
Sa liberté d’aller du lever au coucher,
Cet idéal de liberté lui étant si cher.
Il ne lui fallut pas bien longtemps, en effet,
Pour quitter les récifs noirs où il étouffait.
Ses adieux de Fontainebleau, c’est à Elbe
Qu’il le fit vraiment ; empereur toujours imberbe,
Il s’en vint reconquérir son trône tremblant.
Montant toujours son adorable cheval blanc,
Il vainquit, une escarmouche après une autre,
Ceux qui sur la terre de France où la peur se vautre,
Tentèrent de l’en empêcher à leur corps défendant.
Mais, vraiment, c’était un Napoléon si ardent,
Que même dix mille hommes n’arrêteraient guère.
La flamme en ses yeux flamboyait, sainte et altière.
On croisait le fer avec lui et on en mourait
En criant pitié ; des armées qui formaient une forêt,
Il décima tout, caporaux comme maréchaux.

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Il se vengeait là, des moments très durs et chauds
De la cruciale bataille de Leipzig, sa défaite.
La France, se laissant à lui tel l’enfant qu’on soufflète,
Regardait finalement faire cet homme terrible.
Talleyrand pût-il y croire, à ce temps horrible ?
Qu’importe ? Napoléon était bien revenu,
Reprenant en main le pouvoir comme convenu
Avec lui-même et son ambition grandiose.
Il n’avait plus à craindre à cette métamorphose
D’être un empereur impie et exécrable.
On était désormais face à un grand Diable ;
On ne lui allait pas du tout à la cheville ;
On lui cédait la France, son pays, et Paris sa ville.
Mais cela ne suffisait pas au conquérant ;
Il voulut encore et encore un plus grand rang.
Et le voilà reparti pour de nouvelles guerres.
Sur sa carte militaire, compas, équerres,
Crayons et clepsydres mesuraient tout son art
De la bataille froidement pensée où l’on part
Au crépuscule pour vaincre avant l’aurore ;
Stratège hors grade, génie dont on ignore
Le dernier tour dans le sac, Napoléon, soufflant
Comme un buffle irascible, belliqueux, enflant
De déraison, commandant aux cavaleries,
Lançait encore l’assaut comme dans ses rêveries.
Quoi de plus normal ; il fut le seul démiurge.
Le manège dura cent jours.

Puis vint un juge,


Le sort implacable qui fait que l’on se rend
En rendant aussi ses armes ; vain, on comprend
Que nul n’est au-dessus du ciel, et que Babel
Fut une tour inachevée ; on voit plus cruel
Que soi dans cette lente agonie des choses,
Que l’on appelle le destin, travailleur des causes.
À Waterloo qui fut sa dernière bataille,
Napoléon premier eut d’autres hommes à sa taille.
Le dix-huit juin de l’an mille huit-cent quinze,
65
Sa dure épée qui fut d’airain et de bronze,
Lui tomba de la main, face au maréchal Blücher
Et au duc de Wellington qu’il ne fallait chercher.
Au nom des puissances alliées, unies et fortes,
Qui avaient dit de Napoléon et ses cohortes
Qu’ils étaient perturbateurs du repos du monde,
Et qui versaient à qui en ferait sa fronde
Plus d’écus d’or que n’en volait ce grand brigand,
Blücher et Wellington, enfilant leur dur gant,
S’étaient jurés d’avoir sa tête sur une pique.
Le général anglais Wellington, au visage cynique,
Et le maréchal prussien Blücher, à la barbe blanche,
Convinrent que la plaine de Waterloo, où penche
La mauvaise saison des pluies, serait le puits
Où ils feraient tomber net « l’ogre corse ». Puis,
Ce fut le cas sous l’orage que déchaînait
Un ciel bas sur cette terre belge, où le chenet
Et le pin touchaient les nues de leurs feuillages.
Grouchy, qui pataugeait vers d’autres cottages,
Grand écuyer qui jurait tant fidélité,
Manqua diablement, lâchant sa félicité,
À l’appel de Napoléon qui perdit en tout
Vingt-cinq mille misérables hommes, tués sur le coup,
Pendant que neuf mille autres furent faits prisonniers.
Il n’y avait plus à prendre ni gloire ni deniers ;
Il fallait quitter le champ de bataille et fuir.
Les jours voient les nuits comme des heures à enfouir
Sous les entassements lugubres des siècles.
Aux puits et aux gouffres béants il faut des couvercles
Qui soient d’énormes soupapes de plomb ferme ;
Le vaincu de Waterloo, dont la face fut blême,
Dont pas un rayon ne sortait de son regard,
Était comme un spectre ténébreux et hagard.
Lui qui avait le savoir étendu, vaste,
Presqu’infini sous le crâne où vivait le faste,
Lui le stratège, le génie, le prodige,
Penché du tombeau, comme s’il fut sur son quadrige,

66
Le tout-puissant César craignait même pour son nom,
Lui le suprême homme dont le vrai compagnon
S’appelait le pouvoir, lui le glorieux héros,
Serait-il pris là, comme un chien voué à ses os,
Comme un être quelconque, un énergumène,
L’ombre errante d’un gueux qui se promène
Au hasard sur un chemin qui n’est pas le sien,
Serait-il saisi ainsi, comme au temps ancien,
Par des mains de soldats qui n’ont pas son grade ?
Non, il fallait tourner casaque et fuir sans parade ;
Il fallait laisser derrière lui sa berline
Qui n’eût pas franchi colline après colline
L’escarpement quittant Waterloo pour Paris.
Il fallait partir de là, partir à tout prix,
Sauver sa tête, même en entendant des rires
Se faire dans son dos, remplis des délires
Que font les vainqueurs, l’heure n’étant plus certaine,
Cette heure étant grave.
Cavalant avec haine,
Le grand Napoléon qui fut la terreur d’Europe,
Que les nations regardaient comme un cyclope,
Qui éperonnait le flanc des peuples conquis,
Ce Napoléon qui en avait fait les croquis
Fuyait la guerre, et fuyait aussi son monde.
Sa confusion était mémorable et profonde ;
C’était celle de la désillusion complète ;
C’était celle d’Icare et d’Iblis ; athlète,
Encelade lançait plus loin son javelot ;
Napoléon atteint, était-ce là un complot ?
Non, c’était sa fin ; c’était sa chute libre ;
Jamais canon ne fut de plus grand calibre
Que celui que tira contre lui Wellington,
En mission pour l’Angleterre qu’appelait avorton
Cet empereur de France beaucoup trop impoli !
Désormais, confiné dans ce honteux repli,
Il ne serait plus empereur, et pour de bon ;
Il mangerait pour toujours du mauvais jambon

67
Sur une autre île plus affreuse que celle d’Elbe.
Il y serait soumis à un régime acerbe,
Sans cour impériale, sans grenadiers ni gardes.
Plus personne pour lui ne lancerait d’hallebardes.
Il serait un vaincu impie et solitaire
Sur cette lointaine et lugubre terre.
Conclaves et conciles entre les nations coalisées :
Entendant le supprimer des futures croisées,
On décida que cette terre serait Sainte-Hélène.
Le fugitif de Waterloo, heure incertaine,
Fut vite rattrapé dans sa fuite ; honte totale :
Son visage fut celui d’une statue pâle.
Naguère, ce même visage fut d’airain
Et fut d’or, étant celui d’un grand souverain,
Jetait des étincelles qui étaient des astres,
Rayonnait de partout, juché aux pilastres,
Et comme un glorieux mystère insoluble,
Forçait la génuflexion dont vit et s’affuble
Un prince qui pense qu’il n’est plus un homme
Et pour qui, se croyant être des bêtes de somme,
Des armées entières tremblaient même des piques.
Donc, Napoléon fut enfin pris. Et ses tiques
De nervosité – car c’était un homme de nerf –
Lui prirent le visage convulsé. Le cerf
Qui se sent perdu se défend par ses cornes,
Mais Napoléon, lui, tenta les paroles bonnes :
-« Amis Anglais, je m’en remets à vous. Écoutez » !
Avait-il dit à ses poursuivants.
Nez à nez,
On lui répondit : - « Plus question de paroles » !
-« Comment ça ? Mais qu’est-ce que vous êtes drôles » !
-« Montez dans ce bateau qui vous envoie sur l’île » !
-« L’île d’Elbe ? Sur cette terre infertile » ?
-« Non, l’île de Sainte-Hélène » ! -« Et qu’est-ce que c’est » ?
-« Votre tombeau » !

68
Nul plus que Napoléon ne sait
Ce qui se passait en lui, à ces derniers mots.
Avait-il répondu d’une voix qu’ont les marmots,
Ou était-il resté droit dans ses bottines,
Comme général et empereur ?
Des bruines
Tombaient et il fallait embarquer au plus vite.
Napoléon que le moindre refus irrite
Se laissa saisir pour s’engoncer dans l’esquif.
Trois mois en mer, et voilà enfin l’âpre récif,
Dressant ses monstrueuses crêtes et falaises.
C’était une île peu encline aux fadaises,
Une ancienne terre des volcans, où le soufre
Répand dans l’air l’odeur qui fait que l’on en souffre,
Ocre, âcre, sulfureuse, lourde, fangeuse.
Le magma depuis longtemps, chose curieuse,
Avait pourtant durci ses infectes laves.
C’était comme le Tartare et ses impies baves.
C’était là, ce que Napoléon eut pour bagne.
Le destin est l’ombre ou le rayon qui accompagne
Chacun ici-bas ; celui des princes est haut
Par le trône, et décadent par l’échafaud.
Dans la mort comme dans l’exil les princes déchus
Ne sont plus rien ; oui, ils ne sont que des chahuts
Qui autour d’eux bourdonnent un moment ou longtemps,
Sombres essaims d’abeilles, heureux ou mécontents,
Qui s’évanouissent dans d’invisibles puits.
Que fut Napoléon que des siècles ont pris depuis ?
L’un de ces bourdonnements qui ont fait leur temps.
La leçon est grande : prince aux glorieux instants,
Dont la soif de pouvoir était plus brûlante
Que le désert d’Arabie, et qui, voix hurlante,
Commandait aux nations comme à ses propres armées,
Prince intrépide qui eut ses joies acclamées
Aux festins que faisaient Nabuchodonosor,
Le voilà qui fut jeté bas, et dormant sur l’or,
Le voilà qui couchait au milieu du lapilli.
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Grande leçon de vie ! Job, lui, vécut mieux, oui ;
Dieu le réhabilita après qu’il l’eut couché
Sur du fumier et dans la cendre, tout fauché
Comme le blé sec des champs, et de vieux chiens
Léchaient ses lèpres puantes, en ces jours anciens.
Job n’était qu’un vieillard pur et saint dont la foi
Fut ainsi tentée par Satan dont la dure loi
Ne le vainquit pourtant pas ; mais être un prince
Comme Napoléon dont l’affaire n’était pas mince,
Tellement il voulut être plus haut que le ciel,
Et par là même, se faire moins providentiel,
N’était pas une chose sainte qu’approuvait Yahvé !
Ce n’était guère ce qui l’aurait tant sauvé.
Il était l’aveuglement et l’entêtement ;
Il était pour le monde un tel embêtement
Que son sort scellé ne fut pas difficile.
Isolé et banni, on le voulut docile.
À Sainte-Hélène, il se crut encore à Elbe ;
Se refusant d’y être comme dans une tombe,
Il échafaudait un sombre plan de fuite.
Assis durement sur le rocher hirsute,
De l’aube au crépuscule fixant l’horizon,
Il n’attendit qu’en vain la très bonne saison
D’embarquer sur une chaloupe pour quitter l’île.
Erreur : l’île était hors temps ; fût-il imbécile
Pour croire qu’on s’en échappait ? Facile à voir ;
Impossible à faire ; c’était un rêve noir,
Un songe mort-né, quelque chose de spectral
Que même son grand don connu pour l’esprit théâtral
N’avait pu cerner dans ce cruel isolement.
Les flots de mer dans leur morne moutonnement
Étaient son seul spectacle dans ces grands rochers.
L’homme craint qui avait commandé à des archers
Lançant des arbalètes aux cibles sûres,
Ne pouvait lancer ses pensées les plus dures
À l’assaut des autres puissants rois d’Europe
Qui le punissaient tant pour qu’il en écope.

70
Mais que fut vraiment ce Napoléon ? Un rêve,
Que jamais, même pour une gloriole brève,
Ne peut se permettre un homme sur cette terre.
Homère a chanté l’épopée et le mystère ;
Ses héros furent des êtres imaginaires ;
Ils furent auréolés des temps millénaires.
Ils pouvaient commander aux mers de Poséidon,
Et avaient aussi cet abracadabrant don
De défier les enfers et souffler d’étranges vents.
Mais aux gens ordinaires et aux vrais vivants
Il n’est permis de convoquer ces lois étranges.
Certes, les mouettes répondent aux chants des mésanges,
Mais de simples hommes ne sont guère des dieux.
Napoléon voulut en être un, et faute de mieux,
Il devint un démon ; cela resta une tache
À son blême visage pour que l’on sache
Qu’un empereur n’est pas l’égal du grand soleil ;
Qu’il a beau se revêtir de pourpre et de vermeil
Comme cape mise par-dessus ses épaules ;
Qu’il a beau se jucher à de plus grands rôles,
Il ne sera jamais ni Zeus ni Jupiter.
Son nom flottera peut-être jusque dans l’éther,
Où flotta jadis celui d’Alexandre-le-Grand,
Mais il ne sera qu’un humain à qui l’on prend
Le souffle de vie le moment venu. Vraiment,
L’homme n’est qu’un brin d’herbe ; inclément,
Pourtant, établi comme prince, le voilà
Tranchant la vie des autres ; est-il pour cela
Né l’épée dans la main ? Le soc fait les charrues
Pour faire les labours en creusant les terres drues,
Mais non pas les chars attelés aux quadriges
Allant à l’assaut des peuples qui comme des tiges
Sont écrasés par leurs roues dures et des sabots,
Ainsi qu’on le fit jadis, versant tant de flots
De sang innocent, de sang criant pitié, en vain.
Napoléon était des princes qui, l’air divin,
Frappaient au hasard dans les nuits noires qui se font
Quand les crimes gais s’impriment à chaque front.
71
C’était cela sa raison d’être et de vivre,
Et son esprit avide en était ivre.
Il jubilait, donnait aux phrases des tourniquets,
Prédisait l’avenir, promettait des hoquets
Aux autres souverains faibles des royaumes
Dont les donjons avaient des trésors jusqu’aux dômes.
Son esprit savant planait au-dessus des leurs,
Et les imaginait à genoux et en pleurs,
Baisant ses pieds d’or et touchant sa redingote.
Mais on en avait eu assez de sa rebelote :
Avoir fait la guerre tant de fois aux autres rois
N’était plus supportable ; c’étaient des effrois.
Surtout qu’il triomphait ; Il fallait y mettre fin.
Il fallait lui couper cette inextinguible faim
Qui faisait qu’il n’était plus du tout tolérable.
Alors, aux galères ! Et qu’il y soit misérable !
Sur l’île de Sainte-Hélène, il serait mort,
Car moins vivant ; l’ennui se chargeant de son sort,
Son crâne ne serait plus que la forge du suicide.
Il respirerait l’air lourd planant dans le vide,
Que pulvérisait du sulfure nauséabond.
Il ne serait plus qu’un vain esprit vagabond
Et damné pour toujours ; loin de sa famille,
De Fontainebleau et du Louvre où fourmille
L’ostentatoire, luxe insolent qui insulte,
Loin de la France et de l’Europe, terre-culte,
Qui veulent la paix, le pain et le doux repos,
Et surtout des autres rois qui tiennent à leurs peaux,
Napoléon ne serait plus le danger qui zébrait
La quiétude du siècle.
L’on tirait un trait
Sur ce général qui régnait par la rébellion.
C’est ainsi que sa bannière et que son fanion
Furent arrachés aux vents et jetés par terre
Et qu’il prit lui-même la mer ; sa chute austère
Est une leçon à méditer pour les princes.
Puissants, ils prennent le monde par des pinces
72
Et se foutent des douleurs qu’en a la plèbe.
Mais il suffit à l’un d’eux de fuir l’île d’Elbe,
Pour s’en venir les menacer, que pris de peur,
Ils le condamnent avec la plus grande fureur
À un exil d’où on ne revient pas ! Allons donc !
Le vent soufflant n’est pas méchant avec le jonc ;
Mais eux, ces princes ! Ils soufflent des ouragans
Sur les têtes frileuses des peuples ; intrigants,
Tragiques, inhumains ! Voilà ce qu’ils sont tous.
Du renard et du lion ils ont les mêmes atouts.
Qu’est-ce que ces ogres que rien ne rassasie ?
Chacun règne en maître, mange, rote et s’extasie
Des souffrances qu’ont les paysans et les ouvriers.
Ce que savourent même leurs chiens, des lévriers,
Le fermier ne peut l’avoir dans son assiette.
Pourtant, jouissant de tout plus qu’on achète,
Ils n’ont que la couronne, le trône et le sceptre.
Eux sont des hommes, le peuple n’est qu’un spectre.
Sous les entassements des siècles, tout se fait :
Le peuple vit de la cause, et les princes de l’effet ;
Le peuple a son ossuaire, les princes ont leur dû ;
Le peuple est nuit et jour de labeur éperdu,
Et les princes, de l’aube au soir, jouissent des fruits.
Napoléon fut-il autre ? Non ! Tant de bruits
Contre lui, et tant de voix contre sa personne !
Or, c’était lui, le renégat dont le glas sonne,
Alors qu’il ne faisait que ce que font les rois,
En faisant partout comme eux les mêmes désarrois !
Voler, détrousser, dérober, spolier, prendre !
C’est là, la vie de ces souverains ; descendre
Dans leur cave, c’est trouver cette caverne
D’Ali Baba d’autrefois ; oui, on nous gouverne,
Non pas pour faire de nous des hommes heureux,
Avec leurs familles gaies, au regard vitreux,
Mais pour faire la gloire des princes sans cœur.
Du haut de leur tour d’or, ils ont cet air moqueur,
Qui se moque de la fange où sont nos pieds.
S’ils redoutent tant d’être surpris et épiés,
73
C’est parce que ce qu’ils font d’obscur est impie ;
C’est parce qu’ils ne veulent qu’on soit comme la pie
Qui va rapporter au monde ce qui se cache, –
Comme si toute bouche est une bouche lâche, –
Derrière les lourds rideaux des palais princiers ;
C’est parce que sachant qu’ils seront émaciés,
Ces souverains sont loin du peuple en misère.
Ils feraient toujours tout ce qui est nécessaire
Pour se tenir haut dans une tour touchant aux nuées,
Et regarder à ces hauteurs jamais obstruées
Le peuple bas, fourmillement de noirs insectes.
Quand ils se retrouvent dans leurs cercles, ces sectes,
Ces conciles, ces randonnées, et ces conclaves,
Ce n’est pas pour ne plus tenir en esclaves
Les peuples soumis qui sont des masses serviles,
Ce n’est pas pour se dire des choses plus utiles
Que de se mettre ensemble, rapaces en ronde,
Pour mieux forger leurs forces à tenir le monde.
Ce Napoléon était bel et bien de ceux-là !
Il y tenait sa place ; mais un jour, il parla :
-« Je ne veux plus être comme vous, mais bien plus haut » !
Alors, stupeur ! -« Quoi ? Vite, vite, un billot
Pour ce drôle ! Mais pour qui se prend-il enfin » ?
Ont-ils murmuré entre eux pour sonner sa fin
Dans son dos et l’emporter pour toujours au diable.
À son sacre, en effet, un jour formidable,
Car c’était un flamboyant jour de dimanche,
Le deux décembre dix-huit cent quatre, – on penche
Le front vers ce passé qui a fait l’histoire –,
Napoléon était l’homme de la sainte gloire,
Le pape Pie sept ayant représenté Dieu même
À ce faste qui rendait un empereur suprême.
Cinq heures d’horloge pour couronner sa tête ;
Et pendant ce temps où il savourait sa fête,
Il murmurait à son frère Joseph, l’œil mouillé,
Étincelant, prenant un air ensoleillé :
-« Si seulement notre père nous voyait » ! Fierté
D’un fils pour son père mort sans avoir félicité
74
Cette ascension de la luciole devenue un astre.
On était loin de présager tout désastre.
À neuf heures du matin, ce jour-là, le pape
Dans son cortège fait de luxe qui frappe,
Quitte le palais des Tuileries, encadré
Par quatre escadrons de dragons, honneur sacré,
Auxquels commandait Armand de Caulaincourt.
Il fallait faire vite, le temps passe et court.
Ayant revêtu les ornements pontificaux,
Pie sept entouré des apparats cléricaux
Entre dans la cathédrale Notre-Dame,
Et il est dix heures et trente minutes ; flamme
Dans les yeux, l’assistance déjà se méduse,
Mais ce n’est pas encore le moment qui amuse.
Quand le pape est là, le grand et somptueux cortège
De Napoléon se met en route ; qui le protège ?
C’est le maréchal Joachim Murat : en tout,
Vingt-cinq carrosses d’or, accompagnés surtout
De pleins d’escadrons de différents régiments
De cavalerie-artillerie ; hennissements
Des chevaux mêlés aux vivats des foules massées,
Toujours ainsi quand des peuples sont entassés,
Comme pour un seigneur qui passe, aux abords
De l’artère où roulent tous ces beaux infants forts.
Où vont-ils ? Pas encore à la sainte cathédrale ;
Ils arrivent d’abord, pesanteur sidérale,
À l’archevêché où le pape était passé.
Là, l’empereur, rêvant à l’espoir amassé,
Revêt son lourd manteau et porte les insignes
De la Légion d’Honneur ; puis tous ces infants dignes
Vont faire leur entrée dans la cathédrale.
Joséphine, l’épouse dont tout le monde parle,
Se tient près de l’empereur, et semblable à une fleur,
À un charmant chrysanthème qui fait honneur,
Elle regarde tout cela d’un regard parfait.
Montée sur l’estrade avec son époux surfait,
Ses paupières battent comme battent des ailes.
Pie sept, alors, par des phrases solennelles,
75
Bénit l’empereur et l’impératrice ensemble :
-« Tournant sur ses gonds, le battant des cieux tremble
Et s’ouvre au-dessus de la couronne de France.
Sur ce trône de l’empire dans son enfance,
Régnez avec Jésus pour les siècles des siècles » !
Cela dit, il leur fait l’accolade des cercles
Qui savent le faire et qui en savent le sens.
À son tour, et pendant que montent les encens,
Celui qui était désormais Napoléon premier,
Et que n’égalaient ni paysan, ni pâtre ni fermier,
Prit la parole, et cette parole fut claire :
-« Aux Françaises et aux Français que cette heure éclaire,
Oui, je commande maintenant et pour toujours ».
Et, comme aux guerres, dans un roulement de tambours,
Il lâcha ensuite ces mots ardents : -« France,
Je gouvernerai aussi le monde » ! Offense ?
Témérité ? Défi ? Bravoure ? Ces ronflants mots
Parvinrent aux confins de la terre ; les rois sots
Qui tenaient des pays plats, lui firent tout de suite
Allégeance pour éviter toute dispute.
Les autres, plus retors, se mirent sur leur garde.
-« Surveillons de près ce zouave qui parade » !
Ont-ils convenu en leur sombre conciliabule.
Napoléon ne sut pas qu’éclaterait sa bulle
Aux piques de ces seigneurs qui attendaient. Oui,
Il fut attendu de pieds fermes ; l’on fut ébloui
Et à la fois craintif de ce nouveau venu
Ayant l’estomac plus profond que convenu.
Quand il avait fini de parler haut et fort,
Et que l’assistance émue se joignait au sort
Par des vivats bienheureux, le héraut d’armes,
Michel Duverdier, en huissier vendant des charmes,
Fit cette proclamation : -« Ainsi est sacré
Le très glorieux, le très auguste, le très juré
Napoléon, empereur de France » ! Jour très saint ;
Ineffable dimanche ; mais couronnement craint,
Car d’autres princes regardaient d’un mauvais œil…

76
Tout dans la vie a une borne, une limite, un seuil ;
Qui agrandit l’horizon grandit le danger ;
Le pouvoir est une force qui peut tout changer,
Mais dans la main des humains, il n’est qu’illusion,
Fantasme, vanité, chimère, vaine vision,
Leurre, phosphorescence, lubie, grand rêve…
On ne tient pas longtemps un monde par le glaive ;
Le canon ne crache pas des mots, mais la mort ;
Mieux vaut creuser la terre pour le grain de l’effort,
Que trancher des têtes d’hommes dans les batailles.
Les princes barbares règnent avec ces failles
Qui écroulent leurs trônes et leurs empires.
Leurs volontés surfaites ne sont que des délires,
Les mêmes qu’ont les fous, les sots et les ivrognes.
Le monde n’en est que rempli, comme les charognes
Remplissent les airs, tournoyant au-dessus des guerres…
Napoléon fâchait, inspirait des heures amères,
Troublait la quiétude, rêvait grand, rêvait mal.
Le rayon qui brillait à son front baptismal
Est le même qui luit au front des autres princes.
Ce rayon s’appelle dominer ; pour des grâces,
Pour en jouir sans fin, il faut dominer le monde.
Il faut être comme le tonnerre qui gronde,
Comme l’éclair qui zigzague au ciel et fait peur,
Comme Saül qui n’eut pas de jours sans sautes d’humeur,
Comme le loup qui prend l’agneau à la gorge,
Comme Goliath écrasant les champs de blé et d’orge,
Comme Jézabel tranchant la tête aux prophètes,
Comme l’aigle qui, dans ses envolées parfaites,
Fond soudain sur le pauvre lapin de garenne.
Hélas, le destin d’être prince enchaîne
Celui des peuples voués aux drames et tragédies.
Les mois de l’année ne sont comptés jusqu’à dix,
Que ces peuples ne connaissent des jours heureux :
Toute l’année, espoirs brisés sous de mornes cieux.
Où est la Providence qui donne à l’abeille
Le suc des fleurs, et aux fleurs qu’elle réveille,

77
La rosée fraîche, tombée aux aurores ? Où donc
Est la droite de Dieu, qui câline le jonc
Par le bon soufflement des brises et du zéphyr ?
-« Le peuple est une bête de somme, un martyr,
Le vieux Job vomi, qu’il faut jeter au bûcher,
L’être par qui vient le mal, Judas comme Blücher,
Le faon perdu qui brame en voyant le renard,
L’œuf frais qui tombe du nid et pour qui il est tard,
Le buisson qu’on incendie, le ruisseau tari,
Le puits sec, le grain mourant dans le sol appauvri,
Le labour infertile, le gibier chassé.
Le peuple est une morve, un espoir effacé,
Une foi vaine, le damné qu’attend un gibet,
La fourmi sous le pas écrasé ; il tombait
Une pluie sur sa tête, il faut là une dure vapeur,
Pour qu’il en soit chauve et inondé de sueur…
Le peuple est une maladie, une plaie, une lèpre ;
C’est la peste ! C’est le cancer ! C’est la chose âpre !
Il faut s’en débarrasser, il faut le mettre
Dans les basfonds où il ne peut que se soumettre ;
Ou alors, faisons-le rêver pour rien, mentons-lui !
Promettons-lui tout ce qui est beau aujourd’hui,
Et qu’il ne peut avoir demain ; c’est un cancre ;
S’il veut notre sincérité, signons tout à l’encre,
Mais ce ne sera que du papier mort, du chiffon ;
Pas la peine d’en faire plus pour ce griffon,
C’est dit ! Laissons-le dans son cloaque, on s’en fout !
Mais qu’il rêve, et qu’il rêve longtemps ! Jusqu’au bout !
Qu’il croit que les aegipans existent ! Qu’il croit
Que la vie est rose, que le monde est beau ! Soit !
Notre mérite est de l’avoir à nos bottes ;
Qu’il les lèche pour s’en rassasier ! Ces âmes sottes
Ne savent pas que nous mentons beaucoup pour vivre.
Tant pis pour elles ! Ce n’est pas nous que le temps givre,
Quand les souffles de la misère glace leur sang.
Ainsi, nous ne voulons que d’un peuple frémissant,
Secoué par notre voix qui gronde et lui commande,

78
Parce que nous sommes ses princes » !

Voix grande,
Mais basse voix que celle que dit là la horde
Des grands brigands du monde, qui tirent la corde
Pour mieux trucider le peuple qui les nourrit.
On les nomme seigneurs, mais leur règne pourrit
Par la tête, et c’est pourquoi leur pensée même pue.
Ils sont la meute des hyènes que l’on conspue
Et qui dévorent les vies et les existences,
Dans leurs gueules sanglantes. Donc, bonnes sentences,
Que celles qui proclament toujours leur chute !
La chute de Napoléon fut saluée : -« Une brute » !
A dit Blücher ; -« Une mule » ! a dit Wellington,
Qui a continué : -« L’Angleterre tient l’avorton,
Mais tient aussi la France, sa mère » !
Le fait
Est que si, dans cette défaite, l’on triomphait
De Napoléon, ce n’était plus lui la victime,
Mais la France elle-même : le temps est sublime
Quand une nation en détient une autre sous sa coupe.
Sublime, parce que se fait là la soupe
Des autres nations qui ne veulent que piller.
César, pour renforcer de Rome le pilier,
A continué ce saint travail du grand Auguste ;
Le jeune Alexandre-le-grand croyait voir juste
En continuant aussi cette œuvre de Philippe deux,
Qui fut son père ; piller a un visage hideux,
Laid, puant, grotesque, barbare, et ignoble ;
Piller une autre nation ne rend pas noble
Le pays pilleur, qui n’est qu’un vrai État pillard,
Pirate, voyou, voleur ; venant de quelque part,
Il fait main basse sur un gros trésor autre,
Qui n’est pas le sien, et l’emporte, et s’y vautre !
Vespasien, Titus, Barabbas, tous ces vauriens,
Comme tant d’autres, furent des voleurs de biens.
Ils mentent, rusent, sabrent, puis tout est dérobé.
79
Et ils en sont contents, contents d’avoir courbé
Un pays sans histoire et de lui avoir tout pris.
Sur la surface de la terre, ces esprits
Rôdent partout, lorgnent tout, font le guet-apens,
Se faufilent çà et là comme des serpents,
Guettent leurs proies qu’ils fixent, et toujours embusqués,
Calculant les moments favorables et risqués,
Attendent de frapper pour ensuite s’en réjouir.
En frappant, ils déciment ce pays pour l’enfouir.
Iblis les inspire à ces jeux de pouvoir ; oui,
C’est un mal qui se fait, à tirer de l’étui
Le glaive dur qui servira à zigouiller.
Pourtant, les nations ne peuvent verrouiller
Leurs battants et s’en porter mieux ; et les pays plats
N’ont nul besoin de se constituer en forçats
Pour vivre en captivité des autres. Le problème
Est fait comme une arche : il rend le bleu ciel blême,
Comme avant une averse, et la molle terre dure,
Comme après un déluge ; le monde fait-il sa cure ?
Noé, aide-le !
Oui, aider vraiment le monde,
C’est ne pas empêcher la terre d’être ronde ;
C’est permettre que vivent le peuple et son paysan
Que les princes n’entendent pas dire : Allez-vous-en !
C’est faire se lever le même soleil doré
Sur les toits et les têtes qui font le rire sacré ;
C’est faire germer l’épi lourd dans le sillon,
C’est laisser bruire l’oiseau jouant avec un rayon,
C’est donner à l’enfant son hochet et son livre,
À la femme son foyer, à l’homme sa foi ivre ;
On a beau être prince, roi ou souverain,
On a beau tenir un trône d’or, un glaive d’airain,
Ou une haute couronne, on reste, ici-bas,
Des êtres humains simples, voués aux mêmes combats.
Napoléon premier ne mourut pas comme un dieu ;
Fragile, il fut en lui dévoré par un feu.
À Sainte-Hélène, non, il n’était plus lui-même ;
80
L’île n’offrait que le loisir et le problème
Des géants menhirs funestes dressant leur noir roc
Dans l’immobilité d’un monstre montrant son croc
À une vaste étendue de mer trop agitée.
Là, rêvait l’exilé ; sa terre était hébétée ;
Il y rêvait en vain ; le flot et la roche
N’étaient pas son intelligence qui fauche.
L’albatros et le cormoran, le jour, la nuit,
Lui jetaient leur coassement qui va et s’enfuit.
Tout au plus s’imaginait-il, dans l’ombre des soirs,
Apparaître peut-être de vagues spectres noirs
Qui lui semblaient être ses gloires d’autrefois,
Gloires passées, rembrunies, et huées par des voix.
Donc, plus de rêves, plus d’espoirs, plus d’espérances ;
À quoi bon demander plus si l’on a des chances
De rester encore vivant dans cette île morte ?
Alors, un soir, pris par une fièvre si forte,
Il appela à lui son veilleur, son médecin,
Qui était aumônier à la fois :
-« Le tocsin ;
C’est ce que j’entends sonner en moi. C’est donc l’heure.
Je ne la passerai pas ; cette demeure
Aura eu enfin raison de moi, n’est-ce pas ?
Alors, je vous remercie, vous. C’est donc cela le trépas :
Une ombre qui prend la lumière ; mes adieux
À tous, ce n’est plus ici Fontainebleau. Mieux,
Ce n’est plus ici la France que j’ai tant aimée ».
Le médecin sanglotait ; paupière mi fermée,
Napoléon le reprit un peu : -« Mais non, mais non ;
Ne pleurez pas ; la mort est pour tous un chaînon ».
Puis il n’avait plus dit un mot, il était mort.
En appelant à lui, sentant le poids du sort,
Son veilleur, Napoléon avait juste griffonné
D’abord des mots émus sur du papier : damné,
Il voulut que ses cendres reposent en paix,
Sur les bords de la Seine…

81
Refermait-il les plaies ?
Pendant trois mois, la France et l’Europe, là-bas,
N’avaient que faire de l’homme des branlebas,
Qui fût mort à Sainte-Hélène ; au grand contraire,
C’était un problème résolu : plus à s’en faire
D’un tel esprit revêche, envolé pour toujours.
On se frottait les mains, on trinquait aux amours.
Oublier ce pauvre diable, était le décret.
Sur la mort du grand Napoléon, on faisait un trait.
*

Là, est la leçon ; et Icare dont l’aile


De cire brûla au soleil en eut sa part réelle.

Les peuples ont un rêve, c’est de rêver le bien ;


Un tyran leur déplaît, car ils savent combien
Celui-là est capable de creuser le tombeau
De ce rêve, et d’y installer sa table de bouleau
Ou de camphrier, ou de baobab, ou de cèdre,
Puisqu’un tyran dure longtemps à tout leur perdre.
C’est pourquoi ils n’en veulent pas, et c’est juste.
Pendant que lui se fait traiter en auguste,
Il traite le peuple en vermine. Voilà le fait.
Et notre peuple ivoirien ainsi étouffait
Sous la longévité d’un prince étranger.
Pas la moindre possibilité de changer
La situation ; l’essaie-t-on, qu’elle se complique
Plus encore, puisque ce tyran sadique
A ses racines et ses feuillages tenus
Par des puissances étrangères. Ces faits sont connus.
Ils durent depuis des temps immémoriaux.
Ils durent pour nous depuis les temps coloniaux.
Mais tout a une fin, qu’elle soit lente ou brusque.
Elle sonne pour nous, et celui qui s’en offusque,
Celui qui y résiste et tient la chaîne
Plus solidement au pied du peuple, chose vaine,
C’est le prince Dramane. Tel est son travail.
82
Chez ses maîtres à lui, il s’en bombe le poitrail.
Il y est félicité, car on lui dit : -« Bien ! » ;
Ce travail honteux qui est vraiment le sien,
Il le fait en perdant son propre cerveau.
C’est pourquoi son Louvre à lui est un grand caveau :
Tous tes rêves, ô peuple, y sont enterrés !
Leurs os y sont entassés dès qu’ils sont entrés
Dans ce profond cimetière. Tel est cet homme.
Il est cadavérique et obséquieux tout comme
Un croque-mort poussant sa brouette de cadavre,
Dans le crépuscule du soir, son havre.

Je ne peux applaudir cette lugubre prouesse ;


Non. Mon âme n’est pas cette sorte de traitresse
Qui voit le mal se faire et le change en bien.
Non. Mon esprit n’est pas attaché à ce lien.
En lisant ce livre, on dira : -« Il délire ! »,
Et ces voix obscures qui le diront de ma lyre,
Ne seront que des voix embarrassées, rien d’autre.
Mais ce ne sont pas ces voix brumeuses de chantre
D’un prince bientôt parti, qui me feront taire.
Ce livre est une voix plus haute où le mystère
Fait gronder la foudre, un poète étant un dieu,
Et pas l’égal de serviteurs. Il a ce feu
Que rien ne peut éteindre en son divin hymen.
Je ne peux donc voir le péché et lui dire : Amen.
Dramane en est un, c’est pourquoi je l’exorcise,
Et pour conjurer le sort, et pour tuer la crise.
Trop de mal a été fait par sa main impie.
Le temps, qu’il le sache, est un œil qui épie.
Il sait tout de tous. Que donc cacher encore
Du prince Dramane et de son régime ? Sonore
Voix du Temps, dis-leur : -« Vous êtes des assassins ! ».
Tuer un peuple et son destin à la fois, noirs desseins !
Deuil permanent ; le linceul est notre toge.
Partout dans le pays, oui, chacun s’interroge :
-« À quand la fin de ces choses ? » ; pressante demande,
Souhait légitime. On s’en réprimande,
83
Parce qu’on en a la culpabilité. Coupable,
Oui, on l’est ; car nous avons permis au diable
De venir être le maître de notre patrie.
Nous avons donc à reconstruire une fratrie
En dispersion dans le pays, et en errance.
Tant de frères se regardant en chiens de faïence !
On a réussi à nous diviser, et l’on règne
Sur nos morcellements. Et le prince peigne
Les crins de son cheval qu’il nourrit plus de foin
Qu’il ne donne à manger au peuple qui en est témoin.
C’est nous qui avons laissé faire tout cela.
Mais c’en est fini ; notre gorge s’en racla,
Et nous avons craché par terre. Crachons Dramane !
Peuple, c’est de toi que le pouvoir émane :
Tu es le terreau, il est la gerbe ; tu es le socle,
Il est le donjon. Notre siècle est un siècle
De la valeur humaine. Il dicte ces mots
À qui veut l’entendre ; il déconstruit les maux
Que des hommes ont forgé pour d’autres hommes.
Il ne dit pas aux uns : -« Vous êtes des fantômes ! »,
Et aux autres : -« Vous êtes des êtres humains ! ».
Il empoigne dur l’équité dans ses deux mains,
Et en distribue sa part à chaque vivant.
Notre siècle est un siècle qui se tient au-devant
De la lutte que nous menons pour nos semblables.
D’un côté, des princes, et de l’autre, des misérables ?
Non, l’équité entre eux ; c’est la voie du salut.
Quand notre lyre vibre, quand chante notre luth,
C’est pour faire bâtir une cité d’équité.
Mais ceux qui s’y refusent sont l’iniquité.
Ils sont la plaie, la lèpre, le pus ; la gangrène !
Notre avenir était une chose incertaine
Entre les seules mains de tels hommes malades.
Ils n’en finissaient pas avec leurs parades,
Trônant au pouvoir, mais pourris de l’intérieur.
Ils se nourrissaient, eux, de notre sueur,
Et nous mourions à la tâche pour leur ventre.
Pourquoi ? Parce qu’ils ont le pouvoir dans leur antre,
84
Et que nous avons la corvée entre nos mains !
Seigneur, pourquoi alors ces différents chemins ?
C’est le rêve du prince Dramane, de faire
Perdurer ainsi son paradis sur terre,
Et l’enfer pour le peuple. Nous le refusons !
Oh ! Pendant que nous en ouvrons les horizons,
Peuple, prends ta liberté ! Chasse Dramane !
Nous refuserons cet homme sur qui plane
La justice de tant de morts ! Nous refusons même
De voir son ombre, elle est sa face blême.
Quant à moi, ma voix est claire : celle d’un homme sûr,
Qui ne veut qu’un triomphe : le droit ; un épi mûr,
Dont le peuple doit se gaver ; et qu’une victoire :
Le devoir ; un champ fertile pour lui. La gloire ?
Je n’en veux pas : c’est le chemin de la perte.
Je suis un homme de la pensée, un homme alerte.
Face au prince Dramane, j’ai ces choses à dire :
Que le temps de règne ne peut pas lui suffire ;
Que son règne est un maléfice pour nous ;
Que le peuple sera debout et non plus à genoux ;
Qu’on a ce devoir grave de le jeter dehors ;
Qu’il n’emportera pas dans la tombe tous ses ors ;
Que nous avons payé un prix pour tout vaincre ;
Que nos sacrifices ont donné une figure ocre
À chacun de nous, mais que cette figure
Se dresse aujourd’hui contre lui comme armure ;
Que nous finirons bien par avoir le dessus
Sur lui et son régime qui n’a fait que des déçus ;
Que nous remuerons sa République des chimères,
Pour la faire tomber et la jeter aux ornières ;
Que ce sera à nous de civiliser ses gens ;
Que nous le ferons prendre, lui, par les indigents
Qui lui demanderont des comptes, sou par sou,
Puis le conduiront tous derrière le verrou ;
Qu’il demandera grâce, mais eux refuseront ;
Que ses mêmes gens, tournant casaque, applaudiront
Sa chute de diable tombé dans le gouffre
Où il verra bien comment un peuple souffre !
85
*

Va-t’en ! Mais va-t’en donc !


Quitte notre terre !
Pas même un seul fier jonc,
Dans l’herbe où le vent erre,

Où poser tes pattes


De corbeau lapidé !
Il faut que tu te hâtes,
Car ton temps s’est vidé !

Oui, corbeau, va ailleurs


Coasser à ne pas te taire !
Tu n’as fait que malheurs,
Tu n’eus que ça à faire.

Depuis ta louche venue


Dans le pays qui plaît tant,
On te porta à la nue,
Et tu en fus content.

Quatre-vingt-dix, année
Du grand crépuscule !
Ton âme déjà damnée,
Où la lumière recule,

Faisait creuser des tombes,


Du bec et des griffes,
Dans le pays des colombes
Qui gobaient ses chiffres,

Au corbeau que tu fus


Et que nul ne voyait.
Puis dans le pays, refus !
Car on te découvrait.

86
Rends-toi pour tout payer
De tes crimes trop lourds !
Personne ne peut choyer
Rastignac au noir parcours.

Approche du billot
Ta tête emplie de mal.
Car le sort qu’il te faut,
Ne sera que frontal.

Tu as fait tant de nuits


À nos innocents jours
Dont les rêves évanouis
Ont péri dans tes fours.

Rendes-toi donc, Rastignac !


Te jeter au bagne,
Comme au trou un vain sac,
Est là notre hargne !
Va-t’en ! Mais va-t’en donc !
Quitte notre terre
Pour qu’y germe le jonc
Dont ce sera l’aire !
Quitte ce trône, oui !
Ta gloire surfaite
Donnait un front inouï
À l’homme de tempête
Que tu n’as que su être
Sans avoir de noblesse.
Va devenir un spectre,
Toi dont le nom seul blesse !

Le pouvoir t’a vomi,


Et te crache dessus.
Tu n’es plus qu’à demi,
Pour tant de gens déçus,
87
Un homme enseveli
Sous son propre fardeau.
Bientôt, oh ! c’est l’oubli
Qui prendra en son eau

Ta vie déchue, épave


Qui s’en ira au loin.
En mangeant sa goyave,
L’enfant même, témoin

De ta drôle dérive,
Chantera sa comptine,
Debout sur l’autre rive,
Et joyeux de ta ruine.

Mais, non ! Reprenons tout.


Qui étais-tu, pauvre homme ?
Un phare radieux debout ?
Un dieu qui s’en nomme ?

Non, juste une vanité,


Un pet d’oiseau passant,
Et même en réalité,
Rien de bon en parlant !

Soufflez, vents, oh ! soufflez !


De vos gosiers enflés,
Crachez les bourrasques
Sur les entités flasques
Qui tiennent tous nos droits
Pour acquis sans nos choix !
Crachez vos tempêtes
Au-dessus de leurs têtes,
Pour bouleverser leur ordre !
Qu’ils sentent les mordre
Au poitrail vos souffles !
88
Piaffez comme des buffles
Qui chargent l’ennemi !
Ne faites rien à demi,
Ruez dans les brancards !
Piétinez de toutes parts,
De vos sabots de pierre,
Leur jouissance dernière !
Flagellez-les au dos,
Et avec des bruits d’eaux,
Huez-les au front, crachins !
Ils ne sont que machins,
Ils ne sont que choses !
Que leurs rêves roses,
Que leurs affreuses joies
S’envolent comme des oies
Apeurées des brûlots !
Que leurs imbéciles lots,
Que leur horde idiote
Dont la dragée fut haute,
S’écroulent en fatras,
Et qu’ils en perdent bras
Et pieds dans leur chute !
C’est cela notre lutte !

Oui, j’ai ces mots à dire à notre bonhomme.


Son crépuscule descend, je l’en informe :
-« Prince, il est temps ; allez-vous-en ; quittez ces lieux !
Nous y tenons dur comme fer ».

Oh ! C’est sous ces cieux


Que nous remporterons les lauriers et la palme !
L’Hosanna, les vivats, que l’espoir réclame.
Comme le soleil brillera de tout son éclat !
Vive lumière sur la chute sombre d’un scélérat.
89
Le peuple hystérique cognera du front le ciel,
Tellement son tintamarre sera démentiel.
Les vents siffleront dans l’air comme des serpents.
Les oiseaux qui croiront à un guet-apens,
S’enfuiront des arbres par un envol superbe,
Faisant les cris de l’alcyon et du grèbe.
Et tandis que tous se réjouiront, oui, tandis
Que l’on sera à la fête, vidant taudis,
Gargotes, cabanes, favelas et masures,
Pauvres gens dehors, caressant leurs blessures,
Satisfaits de ce débarras qui est une chance,
On te lira encore ce livre que je te lance,
Prince, toi dont l’oreille était tant sourde !
Tu fus pour nous une fatalité si lourde,
Que nous en étions à nous demander quelle
Déesse avions-nous haïe pour une telle
Tragédie ? Et quel dieu avons-nous offensé,
Pour mériter ce sort ? Y avions-nous pensé ?
Mais ce serait fait, et nous aurons tout réglé.
Notre sort que la victoire aura égalé,
Disparaîtrait là comme une ombre au levant.

Soit. Mais pour l’heure, peuple ivoirien, en avant !


La tâche est encore bel et bien là ; elle s’appelle
Dramane ; c’est lui qu’il faut ramasser à la pelle.
L’aigle avant de fondre sur sa proie, y médite.
Perché sur le rocher des falaises, il s’irrite ;
Puis il fouille du bec son plumage soyeux.
Il y prend son temps. Ce n’est pas qu’il craint les cieux.
Non ; il s’y élancera, mais le moment venu.
Or, il sait tout à fait ce qu’il a convenu.
Après cette fouille de ses plumes, tout d’un coup,
Le voilà les ailes étendues pour beaucoup.
Il est dans les airs d’où il a vu le gibier.
Quand il plonge vers le bas, c’est son cri en premier,
Qu’il fait entendre quand la proie est dans ses serres.
90
Le peuple est l’aigle qui ne perd pas ses repères,
Dramane est le gibier qui ne sait pas son sort.
Un cri poussé, et il est pris ; il perd le nord.
Il n’en croira pas ses yeux, mais sera surpris.

Quand on parle de lui, de touts petits esprits


S’en agitent et sont comme des manges-mil –
Petits oiseaux voraces qu’effraie un battement de cil –
Qui sont posés dans le champ, et sur les gerbes,
Et sur les épis mûrs. Ils s’y entassent. Herbes
Et eux, font un. Qu’y font-ils ? Ils mangent le mil.
Ils le volent en groupe ; c’est un travail vil.
Mais, vrai, ce sont eux qui font le plus de bruits,
En se gavant des grains qui ne sont pas leurs fruits.
Au moindre claquement de mains, au moindre coup
De fronde, car le semeur est comme leur loup,
Les voilà qui se dispersent en fuyant au loin.
Ceux qui s’agitent partout dans leur petit coin,
Parce qu’ils sont les suiveurs du Dramane critiqué,
Sont de petits oiseaux bruissant comme indiqué
Plus haut. Nous n’avons qu’à leur brandir l’épouvante,
Pour qu’ils montrent leur réalité décevante,
En faisant tous ensemble une fuite endiablée.
Mais ce ne sont pas eux la famille accablée.
C’est le prince Dramane et les siens. La tribu
Responsable du malheur que nous avons bu.
Qui la défend sera compté dans ce malheur.
Sait-on ce que fut pour le peuple la douleur
D’avoir été mitraillé, déshumanisé,
Détroussé, spolié, balafré, martyrisé ?
Que sait-on des destins brisés, des vies éteintes,
Des familles perdues ? Toutes ces empreintes
Sont là, ineffaçables, indélébiles.
Ce sont les empreintes de la mort. Dans les villes,
Villages, et campements, et quartiers, et hameaux,
L’espoir, comme le rouge-gorge sur les roseaux,
S’est envolé des maisons sans y revenir,
Et l’espérance a échappé à l’avenir.
91
Comment rallumer ces lueurs dans la pénombre ?
Les gens en épaves, en connaît-on le nombre ?
Les vies humaines sont des brûlots depuis lors ;
On y couche sur des braises, et le prince sur les ors,
On y baigne dans la cendre, et le prince dans le nectar.
Ces vies ne sont pas les mêmes que celle du tsar.
C’est pourquoi ce tsar doit redescendre sur terre,
Et voir le mal qu’il a fait dans le pays, chose amère.
Je ne peux pas m’empêcher de le lui dire.
Mon devoir est bien là, et n’est pas de rire
Quand un prince mal fait, fait mal à un peuple.
Telle est la règle, et elle est toute simple.
Ma raison, la voilà ; mon espoir, le voici :
Rendre au peuple ce qui est au peuple. Ici,
Ma voix devient soudain dure et robuste,
Car là est le devoir sacré et auguste :
Rendre au peuple ce qui est au peuple ! L’est-il ?
Non ! Si j’ai choisi le dur chemin de l’exil,
C’est pour mieux lancer ma pierre au prince qui vole
Sa vie et son trésor au peuple ; ce rôle,
Je le jouerai jusqu’à ce que ce fait change.
Pour que ce fait change, il faut que dérange
Un livre sévère comme celui-ci ! Une gifle !
Un crachat de dégoût ! Une colère qui siffle !
Une insulte au front ! Un coup de pied aux fesses !
Un venin ! Une purge des indélicatesses !
Une massue sur la tête ! Un poing à la figure !
Une prise de gorge ! Voilà. Et j’augure
Bien d’un tel livre où tonnent les millions de voix
Des millions d’Ivoiriens. – Oh, c’est que parfois,
Un poète peut commander aux houles, et souvent,
Il est la houle elle-même ! Tempête et vent !
Et quand il vise un prince, il est la foudre !
Ce prince Dramane est-il à absoudre ?
-« Non ! », répondent tour à tour l’ouvrier à son marteau,
Le fermier à sa fourche, le puisatier à son seau,
Le paysan à sa charrue, le pâtre à sa hache,
L’instituteur à sa craie, le patriarche
92
À sa barbe blanche, l’enfant à son hochet…
À eux et aux autres on avait mis un crochet,
À eux et aux autres, j’enlève le bâillon,
Comme aux gueux le vent enlève le haillon.
Mais au prince, un coup de tête au visage !
Un coup de pied au tibia, et de fouet à son âge !
Prenons-lui sa cape, jetons-lui une bure !
Et poussons-le dans le dos à sa capture !
Et maintenant, rions de lui à l’arrière,
Rions fort ensemble jusqu’à la toute dernière
Quinte de toux que nous en aurons bien !

Demain,
Ce sera le grand jour, la grande heure, la main
De Dieu qui frappe dans l’aurore qui se lève,
Des trônes impies qui s’écroulent, le glaive
Qu’on rentre dans son fourreau et qui s’y refroidi,
La pleine lune du soir, le plein soleil de midi,
Qui donnent tour à tour, l’une sa vie à la nuit,
Et l’autre la sienne au jour quand l’ombre s’enfuit.

Demain est inconnu,


Même du vieillard chenu ;
Même du sage et saint ;
De l’oiseau qui se plaint
D’aller vers l’horizon,
Toujours ou par saison ;
Du prophète en prière,
À genou sur une pierre ;
Du prince ivre et fou
Du pouvoir nouant son cou.
Demain est la question
Que se pose par million
Tout le genre humain.
C’est le temps vide, l’hymen
Que l’avenir a de pur ;
93
Ce qui vient, qui n’est sûr ;
Ce qu’on ne sait guère
Et qui est mystère.
Demain s’appelle Doute,
Foi, Espoir qu’on écoute,
Et qui a mille voix.
Il y eut autrefois,
Il y a aujourd’hui,
Et, dans le soir inouï,
Il y a ce qui naîtra,
Germera et viendra,
Qu’on nomme Demain,
Et qui nous tend la main
Depuis l’invisible.
Nous sommes sa cible,
Que l’on soi roi ou pâtre,
Ascète, païen, ou prêtre.
Est-ce Iblis, dieu laid,
Est-ce Zeus qui se plaît,
Ou est-ce le Dieu vivant,
Qui, soufflant son fier vent,
Nous envoie ce qu’il cache ?
Ô humains – patriarche,
Jeunot, enfant, femme ! –
Demain est dans notre âme,
Bonne ou mauvaise flamme
Qui brûle et qu’on blâme,
Ou éclaire et qu’on salue,
Sur terre et sous la nue !

Demain, ô plèbe, tu ne seras pas une chèvre


Qu’on fait brouter sous le fouet, et qu’un maitre sèvre
De repos sous le soleil de plomb ! Regardons
Ce qui arrive, la Liberté, et gardons
Ce qu’elle donne, la Fraternité. Prenons leur voix
94
Et proclamons-les comme dans les batailles d’autrefois.
Prenons leur lumière et diffusons-la partout,
Pour qu’elle éclaire les pas des indécis surtout.
L’homme vit de foi, et son esprit de rêve.
Quant au peuple, il vit de tout ; sa raison s’achève
Quand il se satisfait d’avoir un bon guide,
Un chef au visage humain que rien ne vide
De son humanité, un homme comme les autres.
Nous n’exigeons pas que viennent des apôtres,
Ni des saints, ni des dieux, mais des hommes, tout court,
Des hommes pour qui la bonté n’est pas un poids lourd,
Des hommes qui traitent les autres comme eux-mêmes,
Qui ont soif de justice sans être suprêmes !

Quel est cet orgueil qui enfle tant Dramane ?


Quel est cet appétit qui lui prend le crâne ?
Quelle est cette suprématie qu’il veut atteindre
Pour se voir prince fêlé qui est plus à craindre ?
Où êtes-vous donc, intellectuels, vous ces Phares,
Vous ces rayons, vous ces lumières si rares,
Qui faites que de tels monstres des ténèbres
Ont, quand ils veulent faire naître des nuits funèbres,
Peur du vif rayonnement que vous faites ensemble ?
Oh, mais ne voilà-t-il pas leur groupe qui tremble,
Et qui veut que l’on oublie que c’est leur groupe ?
Ne voilà-t-il pas que chacun d’eux va et soupe,
Le soir, à la même table que le diable ?
Choix grotesque ! Nourrir un estomac minable !
Ce sont là des têtes plus fêlées encore,
Qui ne forgent donc plus le verbe sonore !
Ainsi vous vous taisez. Taisez votre bouche !
Vous vous reniez par votre silence louche.
Certains sont brillants, et d’autres plus encore,
Dans cet art honteux de la dérobée. Ignore
Ton rôle, toi, l’un d’eux ; et toi, oui, toi l’autre,
Détourne la tête : marchez sur votre feutre.
95
Ce n’est pas votre faute, à tous, chers poltrons :
La tête que vous avez, vous n’en êtes pas les patrons.
Mais applaudissez-vous : vous êtes une espèce étrange
D’intellectuels fades que rien ne dérange,
Et qui regardent tous dominer l’hérésie
D’un homme au pouvoir qui à sa fantaisie
Vous nargue comme il le veut sans vous voir broncher.
C’est donc bien avec lui que vous œuvrez à boucher
L’avenir en encombrant aussi le présent !
Oh, comme entre vos mains votre sort est pesant !
Mais que l’on sache une chose, et ne l’oublie :
Le traître toujours trahira. Ce sort le lie
À Judas ; et à vous qui êtes ces frères de Pierre,
En reniant le vrai, que votre âme en soit fière !
Rassasiez-vous de votre silence ; compris ?
Que votre cerveau jadis vif, ne fasse plus de tris
Entre le vrai et l’ivraie ; qu’il soit l’éponge
Qui laisse tout passer entre ses mailles ; qu’il se ronge
De rouille ; qu’il se fane comme la fleur coupée ;
Qu’il renonce à sa valeur ; qu’il ne soit plus l’épée
De Damoclès qui fait tant peur, et que le tranchant
Même de cette épée soit oxydé, penchant,
Bousillé ; que votre cerveau jadis alerte
À crier à la moindre égratignure faite
Au peuple par un tort, soit comme peau de chagrin ;
Qu’il se recroqueville bien comme un pangolin ;
Oh, qu’il perde son mot en en perdant l’idée,
Et qu’il soit comme une urne renversée, vidée !
Qu’il soit cette voix devenue un murmure
Qui vous dit à chacun : -« Refuse d’être l’armure ! » ;
Et tandis que l’on vous attend pour vous entendre,
Soyez des lièvres qui fuient sans rien comprendre
En détalant devant eux sans qu’on les poursuive !
Intellectuels de nom ; vous dont l’esprit se prive
De son art favori, lutter contre l’abus,
Hausser le ton contre l’injustice, nobles buts,
Être le tison quand il n’y a pas de lumière,
Corriger l’erreur commise, être la première
96
Aide et le secours premier de tout citoyen
Grugé par le pouvoir public, ce mitoyen
Du prince qui gouverne et dont c’est l’arme,
Oh ! que faites-vous maintenant qu’on vous réclame
Là où votre voix doit résonner bien fort comme
Un coup de tonnerre, c’est-à-dire une énorme
Protestation contre un prince qui en abuse ?
Oui, ce prince se fait renard et il ruse ;
Il forge des théories fausses pour être là ;
Il fait boire au peuple une eau maudite où perla
Goutte à goutte la sève de l’envoûtement ;
Il s’en drape et pense qu’il est fort, qu’on est clément ;
Il use de cet enchantement bizarre
Pour se croire infaillible puisqu’il est rare
Que les intellectuels lui opposent refus
À ses dogmes creux, vides de sens et repus
D’imbécilité. Il leur ordonne de dire oui
À tout ce qu’il invente de faux, et ébloui,
Ce groupe fait même plus ou pire : il ment
À son tour au bon peuple à qui il dément
Que ce prince n’est pas le diable en personne.
Quoi ? Le prince Dramane sur qui résonne
Ma voix retors, ma voix de baryton, ma voix
Contestataire qui ne se tait pas une seule fois,
Ce prince Dramane, cet homme-là, dis-je,
Qui se voit comme l’incarnation d’un prodige,
Qui ment chaque fois que son œil torve cligne,
Serait la vérité personnifiée, signe
Du temps qui recule vers le temps des forbans !

Reprenez-vous, vous êtes des esprits probants,


Vous intellectuels ; vous n’êtes pas la souillure ;
Ce n’est pas à vous qu’on va devoir la brûlure
De notre peuple de Côte d’Ivoire, non.
Ce n’est pas à vous qu’on doit apprendre sinon
Des leçons, du moins votre devoir. Empêchez
Votre âme d’être chargée de tous les péchés.

97
*

Ce ne peut pas être vous, des intellectuels,


Ce ne peut pas être vous qui aimez les francs duels,
Ce ne peut pas être vous dont ces duels sont épiques,
Qui ne pouvez pas lancer de brûlantes piques
À un simple arrogant qui veut être prince à vie !
En principe, c’est vous que le mensonge dévie,
Et ce serait ainsi très mal vous connaître
De vouloir vous en faire complices en faisant naître
Une telle ambition que vous applaudiriez !
Ce serait dire qu’un peuple en souffre et que vous en riez.
Or un intellectuel n’est pas esprit flatteur
Ni perdu dans une foule de naïfs qui ont peur.
On ne crache pas devant lui dans son verre d’eau,
Et lui faire boire cette eau. Il est marteau,
Et enclume, et étau et à la fois une pince.
C’est lui qui se saisit vif d’un piètre prince
Aux erreurs si grotesques et grossières,
Que son propre trône lui ferait des prières
Et, conciliant, lui dirait : -« Rends-moi pour la paix ! ».
Pourquoi ? Parce qu’un intellectuel n’abdique jamais !
Son esprit ne tremble pas comme une feuille au vent,
Au moment même où il est bel et bien vivant
Quand un prince dans son abus crie à la plèbe :
-« Je suis votre salut ! ». Non, il n’est qu’une herbe
Que même une main d’enfant peut déterrer du sol.
David, jeune berger, avait ainsi honni Saül,
Et répandu par terre l’honneur de ce roi fourbe,
Comme on verse une mauvaise huile.

Le pays s’embourbe
Sous vos yeux à cause des errements d’un homme
Qui le tire comme une charrue à charge énorme
Dans un chemin fangeux, et vous le laisseriez faire ?
Dieu même vous punirait par une mesure amère :
Demandez-le à Salomon et à Moïse ;
Dans sa colère, il ôta la Terre promise
98
À l’un, et à l’autre son esprit de discernement,
Et pour l’un et l’autre il ne fut donc pas clément.
Pourquoi ferait-il aussi contre vous ce tour piètre ?
Parce qu’un pays sur terre, bien avant d’être
Entre les mains d’un prince, est au peuple, sa prunelle,
Et que vous, intellectuels dont l’esprit chancelle,
Vous auriez laissé ce prince sot détruire le pays.
Ressembleriez-vous à des instruments vieillis ?
Ne savez-vous donc pas qu’un prince est comme un taon,
Une sangsue, un parasite collé au faon
Comme à la vache, et qu’il se nourrit de leur sang ?
C’est pourquoi votre silence est offensant :
Il vous fait ressembler à une bouche cousue,
À un œil crevé, à une voix enrouée et foutue.
Des iguanes muets dodelinant de la tête
Pour simplement dire oui à tout. Erreur stupéfaite !

Je te vais vous le dire : renoncez à la honte.


Elle ne vous ressemble pas ; que chacun monte
Sur son cheval de bataille et, hop, au galop !
Au galop contre le scélérat ! Il en a fait trop !
Déboulonnez tous ses mensonges habiles,
Car il en a fait des monuments dans les villes
Du pays, partout où son nom est scandé pour rien !
Jetez bas son masque et piétinez-le bien !
Attention à ne rien oublier dans son esprit :
Débusquez-y ce qu’il a de cher : le petit
Côté de son cerveau qui invente l’art du mal,
Et qui l’en a fait devenir, mal principal,
Un génie de la bêtise humaine. Cet homme
Ne vous vaut pas, même s’il est bien la somme
De tous les esprits contraires aux vôtres. Sachez
Qu’il est le tout premier de ces esprits chassés
Bientôt de partout dans le monde. Il le sait.

99
*

Tel qu’un ascète psalmodie chaque verset


De son livre saint, vous dont l’art est vérité,
L’art de la réflexion juste qui fait fierté,
Vous qui savez combien il est capital
De faire résonner comme une voix de cristal
La vôtre pareille à celle de l’ascète,
Dites au prince qui a une tête de bête,
Qu’elle ne sera pas mieux faite que votre tête.
Dites-lui ce que votre intérieur secrète,
Votre droit, votre obligation, votre devoir,
De lui hurler : -« Dramane, quitte le pouvoir ! ».

Peuple ivoirien ! Ainsi a parlé d’une voix sûre,


Qui est sa seule arme et sa seule armure,
Votre compatriote que je suis. Me voici.
En cet instant grave où l’avenir est noirci,
Incertain et vacillant pour notre cher pays,
À nous le devoir, nous qui sommes assaillis,
De refuser que la situation se prolonge.
À cette heure où notre présent, comme un songe,
Demande de le reprendre en main, compatriotes,
Reprenons notre pays, réparons nos fautes,
Décidons pour nous-mêmes : c’est un grand appel !
C’est l’Appel à tous, à le rendre solennel,
À faire entendre cette grande voix hurlée ensemble,
Que nous voulons reprendre notre pays ! Et qu’en tremble
Celui qui veut nous barrer la route ! Hurlons :
-« La Côte d’Ivoire aux Ivoiriens ! » ; ensemble allons
À ce moment décisif de notre patrie !
Il n’est plus question d’avoir notre âme pétrie
De cette peur maintenant vaine, qui n’est rien.
Pour combien de temps voulons-nous encore, combien,
Laisser notre pays en d’autres mains que les nôtres ?
Le but est là, ne laissons pas faire les autres
100
Qui pendant quinze ans ont tout fait pour eux-mêmes,
Pour eux seuls, et pour les leurs. Ces moments suprêmes
Où nous parlons, où nous nous adressons à chacun,
Où vos cœurs endormis, qui ne feront plus qu’un,
Doivent se réveiller de ce trop long sommeil,
Ces moments sont vraiment suprêmes comme le soleil !
Hésitez-vous encore ? Non, pas de lâches
Parmi vous, Ivoiriens ! Même les patriarches
Ont leur place dans le bien formidable rang
Que forme le peuple debout, beau conquérant
Allant reprendre en main ce qui est à lui : le pays !
Répondons tous oui à cet Appel ! Doutes fuis ;
Peurs oubliées ; craintes envolées ; peuple ivoirien,
Retrousse les manches et va reprendre ton bien :
Le pays et la patrie ! Que ta voix résonne
Avec la mienne : -« C’est à nous et à personne ! ».
Formons la crête, la cohorte, la cohue
Dont la masse et la hauteur atteindront la nue,
Houle déferlante, et plèbe déchaînée,
Vague d’océan qui s’est levée et entraînée
Jusque par-dessus le trône qu’on nous usurpe !
L’avenir est à ce prix ; et dans ce principe,
Je paie ce lourd prix avec vous, ô compatriotes !
Cette décision vaut tous les milliers de votes
Qui d’habitude nous sont toujours trop volés
Quand voilà vos pleurs ignorés, bien que hurlés !
J’appelle donc à mes côtés tous ceux qui, comme moi,
Tous ceux qui, au-dedans d’eux, le cœur en émoi,
En appellent à la rupture et au renouveau,
Pour bâtir avec le bel esprit d’un bon cerveau,
La renaissance de la Côte d’Ivoire !
Que cela ne tarde pas, car il faut y croire ;
Que cela soit, oh ! la nécessité même,
Le front utile, l’urgence ! Le problème
Résolu pour longtemps, pour toujours, à jamais ;
Que cela soit, ô peuple martyr, ton temps de paix,
Toi qui n’a que connu et vécu la guerre !
Réinvente-toi, renais de la poussière ;
101
Saisis-toi de ce grand Appel ; oui, saisis-le !
Écoute en toi-même ta voix qui te parle
Et qui te dit : -« Donne-toi une autre chance ! » ;
Elle est celle-là ; pendant que ton destin penche
Vers un abîme sans fond, l’avenir te tend
La perche qui sauve et va te rendre content.
Ceux qui sont-là, peuple, et qui t’ont humilié
Dans ta chair et ton âme – oh, as-tu oublié ? –
Ne te donneront jamais rien de leurs promesses ;
Dans les mensonges qui sont leurs forteresses,
Ils se blottissent et se cachent ensemble,
Et s’enferment dans l’égoïsme qui les rassemble,
Une fois le beurre dans leur pain croustillant,
Pour y mordre, sauvages mangeurs, à pleine dent.
Il te faut un nouvel avenir que le leur ;
Car le leur est empli de ténèbres sans lueur,
Attendant les plus idiots à prendre à leur piège.
Vouloir t’y prendre, toi le peuple ? Un sacrilège !
Ils ne savent pas que ta porte leur est fermée.
Mais voici venir la grande année acclamée ;
Le grand jour approche, il est là : c’est aujourd’hui !
Décide-toi ; réveille ton rêve évanoui ;
Ce rêve était de voir venir la rupture,
D’accomplir la renaissance sans rature,
De devenir un peuple nouveau, sans blessures,
Morcelé hier encore dans ses brisures,
Et qui maintenant s’est uni comme un poing
Pour frapper à la porte de l’avenir. Point
De marche arrière, en avant pour le changement !

Peuple, regardons ces quinze années tristement :


Elles sont en arrière, elles sont toutes entassées
Dans l’écroulement du passé, et ressassées
Par leurs faiseurs aujourd’hui finis. Que furent-elles ?
Une punition pour nous ; un champ de crécelles
Signifiant que tout y a brûlé : foi, espoirs,
Espérances ; tout ! Oh, ce sont ces sombres soirs
Où un peuple n’attend pas de radieux lendemains :
102
Le purgatoire, la géhenne, l’Hadès ! Les os des mains ;
Un monde mort ; un cœur éteint ; de la cendre !
Voilà ce que sont, pour celui qui veut comprendre,
Ces quinze années de règne de l’homme qui a trompé
Tout un pays, et tout un peuple à l’élan stoppé !
Et le voilà qui veut encore rester au trône !
-« Pas question ! », lui réponds-tu, peuple. Morne,
Qu’il s’en retourne enfin dans son pays ! Là-bas,
Un gibet l’attend peut-être…

Mais nos combats


Sont ici, sur notre terre, et nous sommes prêts
À les gagner, à remporter victoire près
Des nôtres, avec les nôtres, pour les nôtres.
Ce régime qui se meurt, s’emplira de spectres,
D’ombres humaines qui faisaient de la plèbe
Rejetée, ayant faim et broutant de l’herbe,
Les mêmes spectres, les mêmes ombres humaines
Qui pullulaient en son sein, tirant leurs chaînes
En s’en allant épars, on ne sait où, sombre
Destinée de gens dont on ne savait le nombre !

Ivoiriens partout peinés, Ivoiriens gagnés


Par le désespoir, Ivoiriens accompagnés
Tous les jours par le souci de vivre sans rien,
Par la hantise du lendemain, d’être un Ivoirien
Dont la foi est ruinée, condamné aux galères,
Qui ne mange pas à sa faim, sans salaires,
Sans travail, sans logis décent, sans école
Pour ses enfants, qui ne se voit aucun rôle
Que celui d’être promis à la misère,
Puisqu’il n’a pas le minimum nécessaire ;
Oui, vous, Ivoiriens à qui on refuse une place
Dans votre pays où les autres ont un palace
Parce qu’ils sont du clan au pouvoir ; Ivoiriens
Indignés, vaincus, qui vivez une vie de chiens,
Assaillis par les problèmes du quotidien,
Vous dont la vie est dure, extrême, sans lien
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Avec votre destin réel, et qui n’en pouvez plus,
À vous, tous ces Ivoiriens-là, dont le grand flux,
Dont le trop grand nombre, et dont le trop lourd poids
Est un problème concret et crucial à la fois,
À résoudre, oui, c’est à vous que je parle,
Que je m’adresse comme en un dernier râle,
Et que je fais ce grand appel pour qu’ensemble,
Nous fassions que notre pays nous ressemble
Par notre volonté commune de bien y vivre,
D’y être ce que nous rêvons d’être, sans givre,
Sans crises, sans guerre ; et d’y faire chacun
Le travail qui le rendra digne et heureux un à un ;
C’est à vous qui voulez que ce rêve se réalise,
Que je tends la main ; cette main pressante et prise
Par vos mains, sera déjà signe de victoire,
De la victoire que chacun attend comme une gloire,
De la victoire dont chacun fait son mérite,
De la victoire pleurée par chacun dont l’on cite
Le nom dans cette dure bataille où il s’est donné.

Le moment est donc venu, sa cloche a sonné ;


Tenons-nous debout et droits, tenons-nous tous prêts ;
Prêts à reprendre notre pays pour qu’il y ait un après,
Qui aura tourné, satisfait, la page sombre
Des quinze années de galère et de vie d’ombre,
Des quinze années où chacun a broyé du noir,
Des quinze années de supplices gratuits, d’assommoir.

Ce moment de respirer enfin cet air frais,


Quand on fut longtemps étouffé et sans progrès,
Ce moment de nous reconnaître le visage,
De nous reconnaître entre nous après ce passage
Où on nous triait, où on nous excluait ; ce moment
De la Côte d’Ivoire aux Ivoiriens, temps clément
En tout, temps sans vengeance, temps sans vendetta,
Est à toi, fier Ivoirien !

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En brisant l’omerta,
Je t’appelle sans tarder, ce matin, ce midi
Ou ce soir, à l’instant même où tu lis ceci,
À me donner la force de construire avec toi
Un nouveau pouvoir qui a le souffle de ta foi,
De ta bénédiction, de l’espoir retrouvé,
Un nouveau pouvoir tenant un pays sauvé
D’un avenir de sépulcre, un nouveau pouvoir
Qui rendra brillant notre pays au visage noir !

*
-------------------

L’Ode à la patrie
(Chant patriotique connu)

Mille nuits d’excellence


Ont bâti mon pays
Mille nuits d’espérance
Ont forgé ma Patrie

À travers le temps
Sous le feu des vents
Et la fureur des tanks
Moi, je marcherai
Pour te magnifier
L’aurore s’est levée
Le coq a chanté
Le jour est arrivé
Pour ta liberté

Au fond de nos cœurs


La foi et l’ardeur
Ce chant de vaillance
Pour bercer nos consciences
105
Si la Paix et l’amour
Sont ta lumière du jour
Si le rêve d’unité
Épouse tes idées

Si malgré toutes ces peines


Ton cœur est sans haine
Si pour bâtir demain
Tu sais tendre la main
Patriote ! Ivoirien !
Ta belle histoire
S’écrira de gloire
Patriote ! Ivoirien !
Ta détermination
Sauvera ta Nation
Patriote ! Ivoirien !
Ta fière Côte d’Ivoire
Est dans ton regard
Patriote ! Ivoirien !
Tous, haut les cœurs
Ensemble on ira !

Une nouvelle page de l’histoire de la Côte d’Ivoire est en train de


s’écrire grâce à l’éveil de la conscience patriotique. Cette histoire doit
être belle et glorieuse.
À l’heure de la victoire, nous serons tous heureux et fiers d’avoir
assumé nos responsabilités et d’avoir pris en main le destin de la Côte
d’Ivoire. Alors, ensemble, vaillamment, nous pourrons reconstruire
notre pays sur la base de la dignité, de la détermination et de « la vraie
fraternité ».

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